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Témoin 1 - Agnès de Jésus

La série des dépositions faites aux Procès informatifs de béatification et de canonisation de soeur Thérèse de l'Enfant-Jésus s'ouvre avec le témoignage imposant de mère Agnès de Jésus, soeur de la Servante de Dieu, témoignage complété par les Novissima Verba.

Qui a pu mieux que mère Agnès pénétrer l'âme de la Sainte? La mère nous a livré dans les Derniers entretiens les expressions qui témoignent de la profonde affection de sa « petite fille » à son égard, qui allait jusqu'à l'appeler sa « lumière » (ib. 25.7.14), son «soleil» (ib. 5.8.5, 7.8.5), son « téléphone » (ib. 27.7.11), son « appui » (19.8.2), affirmant encore qu'elle était pour elle « une lyre, un chant » (1 1.9.2). Nul n'ignore que soeur Thérèse confia ses manuscrits à mère Agnès, l'appelant aussi « son historien » (ib. 29.7.7) et lui disant: « Vous connaissez tous les replis de ma petite âme, vous seule! » (ib. 16.7.4). Il était donc juste que mère Agnès fût appelée la première à donner son témoignage.

Seconde des neuf enfants de Louis-Joseph-Stanislas Martin (1823-1894) et de Marie-Zélie Guérin (1831-1877), Marie-Pauline naquit à Alençon le 7 septembre 1861. Après avoir été de 1868 à 1877 pensionnaire à la Visitation du Mans, où elle reçut une formation intellectuelle et spirituelle imprégnée de l'esprit salésien qu'elle refléta sa vie durant, ce fut à la suite d'une inspiration qui la détourna de la Visitation vers laquelle elle s'orientait, que Pauline entra le 2 octobre 1882 au Carmel de Lisieux, ville où son père habitait depuis le 15 novembre 1877. Elle y reçut l'habit le 6 avril 1883 sous le nom d'Agnès de Jésus et y fit profession le 8 mai 1884, jour où Thérèse fit sa première communion.

La future sainte entra au Carmel le 9 avril 1888 et mère Agnès lut élue prieure pour la première fois le 20 février 1893. C'est comme prieure qu'en décembre 1894 elle ordonna à Thérèse d'écrire les souvenirs de son enfance et c’est ainsi que mère Agnès put recevoir pour la fête de sa Sainte patronne, en 1896, les pages autobiographiques qui constituent aujourd'hui le Manuscrit A.

Le premier priorat de mère Agnès se termina en 1896. Elue sous-prieure en 1899, elle fut encore élue prieure en 1902, puis en 1909 après la mort prématurée de mère Marie-Ange de l'Enfant-Jésus. Elle fut ensuite réélue à cette charge sans interruption aucune jusqu’à ce que le Pape Pie XI la nomme prieure à vie, le 31 mai 1923. Elle mourut le 28 juillet 1951, après une pénible maladie.

 

C'est grâce à mère Agnès que, sous le priorat de mère Marie de Gonzague, soeur Thérèse eut à rédiger en 1897 le texte qui constitue aujourd'hui le Manuscrit C. C'est mère Agnès qui eut encore le très grand mérite de la publication si rapide de l'Histoire d'une âme, parue dès le 30 septembre 1898, pour le premier anniversaire de la mort de Thérèse.

L'ouvrage connut aussi tôt, on le sait, une diffusion prodigieuse et mère Agnès lui donna plus tard comme complément les Novissima Verba, en 1927.

Convaincue du très grand bien que la glorification de sa soeur ne manquerait pas de faire aux âmes, comme elle le déclara au Procès apostolique (cop. publ., pp. 341-342), mère Agnès y travailla de tout son coeur, avec ardeur et constance. Les difficultés, certes, ne lui manquèrent pas ,mais elle eut de très grandes joies avec la conclusion des Procès informatifs de l'ordinaire (1910-1911) et des Procès apostoliques (1915-1917), avec la déclaration de l'héroïcité des vertus de Thérèse le 14 août 1921, sous le pontificat de Benoît XV, et plus encore avec sa béatification le 29 avril 1923 et sa canonisation le 17 mai 1925 sous le pontificat de Pie XI qui, jusqu'à sa mort, en 1939, tint toujours mère Agnès dans la plus haute estime. La fête liturgique de Sainte Thérèse fut étendue à l'Eglise universelle le 13 juillet 1927 et la Sainte fut proclamée patronne des missions à l'égal de Saint François-Xavier le 14 décembre 1927, puis patronne secondaire de la France le 3 mai 1944.

Avec ses limites, certes, mais dont on doit juger en fonction de son temps et de son milieu d'éducation, mère Agnès a vraiment droit à la reconnaissance de toute l'Eglise car elle eut d'évidence, en profondeur, l'intuition de la valeur des écrits de la Sainte et s'appliqua sans tarder, non sans audace, à leur publication.

En répondant aux demandes du chanoine Dubosq mère Agnès se proposait de dégager en clair la physionomie spirituelle de la Servante de Dieu et le sens de son message et chercha donc d'abord à faire parler Thérèse elle-même, comme nous l'avons souligné en note en renvoyant aux écrits de la Sainte. Elle remit au tribunal les Novissima Verba le 2 septembre 1910 (f. 247r-297v).

Le témoin donne ici et là les précisions qui lui paraissent essentielles. Lorsque mère Agnès voulut faire répéter à Thérèse le 7 juillet 1897 ce que celle-ci lui avait dit au sujet de la blessure d'amour reçue le 14 juin 1895, elle s'entendit répondre: « Ma mère, je vous ai raconté cela le jour même et vous m'aviez à peine écoutée » (Derniers entretiens, Carnet jaune, 1, 7.7.2). Fort heureusement mère Agnès s'étendit sur l'Acte d'offrande au cours de la quatorzième session le 27 août 1910 (f. 208v-212r).

Quant à l'Histoire d'une âme, c'est le 16 août 1910, au cours de la septième session, que mère Agnès parla de son origine. Elle expliqua quelles furent les circonstances dans lesquelles Thérèse avait rédigé ses textes et comment celle-ci lui avait confié qu'elle pourrait à son gré selon qu'elle le jugerait convenir, les modifier, les réduire ou y ajouter (cf. f. 155v-

 

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159v et Manuscrits autobiographiques, éd. François de Sainte Marie, I, 1956, pp. 66-70).

Au jour suivant, session VIII, le promoteur de la foi demanda si le manuscrit autobiographique de Thérèse correspondait parfaitement aux textes que l'on avait imprimés. C'est alors que mère Agnès déclara, de manière d'ailleurs assez discrète, qu’on avait procédé, en vue de l'édition, à la suppression de certains passages et à d'autres modifications et que l'on avait présenté le tout comme s'il avait été dédié à la seule mère Marie de Gonzague (f. 161v-162r). Le tribunal n'y pouvait pas demeurer insensible et décida que la copie authentique des textes autographes de Thérèse devait être jointe aux Actes du Procès, ce qui fut fait. Dans l'exemplaire du Procès que nous publions, cette copie authentique se trouve au vol. IV, f. 1404v-1634v. Nous en donnerons le texte à la fin de notre volume.

Mère Agnès témoigna de la quatrième à la neuvième session (12-19 août 1910) et de la quatorzième à la vingt-et-unième session (27 août-15 septembre 1910),f. 135r-176v et 208v-301v. L'interruption s'explique du fait que le tribunal voulut permettre de témoigner sans plus attendre à Thomas Nimmo Taylor, prêtre écossais qui se trouvait alors à Lisieux à la tête d'un pèlerinage (*).

 

[Session 5: - 12 août 1910, à 8h.30 et à 2h. de l'après-midi]

. [135r] [Le témoin répond correctement à la première demande].

 

[Réponse à la deuxième demande]:

 

Je m'appelle Marie-Pauline Martin, née à Alençon, diocèse de Séez, le 7 septembre 1861, du légitime mariage de Louis-Joseph-Aloys-Stanislas Martin, originaire de BorDEux et de Marie-Zélie-Guérin, originaire de Gandelain, près Alençon, diocèse de Séez. je m'appelle en religion soeur Agnès de Jésus, religieuse, prieure du Carmel de Lisieux, soeur, selon la nature, de la Servante de Dieu.

 

[De la troisième à la sixième demande, inclusivement, le témoin répondit régulièrement et correctement].

 

[135v] [Réponse à la septième demande]:

Je suis heureuse de témoigner; c'est pour la gloire du bon Dieu. Je suis heureuse, sans doute, que ce soit ma soeur, mais sa vie me parait si édifiante, que quand même elle ne serait pas ma soeur, je serais encore très heureuse de rendre le même témoignage.

 

[Réponse à la huitième demande] :

J'ai surtout connu la Servante de Dieu par les relations constantes de famille que j'ai eues avec elle et par notre communauté de vie, soit dans la famille, de 1877 à 1882, puis, au Carmel de 1888 jusqu'à sa mort. Pendant les cinq premières années (1873-1877), j'étais en pension, absente de la famille. De 1882, date de mon entrée au Carmel, jusqu'à 1888, date de son entrée dans le même monastère ', j'étais séparée d'elle, mais nous gardions des relations de famille. Ce qu'elle rapporte dans l'« Histoire d'une âme », écrite par elle-même, je l'avais constaté et vu par moi-même, et la lecture de ses écrits a peu ajouté à la connaissance que j'ai de sa vie. [136r] Sur son lit de mort, elle me disait: « Vous connaissez tous les replis de mon âme, vous seule » - DE 16-7 - '.

 

[Réponse à la neuvième demande]:

J'ai pour elle une très grande affection et une très grande confiance parce que je la crois très près de Dieu et très puissante sur son Coeur; je la prie beaucoup, non parce qu'elle est ma soeur, mais à cause de sa sainteté; j'ai pour elle un vrai sentiment de respect; pendant sa vie, j'avais du respect, mais surtout de l'affection. Je désire beaucoup sa béatification, parce qu'elle procurera la gloire de Dieu, fera connaître surtout sa miséricorde; on aura plus confiance en sa miséricorde et on craindra moins sa justice, ce que soeur Thérèse appelait sa « petite voie de confiance et d'abandon » qu'elle voulait montrer aux âmes après sa mort.

 

[Réponse à la dixième demande]:

Elle est née le 2 janvier 1873, à Alençon, rue Saint-Blaise, paroisse de Notre-Dame, diocèse de Séez. Notre père, comme je l'ai dit ci-dessus, s'appelait Louis-Joseph-Aloys-Stanis-[136v] las Martin et était né à BorDEux le 22 août 1823; notre mère s'appelait Marie-Zélie Guérin; elle était née à Gandelain le 23 novembre 1831. Notre père était bijoutier et notre mère faisait commerce de dentelle de point d'Alençon. Lors de la naissance de la Servante de Dieu, notre père s'était retiré du commerce et la condition de notre famille était aisée. Nos parents eurent de leur mariage neuf enfants:

 

l' Marie-Louise, née à Alençon le 22 février 1860.

2' Marie-Pauline, née à Alençon le 7 septembre 1861.

3' Marie-Léonie, née à Alençon le 3 juin 1863.

 

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4' Marie-Hélène, née à Alençon le 13 octobre 1864, morte à 4 ans et demi. 5' Marie-Joseph-Louis, né à Alençon le 20 septembre 1866, mort à 5 mois.

 

6' Marie-Joseph-Jean Baptiste, né à Alençon le 19 décembre 1867, mort à 9 mois.

 

7' Marie-Céline, née à Alençon le 28 avril 1869.

 

8' Marie-Mélanie-Thérèse, née à Alençon le 16 août 1870, morte à 3 mois.

 

9' Marie-Françoise-Thérèse (la Servante de Dieu), née à Alençon le 2 janvier 1873.

 

[137r] L'éducation des enfants se faisait en partie dans la famille et en partie dans les pensions tenues, soit par les visitandines du Mans pour les filles aînées, soit par les bénédictines de Lisieux pour les plus jeunes, à cause du changement de domicile qui suivit la mort de notre mère. Ce fut spécialement le cas pour Léonie, Céline et Thérèse.

 

[Réponse à la onzième demande]:

Nos parents avaient la réputation d'être religieux, même très pieux; notre mère, malgré les fatigues de sa vie, assistait tous les jours avec notre père à la messe de cinq heures et demie et y faisaient tous les deux la sainte communion quatre ou cinq fois la semaine; vers la fin de sa vie, mon père communiait tous les jours; il faisait partie de la Conférence de saint Vincent de Paul, de l'oeuvre de l'Adoration nocturne, etc. Tous les deux faisaient leur carême, jeûne et abstinence, malgré la faible complexion de ma mère. Mon père tenait à l'observance stricte du dimanche, bien que la fermeture de sa maison de commerce de bijouterie, spécialement ce jour là, lui causât un notable préjudice.

 

[139r] [Réponse à la douzième- demande]:

Elle a été baptisée dans l'église Notre-Dame [139v] d'Alençon, le 4 janvier 1873.

 

[Comment le savez-vous?]:

Parce que j'y assistais.

 

[Savez-vous pourquoi l'on attendit deux jours, après sa naissance, pour la baptiser?]:

Parce qu'on attendait son parrain. Durant cet intervalle, notre pieuse mère était dans des transes continuelles, regrettant cet intervalle et craignant qu'il n'arrivât quelque mal à cette enfant: elle s'imaginait sans cesse que l'enfant était en danger. Tous ses autres enfants avaient été baptisés le jour même de leur naissance. D'ailleurs, l'acte de baptême doit être entre les mains de monsieur le vice-postulateur.

 

[Réponse à la treizième demande]:

Leur unique souci était, pour ainsi dire, notre intérêt spirituel. Notre mère désirait que toutes ses filles soient religieuses, sans vouloir cependant nous influencer.

 

[Pourriez-vous donner là plus de précisions?]:

[140r] Notre mère nous faisait élever souvent notre coeur à Dieu dans la journée; nous conduisait faire des visites au Saint Sacrement. Notre mère était plutôt ferme dans notre éducation et ne nous passait rien, particulièrement touchant la vanité, etc. Notre père était d'un caractère plus doux; il aimait particulièrement sa petite Thérèse, et notre mère disait: « Tu la perdras!.»

 

[Pourquoi la Servante de Dieu, était-elle spécialement aimée de son père?]:

l° c'était sa plus jeune enfant, ensuite elle était particulièrement intelligente et aimante. Toute petite, elle devinait les sentiments de mon père, qui trouva surtout en elle sa consolation, après la mort de notre mère.

 

[De cette prédilection paternelle, la Servante de Dieu tira-t-elle parfois quelque occasion de vaine gloire, etc.?]:

Pas du tout; d'ailleurs, notre père l'aimait, mais ne la gâtait pas; un jour qu'elle lui avait dit un peu librement: « dérange-toi » (elle avait peut-être trois ans), il l'en reprit et lui fit sentir sa faute: ç'à été pour la vie, elle n'a jamais recommencé et ses paroles étaient toujours fort respectueuses. Je n'ai jamais remarqué qu'elle eût de fierté à l'égard de ses soeurs, bien au contraire. Après la mort de notre mère, elle considérait ses soeurs aînées et moi spécialement comme sa [140v] mère. Je ne me rappelle pas qu'elle m'ait une seule fois désobéi; elle demandait des permissions pour tout. Lorsque mon père l'invitait à sortir avec lui, elle répondait toujours: « Je vais en demander la permission à Pauline » - MSA 19,1 - '. Mon père l'engageait lui-même à cette soumission; et si je refusais, elle pleurait quelquefois, à cause de mon père qui eût été heureux de sortir avec elle, mais obéissait sans insister.

 

[Réponse à la quatorzième demande]:

Après la mort de notre mère arrivée le 28 août 1877, notre père vint s'établir à Lisieux, parce que habitait dans cette ville monsieur Guérin, frère de notre mère, et que madame Guérin, étant particulièrement bonne et pieuse, mon père pensait trouver auprès d'elle un appui et une assistance utile pour l'éducation de ses filles. Thérèse fut élevée dans la famille par mon père et par Marie et moi, ses soeurs aînées, jusqu'à l'âge de huit ans et demi. A huit ans et demi, elle entra comme demi-pensionnaire chez les bénédictines de Lisieux. Deux de ses soeurs, Léonie et Céline, avaient été élevées dans cette maison. [141r] Léonie ayant fini son éducation, Thérèse prit sa place. Elle fut instruite par les religieuses, et ma soeur Céline qui y était avec elle, sait mieux que moi les

 

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détails de son séjour. Pendant les années qui précédèrent son entrée à l'Abbaye, j'étais particulièrement employée à son éducation; elle se montrait très appliquée et profitait beaucoup de toutes mes leçons. Elle était attentive à acquérir de l'empire sur ses actions et elle prit dès lors l'habitude de ne jamais se plaindre ni s'excuser. A l'Abbaye, elle donnait satisfaction parfaite par son application et comme en faisaient foi les notes transmises à la famille chaque semaine. Elle m'a confié plus tard qu'elle avait eu à souffrir des sentiments de jalousie d'une compagne, mais elle ne s'en plaignit jamais à cette époque. Ayant remarqué alors que certaines de ses compagnes s'attachaient particulièrement à telle ou telle maîtresse, elle eut la pensée de les imiter, mais ne put y réussir, ce qu'elle considéra comme une grâce particulière du bon Dieu; elle me l'a dit souvent, comme d'ailleurs elle l'a relaté dans l'histoire de sa vie: « Ne sachant pas gagner les bonnes grâces des créatures, je ne pus y réussir. Oh! heureuse ignorance, qu'elle m’a évité de grand maux! » - MSA 37,1 - '. [141v] Elle fit sa première communion à l'Abbaye des bénédictines le 8 mai 1884; j'étais alors au Carmel et c’est surtout ma soeur Marie qui l'a préparée. Trois mois avant sa première communion, je lui donnai un petit livre où ses sacrifices et ses aspirations d'amour vers Jésus devaient être marqués chaque soir. Elle y inscrivit durant ces trois mois 818 sacrifices et 2.773 actes ou aspirations d'amour. Elle a été confirmée à l'Abbaye des bénédictines le 14 juin 1884.

 

[Réponse à la quinzième demande]:

Peu de temps après sa première communion, elle passa par une crise de scrupules, et, comme sa santé paraissait s'épuiser, notre père crut prudent de la retirer du pensionnat et de reprendre le régime de l'éducation en famille.

 

[La maladie fut-elle la seule cause de ce départ, ou celui-ci fut-il plutôt motivé par quelque désapprobation de la part des maîtresses ou quelque répugnance de la part de la Servante de Dieu?]:

Oh! non, c'était son état de faiblesse qui faisait craindre à mon père [142r] que le séjour de l'école ne fût trop fatigant, mais je sais ces détails moins bien que mes soeurs.

 

[Savez-vous comment vécut la Servante de Dieu après avoir quitté l'Abbaye des bénédictines?]:

J'étais au Carmel, mes soeurs qui étaient dans la famille le sauront bien mieux que moi. Je ne pourrais que reproduire le manuscrit de sa vie.

 

[Réponse à la seizième demande]:

Dès sa plus tendre enfance, la Servante de Dieu disait qu'elle voulait vivre dans un désert pour mieux prier le bon Dieu; quand elle accompagnait mon père dans ses promenades à la campagne, pendant qu'il s'occupait à la pêche, elle aimait à se retirer à l'écart où, dit-elle, elle pensait à l'éternité. Lorsque j'entrai au Carmel en 1882, ses aspirations se tournèrent vers cette forme de vie religieuse; dès l'âge de 9 ans, elle eût voulu entrer au Carmel, et son désir se précisa de plus en plus jusqu'à l'âge de 14 ans, où elle fit les premières démarches pour réaliser son dessein.

[142v] [Aurait-elle peut-être conçu ce désir à cause de la compagnie de ses soeurs ou, tout au moins, à cause de l'affection spéciale qu’elle avait pour le témoin, déjà moniale au Carmel?]:

Mes soeurs Marie, Céline et Léonie ne manifestaient pas alors le désir d'être religieuses; ma soeur Marie notamment affectait plutôt de détourner la conversation de ce sujet. Craignant moi-même qu'elle ne parlât du Carmel à cause de moi, je lui demandai un jour si ce n'était pas pour être avec moi qu'elle exprimait ces désirs. Elle fut peinée de cette supposition et me dit: « Oh! non, c'est pour le bon Dieu tout seul » - MSA 26,1 - '. Elle l'a d'ailleurs bien prouvé par la suite.

 

[Session 6: - 13 août 1910, à 8h.30 et à 2h. de l'après-midi]

 

[144v] [Suite de la réponse à la seizième demande]:

Elle ne trouva que moi pour l'encourager dans son projet d'entrée au Carmel; elle ne pouvait parler de son désir sans se sentir repoussée par Marie (sa soeur aînée) qui la trouvait trop jeune et faisait tout son possible pour empêcher son entrée. Moi-même, pour [145r] l'éprouver, j'essayais parfois de ralentir son ardeur, si elle n'avait pas eu vraiment vocation, elle se serait arrêtée dès le début ne rencontrant que des obstacles pour répondre à l'appel de Dieu. Elle ne savait quel moyen prendre pour l'annoncer à mon père qui venait de sacrifier ses trois aînées. Marie, en effet, était venue me rejoindre au Carmel et Léonie était alors aux clarisses d'Alençon. La Servante de Dieu avait 14 ans et demi, elle choisit le jour de la Pentecôte pour faire sa grande confidence et toute la journée elle supplia les saints Apôtres de lui inspirer les paroles qu'elle allait avoir à dire. Après lui avoir fait observer qu'elle était bien jeune, mon père se laissa convaincre par les raisons qu'elle lui donnait et répondit que c'était pour lui un grand honneur que Dieu lui demandât ses enfants. Mais de douloureuses épreuves l'attendaient encore. Notre oncle monsieur Guérin, consulté sur le projet, répondit qu'autant qu'il dépendait de lui, il lui défendait de lui parler de cette vocation avant l'âge de 17 ans. C'était, disait-il, contraire à la prudence de laisser entrer une enfant de 15 ans

 

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au Carmel; ce serait, aux yeux du monde, faire grand tort à la religion que de laisser une enfant sans expérience [145v] embrasser ce genre de vie. Il dit enfin qu'il faudrait un miracle pour le faire changer de sentiment. Thérèse chercha sa seule consolation dans la prière et suppliait Jésus de faire ce miracle. Quelque temps après, elle eut une épreuve intérieure, un sentiment de délaissement très grand pendant trois jours. Le quatrième jour, mon oncle lui donna son consentement d'une manière inopinée. Peu de jours après, elle vint au Carmel me dire sa joie, mais quelle ne fut pas sa tristesse de m'entendre dire que monsieur le supérieur ne consentait pas à son entrée avant l'âge de 21 ans.

 

[Qui était alors le supérieur du monastère et savez-vous pourquoi il s'opposait à l'entrée de la Servante de Dieu?]:

C'était monsieur Delatroëtte, curé de Saint Jacques de Lisieux. Il me déclara à moi-même qu'il trouvait cette enfant trop jeune; il ne m'exprima d'autre motif de son opposition.

 

[Peut-être le supérieur se serait-il opposé à l'entrée de la Servante de Dieu, du fait que deux de ses soeurs se trouvaient déjà dans ce même monastère?]:

[146r] Il ne m'a jamais dit cela.

 

[Puis, le témoin poursuivit ainsi son exposé]:

Personne n'avait pensé à cette opposition; notre révérende mère prieure était très favorable à l'entrée de Thérèse. La Servante de Dieu, sans perdre courage, pria notre père de la conduire chez monsieur le supérieur, où elle fut accompagnée par sa soeur Céline. Elle essaya de le toucher et de lui prouver qu'elle avait bien la vocation du Carmel. Il les reçut très froidement et dit qu'il n'y avait pas de péril en la demeure, qu'elle pouvait mener une vie de carmélite à la maison, que tout ne serait pas perdu si elle ne prenait pas la discipline, etc. Mais il ajouta qu'il n'était que le délégué de monseigneur l'évêque et que si monseigneur voulait lui permettre d'entrer au Carmel, il n'aurait rien à dire.

 

[Rapportez-vous tout cela en vous basant sur le manuscrit de l'« Histoire d'une âme écrite par elle-même »?]:

Elle m'a raconté tout cela de vive voix, très souvent.

Mon père lui ayant promis, sur le désir qu'elle en exprima, de la conduire à l'évêché, elle ajouta: « Si monseigneur ne me donne pas la permission, j'irai la [146v] demander au Saint Père » - MSA 52,1 - '.

Elle m'a raconté toute l'histoire de ce voyage qu'elle a ensuite rédigée dans l'« Histoire d'une âme.» Ce qui la préoccupait surtout c'est que n'ayant jamais été en visite qu'accompagnée de ses soeurs aînées et n'y prenant la parole que rarement et pour répondre aux questions qui lui étaient faites, elle ne savait comment vaincre sa timidité pour exposer elle-même à monseigneur l'objet et les raisons de sa demande. Elle surmonta pourtant son émotion et plaida sa cause de son mieux. Monseigneur exprima la pensée que l'enfant pourrait rester encore plusieurs années auprès de son père pour sa consolation, mais il ne fut pas peu étonné de voir le père appuyer lui-même la demande de sa fille. Monsieur Révérony, vicaire général, en exprima son admiration. Interrogée par monseigneur sur l'époque où elle avait conçu ses premières idées de vocation religieuse, elle répondit qu'il y avait longtemps. Monsieur Révérony, vicaire général, dit en souriant: « Il n'y a toujours pas 15 ans » - MSA 54,2 - '. Elle répondit qu'il n'y avait pas beaucoup d'années à en retrancher, car elle avait désiré la vie religieuse dès l'âge [147r] de 3 ans, et le Carmel dès qu'elle l'avait connu. Monseigneur dit qu'il voulait s'entretenir de cette affaire avec monsieur Delatroëtte, supérieur du Carmel, et qu'il donnerait sa réponse ultérieurement. La Servante de Dieu, qui connaissait l'opposition de monsieur Delatroëtte, fut désolée de cette décision et pleura à chaudes larmes. Au cours de la conversation, monsieur Martin ayant parlé d'un projet de voyage à Rome, monseigneur l'approuva. A son retour de Bayeux, elle vint me voir au parloir. Je fus très frappée de remarquer en elle, malgré une réelle tristesse, une très grande paix de l'âme, basée sur son entier abandon à la volonté du bon Dieu. Il me semble entendre encore cette conversation qui m'inspira pour elle un grand sentiment de respect, tant les dispositions de son âme me paraissaient élevées.

 

Elle fit précéder son voyage de Rome d'un pèlerinage à Notre-Dame des Victoires de Paris. Là elle recommanda à la Très Sainte Vierge le principal objet de son voyage, qui était d'obtenir du Saint Père son admission au Carmel. Elle recommanda aussi très spécialement à la Sainte Vierge la conservation de sa vertu. « Je lui demandais encore [147v] - dit-elle - d'éloigner de moi toutes les occasions de pécher. je n'ignorais pas que, pendant mon voyage, il se rencontrerait bien des choses capables de me troubler; n'ayant aucune connaissance du mal, je craignais de le découvrir » - MSA 57,2 - '. Ces paroles, consignées dans son manuscrit, elle me les a maintes fois répétées, comme d'ailleurs tout le contenu du récit de sa vie. Pendant son voyage, comme ses lettres en font foi, elle n'était pas insensible aux beautés de la nature et de l'art, dont l'admiration se terminait toujours par quelque pensée surnaturelle; mais elle était constamment préoccupée de son projet d'entretien avec le Saint Père. Les détails de son voyage sont consignés dans l'« Histoire de sa vie », écrite par elle-même, et ma soeur Céline, qui l'accompagnait, pourrait les redire; je les connais par ce qu'elles m'en ont raconté, qui est de tout point conforme au manuscrit dont je me propose de verser la copie aux documents de la Cause.

 

TÉMOIN 1: Agnès de Jésus O.C.D.

 

[148r] [Suite de la réponse à la seizième demande. - Le juge demande si le témoin peut compléter l'« Histoire d'une âme» en ce qui concerne ce voyage]:

Non, tout ce qu'elle m'a raconté, est reproduit dans cet écrit. Dans son audience auprès du Souverain Pontife, elle surmonta sa grande timidité et sollicita l'autorisation d'entrer au Carmel à 15 ans. Monsieur Révérony, vicaire général de Bayeux, présent à l'audience, ayant fait observer au Souverain Pontife que la question était étudiée par les supérieurs, [148v] Léon XIII répondit à la Servante de Dieu: « Faites ce que diront les supérieurs.» Elle insista, en disant: « Oh! très Saint Père, si vous disiez oui, tout le monde voudrait bien.» Le Pape reprit: « Allons, vous entrerez si le bon Dieu le veut » - MSA 63,1 - '. Elle voulait insister encore et l'audience ne prit fin que parce que monsieur Révérony et les gardes l'arrachèrent des pieds du Saint Père.

Voici le passage d'une lettre qu'elle m'écrivit après cette audience: « Je crois que j'ai fait ce que le bon Dieu voulait; maintenant, il ne me reste plus qu'à prier. J'ai le coeur bien gros, cependant le bon Dieu ne peut pas me donner des épreuves qui soient au-dessus de mes forces. Il m'a donné le courage de supporter cette épreuve. Oh! elle est bien grande; mais, Pauline, je suis la petite balle de l’Enfant Jésus; s'il veut briser son jouet, il est bien libre; oui, je veux bien tout ce qu'il veut » - LT 36 - .» Après son retour en France, elle s'en remit avec une parfaite obéissance, pour la poursuite de son projet, aux conseils que je lui donnai après avoir consulté moi-même la révérende mère prieure, assurée, me disait-elle, qu'obéir était le seul moyen de ne pas se tromper. [149r] Sur mes avis, elle écrivit avant Noël 1887 une lettre d'instance à monseigneur l'évêque de Bayeux qui, cette fois, répondit le 28 décembre, en accordant l'autorisation tant désirée. Elle n'entra, pourtant, au Carmel qu'en avril 1888.

 

[Savez-vous pourquoi la Servante de Dieu n'est pas entrée au monastère aussitôt qu'elle en eût l'autorisation de l'évêque?]:

Le supérieur immédiat, monsieur Delatroëtte, était si mécontent de toutes les démarches faites en dehors de lui, et de l'autorisation obtenue contre son sentiment, que nous crûmes bon, au Carmel, de lui donner quelque satisfaction, en ajournant un peu l'entrée de la postulante. Finalement, elle entra au Carmel le 9 avril 1888. Elle fut amenée par mon père et toute la famille. Monsieur Delatroëtte, le supérieur, la présenta à la communauté en ces termes: « Ma révérende mère, vous pouvez chanter le Te Deum; comme délégué de monseigneur, je vous présente cette enfant de 15 ans; c'est vous qui avez voulu son entrée, je souhaite qu'elle ne trompe pas vos espérances. Mais je vous rappelle que vous en porterez toute la responsabilité.»

 

[149v] [Comment le savez-vous?]:

J'assistais à tous ces faits.

 

[Savez-vous si le supérieur conserva toujours, ou non, ces mêmes sentiments?] :

Il fallut plusieurs années à ce saint prêtre pour changer de sentiment, mais enfin, il en vint à une profonde admiration pour la Servante de Dieu, jusqu'à dire à la mère prieure: « Ah! vraiment, cette enfant est un ange.» J'ai entendu moi-même ces paroles, et, en les prononçant, le bon supérieur avait les yeux pleins de larmes.

 

[Réponse à la dix-septième demande]:

A son entrée au monastère les soeurs qui, pour la plupart, ne s'attendaient à voir qu'une enfant toute ordinaire, furent comme saisies de respect en sa présence. Elle avait dans toute sa personne quelque chose de si digne, de si résolu, de si modeste que j'en fus surprise moi-même. Une des soeurs m'avoua plus tard que, voyant avec quelle ardeur je travaillais à favoriser son entrée, elle s'était dit: « Quelle imprudence de faire entrer au Carmel une enfant si jeune! Quelle [150r] imagination a cette soeur Agnès de Jésus! Elle en aura des déceptions!....» Elle m'avoua qu'elle s'était bien trompée.

 

[De quelle soeur s'agit-il? Vit-elle encore?]:

C'était soeur Saint Jean de la Croix; elle est morte depuis quelques années.

 

[Suite de la réponse]:

Ayant commencé son postulat en avril, à 15 ans et trois mois, elle aurait pu régulièrement prendre l'habit dans les six mois, avant la fin d'octobre; en fait, elle ne prit l'habit que le 10 janvier 1889.

 

[Pourquoi la prise d'habit fut-elle ainsi retardée?]:

Vers cette époque, notre père était très malade et on espérait que grâce à ce délai, il serait en état d'assister plus tard à la prise d'habit.

 

[Suite de la réponse]:

Le 11 janvier 1890, après un an et un jour de noviciat, étant âgée de 17 ans, elle aurait pu être admise à la profession. Mais la révérende mère prieure, pressentant que monsieur le supérieur y mettrait obstacle à cause [150v] de son âge, lui dit de remettre à plus tard.

 

[Comment la Servante de Dieu réagit-elle à ce nouveau retard?]:

 

TÉMOIN 1 : Agnès de Jésus O.C.D.

 

J'étais moi-même avec notre révérende mère prieure, lorsqu'elle lui fit ce refus, auquel je m'associai moi-même. Elle en conçut un profond chagrin, mais presque aussitôt elle comprit, dans l'oraison, que ce délai était voulu de Dieu. Elle me dit à cette époque ce qu'elle a consigné plus tard dans le manuscrit de sa vie: « Je compris que mon désir si vif de faire profession était mélangé d'un grand amour propre; puisque je m'étais donnée à Jésus pour lui faire plaisir, le consoler, je ne devais pas l'obliger à faire ma volonté au lieu de la sienne. Oh! mon Dieu - disait-elle je ne vous demande pas de prononcer mes saints voeux, j'attendrai autant que vous voudrez; seulement, je ne veux pas que, par ma faute, mon union avec vous soit différée. je vais mettre tous mes soins à me faire une belle robe enrichie de pierreries; quand vous la trouverez assez richement ornée, je suis sûre que toutes les créatures ne vous empêcheront pas de descendre vers moi afin de m'unir pour toujours à vous, ô mon bien Aimé » - MSA 73,2-74,1 -

[151r] Elle fut admise à la profession le 8 septembre 1890. L'autorisation de soumettre au vote du chapitre l'admission de la Servante de Dieu dut être demandée au supérieur immédiat qui, toujours hésitant, renvoya à monseigneur l'évêque, lequel accorda l'autorisation demandée. Ses dispositions, lors de sa profession, sont consignées dans le manuscrit de sa vie, telles qu'elle me les manifestait par ailleurs. La note caractéristique de cette période de sa vie, qui s'étend de son entrée au Carmel jusqu'à l'époque où les novices lui furent confiées, c'est l'humilité, le soin d'être fidèle jusque dans les plus petites choses, malgré de constantes aridités. je sais tout cela par la confidence qu'elle me faisait de son état d'âme, aux jours où la Règle nous permettait de nous entretenir.

 

[Recherchait-elle spécialement la compagnie de ses soeurs selon le sang?]:

Bien au contraire, en récréation et dans les autres circonstances, elle se privait de notre compagnie et recherchait de préférence les soeurs qui se montraient moins sympathiques à son égard.

 

[Session 7: - 16 août 1910, à 8h.30 et à 2h. de l'après-midi]

 

[153r] [Réponse à la dix-huitième demande]:

Elle fut chargée, à titre d'auxiliaire, de la formation des novices (1893), étant âgée de 20 ans. Cette charge lui fut d'abord confiée par moi qui étais prieure, en 1893. Elle la retint jusqu'à sa mort (1897), ayant été confirmée dans cette charge d'auxiliaire par notre mère Marie de Gonzague, devenue prieure [153v] en 1896.

 

[Pourquoi fut-elle nommée seulement aide au noviciat et non pas maîtresse des novices?]:

Devenue prieure en 1893, je crus devoir donner le titre de maîtresse des novices à la mère Marie de Gonzague qui sortait alors de la charge de prieure.

 

[Pourquoi avez-vous décidé de nommer la Servante de Dieu aide de la maîtresse des novices, mère Marie de Gonzague?]:

La mère Marie de Gonzague sortant de la charge de prieure, je me crus obligée par convenance de la nommer maîtresse des novices. Mais, à de réelles qualités, se joignaient en elle des lacunes et des défauts dont j'espérais contrebalancer l'influence fâcheuse en lui adjoignant soeur Thérèse dans l'exercice de cette charge.

 

[Pourquoi réélue prieure, mère Marie de Gonzague confirma-t-elle soeur Thérèse dans sa fonction d'aide sans lui donner le titre de maîtresse des novices?]:

La mère Marie de Gonzague croyait bon de garder pour elle-même la charge et l'influence de la maîtresse des [154r] novices en même temps qu'elle exerçait la charge de prieure.

 

[Comment la Servante de Dieu se comporta-t-elle dans l'exercice de cette charge?]:

Elle ne craignait pas sa peine, avertissait sans rien craindre, malgré tout ce qui lui en coûtait. Elle le faisait cependant avec prudence et discernement. Elle me disait plaisamment: « Il y en a que je suis forcée de prendre par la peau, et d'autres par le bout des ailes.» Elle ne disait jamais ses peines et ses ennuis; elle ne posait jamais aux novices de questions qui auraient satisfait sa curiosité; elle n'essayait pas de s'attirer leurs coeurs; elle mettait toute sa confiance en Dieu dans ses difficultés et implorait alors plus spécialement le secours de la Sainte Vierge. Elle me dit un jour à ce sujet cette parole que je notai par écrit tout aussitôt- « Je jette à droite, à gauche, à mes petits oiseaux les bonnes graines que le bon Dieu met dans ma main, puis ça fait comme ça veut: je ne m'en occupe plus; quelquefois c'est comme si je n'avais rien semé, mais le bon Dieu me dit: donne, donne toujours sans t'occuper d'autre chose » - DE 15-5 - .» Elle laissait dire aux novices ce qu'elles pensaient contre elle. Elles le faisaient avec d'autant plus [154v] de liberté que la Servante de Dieu n'était pas maîtresse titulaire et plus jeune que plusieurs d'entre elles. Je la rencontrai un jour qu'une novice venait de lui parler d'une maniè-

 

TÉMOIN 1 : Agnès de Jésus O.C.D.

 

re fort humiliante. Elle avait le visage animé. Je lui dis: « Qu'avez-vous donc? Etes-vous plus fatiguée?.» Elle me répondit: « Je suis très heureuse: le bon Dieu vient de me donner l'occasion de me rappeler que je suis toute, toute (sic) petite et sans vertu. J'ai pensé à Seméi maudissant David, et je me suis dit: oui, c'est bien le Seigneur qui a ordonné à soeur *** de me dire ces choses. je le crois d'autant plus que j'avais ce matin un véritable désir d'être humiliée ». - HA ch.12 -

 

[Comment la Servante de Dieu se comportait-elle, en tant qu'aide au noviciat, à l'égard de la maîtresse des novices, mère Marie de Gonzague?]:

Elle se montra toujours très respectueuse et déférente, et se conduisit avec une grande prudence dans cette situation délicate. La mère Marie de Gonzague, sur son lit de mort, me disait, en 1904, sept ans après la mort de la Servante de Dieu: « Ma mère, pas une seule âme ici ne s'est rendue coupable comme je l'ai été et cependant j'ai confiance en Dieu et en ma petite Thérèse: elle [155r] m'obtiendra mon salut.»

 

[D'où tenez-vous cela?]:

J'ai vu toutes ces choses moi-même, je recevais constamment communication des pensées de soeur Thérèse et je notais à mesure ce qui me paraissait intéressant,

 

[La Servante de Dieu exerça-t-elle d'autres charges ou offices?]:

Elle a rempli successivement diverses obédiences ordinaires dans le monastère, comme de sacristine, de portière, de réfectorière, de lingère, à peu près tous les offices de la maison, à l'exception de la fonction d'infirmière, que pourtant elle souhaitait beaucoup. Elle se montrait indifférente au choix des emplois et s'appliquait très soigneusement à les remplir comme étant l'expression de la volonté divine à chaque moment.

 

[Réponse à la dix-neuvième demande]:

Son principal écrit est le manuscrit de sa vie. En dehors de cette composition, elle a écrit un certain nombre de lettres aux membres de sa famille; elle a composé quelques poésies pieuses, soit pour exprimer ses propres sentiments, soit à la demande de quelqu'une de ses soeurs en [155v] religion, pour leur faire plaisir, par exemple au jour de leur profession, de leur anniversaire, etc. Il y a aussi des pièces intitulées Récréations pieuses, qui sont de petites saynètes à réciter dans nos fêtes intimes.

 

[En poursivant la même interrogation, il est demandé au témoin de parler spécialement de l'origine et de la composition du manuscrit intitulé « Histoire printanière d'une petite fleur blanche écrite par elle-même et dédiée à la révérende mère Agnès de Jésus » (Histoire d'une âme, écrite par elle-même]:

Au commencement de l'année 1895, deux ans et demi avant la mort de soeur Thérèse, [156r] un soir d'hiver où je me trouvais avec mes deux soeurs (Marie et Thérèse), soeur Thérèse de l’Enfant Jésus me raconta plusieurs traits de son enfance, et soeur Marie du Sacré Coeur (ma soeur aînée Marie) me dit: « Ah! ma mère, quel dommage que nous n'ayons pas tout cela par écrit. Si vous demandiez à soeur Thérèse de l’Enfant Jésus d'écrire pour nous ses souvenirs d'enfance, combien cela nous ferait plaisir!.» « Je ne demande pas mieux », répondis-je; et me tournant vers soeur Thérèse de l’Enfant Jésus qui riait comme si l'on s'était moqué d'elle, je lui dis: « Je vous ordonne de m'écrire tous vos souvenirs d'enfance.»

La Servante de Dieu se mit à l'oeuvre par obéissance, car j'étais alors sa mère prieure, Elle écrivit uniquement pendant ses temps libres et me donna son cahier le 20 janvier 1896 pour ma fête. J'étais à l'oraison du soir. En passant pour aller à sa stalle, soeur Thérèse de l’Enfant Jésus s'agenouilla et me remit ce trésor. Je lui répondis par un simple signe de tête et posai le manuscrit sur notre stalle, sans l'ouvrir. Je ne pris le temps de le lire qu'après les élections de cette même année, au printemps. Je remarquai la vertu de la Servante [156v] de Dieu, car après son acte d'obéissance, elle ne s'en était plus du tout préoccupée, ne me demandant jamais si j'avais lu son cahier ni ce que j'en pensais. Un jour, je lui dis que je n'avais pas eu le temps d'en rien lire; elle n'en parut nullement peinée. Je trouvai ses récits incomplets. Soeur Thérèse de l’Enfant Jésus avait insisté particulièrement sur son enfance et sa première jeunesse, comme je lui avais demandé; sa vie religieuse y était à peine esquissée; la fin de cette première partie du manuscrit correspond à la page 149' du livre imprimé (Histoire d'une âme), édition in 8°, 1910.»

Je pensai que c'était bien dommage qu'elle n'eût pas rédigé avec le même développement ce qui avait trait à sa vie au Carmel, mais sur ces entrefaites j'avais cessé d'être prieure et la mère Marie de Gonzague était rentrée dans cette charge. Je craignais qu'elle n'attachât pas à cette composition le même intérêt que moi et je n'osais rien lui en dire. Mais enfin, voyant soeur Thérèse de l’Enfant Jésus devenue très malade, je voulus tenter l'impossible. Le soir du 2 juin 1897, quatre mois avant la mort de soeur Thérèse, vers minuit, j'allai trouver notre mère prieure: « Ma mère - lui dis-je -, il m’est impossible [157r] de dormir avant de vous avoir confié un secret. Pendant que j'étais prieure, soeur Thérèse m'écrivit pour me

 

TÉMOIN 1 : Agnès de Jésus O.C.D.

 

faire plaisir et par obéissance quelques souvenirs de son enfance. J'ai relu cela l'autre jour; c'est gentil, mais vous ne pourrez pas en tirer grand' chose pour vous aider à faire sa circulaire après sa mort, car il n'y a presque rien sur sa vie religieuse. Si vous le lui commandiez, elle pourrait écrire quelque chose de plus sérieux, et je ne doute pas que ce que vous auriez ne soit incomparablement mieux que ce que j'ai.»

Le bon Dieu bénit ma démarche, et le lendemain matin notre mère ordonna à soeur Thérèse de l’Enfant Jésus de continuer son récit. Je lui avais déjà choisi un cahier, mais elle le trouvait trop beau, bien qu'il fût très ordinaire, comme le tribunal peut en juger (le témoin. communique le cahier)- elle craignait de faire une faute contre la pauvreté en s'en servant. Elle me demanda s'il ne fallait pas, au moins, serrer les lignes, pour employer moins de papier. je lui répondis qu'elle était trop malade pour se fatiguer à écrire ainsi et qu'il fallait, au contraire, espacer les lignes et écrire en gros caractères. Elle se remit donc à écrire d'un premier jet, toujours sans ratures, mais si dérangée, à cause de sa maladie, à cause aussi des allées et venues des infirmières et des novices qui voulaient profi-[157v]ter de ses derniers jours, qu'elle me disait-. « Je ne sais pas ce que j'écris.» Et un jour, où elle avait été plus particulièrement dérangée: « J'écris sur la charité, mais je n'ai pas fait ce que je voulais; c'est on ne peut plus mal rendu. Enfin ma pensée y est. Il faudra que vous retouchiez tout cela; je vous assure que ça n'a aucune suite.» Une autre fois encore: « Ma mère, tout ce que vous trouverez bon de retrancher ou d'ajouter au cahier de ma vie, c'est moi qui le retranche et qui l'ajoute. Rappelez-vous cela plus tard et n'ayez aucun scrupule à ce sujet » - DE 9-8 - .

Elle cessa d'écrire au commencement de juillet de cette dernière année 1897. Elle ne put même écrire la dernière page qu'au crayon, à cause de sa grande faiblesse; la dernière phrase écrite par elle, est ainsi conçue: « Oui, je le sens, quand même j'aurais sur la conscience tous les péchés qui se peuvent commettre, j'irais, le coeur brisé de repentir, me jeter dans les bras de Jésus, car je sais combien il chérit l'enfant prodigue qui revient à lui. Ce n'est pas parce que le bon Dieu, dans sa prévenante miséricorde, a préservé mon âme du péché mortel que je m'élève à lui par la confiance et l'amour » - MSC 36,2 - .» Comme je lui exprimais mes re-[158r]grets qu'elle ne pût continuer, elle me dit: « Il y en a bien assez, il y en aura pour tout le monde, excepté pour les voies extraordinaires » - DE 9-8 - .» Cette fin du manuscrit correspond à la page 207 de l'ouvrage imprimé l'« Histoire d'une âme », édition in 8', 1910, vers le milieu du chapitre onzième.» Les pages qui suivent dans le livre imprimé et qui terminent son histoire, sont la reproduction des pages écrites antérieurement par la Servante de Dieu, pendant sa dernière retraite en septembre 1896, à la demande de sa soeur Marie du Sacré Coeur et avec l'autorisation de la révérende mère prieure, Marie de Gonzague.»

 

[Savez-vous si, en écrivant ces commentaires, la Servante de Dieu soupçonnait qu’on les publierait un jour ou que, tout au moins, on les utiliserait pour la rédaction de la circulaire habituellement envoyée aux monastères après le décès d'une moniale?]:

Elle ne soupçonnait rien de tel dans la composition de la première partie qui a trait surtout à son enfance et à sa jeunesse; elle croyait écrire seulement pour moi et pour ses deux autres soeurs, Marie et Céline, aussi présentes au Carmel. Telle était, d'ailleurs aussi, notre conviction. De même, les pages qui sont devenues [158v] la troisième partie, ont été écrites en vue exclusivement de sa soeur Marie qui l'en sollicitait. Mais lorsque la mère prieure, Marie de Gonzague, lui ordonna d'écrire ce qui avait trait à sa vie au Carmel, je lui fis entrevoir que ce manuscrit pourrait servir à l'édification de plusieurs, et que sa publication serait un moyen dont Dieu se servirait pour réaliser son désir de faire du bien après sa mort et elle accepta cette pensée très simplement. Comme je lui disais qu'il se pourrait aussi que le manuscrit fût brûlé par notre mère prieure, elle répondit: « Oh! mais qu'est-ce que cela ferait; c'est que le bon Dieu ne voudrait pas se servir de ce moyen, mais il en aurait d'autres.»

 

[Etait-il d’usage, antérieurement, que les carmélites écrivissent aussi des notes autobiographiques et les prieures utilisaient-elles de telles notes pour la rédaction des circulaires, cela du moins au monastère de Lisieux?]:

Jamais cela ne c'était fait depuis la fondation de Lisieux, bien certainement.

 

[159r][La Servante de Dieu changea-t-elle quelque chose à sa manière d'écrire, après avoir su que son travail serait peut-être publié?]:

Elle continua d'écrire tout aussi simplement ces dernières pages de son manuscrit; il suffit d'ailleurs de les lire pour reconnaître qu'elles sont écrites presque sans ordre et au courant de la plume. Elle me demandait même: « sur quel sujet voulez-vous que j'écrive?.» Je lui répondais: « sur la charité, sur les novices », etc. Elle le faisait aussitôt, sans autre recherche.

 

[Les écrits de la

 

TÉMOIN 1: Agnès de Jésus O.C.D.

 

Servante de Dieu ont-ils été déjà imprimés?]:

On a publié pour la première fois au cours de l’année 1898 (octobre) un livre intitulé: Soeur Thérèse de l’Enfant Jésus et de la Sainte Face: Histoire d'une âme, écrite par elle-même.» Cet ouvrage contient sa vie écrite par elle-même, avec un choix de ses lettres et de ses poésies. C'est moi qui eus l'initiative de proposer cette publication après sa mort. En relisant les manuscrits que j'avais entre les mains, j'eus l'impression que je possédais un trésor qui pourrait faire beaucoup de bien aux âmes. C'est pour cela que je songeai à le publier avec l'autorisation de la révérende mère prieure. Elle communiqua ma copie au révérend re Godefroy Madelaine de l'Ordre des prémontrés, aujourd'hui abbé [159v] de Saint Michel de Frigolet, et à cette époque prieur de l'abbaye de Mondaye, diocèse de Bayeux; sur son rapport, monseigneur Hugonin, évêque de Bayeux et Lisieux, donna son permis d'imprimer (7 mars 1898). Ma copie fut imprimée après quelques retouches indiquées par le père Godefroy.

 

[Session 8: - 17 août 1910, à 8h.30 et à 2h. de l’après-midi

 

[161v] [Le contact et la lecture de cette histoire compléteraient-ils utilement les dépositions du témoin pour l’instruction de la Cause?]:

Assurément, car elle s'exprime bien mieux que moi sur l'histoire de sa vie.

 

[Le livre imprimé (Histoire d'une âme) concorde-t-il tout à fait avec l’autographe de la Servante de Dieu, de sorte qu'on puisse lire l'un pour l’autre avec sécurité?]:

Il y a quelques changements, mais de peu d'importance et qui ne changent pas le sens général et substantiel du récit. Ces changements sont: 1° la suppression de quelques passages très courts, relatant des détails intimes de la vie de famille pendant son enfance; 2° la suppression d'une ou deux pages dont le contenu me paraissait moins intéressant pour des lecteurs étrangers au Carmel; 3° enfin, comme l'histoire manuscrite était composée de trois parties, l'une s'adressant à moi (sa soeur Pauline), l'autre à sa soeur Marie et la [162r] dernière en date à la mère Marie de Gonzague, alors prieure; cette dernière, qui présida à la publication du manuscrit, exigea certaines retouches de détail dans les parties adressées à ses soeurs, afin que, pour plus d'unité, le tout parût lui avoir été adressé à elle-même.

 

[Sur ce, les juges décidèrent qu'il faudrait établir un exemplaire authentique de l'Autographe, selon les règles du droit en la matière, et qu'il faudrait l'insérer dans les documents du Procès].»

[Savez-vous en quelles circonstances ont été faits les portraits de la Servante de Dieu publiés dans l'«Histoire d'une âme»?]:

La plupart de ces portraits sont des dessins composés par notre soeur Céline (soeur Geneviève de Sainte Thérèse) d'après ses souvenirs de famille et d'après quelques documents photographiques. Nous avions au Carmel un appareil photographique que savait bien employer soeur Geneviève. Elle s'en servait pour ses divers travaux de dessin et elle a plusieurs fois photographié soeur Thérèse et d'autres membres de la communauté. La Servante de Dieu se prêtait pour faire plaisir à toutes ces exigences avec une entière simplicité.

 

[162v] [Réponse à la vingtième demande]:

Lorsqu'elle entra au Carmel, je dois dire qu'il y avait lieu de remonter un courant de relâchement. Plusieurs religieuses étaient sans doute régulières, mais il y en avait d'autres et en assez grand nombre qui se laissaient aller à des abus. La Servante de Dieu s'appliquait à son devoir, sans s'occuper de ce que faisaient les autres; je ne l'ai jamais vue s'arrêter dans des groupes qui se formaient autour de la mère prieure, au sortir d'un parloir, pour savoir les nouvelles; ni écouter des manquements à la charité. Dans nos grandes peines de famille, elle a été bien plus courageuse que nous. Après qu'au parloir nous avions appris ces nouvelles si pénibles, par exemple sur l'état de santé de notre père, au lieu de chercher à se consoler en s'entretenant avec nous, elle reprenait immédiatement ses exercices de communauté, etc.

Elle me semblait si parfaite dès les premières années de sa vie religieuse, que je n'ai jamais remarqué les progrès dont elle parle lorsqu'elle écrit: « Quand je pense au temps de mon noviciat, [163r] comme je constate mon imperfection! » - MSC 15,1 - .» Cette imperfection n'était visible que pour elle. Son attention à plaire au bon Dieu me paraissait ininterrompue. Au milieu des occupations les plus distrayantes, on sentait que la Servante de Dieu ne se livrait entièrement qu'à la grâce. jamais je n'ai surpris en elle aucune dissipation; quand je l'approchais, elle me communiquait ce recueillement, même lorsqu'elle ne disait que des choses indifférentes. Elle ne se plaignait jamais de ce qui la faisait souffrir. Au lieu que ses épreuves personnelles intérieures ou extérieures déterminassent en elle quelque relâchement dans la générosité de ses efforts, c'est

 

TÉMOIN 1 : Agnès de Jésus O.C.D.

 

précisément quand on la voyait plus gaie en récréation, plus alerte dans ses travaux, qu'on pouvait juger qu'elle était soumise à quelque souffrance. Je lui demandais un jour pour quoi donc elle se montrait si exceptionnellement joyeuse: « C'est - me répondit-elle - que j'ai de la peine; rien ne me donne de la joie comme la peine » - DE 19-5 - . Elle était toujours en paix, malgré ses aridités et ses souffrances; elle était toute douceur, la grâce était répandue sur [163v] ses lèvres avec un perpétuel sourire, et le plus souvent ce sourire n'était pas l'expression d'une joie naturelle, mais le résultat de son amour pour le bon Dieu qui lui faisait regarder la souffrance comme une cause de joie. Sa ferveur si généreuse était pourtant sans rigidité ni affectation, mais pleine de simplicité.

 

[Réponse à la vingt-et-unième demande]:

D'une manière générale, elle jugeait toutes choses au point de vue de la foi; jamais elle ne s'arrêtait au côté [164r] terrestre et humain des événements. Ainsi, étant maîtresse des novices, elle ne souffrait pas que l'on fît une critique de la manière dont étaient donnés les sermons et instructions. Elle ne croyait pas sans doute que tous les prêtres parlaient également bien, mais elle ne souffrait pas qu'on s'entretint des imperfections de leur prédication. De même elle disait que l'esprit de foi ne permettait pas de parler des défauts des prêtres.

Elle se confessa pour la première fois vers l'âge de six ans et demi. Ce fut pour elle un grand événement dans sa vie; elle fit son examen avec beaucoup de soin, auprès de moi. Comme je lui avais dit que les larmes du petit Jésus allaient tomber sur son âme et la purifier au moment de la bénédiction du prêtre, elle se réjouissait de sa confession comme d'une grande fête. Comme elle faisait son examen de conscience avec moi très candidement, elle me demandait ce qu'il fallait qu'elle dît. J'étais bien embarrassée de lui trouver aucun péché, ne l'ayant jamais vue désobéir ou commettre aucune faute. Je l'excitais plutôt à l'amour et à la reconnaissance qu'à la contrition.

 

Au pensionnat de l'Abbaye des béné[164v]dictines de Lisieux, elle réussissait parfaitement dans ses études, mais l'instruction religieuse surtout la captivait; monsieur l'abbé Domin, aumônier des bénédictines, l'appelait «son petit docteur.» Lorsqu'elle avait 7 ans, je préparais sa soeur Céline à sa première communion; elle venait assister à ces leçons. je lui disais quelquefois de s'en aller, parce qu'elle était trop petite; elle écrit à ce sujet, ce que d'ailleurs elle me disait: « Mon coeur était alors bien gros et je pensais que ce n'était pas trop que quatre ans pour se préparer à recevoir le bon Dieu » - MSA 25,1 - .» Tout ce qui se rapportait à Dieu et aux vérités religieuses, trouvait son coeur ouvert et son intelligence s'y appliquait naturellement.

Toute sa vie, elle éprouva des aridités. Lorsque ses peines devenaient plus grandes, la lecture des auteurs spirituels la laissait dans l'aridité, mais le saint Evangile qu'elle portait constamment sur son coeur occupait alors son esprit et nourrissait son âme. Elle écrivait en 1895: « A l'âge de 17 et 18 ans, je n'avais pas d'autre nourriture spirituelle que les [165r] oeuvres de notre Père saint Jean de la Croix; mais plus tard, tous les livres me laissèrent dans l'aridité, je suis encore dans cet état. Dans cette impuissance, l'Ecriture Sainte et l'Imitation viennent à mon secours. En elles, je trouve une nourriture solide et toute pure; mais c'est par-dessus tout l'Evangile qui m'entretient pendant mes oraisons; j'y trouve tout ce qui est nécessaire à mon âme;... je comprends et je sais par expérience que le royaume de Dieu est au-dedans de nous (Lc. 17, 21)... jamais je n'ai entendu (Jésus ) parler, mais je sens qu'il est en moi. A chaque instant, il me guide et m'inspire ce que je dois dire ou faire. je découvre, juste au moment où j'en ai besoin, des lumières que je n'avais pas encore vues; ce n'est pas le plus souvent pendant mes oraisons qu'elles sont le plus abondantes, c'est plutôt au milieu des occupations de la journée » - MSA 83,1-2 - .»

La communion était le bonheur et le désir de sa vie, bien qu'elle m'avouât n'en avoir pour ainsi dire jamais éprouvé de consolations sensibles. Au moment des Décrets de 1891, [NOTE DE BAS DE PAGE: Décret de la S. Congrégation des Evêques et Réguliers (17 déc. 1890): De nonnullis abusibus qui in Instituta religiosa irrepserant evellendis (in: Leonis XII Pontificis maximi Acta, vol.X, Romae 1891, pp. 353-357). - Voici le passage essentiel:« En ce qui concerne la permission ou la défense d'approcher de la sainte Table, le très Saint-Père décrète que ces permissions ou défenses regardent seulement le confesseur ordinaire ou extraordinaire, sans que les supérieurs aient aucune autorité pour s'ingérer dans cette chose... Celui qui aurait obtenu du confesseur l'autorisation d'une communion plus fréquente ou même quotidienne sera tenu d'en avertir le supérieur.»], elle espérait qu'enfin le confesseur serait libre de donner la communion quotidienne à qui bon lui semblerait, puisque c'était [165v] la volonté du Pape, et elle était dans une joie inexprimable. Elle semblait triompher: « Non, ce ne doit pas être à la mère prieure de régler les communions; j'ai toujours été étonnée de cela.»

Vers la fin de sa vie, elle fut soumise à une très pénible tentation contre la pensée du ciel. Elle m'a bien souvent exprimé alors, comme toujours, ses pensées et ses impressions, je ne saurais mieux les rendre qu'en rappelant ce qu'elle en a écrit dans le manuscrit de sa vie; c'est tout à fait l'expression de ce qu'elle me disait: « Je jouissais alors d'une foi si vive, si claire que la pensée du ciel faisait tout mon bonheur. Je ne pouvais croire qu'il y eût des impies n'ayant pas la foi. Je croyais qu'ils parlaient contre leur pensée, en niant l'existence du ciel. Aux jours si joyeux du temps pascal, Jésus m'a fait sentir qu'il y a véritablement des âmes qui n'ont pas la foi; qui, par l'abus des grâces, perdent ce précieux trésor. Il permit que mon âme fût envahie par les plus épaisses ténèbres et que la pensée du ciel, si douce pour moi, ne soit plus qu'un sujet de combats et de tourments... Cette épreuve ne devait pas durer quelques jours, quelques semai-[166r]nes, elle devait ne s'éteindre qu'à l'heure marquée par le bon Dieu et cette heure n'est pas encore venue... Il faut avoir voyagé

 

TÉMOIN 1 : Agnès de Jésus O.C.D.

dans ce sombre tunnel, pour en comprendre l'obscurité... Le Roi de la patrie au brillant soleil est venu vivre trente-trois ans dans le pays des ténèbres; hélas! les ténèbres n'ont point compris que ce divin Roi était la lumière du monde. Mais, Seigneur, votre enfant l'a comprise, votre divine lumière, elle vous demande pardon pour ses frères; elle accepte de manger aussi longtemps que vous le voudrez le pain de la douleur et ne veut point se lever de cette table remplie d'amertume où mangent les pauvres pécheurs, avant le jour que vous avez marqué; mais aussi ne peut-elle pas dire en son nom, au nom de ses frères: « Ayez pitié de nous, Seigneur, car nous sommes de pauvres pécheurs (Lc. 18, 13).» Que tous ceux qui ne sont point éclairés du lumineux flambeau de la foi, le voient luire enfin! Oh! Jésus, s'il faut que la table souillée par eux soit purifiée par une âme qui vous aime, je veux bien y manger seule le pain de l'épreuve jusqu'à ce qu'il vous plaise de m'introduire dans votre lumineux royaume; la seule grâce que je vous demande, c'est de [166v] ne jamais vous offenser... Lorsque je veux reposer mon coeur fatigué des ténèbres qui l'entourent, par le souvenir du pays lumineux vers lequel j'aspire, mon tourment redouble; il me semble que les ténèbres empruntant la voix des pécheurs me disent, en se moquant de moi. « Tu rêves la lumière, une patrie embaumée des plus suaves parfums; tu rêves la possession éternelle du Créateur de toutes ces merveilles; tu crois sortir un jour des brouillards qui t'environnent! Avance,, avance, réjouis-toi de la mort qui te donnera, non ce que tu espères, mais une nuit plus profonde encore, la nuit du néant....» Mais je ne veux pas en écrire plus long, je craindrais de blasphémer... Ah! que Jésus me pardonne si je lui ai fait de la peine, mais il sait bien que tout en n'ayant pas la jouissance de la foi, je tâche au moins d'en faire les oeuvres. je crois avoir fait plus d'actes de foi depuis un an que pendant toute ma vie ». - MSC 5,1-7,1 -

 

[Session 9: - 19 août 1910, à 8h.30 et à 2h. de l'après-midi]

 

[170v] [Suite de la réponse à la vingt-et-unième demande]:

Je me souviens que dans sa dernière maladie, un jour qu'elle souffrait spécialement de ses tentations contre la foi, elle redisait cette strophe d'une de ses poésies:

« Puisque le Fils de Dieu a voulu que sa Mère fût soumise à la nuit, à l'angoisse du coeur,

Marie, c'est donc un bien de souffrir sur la terre? Oui, souffrir en aimant, c'est le plus pur bonheur!

Tout ce qu'il m'a donné, Jésus peut le reprendre, dis-lui de ne jamais se gêner avec moi;

Il peut bien se cacher, je consens à l'attendre jusqu'au jour sans couchant où s'éteindra ma foi.» - PN 54 16* -

 

J'étais présente dans cette circonstance. C'était le 11 juillet 1897.

 

[Interrogé sur l'espérance héroïque, le témoin répondit]:

Je l'ai toujours connue ne touchant la terre que du bout des pieds. Dès sa petite enfance, quand elle s'isolait dans les promenades avec mon père, [171r] c'était pour penser au ciel et à l'éternité, comme elle me l'a rapporté plus tard. Au soir des dimanches et fêtes religieuses, elle était triste de voir se terminer les belles cérémonies et disait qu'il n'y a qu'au ciel que le bonheur est durable. Toute petite, il lui arrivait de dire qu'elle désirait la mort de son père ou de sa mère, que pourtant elle aimait extraordinairement; comme on s'étonnait de cette parole et qu'on lui en faisait reproche, elle répondait: « C'est pour que tu ailles au ciel.» je n'ai pas entendu moi-même ces paroles. J'étais pensionnaire à la Visitation du Mans, et ma mère me l'écrivit dans une lettre.» - CF 147 -

Vers l'âge de dix ans, mon père l'emmena pendant les vacances chez des amis à Alençon. Elle m'a bien souvent, au parloir, et plus tard dans le monastère, redit les

 

impressions qu'elle éprouva pendant ce séjour au milieu du monde. Ce qu'elle me disait est de tout point conforme à ce qu'elle a consigné dans son manuscrit: « Le bon Dieu m'a fait la grâce de ne connaître le monde que juste assez pour le mépriser et m'en éloigner. je pourrais dire que ce fut pendant mon séjour à Alençon, que je fis ma première entrée dans le monde. [171v] Tout était joie, bonheur autour de moi: j'étais fêtée, admirée, choyée; en un mot, ma vie pendant 15 jours ne fut semée que de fleurs. J'avoue que cette vie avait des charmes pour moi. La Sagesse a bien raison de dire que l'ensorcellement des bagatelles du monde séduit l'esprit, même éloigné du mal (Sap. 4, 12). Aussi je regarde comme une grande grâce de n'être pas restée à Alençon; les amis que nous y avions, savaient trop allier les joies de la terre avec le service du bon Dieu. Ils ne pensaient pas assez à la mort... J'aime à retourner par la pensée aux lieux enchanteurs où ces personnes ont vécu, à me demander où elles sont, ce qu’il leur revient des châteaux et des parcs où je les ai vues jouir des commodités de la vie?... Et je vois que tout est vanité et affliction d'esprit sous le soleil (cfr. Eccles. 2, 11)..., que l'unique bien c'est d'aimer Dieu de tout son coeur et d'être ici bas pauvre d'esprit... Peut-être Jésus a-t-il voulu me montrer le monde avant la première visite qu'il devait me faire, afin que je choisisse plus librement la voie que je devais promettre de suivre » - MSA 32,2 - '.

 

[Ces témoignages sont-ils tous basés sur la lecture du manuscrit autographe?]:

[172r] Mais! bien sûr que non, il n'y a rien dans le manuscrit que nous ne

 

TÉMOIN 1 : Agnès de Jésus O.C.D.

 

connussions par nos conversations intimes. La Servante de Dieu elle-même. lorsque je lui commandai d'écrire ses souvenirs d'enfance, me répondit: « Que voulez-vous que j'écrive que vous ne sachiez déjà?.» Seulement, dans le manuscrit c'est mieux exprimé que je ne pourrais faire.

 

[Mère Agnès poursuivit]

Au Carmel, je l'ai connue toute céleste, la terre n'était plus rien pour elle. Elle m'a dit, sous mille formes différentes, que ce qu'elle envisageait surtout dans la pensée du ciel, ce n'était pas la jouissance personnelle qu'elle éprouverait dans ce séjour, mais le fait qu'elle y aimerait Dieu d'avantage; qu'elle serait aimée de Dieu et qu'elle y trouverait le moyen de mieux faire aimer Dieu.

La confiance en Dieu était devenue comme le cachet spécial de son âme. Elle s'y était sentie attirée dès sa plus tendre enfance, et j'avais fait tout mon possible pour développer cette disposition. Elle me disait un jour qu'elle avait été frappée dès son enfance de ce verset de Job: « Quand même il me tuerait, j'espérerais en lui » (13, 15) " - DE 7-7 - . Des scrupules vinrent paralyser ces élans. Plus tard, au [172v] Carmel, elle endura dans les premières années de sa vie religieuse des peines intérieures, dues en partie à ce qu'elle avait entendu dire dans certaines instructions: qu'il était très facile d'offenser Dieu et de perdre la pureté de la conscience. C'était pour la Servante de Dieu une cause de tourment. Le prédicateur de la retraite de 1891 lui rendit la paix: « Il me fit surtout du bien - écrit-elle - en me disant que mes fautes ne faisaient pas de peine au bon Dieu. Cette assurance me fit supporter patiemment l'exil de cette vie. Je sais que le bon Dieu est plus tendre qu'une mère, et une mère n'est-elle pas toujours prête à pardonner les petites indélicatesses involontaires de son enfant? ».» - MSA 80,2 -

A partir de cette retraite, elle se donna tout entière à la confiance en Dieu; elle chercha dans les Livres Saints l'approbation de sa hardiesse. Elle répétait avec bonheur la parole de Saint Jean de la Croix: « On obtient de Dieu autant que l'on en espère » - Nuit obscure " - . Elle disait aussi avoir trouvé un « ascenseur », c'est-à-dire les bras de Jésus pour aller au ciel. Elle s'y reposait sans crainte, n'appréhendant rien absolument de tous les maux de cette vie. Elle disait que ses grandes tentations contre la foi ne faisaient qu'enlever à ses désirs du ciel ce qu'ils auraient eu de trop naturel. [173r] « On pourrait croire - disait-elle - que c'est parce que je n'ai pas péché que j'ai confiance dans le bon Dieu, mais je sens que si j'avais commis tous les crimes possibles, j'aurais toujours la même confiance»" - DE 11-7 - . Elle espérait autant de la justice du bon Dieu que de sa miséricorde: « Quelle douceur - disait-elle - de penser que le bon Dieu est juste, c'est à dire qu'il tient compte de nos faiblesses et qu'il connaît parfaitement la fragilité de notre nature » - MSA 83,2 - .» Elle disait aussi qu'elle préférait vivre sans consolation, parce qu'elle pensait donner ainsi au bon Dieu une plus grande marque de confiance.

 

[173v] [A u sujet de l'espérance héroïque, le témoin répondit encore ceci]:

La Servante de Dieu comptait uniquement sur le secours du bon Dieu pour tout. Elle m'a raconté que lorsqu'après avoir essayé d'encourager et de consoler sa soeur Céline au parloir, elle n'avait pu y réussir; elle demandait alors au bon Dieu avec une grande confiance de la consoler lui-même et de lui faire comprendre telle et telle chose qu'elle désignait. Après cela elle ne s'en préoccupait plus, et sa confiance, me dit-elle, ne fut jamais trompée. A chaque fois, Céline recevait les lumières et les consolations qu'elle avait demandées pour elle. Elle s'en rendait compte par les confidences qui lui étaient faites au [174r] parloir suivant.

 

[Réponse donnée au sujet de la charité héroïque à l'égard de Dieu]:

Je pense que, comme je respire l'air, elle respirait l'amour de Dieu. Quand elle était toute petite enfant, notre mère lui faisait dire le matin, comme on fait dire à tous les enfants, une formule d'offrande de son coeur à Dieu. Mais, au lieu de s'en tenir à cette récitation du matin, la Servante de Dieu répétait d'elle même et souvent cette offrande au cours de la journée. J'ai gardé l'impression qu'au soir de sa première communion elle paraissait comme un séraphin qui n'habite plus la terre. J'ai vu bien des petites filles pieuses au jour de leur première communion, mais c'était tout autre chose. Quand elle venait me voir au parloir, dans le temps qui s'écoula entre sa première communion et son entrée au Carmel, ses entretiens roulaient constamment sur l'amour de Dieu et les pratiques de la vie fervente.

Bien qu'elle fût d'une nature très sensible, très aimante et très ardente, pourtant elle fut éprouvée par des sécheresses presque continuelles durant son séjour au [174v] Carmel. Son amour pour le bon Dieu se traduisait alors par une attention très généreuse à saisir toutes les occasions de faire des oeuvres agréables à Dieu. Elle n'en laissait échapper aucune. Elle cherchait ces occasions de faire des actes de charité surtout dans les détails de la vie commune. Elle désirait trouver les occasions plus difficiles pour témoigner plus d'amour, mais se laissait guider par l'obéissance. Il y avait alors à l'infirmerie une religieuse que l'âge et la maladie rendaient étrangement difficile, elle aurait voulu (la Servante de Dieu) être infirmière: « Oh! - me disait-elle - comme j'aurais aimé tout

 

TÉMOIN 1 : Agnès de Jésus O.C.D.

 

cela, il y aurait eu plus à souffrir pour le bon Dieu » - CSG p.92 - .»

Dans les premières années de son enfance, elle se préoccupait de savoir si le bon Dieu était content d'elle, ou s'il n'avait point quelque chose à lui reprocher. Comme j'étais pour elle une mère, elle me demandait chaque soir ce que j'en pensais. Vers l'âge de 12 ans, elle passa pendant un an et demi par une crise de violents scrupules qui portait sur tous les détails de sa conduite. Elle était alors dans des transes continuelles par la crainte d'offenser Dieu en quelque chose. [175r] Elle m'a confié, à deux reprises, qu'elle avait éprouvé un très grand bonheur: 1° lorsque, vers l'âge de quinze ans et demi, son confesseur, le père Pichon, de la Compagnie de Jésus, lui assura qu'elle n'avait jamais offensé Dieu mortellement; 2° lorsque, à la retraite de 1891, le père Alexis, récollet, lui apprit que ses imperfections, toutes de fragilité, « ne faisaient pas de la peine au bon Dieu » - MSA 80,2 - .» Cette dernière déclaration fut pour elle la cause d'une très grande joie, car la crainte d'offenser Dieu empoisonnait sa vie. Pour la cérémonie de sa profession, elle avait composé une petite prière qu'elle portait sur son coeur. On lit dans ce billet la phrase suivante: « Prenez-moi, ô Jésus, avant que je ne commette la plus petite faute volontaire » ' - PRI 2 - .

Avant d'entrer au Carmel, elle me disait qu'elle voulait se faire carmélite, ne serait-ce que pour sauver une seule âme; que toute une vie de souffrance ne serait pas trop pour cela. Mais par la suite, ses désirs prirent une bien autre extension: gagner des âmes au bon Dieu était sa préoccupation constante; elle m'en parlait sans cesse. Au moment de sa profession, comme on lui demandait dans l'examen canonique [175v] (2 septembre 1890) pour quel motif elle se sentait portée à embrasser ce saint état elle répondit: « C'est surtout pour sauver les âmes et prier pour les prêtres » - MSA 69,2.»

Elle me disait qu'elle aurait voulu partager la vocation des prêtres, des missionnaires pour porter le nom du bon Dieu dans tous les pays de la terre et être martyre de Jésus -Christ. Mais, ne le pouvant pas, elle pensait qu'elle devait y suppléer par l'ardeur de ses sentiments d'amour et de ses désirs; que si ces désirs étaient ardents, ils seraient efficaces comme des actions. Un jour qu'elle était dans une grande épreuve intérieure, elle me dit: « Oh! ma mère, quel bonheur que Dieu se soit fait homme, pour que nous puissions l'aimer; oh! qu'il a bien fait; sans cela, nous n'oserions pas.» Elle envisageait Notre Seigneur, surtout dans son Enfance et sa Passion, répondant ainsi à l'indication de son double nom de religion: « Thérèse de l’Enfant Jésus et de la Sainte Face.» Son amour pour l’Enfant Jésus la portait à se livrer à lui pour être entre ses mains comme un jouet aux mains d'un [176r] petit enfant. Elle entendait par cette expression d'apparence enfantine, qu'elle devait s'abandonner entièrement à la volonté de Notre-Seigneur et accepter d'être traitée par lui, suivant son bon plaisir. Elle voyait dans la Sainte Face l'expression de toutes les humiliations endurées pour nous par Notre Seigneur et y puisait la volonté constante de souffrir et de s'humilier par amour pour lui. Un jour, devant une image de la Sainte Face, je lui disais: « Quel dommage que ses paupières soient baissées et que nous ne voyions pas son regard!.» Elle me répondit: « Oh! non, cela vaut mieux ainsi, car autrement que serions-nous devenus? nous n'aurions pu voir son divin regard sans mourir d'amour.»

 

[Comment avez-vous su toutes ces choses?]:

C'est le résultat de nos continuelles relations. Si je disais tout ce que j'ai observé et tout ce qu'elle m'a dit, ce serait un procès qui durerait jusqu'à l'éternité. J'ai connu bien des carmélites vraiment ferventes qui aimaient réellement le bon Dieu et craignaient de l'offenser, mais l'état d'âme de la Servante de Dieu me parait si différent de [176v] ce que j'ai vu chez les autres, qu'il semble qu'il n'y ait rien de commun; on aurait dit qu'elle voyait Dieu constamment, tant l'intimité de son union avec lui était grande.

 

 

[Session 14: - 27 août 1910, à 8h.30]

 

[208v] [Encore sur le sujet de la charité à l'égard de Dieu]:

Au mois de juin 1895, elle fut inspirée de s'offrir comme victime à l'Amour miséricordieux du bon Dieu. Elle vint m'en demander la permission, car j'étais prieure. En me faisant cette demande, son visage était animé, elle me paraissait comme embrasée d'amour. Je lui permis de faire cet acte, mais sans avoir l'air d'en faire grand cas. Elle composa alors la formule de sa dona-[209r]tion et me la soumit, exprimant aussi le désir de la faire contrôler par un théologien. Ce fut le révérend père Le Monnier, supérieur des missionnaires de la Délivrande, qui l'examina. Il répondit simplement qu'il n'y trouvait rien de contraire à la foi; cependant qu'il ne fallait pas dire « Je sens en moi des désirs infinis », mais « Je sens en moi des désirs immenses.» Ce fut un sacrifice pour la Servante de Dieu; elle le fit pourtant sans récriminer aucunement. D'ailleurs le principal était approuvé et elle en témoigna beaucoup de joie.

Ce fut le 9 juin 1895, fête de la Très Sainte Trinité, qu'elle fit officiellement cette offrande d'elle-même. Dans cet acte je relève deux demandes de faveurs bien extraordinaires: l° la faveur de conserver en elle la présence réelle de Notre Seigneur dans l'intervalle de ses communions: « Restez en moi, comme au tabernacle.» 2° la faveur de voir briller au ciel sur son corps glorieux les stigmates de la Passion.

 

TÉMOIN 1 : Agnès de Jésus O.C.D.

 

[Savez-vous si ces paroles: « Présence réelle dans l'intervalle des communions » et « Stigmates sur son corps glorifié» étaient proférées et écrites par la Servante de Dieu en un certain sens métaphorique, ou bien en un sens strict?]:

[209v] Elle m'a bien souvent développé ces pensées dans la conversation et j'ai la certitude qu'elle l'entendait dans le sens littéral. D'ailleurs, sa confiance amoureuse en Notre-Seigneur la portait à une sorte de hardiesse sans limites dans ses demandes. Elle ne doutait de rien quand elle pensait à l'amour tout-puissant.

 

[Cette offrande d'elle-même, l’exprima-t-elle ouvertement devant les autres moniales?]:

Oh non! personne ne le savait. Plus tard, elle parla de cet acte à deux de ses novices seulement, leur en montrant les avantages et la gloire qu'il peut donner à Dieu.

Elle ne cessait d'ailleurs de dire que se livrer à l'amour c'était se livrer à la souffrance; elle exprimait encore la même pensée dans cette strophe:

-t Vivre d'amour, ce n'est pas sur la terre fixer sa tente au sommet du Thabor: avec Jésus c'est gravir le Calvaire, c'est regarder la Croix comme un trésor » - PN 17-4 - '.

 

[210r]

[Pouvez-vous nous montrer l'autographe de cette « Offrande »? Elle montra en même temps et l'autographe et l'exemplaire qu'elle avait préparé dans l'intention de le joindre aux documents de la Cause Cette copie fut aussitôt lue et sa parfaite conformité à l'original authentiquement reconnue. Elle fut versée au dossier du Procès].

«J.M.J.T.

Offrande de moi-même comme Victime d'holocauste à l'Amour Miséricordieux du bon Dieu.

0 mon Dieu, Trinité bienheureuse! Je désire vous aimer et vous faire aimer, travailler à la glorification de la Sainte Eglise, en sauvant les âmes qui sont sur la terre et délivrant celles qui souffrent dans le purgatoire. Je désire accomplir parfaitement votre volonté et arriver au degré de gloire que vous m'avez préparé dans votre royaume; en un mot, je désire être sainte, mais je sens mon impuissance et je vous demande, ô mon Dieu, d'être vous-même ma sainteté.

Puisque vous m'avez aimée jusqu’à me donner votre Fils unique pour être mon [210v] Sauveur et mon Epoux, les trésor infinis de ses mérites sont à moi; je vous les offre avec bonheur, vous suppliant de ne me regarder qu'à travers la Face de Jésus et dans son Coeur brûlant d'amour.

Je vous offre encore tous les mérites des Saints qui sont au ciel et sur la terre, leurs actes d'amour et ceux des saints Anges. Enfin, je vous offre, ô bienheureuse Trinité, l'amour et les mérites de la Sainte Vierge, ma Mère chérie, c'est à elle que j'abandonne mon offrande, la priant de vous la présenter. Son divin Fils, mon Epoux Bien-Aimé, aux jours de sa vie mortelle nous a dit: « Tout ce que vous demanderez à mon Père en mon nom, Il vous le donnera » (In. 16, 23). Je suis donc certaine que vous exaucerez mes désirs. Je le sais, ô mon Dieu!, plus vous voulez donner, plus vous faites désirer.» Je sens en mon coeur des désirs immenses, et c'est avec confiance que je vous demande de venir prendre possession de mon âme. Ah! je ne puis recevoir la sainte communion aussi souvent que je le désire; mais, Seigneur, n'êtes-vous pas Tout-Puissant?... Restez en moi comme au tabernacle; ne vous éloignez jamais de votre petite hostie.

[211r] Je voudrais vous consoler de l'ingratitude des méchants et je vous supplie de m'ôter la liberté de vous déplaire. Si par faiblesse je tombe quelquefois, qu'aussitôt votre divin regard purifie mon âme, consumant toutes mes imperfections, comme le feu qui transforme toute chose en lui-même.

Je vous remercie, ô mon Dieu, de toutes les grâces que vous m'avez accordées, en particulier de m'avoir fait passer par le creuset de la souffrance. C'est avec joie que je vous contemplerai au dernier jour portant le sceptre de la croix, puisque vous avez daigné me donner en partage cette croix si précieuse. J'espère au ciel vous ressembler et voir briller sur mon corps glorifié les sacrés stigmates de votre Passion.

Après l'exil de la terre j'espère aller jouir de vous dans la Patrie, mais je ne veux pas amasser de mérites pour le ciel, je veux travailler pour votre seul amour, dans l'unique but de vous faire plaisir, de consoler votre Coeur sacré et de sauver des âmes qui vous aimeront éternellement. Au soir de cette vie je paraîtrai devant vous les mains vides, car je ne vous demande pas, Seigneur, de compter mes oeuvres. Toutes nos justices ont des taches à vos yeux (Is. 64, 5). [211v] Je veux donc me revêtir de votre propre justice et recevoir de votre amour la possession éternelle de Vous-même, je ne veux point d'autre trône et d'autre couronne que Vous, Ô mon Bien-Aimé!... A vos yeux le temps n'est rien, un seul jour est comme mille ans, (Ps. 89, 4) vous pouvez donc en un instant me préparer à paraître devant vous...

Afin de vivre dans un acte de parfait amour, le m'offre comme Victime d'holocauste à votre Amour miséricordieux, vous suppliant de me consumer sans cesse, laissant déborder en mon âme les flots de tendresse infinie qui sont renfermés en vous et qu'ainsi je devienne martyre de votre amour, ô mon Dieu! Que ce martyre, après m'avoir préparée à paraître devant vous, me fasse enfin mourir, et que mon âme s'élance sans retard, dans l'éternel embrassement de votre miséricordieux Amour... je veux,

 

TÉMOIN 1: Agnès de Jésus O.C.D.

 

ô mon Bien-Aimé, à chaque battement de mon coeur vous renouveler cette offrande un nombre infini de fois, jusqu'à ce que les ombres [212r] s'étant évanouies (Cant. 4, 6), je puisse vous redire mon amour dans un face-à-face éternel!...

MARIE-FRANÇOISE-THÉRÈSE DE L’ENFANT JÉSUS ET DE LA SAINTE FACE, rel. carm. ind.

Fête de la Très Sainte Trinité.

Le 9 juin de l'an de grâce 1895 » - PRI 6 -

 

[Cette offrande d'elle-même une fois faite, la Servante de Dieu l'oublia-t-elle?]:

Oh! non, jamais; elle la répétait constamment: c'était comme la base de sa vie. Sur son lit de mort, elle me dit un jour: « Je répète bien souvent mon acte de consécration ».

 

[Au sujet de la charité héroïque à l'égard du prochain]:

Elle était très compatissante, [212v] même toute petite enfant, pour les souffrances d'autrui. On la chargeait spécialement de distribuer l'aumône aux pauvres. Tous les lundis, il venait des pauvres aux Buissonnets (notre maison à Lisieux). A chaque coup de sonnette, la petite Thérèse allait ouvrir la porte et venait me dire ensuite: « Pauline, c'est un pauvre vieillard estropié! C'est une pauvre femme avec de tout petits enfants, il y en a un au maillot, la femme est toute pâle!.» Et je lisais dans ses yeux une compassion profonde. Elle courait ensuite porter soit du pain, soit de l'argent. Quelquefois elle revenait toute joyeuse: « Pauline, le pauvre m'a dit: Le bon Dieu vous bénira, ma petite demoiselle.» Pour la récompenser de ses travaux, notre père lui donnait quelques pièces d'argent. Elle les dépensait toutes en aumônes, c'était son bonheur.

Au Carmel elle aurait voulu être infirmière, pour s'appliquer au soulagement des malades. Elle disait à la soeur infirmière: « Vous êtes bien heureuse, vous entendrez Notre Seigneur dire: 'J'étais malade, et vous m'avez soulagé' » (Mt., 25, 36) - DE 29-7 - CSG p. 91 -

Il y avait au monastère une reli-[213r] gieuse converse, âgée, infirme et acariâtre; elle est morte en 1895. La Servante de Dieu sollicita d'elle-même la faveur de lui servir d'aide et d'appui en se rendant d'un exercice à l'autre. Les bizarreries de caractère et la brusquerie de cette pauvre infirme rendaient la chose très difficile. La Servante de Dieu s'employa pendant des années à cet office avec tant de constance, d'attention et de douceur qu'elle finit par forcer la confiance de cette religieuse qui d'abord l'avait fort mal accueillie. Soeur Thérèse disait qu'elle mettait à conduire notre soeur X. Le même soin qu'elle eût mis à conduire Notre Seigneur.

 

[Session 15: - 29 août 1910, à 8h.30 et à 2h. de l'après-midi]

[215r] [Encore sur le sujet de l'héroïque charité à l'égard du prochain]

Quand elle était enfant, je lui enseignais la pratique de s'imposer des sacrifices pour la conversion des pécheurs. Elle adopta cette pratique avec ardeur. C'est surtout le jour de Noël 1886 qu'elle se sentit particulièrement portée à adopter cet exercice de charité: « Jésus fit de moi un pêcheur d'âmes - m’écrit-elle - je sentis un grand désir de travailler à la conversion des pécheurs » - MSA 45,2 - .»

Une image de Notre Seigneur Jésus Christ crucifié répandant son sang lui révéla ce qu'elle devait faire pour sauver des âmes; elle comprit, me disait-elle, qu'elle devait recueillir le sang de Jésus et le répandre sur les pécheurs: « Je me sentais dévorée de la soif [215v] des âmes. Ce n'étaient pas encore les âmes des prêtres qui m'attiraient, mais celles des grands pécheurs » - MSA 45,2 - .» Elle m'a raconté aussi au parloir et m'a dit plus tard au Carmel tout ce qu'elle fit pour la conversion de l'assassin Pranzini; mais ma soeur Geneviève en sait plus long que moi à ce sujet, parce qu'elle était alors à la maison.

Plus tard, les âmes des prêtres l'attirèrent d'avantage, parce qu'elle les savait plus chères à Notre-Seigneur et plus capables de lui attirer des coeurs. Elle me le dit bien des fois depuis son voyage de Rome, pendant lequel elle avait vu avec étonnement que si leur sublime dignité les élève au-dessus des anges, ils n'en sont pas moins des hommes faibles et fragiles. Constamment depuis elle priait pour les prêtres et parlait de la nécessité de leur obtenir des grâces. Elle fut très heureuse d'offrir spécialement ses prières et ses mortifications pour deux missionnaires, aux travaux desquels la mère prieure l'avait associée. Le 19 août 1897, fête de Saint Hyacinthe au Carmel, elle offrit sa communion, qui fut la dernière de sa vie, [216r] pour la conversion du malheureux prêtre de notre Ordre qui porte ce nom (le père Hyacinthe Loyson). C'était d'ailleurs un de ses plus ardents désirs; elle m'en parla souvent pendant sa vie, me disant qu'elle faisait beaucoup de sacrifices dans ce but.

Elle me disait le 12 juillet 1897: « Rien ne me tient aux mains. Tout ce que j'ai, tout ce que je gagne, c'est pour l'Eglise et les âmes. Que je vive jusqu'à 80 ans, je serai toujours aussi pauvre... Si j'avais été riche, il m'aurait été impossible de voir un pauvre sans lui donner aussitôt de mes biens. Ainsi, à mesure que je gagne quelque trésor spirituel, sentant qu'au même instant des âmes sont en danger de tomber en enfer, je leur donne tout ce que je possède, et je n'ai pas encore trouvé un moment pour me dire: maintenant je vais travailler pour Moi.» - DE 12_7 -

 

TÉMOIN 1 : Agnès de Jésus O.C.D.

 

Au cours de sa vie religieuse, il lui arriva à bien des reprises d'avoir à souffrir de l'antipathie, des défauts de caractère, des oppositions d'humeur, même de la jalousie et des procédés blessants de certaines religieuses. Non seulement elle supportait tout avec une patience toujours égale, mais elle s'appliquait à excuser ces mauvais procédés; elle recherchait ces religieuses plus que les autres et [216v] avait pour elles des attentions plus délicates.

Elle me disait de l'une d'elles, dont les procédés me paraissaient particulièrement blâmables: « Je vous assure que soeur... m'inspire une profonde compassion; si vous la connaissiez comme moi, vous verriez qu'elle n'est pas responsable de tout ce qui nous paraît si abominable. J'ai pensé que si j'avais une pareille maladie et l'esprit aussi mal fait, je ne ferais pas mieux qu'elle et que je me désespérerais, car elle souffre beaucoup moralement.»

A la mort de la mère Geneviève (fondatrice du Carmel de Lisieux), nos familles et les ouvriers du monastère envoyèrent beaucoup de bouquets et de couronnes. Soeur Thérèse de l’Enfant Jésus les disposait de son mieux autour du cercueil, quand soeur... qui l'observait, s'écria toute mécontente: « Ah! vous savez bien mettre au premier rang les couronnes envoyées par votre famille et vous mettez en arrière les bouquets des pauvres.» A cette observation si pénible, j'entendis cette réponse pleine de douceur: « Je vous remercie, ma soeur, vous avez raison: donnez-moi la croix de mousse envoyée [217r] par les ouvriers, je vais la placer en avant » - HA 12 - .» A partir de ce jour, avoua plus tard soeur... elle regarda la Servante de Dieu comme une sainte.

Elle semblait avoir une affection particulière et recherchait de préférence les soeurs qui pouvaient la faire souffrir. Sa soeur aînée (Marie du Sacré Coeur) m'en exprima plusieurs fois son étonnement et même sa peine: « On dirait qu'elle aime plus que moi, qui pourtant ai été comme une mère pour elle, cette religieuse qui me déplaît tant.» En récréation elle ne recherchait point d'une manière spéciale ses trois soeurs selon la nature, carmélites avec elle. Elle allait indistinctement avec n'importe quelle religieuse; très souvent elle s'entretenait plus volontiers avec celles qui étaient seules et délaissées. Quoiqu'elle fût, par nature, très sensible et affectueuse,. elle se montrait très réservée dans les témoignages sensibles de son affection et son abord inspirait surtout le respect. Pendant sa dernière maladie, on voulait tuer des mouches qui l'importunaient. Elle fit cette remarque singulière: [217v] « Je n'ai qu'elles d'ennemies, et comme le bon Dieu a recommandé de pardonner à ses ennemis, je suis contente de trouver cette occasion de le faire; c'est pour cela que je leur fais toujours grâce ».»

 

[ Vertus cardinales. - Au sujet de la prudence]:

Jusqu'à son entrée au Carmel, elle n'éprouva jamais le besoin de demander conseil sur les affaires de son âme, sinon à ses soeurs qui lui avaient servi de mère et qui connaissaient les moindres dispositions de son âme. C'est auprès d'elles qu'elle s'éclairait dans le temps de ses scrupules; et quand sa soeur Marie lui avait dit que telle crainte était sans fondement, elle se tenait en paix dans une parfaite obéissance. La question de son entrée en religion lui parut si simple qu'elle ne songea même pas à y voir un problème pour la solution duquel elle eût besoin des lumières d'un directeur. Dès l'âge de dix ans, elle était fixée sur son avenir; le seul point difficile pour elle, était d'obtenir son admission; c'est sur les moyens à prendre pour cela qu'elle me consultait au parloir.

[218r] A cette période de sa vie (de 13 à 15 ans) elle voyait clairement ce que Notre Seigneur demandait d'elle, et sauf pour la détermination du nombre de ses communions elle ne trouvait rien qu'il lui parût utile de soumettre à son confesseur. Elle écrit à ce sujet: « Jésus se donnait lui-même à moi dans la sainte communion plus souvent que je n'aurais osé l'espérer. J'avais pris pour règle de conduite de faire, sans en manquer une seule, les communions que mon confesseur me donnerait, mais de le laisser en régler le nombre, sans jamais lui en demander. Je n'avais point, à cette époque, l'audace que je possède maintenant; sans cela, j'aurais agi autrement, car je suis bien sûre qu'une âme doit dire à son confesseur l'attrait qu'elle sent à recevoir son Dieu... Je n'étais que très peu [de] temps à confesse, jamais je ne disais un mot de mes sentiments intérieurs: la voie par laquelle je marchais était si droite, si lumineuse qu'il ne me fallait pas d'autre guide que Jésus... Je comparais les directeurs à des miroirs fidèles qui reflétaient Jésus dans les âmes, et je disais que, pour moi, le bon Dieu ne se servait pas d'intermédiaire, mais agissait directement » - MSA 48,2 - .

 

[218v] [Encore au sujet de la prudence]:

Après son entrée au Carmel, elle éprouva le besoin de soumettre à un directeur éclairé la voie spirituelle vers laquelle elle se sentait portée et qui comprenait, avec un désir ardent d'une très haute sainteté, un attrait puissant vers une confiance d'enfant et un abandon total en la bonté et l'amour de Notre Seigneur. Dieu permit qu'elle éprouvât une grande difficulté à faire connaître ses sentiments et qu'elle ne pût durant plusieurs années trouver le directeur qu'elle cherchait. Un premier l'entend à peine et doit par-[219r]tir pour le Canada, d'où il lui écrit quelques lignes une fois l'année. Un autre, étonné de la hardiesse de ses aspirations à une sainteté suréminente, lui dit que c'est orgueil de vouloir égaler et même surpasser sainte Thérèse. Un autre enfin, en 1891, l'assure qu'elle n'offense pas Dieu et qu'elle peut suivre en toute sécurité sa voie de confiance et d'abandon.

 

TÉMOIN 1: Agnès de Jésus O.C.D.

 

Dans la conduite des novices, dont elle eut la charge, il est remarquable qu'elle ne chercha jamais à se concilier leur affection par les concessions de la prudence humaine. Elle ne voyait que l'intérêt de leur perfection religieuse et tâchait de la procurer, même aux dépens de sa popularité. J'ai été cent fois témoin de la fidélité qu'elle avait à agir envers elles suivant sa conscience.

Vers 1895-1896, elle accepta sur l'ordre de sa révérende mère prieure d'établir une sorte de fraternité spirituelle entre elle et deux missionnaires: le père Bellière, des Pères Blancs, et le père Roulland, missionnaire au Sut-Tchuen. Non seulement elle offrait pour eux ses prières et ses sacrifices, mais elle échangea avec chacun d'eux plusieurs lettres sur les choses spirituelles. Or, dans sa dernière maladie, elle me fit à ce sujet les remarques et les recommandations sui-[219v]vantes: « Plus tard un grand nombre de jeunes prêtres, sachant que j'ai été donnée comme soeur spirituelle à deux missionnaires, demanderont ici la même faveur; ce peut être un danger. C'est par la prière et le sacrifice que nous pouvons seulement être utiles à l'Eglise. La correspondance doit être très rare, et il ne faut pas la permettre du tout à certaines religieuses qui en seraient préoccupées, croiraient faire des merveilles et ne feraient, en réalité, que blesser leur âme et tomber peut-être dans les pièges subtils du démon. Ma mère, ce que je vous dis est bien important; ne l'oubliez pas plus tard » - DE 8-7 - .»

 

[Au sujet de la justice et de ses composantes]:

Quand elle était sacristine, elle apportait une grande piété dans l'exercice de sa charge, notamment quand elle touchait aux vases sacrés et préparait les linges et les ornements d'autel. Cet office la pressait d'être bien fervente, et elle se rappelait cette parole des Saints Livres: « Soyez saints, vous qui touchez les vases du Seigneur» (Is. 52, 11) - MSA 79,2 - .. Si elle trouvait dans le ciboire ou dans le corporal quelque petite parcelle, elle manifestait la plus vive joie. Une fois, ayant [220r] découvert une assez grosse parcelle, elle courut à la buanderie où était la communauté et fit signe à plusieurs de venir. Elle s'agenouilla la première pour adorer Notre Seigneur, remit le corporal dans la bourse et nous le fit baiser ensuite. Elle était dans une émotion indicible. Une autre fois le prêtre, en donnant la sainte communion, laissa tomber l'hostie. La Servante de Dieu tendit le bout de son scapulaire, afin de ne pas laisser la sainte hostie tomber à terre. Elle me disait ensuite avec allégresse: « J'ai porté l’Enfant-Jésus dans mes bras, comme la Sainte Vierge.» Pendant sa maladie, on lui apporta le calice d'un jeune prêtre qui venait de dire sa première messe. Elle regarda le dedans du vase sacré et nous dit: « Mon image s'est reproduite au fond de ce calice où le sang de Jésus est descendu et descendra tant de fois. J'aimais à faire cela dans les calices quand j'étais sacristine » - DE 19-9 - . Sa dévotion envers la Sainte Vierge était très vive et toute filiale.

Son esprit de foi lui inspirait un respect religieux pour tous ceux qui détenaient légitimement l'autorité. Pendant son séjour au [220v] Carmel, il arriva qu'une religieuse fut élue prieure, malgré de notables défauts qui peut-être auraient dû l'écarter de cette charge. Je sais que la Servante de Dieu appréhendait particulièrement cette élection. Néanmoins, l'élection faite, non seulement elle rendit à cette prieure l'obéissance régulière, mais elle s'appliqua d'une manière toute particulière à lui témoigner son respect filial et affectueux. Elle tâcha de la consoler du chagrin qu'elle éprouvait de ce que son élection avait été particulièrement difficile. La Servante de Dieu agit aussi, autant qu'elle put, sur les novices qu'elle savait opposées à cette prieure pour leur inspirer un respect religieux à son égard.

N'étant plus prieure, j'avais reçu plusieurs fois par compassion les confidences de soeur X... Je demandai à soeur Thérèse de l’Enfant Jésus ce qu'elle en pensait: « Ma mère - me répondit-elle sans hésitation -, à votre place je ne recevrais pas ces confidences; vous n'êtes plus prieure, c'est une illusion de penser qu'on peut faire du bien en dehors de l'obéissance. Non seulement vous ne pouvez pas faire de bien à cette pauvre âme en l'écoutant, mais vous pouvez lui faire du mal et vous exposer vous-même à offenser [221r] le bon Dieu.»

Vers 1894, parut en France, sous le nom d'un certain docteur Bataille (Léon Taxil) et d'une certaine Diana Vaughan, une série de soi-disant divulgations des mystères de la franc-maçonnerie. Ces récits passionnèrent quelque temps le public en France. Plus tard, on fut détrompé. Mais la Servante de Dieu qui s'était d'abord intéressée à ces révélations, n'attendit pas le démenti officiel pour prononcer qu'elles ne méritaient aucun crédit. Or, elle basait sa réprobation sur ce seul fait que, dans une de ces pages, la prétendue Diana Vaughan parlait contre l'autorité d'un évêque: « Ce n'est pas possible - disait-elle - que cela vienne du bon Dieu.» Elle avait pour les moindres mensonges, même joyeux, une véritable horreur. C'était la droiture personnifiée. Elle reprenait les novices même pour ces paroles de joyeuseté et de plaisanterie auxquelles personne ne croit et jamais elle ne se les permettait elle-même. Elle avait tant de grâce, tant de gaieté, qu'il était impossible de la connaître sans l'aimer. Elle faisait le charme de nos récréations, et on sentait que cette gaieté venait de sa joie intérieure. Elle me disait: « Je suis toujours gaie et contente, même quand je souffre. Saint Louis [221v] de Gonzague me plaît moins que Théophane Vénard, parce qu'on dit dans la vie de saint Louis de Gonzague qu'il était triste, même en récréation, tandis que Théophane Vénard était gai toujours » - DE 27-5 - .

 

TÉMOIN 1: Agnès de Jésus O.C.D.

[Session 16: - 30 août 1910, à 8h.30 et à 2h. de l'après-midi]

 

[223v] [Au sujet de la force. La Servante de Dieu était-elle triste parfois et ( si oui comment se comportait-elle alors?]:

Les sujets de peine ne lui ont pas manqué. Je signalerai d'abord les souffrances corporelles qu'elle supportait avec un courage et un entrain extraordinaires. Dans son enfance, elle avait, tous les hivers, des bronchites qui lui donnaient une fièvre intense et de l'oppression. Elle continuait ses occupations ordinaires sans se plaindre jusqu'au bout de ses forces et reprenait ses travaux dès les premiers symptômes d'amélioration. Mais c'est surtout dans sa dernière maladie au Carmel qu'elle s'est montrée d'un courage héroïque. Jusqu’à ce qu'une hémorragie violente vint dans la nuit du jeudi au Vendredi-Saint 1896 révé[224r]ler la gravité de son état et la vraie nature des maux de gorge dont elle souffrait, elle ne se dispensa d'aucun des travaux, même très pénibles pour elle, de la communauté, par exemple, le balayage des salles poussiéreuses et les travaux de la buanderie, qui la faisaient beaucoup souffrir. Lorsqu'elle éprouva un premier vomissement de sang dans la nuit du Jeudi-Saint, elle s'abstint pour mortifier sa curiosité d'allumer sa lampe pour se rendre compte de ce qui venait de lui arriver. Le lendemain matin, ayant reconnu que son mouchoir était plein de sang, elle dit à la révérende mère prieure: « Voici ce qui m'est arrivé, mais, je vous en prie, n'y attachez pas d'importance, ce n'est rien, je ne souffre pas et je vous prie de me laisser continuer, comme tout le monde, les exercices de la Semaine Sainte.» Elle suivit, en effet, le lendemain, Vendredi Saint, tous les exercices de la communauté et pratiqua toutes les pénitences en usage ce jour-là au Carmel. Pendant une année encore, elle persuada si bien qu'il ne fallait pas attacher d'importance à ses souffrances, qu'en effet on la laissa continuer tous les exercices et les travaux de la communauté.

Un des plus grands sujets de [224v] chagrin dont elle et nous fûmes éprouvées fut la maladie particulièrement pénible et humiliante qui affligea les cinq dernières années de la vie de notre père. Une paralysie qui, d'abord localisée dans les membres, occasionna ensuite des troubles cérébraux des plus pénibles: on fut obligé de le traiter dans une maison de santé. Des personnes peu délicates dirent devant soeur Thérèse elle-même que l'entrée de ses filles au Carmel et tout particulièrement l'entrée de la plus jeune qu'il aimait spécialement, avait causé ces accidents. Des personnes bien intentionnées nous en entretenaient au parloir, sans ménagement. Même dans la communauté on s'entretenait souvent devant nous, dans les récréations, de ce sujet si désolant pour nous. Tandis que ma soeur Marie et moi étions accablées de cette peine, la Servante de Dieu, qui incontestablement en souffrait beaucoup, supportait cette épreuve avec un grande calme et un grand esprit de foi. Sur une image où elle avait inscrit la date des principales grâces qu'elle avait reçues, elle note le 12 février 1889, jour de l'entrée de notre père dans l'établissement spécial où on le soignait. Ce qu'elle écrit dans l'« Histoire de sa vie » est bien l'expres-[225r]sion des sentiments qu'elle nous communiquait alors: « Les paroles ne peuvent exprimer nos angoisses... Un jour, au ciel, nous aimerons à nous parler de nos glorieuses épreuves. Déjà ne sommes-nous pas heureuses de les avoir souffertes? Oui, les trois années du martyre de papa me paraissent les plus aimables, les plus fructueuses de toute notre vie; je ne les donnerais pas pour toutes les extases et les révélations des saints. Mon coeur déborde de reconnaissance en pensant à ce trésor inestimable qui doit causer une sainte jalousie aux anges de la céleste cour. Mon désir des souffrances était comblé; cependant mon attrait pour elles ne diminuait pas ».» - MSA 73,1 -

Elle se portait avec une grande générosité aux pratiques de mortification corporelle déterminées par la règle. Elle eût voulu les multiplier et en demanda, à plusieurs reprises, l'autorisation; mais on la lui refusa à cause de la délicatesse de sa complexion. Pour y suppléer elle saisissait habilement et sans rien laisser paraître toutes les occasions de souffrir qui se présentaient. On a su seulement, vers la fin de sa vie, que le froid, à cause sans doute de l'état de sa santé, l'éprouvait d'une manière particulièrement pénible. Jamais, pourtant, on ne la vit se frotter les mains en hiver, ou [225v] prendre une attitude qui laissât soupçonner sa souffrance. Elle ne disait jamais, « il fait bien froid », ou « il fait chaud.» Ainsi en était-il des mille occasions qu'elle savait ménager pour se faire souffrir. Jamais elle ne se plaignait de rien. Un jour, une soeur en voulant rattacher le scapulaire de la Servante de Dieu, traversa en même temps avec l'épingle la peau et l'étoffe. La soeur Thérèse de l’Enfant Jésus ne laissa rien paraître et continua toute joyeuse ses travaux de réfectorière pendant plusieurs heures. Mais à la fin elle eut peur, dit-elle, « de n'être plus dans l'obéissance puisque notre mère ne savait rien », et retira l'épingle de son épaule.

 

[226r] [Mère Agnès poursuit sur le même sujet]:

Un jour qu'elle avait porté trop longtemps une petite croix armée de pointes, il en résulta une blessure qui s’aggrava et l'obligea finalement à se faire soigner. Elle disait à cette occasion: « Vous voyez bien que les grandes pénitences ne sont pas pour moi; le bon Dieu sait bien que je les désire, mais il n'en a jamais voulu la réalisation, autrement je n'aurais pas été malade pour si peu de chose. Qu'est-ce que cela auprès des macérations des Saints? D'ailleurs, j'y aurais trouvé trop de joie, et les satisfactions naturelles peuvent très bien se mêler à la pénitence la plus austère. Il faut s'en défier. Croyez-moi, ma mère, ne vous lancez jamais dans cette voie, ce n’est pas celle des toutes petites âmes comme les nôtres. » - DE 27-7 -

 

TÉMOIN 1: Agnès de Jésus O.C.D.

 

[Au sujet de la tempérance]:

En 1897, elle me dit à propos de ses souvenirs d'enfance: « Si le bon Dieu et la [226v] Sainte Vierge n'avaient pas consenti eux-mêmes à assister à des festins, je n'aurais compris l'usage d'inviter ses amis en cette circonstance. J'aurais compris que l'on s'invitât pour parler, raconter des voyages, s'entretenir de science, etc.; mais il me semblait que pour manger on aurait dû se cacher ou au moins rester en famille: je trouvais cette fonction honteuse....» Au Carmel, elle disait qu'elle allait au réfectoire comme à un supplice; comme elle ne se plaignait jamais, on avait fini par croire qu'elle n'avait pas les mêmes répugnances et les mêmes délicatesses que les autres, et volontiers on lui servait les restes et le rebut des repas précédents qu'elle acceptait toujours sans jamais protester. Pendant sa dernière maladie, elle fut inopinément assaillie d'une véritable tentation de gourmandise. Son imagination lui représentait toutes sortes de mets recherchés et elle était obsédée du désir de les avoir à sa disposition. Elle me disait alors en soupirant: «Dire que toute ma vie manger a été un supplice pour moi, et voilà où j'en suis aujourd'hui: il me semble que je meurs de faim! Oh! que c'est affreux [227r] de mourir de faim! mais je suis plongée dans la matière! Oh! mon Dieu, venez bien vite me chercher»! - DE 12-8 -

Elle était par tempérament d'une sensibilité extrême; enfant et déjà grande, elle pleurait avec une facilité extraordinaire. C'est le seul défaut que je lui aie connu. Le 25 décembre 1886, elle se dit qu'il fallait dominer, pour Dieu, ces émotions excessives et de fait elle acquit, à dater de ce jour, une parfaite maîtrise d'elle-même. Dans l'« Histoire de sa vie » elle appelle ce jour, sa « conversion » - MSA 45,1 - . Au Carmel, elle était autant que d'autres sensible à l'ennui que donne le dérangement des importuns au cours d'un travail commencé. Néanmoins, non seulement elle se montrait toujours gracieuse, mais affectait de se mettre sur le passage de celles qui pouvaient le plus la déranger.

 

[Au sujet des vertus annexes et des voeux de religion]:

Son obéissance était extraordinairement fidèle. Elle prenait les moindres commandements au pied de la lettre et il fallait se surveiller pour ne pas l'exposer à une contrainte exagérée. Elle disait que [227v] l'obéissance est une boussole infaillible et que l'on s'égare loin des voies de la grâce quand on se soustrait aux directions de l'autorité. Dans bien des circonstances elle s'abstint par obéissance à notre révérende mère prieure de me communiquer ses pensées et ses sentiments, bien que les habitudes de sa première jeunesse lui en fissent un besoin et qu'elle eût trouvé une grande consolation à continuer ses épanchements d'autrefois. Un jour, je lui demandais ce qu'elle aurait fait si l'une de ses trois soeurs avait été malade à sa place: « Seriez-vous venue à l'infirmerie pendant la récréation?.» Elle répondit: « J'aurais été tout droit à la récréation sans demander aucune nouvelle, mais j'aurais fait cela bien simplement pour que personne ne s'aperçoive de mon sacrifice » - DE 20-7 - .»

La pratique de la pauvreté religieuse lui était très à coeur; non seulement elle acceptait avec joie la pauvreté ordinaire du Carmel, mais dans le Carmel même elle était heureuse de manquer des choses, même les plus nécessaires. Quand, [228r] par exemple, au réfectoire on oubliait de la servir, elle en était heureuse et évitait de le faire remarquer. Elle disait: « Je suis comme les vrais pauvres; ce n'est pas la peine de faire voeu de pauvreté, pour ne pas en souffrir.» Quelquefois on faisait un plagiat de quelqu'une de ses pensées. Elle le trouvait tout naturel et disait qu'en vertu de la pauvreté elle ne devait pas plus réclamer ce bien que tout autre.

Elle se faisait de la chasteté une idée très juste, à la fois exempte de scrupule et d'illusion. Je la trouvais très éclairée dans les conseils qu'elle donnait aux novices, et ce n'était certainement pas l'expérience du mal qui lui fournissait ces lumières. Elle me dit un jour qu'elle s'était instruite, sans le chercher, par l'observation des fleurs et des oiseaux. Mais, ajouta-t-elle, « ce n'est pas la connaissance des choses qui est mal; le bon Dieu n'a rien fait que de très bien. Le mariage est très beau pour ceux que le bon, Dieu y appelle, c'est le péché qui le défigure et le souille.» Elle mettait à pratiquer cette vertu une très grande fidélité, mais aussi sa simplicité ordinaire. Je crois qu'elle n'a jamais eu de luttes bien violentes sur ce point. En [228v] quelques circonstances cependant on peut noter sa délicatesse et sa vigilance: 1° avant son voyage de Rome, elle est soucieuse des dangers qu'elle pourrait rencontrer et confie spécialement à Notre-Dame des Victoires de Paris la conservation de son innocence; elle ne permettait point à ses novices des marques d'affection où aurait pu entrer la moindre nuance de sensualité; quand elle était seule, elle ne relâchait rien de sa réserve et de sa modestie, disant qu'elle était en présence des anges.

 

[Session 17: - 31 août 1910, à 2h. de l'après-midi]

 

[230v] [Au sujet de l'humilité de la Servante de Dieu]:

Dans son enfance, nous avions grand soin de l'exercer à l'humilité, évitant soigneusement de lui donner des louan-

 

TÉMOIN 1: Agnès de Jésus O.C.D.

 

ges. A la pension on la félicitait parfois du succès de ses études. Elle dit à ce sujet qu'elle reconnut alors que son coeur n'aurait pas été indifférent aux louanges, et elle remercia Dieu de ce que, de retour dans la famille, et particulièrement chez son oncle, elle trouvait comme un contrepoids aux éloges qu'elle recevait ailleurs. A l'âge de dix ans, elle vint [231r] un jour au parloir du Carmel où une religieuse manifesta inconsidérément aux autres personnes présentes son admiration pour la beauté de cette enfant. La Servante de Dieu en fut peinée et comme scandalisée. Comme déjà elle songeait à se faire carmélite, elle disait: « Ce n'est pas vraiment pour y entendre des louanges que je viendrais au Carmel. Si je quitte le monde, c'est pour Jésus tout seul » - MSA 26,2 -

Elle me dit bien des fois qu'«en entrant au Carmel, Notre Seigneur ' lui montra que la vraie sagesse consiste à vouloir être ignorée » - MSA 26,1 - . Au milieu des humiliations que nous causait la maladie de mon père, elle me dit que ses voeux étaient comblés, parce qu'elle avait en partage la souffrance et le mépris. Le jour de sa profession, elle portait sur son coeur un billet où elle avait écrit: « Que personne ne s'occupe de moi; que je sois foulée aux pieds comme un petit grain de sable » - PRI 2 - . Elle m'écrivit pendant sa retraite de 1892 (elle avait 19 ans): « Quel bonheur d'être si bien cachée et d'être inconnue, même des personnes qui vivent avec nous, je n'ai jamais désiré la gloire humaine; le mépris avait eu de l'attrait pour mon coeur, [231v] mais ayant reconnu que c'était encore trop glorieux pour moi, je me passionnai pour l'oubli » - LT 95 - . Plus elle avançait en perfection, plus elle était humble. Au lieu de se décourager de certaines petites fautes involontaires qui lui échappaient, elle disait: « Je me résigne à me voir toujours imparfaite, et même j'y trouve ma joie. Je m'attends à découvrir en moi de nouvelles imperfections » - MSA 74,1 - .»

Le 28 mai 1897, quatre mois avant sa mort, elle souffrait d'un violent accès de fièvre. On vint lui demander devant moi son concours pour un travail de peinture très délicat. Un instant son visage trahit par quelque rougeur le combat qu'elle livrait pour ne pas témoigner d'impatience. Le soir, elle m'écrivit un billet qui témoigne avec quelle humilité elle reconnaissait sa faiblesse. En voici quelques phrases: « Ce soir, je vous ai montré ma vertu, mes trésors de patience! Et moi qui prêche si bien les autres!!! Je suis contente que vous ayez vu mon imperfection. Ah! que cela me fait de bien d'avoir été méchante... Je suis [232r] bien plus heureuse d'avoir été imparfaite que si, soutenue par la grâce, j'avais été un modèle de douceur. Cela me fait tant de bien de voir que Jésus est toujours aussi doux, aussi tendre envers moi!...» - LT 230 - . Au plus fort de sa dernière maladie, une soeur converse vint lui présenter du jus de viande, elle le refusa avec douceur, disant qu'il était vraiment impossible de boire ce jus qui allait provoquer un vomissement. Je ne me rappelle pas si elle le but à la fin, je sais seulement qu'elle demanda humblement pardon à la soeur converse. Celle-ci resta néanmoins mal édifiée de cette résistance, et elle alla dire à une autre soeur: « Soeur Thérèse de l’Enfant Jésus non seulement n'est pas une sainte, mais elle n'est pas même une bonne religieuse.» Cette parole fut rapportée à la Servante de Dieu qui en fut si saintement heureuse qu'elle ne put s'empêcher de confier son bonheur à une soeur dont elle savait être comprise et qui m'a dit: « C'est le plus édifiant souvenir que j'ai gardé de la Servante de Dieu.» Dans sa maladie, elle avait des occasions continuelles d'énervement et d'impatience. C'est à peine si quelquefois elle laissait paraître une légère émotion. Elle reconnais-[232v]sait alors sa faiblesse et demandait pardon, recommandant que l'on priât pour elle. Elle me disait quelque temps après: « J'éprouve une joie bien vive, non seulement qu'on me trouve imparfaite, mais surtout de m'y sentir moi-même, et d'avoir tant besoin de la miséricorde du bon Dieu au moment de ma mort ».» - DE 29-7 -

Son humilité ne l'empêchait pas de reconnaître les dons de Dieu. Un jour qu'on lui demandait ce qu'elle pensait des grâces qu'elle avait reçues, elle répondit simplement: « Je pense que l'Esprit de Dieu souffle où il veut » (cf. In. 3, 8) - DE 11-7 - . A mesure qu'elle avançait dans une humilité plus parfaite, sa simplicité à reconnaître et à avouer les dons de Dieu devenait de plus en plus grande et paraissait une sorte de hardiesse. Mais quelque précieux que fûssent ces dons, on sentait que dans le récit qu'elle en faisait, il n'y avait que simplicité et pas le moindre retour sur elle-même.

J'aurais encore beaucoup d'autres choses à dire sur l'humilité comme sur les autres vertus dont j'ai été témoin, mais ça ne finirait pas.

 

[233r] [Réponse à la vingt-deuxième demande. Au sujet des dons d'en-haut]:

D'une manière générale, la vie de la Servante de Dieu fut très simple; sans cela elle ne pourrait être le modèle des « petites âmes », ce qui, disait-elle, « était sa voie.» Il y a pourtant lieu de mentionner ici plusieurs faits isolés qui paraissent bien être des grâces extraordinaires,

1°. A l'âge de six ou sept ans elle eut une vision, dont elle rapporte les circonstances dans le manuscrit de sa vie - MSA 19,2-20,2 - . Notre père était en voyage, et ne devait rentrer qu'après plusieurs jours; vers deux heures après-midi, Thérèse regardant par une fenêtre dans le jardin vit se promenant dans une allée bien dé-

 

TÉMOIN 1: Agnès de Jésus O.C.D.

 

couverte et distante d'environ 20 mètres un personnage qui avait la stature et tout l'extérieur de notre père; mais il s'avançait comme courbé par l'âge et sa tête était couverte d'un voile de couleur indécise. Elle suivit quelques instants cette forme, puis appela « papa, papa.» Ma soeur Marie et moi qui étions dans une chambre voisine accourûmes. Thérèse nous raconta alors cette vision qui venait de disparaître. Nous descendîmes dans le jardin qui était clos de murs et où personne ne pouvait s'introduire. Nous ne reconnûmes aucune trace de présence [233v] humaine. Nous recommandâmes à notre petite soeur de ne plus penser à cela et de n'en pas parler. Mais elle resta convaincue, non seulement de la réalité de sa vision, mais encore que cette vision avait une signification positive qui lui serait manifestée plus tard, qu'elle présageait quelque épreuve ou quelque malheur. Lorsque dans les cinq dernières années de sa vie notre père souffrit la grande humiliation de la déchéance cérébrale dont j'ai parlé ci-dessus, elle reconnut que la vision de son enfance présageait ces tristes événements.

 

[La Servante de Dieu n'a-t-elle affirmé la triste signification de cette vision que lorsqu'elle a su que son père était effectivement malade?]:

C'est bien alors qu'elle en reconnut la signification précise. Mais bien avant l'événement et dès le temps de la vision, la Servante de Dieu était absolument persuadée que cette vision présageait quelque événement pénible.

 

[La Servante de Dieu fut-elle, soit dès l'enfance, soit postérieurement, affectée d'une imagination excessive, ou de quelque élément de tempérament « névropathique »?]:

[234r] Aucunement, c'était une enfant très calme, d'esprit pondéré, nullement imaginative. Vers l'âge de dix ans et demi, elle fut affectée d'un mal assez étrange dont je parlerai tout à l'heure, et dont mes soeurs qui étaient présentes sont mieux informées que moi; mais l'époque de la vision, dont il est question, est antérieure de trois ans à cette maladie qui d'ailleurs fut absolument passagère et ne laissa aucune trace.

 

2°. A dix ans et demi elle fut subitement saisie d'un mal étrange que mes soeurs pourront décrire avec plus de détail. J'étais déjà au Carmel et n'en savais que ce qu'on m'en rapportait au parloir. C'étaient des crises de frayeurs avec des visions horribles et une impulsion à se jeter de son lit la tête sur le pavé. Elle a dit depuis qu'elle n'avait pas perdu un instant l'usage de sa raison, et que quand elle paraissait privée de sens, elle entendait et comprenait tout ce qu'on disait autour d'elle. Elle a toujours été persuadée par la suite que ces phénomènes étaient dus à l'action du démon. Quoiqu'il en soit, ce mal disparut subitement, pour ne jamais reparaître, le 10 mai 1883, et cela dans les circonstances suivantes: Au cours d'une neuvaine que nous faisions pour elle à Notre Dame des [234v] Victoires, une crise se produisit plus pénible que les autres. Mes soeurs présentes se mirent alors à invoquer la Sainte Vierge aux pieds d'une statue qui était dans la chambre. Thérèse aussi, pendant sa crise même, se mit à invoquer Marie. Tout à coup, elle vit, m'a-t-elle dit, la statue s'animer et la Sainte Vierge s'avancer vers elle et lui sourire. Dès ce moment il ne reparut jamais trace de son mal. Dans sa dernière maladie, je plaçai près d'elle, à l'infirmerie, cette même statue qui ornait autrefois sa chambre de fillette. Elle la regardait avec complaisance. J'étais auprès de son lit avec notre soeur Marie du Sacré-Coeur. Elle dit: « Jamais elle ne m'a paru si belle, mais aujourd'hui c'est la statue; autrefois vous savez bien que ce n'était pas la statue.» - DE 6-7-5 -

 

[Session 18: - 1 septembre 1910, à 8h.30 à 2h. de l'après-midi]

 

[236v] [Suite de la réponse à la vingt-deuxième demande]:

3°. Elle m’a confié à plusieurs reprises au cours de sa vie, qu'elle avait parfois éprouvé des élans d'amour extraordinaires. [237r] Avant son entrée au Carmel, elle éprouva plusieurs fois, sans les provoquer par aucun effort, ce qu'elle appelait des « transports d'amour » - MSA 52,1 - ; elle sentait dans son coeur des élans inconnus jusqu'alors, Elle m'a raconté que ne sachant alors comment dire à Jésus son amour et son désir qu'il soit partout aimé et glorifié, elle disait au bon Dieu que « pour lui faire plaisir, elle consentirait bien à être plongée en enfer afin qu'il soit aimé de quelqu'un dans ce lieu de blasphème.» Elle ajoute à ce sujet dans son manuscrit: « Je savais bien que cela ne pouvait pas le glorifier, puisqu'il ne désire que notre bonheur, mais quand on aime, on éprouve le besoin de dire mille folies » - MSA 52,1-2 - .

Elle m'a dit aussi que dans le temps de son noviciat elle était restée près de huit jours comme séparée de son corps: « Je n'étais plus sur la terre, je faisais l'ouvrage du réfectoire, comme si on m'avait prêté un corps. Je ne puis exprimer cela. Enfin, il y avait un voile jeté pour moi sur toutes les choses de la terre.» - DE 11-7 -

 

[Savez-vous si de tels états différaient de quelque recueillement particulièrement intense?]:

Bien certainement, car elle était toujours très recueillie; et si ce n'avait été que [237v] cela, elle n'en aurait pas parlé comme d'un état spécial. Sur ma demande si dans le cours de sa vie religieuse elle avait encore éprouvé des opérations extraordinaires de la grâce, elle me répondit: « Dans le jardin, plusieurs fois, à l'heure du grand silence du soir,

 

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je me suis sentie dans un si grand recueillement et mon coeur était si uni au bon Dieu, je formais avec tant d'ardeur et pourtant sans aucun travail de telles aspirations d'amour, qu'il me semble bien que ces grâces étaient des 'vols d'esprit', comme les appelle sainte Thérèse ».» - DE 11-7 -

En 1895, lorsque j'étais prieure, elle m'avait parlé d'une grâce qu'elle appelait « blessure d'amour.» En ce temps-là, le bon Dieu avait permis, pour l'éprouver sans doute, que je n'y fisse nulle attention. Je parus même n'en rien croire, et j'avoue qu'il en était ainsi; mais, en réfléchissant à ce qu'elle m'avait dit, je me demandai comment j'avais pu douter un instant de son affirmation. Cependant, je ne lui en dis pas un mot, jusqu'à sa dernière maladie. Je voulus alors (1897) lui faire répéter, à l'infirmerie, ce qu'elle m'avait dit en 1895 de cette blessure d'amour. [238r] Elle me regarda alors avec un doux sourire et me dit: « Ma mère, je vous ai raconté cela le jour même, et vous m'aviez à peine écoutée.» Comme je lui en exprimais du regret, elle reprit: « Vous ne m'avez pas fait de peine, j'ai pensé tout simplement que le bon Dieu permettait cela pour mon plus grand bien. Voici ce qui s'est passé alors: c'était peu de jours après mon offrande à l'Amour miséricordieux. Je commençais au choeur l'exercice du Chemin de la croix, lorsque je me sentis tout à coup blessée d'un trait de feu si ardent que je pensai mourir. Je ne sais comment expliquer ce transport; il n'y a pas de comparaison qui puisse faire comprendre l'intensité de cette flamme du ciel. Une seconde de plus, je serais morte certainement. Enfin, ma mère ajouta-t-elle avec simplicité -, c'est ce que les saints ont éprouvé tant de fois. Nous lisons cela dans leur vie; vous savez bien. Moi, je ne l'ai éprouvé que cette seule fois dans toute ma vie, et la sécheresse est revenue bien vite habiter mon coeur. J'ai passé dans cette sécheresse ma vie religieuse toute entière, pour ainsi dire. C'est très rare que j'aie été consolée; d'ailleurs, je ne l'ai jamais désiré. J'étais toute fière, au contraire, que le bon Dieu ne se gêne pas avec moi; les grâces extraordinaires ne m'ont jamais tentée; j'aimais mi-[238v]eux répéter au bon Dieu :

Que mon désir n'est pas de le voir ici-bas » - DE 7-7 et PN 24 couplet 27 - .

Vers la fin de sa vie (les trois derniers mois), pendant que mes deux soeurs et moi étions près de son lit, elle nous manifesta avec une grande simplicité d'étranges pressentiments de ce qui devait se passer à son sujet après sa mort. Elle nous fit comprendre qu'après sa mort on rechercherait ses reliques et qu'elle aurait à accomplir une mission dans les âmes, en propageant sa « petite voie de confiance et d'abandon.» Notamment elle nous recommandait de conserver soigneusement jusqu'aux rognures de ses ongles. Dans les dernières semaines de sa vie, nous lui apportions des roses à effeuiller sur son crucifix; s'il tombait des pétales à terre, une fois qu'elle les avait touchées, elle nous disait: « Ne perdez pas cela, mes petites soeurs, vous ferez des plaisirs avec ces roses » - DE 14-9 -

Elle dit aussi: « Il faudra publier le manuscrit (l'histoire de sa vie) sans retard après ma mort. Si vous tardez, le démon vous tendra mille embû-[239r] ches pour empêcher cette publication, pourtant bien importante.» Je lui dis: « Vous pensez donc que c'est par le manuscrit que vous ferez du bien aux âmes?.» - « Oui, c'est un moyen dont le bon Dieu se servira pour m'exaucer. Il fera du bien à toutes sortes d'âmes, excepté à celles qui sont dans les voies extraordinaires.» - « Mais - ajoutai-je - si notre mère le jetait au feu?.» « Eh! bien, je n'en aurais pas la moindre peine, ni le moindre doute sur ma mission. Je penserais tout simplement que le bon Dieu exaucera mes désirs par un autre moyen.» - DE 11-7 -

 

[Pendant qu'elle rédigeait le dit manuscrit, la Servante de Dieu en prévoyait-elle la publication?]:

Certainement non pour la première partie qu'elle avait écrite sur mon ordre, quand j'étais prieure. Elle n'y pensait pas non plus en composant ce qui s'adresse à sa soeur Marie. Quant aux chapitres IX, X et les premières pages du chapitre XI, adressées à la mère Marie de Gonzague, elle prévoyait la publication, mais n'a pas fait plus de frais pour cela, certainement. Elle écrivait avec une absolue simplicité, comme les choses lui venaient.

[239v] Un jour que mes soeurs et moi, quelques jours avant sa mort, nous lui donnions des soins, elle nous dit soudainement. « Vous savez bien que vous soignez une petite sainte.» Et après un moment de silence: « D'ailleurs vous êtes des saintes aussi » - DE .11.8.3 - .

 

[Au cours de sa dernière maladie, la Servante de Dieu a-t-elle été sujette au délire ou autre affection semblable?]:

Elle n'a pas perdu un seul instant sa présence d'esprit; elle était au contraire d'autant plus calme que la mort était plus proche.

 

[240r] [Réponse à la vingt-troisième demande. - Au sujet de la renommée de sainteté durant sa vie]:

J'ai remarqué que dans son enfance on la regardait d'une façon exceptionnelle. Je devinais bien que ce n'était pas seulement pour sa beauté, mais pour je ne sais quoi d'extraordinairement pur et céleste qu'elle avait dans la physionomie; je l'ai entendu dire bien des fois. Victoire Pasquer, notre domestique, que je revoyais au parloir, il y a quelques mois, me disait dans cette visite: « C'est vrai que mademoiselle Thérèse n'était

 

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pas ordinaire; je vous aimais bien toutes, mais Thérèse avait quelque chose que vous n'aviez ni les unes ni les autres: c'était comme un ange; ça m'a frappée.» Une vénérable demoiselle qui s'occupait de la chapelle de la Sainte Vierge et de la surveillance des enfants aux processions, dans la paroisse Saint-Pierre de Lisieux, dit de la Servante de Dieu: « Cette petite Thérèse est un véritable ange, je serais bien étonnée si elle vivait long-[240v]temps; mais si elle vit, vous verrez qu'on en parlera plus tard, parce qu’elle deviendra une sainte.»

Au Carmel, j'ai vu toutes les religieuses, sauf une ou deux peut-être, très étonnées et édifiées des vertus qu'on lui voyait pratiquer dès les premiers jours de son noviciat. Avec les années, cette bonne opinion s'accrut encore. La mère Marie de Gonzague, prieure, qui usa souvent à son égard d'une particulière sévérité, disait à la maîtresse des novices pour expliquer son attitude: « Ce n'est pas une âme de cette trempe qu'il faut traiter comme une enfant et craindre d’humilier en toutes rencontres » - HA 12 - Avant qu'elle eût fait profession, la révérende mère prieure et les autres religieuses aimaient à la présenter aux membres de leurs familles qui venaient au parloir, assurées qu'elles étaient de l'estime et du bon renom qui en rejaillirait sur la communauté. En fait, la révérende mère prieure en recevait souvent des louanges. Les prédicateurs de retraites et les confesseurs en parlaient à la mère prieure comme d'un ange. Le sacristain qui la connaissait pour l'entendre à la sacristie, [241r] l'avait en grande vénération et disait que cette soeur-là n’était pas comme les autres bonnes soeurs, que lorsqu'il venait travailler à l'intérieur du monastère, il la reconnaissait, malgré son voile baissé, à la modestie de sa tenue.

Des religieuses, à ma connaissance, cependant en jugèrent autrement. L'une d'elles disait que ce n'était guère difficile d'être sainte, quand on avait comme elle tout à souhait; qu'on vivait en famille et dans les honneurs. Je suis obligée de dire que cette religieuse, professe depuis longtemps, était d'un jugement peu droit, qu'elle a voulu quitter le monastère et qu'elle est maintenant rentrée dans le monde. Une autre, pendant sa maladie, disait: « Je me demande ce que notre mère prieure pourra bien écrire de soeur Thérèse de l’Enfant Jésus. Que voulez-vous dire d'une personne qui a été tout le temps choyée et qui n'a pas acquis la vertu comme nous au prix des luttes et des souffrances? Elle est douce et bonne, mais c'est naturel chez elle » - DE 29-7 - . J'ai appris ces paroles par soeur Thérèse elle-même qui les avait entendues. La religieuse qui les proférait est morte depuis. D'autre part, cette même religieuse, qui était une soeur converse, disait à d'autres moments que soeur Thérèse de l’Enfant [241v] Jésus était une sainte.

 

[Réponse à la vingt-quatrième demande]:

Soeur Thérèse de, l’Enfant Jésus est morte à l'infirmerie de notre monastère de Lisieux, le jeudi 30 septembre 1897, vers sept heures du soir. Elle est morte de phtisie consécutive à une tuberculose pulmonaire. Vers 1894, elle commença à souffrir de granulations de la gorge; on les traita par des cautérisations et elle ne changea rien, pour cela, à sa vie ordinaire de carmélite. Le soir du jeudi Saint 1896, une hémorragie se déclara dans les circonstances relatées ci-dessus. Cet accident se répéta le lendemain. Néanmoins jusque vers la fin du carême de l'année suivante 1897, elle continua tous les exercices et les pénitences en usage au Carmel. Pendant quelques semaines seulement, à la suite d'une toux persistante, elle fut mise au régime des aliments gras. A la fin du carême 1897, son état s'aggrava beaucoup; la fièvre devint continuelle et on la soumit à un traitement énergique de vésicatoires, [242r] de pointes de feu, de teinture d'iode et de frictions. Tous ces soins furent sans résultat; le 6 juillet 1897, les hémorragies recommencèrent et se reproduisirent deux ou trois fois chaque jour pendant tout le mois. Le 8 juillet, on la descendit à l'infirmerie où le mal suivit son cours jusqu'au jour de sa mort, 30 septembre. Pendant les cinq derniers mois de sa vie, et surtout à partir du 6 juillet, ses souffrances furent très violentes et toujours croissantes. Monsieur le docteur de Cornières, médecin du monastère, disait: « C'est affreux ce qu'elle souffre, ne désirez pas la conserver dans cet état.» Il s'étonnait de sa patience inaltérable et de son angélique sourire. Vers le 25 mai, elle était encore dans sa cellule étendue sur sa paillasse. Elle me disait alors: « J'aime mieux rester dans notre cellule que de descendre à l'infirmerie, parce qu'ici on ne m'entend pas tousser, je ne dérange personne, et puis, quand je suis trop bien soignée, je ne jouis plus » - DE 25 et 26 –5 - .

 

[Session 19: - 2 septembre 1910, à 8h.30 et à 2h. de l'après-midi]

 

[244r] [Suite de la réponse à la vingt-quatrième demande]:

Elle a accueilli les souffrances comme une grâce longtemps désirée. Elle ne demanda de soulagement que lorsque l'obéissance le lui imposa, et encore, avec beau-[244v] coup de discrétion; « Je demande le moins que je puis », disait-elle un jour; il fallait deviner ce qui pouvait la soulager. Elle ne voulut jamais prier pour obtenir la diminution de ses maux et se contentait de dire, même au milieu de ses plus cruelles souffrances: «Mon Dieu, ayez pitié de moi, vous qui êtes si bon! » - DE 39 - . Elle n'appréhendait pas les souffrances plus grandes qu'elle prévoyait et se contentait de dire: « La souffrance pourra atteindre jusqu'aux limites extrêmes; mais le bon Dieu qui m'a tenue par la main dès ma plus tendre enfance, me m'abandonnera pas, j'en suis sûre. Je pourrai bien n'en plus pouvoir, mais je n'en aurai jamais

 

TÉMOIN 1: Agnès de Jésus O.C.D.

 

trop » - DE 27-5 - . Je ne pourrais pas dire qu'elle souffrit avec transport et désirât souffrir toujours davantage; elle exprima ainsi ses dispositions: « N'êtes-vous pas étonnée, ma mère, de la manière dont je souffre? Je suis comme un tout petit enfant pendant ma maladie; je n'ai aucune pensée, si ce n'est celle d'un simple acquiescement à tout ce que veut le bon Dieu, souffrant de minute en minute ce qu'il [245r] m'envoie, sans me préoccuper de l'avenir. Je ne me réjouis de la mort que parce qu'elle est l'expression de la volonté du bon Dieu sur moi. Je ne désire pas plus mourir que vivre. Pour ma nature, j'aime mieux la mort; mais si j'avais à choisir, je ne choisirais rien. c'est uniquement ce que le bon Dieu fait, que j'aime » - DE 26-8 - .

Son âme resta plongée jusqu'à la fin dans une véritable nuit, à cause de sa tentation contre l'existence du ciel. Elle me disait, en me confiant ses peines: « Faut-il avoir ces pensées-là et aimer tant le bon Dieu?» - DE 10-8 - . Ce billet, qu'elle écrivit le 3 août, résume bien les sentiments de son âme en face des souffrances physiques et morales: « 0 mon Dieu, que vous êtes bon pour la petite victime de votre Amour miséricordieux! Maintenant même que vous joignez la souffrance extérieure aux épreuves de mon âme. Je ne puis dire: 'Les angoisses de la mort m'ont environnée', (*Ps. 17, 5) mais je m'écrie dans ma reconnaissance: « Je suis descendue dans la vallée des ombres de la mort; cependant, je ne crains aucun mal, parce que vous êtes avec moi, Seigneur!' » (*Ps. 22, 4) - LT 262 - . Elle garda toujours l'espoir ou plutôt l'assurance de mourir d'amour: « J'espère [245v] toujours mourir d'amour », nous disait-elle. « Mourir d'amour, ce n'est pas mourir dans les transports. Notre Seigneur est mort d'amour sur la croix, et voyez quelle a été son agonie » - DE 4-7 - . Un autre jour, elle me dit: « Je ne me fais pas une fête de jouir, de me reposer au ciel. Ce n'est pas cela qui m'attire. Ce qui m'attire c'est l'amour; c'est aimer, être aimée et revenir sur la terre pour faire aimer le bon Dieu, pour aider les missionnaires, les prêtres, toute l'Eglise: Je veux passer mon ciel à faire du bien sur la terre»" - DE 17-7 - . Ce que j'ai vu briller en elle davantage pendant sa dernière maladie, c'est la simplicité, la défiance d’elle-même, l'humilité, le recours constant à la prière et la confiance en Dieu.

Elle reçut l'Extrême-Onction le 30 juillet; et, à partir du 19 août, elle dut cesser de recevoir la sainte communion. à cause des vomissements dont elle souffrait constamment. Le 29 septembre, veille de sa mort, comme elle souffrait extraordinairement, elle s'écria: « Je n'en puis plus. Ah! qu'on prie pour moi, si vous saviez! » - DE 29-9 - . Après [246r] matines, elle joignit les mains et dit: « Oui, mon Dieu, je veux bien tout » - DE 29-9 - . Le matin du 30 septembre, ses souffrances étaient inexprimables; elle joignit les mains, en regardant la statue de la Sainte Vierge, placée en face de son lit: « Oh! - dit-elle -, je l'ai priée avec une ferveur!... Mais c'est l'agonie, toute pure, sans aucun mélange de consolation » - DE 30-9 - . Vers trois heures, elle mit les bras en croix et dit à la mère prieure: « Oh! ma mère, présentez-moi bien vite à la Sainte Vierge! Préparez-moi à bien mourir » - DE 30-9 - Elle répéta encore: « Tout ce que j'ai écrit sur mes désirs de la souffrance, oh! c'est bien vrai, mais je ne me repens pas de m'être livrée à l'Amour, au contraire » - DE 30-9 - . A 7 heures et quelques minutes, la mère prieure, croyant son état stationnaire, congédia la communauté. Et la pauvre petite victime soupira: « Ma mère, n'est-ce pas encore l'agonie? ne vais-je pas mourir? » - « Oui, mon enfant - répondit notre mère -, c'est l'agonie, mais le bon Dieu veut, peut-être, la prolonger de quelques heures.» Elle reprit avec courage: « Eh! bien... allons!... allons!... Oh! je ne voudrais pas moins longtemps souffrir... » - DE 30-9 - . Et, fixant les yeux sur son crucifix: [246v] « Oh!... je l'aime!... Mon... Dieu!... je... vous... aime!! » - DE 30-9 - Après avoir prononcé ces paroles, elle tomba doucement en arrière, la tête penchée à droite. La mère prieure rappela en hâte la communauté et toutes furent témoins de son extase. Son visage, violacé et décomposé pendant l'agonie, avait repris la fraîcheur et le teint de lys qu'elle avait en pleine santé, ses yeux étaient fixés en haut, brillants de paix et de joie. Une soeur s'approcha avec un flambeau, pour voir de plus près ce sublime regard. A la lumière de ce flambeau, il ne parut aucun mouvement de ses paupières. Cette extase dura, au moins, l'espace d'un Credo. Puis, je la vis fermer les yeux; elle poussa plusieurs soupirs et rendit son âme à Dieu.

Après sa mort, elle conserva un doux sourire: elle était d'une beauté ravissante. Elle resta exposée, suivant la coutume du Carmel, dans le choeur des religieuses, près de la grille. Le dimanche soir, 3 octobre, on ferma le cercueil après que s'étaient manifestés quelques symptômes de décomposition. L'inhumation eut lieu le lundi [947r] 4 octobre au cimetière de Lisieux, sans que rien ne se produisit d'extraordinaire.

Ce que je viens de dire de la dernière maladie et de la mort de soeur Thérèse de l’Enfant Jésus, n'est qu'un abrégé très incomplet de mes souvenirs. Pendant les derniers mois de sa vie, j'ai noté, jour par jour, à mesure que j'en étais témoin, les particularités de ses journées, et surtout les paroles qu'elle disait. Je ne pourrais mieux compléter cette déposition qu'en remettant au tribunal un exemplaire de ces notes journalières.

 

TÉMOIN 1: Agnès de Jésus O.C.D.

 

[Suit le texte d'un manuscrit de mère Agnès, dûment signé par elle et reconnu comme authentique par le notaire en accord avec les juges et le promoteur]:

+ Physionomie MORALE DE SOEUR THÉRÈSE DE L'ENFANT JÉSUS ET DE LA SAINTE FACE pendant sa dernière maladie d’après ses paroles textuelles, recueillies par moi (soeur Agnès de Jésus) de la propre bouche de la Servante de Dieu et consignées au fur et à mesure [247v] sur un carnet, ce qui paraissait lui être une fatigue et paralysait ses épanchements, mais qu'elle me laissait faire avec simplicité craignant de me causer de la peine.

15 mai 1897

« Cela m'est égal de vivre ou de mourir. Je ne vois pas bien ce que j'aurai de plus après ma mort que je ne possède dès maintenant... Je verrai le bon Dieu, voilà! Car pour être avec lui, j'y suis déjà tout à fait sur la terre » - DE 15-5 - .

« Je suis bien contente de m'en aller bientôt au ciel, mais quand je pense à cette parole du bon Dieu: 'le viendrai bientôt et je porte ma récompense avec moi pour rendre à chacun selon ses oeuvres' (*Ap. 22, 12), je me dis qu'il sera bien embarrassé avec moi, car je n'ai pas d'oeuvres... il ne pourra donc pas me rendre selon mes oeuvres. Eh! bien, j'ai confiance qu'il me rendra selon ses oeuvres à lui » - DE 15-5 - .

« Si, par impossible, le bon Dieu lui-même ne voyait pas mes bonnes actions, je n'en serais pas affligée. Je l'aime tant, que je voudrais pouvoir lui faire plaisir par [248r] mon amour et mes petits sacrifices, sans même qu'il sache qu'ils viennent de moi. Le sachant et le voyant il est comme obligé de m'en rendre... je ne voudrais pas lui donner ce mal là! » - DE 9-5 - .

« Je voudrais bien être envoyée au Carmel d'Hanoï pour souffrir beaucoup pour le bon Dieu; je voudrais y aller, si je guéris, pour être toute seule, pour n'avoir aucune consolation, aucune joie sur la terre. Je sais bien que le bon Dieu n'a pas besoin de nos oeuvres, je suis sûre que je ne rendrais pas de services là bas. Mais je souffrirais et j'aimerais. C'est cela qui compte à ses yeux » - DE 15-6 - .

18 mai

« On m'a déchargée de tout emploi, j'ai pensé que ma mort ne causerait pas le moindre dérangement dans la communauté.»

Je lui dis: Etes-vous attristée de paraître devant les soeurs comme un membre inutile?

« Oh! pour cela, c'est le moindre de mes soucis. Çà m'est bien égal! » - DE 18-5 - .

 

J'avais fait mon possible en la voyant si malade pour obtenir qu'on la dispensât des offices des morts prescrits par nos Constitutions au décès de chaque membre de notre Ordre.

[248v] « Je vous en prie, ne me faites pas dispenser des offices des morts, c'est tout ce que je puis faire pour les âmes du purgatoire » " - DE 18-5 - .

 

J'étais surprise de voir que, malgré son état, elle ne restait jamais oisive, je le lui dis.

« J'ai toujours besoin d'avoir de l'ouvrage de préparé; comme cela, je ne suis pas préoccupée et je ne perds jamais mon temps.»

« J'avais tant demandé au bon Dieu de suivre les exercices de communauté jusqu'à ma mort! Il n'a pas voulu m'exaucer. Il me semble pourtant que je pourrais aller à tout, je n'en mourrais pas une minute plus tôt. Il me semble quelquefois que si je n'avais rien dit, on ne me trouverait pas malade » - DE 18-5 - .

 

19 mai

Je lui dis: Pourquoi donc êtes-vous si gaie aujourd'hui?

« Parce que j'ai eu ce matin deux petites peines, oh! très sensibles... Rien ne me donne de petites joies, comme les petites peines » - DE 19-5 - .

 

[249r] 20 mai

« On me dit que j'aurai peur de la mort; cela se peut bien. Si l'on savait comme je suis peu assurée de moi-même! Je ne m'appuie jamais sur mes propres pensées; je sais trop combien je suis faible, mais je veux jouir du sentiment que le bon Dieu me donne maintenant. Il sera toujours temps de souffrir du contraire » - DE 20-5 - .

 

Du 21 au 28 mai

« Je sais que je vais bientôt mourir. Mais quand? Oh! cela ne vient pas! Je suis comme un enfant à qui l'on promet toujours un gâteau; on le lui montre de loin... puis, lorsqu'il approche pour le saisir, la main se retire! Mais je suis bien abandonnée soit pour vivre, soit pour mourir. Je veux bien encore guérir pour aller en Cochinchine, si le bon Dieu le demande » - DE 21 à 26-5 - .

 

« Il ne faudra pas, après ma mort, laisser donner des couronnes pour mettre autour de mon cercueil, comme on a fait pour mère Geneviève (notre fondatrice). C'est de l'argent perdu, ça ne signifie rien; mais avec l'argent qu'on aurait dépensé pour cela, vous demanderez aux personnes qu'on rachète de l'escla-

 

TÉMOIN 1: Agnès de Jésus O.C.D.

 

vage de pauvres [249v] petits nègres. Vous direz que c'est cela qui me ferait plaisir. Je voudrais un petit 'Théophane' et une petite 'Marie Thérèse' » - DE 21à 26-5 - .

 

« Il y a quelque temps, j'avais beaucoup de peine de prendre des remèdes chers, mais à présent, cela ne me fait rien, au contraire, parce que j'ai lu que sainte Gertrude s'en réjouissait pour elle même, pensant que tout était à l'avantage de ceux qui lui faisaient du bien. Elle s'appuyait sur la parole de Notre Seigneur: 'Ce que vous ferez au plus petit d'entre les miens, c'est à moi que vous l'aurez fait (*Mt. 25, 40)' » - DE 21à26 –5 - .

 

« Je suis convaincue de l'inutilité des remèdes pour me guérir, mais je me suis arrangée avec le bon Dieu, afin qu'il en fasse profiter de pauvres missionnaires qui n'ont ni le temps ni les moyens de se soigner. Je lui demande que tous les soins qui me sont donnés les guérissent » - DE 21à 26-5 - .

 

« On m'a tant répété que j'avais du courage, et c'est si peu vrai, que je me suis dit. Mais enfin, il ne faut pas faire ainsi mentir le monde! Et je me suis mise, avec l'aide de la grâce, [250r] à acquérir du courage. J'ai fait comme un guerrier qui, s'entendant féliciter de sa bravoure tout en sachant très bien qu'il n'est qu'un lâche, finirait par avoir honte des compliments et voudrait les mériter » - DE 21à 26-5 - .

 

« J'aime mieux rester dans notre cellule que de descendre à l'infirmerie parce que ici on ne m'entend pas tousser, je ne dérange personne; et puis, quand je suis trop bien soignée, je ne jouis plus » - DE 21à 26-5 - .

« Si je n'avais pas cette épreuve d'âme, ces tentations contre la foi qu'il est impossible de comprendre... Je crois bien que je mourrais de joie à la pensée de quitter bientôt cette terre » - DE 21à26 –5 - .

 

28 mai

« Je n'ai nullement peur des derniers combats, ni des souffrances, si grandes soient-elles, de la maladie. Le bon Dieu m'a aidée et conduite par la main dès ma plus tendre enfance, je compte sur lui. Je suis assurée qu'il me continuera son secours jusqu'à la fin. Je pourrai bien souffrir extrêmement, mais je n'en aurai jamais trop, j'en suis sûre » - DE 27-5 -

« Je ne désire pas plus mourir que [250v] vivre; c'est à dire que, si j'avais à choisir, j'aimerais mieux mourir, mais puisque le bon Dieu choisit pour moi, j'aime mieux ce qu'il veut. C'est ce qu'il fait que j'aime » - DE 27-5 - .

« Qu'on ne croie pas que si je guéris, cela me déroutera et détruira mes plans. Pas du tout! L'âge n'est rien aux yeux du bon Dieu et je m'arrangerai de façon à rester petite enfant, même en vivant très longtemps » - DE 27-5 - .

« Je vois toujours le bon côté des choses. Il y en a qui prennent tout de manière à se faire le plus de peine. Pour moi, c'est le contraire. Si je n'ai que la pure souffrance, si le ciel est tellement noir que je ne vois aucune éclaircie, eh! bien, j'en fais ma joie! » - DE 27-5 - .

29 mai

Elle avait beaucoup souffert. Je pris le Saint Evangile pour lui en lire un passage et je tombai sur ces paroles: « Il est ressuscité, il n'est plus ici, voyez le lieu où on l'avait mis » (*Mc. 16, 6).

« Oui, c'est bien cela, je ne suis plus, en effet, comme dans mon enfance, accessible à toute douleur; je suis comme [251r] ressuscitée, je ne suis plus au lieu où l'on me croit... Ma mère, ne vous faites pas de peine pour moi, j'en suis venue à ne plus pouvoir souffrir, parce que toute souffrance m'est douce » - DE 29-5 - .

 

30 mai

Je lui dis: Vous souffrirez peut-être beaucoup avant de mourir!

« Oh! n'en ayez pas de chagrin, j'en ai un si grand désir! » - DE 30-5 - .

 

4 juin

Elle nous fit ses adieux (à nous ses trois soeurs). Ce jour-là elle était comme transfigurée et paraissait ne plus souffrir.

« J'ai demandé à la Sainte Vierge de n'être plus assoupie et absorbée comme tous ces jours. Je sentais si bien que je vous faisais de la peine. Ce soir elle m'a exaucée. 0 mes petites soeurs, que je suis heureuse! Je vois que je vais bientôt mourir, j'en suis sûre maintenant.»

 

« Ne vous étonnez pas si je ne vous apparais pas après ma mort et si vous ne voyez aucune chose extraordinaire comme signe de mon bonheur. Vous vous rappellerez que c'est ma 'petite voie' de ne rien désirer voir. Vous savez bien ce que j'ai dit tant de fois au bon Dieu, aux anges et aux saints:

[351v] 'Que mon désir n'est pas de les voir ici-bas ' » - DE 4-6 - - PN 24,27 - .

Les anges viendront vous chercher, dit soeur Geneviève de Sainte Thérèse.

« Je ne crois pas que vous les voyiez, mais ça ne les empêchera pas d'être là. Je voudrais pourtant bien avoir une belle mort, pour vous faire plaisir. Je l'ai demandé à la Sainte Vierge; je ne l'ai pas demandé au bon Dieu... Demander à la Sainte Vierge, ce n'est pas la même chose que de demander au bon Dieu. Elle sait bien ce qu'elle a à faire de mes petits désirs, s'il faut qu'elle les dise ou ne les dise pas... enfin c'est à elle de voir pour ne pas forcer le bon Dieu à m'exaucer, pour le laisser faire en tout sa volonté.»

 

« Je ne sais pas si j'irai en purgatoire, je ne m'en inquiète pas du tout; mais, si j'y vais, je ne regretterai pas de n'avoir rien fait pour l'éviter, je ne me repentirai jamais d'avoir travaillé uniquement

 

TÉMOIN 1: Agnès de Jésus O.C.D.

 

pour sauver des âmes. Que j'ai été heureuse de voir que Sainte Thérèse pensait cela!.»

« Ne vous faites pas de peine si je souffre beaucoup et si vous ne voyez en moi, [252r] comme je vous l'ai déjà dit, aucun signe de bonheur au moment de ma mort. Notre Seigneur est bien mort victime d'amour, et voyez quelle a été son agonie! » - DE 6-4 - .

 

Ce même jour dans l'après-midi, comme je la voyais beaucoup souffrir, je lui dis: Eh bien! vous désiriez souffrir, le bon Dieu ne l'a pas oublié.

« Je désirais souffrir et je suis exaucée. J'ai beaucoup souffert depuis plusieurs jours. Un matin, pendant mon action de grâces, j'ai ressenti comme les angoisses de la mort, et, avec cela, aucune consolation! » "'. - DE 4-6 -

 

« J'accepte tout pour l'amour du bon Dieu, même les pensées extravagantes qui me viennent à l'esprit et m'importunent » "'. - DE 4-6 -

5 juin

« Si vous me trouviez morte un matin, n'ayez pas de peine; c'est que Papa le bon Dieu serait venu tout simplement me chercher. Sans doute, c'est une grande grâce de recevoir les sacrements; mais quand le bon Dieu ne le permet pas, c'est bien quand même, tout est grâce » - DE 5-6 -

6 juin

« Je vous remercie d'avoir demandé [252v] que l'on ne me donne qu'une parcelle de la sainte Hostie. J'ai encore eu beaucoup de mal à l'avaler. Mais que j'étais heureuse d'avoir le bon Dieu dans mon coeur! J'ai pleuré comme le jour de ma première communion » - DE 6-6 - .

« Voyez comme je suis peu consolée dans mes tentations contre la foi. Monsieur l'aumônier m'a dit aujourd'hui: 'Ne vous arrêtez pas à tout cela, car c'est très dangereux'. Il m'a dit encore: 'Etes-vous bien résignée à mourir?'. Je lui ai répondu: 'Ah! mon père, je trouve qu'il n'y a besoin de résignation que pour vivre, Pour mourir, c'est de la joie que j'éprouve!' » - DE 6-6 - .

7 juin

Elle s'était promenée au jardin soutenue par moi. En revenant elle s’arrêta à regarder une petite poule blanche qui abritait ses poussins sous ses ailes. Elle avait les yeux pleins de larmes. Je lui dis: Vous pleurez! Alors elle mit sa main devant ses yeux en pleurant davantage et me répondit:

« Je ne peux pas vous dire pourquoi en, ce moment, je suis trop émue.»

 

Plus tard, elle me dit avec une expression [253r] céleste:

« J'ai pleuré en pensant que le bon Dieu avait pris cette comparaison pour nous faire croire à sa tendresse (cf. * Mt. 235 37). Toute ma vie, c'est cela qu'il a fait pour moi; il m'a entièrement cachée sous ses ailes. Tantôt, je ne pouvais plus me contenir; mon coeur débordait de reconnaissance et d'amour » - DE 7-6 -

9 juin

(Elle souffrait d'une violente douleur de côté).

« Il est dit dans l'Evangile que le bon Dieu viendra comme un voleur (cf. *Mt. 24, 43-44). Il viendra bientôt me voler! Ah! que je voudrais bien aider

au Voleur! » - DE 9-6 - '>

 

A soeur Marie du Sacré Coeur (sa soeur aînée Marie) qui lui disait: Quelle peine nous aurons après votre mort!

« Oh! non, vous verrez, ce sera comme une pluie de roses » - DE 9-6 - .

 

« Je suis comme un petit enfant sur la voie du chemin de fer qui attend son papa et sa maman pour le mettre dans le train. Hélas! ils ne viennent pas et le train part! Mais il y en a d'autres, je ne les manquerai pas tous! » - DE 9-6 - .

[253v] 10 juin

« Je demande bien souvent à la Sainte Vierge de dire au bon Dieu qu'il n'a pas à se gêner avec moi. C'est elle qui fait bien mes commissions!... Voilà que je ne comprends plus rien à ma maladie et je vais mieux! Mais je m'abandonne et je suis heureuse. Qu'est-ce que je deviendrais si je nourrissais l'espoir de bientôt mourir! Que de déceptions! Mais je n'en ai pas, parce que je suis contente de tout ce que le bon Dieu fait, je ne désire que sa volonté » - DE 10-6 - .

14 juin

« De moment en moment on peut beaucoup supporter » - DE 14-6 - .

15 juin

Je lui disais: Etes-vous fatiguée de voir votre état se prolonger et de tant souffrir?

« Souffrir! mais cela me plaît!.» - Pourquoi?

« Parce que cela plaît au bon Dieu » - DE 15-6 -

« Je suis heureuse. Il me semble que je n'offense pas du tout le bon Dieu pendant ma maladie. Tantôt j'écrivais sur la charité (dans le cahier de sa Vie) " et [254r] bien souvent on est venu me déranger. J'ai tâché de ne point m'impatienter, de mettre la première en pratique ce que j'écrivais » - DE 15-6 -

22 juin

Elle était au jardin dans la voiture des malades. Lorsque je vins à elle dans l'après-midi, elle me dit:

 

TÉMOIN 1: Agnès de Jésus O.C.D.

 

« Comme je comprends bien la parole de Notre Seigneur à notre Mère Sainte Thérèse: 'Sais-tu, ma fille, ceux qui m'aiment véritablement? Ce sont ceux qui reconnaissent que tout ce qui ne se rapporte pas à moi n’est que mensonge - *TH d’Avila Vie - . Oh! comme c'est vrai! Oui, tout en dehors du bon Dieu, tout est vanité!.» - DE 22.6 -

23 juin

Je lui disais: Hélas! Je n'aurai rien à donner au bon Dieu à ma mort, j'ai les mains vides; elle me répondit:

« Eh bien! Vous n'êtes pas comme moi. Quand j'aurais accompli toutes les oeuvres de Saint Paul, je me croirais encore serviteur inutile (* Lc. 17, 10), je trouverais que j'ai les mains vides; mais c'est justement ce qui fait ma joie, car n'ayant rien, je recevrai tout du bon Dieu » - DE 23.6 - .

25 juin

Elle me montra un passage d'une annale de la [254v] Propagation de la foi où il est parlé de l'apparition d'une belle dame vêtue de blanc auprès d'un enfant baptisé. Elle me dit:« Plus tard, j'irai comme cela autour des petits enfants baptisés... » - DE 25-6 - .

26 juin

« Quel mal j'ai eu au côté hier! Et voilà que c'est passé aujourd'hui! Ah! quand est-ce que je m'en irai avec le bon Dieu! Que je voudrais bien aller au ciel! » - DE 26-6 - .

30 juin

Je lui parlais de certains Saints qui avaient mené une vie extraordinaire comme saint Siméon Stylite. Elle me dit: « Moi j'aime mieux les Saints qui n'ont peur de rien, comme sainte Cécile qui se laisse marier et qui ne craint pas » - DE 30-6 - .

3 juillet

Je lui confiais mes pensées de tristesse et de découragement après une faute.

«Vous ne faites pas comme moi. Quand j'ai commis une faute qui me rend triste, je sais bien que cette tristesse est la conséquence de mon infidélité. Mais croyez-vous que j'en reste là? Oh! non, [255r] pas si sotte! Je m'empresse de dire au bon Dieu: 'Mon Dieu, je sais que ce sentiment de tristesse, je l'ai mérité, mais laissez-moi vous l'offrir tout de même, comme une épreuve que vous m'envoyez par amour. Je regrette mon péché, mais je suis contente d'avoir cette souffrance à vous offrir' » - DE 3-7 -

 

Elle avait eu de la peine et pour en distraire sa pensée, elle dit d'un air triste et doux:

« J'ai besoin d'une nourriture pour mon âme. Lisez-moi une vie de saint.»

- Voulez-vous la vie de saint François d'Assise? Cela vous distraira, il parle de fleurs, de petits oiseaux. Elle répondit gravement:

«Non, pas pour cela... mais pour voir des exemples d'humilité » - DE 3-7 - .

4 juillet

« Je vous l'avoue franchement: mourir d'amour, comme Notre Seigneur est mort d'amour sur la croix, il me semble que c'est ce que j'éprouve » - DE 4-7 - .

5 juillet

Je lui parlais de mes faiblesses; elle me dit:

« Il m'arrive bien aussi des faiblesses, mais je ne m'en étonne jamais. Je ne me mets pas non plus toujours aussi promptement que je le voudrais au [255v] dessus des riens de la terre; par exemple, je serai taquinée d'une sottise que j'aurai dite ou faite. Alors, je rentre en moi-même et je me dis: Hélas! j'en suis donc encore au premier point comme autrefois! Mais je me dis cela avec une grande paix, sans tristesse. C'est si doux de se sentir faible et petit!.» - DE 5-7 -

 

« Ne soyez pas si triste de me voir malade, ma petite mère, car vous voyez comme le bon Dieu me rend heureuse. Je suis toujours gaie et contente.» - DE 5-7 -

6 juillet

« Je fais beaucoup de petits sacrifices... » - DE 6-7 -

 

On voit bien que vous êtes contente aujourd'hui d'avoir craché le sang et que vous voyez le divin Voleur.

« Ah! quand même je ne le verrais pas, je l'aime tant que je suis toujours contente de ce qu'il fait. Je ne l'aimerais pas moins, s'il ne venait pas me voler, au contraire. Lorsqu'il semble me tromper, je lui fais toutes sortes de compliments, il ne sait plus comment faire avec moi.»

 

« J'ai lu un beau passage dans les réflexions de l'Imitation: - *I JC II. 9 réflexions - Notre Seigneur [256r] au jardin des Oliviers jouissait de toutes les délices de la Trinité, et pourtant son agonie n'en était pas moins cruelle. C'est un mystère, mais je vous assure que j'en comprends quelque chose par ce que j'éprouve moi-même.»

 

Je mettais une lampe à la Sainte Vierge, pour obtenir qu'elle ne continue pas à cracher le sang.

« Vous ne vous réjouissez donc pas que je meure! Ah! pour me réjouir, moi, il aurait fallu que je continue à cracher le sang! Mais c'est fini pour aujourd'hui!.»

 

TÉMOIN 1: Agnès de Jésus O.C.D.

 

« Quand donc viendra le jugement dernier? Oh! que je voudrais bien être à ce moment-là... Et, qu'est-ce qu'il y aura après?! » - DE 6-7 - .

7 juillet

Elle crache encore le sang.

« Je vais bientôt aller voir le bon Dieu!.»

- Avez-vous peur de la mort maintenant que vous la voyez de si près?

« Ah! de moins en moins!.»

 

- Avez-vous peur du « Voleur »? Cette fois, il est à la porte!

« Non, il n'est pas à la porte, il est entré! Mais qu'est-ce que vous dites, ma petite mère! Si j'ai peur du Voleur? Comment voulez-vous que j'aie peur de quelqu'un que j'aime tant! [256v] Cette parole: 'Quand même Dieu me tuerait, j'espérerais encore en lui' (*Job 13, 15) m'a ravie dès mon enfance. Mais j'ai été longtemps avant de m'établir à ce degré d'abandon. Maintenant, j'y suis! Le bon Dieu m'a prise dans ses bras et m'a posée là!.»

 

Je lui demandais de dire quelques paroles d'édification et d'amabilité au docteur de Cornière pour qu'il soit édifié davantage.

« Ah! ma mère, ce n'est pas ma manière à moi. Que monsieur de Cornière pense ce qu'il voudra! Je n'aime que la simplicité, j'ai horreur du contraire. Je vous assure que de faire comme vous désirez, ce serait mal de ma part.»

 

Je lui parlais de sa vie passée.

« Dès l'âge de 14 ans, j'avais bien aussi des assauts d'amour. Ah! que j'aimais le bon Dieu! » - DE 7-7 - .

8 juillet

Elle était si malade que l'on parlait de lui donner l'Extrême-Onction. On la descendit le soir à l'infirmerie. Elle disait toute joyeuse:

« Je n'ai peur que d'une chose; c'est que ça ne change! » - DE 8-7 - .

 

[257r] Regardant ses mains amaigries:

« Ça devient déjà squelette. Voilà ce qui me plaît! » - DE 8-7 - .

« Oh! certainement que je pleurerai en voyant le bon Dieu!... Non, pourtant, on ne doit pas pleurer au ciel... Mais si, on pleure, puisqu'il a dit: 'J'essuierai toutes les larmes de leurs yeux' (*Ap. 7, 17). » - DE 8-7 -

 

Elle cherchait avec moi les péchés qu'elle pouvait avoir commis par ses sens, pour s’en accuser avant l'Extrême Onction. Nous en étions à l'odorat. Elle me dit:

« Je me rappelle que je me suis servie autrefois avec plaisir d'une bouteille d'eau de Cologne qu'on m'avait donnée en voyage » - DE 8-7 - .

 

Elle dit d'un ton sérieux et doux dans une circonstance où on ne la comprenait pas:

« La Sainte Vierge a bien fait de garder tout dans son coeur (* Lc. 2, 19, 5 1). On ne peut pas m'en vouloir de faire comme elle....»

« On dirait que les petits anges se sont donné le mot pour me cacher la lumière qui me montrait ma fin prochaine.»

[257v] Ont-ils caché la Sainte Vierge aussi?

« Non, la Sainte Vierge ne sera jamais cachée pour moi, car je l'aime trop!.»

« Je désire beaucoup recevoir l’extrême-onction. Tant pis, si on se moque de moi après!.»

(Si elle revenait à la santé ensuite, car elle savait que certaines soeurs ne la trouvaient pas en danger de mort) - DE 8-7 - .

 

Nous la remerciions de nous consoler par ses douces et aimables paroles.

« Mes petites soeurs, je vous offre mes petits fruits de joie, tels que le bon Dieu me les donne.»

« Au ciel j'obtiendrai beaucoup de grâces pour ceux qui m'ont fait du bien. Pour vous, ma mère, tout ne pourra même pas vous servir. Il y en aura beaucoup pour vous réjouir.»

« Si vous saviez comme mon jugement sera doux! mais si le bon Dieu me gronde un tout petit peu, je le trouverai doux quand même. Si je vais en purgatoire, je serai très contente en-[258r]core; je ferai comme les trois hébreux (* Dn. 3, 51 ss), je me promènerai dans la fournaise en chantant le cantique de l'amour. Oh! que je serais heureuse, si par là je pouvais délivrer d'autres âmes, souffrir en leur place, car alors je ferais du bien, je délivrerais les captifs.»

 

Elle me prévient que plus tard, un grand nombre de jeunes prêtres sachant qu'elle a été donnée comme soeur spirituelle à deux missionnaires, demanderont ici la même faveur. Elle m'avertit que ce peut être un danger.

... « N'importe laquelle écrirait ce que j'écris et recevrait les mêmes compliments, la même confiance. C'est par la prière et le sacrifice que nous pouvons seulement être utiles à l'Eglise. La correspondance doit être rare et il ne faut pas la permettre du tout à certaines religieuses qui en seraient préoccupées, croiraient faire des merveilles et ne feraient en réalité que blesser leur âme et tomber peut-être dans les pièges subtils du démon. Ma mère, ce que je vous dis est bien important, ne l'oubliez pas plus tard » - DE 8-7 - .

« Ma soeur *** aura besoin de moi... Mais du reste, je reviendrai! » - DE 9-7 - .

[258v] 9 juillet

Notre père supérieur lui dit: Vous! aller bientôt au ciel! Mais, votre couronne

 

TÉMOIN 1: Agnès de Jésus O.C.D.

 

n'est pas achevée. Vous ne faites que la commencer.

« Ah! mon père, vous dites bien vrai! Non, je n'ai pas fait ma couronne, mais c'est le bon Dieu qui l'a faite» - DE 9-7 - .

10 juillet

Nous lui disions: Il y a des saints qui ont eu peur de se damner, comment n'avez-vous pas cette frayeur? Elle répondit avec un fin sourire:

« Les petits enfants, ça ne se damne pas! » - DE 10-7 - .

 

Il lui vient dans l'idée qu'elle n'est pas sérieusement malade, que le docteur se trompe.

« Si mon âme n'était pas remplie d'avance par l'abandon à la volonté du bon Dieu, s'il fallait qu'elle se laissât submerger par les sentiments de joie ou de tristesse qui se succèdent si vite sur la terre, ce serait un flot de douleur bien amer! mais ces alternatives ne touchent que la surface de mon âme. Ah! ce sont pourtant de grandes épreuves! » - DE 10-7 - .

[259r] 11 juillet

Je lui parlais du manuscrit de sa vie, du bien qu'il ferait aux âmes.

« .. Mais comme on verra bien que tout vient du bon Dieu, et ce que j'en aurai de gloire ce sera un don gratuit qui ne m'appartiendra pas, tout le monde le verra bien!.»

 

Elle me parle de la communion des Saints,. Elle m'explique comment les biens des uns seront les biens des autres:

« Comme une mère est fière de ses enfants, ainsi le serons-nous les uns des autres sans la moindre jalousie. »

 

A propos du manuscrit de sa vie:

«... On pourrait croire que c'est parce que je n'ai pas péché que j'ai une confiance si grande dans le bon Dieu. Dites bien, ma mère, que, si j'avais commis tous les crimes possibles, j'aurais toujours la même confiance, je sentirais que cette multitude d'offenses serait comme une goutte d'eau jetée dans un brasier ardent. Vous raconterez ensuite l'histoire de la pécheresse. Les âmes comprendront tout de suite, cet exemple les encouragera.»

 

Voici ce qu'elle voulait que je raconte:

« Il est rapporté dans la vie des Pères [259v] du désert que l'un d'eux convertit une pécheresse publique dont les désordres scandalisaient une contrée entière. Cette pécheresse touchée de la grâce suivait le saint dans le désert pour y accomplir une rigoureuse pénitence, quand, la première nuit du voyage, avant même d'être rendue au lieu de sa retraite ses liens mortels furent brisés par l'impétuosité de son repentir plein d'amour, et le solitaire vit au même instant son âme portée par les anges dans le sein de Dieu. Voilà un exemple bien frappant de ce que je voudrais dire, mais ces choses ne peuvent s'exprimer » - DE 11-7 - .

 

Elle souffrait de sa tentation contre la foi et de son impuissance physique; elle se mit à réciter cette strophe composée par elle à la Très Sainte Vierge:

« Puisque le Fils de Dieu a voulu que sa Mère fût soumise à la nuit, à l'angoisse du coeur,

Marie, c'est donc un bien de souffrir sur la terre? Oui, souffrir en aimant, c'est le plus pur bonheur.

Tout ce qu'il m'a donné, Jésus peut le [reprendre. Dis-lui de ne jamais se gêner avec moi;

il peut bien se cacher., je consens à l'attendre jusqu'au jour sans couchant où s'éteindra ma foi! » - PN 54,16 - .

 

Je lui disais: Comme le bon Dieu vous a favorisée! Que pensez-vous de cette prédilection?

260r] « Je pense que l'Esprit de Dieu souffle où il veut!... » - DE 11-7 - .

12 juillet

« Rien ne me tient aux mains. Tout ce que j'ai, tout ce que je gagne, c'est pour l'Eglise et les âmes. Que je vive jusqu'à 80 ans, je serai toujours aussi pauvre! » - DE 12-7 - .

« Il faudra que le bon Dieu fasse toutes mes volontés au ciel, parce que je n'ai jamais fait ma volonté sur la terre.»

 

Vous nous regarderez d'en-haut, n'est-ce pas?

« Non, je descendrai! - DE 13-7 -

 

Pendant la nuit du 12, elle composa ce couplet pour se préparer à la communion:

« Toi qui connais ma petitesse extrême, tu ne crains pas de t'abaisser vers moi!

Viens en mon coeur, ô blanche Hostie que j'aime, viens en mon coeur, il aspire vers toi!

Ah! je voudrais que ta bonté me laisse mourir d'amour après cette faveur.

Jésus! entends le cri de ma tendresse. Viens en mon coeur! » - *PS 8 -

 

« Je ne dis pas: S'il est dur de vivre au [260v] Carmel, il est doux d'y mourir, mais s'il est doux de vivre au Carmel, il est plus doux encore d'y mourir.»

On lui offrait du vin:

« Je ne veux plus du vin de la terre.. Je veux boire du vin nouveau dans le royaume de mon Père.»

« Je vous demande de faire un acte d'amour et une invocation à tous les Saints... Ils sont tous mes parents là-haut!.»

 

Elle me parle encore de la communion des Saints:

« .. Avec les vierges nous serons comme les vierges, avec les docteurs comme

 

TÉMOIN 1: Agnès de Jésus O.C.D.

 

les docteurs, avec les martyrs comme les martyrs, parce que tous les Saints sont nos parents; mais ceux qui auront suivi la voie d'enfance spirituelle garderont toujours les charmes de l'enfance.»

« Depuis mon enfance, le bon Dieu m'avait donné le sentiment profond que je mourrais jeune.»

« Le bon Dieu m'a toujours fait désirer ce qu'il voulait me donner.»

 

[261r] A ses soeurs:

« Ne croyez pas que, lorsque je serai au ciel, vous n'aurez que des joies. Ce n'est pas ce que j'ai eu, ni ce que j'ai voulu avoir. Vous aurez peut-être au contraire de grandes épreuves, mais je vous enverrai des lumières qui vous les feront apprécier et aimer. Vous serez obligées de dire comme moi: 'Seigneur, vous nous comblez de joie par tout ce que vous faites'.»

 

« Je ne me fais pas une fête de jouir, ce n'est pas cela qui m'attire. Je ne puis pas penser beaucoup au bonheur qui m'attend au ciel. Une seule attente fait battre mon coeur; c'est l'amour que je recevrai et celui que je pourrai donner. Je pense à tout le bien que je voudrais faire après ma mort: faire baptiser les petits enfants, aider les prêtres, les missionnaires, toute l'Eglise!....»

 

« Ce soir j'entendais une musique dans le lointain et je pensais que bientôt j'entendrais des mélodies incomparables, mais ce sentiment de joie n'a été que passager » - DE 13-7 -

« Si j'avais été riche, il m'aurait été impossible de voir un pauvre ayant faim sans lui donner aussitôt de mes biens. Ainsi, à mesure que je gagne quelque trésor spirituel, [261v] sentant qu'au même instant des âmes sont en danger de tomber en enfer, je leur donne tout ce que je possède et je n'ai pas encore trouvé un moment pour me dire: maintenant, je vais travailler pour moi » - DE 14-7 - . « Toujours ce que le bon Dieu m'a donné m'a plu, même les choses qui me paraissent moins bonnes et moins belles que celles que les autres avaient.»

« Mon coeur est plein de la volonté du bon Dieu, aussi quand on verse quelque chose par dessus, cela ne pénètre point à l'intérieur. C'est un rien qui glisse facilement comme l'huile qui ne peut se mélanger avec l'eau. Je reste toujours au fond dans une paix profonde que rien ne peut troubler » - DE 14-7 - .

 

Elle se mit à répéter cette strophe de son cantique: « Rappelle-toi », avec un air et un accent célestes:

« Rappelle-toi que ta volonté sainte est mon repos, mon unique bonheur. Je m'abandonne et je m'endors sans crainte entre tes bras, ô mon divin Sauveur! Si tu t'endors aussi, lorsque l'orage gronde, je veux rester toujours en une paix profonde.

[262r] Mais pendant ton sommeil, Jésus! pour le réveil prépare-moi! » - PN 24,32 - .

 

Elle me dit en constatant l’extrême maigreur de ses membres:

« Oh! que j'éprouve de joie à me voir me détruire! » - DE 14-7 -

15 juillet

Vous mourrez peut être demain fête de Notre-Dame du Mont-Carmel, après la communion.

« Oh! cela ne ressemblerait pas à ma petite voie. J'en sortirais donc pour mourir! Mourir d'amour, après la communion! C'est trop beau pour moi; les petites âmes ne pourraient pas imiter cela....»

 

Elle me raconta le trait suivant, souvenir qui lui avait été une grâce:

« Soeur Marie de l'Eucharistie voulait allumer les cierges pour une procession; elle n'avait pas d'allumettes, mais voyant la petite lampe qui brûle devant les reliques, elle s'en approche. Hélas! elle la trouve à demi éteinte, il ne reste plus qu'une faible lueur sur la mèche carbonisée. Elle réussit cependant à allumer son [262v] cierge, et par ce cierge tous ceux de la communauté se trouvèrent allumés. C'est donc cette petite lampe à demi éteinte qui a produit ces belles flammes qui, à leur tour, peuvent en produire une infinité d'autres, embraser même le monde entier. Pourtant, ce serait toujours à la petite lampe qu'il faudrait attribuer la première cause de cet embrasement. Comment les belles flammes pourraient-elles se glorifier après cela d'avoir fait un incendie, puisqu'elles n'ont été allumées que par correspondance à la petite étincelle? Il en est de même pour la communion des Saints. Souvent, sans le savoir, les grâces et les lumières que nous recevons sont dues à une âme cachée, parce que le bon Dieu veut que les Saints se communiquent les uns aux autres la grâce par la prière, afin qu'au ciel ils s'aiment d'un grand amour, d'un amour bien plus grand encore que celui de la famille, même de la famille la plus idéale de la terre. Combien de fois ai-je pensé que je pouvais devoir toutes les grâces que j'ai reçues aux prières d'une âme qui m'aurait demandée au bon Dieu et que je ne connaîtrai qu'au ciel. Oui, une toute petite étincelle [263r] pourra faire naître de grandes lumières dans toute l'Eglise, comme des docteurs et des martyrs qui seront sans doute bien au dessus de cette petite âme au ciel. Mais comment pourrait-on penser que leur gloire ne deviendra pas la sienne?.»

« Au ciel, on ne rencontrera pas de regards indifférents, parce que tous les élus reconnaîtront qu'ils se doivent entre eux les grâces qui leur ont mérité la couronne » - DE 14-7 - .

16 juillet

A propos de son désir réalisé d'avoir près d'elle sa soeur Céline (soeur Geneviève de Sainte Thérèse):

« J'avais fait le complet sacrifice de soeur Geneviève, mais je ne puis pas dire que je ne la désirais plus. Bien souvent, l’été, pendant l'heure du silence

 

TÉMOIN 1: Agnès de Jésus O.C.D.

 

avant matines, étant assise sur la terrasse, je me disais: 'Ah! si ma Céline était là près de moi! Mais non, ce serait un trop grand bonheur'. Et cela me semblait un rêve irréalisable. Ce n'était pourtant pas par nature que je désirais ce bonheur, c'était pour son âme, pour qu'elle suive ma petite voie. Et quand je l'ai vue entrée ici, et non seulement entrée, mais donnée à moi complètement pour l'instruire, quand j'ai vu que le bon Dieu dépassait ainsi mes désirs, j'ai compris quelle immensité d'amour il avait pour [263v] moi. Eh bien! ma petite mère, si un désir à peine exprimé est ainsi comblé, il est donc bien impossible que tous mes grands désirs dont je parle si souvent au bon Dieu ne soient pas complètement exaucés » - DE 16-7 - .

17 juillet

« Je sens que je vais entrer dans le repos. Mais je sens surtout que ma mission va commencer: ma mission de faire aimer le bon Dieu, comme je l'aime, de donner ma petite voie aux âmes. Si le bon Dieu exauce mes désirs, mon ciel se passera sur la terre jusqu'à la fin du monde. Oui, je veux passer mon ciel à faire du bien sur la terre. Ce n'est pas impossible, puisqu'au sein même de la vision béatifique, les anges veillent sur nous. Je ne pourrai jouir de mon repos, tant qu'il y aura des âmes à sauver, mais lorsque l'ange aura dit: 'Le temps n'est plus!' ( *Ap. 10, 6), alors je me reposerai, je pourrai jouir, parce que le nombre des élus sera complet et que tous seront entrés dans la joie et dans le repos. Mon coeur tressaille à cette pensée... » - DE 17-7 -

Je lui dis un autre jour: Quelle voie voulez-vous enseigner aux âmes?

« Ma mère, c'est la voie de l'enfance [264r] spirituelle, c'est le chemin de la confiance et du total abandon. Je veux leur enseigner les petits moyens qui m'ont si parfaitement réussi, leur dire qu'il n'y a qu'une seule chose à faire ici-bas: jeter à Jésus les fleurs des petits sacrifices, le prendre par des caresses, c'est comme cela que je l'ai pris, et c'est pour cela que je serai si bien reçue » - DE 17-7 - .

19 juillet

« J'avais bien envie tantôt de demander à soeur Marie du Sacré Coeur (sa soeur Marie), qui revenait du parloir à monsieur l'aumônier, ce qu'il avait dit de mon état après sa visite. Je pensais en moi-même: cela va peut-être me faire du bien, me consoler de le savoir. Mais en réfléchissant, je me suis dit: non, c'est de la curiosité, je ne veux rien faire pour le savoir. Puisque le bon Dieu ne permet pas qu'elle me le dise d’elle-même, c'est signe qu'il ne veut pas que je le sache. Et j'ai évité de ramener la conversation sur ce sujet, de peur que soeur Marie du Sacré Coeur ne me le dise comme forcément; je n'aurais pas été heureuse.» - DE 19-7 -

20 juillet

Qu'auriez-vous fait si l'une de nous (ses 3 soeurs) avait été malade à votre place? Seriez-vous venue à l'infirmerie pendant les récréations?

« J'aurais été tout droit à la récréation [264v] sans demander aucune nouvelle, mais j'aurais fait cela bien simplement pour que personne ne s'aperçoive de mon sacrifice. Si j'étais venue à l'infirmerie, je l'aurais fait pour faire plaisir, jamais pour me satisfaire. Tout cela pour accomplir mon devoir, pour vous attirer des grâces que la recherche de moi-même ne vous aurait certainement pas attirées. Et moi même, j'aurais retiré de mon abnégation une grande force, Si quelquefois, par faiblesse, j'avais fait le contraire de ce que je voulais, je ne me serais pas découragée, j'aurais tâché de réparer mes manquements en me privant davantage encore sans que cela paraisse.»

« Le bon Dieu se fait représenter par qui il veut, mais cela n'a pas d'importance. Avec vous, il y aurait eu un côté humain, j'aime mieux qu'il n'y ait que du divin. Oui, je le dis du fond du coeur, je suis heureuse de mourir entre les bras de notre mère, parce qu'elle représente le bon Dieu.»

(Elle avait beaucoup souffert de cette mère prieure) - DE 20-7 - .

 

Nous voulions profiter de ses derniers jours et la questionnions sur tout:

« On me harcèle de questions, cela [265r] me fait penser à Jeanne d'Arc devant son tribunal. Il me semble que je réponds avec la même sincérité » - DE 20-7 - .

21 juillet

« Je n'ai jamais fait comme Pilate qui refusa d'entendre la vérité (cf. In. 18, 38). J'ai toujours dit au bon Dieu: 0 mon Dieu, je veux bien vous entendre, je vous en supplie, répondez-moi lorsque je vous dis humblement: Qu'est-ce que la vérité? Faites que je voie les choses telles qu'elles sont, que rien ne m'éblouisse.»

Nous lui disions qu'elle était bien heureuse d'avoir un chemin d'amour et de confiance à montrer aux âmes. Elle répondit:

« Qu'est-ce que cela me fait que ce soit moi ou un autre qui donne cette voie aux âmes. Pourvu qu'elle soit montrée, qu'importe l'instrument? » - DE 21-7 - .

22 juillet

« Je n'ai jamais donné au bon Dieu que de l'amour, il me rendra de l'amour » - DE 22-7 - .

23 juillet

Je lui disais que j'appréhendais de la voir souffrir davantage encore. Elle me dit:

[265v] «Nous qui courons dans la voie de l'amour, je trouve que nous ne

 

TÉMOIN 1: Agnès de Jésus O.C.D.

 

devons pas penser à ce qui peut nous arriver de douloureux dans l'avenir, car alors c’est manquer de confiance et c'est comme se mêler de créer.»

« In te Domine speravi (*Ps. 70, 1)! Ah! au moment de nos grandes peines, que j'étais heureuse de dire ce verset au choeur!» - DE 23-7 - .

 

On lui avait envoyé de beaux fruits, mais elle n'en pouvait manger. Elle les prit les uns après les autres comme pour les offrir à quelqu'un et me dit:

« La Sainte Famille a été bien servie! Saint Joseph et le petit Jésus ont eu chacun une pêche et deux prunes. La Sainte Vierge a eu sa part aussi. Quand on me donne du lait avec un peu de rhum, je l'offre à Saint Joseph; je me dis: 'Oh! que cela va faire de bien au pauvre Saint Joseph!'. Au réfectoire, je voyais toujours à qui il fallait donner: le doux, c'était pour le petit Jésus, le fort pour Saint Joseph, la Sainte Vierge n'était pas oubliée non plus... Mais quand je manquais de quelque chose j'étais bien plus contente, parce que je le donnais vraiment à la Sainte Famille » - DE 24-7 - .

[266r] 25 juillet

Je lui disais que je finissais par désirer sa mort, pour ne plus la voir tant souffrir.

« Il ne faut pas dire cela, ma petite mère, car, souffrir, c'est justement ce qui me plaît de la vie!.»

 

Son oncle monsieur Guérin lui avait envoyé du raisin. Elle en mangea et dit:

« Qu'il est bon ce raisin-là! Mais je n'aime pas ce qui me vient de ma famille... Autrefois, quand on m'apportait de sa part des bouquets de fleurs pour mon petit Jésus, je ne voulais jamais les prendre sans m'être bien assurée que notre mère l'avait dit.»

 

Où donc est le divin Voleur maintenant? On n'en parle plus. Elle répondit en mettant la main sur son coeur:

« Il est là! Il est dans mon coeur....»

 

Je lui disais que la mort était bien triste en apparence et que j'aurais bien de la peine de la voir morte. Elle me répondit d'une voix attendrie:

« La Sainte Vierge a bien tenu son Jésus mort sur ses genoux, défiguré, sanglant! C'était autre chose que ce que vous verrez! Ah! je ne sais pas comment elle a fait!... Je suppose qu'on me rapporte à vous en cet état, que [266v] deviendriez-vous?... Responde mihi?... » (Office du Vendredi-Saint).

 

Je lui demandais certains conseils à propos des directions spirituelles.

« Je pense qu'il faut bien prendre garde à ne pas se rechercher, car on aurait le coeur blessé ensuite et l'on pourrait dire avec vérité: 'Les gardes m'ont enlevé mon manteau, ils m'ont blessée... Ce n'est qu'après les avoir dépassés un peu que j'ai trouvé mon Bien-Aimé'. Je pense que, si l'âme avait humblement demandé aux gardes où était son Bien-Aimé, ceux-ci lui auraient indiqué où il se trouvait, mais pour avoir voulu se faire admirer, elle est tombée dans le trouble, elle a perdu la simplicité du coeur » - 25-7 - .

 

A propos d'une novice qui voulait lui cacher ses sentiments:

« La vertu brille naturellement; aussitôt qu'elle n'est plus là, je le vois » - 26-7 - .

27 juillet

La communauté était à faire la lessive.

« Vers une heure, je me suis dit: Elles sont bien fatiguées à la lessive! Et j'ai prié le bon Dieu pour qu'il vous soulage toutes, pour que l'ouvrage se fasse dans la paix, dans la charité. Quand je me suis [267r] vue si malade, j'ai éprouvé de la joie d'avoir à souffrir comme vous.»

 

Le soir elle me rappela la parole de Saint Jean de la Croix:

« Rompez la toile de cette douce rencontre » - *Vive Flamme str1 v6 - . J'ai toujours appliqué cette parole à la mort d'amour que je désire faire. L'amour n'usera pas la toile de ma vie, il la rompra tout à coup. Avec quels désirs et quelle consolation je me suis répété dès le commencement de ma vie religieuse ces autres paroles de Saint Jean de la Croix: « Il est de la plus haute importance que l'âme s'exerce beaucoup à l'amour, afin que, se consommant rapidement, elle ne s'arrête guère ici-bas, mais arrive promptement à voir son Dieu face à face.» - *VF s.1 v6 -

« Je ne me réjouis de la mort que parce qu'elle est l'expression de la volonté du bon Dieu sur moi.»

« Je n'ai jamais voulu demander au bon Dieu de mourir jeune, je suis donc sûre qu'il n'accomplit en ce moment que sa volonté.»

 

Elle étouffait et je lui manifestais ma compassion et ma tristesse:

« N'ayez pas de peine, allez! Si j'é[267v]touffe, le bon Dieu me donnera la force. Je l'aime! Il ne m'abandonnera jamais » - DE 27.7 - .

29 juillet

Une soeur lui avait rapporté cette réflexion faite en récréation: « Je ne sais pas pourquoi on parle de soeur Thérèse de l’Enfant Jésus comme d'une sainte. Elle a pratiqué la vertu, c'est vrai, mais ce n’était pas une vertu acquise par les humiliations et les souffrances.» Elle me dit:

« Et moi qui ai tant souffert dès ma plus tendre enfance! Ah! que cela me fait de bien de voir l'opinion des créatures au moment de la mort.»

 

On avait cru lui faire plaisir en lui apportant un objet, et c'est le contraire qui était arrivé. Elle craignit d'avoir

 

TÉMOIN 1: Agnès de Jésus O.C.D.

 

contristé la soeur et lui demanda pardon avec larmes.

« Oh! je vous demande bien pardon, j'ai agi par nature. Priez pour moi!.»

Et un peu plus tard:

« Oh! que je suis heureuse de me sentir imparfaite et d'avoir tant besoin de la miséricorde du bon Dieu au moment de la mort.»

 

Nous lui exprimions la crainte qu'elle ne meure pendant la nuit. Elle répondit: [268r] «Je ne mourrai pas la nuit, croyez-le; j'ai eu le désir de ne pas mourir la nuit.»

D'une voix douce, elle dit:

« Je vais enfin mourir! Depuis trois jours, c'est vrai que je souffre beaucoup; ce soir je suis comme en purgatoire.»

« Bien souvent, quand je le puis, je répète mon offrande à l'Amour.»

« Ce qui fait notre humiliation au moment où nous la subissons, fait ensuite notre gloire même dès cette vie.»

« Je n'ai point de capacité pour jouir, j'ai toujours remarqué cela; mais j'en ai une très grande pour souffrir » - DE 29.7 - .

30 juillet

« Toujours mon corps m'a gênée, je ne me trouvais pas à l'aise dedans... Toute petite, j'en avais honte.»

« Je n'aurais pas voulu ramasser une paille pour éviter le purgatoire. Tout ce que j'ai fait, je l'ai fait pour faire plaisir au bon Dieu, pour lui sauver des âmes.»

[268v] Les mouches la tourmentaient beaucoup, mais elle ne voulait pas les tuer:

« Je n'ai qu'elles d'ennemies, et comme le bon Dieu a recommandé de pardonner à ses ennemis, je suis contente de trouver cette occasion de le faire. C'est pour cela que je leur fais toujours grâce.»

C'est bien dur de souffrir autant, n'est-ce pas?

« Non, je puis encore dire au bon Dieu que je l'aime, cela suffit.»

 

Montrant un verre qui contenait un remède très mauvais, tout en ayant l’aspect d'une délicieuse liqueur, elle me dit:

« Ce verre-là, c'est l'image de ma vie. Hier, une soeur me disait: 'J'espère que vous buvez de la bonne liqueur!'. Et c'est ce que je bois de plus amer! Eh bien, ma mère, voilà ce qui a paru aux yeux des créatures. Il leur a toujours semblé que je buvais d'exquises liqueurs, et c'était de l'amertume! Je dis de l'amertume, mais non! car ma vie n'a pas été amère parce que j'ai su faire ma joie et ma douceur de toutes les amertumes.»

« Voulez-vous me préparer à [269r] recevoir l'Extrême-Onction? Priez bien le bon Dieu pour que je la reçoive aussi bien qu'on peut la recevoir.»

« Notre père supérieur m'a dit: 'Vous allez être comme un petit enfant qui vient de recevoir le baptême'. Puis, il ne m'a parlé que d'amour. Oh! que j'étais touchée!.»

 

Après l'Extrême-Onction, elle me montrait ses mains avec respect. Les autres jours, elle nous laissait prendre les petites peaux qui se détachaient de ses lèvres desséchées par la fièvre, mais ce jour-là elle voulut les avaler. Après l'Extrême-Onction, elle reçut le Saint Viatique. A peine avait-elle terminé son action de grâces que plusieurs soeurs vinrent la regarder et lui parler. Elle me dit:

« Comme j'ai été dérangée pendant mon action de grâces! Mais j'ai pensé que lorsque Notre Seigneur se retirait dans la solitude, le peuple l'y suivait et il ne le renvoyait pas. J'ai voulu l'imiter en recevant bien les soeurs » - DE 30.7 - .

 

On avait descendu sa paillasse à l’avance pour l'exposer après l'avoir ensevelie, car sa mort semblait imminente. Elle l’aperçût dans l'infirmerie proche de la sienne, lorsqu'on ouvrit la porte, et s'écria avec joie:

[269v] « Ah! voilà notre paillasse! Elle va se trouver toute prête pour mettre mon cadavre!.» - DE 30.7 -

« Ma mère, après ma mort, si vous voulez témoigner ma reconnaissance au docteur de Cornière qui m'a soignée, vous lui peindrez une image avec ces paroles: 'Ce que vous avez fait au plus petit des miens, c'est à moi que vous l'avez fait' » - DE 30.7 -

31 juillet

« J'ai trouvé le bonheur et la joie sur la terre, mais uniquement dans la souffrance, car j'ai beaucoup souffert ici-bas. Il faudra le faire savoir aux âmes... Depuis ma première communion, depuis que j'avais demandé à Jésus de changer pour moi en amertume toutes les consolations de la terre, j'avais un perpétuel désir de souffrir. Je ne pensais pas cependant à en faire ma joie. C'est une grâce qui ne m'a été accordée que plus tard. Jusque là c'était comme une étincelle cachée sous la cendre et comme les fleurs d'un arbre qui doivent devenir des fruits en leur temps. [270r] Mais voyant toujours tomber les fleurs, c'est-à-dire en me laissant aller aux larmes quand je souffrais, je me disais avec étonnement et tristesse: Ce ne sera donc jamais que des désirs! » - DE 30.7 -

1 août

Elle me parla de la grande grâce que lui avait apportée autrefois une image de Notre Seigneur sur la croix et dont elle parle aussi dans sa vie. Elle me répéta ce qu'elle s'était dit alors:

« Oh! je ne veux pas laisser perdre ce sang précieux! Je passerai ma vie à le recueillir pour les âmes.»

A propos du manuscrit de sa vie:

« Après ma mort, il ne faudra parler à personne de mon manuscrit avant qu'il soit publié, il ne faudra en parler qu'à notre mère. Si vous faites autrement, le démon vous tendra plus d'un piège pour

 

TÉMOIN 1: Agnès de Jésus O.C.D.

 

 

gâter l'oeuvre du bon Dieu.... une oeuvre bien importante. - DE 1.8 -

On ne pourra pas dire de moi : « Elle se meurt de ne point mourir. » - *TH d’Avila Poésie – Glose - Pour ma nature, oui, le ciel! mais la grâce en mon âme a pris beaucoup d'empire sur la nature et maintenant je ne puis que répéter au bon Dieu:

Longtemps encore je veux bien vivre, [270v] Seigneur, si c'est là ton désir.

Dans le ciel, je voudrais te suivre, si cela te faisait plaisir.

L'amour, ce feu de la Patrie, ne cesse de me consumer.

Que me fait la mort ou la vie, mon seul bonheur, c'est de t'aimer! » - PN 45.7 - .

 

« Tout passe en ce monde mortel, même la petite Thérèse... mais elle reviendra!.»

« J'éprouve une joie bien vive, non seulement lorsqu'on me trouve imparfaite, mais surtout de m'y sentir moi-même. Cela surpasse tous les compliments qui m'ennuient » - DE 2.8 - .

3 août

Comment avez-vous fait pour en arriver à cette paix inaltérable qui est votre partage?

« Je me suis oubliée et j'ai tâché de ne me rechercher en rien.»

« Mes petites soeurs, priez pour les pauvres malades à la mort. Si vous saviez ce qui se passe! Comme il faudrait peu de chose pour perdre patience! Il faut [271r] être charitable pour n'importe lesquelles....»

 

A nous ses trois soeurs:

« Faites bien attention à la régularité. Après un parloir, ne vous arrêtez pas pour parler entre vous; car alors, c'est comme chez soi, on ne se prive de rien.»

« Oh! que mon épaule est meurtrie; si vous saviez!.»

- On va y mettre de la ouate.

- « Non! il ne faut pas m'ôter ma petite croix » - DE 3.8 - .

4 août

Sur un mot que nous lui disions:

« Oh! non, je ne me crois pas une grande sainte! Je me crois une toute petite sainte; mais je pense que le bon Dieu s'est plu à mettre en moi des choses qui font du bien à moi et aux autres.»

 

On lui avait apporté une gerbe d'épis, elle en détacha un des plus beaux et me dit:

«Ma Mère, cet épi est l'image de mon âme; le bon Dieu m'a chargée de grâces pour moi et pour bien d'autres...

Puis craignant d'avoir eu une pensée d'orgueil, [271v] elle ajouta:

« Oh! que je voudrais être humiliée et maltraitée pour voir si j'ai vraiment l'humilité du coeur!... Pourtant quand j'étais humiliée autrefois, j'étais bien heureuse... Oui, il me semble que je suis humble. Le bon Dieu me montre la vérité; je sens si bien que tout vient de lui!.»

« Oh! comme je sens que je me découragerais si je n'avais pas la foi, ou plutôt si je n'aimais pas le bon Dieu!.»

« Je me suis endormie une seconde pendant l'oraison. J'ai rêvé qu'on manquait de soldats pour une guerre contre les prussiens. Vous avez dit: 'Il faut envoyer soeur Thérèse de l’Enfant Jésus'. J'ai répondu que j'y consentais, que j'aurais bien préféré que ce fût pour une guerre sainte. Enfin je suis partie tout de même. 0 ma mère ajouta-t-elle avec animation -, quel bonheur j'aurais eu, par exemple, au temps des croisades, à combattre contre les hérétiques. Allez! Je n'aurais pas eu peur d'attraper une balle, je n'aurais pas eu peur du feu! Est-ce possible que je meure dans un lit? » - DE 4.8 -

[272r] 5 août

On avait plaint les carmélites de porter de gros habits pendant les chaleurs: « Ah!... au ciel! au ciel! le bon Dieu nous rendra cela, d'avoir porté pour son amour de gros habits sur la terre.»

 

Soeur Marie du Sacré Coeur lui dit que les anges viendraient à sa mort pour accompagner Notre Seigneur, qu'elle les verrait resplendissants de lumière et de beauté.

« Toutes ces images ne me font aucun bien, je ne puis me nourrir que de la vérité. C'est pour cela que je n'ai jamais désiré de visions. On ne peut voir sur la terre le ciel, les anges tels qu'ils sont; j'aime mieux attendre après ma mort.»

 

Nous avions placé près de son lit un tableau de la Sainte Face qu'elle aimait beaucoup, pour fêter le lendemain, 6 août, la Transfiguration. Elle me dit:

« Que Notre Seigneur a bien fait de baisser les yeux pour nous donner son portrait! car, puisque les yeux sont le miroir de l'âme, si nous avions deviné son âme, nous en serions mortes de joie. Oh! que cette Sainte Face m'a fait de bien dans ma vie! Pendant que je [272v] composais mon cantique: 'Vivre d'amour', elle m'a aidée à le faire avec une grande facilité. J'ai écrit de mémoire pendant les trois quarts d'heure de silence du soir les 15 couplets que j'avais composés dans la journée. Ce jour là, en allant au réfectoire après l'examen, je venais de composer la strophe: 'Vivre d'amour, c'est essuyer ta Face, c'est implorer des pécheurs le pardon'.

Je la lui ai répétée, en passant, avec beaucoup d'amour. En la regardant, j'ai pleuré d'amour.»

(On passe devant ce tableau de la Sainte Face pour se rendre du choeur au réfectoire).

« Je répète comme *Job (7, 4): 'Le matin j'espère ne pas arriver au soir, et le soir j'espère ne plus revoir le matin'.»

 

TÉMOIN 1: Agnès de Jésus O.C.D.

 

« Ces paroles d'Isaïe: 'Qui a cru à votre parole *.. etc. Il est sans éclat, sans beauté... etc. (Is. 53, 1-2)' ont fait tout le fond de ma dévotion à la Sainte Face, ou, pour mieux dire, le fond de toute ma piété. Moi aussi, je désirais être sans éclat, sans beauté, seule à fouler le vin dans le pressoir, inconnue de toute créature » - DE 5.8 - [273r] A propos d'une confidence que je lui faisais, elle me dit:

« Une mère prieure devrait toujours laisser croire qu'elle est sans aucune peine. Cela fait tant de bien et donne tant de force de ne point dire ses peines inutilement. Par exemple, il faut éviter de s'exprimer ainsi: 'Vous avez des ennuis et des difficultés, moi j'en ai bien aussi avec telle soeur, etc..»

6 août

Elle avait espéré mourir dans la nuit et n'avait pas cessé de regarder la Sainte Face. Elle me dit le matin:

« J'ai attendu Jésus toute la nuit! J'ai repoussé bien des tentations... Ah! j'ai fait bien des actes de foi... Je puis bien dire: 'J'ai regardé à ma droite et j'ai considéré, et il n'y a personne qui me connaisse (Ps. 141, 5)...' qui connaisse le moment de ma mort....»

Elle regarda ensuite la statue de la Sainte Vierge et chanta doucement:

« Quand viendra-t-il, ma tendre Mère, quand viendra-t-il ce beau jour

où de l'exil de la terre je volerai dans l'éternel séjour? » - *Soupir de l’exilé in Chants à Marie, Paris, 1879 -

 

A propos des offices des morts que nos Constitutions [273v] prescrivent pour chacune des soeurs décédées dans les différents monastères de l'Ordre, mais dont on l'avait dispensée à cause de sa maladie, elle dit:

« Je ne puis m'appuyer sur rien, sur aucune de mes oeuvres pour avoir confiance. Ainsi j'aurais si bien voulu pouvoir me dire: je suis quitte de tous mes offices des morts. Mais cette pauvreté a été pour moi un vraie lumière, une vraie grâce. J'ai pensé que je n'avais jamais pu dans ma vie acquitter une seule de mes dettes envers le bon Dieu, mais que c'était pour moi comme une véritable richesse et une force si je le voulais. Alors j'ai fait cette prière: 0 mon Dieu, je vous en supplie, acquittez la dette que j'ai contractée envers les âmes du purgatoire, mais faites-le en Dieu, pour que cela soit infiniment mieux que si j'avais dit mes offices des morts. Je me suis souvenue avec une grande douceur de ces paroles du cantique de saint Jean de la Croix: 'Acquittez toutes dettes! ' - *VF str.2 v6 - . J'avais toujours appliqué cela à l'amour. Je sens que cette grâce ne peut se rendre! on éprouve une si grande paix d'être absolument pauvre, de ne compter que sur le bon Dieu » - DE 6.8 -

 

A propos de certaines choses qu'on lui confiait [274i-] et qu'elle déplorait, elle dit:

« Oh! qu'il y a peu de parfaites religieuses qui ne font rien n'importe comment et à peu près, se disant: Je ne suis pas tenue à cela! Il n'y a pas grand mal à parler ici, à se contenter là... Qu'elles sont rares celles qui font tout le mieux possible! Et ce sont pourtant les plus heureuses, car cela fait tant de bien à l'âme de garder le silence, cela empêche tant de manquements à la charité, tant de peines de toutes sortes. Je parle surtout de silence, parce que c'est à ce point qu'on manque le plus » - DE 6.8 - .

 

A propos de l'Office récité en choeur: « Que j'étais fière quand j'étais semainière à l'Office! Que je disais les oraisons tout haut au milieu du choeur! parce que je pensais que le prêtre disait les mêmes oraisons à la messe et que j'avais comme lui le droit de parler tout haut devant le Saint Sacrement, de donner les bénédictions, les absolutions, de dire l'Evangile quand j'étais première chantre. Je puis dire que l'Office a été à la fois mon bonheur et mon martyre, parce que j'avais un si grand désir de bien le réciter et de ne pas y faire de fautes! J'excuse les soeurs qui oublient ou qui se trompent, je me suis [274v] vue quelquefois au moment de dire quelque chose et après l'avoir bien marqué, bien prévu, le laisser passer sans ouvrir la bouche par une distraction tout à fait involontaire. Je ne crois pas cependant

qu'il soit possible de désirer plus que moi réciter parfaitement l'Office divin et bien y assister au choeur...

 

Dans une circonstance où la mère prieure lui avait demandé une explication sur une façon d'agir de l'infirmière (la première infirmière, religieuse ancienne) qui aurait pu avoir de graves inconvénients pour son état, elle me dit:

« J'ai raconté à notre mère toute la vérité, mais en parlant, il me vint à la pensée une expression plus charitable que celle dont j'allais me servir et qui n'était pas mal cependant, j'ai suivi mon inspiration et le bon Dieu m'a récompensée par une grande paix intérieure.»

 

Je lui demandais le soir ce qu'elle entendait par « rester petit enfant devant Dieu.» Elle me répondit:

« C'est reconnaître son néant, attendre tout du bon Dieu, comme un petit enfant attend tout de son père; c'est ne [275r] s'inquiéter de rien, ne point gagner de fortune. Même chez les pauvres, on donne à l'enfant ce qui lui est nécessaire, mais aussitôt qu'il grandit, son père ne veut plus le nourrir et lui dit: Travaille maintenant, tu peux te suffire à toi-même. C'est pour ne pas entendre cela que je n'ai pas voulu grandir, me sentant incapable de gagner ma vie, la vie éternelle du ciel! Je suis donc restée toujours petite, n'ayant d'autre occupation que celle de cueillir des fleurs, les fleurs de l'amour et du sacrifice et de les offrir au bon Dieu pour son plaisir.

 

TÉMOIN 1: Agnès de Jésus O.C.D.

 

Etre petit, c'est encore ne point s’attribuer à soi-même les vertus qu'on pratique, se croyant capable de quelque chose, mais reconnaître que le bon Dieu pose ce trésor de la vertu dans la main de son petit enfant, pour qu'il s'en serve quand il en a besoin; mais c'est toujours le trésor du bon Dieu. Enfin, c'est ne point se décourager de ses fautes, car les enfants tombent souvent, mais ils sont trop petits pour se faire beaucoup de mal » - DE 6.8 - .

7 août

« Oh! que le bon Dieu est peu aimé sur la terre! même des prêtres et des religieux!... Non, le bon Dieu n'est pas beaucoup aimé!....»

«Ma mère, si j'étais infidèle, si je [275v] commettais seulement la plus petite infidélité, je sens que je le paierais par des troubles épouvantables et je ne pourrais plus accepter la mort. Aussi, je ne cesse de dire au bon Dieu: 0 mon Dieu, je vous en supplie, préservez-moi du malheur d'être infidèle!.»

- De quelle infidélité voulez-vous parler?

- « D'une pensée d'orgueil entretenue volontairement. Si je me disais, par exemple: J'ai acquis telle vertu, je suis certaine de pouvoir la pratiquer. Car alors, ce serait s'appuyer sur ses propres forces, et quand on en est là, on risque de tomber dans l'abîme. Mais j'aurai le droit, sans offenser le bon Dieu, de faire de petites sottises jusqu'à ma mort, si je suis humble, Voyez les petits enfants, ils ne cessent de casser, de déchirer, de tomber, tout en aimant beaucoup, beaucoup leurs parents. Oh! quand je tombe ainsi en enfant, cela me fait toucher du doigt mon néant et ma faiblesse et je me dis: Qu'est-ce que je deviendrais, qu’est-ce que je ferais si je m'appuyais sur mes propres forces! Je comprends très bien que saint Pierre soit tombé (cf. *Mt. 26, 69-75). Ce pauvre saint Pierre! Il s'appuyait sur lui-même au lieu de s'appuyer sur la force du bon Dieu. J'en con[276r]clus que si je disais: 'O mon Dieu, je vous aime trop, vous le savez, pour m'arrêter à une seule pensée contre la foi', mes tentations deviendraient plus violentes et j'y succomberais certainement. Je ne doute pas que si saint Pierre avait dit humblement à Jésus: 'Accordez-moi, je vous en prie, la force de vous suivre jusqu'à la mort'. Cette force ne lui eût été donnée sur le champ. Je suis certaine encore que Notre Seigneur n'en disait pas davantage à ses apôtres par ses instructions et sa présence sensible qu'il ne nous dit à nous-mêmes par les bonnes inspirations de sa grâce. Il aurait bien pu dire à saint Pierre: 'Demande- moi la force d'accomplir ce que tu veux'. Mais non, parce qu'il voulait lui montrer sa faiblesse et que, devant gouverner toute l'Eglise qui est remplie de pécheurs, il fallait qu'il expérimentât par lui-même ce que peut l'homme sans l'aide de Dieu. Avant la chute, Notre Seigneur lui dit: 'Quand tu seras revenu à toi, confirme tes frères', (*Lc. 22, 32) c'est-à-dire, montre-leur la faiblesse des forces humaines par ce que tu as expérimenté toi-même ». - DE 7.8 -

8 août

Je lui disais que je ferais valoir ses vertus plus tard. [276v] Elle me répondit:

« C'est le bon Dieu tout seul qu'il faut faire valoir, car il n'y a rien à faire valoir dans mon petit néant.»

 

Elle regardait le ciel et soeur Marie du Sacré Coeur lui dit: Comme vous regardez le ciel avec amour! Elle me dit plus tard ce qu'elle avait pensé:

« Ah! elle croit que je regarde le firmament en pensant au vrai ciel! mais non, c'est tout simplement parce que j'admire le ciel matériel, l'autre m'est de plus en plus fermé!... Puis aussitôt je me suit dit avec une grande douceur: Oh! mais si, c'est bien par amour que je regarde le ciel, oui, c'est par amour pour le bon Dieu, puisque tout ce que je fais: les mouvements, les regards... c'est par amour.»

 

« J'ai pensé aujourd'hui à ma vie passée, à l'acte de courage que j'avais fait autrefois à Noël... et la louange adressée à Judith m'est revenue à la mémoire: 'Vous avez agi avec un courage viril et votre coeur s'est fortifié' ( - *. Jdt. 15, 11 d'après la Vulgate - ). Bien des âmes disent: Mais je n'ai pas là force d'accomplir tel sacrifice! Qu'elles fassent donc des efforts! Le bon Dieu ne refuse jamais la première grâce qui donne le courage d'agir; après cela le coeur [277r] se fortifie et l’on va de victoire en victoire » - DE 8.8 -

9 août

Je disais d'elle: Il est abattu notre guerrier? Elle répondit:

« Je ne suis pas un guerrier qui a combattu avec des armes terrestres, mais avec 'le glaive de l'esprit qui est la parole de Dieu' (Ep. 6, 17). Aussi la maladie n'a pu m'abattre, et, pas plus tard qu'hier soir, je me suis servie de mon glaive avec une novice... Je l'ai dit: je mourrai les armes à la main!.»

 

On lui disait qu'elle était une sainte: « Non, je ne suis pas une sainte, je n'ai jamais fait les actions des Saints'. Je suis une toute petite âme que le bon Dieu a comblée de grâces. Ce que je dis, c'est la vérité, vous le verrez au ciel » - DE 9.8 -

10 août

Nous disions que les âmes arrivées comme elle à l'amour parfait pouvaient voir sans danger leur beauté surnaturelle. Elle reprit:

« Quelle beauté? Je ne vois pas du tout ma beauté. Je ne vois que les grâces que j'ai reçues de Dieu.»

[277v] On lui montrait une photographie de Jeanne d'Arc dans sa prison:

« Les Saints m'encouragent moi aussi, dans ma prison. Ils me disent: Tant que

 

TÉMOIN 1: Agnès de Jésus O.C.D.

 

tu es dans les fers, tu ne peux remplir ta mission; mais plus tard, après ta mort, ce sera le temps de tes conquêtes.»

« Je pense aux paroles de saint Ignace d'Antioche: Il faut, moi aussi, que par la souffrance je sois broyée pour devenir le froment de Dieu. »

 

Je lui parlais du ciel, de Notre Seigneur, de la Sainte Vierge, qui y sont en corps et en âme. Elle poussa un profond soupir:

« Ah!....»

Vous me dites assez par cette exclamation combien vous souffrez intérieurement!

« Oui!... Faut-il tant aimer le bon Dieu et la Sainte Vierge et avoir ces pensées-là!... Mais je ne m'y arrête pas.» - DE 10.8 -

« Je ne voudrais jamais demander au bon Dieu de souffrances plus grandes. S'il les augmente, je les supporterai avec joie, parce qu'elles me viendront de lui. Mais si j'en demandais, ce seraient mes souf-[278r]frances à moi, il faudrait que je les supporte seule et je n'ai jamais rien pu faire toute seule », - DE 10.8 -

En parlant de la Sainte Vierge:

« Ah! vraiment, elle est moins heureuse que nous, puisqu'elle n'a pas de Sainte Vierge à aimer! » - DE 11.8 -

Je prie souvent les Saints sans être exaucée; mais plus ils semblent sourds à ma voix, plus je les aime » - DE 11.8 -

12 août

« Depuis l'épi(voir 4aout), j'ai des sentiments bien bas de moi-même. Mais qu'elle est grande la nouvelle grâce que j'ai reçue, ce matin, au moment où le prêtre a commencé le 'Confiteor' avant de me donner la sainte communion! Je voyais là le bon Jésus tout près de se donner à moi et j'entendais cette confession si nécessaire: je confesse à Dieu, à 1a Bienheureuse Vierge Marie, à tous les Saints, que j'ai beaucoup péché'. Oh! oui, me disais-je, on fait bien de demander pardon pour moi en ce moment à Dieu, à tous les Saints. Que cette humiliation est nécessaire! Je me sentais, comme le publicain, une grande pécheresse. Je trouvais le bon Dieu si miséricordieux! Je trouvais cela si [278v] touchant de s'adresser à toute la cour céleste pour obtenir par son intercession le pardon de Dieu. Ah! j'ai bien manqué de pleurer et quand la sainte hostie a été sur mes lèvres, j'étais bien émue...

Que c'est extraordinaire d'avoir éprouvé cela au 'Confiteor'! Je crois que c'est à cause de ma disposition présente; je me sens si misérable! Ma confiance n'est pas diminuée, au contraire, et le mot misérable n'est pas juste, car je suis riche de tous les trésors divins; mais c'est justement pour cela que je m’humilie davantage. Lorsque je pense à toutes les grâces que le bon Dieu m'a faites, je me retiens pour ne pas verser des larmes de reconnaissance, continuellement.

Je crois que celles que j'ai versées ce matin étaient des larmes de contrition parfaite. Ah! comme il est bien impossible de se donner soi-même de tels sentiments! C'est le Saint Esprit qui les donne, lui qui souffle où il veut (cf. Jn. 3, 8) » - DE 12.8 -

 

Nous lui parlions des résistances qu'elle avait faites autrefois, lorsque nous la conjurions de se ménager, de ne point se lever à l'heure de la communauté, de ne pas aller à l'office du soir. Elle nous dit:

« Vous ne me compreniez pas [279r] quand j'insistais, mais c'était parce que je sentais bien qu'on essayait d'influencer notre mère. Je voulais dire toute la vérité à notre mère afin qu'elle décidât d'elle-même. Je vous assure que si d’elle-même elle m'avait demandé de ne pas aller à la messe, à la communion, à l'office, j'aurais obéi avec une grande docilité.» - DE 12.8 -

13 août

Je lui parlais des lumières intérieures que l’on a quelquefois sur le ciel. Elle me dit:

« Pour moi, je n'ai que des lumières pour voir mon petit néant, cela me fait plus de bien que des lumières sur la foi » - DE 13.8 - .

14 août

Journée très pénible pour le corps et pour le coeur. Je lui dis le soir: Vous avez eu bien des peines aujourd'hui?

« Oui! mais puisque je les aime! J'aime tout ce que le bon Dieu me donne » - DE 14.8 -

15 août

Je lui rapportais les paroles de saint Jean de la Croix sur la mort des âmes « consommées dans la divine charité » - *VF str 1v.6. - Elle soupira et me dit:

« Il faudra dire que c'est au fond de mon âme, la joie et les transports... Mais cela n'encouragerait pas tant les âmes si l'on croyait [279v] que je n'ai pas beaucoup souffert.»

 

Elle souffrait énormément de l'oppression:

«je ne sais pas ce que je deviendrai», dit-elle.

- Est-ce que cela vous inquiète ce que vous deviendrez?

- « Oh! non....»

« Je demandais hier soir à la Sainte Vierge de finir de tousser pour que soeur Geneviève puisse dormir, mais j'ai ajouté: Si vous ne le faites pas, je vous aimerai encore plus.»

 

« Le bon Dieu me donne du courage en proportion de mes souffrances. Je sens que, pour le moment, je ne pourrais en supporter davantage, mais je n'ai pas peur, puisque, si elles augmen-

 

TÉMOIN 1: Agnès de Jésus O.C.D.

 

tent, il augmentera mon courage en même temps » - DE 15.8 -

16 août

... « Ne...plus... même pouvoir parler à vous! Oh! si l'on savait!...Si je n'aimais pas le bon Dieu! » - DE 16.8 -

 

On lui parlait des anges:

« Ils ne peuvent pas souffrir, ils ne sont pas aussi heureux que moi. Mais [280r] comme ils seraient étonnés de souffrir et de sentir ce que je sens. Oui, ils seraient bien étonnés, car je le suis moi-même » - DE 16.8 -

17 août

« Je sens bien que le bon Dieu veut que je souffre. Les remèdes qui devraient me faire du bien et qui soulagent les autres malades, me font du mal à moi.»

 

Je vais prier pour que la Sainte Vierge diminue votre oppression:

« Non, il faut les laisser faire là-haut » - DE 17.8 -

18 août

« Je souffre beaucoup, mais est-ce que je souffre bien? Voilà ce qui est important!.»

Elle me dit pendant la récréation:

« Ma mère, lisez-moi, je vous prie, la lettre que vous avez reçue pour moi. Je me suis privée de vous la demander pendant l'oraison, pour me préparer à ma communion de demain et parce que ce n'est pas permis.»

 

Voyant que je prenais le crayon pour écrire cela:

« Mon mérite va être perdu, peut-être, puisque je vous l'ai dit et que vous l'écrivez.»

[280v] Vous voulez donc acquérir des mérites?

« Oui, mais pas pour moi... pour les pauvres pécheurs, pour les besoins de toute l'Eglise.»

 

Je lui disais qu'elle était bien patiente. Elle reprit:

« Je n'ai pas encore eu une minute de patience! Ce n'est pas la mienne!... On se trompe toujours!.»

 

Je lui disais: Et si vous reveniez à la santé?...

« Si c'était la volonté du bon Dieu, je serais bien heureuse de lui offrir ce sacrifice-là. Mais je vous assure que ce ne serait pas peu de chose, car, aller si loin et en revenir! Ecoutez!... » - DE 18.8 -

19 août

Elle faillit se trouver mal, par suite de la faiblesse, en entendant psalmodier, même à voix basse, le Miserere avant la communion.

« Je vais peut-être perdre mes idées - dit-elle -. Oh! si l'on savait ce que j'éprouve! Cette nuit, n'en pouvant plus, j'ai demandé à la Sainte Vierge de me prendre la tête dans ses mains, pour que je puisse la supporter.»

On lui mit le crucifix dans les mains. Elle [281r] le baisa avec tendresse. Ce crucifix avait la tête penchée. Elle dit en le contemplant:

« Il est mort, lui! J'aime mieux qu'on le représente mort, parce que je pense qu'il ne souffre plus.»

 

Elle demanda un remède et des soins qui lui coûtaient beaucoup à prendre: « Je les demande - dit-elle - par fidélité.»

Elle veillait encore sur les novices et dit à l'une d'elles:

« Il ne faut pas s'asseoir ainsi de travers sur les chaises. C'est écrit.»

« Je ne souffre qu'un instant. C'est parce qu’on pense au passé et à l'avenir qu'on se décourage et qu'on se désespère » - DE 19.8 - .

20 août

On lui parlait des ennuis que donnait aux infirmières une pauvre soeur atteinte de neurasthénie. Elle dit avec élan: « Que j'aurais été heureuse d'être infirmière pour soigner cette soeur! La grâce aurait parlé plus haut que la nature. Oui, j'aurais eu du goût pour tout cela... Et j'y aurais mis tant d'amour!

Oh! comme il me semble que j'aurais rendu cette soeur heureuse! Avec la pensée surtout de la parole [218v] de Notre Seigneur: « J'étais malade et vous m'avez soulagé » (cf. Mt. 25, 36).

 

Elle ne pouvait plus boire le lait qui lui causait une extrême répugnance. Je lui dis: Boiriez-vous bien cette tasse pour me sauver la vie?

« Oh! oui! - me répondit-elle

- Eh bien! regardez! et je ne le prendrais pas pour l'amour du bon Dieu?»

Et elle but la tasse d'un trait.

 

« Lorsque je souffre beaucoup, je suis contente que ce soit moi, je suis contente que ce ne soit pas une de vous.»

 

Elle me parla de la lettre d'un prêtre qui disait que la Sainte Vierge ne connaissait pas les souffrances physiques.

« Ma mère, en regardant la Sainte Vierge ce soir, j'ai compris que ce n'était pas vrai, j'ai compris qu'elle avait souffert non seulement de l'âme, mais aussi du corps. Elle a souffert beaucoup dans les voyages du froid, de la chaleur, de la fatigue... Elle a jeûné bien des fois... Oui, elle sait ce que c'est que de souffrir!.»

« Que ce sera délicieux de connaître au ciel tout ce qui s'est passé dans la [282r] Sainte Famille! Quand le petit Jésus grandit, peut-être disait-il à sa mère qu'il voyait jeûner: 'Moi, je voudrais bien jeûner aussi!'. Et la Sainte Vierge répondait: 'Non, mon petit Jésus, tu es trop petit encore, tu n'as pas la force'.

 

TÉMOIN 1: Agnès de Jésus O.C.D.

 

Ou bien peut-être n'osait-elle pas l'en empêcher. Et le bon saint Joseph! Oh! que je l'aime! Lui ne pouvait pas jeûner à cause de ses travaux... Je le vois raboter... puis s'essuyer le front de temps en temps... Oh! qu'il me fait pitié! Comme il me semble que leur vie était simple! Les femmes du pays venaient parler à la Sainte Vierge familièrement; quelque fois elles lui demandaient de leur confier son petit Jésus pour aller jouer avec leurs enfants. Et le petit Jésus regardait la Sainte Vierge, pour savoir s'il devait y aller... Ce qui me fait du bien, quand je pense à la Sainte Famille, c'est de m'imaginer une vie tout ordinaire. Pas tout ce qu'on nous raconte, tout ce qu'on suppose! Par exemple que l’Enfant Jésus après avoir pétri des oiseaux de terre soufflait dessus et leur donnait la vie. Non! le petit Jésus ne faisait pas de miracles inutiles comme ça! Alors pourquoi n'ont-ils pas été transportés en Egypte par un miracle qui eût été si utile et qui eût semblé [282v] si facile au bon Dieu! En un clin d'oeil, ils auraient été rendus là! Mais non, tout dans leur vie s'est fait comme dans la nôtre. Et combien de peines, de déceptions! Combien de fois a-t-on fait des reproches au bon saint Joseph! Combien de fois a-t-on refusé de payer son travail! Oh! comme on serait étonné si on savait tout ce qu'ils ont souffert! » - DE 20.8 -

 

« J'ai éprouvé du plaisir à penser qu'on priait pour moi; alors j'ai dit au bon Dieu que je voulais que ce soit appliqué aux pécheurs.»

- Vous ne voulez donc pas ce soit pour votre soulagement?

-«Non!» - DE 22.8 -

Du 21 (oublié)

Je la regardais à genoux, le coeur bien triste.

«Vous êtes triste, ma mère, pourquoi?.»

- Parce que vous souffrez tant!

- « Oui, mais quelle paix aussi! quelle paix! » - DE 21.8 -

 

On vous a trouvée imparfaite en telle occasion où vous n'avez pas été comprise. Avec satisfaction:

« Oh! bien, tant mieux! » - DE 22.8 -

22 août

[283r] « 0 ma mère, qu'est-ce que je deviendrais si le bon Dieu ne me donnait pas la force? Il n'y a plus que les mains! (de libres). On ne sait pas ce que c'est que de souffrir comme cela! Non! Il faut le sentir » - DE 22.8 -

23 août

« Je n'avais pas encore passé une aussi mauvaise nuit. Oh! qu'il faut que le bon Dieu soit bon pour que je puisse supporter tout ce que je souffre! Jamais je n'aurais cru pouvoir souffrir autant.»

- Vous avez chanté: « Tout ce qu'il m’a donné, Jésus peut le reprendre » - PN54 - . Il vous prend au mot.

  • « Oui, je ne m'en repens pas!.»

 

« Le bon Dieu ne me fait pas pressentir une mort prochaine, mais des souffrances beaucoup plus grandes. Mais je ne me tourmente pas, je ne veux penser qu'au moment présent.»

A son infirmière:

« Priez bien la Sainte Vierge pour moi, car si vous étiez malade, je la prierais beaucoup pour vous. Quand c'est pour soi, on n'ose pas....»

Elle avait offert ses souffrances pour un jeune séminariste tenté. Il l'avait appris et écrivit une lettre des plus humbles et des plus touchantes.

[283v] « Oh! que cette lettre m'a apporté de consolation! - dit-elle -. J'ai vu que mes petites souffrances portaient des fruits. Avez-vous remarqué les sentiments d'humilité qu'elle exprime? Et que cela me fait de bien de voir comment en si peu de temps on peut avoir tant d'amour et de reconnaissance pour une âme qui vous a fait du bien, que vous ne connaissiez pas jusque là! Qu'est-ce que ce sera donc au ciel, quand les âmes connaîtront celles qui les auront sauvées! » - DE 23.8 - .

Elle me parla encore de la Sainte Vierge, me disant que tout ce qu'elle avait entendu prêcher sur elle ne l'avait point touchée.

« Que les prêtres nous montrent donc des vertus praticables! C'est bien de parler de ses prérogatives, mais il faut surtout qu'on puisse l'imiter. Elle aime mieux l'imitation que l'admiration. Quelque beau que soit un sermon sur la Sainte Vierge, si l'on est obligé tout le temps de faire: Ah!... Ah!... on en a assez!

Que j'aime à lui chanter:

«L'étroit chemin du ciel, tu l'as rendu facile en pratiquant toujours les plus humbles vertus » - DE 23.8 -

24 août

[284r] Je lui demandais si elle était découragée:

« Non! mais pourtant, tout est pour le pire. A chaque respiration, je souffre violemment. Non, tout n'est pas pour le pire, tout est pour le mieux! » - DE 24.8 - .

25 août

Je lui disais mon désir de connaître la date de sa mort. Elle me répondit:

« Ah! moi, je ne le désire pas! Dans quelle paix je suis!.»

Une soeur entrait tous les soirs dans l'infirmerie et se mettant au pied de son lit la regardait en riant pendant assez longtemps. Soeur Thérèse de l’Enfant Jésus lui rendait ses sourires. Mais je sen-

 

TÉMOIN 1: Agnès de Jésus O.C.D.

 

tais que cette visite indiscrète devait beaucoup la fatiguer. Sur ma demande, elle répondit:

« Je pense que Notre Seigneur sur la croix a bien été regardé ainsi au milieu de ses souffrances, puisqu'il est dit dans l'Evangile qu'on le regardait en branlant la tête. Cette pensée m'aide à lui offrir ce sacrifice de bon coeur. Mais oui, c'est très pénible d'être regardée en riant quand on souffre.»

Elle resta plusieurs jours comme muette de douleur et dans une agitation, une angoisse inexprimables. [284v] De temps en temps, elle nous conjurait de prier et de faire prier pour elle:

« Oh! comme il faut prier pour les agonisants! Si l'on savait! Je crois que le démon a demandé au bon Dieu la permission de me tenter par une extrême souffrance, pour que j'arrive à manquer de patience et de foi!.»

Elle gémissait, mais si doucement!

« Oh! comme je me plains! Pourtant je ne voudrais pas moins souffrir!.»

« Je suis prête à tout Il faut s'abandonner! Mes petites soeurs, je voudrais que vous vous réjouissiez » - DE 25.8 -

26 août

On lui avait laissé toute la nuit le cierge bénit allumé.

« C'est à cause du cierge bénit que je n'ai pas passé une trop mauvaise nuit.» « 0 ma petite mère, comme il faut que le bon Dieu aide quand on souffre tant ».

« Comme c'est étrange d'avoir [285r] peur de mourir! » - DE 26.8 -

 

Elle souffrait continuellement de la soif. Soeur Marie du Sacré-Coeur lui dit: Voulez-vous de l'eau glacée? Et cette réponse lui échappa:

« Oh! j'en ai une envie!.»

 

Soeur Marie du Sacré-Coeur reprit: Mais notre mère vous a obligée de demander tout ce qui vous est nécessaire. Faites-le par obéissance. Elle répondit:

« Je demande, en effet, tout ce dont j'ai besoin....»

- Vous ne demandez que le nécessaire, jamais ce qui peut vous soulager? - « Non!... Le nécessaire seulement. Ainsi quand je n'ai pas de raisin, je n'en demande pas.»

Quelque temps après avoir bu, elle regardait son verre d'eau glacée. « Buvez encore un peu.» lui dit-on.

« Non, je n'ai pas la langue assez desséchée » - DE 27.8 - .

28 août

Elle me dit en me désignant par la fenêtre un endroit sombre du jardin:

« Tenez, voyez-vous là bas, à côté des marronniers, ce trou noir où l'on ne distingue plus rien... C'est dans un trou comme cela [285v] que je suis pour l'âme et pour le corps... Ah! oui, quelles ténèbres! Mais j'y suis dans la paix.»

« Ma bonne Sainte Vierge, voilà ce qui me donne envie de m'en aller! C'est que je fatigue beaucoup l'infirmière et je sens que je fais de la peine à mes petites soeurs en étant aussi malade. Oui... je voudrais m'en aller! » - DE 28.8 -

29 août

Je lui disais: C'est bien dur de souffrir sans aucune consolation intérieure. Elle me répondit:

« Oui, mais c'est une souffrance sans inquiétude que la mienne. Je suis contente de souffrir, puisque le bon Dieu le veut » - DE 29.8 -

30 août

Je lui disais: Seriez-vous contente si l'on vous annonçait que vous mourrez dans quelques jours? Aimeriez-vous mieux cela que d'être avertie que vous souffrirez de plus en plus pendant des mois et même des années?

« Oh! non, je ne serais pas du tout plus contente. Ce qui me contente uniquement c'est la volonté du bon Dieu » - DE 30.8 -

Du 16 juillet (oublié)

« Si le bon Dieu me disait: Si tu meurs maintenant, tu auras une très grande gloire. Si tu meurs à 80 ans, ta gloire sera bien moins grande, mais cela me fera beaucoup plus de plaisir. Oh! alors, je n'hésiterais pas à répondre: Mon Dieu, je veux mourir à 80 ans, car je ne cherche pas ma gloire, mais seulement votre plaisir.»

« Les grands saints ont travaillé pour la gloire du bon Dieu, mais moi qui ne suis qu'une toute petite âme, je travaille pour son unique plaisir, et je serais heureuse de supporter les plus grandes souffrances quand ce ne serait que pour le faire sourire même une seule fois! » - DE 16.7 -

31 août

« Que j'ai besoin, de voir les merveilles du ciel! Rien ne me touche sur la terre.»

« Ah! c'est incroyable, comme toutes mes espérances se sont réalisées. Quand je lisais saint Jean de la Croix, je suppliais le bon Dieu d'opérer en moi ce qu'il dit, c'est-à-dire la même chose que si je vivais très vieille; enfin de me consommer rapidement par l'amour, et [286v] je suis exaucée! » - *VF str1 v6 - .

2 septembre

« J'ai surtout offert mon épreuve intérieure pour un membre allié de notre famille qui n'a pas la foi » "'.

« Oh! oui, je désire le ciel!...Déchi-

 

TÉMOIN 1: Agnès de Jésus O.C.D.

 

rez la toile de cette douce rencontre, - *VF st1 v6 - ô mon Dieu! » - DE 2.9 -

4 septembre

On lui servait un peu de viande. Elle dit:» Je suis bien contente que la viande aussi me dégoûte, parce qu'au moins je n'y trouve pas de plaisir » - DE 4.9 - .

5 septembre

Je lui disais qu'elle avait moins souffert pendant que j'étais restée près d'elle.

« Oh! tout autant!... beaucoup, beaucoup souffert! mais c'est à la Sainte Vierge que je me suis plainte » - DE 5.9 -

9 septembre

« Ah! je sais ce que c'est que la souffrance!... » - DE 9.9 -

[287r] 11 septembre

« J'ai peur d'avoir eu peur de la mort! Mais je n'ai pas peur d'après la mort... C'est seulement de me dire: Qu'est-ce que c'est que cette séparation mystérieuse de l'âme et du corps? C'est la première fois que j'ai éprouvé cela, mais je me suis aussitôt abandonnée au bon Dieu.»

« Donnez-moi, je vous prie, mon crucifix, afin que je le baise après l'acte de contrition pour gagner l'indulgence plénière en faveur des âmes du purgatoire. Je ne leur donne plus que cela! Donnez-moi maintenant de l'eau bénite, approchez-moi les reliques de la vénérable mère Anne de Jésus et de Théophane Vénard, pour que je les baise.»

« Dois-je avoir peur du démon? Il me semble que non, parce que je fais tout par obéissance » - DE 11.9 -

13 septembre

On lui apporta des violettes.

« Ah!... le parfum des violettes! » - DE 13.9 - .

Puis elle me fit un signe pour savoir si elle pouvait le respirer sans immortification.

14 septembre

On lui apporta une rose. Elle l'effeuilla sur son crucifix avec beaucoup de piété et d'amour, prenant chaque pétale pour essuyer ses plaies.

« Au mois de septembre - dit-elle - la 'petite Thérèse' effeuille encore à Jésus 'la rose printanière' »:

«  En effeuillant pour toi la rose printanière je voudrais essuyer tes pleurs! » - PN 34 -

 

Et comme les pétales glissaient de son lit sur le plancher de l'infirmerie, elle dit:

« Ramassez bien ces pétales, mes petites soeurs, ils vous serviront à faire des plaisirs plus tard, n'en perdez aucun... .»

 

«Ah! maintenant, j'en ai l'espoir, mon exil sera court! » - PN 17 -

 

Le médecin lui avait dit qu'elle n'aurait pas d'agonie, et comme elle souffrait de plus en plus, elle dit:

«On m'avait dit pourtant que je n'aurais pas d'agonie!... Mais après tout je veux bien en avoir une.»

- Si l'on vous faisait choisir ou d'en avoir ou de ne pas en avoir?

- « Je ne choisirais rien! » - DE 14.9 -

15 septembre

Je lui disais: Quand vous serez au ciel, vos gran-[288r]des souffrances d'aujourd'hui vous sembleront peu de chose. Elle répondit:

« Oh! même sur la terre, je trouve que c'est bien peu... » - DE 15.9 - .

20 septembre

Le médecin avait loué sa patience héroïque.

« Comment peut-il dire que je suis patiente! Mais c'est mentir! Je ne cesse de gémir, je soupire, je crie tout le temps: 0 mon Dieu! ô mon Dieu! Je n'en puis plus! Ayez pitié! Ayez pitié de moi! » - DE 20.9 -

22 septembre

Je lui disais: Ma pauvre petite! Comme vous souffrez et apparemment les saints vous délaissent bien. Vous les appelez et ils ne viennent pas vous chercher.

« Oh! je les aime bien tout de même! Mais ils veulent voir jusqu'où je vais pousser ma confiance... » - DE 22.9 -

24 septembre

Pour l'anniversaire de sa prise de voile, j'avais fait dire la messe pour elle. Elle me remercia, mais comme je la voyais tant souffrir, je lui dis avec tristesse: Ah! vous voyez, vous n'êtes pas plus soulagée! Elle me répondit:

« C'est donc pour mon soulagement [288v] que vous avez obtenu de faire dire la messe?

- C'est pour votre bien...

- Mon bien - reprit-elle - c'est sans doute de souffrir!....»

« Je ne parlerai plus bientôt que le langage des anges.»

 

Avez-vous l'intuition de votre mort prochaine?

« Ah! ma mère! des intuitions! Si vous saviez dans quelle pauvreté je suis! Je ne sais rien que ce que vous savez... Je ne devine rien que par ce que je vois et je sens. Mais mon âme malgré ses ténèbres est dans une paix étonnante!.»

 

Vous irez au ciel parmi les séraphins. « Ah! mais, si j'y vais, je ne les imiterai pas. 'Tous se couvrent de leurs ailes' (*cf. Is. 6, 2) en présence du Sei-

 

TÉMOIN 1: Agnès de Jésus O.C.D.

 

gneur. Moi, je me garderai bien de me couvrir de mes ailes... » - DE 24.9 - .

25 septembre

Je lui avais rapporté ce qui avait été dit en récréation sur la responsabilité de ceux qui ont charge d'âmes et qui ont vécu longtemps. Elle me dit:

« Pour les petits, ils seront jugés avec une extrême douceur (* Sg. 6, 7: d'après la Vulgate)... Et, on peut [289r] bien rester petit, même dans les charges les plus redoutables, même en vivant très longtemps. Si j'étais morte à 80 ans, que j'aurais été dans plusieurs monastères, chargée de responsabilités, je serais morte, je le sens bien, aussi petite qu'aujourd'hui. Et il est écrit qu’à la fin, le Seigneur se lèvera pour sauver tous les doux et les humbles de la terre' (Ps. 75, 10). Il ne dit pas juger mais sauver.»

 

Elle m'avait dit un de ces derniers jours de grandes souffrances:

« 0 ma mère, qu'est-ce que c'est que d'écrire de belles choses sur la souffrance! Ce n'est rien, rien! Il faut y être pour savoir!....»

J'avais gardé de cette parole une impression pénible quand ce jour-là, paraissant se souvenir de ce qu'elle m'avait dit, elle me regarda d'une façon toute particulière et prononça ces paroles:

« Je sens bien maintenant que ce que j'ai dit et écrit est vrai sur tout... C'est vrai que je voulais beaucoup souffrir pour le bon Dieu et c'est vrai que je le désire encore.»

On lui disait: Ah! c'est affreux ce que vous souffrez!

« Non, ce n'est pas affreux. Une petite victime d'amour ne peut pas trouver affreux ce que son Epoux lui envoie... » - DE 25.9 -

[289v] 28 septembre

« L'air de la terre me manque! Quand est-ce que le bon Dieu me donnera l'air du ciel!... » - DE 28.9 -

29 septembre

Veille de sa mort. Dès le matin elle paraissait à l'agonie. Elle avait un râle très pénible et ne pouvait pas respirer. A midi, elle dit à la mère prieure:

« Ma mère, est-ce l'agonie? Comment vais-je faire pour mourir? jamais je ne vais savoir mourir!....»

Je lui lus en français l'office de saint Michel archange et les prières des agonisants. Lorsqu'il fut question des démons, elle eut un geste enfantin comme pour les menacer et s'écria en souriant:

« Oh!!!.»d'un ton qui voulait dire: Je n'en ai pas peur!

Après la visite du docteur, elle dit à notre mère:

« Est-ce aujourd'hui, ma mère?.»

La mère prieure répondit que oui et nous ajoutâmes: Le bon Dieu est bien joyeux aujourd'hui! Elle s'écria:

[290r] « Moi aussi!.»

« Si je mourrais tout de suite, quel bonheur!.»

Dans l'après-midi:

« Je n'en puis plus! Ah! qu'on prie pour moi! Si vous saviez!....»

Après matines, elle joignit les mains, et d'une voix douce et plaintive:

« Oui, mon Dieu - s'écria-t-elle oui, mon Dieu, je veux bien tout!!!.»

Elle demanda qu'on la laissât seule la nuit, mais la mère prieure ne voulut pas y consentir. Soeur Marie du Sacré Coeur et soeur Geneviève se partagèrent cette consolation - DE 29.9 -

30 septembre

Jour de sa précieuse mort! (jeudi).

Le matin, je la gardai pendant la messe. Elle ne me disait pas un mot. Elle était épuisée, haletante. Ses souffrances, je le devinais, étaient inexprimables. Un moment, elle joignit les mains et regardant la Sainte Vierge placée en face de son lit:

« Oh! je l'ai priée avec une ferveur! Mais, c'est l'agonie toute pure, sans aucun mélange de consolation....»

[290v] Toute la journée, sans un instant de répit, elle demeura, on peut le dire, dans les tourments. Elle paraissait à bout de forces et cependant, à notre grande surprise, elle pouvait se remuer, s'asseoir dans son lit.

« Voyez, ma mère - disait-elle-, ce que j'ai de force aujourd'hui! Non! Je ne vais pas mourir! J'en ai encore pour des mois. Je ne crois plus à la mort pour moi! Je ne crois plus qu'à la souffrance!... Et demain ce sera encore pire!... Eh bien! tant mieux! 0 mon Dieu!... Je l'aime le bon Dieu! 0 ma bonne Sainte Vierge, venez à mon secours!

Si c'est ça l'agonie, qu'est-ce que c'est que la mort?!!...

0 ma mère, je vous assure que le calice est plein jusqu'au bord!...

Oui, mon Dieu! tout ce que vous voudrez, mais ayez pitié de moi!

Mes petites soeurs! mes petites soeurs! Priez pour moi!...

Mon Dieu! Mon Dieu! vous qui êtes si bon!!! Oh! oui, vous êtes bon! Je le sais...

Vers 3 heures, elle mit les bras en croix. [291r] La mère prieure posa sur ses genoux une image de Notre Dame du Mont Carmel. Elle la regarda un instant.

« 0 ma mère, présentez-moi bien vite à la Sainte Vierge! Préparez-moi à bien mourir.»

La mère prieure lui répondit qu'ayant toujours compris et pratiqué l'humilité, sa préparation était faite. Elle réfléchit un instant et prononça humblement ces paroles:

 

TÉMOIN 1: Agnès de Jésus O.C.D.

 

« Oui, il me semble que je n'ai jamais cherché que la vérité. Oui, j'ai compris l'humilité du coeur.»

Elle répéta encore:

« Tout ce que j'ai écrit sur mes désirs de la souffrance, oh! c'est bien vrai!.»

Et fièrement:

« Je ne me repens pas de m'être livrée à l'Amour!.»

A partir de ce moment, il semblait que ce n'était plus elle qui souffrait. Plusieurs fois en la regardant, je pensai aux martyrs livrés aux bourreaux, mais animés d'une force divine qui éclatait à tous les yeux.

Elle répéta avec force:

« Oh! non, je ne me repens pas de m'être livrée à l'Amour, au contraire!....»

Un peu plus tard, elle dit:

[291v] « Je n'aurais jamais cru qu'il fût possible de tant souffrir! Jamais! Jamais! Je ne puis m'expliquer cela que par les désirs ardents que j'ai eus de sauver des âmes.»

Vers 5 heures, j'étais seule près d'elle. Son visage changea tout à coup, je compris que l'agonie commençait. Notre mère revint près d'elle. Lorsque la communauté entra dans l'infirmerie, elle accueillit toutes les soeurs avec un doux sourire. Elle tenait son crucifix et le regardait constamment.

Pendant plus de deux heures, un râle terrible déchira sa poitrine. Son visage était congestionné, ses mains violacées, elle avait les pieds glacés et tremblait de tous ses membres. Une sueur abondante perlait en gouttes énormes sur son front et ruisselait sur son visage. Elle était dans une oppression toujours croissante et jetait parfois, pour respirer, de petits cris involontaires.

Elle semblait avoir la bouche si desséchée que soeur Geneviève de Sainte Thérèse (sa soeur Céline) pensant la soulager lui mit sur les lèvres un petit morceau de glace. Personne n'oubliera l'inexprimable regard et le sourire céleste qu'elle lui fit à ce moment, comme [292r] pour la consoler et lui dire un suprême adieu.

A 6 heures, lorsque l'Angelus sonna, elle leva les yeux vers la statue de la Sainte Vierge! Oh! qu'il était beau encore ce regard!

A 7 heures et quelques minutes, la mère prieure croyant son état stationnaire congédia la communauté. Et la pauvre petite victime soupira:

« Ma mère! N'est-ce pas encore l'agonie! Ne vais-je pas mourir?....»

Oui, mon enfant, répondit notre mère. C'est l'agonie, mais le bon Dieu veut peut-être la prolonger de quelques heures... Elle reprit avec courage:

« Eh bien!... Allons! Allons!... Oh! je ne voudrais pas moins longtemps souffrir....»

Et fixant les yeux sur son crucifix:

« Oh!... je l'aime!... Mon... Dieu! je... vous... aime!!....»

Après avoir prononcé ces paroles, elle tomba doucement en arrière, la tête penchée à droite. La mère prieure rappela en hâte la communauté et toutes furent témoins de son extase. Son visage avait repris le teint de lys qu'elle avait en pleine santé, ses yeux étaient fixés en haut brillants de paix et de joie. Soeur Marie de l'Eucharistie s'approcha avec un flambeau pour voir de plus près [292v] ce sublime regard. A la lumière de ce flambeau, il ne parut aucun mouvement de ses paupières. Cette extase dura à peu près l'espace d'un « Credo.» Aussitôt terminée, la Servante de Dieu rendit le dernier soupir.

Après sa mort, elle conserva un doux sourire. Elle était d'une beauté ravissante. Elle tenait si fort son crucifix qu'il fallut l'arracher de ses mains.

Ses membres restèrent souples jusqu'à son inhumation, le lundi 4 octobre 1897.

Signatum: SOEUR AGNÈS DE JÉSUS r.c.i. - 30.9 -

 

[Réponse à la vingt-cinquième demande]:

Elle a été inhumée dans le cimetière de la ville, dans la concession du Carmel. Jusqu'à ce jour, son corps est resté dans ce même tombeau.

 

[Réponse à la vingt-sixième demande]:

Je sais, parce qu’on me l'a [293r] dit et par les lettres que je reçois, qu'il y a chaque jour du monde à son tombeau et que ce concours s'augmente de jour en jour. Evidemment, je ne l'ai pas constaté par moi-même puisque je reste dans la clôture, mais ces faits sont publics.

 

[Réponse à la vingt-septième demande]:

Depuis la mort de la Servante de Dieu, presque tous les sujets reçus sont entrés ici à cause d'elle. La première venue dans ces conditions est mère Marie Ange de l’Enfant Jésus. Elle prit la Servante de Dieu pour modèle et marcha avec la plus grande ferveur dans sa voie d'enfance spirituelle. Toute dévouée à sa Cause, elle réussit, étant prieure, à la soumettre à la Sainte Eglise. Elle offrit sa vie pour son heureux succès, et après s'être montrée, pendant sa carrière religieuse de sept ans et demi, la digne émule de soeur Thérèse de l’Enfant Jésus, elle mourut à 28 ans, dans des sentiments admirables de confiance et d'amour de Dieu. Les autres sujets qui nous sont venus, ont tous pris le même idéal de perfection, s’efforçant uniquement de suivre la voie de la Servante de Dieu. Beaucoup de sujets se sont aussi présentés à notre monastère, à cause de la Ser-[293v]vante de Dieu et n'ont pu y être admis; plusieurs d'entre eux, adressés par nous à d'autres Carmels, y ont bien réussi. Par la correspondance, j'ai aussi constaté l'influence de soeur Thérèse de l’Enfant Jésus sur les âmes, pour les décider à entrer dans la vie religieuse. Ce n'est pas seulement de la région que nous sont venus les sujets envoyés par soeur Thérèse. Mère Marie Ange était bretonne. Une autre nous est venue de Provence. Une autre des Pyrénées. Deux autres encore de Bretagne, une de la Vendée. Parmi celles qui ont désiré leur admission, j'en puis citer de Constantinople, d'Irlande, du Portugal, d'Italie. Mais là ne s'est

 

TÉMOIN 1: Agnès de Jésus O.C.D.

 

pas arrêtée son influence: tous les genres d'âmes y ont part. Il y en a qui la considèrent comme leur ange gardien et qui ont des preuves sensibles de son assistance continuelle, pour lesquels ses écrits sont le code de perfection qui sert à leur vie spirituelle, qui s'efforcent de suivre « sa voie.» J'ai remarqué cette influence aussi bien sur des mères de famille que sur des religieuses. Où elle m'a paru le plus admirable, c'est sur les prêtres. Je [294r] ne compte plus le nombre de ceux que la lecture de l'«Histoire d'une âme» a fait passer de la tiédeur à la ferveur, de la ferveur à la vie parfaite, et même quelquefois du péché à l'état de grâce.

 

[Comment le savez-vous?]:

Par les lettres qu'on m'adresse constamment. J’ai aussi reçu souvent au parloir des prêtres dont la ferveur s'était rallumée ou accrue au contact de soeur Thérèse, et ayant tant de confiance au rayonnement qu'avaient dû avoir ses vertus dans le monastère, qu'ils semblaient croire que la ferveur la plus grande dût régner ici. Des multitudes de laïques écrivent pour exprimer les mêmes sentiments et demander des prières avec la même confiance. En 1898, notre révérende mère prieure (Marie de Gonzague) fit imprimer le manuscrit de l'« Histoire d'une âme », avec l'approbation de monseigneur l'évêque de Bayeux. D'abord, on envoya ce livre aux Carmels seulement, pour remplacer la notice circulaire que nous avons coutume d'envoyer à la mort de nos soeurs. Mais ce fut comme une étincelle: les Carmels prêtèrent ce livre, et de tous côtés affluèrent les demandes. Au début, [294v] je n'étais [pas] prieure, mais mère Marie de Gonzague m'avait chargée de l'expédition des livres, et le moins que j'avais chaque jour, c'était cinq commandes. A partir de janvier 1909, monseigneur de Teil, vice-postulateur, nous ayant conseillé de tenir un compte exact, jour par jour, des lettres reçues, des demandes de prières, de livres, d'images, de souvenirs, etc., la révérende mère Marie Ange, alors prieure, tint exactement ce livre de compte qui fut continué jusqu'à ce jour. Aujourd'hui, la moyenne quotidienne des lettres est montée à 50, provenant des cinq parties du monde. Pour donner un simple aperçu de la comptabilité tenue pour les livres, images, souvenirs et correspondances relatifs à la Servante de Dieu, je dirai que depuis la publication de l'« Histoire d'une âme » jusqu'à ce jour, le total des exemplaires tirés de la Vie de soeur Thérèse s'élève à 62.815 pour la vie complète et 80.000 pour la vie abrégée. Le total des exemplaires vendus est de 45.715 pour l'édition complète et de 56.405 pour l'édition abrégée. Quant aux images et aux souvenirs, on nous en demande de plus en [295r] plus. En 12 mois, c'est-à-dire de juillet 1909 à juillet 1910, on nous a demandé 183.348 images et 36.612 souvenirs. Pendant ces douze mois, le chiffre total des lettres reçues, tant de France que de l'étranger, est de 9,741.

 

[S'est-on positivement appliqué à divulguer cette renommée, etc.?]:

Nous avons multiplié les éditions, les images, les souvenirs à mesure que les demandes nous y ont obligées. Le libraire a fait des annonces ordinaires de ces publications; mais on ne s'est livré à aucune propagande.

 

[Réponse à la vingt-huitième demande]:

Je sais par monsieur de Meulemeester, 120, rue Washington, Bruxelles, mort depuis, qu'un prêtre de Pologne dont j'ignore le nom, et qui avait dans son pays la réputation d'être en communication surnaturelle avec son ange gardien, avait répandue le bruit que la réputation de sainteté de la soeur Thérèse était sans fondement, que le livre de sa vie allait être mis à l'Index, si ce n'était déjà fait, et que l'autorité ecclésiastique avait fait enlever la [295v] croix de son tombeau. Monsieur de Meulemeester vint à Lisieux exprès pour vérifier ce dernier fait, fit photographier la croix qui est toujours sur le tombeau et répandit cette image en Pologne et partout, comme une réponse à cette rêverie.

 

[Réponse, encore, à la vingt-huitième demande]:

Lors de la première publication de l'« Histoire d'une âme » (1898), la plupart des Carmels reconnurent dans cette vie l'expression d'une vertu exceptionnelle. Deux ou trois Carmels, cependant, nous transmirent des observations que je [296r] puis résumer ainsi: « Cette religieuse si jeune n'aurait pas dû affirmer d'une manière aussi absolue ses vues sur la perfection. L'âge et l'expérience les auraient sans doute modifiées. La révérende mère prieure n'aurait pas dû lui permettre de les exprimer ainsi et encore moins n'aurait-elle pas dû les publier elle-même.» Je dois ajouter que depuis, les religieuses qui parlaient ainsi ont modifié complètement leur appréciation. Je le sais par les lettres qu'elles m'écrivent. Une autre prieure, morte depuis, disait qu'en parlant de ses grâces, soeur Thérèse s'exprimait peut-être avec simplicité, mais qu'on pouvait y voir aussi de l'orgueil.

 

[Session 20: - 3 septembre 1910, à 8h.301

[298r] [Réponse à la vingt-neuvième demande]:

1°. Dans le monastère même, je n'ai pas constaté de guérisons éclatantes, mais quelques faits pourtant merveilleux. D'abord, d'abondantes grâces de générosité et de ferveur ont été évidemment obtenues par nos religieuses, notamment pour l'intelligence et l'amour de la simplicité et de l'humilité. En second lieu, toutes nos religieuses, sauf peut-être une ou deux, ont constaté, par intermittence, en différents endroits du monastère, l'existence de parfums (comme d'encens, de roses, de violettes, etc.) naturellement inexplicables. Les religieuses qui ont éprouvé ces sensations, non seulement ne s'y attendaient pas, mais la plupart se montrait sceptique à cet égard; moi-même, au début, j'avais peine à y croire, et redoutant des illusions, je crus de mon devoir de prieure de paraître faire peu de cas de ce que

 

TÉMOIN 1: Agnès de Jésus O.C.D.

 

me rapportaient nos soeurs. Ces phéno[298v]mènes ont commencé aussitôt après la mort de soeur Thérèse, et ont continué depuis par intervalles. Ils ont été plus fréquents pendant ces deux dernières années.

 

[Avez-vous perçu vous-même de telles odeurs?]:

Oui, environ dix fois depuis la mort de la Servante de Dieu. Mais je préfère les grâces intérieures. Un fait étrange s'est passé cette année à la cuisine: Une soeur converse (soeur Jeanne-Marie de l’Enfant Jésus) a pour la Servante de Dieu une très grande dévotion. Elle l'invoque constamment et tout spécialement pour obtenir, au cours de ses travaux, la grâce d'accomplir, sans jamais se plaindre, tout ce qu'on demande d'elle, même par surcroît. Un jour qu'elle s'employait depuis longtemps déjà à un travail manuel qu'on lui avait commandé, et qu'elle se sentait très fatiguée, elle se disait en elle-même: « Que vais-je devenir si on me demande autre chose?.» A ce même moment, notre soeur cuisinière (soeur Marie Madeleine) l'appelle et lui demande de venir nettoyer et remplir ensuite la bouilloire de la cuisine. C'est un récipient qui contient [299r] 65 litres. Soeur Jeanne Marie invoque soeur Thérèse et sans se plaindre se met en devoir de faire ce qu’on lui dit. Les deux soeurs vident entièrement et essuient la bouilloire. Soeur Marie Madeleine se rend à la pompe, située dans un appartement voisin, et remplit une première cruche qui contient 16 litres. Soeur Jeanne-Marie transporte cette première cruche qu'elle verse dans la bouilloire et revient en chercher une seconde. Lorsqu'elle arrive pour verser cette seconde cruche, elle trouve la bouilloire remplie. Elle appela soeur Madeleine qui constata le fait.

2° Quant aux faveurs plus ou moins miraculeuses obtenues en dehors du monastère, elles sont devenues innombrables: grâces de progrès spirituels, de conversions, guérisons, apparitions, etc. etc. La correspondance quotidienne, qui me parvient de tous les points du globe, contient le récit de grâces très diverses; les unes moins importantes, les autres très prodigieuses. Sur le conseil de monseigneur de Teil, vice-postulateur, je conserve soigneusement tout ce qui est envoyé, et, sous le titre « Pluie de roses » (expression empruntée à la Servante de Dieu) j'ai publié, avec l'Imprimatur de monseigneur l'évêque de Bayeux, un recueil de 167 de ces faveurs, depuis l’année 1899 jusqu'au 25 février 1910. Cette nomenclature a été jointe à la dernière édition com-[299v] plète de l'« Histoire d'une âme » (Ed.1909). On nous demande de tous côtés des parcelles des vêtements et autres objets qui ont été à l'usage de soeur Thérèse, afin de s'en servir pour obtenir des guérisons, etc. On ne peut pas satisfaire à toutes ces demandes qui affluent par milliers. Il me serait absolument impossible de relater tous ces cas. Le plus simple serait d'annexer au Procès, et la « Pluie de roses » imprimée, et une copie manuscrite des principales relations de miracles reçues depuis la fin de l'impression.

 

[Les juges ordonnèrent d'adjoindre aux pièces du Procès le texte des relations imprimées intitulées « Pluie de roses », ainsi qu'une copie authentique des relations manuscrites envoyées à la prieure du Carmel, et surtout, pour le moins, de celles contenues dans les lettres qu’elle aura récemment reçues].

 

[Réponse à la trentième demande]:

Je ne vois rien à ajouter.

[Les demandes ayant été épuisées, on est arrivé à l'examen des Articles rédigés par le vice-postulateur de la Cause. A leur sujet, la rév. mère Agnès de Jésus, prieure et témoin, répondit qu'elle ne savait que ce qu’elle avait déjà déposé en réponse aux demandes qui lui avaient été faites].

 

[Session 21: - 5 septembre 1910, à 8h.30]

[301v - 302r] [Est ainsi terminé l’interrogatoire de ce témoin. Lecture des Actes est donnée. Le témoin n’y apporte aucune modification et signe comme suit]:

Signatum : Agnès de Jésus, témoin, j’ai ainsi déposé selon la vérité; je le ratifie et le confirme.