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Témoin 20 - Marie-Elisa-Jeanne Guérin (La Néele)

Marie-Elisa-Jeanne Guérin était cousine de Thérèse. Fille d'Isidore Guérin, frère de la mère de la Sainte, elle naquit à Lisieux le 24 février 1868 et épousa le 17 octobre 1890 le docteur Francis La Néele. Ce fut pour elle une grande tristesse de n'avoir aucun enfant, mais elle accepta chrétiennement cette lourde épreuve et y fut aidée par Thérèse qui lui avait écrit le 17 octobre 1891: « J'espère que bientôt le bon Dieu enverra un petit Isidore aussi parfait que son papa, ou bien une petite Jeanne ressemblant exactement à sa maman », et encore à la mi-octobre 1895: « Bientôt j'en ai l'intime confiance, tu recevras un centuple plus abondant, un petit ange viendra réjouir ton foyer et recevoir tes baisers maternels.» Mais la Sainte l'exhorta, aussi, à l'abandon total à la Providence (lettre du 16 juillet 1897 à monsieur et madame Guérin).

Thérèse réconforta encore sa cousine lorsqu'elle dut accepter la séparation d'avec sa jeune soeur Marie qui entra au Carmel de Lisieux sous le nom de soeur Marie de l'Eucharistie (1870-1905). Ayant perdu son mari le 19 mars 1916, madame La Néele se dévoua davantage encore aux oeuvres charitables et mourut le 24 avril 1938 à Nogent-le-Rotrou (Eure-et-Loir), où elle s'était retirée *.(Annales 14, 1938)

Au cours de son enfance et de son adolescence, tant en famille que chez les bénédictines, le témoin vécut avec la Sainte comme si elle avait été sa soeur. De plus au cours des dernières semaines de la vie de Thérèse, ses parents reçurent de leur autre fille carmélite, Marie de l'Eucharistie, des lettres du plus vif intérêt, lettres jointes par madame La Néele à son propre témoignage. On les trouve maintenant au 1er volume des Derniers entretiens, sous le titre de Lettres de témoins.

Madame La Néele déposa le 28 mars 1911, au cours de la 71ème session f. 1144v-1155r de notre Copie publique.

[Session 71: - 28 mars 1911, à 8h.30 et à 2h. de l'après-midi]

[1144v] [Le témoin répond correctement à la première demande].

 

[Réponse à la seconde demande]:

Je m'appelle Marie-Elisa-Jeanne Guérin, épouse de monsieur le docteur Francisque La Néele. Je suis née à Lisieux le 24 février 1868, du légitime mariage de Isidore-Victor-Marie Guérin pharmacien et de Céline Fournet. Je suis la cousine germaine de la Servante de Dieu, soeur Thérèse de l’Enfant Jésus.

 

[Réponse à la troisième demande]:

J'ai la coutume de me confesser et de communier plusieurs fois par mois.

 

-[1145r] [Le témoin répond correctement de la Quatrième à la sixième demande].

[Réponse à la septième demande]:

Bien que des liens de parenté m'attachent à la Servante de Dieu, j'espère que les sentiments d'affection que j'ai pour elle et pour toute sa famille n'obscurcissent pas mon jugement à son sujet. Je demande d'ailleurs au bon Dieu de rendre un témoignage sincère à la vérité.

 

[Réponse à la huitième demande]:

J'ai surtout fréquenté la Servante de Dieu dans la période qui s'est écoulée depuis son arrivée à Lisieux (1877) jusqu'à son entrée au Carmel (1888). Elle avait quatre ans et demi et j'avais neuf ans et demi quand elle vint à Lisieux après la mort de sa mère. Nos relations pendant cette période furent constantes, d'autant plus que monsieur Martin était précisément venu à Lisieux après la mort de sa femme, soeur de mon père, pour se rapprocher de notre famille. Après l'entrée au Carmel de la Servante de Dieu, je ne l'entretins plus que de temps à autre au parloir, et nos relations devinrent nécessai-[1145v]rement moins intimes. Je n'utiliserai pas dans ma déposition l'« Histoire d'une âme », quoique j'aie l'impression que ce livre exprime la vérité. Je me servirai surtout de mes souvenirs personnels et des lettres échangées entre la Servante de Dieu et les membres de notre famille.

 

[Réponse à la neuvième demande]:

J'invoque la Servante de Dieu, mais je constate qu'elle m'envoie plutôt des croix que des consolations. Depuis quelques années, je constate que de nombreuses grâces sont obtenues de tous côtés par l'intercession de la Servante de Dieu et j’en conclus que sa béatification est dans les vues de la Providence. J'avoue que, dans les premières années qui ont suivi sa mort, je ne prévoyais pas cette expansion de surnaturel qui m'a révélé une sainteté que je ne savais pas si grande.

 

[Réponse de la dixième à la treizième demande]:

Je n'ai pas sur tous ces points de souvenirs bien personnels.

[1146r]

 

TÉMOIN 20: Jeanne Guérin

 

[Réponse de la quatorzième à la quinzième demande]:

Etant petite, Thérèse était une enfant très pieuse, d'une sagesse exemplaire; je ne me rappelle pas jamais l'avoir vue désobéir, ni faire le plus petit mensonge. Elle fut entièrement formée par Pauline, qui grava en elle l'empreinte de toutes les vertus. Notre petite sainte avait une prédilection pour cette soeur (Pauline), qu'elle avait choisie pour remplacer sa mère. Mes parents aimaient Thérèse comme leur propre fille, et elle leur rendait leur affection, comme en témoignent les lettres qu'elle leur écrivait et que nous avons précieusement conservées. Je ne me rappelle pas l'avoir vue faire la plus petite peine à mon père et à ma mère, qui étaient dans l'admiration de ses vertus et de sa vie angélique. Souvent j'entendais dire autour de moi: « Cette enfant ne vivra pas longtemps, elle est trop angélique.» L'expression de sa figure était en effet celle d'un ange.

Je dois noter pourtant que la différence d'âge a fait que je n'ai peut-être pas autant connu la Servante de Dieu que ne l'a [1146v] connue ma jeune soeur Marie. Thérèse avait cinq ans de moins que moi, ce qui est beaucoup quand on est enfant; aussi, elle allait toujours avec ma jeune soeur, tandis que Céline et moi étions toujours ensemble. La Servante de Dieu n'était pas expansive et parlait très peu; je ne me rappelle l'avoir vue que très rarement prendre plaisir au jeu. Comme elle se plaignait fréquemment de maux de tête, je me figurais que c'était la souffrance qui la rendait si sérieuse. Jamais je n'aurais soupçonné, à cette époque, qu'elle était aussi sainte; elle était très impressionnable et pleurait pour rien.

A l'âge de 10 ans, elle fut prise d'une maladie terrible que nous attribuâmes au grand chagrin qu'elle eut du départ de sa soeur Pauline pour le Carmel: je me rappelle fort bien qu'elle en avait un chagrin très profond et que rien ne pouvait la consoler. Toutes les phases de cette maladie sont aussi très présentes à ma mémoire. Le docteur qui la soignait appelait cette maladie « Danse de Saint Guy.» Néanmoins, il me semble bien qu'il paraissait hésitant dans son diagnostic et laissait deviner qu'il y avait autre chose; mais quoi?... Il ne le savait pas lui-même, car certainement il l'eût dit à mon père.

 

[1147r] [Réponse de la seizième à la dix-huitième demande]:

Quand je vis entrer Thérèse au Carmel à 15 ans, tout en étant très édifiée de ses vertus, je pensai au fond de moi-même qu'elle entrait dans ce couvent pour y rejoindre Pauline, pour laquelle elle avait une si grande affection; mais mon père et ma mère ne pensaient pas comme moi. Mon père fut très mêlé aux détails de cette entrée au Carmel, et j'entendais mes parents dire que cette enfant était prédestinée. Mais c'est surtout pendant sa vie religieuse que ses vertus éclatèrent. J'étais mariée à Caen, et je ne voyais Thérèse qu'au parloir quand je venais à Lisieux; je devrais plutôt dire que j'y devinais sa présence, mais je ne la voyais ni ne l'entendais. L'inflexible Règle me condamnait à assister au parloir la grille complètement close; et je ne pouvais guère non plus entendre notre petite sainte, parce qu'elle parlait très peu et qu'elle s'effaçait complètement pour laisser parler ses soeurs. La prieure du Carmel (mère Marie de Gonzague) écrivait à mes parents, en parlant de Thérèse: « Jamais je n'aurais pu croire à un jugement aussi avancé en quinze années d'âge; pas un mot à lui dire: tout est parfait.» [1147v.1 Ma jeune soeur Marie étant entrée au Carmel en 1895, y vécut deux ans avec la Servante de Dieu. Souvent j'entendais dire à mes parents combien ils étaient heureux que soeur Marie de l'Eucharistie (c'était le nom de religion de ma soeur) l'ait eue comme modèle au début de sa vie religieuse. Les lettres que j'ai conservées de mes parents et de ma jeune soeur témoignent de l'admiration qu'ils avaient des vertus de Thérèse; et les lettres que nous recevions de la Servante de Dieu montrent aussi à quel degré de perfection elle était élevée.

 

[Réponse de la dix-neuvième à la vingt-troisième demande]:

Je ne sais rien de plus sur ces points que ce que j'ai témoigné en répondant aux questions précédentes.

 

[Réponse à la vingt-quatrième demande]:

Quand elle fut bien malade (1896-1897) j'entendais dire par les carmélites et par les personnes qui l'approchaient, que sa résignation était très grande et qu'elle avait hâte de s'en aller avec le bon Dieu. Elle désirait mourir d'amour. Elle souffrit beaucoup pendant cette dernière maladie et sans aucun [1148r] soulagement. Quand elle fut morte, j'étais tellement persuadée qu'elle était avec le bon Dieu, que j'étais absolument convaincue qu'elle allait m'accorder toutes les grâces que je désirais. J'ai conservé toute une correspondance de cette époque, provenant de mes parents et de ma soeur carmélite: elle montre bien quelles étaient les dispositions de la Servante de Dieu vers la fin de sa vie. Voici les passages les plus remarquables de ces lettres:

(Lettre de ma mère, madame Guérin, à sa nièce, Céline Martin, soeur de la Servante de Dieu):

18 juin 1897

« Je pense que notre chère petite malade est toujours dans le même état; je me prends à espérer que le bon Dieu nous la laissera quelque temps encore. Ce n'est pas son désir à notre Thérèse! je le sais; mais il devient le sien néanmoins si c'est la volonté du bon Dieu... Il me vient quelquefois à la pensée de lui écrire. Je me dis: 'Peut-être serait-elle contente.. mais elle ne le dirait pas, elle est trop parfaite!'. Puis, je réfléchis et je pense que pour parler à ce cher petit ange il me faudrait prendre un langage angélique: je sens que les choses de la terre sont au-dessous d'elle, et je garde le silence. Mais dis-lui, ma Céline, que ce silence... est un si-[1148v] lence d'admiration et d'amour pour Dieu et pour la pauvre petite chère créature qu'il a élevée à une si haute perfection. Dis-lui que mon grand bonheur serait que mes chères filles lui ressemblent. Elle est si parfaite, cette enfant, que quand je pense à elle, les larmes me montent aux yeux....»

 

TÉMOIN 20: Jeanne Guérin

 

(Lettre de ma jeune soeur carmélite, Marie de l'Eucharistie, à notre père, monsieur Guérin):

« 8 juillet 1897

Lorsqu'on va voir Thérèse, elle est bien changée, bien amaigrie, mais toujours le même calme, et le mot pour rire. Elle voit arriver la mort avec bonheur, et n'en a pas la moindre peur. Cela va bien t'attrister, mon cher petit père: cela se comprend, nous perdons tous le plus grand des trésors; mais qu'elle n'est pas à plaindre! aimant le bon Dieu comme elle l'aime, comme elle sera bien reçue là-haut! Elle ira certainement tout droit au ciel. Quand nous lui parlions du purgatoire pour nous, elle nous disait: 'Oh! que vous me faites de peine! Vous faites une grande injure au bon Dieu en croyant aller en purgatoire: quand on aime, il ne peut y avoir de purgatoire'. Il y a quelque temps, notre mère (prieure) avait donné [1149r] à monsieur de Cornières (le médecin) sa poésie Vivre d'amour. Elle n'était pas encore malade à ce moment, elle avait simplement son état muqueux. Mais lorsqu'il l'eut lue, il dit à notre mère: Je ne vous la guérirai jamais: c'est une âme qui n'est pas faite pour la terre' ».

 

(Lettre de ma jeune soeur Marie de l'Eucharistie à notre mère, madame Guérin):

« 10 juillet 1897

Oh! elle n'est pas à plaindre, notre petite soeur, elle sera si heureuse! Elle est si bien préparée! Ce sera une si grande protection pour nous au ciel... Notre père (supérieur) lui disait hier: 'Aller bientôt au ciel? mais votre couronne n'est pas faite, vous ne faites que de la commencer!'. Alors, elle lui a répondu si angéliquement: 'Oh! mon père, c'est bien vrai, je n'ai pas fait ma couronne, mais c'est le bon Dieu qui l'a faite'! - Ah! oui, sa couronne est faite! c'est à nous maintenant de la faire aussi belle que la sienne et lorsqu'on a connu une aussi belle âme, on serait bien responsable de ne pas marcher sur ses traces »

 

(Lettre de madame Guérin à sa fille, soeur Marie de l'Eucharistie):

[1149v] « 12 juillet 1897 Nous commençons à espérer que cet accident va passer, et que notre chère petite reine (la Servante de Dieu) va le surmonter. Nous sommes dans l'admiration de tout ce qu'on nous dit d'elle. Mais cela ne suffit pas: il faut l'imiter, et comment arriver à un tel détachement, un tel bonheur de mourir? Jusqu'ici, je n'avais lu cela que dans la vie des saints; aujourd'hui, nous en avons l'exemple devant nous.»

 

(Lettre de soeur Marie de l'Eucharistie à monsieur Guérin, son père):

« 31 juillet 1897

Notre père supérieur est arrivé à 6 heures: il lui a administré l'Extrême Onction, et après il lui a apporté le bon Dieu... C'était bien touchant, je t’assure, de voir notre petite malade toujours avec son air calme et pur... Jamais on n'a vu mourir avec tant de calme. 'Que voulez-vous - nous disait-elle -, pourquoi la mort me ferait-elle peur? le n'ai jamais agi que pour le bon Dieu'. Et lorsqu'on lui dit: 'Vous mourrez peut-être le jour de telle fête', 'je n'ai pas besoin de choisir un jour de fête pour mourir - nous répond-elle -: le jour de ma mort sera le plus grand des jours de fête pour moi' » '.

 

[1150r] [Suite de la réponse à la vingt-quatrième demande]:

(Lettre de madame Guérin à soeur Marie de l'Eucharistie)

« Juillet 1897

... Pauvre petite reine! comme nous sommes tous avec elle par l'esprit et par le coeur! Comme elle envisage la mort avec joie! Ton petit père n'a pu retenir ses larmes en lisant le passage où elle parle de son entrée au ciel. C'est si joli! Il me semble que le bon Dieu doit contempler avec bonheur l'image de son Fils dans ce coeur d'épouse qu'il s'est choisi. Elle est si pure, notre petite [1150v] Thérèse, si sainte! Pour moi, elle est entrée au Carmel avec son innocence baptismale, et quels degrés elle a dû parcourir en si peu d'années! Ma chère petite Marie, je me prends souvent à remercier le bon Dieu que tu aies pu voir de près cette chère petite âme, que tu aies vécu de sa vie, trop peu de temps, hélas!... Mais Dieu sait bien ce qu'il fait. Cela n'empêche pas que nous cherchons, par nos prières, à garder au milieu de nous ce cher trésor... » '.

(De la même à la même):

« 24 juillet 1897

Je me demande encore comment notre petite Thérèse a pu, étant si faible, nous écrire une aussi belle lettre dont non seulement les pensées étaient sublimes, mais encore l'écriture très bien formée? le suis sûre qu'elle a dû être très fatiguée de cet effort dont nous lui savons un gré infini, car nous conserverons cette lettre-là dans nos archives. Elle le mérite... ».

 

(Lettre de monsieur Guérin à la Servante de Dieu, sa nièce, en réponse à la lettre dont il est parlé ci-dessus):

«25 juillet 1897

Mon cher petit ange,

[1151r]... Ta lettre nous a causé une surprise et une joie indicibles, elle a mouillé mes yeux de larmes. De quelle nature étaient-elles? je ne puis l'analyser. Une foule de sentiments divers les provoquaient: la fierté d'avoir une telle fille d'adoption, l'admiration d'un si grand courage et d'un si grand amour pour Dieu, et je ne puis te le cacher, ma chérie, la tristesse dont la nature humaine ne peut se défendre en face d'une séparation qui lui paraît éternelle. La foi et la raison protestent, l'on se rend à leurs arguments, mais elles ne peuvent empêcher les gémissements douloureux du corps qui se voit enlever un de ses membres les plus précieux. Tu étais la petite perle, tard venue, de ta bonne mère, tu étais la petite reine de ton vieux père, et tu es le fleuron le plus beau de cette couronne de lys qui m'entoure, m'em-

 

TÉMOIN 20: Jeanne Guérin

 

baume et me donne un avant-goût des perfections du ciel. Quelque soit la douleur qui, à certains moments, m'obsède et m'étreint, jamais il ne m'est venu à la pensée de chercher à te disputer aux tendresses de l'Epoux qui t'appelle... On dit que le cygne, toujours muet et silencieux pendant sa vie, exhale un chant sublime lorsqu'il voit la mort approcher. Ta lettre, ma chérie, est sans doute le dernier chant que tu nous as dédié. Nous le conserverons [1151v] comme un précieux dépôt. Les pieuses pensées qu'il nous inspire, nous apprendront peut-être à ressentir un peu la flamme du divin amour qui te consume, et à laquelle tu désires d'être unie plus intimement. Pauvre petit oiseau bleu qui a vu le buisson ardent depuis sa plus tendre enfance, qui a été fascinée par son éclat et qui s'en est tellement approchée qu'elle va bientôt se trouver confondue avec lui!

A Dieu, mon enfant bien-aimée, perle précieuse que m'avait confiée ta bonne mère, le souvenir de tes vertus et de ton innocence ne me quittera jamais, et j'espère que tes prières me vaudront d'être un jour réuni avec tous les miens dans le séjour éternel!

Celui qui a peut-être un peu le droit de se dire ton second père, et qui t'embrasse du plus profond de son coeur.

I. Guérin »

 

(Lettre de soeur Marie de l'Eucharistie à monsieur Guérin, son père):

« 17 août 1897

... Il ne faut pas croire que son désir d'aller au ciel soit un enthousiasme. Oh! non, c'est bien paisible. Elle me disait ce matin: 'Si l'on me disait que je vais guérir, ne croyez pas que je serais attrapée, [1152r] je serais contente tout autant que de mourir. J'ai un grand désir du ciel, mais c'est surtout parce que je suis dans une grande paix que je suis heureuse, car pour ressentir une joie immense comme quelquefois lorsque le coeur vous bat de bonheur, oh! non; je suis en paix, voilà pourquoi je suis heureuse' »

 

(De la même au même):

« 27 août 1897

... Maintenant, mon cher petit père, tu attends impatiemment des nouvelles de ta petite reine. Elles sont toujours les mêmes, de plus en plus faible, ne pouvant plus supporter le moindre bruit autour d'elle, même le froissement du papier, ou quelques paroles dites à voix basse. Il y a bien du changement dans son état, depuis le jour de l'Assomption. Et même, nous en sommes venues à désirer sa délivrance, car elle souffre le martyre. Elle nous disait hier: 'Heureusement que je n'ai pas demandé la souffrance, car si je l'avais demandée, je craindrais de ne pas avoir la patience de la supporter; tandis que me venant de la pure volonté du bon Dieu, il ne peut me refuser la patience et la grâce nécessaires pour la supporter'. L'oppression la fait toujours beaucoup souffrir... Elle disait hier: 'je dis au [1152v] bon Dieu que toutes les prières qui sont faites pour moi ne servent pas à alléger mes souffrances, mais qu'elles soient toutes pour les pécheurs'... »

 

(Lettre de madame Guérin à madame La Néele, sa fille aînée):

« 30 septembre 1897

... En effet, ce matin l'état est le même, la nuit n'a pas été bonne, mais l'état est le même. C'est vraiment une petite victime que le bon Dieu s'est choisie. Au milieu de ses souffrances, elle a toujours la même figure, le même air angélique. Monsieur l'abbé Faucon, qui l'a vue hier, m'a fait dire qu'il était dans l'admiration. Il a dû la confesser, puis elle lui a demandé sa bénédiction, mais toujours avec son petit air souriant et angélique qui ne l'abandonne jamais. Elle a toujours sa connaissance aussi lucide... ».

 

[Réponse de la vingt-cinquième à la vingt-sixième demande]:

Je vais souvent prier au cimetière de la ville sur la tombe de la Servante de Dieu. Toujours, ou à peu près, j'y rencontre des personnes de toutes conditions qui viennent aussi prier. J'y ai vu des prêtres, des religieux et des laïques. Ce [1153r] concours de peuple a commencé vers l'époque où la publication de l'« Histoire d'une âme » a fait connaître la Servante de Dieu; il s'est beaucoup accentué depuis l'ordonnance de monseigneur l'évêque de Bayeux pour la recherche des écrits de soeur Thérèse de l’Enfant Jésus, et il va se développant tous les jours.

 

[Réponse à la vingt-septième demande]:

Les lettres et les relations qui parviennent au Carmel établissent que la réputation de sainteté de la Servante de Dieu est devenue universelle. Je connais l'ensemble de ces correspondances par ce que m'en disent mes cousines carmélites. De plus, à cause de la parenté qui m'unit à soeur Thérèse, je reçois personnellement un grand nombre de visites ou de lettres pour me demander mes souvenirs sur la vie de la Servante de Dieu, ou solliciter des images, des reliques, etc. Mon mari, monsieur le docteur La Néele, ayant acquis la maison des Buissonnets où la Servante de Dieu a passé son enfance, je sais qu'on vient, par dévotion, visiter cette propriété.

 

[Réponse à la vingt-huitième demande]:

[1153v] Je n'ai jamais entendu formuler contre la sainteté de la Servante de Dieu aucune critique ni opposition. Plusieurs personnes ont reconnu, comme moi, que la réserve et la simplicité de soeur Thérèse les avaient empêchées de discerner, pendant sa vie, toute l'héroïcité de sa vertu. Si ce qu'elles en ont appris depuis sa mort a été pour elles comme une révélation, elles n'ont pas songé pour cela à mettre en doute la vérité de cette perfection.

 

[Réponse à la vingt-neuvième demande]:

Outre les relations, faites au Carmel, des grâces nombreuses et de tous genres

 

TÉMOIN 20: Jeanne Guérin

 

obtenues par l'intercession de la Servante de Dieu, j'ai reçu personnellement confidence d'un grand nombre de bienfaits obtenus par des personnes de ma connaissance. On me parlait de grâces spirituelles, de faveurs temporelles, de guérisons, etc. Je n'en ai pas noté le détail: je disais à ces personnes d'en faire le rapport au Carmel. Mais je puis attester d'une manière générale que la persuasion qu’on peut obtenir de grandes grâces par l'intercession de soeur Thérèse est très répandue. Pour me restreindre à ce qui intéresse directement les membres de ma famille, nous [1154r] avons attribué à l'intercession de la Servante de Dieu la paix et le calme inattendus dans lesquels est morte ma mère. Pendant sa dernière maladie, le souvenir de soeur Thérèse lui était très présent. Pendant une nuit de grandes souffrances, elle dit à mon mari, monsieur le docteur La Néele: « Il est vrai, je souffre beaucoup, mais je sens là, tout près de moi, ma petite Thérèse , sa présence me donne du courage, cela m'aide à supporter mes souffrances.» Ma mère avait une grande appréhension de la mort, et nous redoutions à cause de cela que sa fin ne fût très douloureuse; au contraire, elle s'abandonna à la volonté de Dieu avec le plus grand calme. Ses dernières paroles furent celles-ci: « Mon Jésus, je vous fais le sacrifice de ma vie pour les prêtres, comme ma petite Thérèse de l’Enfant Jésus.»

Il faut regarder aussi comme une grâce précieuse, l'influence sanctifiante qu'exerça la Servante de Dieu, principalement après sa mort, sur l'âme de ma jeune soeur carmélite, Marie de l'Eucharistie. Voici une lettre d'elle qui montre bien quel secours elle en obtenait pour sa perfection.

 

(Lettre de soeur Marie de l'Eucharistie à monsieur Guérin, son père):

[1154v] « 3 juillet 1898

... Puisque les récits des petites grâces obtenues par notre petit ange te font plaisir, je vais t'en raconter une qui m'est arrivée cet hiver et que je ne t'avais pas dite. Une jour qu'il faisait très grand froid, vers 5 heures du soir, j'avais tellement les pieds glacés qui c'était à peine si je pouvais marcher, je ne me les sentais plus. Il faut que je te dise avant, pour l'éclaircissement de mon histoire: 1° que les semelles de nos alpargates étant en corde, prennent très facilement l'humidité et que l'on est obligé de les faire sécher sur une chaufferette; mais la chaufferette chauffe simplement les alpargates lorsqu'on n'a pas les pieds dedans, l'usage des chaufferettes pour se chauffer les pieds étant interdit au Carmel; 2° second éclaircissement: A ce moment, je saignais fréquemment du nez, et notre mère m'avait obligée de mettre de temps en temps des alpargates chaudes; mais depuis quelques jours, les saignements de nez paraissant terminés, je trouvais l'obligation suspendue aussi. Donc ce soir-là, mes alpargates étant à sécher, je pouvais sans péché les mettre très chaudes puisque j'en avais la permission, mais je préférai en faire la mortification; je me disais: 'Si ma petite Thérèse était là, que me dirait-elle?[1155r] Oh! sa réponse serait catégorique, elle voudrait que je change nos alpargates pour en prendre de chaudes, parce que, pour ses petites novices, elle était toujours remplie de tendresse et les empêchait bien souvent de souffrir. Mais à ma place aussi, qu'aurait-elle fait? Ah! la petite coquine, elle aurait sauté sur ce moyen pour se mortifier, et serait restée les pieds glacés par amour pour le bon Dieu'. Alors, je m'adressai à elle et je lui dis: 'Puisque tu aurais fait cela, moi je vais le faire aussi; il ne fallait pas nous donner l'exemple, si tu ne veux pas qu'on le suive !. Ma résolution était donc prise, heureuse de donner quelque chose au bon Dieu. Je passai en chantant devant l'appartement où chauffaient nos alpargates. A peine avais-je passé la porte de l'appartement, crac!... Voilà que je sens quelque chose craquer à l'une de nos alpargates; je regarde... c'était irraccommodable; sur le moment il m'était impossible de continuer ma marche avec ces alpargates-là. Je fus donc obligée d'aller mettre des alpargates bien chaudes, puisque je n'en avais plus d'autres. Le bon Dieu a quelquefois de ces petites délicatesses, quand on se prive pour lui. Je reconnais là un des tours de ma petite Thérèse; c'était ainsi souvent qu'elle agissait, elle nous laissait faire ainsi de bon gré nos sacrifices, puis trouvait toujours quelque moyen pour les diminuer, lorsqu'ils étaient plei- [1155v ] nement acceptés.»

 

[Réponse à la trentième demande]:

Je ne crois pas avoir rien oublié.

 

[Au sujet des Articles, le témoin dit ne savoir que ce qu'il a déjà déposé en répondant aux demandes précédentes. - Est ainsi terminé l'interrogatoire de ce témoin. Lecture des Actes est donnée. Le témoin n'y apporte aucune modification et signe comme suit]:

Témoin, j'ai déposé comme ci-dessus selon la vérité, je le ratifie et je le confirme.

Signatum: J. LA NÉELE