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07 février 1891 - Saint-Flour

 

Ma Révérende Mère,

Paix et très humble salut en Notre-Seigneur !

Déjà notre lettre du 19 janvier a dû vous apprendre que Dieu nous a imposé ce jour-là même un sacrifice immense et d'autant plus doulou­reux qu'il nous a été demandé d'une manière tout à fait soudaine et im­prévue. C'est, en effet, en quelques heures, nous pourrions dire en quelques instants que notre bien chère Sœur Uranie-Marie de St-Stanilas, professe de chœur, est passée de son état ordinaire de santé dans les bras de la mort, du temps à l'éternité ; aussi notre croix nous a-t-elle d'abord paru bien lourde et notre calice bien amer !...

Et, cependant, nous devons reconnaître que même dans cette promp­titude, le divin Maître a agi avec des délicatesses infinies, disposant toutes choses de manière qu'en si peu de temps notre regrettée Sœur a pu se confesser en pleine connaissance, recevoir au dernier moment l'Extrême-Onction et l'indulgence de l'Ordre, être assistée des prières d'un digne ecclésiastique et de celles de toute la Communauté qu'elle aimait si tendrement. N'est-ce pas là l'heureux couronnement d'une vie de soixante années dont quarante-cinq écoulées dans les austérités du Carmel ? Aussi, à peine avions-nous confié sa dépouille mortelle à l'ombre protectrice de la Croix de notre modeste cimetière qu'il nous semblait entendre notre chère Sœur nous dire, au fond du cœur, les immortelles paroles de sainte Agnès dont nous allions commencer l'office. « Pourquoi vous affliger, Mère, Sœurs bien-aimées? Je vois ce que je désirais; je possède ce que j'espérais ; je suis unie pour jamais à Celui que j'ai uniquement aimé. » Ah ! c'est qu'entre notre chère Sœur et la vierge romaine il y a plus d'une analogie : l'une et l'autre n'ont connu de délices que celles de l'amour divin ; l'une et l'autre n'ont entrevu le monde que pour l'avoir en horreur et lui ont échappé dans un âge bien tendre. « J'aime le Christ, s'écrie Agnès, en réponse aux sollicitations du fils du Préfet de Rome, je l'ai choisi pour mon Epoux, je ne lui serai pas déloyale. » Je ne veux que Jésus humilié, délaissé, crucifié, répète à son tour la jeune Uranie, et c'est toute sa défense contre la tendresse excessive de ses parents et les offres séduisantes d'un de ses proches qui lui promet, avec «ne brillante fortune, toutes les aises et tous les bonheurs de ce monde. « Faites périr, dit une vierge de treize ans, faites périr ce corps qui peut plaire à des yeux mortels et que l'âme vive à jamais ! » Et notre chère Sœur demande aux immolations du Carmel un autre genre de martyre. L'une meurt à la fleur de son âge et l'autre conserve, en dépit des années et de la souffrance, un air de jeunesse, de candeur, d'ingénuité tel que chacun s'en étonne. La mort de celle-là est un' triomphe ; le dernier soupir de celle-ci a été si calme que nous avons cru pouvoir y lire l'ex­pression du favorable accueil du Souverain Juge.

Et maintenant, notre tâche n'est-elle pas accomplie ? Peut-être, mais nos cœurs ont besoin de revenir sur ces soixante années si fécondes en mérites et de recueillir le baume de la consolation sur chacune des vertus qui, comme de belles fleurs, ont marqué les jours de notre regrettée Sœur. Donc, si vous voulez bien, nous prendrons la petite Uranie sur les genoux de sa pieuse mère, gazouillant ses enfantines prières et préludant, par la naïve offrande de son cœur, à ses serments solennels.

Ce fut à Toulouse, dans le sanctuaire béni de la famille, sous l'égide d'un père et d'une mère que leurs convictions religieuses rendaient capa­bles de donner à leurs enfants une éducation aussi chrétienne que dis­tinguée selon le monde que s'écoulèrent les premières années de cette enfant de bénédiction. Un heureux caractère, un esprit vif et pénétrant, un cœur tendre, délicat, naturellement passionné pour le beau, le vrai et le bien durent faciliter merveilleusement la culture de cette âme et com­bler de joie ses bons parents ; mais comprenant aussi combien il^ était important de la préserver du souffle empoisonné du monde et obli­gés, par leur situation commerciale, de vaquer à d'absorbantes occupa­tions, ils durent bientôt, quoiqu'à regret, se séparer de leur fille chérie et confier h d'autres le soin d'une éducation qu'ils voulaient parfaite en tous points. Leur choix tomba sur une vertueuse dame que des revers de fortune avaient contrainte à se créer des ressources dans la fondation d'un pensionnat. En qualité d'amie de la famille, elle prodigua à la jeune Uranie des sollicitudes et une vigilance vraiment maternelles, forma son esprit et son cœur et, la grâce aidant le développement des dons naturels, en fit la jeune fille pieuse et charmante qui se gagnait l'affection de tous. Ce fut dans cet établissement que la chère enfant vit luire le grand jour de sa première Communion, jour inoubliable où le divin Époux des vierges la marqua de son sceau et lui fit sentir les premiers attraits de la vie religieuse.

Un petit opuscule intitulé : Le paradis sur la terre, devint dès lors le compagnon inséparable de la jeune pensionnaire, son guide dans les voies de la vie intérieure et comme le canal par lequel lui fut donnée la

grâce de la vocation religieuse. Le Carmel, entre tous les Ordres dont le livre favori lui faisait la description, fixa son attention et répondit à ses aspirations parce que, était-il dit : Le Carmel est l'antichambre du ciel et la carmélite perçoit dans la contemplation ce que les saints voient dans la. gloire. Cette lecture enflammant ses désirs, elle ne soupirait plus qu'après le moment fortuné qui lui ouvrirait les portes d'un monastère. Mais il est écrit que les œuvres de Dieu souffriront la contradiction, et l'épreuve- attendait notre angélique Sœur. Ses parents, malgré leur sens chrétien^ répondirent à ses premières ouvertures par un refus formel ; il leur en coûtait trop de voir s'anéantir les espérances qu'ils avaient fondées sur leur chère Uranie; tant de grâce et de jeunesse ne devait pas s'ensevelir dans les ténèbres d'un cloître... Un proche parent, possesseur d'une belle fortune, venait encore à la remorque, faisant miroiter cette opulence dans les termes les plus séduisants. Enfin chaque soleil éclairait des scènes dans lesquelles l'amour filial avait à lutter contre tous les genres d'insinuation et de séduction que peut inventer le cœur d'un père et d'une mère qui oublient que leurs enfants appartiennent à Dieu plus qu'à eux- mêmes. Que fera cette enfant de treize à quatorze ans ? Elle priera, elle répandra ses larmes devant le Seigneur, et la victoire lui demeurera parce que celui que Dieu protège est invincible. Sa bonne mère, jusqu'alors d'une santé florissante, fut prise d'une maladie qui la conduisit rapidement aux portes du tombeau ; dans cette extrémité, sa foi, reprenant le dessus sur sa tendresse maternelle, lui fit appréhender de laisser sa fille chérie au milieu d'un monde trop indigne d'elle et lui inspira le courage de donner son consentement à son entrée à son Carmel. Le père, dont la volonté s'identifiait avec celle de la chère malade, consentit aussi et voulut même accompagner son Isaac à la montagne de l'holocauste. Oh î qu'ils sont agiles les pieds de cette héroïne de quinze ans ! Oh ! qu'il est joyeux le cœur qui voit enfin ses rêves réalisés ! Sans doute, au logis est demeurée une mère chérie étendue sur son lit de douleurs, mais la santé ne tardera pas à lui être rendue, en récompense de son sacrifice.

La chère postulante fut reçue à bras ouverts par la reverende mòro Euphrasie de douce mémoire et par toute la communauté. Elle n'était pas d'ailleurs une inconnue pour le cher Carmel de Toulouse, car pendant les longs jours de l'attente, elle avait bien des fois, accompagnée d'un vieux serviteur fidèle et discret, fait de furtives visites à sa famille d'élection. Le postulat se commença et se poursuivit avec la ferveur que pouvait faire présager l'énergie déployée par la nouvelle arrivée pour conquérir, sa place au Carmel.

Par une heureuse inspiration, la révérende Mère Euphrasie, en la mettant, dés le début, sous la protection de saint Stanislas, résuma le passé de l'angélique enfant et prophétisa en quelque sorte son avenir. On vit en effet notre chère Sœur porter avec allégresse le joug de la Régie, s'adon­ner aux pratiques de la mortification des sens et progresser dans la vie intérieure. « C'était alors le temps des gâteries du bon Maître, nous disait-elle ; l'oraison se faisait toute seule parce qu'elle était arrosée de lait et de miel et que mon âme se sentait parfois à tel point saisie par Dieu et perdue on Lui que je ne savais que devenir, ne pouvant supporter l'excès de mon bonheur. Aussi, que n'aurais-je pas entrepris pour sa gloire dans l'ardeur qui m'animait. »

Elle était donc heureuse, la chère postulante, et ses aimables qualités lui avaient gagné l'affection de ses Mères et de ses Sœurs. Mais le démon, pour avoir été battu ne se tenait pas pour vaincu : il en voulait particulièrement à cette enfant qui, dans le silence de sa cellule, devait, par ses immolations et ses ardentes prières, contribuer au salut d'une multitude d'âmes.

La lutte recommença avec le rétablissement de sa mère Madame D. Les mêmes motifs plus ou moins sérieux furent allégués : Uranie était trop jeune; sa vocation n'avait pas été suffisamment éprouvée ; l'austérité du régime ruinerait ses forces, etc. La pauvre novice (elle était déjà revêtue du saint Habit, seulement la cérémonie avait dû se faire en secret et sans solennité) ; la novice tenait bon devant cette tempête ; mais par quelles angoisses ne fut-elle pas torturée pendant cinq années consécutives ! Le jour béni de sa profession n'était-il donc qu'un mirage trompeur, s'évanouissant quand elle pensait l'atteindre?... Ses compagnes échangeaient joyeusement leur voile de novice pour celui de professe, et elle, à cause de son âge et par la volonté de ses parents, gardait toujours son voile blanc, dans une anxiété continuelle de se voir même enlever ce premier gage de ses divines fiançailles.

Ses craintes n'étaient, hélas ! que trop fondées ; le jour vint, jour plein de tristesse et de larmes, où les parents réclamèrent impérieusement leur fille, afin, disaient-ils, d'éprouver eux-mêmes sa vocation. Ce fut en vain qu'elle leur montra sa tête rasée et qu'elle employa les plus tendres instances pour les fléchir ; ce fut en vain que la révérende Mère Euphrasie essaya de leur remontrer que leur détermination pouvait gravement com­promettre cette délicate complexion ; ce fut en vain qu'elle conclut en leur signifiant qu'une fois franchie la porte de clôture ne se r'ouvrirait pas pour leur enfant. Ils furent insensibles à toutes ces considérations et la pauvre novice dut se laisser dépouiller du saint Habit, revêtir celui du siècle et reprendre, le cœur désolé, le chemin de cette demeure paternelle à laquelle elle avait cru dire un adieu éternel. Ils furent bien longs et bien tristes les quelques mois qu'elle y séjourna, malgré toutes les mar­ques de tendresse que lui donnaient ses parents et leurs efforts pour la distraire et l'égayer. La plante, arrachée au sol natal et transplantée sous un climat défavorable à sa nature, ne s'y étiole pas plus vite que notre bien-aimée Sœur ne dépérissait dans cette atmosphère si différente de colle de son noviciat, bien qu'elle revint' dans un milieu éminemment chrétien. Son grand'père maternel, homme aux fortes convictions et d'une grande piété, qui s'était déjà constitué son avocat cinq ans auparavant, vit avec un extrême déplaisir la violence qu'on avait exercée à l'égard de sa chère Uranie ; non seulement il fut on cette occasion son consolateur mais il employa son autorité pour obliger madame D. à rendre à sa fille la liberté de suivre l'appel divin.

De nouvelles démarches furent donc tentées auprès du Carmel de Toulouse; mais la révérende Mère Euphrasie demeura inflexible; tout ce à quoi elle consentit fut de s'occuper de placer ailleurs son ancienne novice et, sachant que notre monastère, alors de création récente, manquait de sujets, elle la présenta à notre vénérée Mère fondatrice, Thérèse-Victoire de Jésus, de sainte mémoire. Celle-ci l'agréa avec joie sur l'excellent témoignage qui lui en était rendu, et son œil scrutateur et expérimenté ne tarda pas à constater que les éloges étaient restés au-dessous des mérites ; aussi répétait-elle souvent à son conseil que ma Sœur Stanislas était un petit trésor pour la communauté. Oui, trésor d'adresse et de bon goût ! De quels travaux gracieux et artistiques n'étaient pas capables son aiguille, sa plume et son pinceau au service de son imagination féconde et de ses doigts habiles ? Mais trésor surtout d'esprit religieux ; car enfin c'est là le vrai et solide mérite, ce qui constitue la valeur de la carmélite.

Dès son arrivée, notre regrettée Sœur reprit nos saintes Observances avec un entrain et une gaieté inexprimables : l'oiseau échappé au filet du chasseur ne s'élance pas d'un vol plus rapide dans l'espace ensoleillé ! C'est que son âme avait retrouvé son véritable élément ; aussi pouvait-elle désormais, exposée aux effluves de la grâce et sous à la sage et prudente direction de sa pieuse Prieure, s'épanouir et porter des fruits. L'attente du. divin Maître et l'espoir de la Communauté ne furent point frustrés ; on la vit, cette pieuse compagne, surtout depuis sa profession qu'elle fit après l'année révolue, en la fête de la Visitation de la Très Sainte Vierge, avan­cer rapidement dans le chemin de la perfection et montrer ainsi com­bien elle avait approfondi les obligations que lui imposait son titre d'Epouse de Jésus, de Jésus le grand persécuté, le flagellé, le bafoué, le crucifié de tous les siècles et peut-être plus encore du nôtre.

 

Mais laissons-là un moment se dépeindre elle-même et nous résumer son occupation intérieure dans les quelques lignes suivantes extraites de notes écrites après une retraite, sous forme de résolutions :

« Générosité, humilité, constance, confiance en Dieu! Jeter mes misères passées dans le Cœur de Jésus, comme on se débarrasse d'un paquet de linge sale... Générosité. — Ne rien refuser, non seulement à la Régie, à ce que réclame la conscience, mais encore à toutes les exigences de la grâce... Humilité. — Me tenir toujours terre à terre comme la semelle de nos « alpargatas ; désirer que l'on me traite ainsi sans égards et me laisser mettre sous les pieds sans murmure. Constance à continuer les prati­ques de pénitence et d'humilité qui m'ont été permises; les multiplier quand il se pourra ; ne m'en désister jamais malgré les dégoûts et les répugnances; toujours marcher en avant... Mourir et prier... Mourir à tout...; me laisser tourner et retourner au gré de mes Supérieurs. — Devenir une sainte à tout prix... Me dire souvent que je suis venue en Religion pour me sanctifier... A la mort que voudrais-je avoir fait pour Dieu? Comment voudrais-je avoir traité mon corps?... Je verrai Dieu dans mes Supérieurs et je leur obéirai en aveugle... Constance, constance, constance à me punir des plus petites fautes, même des sentiments involontaires que j'éprouverai contre l'humilité ou tout autre vertu... Constance à m'entretenir dans la pensée que je suis au milieu de mes Sœurs comme une esclave ; or l'esclave est la personne la plus vile de la maison ; elle n'a pour sa part que ce qu'il y a de pire dans le vivre, le vêtir, à la chambre et aux offices; elle ne prétend pas aux honneurs et aux emplois non plus qu'aux faveurs et aux caresses ; elle souffre les rebuts, les mépris, même les coups sans se plaindre ; elle obéit à tous et tous lui commandent... C'est de cela que je veux me glorifier et dire avec le Prophète : « O Dieu ! je suis votre esclave et l'esclave de vos servantes. » Détachement du cœur. — Ne « jamais m'amuser à des bagatelles qui plaisent aux sens et font oublier que des milliers d'âmes attendent de mes sacrifices la grâce de leur conversion... Je suis Carmélite, c'est-à-dire pénitente publique, expiatrice, victime volontaire et ce jusqu'à la mort !... Tout pour Dieu, rien pour moi ! Tout par Dieu, rien par moi! Tout de Dieu, rien de moi !... »

Puis vient l'énumération des nombreuses pratiques de pénitence et d'humilité que lui suggéra pendant de longues années son zèle pour la répa­ration de la gloire de Dieu outragée, pour l'Eglise et pour les pécheurs. Comme notre séraphique Mère, elle gémissait sur l'aveuglement des âmes qui courent à l'abîme; comme le cœur de la grande sainte, le sien souffrait de voir son Dieu si peu aimé, le Saint-Père captif, l'Eglise persécutée, la France, notre pauvre France si avilie parce qu'elle oublie le Dieu qui l'a couronnée de gloires tant qu'elle s'est montrée digne de son titre de « Fille aînée de l'Eglise ». Oh ! comme elle était élo­quente notre bonne Sœur, lorsque, en récréation ou mieux encore dans les entretiens particuliers qu'autorisent et ramènent les solennités de Pâques et de Noël, la conservation roulait sur ses sujets favoris ! Comme aussi elle faisait siennes toutes les causes qui nous étaient recommandées, que ce fussent des peines à consoler, des maux à guérir, mais surtout, surtout des âmes à convertir. Elle eut voulu fermer l'enfer et jeter toutes ces pauvres âmes dans le sein de la Miséricorde divine; on la voyait vivement affectée à la nouvelle que quelque pécheur avait refusé, à son lit de mort, les secours de la religion, ou au récit de quelque scan­dale public. Elle aurait pu, dans ces circonstances et sans exagération, nous redire les paroles de notre Père saint Elie : « Je brûle de zèle pour le Seigneur Dieu des armées. » Si la grande bonté de son cœur l'inclinait vers toute souffrance, celle des Ames du Purgatoire aurait-elle pu lui être indifférente ? Oh ! non, et la ferveur qu'elle mettait à gagner des indulgences qui leur fussent applicables en s'adonnant aux pratiques de piété et en récitant fréquemment des prières qui en sont le plus enrichies, ainsi que les termes touchants dans lesquels elle nous entretenait des maux de ces saintes captives nous prouvaient éloquemment la compas­sion qu'elles lui inspiraient.

La piété de notre Sœur ne se nourrissait pas de stériles enthousiasmes, bien au contraire, mais elle puisait sa force et sa suavité, ainsi que ses notes vous l'ont déjà révélé, dans la vivacité de sa foi qui lui faisait voir l'action divine en tous les événements. C'est pourquoi les épreuves et les croix que la Providence lui a ménagées, dans le cours de sa carrière reli­gieuse, l'ont toujours trouvée semblable à elle-même. Mais ne pouvant entrer dans des détails qui dépasseraient les bornes d'une lettre circulaire, nous nous contenterons de relater les circonstances dans lesquelles il lui a fallu, nous semble-t-il, plus de courage et d'esprit surnaturel; nous vou­lons parler des deuils multipliés qui auraient dû briser son cœur si tendre et si affectueux ; ceux surtout de sa mère, de son père et de son frère enlevés si promptement de ce monde que la nouvelle de leur décès parvint à St-Flour avec celle de leur maladie. Notre chère Sœur se surmonta à tel point qu'elle ne voulut être dispensée d'aucun acte de communauté, pas même du réfectoire ou de la récréation, répondant aux témoignages de notre sympathie par ces mots admirables : « Que la sainte volonté de Dieu soit toujours aimée et bénie! Et puisse ma douleur servir au soulagement de ce père, de cette mère, de ce frère si aimés! »

A cette énergie s'alliait en ma Sœur Stanislas une grande amabilité, beaucoup de délicatesse dans les procédés, ce qui la faisait réellement chérir de chacune de nous. La part de sainte joie et de fraternelle amitié qu'elle apportait à notre vie de famille, nous la comprenons maintenant parle vide qu'elle a laissé! Nos jeunes Soeurs n'oublieront jamais sa ten­dre compassion pour leurs épreuves de novices, les paroles d'espérance qu'elle savait leur dire à propos, son éloquence à plaider la cause de leur réception et enfin les mille marques qu'elle donnait de sa prédilection pour le noviciat.

Ce n'était pourtant pas sans combat qu'elle était ainsi maîtresse d'elle-même : le Seigneur a voulu, pour enrichir sa couronne, que, dans la, vie du Carmel, ses vertus fussent le fruit de la lutte et du renoncement parfait. Pendant une période de vingt-cinq à trente années, elle a eu à supporter de rudes et douloureuses peines intérieures, notamment depuis qu'elle se fut offerte en victime pour le salut de son frère qui, après avoir été élevé comme elle dans les meilleurs principes, s'était émancipé jusqu'à l'oubli de tous ses devoirs de chrétien. « Le bon Dieu me prit au mot, nous a-t-elle raconté, et Lui seul peut savoir ce que j'ai souffert jusqu'à la mort édifiante de ce frère qui ne l'a précédée que de cinq ans dans l'éternité. Nous placerons donc un voile discret sur ces souffrances inti­mes que nous n'avons d'ailleurs connues que d'une manière trop incomplète pour en faire le récit. Ce qui est certain c'est qu'elles ont été pour cette âme généreuse comme le creuset d'où elle est sortie purifiée, toute belle aux yeux du céleste Époux, c'est-à-dire parfaitement humble, déta­chée du créé, telle enfin que nous avons ou la grâce de la connaître dans l'intimité de nos entretiens spirituels : c'était la candeur, la simplicité, la docilité de la jeunesse heureusement unies à la sagesse, à l'expérience et à la maturité de l'âge. Elle avait besoin de vivre pour ainsi dire par ses Supérieurs. « Faites-nous des dieux qui marchent devant nous » disait à Aaron le peuple d'Israël dans son ingratitude ; cette parole, mais dans un sens bien différent, notre chère Sœur semblait se l'être appropriée, tant sa foi et son amour lui faisaient considérer comme marchant devant elle, pour lui indiquer la voie, ces dieux visibles, images du grand Dieu qui avait tout son cœur. C'étaient ces sentiments qui lui inspiraient une confiance sans bornes non seulement pour Monseigneur notre Évêque et vénéré Supérieur, pour nos dignes Pères confesseurs, mais aussi pour ses Prieures en qui elle vénérait, avant tout, l'autorité dont elles étaient revêtues.

Nous n'avons pas encore mentionné son zèle à réciter le saint office et cependant il mérite d'être signalé. La divine psalmodie la transportait. « C'est la langue des anges, disait-elle ; de quelles ardeurs ne doivent pas être embrasées nos âmes pour s'unir à ces Esprits bienheureux! » Et sa voix singulièrement mélodieuse soutenait et animait si bien le chant qu'il semblait perdre sa monotonie. Ce fut particulièrement dans la charge de Sous-Prieure que ma Sœur Stanislas révéla sa science profonde des Rubriques et du Cérémonial en même temps que sa tendre piété envers le Très Saint-Sacrement. On la voyait alors assidue à prévoir, avec un soin extrême, ce qui eût pu causer quel­que faute au chœur, solliciter ou organiser des répétitions, des exercices, afin que les cérémonies fussent faites avec ensemble, et se montrer elle-même comme une théorie vivante.

Dans l'office de première sacristine qui lui fut confié plus tard, elle put satisfaire ses pieux désirs pour l'ornementation de la chapelle et la pompe du culte divin; des circonstances exceptionnelles lui permirent, en effet, d'enrichir la sacristie d'ornements, de fleurs, de chandeliers et d'au­tres effets relativement précieux; aussi son bonheur était-il grand lors­qu'aux jours de nos solennités, l'autel orné de toutes ses dorures étincelait de mille feux. Ah ! elle eût voulu donner ici-bas, dans notre modeste chapelle, au divin Prisonnier du tabernacle, tout l'amour qu'il reçoit au ciel, et entourer le trône du Dieu caché de tout l'éclat de celui du Dieu de la gloire. Les jolies broderies, les délicieuses peintures sorties de ses mains, ainsi que ses bienfaits, publieront longtemps, dans notre petit Car­mel, combien elle a aimé la beauté de la maison du Seigneur. Sa tendre dévotion envers la Sainte Vierge dont elle baisait filialement l'image chaque soir et récitait le rosaire ; envers saint Joseph, guide de la vie intérieure et notre Père bien-aimé ; son culte pour les saintes Reliques: étaient aussi remarquables. Avec quelle joie ne se vit-elle pas chargée de l'office des reliquaires ! Quels travaux gracieux et artistiques n'inventa-t-elle pas, non seulement pour créer des ressources à sa communauté mais pour honorer les saints dans leurs sacrés ossements !

 

« Je serai jugée sur ma sainte Règle », avons-nous lu encore dans ses notes : c'est ce qui nous explique son assiduité au travail en qualité de pauvre volontaire ; la retenue de ses regards ; la composition grave et modeste de son maintien ; son application à observer le silence ; ses industries pour avoir sa part, dans la mesure de ses forces, aux travaux communs ; sa joie de s'entendre assigner quelque petit office de semaine ; ses efforts pour assister à Matines malgré des indispo­sitions suffisantes pour l'en dispenser. Toutes les vertus, en un mot, s'épa­nouissaient dans cette belle âme.

La frêle santé de notre regrettée Sœur l'avait fréquemment obligée à rompre le jeûne, même l'abstinence, et à recevoir d'autres soulagements. Cependant, comme aucune lésion ne s'était produite et qu'elle conservait toujours une activité et un air de jeunesse surprenants pour son âge, nous nous bercions de l'espoir de célébrer ses noces d'or et de prendre, en cette circonstance, par nos chants et nos décors, une aimable revanche de tous les gracieux compliments dans lesquels sa lyre de poète a, durant tant d'années, célébré les fêtes de ses Prieures et toutes nos réjouissances de famille.

Cet hiver, exceptionnellement rigoureux pourtant, l'avait laissé à son petit train habituel, lorsque, tout à coup, elle se sentit prise d'une violente douleur à la poitrine et d'un froid excessif suivi de vomissements. C'était le dimanche, 18 janvier, vers 10 heures du matin, dans sa cellule où elle s'était retirée après l'action de grâce. Avertie en toute hâte par le bruit, qu'elle fit pour appeler du secours, nous arrivâmes auprès d'elle avec plusieurs de nos Sœurs et la conduisîmes à l'infirmerie, afin de lui donner les premiers soins en attendant l'arrivée du docteur. Celui-ci constata une angine de poitrine et, sans vouloir nous effrayer par l'annonce d'un dan­ger imminent, il nous laissa comprendre cependant la gravité du mal. Notre premier mouvement, dans cette triste conjoncture, fut d'en informer immédiatement nos Supérieurs ecclésiastiques. Mgr Lamouroux. notre confesseur extraordinaire et qui daigne nous dire chaque jour la messe de communauté, eut l'heureuse inspiration de vouloir juger par lui-même de l'état de notre chère Sœur et vint dans la soirée lui faire une visite. C'était bien le divin Maître qui, veillant sur sa fidèle épouse, amenait si opportunément à son chevet le ministre de ses miséricordes en qui elle avait une confiance sans bornes, afin que, retrempée dans le bain salutaire du sacrement de pénitence, elle put supporter ses souffrances avec plus de courage, acquérir des mérites plus nombreux et comparaître plus pure et plus belle à son redoutable tribunal.

La chère malade, qui nous avait souvent dit, alors qu'elle était en pleine santé : « Au moins, ne me laissez pas mourir sans sacrements », se sentit portée à ce moment, sans doute par un secret pressentiment de sa fin prochaine, à profiter de la présence de notre vénéré Père pour puri­fier son âme et demanda à se confesser séance tenante. Elle le fit sans le moindre trouble, sans la plus petite appréhension, dans les sentiments de la foi la plus vive et d'une parfaite résignation à la sainte volonté de Dieu. Rien cependant ne faisant pressentir la proximité du dénouement, il fut décidé qui si le lendemain les vomissements avaient cessé elle recevrait le Saint Viatique et ensuite l'Extrême-Onction. Mais, hélas ! Dieu comptait sans nous. Après être restée une partie de la journée à nous entretenir avec notre chère malade, principalement du bonheur caché dans la souffrance et des traits de ressemblance qu'elle nous donne avec notre divin Sauveur, nous la quittâmes le soir bien tranquille, la laissant à la garde de sa charitable infirmière qu'elle avait beaucoup édifiée par son recueillement et sa patience inaltérables. La nuit fut assez calme, c'est-à-dire que notre bonne Sœur ne souffrait pas de douleurs violentes mais continuait à rejeter les potions ordonnées et s'affaiblissait graduellement. Vers 6 heures 1/4, pendant une messe qui se célébrait dans la chapelle, elle poussa un douloureux gémissement, tendit ses mains vers la Sœur infirmière en attachant sur elle un regard qui semblait dire ce que sa langue ne pouvait plus proférer : Ne voyez- vous pas que je meurs ?

Son visage prit en même temps une teinte livide, ses bras retombèrent et se raidirent, ses yeux se fermèrent : c'était l'agonie. Au son de la cloche d'alarme, nous accourûmes toutes ; la sainte messe s'achevait, et pour réclamer un sacrifice en union avec le sien, notre Jésus pouvait-il mieux choisir le moment?..,. Pendant que nos Sœurs, essayant de maîtriser leur émotion, récitaient les prières du Manuel; que nous-même, le cœur brisé, présentions aux lèvres de la bien- aimée mourante son cher crucifix et lui suggérions quelques pieuses invocations, le bon prêtre tant dévoué à notre Carmel, M. l'abbé Touzet, qui venait de célébrer à l'autel, ne se donnant que le temps de quitter la chasuble, arriva assez tôt pour lui faire les saintes Onctions et lui appliquer l'indul­gence plénière in articulo mortis, ainsi que nous l'avons dit en commençant.

Le dernier soupir de notre regrettée Sœur a été aussi paisible que le sommeil de l'enfant bercé dans les bras maternels ; sur ses traits s'est aussitôt répandu un air de paix, de béatitude si remarquable, que Mon­seigneur notre saint Evêque a daigné nous proposer ce fait comme un puissant motif de consolation. Permettez-nous, ma Révérende Mère, de reproduire dans son entier cette lettre qui nous exprime en termes exquis les sentiments dont Sa Grandeur veut bien honorer la portion la plus infime de sa bergerie, sentiments qui, tout à la fois, nous couvrent de confusion et excitent nos cœurs à la plus vive reconnaissance. Laissez- nous compter aussi sur le concours de vos ferventes prières, afin que le Ciel conserve longtemps à notre diocèse un Pasteur si saint et si vigilant.

 

«Ma Révérende Mère,

Je voulais chaque jour, depuis le commencement de l'année, aller vous voir, mais j'espérais, chaque jour aussi, que le lendemain le temps serait peut-être un peu moins mauvais. Je regrette maintenant d'autant plus de n'être pas descendu quand même, qu'une de vos bonnes Sœurs vous a échappé bien promptement pour prendre le chemin du ciel. J'aurais bien voulu la bénir avant son a départ; mais elle aura reçu, espérons-le, à son entrée dans l'éternité, la bénédiction que le bon Jésus destine aux vierges qui ont généreusement renoncé au monde pour devenir les épouses de son Cœur. Sa mort, parait-il, a été un sommeil, le sommeil de l'âme qui va se reposer dans le sein de son Dieu. Cette mort aurait été même comme une sorte d'extase, au dire de ceux qui en ont été les témoins émus et édifiés. Que la sainte volonté de Dieu soit faite ! Il a voulu retirer cette âme de la terre, l'arracher à sa famille spirituelle qui l'appréciait et qui aurait voulu la garder longtemps encore. Le souverain Maître de la vie et de la mort avait ses desseins. Encore une fois, que sa volonté soit faite !

Je devais un souvenir de prières à cette bonne Sœur qui, assurément, avait bien des fois prié pour son Évêque et qui, j'aime à le croire, continuera à prier pour lui devant Dieu. Ce souvenir, je le lui ai donné en offrant le saint sacrifice de la messe à son intention.... Ce souvenir, je le porterai encore au saint autel.

Je compte bien, ma Révérende Mère, vous apporter très prochainement ma bénédiction, mais en attendant, recevez-la par anticipation, et pour vous et pour toute votre chère communauté.

Et croyez toujours à mon dévouement le plus paternel dans les Saints Cœurs de Jésus et de Marie.

F.-M.-BENJAMIN, évêque de Saint-Flour. »

 

Les obsèques de notre regrettée défunte ont été aussi solennelles que le temps extrêmement rigoureux a pu le permettre. Monseigneur Lamouroux, en chantant la messe, faisant les absoutes et présidant la triste cérémonie, a voulu donner à sa fille spirituelle et à nous toutes une marque nouvelle d'un dévouement qui date de loin, et pour lequel il s'est acquis des droits inexprimables à notre filiale reconnaissance.

MM. les Ecclésiastiques qui ont bien voulu nous témoigner leur pieuse sympathie en assistant à la cérémonie des funérailles et ceux que des raisons majeures en ont empêchés mais qui se sont si charitablement associés à notre deuil, en particulier M. le vicaire général Mercuy, à qui nous sommes redevables de tant de bons offices, et notre si pieux et si dévoué confesseur, M. l'abbé Aimé, chanoine, voudront bien recevoir ici l'expression de notre gratitude. Celle de notre regrettée défunte ne leur fera pas non plus défaut, et son cœur qui en débordait en ce monde ne lui laissera pas oublier le ciel mission de suppliante.

Elle ne manquera point de vous en faire sentir également les effets, Ma Révérende Mère, pour les suffrages de notre saint Ordre déjà demandés et sans doute accordés. En unissant d'avance notre reconnaissance à la sienne nous osons solliciter encore l'application des indulgences du Chemin de Croix, celles des six Pater, une Communion de votre fervente communauté, quelques invocations à saint Joseph, à notre Mère sainte Thérèse, à saint Stanislas son patron, à son Ange gardien, objets de sa tendre, dévotion et tout ce que votre charité frater­nelle,vous inspirera pour hâter l'heure où elle sera mise en possession de la gloire éternelle et du bonheur infini si quelque faute échappée à la fragilité humaine la retenait encore dans le lieu de l'expiation. C'est au pied de la croix que notre divin Sauveur et dans les sentiments d'un religieux respect que nous avons la grâce de nous dire, ma Révérende Mère,

 

Votre humble sœur et servante

Sr Aimée de Jésus

R.C.I. prieure

De notre monastère de Saint-Joseph des Carmélites de Saint-Flour,

le 7 février 1891.

 

Saint-Flour. — Typ. F. Boubounelle.