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Témoin 12 - Jean-Jules Raoul Auriault, S.J.

Né à Brie (diocèse de Poitiers) le 19 février 1855, Jean-Jules Raoul Auriault entra, jeune encore, dans la Compagnie de Jésus. Docteur en théologie et licencié en droit canonique, il fut professeur de théologie à l'Institut catholique de Paris pendant plus de vingt ans. Il s'adonnait en même temps au ministère des retraites, ce qui le conduisit à maintes reprises au Carmel de Lisieux. Il ne connut pas la Servante de Dieu, mais son témoignage est fondé sur les rapports faits par les personnes qui l'ont connue, les carmélites de Lisieux plus spécialement, et se divise en trois points: 1. Caractère de la sainteté de Thérèse, tel qu'il se révèle dans ses écrits; 2. Réputation de sainteté de la Servante de Dieu et son influence surnaturelle vraiment universelle, 3. Convenance remarquable de cette influence avec les besoins des âmes à notre époque.

Au fond, c'est une étude (f. 568r), et fort intéressante. Il s'agit d'une première synthèse doctrinale du message thérésien, qui met bien en lumière sa correspondance avec les nécessités de notre temps. Le témoin parle aussi de la renommée de sainteté de Thérèse et cite le P. Longhaye parmi les personnalités particulièrement attirées par la figure et les écrits de la jeune carmélite.

Le P. Auriault déposa le 7 février 1911, au cours de la 54ème session, f. 566v-572v de notre Copie publique.

[Session 54: - 7 février 1919 à 8h. 30 et à 2h. de l'après-midi]

[566v] [Le témoin répond correctement à la première demande].

[Réponse à la seconde demande]:

Je m'appelle Jean-Jules-Raoul Auriault, né à Bric, diocèse de Poitiers, le 19 février 1855, du légitime mariage de Jean Auriault et de Madeleine Cador. Je  suis prêtre profès de la Société de Jésus, docteur en théologie, licencié en droit canonique. J'ai été professeur de théologie dogmatique à l'Université Catholique de Paris de 1886 à 1905. Depuis, je suis professeur honoraire et me livre [567r] aux travaux du ministère à Paris.

[Le témoin répond correctement à la troisième demande).

[Réponse à la quatrième demande]:

J'ai été cité à quatre ou cinq reprises devant le juge d'instruction criminel, comme membre d'une Congrégation non autorisée; ces affaires se sont terminées par un non-lieu.

[Le témoin répond correctement aux demandes cinquième et sixième].

[Réponse à la septième demande]:

Je fais cette déposition en vue de la gloire de Dieu et je n’ai aucun motif humain qui puisse influencer mon jugement dans cette affaire.

 

[Réponse à la huitième demande]:

Je n'ai pas connu personnellement la Servante de Dieu, et je n'ai jamais eu de rapports directs avec elle. Mon témoi-[567v] gnage se fondera sur les rapports qui m'ont été faits par les personnes qui l'ont connue, surtout par les carmélites de Lisieux. D'autre part, j'ai fait une étude très attentive de l'« Histoire de sa vie» écrite par elle-même.

 

[Que pensez-vous du genre et de la vérité de cet écrit?]:

Je ne doute pas que cet écrit n'exprime, de la manière la plus vraie, la vie et les dispositions intimes de la Servante de Dieu. Il est en effet composé avec une simplicité et une spontanéité évidentes et très remarquables.

 

[Réponse à la neuvième demande]:

Je désire et j’espère le succès de cette Cause, parce que je crois qu'il est dans l'ordre de la Providence, et que cette béatification exercera sur les âmes une influence très efficace pour les encourager et les porter à la perfection.

 

[Réponse de la dixième à la dix-neuvième demande]:

Je ne sais rien de bien spécial sur les événements qui ont signalé la vie de [568r] la Servante de Dieu; mon étude et mes appréciations portent plutôt sur le caractère de sa sainteté tel qu'il se révèle dans ses écrits.

 

[Réponse à la vingtième et à la vingt-et-unième demande]:

Ce qui commande les traits de la sainteté de Thérèse de l’Enfant Jésus, c'est la « mission » spéciale qu'elle reçut de provoquer dans le monde des âmes un mouvement de confiance généreuse envers l'amour miséricordieux de Dieu, et de frayer la voie de simplicité et d'enfance évangéliques. De là vient qu'en elle les dons naturels et surnaturels s'harmonisent pour lui donner une transparence divine et la rendre capable de refléter merveilleusement la beauté et la bonté de Dieu. D'où le sentiment filial qui marque ses rapports avec le Père céleste, sentiment qui va toujours grandissant et s'épanouit: a) en un besoin croissant avec l'âge, de devenir toujours plus petite et plus enfant vis-à-vis de Dieu, ce qui la pousse avec une dévotion remarquable vers Marie et vers Jésus Enfant; b) là sera pour elle la raison de son humilité si vraie et si joyeuse; c) de là encore une confiance qui germe [568v] avec une intensité rare et va jusqu'à l'audace; elle a bien cette « foi qui transporte les montagnes » (1 Cr. 13, 2); d) de là encore une liberté, une droiture, une sincérité qui lui font une physionomie de toute beauté et lui constituent un attrait surhumain; e) par cette grâce très spéciale à laquelle elle correspondait parfaitement, elle arrive à cet amour excellent qui lui fait désirer, rechercher la souffrance comme son bien le meilleur, convoiter « le martyre du coeur et du corps » - MSA 76,bis - , autre Jean de la Croix (« pati et contemni pro te »), et la mène à cet état habituel de charité dans lequel elle brûle en véritable holocauste pour les âmes, et souffre cet incendie du zèle qui la rend comparable à un saint François-Xavier et à une sainte Thérèse. C'est là que vraiment elle atteint le point particulier de sa grâce, qui la rend apte à sa mission; où, convaincue plus que jamais de sa petitesse et de son néant, elle s'en autorise pour se loger « dans le coeur de sa Mère l'Eglise et rayonner de là par l'amour, à travers tous ses membres dans le monde entier » - MSB 3,2 - . C'est le motif pour lequel, par un trait qui lui est propre, elle accentue sa [569r] vocation et affirme que sa mission commencera surtout à sa mort, et qu'elle « passera son ciel à faire du bien sur la terre » - DEA 17-7 - . Comme donc les faits confirment la prophétie, il se trouve que Dieu paraît d'une façon prodigieuse en cette jeune vierge !

 

[Réponse de la vingt-deuxième à la vingt-quatrième demande] :

Je ne sais rien de particulier sur ces questions.

 

[Réponse à la vingt-cinquième et à la vingt-sixième demande]:

J'ai été cinq où (sic) six fois en pèlerinage à son tombeau, au cimetière de la ville de Lisieux. J'y ai éprouvé personnellement un attrait spécial de dévotion pour la Servante de Dieu et j'y ai reçu des grâces intérieures que j'attribue d'une manière certaine à son intercession. J'ai remarqué aussi, surtout dans mes dernières visites, que des groupes de pèlerins s'y succédaient, et cela, une fois entre autres au mois de novembre 1910, malgré un très mauvais temps. L'attitude de ces pèlerins était recueillie; on voyait manifestement qu'on venait là pour prier et non par curiosité.

 

[569v] [Réponse à la vingt-septième demande]:

Je constate par mes relations très nombreuses et très variées, soit avec des personnes du monde, soit avec des communautés religieuses, que la réputation de sainteté de la Servante de Dieu et son influence surnaturelle sont vraiment universelles. Des personnes très instruites et très graves admirent l'héroïcité de cette vertu et subissent l'influence de ses exemples. Parmi les pères de notre Société, cette renommée de sainteté est fort répandue. J'en connais des plus instruits et des plus expérimentés qui ne se lassent pas de relire et de méditer la vie de soeur Thérèse; ainsi en est-il du révérend père Longhaye, bien connu de tous pour sa science et sa pondération. Nos jeunes pères sont entraînés en grand nombre dans sa « voie d'abandon.»

 

[Cette « voie spirituelle» ne porte-t-elle pas un peu au quiétisme?]:

Tout péril de quiétisme est abondamment conjuré par l'amour généreux des humiliations et des souffrances, comme aussi par le zèle très actif qui font partie essentielle de la spiritualité de soeur Thérèse de l’Enfant Jésus.

 

[570r] [Connaissez-vous la cause de cette renommée de sainteté? quelque zèle industrieux n'a-t-il pas contribué à sa diffusion?]:

Je crois que cette grande diffusion de la renommée de sainteté de soeur Thérèse est l'effet d'une intervention divine qui réalise la mission donnée à la Servante de Dieu d'exciter les âmes à la sainteté. Les moyens de propagande visant la diffusion de ses écrits et de ses souvenirs me paraissent plutôt la conséquence que la cause de cet entraînement des fidèles vers la Servante de Dieu.

 

[Réponse à la vingt-huitième demande]:

Je n'ai rien entendu de sérieux qui fût contraire à cette renommée de sainteté.

 

[Réponse à la vingt-neuvième demande]:

Je connais un nombre très considérable de personnes de toutes conditions qui ne cessent d'invoquer la Servante de Dieu et multiplient les neuvaines en son honneur pour obtenir des grâces, soit temporelles, soit surtout spirituelles, Il est à noter, d'après les relations que m'en ont faites quelques-unes de ces [570v] personnes, que l'action de soeur Thérèse de l'Enfant Jésus s'exerce d'une manière particulière sur les âmes pour les rendre meilleures. Elle n'accorde guère de grâces temporelles qu'elle ne les accompagne d'une influence intérieure de sanctification. Lorsque les grâces temporelles sollicitées ne sont pas obtenues, il est rare que des grâces spirituelles ne fassent point compensation; et j'ai souvent remarqué que dans ce cas les solliciteurs ne se plaignent point. Voici un cas particulier: Une personne âgée et sérieusement chrétienne sollicitait, au tombeau de la Servante de Dieu, la guérison de sa surdité. Elle m'écrit: « Qu'ai-je rapporté de ce pèlerinage, mon père?... l'impression profonde que dans la voie de la sainteté il faut souffrir et beaucoup... que les âmes que Dieu appelle à la perfection sont les plus éprouvées... que la souffrance est même une marque de prédestination... En lisant la vie de soeur Thérèse, je n'avais jusqu'à ce jour été frappée que de la simplicité de sa vie d'amour de Dieu... Mais là, devant ce tombeau, j'ai senti tout à coup qu'elle n'était arrivée à ce degré d'amour que par beaucoup de souffrances ignorées... Je me suis sentie comme illuminée d'une lumière nouvelle, me montrant la vie d’immolation, celle de tous les saints, celle surtout de Notre Seigneur, [571r] j'ai compris qu'il ne fallait pas redouter la souffrance, qu'elle était une preuve frappante de l'amour de Dieu pour nous, et j'ai senti comme un désir, je dirai plus, un besoin de m'élancer dans ce chemin: voilà mes impressions de Lisieux.»

Un des pères de notre résidence, âgé de 74 ans, me disait: « Je dois certainement à soeur Thérèse de l’Enfant Jésus une grâce particulière: Je n'avais [pas] de dévotion au Sacré Coeur; je la lui ai demandée et je l'ai obtenue tout de suite.» Ce religieux est un bon prédicateur et un homme plein de sens. Comme je l'ai dit, les faits confirment d'une manière éclatante la prophétie par laquelle elle promettait de « passer son ciel à faire du bien sur la terre », et cette jeune vierge fait sentir partout son influence: 1° par ses écrits, 2° par des miracles et des conversions nombreuses, 3° par l'appel efficace des « petites âmes » à la « voie d'abandon et d'enfance spirituelle.» Cette influence me semble avoir des convenances remarquables avec les besoins des âmes à notre époque.

Si de la mission reçue résulte un type nouveau de perfection chrétienne, [571v] il apparaît combien son action doit être efficace sur nos générations actuelles: a) à une époque de lourd matérialisme, elle est un être angélique qui ouvre le ciel et fait monter les coeurs. D'autant que par sa sainte mort, elle semble avoir conquis une survivance miraculeuse au milieu de nous, et comme une fonction de soeur secourable vis-à-vis des « voyageurs » de cette terre; b) contre le découragement et les tentations de désespoir qui envahissent trop souvent les âmes plongées dans une atmosphère d'incrédulité, elle crée une réaction de confiance par sa voie d'abandon filial à Dieu notre Père: « Imitatores Dei estote sicut filii charissimi » - *Eph. 5, 1 - ; c) par la mise en relief de l'esprit d'humilité évangélique, elle détruit l'illusion de nature qui fait le fond de l'Américanisme, « système » dépréciateur des vertus dites passives; d) d'une façon générale, elle renverse l'orgueil qui compte sur soi et méconnaît la puissance de la grâce; e) elle clarifie l'atmosphère des âmes, en ramenant la méthode de perfection à ses principes essentiels, débarrasse la voie de tout ce qui l'encombre inutilement et amène les gens du cloître et du monde à trouver [572r] doux le joug du Seigneur et léger son fardeau - *Mt. 11, 30 - ; f) par le réalisme dogmatique de sa piété et ses rapports actifs avec Dieu, Notre Seigneur, la Sainte Vierge, Saint Joseph, les Saints, l'Eglise, le Pape, l'Évêque, le Prêtre, les Âmes, elle confond le nominalisme de l'erreur moderniste et garantit les esprits contre un transformisme menteur qui détruit la personnalité de Dieu et l'historicité des mystères que nous croyons.

 

[Suite de la réponse à la vingt-neuvième demande]:

g) Elle est bien à sa place à cette frontière de deux époques, envoyée par Dieu [572v] pour continuer la démonstration du surnaturel qui s'affirme par le Vatican, par Lourdes, par Jeanne d'Arc et ouvrir une ère nouvelle, sous laquelle, contre les prestigieuses opérations diaboliques, il faudra de prodigieuses manifestations de sainteté divine. Il est bien dans la loi de la Providence que pour de si grands effets soit choisie une faible enfant, une simple vierge: « Infirma mundi elegit Deus, ut confundat fortia » - * 1 Cr. 1, 27 - ;c)il faut ajouter que par son origine terrestre, le milieu de famille où elle est née et a grandi, la sainteté de Thérèse honore la famille chrétienne, en montre l'idéal réalisé par le christianisme et fait ressortir la liaison qu'il y a entre la perfection chrétienne et la perfection religieuse. Elle enlève l'idée de séparation; elle établit l'idée d'union entre le cloître et la famille restaurée par Jésus-Christ.

 

[Suite de la réponse à la trentième demande]:

J'ai dit tout ce que je savais.

 

[573r] [Au sujet des Articles, le témoin dit ne savoir que ce qu'il a déjà déposé en répondant aux demandes précédentes. - Est ainsi terminé l'interrogatoire de ce témoin. Lecture des Actes est donnée. Le témoin n'y apporte aucune modification et signe comme suit]:

Ita pro veritate deposui, ratum habeo et confirmo.

Signatuni: J. AURIAULT, S. J.