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20 Avril 1890 - Dorat

 

MA TRES REVERENDE MERE,

Paix et très humble salut en. Notre-Seigneur.

II a plu à la divine Providence de nous imposer un bien douloureux sacrifice en retirant, presque subitement du milieu de nous, notre bien-aimée Sœur Jeanne-EIise-Marthe-Thérèse-Marie-Dominique du Saint-Esprit. Elle était âgée de 43 ans et 7 mois, et avait de religion 14 ans et onze mois.

Notre chère sœur, ma Révérende Mère, appartenait à une famille très honorable de notre pays, au sein de laquelle, dès sa première jeunesse, elle puisa un fond de foi et de piété dont elle ne se départit jamais. Le bonheur semblait lui sourire, mais il ne fut pas de longue durée : la jeune mère fut enlevée trop tôt à l'affection des siens, laissant qua­tre enfants en bas âge dont notre regrettée sœur, âgée seulement de cinq ans, était l'aînée. Que de douleur cette mort inopinée a causé à notre jeune sœur! Combien de fois nous a-t-elle répété que jamais elle n'avait pu se faire à cette triste réalité de n'avoir plus de mère; et ses larmes recommençaient à couler comme aux premiers jours.

Son enfance se passa simplement et paisiblement sous la vigilance d'un père qui avait pour ses enfants toute la tendresse d'une mère. Il ne savait rien leur refuser tant il avait â cœur de leur faire oublier l'absence de leur mère chérie.

Confiée à la direction de pieuses et intelligentes institutrices, notre chère fille reçut une excellente éducation; la formation chrétienne y eut une large place, aussi la piété alla-t-elle grandissant dans le cœur de la jeune fille. Cependant, rentrée à la maison pater­nelle, elle se laissa quelque peu éblouir par les plaisirs du monde : il lui eût été difficile de résister à ces entraînements, la position de son digne père lui faisant une sorte d'obli­gation d'y prendre part. Malgré cela, ma Révérende Mère, même au milieu des fêtes, le vide se faisait sentir à la petite élue de Dieu : la pensée de sa mère lui revenait sans cesse. Pas un de ses devoirs de chrétienne ne fut d'ailleurs oublié, elle les remplissait tous régulièrement et fidèlement. Elle prodiguait les soins les plus filials à son excellent père et savait se rendre agréable à tout son entourage. Enfin, le jour vint où la voix de Dieu se fit entendre plus clairement : cette vie, moitié pieuse, moitié mondaine ne la satisfaisait plus ; elle sentait que Dieu lui demandait davantage. Guidée par un prêtre sage et éclairé, elle lui fit part de ses dispositions, des aspirations de son âme, et au moment voulu par le divin Maître, le mot de vocation au Carmel fut prononcé. Après bien des examens, des recherches, des hésitations, des oppositions de famille, notre chère enfant se présenta à notre monastère. Dès sa première visite, il fut convenu que nous prierions et qu'elle s'unirait à nous pour connaître la volonté de Dieu. Mais ce ne fut qu'après deux ans que nous lui ouvrîmes les portes de l'arche sainte. Aussitôt entrée, elle se mit à l'œuvre et ne s'est pas arrêtée depuis. Ses obligations religieuses lui paru­rent quelquefois difficiles, pénibles; mais, fidèle à la grâce, elle sut surmonter tous les obstacles que lui opposèrent et ses affections de famille, et sa nature un peu molle et apathique.

Il a fallu qu'elle en fit la confidence à sa maîtresse car on ne l'aurait pas même soup­çonné, tant elle mettait d'ardeur, d'activité et de ponctualité en tout ce dont elle était chargée.

 

Notre chère sœur Marie du Saint-Esprit, n'avait pas une de ces natures riches et brillantes qui attirent les regards et l'attention ; mais, ma Révérende Mère, comme à sa très bonne éducation et à son excellent caractère se joignaient chez elle les qualités les plus précieuses et les plus solides; elle était parmi nous une religieuse exemplaire. On se demande vraiment quelle vertu lui a manqué : son obéissance était prompte et entière comme celle d'une petite enfant; c'était, du reste, ce nom de petite enfant qu'elle aimait à prendre toujours dans ses nombreux billets à ses Mères Prieures que sa discrétion craignait de déranger, et où elle leur exprimait son filial respect et sa tendre confiance, en leur rendant compte de tel ou tel incident survenu depuis la dernière entrevue; sa cha­rité fraternelle était si grande que chacune de ses sœurs pouvait se croire la plus aimée. Nulle de nous ne se souvient de lui avoir entendu dire la moindre parole désobligeante, tandis que toutes, nous nous rappelons à l'envi ses attentions de toutes sortes, ses pré­venances pleines de cordiale bonté. S'il y avait quelque travail humble et pénible, ma sœur Marie du Saint-Esprit était toujours prête à s'en charger, disant avec une bonne grâce charmante : « Ma sœur, laissez-moi donc ce soin ; je suis une maladroite et je ne m'entends guère qu'à balayer ou à gratter les taches d'huile. » Sa mortification était continuelle, mais si simple qu'on s'en apercevait à peine. Élevée si délicatement au sein de sa famille, elle disait naïvement : « Quand je sors du réfectoire je ne sais trop ce que j'ai mangé, j'ai seulement regardé devant moi si les plats étaient vides. » Dans plusieurs circonstances où elle fut retenue à l'infirmerie, et là, soumises à des opérations doulou­reuses, elle montra ce qu'elle avait acquis de courage et d'énergie surnaturelle. Aussi nous bénissions Dieu de se glorifier ainsi dans notre enfant qui, ne se rendant pas compte du travail de la grâce, s'accusait toujours de ne rien faire pour ce Dieu dont elle dési­rait tant la gloire. Nous trouvons entre autres résolutions d'une de ses dernières retraites, celle de faire toujours bon marché de sa personne. Comme nous aimons à le dire, ma Révérende Mère, elle y a été fidèle, et il nous paraît difficile de s'oublier soi-même et de se dévouer plus entièrement que ne l'a fait notre bien-aimée sœur. Elle puisait sa force et sa persévérance dans l'union à Notre-Seigneur, union à laquelle elle aspirait avec une si sainte ardeur, qu'elle ne la perdait jamais de vue.

La santé de notre chère sœur nous avait donné, l'année dernière, de vives inquié­tudes : elle eut une forte congestion cérébrale qui, tout en la laissant un peu maladive, ne nous ôtait pas l'espoir de la conserver encore de longues années. Tout à coup, une enflure extraordinaire se manifesta dans les parties extrêmes du corps, et en deux jours, notre enfant bien-aimée nous a été enlevée. C'était le jour du patronage de notre glo­rieux Père saint Joseph, 13e anniversaire de sa profession religieuse. On a pu lui admi­nistrer le sacrement de l'Extrême-Onction, après lequel elle a été recevoir la récom­pense promises aux vierges fidèles. C'est notre grande confiance, ma Révérende Mère ; mais qui peut être sûr de monter au Ciel sans passer par les flammes expiatoires du Purgatoire ? C'est pour quoi nous vous prions de faire rendre au plus tôt à notre chère et regrettée sœur, les suffrages de notre saint Ordre, par grâce une communion de votre sainte Communauté, l'indulgence du Via Crucis, celle des six Pater, une invocation à notre Père saint Joseph et ses saints Patrons ; elle vous en sera très reconnaissante ainsi que nous, ma révérende Mère, qui avons la grâce de nous dire, aux pieds de Jésus Hostie,

 

Votre très humble sœur           et servante en Notre-Seigneur,

Sœur Thérèse du Sauveur.

R. c. i. P.

De notre monastère des Carmélites de Nazareth du Dorat, 20 avril 1890

 

Limoges. — Typ. Marc Barbou et Cie.