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Témoin 13 - Thérèse De Saint-Augustin, O.C.D.

Le treizième témoin est Soeur Thérèse De Saint-Augustin. Julie-Marie-Elisa Leroyer naquit à la Cressionnière (diocèse de Bayeux) le 5 septembre 1856. Entrée au Carmel de Lisieux le 1er mai 1875, elle y reçut l'habit sous le nom de soeur Thérèse de Saint-Augustin le 15 octobre suivant et fit profession le 1er mai 1877. Elle se dévoua toujours de manière humble et sereine et fut sacristine durant de nombreuses années. Peu après la mort de la Servante de Dieu elle rédigea un manuscrit intitulé « Souvenirs d'une sainte amitié » (cf. Derniers entretiens, 1, pp. 786-788, 840). Ainsi nota-t-elle la joie avec laquelle Thérèse l'accueillit chaque fois qu'elle descendait la visiter à l'infirmerie.

Soeur Thérèse de Saint-Augustin mourut le 22 juillet 1929 Son témoignage est enrichissant pour une connaissance plus détaillée de la Sainte. « J’affirme - précise le témoin - que toutes les paroles que je citerai dans ma déposition comme m'ayant été dites par soeur Thérèse de l'Enfant-Jésus sont exactes » (f. 580r). La soeur déposa les 14 et 15 février 1911 au cours des sessions 55-56, f. 577r-592r de notre Copie publique.

TÉMOIN 13 : Thérèse de Saint-Augustin O.C.D.

[Session 55: - 14 février 1911, à 8h. 30 et à 2h. de l'après-midi]

 

[577r] [Le témoin répond correctement à la première demande].

[Réponse à la seconde demande]:

Je m'appelle Julie-Marie-Elisa Leroyer, en religion soeur Thérèse de Saint-Augustin, née à La Cressonnière (diocèse de Bayeux) le 5 septembre 1856 du légitime mariage de Louis Leroyer et de Elisa Valentin. Je suis religieuse professe de l'Ordre des carmélites, du monastère de Lisieux, où j'ai fait profession en 1877.

 

[Le témoin répond régulièrement et correctement de la troisième à la sixième demande inclusivement].

[Réponse à la septième demande]:

Je ne suis pas animée de sentiments humains dans cette affaire, je veux seulement rendre témoignage à la vérité en [577v] disant les vertus que j'ai vu pratiquer à la Servante de Dieu pendant son séjour au milieu de nous.

 

[Réponse à la huitième demande]:

J'ai connu la Servante de Dieu depuis son entrée dans notre monastère en 1888 jusqu'à sa mort en 1897. Pendant ce temps j'ai toujours vécu près d'elle et dans une certaine intimité. Je me servirai peu, dans cette déposition, de ce que j'ai entendu dire de la Servante de Dieu par notre révérende mère et nos autres soeurs, de même je n'utiliserai guère l’« Histoire d'une âme » écrite par elle-même. Toute ma déposition reposera sur mes souvenirs personnels.

 

[Réponse à la neuvième demande]:

Je désire beaucoup la béatification de la Servante de Dieu parce que je crois que, quand l'Eglise aura reconnu officiellement sa sainteté, beaucoup d'âmes seront attirées à imiter ses vertus et à suivre « sa petite voie » qui, je crois. conduit facilement au progrès spirituel et à la perfection.

 

[Réponse de la dixième à la seizième demande):

[578r] Je ne connais rien personnellement des premières années de la Servante de Dieu jusqu'à son entrée dans notre monastère.

 

[Réponse à la dix-septième demande]:

Lorsqu'au mois d'avril 1888 la Servante de Dieu franchit la porte de notre clôture, je fus très frappée de son recueillement, de l'expression de son regard et de son attitude grave, en accomplissant cet acte.

 

[Réponse à la dix-huitième demande]:

Outre plusieurs emplois dans la communauté, comme de sacristine, de lingère, etc., soeur Thérèse de l’Enfant Jésus exerçait auprès des novices un ministère de conseil et de direction. Etant moi-même professe à cette époque, je n’eus pas occasion de profiter de ses avis. Ce que j'ai observé de sa vie de carmélite, je le dirai en parlant de ses vertus.

 

[Réponse à la dix-neuvième demande]:

Je n'étais pas au courant de la composition de ses écrits. Je n'ai connu qu'après sa mort le récit qu'elle a fait de sa [578v] vie. Je savais, comme toutes nos soeurs, qu'elle composait des poésies et des cantiques pour les fêtes du monastère.

 

[Réponse à la vingtième demande]:

Je crois savoir ce que signifie « l'héroïcité des vertus.» Cela veut dire: pratiquer la perfection sans défaillance. Cela dépasse ce qu'on voit ordinairement, même chez les religieuses très ferventes qui ont toujours quelques moments de faiblesse. J'ai remarqué qu'il y avait au contraire chez la Servante de Dieu une ferveur toujours égale, surtout dans la fidélité dans les plus petites choses.

 

[Réponse à la vingt-et-unième demande]:

1. SUR LA FOI. - La sainte communion faisait les délices de la Servante de Dieu. Que n'a-t-elle pas supporté pour n'en être pas privée? Il est à la connaissance de toutes les soeurs, ses contemporaines, que dans la dernière année de sa vie, alors que sa santé était déjà bien atteinte, qu'après des nuits d'insomnie et de souffrances,elle se levait pour assister à une messe matinale, et cela même pendant l'hiver, par les froids les plus rigoureux. [579r] Elle souffrait beaucoup d'être privée de la communion quotidienne, qui à cette époque n'était pas en usage dans notre monastère. Parlant à l'une de ses soeurs de la peine qu'elle éprouvait de cette privation, elle ajouta: « Il n'en sera pas toujours ainsi; il viendra un temps où nous aurons peut-être pour aumônier monsieur l’abbé Hodierne, et lui, il nous donnera la communion tous les jours » -  ? ? - . C'est à soeur Marie du Sacré-Coeur que la Servante de Dieu faisait cette remarque, et soeur Marie du Sacré-Coeur me l'a rapportée elle-même avant la mort de la Servante de Dieu. « Mais pourquoi - demanda-t-on à soeur Thérèse - pensez-vous à monsieur l'abbé Hodierne pour être notre aumônier? rien ne le fait prévoir.» « Oui, j'espère qu'il viendra - reprit-elle - et nous serons bien heureuses avec lui » - S.P. - . A l'époque où soeur Thérèse de l’Enfant Jésus parlait ainsi, la santé de monsieur l'abbé Youf, notre aumônier, ne donnait pas d'inquiétudes sérieuses; rien ne faisait prévoir sa mort, qui arriva plusieurs années après. Le pressentiment de soeur Thérèse au sujet de monsieur l'abbé Hodierne s'est parfaitement réalisé. Nommé aumônier le 15 octobre 1897, il prit pour texte de sa première instruction ces paroles: « Venez et mangez mon pain » (Prov. 9, 5). [579v] C'était une invitation à la communion quotidienne, qu'il était heureux de nous accorder sans que personne lui en eût encore témoigné le désir.

Soeur Thérèse de l’Enfant Jésus avait un goût remarquable pour la Sainte Ecriture. Le Saint Evangile surtout la ravissait. Elle le portait nuit et jour sur son coeur. Elle aimait beaucoup aussi l'Imitation de Jésus-Christ, qu'elle avait apprise par coeur lorsqu'elle était dans le monde. Elle avait un grand respect pour la parole de Dieu, et ne se serait pas permis la plus légère critique sur une prédication médiocre. Elle chérissait tendrement la Sainte Vierge. Lorsque la statue qui lui a souri pendant sa maladie fut apportée au monastère, aucune des soeurs ne put l'emporter; toutes la trouvaient trop lourde. « Elle n'est pas trop lourde pour moi », - S.P. - dit la Servante de Dieu '; et dans un élan qui peignait admirablement les sentiments de son coeur, elle saisit la statue et l'emporta facilement jusqu'à l'oratoire qui lui était destiné.

 

Il. - SUR L'ESPÉRANCE. - On peut dire que la conversation de soeur Thérèse de l’Enfant Jésus était dans le ciel; son esprit en était [580r] continuellement occupé, et son coeur soupirait sans cesse après la possession du souverain bien. Que de fois ne m'a-t-elle pas parlé de son désir de mourir! Ses yeux rayonnaient de bonheur lorsque nous abordions ce sujet. Il n'y avait dans la prévision de sa mort qu'un sujet de joie et d'espérance. J'affirme que toutes les paroles que je citerai dans ma déposition comme m'ayant été dites par soeur Thérèse de l’Enfant Jésus sont exactes. Au mois d'avril 1895, elle me fit cette confidence: « Je mourrai bientôt. Je ne vous dis pas que ce soit dans quelques mois, mais dans deux ou trois ans; je sens, à tout ce qui se passe dans mon âme, que mon exil est près de finir.» A l'époque où soeur Thérèse parlait ainsi, elle jouissait d'une santé parfaite. Elle planait au-dessus des choses de la terre; rien ne lui paraissait capable de captiver son coeur un seul instant; rien ne la troublait. « Je ne puis comprendre me disait-elle - pourquoi on se fait tant de peine de voir ses soeurs mourir, puisque nous devons toutes aller au ciel et nous y retrouver.» C'était uniquement l'amour qu'elle pourrait donner à Dieu qui lui faisait désirer le ciel; son intérêt personnel était complètement mis de côté; sa couronne ne l'inquié-[580v] tait pas; elle me disait « en laisser le soin au bon Dieu.»

 

111. - SUR LA CHARITÉ. - Ce qui dominait en soeur Thérèse de l’Enfant Jésus, c'était l'amour de Dieu; mourir d'amour était son rêve; mais « pour mourir d'amour - disait-elle - il faut vivre d'amour.» Aussi s'efforçait-elle de développer chaque jour cet amour qu'elle voulait au plus haut degré. Aimer Dieu comme un séraphin, se consumer dans les flammes dévorantes du pur amour sans les sentir, afin que le sacrifice d'elle-même fût plus complet, telle était son ambition. Aussi avouait-elle simplement qu'elle n'était pas une seconde sans penser au bon Dieu. Cette pensée habituelle de Dieu se reflétait sur ses traits. Une de nos soeurs en fut tellement frappée qu'elle me fit cette réflexion pendant la récréation: « Regardez soeur Thérèse de l’Enfant Jésus, ne dirait-on pas qu'elle vient du ciel? Elle a l'air d'un ange.» Parler de Notre Seigneur faisait son bonheur. Quelle joie, lorsqu'elle rencontrait une âme faisant écho à la sienne!

Quelle attention pour éviter les plus légères imperfections, tout ce qui aurait pu sentir la tiédeur ou la mollesse au service du bon Dieu! Quel empressement pour rechercher [581r] au contraire tout ce qui pouvait faire plaisir à Notre Seigneur! Elle était avide de saisir toutes les occasions de faire de petits sacrifices. Pendant sa maladie, je lui disais qu'elle souffrait beaucoup, mais que le bon Dieu l'en récompenserait grandement:. « Non, non - me répondit-elle - pas pour la récompense, mais pour faire plaisir au bon Dieu»'. -  DEI,p.788 -

Sa confiance en la Providence ne connaissait pas de déclin. On parlait de la persécution religieuse, des suites qu'elle pouvait avoir pour notre communauté, de l'exil possible. « Qu'est-ce que vous en pensez? », lui dis-je. « Pour continuer ma vie religieuse - me répondit-elle - j'irai au bout du monde; mais je suis un bébé, je m'abandonne, j'irai où le bon Dieu voudra » - DE I, p.788 - . « Que je serais malheureuse - me disait-elle pendant sa maladie - si je n'étais pas abandonnée à la volonté du bon Dieu! Aujourd'hui, le docteur dit que je suis perdue; demain, que je suis mieux. Que cette alternative serait fatigante, mais tout cela n'effleure pas mon âme et n'en trouble pas la paix: je m'abandonne » - DE I-23.6, p.444 - '. Comme je lui exprimais mes craintes qu'elle souffrit beaucoup: « Oh! ne vous inquiétez pas de cela - me dit-elle -, le bon Dieu [581v] ne m’en donnera pas plus que je ne pourrai en supporter » -  DE I, p.788 - .

Soeur Thérèse de l’Enfant Jésus avait un zèle ardent pour le salut des âmes. « Ma grande dévotion - me disait-elle - c'est de prier pour les pécheurs et les âmes pures.» Son zèle avait surtout pour but la sanctification des prêtres et des missionnaires. Son désir du martyre était extrême. Je le remarquais en toute occasion. Pendant sa maladie, elle laissa échapper cette plainte qui exprimait si bien son regret de n'avoir pu cueillir cette palme tant désirée: « Vous êtes plus heureuse que moi: je vais au ciel, mais vous aurez peut-être la grâce du martyre.»

 

[582r] [ Suite de la réponse à la vingt-et-unième demande]:

La charité de soeur Thérèse de l'Enfant Jésus s'étendait à toutes les soeurs; pas de partialité dans sa manière d'agir. Elle donnait à toutes affection et dévouement, rendant service à chacune dans tout ce qui était en son pouvoir avec une parfaite abnégation d'elle-même. Elle était toujours aimable, même envers celles qui manquaient à son égard de délicatesse dans leur conduite. Elle les accueillait avec le même sourire, cherchant à leur faire plaisir, évitant ce qui pouvait leur être une occasion de peine et de combat. Entrée au Carmel à l'âge de quinze ans, s'y retrouvant avec ses soeurs, on aurait pu croire qu'elle cherchait auprès d'elles les consolations et les joies de la famille; il n'en fut rien; elle voulut qu'en tout son sacrifice fût complet. Aussi ne témoigna-t-elle jamais plus de préférence à ses soeurs selon la nature qu'à celles qui lui étaient unies par les liens de la religion. Pendant une des licences dans lesquelles nous avons la permission de parler, je lui fis cette réflexion: « Je ne vous demande pas de venir un moment avec nous; ayant vos soeurs, vous devez avoir bien peu de temps [582v] libre.» - « Oh! ne croyez pas cela - me répondit-elle -, je ne leur donne pas plus de temps qu'aux autres; vous êtes toutes mes soeurs.» Elle avait un grand zèle pour le soulagement des âmes du purgatoire: « Après ma mort - m'avait-elle dit -, si vous voulez me faire plaisir, offrez beaucoup de Chemins de croix à mon intention. Si je n'en ai pas besoin, j'aurai la joie d'en faire cadeau aux âmes du purgatoire.»

 

IV. - SUR LA PRUDENCE. - Soeur Thérèse de l’Enfant Jésus avait une prudence rare dans la direction des novices; elle savait attendre les âmes, les pousser à la vertu sans les presser plus qu'elles n'étaient capables de le supporter. Elle leur montrait leurs torts avec fermeté, sans se rebuter des difficultés que présentaient certains caractères difficiles. La justesse de son jugement lui faisait discerner avec une promptitude remarquable ce qui était le mieux et le plus parfait.

 

V. - SUR LA JUSTICE. - Tout ce qui se rapportait au culte de Dieu faisait ses délices. Avec quel soin n'ornait-elle pas de fleurs la statue de l’Enfant Jésus qui lui était confiée! Préparer la crèche pour la fête de Noël la comblait de [583r] joie. Pendant son postulat, elle porta pour accomplir ce travail des pierres assez lourdes, pendant longtemps et très loin; elle était infatigable, quand il s'agissait de prouver son amour à Notre Seigneur. Que de roses n'effeuilla-t-elle pas au calvaire de notre préau et sur les pieds de son crucifix quand la maladie la retint clouée sur son lit de douleur! Jusqu'à l'épuisement de ses forces, elle voulut donner à Notre Seigneur ce témoignage d'amour. Elle avait une grande dévotion à saint Joseph et à saint Jean de la Croix. Elle voulait qu'on honorât particulièrement les saints patrons du baptême et de la vie religieuse, les protecteurs de l'année et de chaque mois; elle disait qu'étant chargés de veiller sur nous, ils avaient droit à notre reconnaissance. S’agissait-il d'honorer les saints qui ont versé leur sang pour Notre Seigneur, elle le faisait avec une ardeur extraordinaire. Le 17 juillet 1894, à l'occasion du centenaire des bienheureuses carmélites de Compiègne, ce Carmel voulant faire une fête en leur honneur, demanda au Carmel de Lisieux d'y contribuer. Nous fûmes chargées toutes les deux de faire des oriflammes pour la décoration de leur chapelle. Je fus témoin du zèle, du dévouement qu'elle (583v] montra dans cette circonstance. Elle ne se possédait pas de joie: « Quel bonheur - me disait-elle - si nous avions le même sort! quelle grâce!.»

 

VI. - SUR LA FORCE. - Soeur Thérèse de l’Enfant Jésus acceptait avec patience, douceur et humilité les humiliations et les réprimandes que la mère prieure ne lui ménageait pas. Même quand elles lui étaient adressées avec trop de sévérité, elle ne s'excusait jamais. Un jour, elle fut prise pendant le repas d'un accès de toux assez violent. La mère prieure, fatiguée de l'entendre, lui dit assez vivement: « Mais enfin sortez, soeur Thérèse de l’Enfant Jésus!....» Je suis frappée du calme avec lequel elle accepta cette apostrophe si peu agréable. Pendant la maladie de son père, elle fut un sujet de grande édification, par le courage héroïque qu'elle montra en cette circonstance. Elle me fit une confidence qui me surprit étrangement: « Si vous saviez - me dit-elle - dans quelles ténèbres je suis plongée. Je ne crois pas à la vie éternelle; il me semble qu'après cette vie mortelle, il n'y a plus rien; tout a disparu pour moi, il ne me reste plus que l'amour» -  DE/I,p.788, note - '. Elle parlait de cet état [584r] d'âme comme d'une tentation. Cependant, son âme paraissait habituellement calme et sereine; on la croyait inondée de consolations, tellement elle pratiquait la vertu avec aisance. Ayant entendu l'une de nos soeurs faire cette réflexion: « Soeur Thérèse de l’Enfant Jésus n'a pas de mérite à pratiquer la vertu, elle n'a jamais eu de combats », je voulus savoir de la bouche même de celle qui était ainsi jugée, si une pareille supposition était vraie. Notre intimité me le permettant, je lui demandai si elle avait eu des combats pendant le cours de sa vie religieuse. Ceci se passait deux mois avant sa mort: « Oh! si j'en ai eu! - me répondit-elle -. J'avais une nature pas commode; cela ne paraissait pas; mais moi, je le sentais bien; je puis vous assurer que je n'ai pas été un seul jour sans souffrir, pas un seul! » - DE/I, p.788 - . C'est surtout pendant sa maladie qu'on put admirer sa force dans la souffrance. Redoutant pour elle des douleurs plus vives, je lui parlai des prières que je ferais pour demander au bon Dieu de les adoucir: « Non, non - me dit-elle vivement -, il faut le laisser faire » -  DE/I, p.788 - .

 

VII. - SUR LA TEMPÉRANCE. - Soeur Thérèse de l’Enfant Jésus pratiquait avec un [584v] grand soin la mortification intérieure. Lorsque ses soeurs allaient au parloir, si elle ne s'y trouvait pas présente, elle ne s'informait pas du sujet de leur entretien, ce qui l'aurait pourtant vivement intéressée. Quand sa soeur était prieure, jamais pendant le temps du grand silence la Servante de Dieu n'allait lui parler. Elle avait un maintien très religieux, marchant doucement, d'une façon très recueillie.

 

VIII. - SUR L’OBÉISSANCE. - Une simple recommandation était pour la Servante de Dieu un ordre qu'elle accomplissait toujours; c'était inutile de le lui répéter. Son obéissance était héroïque, je veux dire sans aucune défaillance. On lui avait fait une recommandation dans le but de la soulager. Ce fut tout le contraire qui arriva; mais elle se garda bien d'en parler et fit exactement ce qu’on lui avait dit, bien que ce fût pour elle une souffrance à chaque fois renouvelée. Elle obéissait même aux soeurs qui n'avaient pas le droit de lui commander.

 

IX. - SUR LA PAUVRETÉ. - Pendant son postulat et une partie de sa vie religieuse, elle eut près d'elle au réfectoire une [585r] soeur qui prenait à peu près tout pour elle, sans s'inquiéter de sa voisine. La Servante de Dieu n'en fit jamais la réflexion et se priva du nécessaire. Cependant longtemps après, elle fut obligée d'en parler à cause de son emploi et par un motif de charité pour cette soeur.

 

X. - SUR L'HUMILITÉ. - Dans une des visites que je lui fis pendant sa dernière maladie, je la trouvai avec un visage des plus radieux. Je lui demandai ce qui pouvait la rendre si heureuse: « Je viens d'avoir un grand bonheur - me répondit-elle -, je vais vous le confier. J'ai reçu la visite d'une de nos soeurs: « Si vous saviez, m'a-t-elle dit, combien vous êtes peu aimée et peu appréciée! » J'entendais aussi, il y a quelques jours, une soeur qui disait à une autre.- 'je ne sais pourquoi on parle tant de soeur Thérèse de l’Enfant Jésus, elle ne fait rien de remarquable; on ne lui voit point pratiquer la vertu; on ne peut même pas dire qu'elle soit une bonne religieuse!' (je sais que cette soeur disait cela dans un mouvement de mauvaise humeur). « Oh! - ajoutait la Servante de Dieu -, entendre dire sur mon lit de mort que je ne suis pas une bonne religieuse, quelle joie! rien ne pouvait me faire plus de plaisir! » [585v] Je lui parlais de la gloire qu'elle aurait au ciel: « Non, me dit-elle - ce ne sera pas ce que vous croyez; le bon Dieu a toujours exaucé mes désirs, et je lui ai demandé d'être un petit rien. Quand un jardinier fait un bouquet, il se trouve toujours un petit espace vide entre les magnifiques fleurs qui le composent; pour le remplir et lui donner une forme gracieuse, il y met de la mousse. Voilà ce que je serai au ciel, un petit brin de mousse parmi les belles fleurs du bon Dieu.»

 

[Réponse à la vingt-deuxième demande]-

Je n'ai jamais entendu parler de phénomènes extraordinaires arrivés à la Servante de Dieu, pendant sa vie.

 

[Réponse à la vingt-troisième demande]:

Pendant la vie de la Servante de Dieu au monastère, j'ai entendu émettre à son sujet des appréciations diverses. Celles des religieuses qui la connaissaient mieux, et spécialement les novices qu’elle dirigeait, admiraient la sublimité de sa vertu. Pour d'autres, elle passait inaperçue, à cause, je crois, de sa simplicité. Quelques-unes enfin émettaient des jugements plutôt défavorables. Ainsi quelques-unes l'accusaient [586r] de froideur et de fierté. C'est, à mon avis, parce quelle parlait peu et restait recueillie et réservée. Peut-être aussi, le fait de la présence de quatre soeurs dans la communauté suscitait-il quelques instincts d'opposition ou de jalousie. Mais je puis affirmer que depuis la mort de la Servante de Dieu, celles de ces opposantes qui vivent encore, ont toute complètement changé d'avis.

 

[Que pensiez-vous alors du caractère de la Servante de Dieu]:

Je l'ai toujours considérée, même durant sa vie, comme une charmante enfant et une excellente religieuse. Je n'ai donc pas eu proprement à changer d'avis à son sujet. J'avoue toutefois que sa grande modestie et le soin extrême qu'elle mettait à cacher ses vertus sous les apparences d'une vie commune et très simple m'ont empêché de remarquer alors bien des actes de perfection que j'ai connus depuis.

 

[Réponse à la vingt-quatrième demande]:

J'étais présente au moment de sa mort et je fus très frappée d'un phénomène [586v] qui me parut extraordinaire. Après que sa tête ne – i.e. se - fut inclinée et alors que nous la croyions comme morte, elle redressa la tête complètement, ouvrit les yeux et tint son regard fixé en haut pendant un espace de temps assez appréciable et avec une expression si profonde que je ne pus continuer de la regarder, tant mon émotion était grande.

 

[Réponse de la vingt-cinquième à 1a vingt-sixième demande]:

J'ai appris par les visites que j'ai reçues au parloir qu'il y avait un concours incessant de fidèles venant prier au tombeau de la Servante de Dieu. On m'a dit en particulier que des missionnaires y venaient en grand nombre.

 

[Réponse à la vingt-septième demande]:

La réputation de sainteté de la Servante de Dieu est universelle, et je sais qu'on pourrait l'établir avec évidence au moyen des lettres innombrables adressées de toute part à notre révérende mère prieure, mais je n'ai pas fait l'étude détaillée de cette correspondance. D'autre part, les visites que je reçois au parloir sont peu nombreuses. [587r] Les personnes qui viennent me voir me disent cependant suffisamment que le renom sainteté de la Servante de Dieu est très étendu.

 

[Réponse à la vingt-huitième demande]:

On ne m'a jamais exprimé directement des opinions contraires à ce renom de sainteté; mais j'ai entendu dire au parloir qu'il se trouvait dans la ville de Lisieux quelques personnes, peu nombreuses à la vérité, qui, à un certain moment accusaient le Carmel de faire trop de bruit autour de la Servante de Dieu et d'exagérer ses mérites. Ces critiques étaient générales et ne comportaient aucune allégation précise. D'autre part, je sais par la même voie que ces mêmes personnes ont maintenant changé d'avis et rendent entière justice à la sainteté de la Servante de Dieu.

 

[Session 56: - 15 février 1911, à 8h. 30]

[589r] [Réponse à la vingt-neuvième demande]:

D'une manière générale, je sais, par ce qu'on m'en dit au parloir, que beaucoup de personnes l'invoquent et ont confiance d'obtenir par son intercession des [589v] faveurs exceptionnelles. D'une manière plus particulière, je relaterai trois catégories de faits:

1°. La Servante de Dieu avait dit qu'aussitôt qu'elle serait dans la Patrie, elle irait visiter les missions, et qu'elle travaillerait à aider les missionnaires dans la conquête des âmes. Elle quitta l'exil vers la fin de l'année 1899 [sic!] et voici le résultat des travaux apostolique des missionnaires de la rue du Bac au cours de l'année suivante. J'ai été vivement frappée de cette coïncidence dès la lecture qu'on nous fit alors au réfectoire des Annales de la Propagation de la Foi, et j'ai voulu en prendre note. Voici ces extraits: « Asie. - L'année 1898 sera appelée dans notre Société l'année des grandes bénédictions de Dieu. En effet, le nombre des adultes baptisés dans le courant de cet exercice s'est élevé au chiffre presque incroyable de 77.700. Jamais, depuis 235 ans que notre Société existe, nous n'avons enregistré un pareil résultat. Le zèle et l'activité des ouvriers apostoliques ne suffisent pas pour l'expliquer. Il faut l'attribuer à un souffle du Saint Esprit qui a passé sur quelques-unes de nos missions et y a déterminé un élan irrésistible des païens vers notre sainte Religion.»

(Extrait des Annales de la Propagation de [590r] la Foi, juillet 1899).

 

On lit dans un autre n° des mêmes Annales: « En vous rendant compte des travaux de l'année dernière, nous remercions Dieu de ce qu'il nous ait permis d'enregistrer des chiffres qui, encore bien faibles en comparaison surtout de nos désirs, sont néanmoins plus encourageants, et ont atteint presque le double de ceux de l'année précédente. Le nombre des conversions d'adultes dépasse celui de toutes les autres années, et les catéchumènes... sont tellement nombreux que nous avons lieu de nous attendre à une riche moisson. La couronne d'anges qui est allée grossir les rangs célestes dépasse aussi celle des années précédentes. Les mariages catholiques, base indispensable de toute société chrétienne, augmentent eux aussi et donnent aux païens l'éloquent spectacle d'une union sainte » (Extrait des Annales de la Propagation de la Foi, novembre 1899).

 

2°. Je tiens de ma propre mère, madame Veuve Leroyer, le récit suivant: Elle avait eu la dévotion de demander à la Servante de Dieu, vers l'an dernier, d'être comme son ange gardien et de l'assis-[590v]ter en tout. Or, un jour qu'elle se présentait dans un magasin pour ses affaires, la dame qui tenait ce magasin lui dit spontanément et sans connaître aucunement la dévotion spéciale de ma mère: «Oh! madame, quelle délicieuse odeur de roses vous portez avec vous.» Ma mère affirma simplement ce qui était la vérité, qu'elle ne portait avec elle rien qui pût produire un tel parfum. Un autre jour, une personne qui vint visiter ma mère chez elle, exprima le même étonnement touchant une émanation de parfum de violettes que rien non plus de naturel ne pouvait expliquer.

 

[Que pensez-vous du caractère de votre mère dont vous venez de rapporter le témoignage?]:

Ma mère est d'un caractère peu enthousiaste et très discret. Je suis sûre qu'elle n'avait communiqué à personne la demande qu'elle avait faite à la Servante de Dieu de l'assister comme son ange gardien. De plus, elle est très peu portée à admettre des phénomènes extraordinaires, et c'est sans y attacher une bien grande importance qu'elle m'a fait le récit de ces deux faits. Madame Leroyer habite Lisieux, où elle s'occupe de bonnes oeuvres et en particulier de l'Oeuvre des [591r] Catéchismes. Il est à remarquer que dans les deux circonstances relatées elle ne percevait elle-même aucun parfum. Il m'est arrivé à moi-même à deux reprises de percevoir dans des circonstances où rien de naturel ne l'expliquait, un parfum de lilas ou de violette. Je n'avais alors aucun pressentiment que ce phénomène pût se produire. D'ailleurs, je n'ai aucun désir de jouir de ces faveurs sensibles, et j'attends bien plutôt, de l'intercession de soeur Thérèse de l’Enfant Jésus, des grâces cachées pour le bien de mon âme.

 

3°. C'est dans cet ordre des grâces de perfection que j'ai remarqué tout spécialement l'efficacité de l'intercession de la Servante de Dieu. On ne peut douter que son influence surnaturelle ne produise dans notre monastère des fruits tout exceptionnels de progrès spirituel. Pour dire la vérité, c'est un changement notable qui s'est produit parmi nous. Je le remarque surtout: 1) dans le soin d'être fidèles dans les plus petites observances; 2) dans la pratique de la charité mutuelle la plus attentive; 3) dans la promptitude à obéir sans murmure et sans hésitation, mais avec une véritable allégresse [591v] aux moindres indications de la volonté de notre révérende mère.

 

[Réponse à la trentième demande]:

J'ai dit, en répondant à la question XXIle, que je ne connaissais aucun phénomène extraordinaire qui se fût produit pendant la vie de la Servante de Dieu. J'aurais dû rappeler ici l'extraordinaire prévision de sa mort prématurée, qu'elle me manifesta en 1895, alors qu'elle jouissait d'une bonne santé. J'ai relaté en détail ce qu'elle me dit à ce sujet, en parlant de son espérance en Dieu (Interrog. XXI, n. 2). J'ai toujours cru que c'était là une véritable prophétie.

 

[592r] [Au sujet des Articles, le témoin dit ne savoir que ce qu'il a déjà déposé en répondant aux demandes précédentes. - Est ainsi terminé l'interrogatoire de ce témoin. Lecture des Actes est donnée. Le témoin n'y apporte aucune modification et signe comme suit]:

J'ai déposé comme ci-dessus selon la vérité, je le ratifie et le confirme.

Signatum: Soeur THÉRÈSE DE SAINT AUGUSTIN.