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Sr Marie de l'Eucharistie à sa mère - avant 16 juillet 1898

Marie Guérin à sa Mère                                                s.d. [Juillet 98 – avant le 16]

                                                         J.M.J.T.

+ Jésus !

                                             Ma chère petite Mère,

   Bien contente des bonnes nouvelles de l’arrivée ! J’espère que vous vous trouvez tous joyeux et bien portants et que le bon air de la Musse fera du bien à vos chères santés. Quant à moi, l’air de la Musse me fait un bien immense, depuis Jeudi, jour de mon arrivée, j’ai retrouvé tout mon appétit que j’avais perdu depuis q.q. temps. L’air de la Musse m’a toujours été souverain et j’en ressens les bienfaits jusqu’au Carmel.

     Et les « enfants » sont-ils arrivés ? Ah ! dis-leur de ma part qu’ils se donnent du plaisir tant qu’ils pourront, qu’ils jouissent de leur bon temps de vacances. Je serai bien heureuse d’apprendre leur joie de se retrouver à la belle Musse. Que le chasseur de lapins soit bien habile, le Carmel lui serait reconnaissant s’il voulait nous faire cadeau de deux ou trois petits lapins pour la fête de N.D. du Mont-Carmel. Notre Mère en donnerait un à Mr l’abbé pour son dîner de réception, un autre au nouveau marié à qui l’on prie d’adresser le petit colis (Mr Auguste Acard) et un autre serait pour celles qui sont au gras pour cause de santé. Les autres se contenteront de la vue des petits lapins.

Je ne sais faire qu’une seule chose, c’est demander. A cela je m’y entends, ce n’est pas de ma faute, on ne me refuse jamais à la porte où je frappe.

   Dans les bosquets du Carmel ce ne sont pas les lapins que l’on voit traverser les allées, ce sont de petites bêtes bien hideuses : des rats. C’est une véritable invasion, des énormes rats qui filent devant vous, de la grosseur d’un petit lapin. Ah ! pour le coup, ce matin, avec un peu d’imagination, je me suis crue à la Musse en voyant un énorme rat traverser une allée, à la façon des lapins, quelques instants après une corneille traversait les airs en faisant ses croa croa. Le tableau était complet. En un instant je me suis vue transportée au pays enchanteur. C’est à peu de frais que je fais ainsi mes petits voyages. La cloche est venue interrompre ma rêverie et me rappeler à la réalité.

   J’ai bien peur de vous avoir scandalisés à mon dernier parloir, avec toutes mes chansons comiques. Pour une Carmélite qui devrait être toute perdue dans le bon Dieu, c’est bien drôle d’avoir un esprit aussi porté au comique que le mien. Que voulez-vous, je regarde cela comme un don du bon Dieu et je le demande de tout mon coeur. Il est dit dans nos Constitutions « qu’il y en aura qui auront grâce pour amuser les autres ». Il paraît que j’ai reçu cette grâce et j’en remercie le bon Dieu !

   Et ma petite Jeanne, a-t-elle été contente du cadeau de notre Mère ? Je m’attends tous les jours à une petite lettre de sa part, qui me dira sa joie et sa surprise. Je ne compte pas qu’elle me soit adressée, mais à qui de droit, et cela me fera le même bonheur.

   Papa a-t-il reçu des nouvelles de la Librairie St Paul ? Cela commence à se trouver un peu su. Mr l’Abbé La Butte et Mr l’Abbé Domin trouvent le temps long, ils voudraient bien lire cette belle vie dont on leur dit tant de merveilles. Enfin, il faut espérer qu’ils vont y mettre du leur là-bas, à la Librairie. Sous bien des rapports, je désire que ce soit fini le plus tôt possible. Je chanterai un vrai Te Deum. Le dernier parloir a laissé tout le monde dans la joie. Petit Paulin à Papa est ravi et l’aime à la folie.

   Quand tu écriras, ma chère petite Mère, tu peux bien appeler tes petites nièces, mes petites filles ; je comprends et nous comprenons toutes, ta délicatesse, mais maintenant au Carmel, c’est reçu, cela n’a pas d’importance, tout le monde sait que tes petites nièces sont tes vraies petites filles. Tu n’as fait aucune peine, tu sais ; je te dis cela pour que maintenant tu agisses avec plus de liberté.

   Ta petite fille qui te chérit bien fort et qui a un coeur immensément grand pour aimer son Papa et sa Maman.

             Marie de l’Eucharistie

                                   r.c.i.

Notre bonne Mère me charge de tous ses religieux sentiments.

Bons baisers aux petites soeurs et au grand frère de la part de toutes les petites soeurs du Carmel.