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Témoin 14 - Marie des Anges et du Sacré-Coeur, O.C.D.


Il est fort appréciable de trouver ici le témoignage de soeur Marie des Anges et du Sacré-Coeur, maîtresse de soeur Thérèse novice.

Née à Montpinçon (diocèse de Bayeux) le 24 février 1845, Marie-Jeanne-Julia de Chaumontel, entra au Carmel de Lisieux le 29 octobre 1866, après avoir vaincu, non sans difficultés, la très profonde affection qui la liait à sa famille. Elle reçut l'habit le 19 mars 1867 et fit profession le 25 mars 1868, avec, pour maîtresse des novices, la vénérée mère Geneviève de Sainte-Thérèse, fondatrice du monastère. Celle-ci la guida et la réconforta dans les luttes intérieures qu'elle eut à soutenir jusqu'au moment de sa profession. Puis ce fut une paix sereine. Elle reçut le voile le 26 juin 1868, s'insérant à merveille dans la communauté, y étant un modèle de silence et de disponibilité (celle-ci poussée peut-être à l'excès). Sans dédaigner pour autant les offices les plus humbles du monastère, elle était passée maître en couture et en broderie. Sous-prieure de 1883 à 1886, tandis que mère Geneviève remplissait la charge de prieure, elle fut maîtresse des novices de 1886 à 1893. Réélue sous-prieure en 1893 puis encore pour trois ans en 1896, elle fut de nouveau maîtresse des novices après la mort de la Sainte (1897) jusqu'en 1909.

 

Elle est définie par Thérèse «une vraie sainte, le type achevé des premières carmélites» - MSA 70,2 - et c'était d'ailleurs le jugement de la communauté. Thérèse eut bien des difficultés pour s'ouvrir à elle, mais elle y parvint ensuite et en fut bien consolée - DEA 2.IX.2 - . Lorsque la sainte débuta dans la vie religieuse, la mère fut à côté d'elle à la lingerie - DEA 13.Vll. - ). D'octobre 1888 à octobre 1890 elle lui adressa sept brefs messages lui témoignant son affectueuse compréhension surnaturelle (cf. Correspondance générale, I, LC 91, p. 405; 92, p. 408; 104, p. 436; 109, P. 446; 119, p. 509; 120, p. 512; 141, p. 579). Plutôt distraite, oubliant facilement ce qu'elle avait dit, la mère fut souvent pour Thérèse cause involontaire de souffrances. Après la mort de la Sainte, elle en expérimenta personnellement plus d'une fois la puissance d'intercession et se fit l'écho de ces faveurs non seulement au cours des deux

 

TÉMOIN 14 : Marie des Anges O.C.D.

 

Procès, Ordinaire et Apostolique, mais en un carnet dont de nombreuses pages sont intitulées « Souvenirs de ma petite Thérèse » (Circulaire, p. 10). Elle mourut le 24 novembre 1924 *.

En donnant son témoignage, la mère souligne, entre autres, la discrétion qu'observait Thérèse à l'endroit des souffrances inévitables de la vie commune, comme aussi son détachement viril à l'égard de ses trois soeurs, et rapporte des paroles soit prononcées par la Sainte soit à elle adressées qui sans ce témoignage nous seraient inconnues.

La déposition eut lieu les 15-17 février 1911, au cours des sessions 57-59, f. 594r-614r de notre Copie publique.

 

[Session 57 : 15 février 1911 à 11h. et à 2h. de l'après-midi]

 

[594r] [Le témoin répond correctement à la première demande].

 

[Réponse à la seconde demande]:

Je m'appelle Marie-Jeanne-Julia de Chaumontel, en religion soeur Marie des Anges et du Sacré-Coeur. Je suis née à Montpinçon (diocèse de Bayeux) 1e 24 février 1845 du légitime mariage d’Amédée de Chaumontel et de Elisabeth de Gaultier de Saint Basile. Je suis religieuse carmélite du monastère de Lisieux, où j'ai fait profession le 25 mars 1868, où j'ai été dépositaire, puis maîtresse des novices et sous-prieure jusqu’en novembre 1909.

 

[Le témoin répond correctement de la troisième à la sixième demande] :

[Réponse à la septième demande]:

Les sentiments qui m'animent dans cette déposition sont d'ordre surnaturel et rien ne peut vicier mon témoignage.

 

[594v] [Réponse à la huitième demande]:

J'ai connu la Servante de Dieu à partir de l'entrée au Carmel de sa soeur Pauline (soeur Agnès de Jésus) en 1882. Je voyais alors au parloir cette jeune enfant de 9 ans, qui bientôt devait se consacrer à Dieu à son tour. Lorsqu'elle entra au Carmel en 1888, j'étais maîtresse des novices, et à ce titre j'ai pu l'observer et la connaître très bien jusqu'en 1892. A cette date, je quittai la charge de maîtresse des novices et je n'eus plus avec la Servante de Dieu que les relations ordinaires des religieuses entre elles. Je me suis servie surtout de mes souvenirs et de mes observations pour préparer cette déposition. J'ai utilisé aussi, pour compléter et préciser mes souvenirs, le livre de l'« Histoire d'une âme écrite par elle-même.» Je ne crois [595r] pas que cette composition soit entachée d'illusions: la Servante de Dieu y exprime très sincèrement et très exactement ce qu'elle éprouvait.

 

[Réponse à la neuvième demande]:

Je prie tous les jours pour le succès de cette Cause de béatification. Il me semble, par toutes les merveilles de grâces dont les récits nous parviennent chaque jour, que la glorification de la Servante de Dieu contribuera à l'exaltation de la sainte Eglise, à la gloire de notre Ordre, au salut de la France et de beaucoup d'âmes.

 

[Réponse de la dixième à la quinzième demande]:

Je ne connais pas par mes observations personnelles le détail des premières années de la Servante de Dieu. Je note seulement que lorsqu'elle venait au parloir, entre 9 et 15 ans, visiter sa soeur Agnès de Jésus, puis aussi son autre soeur Marie du Sacré Coeur, il me fut aisé de constater que cette ravissante petite fille était une enfant de bénédiction. Lorsque je me trouvais près d'elle, l'effet qu'elle me produisait était ce que l'âme ressent auprès du tabernacle. Il s'exhalait de cette ange une atmosphère de calme, de silence, de douceur et de pureté qui me faisait la contempler avec [595v] un vrai respect.

 

[Réponse de la seizième à la dix-huitième demande]:

Je puis d'autant mieux parler de la Servante de Dieu à cette époque, qu'à son entrée dans notre Carmel j'étais maîtresse des novices. Dès son entrée elle grandit en grâce et en sagesse devant Dieu et devant la communauté, par une correspondance très constante à la grâce. C'est ce qui m'explique l'ascension si rapide de cette enfant si jeune vers la plus éminente sainteté. Dernièrement encore une ancienne et sainte religieuse me disait en parlant du noviciat de soeur Thérèse de l’Enfant Jésus: « Vraiment on n'avait jamais vu cela! » La Servante de Dieu avait, dès son entrée au Carmel, une intuition extraordinaire de la sainteté de la vie religieuse et des sacrifices qu'elle impose. Elle se mit à l'oeuvre avec un courage invincible et ne recula devant aucun obstacle. Aussi puis-je assurer que si, peu de temps après sa profession, elle fut mise équivalemment maîtresse des novices, elle était si parfaite en tous points qu'elle eût été aussi bien capable d'être mise à la tête de notre communauté. Je n'eus pour ainsi dire qu'à l'instruire de la règle et des divers usages de la [596r] communauté. Je dois encore affirmer que durant tout son noviciat je n'ai eu à relever aucune imperfection en cette chère enfant, et qu'aucune des novices que j’ai eues pendant quinze ans que j'ai été maîtresse des novices ne l'ont égalée en vertus et en perfection. Ce que j'ai à dire de ses diverses vertus confirmera ce que j'avance ici.

 

[Réponse à la dix-neuvième demande]:

Je n'ai connu qu'après sa mort la

 

TÉMOIN 14: Marie des Anges O.C.D.

 

composition qu'elle a faite de l'Histoire de son âme.

 

[Réponse à la vingtième demande]:

L'héroïcité de la vie chrétienne me paraît consister dans une constante générosité à pratiquer jusque dans les détails toutes les vertus. Cette égalité parfaite doit être très rare, suppose une grâce exceptionnelle du bon Dieu et aussi une correspondance exceptionnelle à la grâce. Je crois que soeur Thérèse de l’Enfant Jésus a réalisé cette fidélité toujours égale et a dépassé en cela ce que j'ai vu dans les plus ferventes religieuses.

 

[Réponse à la vingt-et-unième demande]:

[596v] 1° SUR LA FOI. - Pendant son noviciat, sa foi me parut remarquable dans son respect pour sa mère prieure et pour sa maîtresse des novices. Elle accourait avec une simplicité d'enfant me dire les épreuves qu'elle rencontrait du côté de notre mère prieure qui avait pour elle, par moments, des sévérités qui lui étaient très sensibles, d'autant qu'elle ne pouvait saisir dans cette façon d'agir de sa mère prieure que la manifestation d'un sentiment humain; mais elle gardait cette impression pour elle seule. Je la vois encore accourir un jour se jeter dans mes bras pour me confier le brisement de son coeur, sans laisser pourtant échapper le moindre murmure; elle voyait la conduite de Dieu sur sa petite âme en cette épreuve si pénible et souriait malgré tout. Dans ses désolations spirituelles, elle venait encore me les conter gaiement, les acceptant généreusement pour que le bon Dieu donnât en revanche ses consolations aux âmes qu'il pourrait ainsi s'attirer. Elle fit preuve d'une foi héroïque dans la terrible épreuve qui frappa son vénérable père. Il y eut là pour elle des heures d'angoisse terribles. Mais, ainsi qu'elle le rapporte dans l'« Histoire d’une âme », elle me surprit un jour en me disant avec un regard profond vers le ciel: [597r] « 0 ma soeur, je puis encore souffrir davantage » - MSA 73,1 - . Quelle que fût la tempête, son âme restait aussi tranquille que le rocher battu par les flots. Elle avait une intelligence rare des Saintes Ecritures; du reste on peut en juger par l'emploi qu'elle en fait à chaque instant dans ses écrits. Elle portait toujours sur elle le saint Evangile. Dans l'autorité elle ne voyait que Dieu; que le ciboire fût d'or ou de cuivre, c'était toujours Notre Seigneur auquel elle donnait sa foi, son respect, son amour et son obéissance. La veille de sa profession, son âme fut bouleversée par le démon qui voulait lui persuader qu'elle n'était pas dans sa vocation. Elle retrouva bien vite la paix en me confiant humblement cette tentation, et s'en rapportant à mes paroles comme à celles de Dieu même. Dans la longue tentation contre la foi qui éprouva la dernière année de sa vie, elle dit elle-même avoir prononcé plus d'actes de foi pendant un an que durant toute sa vie. Dans cette épreuve, Jésus crucifié se plaisait à l'associer aux ténèbres du Calvaire; mais ses indicibles souffrances ne firent que purifier son amour et le rendre plus ardent encore.

 

2" SUR L'ESPÉRANCE ET LA CONFIANCE EN DIEU. - La Servante de Dieu eut dans tout le [597v] cours de sa vie des épreuves nombreuses, soit intérieures, soit extérieures; mais sa confiance en Dieu était si inébranlable que jamais elle ne perdait la paix de l'âme et même la joie au milieu des plus difficiles épreuves. Elle le montre en un grand nombre de circonstances diverses dans le récit de sa vie. J'ai particulièrement été frappée de sa constance dans les multiples difficultés qui s'opposèrent à la réalisation de son désir d'entrer au Carmel à 15 ans, puis de la paix avec laquelle elle supporta l'épreuve des sévérités de notre révérende mère prieure dans les premières années de sa vie religieuse. La Servante de Dieu ne perdit jamais sa sérénité au plus fort de ses désolations spirituelles, comme aussi lorsque les nouvelles désolantes se succédaient touchant l'état de santé de son père. Déjà avant son entrée au Carmel, c'est avec une confiance admirable qu'elle priait Dieu pour les pécheurs, osant même dire à Dieu au sujet du criminel Pranzini pour qui elle priait: « Je suis sûre, Ô mon Dieu, que vous lui pardonnerez, et quand même il ne se serait pas confessé, je croirais que vous l'aurez touché au dernier moment.» Plus tard, on lui demandait comment elle ne se décourageait pas dans les moments [598r] d'abandon par lesquels Dieu la faisait passer: « Ce n'est pas en vain - répondit-elle - que la parole de Job est entrée dans mon coeur: Quand même Dieu me tuerait, j'espérerais en lui.» - *Jb 13, 15 selon la Vulgate - - DEA 7-7 - . Elle disait encore: « Depuis longtemps, mon Dieu, vous m'avez permis d'être audacieuse avec vous. Comme le père de l'enfant prodigue parlant à son fils aîné, vous m'avez dit: ' Tout ce que j'ai est à toi ' - *Lc. 15, 31 - . « Je sais - disait-elle encore - que Jésus chérit l'enfant prodigue; j'ai entendu ses paroles à sainte Madeleine, à la femme adultère, à la Samaritaine. Non! personne ne pourrait m'effrayer, car je sais à quoi m'en tenir sur son amour et sa miséricorde » - MSC 36,2 - . Peu de temps avant sa mort, elle disait: « Je n'ai nullement peur des derniers combats, ni des souffrances, si grandes soient-elles. Le bon Dieu m'a toujours secourue... Je compte sur lui; je suis sûre qu'il ne m'abandonnera jamais » - MSA 46,1 - .

 

TÉMOIN 14 : Marie des Anges O.C.D.

[Session 58: - 16 février 1911, à 8h. 30 et à 2h. de l'après-midi]

 

[600r] [Suite de la réponse à la vingt-et-unième demande]:

SUR LA CHARITÉ. - Outre les détails nombreux rapportés dans sa vie et qui prouvent à quel degré s'élevait, dès son enfance, son amour de Notre-Seigneur, son ardent désir de la sainte communion, sa piété dans la prière et son goût pour toutes les manifestations religieuses, je puis relater plus spécialement quelques particularités de sa vie religieuse, dont j'ai été plus directement témoin. Tout ce qu'elle eut à souffrir au Carmel, même dès son entrée, elle accepta tout avec amour pour le salut des âmes qu'elle voulait gagner à l'amour de Dieu. Elle eut un zèle spécial pour le salut des grands pécheurs, entre autres du malheureux père Hyacinthe, pour la conversion [600v] duquel elle offrit tant de prières et de sacrifices. Tout chantait en son âme, comme en celle de sainte Cécile, devenue sa tendre amie depuis sa visite à son tombeau. Pendant son postulat, elle expliquait un jour pourquoi sainte Cécile avait été proclamée reine de l'harmonie: « C'était - disait-elle à cause du chant virginal que l'Epoux céleste lui fit entendre au fond de son coeur » - MSA 61,2 - . Quelque temps après avoir quitté le noviciat, elle vint me voir en licence et me parla de ce que le bon Dieu faisait en elle, des lumières qu’elle recevait sur la vie de la grâce en nous. J'en restai émerveillée, et ce fut quelques jours après que, présidant le lavage à la buanderie, elle me demanda de chanter et de faire chanter aux soeurs présentes son si magnifique cantique: « Vivre d'amour » - PN 17 - , qui me jeta dans l'admiration, car peut-on rien voir de plus beau, de plus élevé? Tout ce qu'elle écrivit dans le chapitre XI' de sa vie est le chant d'un séraphin: « 0 Jésus - dit-elle dans ces lignes écrites sur son lit de mort -, laisse-moi te dire que ton amour va jusqu'à la folie. Comment veux-tu que devant cette folie mon coeur ne s'élance pas vers toi?... Un jour, j'en ai l'espoir, tu m'emporteras au foyer de l'amour, tu me plongeras enfin dans ce brûlant abîme, pour m'en faire devenir à jamais [601r] l'heureuse victime » - MSB 5,2 -

 

[Suite de la réponse]:

SUR LA CHARITÉ ENVERS LE PROCHAIN. - Entrée au Carmel, la Servante de Dieu nous parut tout aussitôt pleine d'attention pour toutes les soeurs, s'efforçant de rendre tous les services en son pouvoir. Au noviciat, sa charité se montra pour une de ses compagnes dont elle saisissait bien les défauts; elle lui donnait ses petits conseils, s'appliquait à l'amener à la vertu en lui en donnant l'exemple, et, malgré bien des combats qu'elle lui donnait, elle l'entourait de tendresse, en attendant que plus tard elle pût agir plus facilement sur cette jeune âme, sur laquelle elle devait exercer un ascendant touchant. Je n'ai pas connaissance de lui avoir jamais entendu dire un mot contre qui que ce fût, ni murmurer jamais lorsque notre révérende mère lui était sévère: elle lui souriait toujours [601v] et avait pour elle mille attentions. Plus tard, au moment des élections de 1896, la révérende mère Marie de Gonzague n'ayant été élue prieure qu'à une très faible majorité, la Servante de Dieu entrevoyant quel chagrin cette révérende mère en éprouverait, s'efforça avec une tendresse ravissante et une délicatesse angélique de la consoler dans cette épreuve, et lui écrivit une lettre magnifique que la pauvre mère prit très bien - LT 190 - La Servante de Dieu montra encore sa charité en demandant à notre mère d'être compagne d'emploi avec une soeur dont le caractère, aigri par la maladie, devait la faire beaucoup souffrir. Quelle vertu, quelle patience, quel zèle ne montra-t-elle pas dans ce poste si difficile! Elle savait prendre de l'ascendant sur cette pauvre âme par un mélange de fermeté et de douceur. Cette soeur s'attacha à elle comme à un ange consolateur. Cette même soeur était employée avec moi à la sacristie; quand elle me causait quelque difficulté, je n'avais qu'à confier la chose à la Servante de Dieu, qui savait si bien agir sur l'âme de cette pauvre soeur qu'aussitôt elle m'arrivait et me demandait humblement pardon. Le récit de sa vie est tout rempli des traits de sa charité attentive et toujours oublieuse d'elle-même.

 

[602r] 4° SUR LA PRUDENCE. - Elle montra une prudence au-dessus de son âge. Entrée parmi nous à quinze ans, elle fit voir qu'elle n'était enfant que par l'âge. Dès le principe, elle montra une possession d'elle-même qui me ravissait. Plus tard de quelle prudence ne fit-elle pas preuve dans sa conduite à l'égard de cette soeur, de caractère difficile, à laquelle elle faisait tant de bien. Lorsque sa soeur Pauline (mère Agnès de Jésus) fut élue prieure, cette circonstance créa pour elle une situation très délicate en face de l'ancienne prieure mère Marie de Gonzague. La Servante de Dieu se montra d'une discrétion étonnante pour éviter toute occasion de froissement. Souvent j'accompagnais les trois soeurs au parloir, lorsque leur excellent oncle monsieur Guérin venait les visiter. S'il s'élevait alors quelque mésintelligence sur les affaires de famille ou autre, ces petits nuages disparaissaient vite sous l'influence de la Servante de Dieu. Elle était pour tous un ange de paix. Avait-on besoin d'un conseil? c'était à elle la plus jeune, que ses soeurs s'adressaient et ce qu'elle disait était parole d'Evangile. Dans les conseils qu'elle donnait aux âmes, elle aimait à leur enseigner ce qu'elle appelait « sa petite voie d'abandon et d'enfance [602v] spirituelle.» Cette doctrine toute de simplicité, d'amour et de confiance, qu'elle laisse aux « petites âmes », lui attire l'admiration des personnages les plus éminents en sainteté et en science. Un prêtre me disait un jour avoir trouvé dans la lecture des écrits de la Servante de Dieu, des lumières qu'il cherchait vainement depuis longtemps.

 

SUR LA JUSTICE. - Le culte de Dieu, de la Sainte Vierge et des Saints a eu un grand charme pour la Servante de Dieu, même dès ses premières années. Au Carmel, elle employait avec un bonheur indicible ses instants de liberté à orner et fleurir une statuette de l’Enfant Jésus, dont le soin lui était confié. Au temps de Noël, c'était pour elle une joie insigne de travailler à orner la crèche et de chanter l'Enfant-Dieu dans des poésies débordantes de tendresse et d'amour. A la sacristie, quel soin ne mettait-elle pas à préparer les ornements sacrés et tout ce qui touchait au culte divin, mais par dessus tout le saint ciboire et les hosties! Au choeur, son maintien si digne et si religieux montrait combien elle était pénétrée de la présence de Dieu et de la grandeur de l'oraison et de l'office divin. Ses saints de prédilection étaient, [603r] après la Sainte Vierge et saint Joseph, notre Mère sainte Thérèse, saint Jean de la Croix, sainte Cécile, sainte Agnès, le bienheureux Théophane Vénard et la bienheureuse Jeanne d'Arc. Elle avait un amour extrême pour la sainte communion, et souffrait de ne pas la faire tous les jours. Elle avait prédit que nous aurions plus tard cette consolation de la communion quotidienne, et cette prédiction s'est exactement réalisée. Dans la piété de la Servante de Dieu il est une chose qui me frappe d'autant plus que je ne l'avais jamais vue en notre Carmel, et que je n'en ai jamais entendu parler dans la vie des saints: c'est le rôle qu'elle donne aux fleurs. Toutes avaient pour elle un langage particulier, lui révélant l’amour infini de Dieu et ses perfections. Elle s'en servait aussi pour dire à Dieu son propre amour et les sentiments de son coeur. Le soir, en été, à l'heure du silence, et souvent les jours de fête pendant les récréations, elle jetait des fleurs au Calvaire de notre préau. Quelles délicieuses pensées dans son cantique intitulé « Jeter des fleurs » - PN 34 - . Cette action d'effeuiller des fleurs n'était que l'image de ce qu'elle faisait pour Notre Seigneur par les mille sacrifices qu'elle s'imposait pour lui dans tous les détails de sa vie. [603v] Jusqu'à la fin, dans sa dernière maladie, elle effeuillait, pour embaumer son crucifix, les roses qu'on lui apportait pour la réjouir. Un jour qu'on ramassait, pour les jeter, des feuilles de roses ainsi tombées sur le parquet, elle dit en baissant un peu la voix: «Oh! non, ne les jetez pas, elles seront précieuses un jour » - DEA 14-9 - . Ce propos m'a été rapporté par notre mère Agnès de Jésus et par notre soeur Marie du Sacré-Coeur, qui étaient présentes.

Mère Agnès de Jésus lui disait, un jour que la communauté était réunie auprès de son lit: « Si vous jetiez des fleurs à la communauté!.» - « Oh! non, ma petite mère - répondit-elle -, ne me demandez pas cela, je vous en prie; je ne veux pas jeter de fleurs aux créatures. Je le veux bien encore [pour] la Sainte Vierge et saint Joseph, mais pas pour d'autres créatures » - DEA , p.791 -

 

[604r] [Suite de la réponse à la vingt-et-unième demande]:

6° SUR LA FORCE. - Le courage de la Servante de Dieu paraissait surtout dans son égalité d'humeur au temps même de ses plus grandes souffrances physiques ou morales. J'ai dit en parlant de sa charité avec quelle force d'âme elle supportait les défauts du prochain et les chagrins qui pouvaient l'atteindre par suite de la maladie de son père et de ses épreuves intérieures. Lorsque la maladie vint la clouer sur la croix, elle montra un courage admirable dans la souffrance. Elle était toujours douce et souriante et ne répondait à la douleur que par un sourire céleste sans jamais faire entendre la moindre plainte. Dieu permit, pour embellir son âme, que notre si bon et si dévoué docteur, qui venait la voir souvent, ne pensât pas à calmer ses souffrances par ces adoucissements que la science a découverts et qui lui eussent allégé son long martyre; elle le supporta jusqu'à la fin avec un courage héroïque.

 

[-604v] 7" SUR LA TEMPÉRANCE. - La Servante de Dieu fut un modèle de mortification, mais de cette mortification vraie et exempte des illusions de l'orgueil et de l'amour propre. L'esprit de Dieu inspirait la sienne dès son enfance. Pour se préparer à son entrée au Carmel, elle s'imposait mille petits sacrifices, s'habituant à briser sa volonté et à rendre autour d'elle de légers services, puisque son jeune âge ne lui permettait pas de faire davantage. Entrée au Carmel, jamais une plainte ne sortit de ses lèvres, et je n'ai pas connaissance que pendant son noviciat elle m'ait jamais demandé le plus petit soulagement. Le froid lui était excessivement pénible; mais elle ne m'en dit jamais un mot, et je ne l'ai appris que dernièrement; elle en souffrait tant, paraît-il, que c'était à en mourir. Ah! si je l'avais su! Que n'aurais-je pas fait pour y remédier! Aussi je me dis aujourd'hui: Quelle vertu héroïque était celle de cette chère enfant? Sa mortification se résumait en ces mots: tout souffrir sans jamais se plaindre, ni pour le vêtement, ni pour la nourriture. Sur ce dernier point, que n'eut-elle pas à offrir au bon Dieu! Combien de fois n'ai-je pas eu le coeur gros en voyant cette enfant si jeune et si frêle privée des ménagements et des adoucissements de régime qu'il eût [605r] fallu lui accorder largement; mais au contraire, le bon Dieu permit que maintes fois on ne lui servit que des restes ou des aliments qu'un estomac solide eût eu peine à supporter. Il en était de même pour le repos, le sommeil; mais la chère enfant ne disait jamais un mot, tant elle était heureuse de ces bonnes occasions de souffrir. Elle conservait dans les plus grandes souffrances une inaltérable sérénité. On s'en étonnait; plus tard on en sut la vraie cause: « Quand je souffre beaucoup - a-t-elle dit -, au lieu de prendre un air triste, j'y réponds par un sourire. Au début, je ne réussissais pas toujours; mais maintenant, c'est une habitude que je suis heureuse d'avoir contractée » - HA 12 -

 

Elle n'était pas moins admirable à dominer les sentiments intérieurs de la nature. On a pu remarquer à maintes reprises avec quelle générosité elle mortifiait l'instinct naturel qui eût dû la porter à rechercher la compagnie de ses trois soeurs, de préférence aux autres religieuses. Elle avait adopté justement la pratique contraire, En voici quelques traits. Après sa grande retraite qui l'avait tenue depuis onze jours séparée de ses soeurs, elle eût pu solliciter et eût obtenu facilement [605v] la permission d'aller les voir dans leur cellule. Elle n'en fit rien. Celles-ci croyaient au moins qu'à la récréation leur petite soeur les rechercherait et se placerait même à leur côté, mais il n'en fut rien, tant la Servante de Dieu craignait de donner quelque chose à la nature. Le fait ayant été raconté à la vénérée mère Geneviève, notre sainte fondatrice, elle l'en reprit très sévèrement pour l'éprouver, lui disant que c'était agir comme une enfant sans coeur, et que ce n'était pas là la perfection que demandait la religion. Une autre fois, sa bien aimée soeur Agnès de Jésus était très souffrante. La Servante de Dieu n'allant pas la visiter, elle lui en témoigna de la peine. Alors elle lui répondit: « Mais, ma mère, les autres soeurs viennent-elles vous voir?.» - « Non », répondit mère Agnès. « Eh bien! - dit la Servante de Dieu, je dois donc m'en priver aussi »; tant elle comprenait quelle mortification du coeur demande la perfection religieuse. Sur son lit de mort, elle dit un jour à cette même mère Agnès : « Quand je mourrai, ne croyez pas, ma petite mère, que mon dernier regard sera pour vous; ce sera pour mère Marie de Gonzague, et aussi pour celles auxquelles je croirai la chose utile... Ne vous en faites pas de peine... Je ne veux faire que du surnaturel » - DEA 20-7 - . [606r] Ce propos m'a été rapporté depuis par notre révérende mère Agnès de Jésus elle-même.

 

8° SUR LA PAUVRETÉ. - La Servante de Dieu aimait souverainement la pauvreté. Il me souvient qu'un jour je la surpris à la sacristie enlevant à une nappe d'autel la dentelle qui n'était que faufilée à grands points. Doucement elle retirait le fil, car elle voulait, comme les pauvres, ne pas le perdre et l'utiliser ensuite. Combien l'auraient coupé pour aller plus vite!, mais elle trouvait là une bonne occasion de pratiquer la pauvreté. Sa pauvreté consistait surtout à se contenter de ce qui lui était donné, à se passer joyeusement de ce qu'elle n'avait pas, à ne rien dire quand on lui prenait les objets à son usage. Elle considérait que le temps ne lui appartenait pas non plus et jamais elle ne prenait sur celui du travail pour ce qui était de sa consolation; c'eût été pour elle mener une vie trop commode.

 

9° SUR LA CHASTETÉ. - Par rapport à tout ce qui touche cette vertu, je n’ai qu'un mot à dire de la Servante de Dieu: c'est qu'elle était un ange dans un corps mortel. Jamais une parole tant soit peu [606v] inconsidérée ne sortit de ses lèvres. Elle se serait plutôt jetée dans les flammes, que de s'exposer au moindre souffle qui pût ternir son innocence baptismale. Sa pureté se reflétait dans sa physionomie toute céleste, si calme, si douce et si digne. Elle alliait à cet extérieur si recueilli un petit air d'enfant qui lui allait à ravir, et d'où s'exhalait comme un parfum de candeur et d'innocence. Il y avait en elle quelque chose qui inspirait le respect et qui semblait dire: Ne me touchez pas. Elle était d'une modestie qui frappait ceux qui la rencontraient. Lors de l'épidémie d'influenza, monsieur l'abbé Youf, notre aumônier, dût entrer plusieurs fois dans la clôture pour visiter les malades et les mourantes. Il observa tout de suite cette exceptionnelle modestie et m'en fit la remarque en ces termes: « Pas une de vous n'égale la petite soeur Thérèse de l’Enfant Jésus en son maintien si parfaitement calme et religieux.» Le jardinier lui-même, la voyant passer sous nos cloîtres lorsqu'il travaillait dans le préau, la reconnaissait malgré son grand voile, à sa tenue si édifiante. Il disait un jour, dans son langage d'ouvrier: « Oh! la petite soeur Thérèse de l’Enfant Jésus. Jamais je ne la vois courir.» [607r] Cette pureté angélique est pour moi l'explication de la connaissance admirable que le bon Dieu lui donna des Saintes Ecritures. Elle était bien vraie pour elle cette parole de Notre Seigneur: « Bienheureux les coeurs purs, parce qu'ils verront Dieu » - *Mt. 5, 8 - ,

 

10° SUR L'OBÉISSANCE. - La Servante de Dieu fut d'une obéissance parfaite. Au noviciat, jamais une réflexion, mais une docilité absolue. Il y a peu de temps, une de ses compagnes me disait: « Vous souvenez-vous de ce qu'était soeur Thérèse de l’Enfant Jésus au noviciat? Quand vous nous faisiez une explication, une observation, jamais elle ne disait un mot; toujours elle écoutait tout avec un respect profond.» Jamais non plus elle ne s'excusait lorsque je la reprenais, même par erreur, comme elle le raconte au sujet du petit vase cassé (par une autre) et qui me fit lui dire qu'elle manquait totalement d'ordre. Dans les premiers temps de son postulat, je lui suggérai une pensée que je croyais pouvoir l'aider dans son oraison; elle s'efforça de s'y appliquer par obéissance, quoique ce fût pour elle une très grande fatigue,. ce que je ne sus que plus tard. [607v] Elle aimait beaucoup la sainte Règle et rien ne lui était plus pénible que de ne pouvoir la suivre dans toute son observance, à cause de sa jeunesse. Son obéissance m'a paru héroïque lorsqu'elle se soumit en silence et sans proférer une plainte au refus que lui fit sa révérende mère prieure de retourner s’entretenir des affaires de son âme avec le prédicateur de la retraite, le révérend père Alexis, qui pourtant avait très bien saisi son état intérieur et lui avait rendu la paix et la joie de l'âme. Je me souviens d'un trait, plutôt vulgaire, qui montre bien la promptitude avec laquelle elle obéissait au premier appel. Un jour d'hiver que, suivant la coutume des carmélites, elle s'était dépouillée de ses bas humides pour les faire sécher près du poêle pendant la récréation, on vint l'avertir qu'on sonnait à la sacristie. Mettant simplement ses souliers de corde, que nous nommons alpargates, elle traverse tous nos cloîtres les jambes nues, sans s'inquiéter de l'imprudence qu'elle  faisait ainsi. Combien auraient dit: Une minute, s'il vous plaît! Mais pour elle, c'était à la voix même de Dieu qu'elle devait répondre, et elle le faisait sans réflexion sur elle-même. [608r] Dans l'« Histoire de son âme », elle exprime bien ses convictions quand elle dit: « Que les simples religieuses sont heureuses! Leur unique boussole étant la volonté des supérieurs, elles sont sûres de ne jamais se tromper... Mais lorsqu'on cesse de consulter cette boussole infaillible, aussitôt l'âme s'égare dans des chemins arides où l'eau de la grâce lui manque bientôt. - MSC 11,1 -

 

1l° SUR L'HUMILITÉ. - La Servante de Dieu était une véritable violette toute cachée, Elle se faisait si petite que, tout en remarquant en elle une âme céleste, on ne la considérait que comme une enfant, tant elle était simple. Elle se tenait à la dernière place, cherchait à passer inaperçue, ne disant jamais son sentiment, à moins qu'on ne lui demandât. Cette humilité, qui la laissa dans l'ombre, fait dire aujourd’hui à tout instant dans notre Carmel émerveillé des grandes choses qu'elle fait après sa mort: « Ah! cette petite soeur Thérèse de l'Enfant Jésus, si cachée, si petite pendant sa vie! en fait-elle du bruit maintenant! Se remue-t-elle dans le monde entier! Qui donc aurait jamais cru cela?.» En bien des occasions, elle eut à faire preuve de dévouement, de savoir faire, de sagesse [608v] et de prudence; douée de tous les dons possibles de l'esprit et du coeur, elle employait ces trésors pour glorifier le bon Dieu, pour rendre service et faire plaisir autour d'elle; mais elle faisait cela sans embarras, sans recherche d'elle-même, et avec une simplicité qui révélait son humilité. Je pourrais citer à l'appui de ces appréciations grand nombre de traits relatés dans l'« Histoire de sa vie » et qui sont devenus notoires.

Lorsque je réfléchis sur les vertus de la Servante de Dieu, je la compare au ciel dans lequel on découvre toujours plus d'étoiles à mesure qu'on le contemple davantage.

 

[Session 59: - 17 février 1911, à 8h. 30]

 

[610v] [Réponse à la vingt-deuxième demande]:

Je n'ai pas eu personnellement connaissance de faits miraculeux ou extraordinaires qui se soient produits durant la vie de la Servante de Dieu; ce n’est que par la lecture de l'« Histoire d'une âme» que j’ai appris qu'elle avait éprouvé une ou deux fois des « transports d'amour » - MSA 52,1 -

 

[Réponse à la troisième demande]:

J'ai appris que dans le temps même que la Servante de Dieu était dans le monde, on était frappé de son air angé-[611r]lique. Le neveu d'une de nos soeurs (soeur Saint-Stanislas), voyant passer cette jeune fille avec son père le vénérable monsieur Martin, dit à sa propre soeur, qui l'a rapporté: « Regarde donc mademoiselle Martin!... En voilà un ange! Veux-tu que je te dise... Eh bien! tu verras qu'un jour elle sera canonisée.» Sa compagne de première communion au pensionnat des bénédictines de Lisieux, mademoiselle Delarue, me disait ces jours-ci: « Rien ne peut rendre son air de pureté, de candeur et d'innocence, l'ingénuité de ses réponses, que nous n'aurions jamais su faire.» Au Carmel, elle nous paraissait une âme d'élite, tout à fait remarquable par son recueillement et sa fidélité au devoir. Je ne sache pas que personne parmi nous ait eu d'elle une opinion différente.

 

[Réponse à la vingt-quatrième demande]:

Bien que je ne visse que rarement la Servante de Dieu pendant sa maladie, afin de ne pas la fatiguer, je l'ai vue assez pourtant pour juger de l'héroïsme de son courage. Je puis affirmer que c'est la plus belle mort que j'aie vue au Carmel. Ses souffrances augmentaient de [611v] jour en jour, c'était un spectacle navrant. Le 30 septembre dans l'après-midi, voyant que la fin approchait, nous nous réunîmes au chevet de son lit. A quatre heures et demie, l'agonie commença; elle remercia par un gracieux sourire la communauté venue pour l'assister de ses prières. Elle tenait le crucifix dans ses mains défaillantes, une sueur froide baignait son visage, elle tremblait de tous ses membres. Un peu avant sept heures, comme l'agonie semblait devoir se prolonger encore, notre révérende mère prieure renvoya la communauté, demeurant seule elle-même auprès de la Servante de Dieu avec ses trois soeurs: mère Agnès de Jésus, soeur Marie du Sacré Coeur et soeur Sainte Geneviève. A peine avions-nous eu le temps de faire quelques pas, qu'un fort coup de sonnette nous rappela. J'accourus bien persuadée que c'était la fin. Revenue près d'elle, je la vis incliner la tête en regardant son crucifix. Elle dit alors: « Oh! oui, je l'aime... Mon Dieu, je vous aime... » - DEA 30-9 - . Tout à coup, elle redressa la tête avec une force tout à fait étrange, et ouvrant grandement les yeux, elle fixa en haut un regard magnifique, au dessus de la statue de la Sainte Vierge. Il nous parut alors qu'elle apercevait quelque chose de surnaturel. [612r] Je pensai que ce devait être Notre-Seigneur. Presque aussitôt après, sa tête retomba sur l'oreiller: tout était fini. Jamais je n'oublierai ce regard et cette mort si belle.

 

[Réponse de la vingt-cinquième à la vingt-sixième demande]:

N'étant jamais sortie de la clôture, je n'ai pas visité la tombe de la Servante de Dieu, mais je sais, par le récit que m'en font au parloir des membres de ma famille ou d'autres personnes qui viennent me visiter, que ce tombeau est constamment visité par des pèlerins de tout âge et de toute condition. Après la translation qui a été faite au mois de septembre dernier des restes de la Servante de Dieu, on a apporté dans notre monastère la croix de bois qui était sur la première tombe. J'ai vu cette croix qui est toute recouverte d'inscriptions et de formules d'invocation ou d'action de grâce.

 

[Réponse à la vingt-septième demande]:

Depuis la mort de la Servante de Dieu, c'est merveille de voir combien elle fait de plus en plus « fureur dans le monde.» C'est l'expression qu'employait dernièrement [612v] au parloir un religieux. Elle est comme – i.e. connue - dans toutes les parties du monde, dans les communautés, les séminaires et les familles. Elle aide les prêtres et les missionnaires comme journellement des lettres viennent le redire; elle convertit des villages chinois, comme en témoignent les lettres des missionnaires. Dans ma propre famille, je constate chaque jour combien elle est en vénération: on la prie, on ose tout lui demander, et chaque jour je reçois des lettres de personnes qui demandent livres, images, neuvaines, etc. C'est par milliers que nous faisons des images au monastère, et nous ne pouvons arriver à satisfaire les demandes. Les lettres relatant des grâces obtenues et exprimant la dévotion de tous pour la Servante de Dieu arrivent chaque jour au monastère en nombre qui souvent dépassent la centaine. On nous lit en récréation quelques-unes de ces lettres qui viennent de tous pays et qui établissent d'une manière incontestable l'universelle réputation de sainteté de la Servante de Dieu.

 

[Réponse à la vingt-huitième demande]:

Je n'ai pas connaissance d'aucune opposition à cette réputation de sainteté.

 

[613r] [Réponse à la vingt-neuvième demande]:

Les lettres si nombreuses et de provenance si diverse qui établissent le renom de sainteté de la Servante de Dieu prouvent également que de toutes parts les fidèles ont confiance d'obtenir par son intercession des grâces temporelles et spirituelles extraordinaires, Les récits y sont nombreux relatant des guérisons, des conversions, des faveurs de toute sorte. Je ne suis pas assez exactement au courant du contenu de toutes ces relations; mais il serait facile d'y recueillir des multitudes d'attestations de ce genre. Dans notre Carmel, on a à plusieurs reprises senti des parfums, en des circonstances qui excluent, je crois, toute explication naturelle. J'ai eu connaissance, il y a deux ou trois mois, d'un fait extraordinaire arrivé à une de nos jeunes soeurs converses, soeur Jeanne-Marie de l'Enfant Jésus, que j'estime être un ange de vertu et de piété. Quelques jours après l'Immaculée Conception 1910, elle se trouva n'avoir plus que quelques exemplaires du sceau imprimé de monseigneur Teil, vice-postulateur, qu'elle avait charge de coller, par manière d'authentique, sur les images et souvenirs [613v] à expédier. La soeur qui l'aidait dans ce travail en découpant ces cachets dans les feuilles où ils sont imprimés par groupes, lui déclara qu'elle n'avait pas le temps d'en découper à ce moment. Soeur Jeanne-Marie se recommanda à la Servante de Dieu, et, quelle ne fut pas sa surprise lorsque, rentrant dans sa cellule, elle trouva sa petite boîte entièrement remplie d'authentiques découpés. Il y en avait bien 500. Enquête fut faite, pour savoir si quelque soeur n'avait pas voulu lui en faire la surprise; mais pas une ne lui avait rendu ce service, ce qui d'ailleurs n'aurait pu se faire sans la permission de notre révérende mère, puisqu'il nous est défendu d'entrer dans la cellule les unes des autres. Cette même soeur Jeanne-Marie de l'Enfant-Jésus avait été déjà l'objet d'une faveur analogue lorsque, l'année dernière, se trouva rempli, d'une manière merveilleuse, un réservoir d'eau qu'elle devait remplir elle-même, malgré sa fatigue.

 

[Réponse à la trentième demande]:

Je ne crois pas avoir rien à ajouter.

 

[614r] [Au sujet des Articles, le témoin dit ne savoir que ce qu'il a déjà déposé en répondant aux demandes précédentes. - Est ainsi terminé l'interrogatoire de ce témoin. Lecture des Actes est donnée. Le témoin n'y apporte aucune modification et signe comme suit]:

J'ai déposé comme ci-dessus selon la vérité, je le ratifie et je le confirme.

Signatum: Soeur MARIE DES ANGES ET DU SACRÉ-COEUR.