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01 mai 1888 - Cahors

Requiescat in pace

Ma Révérende et très honorée Mère,
Paix et très humble salut en notre Seigneur, qui, au moment où notre Mère la Sainte Église célèbre les joyeux Mystères de sa sainte Résurrection, a voulu dans ses desseins impénétrables , plonger nos cœurs dans le calice de sa douloureuse Passion, en enlevant du milieu de nous notre très honorée Mère Céline-Catherine-Marie-Aimée de Jésus, professe et doyenne de notre communauté à l'âge de 67 ans 7 mois, et 46 ans et 10 mois de vie religieuse.
Notre vénérée Mère Aimée de Jésus naquit à Dijon d'une famille honnête et chrétienne que le bon Dieu se plut à bénir en lui donnant trois enfants dont notre petite Céline était la plus jeune.
Elle eut le bonheur d'être baptisée le jour même de sa naissance, grâce qu'elle estimait être une des plus grandes de sa vie, et dont elle aimait à célébrer, chaque année, l'anniversaire avec les transports de la plus vive reconnaissance. Que le bon Dieu est bon, répétait-elle avec effusion, de m'avoir adoptée pour sa fille avant même que mes yeux aient vu la lumière du jour ! Cependant le deuil se fit bientôt au sein de cette respectable famille ; le Seigneur jaloux de cette âme sur laquelle II avait jeté un premier regard de prédilection, lui enleva les auteurs de ses jours, pour la mettre à l'abri des séductions d'un monde auquel elle aurait pu plaire par les qualités extérieures dont elle était avantageusement douée.
Le bon Dieu permît donc, ma Révérende Mère, que, dès l'âge de trois ans, elle fut confiée, ainsi que sa sœur aînée, aux dignes Religieuses de Saint Vincent de Paul, qui tenaient, à Paris, une maison d'éducation. C'est dans ce pieux asile que notre petite Céline puisa ce fonds de piété solide, cette foi vive, et une dévotion ardente envers la Très Sainte Vierge, qui ne fit que s'accroître de jour en jour. Le caractère franc, vif et enjoué, le cœur excellent, les manières aimables de la chère enfant la firent bientôt chérir de ses dignes maîtresses et de toutes ses compagnes. Dans ces heureuses dispositions, elle se prépara à faire sa première communion , objet de ses ardents désirs. Elle était des plus assidues aux catéchismes; un jour cependant que son extrême complaisance l'avait portée à achever le travail d'une de ses compagnes, on vint lui dire que les enfants de la première communion étaient réunis, et que,, d'après la décision de Monsieur le Curé, l'enfant qui ne se trouverait pas à l'appel ne ferait pas la première communion. Ce fut pour notre chère Céline une si grande peine qu'elle se mît à courir en pleurant jusqu'à ce qu'elle fut arrivée à la porte de l'Église qu'elle trouva encore ouverte et se glissa adroitement à sa place sans être aperçue des dignes Prêtres qui devaient présider les examens ce jour là. L'air candide et enfantin de notre bonne Céline la firent remarquer de tous ces Messieurs qui la croyant plus jeune qu'elle n'était (elle avait 11 ans) et voulant s'assurer de son instruction lui firent un grand nombre de questions auxquelles elle répondit d'une manière à jeter dans le plus grand étonnement, et l'admirent avec satisfaction parmi celles qui devaient faire la première communion.

Depuis cette époque, notre jeune Céline fit de rapides progrès dans la plus solide piété ; son union avec Notre Seigneur devint si continue et. si intime que les jeux les plus remuants de l'adolescence auxquels elle paraissait se livrer avec plaisir étaient impuissants à interrompre cette sainte union. Dans cette chère communauté, il y avait une tribune qui avait vue sur le sanctuaire; c'est là que notre pieuse Céline aimait à se retirer seule avec Notre Seigneur pour s'enflammer de plus en plus du pur amour de l'époux des vierges. Elle en recevait un tel accroissement de grâces que l'effet en était apparent sur tout son être, ce qui faisait dire à ses compagnes, qu'elle ressemblait à un petit séraphin. D'autres disaient : « si Céline se fait Carmélite, elle aura des extases ». Son bon goût, sa dextérité pour tous les ouvrages des mains, la rendait très utile et la mettait à même de soulager son bon cœur en formant au travail celles qui commençaient, et en prodiguant ses services à celles de ses compagnes qui se trouvaient en retard. C'est ainsi que se passa cette jeunesse si innocente et si pure.

La vénérée supérieure qui dirigeait cette sainte Maison avait su apprécier les précieuses qualités de notre jeune Céline. Elle aimait à s'entretenir avec elle, prévoyant que le bon Dieu avait des desseins particuliers sur cette âme privilégiée et daignerait l'appeler à la vie religieuse. Cette digne Mère fit part de ses prévisions au respectable directeur de sa conscience. Ce saint prêtre s'intéressa d'une manière spéciale à la sanctification de son âme et la fit avancer avec une nouvelle ardeur dans les voies de la perfection. Il eut la consolation de voir couronner ses efforts du plus heureux succès par la docilité et la ferveur de sa pénitente. Ce bon père lui demanda si elle se sentait de l'attrait pour la vie religieuse, et, sur sa réponse affirmative que son premier choix était pour le Carmel, il ne lui en parla pas de quelques jours; puis, sans doute pour l'éprouver, il lui dit : vous feriez bien, ma fille, de fixer votre choix pour telle communauté (qu'il lui nomma). Notre pieuse Céline, malgré son premier attrait, n'osa point refuser de suite cette proposition. Elle confia cette épreuve à son intime amie, en lui disant : malgré la peine quo je ressens d'entrer dans les vues de ce digne Père, il mer témoigne tant d'intérêt que je me déciderai, peut-être, à renoncer au Carmel. Elle s'endormit dans cette pénible résolution. Pendant son sommeil, elle crut se voir au milieu de la communauté qui lui avait été désignée, mais le matin, à son réveil, elle se trouva tellement baignée de larmes qu'elle résolut de déclarer à son directeur qu'il ne lui était pas possible de renoncer au Carmel. Je sens, lui dit-elle, que c'est là que le bon Dieu m'appelle ; je ne puis plus résister à cet attrait. Après cette ouverture, ce bon Père crut reconnaître la volonté de Dieu, et voulut bien lui-même faire les démarches nécessaires pour son entrée au Carmel. Comme il connaissait particulièrement notre monastère, il la proposa à nos anciennes Mères qui l'accep tèrent avec joie comme un heureux présent du ciel.
Au moment de quitter la sainte Maison où s'écoula ses jeunes années, son bon cœur plein d'affection et de reconnaissance pour la vénérée supérieure qu'elle estimait et chérissait comme la meilleure des mères, ainsi que les dignes maîtresses qui lui avaient prodigué leurs soins, puis son tendre attachement pour ses chères et pieuses compagnes, lui firent éprouver les plus vifs regrets et verser d'abondantes larmes tout le long du voyage.

Mais à peine eut-elle aperçu l'aspect de la pauvre Maison du Carmel, que ses pleurs firent place à des transports de joie indicible. C'est alors, ma Révérende Mère, que notre chère postulante comprit que c'était bien là pour elle le centre du bonheur qu'elle pressentait depuis si longtemps. Elle redisait avec l'élan de la plus vive reconnaissance : c'est ici le lieu de mon repos pour toujours. Dès son entrée dans notre Monastère, notre chère postulante embrassa toutes les observances de notre sainte vocation avec une ferveur remarquable. Ses progrès dans toutes les vertus la firent bientôt admettre à la prise d'habit, à la grande  de nos anciennes Mères et de toute la communauté qui, d'après ses précieuses qualités et ses heureuses dispositions, prévoyait en elle un sujet de grande espérance. Elle se montrait animée d'un grand esprit de foi qui lui faisait voir le bon Dieu dans tous ses supérieurs. Pour elle leurs moindres désirs étaient des ordres; sa simplicité, son caractère franc, sa générosité dans les sacrifices lui méritèrent la grâce de la sainte profession au temps ordinaire. Ses saints engagements ne firent qu'accroître sa solide piété, son amour pour Dieu et sa fidélité aux grâces dont le Seigneur l'avait déjà comblée. Sa grande dévotion pour le saint sacrifice de la messe était au-dessus de toute expression, surtout depuis l'impression que lui en donna son saint directeur lequel ayant passé plusieurs années dans les pays étrangers lui raconta qu'il avait vu des sauvages faire jusqu'à quarante lieues pour entendre une seule messe.
Nous ne saurions vous exprimer, ma Révérende Mère, le respect profond, l'amour ardent qu'elle avait pour Notre Seigneur au très saint sacrement de l'autel. Ses plus chères délices étaient de lui tenir compagnie, autant que ses occupations le lui permettaient ; son plus grand bonheur, sur cette terre, était de s'unir à Jésus par la sainte communion.
La douloureuse Passion de Notre Seigneur était aussi l'objet de sa grande dévotion : elle était très assidue à faire chaque jour le chemin de la croix pour honorer les souffrances de Notre Seigneur, et pour obtenir, par ses mérites, le triomphe de notre mère la sainte Église, la conversion des pécheurs pour lesquels elle avait une sollicitude incessante, et pour gagner le plus grand nombre d'indulgences en faveur des âmes du purgatoire. Elle offrait surtout ses supplications et ses sacrifices pour les bienfaiteurs de notre communauté dont son cœur aimant et reconnaissant sentait si vivement la tendre charité.
Sa dévotion, sa confiance filiale envers la très sainte Vierge ne connaissait pas de bornes ; son saint nom ainsi que celui de Jésus était sans cesse sur ses lèvres. Le Rosaire et toutes les prières en son honneur avaient pour son cœur aimant un attrait tout particulier. Elle avait aussi un grand nombre de Patrons de son choix, notre père Saint Joseph, notre mère Sainte Thérèse, saint Joachim, sainte Anne, etc., etc., dont elle avait composé une litanie qu'elle récitait chaque jour avec une ferveur toujours nouvelle. Nous avons la douce confiance, ma Révérende Mère, que tous ces bons saints, qu'elle a tant aimés, se seront plus à la protéger d'une manière spéciale pendant sa vie et surtout à ses derniers moments.
Sa constante union avec le bon Dieu était soutenue par la considération de ses divines perfections, et tous les événements qui se succèdent la portaient à le bénir ; qu'il est grand, disait elle, quelle sagesse dans la conduite de sa divine Providence ! Lorsque, le Dimanche, nous nous promenions au jardin, pendant la récréation, elle ne se lassait pas d'admirer les beautés de la nature ; elle en rapportait aussitôt la gloire à l'auteur de tout bien, voyez ces plantes, voyez ces fruits, etc., etc., c'est le bon Dieu qui nous donne tout cela. Qu'il est bon !... qu'il est bon !... répétait-elle dans l'élan de sa reconnaissance....
La charge de maîtresse des novices fut bientôt confiée à notre chère Sœur Aimée de Jésus. Elle s'en acquitta avec sagesse et prudence et tout le dévouement dont son bon cœur était capable. Toujours unie à ses prieures, agissant toujours sous leur impulsion et formant les novices à une grande estime de nos saintes observances, à l'abnégation d'elles-mêmes et au soin de faire toutes leurs actions purement pour le bon Dieu, elle leur recommandait surtout, à l'exemple du bien aimé Disciple, d'avoir une tendre charité les unes pour les autres.
Dans la charge de dépositaire, ma Révérende Mère, elle nous témoignait un dévouement à toute épreuve ; elle était pour nous un véritable soutien ; elle partageait nos soucis, nos peines et nous aidait de ses bons conseils, ce qui nous allégeait beaucoup le poids de la charge.

Notre bonne Mère Aimée de Jésus a rempli les divers offices qui lui ont été confiés, avec l'ordre le plus parfait à la grande satisfaction de ses prieures. Dans celui de la sacristie, il était facile de remarquer son grand esprit de foi et de piété pour tout ce qui concerne le culte. Quel désintéressement, quelle droiture, quelle intégrité dans la confection et la vente des ornements d'église ! quelle piété pour les reliques des saints ! comme elle se plaisait à les orner de son mieux, pour les placer dans les reliquaires ! Son bon goût pour les broderies et pour toutes sortes d'ouvrages était d'un grand secours à notre communauté, car tout ce qui sortait de ses mains avait ce cachet de perfection qui fait du bien. Avec quel empressement elle employait son industrie exceptionnelle à préparer les divers présents qu'elle était heureuse d'offrir à sa Mère prieure le jour de sa fête.
Quand notre bonne Mère Aimée de Jésus fut élue sous-prieure, elle déploya dans cette charge tout le zèle et toute la ferveur que le bon Dieu lui avait donnés pour l'office divin, employant sa belle voix à bien exécuter le chant et la psalmodie. Son intelligence remarquable et sa mémoire heureuse nous étaient d'une grande utilité pour les rubriques et tout ce qui concerne les offices du chœur.
Mais, ma Révérende Mère, c'est surtout dans la charge de prieure que nous avons pu mieux apprécier les solides vertus et les précieuses qualités dont Notre Seigneur avait doué notre chère Mère Aimée de Jésus. Son humilité était sincère et profonde, et sa régularité exemplaire. Son cœur débordait de charité pour toutes ses filles, et le leur témoigner en toutes manières était pour elle un vrai bonheur ; sa charité s'étendait aussi à tous ceux qui souffraient ; elle aurait été heureuse d'avoir assez de ressources pour soulager tous les malheureux. Son juge ment droit et vif, son attachement à maintenir nos saintes observances joints à sa fermeté de caractère lui auraient fait surmonter toutes les difficultés qu'elle aurait pu rencontrer. Ses avis étaient toujours empreints de l'amour de Dieu qui consumait son âme, et de l'impression que faisaient sur elle les vérités éternelles.
La santé de notre chère Mère Aimée de Jésus, sans être des plus fortes, s'était assez bien soutenue durant quarante-quatre ans. Pendant tout ce temps elle a eu la consolation d'obser ver notre sainte règle dans toute sa rigueur; mais, depuis environ trois ans, elle ressentait de fortes douleurs à la tête et un grand dérangement d'entrailles. Comme nous lui exprimions notre peine de la voir souffrir ainsi, elle nous disait : Ma Mère, le bon Dieu est bien bon ; je ne suis bien heureuse; tant que l'on peut se suffire soi-même, cela n'est rien. Son grand désir d'assister aux exercices de communauté lui fit consentir à se reposer après compiles ; elle nous avoua que, sans ce repos, elle n'aurait pas pu venir à Matines, ce qu'elle désirait si ardemment que nous n'avons pas cru devoir lui refuser cette consolation : il y avait d'ailleurs des intervalles de mieux et de plus mal. Au commencement du Carême de cette année, se trouvant mieux que l'année dernière elle nous dit : je désire faire mon Carême ; je puis me passer de prendre le matin : ce qu'elle prenait, ma Révérende Mère, était simplement un peu de pain sec, nous disant que c'était ce qui l'arrangeait le mieux. Le quatre mars, la communauté commençait la neuvaine de grâce à Saint François Xavier ; cette bonne Mère nous dit : Oh ! comme je vais bien faire cette neuvaine ; je vais demander à ce grand saint de m'obtenir la grâce d'être bien pénétrée des pensées de l'éternité, car tout est là. Bonne Mère, ce qu'elle désirait tant obtenir, elle le possédait depuis longtemps, car la pensée de la mort et des vérités éternelles était toujours gravée dans son esprit.
Le six mars, elle se sentit plus fatiguée, ainsi que les deux jours suivants. Le neuf, fête des cinq plaies de notre Seigneur, quand notre chère Mère voulut se lever pour se rendre au chœur, notre bonne Sœur infirmière qui couchait près d'elle, entendit du bruit ; elle courut à sa cellule et la trouva étendue par terre, impuissante à se relever. On vint nous chercher en toute hâte ; nous crûmes tout d'abord que ce n'était qu'un étourdissement sans gravité ; nous la conduisîmes à l'infirmerie et lui prodiguâmes les soins les plus empressés en attendant l'arrivée de Monsieur le Docteur, qui, après l'avoir examinée, constata une congestion cérébrale et la paralysie du côté gauche. Cette triste nouvelle, si inattendue, nous consterna jusqu'au fond de l'âme ; cependant nous aimions à espérer que les prières d'un grand nombre de bonnes âmes unies aux nôtres, feraient une sainte violence au ciel pour obtenir la guérison d'une santé si utile et si chère à tous nos cœurs. D'un autre côté, voyant que notre bonne Mère conservait son appétit et que la maladie paraissait rester stationnaire, notre désir de la conserver contribuait à nous donner cet espoir.
Nous ne pouvons assez vous dire, ma Révérende Mère, combien notre vénérée Mère nous a édifiées, pendant sa maladie, par sa parfaite conformité à la volonté de Dieu. J'aime mieux, disait-elle, cette adorable volonté que toutes les santés du monde. Elle acceptait d'avance toutes les infirmités et toutes les souffrances qu'il plairait au bon Dieu de lui envoyer (c'était d'ailleurs sa disposition ordinaire).
Son union avec notre Seigneur était continuelle. Elle disait : j'aime mieux le moindre degré d'union avec Jésus que tout l'or du monde. On la voyait baiser son crucifix avec effusion, faire le chemin de la croix sur son fauteuil et multiplier ses actes d'amour de Dieu. Elle n'a cessé d'être d'une amabilité charmante, acceptant gracieusement et avec la plus vive reconnaissance les soins dévoués et affectueux de nos chères Sœurs infirmières. Un jour qu'elles lui présentaient son petit dîner, elle leur dit : je voudrais, si c'était possible, en faire part à tous les malheureux, et si, dans le nombre, il s'en trouvait qui m'eussent fait de la peine, c'est à ceux-là que je l'offrirai de préférence. Elle chérissait sa communauté au-dessus de toute ex pression ; elle ne cessait de remercier notre Seigneur de l'y avoir appelée. J'aime mieux, disait-elle, ma place au Carmel que tous les trônes du monde. On l'entendait chanter ces paroles : que ma langue s'attache à mon palais etc. etc., si jamais je t'oublie, ô sainte religion du Carmel !...
Comme nous l'avons dit plus haut, ma Révérende Mère, la maladie de notre bien aimée Mère paraissait demeurer stationnaire ; mais le lundi de Pâques, nous eûmes des symptômes alarmants ; notre chère malade fut prise d'un assoupissement très profond, et nous voyant im puissantes à la réveiller nous priâmes notre Père confesseur en qui elle avait une entière con fiance, d'avoir la bonté de venir. Ce digne père arriva en toute hâte et la trouva si mal qu'il jugea à propos de lui donner l'extrême-onction. Aussitôt après la cérémonie, notre chère malade reprit sa connaissance. Nous nous empressâmes de faire connaître son état à Monseigneur notre vénéré Prélat qui est pour nous le meilleur des Pères. Sa Grandeur arriva bientôt. Après son entrée dans l'infirmerie, notre chère Mère parut reprendre son énergie et lui exprima la joie qu'elle ressentait de voir Sa Grandeur. Dans sa bonté paternelle, Monseigneur la bénit et lui adressa des paroles pleines d'onction et d'encouragement qui lui firent le plus grand bien. Dès ce moment, la maladie continua son cours, mais le Dimanche In Albis elle prit encore un caractère plus alarmant. Notre chère Mère perdit alors la parole et demeura calme, paisible, presque sans mouvement et les yeux fermés jusqu'à son dernier soupir. Nous réunîmes la Communauté pour réciter les prières du Manuel qui lui furent réitérées plusieurs fois.
Toutes les grâces de notre sainte religion avaient été prodiguées à notre chère Mère pendant sa maladie. Toutefois il ne nous a pas été possible de lui faire recevoir de nouveau le
saint viatique, à cause de l'impossibilité d'avaler même une goutte d'eau pendant ces trois derniers jours.
Malgré notre profonde douleur, nous surmontions notre émotion pour lui suggérer plu sieurs aspirations auxquelles elle paraissait s'unir. Notre digne Père confesseur eut la bonté de venir lui renouveler la grâce de la sainte absolution les trois derniers jours de sa vie, et une heure environ après l'avoir reçue notre si regrettée Mère a rendu sa belle âme à son Créateur, le 11 avril, vers quatre heures et demie du soir, au milieu des larmes de toute la Communauté, profondément affligée d'une séparation si pénible à tous nos cœurs.
Nous avons la douce confiance que notre bien chère Mère Aimée de Jésus est déjà en possession du souverain bonheur et que déjà elle protège du haut du ciel notre communauté qu'elle a tant aimée, et qu'elle a servie avec un si parfait dévouement. Cependant, comme Notre Seigneur juge les justices mêmes, nous vous prions, Ma Révérende Mère, d'ajouter aux suffrages déjà demandés, par grâce, une communion de votre fervente Communauté, une journée de bonnes œuvres, l'indulgence des 6 Pater, le Chemin de la Croix, les actes de foi, une invocation à Notre Glorieux Père saint Joseph, à Notre Mère sainte Thérèse et à saint Joachim, à sainte Anne et à tous ses saints Patrons. Elle vous en sera très reconnaissante, ainsi que nous qui avons la grâce d'être en union de vos saintes prières et avec le plus profond respect,
Ma Révérende et très honorée Mère,
Vôtre très humble servante,
Sœur MARIE DE SAINT MICHEL  R. I. C.
De notre monastère de la Sainte Famille, et de Notre Mère Ste Thérèse des Carmélites de Cahors, ce 1er mai 1888.

P- S. — Que nos chers Carmels qui ont eu la bonté de s'intéresser par leurs ferventes prières, à la guérison de notre chère Mère Aimée de Jésus, et qui nous ont témoigné leur si fraternelle sympathie dans notre grande affliction, veuillent bien trouver ici l'expression des plus affectueux sentiments de notre sincère reconnaissance. En particulier, nos dignes Mères de Vannes, dont la très honorée Mère Mélanie et notre bonne Sœur Anne, qui ont passé plusieurs années avec elle dans le Carmel de Cahors, lui ont tou jours conservé l'estime la plus sincère et le plus religieux attachement.

Cahors, Imp. F. Plantade.