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Témoin 18 - Marthe de Jésus O.C.D.

TÉMOIN XVIII (II D'OFFICE)

MARTHE DE JÉSUS ET DU BIENHEUREUX PERBOYRE, O.C.D.

La déposition de soeur Marthe de Jésus donne l'impression d'une nouvelle rencontre directe avec Thérèse de l'Enfant‑Jésus. Le témoin, Xlle au Procès Ordinaire, y apporte le poids de son affection filiale, avec une richesse de détails, d'expressions, de faits, qui rendent sa déposition, malgré sa briève­té, une des plus belles et des plus pré­cieuses du Procès Apostolique. 

Nous connaissons déjà soeur Marthe, sa vie et son caractère. Dans l'introduc­tion à sa déposition de 1911, dans les différents témoignages des Manuscrits Autobiographiques de Thérèse et dans la Circulaire nécrologique, l’humble con­verse nous est apparue avec ses limites et sa bonne volonté. Elle s'appelait, com­me on s'en souviendra, Désirée‑Florence-­Marthe Cauvin, et elle était née à Giver­ville (Diocèse d'Evreux) le jour de la fête de Notre‑Dame du Mont‑Carmel, le 16 juillet 1865. Elle perdit très tôt sa mère; son enfance et son adolescence furent profondément marquées par la souffrance et son caractère en porta des traces indélébiles. Entrée au Carmel de Lisieux en 1887, elle y mourut le 4 septembre 1916, quelques mois après avoir déposé au Procès Apostolique. Novice de Thé­rèse de l'Enfant‑lésus, elle voulut prolon­ger son temps de noviciat pour jouir plus longtemps de la direction de sa sainte Maîtresse. 

Le portrait que soeur Marthe trace de Thérèse est des plus nets et des plus attrayants. La simplicité de la Servante de Dieu, sa rectitude, sa force, sa fer­veur, son égalité de caractère apparais­sent comme un exemple admirable et incitent à l'imitation. Cela vaut parti­culièrement pour la charité de Thérèse quand on considère ce qu'en dit soeur Marthe. Une charité qui ressort encore davantage en face des lacunes que soeur Marthe reconnaît humblement. « Je puis dire en toute vérité que soeur Thérèse de l'Enfant‑lésus a toujours été pour mon âme une vraie mère par le soin qu'elle prenait de me former. Je reconnais avoir bien souvent exercé sa vertu, et je suis convaincue qu'une autre soeur, à sa pla­ce, m'aurait abandonnée, tant j'étais in­supportable; mais elle me traita toujours avec beaucoup d'amour et de charité, sans laisser jamais paraître le moindre ennui » (p. 1063). Et ce que Thérèse était pour soeur Marthe, elle l'était pour toutes, comme le témoin le prouve par les faits. Vraiment, pour la petite Sainte, la charité était tout. C'est qu'elle était toujours animée d'une grande foi. Elle voyait Jésus en tous, ce Jésus en présen­ce de qui elle marchait toujours.

C'est aussi le secret du grand recueillement que soeur Marthe a pu observer chez la Servante de Dieu. « J'ai toujours été frappée du grand recueillement dans lequel vivait la Servante de Dieu, même dans les occupations les plus distra­yantes. On sentait qu'elle était toujours unie au bon Dieu, jamais elle ne mon­trait de dissipation, même dans un tra­vail fatigant, par exemple à la buande­rie. Quand elle voyait que je me lais­sais entraîner par le travail matériel, elle me disait: 'Que faites‑vous donc?... Soyez plus intérieure, occupez‑vous da­vantage de Jésus, même au milieu de vos travaux ' » ( p. 1061). Si soeur Marthe nous rapporte des « logia » de grande valeur, en partie déjà connus par ce qu'elle en avait transmis pour les « Conseils et Souvenirs de l'an­cienne Histoire d'une âme, elle sait aussi nous parler, comme bien peu l'ont fait, de Thérèse éducatrice et formatrice spi­rituelle; elle narre ses expériences per­sonnelles et celles de ses compagnes qui, confiées comme elle à la Sainte, ont senti la puissance de son regard, de sa parole, et de son exemple.

Soeur Marthe a déposé le 8 février 1916, au cours de la 56ème session, et sa déposition se trouve aux pages 1058-­1077 de la Copie publique.

 

[Session 56: ‑ 8 février 1916, à 2h. de l'après‑midi]

[1058] [Le témoin répond correctement à la première demande].

 

 [Réponse à la deuxième demande]:

Je m'appelle Florence Désirée Cauvin, née à Giverville, diocèse d'Evreux, le 16 juillet 1865, de Alphonse Gauvin, berger et de Désirée Pitraz. Je suis religieuse converse du Carmel de Lisieux, où je suis entrée en 1887 et où j'ai fait profession le 23 septembre 1890.

[Le témoin répond correctement de la troisième à la cinquième demande inclusivement].

 

 [Réponse à la sixième demande]:

J'ai préparé toute seule ma déposition; personne [1059] ne m'y a aidée. Je suis disposée à répondre avec une parfaite sincérité.

 

 [Réponse à la septième demande]:

Je n'ai pas connu la Servante de Dieu avant son entrée au Carmel. Quand elle y vint, j'y étais moi‑même depuis trois mois. Nous avons donc partagé la mê­me vie religieuse jusqu'à sa mort en 1897.

A partir surtout de sa profession, j'eus avec elle des relations particulièrement in­times, parce que c'était une petite sainte; elle me faisait beaucoup de bien et notre mère m'avait permis de m'entretenir avec elle des choses de Dieu pour le profit de mon âme.

 

 [Répon­se à la huitième demande]:

J'ai une très grande dévotion pour la Servante de Dieu, pour le souvenir de tout le bien qu'elle m'a fait et j'ai con­fiance d'obtenir beaucoup de grâces par son intercession. J'ai un grand désir de sa béatification afin qu'elle soit plus con­nue et qu'elle fasse plus de bien pour la gloire de Dieu.

 

 [Réponse de la neuvième à la onzième demande inclusivement]:

Je ne sais rien sur les premières an­nées de la Servante de Dieu.

 

 [Répon­se à la douzième demande]:

[1060] Soeur Thérèse est entrée au Carmel au mois d'avril 1888. J'y étais a­lors moi‑même depuis le mois de décem­bre précédent. Elle prit l'habit le 10 jan­vier 1889 et fit profession le 8 septembre 1890. Je fis profession moi‑même le 23 septembre de la même année. Soeur Thé­rèse voulut demeurer au noviciat toute sa vie. Aussi j'y demeurai moi‑même parce que je ne voulais pas me séparer d'elle. Elle a exercé les fonctions de sacristine et de portière. De plus, elle a travaillé à la formation des novices à partir de sa profession. Elle faisait cela sur l'ordre de mère Agnès de Jésus, prieure, non pas officiellement, mais plutôt incognito par­ce que, si on l'avait su, cela aurait exci­té la jalousie de mère Marie de Gonzague et aurait troublé la paix de la communau­té. Lorsque vers la fin de la vie de la Servante de Dieu, mère Marie de Gon­zague redevint prieure, elle confirma soeur Thérèse dans cette charge de for­matrice des novices.

 

 [Répon­se à la treizième demande]:

Soeur Thérèse s'acquittait de tous ses devoirs dans la perfection, non pas par inclination de nature, mais par vertu.

 

 [Répon­se à la quatorzième demande]:

Je ne l'ai jamais vue défaillir dans la pratique d'aucune vertu. Elle y apportait toujours la même ferveur.

 

[1061] [Réponse de la quinzième à la sei­zième demande]:

La Servante de Dieu voyait toujours le bon Dieu en toutes choses et particu­lièrement dans les supérieurs: aussi, é­tait‑elle très fidèle à remplir les moin­dres devoirs que la mère prieure lui in­diquait. Elle me reprenait souvent de mon manque d'esprit de foi et de soumission. «Si vous voyiez bien le bon Dieu dans vos supérieurs—me disait‑elle—vous ne feriez jamais de réflexions sur ce qu'ils disent, mais vous obéiriez toujours en a­veugle sans le moindre retour sur vous-­même »  [source première de cette parole].

 

 [Ré­ponse à la dix‑septième demande]:

J'ai toujours été frappée du grand re­cueillement dans lequel vivait la Servante de Dieu, même dans les occupations les plus distrayantes. On sentait qu'elle était toujours unie au bon Dieu, jamais elle ne montrait de dissipation, même dans un travail fatigant, par exemple à la buan­derie. Quand elle voyait que je me laissais entraîner par le travail matériel, elle me disait: « Que faites‑vous donc?.. Soyez plus intérieure, occupez‑vous davantage de Jésus, même au milieu de vos tra­vaux.»

 

 [Réponse de la dix‑huitième à la vingtième demande inclusivement]:

Avant que nous eussions fait profession, comme il n'y avait personne pour ba­layer la chapelle, nous fûmes toutes les deux chargées, pendant quelques semai­nes, de remplir cet office. Un jour, la Servante de Dieu, prise d'un élan d'amour, va s'agenouiller sur l'autel, frappe à la porte du tabernacle, en disant: [1062] « Es‑tu là, Jésus, réponds‑moi, je t'en supplie.» [voir ici l'image offerte par Marie du Sacré-Coeur, qui a inspiré ce geste et cette question]. Appuyant alors sa tête sur la porte du tabernacle, elle y resta quelques instants, puis elle me regarda. Sa figure était comme transfigurée et toute rayon­nante de joie, comme si quelque chose de mystérieux s'était passé entre elle et le divin prisonnier.

 

 [Ré­ponse à la vingt‑et‑unième demande]:

J'ai toujours été particulièrement frap­pée du grand amour de soeur Thérèse de l'Enfant‑Jésus pour la Sainte Vierge. Quand elle était sur ce chapitre, elle ne tarissait pas. Elle me recommandait de me confier tout entière à cette bonne Mère et d'avoir à son égard la tendresse et la simplicité d'un tout petit enfant Quel­ques semaines avant sa mort, elle me fit appeler et me dit: « Je ne serai pas tran­quille sur votre compte, il faut que vous me promettiez de réciter tous les jours un Souvenez‑vous à la Sainte Vierge.» Je le lui promis et j'y ai été fidèle.

 

 [Réponse de la vingt-deuxième à la vingt‑sixième demande inclu­sivement]:

Elle ne se préoccupait jamais du bon­heur de la terre, mais elle me parlait tou­jours de l'éternité, et m'exhortait sans cesse à la confiance en Dieu.

 

 [Réponse de la vingt‑septième à la trentième demande]:

Souvent la Servante de Dieu me disait: « Si vous voulez arriver à la sainteté, il ne faut pas [1063] vous contenter d'imi­ter les saints, mais il faut que vous so­yez parfaite comme votre Père céleste est parfait. Ne croyez pas que pour arriver à la perfection il soit nécessaire de faire de grandes choses. Oh, non! notre amour suffit à Notre Seigneur, donnons‑lui tout ce qu'il nous demande sans faire de réserve. Il est si doux de se sacrifier pour celui que l'on aime plus que soi‑même! Alors rien ne coûte et tout devient facile.»

 

 [Réponse de la trente‑et‑unième à la trente‑sixième demande]:

Je puis dire en toute vérité que soeur Thérèse de l'Enfant‑Jésus a toujours été pour mon âme une vraie mère par le soin qu'elle prenait de me former. Je re­connais avoir bien souvent exercé sa ver­tu, et je suis convaincue qu'une autre soeur, à sa place, m'aurait abandonnée, tant j'étais insupportable; mais elle me traita toujours avec beaucoup d'amour et de charité, sans laisser jamais paraître le moindre ennui.

Quand on venait déranger la Servante de Dieu pour lui demander un service, on était toujours sûr d'être bien reçu; fut‑elle même très pressée, elle ne mon­trait jamais le moindre ennui, et s'il lui arrivait de ne pouvoir faire plaisir, elle s'en excusait d'une façon si aimable qu'on s'en retournait aussi content que si elle avait rendu le service demandé. Elle me disait: « Si une soeur vous demande un service, faites tout ce qui dépend de vous pour le rendre, quand même cela vous coûterait beaucoup. Ne dites ja­mais non. Voyez le bon Dieu en chacune de vos soeurs, alors vous ne refuserez [1064] jamais rien: voilà la vraie chari­té.»

 

Pendant les huit années que j'ai pas­sées avec la Servante de Dieu, je ne l'ai jamais entendue manquer de charité. Elle excusait toujours ses soeurs, faisant res­sortir leurs vertus. Lorsque je lui disais les combats que quelques‑unes me don­naient, elle se gardait bien de me donner raison; mais elle l'attribuait à mon man­que de vertu. Si elle voyait une religieuse qui fût chargée, vite elle allait au de­vant pour la débarrasser de son fardeau, et elle faisait cela aussi bien pour une pauvre petite soeur converse que pour une soeur de choeur.

Il y avait, à la lingerie, Une soeur de caractère difficile et personne ne dési­rait être avec elle. Soeur Thérèse deman­da qu'on la mit comme aide dans cet emploi parce qu'elle savait y avoir beau­coup à souffrir.

Une année, je lui exprimai le désir que j'avais de faire avec elle ma retraite an­nuelle. Elle accéda à ma demande et, pen­dant trois années, elle me fit cette faveur. Pour cela, elle laissait passer l'époque de sa profession et m'attendait pour partir en solitude. J'ai su plus tard que je lui faisais faire en cela un très grand sacri­fice, mais je ne m'en serais jamais dou­té, car elle n'en laissait rien paraître.

Pour m'exciter à la pratique de la ver­tu, elle s'astreignait à faire avec moi de petits sacrifices que nous marquions cha­que jour et dont nous déposions la liste, le dimanche, au pied de la Sainte Vierge. Soeur [1065] Thérèse n'avait pas besoin d'employer, pour elle, ces petits moyens, mais elle le faisait uniquement pour moi, afin de m'encourager.

 

 [Réponse aux trente‑septième et trente‑huitième demandes]:

La Servante de Dieu était d'une gran­de prudence. Je l'ai surtout remarqué dans les conseils qu'elle me donnait com­me novice. On pouvait tout lui confier, on était assuré que pas un seul mot n'é­tait répété à personne, pas même à mère Agnès de Jésus quand elle était prieure.  C'est pourquoi j'allais à elle en toute con­fiance, ce que je n'ai jamais pu faire de­puis avec personne. Je lui disais tout et je recevais toujours les lumières dont ma pauvre âme avait besoin. Elle m'écrivit un jour un billet dont je cite quelques passages qui montrent la sagesse de sa direction: « Ma petite soeur, ne craignez pas de dire à Jésus que vous l'aimez, mê­me sans le sentir: c'est le moyen de le forcer à vous secourir... c'est une grande épreuve de voir tout en noir, mais cela ne dépend pas de vous complètement; faites tout ce que vous pourrez pour dé­tacher votre coeur des soucis de la terre, puis soyez sûre que Jésus fera le reste. Mais surtout soyons petites, si petites que tout le monde puisse nous fouler aux pieds sans même que nous ayons l'air de le sentir » @LT 241@.

Elle se montra aussi fort prudente pour ne pas exciter la jalousie de mère Marie de Gonzague [1066] en s'employant à la formation des novices.

 

Le jour où mère Marie de Gonzague demanda à la Servante de Dieu d'adop­ter un prêtre missionnaire comme son frère spirituel, elle lui défendit d'en par­ler même à mère Agnès de Jésus (sa soeur Pauline et aussi son ancienne prieu­re). Cet ordre fut pour la Servante de Dieu un grand sacrifice, mais en parfaite obéissante elle fut fidèle à ne lui en dire jamais un seul mot. Par prudence et craignant que mère Agnès ne vint la surprendre, elle avait soin de barrer la porte de sa cellule afin de pouvoir lui cacher ce qu'elle écrivait.

 

 [Réponse aux trente‑neuvième et quaran­tième demandes]:

Soeur Thérèse était très exacte, com­me je l'ai déjà dit, à accomplir toutes ses obligations; pour les moindres services rendus elle exprimait sa reconnaissance avec effusion.

 

 [Réponse à la quarante‑et‑unième demande]:

Soeur Thérèse de l'Enfant‑Jésus était d'une modestie parfaite, ne courait jamais, marchant très religieusement, les yeux baissés; elle ne cherchait pas à voir ou à savoir ce qui se passait autour d'elle. Elle ne s'occupait jamais de ce qui ne le regardait pas. Elle ne donnait son avis en rien à moins qu'on ne le lui demanda, encore le faisait‑elle avec beaucoup de discrétion et en peu de mots. « Quand vous voyez plusieurs soeurs assemblées à parler—me disait‑[1067]elle—, ne vous y arrêtez pas, passez votre chemin, sans vouloir même entendre ce qui se dit » @ tem 15@

La Servante de Dieu était très silen­cieuse; je ne me rappelle pas lui avoir entendu dire de paroles inutiles. Jamais non plus elle ne parlait dans les endroits réguliers et ne voulait pas que nous al­lions la trouver pendant le temps du grand silence.

 

La Servante de Dieu était vraiment mor­te à elle‑même; jamais elle n'agissait par nature ni pour satisfaire ses passions; on sentait que tout en elle était surnaturel. Jamais elle ne recherchait la compagnie de ses soeurs, carmélites dans ce même monastère, et cela par pur détachement, car elle les aimait beaucoup, mais elle al­lait avec n'importe quelle religieuse de la communauté. Je dirai même qu'elle al­lait de préférence avec celles qui étaient le plus délaissées et les moins aimées.

Il m'arrivait souvent d'avoir des dif­ficultés avec les soeurs de la Servante de Dieu. Je ne voulais pas le lui dire, dans la crainte de lui faire de la peine. Elle s'en aperçut et me dit: «Je suis sû­re que vous avez des combats contre mes soeurs, pourquoi ne pas me dire ce qu'elles vous font souffrir? Je n'en aurai pas plus de peine que si vous me le disiez d'une autre religieuse.»  Depuis ce jour je ne lui dissimulais plus rien et elle ne laissa jamais paraître le moin­dre ennui.

 

[1068] [Réponse à la quarante‑deuxième demande]:

Dans le temps que j'étais employée à la cuisine, j'ai toujours remarqué en la Servante de Dieu une grande mortifica­tion. On pouvait lui donner tout ce que l'on voulait, jamais elle ne se plaignait de rien; on ignorait complètement son goût sur les aliments car elle prenait tout in­différemment.

La Servante de Dieu ne se plaignait jamais quand elle avait froid, quoiqu'elle en souffrit beaucoup. Quand j'allais chez elle, j'étais très édifiée de sa morti­fication en voyant ses pauvres mains tout enflées, couvertes d'engelures et pouvant à peine tenir son aiguille. Lorsque j'étais de cuisine et qu'elle avait occasion d'y venir, ce qui arrivait souvent, car elle était portière, je l'invitais à se chauffer un peu; mais elle ne le voulait pas et toutes mes instances restaient inutiles; pourtant cela n'était pas défendu, mais plus soeur Thérèse de l'Enfant‑Jésus a­vait occasion de souffrir pour faire plai­sir au bon Dieu, plus elle était heureuse.

Je l'ai trouvée aussi très courageuse à supporter les peines intérieures: une année tout particulièrement, en la vo­yant si fervente, je la croyais inondée de consolations surnaturelles et j'en­viais son bonheur, parce que je souffrais beaucoup intérieurement. Je le lui dis. Elle sourit de ma confidence et me dit que son âme était comme la mienne, dans la plus grande obscurité. Cette réponse me surprit, tant sa joie extérieure m'avait persuadée du contraire.

 

[1069] [Réponse à la quarante‑troisième demande]:

La première fois que je vis soeur Thé­rèse de l'Enfant‑Jésus, elle me fit l'im­pression d'un ange. Sa figure avait vrai­ment un reflet tout céleste, et cette im­pression me resta toujours la même, non seulement pendant son postulat, mais encore tout le temps de sa vie reli­gieuse.

Une religieuse étant venue me voir au parloir, je demandai la permission de faire venir ma soeur Thérèse de l’Enfant Jésus, ce qui me fut accordé. Quand elle fut sortie du parloir, cette respectable re­ligieuse dit à notre mère qui était pré­sente: « Que cette enfant est donc ravis­sante: elle est plutôt du ciel que de la terre. Elle a quelque chose de si pur, de si candide que sa vue repose l'âme. Combien je vous remercie, ma mère, de me l'avoir amenée!.»

 

 [Ré­ponse à la quarante‑quatrième demande]:

J'ai toujours admiré la constante fidé­lité de la Servante de Dieu dans les plus petits assujettissements de la vertu de pauvreté, comme de ramasser une allu­mette et un bout de papier, etc..

J'ai encore remarqué qu'elle était très assidue au travail; jamais elle ne perdait une minute. Elle me recommandait aussi d'être très scrupuleuse sur ce point, « parce que—disait‑elle—le temps ne nous appartient pas.»

La soeur chargée de la lingerie m'a ra­conté que la Servante de Dieu lui avait demandé com‑[1070]me une grande fa­veur de lui donner le linge le plus vieux, le plus raccommodé, tout ce que les autres soeurs ne voudraient pas porter. Cette soeur accéda à sa demande, ce qui com­bla de joie soeur Thérèse de l’Enfant Jésus.

 

 [Ré­ponse à la quarante‑cinquième demande]:

La Servante de Dieu a toujours été une religieuse très obéissante. Jamais je ne l'ai vue faire la plus petite infidélité con­tre la règle. Elle était attentive à obéir jusque dans les plus petits détails. Quand notre mère faisait quelques recommanda­tions, elle les suivait à la lettre et n'y manquait jamais.

Elle quittait tout dès le premier son de la cloche, même au milieu d'une conver­sation, si intéressante fut-elle. Si elle était au travail, elle laissait son aiguille sans achever un point commencé. De la sorte elle était toujours la première ar­rivée au choeur, ce qui la rendait heureuse parce qu'elle y recevait, disait‑elle, la bénédiction de l'ange de la communau­té.

 

 [Ré­ponse à la quarante‑sixième demande]:

Soeur Thérèse de l'Enfant‑Jésus vou­lait être oubliée et passer toujours la der­nière. Jamais je ne l'ai entendue s'excu­ser, même si elle était accusée injustement. Elle me disait, faisant allusion à ma con­dition de soeur converse: «Combien je voudrais être à votre place, dans votre position de petite soeur du voile blanc. Votre vie est humble et cachée, mais [1071] sachez bien qu'aux yeux du bon Dieu il n'y a rien de petit, si tout ce que vous faites, vous le faites par amour ».

Un jour que j'allais en direction chez soeur Thérèse de l'Enfant‑Jésus, je la vis venir à moi, toute rayonnante de bon­heur. Je lui demandai pourquoi elle était si joyeuse. Elle me répondit: « J'étais avec ma première d'emploi et elle m'a dit tout ce qui en moi lui déplaisait. Elle pen­se peut‑être m'avoir fait de la peine, mais non, c'est au contraire du plaisir qu'elle m'a donné: aussi, combien je voudrais la revoir pour lui sourire ». Un mo­ment après, on frappe à la porte; c'était précisément cette soeur, qu'elle reçut avec la plus grande amabilité, ce qui m'édifia beaucoup: j'étais émerveillée d'une vertu si héroïque.

 

 [Ré­ponse à la quarante‑septième demande]:

J'ai vu bien des religieuses ferventes, mais je n'en ai jamais vue aucune dont la vertu ressemblât à celle de soeur Thé­rèse de l'Enfant‑Jésus. Ce qui m'a paru héroïque dans sa vertu, c'est la constance parfaite de sa fidélité sans que rien ne pût jamais la ralentir. Ainsi, lorsque mère Marie de Gonzague disait des choses pé­nibles à mère Agnès de Jésus, soeur Thé­rèse, qui en était certainement très af­fectée, ne cessait pas pour cela de se mon­trer pleine de déférence et d'attentions délicates envers cette prieure.

Qu'elle fût fatiguée ou dans la peine, rien n'en paraissait dans sa ferveur à obéir et dans l'amabilité toujours sou­riante de sa charité fraternelle. [1072] Cette égalité de vertu me semble héroïque, et je ne l'ai jamais observée chez une autre.

 

 [Ré­ponse à la quarante‑huitième demande]:

Je n'ai rien remarqué d'indiscret dans sa conduite. Elle était au contraire d'un jugement parfaitement droit.

 

 [Ré­ponse à la quarante‑neuvième demande]:

Je considère comme un don surnaturel le discernement que la Servante de Dieu manifestait dans la conduite de ses no­vices. Elle y faisait paraître une prudence et une maturité bien au‑dessus de son âge. Combien je regrette d'avoir trop peu profité des bons conseils qu'elle me don­nait, car je reconnais maintenant que tout ce qu'elle disait lui était inspiré par le bon Dieu et que jamais elle n'agissait sui­vant ses vues personnelles.

Parfois j'avais peine à soutenir son re­gard, tant il était profond et pénétrant; je sentais qu'elle lisait tout ce qui se pas­sait dans mon âme.

Un jour que j'avais de grandes peines, j'avais pris un grand soin de lui dissimuler ma souffrance: je la rencontre et je lui parle le plus aimablement possible pour qu'elle ne s'aperçoive de rien. Mais quel ne fut pas mon étonnement de l'entendre me dire aussitôt: « Vous avez de la pei­ne, j'en suis sûre.»@MSC 26,1@ Je restai stupéfaite de me voir ainsi devinée; alors je lui dis ce  qui me faisait souffrir et, par ses bons [1073] conseils, elle me rendit la paix de l'âme.

 

Au début de ma vie au Carmel, je m'é­tais attachée à notre mère prieure d'une affection que je croyais vraie et bonne, mais soeur Thérèse de l'Enfant‑Jésus, qui était une petite sainte, vit tout de suite que mon affection était trop humaine et nuisait beaucoup à mon âme. Le 8 dé­cembre 1892, jour inoubliable pour moi, elle m'attira chez elle et me dit: «Vous faites beaucoup de peine au bon Dieu parce que vous vous recherchez trop avec Notre Mère: votre affection est toute natu­relle, ce qui est non seulement un grand obstacle à votre perfection, mais met vo­tre âme dans un grand danger: si vous devez toujours vous conduire ainsi, vous auriez mieux fait de rester dans le mon­de. Elle ajouta: « Si Notre Mère s’aperçoit que vous avez de la peine, vous pou­vez très bien lui raconter tout ce que je viens de vous dire. J'aime mieux qu'elle me renvoie du monastère, si elle le veut, que de manquer à mon devoir en ne vous avertissant pas pour le bien de votre âme.»@MSC 20,2-21,2@

 

 [Réponse à la cinquantième demande]:

Je ne pense pas que soeur Thérèse de l'Enfant‑Jésus ait fait aucun miracle pro­prement dit durant sa vie.

 

 [Réponse à la cinquante‑et‑unième demande]:

Je ne connais les écrits de la Servante de Dieu que par la publication qu'on en a faite.

 

[1074] [Réponse à la cinquante‑deuxième demande]:

Je ne sais rien au sujet de la maladie de la Servante de Dieu si ce n'est qu'elle a souffert un véritable martyre. La com­munauté n'allait pas la voir à cause de sa grande faiblesse. Mais comme étant sa petite novice et étant employée à la cui­sine, j'eus encore la joie de la voir quel­quefois et de m'édifier encore auprès de ma sainte maîtresse. Quoique étant bien malade, elle n'oublia pas ma fête le 29 juillet, veille du jour où elle reçut l'ex­trême‑onction, et me fit remettre une pe­tite image avec un mot de sa main.

Je n'ai pas non plus assisté à l'agonie de la Servante de Dieu, mais j'étais pré­sente lorsqu'au moment de rendre le der­nier soupir elle ouvrit les yeux et les fi­xa pendant quelques instants sur quelque chose d'invisible.

 

 [Réponse de la cinquante-troisième à la cinquante‑cinquième demande inclusivement]:

Je ne sais rien de particulier sur ces points, et n'ai rien remarqué d'extraor­dinaire dans ces diverses circonstances.

 

 [Réponse à la cinquante‑sixième demande]:

Je sais pour l'entendre dire et parce que c'est notoire, qu'il y a un concours continuel de pèlerins sur la tombe de la Servante de Dieu, et qu'on y prie avec beaucoup de ferveur. Il y a quelques se­maines, une personne vint me voir en re­venant du cimetière. Elle me dit avoir été émerveillée de ce qu'elle avait vu: «Il y avait [1075] — dit‑elle — une dizaine d'hommes; parmi eux, quatre soldats: tous priaient avec beaucoup de dévo­tion et sans aucun respect humain; un d'eux surtout m'édifiait plus que les autres; il disait son chapelet avec beau­coup de piété. Oh! ma soeur, vous ne pouvez vous figurer cette foi et cette confiance avec laquelle on prie sur le tombeau de votre petite sainte. »

 

 [Ré­ponse à la cinquante‑septième demande]:

Pendant la vie de la Servante de Dieu, les religieuses de la communauté la con­sidéraient certainement comme très fer­vente, mais sa grande simplicité et son humilité faisaient qu'on ne remarquait pas tout l'héroïsme de sa vertu. Cepen­dant les novices, qui la fréquentaient da­vantage, la regardaient comme une sainte. Soeur Marie ‑ Madeleine, qui vient de mourir et qui a déposé au premier Pro­cès, évitait à une certaine époque d'aller avec elle, « parce que — disait‑elle — soeur Thérèse de l'Enfant‑Jésus était trop sainte et qu'elle devinait tout ce qui se passait dans son âme.»

Depuis sa mort, toutes les soeurs, dans la communauté, aiment et vénèrent la Servante de Dieu comme une sainte. On sent que son influence fait beaucoup de bien à nos âmes; chacune cherche à l'i­miter dans sa « petite voie de confiance et d'abandon.» Je remarque même que celles qui n'avaient pas remarqué sa sain­teté durant sa vie, reconnaissent main­tenant combien elle était héroïque et a­gréable au bon Dieu.

Presque tous les jours, à la récréa­tion, notre [1076] mère nous lit des let­tres venant des soldats qui combattent sur le front. Ces lettres racontent des traits de protection de la Servante de Dieu vraiment remarquables.

 

 [Ré­ponse à la cinquante‑huitième demande]:

Je n'ai jamais entendu personne mettre en doute la sainteté de la Servante de Dieu.

 

 [Réponse de la cinquante-neuvième à la soixante‑cinquième demande]:

J'ai entendu raconter des multitudes de grâces miraculeuses obtenues par l'inter­cession de la Servante de Dieu, mais je ne les ai pas vues par moi‑même. Per­sonnellement je puis attester les deux faits suivants:

1° Un soir, en passant près de la sta­tue du petit Jésus de Thérèse, je perçus un parfum très fort d'héliotrope. Je n'y pris d'abord pas garde, mais comme le parfum durait toujours très fort, je me mis à en chercher la cause. Ne la trouvant pas, j'avertis notre Mère Marie‑Ange qui vint et perçut la même odeur: elle pensa aussitôt à soeur Thérèse de l’Enfant Jésus et le parfum s'évanouit immédiate­ment. C'était la première fois que notre petite sainte se manifestait ainsi à nous.

Une autre fois, on vint me chercher pour aller chez une soeur infirme, cela me coûtait beaucoup, mais, malgré ma répugnance, je m'y rendis dans la pen­sée d'imiter notre petite Thérèse. En ar­rivant à la cellule [1077] de la soeur in­firme, je fus saisie par un parfum de violette très doux et très accentué. J'ai pensé que c'était notre petite sainte qui me faisait cette faveur pour me montrer combien Jésus est satisfait des petits sa­crifices que l'on fait pour son amour.

 

 [Réponse à la soixante‑sixième demande]: ­

Je n'ai rien à ajouter.

 

[Au sujet des Articles, le témoin dit ne savoir que ce qu'il a déjà déposé en répondant aux demandes précédentes. ‑ Est ainsi terminé l'interrogatoire de ce témoin. Lecture des Actes est donnée. Le témoin n'y apporte aucune modification et signe com­me suit]:

Signatum: SOEUR MARTHE DE JÉSUS.

J'ai déposé comme ci‑dessus selon la vérité, je le ratifie et je le confirme.