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Sr Geneviève (Céline) à Sr Françoise Thérèse - 1 octobre 1899

Sr Geneviève de le Ste Face à sa sœur Françoise Thérèse

+ Jésus

J.M .J.T.                                                                                                                                                    1er Octobre 1899

 

Ma Léonie Chérie

Je prends une grande feuille pour t'écrire parce que j'ai beaucoup de choses à te dire et aussi plusieurs commissions, de cette façon, tu ne vas pas me les reprocher ! C'est une malice, car je sais bien que tu ne me les reprocherai pas, mais ce serait mon coeur qui me les reprocherait, aussi comme je crains ses mécontentements je vais lui en épargner la cause.

Je vais d’abord répondre à ta gentille lettre et te dire combien elle nous a fait plaisir, on voit que tu es si franchement heureuse que cela dilate le cœurs et nous apporte de bien douces joies. Aussi notre reconnaissance pour le bon Dieu, pour notre Thérèse et pour tes incomparables mères est sans limite. Oh ! remercie-les pour nous de te faciliter ainsi la réussite...

Pour répondre à ta question si nous pouvons lever les yeux dans les cloîtres, je te dirai que nos règlements nous recommandent de les tenir baissés. Nous ne les levons jamais quand la communauté est en rang, soit aux processions, soit pour se rendre au Chapitre ou au réfectoire. Quand nous allons et venons seule par la maison, nous devons avoir une tenue très recueillie, les mains sous le scapulaire quand des fardeaux ne nous en empêchent point, les yeux modestement baissés mais sans contention par exemple nous pourrions jeter un coup d'œil sur les fleurs du préau, regarder un instant le ciel, nous devons saluer les sœurs qui passent, mais ne pas nous détourner après elles, ne jamais regarder curieusement ici ou là. Enfin, nous devons toujours avoir une tenue modeste et recueillie.

Ma sœur Marie du Sacré Coeur t'a induite en erreur et nous a fait bien rire en te disant que pendant la semaine sainte la discipline ne durait que deux Miserere il faut en ajouter un, plus l'oraison. Moi j'ajouterai pour t'amuser qu'une fois au noviciat nous avions fait le calcul des coups de discipline que nous prenions par an, je vais t'en rendre compte. A raison de 300 coups par Miserere ce qui est le minimum (Thèrèse allait jusqu'à 370, même 400, je crois que c'est le maximum). A raison, dis-je de 300 par Miserere on en prend par an 66.000 sans compter les disciplines de grâce ou de dévotion. Tu vois que nous y sommes habituées et comme l'habitude est une seconde nature nous n'avons pas grand mérite. Si tu veux nous imiter tu verras que je dis vrai.

J'ai presque honte de t'avoir donné ces détails, mais c'est pour te faire plaisir, nous avions aussi calculé combien nous baisions de fois la terre, mais je ne m'en souviens plus, tout ce que je sais c'est que le nombre est fabuleux.

A propos de noviciat j'avais oublié de te dire que je l'ai quittée le 3 Mai avec ma Sr Marie de la Trinité. J’y étais entrée le jour de l'exaltation de la Ste Croix et j'en suis sortie le jour de l'Invention de la Ste Croix. Mais je ne suis pas du chapitre pour cela, la 3ème sœur ne pouvant y être admise. J'en suis bien heureuse je t’assure et j’en profite pour dire tout bas au bon Dieu : "Vous voyez bien que je suis de trop !" J'espère que je lui ferai pitié et qu'enfin Il viendra me chercher.

Toujours à propos du Noviciat voici du nouveau. Une novice entrée hier le 30, jeune postulante de 41 ans elle a les cheveux gris et en porte 60, c'est une miss. Mais le coeur et l'esprit fort jeunes. C'est un sujet d'élite, très instruite, très intelligente, elle sait 4 langues elle vient de "l’Angleterre" bien que d’origine Irlandaise c'est te dire qu'elle n'est pas un Crésus sous le rapport des biens de la terre, mais sa capacité, sa douceur, son humilité, ses vertus valent infiniment plus que les avantages physiques. Enfin, nous sommes très contentes elle s'appelle sœur Anne de Jésus en souvenir de notre petite Thérèse qui avait voué une grande dévotion à cette Vble Mère depuis qu'elle lui était apparue en rêve.

Encore d'autres nouvelles qui vont te faire bien plaisir le Révérendissime Père Général de l'ordre des Carmes nous écrit de Rome une lettre de félicitation pour le livre, c'est sans aucune restriction, il est enchanté et voudrait voir "ce livre traduit en toutes les langues". Sa lettre sera imprimée à la prochaine édition (il y en a déjà 2.000 de vendus de cette seconde édition on dit que c'est magnifique pour les vacances qui sont la morte saison).

Pour revenir au R.P. Général, nous lui avons envoyé dans un charmant petit écrin de moire blanche, une des plumes avec laquelle Thérèse a écrit son manuscrit, puis une mèche de cheveux. Cette fois c'est le R.P. secrétaire qui répond, entre autres choses il dit qu'au moment même où le P. Général ouvrait la mignonne boîte le Postulateur des causes de nos saints entrait chez lui, celui-ci lui dit alors que ces objets seraient bien mieux à leur place dans la Procure de la Postulation et le P. Général dût les abandonner. Le Secrétaire ajoute qu'ils font tous des vœux pour que "notre petite sainte" soit bientôt sur les autels. Tu vois ils l'appellent leur petite sainte.

De cette affaire nous allons envoyer au Cardinal X. [Gotti] je ne me souviens plus de son nom, c'est notre ancien Général (on dit dans les coulisses qu'il succédera à Léon XIII) nous allons lui envoyer un livre magnifiquement relié et un autre plus beau encore qu’il devra offrir à notre St Père le Pape. (Tout ceci est secret et ne doit point sortir de ta communauté). Nous te disons tout cela pour que tes bonnes Mères et toi nous aident à bénir le bon Dieu et à prier pour que sa volonté s'accomplisse.

Toujours et de plus en plus et de toutes parts des lettres nous arrivent relatant des grâces obtenues, des demandes d'objets etc. c'est bien consolant parce que le bon Dieu est mieux aimé et mieux compris et pour arriver à ce but, il emprunte la voix d'une enfant, la voix de notre petite sœur à nous... par moments je ne peux pas le croire et ma reconnaissance est sans bornes. Oh ! comme il faut que nous soyons bonnes pour répondre à toutes ces grâces, moi je sens personnellement qu'il ne faut plus se rechercher en rien, c'est cela que le bon Dieu demande de nous, parce que dès qu'on commence à se rechercher à l'instant on cesse d'aimer. Oh ! non ce n'est pas de rougir les disciplines qui compte, mais bien de se renoncer toujours dans les plus petites choses... si tu savais tout ce que je voudrais te dire là dessus, mais c'est inutile, Thérèse qui l’a si bien pratiqué doit t'instruire intérieurement comme elle nous instruit nous-mêmes.

Avant de terminer voici encore un petit détail qui va te faire plaisir : avec l'argent que tu nous as donné en partant nous allons broder un Conopé avec l'étoffe de ma robe de Prise d'habit et j'y peindrai de beaux sujets. Sans toi jamais nous n'aurions fait cette dépense ainsi tu vois comme le souvenir que tu nous a laissé en partant nous sera cher et comme il parlera pour toi à Jésus-Hostie. On aura peut être aussi avec le reste de l'argent un fer pour les pains d'autel, c'est bien pieux aussi...

Petite sœur chérie, je te quitte en t'embrassant bien fort en mon nom et au nom de notre Mère, de nos sœurs. Ta petite sœur dans le Coeur de Jésus

Geneviève de Ste Thérèse r.c.ind. 

Prie bien pour notre retraite qui s'ouvre samedi, elle sera prêchée aussi par un P. Jésuite.

Notre affectueux respect à tes bonnes Mères.