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Témoin 17 - Marie de la Trinité et de la Saint Face, O.C.D.

Soeur Marie de la Trinité fut la novice préférée de Sainte Thérèse de l’Enfant-Jésus.

Marie-Louise-Joséphine Castel naquit à Saint-Pierre-sur-Dives (diocèse de Bayeux) le 12 août 1874, la treizième de dix-neuf enfants. Elle fut élevée à Paris et pensa rapidement à la vie religieuse. Elle entra au Carmel de l'avenue de Messine, à Paris, le 30 avril 1891 sous le nom d'Agnès de Jésus et y reçut l'habit le 12 mai 1892, mais dut retourner dans le monde le 8 juillet 1893 pour raison de santé. L'air natal s'avérant plus propice, elle sollicita son admission au Carmel de Lisieux où elle entra comme postulante le 16 juin 1894. Elle porta d'abord le nom de Marie-Agnès de la Sainte-Face, puis devint Marie de la Trinité en 1896, pour la fête du Saint Suaire.

« Son ton très peu conformiste, ses allures gavroches et, surtout, l'expérience malheureuse d'un premier échec - écrit le P. Piat - l'entourèrent dans la communauté d'un certain halo de défiance. Pour cette raison, on la mit sous la direction de soeur Thérèse, qui la prit en charge, au point de la considérer un moment comme son 'unique novice'... La tâche [de Thérèse]... ne fut guère... aisée. Il fallait venir à bout d'un esprit trop léger, d'une émotivité maladive, d'une mobilité et d'une vivacité déroutantes. Mais Thérèse avait perçu ce qu'une nature de ce genre offrait de ressources pour la mise en oeuvre de sa petite doctrine. L'élève ne sera pas ingrate.» (Sainte Thérèse de Lisieux à la découverte de la voie d'enfance, c. 7, p. 172). Soeur Thérèse l'aimera particulièrement et, comme Marie de la Trinité le dira au cours des Procès, Thérèse confessera à la novice qu'elle comptait personnellement le jour de sa profession (30.IV.1896) « parmi les plus beaux jours de sa vie.»

Le témoignage de Marie de la Trinité nous révèle de façon naturelle et spontanée, comment la Sainte formait les novices et comment elle sut intervenir auprès du témoin de manière appropriée, en toute sagesse surnaturelle.

Les « Conseils et souvenirs » apparus pour la première fois dans la seconde édition de l'Histoire d'une âme (1899), sont en grande partie de Marie de la Trinité (cf. f. 1070v). «La joueuse de quilles sur la Montagne du Carmel » c'était elle-même, comme c’était elle encore la novice qui, sur l'ordre de Thérèse, devait recueillir ses larmes dans une coquille chaque fois qu'elle voulait pleurer, ce qui n'était pas rare.

En présence de Thérèse qui l'y avait encouragée, Marie de la Trinité s'offrit en victime à l'Amour miséricordieux le 30 novembre 1895, entrant toujours davantage dans les confidences de la sainte, qui la formait à suivre sa voie de confiance et d’abandon, comme elle le lui répéta dans un billet du 12 août 1897: « Que votre vie soit toute d'humilité et d'amour afin que bientôt vous veniez où je vais, dans les bras de Jésus!.» Aide infirmière, elle était trop jeune pour pouvoir assister Thérèse de manière habituelle au cours de sa dernière maladie, mais elle put quand même l'approcher fréquemment et recueillir ainsi ses enseignements jusqu'à la fin.

Caractère positif, douée pour le calcul, elle rendit un concours très précieux quand il fallut organiser la vente des ouvrages concernant son ancienne maîtresse, dont elle fut au monastère la première archiviste.

Au cours de ses dernières années, elle supporta de manière admirable une douloureuse infirmité, en continuant de travailler dans la mesure de ses forces. Elle mourut le 16 janvier 1944

Le témoin a déposé les 13-15 mars 1911, au cours des sessions 64-66, f. 1066-1001r – i.e. 1101 - de notre Copie publique..

 

[Session 64: - 13 mars 1911, à 8h. 30 et à 2h. de l'après-midi]

 

[1066r] [Le témoin répond correctement à la première demande].

 

[Réponse à la seconde demande]:

Je m'appelle Marie-Louise Castel, en religion soeur Marie de la Trinité et de la Sainte Face. Je suis née à Saint-Pierre-sur-Dives (diocèse de Bayeux) le 12 août 1874, du légitime mariage de Victor Castel et de Léontine Lecomte. Je suis religieuse professe du Carmel de Lisieux, où je suis entrée le 16 juin 1894 et où j'ai fait profession le 30 avril 1896.

 

[Le témoin pond correctement de la troisième à la sixième demande].

 

[Réponse à la septième demande]:

Je témoigne en présence de Dieu [1066v] et selon ma conscience; j'ai le coeur très libre de tout sentiment humain et l'esprit aussi.

 

[Réponse à la huitième demande]:

J'ai connu personnellement la Servante de Dieu pendant les trois dernières

 

TÉMOIN 17: Marie de la Trinité O.C.D.

 

années de sa vie, c'est-à-dire depuis mon entrée au Carmel de Lisieux jusqu'en 1897. Nos relations étaient très intimes, parce que on me l'avait donnée pour « ange »; ses conseils me faisaient beaucoup de bien et je recherchais sa conversation. Elle, de son côté, se montrait à mon égard très bonne et très expansive. J'ai préparé ma déposition en réfléchissant sur les souvenirs personnels recueillis durant ces trois années. La lecture de l'« Histoire d'une âme » ne m'a appris que fort peu de choses, parce que la Servante de Dieu m'avait confié bien des détails de la vie de son âme.

 

[Réponse à la neuvième demande]:

J'ai une dévotion très grande pour soeur Thérèse de l’Enfant Jésus. Cette dévotion est toute motivée sur sa sainteté. J'espère et je demande à Dieu sa béatification, parce que j'ai confiance qu'elle sera un modèle pour [1067r] les âmes simples et qu'elle fera connaître et aimer Dieu davantage.

 

[Réponse de la dixième à la dix-septième demande inclusivement]:

Je n'ai pas connu la Servante de Dieu pendant les années qui ont précédé sa profession au Carmel.

 

[Réponse à la dix-huitième demande]:

Lorsque j'entrai au Carmel en 1894, soeur Thérèse de l’Enfant Jésus était déjà professe depuis environ quatre ans. Cependant, sur sa demande, on l'avait laissée au noviciat où les assujettissements de la Règle sont plus rigoureux. Mère Agnès de Jésus, qui était alors prieure, sachant que les conseils de la Servante de Dieu et ses exemples me seraient très utiles ainsi qu'à d'autres novices, la chargea de nous diriger et surtout de nous reprendre de nos manquements. Le titre de maîtresse de novices appartenait alors à mère Marie de Gonzague, ancienne prieure. Devenue de nouveau prieure en 1896, mère Marie de Gonzague retint pour elle-même le titre de maîtresse des novices et laissa à soeur Thérèse de l’Enfant Jésus son rôle d'auxiliaire pour la formation des novices.

 

[1067v] [Réponse à la dix-neuvième demande]:

Je n'ai pas su, pendant la vie de la Servante de Dieu, qu'elle composât, par obéissance, l'« Histoire de son âme.» En fait d'écrits, je ne connaissais que les poésies et les petites pièces qu'elle composait pour nos fêtes. Après sa mort, j'ai lu l'« Histoire d'une âme » et j'ai été frappée de la parfaite conformité de cet écrit avec ce qu'elle m'avait raconté et ce que j'avais moi-même observé de sa vie.

 

[Réponse à la vingtième demande]:

N'ayant point fait d'études, je ne saurais bien expliquer ce qu'est l'héroïcité des vertus; il me semble pourtant que je le comprends sans savoir le dire. C'est pousser la pratique des vertus au-delà de la mesure ordinaire. Mon sentiment sincère est que la sainteté de soeur Thérèse dépassait ce que l'on observe chez les religieuses même les plus ferventes. Ce que l'on dit d'elle maintenant, même ce que disent ses propres soeurs, me semble être toujours au-dessous de ce que j'ai observé. Comme elle me reprenait de mes fautes, j'avais envie de trouver aussi [1068r] en elle quelque imperfection pour m'excuser; mais je n'y ai jamais réussi.

 

[Réponse à la vingt-et-unième demande]:

SUR LA FOI. - Il était facile de s'apercevoir que soeur Thérèse de l’Enfant Jésus ne perdait pas la présence de Dieu. On en jugeait facilement par la perfection et l'attention qu'elle mettait dans tous ses actes. Elle avait d'autant plus de mérite à agir ainsi que la communauté étant en désarroi de son temps, à cause du gouvernement regrettable de mère Marie de Gonzague, elle aurait pu se laisser aller comme les autres, à faire les choses n'importe comment. Et bien souvent, j'ai pensé combien elle méritait la louange que nous adressons à certains saints dans l'office divin: « Bienheureux celui qui a pu transgresser la loi et ne l'a fait » - *Eccli. 31, 10 - . Elle ne pouvait supporter en moi la moindre négligence. Un jour entre autres, voyant que la couverture de notre lit était mise toute de travers, elle m'en fit de grands reproches, me disant que je ne devais guère être unie au bon Dieu pour faire ainsi les choses: « Alors que faites-vous donc au Carmel, si vous n'agissez pas avec esprit intérieur... » - Source pre. - '. Ainsi me reprenait-elle. Mais [1068v] sitôt qu’elle voyait que je reconnaissais mes torts, elle s'adoucissait et me parlait comme une sainte des mérites de la foi, de la fidélité que Jésus attend de notre amour, après toutes les marques qu'il nous a données du sien. Dans ses rapports avec moi pendant mon noviciat, elle n'a jamais cherché à attirer mon coeur d'une façon naturelle; cependant, elle l'a toujours possédé tout entier, et je sentais que plus je l'aimais, plus aussi j'aimais le bon Dieu, et si à certains jours mon amour pour elle se refroidissait, je sentais diminuer d'autant mon amour pour Dieu. Je trouvais cela étrange et ne savais comment me l'expliquer, lorsqu'un jour elle me donna une image au verso de laquelle elle avait écrit cette parole de saint Jean de la Croix: « Quand l'amour que l'on porte à la créature est une affection toute spirituelle et fondée sur Dieu seul, à mesure qu'elle croît l'amour de Dieu croît aussi dans notre âme... » - Nuit obscure liv.1 ch IV - . Je ne pus m'empêcher de croire qu'elle avait lu dans ma pensée, en me copiant ce passage si à propos. Je ne lui ai jamais confié mes peines sans en retirer un grand avancement pour mon âme: « La principale cause de vos souffrances, de vos combats - me disait-elle - vient de ce que vous regardez trop les choses du côté de la [1069r] terre et pas assez avec des vues surnaturelles. Vous recherchez trop vos satisfactions en toutes choses. Et pourtant, savez-vous quand vous trouverez le bonheur, c'est quand vous ne le chercherez plus.»

Sa foi en ses supérieurs, représentants de Dieu, était remarquable. Quels qu'ils fussent, elle les respectait et leur donnait sa confiance. « Quand on agit avec eux avec esprit de foi - me disait-elle - le bon Dieu ne permet jamais qu'on soit trompé.» Quand mère Marie de Gonzague était prieure, elle ne me permettait pas de la critiquer. Quelquefois je l'appelais « le loup », mais soeur Thérèse de l’Enfant Jésus m'en reprenait toujours dans le même esprit de foi. Me rencontrant un jour allant en direction chez notre mère, elle m'arrête et me dit: « Avez-vous eu le soin de recommander votre direction au bon Dieu? C'est très important de renouveler son esprit de foi à ce moment-là, de prier pour obtenir que les paroles de notre mère prieure soient pour nous l'organe de la volonté de Dieu. Si vous n'avez pas fait cela, vous allez perdre votre temps.» - Source pre. -

Pendant qu'elle était sacristine, j'ai été témoin de l'esprit de foi avec lequel elle remplissait son emploi. Elle me parlait de son bonheur d'avoir comme les prêtres le privilège [1069v] de toucher les vases sacrés; elle les baisait respectueusement, et me faisait baiser la grande hostie qui allait être consacrée. Mais son bonheur fut à son comble le jour où retirant la petite plaque dorée de la table de communion, elle vit qu'une parcelle assez notable y était tombée. Je la rencontrai sous le cloître portant son précieux trésor qu'elle abritait soigneusement:« Suivez-moi - me dit-elle - je porte Jésus.» Arrivée à la sacristie, elle déposa avec honneur la plaque sur une table, me fit mettre en prières à côté d'elle jusqu'à ce que le prêtre qu'elle avait fait prévenir arrivât. Elle avait une soif ardente de la sainte communion, et sa plus grande souffrance était de ne pouvoir la recevoir tous les jours. Elle aurait préféré toutes les souffrances plutôt que d'en omettre une seule. Un jour de communion, étant très malade, elle reçut de notre mère prieure l'ordre de prendre un remède. Or, dans ce cas, c'était l'usage ici de perdre la communion. Devant cette décision, soeur Thérèse de l’Enfant Jésus fondit en larmes et elle plaida si adroitement sa cause auprès de la mère prieure, que non seulement elle obtint de ne prendre ce remède qu'après la messe, mais qu'à partir de ce jour l'usage fut aboli de perdre la communion [1070r] en pareil cas.

 

SUR L'ESPÉRANCE. - Soeur Thérèse de l’Enfant Jésus avait fait sienne cette parole de saint Jean de la Croix: « On obtient de Dieu autant qu'on espère » - St Jean de la Croix poème - , et elle me la redisait souvent. Je lui demandais un jour si notre Seigneur n'était pas mécontent de moi en voyant toutes mes misères. Elle me répondit: « Rassurez-vous, celui que vous avez pris pour Epoux a certainement toutes les perfections désirables; mais, si j'ose le dire, il a en même temps une grande infirmité, c'est d'être aveugle! et il est une science qu'il ne connaît pas: c'est le calcul... S'il fallait qu'il vit clair et qu'il sût calculer, croyez-vous qu'en présence de tous nos péchés, il ne nous ferait pas rentrer dans le néant? Mais non, son amour pour nous le rend positivement aveugle! Voyez plutôt: si le plus grand pécheur de la terre, se repentant de ses offenses au moment de la mort, expire dans un acte d'amour, aussitôt, sans calculer d'une part les nombreuses grâces dont ce malheureux a abusé, de l'autre tous ses crimes, il ne compte plus que sa dernière prière et le reçoit sans tarder dans les bras de sa miséricorde ». -  H.A. Conseils et Souvenirs -

 

[1070v] [Savez-vous pourquoi et comment votre attestation correspond mot à mot avec le texte de I'« Histoire d'une âme», édition in 8°, sous le titre de « Conseils et souvenirs», pages 275 etc.]:

Ce qui a été inséré dans l'édition complète de l'« Histoire d'une âme » sous ce titre: « Conseils et Souvenirs», a été pour la plus grande partie pris dans les notes que j'ai moi-même rédigées d'après mes souvenirs et dont je me sers de nouveau aujourd'hui pour ma déposition.

 

[Suite de la réponse]:

Dans une circonstance, la Servante de Dieu me dit pour m'éprouver, en parlant de la « petite voie de spiritualité » qu'elle m'avait enseignée: « Après ma mort, quand vous n'aurez plus personne pour vous encourager à suivre 'ma petite voie de confiance et d'amour', vous l'abandonnerez sans doute?.» «Sûrement non - répliquais-je -, j'y crois si fermement qu'il me semble que si le Pape me disait que vous vous êtes trompée, je ne pourrais le croire.» « Oh! reprit-elle vivement - il faudrait croire le Pape avant tout; mais n'ayez pas la crainte qu'il vienne vous dire de changer de voie, je ne lui en laisserai pas le temps, car si en arrivant au ciel j'apprends que je vous ai induite en erreur, j'obtiendrai du bon Dieu la permission de venir immé-[1071r]diatement vous en avertir. Jusque-là, croyez que ma voie est sûre et suivez-la fidèlement.»

 

[Suite de la réponse à la vingt-et-unième demande]:

je demandais un jour à la Servante de Dieu comment elle se préparait à ses communions. Elle me répondit: « Au moment de communier, je me représente quelquefois mon âme sous la figure d'une enfant de trois ou quatre ans qui, à force de jouer, a ses cheveux et ses vêtements salis et en désordre. Ces malheurs m'arrivent en bataillant avec les âmes. Mais bientôt la Vierge Marie s'empresse autour de moi. Elle a vite fait de me retirer mon petit tablier tout sale, de rattacher mes cheveux et de les orner d'un [1071v] joli ruban ou simplement d'une petite fleur... et cela suffit pour me rendre gracieuse, pour me faire asseoir sans rougir au festin des anges » -  H.A. C.& S. - . « Quand vous êtes malade - me disait-elle - dites-le tout simplement à la mère prieure, puis abandonnez-vous au bon Dieu, sans trouble, soit que l'on vous soigne ou que l'on ne vous soigne pas. Vous avez fait votre devoir en le disant, cela suffit, le reste ne vous regarde plus, c'est l'affaire du bon Dieu. S'il vous laisse manquer de quelque chose, c'est une grâce, c'est qu'il a confiance que vous êtes assez forte pour souffrir quelque chose pour lui.» Comme j'étais aide infirmière, je m'apercevais bien qu'elle suivait en tout cette ligne de conduite. Elle n'aurait jamais dit qu'elle souffrait, si on ne l'y obligeait. Rien ne lui coûtait comme de voir qu'on s'occupait d'elle. Elle confiait son état au bon Dieu, cela lui suffisait. « Un soir - m'a-t-elle raconté - l'infirmière vint me mettre aux pieds une bouillotte d'eau chaude et de la teinture d'iode sur la poitrine. J'étais consumée par la fièvre. En subissant ces remèdes, je ne pus m'empêcher de me plaindre à Notre Seigneur: 'Mon Jésus, lui dis-je, vous en êtes témoin, je brûle et l'on m'apporte encore de la chaleur et du feu! Ah! si j'avais au lieu de tout cela un demi- verre d'eau!... Mon Jésus, votre petite fille a bien [1072r] soif! Mais elle est heureuse pourtant de trouver l'occasion de manquer du nécessaire, afin de mieux vous ressembler et pour sauver des âmes'. Bientôt l'infirmière me quitta et je ne comptais plus la revoir que le lendemain, lorsque à ma grande surprise, elle revint quelques minutes après apportant une boisson rafraîchissante. Oh! que notre Jésus est bon! qu'il est doux de se confier à lui » - HA 12 - . Quand j'avais des peines de famille, elle me disait: « Confiez-les au bon Dieu et ne vous en inquiétez pas davantage: tout tournera à bien pour eux... Si vous vous en inquiétez vous-même, le bon Dieu ne s'en inquiétera pas, et vous priverez vos parents des grâces que vous leur auriez obtenues par votre abandon.»

 

SUR LA CHARITÉ ENVERS DIEU. Soeur Thérèse de l’Enfant Jésus transformait toutes ses actions, même les plus indifférentes, en actes d'amour. Elle m'excitait constamment à faire de même et elle me suggéra de m'offrir comme elle en victime à l'amour miséricordieux du bon Dieu. Je l'ai vue souvent répandre des larmes en me parlant de l'amour de Jésus pour nous et de son propre désir d'aimer Jésus et de le faire aimer. [1072v] je lui fis de la peine un jour en ne voulant pas reconnaître les torts qu’elle me reprochait. La cloche nous appelant, nous nous quittâmes brusquement pour nous rendre à une réunion de communauté. Je commençai alors, à regretter ma conduite, et m'approchant d'elle, je lui dis tout bas: « J'ai été bien méchante tout à l'heure....» Je ne lui en dis pas davantage et je vis aussitôt ses yeux se remplir de larmes. Me regardant avec beaucoup de tendresse, elle me dit: «... Non, jamais je n'ai senti si vivement avec quel amour Jésus nous reçoit quand nous lui demandons pardon après l'avoir offensé. Si moi,- sa pauvre petite créature, j'ai senti tant d'amour pour vous au moment où vous êtes revenue à moi, que doit-il se passer dans le coeur du bon Dieu quand on revient vers lui?... » - HA c.& s. -

Elle avait le don de tirer profit de tout pour alimenter en son coeur le feu de l'amour divin. Je lui parlai un jour de magnétisme, lui racontant des phénomènes extraordinaires dont j'avais été témoin. Le lendemain, elle me dit: «... Oh! que je voudrais me faire magnétiser par Jésus!... Avec quelle douceur je lui ai remis ma volonté! Oui, je veux qu'il s'empare de mes facultés, de telle sorte que je ne fasse plus des actions humaines et [1073r] personnelles, mais des actions toutes divines, inspirées et dirigées par l'Esprit d'amour» - HA c & s. -

Un jour, je lui dis que j'allais expliquer sa «petite voie d'amour» à tous mes parents et amis, et leur faire faire son « Acte d'offrande » afin qu'ils aillent droit au ciel. « Oh! - me dit-elle - s'il en est ainsi, faites bien attention! car notre petite voie mal expliquée ou mal comprise, pourrait être prise pour du quiétisme ou de l’illuminisme.» Ces mots, inconnus pour moi, m'étonnèrent et je lui en demandai la signification. Elle me parla alors d'une certaine Madame Guyon qui s'était égarée dans une voie d'erreur, et elle ajouta: « Qu'on ne croie pas que suivre notre 'petite voie', c'est suivre une voie de repos, toute de douceur et de consolations. Ah! c'est tout le contraire! S'offrir en victime à l'amour, c'est s'offrir à la souffrance, car l'amour ne vit que de sacrifice, et quand on s'est totalement livré à l'amour, il faut s'attendre à être sacrifié sans aucune réserve.»

Je ne saurais trop regretter de n'avoir pas pris au fur et à mesure des notes sur toutes les lumières qu'elle recevait dans ses oraisons et qu'elle me communiquait dans mes directions pour le bien de mon âme. C'est avec une facilité inouïe qu'elle interprétait les livres de la Sainte Ecriture. On eût dit que ces livres divins n'avaient plus de sens caché pour elle, tellement elle savait en [1073v] découvrir toutes les beautés. Un jour, elle fut plus particulièrement frappée, à l'oraison, de ce passage du Cantique où l'Epoux dit à sa bien-aimée: « Nous vous ferons des chaînes d'or marquetées d'argent » - *Cant. 1,10 - . « Quelle chose étrange - me dit-elle - on comprendrait que l'Epoux dise: nous vous ferons des colliers d'argent marquetés d'or, ou des colliers d'or marquetés de pierres précieuses, car, habituellement on ne rehausse pas un bijou de prix avec un métal inférieur. Jésus m'a donné la clef du mystère: Il m'a fait comprendre que ces colliers d'or étaient l'amour, la charité, mais que ces colliers d'or ne lui étaient agréables qu'autant qu'ils étaient marquetés d'argent, c'est-à-dire, de simplicité et d'esprit d'enfance. Oh! - ajouta-t-elle toute pénétrée - qui pourra dire la valeur que Dieu attache à la simplicité, puisque seule elle est trouvée digne de rehausser l'éclat de la charité?.» « J'avais désiré être très riche - me dit un jour soeur Thérèse de l’Enfant Jésus - afin d'avoir la joie de sacrifier au bon Dieu tous les plaisirs que j'aurais pu me procurer avec une belle fortune. Le bon Dieu qui exauce tous mes désirs, combla aussi celui-là: Au moment de ma profession, j'appris qu'une entreprise où mon père avait placé une forte somme, était sur le point de réussir. Je ne saurais dire combien mon coeur était heureux de pouvoir, en m'of-[1074r]frant à Jésus, lui sacrifier la fortune que j'aurais pu espérer à ce moment.»

Son amour pour Dieu lui donnait un zèle ardent pour le salut des âmes, particulièrement pour les âmes des prêtres; elle offrait tous ses mérites pour leur sanctification et m'exhortait à faire de même. Elle appelait les pécheurs « ses enfants » et prenait au sérieux son titre de « mère » à leur égard. Elle les aimait passionnément et travaillait pour eux avec un dévouement inlassable. Un jour de lessive, je me rendais à la buanderie sans me presser, regardant en passant les fleurs du jardin. Soeur Thérèse de l’Enfant Jésus y allait aussi, marchant rapidement. Elle me croisa bientôt et me dit: « Est-ce ainsi qu'on se dépêche quand on a des enfants à nourrir et qu'on est obligé de travailler pour les faire vivre?.» Et m'entraînant: « Allons, venez avec moi et dépêchons-nous, car si nous nous amusons, nos enfants mourront de faim » - HA C.& S. - '. Elle me disait encore: « Autrefois, dans le monde, en m'éveillant le matin, je pensais à ce qui devait probablement m'arriver dans la journée, et si je ne prévoyais que des ennuis, je me levais triste. Maintenant, c'est tout le contraire... Je me lève d'autant plus joyeuse et pleine de courage [1074v] que je prévois plus d’occasions de témoigner mon amour à Jésus et de gagner la vie de mes enfants, les pauvres pécheurs. Ensuite, je baise mon crucifix, je le pose délicatement sur l'oreiller tout le temps que je m'habille, et je lui dis: « Mon Jésus, vous avez assez travaillé, assez pleuré, pendant les trente-trois années de votre vie sur cette pauvre terre! Aujourd'hui, reposez-vous, c'est à mon tour de combattre et de souffrir » -  HA C&S. -

 

Dans son « Acte d'offrande à l'Amour miséricordieux », soeur Thérèse de l’Enfant Jésus demande à Notre Seigneur de rester toujours en son coeur sous les espèces sacramentelles, comme au tabernacle. Voici ses paroles: « je le sais, ô mon Dieu, plus vous voulez donner, plus vous faites désirer: je sens en mon coeur des désirs immenses, et c’est avec confiance que je vous demande de venir prendre possession de mon âme. Je ne puis recevoir la sainte communion aussi souvent que je le désire; mais Seigneur, n'êtes-vous pas tout-puissant? Restez en moi comme au tabernacle, ne vous éloignez jamais de votre petite hostie... » - Pri 6 - . Pour moi, j'ai l'intime conviction qu'elle a été exaucée. Elle disait à ce sujet: « Si le bon Dieu m'a inspirée de lui faire cette demande, c'est qu'il veut l'exaucer... Pour ses 'petites victimes d'amour' le bon Dieu fera des [1075r] prodiges... mais ils s'opéreront dans la foi, autrement elles ne pourraient pas vivre.» Dans le cantique qu'elle m'a composé pour ma profession, et qui a été imprimé dans ses poésies sous le titre « J'ai soif d'amour », il y a une strophe qui commence ainsi:

«Toi, le grand Dieu que tout le ciel adore,

Tu vis en moi, prisonnier nuit et jour » - PN 31 12 -

Une soeur lui fit remarquer qu'elle avait dû se tromper et qu'il fallait dire. « Tu vis pour moi, etc... », mais elle reprit: « Non, non, j'ai bien dit », et elle me jeta un coup d'oeil qui voulait dire: « nous nous comprenons.»

 

SUR LA CHARITÉ ENVERS LE PROCHAIN. - Soeur Thérèse de l’Enfant Jésus avait un coeur très compatissant pour les souffrances du prochain et le manifestait en toute occasion. Elle me disait: « Quand je m'aperçois qu'une de nos soeurs a de la peine, et que je n'ai pas permission de lui parler, alors je prie Jésus de la consoler lui-même.» Elle m’invitait à faire de même, m'assurant que cela faisait beaucoup de plaisir à Jésus. J'ai remarqué plus d'une fois que dans les travaux communs, elle se mettait de préférence à côté des soeurs qu'elle voyait un peu tristes. Ne devant pas parler, elle leur souriait [1075v] avec affection et cherchait tous les moyens de leur rendre service. Nous avions une de nos soeurs affligée de la plus noire mélancolie (elle est maintenant rentrée dans le monde). Personne ne put jamais tenir dans un emploi avec elle. Soeur Thérèse de l’Enfant Jésus, prenant compassion de cette âme malheureuse, et voyant là une occasion magnifique de s’immoler davantage pour le bon Dieu, conjura notre mère de la mettre avec elle pour l'aider dans son emploi. Cet acte héroïque lui coûta bien des peines qu'elle supporta toujours avec une humilité et une douceur qui ne se démentirent jamais.

Soeur Thérèse de l’Enfant Jésus fut pendant deux ou trois ans seconde portière. Elle avait comme première d'emploi une soeur ancienne, très bonne religieuse, mais d'un tempérament à faire perdre la patience d'un ange, d'une lenteur désespérante et avec cela beaucoup de manies. Un jour que je lui avais manifesté de l'impatience, elle me dit que soeur Thérèse de l’Enfant Jésus ne lui avait jamais parlé ainsi. La Servante de Dieu à qui j'allai raconter la chose me répondit:« Oh! soyez bien douce avec elle: elle est malade; puis c'est de la charité de lui laisser croire qu'elle nous fait du bien, et cela nous donne l'occasion de pratiquer la [1076r] patience. Si vous vous plaignez déjà pour quelques paroles, comment feriez-vous si comme moi vous étiez obligée de l'écouter toute la journée? Eh! bien, ce que je fais, vous pouvez le faire, c'est très facile: il n'y a qu'à adoucir son âme par des pensées charitables; après cela on a tant de paix qu'on ne sent plus du tout d'agacement.»

« A la récréation, plus peut-être que partout ailleurs - me disait soeur Thérèse de l’Enfant Jésus - on trouve des occasions de se sanctifier en pratiquant la charité. Si vous voulez en profiter, n'y allez pas avec la pensée de vous récréer, mais avec celle de récréer les autres » - HA C&S - . A la lettre elle mettait en pratique tout ce qu'elle me disait, et je remarquais en effet qu'elle ne cherchait qu'à se rendre agréable aux autres, et elle le faisait si aimablement qu'on aurait pu croire qu'elle le faisait par plaisir. Quand on avait besoin d'une soeur pour  un travail ennuyeux et fatigant, toujours elle se proposait. A la lessive, surtout, elle était ingénieuse à se renoncer. Un jour, je lui demandai ce qui était le mieux, d'aller rincer à l'eau froide ou de rester dans la buanderie pour laver à l'eau chaude. Elle me répondit: « Oh! ce n'est pas difficile à savoir! Quand cela vous coûte [1076v] d'aller à l'eau froide, c'est signe que cela coûte aussi aux autres; alors, allez-y; si, au contraire, il fait chaud, restez de préférence à la buanderie. En prenant les plus mauvaises places, on pratique à la fois la mortification pour soi et la charité pour les autres, puisqu'on leur abandonne les meilleures.» Après cela, je m'expliquai pourquoi je la voyais se mettre à la buanderie quand il faisait chaud, et précisément à la place qui a le moins d'air. J'ai été témoin des actes de charité héroïque qu'elle pratiqua avec la sainte religieuse dont elle parle dans sa Vie (page 172) - MSC 13,2-14,1 - et qui avait le talent de lui déplaire en tout. Elle lui prodiguait tant d'égards et d'affection que c'était à croire qu'elle avait pour elle une affection particulière.

Elle voulait que j'aie pour nos soeurs et particulièrement pour notre mère prieure un amour tout surnaturel. Dans une circonstance, j'avais vu notre mère Agnès de Jésus parler de préférence à l'une de nos soeurs et lui témoigner plus de confiance qu'à moi. Je racontai ma pensée à soeur Thérèse de l’Enfant Jésus, croyant recevoir de sympathiques condoléances, lorsque, à ma grande surprise, elle me dit: « Vous croyez aimer beaucoup notre mère?.» - « Mais certainement [1077r] - répondis-je - si je ne l'aimais pas, il me serait indifférent de lui voir préférer les autres à moi.» - « Eh! bien, je vais vous prouver que vous vous trompez absolument: ce n'est pas notre mère que vous aimez, c'est vous-même. Lorsqu'on aime réellement, on se réjouit du bonheur de la personne aimée... Si vous aimiez notre mère pour elle-même, vous vous réjouiriez de lui voir trouver du plaisir à vos dépens, et puisque vous pensez qu'elle a moins de satisfaction à parler avec vous qu'avec une autre, vous ne devriez pas avoir de peine lorsqu'il vous semble être délaissée.» A mesure qu'elle me parlait,, je comprenais, pour la première fois, ce qu'était l'amour désintéressé, et je constatais que jusqu'à présent je n'avais pas su aimer.

 

 

[Session 65: - 14 mars 1911, à 8h. 30 et à 2h. de l'après-midi]

 

[1079r] [Suite de la réponse à la vingt-et-unième demande]:

SUR LA PRUDENCE. - On eût dit que soeur Thérèse de l’Enfant Jésus avait l'expérience des années, tant sa prudence était consommée. Pourtant la situation était souvent épineuse, à cause des précautions qu'il fallait prendre pour ne pas exciter la susceptibilité de mère Marie de Gonzague, et à cause aussi de certains mauvais esprits qui régnaient alors dans la communauté. [1079v] Elle avait une réponse juste et sûre à toutes mes difficultés, et sans hésitation elle me montrait clairement ce que j'avais à faire pour accomplir la volonté du bon Dieu. Un jour, je voulais me priver de la sainte communion pour une infidélité dont je me repentais amèrement. Je lui écrivis ma résolution et voici le billet qu'elle m'envoya: « Petite fleur chérie de Jésus, cela suffit bien que par l'humiliation de votre âme, vos racines mangent de la terre... il faut entrouvrir ou plutôt élever bien haut votre corolle afin que le pain des anges vienne comme une rosée divine vous fortifier et vous donner tout ce qui vous manque » - LT 240 - .

A la fin d'une grande retraite, je lui parlai de mes résolutions et de la nouvelle ferveur dont j'étais animée. Mais elle me dit: « Prenez garde à vous. J'ai toujours remarqué que l'enfer est déchaîné contre une âme qui sort de retraite. Les démons... s'unissent pour... nous faire tomber dès nos premiers pas, afin de nous décourager. En effet, une fois tombées, nous disons: Comment pourrai-je tenir mes résolutions puisque dès à présent... J'y ai manqué? Si nous raisonnons ainsi, les démons sont vainqueurs. Il faut donc, chaque fois qu'ils vous renverseront, vous relever sans étonnement et dire à Jésus avec humilité: S'ils m'ont fait tomber, je [1080r] ne suis pas vaincue, me voilà encore debout, prête à recommencer le combat pour votre  amour. Alors Jésus, touché de votre bonne volonté, sera lui-même votre force.» Un jour, je voulais me priver de l'oraison pour me dévouer à un travail pressé; elle me dit: « A moins d'une grande nécessité, ne demandez jamais permission de manquer les exercices de communauté pour un travail quelconque, c'est là un dévouement qui ne peut pas faire plaisir à Jésus. Le vrai dévouement, c'est de ne pas perdre une minute et de se dépenser entièrement pendant les heures destinées au travail.» Ma trop grande sensibilité me faisait pleurer souvent et pour des riens. Soeur Thérèse de l’Enfant Jésus fit une guerre constante à cette impressionnabilité, cherchant tous les moyens de me rendre forte et virile.

Un jour, je voulais lui faire valoir un acte de vertu que j'avais pratiqué: « Grand dommage! - me dit-elle que vous ayiez agi ainsi. Quand on pense à toutes les lumières, à toutes les grâces que Jésus vous accorde, vous auriez été bien coupable d'agir autrement. Qu'est-ce que cela en comparaison de ce qu'il a le droit d'attendre de votre fidélité? Vous devriez plutôt vous humilier de laisser échapper [1080v] tant d'occasions de pratiquer la vertu » - HA C&S  - . Sa répartie me fut une leçon salutaire; maintenant encore elle m'empêche d'avoir de l'amour-propre quand je fais quelque chose de bien. Un jour de fête, au réfectoire, on avait oublié de me donner du dessert. Après le dîner, j'allai voir soeur Thérèse de l’Enfant Jésus à l'infirmerie, et trouvant là ma voisine de table, je lui fis comprendre assez adroitement que j'avais été oubliée. Soeur Thérèse de  l'Enfant Jésus m'ayant entendue, m'obligea d'aller en avertir la soeur chargée du service, et comme je la suppliais de ne pas me l'imposer: « Non - me dit-elle - ce sera votre pénitence, vous n'êtes pas digne des sacrifices que le bon Dieu vous demande. Il vous demandait la privation de votre dessert, car c'est lui qui a permis qu'on vous oublie. Il vous croyait assez généreuse pour ce sacrifice, et vous trompez son attente en allant le réclamer.» Je puis dire que sa leçon porta des fruits et me guérit pour toujours de l'envie de recommencer. Dans les directions que j'avais avec la Servante de Dieu, je ne pouvais m'empêcher d'admirer son tact et sa délicatesse. Aucune question gênante ou curieuse, même sous prétexte de me faire du bien. J'ai remarqué plus d'une fois la vérité de ce qu'elle dit dans sa Vie [1081r] (page 184): « Quand je parle avec une novice, je veille à me mortifier; j'évite de lui adresser des questions qui satisferaient ma curiosité... car il me semble qu'on ne peut faire aucun bien en se recherchant soi-même » - MSC 32v -

 

SUR LA JUSTICE. - Soeur Thérèse de l’Enfant Jésus avait pour l'office divin une dévotion toute particulière. Une recommandation sur laquelle elle insistait beaucoup, c'était la bonne tenue au choeur. Elle ne se lassait pas de me répéter qu'étant là en présence du Roi des rois, je ne devais pas me permettre le plus petit laisser-aller. Et je remarquai combien sa tenue à elle-même était irréprochable. Elle faisait le moins de mouvement possible et ne touchait ni son visage ni ses vêtements. « Ces petits assujettissements - me disait-elle - touchent extrêmement le bon Dieu. Il constate avec plaisir qu'on fait attention à lui et qu'on le respecte.» Sa dévotion à la Sainte Face de Jésus était très grande; elle me parlait constamment de son désir de lui ressembler. Très heureuse de voir en moi la même dévotion, ainsi qu'en soeur Geneviève, ma compagne de noviciat, elle composa pour nous trois une consécration à la Sainte Face, ainsi qu'un cantique sur le même sujet. Ces deux pièces ont été imprimées dans l'édition [1081v] complète de l'« Histoire d'une âme » (pages 304 et 375) - Pri 12 et PN 20 - . Elle aimait beaucoup à faire le Chemin de la Croix. « L'âme en retire tant de profit et les âmes du purgatoire tant de soulagement - me dit-elle - que ma dévotion serait, si je le pouvais, de le faire tous les jours.»

Sa dévotion envers Marie était touchante; elle avait recours à elle dans toutes ses difficultés et m'engageait à faire de même. Quand j'allais en direction et que j'avais des choses coûteuses que j’hésitais à lui dire, elle me conduisait devant la statue miraculeuse qui lui avait souri dans son enfance et me disait: « Ce n'est pas à moi que vous allez dire ce qui vous pèse, mais à la Sainte Vierge. Allez, commencez vite!.» Elle écoutait près de moi tout ce que je disais, et quand j'avais fini, elle me faisait baiser la main de Marie, me donnait ses conseils, et la paix renaissait dans mon âme. Elle avait une affection filiale en notre Mère Sainte Thérèse et notre Père Saint Jean de la Croix. Les Oeuvres de ce dernier surtout l'enflammaient d'amour. Mais, par-dessus tout, c'était le Saint Evangile et l'Ecriture Sainte qu'elle citait constamment et avec un tel à-propos qu'on eût dit que ses conversations n'étaient que le commentaire des Livres saints. [1082r] La Servante de Dieu avait un culte particulier pour les Saints Anges et me disait que par respect pour eux nous devions toujours avoir une tenue digne. Elle ne pouvait souffrir la moindre contraction sur mon visage, comme de plisser le front. « Le visage est le reflet de l'âme - me disait-elle -, il doit toujours être calme, comme celui d'un petit enfant toujours content, même lorsque vous êtes seule, parce que vous êtes constamment en spectacle à Dieu et aux Anges.» Tous les Saints étaient pour elle l'objet d'un amour particulier; elle se considérait comme leur enfant et se plaisait à leur demander « leur double amour » - *Cfr. 2 R 2, 9 - , ainsi qu'elle en fait mention dans sa Vie (page 215) - MSB 4r - . Parmi eux, ceux qu'elle affectionnait le plus étaient: les Saints Innocents, sainte Agnès, sainte Cécile, le bienheureux Théophane Vénard et la bienheureuse Jeanne d'Arc; elle me citait souvent leurs exemples pour m'exciter à les imiter.

 

SUR LA FORCE. - Soeur Thérèse de l’Enfant Jésus était d'un courage incomparable; elle a suivi sa Règle jusqu'à complet épuisement de ses forces sans que la prieure mère Marie de Gonzague y fasse aucune attention. Bien que ces vérités soient pénibles à dire et [1082v] presque incroyables, je dois le faire néanmoins pour montrer sa vertu et combien elle a souffert. On devine déjà bien des choses dans le livre de sa vie, notamment dans ce passage où elle raconte la joie qu'elle éprouva le Vendredi Saint 1896, lorsque mère Marie de Gonzague lui permit si facilement de continuer les austérités de la Semaine Sainte, alors qu'elle venait d'avoir pour la première fois un abondant crachement de sang (page 157) - MSC 5r - . Donc, ce Vendredi Saint, elle jeûna toute la journée, ne mangeant comme nous qu'un morceau de pain sec et ne buvant que de l'eau. De plus, elle ne cessa de travailler aux nettoyages. L'ayant vue laver des carreaux, sa figure pâle et défaite me fit une telle compassion que je la suppliai de me laisser faire son ouvrage, mais elle ne le voulut pas. Le soir, elle prit comme nous la discipline durant trois Miserere. Ce traitement lui réussit si bien, qu'en se couchant elle fut reprise d'un nouveau crachement de sang. Depuis ce temps, elle fut de plus en plus malade, ce qui n'enlevait rien à sa douceur habituelle. Comme j'étais aide-infirmière, je ne saurais dire tout ce que j'ai souffert de n'avoir pu la soulager, comme je l'aurais voulu. Quand j'allais, à son insu, demander à [1083r] mère Marie de Gonzague la permission de laisser reposer la Servante de Dieu pendant les Matines, elle me repoussait en disant: « jamais on n'a vu  une jeunesse pareille, pour s'écouter dans ses maux comme vous le faites! Autrefois; on n'aurait jamais manqué Matines!... Si soeur Thérèse de l’Enfant Jésus n'en peut plus, qu'elle vienne me le dire elle-même!.» Il n'y avait pas de danger que la Servante de Dieu allât se plaindre, et quand je m'apercevais de sa fatigue, elle me suppliait de ne pas en parler: « Notre mère sait bien que je suis fatiguée - me disait-elle -, c'est mon devoir de lui dire tout ce que j'éprouve, et puisqu'elle veut bien me permettre quand même de suivre la communauté, elle est inspirée du bon Dieu qui -veut exaucer mon désir de ne pas m'arrêter et d'aller jusqu'au bout.» Elle alla en effet jusqu'à complet épuisement de ses forces. La veille du jour où elle ne devait plus se relever, elle vint encore à la récréation du soir.

Ce n'est pas seulement dans la maladie que la Servante de Dieu donnait des preuves de sa force - aucun événement fâcheux n'était capable de troubler sa sérénité d'âme. Pendant que mère Agnès de Jésus était prieure (1893-1896), le caractère ombrageux et jaloux de mère Marie de Gonzague se manifestait [1083v] sans cesse à son égard par des procédés blessants. Soeur Thérèse de l’Enfant Jésus ne perdait pas son calme habituel malgré le contrecoup douloureux qu'elle ressentait en voyant « sa petite mère » si malheureuse. « Elle aura certainement au ciel la couronne des martyrs - me disait-elle -, c'est une sainte, voilà pourquoi le bon Dieu ne l'épargne pas.» Nous parlions un jour du bonheur des martyrs et de notre espérance de le devenir à cause des persécutions religieuses. Elle me disait: «Pour moi, je m'exerce déjà à souffrir joyeusement; par exemple, lorsqu'on prend la discipline, je m’imagine être sous les coups des bourreaux pour la confession de la foi. Alors, plus je me fais de mal, plus je prends un air joyeux. J'agis de même pour toute autre souffrance corporelle: au lieu de laisser mon visage se contracter par la douleur, je fais un sourire.» Une autre fois, elle vint toute rayonnante me dire: « Notre mère vient de me raconter la persécution qui sévit de toutes parts contre les communautés religieuses... Quelle joie! Le bon Dieu va réaliser le plus beau rêve de ma vie!... Quand je pense que nous vivons dans l'ère des martyrs!... Ah! ne nous faisons plus de peine des petites misères de la vie, appliquons-nous à les porter généreusement pour mériter une si [1084r] grande grâce!.» Un jour que je pleurais, soeur Thérèse de l’Enfant Jésus me dit de m'habituer à ne pas laisser paraître ainsi mes petites souffrances, ajoutant que rien ne rendait la vie de communauté plus triste que l'inégalité d'humeur. - « C'est vrai - lui dis-je -, désormais je ne pleurerai plus qu’avec le bon Dieu....» - Elle reprit vivement: Pleurer devant le bon Dieu! gardez-vous d'agir ainsi! Vous devez paraître triste devant lui bien moins encore que devant les créatures. Comment! ce bon Maître n'a pour réjouir son coeur que nos monastères; il vient chez nous pour se reposer, pour oublier les plaintes continuelles de ses amis du monde, car le plus souvent sur la terre, au lieu de reconnaître le prix de la croix, on pleure et on gémit; et vous feriez comme le commun des mortels!... Franchement, ce n’est pas de l'amour désintéressé! C’est à nous de consoler Jésus, ce n'est pas à lui de nous consoler! Je le sais, il a si bon coeur que si vous pleurez il essuiera vos larmes, mais ensuite il s'en ira tout triste n'ayant pu reposer en vous sa tête divine. Jésus aime les coeurs joyeux, il aime une âme toujours souriante. Quand donc saurez-vous lui cacher vos peines ou lui dire en chantant que vous êtes heureuse de souffrir pour lui? » -  HA C&S -

 

[1084v][Suite de la réponse à la vingt-et-unième demande]:

SUR LA TEMPÉRANCE. - La mortification de soeur Thérèse de l’Enfant Jésus était très cachée et cependant elle la pratiquait continuellement. Elle suivait la vie commune avec une simplicité telle qu'elle ne se faisait remarquer en rien; mais moi qui vivais toujours avec elle et recevais ses conseils, je ne pouvais m'empêcher de l'admirer en toute circonstance. Jamais je ne lui ai vu commettre la plus petite imperfection et toujours je l'ai vue faire ce qu'elle croyait être le plus parfait. Au réfectoire, elle mangeait de tout indifféremment, et comme j'étais placée à côté d'elle, jamais je n'ai pu remarquer, malgré [1085r] toute mon attention, ce qu'elle aimait ou n'aimait pas, ou ce qui pouvait lui faire mal. C'est peu de temps seulement avant sa mort que l'infirmière l'obligeant de dire ce qui lui convenait le mieux, elle avoua que certains aliments lui avaient toujours fait mal, et moi, je l'avais vue les manger chaque fois qu'on lui en servait avec la même indifférence que n'importe quelle autre portion. Elle me recommandait de ne pas faire de mélanges qui rendraient la nourriture meilleure. « Nous devons agir comme des pauvres », me disait-elle... Puis, elle me recommandait de ne pas m'appuyer contre le mur; les tables sont si rapprochées du mur que, sans une extrême attention, on s'appuie naturellement. Elle m'engageait aussi à terminer mes repas sur quelque chose qui ne flatte pas le goût. « Ces petits riens n'attaquent pas la santé - me disait-elle -, ils ne nous font pas remarquer et ils procurent à notre âme l'avantage de ne pas se relâcher et de se maintenir dans un état surnaturel.» Il n'est pas nécessaire de répéter ici ce que je devrais dire à chaque page de cette déposition, à savoir que la Servante de Dieu ne nous donnait jamais aucun conseil sans le pratiquer elle-même très exactement.

Elle m'a avoué que la mortification [1085v] corporelle qui lui avait été la plus pénible au Carmel, c'était d'avoir souffert du froid: « J'en ai souffert tellement - me disait-elle - que je crois qu'il n'est pas possible d'en souffrir davantage....» Et c'est sans se permettre le moindre soulagement qu'elle l'avait supporté. J'en eus un jour une preuve évidente: j'avais mis nos alpargates à sécher sur une chaufferette et les avais mises chaudes à mes pieds. Soeur Thérèse de l’Enfant Jésus s'en étant aperçue, me dit: « Si j'avais fait ce que vous venez de faire, j'aurais pensé commettre une grande immortification; à quoi nous servirait d'avoir embrassé une vie aus

 

tère si nous cherchons à nous soulager dans tout ce qui peut nous faire souffrir, nous ne devons donc pas, sans un ordre exprès de l'obéissance, nous soustraire à la plus petite pratique de mortification... Il ne faut pas même laisser paraître qu'on a froid, ne pas se courber en marchant, ne pas grelotter, etc....»

 

SUR L’OBEISSANCE. - L'obéissance de la Servante de Dieu était héroïque. Quand mère Marie de Gonzague était prieure, elle imposait une foule de petits règlements quelle détruisait ou changeait selon ses caprices, de sorte que souvent on en tenait peu de compte. Soeur Thérèse de l’Enfant Jésus les accomplissait tous [1086r] scrupuleusement et m’obligeait à faire de même. Elle était d'une fidélité exemplaire aux plus petits assujettissements. Il est recommandé dans nos règlements de ramasser les petits morceaux de bois qu'on rencontre par la maison, parce qu'ils peuvent servir à allumer le feu. Soeur Thérèse de l’Enfant Jésus poussait la fidélité jusqu'à ramasser soigneusement les petits bois provenant de la taille de ses crayons. Son obéissance était telle qu'il fallait que notre mère fit grande attention à ce qu'elle lui disait, tellement elle obéissait en aveugle. Après ma prise d'habit, comme elle m'apprenait à m'asseoir sur mes talons, comme c'est l'usage au Carmel, elle me dit de le faire de la façon qui me serait le plus commode et de changer de côté quand je serais fatiguée. Je lui dis de m'enseigner sa méthode à elle; elle parut un peu embarrassée et me dit: « Il ne faut pas suivre ma méthode, elle est toute particulière: après ma prise d'habit, notre mère m'avait dit de m'asseoir du côté droit, ce que j'ai toujours fait; je ne me serais pas permis de moi-même de changer de côté; quand je m'en trouve trop fatiguée, je me délasse en me tenant à genoux.» Un jour que j'avais un violent mal [1086v] de tête, soeur Thérèse de l’Enfant Jésus voulut que j'aille le dire à notre mère; comme je m'y opposais, alléguant que ce serait une façon de demander du soulagement, elle me dit: « Que diriez-vous si l'on vous imposait l'obligation qu'on m'avait faite quand j'étais postulante et novice? Notre maîtresse me commanda alors de lui dire chaque fois que j'aurais mal à l'estomac. Or cela m'arrivait tous les jours et ce commandement fut pour moi un véritable supplice. Quand le mal d'estomac me prenait, j'aurais préféré recevoir cent coups de bâton, plutôt que d'aller le dire; mais je le disais chaque fois par obéissance. Notre maîtresse, qui ne se souvenait plus de l'ordre qu'elle m'avait donné, me disait: 'Ma pauvre enfant, jamais vous n'aurez la santé de faire la Règle, c'est trop fort pour vous!.- Ou bien elle demandait pour moi quelque remède à mère Marie de Gonzague, qui répondit mécontente: 'Mais enfin, cette enfant-là se plaint toujours! On vient au Carmel pour souffrir; si elle ne peut pas porter ses maux, qu'elle s'en aille!'. J'ai pourtant continué bien longtemps par obéissance à confesser mes maux d'estomac au risque d'être renvoyée, jusqu'à ce qu'enfin le bon Dieu, prenant en pitié ma faiblesse, permit qu'on me déchargeât de l'obligation de faire cet aveu.»

[1087r] SUR ]LA PAUVRETÉ. - Soeur Thérèse de l’Enfant Jésus ne souffrait à son usage que les objets strictement indispensables, et plus ils étaient laids et pauvres, plus elle était contente. Elle disait qu'il n'y avait rien de plus doux que de manquer du nécessaire, parce qu'alors on peut se dire vraiment pauvre. Elle me recommandait de ne jamais rien faire acheter avant de m'être bien assurée qu'il n'y avait pas moyen de faire autrement, et de choisir alors, sans hésiter, ce qui coûtait le moins cher, ainsi que le font les vrais pauvres. C'est par esprit de pauvreté qu'elle choisissait de préférence du papier à lignes rapprochées; malgré l'incommodité, elle écrivait sur toutes les lignes, pour dépenser moins de papier. C'est par ce même esprit de pauvreté qu'elle baissait très bas la mèche de sa petite lampe, de façon à n'en recevoir que très juste ce qu'il lui fallait de lumière. De même, au réfectoire, j'ai remarqué que s'il lui arrivait de prendre quelques grains de sel de trop, au lieu de les jeter, elle les gardait soigneusement sous sa serviette afin de s'en servir à un autre repas.

 

SUR LA CHASTETÉ. - Dans mes rapports intimes avec soeur Thérèse de l’Enfant Jésus, j'ai eu l'occasion de recueillir quelques [1087v] traits sur son angélique pureté. A ce moment, nous avions comme aumônier monsieur l'abbé Youf, qui était atteint d'une anémie cérébrale et ne pouvait supporter qu'on lui demandât la moindre direction en dehors de la confession. D'autre part, le caractère de notre prieure, mère Marie de Gonzague, ne me donnait guère la confiance de m'adresser à elle. Dans cette extrémité, un jour que je souffrais de quelque trouble au sujet de la pureté, je me décidai à m'en ouvrir à la Servante de Dieu: « je crains bien -- lui dis-je - que vous ne compreniez rien aux peines de mon âme!.» Elle sourit et me dit: « Croyez-vous que la pureté consiste à ignorer le mal... Vous pouvez sans crainte me confier tout ce que vous voudrez, rien me m'étonnera.» Et après m'avoir consolée et m'avoir rendu la paix, elle me fit cet aveu: « Il n'y a qu'une chose que je n'ai jamais éprouvée, c'est ce qu'on appelle le plaisir en cette matière.» Cette âme si pure me dit dans une autre occasion: « je fais toujours une extrême attention quand je suis seule, soit en me levant, soit en me couchant, à avoir la réserve que j'aurais si j'étais devant d'autres personnes. Et ne suis-je pas toujours en présence de Dieu et de ses anges? Cette modestie m'est devenue [1088r] tellement habituelle qu'il me serait impossible d'agir autrement.»

 

SUR L’HUMILITÉ. - Soeur Thérèse de l’Enfant Jésus m'exhortait continuellement à devenir de plus en plus humble et petite. « Quelle grâce que l'humiliation! - me disait-elle -; si on comprenait combien cette nourriture est substantielle à l'âme, on la rechercherait avec avidité.» Très souvent, en récréation, ou ailleurs, quand je lui disais: « Qu'est-ce que vous pensez? dites-moi quelque chose », elle répondait avec une expression angélique: « Ce que je pense?... Ah! que je voudrais être inconnue et comptée pour rien. Que mon visage soit caché à toute créature comme celui de Jésus, afin qu'ici-bas personne ne puisse me reconnaître.» Un jour, je lui racontais certains procédés à mon égard que je trouvais injustes. Elle me dit: «... C'est une chose  très juste qu'on nous méprise, qu'on ait pour nous des manques d'égard, c'est nous traiter comme nous le méritons.» Jamais elle ne faisait valoir son travail, ni ne parlait de ses difficultés. Pour m'aider à accepter une humiliation, elle me fit cette confidence: « Si je [1088v] n'avais pas été acceptée au Carmel, je serais entrée dans un Refuge pour y vivre inconnue et méprisée au milieu des pauvres repenties. Mon bonheur aurait été de passer pour telle, je me serais faite l'apôtre de mes compagnes, leur disant ce que je pense de la miséricorde du bon Dieu.» Et comme je lui demandais comment elle serait parvenue à cacher son innocence à son confesseur, elle me répondit: « Je lui aurais dit que j'avais fait dans le monde une confession générale et qu'il m'était défendu de la recommencer ». Une religieuse ancienne ne pouvait pas comprendre que soeur Thérèse de l’Enfant Jésus, si jeune, s'occupât des novices, et elle lui faisait sentir sans ménagement l'opposition qu'elle ressentait à son égard. Un jour, à la récréation, elle lui dit des paroles amères, entre autres « qu'elle avait plus besoin de se diriger elle-même que de diriger les autres.» De loin j'examinais attentivement la scène: l'air d'angélique douceur de la Servante de Dieu contrastait singulièrement avec l'air passionné de son interlocutrice et je l'entendis lui répondre: « Ah! ma soeur, vous avez bien raison, je suis encore bien plus imparfaite que vous ne le croyez.» Je remarque que dans les poésies qu'elle m'a composées, toujours elle me propose [1089r] l'humilité de Jésus pour modèle, par exemple dans celle-ci:

« Pour moi, sur la rive étrangère, quels mépris n'as-tu pas reçus!

Je veux me cacher sur la terre, être en tout la dernière pour toi, Jésus! » - PN 31 - .

 

Le 30 novembre 1895, elle me fit connaître son « Acte d'offrande comme victime à l'Amour » dont elle parle dans sa Vie (page 148) - MSA 84r° - . Je lui manifestai alors un grand désir de l'imiter. Elle approuva ma résolution, et il fut décidé que je ferais cet acte le lendemain. Mais restée seule et réfléchissant à mon indignité, je conclus qu'il me fallait une plus longue préparation. Je retournai donc voir soeur Thérèse et lui expliquai les raisons pour lesquelles je voulais différer mon offrande. Aussitôt son visage prit une expression de grande joie: «... Oui - me dit-elle - cet acte est encore plus important que ce que nous pouvons imaginer, mais savez-vous la préparation que le bon Dieu demande de nous? Eh bien! c'est de reconnaître humblement notre indignité. Ah! puisqu'il vous fait cette grâce, livrez-vous à lui sans crainte.» Ce qu'elle appelait « sa petite voie d'enfance spirituelle » était le sujet continuel de nos entretiens « Les privilèges de Jésus sont [1089v] pour les tout petits » - me répétait-elle. Elle ne tarissait pas sur la confiance, l'abandon, la simplicité, la droiture, l’humilité du petit enfant, et me le proposait toujours comme modèle. Un jour que je lui manifestais mon désir d'avoir plus de force et d'énergie pour pratiquer la vertu, elle reprit: « Et si le bon Dieu vous veut faible et impuissante comme un enfant... croyez-vous que vous aurez moins de mérite?... Consentez donc à trébucher à chaque pas, à tomber même, à porter vos croix faiblement, aimez votre impuissance, votre âme en retirera plus de profit que si, portée par la grâce, vous accomplissiez avec élan des actions héroïques qui rempliraient votre âme de satisfaction personnelle et d'orgueil.»

Un trait que je vais rapporter prouve qu'elle n'écrivit que par obéissance le récit de sa vie. Très peu de temps avant l'époque où elle commença cette composition, je lui avait dit: «L'histoire de ma vocation est si intéressante, que je vais l'écrire pour ne pas l'oublier; en la relisant plus tard, elle pourra me faire du bien.» - « Gardez-vous de faire une chose pareille - me dit-elle -; d'ailleurs vous ne pouvez pas le faire sans permission, et je vous conseille de ne pas la demander. Pour moi, je ne voudrais rien écrire sur ma vie sans un ordre spécial, [1090r] et sur un ordre que je n'aurais pas sollicité. C'est plus humble de ne rien écrire sur soi. Les grandes grâces de la vie, comme celles de la vocation, ne peuvent s'oublier; elles vous feront plus de bien en les repassant dans votre mémoire qu'en les relisant sur le papier.»

 

[Session 66: - 15 mars 1911, à 8h. 30 et à 2h. de l'après-midi]

 

[1092r] [Réponse à la vingt-deuxième demande] :

Il y avait une chose en soeur Thérèse de l’Enfant Jésus qui me frappait particulièrement, c'est qu'elle lisait dans mon âme ce qui s'y passait. Quand j'entrai ici, après avoir passé plus de deux ans dans un Carmel de Paris, j'eus du mal à m'habituer à la différence des usages; la comparaison que je faisais constamment entre ces deux Carmels me rendait bien malheureuse. La Servante de Dieu vit clairement que ces pensées feraient échouer ma vocation et les combattit de toutes ses forces. Lorsque je m'étais entretenue dans ces pensées, j'étais bien sûre d'être reprise par elle sans que je lui en aie rien dit. Si au contraire je les avais repoussées, elle me faisait part de son contentement. Lui ayant demandé comment elle devinait ainsi mes pensées, elle me répondit: « Voici mon secret: je ne vous fais jamais d'observations sans invoquer la Sainte Vierge, je lui demande de m'inspirer ce qui doit vous faire le plus de bien. Après cela, je vous avoue que souvent moi-même je suis étonnée de certaines choses que je vous dis sans réflexion de ma part. Je sens seulement, en vous les disant, que je ne me trompe pas et que Jésus vous parle par ma bouche.»

J'ai été subitement et merveilleu[1092v]sement consolée plus d'une fois par la seule puissance de sa prière. Avant ma profession, je me trouvai un jour brisée de fatigue et accablée de peines intérieures. Le soir, avant l'oraison, je  voulus lui en dire deux mots, mais elle me répondit: « L'oraison sonne, je n'ai pas le temps de vous consoler, d'ailleurs je vois clairement que j'y prendrais une peine inutile, le bon Dieu veut que vous souffriez seule pour le moment.» Je la suivis à l'oraison dans un tel état de découragement que, pour la première fois, je doutai de ma vocation. J'étais à genoux depuis quelques minutes, accablée de ces tristes pensées, quand tout à coup sans avoir prié, sans même avoir désiré la paix, je sentis un changement subit dans mon âme, je compris les charmes de la souffrance et je sortis de l'oraison absolument transformée. Le lendemain, je racontai à soeur Thérèse de l’Enfant Jésus ce qui s'était passé, et comme elle paraissait très émue, je voulus en savoir la cause. « Que Dieu est bon - me dit-elle alors -, hier au soir vous me faisiez une si profonde pitié que je ne cessai point au commencement de l'oraison de prier Notre Seigneur de changer votre âme et de vous montrer le prix des souffrances: Il m'a exaucée.»

[1093r] Avant de quitter sa charge en 1896, mère Agnès de Jésus devait nous faire faire profession à soeur Geneviève et à moi, car notre temps de noviciat était expiré. Les difficultés soulevées alors par mère Marie de Gonzague furent si grandes que je dus être retardée après les élections. J'eus le pressentiment de cette épreuve. Soeur Thérèse de l’Enfant Jésus à qui je communiquai mes appréhensions, m'engageait inutilement à en faire le sacrifice. Un soir, je ne cessais de pleurer, remplie de cette triste pensée, lorsque tout à coup mes idées changèrent. Je me figurai être au dernier jour, et je voyais que le bon Dieu ne me demanderait pas si j'avais fait profession avant telle ou telle, mais si je l'avais beaucoup aimé et profité des occasions de le lui prouver. Le lendemain, je demandai à la Servante de Dieu si elle avait prié pour moi. « Oh! oui - me répondit-elle -, je m'y sentais fortement poussée, hier soir, pendant le silence.» L'heure où elle avait tant prié était précisément celle où la grâce avait surabondé dans mon coeur.

Soeur Thérèse de l’Enfant Jésus avait l'intuition qu’elle serait le modèle d'une légion de « petites âmes.» Elle l'exprimait souvent avec une simplicité ravissante. Un jour je lui dis: « Je voudrais que vous mourriez pendant votre action de grâces après la communion.» « Oh! [1093v] non - me répondit-elle -, ce n'est pas ainsi que je désire mourir, ce serait une grâce extraordinaire qui découragerait les 'petites âmes', parce qu'elles ne pourraient pas imiter cela » - DEA 15-7 -

Elle me parla bien des fois de son espérance de « passer son ciel à faire du bien sur la terre.» Dans sa dernière « Composition récréative » qu'elle écrivit en janvier-février 1897, elle mit dans la bouche de saint Stanislas Kostka l'expression de ses pensées à ce sujet: « Ce qui me plaît le plus dans cette pièce - me dit-elle ensuite - c'est que j'ai pu exprimer ma certitude qu'après la mort on peut encore travailler sur la terre au salut des âmes. Saint Stanislas m'a servi admirablement pour dire mes pensées et mes inspirations à ce sujet.»

Voici le passage copié textuellement (Saint Stanislas s'adressant à la Sainte Vierge qui vient lui annoncer sa mort prochaine):

« Je ne regrette rien sur la terre et cependant j'ai un désir... un désir si grand que je ne saurais être heureux dans le ciel, s'il n'est pas réalisé... 0 Marie, dites-moi que les bienheureux peuvent encore travailler au salut des âmes... Si je ne puis travailler dans le paradis pour la gloire de Jésus, je préfère rester dans l'exil et combattre encore pour lui.

(La Sainte Vierge): [1094r] Tu voudrais augmenter les gloires de Jésus, ton unique amour; pour lui, dans la céleste cour, tu remporteras des victoires... Oui, mon enfant, les bienheureux peuvent encor sauver des âmes; de leur amour les douces flammes attirent des coeurs vers les cieux.

(Saint Stanislas): Oh! que je suis heureux... douce Reine du ciel, je vous en prie, quand je serai près de vous dans la Patrie, permettez-moi de revenir sur la terre, afin de protéger des âmes saintes, des âmes dont la longue carrière ici-bas complétera la mienne... Ainsi par elles je pourrai présenter au Seigneur une abondante moisson de mérites.

(La Sainte Vierge): Cher enfant, tu protégeras des âmes luttant en ce monde, plus leur moisson sera féconde et plus au ciel tu brilleras... » - RP 8 (finale) - .

 

Une autre fois je dis à soeur Thérèse de l’Enfant Jésus, en regardant le ciel: « Que nous serons heureuses, quand nous serons là-haut! » - « C'est vrai - reprit-elle -, mais pour moi, si j'ai le désir d'aller bientôt dans le ciel, ne croyez pas que ce soit pour me reposer! le veux passer mon ciel à faire du bien sur la terre [1094v] Jusqu'à la fin du monde. Après cela seulement, je jouirai et me reposerai. Si je ne croyais fermement que mon désir pût se réaliser, j'aimerais mieux ne pas mourir et vivre jusqu'à la fin des temps et sauver plus d'âmes.» Elle avait un air inspiré et plein de certitude en prononçant ces paroles. Vers 1895 ou 1896, avant de composer son manuscrit, la Servante de Dieu m'a raconté, dans une conversation intime, la vue prophétique qu'elle avait eue, dans son enfance, des épreuves qui signalèrent les dernières années de la vie de son père. Elle m'a aussi raconté comment la Très Sainte Vierge l'avait guérie miraculeusement d'une étrange maladie, et comment dans cette circonstance la statue de la Sainte Vierge avait disparu à ses yeux et avait été remplacée par la vision distincte de la Mère de Dieu elle-même.

 

 

[Réponse à la vingt-troisième demande]:

Pendant sa vie au Carmel, la Servante de Dieu passa à peu près inaperçue dans la communauté. Quatre ou cinq religieuses seulement, et j'étais de ce nombre, pénétrant davantage dans son intimité, se rendirent compte de ce qui se cachait de perfection sous les dehors de son humilité et de sa simplicité. [1095r] Pour la masse, on l'estimait une religieuse très régulière, et on ne trouvait aucun reproche à lui faire. Elle eut à souffrir d'un certain sentiment de jalousie qui animait bon nombre de religieuses contre ce groupe des « quatre soeurs Martin.» Néanmoins, celles même qui ne se défendaient pas contre ce sentiment d'antipathie, faisaient une différence entre la Servante de Dieu et ses trois soeurs. Mère Marie de Gonzague, étant prieure, avait tout fait pour favoriser cette dérogation aux règles et obtenir de monseigneur l'évêque l'entrée des quatre soeurs. La chose faite, mère Marie de Gonzague fut la première à souffrir du sentiment d'antipathie dont j'ai parlé. Or, elle-même m'a dit à plusieurs reprises, interprétant bien le sentiment de toutes les autres. « S'il y avait à choisir une prieure dans toute la communauté, sans hésiter je choisirais soeur Thérèse de l’Enfant Jésus, malgré son jeune âge. Elle est parfaite en tout; son seul défaut c'est d'avoir ses trois soeurs.» Quant au petit groupe de celles qui l'observaient mieux et l'appréciaient sans préjugés, je puis résumer leurs impressions en exposant les miennes. J'ai toujours considéré comme héroïque la sainteté de soeur Thérèse et je n'ai pas eu à modifier mon appréciation après sa mort. Dès le commencement de 1896, quand [1095v] je la vis souffrante, je commencai à recueillir soigneusement des souvenirs d'elle et particulièrement de ses cheveux. Ce n'était pas pour moi ni par une affection ordinaire que je recueillais ces souvenirs, mais dans la conviction qu'on en aurait besoin pour servir de reliques après sa mort.

 

[Réponse à la vingt-quatrième demande]:

N'étant plus infirmière quand soeur Thérèse de l’Enfant Jésus fut mise à l'infirmerie, je n’ai pu l'approcher que rarement durant ses derniers mois. Je lui demandai un jour par écrit si elle avait de la joie à la pensée de sa mort prochaine. Elle m'écrivit ce billet: « Vous voulez savoir si j'ai de la joie d'aller en paradis? J'en aurais beaucoup si j'y allais, mais... Je ne compte pas sur la maladie, c'est une trop lente conductrice. Je ne compte plus que sur l'amour. Demandez au bon Jésus que toutes les prières qui sont faites pour moi servent à augmenter le feu qui doit me consumer » - LT 242 - , Le 12 août 1897, jour de mes 23 ans, elle m'écrivit sur une image, d'une main tremblante: « Que votre vie soit toute d'humilité et d'amour afin que bientôt vous veniez où je vais... dans les bras de Jésus » - LT 264 -

 

[1096r] Après le dernier lavage qu'on fit dans la maison avant sa mort, j'allai la voir; elle avait souffert plus qu'à l'ordinaire. Elle me dit en souriant: « Je suis bien contente d'avoir été si malade aujourd'hui, pour compenser les fatigues du lavage que je n'ai pu partager avec vous, ainsi que je n'ai rien à vous envier.» La voyant si malade, je lui dis un jour: « Oh! que la vie est triste! » - « Mais non, la vie n’est pas triste dit-elle -; si vous disiez: 'l'exil est triste', je vous comprendrais. On fait une erreur en donnant le nom de vie à ce qui doit finir. Ce n'est qu'aux choses du ciel, à ce qui ne doit jamais finir qu'il faut donner ce vrai nom, et à ce titre la vie n’est pas triste, mais gaie, très gaie » - CSM - . Trois jours avant sa mort, je la vis dans un tel état de souffrances que j'en avais le coeur déchiré. Je m'approchai de son lit, elle fit un effort pour me sourire, et d'une voix entrecoupée par l'étouffement elle me dit: « Ah! si je n'avais pas la foi, je ne pourrais jamais supporter tant de souffrances. Je suis étonnée qu'il n'y en ait pas davantage parmi les athées qui se donnent la mort.» La voyant si calme et si forte au milieu d'un tel martyre, je ne pus m'empêcher de lui dire qu'elle était un ange. « Oh! non - reprit-elle -, je ne suis pas un ange... Ils ne sont [1096v] pas si heureux que moi!.» Elle voulait me faire entendre qu'ils n'avaient pas comme elle le privilège de souffrir pour le bon Dieu.

Le jour de sa mort, après les vêpres, je me rendis à l'infirmerie où je trouvai la Servante de Dieu soutenant avec un courage invincible les dernières luttes de l'agonie la plus terrible. Ses mains étaient toutes violettes, elle les joignait avec angoisse et s'écriait d'une voix que la surexcitation d'une violente souffrance rendait claire et forte: « 0 mon Dieu... ayez pitié de moi!... 0 Marie, venez à mon aide!... Mon Dieu, que je souffre!... Le calice est plein... plein jusqu'au bord!... Jamais je ne vais savoir mourir!... » - « Courage - lui dit notre mère -, vous touchez au terme, encore un peu et tout va être fini.» « Non, ma mère, ce n'est pas encore fini... Je le sens bien... Je vais encore souffrir ainsi peut-être pendant des mois.» - « Et si c'était la volonté du bon Dieu de vous laisser aussi longtemps sur la croix, l'accepteriez-vous?.» Avec un accent d'héroïsme extraordinaire, elle dit: « Je le veux bien!.» Et sa tête retomba sur l'oreiller avec un air si calme, si résigné que nous ne pouvions plus contenir nos larmes. Elle était absolument comme une martyre attendant de nouveaux supplices. Je quittai l'infirmerie n'ayant pas le courage de supporter plus longtemps un spectacle [1097r] si douloureux. Je n'y revins qu'avec la communauté pour les derniers moments, et je fus témoin de son beau et long regard extatique au moment où elle mourut, le jeudi 30 septembre 1897, à 7 heures du soir'. 

 

[Réponse de la vingt-cinquième à la vingt-sixième demande]:

[1097v] Je ne sais rien autre chose sur son tombeau et sur le concours des fidèles au cimetière, sinon ce qu'on nous en rapporte ici dans des lettres ou les visites du parloir. Il résulte de ces communications que le concours des pèlerins à la tombe de la Servante de Dieu est un fait public et notoire.

 

[Réponse à la vingt-septième demande]:

Je suis émerveillée du courrier que l'on reçoit chaque jour au Carmel. Il vient de toutes les parties du monde. Je suis obligée d'en prendre connaissance étant chargée de collectionner ces lettres et de faire expédier les commandes de livres et d'images. Je dirai en général que je suis frappée de voir comme la dévotion qu'on porte à la Servante de Dieu s'accroît et s'étend chaque jour davantage; je le constate par le nombre des lettres qu'on voit toujours croissant. Actuellement, la moyenne est de cent par jour. Chacun a recours à elle avec une confiance touchante, et personne n'est déçu dans son espérance. Si certains constatent qu'ils n'ont pas été exaucés comme ils l'entendaient, ils avouent que les grâces spirituelles qu'ils ont reçues en échange surpassent les grâces matérielles qui leur ont été refusées, Tous font des voeux pour sa prompte glorification; beaucoup de prêtres offrent le saint sa-[1098r]crifice à cette intention; bref, il est rare de voir une sainte si universellement aimée. Et cet amour n'est pas de l'enthousiasme, puisque, au lieu de se ralentir, il va toujours en progressant. Il y en a même quelques-uns qui n'appréciaient pas d'abord soeur Thérèse de l’Enfant Jésus, l'appelaient par dédain: « une enfant », « une petite sainte à l'eau de rose», mais, après une étude plus approfondie de sa vie et de sa petite voie d'enfance, ils sont devenus ses plus chauds admirateurs et ses plus fervents amis. Dans les lettres particulières que je reçois de mes parents et de mes amis, il y a souvent des actions de grâces adressées à soeur Thérèse de l’Enfant Jésus pour des faveurs signalées. Mon ancien directeur dans le monde, monsieur l'abbé Charles, curé de Bagnolet (diocèse de Paris), écrivait le premier juillet 1908: « Je fais ma lecture spirituelle dans ces deux précieux écrins: « Histoire d'une âme » et « Pensées de soeur Thérèse de l’Enfant Jésus », où l'on trouve des perles d'une grande valeur, et j'y puise de grands bienfaits pour mon âme. Tous les éloges qu'on pourrait en faire resteront toujours au-dessous de la vérité. Nous y avons, parfaitement exposée, la pratique simple et à la portée de tous, des conseils évangéliques, etc....»

 

[Réponse à la vingt-huitième demande]:

[1098v] Je ne connais aucune opposition sérieuse à cette réputation universelle de sainteté.

 

[Réponse à la vingt-neuvième demande]:

Le souvenir des vertus que j'ai vu pratiquer à la Servante de Dieu m'est toujours un véritable stimulant. Lorsque je veux m'encourager à bien faire, je n'ai qu'à me demander ce qu'elle ferait à ma place; aussitôt je connais la ligne de conduite à tenir pour agir dans la plus grande perfection. Ma confiance en elle est telle que chaque jour je fais cette prière à l’Enfant Jésus: « Imprime en moi tes grâces et tes vertus enfantines, afin qu'au jour de ma naissance au ciel, les anges et les saints reconnaissent en ta petite épouse la fidèle image de ma petite soeur Thérèse de l’Enfant Jésus.» En toutes circonstances je recours à son intercession, et je remarque avec reconnaissance que je ne l'ai jamais fait en vain, non seulement pour moi, mais pour tous ceux que je lui recommande. Si sa puissance ne se manifeste pas toujours par des faveurs temporelles, elle se fait sentir par des grâces spirituelles beaucoup plus précieuses.

Voici quelques faveurs qui me sont [1099r] personnelles. Pour plus de commodité, j'avais fait à notre robe un gros pli, solidement cousu, à point de piqûre, afin de n'être pas obligée de former ce pli chaque matin, en mettant notre ceinture. Quelques jours avant la mort de la Servante de Dieu, je lui en parlai; aussitôt elle me dit de découdre ce pli, parce que c'était contre les usages. Néanmoins, je le laissai encore, remettant à plus tard de le découdre. Le lendemain de la mort de soeur Thérèse, ce malheureux pli ne me quittait pas l'esprit, et je me disais: « Elle voit que je l'ai encore, et peut-être en a-t-elle de la peine?.» Enfin je lui fis cette prière: « Chère petite soeur, si ce pli vous déplaît, défaites-le vous-même, et je vous promets de ne plus le refaire.» Chose étonnante! Dès le lendemain, je m'aperçus que le pli n'existait plus. J'en eus comme un sentiment de frayeur et en même temps de grande consolation. Ce me fut un avertissement de bien mettre en pratique tous ses conseils et ses recommandations. Le 28 février 1909, elle m'a guérie subitement d'une dilatation d'estomac qu'aucun remède ne pouvait vaincre. J'en souffrais depuis plus de deux ans et le mal allait toujours en empirant. Je voyais le moment où la nécessité m’obligerait d'abandonner l'austérité de la Règle. Dans ma détresse et pleine de foi, je me fis une onction sur l'estomac avec l'huile qui [1099v] brûle devant la Vierge qui a souri à la Servante de Dieu dans son enfance, suppliant ma petite soeur Thérèse d'avoir pitié de moi et de me guérir de façon à ce que je puisse suivre la Règle. Immédiatement tout malaise disparut, et cette grâce m'a été continuée jusqu'à ce jour 15 mars 1911.

Soeur Thérèse de l’Enfant Jésus m'a aussi favorisée de ses parfums à différentes reprises: parfum de violettes, spécialement un jour où je venais de pratiquer un acte d'humilité; parfum de roses, émanant un jour des placards où sont renfermés ses livres et ses images; parfum d'encens, dans des circonstances où j'allais rendre service à son sujet. Le 15 septembre 1910, je me rendis au tour vers 6 heures du soir, pour prendre un colis arrivé de Bar-le-Duc. Sur la table j'aperçus une planche humide et vermoulue. Comme je m'en approchais, pour saisir le colis qui était sous la table, il s'échappa de ce morceau de bois, que je considérais comme une planche de rebut, une très forte et très délicieuse odeur d'encens. La pensée me vint alors que c'était un fragment du cercueil exhumé neuf jours auparavant. J'allai prévenir notre mère prieure pour la faire jouir de ce prodige, mais elle ne sentit rien. Une novice avertie reconnut l'odeur d'encens. Voyant cela, notre mère alla chercher une autre soeur, mais [1100r] sans la prévenir aucunement: celle-ci en approchant du tour fut frappée de la même  odeur d'encens. Notre mère emporta cette précieuse relique à la récréation pour la montrer à la communauté, mais nos soeurs ne sentirent rien que l'humidité et la moisissure, bien qu'elles fussent averties que c'était une planche du cercueil de la Servante de Dieu. Cette planche était en effet celle du côté de la tête du cercueil qui était tombée et qu'on n'avait pu retrouver. Monsieur le docteur La Néele, témoin expert à l'exhumation, à qui nous l'avons montrée, a parfaitement reconnu ce fragment. Il est à noter que ces parfums ne sont pas perçus aux moments où on s'y attendrait davantage: ainsi on a apporté à la communauté, le jour même de l'exhumation, le couvercle entier du cercueil et des fragments des vêtements, personne de nous n'a senti alors aucun parfum provenant de ces objets.

J'ai aussi senti visiblement le secours de la Servante de Dieu dans de grandes épreuves tombées sur ma famille. Elle n'a enlevé aucune souffrance, aucune humiliation à mes parents; mais elle leur a obtenu de porter chrétiennement ces épreuves, et chacun en a retiré un grand profit pour son âme. J'attribue aussi à la protection de la Servante de Dieu la conversion complète et [1100v ] bien nécessaire de ma plus jeune soeur, ainsi que sa vocation au Carmel. Elle m'écrivait l'année dernière: « Je n'en reviens pas moi-même de mon changement; je voudrais vivre comme autrefois dans l'indifférence que je ne le pourrais pas. Et dire que tout cela est venu à la suite d'une neuvaine à soeur Thérèse de l’Enfant Jésus. Petit à petit, j'ai aimé le bon Dieu, et je m'en suis sentie aimée; voilà tout le mystère de ma conversion etc....»

Les lettres que nous recevons au Carmel et que je parcours chaque jour, comme je l'ai dit ci-dessus, sont remplies non seulement de témoignages d'admiration pour la sainteté de la Servante de Dieu, mais un grand nombre renferme le récit de grâces temporelles et spirituelles obtenues par son intercession. Au cours de l'année 1909, j'ai compté 1830 actions de grâces de ce genre, provenant de tous les pays. En 1910 et 1911, j'ai renoncé à les dénombrer, à cause du travail intense que m'imposait cette charge de la correspondance.

 

[Réponse à la trentième demande]:

Je n'ai conscience d'aucun oubli, ni d'aucune erreur dans ma déposition.

 

[1101r] [Au sujet des Articles, le témoin dit ne savoir que ce qu'il a déjà déposé en répondant aux demandes précédentes. - Est ainsi terminé l'interrogatoire de ce témoin. Lecture des Actes est donnée. Le témoin n'y apporte aucune modification et signe comme suit]:

J'ai déposé comme ci-dessus selon la vérité, je le ratifie et je le confirme.

Signatum: Soeur MARIE DE LA TRINITÉ ET DE LA SAINTE FACE, religieuse carmélite indigne.