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27 Novembre 1893 - Autun

Ma Révérende et très honorée Mère,

Paix et très humble salut en Notre-Seigneur Jésus-Christ qui vient d'éprouver bien douloureu­sement nos cœurs, en rappelant à Lui notre bien-aimée Sœur Marie-Thérèse de Saint-Augustin, professe de notre Communauté, dans la soixante-seizième année de son âge, et la cinquante- deuxième de sa vie religieuse, qui nous laisse de bien grands exemples de vertu.

Bien que, dans son humilité, notre chère Sœur eût désiré n'avoir pas de circulaire, c'est un besoin pour nos cœurs de vous entretenir quelques instants des sujets d'édification qu'elle nous a donnés durant sa longue existence ; mais nous le ferons si brièvement que ce sera encore rendre hommage à son souvenir, tout empreint d'humilité et de fidélité aux anciennes traditions de l'Ordre.

Notre chère Sœur appartenait à une famille distinguée de notre ville. Elle naquit à Joigny (Yonne), le 16 juillet 1818. Par une providentielle coïncidence, celle qui plus tard devait porter dans le cloître le nom de Thérèse de Saint-Augustin et retracer les vertus de Madame Louise de France, porta aussi dans le monde le nom de Louise, et naquit le même jour qui donna à la France cette illustre et sainte princesse.

Petite-fille de Général et fille d'officier supérieur, elle fut élevée à la Légion d'honneur de Saint- Denis et y reçut l'éducation à la fois sérieuse et brillante qui convenait à sa riche nature. Puis, elle vint reprendre sa place au foyer paternel, auprès d'une mère tendrement aimée, d'un frère chéri et d'un père doué des plus nobles qualités dont la culture intellectuelle compléta la sienne.

Elle jouissait à plein cœur de cette vie de famille qui suffisait à son bonheur, quand l'épreuve vint s'abattre sur ce foyer béni : ce père si aimé fut atteint mortellement. Fortifié par les secours de notre sainte religion, plein de la résignation qu'inspire l'accomplissement de tous les devoirs, il soutint lui-même le courage des êtres chéris qu'il allait quitter, et jusqu'à l'heure dernière il parla avec effusion du but suprême où il faut tendre pour que l'affection survive, et qu'il nous soit donné d'entrevoir par delà les ombres de cette vie le lieu de l'éternelle réunion.

Le coup fut terrible pour la famille tout entière ; mais, pour notre chère Sœur, ce fut le moyen dont Dieu se servit pour l'attirer à Lui. Brisée dans ses plus chères affections, un profond désen­chantement s'empara de son âme, et elle comprit par une lumière intime qu'en ce monde il n'est point de bonheur stable, et que la loi du sacrifice et de la douleur pèse de tout son poids sur la pauvre humanité. Ame vaillante et généreuse, cette loi si dure devint son attrait : elle résolut non seulement de s'y soumettre, mais d'en faire la condition de son existence ici-bas, afin d'obtenir pour elle et pour les siens le bonheur que rien ne pourra atteindre ni amoindrir. Sous sa frêle enveloppe se cachaient un caractère doué de toutes les énergies, une volonté que nul obstacle ne devait arrêter, et un courage qui, par le sacrifice, la feraient toujours triompher de tous les obstacles.

Précisément alors, et juste en face de sa demeure, notre petit Carmel venait de s'établir à Autun. Après avoir donné à sa mère bien-aimée les consolations de sa tendresse filiale, à son frère, celles d'une amitié qui allait devenir le soutien de sa vie, désireuse de suivre sans retard l'appel divin, notre courageuse Sœur n'eut qu'à traverser la rue pour venir frapper à la porte de notre monastère.

Mais qui dira Je brisement de cœur que lui coûta le pas décisif ? Ah ! ma Révérende Mère, les Anges seuls qui recueillirent ses larmes, celles de sa pauvre mère, et les portèrent silencieuses jusqu'au trône de Dieu !

Ce fut la Révérende Mère Marie de l'Incarnation, de douce et sainte mémoire, qui reçut cette âme meurtrie par la douleur, avide d'immolations et de sacrifices, et qu'une foi robuste élevait déjà aux régions surnaturelles de l'amour généreux et désintéressé. A l'école de cette vénérée Prieure, dont la sainteté s'imposait, notre chère Sœur se forma aux plus austères vertus de pau­vreté, de détachement, de charité, de mortification et d'humilité dont elle devait nous laisser des exemples d'autant plus édifiants que la sensibilité de son cœur, l'extrême délicatesse de sa com­plexion et ses habitudes de bien-être lui en rendaient la pratique plus méritoire.

Il se forma entre ces deux âmes, si bien faites pour se comprendre, un attrait de grâce que le temps accrut chaque jour, et qui fut à notre chère Sœur un secours puissant dans la lutte quoti­dienne qu'elle entreprit courageusement contre elle-même.

La Mère Marie de l'Incarnation lui inspira tout d'abord le respect et l'amour de notre sainte Règle, des Constitutions et des grandes traditions du passé qui devaient devenir le culte de toute sa vie.

Elle donna pour base à sa vie intérieure l'esprit de foi, qui, surnaturalisant les mille assujettis­sements de la vie commune, les lui devait faire plus facilement embrasser, mais qui restèrent néanmoins pour elle, jusqu'à la fin, une incessante occasion de sacrifices.

La charité brilla d'un vif éclat dans notre bien-aimée sœur; à mesure que grandissait son amour pour Dieu, son cœur se dilatait pour ses Sœurs : elle les aimait toutes, se donnait à toutes, et se serait sacrifiée pour chacune. Ce besoin de se dévouer la portait à les aider dans leurs travaux, à les tirer de leurs petites difficultés, et pour cela, elle n'hésitait pas à sacrifier ses occupations personnelles et jusqu'à son repos. Il fallait la retenir, car elle eût excédé dans l'exercice de cette charité qui l'eût entraînée à dépasser les limites du possible, pour tout améliorer autour d'elle, afin de faciliter à ses Sœurs l'accomplissement de leurs devoirs.

Autant elle était bonne pour toutes, autant fut-elle rigoureuse pour elle-même : sa mortification n'eut d'autres bornes que les limites de l'obéissance; s'adjugeant, dans les offices, les restes de toutes choses, et encore avec tant de parcimonie, qu'on se demandait parfois comment son pauvre corps pouvait se contenter de si peu.

Elle pratiqua héroïquement la pauvreté, n'usant jamais que de vieilles choses hors d'usage, dont d'autres, moins industrieuses et moins mortifiées, n'eussent pu se servir, les raccommodant elle- même de pièces et de morceaux informes qu'elle réunissait avec des bouts de fil trouvés par la maison. Désireuse que rien ne se perdît, elle ramassait tout ce qu'elle rencontrait dans les cours, les jardins, les greniers et l'utilisait à force de peine, de temps et de fatigues. Tout ce qu'elle faisait portait le cachet de cette bénie pauvreté et témoigne de ses labeurs persévérants : aussi, tout ce qui nous reste de cette Sœur bien-aimée nous est à la fois un souvenir et une leçon.

Une humilité profonde rehaussait toutes ses vertus ; s'ignorant elle-même dans ses dons de nature et de grâce, elle ne reconnaissait en elle que les légères vivacités, échappées à son caractère ardent, pour s'en accuser toujours et y trouver devant Dieu et devant ses Sœurs d'incessantes occasions de s'humilier. Il nous fut impossible de la faire consentir à donner la moindre publicité à la célé­bration de ses noces d'or que nous dûmes fêter secrètement l'année dernière; sa chère famille, notre vénéré Père Aumônier, non plus que nos Sœurs tourières ne durent pas même en être informés.

Il manquerait ici un des traits les plus attachants de sa physionomie morale si nous ne vous disions, ma Révérende Mère, ce qu'elle fut pour sa famille et pour ses amis restés dans le monde. A l'heure de l'épreuve, tous venaient chercher auprès d'elle les saintes et encourageantes paroles qui pouvaient le mieux les soutenir; par ses prières elle les assistait dans toutes leurs peines. Son existence a été la preuve vivante que l'amour de Dieu n'éteint pas les affections humaines, saintes aussi et voulues de Dieu. Comme l'a si bien dit un grand chrétien : « Le cœur qui est à Dieu devient plus tendre et plus intimement occupé de ceux qu'il aime, à mesure qu'il s'enlace d'une étreinte plus passionnée au Cœur de Jésus. »

Elue sous-prieure à différentes reprises, notre chère Sœur apporta un grand zèle pour la récitation du saint Office et l'étude des rubriques que lui facilitait sa connaissance de la langue latine. Pendant la guerre de 1870, alors que les communications avec Paris étaient interrompues, elle fit pour notre Communauté l'Ordo qui se trouva sans aucune faute.

C'est à elle, ma Révérende Mère, que nous devons l'enchâssement de presque toutes nos reliques, sculptant elle-même des châsses pour les renfermer et se dévouant jour et nuit à ces pieux labeurs, destinés en général aux fêtes de ses Mères Prieures. Elle était l'âme de ces petites fêtes de famille, par ses gracieux couplets et l'affectueuse charité dont chacune recevait la touchante expression.

Elle avait le culte des souvenirs; aussi créa-t-elle un ermitage pour les tous réunir. Elle le dédia aux Ames du Purgatoire, sous la protection de Notre-Dame des Sept-Douleurs, dont elle modela elle-même une statue. C'est là que nous aimons à retrouver les bustes en cire de nos vénérées Mères L.-Maurice de Saint-Raphaël, cette novice de notre "Vénérable Mère Thérèse de Saint-Augustin qui, après la tourmente révolutionnaire, réunit dans une maison de la rue Cassini, à Paris, les religieuses de l'ancien Carmel de Saint-Denis ; et celui de la Mère Marie de l'Incarna­tion qui, après la mort de la Mère Raphaël, en 1838, transféra le monastère à Autun où il était demandé par Mgr d'Héricourt. C'est aussi dans cet ermitage que sont les inscriptions obituaires de toutes celles de nos Mères et Sœurs qui nous ont précédées dans ce cher monastère.

Il y a quelques années, ma Révérende Mère, préoccupée de la fatigue et de la distraction que causait à nos Sœurs sacristines la décoration d'un reposoir pour le Jeudi-Saint, elle sculpta elle- même un autel portatif qui fait l'admiration de ceux qui viennent prier dans notre chapelle, et le repos de nos Sœurs sacristines qui n'ont plus maintenant qu'à le faire transporter dans le sanctuaire. Cette œuvre magistrale, qui dépassait vraiment ses forces physiques, sembla devoir être le couronnement de cette existence toute vouée à la gloire de Dieu et à en faciliter aux autres le service par la pratique du silence, du recueillement et de la régularité. Atteinte, en 1890, d'une pleurésie aiguë à la suite des fatigues excessives de ce laborieux travail, elle crut le moment arrivé pour elle de chanter son Nunc dimittis. Ses élans d'amour étaient véhéments, et dans les intervalles des accès de délire, elle nous redisait, dans un inimitable langage, ce que doivent être les joies du ciel, la possession de Dieu et le bonheur des élus. Elle avait reçu l'Extrême-Onction et nous croyions que l'heure du sacrifice allait sonner pour nous, lorsqu'un mieux inattendu se manifesta. Dieu voulait lui laisser le temps de mettre à profit les lumières nouvelles dont son âme avait été illuminée pendant cette maladie.

En se rapprochant de Dieu, l'amour s'épure, grandit et s'assimile en quelque sorte la perfection de l'amour incréé. Il disposa dans le cœur de notre chère Sœur des ascensions nouvelles, comme parle le Psalmiste, pour arriver à cette complète transformation de l'âme par la charité, et heure par heure, jour par jour, les yeux fixés sur l'idéal divin, elle y travailla sans relâche. Les progrès lents d'abord s'accélèrent; nous aimions à constater les triomphes de la grâce dans cette âme. Depuis quelques semaines surtout, ses sentiments, ses paroles, ses actions ne respiraient plus que charité, indulgence et bonté, excusant tout et ne voyant plus que Dieu partout et en tout.

Aussi quand le mardi, 14 de ce mois, elle nous fit appeler, se sentant subitement saisie du mal qui devait si promptement nous l'enlever et que le médecin jugea cependant sans gravité, nous comprîmes que le grand sacrifice pouvait nous être demandé, l'épouse étant prête, sa lampe allumée, à répondre à l'appel de l'Epoux. Elle-même n'eut aucune hésitation et persista à demander l'Extrême-Onction pour le lendemain, grâce qui lui fut accordée par notre bon Père Confesseur, assisté par Monsieur le Vicaire général, notre confesseur extraordinaire, qui ne cessent l'un et l'autre de nous donner des preuves de leur paternel dévouement.

Avec sa profonde et touchante humilité, notre chère Sœur demanda pardon à la communauté; elle répondit à toutes les prières, et reçut la grâce du saint Viatique et des saintes Onctions avec un bonheur visible; elle sentait que cette fois, si le divin Maître venait à elle, c'était pour l'emmener avec Lui. Au moment de se retirer, notre Père Confesseur lui ayant demandé si elle était contente : « Contente? Oh! mon Père, enchantée! » Et il y avait dans ce mot un accent de joie et presque de triomphe dont nous fûmes profondément émues. Celles d'entre nos Sœurs qui ont eu la consolation de l'entourer de leurs soins garderont un impérissable souvenir de ces derniers jours. La chère malade leur abandonnait le soin d'elle-même; si ses souffrances physiques étaient vives, son âme planait en des régions plus hautes : Saint Jean de la Croix a écrit que le parfait amour de Dieu rend la mort agréable et y fait trouver les plus grandes douceurs. ! ! Nous avions ce spectacle sous les yeux. Notre Sœur bien-aimée entrevoyait Dieu de l'autre côté de la mort et cette sainte espérance lui ôtait toute frayeur du solennel passage. Appuyée tout entière sur la miséricorde de Dieu, elle se reposait confiante entre ses bras.

Cependant la pneumonie insidieuse continuait sourdement ses ravages, la faiblesse augmentait rapidement, et il n'était que trop visible que le dénouement approchait. Nous fîmes les prières de la recommandation de l'âme et aurions voulu pouvoir lui procurer une fois encore la grâce du saint Viatique; mais déjà sa langue commençait à s'embarrasser. Du moins notre bon Père Confesseur extraordinaire voulut-il lui accorder le bienfait d'une dernière absolution et l'assister de ses prières. Dès lors, elle ne sortit plus de son grand silence. Nous lui mîmes en main le cierge bénit, lui suggérant de pieuses invocations, et à celle-ci : « Doux Cœur de Marie, soyez mon salut! » un sourire agita ses lèvres et elle rendit doucement son âme à Dieu. C'était le 17 novembre, un vendredi, à six heures et demie du soir. Toute sa vie elle avait honoré avec une dévotion spéciale les mystères de la Passion et elle avait choisi ce jour pour sa retraite du mois qu'elle avait faite le vendredi précédent. Notre-Seigneur, en la rappelant à Lui en ce jour, où II a répandu son sang pour le rachat de l'humanité, ne semblait-il pas vouloir qu'elle participât plus amplement aux mérites de la rédemption.

(Cette même date du 17 novembre était celle où, cinquante-six ans auparavant s'était éteinte, au monastère de la rue Cassini, la vénérée Mère Raphaël, notre fondatrice.)

En notre chère Sœur Thérèse de Saint-Augustin a disparu celle qui reliait le présent au passé : elle avait connu ces vénérables anciennes qui, au péril de leur vie, avaient supporté l'exil, bravé tant de dangers pour conserver, avec leur vocation, l'esprit, les usages, les traditions et tous les souvenirs qu'elles avaient pu sauver de leur berceau religieux.

Et nous qui survivons à cette Sœur bien-aimée, la dernière de toutes celles que nous avons trouvées en arrivant dans ce cher Carmel, nous avons le cœur brisé de cette douloureuse séparation, mais, en même temps, l'âme bien consolée des grâces de paix, de joie qui l'ont inondée dans ses derniers moments.

Puisse cette chère Sœur ne nous avoir quittées que pour se précipiter dans le sein de cette divine miséricorde qu'elle avait toujours invoquée avec tant de confiance, et dans laquelle elle avait placé toutes ses espérances !

Nous avons eu la consolation de garder sa dépouille mortelle jusqu'au lundi matin, et pendant ces trois jours nous l'entourâmes de nos meilleures prières. Et quand vint l'heure de la dernière séparation, s'il fut bien dur à nos cœurs de voir son cercueil franchir la porte de clôture, dans nos âmes, une joie céleste se mélangeait à la douleur. Nous étions à la veille de la fête de la Présentation et nous nous disions que, tandis que nous allions renouveler nos vœux sous les ombres de la foi, pour notre chère Sœur ce serait la consommation de l'union dans les clartés éternelles.

Quelles qu'aient été cependant les vertus de notre chère Sœur Thérèse de Saint-Augustin, comme nul ne sait jusqu'où vont les exigences de l'infinie Sainteté, nous vous prions, ma Révérende Mère, de vouloir bien ajouter par grâce, aux suffrages déjà demandés, une communion de votre sainte Communauté, une journée de bonnes œuvres, l'indulgence du Via Crucis, celle des six Pater, la récitation du Salve Regina, avec quelques invocations à saint Louis, sainte Thérèse et saint Augustin ses patrons. Elle vous en sera bien reconnaissante ainsi que nous qui avons la grâce de nous dire au pied de la Croix,

Ma Révérende Mère,
Votre très humble sœur et servante,
Sr L.-Thérèse de Jésus.
R. C. Ind.
De notre monastère de Jésus-Maria, sous la protection de notre Père saint Joseph, des Carmélites d'Autun, ce 27 novembre 1893.