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Témoin 11 - Francoise‑Thérèse Martin Ord. Vis.

TEMOIN XI

SOEUR FRANÇOISE-THERÈSE MARTIN, Ord. Visit. B.M.V.

Soeur de sainte Thérèse, Léonie (1863­-1941) était entrée à la Visitation et avait déposé comme septième témoin au Pro­cès informatif ordinaire (vol. I, pp.339-­359). Malgré son bon coeur, elle avait été pour les siens, à cause de sa nature fai­ble et maladive, un sujet de préoccupa­tion et de perplexité. L'itinéraire de sa vocation f ut assez tourmenté: une pre­mière tentative chez les Clarisses d’Alençon (1886) et deux autres ensuite à la Visitation de Caen (1887‑1888 et 1893­-1895). La faiblesse et l'inconstance se mêlaient toujours à une indéniable bon­ne volonté comme à une générosité plus qu'ordinaire.

Soeur Thérèse avait toujours cru à la réussite finale de la vocation de Léonie et elle affirma avant de mourir à soeur Marie du Sacré‑Coeur: « Après ma mort, je la ferai rentrer à la Visitation et elle y persévérera.» Cette prophétie se réa­lisa. A l'âge de 36 ans, le 29 janvier 1899, Léonie entra pour la troisième fois à la Visitation et elle y demeura. A l'é­cole de saint François de Sales et de sa sainte soeur, elle suivit, humble et sim­ple, la voie de l'enfance spirituelle évan­gélique, s'offrant elle‑même à Dieu, dans un parfait abandon.

 

Nous ne savons pas si la perspective de devoir déposer au Procès apostolique fut cause de préoccupation pour soeur Francoise-Thérèse, comme cela avait été le cas pour le Procès de 1910. Nous savons seulement que désireuse de ne pas quitter le monastère de Caen sans renon­cer pourtant à sa déposition, elle eut l'au­dacieux courage de le demander à Mgr Lemonnier, venu célébrer avec les Visi­tandines leur fête titulaire, le 2 juillet 1915. Elle en obtint cette réponse: « On ne va pas déranger tout un tribunal pour vous », s'exclama l'évêque. Mais tandis qu'en 1910 elle avait été reçue cinq jours chez les Bénédictines du Saint Sacrement où elle avait retrouvé soeur Marie-Joseph de la Croix, Marcelline Hu­sé, l'ancienne domestique des Guérin, elle se rendit cette fois‑ci au Carmel de Li­sieux, auprès de ses soeurs, sur l'ordre de l'évêque, et elle y demeura du 11 au

 

TEMOIN l: Françoise‑Thérèse Martin Ord. Tais.

 

18 septembre 1915, y retrouvant donc Pauline, Marie et Céline.

De retour à la Visitation, elle put par­ticiper, dans l'humilité et le recueille­ment, à l'ascension triomphale de sa soeur Thérèse qui l'avait beaucoup ai­mée. Sa santé commença à décliner en 1927: maladies fréquentes, douleurs rhu­matismales et arthritiques. Elle fut tou­jours de grande édification et mourut le 16 juin 1941

 

La déposition de soeur Francoise‑Thé­rèse est très simple, comme lors du pre­mier Procès. Elle reconnait qu'elle a peu à dire sur la vie carmélitaine de Thérèse, en se basant surtout sur les lettres que sa soeur lui avait écrites (cf. pp. 933, 934). Mais elle a cependant. quelques détails qui ne manquent pas d'intérêt sur les visites faites à Thérèse au parloir du Carmel de Lisieux: « Quand je venais voir mes soeurs au parloir, je constatais que soeur Thérèse de l’Enfant-Jésus se montrait particulièrement humble et dis­crète, laissant volontiers la parole aux autres. Elle était aussi d'une régularité très exacte, se retirant la première lors que le sablier indiquait que le temps con­cédé pour le parloir était passé » (pp. 292‑293). Léonie revient ailleurs sur cette délicatesse et fidélité de Thérèse: « Lors­qu'était écoulée la demi‑heure, concédée pour le parloir, elle ne serait pas restée une seconde de plus » (p. 940). Ceci en­core: « Quand je la voyais au parloir du Carmel, elle me paraissait toujours attentive à ne rien recevoir, à ne rien deman­der qui pût être contraire à la plus pure pauvreté religieuse » (p. 940).

La visitandine n'oubliait pas le rôle joué par Thérèse pour l'heureuse issue de sa vocation (cf. pp. 935‑937, 942­-943). Elle témoigne encore en ces termes de la bonté de sa soeur: « J'ai remar­qué... qu'elle était très oublieuse d’elle-même, cherchant toujours à faire plaisir aux autres. J'ai été très particulièrement touchée de la grande délicatesse avec la­quelle elle agissait à mon égard. J'avais alors 23 ans et elle 13 seulement, mais j'étais très en retard pour mes études et ma formation; ma petite soeur se prê­tait à m'instruire avec une très grande charité et un tact exquis pour ne pas m'humilier » (p. 922). « Ma petite soeur était toujours très douce et parfaitement maîtresse d'elle‑même. Je ne me souviens pas de l'avoir jamais vue témoigner de l'impatience, ni à plus forte raison se fâ­cher » (p. 938).

 

La déposition de Léonie revêt un in­térêt tout particulier pour la partie histo­rique du Procès de béatification et de canonisation de son père et de sa mère, dont soeur Thérèse a écrit à Mère Agnès :J’ai le bonheur d'appartenir aux pa­rents sans égaux qui nous ont entourées des mêmes soins et des mêmes tendres­ses » (MA « A » 5,1). On pourra se re­porter notamment aux pages 916 et 917 qui contribuent à rétablir la vérité à l'en­contre de certaines insinuations non fon­dées que l'on n'a pas manqué de répan­dre contre monsieur et madame Martin.

 

Le témoin a déposé les 13 et 14 sep­tembre 1915, au cours des 46ème et 47ème sessions (pp. 913‑950 de notre Copie publique).

 

[Session 46: ‑ 13 septembre 1915, à 9h. et à 2h. de l'après‑midi]

[913] [Le témoin répond correctement à la pre­mière demande].

[Réponse à la deuxième demande]:

Je m'appelle Marie‑Léonie Martin, en religion soeur Françoise‑Thérèse, profes­se de la Visitation Sainte Marie de Caen, où j'ai fait profession le 2 juillet 1900. Je suis née à Alençon, diocèse de Séez, le 3 juin 1863 de Louis‑Joseph‑Stanislas Martin, bijoutier et de Marie‑Zélie Gué­rin. Je suis donc la soeur de la Servante de Dieu, Thérèse de l'Enfant‑Jésus.

 

 [Le té­moin répond correctement de la troisième à la cinquième demande].

 

 [Réponse à la sixième demande]:

Mon seul désir est la gloire de Dieu, et je ne crois pas [914] qu'il y ait en moi aucune mauvaise disposition qui m'em­pêche de dire la vérité. Je fais ma dépo­sition très librement, et personne ne m'a imposé mon témoignage.

 

[Réponse à la septième demande]:

A l'époque de la naissance de la Ser­vante de Dieu, j'étais à Alençon, chez mes parents, et j'ai été témoin di­rect des premières années de la Ser­vante de Dieu. Quand mon père vint à Lisieux, après la mort de ma mère en 1877, je fus mise alors en pension, chez les bénédictines de Lisieux: je voyais mon père et mes soeurs les jours de congé et pendant les vacances. En 1881, je quit­tai la pension et j'habitai aux Buisson­nets avec mon père et mes soeurs jus­qu'en 1886. A cette époque je m'absen­tai pour faire essai de la vie religieuse. Je rentrai aux Buissonnets en janvier 1888, quelques mois avant l'entrée de la Servante de Dieu au Carmel. Ce n'est qu'après la mort de la Servante de Dieu que je quittai Lisieux pour entrer défi­nitivement à la Visitation en janvier 1899. Pendant la vie de la Servante de Dieu au Carmel, je la visitais de temps à autre au parloir.

Je me servirai pour mon témoignage de ce que j'ai observé par moi‑même, et aussi des écrits de soeur Thérèse de l'Enfant‑Jésus et des lettres de famille, écrites par mes soeurs. Ces documents m'ont beaucoup servi pour raviver mes souvenirs.

 

[Réponse à la huitième demande) J'ai toujours beaucoup aimé la Ser­vante de Dieu, [915] même pendant sa vie, car c'était une ravissante enfant. De­puis sa mort, j'ai pour elle une dévotion très vive; la méditation de ses exemples et de ses écrits me fait le plus grand bien: elle est «ma sainte idéale.»

Je désire beaucoup l'heureux succès de son procès de béatification. Ce n'est pas parce qu'elle est ma soeur et que je l'aime à ce titre; c'est parce que Dieu sera par là plus connu et mieux aimé, soeur Thérèse de l'Enfant‑Jésus ayant montré en action ce que Notre Seigneur recommande tant dans l'Évangile: «Celui qui se fera petit comme cet enfant sera le plus grand dans le royaume des cieux » (Matth. 18, 4).

 

TÉMOIN Il: Françoise‑Thérèse Martin Ord. Vis.

 

 [Réponse à la neuvième demande]:

La Servante de Dieu est née le 2 jan­vier 1873, à Alençon, diocèse de Séez. J'ai rapporté ci‑dessus, en répondant à la deuxième question, les noms et la con­dition de nos parents. J'ai assisté au bap­tême de ma petite soeur; elle reçut ce sa­crement le 4 janvier 1873, dans l'église de Notre‑Dame d'Alençon: c'est mon­sieur l'abbé Dumaine, alors vicaire de Notre‑Dame d'Alençon et aujourd'hui vicaire général de Monseigneur l'évêque de Séez, qui lui donna le baptême; elle eut pour marraine notre soeur aînée, Marie; son parrain fut le fils d'un ami de mon père; j'ai oublié ses noms. La Servante de Dieu reçut au baptême les noms de Marie‑Françoise‑Thérèse. Elle n'a reçu la confirmation que beaucoup plus tard, l'année de sa première commu­nion aux bénédictines de Lisieux, le 14 juin 1884.

[916] Thérèse était la neuvième et der­nière enfant, issue du mariage de mes pa­rents. Des huit enfants qui avaient pré­cédé, quatre étaient morts: deux petits frères et deux petites soeurs; restaient alors quatre soeurs, à savoir: Marie, Pau­line, Léonie et Céline.

 

Quant aux dispositions de mes parents, je puis dire qu'ils étaient des chrétiens exemplaires. Mon père, d'abord, était re­marquable par sa grande charité envers les pauvres et son extrême fidélité aux moindres devoirs du chrétien. Aucun in­térêt n'aurait pu le décider à ouvrir, le dimanche, son magasin de joaillerie. Il assistait chaque jour à la sainte messe, et communiait souvent; il communiait mê­me tous les jours dans les temps qui ont précédé sa dernière maladie. Il observait, dans toute leur rigueur, les jeûnes pres­crits par l'Église, même à l'âge de 67 ans. Je noterai aussi son respect remar­quable pour les prêtres qu'il ne manquait jamais de saluer, même s'ils étaient des inconnus.

Notre mère était remarquable par son esprit de foi et sa charité pour les pau­vres. Elle allait tous les jours à la pre­mière messe. Agrégée au Tiers‑Ordre de saint François d'Assise, elle en observait la règle avec une stricte fidélité et se montrait mortifiée dans la nourriture et en toutes choses. Elle professait un con­tinuel oubli d'elle‑même. Elle pratiquait certainement la communion fréquente; mais la communion quotidienne était peu en usage à cette époque, et je ne me souviens pas assez de ce temps‑là pour dire si ma mère communiait dans la semaine.

[917] Nos parents aimaient tendrement leurs enfants, mais ne les élevaient point avec cette mollesse si commune aujour­d'hui. Ils avaient grand soin de la for­mation de notre âme aux habitudes et aux vertus chrétiennes.

 

 [Réponse à la dixième demande]:

Notre mère eut d'abord le dessein de nourrir elle‑même la petite Thérèse; mais elle dut y renoncer à cause de l'état de faiblesse de sa santé. On la mit donc en nourrice à la campagne. Après un an ou 18 mois la petite Thérèse s'était fortifiée; ma mère la reprit et l'éleva jusqu'à l'âge de quatre ans et demi. Notre mè­re mourut alors en 1877.

 

Dès ses premières années, la petite Thérèse était remarquable par son obéis­sance et sa franchise. Il suffisait qu'on lui eût dit une fois qu'une chose était mal pour qu'elle s'en abstint avec une extrê­me attention.

Quand elle avait fait quelque mala­dresse d'enfant, bien vite elle s'en ac­cusait elle‑même.

Elle montrait, dès l'âge de trois ans, une intelligence extraordinaire des cho­ses de la piété: c'est ainsi qu'elle expli­quait à sa soeur Céline, plus âgée qu'elle de quatre ans, « qu'il n'y a rien d'é­tonnant à ce que le bon Dieu soit pré­sent dans une petite hostie puisqu'il est tout puissant, et qu'il peut faire tout ce qu'il veut » @MSA 10,1@

 

Au mois d'août 1877, le 28, notre mè­re mourut. Mon père, après cet événe­ment, quitta Alençon et vint à Lisieux. Il le fit à regret, mais pour le bien de ses enfants, afin que nous trouvions dans madame Guérin, [918] belle‑soeur de no­tre mère, un appui et un conseil utile, puisque notre soeur aînée, Marie, n'a­vait encore que 17 ans. Ce furent nos soeurs aînées, Marie et Pauline, qui pré­sidèrent réellement, aux Buissonnets, à notre éducation. La petite Thérèse avait, par délicatesse, choisi Pauline pour sa « petite mère », et c'est Pauline en effet qui eut l'influence la plus directe sur l'é­ducation de son âme. Elle se fit même son institutrice jusqu'en octobre 1881. A cette époque, j'étais sortie de la pension des bénédictines de Lisieux, et la petite Thérèse, âgée de 8 ans et demi, alla m'y remplacer mais seulement à titre de demi-pensionnaire, revenant chaque soir à la maison.

A cet âge de cinq à huit ans, les dis­positions de la Servante de Dieu pour la piété étaient déjà remarquables. Son attitude, le soir, pendant la prière en fa­mille ou pendant les lectures de piété, montraient que son attention était alors toute fixée vers le bon Dieu.

Elle se préparait, chaque année, à la fête de Noël par une neuvaine, durant la­quelle elle faisait chaque jour neuf pra­tiques de vertu.

Dès cette époque, elle aimait à con­templer une pieuse image, représentant «la petite fleur du divin prisonnier » @MSA 31,2@. A la voir, on devinait que déjà elle s'en­tretenait avec son Jésus en de brûlants colloques, tout intimes cependant, car rien ne paraissait à l'extérieur, sinon l'é­clat de son visage qui prenait une expres­sion toute céleste.

 

[919] [Suite de la réponse à la dixième demande]:

Elle fut pensionnaire, aux bénédictines, depuis l'âge de huit ans et demi, jusqu'à l'âge de treize ans environ.

Pendant cette période, le caractère de la Servante de Dieu parut d'une maturité supérieure à son âge; elle n'aimait pas les jeux bruyants. D'ailleurs, depuis la mort de notre mère, elle était devenue moins enjouée, très sensible et facilement mélancolique. L'intimité de la famille lui convenait mieux que l'agitation d'une école publique. Elle réussissait très bien dans ses études, et se montrait reconnais­sante, obéissante et douce envers ses maî­tresses. Elle était bonne à l'égard de ses petites compagnes; elle n'aurait jamais voulu faire de peine à personne. Mais il est vrai de dire que ce milieu ne lui con­

 

TÉMOIN XI: Françoise‑Thérèse Martin Ord. Vis.

 

venait pas très bien, et qu'elle n'y fut jamais complètement heureuse.

Pendant la semaine sainte de l'année 1883, la petite Thérèse fut saisie d'un mal étrange et violent. Depuis quelques mois, peut‑être depuis l'entrée de Pauline au Carmel (octobre 1882), elle était particu­lièrement triste et se plaignait de maux de tête continuels. Le mal, arrivé à l'état ai­gu, se manifestait par des crises de ter­reurs qui se décla‑[920]raient inopiné­ment, à propos de circonstances futiles, parfois à diverses reprises dans la même journée. Dans l'intervalle des crises, elle était comme inerte et parlait peu, je ne saurais dire si elle avait alors pleine­ment sa connaissance. Nous ne pouvions la quitter une seule minute. Un jour que je m'étais absentée pour quelques instants seulement, elle profita de mon absence pour se précipiter sur le pavé par des­sus la tête du lit. A mon retour, je fus très effrayée, mais elle ne s'était fait au­cun mal.

Je n'ai jamais assisté aux consultations du médecin ni entendu moi‑même le mé­decin formuler son opinion, mais j'ai en­tendu dire, dans les réunions de famille, que le médecin disait: «C'est une mala­die nerveuse... je n'y comprends rien... peut‑être restera‑t‑elle dans cet état.» A certaines heures, la malade ne reconnais­sait plus ni son père, ni sa soeur Marie.

Après six semaines de maladie, le 10 mai 1883, le mal était à son paroxysme. Effrayées et désolées, au cours d'une cri­se plus violente que les autres, mes soeurs et moi nous nous agenouillâmes aux pieds d'une statue de la Sainte Vierge qui était dans la chambre. J'étais restée à sangloter, la tête dans mes mains, aussi je ne vis pas l'expression extatique de la pe­tite malade, favorisée de l'apparition de la très Sainte Vierge. Seulement, quand je me relevai de ma prière, je trouvai no­tre petite Thérèse parfaitement guérie. Son visage avait repris son calme et sa beauté, et jamais depuis aucune trace ne reparut de cette maladie étrange.

 

Je crois qu'elle n'avait pas 7 ans, quand elle se [921] confessa pour la pre­mière fois: elle se confessait ensuite aux principales fêtes, et aimait cette réception du sacrement de pénitence.

La Servante de Dieu fit sa première communion dans la chapelle des béné­dictines le 8 mai 1884, à l'âge de onze ans et demi. Elle eût bien désiré la faire plus tôt; mais elle devait se soumettre aux règlements de ce temps‑là: « C'est bien triste—disait‑elle ‑‑ d'être retardée d'une année faute d'être née deux jours plus tôt. » Elle se prépara à ce grand acte avec une ferveur extraordinaire, mul­tipliant surtout, pour cela, les petits sacrifices et les actes d'amour de Dieu qu'elle notait très exactement sur un petit carnet. J'eus l'occasion de la voir pen­dant sa retraite préparatoire: elle était dans un recueillement profond et toute pénétrée de la pensée de la prochaine ve­nue de Notre Seigneur en elle. Le jour surtout de sa première communion, l’expression toute céleste et angélique de ses traits montrait qu'elle était plus au ciel que sur la terre.

Vers l'âge de 13 ans, Thérèse dut quit­ter le pensionnat des bénédictines pour revenir en famille. Je ne crois pas qu'elle l'ait demandé elle‑même; mais mon père qui voyait l'état précaire de sa santé, la rappela auprès de lui. Elle acheva son instruction, en prenant des leçons chez une maîtresse en ville et en étudiant seule à la maison.

 

A cette époque, je quittai, à plusieurs reprises, la maison paternelle pour des essais de vie religieuse. Je ne me trouvai donc que de temps à autre dans la compa­[922]gnie de la Servante de Dieu. Je puis cependant témoigner qu'elle était très pieuse toujours, communiait plusieurs fois la semaine, et assistait quotidiennement, je crois, à la sainte messe. J'ai remarqué a­lors aussi qu'elle était très oublieuse d’elle-même, cherchant toujours à faire plai­sir aux autres. J'ai été très particulière­ment touchée de la grande délicatesse a­vec laquelle elle agissait à mon égard. J'avais alors 23 ans, et elle 13 seulement, mais j'étais très en retard pour mes é­tudes et ma formation; ma petite soeur se prêtait à m'instruire avec une très grande charité et un tact exquis pour ne pas m'humilier.

 

 [Réponse à la onzième demande]:

Thérèse ne m'a jamais fait confidence de ses pensées de vocation. A l'époque où se traitait à Bayeux et à Rome la question de son entrée au Carmel, j'étais absente de la maison, comme je l'ai dit, pour un es­sai de vie religieuse; je ne sais donc que par ouï‑dire de mes soeurs, et par la lec­ture de 1'« Histoire d'une âme », ce qui a rapport à ces événements.

 

 [Réponse à la douzième demande]:

Je n'ai pu connaître qu'indirectement ce qui s'est passé pendant les années de séjour de soeur Thérèse au Carmel. J'ai pourtant remarqué personnellement quel­ques détails. Ainsi, quand je venais voir mes soeurs au parloir, je constatais que soeur Thérèse de l'Enfant‑Jésus se mon­trait particulièrement humble et discrète, laissant [923] volontiers la parole aux au­tres. Elle était aussi d'une régularité très exacte, se retirant la première lorsque le sablier indiquait que le temps concé­dé pour le parloir était passé.

 

 [Réponse aux treizième et quatorzième demandes]:

Autant que j'ai pu observer la vie de ma petite soeur, jamais je n'ai remarqué, dans sa conduite, la moindre infraction à aucun devoir ou obligation, ni aucun relâchement dans la pratique des vertus.

 

 [Réponse de la quinzième à la vingt‑et‑unième demande inclusivement]:

L'esprit de foi de la Servante de Dieu m'a apparu surtout dans l'habitude cons­tante qu'elle avait d'apprécier toutes choses au point de vue de Dieu. Dans ses conversations, dans les conseils qu'elle me donnait dans les lettres qu'elle m'é­crivait, il n'était question que de pen­sées célestes. Je ne peux trouver rien de mieux, pour donner une idée de ses pen­sées habituelles, que de citer encore deux passages des lettres qu'elle m'a adressées, et que je considère comme un trésor. Le 20 août 1894, elle m'écrit à l'occasion de la mort de notre père:

 

«Je pense plus que jamais à toi depuis que notre père chéri est parti au ciel; je crois bien que tu ressens les mêmes impres­sions que nous. La mort de papa ne me fait pas l'effet d'une mort mais d'une vé­ritable vie. Je le retrouve après 6 ans d'ab­sence, je le sens autour de moi me regar­

 

TÉMOIN Il: Françoise‑Thérèse Martin Ord. Vis.

 

dant et me protégeant... Chère petite soeur, ne sommes‑nous pas plus unies en­[924]core maintenant que nous regardons les cieux pour y découvrir un père et une mère qui nous ont offertes à Jésus? Bien­tôt leurs désirs seront accomplis et tous les enfants que le bon Dieu leur a don­nés vont lui être unis pour jamais....» @LT 170@

 

11 avril 1896. « Ma chère Léonie: Ta toute petite soeur ne peut s'empêcher de venir aussi te dire combien elle t'aime et pense à toi, surtout en ce jour de ta fête. Je n'ai rien à t'offrir, pas même une ima­ge, mais je me trompe, je t'offrirai de­main la divine Réalité, Jésus ‑ Hostie, TON EPOUX et le mien... Chère petite soeur, qu'il nous est doux de pouvoir tou­tes les cinq nommer Jésus ' notre bien-aimé', mais que sera‑ce lorsque nous le verrons au ciel et que partout nous le suivrons, chantant le même cantique qu'il n'est permis qu'aux vierges de redire!... Alors nous comprendrons le prix de la souffrance et de l'épreuve; comme Jésus nous redirons: 'Il était véritablement né­cessaire que la souffrance nous éprouvât et nous fit parvenir à la gloire'. Ma pe­tite soeur chérie, je ne puis te dire tout ce que mon coeur renferme de pensées profondes qui se rapportent à toi; la seu­le chose que je veux te répéter est celle‑ci: Je t'aime mille fois plus tendrement que ne s'aiment des soeurs ordinaires, puisque je puis t'aimer avec le coeur de notre céleste Epoux. C'est en lui que nous vi­vons de la même vie et que pour l'éter­nité je resterai: ta toute petite soeur, THÉRÈSE DE L’ENFANT‑JÉSUS » @LT 186.@

 

[Session 47: 14 septembre 1915, à 9h. et à 2h. de l'après‑midi]

[932] [Réponse de la vingt‑deuxième à la vingt‑sixième demande]:

Pendant les années que j'ai passées a­vec la Servante de Dieu avant son en­trée au Carmel, j'ai bien souvent remar­qué que le but de ses efforts n'était pas de trouver [933] le bonheur ici‑bas. Elle pensait très souvent à l'éternité et au bonheur du ciel, et aimait à en parler.

Depuis son entrée au Carmel, je n'ai connu les dispositions de son âme que par quelques lettres qu'elle m'a écrites et que j'ai déjà citées au premier Procès. J'en rappelle ici les principaux passages qui montrent que la pensée du ciel lui était de plus en plus familière, et qu'elle envisageait à ce point de vue les souf­frances de la terre.

Elle m'écrit le 20 mai 1894: «Je ne puis te dire tout ce que je voudrais.... mais un jour, au ciel, dans notre belle patrie, je te regarderai, et dans mon re­gard, tu verras tout ce que je voudrais te dire... En attendant il faut la gagner cette patrie des cieux..., il faut souffrir, il faut combattre » @LT 163@

 

En janvier 1895, après la mort de notre père, elle m'écrit: « L'année qui vient de s'écouler a été bien fructueuse pour le ciel: notre père chéri a vu ce que l'oeil de l'homme ne peut contempler... Notre tour viendra aussi... Oh! qu'il est doux de penser que nous voguons vers l'éter­nel rivage!... Chère petite soeur, ne trou­ves‑tu pas comme moi que le départ de notre père chéri nous a rapprochées des cieux?... plus de la moitié de la famille jouit  maintenant de la vue de Dieu, et les cinq exilées de la terre ne tarderont pas à s'envoler vers leur patrie. Cette pen­sée de la brièveté de la vie me donne du courage; elle m'aide à  supporter les fa­tigues du chemin », etc.. @LT 173@.

 

 [Ré­ponse de la vingt‑septième à la trente‑et­-unième demande]:

Pendant les années de sa petite enfance la Servan‑[934]te de Dieu aimait beau­coup tout ce qui se rapportait à la piété. A l'âge de 7 ans, alors que Marie et Pau­line préparaient Céline à sa première com­munion, Thérèse suppliait qu'on l'admît à assister à ces leçons et à ces  exercices. La piété de Thérèse était éclairée, sim­ple, aimable, sans affectation et sans contention: elle allait au bon Dieu avec la naïveté et la candeur d'un enfant qui se jette dans les bras de son père. A l'église, elle était la plus recueillie, même pendant les longs offices, et fai­sait l'admiration d'une pieuse personne chargée de garder les enfants. J'ai dit que, depuis son entrée au Car­mel, la Servante de Dieu s'était trouvée séparée de moi. Je ne connais les dispo­sitions de son âme que par quelques let­tres et les souvenirs du parloir. Je pour­rais aussi redire ce que j'ai entendu racon­ter par mes soeurs, ou ce que j'ai relevé dans des notes qu'elles m'ont communi­quées en des lettres qu'elles m'ont écrites, mais ce serait répéter inutilement le témoi­gnage qu'elles ont pu fournir elles‑mêmes.

 

Voici un passage d'une lettre que m'é­crivit Thérèse le 12 juillet 1896. Elle y commente ce texte du Cantique: «Tu as blessé mon coeur, par un cheveu de ta tête » (4,9): « Nous qui vivons dans la loi d'amour, comment ne pas profiter des amoureuses avances que nous fait notre Epoux... Comment craindre celui qui se laisse enchaîner par un cheveu qui vole sur notre cou! Sachons donc le retenir prisonnier ce [935] Dieu qui devient le mendiant de notre amour. En nous disant que c'est un cheveu qui peut opérer ce prodige, il nous montre que les plus pe­tites actions sont celles qui charment son coeur!.. Ah! s'il fallait faire de grandes choses, combien nous serions à plaindre!... mais que nous sommes heureuses puisque Jésus se laisse enchaîner par les plus petites » @LT 191@

 

[Réponse de la trente‑deuxième à la trente-sixième demande]:

Vers l'âge de cinq, six et sept ans, Thé­rèse montrait déjà un très grand dévoue­ment pour le prochain. J'ai déjà dit qu'elle n'aimait pas les jeux puérils et qu'elle était volontiers réfléchie et silencieuse. Or elle passait des après‑midi entières à jouer ainsi contrairement à ses goûts, pour distraire une petite cousine maladive.

Je pourrais rappeler ici ce que j'ai dit précédemment de sa patience et de sa bonté à mon égard.

 

TÉMOIN Il: Françoise‑Thérèse Martin Ord. Vis.

 

J'ai appris de mère Agnès de Jésus le trait suivant qui montre sa charité envers moi: Mère Marie de Gonzague, prieure, avait dit à Thérèse de demander, le jour de sa profession, quand elle serait pros­ternée, la guérison de notre père, mais elle se contenta de dire: ' Mon Dieu, fai­tes que papa guérisse, si c'est bien votre volonté, puisque notre mère m'a dit de vous le demander, mais pour Léonie fai­tes que ce soit votre volonté qu'elle soit visitandine, et, si elle n'a pas la vocation, je vous demande de la lui donner: vous ne pouvez pas me refuser cela » @Source pre.@Il est vrai qu'alors je sortis de la [936] Visi­tation après un essai infructueux, mais la confiance de la Servante de Dieu restait inébranlable. Elle dit à soeur Marie du Sacré‑Coeur: «Après ma mort, je ferai rentrer Léonie à la Visitation et elle y persévérera » 

 

Quand elle était petite, elle aimait à s'occuper des pauvres, et rien ne la re­butait, pas même la saleté; elle embras­sait et caressait les petits enfants pauvres et souvent malpropres. Elle aimait à ins­truire les petits enfants et à leur parler du bon Dieu.

 

Plus tard, elle m'écrivait du Carmel, le 12 juillet 1896, dans une lettre déjà ci­tée: « Ce ne sont pas les petits sacrifices qui te manquent, ma chère Léonie... je me réjouis de te voir en face d'un pareil trésor, et surtout en pensant que tu sais en profiter, non seulement pour toi, mais encore pour les âmes... Il est si doux d'aider Jésus par nos légers sacrifices, à sauver les âmes qu'il a rachetées au prix de son sang... » @LT 191@

 

 [Réponse aux trente‑septième et trente‑huitième deman­des]:

Sa prudence me paraît remarquable dans les conseils qu'elle me donnait pour mon salut ou pour ma vocation. Pendant que j'étais dans le monde, je souffris à ce sujet de très grandes hésitations, et je fis plusieurs essais de vie religieuse. Au parloir, la Servante de Dieu m'encoura­geait à la persévérance et me détournait des moindres mondanités. Elle disait qu'a­yant revêtu l'habit religieux, même tran­sitoirement, je ne [937] devais me per­mettre aucune recherche de vanité dans ma toilette; d'ailleurs, comme je l'ai dit, elle gardait l'espoir, qui s'est réalisé, de ma consécration définitive dans l'ordre de la Visitation.

 

Voici un passage d'une de ses lettres, au temps de mes épreuves (11 octobre 1894): « Depuis que nous connaissons tes épreuves, toutes nos pensées et nos prières sont pour toi. J'ai une grande confiance que ma chère petite visitandine sortira victorieuse de toutes ses grandes épreu­ves et qu'elle sera un jour une religieuse modèle... Jésus sommeille pendant que sa pauvre épouse lutte contre les flots de la tentation, mais nous allons l'appe­ler si tendrement qu'il se réveillera bien­tôt, commandant aux vents et à la tem­pête... Petite soeur chérie, tu verras que la joie succédera à l'épreuve, et que plus tard tu seras heureuse d'avoir souffert.»@LT 171@

A l'appui de ce que je viens de dire touchant la sagesse de ses conseils et de sa doctrine, je ne puis mieux faire que de citer ce beau témoignage de notre Saint Père Benoît XV. Le 17 mai 1913, alors qu'il était archevêque de Bologne, il é­crivait à l'occasion d'une édition italienne de la vie de soeur Thérèse de l’Enfant Jésus : « Il semble que cette pieuse di­sciple du Carmel ait voulu nous per­suader de la facilité d'atteindre la perfec­tion chrétienne; c'est pourquoi elle insis­ta à nous indiquer ' sa voie d'enfance spirituelle'. Rien ne devrait être plus fa­cile que la confiance à la manière des enfants ou le total abandon dans les [938] bras de Jésus. Il nous est doux de nous arrêter à l'espérance que l'exemple de Thé­rèse de l'Enfant‑Jésus sera utile aux fi­dèles de notre diocèse, elle qui par la sainte simplicité atteignit les sommets de la perfection »  @Annales  7-1931@

 

 [Le témoin poursuit en répondant aux trente‑neuvième et quarantième deman­des]:

Je ne vois aucune réponse précise à fai­re à ces questions, sinon de répéter que la Servante de Dieu était d'une exactitu­de parfaite dans l'accomplissement de tous ses devoirs soit envers Dieu, soit en­vers les hommes.

 

 [Réponse à la quarante-et-unième demande]:

Ma petite soeur était toujours très douce et parfaitement maîtresse d'elle‑même. Je ne me souviens pas de l'avoir jamais vue témoigner de l'impatience, ni à plus forte raison se fâcher; elle ne recherchait pas non plus de friandises comme les au­tres enfants.

 

[939] [Réponse à la quarante‑deuxième demande]:

La Servante de Dieu avait en haute es­time le mérite de la souffrance suppor­tée courageusement pour le bon Dieu. J'ai trouvé qu'elle manifestait une grande for­ce d'âme dans les circonstances difficiles. Ainsi fut‑il, lors de son entrée au Carmel. Elle aimait très tendrement notre père, et en était particulièrement aimée. Elle sen­tait certainement une vive douleur de cette séparation, et la pensée du chagrin qu'en ressentirait notre père rendait en­core le sacrifice plus héroïque. Cepen­dant elle se sépara alors de sa famille a­vec un calme parfait.

Je la trouvai aussi très courageuse à l'occasion de la maladie de mon père. J'ai cité déjà quelques passages de ses lettres dans lesquelles elle exprime avec quelle générosité et quel esprit de foi, elle supportait ce sacrifice.

 

Dans les conseils qu'elle me donnait, elle répète souvent que le sacrifice et la souffrance doivent être considérés comme des grâces précieuses. Elle m'écrit en jan­vier 1895: « Le bon Dieu te trouve digne de souffrir pour son amour, et c'est la plus grande preuve de tendresse qu'il puisse te donner, car c'est la souffrance qui nous rend semblables à lui » . @LT 173@

 

 [Réponse à la quaran­te‑troisième demande]:

La Servante de Dieu était aimable et gracieuse, mais elle n'avait aucune vani­

 

TEMOIN Il: Françoise‑Thérèse Martin Ord. Vis.

 

té et ignorait jusqu'à l'ombre du mal. Elle avait, par nature, le goût de ce qui est beau, et cette noblesse de son âme la tenait très [940] au‑dessus des plaisirs sensuels.

 

 [Réponse à la quarante-quatrième demande]:

Lorsque Thérèse était enfant, elle ne dépensait pas l'argent qu'on lui donnait à se procurer des superfluités; elle em­ployait presque tout en aumônes aux pau­vres, ou pour de bonnes oeuvres ou en­core pour procurer à d'autres quelques plaisirs.

 

Quand je la voyais au parloir du Car­mel, elle me paraissait toujours attentive à ne rien recevoir, à ne rien demander qui pût être contraire à la plus rigoureu­se pauvreté religieuse.

 

 [Réponse à la quarante-cinquième demande]:

Dans son enfance et sa jeunesse, jus­qu'à son entrée au Carmel, la Servante de Dieu était d'une obéissance très exacte, facile et joyeuse. Il ne fallait jamais lui dire deux fois la même chose et elle sui­vait avec une ponctualité exacte le petit règlement qu'à l'âge de 13 et 14 ans elle s'était imposée pour l'emploi de son temps et l'ordre de ses lectures. Au parloir du Carmel, je constatais aussi son obéissan­ce parfaite: lorsque était écoulée la demi-heure, concédée pour le parloir, elle ne serait pas restée une seconde de plus.

Jamais elle ne contestait, et elle soumet­tait son jugement avec une grande facilité.

 

 [Réponse à la quarante-sixième demande]:

Thérèse, dans son enfance, était réser­vée et modeste, [941] et ne se mettait ja­mais en avant, et se persuadait facilement  qu'elle était inférieure aux autres.

Quoiqu'elle fût très jolie, elle n'en a­vait point souci et semblait l'ignorer, et se montrait indifférente à recevoir de ses soeurs aînées telle ou telle forme de vê­tements.

 

Quoique notre père l'aimât d'une af­fection toute spéciale, que d'ailleurs elle méritait bien, elle ne s'en prévalait jamais et restait humblement soumise à ses soeurs. Les lettres, qu'elle m'écrivit plus tard du Carmel, sont toutes remplies des éloges de la vertu d'humilité et d'exhor­tations à la pratiquer. Elle m'écrit le 27 décembre 1893: « Demande pour moi au petit Jésus que je reste toujours petite, toute petite... » @LT 154@

Le 22 mai 1894, faisant allusion au nom de Thérèse que j'avais reçu en religion, et qui était aussi le sien, elle m'écrit:

« Laquelle des Thérèses sera la plus fer­vente?.. Celle qui sera la plus humble, la plus unie à Jésus» @LT 164@

Le 28 avril 1895: « Les créatures ne verront pas mes efforts pour la vertu. Tâchant de me faire oublier, je ne vou­drai d'autre regard que celui de Jésus... Qu'importe si je parais dénuée d'esprit et de talent... Je veux mettre en pratique ce conseil de l'Imitation: 'Ne mettez votre joie que dans le mépris de vous‑même... Aimez à être ignoré et compté pour rien.. » @LT 176@ et @Imit Liv 1 ch.2-3@

 

 [Réponse à la quarante-septième demande]:

Je vis en communauté, au milieu de personnes très fidèles et très ferventes, mais le contraste est frappant entre leur manière d'être et ce que j'ai observé chez la [942] Servante de Dieu. Ce contraste m'apparaît surtout en ce qu'il n'y avait dans sa vertu aucun arrêt, mais au con­traire un progrès continu. Je remarque aussi dans la sainteté de la Servante de Dieu une amabilité et une aisance qui ne me paraissent pas communes.

 

 [Réponse à la quarante-huitième demande]:

Je n'ai jamais remarqué en elle rien d'indiscret; je viens de dire qu'au con­traire tout dans sa vertu était simple et aimable.

 

 [Réponse à la quarante-neuvième demande]:

Je ne crois pas que la Servante de Dieu ait eu de visions ni d'extases, sauf trois ou quatre fois, selon ce qu'on m'a ra­conté, à savoir: l'apparition de la Sain­te Vierge qui la guérit à l'âge de 10 ans, une vision prophétique de la mala­die de mon père, une flamme ou blessure d'amour en faisant le chemin de la croix au Carmel, un état extraordinaire d'union à Dieu pendant 8 ou 10 jours au cours de son noviciat, et un état extatique au moment de sa mort; mais je n'ai été té­moin direct d'aucun de ces faits et Thé­rèse ne m'en a jamais parlé.

En ce qui me concerne, je dois rappeler une vue prophétique de la Servante de Dieu touchant ma vocation. Comme j'avais abandonné la Visitation après un essai infructueux, elle dit à soeur Marie du Sacré‑Coeur qui me l'a rapporté: «A­près ma mort, je ferai rentrer Léonie à la Visitation et elle y persévérera ». J'y suis rentrée, en effet, le 28 janvier 1899, j'y ai fait profession en 1900 [943] et j'es­père y persévérer jusqu'à ma mort.

Le 3 juin 1897, alors que j'étais rentrée dans le monde, et que je songeais plutôt à m'orienter vers la vie séculière, elle m'en­voya une image que je garde précieuse­ment; elle avait écrit au revers cette phra­se: « Chère petite soeur, qu'il m'est doux de penser qu'un jour nous suivrons en­semble l'Agneau pendant toute l'éterni­té » @LT 238@

 

 [Réponse à la cinquantième demande]:

En dehors des faits relatés dans la ques­tion précédente, je n'ai pas entendu dire que la Servante de Dieu ait fait des mi­racles pendant sa vie.

 

 [Réponse à la cinquante-et-unième demande]:

Je me souviens que mère Agnès de Jésus me dit au parloir qu'elle avait don­né à soeur Thérèse de l'Enfant‑Jésus l'o­bédience d'écrire l'histoire de son âme. Mais je n'ai eu connaissance du contenu de ce manuscrit que lors de sa publication après la mort de la Servante de Dieu. Je puis certifier, pour les premières années de sa vie, dont j'ai été témoin, que ce récit est parfaitement véridique, et je n'ai pas le moindre doute sur le caractère de scrupuleuse sincérité de tout le reste du manuscrit.

 

TÉMOIN 11 : Francoise‑Thérèse Martin Ord. Vis.

 

 [Réponse à la cinquante-deuxième demande]:

J'ai été informée, au fur et à mesure des événements, soit par des lettres de mes soeurs, soit par leurs conversations au parloir, de ce qui se passait dans les mois qui ont précédé immédiatement la mort de la Servante de [944] Dieu. Elle s'est alitée définitivement au mois de juillet 1897. Je l'ai vue pour la dernière fois au parloir, le 3 juillet, si je ne me trompe. Son visage me parut alors comme dia­phane et céleste. J'ai appris de mes soeurs qu'elle a beaucoup souffert et dans des sentiments admirables de foi, d'amour et de patience. Je garde d'elle une lettre très précieuse que j'ai déjà versée au premier procès. C'est la dernière qu'elle m'ait écrite; elle est du 17 juillet 1897, et écrite au crayon. La voici: « Ma chère Léonie, je suis bien heureuse de pouvoir encore m'entretenir avec toi; il y a quelques jours je ne pensais plus avoir cette consolation sur la terre, mais le bon Dieu paraît vou­loir prolonger un peu mon exil, je ne m'en afflige pas, car je ne voudrais point entrer au ciel une minute plus tôt par ma propre volonté. L'unique bonheur sur la terre, c'est de s'appliquer à toujours trou­ver délicieuse la part que Jésus nous don­ne, la tienne est bien belle, ma chère pe­tite soeur; si tu veux être une sainte, ce­la te sera facile, puisqu'au fond de ton coeur le monde n'est rien pour toi. Tu peux donc, comme nous, t'occuper de 'l’unique chose nécessaire', c'est‑à‑dire que, tout en te livrant avec dévouement aux oeuvres extérieures, ton but soit unique: faire plaisir à Jésus, t'unir plus intimement à lui. Tu veux qu'au ciel je prie pour toi le Sacré‑Coeur, sois sûre que je n'oublie­rai pas de lui faire tes commissions et de réclamer tout ce qui te sera nécessaire pour devenir une grande sainte. [945] A Dieu, ma soeur chérie, je voudrais que la pensée de mon entrée au ciel te rem­plisse d'allégresse, puisque je pourrai t'ai­mer encore davantage. Ta petite soeur, THÉRÈSE DE  L’ENFANT-JÉSUS » @LT 257@.

 

Elle mourut le 30 septembre 1897, à 7 heures du soir, dans une extase d'amour, dont mes soeurs me firent alors le récit, et qui a été, depuis, décrite dans le chapi­tre supplémentaire de 1' « Histoire d'une âme.»

 

 [Réponse à la cinquante-troisième demande]:

J'ai vu le corps de la Servante de Dieu exposé à la grille du choeur. Son visage me parut d'une beauté extraordinaire et tel que je ne l'ai jamais vu chez aucune morte. Je serais bien restée à le contem­pler, mais l'affluence des fidèles qui ve­naient voir son corps et prier m'en em­pêcha. Il y avait du monde plein la cha­pelle, dans le sanctuaire et sur les marches de l'autel. Il en vient certainement beau­coup moins à la mort des autres car­mélites. J'entendais dire derrière moi: « Comme elle est belle! on a peine à prier pour elle, on se sent comme forcé de l'invoquer elle‑même.»

 

 [Réponse à la cinquante-quatrième demande]:

J'ai assisté à l'inhumation qui eut lieu le lundi 4 octobre, au cimetière de la vil­le, dans une tombe placée à l'angle du fond, à droite, dans le nouveau terrain des carmélites. J'ai remarqué que la tom­be était très profonde. Il y avait un nom­breux concours de clergé.

[946] J'ai appris par les documents pu­blics qu'on l'avait exhumée et transférée dans une tombe voisine, par ordre de monseigneur l'évêque de Bayeux, le 6 septembre 1910.

 

 [Réponse à la cinquante-cinquième demande]:

A la première inhumation à laquelle j'ai assisté, il n'y a absolument rien eu qui ressemble à un culte rendu à la Servante de Dieu.

Je n'ai pas assisté à la cérémonie de la translation.

 

 [Réponse à la cinquante‑sixième demande]:

Après la mort de la Servante de Dieu, je suis encore restée dans le monde 18 mois avant d'entrer définitivement en re­ligion. Pendant ce temps, je venais sou­vent prier sur la tombe de ma petite soeur. Quelques fidèles y venaient déjà, mais en petit nombre.

Depuis janvier 1899, étant cloîtrée, je n'ai pas revu le tombeau, mais je sais, par le témoignage public, qu'il s'est établi un courant de pèlerinage à cette tombe. Ce pèlerinage est aujourd'hui nombreux et continu.

 

 [Réponse à la cinquante-septième demande]:

Du vivant de la Servante de Dieu, a­lors qu'elle était encore aux Buissonnets, j'entendais souvent des personnes d'un bon jugement dire que ce n'était pas une enfant ordinaire, que son visage avait quel­que chose de céleste et que la sagesse de sa conduite, comme sa piété, étaient exem­plaires.

 

[947] Plus tard, lorsqu'elle fut entrée au Carmel, plusieurs des religieuses du mo­nastère m'ont dit au parloir qu'elle n'é­tait pas ordinaire, qu'elle avait la maturité d'une personne de 40 ans, qu'elle était considérée comme une religieuse modèle par toute la sainteté de sa vie.

 

 [Quelles étaient les moni ales qui rendaient ce témoignage ? S'agissait‑il des propres soeurs de la Servante de Dieu?]:

Il y en avait d'autres que mes soeurs, mais je n'ai pas retenu leurs noms, sauf ceux de mère Marie des Anges et soeur Thérèse de Saint‑Augustin.

 [Que savez‑vous de la renommée de sainteté de soeur Thérèse après sa mort ?]:

Quand 1' « Histoire d'une âme » a pa­ru, l'admiration des fidèles pour la sain­teté de la Servante de Dieu s'est répandue comme une traînée de poudre, et au­jourd'hui, c'est comme un grand incendie dans le monde entier.

J'ai remarqué que la Servante de Dieu dit, dans son manuscrit: « Jusqu'ici, Sei­gneur, j'ai annoncé vos merveilles, et je continuerai à les annoncer dans l'âge le plus avancé »  @MSC 3,1@. Ne prophétise‑t‑elle pas véritablement la mission que nous voyons s'accomplir aujourd'hui?

 

TÉMOIN 1 l: Françoise‑Thérèse Martin Ord. Vis.

 

Depuis mon arrivée au Carmel pour y faire ma déposition, je remarque qu'il y a beaucoup de monde et de communions dans la chapelle où il n'y avait à peu près personne autrefois.

[948] J'ai vu, dans la chapelle, un pè­lerinage présidé par un prêtre qui a dit la messe au groupe des pèlerins. Je suis très étonnée de voir dans un corridor in­térieur du monastère la quantité d'ex‑vo­to envoyés en témoignage de reconnais­sance pour des faveurs obtenues par l'in­tercession de la Servante de Dieu; des pi­les d'autres ex‑voto sont enfermés dans un appartement. On brûle constamment, devant la statue de la très Sainte Vierge, des cierges envoyés par les fidèles: il pa­rait qu'on en brûle pour 600 francs par mois.

Dans ma communauté de la Visitation de Caen on est unanime à reconnaître que soeur Thérèse de l'Enfant‑Jésus est une sainte. Sans doute l'enthousiasme n'est pas au même degré chez toutes nos religieuses, mais toutes s'accordent à re­connaître sa sainteté.

 

 [Réponse à la cin­quante‑huitième demande]:

Je n'ai pas entendu formuler d'oppo­sition à la réputation de sainteté de la Servante de Dieu. J'ai bien entendu, même dans notre communauté, émettre cette idée qu'il y avait quelque enthousiasme et quelque exagération dans la diffu­sion des images, médaillons, bijoux, etc., concernant soeur Thérèse. On croit mê­me que c'est le Carmel qui prend l'ini­tiative de cette propagande, mais ce n'est pas vrai: ou bien le Carmel ne fait que répondre aux demandes des fidèles, ou, dans bien des cas, ce sont des com‑[9491 merçants qui, sans qu'on puisse les en

empêcher, répandent dans le public des objets de leur fabrication.

 

 [Réponse Le la cinquante‑neuvième à la soi­xante‑cinquième demande inclusivement]:

Vers l'année 1900, en hiver, le soir, sous une impression d'ennui et de dégoût, je récitais lâchement l'office divin. Alors u­ne forme lumineuse, dont je fus éblouie, apparut sur mon livre d'heures. Je n'en fus pas effrayée, bien au contraire. A­près un instant je me rendis compte que cette forme lumineuse était une main. Je crus fermement que c'était ma petite Thé­rèse; je fus parfaitement consolée et res­sentis une paix délicieuse. Depuis, ce phé­nomène ne s'est pas renouvelé.

Le 30 septembre, jour anniversaire de la mort de soeur Thérèse, je sentis à deux ou trois reprises, une odeur de roses; il y a de cela quatre ou cinq ans; les au­tres années cette faveur ne s'est pas re­nouvelée.

 

J'avais parlé, au premier Procès, de la guérison miraculeuse d'une religieuse de notre communauté, soeur Marie Bénigne. Mais on a reconnu, depuis, que cette reli­gieuse est dans un état de nervosisme qui rend ce cas suspect.

J'ai entendu, soit dans notre commu­nauté, soit au parloir, un nombre assez considérable de personnes se  reconnaître redevables, à l'intercession de soeur Thérèse, de diverses faveurs spirituelles. Moi‑même j'ai confiance d'avoir obtenu beaucoup de grâces en l'invoquant.

J'ai lu de nombreuses relations, soit manuscrites, soit imprimées dans les « Pluies de roses », de faveurs tem‑[950] porelles et spirituelles obtenues de la Ser­vante de Dieu, mais je n'ai pas fait de ces cas une étude particulière.

Enfin, hier en récréation, au Carmel, on nous a lu une lettre du colonel E­tienne qui a consacré tout son régiment à soeur Thérèse et remarque qu'il est très protégé.

 

 [Réponse à la soixante-sixième demande]:

Je n'ai rien à ajouter.

 

[Au sujet des Articles, le témoin dit ne savoir que ce qu'il a déjà déposé en répondant aux demandes précédentes. ‑ Est ainsi terminé l'interroga­toire de ce témoin. Lecture des Actes est donnée. Le témoin n'y apporte aucune mo­dification et signe comme suit]:

 

Signatum: SOEUR THÉRÈSE‑ FRANCOISE MARTIN, témoin, j'ai déposé comme ci-dessus selon la vérité, je le ratifie et je le confirme.