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Mme Guérin à sa fille Marie - 22 août 1898

 

De Mme Guérin à sa fille Marie

La Musse – 22 Août 98

Ma chère petite Marie

Nous avons pensé ce matin à l’anniversaire de notre petite fille : ton papa n’a pu mettre à exécution le projet qu’il avait d’aller à la messe. Hier soir il a encore éprouvé un moment d’anéantissement, mais bien moindre que le dernier. Il s’est endormi un peu tard, mais sa nuit a été bonne, et aujourd’hui il se retrouve bien. Il pense venir avec moi à Navarre vers quatre heures, car la chaleur est toujours si grande qu’on ne peut sortir au milieu du jour. Nous allons faire notre visite d’adieu à M. le Curé. Ce matin il y avait une messe à St Sébastien pour M. Auguste. J’y suis allée avec ta tante, Henry, Céline et Léonie. M. le Curé de St Sébastien est vraiment très bien. Nous sommes allés hier ton papa et moi lui rendre visite. Je crois qu’il est appelé à faire du bien dans le pays. Il me paraît avoir grâce pour cela. A Arnières, il avait trente personnes à la messe hier et à l’Assomption vingt communions. Tu vois que c’est déjà un résultat pour le pays. Il nous a offert des dragées du baptême de Melle Renée de Fayet qu’il a baptisée mardi, puis nous a fait visiter tout son presbytère que le bon Curé Chilard avait si bien fait restaurer, puis son jardin et son verger. Ma chère petite Marie, je ne puis croire en effet que tu aies déjà 28 ans. Comme ces années ont passé vite ! Je ne sais pas pourquoi cet âge de 28 ans est resté gravé dans mon esprit avec un doux souvenir au milieu des nombreuses années que j’ai déjà passées sur la terre. C’est sans doute parce que cette année-là j’avais fait quelques progrès dans la vertu, et si au lieu de m’arrêter en chemin, j’avais tous les ans augmenté mon petit balluchon j’aurais quelque chose maintenant à offrir au bon Dieu, ne serait-ce qu’un peu plus d’amour, aussi, ma chère petite Marie, je souhaite que toi, ma bien-aimée petite Carmélite, tu ne t’arrêtes pas en route, car ne pas avancer, c’est reculer, je demande au contraire au bon Dieu ce que tu m’as dit et ce que mon cœur désire pour toi, que tu sois une sainte Carmélite, toute dévouée à ton divin Epoux. C’est le vœu le plus cher de ton papa et de ta maman. Que le Divin Epoux te donne aussi ses caresses et qu’Il te bénisse ! Nous devons revenir à Lisieux mercredi soir. Nous aurions pu rester plus longtemps ici, mais la chaleur y est si grande que ton papa pense que cette grande chaleur l’affaiblit et qu’il en souffrira moins chez nous. Puis, malgré tout, on revient toujours chez soi avec bonheur. On sent le besoin de rentrer Et au-dessus de tout encore on éprouve un grand désir de revoir ses chères petites filles. Deux mois entier sans vous voir. C’est un peu long. Je penserai aux bougies à mon retour. Quant à la mousse nous en avions cueilli un peu ainsi que beaucoup d’herbes fines. Tout cela est emballé dans les paniers. Maintenant au sujet du papier pour l’impression ton papa vous en parlera à son retour. Je sais qu’en effet il le trouvait un peu trop épais, néanmoins il l’a commandé. Il trouve aussi que le papier choisi pour la couverture est trop beau et ne se met que pour les éditions de luxe. Ce dernier n’est pas demandé il pourra soumettre ses idées à la bonne Mère à son retour. Il a renvoyé hier 80 pages avec bon à tirer. Il a reçu ce matin 16 nouvelles pages que votre bonne Mère recevra en même temps que cette lettre. Il est très content de l’épreuve faite par Mme Besnier. C’est très bien.

Tout le petit monde de la Musse va bien. La petite fille de Céline gagne tous les jours, elle se porte beaucoup mieux en continuant son petit régime au lait. Marthe est toujours mignonne . C’est ma petite voisine à table, elle est vraiment gentille avec moi, quand on la connaît elle est affectueuse. Je trouve qu’elle ressemble maintenant beaucoup à sa mère.

Je ne t’ai pas parlé de l’orage que nous avons eu la nuit de jeudi à vendredi ; je ne crois pas du moins, car je confonds quelquefois avec Jeanne, et je crois avoir dit à l’une ce que j’ai écrit à l’autre. Ici depuis huit heures du soir jusqu’au matin nous avons eu de l’orage. Les gens du pays ne se rappellent pas avoir eu un orage pareil. Constamment les éclairs et le tonnerre revenaient ; par moments les éclairs se suivaient sans interruption. On aurait cru être dans les montagnes, il me semble que les orages doivent y faire un effet semblable. Juge un peu qu'elle nuit nous avons passé à la Musse où nous sommes aux premières loges pour entendre ce magnifique mais effrayant sermon.. Les enfants ne se sont pas réveillés, mais les grandes personnes n’ont guère dormi. Le bon Dieu nous a préservés et le matin nous avons été heureux de voir le calme revenir. Cette même nuit à cinq heures du matin avait lieu à Evreux l’exécution de Caillard celui qui a tué six personnes à Nassandres. Il s’est confessé et a communié le matin avant l’exécution.

C’est ma dernière lettre de la Musse, ma chère petite Marie, à moins qu’un empêchement ne survienne et retarde notre départ. Ton papa a décidé que nous nous promènerions beaucoup à notre retour à Lisieux, que nous irions souvent à la campagne. Prie Dieu qu’il lui donne la force de faire tout cela, c’est utile à sa santé, mais encore faut-il pouvoir le faire, sa grande maladie est encore la faiblesse que nous combattons tant que nous pouvons. Il trouve cependant qu’il reprend qu’il est moins maigre. Dis bien à la bonne Mère toute notre affection et présente lui notre respect, embrasse mes petite filles, et je demande à la petite sœur Béatrix de te donner un bon baiser pour papa et pour maman.

Ta Mère qui te chérit

C. Guérin