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Témoin 24 - Godefroy Madelaine, O. PRAEM.

Victor Madelaine naquit à Le Tourneur (diocèse de Bayeux) le 14 novembre 1842 et entra, jeune encore, chez les prémontrés de l'abbaye de Mondaye (Calvados) où il reçut le prénom de Godefroy et fit profession le 7 février 1864. Ordonné prêtre, il fut rapidement très apprécié comme prédicateur en Normandie. Il fut prieur de son abbaye de 1879 à 1899, année en laquelle il fut élu abbé de Saint-Michel-de-Frigolet (Bouches-du-Rhône). Expulsé de France comme religieux en 1903, il se réfugia en Belgique à l'abbaye de Leffe près Namur. Après la première guerre mondiale, il se retira à Mondaye où il mourut le 22 septembre 1931.

Lorsqu'il résidait à Mondaye, le père Godefroy eut maintes occasions de se rendre au Carmel de Lisieux où on l'estimait beaucoup, soit comme prédicateur, soit comme directeur. Il y donna la retraite annuelle en 1890, 1892 et 1896. Mère Marie de Gonzague pouvait lui parler avec admiration de son « petit ange» dont il connaissait bien la famille, étant ami de monsieur Martin pour lequel il avait une vénération. Le père entendit plus d'une fois soeur Thérèse de l'Enfant-Jésus au confessionnal et dans sa vieillesse il se rappelait encore avec admiration l'entretien qu'il avait eu avec elle en 1896 et comment avec une sérénité extraordinaire, elle s'était alors ouverte à lui de sa grande épreuve concernant la foi. Il fut heureux de pouvoir suivre les étapes de la glorification de la Sainte et c'est sur l'ordre de monseigneur Lemonnier, évêque de Bayeux, qu'il écrivit « Mes souvenirs » (Annales de Sainte Thérèse de Lisieux, 2 [1926] 16-18, 27-29, 40-42) où il eut l'occasion de confirmer quelques-uns des points de sa déposition *.

Très estimé de mère Marie de Gonzague dont il pensait qu'elle était douée « d'un jugement particulièrement droit » (f. 1219r), c'est à lui qu'alors prieure, celle-ci s'adressa quand elle voulut, moins d'un mois après la mort de Thérèse, publier ses manuscrits. Le père Godefroy Madelaine en lut et en relut attentivement le texte, et, aidé de l'un de ses confrères, le père Norbert Paysant, indiqua d'y faire quelques corrections et suppressions, intervint pour la division des chapitres et suggéra de retenir le titre Histoire d’une âme, en s'inspirant de Thérèse elle-même qui avait écrit au début de ses souvenirs: « Je viens confier l'histoire de mon âme... » (MA « A » 1r).

Il réussit non sans peine à obtenir l'Imprimatur de l'évêque de Bayeux qui se défiait « de l'imagination des femmes.» Il rédigea personnellement dès la première édition une lettre-introduction vraiment prophétique qui lui fait honneur.

Le témoin déposa à Lisieux les 23 et 24 mai 1911, au cours des sessions 77-78, f. 1205r-1223r de notre Copie publique.

 

[Session 77: - 23 mai 1911, à 8h. 30 et à 2h. de l’après-midi

 

[1205r] [1205v] [Le témoin répond correctement à la première demande].

[Réponse à la seconde demande]:

Je m'appelle Victor Madelaine, en religion frère Godefroy, abbé de Saint Michel de Frigolet, diocèse d'Aix. Je suis né à Le Tourneur, diocèse de Bayeux, le 14 novembre 1842, du légitime mariage de Jean-Baptiste Madelaine, cultivateur, et de Marie Hamel. Je suis religieux profès de l'Ordre de Prémontré. J'ai fait profession le 7 février 1864, à l'abbaye de Mondaye, diocèse de Bayeux, où je suis resté jusqu'en 1899. J'ai été élu et bénit abbé de Saint Michel de Frigolet. Expulsé de cette abbaye en 1903 par le gouvernement français, je me suis réfugié avec ma communauté en Belgique, à l'abbaye de Leffe, diocèse de Namur, où je réside actuellement.

 

[Le témoin répond correctement de la troisième à la sixième demande].

 

[Réponse à la septième demande].

Je suis venu témoigner sur [1206r] l'appel du vice-postulateur; je le fais très volontiers à cause de mes relations anciennes avec la Servante de Dieu; mais je dépose très librement et ne voudrais, pour rien au monde, avancer quoi que ce soit qui ne fût conforme à la vérité. Les saints d'ailleurs n'ont besoin que de la vérité.

 

[Réponse à la huitième demande]:

Avant l'entrée de la Servante de Dieu au Carmel, je n'ai eu avec elle aucunes relations personnelles; je connaissais bien son père, que j'avais rencontré plusieurs fois au presbytère de Saint Jacques de Lisieux. Après l'entrée au Carmel de la Servante de Dieu (1888) j'eus avec elle des relations de conscience, qui me permirent de lire bien avant dans son âme; je fus en effet appelé à prêcher et à diriger plusieurs retraites dans la com-

 

TÉMOIN 24: Godefroy Madelaine 0. Praem.

 

munauté du Carmel. Immédiatement après sa mort (1897) la révérende mère Marie de Gonzague, prieure, m'envoya le manuscrit de l'« Histoire d'une âme », pour en faire l'examen. Depuis ce temps j'ai entretenu des relations assidues avec la communauté du Carmel, et plus spécialement avec les prieures successives. [1206v] Dans ma déposition, je ferai état surtout de mes observations personnelles, portant soit directement sur la Servante de Dieu, soit sur son autobiographie. Je n'exclurai pas cependant les connaissances qui me sont venues par les entretiens que j'ai eus avec diverses personnes. Touchant la valeur du manuscrit de l'« Histoire d'une âme », je m'en expliquerai tout à l'heure, en rendant compte de l'examen que j'ai été appelé à en faire.

 

[Réponse à la neuvième demande]-

Dès que je connus par les confidences de ses retraites cette âme privilégiée, je conçus pour elle une vénération que je pourrais appeler un culte, qui dans la suite n'a fait que s'affirmer et s'accroître. Je regarde comme une des grandes grâces de ma vie d'avoir connu cette âme. J'espère et je demande au bon Dieu sa béatification, m'en remettant d'ailleurs au jugement de la Sainte Eglise.

 

[Réponse à la dixième demande]-

Sur les toutes premières années de la Servante de Dieu, je ne connais que ce qui en est rapporté dans son autobiographie.

[1207r] [Réponse à la onzième demande]-

J'ai personnellement connu monsieur Martin, le père de la Servante de Dieu. C'était un père de famille exemplaire et si profondément chrétien, qu'il ne cherchait point pour ses filles un établissement dans le monde, mais souhaitait de les voir toutes se consacrer à Dieu. Je me rappelle, en particulier, que le 19 mars 1887, me trouvant près de lui à la table de monsieur le curé de Saint Jacques, supérieur du Carmel de Lisieux, à l'occasion de la prise d'habit d'une de ses filles, il dit: « Je suis bien heureux, voilà déjà deux de mes filles dont le salut est assuré; j'en ai encore une qui n'a que 14 ans, et qui déjà brûle de les suivre.»

 

[Réponse à la douzième demande]:

Je n'ai, sur ce point, aucune information personnelle.

-

[Réponse de la treizième à la seizième demande]:

Ce qui concerne la Servante de Dieu pendant les premières années de sa vie jusqu'à son entrée au Carmel inclusivement, ne m'est connu, pour le détail, que [1207v] par des conversations ultérieures ou par l'étude de son manuscrit. Je me souviens néanmoins que dès lors on parlait de la jeune Thérèse Martin comme d'une âme d'élite.

 

[Réponse de la dix-septième à la dix-huitième demande]:

J'ai prêché et dirigé les retraites du Carmel de Lisieux en 1890, 1892 et 1896; de plus, j'ai aussi prêché plusieurs triduum dans cette communauté pendant la vie de la Servante de Dieu. Dans ces occasions, la mère Marie de Gonzague, prieure, m'entretenait de l'état de sa communauté, et notamment de la Servante de Dieu qu'elle appelait couramment son « petit ange.» Je sus ainsi qu'elle avait fait son noviciat, puis sa profession, enfin qu'elle exerçait la charge de maîtresse des novices, mais on ne lui en donna pas le titre à cause de son âge. Monsieur l'abbé Delatroëtte, curé de Saint Jacques et supérieur du Carmel, me parlait aussi dans ces circonstances de l'état du monastère, et me signalait, avec une réelle vénération, les vertus exceptionnelles de la « petite soeur Thérèse », c'est ainsi qu'on l'appelait toujours. En somme, je sais peu de choses sur le « curriculum vitae » de la Servante de Dieu. Quant à ses états d'âme, j'en parlerai [1208r] en traitant de ses vertus.

 

[Réponse à la dix-neuvième demande]:

Le 29 octobre 1897, quelques semaines seulement après la mort de la Servante de Dieu, la mère Marie de Gonzague, prieure, me confia qu'elle détenait des notes biographiques écrites par soeur Thérèse elle-même, et me pria de les examiner; voici un passage de sa lettre: « Les derniers événements arrivés chez nous (la mort de la Servante de Dieu) me laissent presque inerte, je ne sais trop où je suis, où je vais. La mort de notre ange me laisse un vide qui ne se comblera jamais; plus je découvre de perfections dans cette enfant de bénédiction, plus j'ai de regret de l'avoir perdue. Par obéissance, elle m'a laissé des pages délicieuses que je suis en train de relever avec mère Agnès de Jésus, et je crois que nous pourrons les faire connaître. Ceci est un secret pour vous... Vous voudrez bien nous le corriger (le manuscrit) ou le faire corriger si vos occupations ne vous le permettent pas. Personne ne le sait, même dans la communauté; il n'y a que monsieur le supérieur qui m'a permis.»

J'étudiai le manuscrit pendant [1208v] trois mois environ; je le distribuai en chapitres et fis quelques petites corrections de forme, mais qui n'intéressaient aucunement le fond. La révérende mère prieure du Carmel m'a remis les lettres que j'écrivis alors à cette occasion. Il me suffira d'en communiquer des passages au tribunal pour rétablir avec précision l'histoire de ce manuscrit.

Du 1° mars 1898:

« Abbaye de Mondaye.

Ma révérende mère , j'ai lu tout le manuscrit ainsi que les poésies... Je le garde encore, car je tiens à le relire et c'est alors que je marquerai au crayon bleu ce que je croirai devoir être omis pour l'impression. Tout, absolument tout est précieux pour vous dans ce manuscrit; mais pour le public, il y a des détails si intimes, si élevés au-dessus du niveau commun, qu'il vaut mieux, je crois, ne pas les faire imprimer. Il y a aussi des fautes légères de français ou de style; ce ne sont que de petites' taches qu'il est facile de faire disparaître. Enfin, nous avons aussi, de place en place, remarqué des longueurs; pour les lecteurs il vaudra mieux supprimer certaines [1209r] redites que je signalerai.

 

TÉMOIN 24: Godefroy Madelaine 0. Praem.

 

Voilà la part de la critique; mais, ma bonne mère, je ne saurais vous dire avec quel plaisir, avec quel goût spirituel, j'ai lu ces pages tout embaumées de l'amour divin. Avant Pâques, j'espère pouvoir vous remettre le cher manuscrit avec nos observations, et alors, vous pourrez commencer à faire recopier pour

l'impression.» Le 8 mars 1898 j'écrivais:

« Ma bonne mère,

vous pouvez être tranquille au sujet de l'Imprimatur: nous l'avons. Hier, je vis monseigneur, et sur mon rapport (verbal) il voulut bien nous le donner.»

Voici ce qui s'était passé: Monseigneur entendant parler d'un manuscrit de soeur Thérèse, objecta de prime abord qu'il fallait se défier de l'imagination des femmes; mais je pus lui assurer en toute conscience, et après une étude approfondie que, dans le cas présent, j'avais été à même de reconnaître que tout le manuscrit portait des traces évidentes de l’esprit de Dieu et qu'on n'y pouvait relever aucune erreur de doctrine. Sur ce témoignage, monseigneur donna, séance [1209v] tenante, l'autorisation d'imprimer.

D'une lettre, écrite quelques mois après, j'extrais ce passage:

« Abbaye de Mondaye, 3 janvier 1899.

Ma révérende mère... il y a trois jours, à Bayeux, un chanoine des plus intelligents me disait qu'il a lu l'« Histoire d'une âme » jusqu'à trois fois; et que cette lecture le rend à chaque fois meilleur. Il ajoutait qu'au grand séminaire les élèves dévorent le cher livre. Deo gratias! C'est la réalisation de la belle parole 'Je passerai mon ciel à faire du bien sur la terre '.» (La Providence a voulu que ledit chanoine soit devenu aujourd'hui le président du tribunal de la Cause).

 

Quant à la valeur de ce manuscrit, j'estime qu'il est le témoin le plus autorisé des dispositions de son âme. Je remarque qu'elle n'a entrepris et exécuté ce travail que par obéissance à sa supérieure. De plus, j'y relève l'expression d'une humilité tellement candide qu'elle garantit la véracité de ses dires. « C'est pour vous seule, ma mère - dit-elle -, que je vais écrire l'his-[1210r]toire de la petite fleur cueillie par Jésus: cette pensée me fera parler avec abandon, sans m'inquiéter ni du style, ni des nombreuses digressions que je vais faire. Si une petite fleur pouvait parler, il me semble qu'elle dirait simplement ce que le bon Dieu a fait pour elle, sans essayer de cacher ses dons » - MSA 3v - . Une troisième observation porte sur le désintéressement dont elle fait preuve touchant le sort de son manuscrit: « Si vous brûliez ce manuscrit sous mes yeux - dit-elle - avant même de l'avoir lu, je n'en éprouverais aucune peine » - MSA 33r - . J'ai relevé dans ce manuscrit une élévation et une précision de doctrine qui témoignent de lumières évidemment surnaturelles. Sans entrer dans tous les détails, je signalerai en particulier l'heureux emploi qu'elle fait sans cesse de la Sainte Ecriture, et les merveilleux développements qu'elle donne sur la charité fraternelle.

 

[1210v] [Suite de la réponse à la dix-neuvième demande]:

Si l'on posait la question de véracité touchant le contenu du manuscrit, je dirais qu'à mon avis on ne peut douter de la parfaite exactitude de tout ce qui est contenu dans cette autobiographie: l° parce que la sincérité, l'horreur du mensonge et comme un besoin d'absolue franchise étaient chez la Servante de Dieu des qualités naturelles qui se révèlent dès sa plus petite enfance: elle n'avait point la paix qu'elle n'eût manifesté ses petites peccadilles d'enfant. 2° Il est à remarquer que l'étude de toute sa vie montre qu'elle n'était nullement portée aux excès d'imagination et aux dangers d'illuminisme; tout dans son récit est simple et raisonnable.

 

[Réponse à la vingtième demande]:

La fidélité de la Servante de [1211r] Dieu à la grâce se révèle dès sa petite enfance et ne se dément jamais. Elle a pu dire, vers la fin de sa vie, et nous pouvons l'en croire, étant donnée sa sincérité parfaite: « Depuis l'âge de trois ans, je n'ai jamais rien refusé au bon Dieu » - CS  ? ? - . Dans tout ce que j'ai connu d'elle, j'ai constaté qu'elle réalisait pleinement cet idéal de perfection qu'elle décrit en ces termes: « Comme aux jours de mon enfance en présence d'une corbeille de jouets j'avais dit: Je choisis tout, je me suis écriée: Mon Dieu, je choisis tout, je ne veux pas être une sainte à moitié; cela ne me fait pas peur de souffrir pour vous, mon Dieu; je veux être une grande sainte » - MSA 10v - . Dans la lecture de son manuscrit, on constate une progression constante et très remarquable, soit dans la sublimité des vertus qu'elle pratique, soit dans l'élévation de la doctrine qu'elle expose; et le chapitre onzième qui est le dernier, est comme le chant du cygne; jamais elle ne s'est élevée plus haut.

 

[Réponse à la vingt-et-unième demande]:

A) DE FIDE HEROICA. - La Servante de Dieu a excellé dans l'héroïcité de la foi, à un degré d'autant plus élevé qu'elle eut, par la permission de Dieu, [1211v] des assauts terribles et prolongés à soutenir contre cette vertu. J'ai été le confident de son âme, tout particulièrement dans ces épreuves par lesquelles Dieu purifiait son âme. Je sais pertinemment qu'elle dit la vérité quand elle s'exprime ainsi dans son manuscrit: « J'ai prononcé plus d'actes de foi depuis un an, que pendant toute ma vie » - MSC 7r - . J'ai été très frappé de la paix qui régnait dans la partie supérieure de son âme, au milieu de toutes ses angoisses, et je me souviens très bien qu'elle ne perdait rien alors, ni de sa gaieté, ni de son expansion habituelles. J'ai toujours regardé cette grande épreuve comme la préparation providentielle aux grâces extraordinaires que Dieu lui accorda dans la dernière période de sa vie.

 

TÉMOIN 24: Godefroy Madelaine 0. Praem.

 

B) DE SPE HEROICA. - Ce que j'ai trouvé de remarquable dans l'état d'âme de la Servante de Dieu, c'est que, portée par l'attrait de la grâce, aux actes d'amour pur et désintéressé, jamais elle n'est tombée dans les illusions du quiétisme: l'espérance chrétienne reste en elle avec tous ses droits; elle pratique l'abandon le plus filial, mais elle ne tombe jamais dans cette passivité quiétiste, qui exclut les actes. Elle réclame des autres dans sa direction, et pra[1212r]tique elle-même jusqu'au bout ,l'exercice des vertus chrétiennes.

 

C) DE HEROICA CARITATE IN DEUM. La vraie vocation de la Servante de Dieu, comme elle le dit elle-même, c'était l'amour affectif de Dieu, et pour décrire exactement l'état de son âme, il faudrait citer toute la fin du chapitre onzième de l'« Histoire d'une âme.» Je ne puis m'empêcher de le comparer au chapitre huitième du troisième livre de l'Imitation: « de mirabili affectu divini amoris.» L'offrande à l'Amour miséricordieux qu'elle fit d'elle-même le 9 juin 1895, est comme le point culminant de toute sa vie. C'est alors qu'elle s'écrie: « Maintenant je n'ai plus aucun désir, si ce n'est d'aimer Jésus à la folie; oui, c'est l'amour seul qui m'attire, je ne désire plus ni la souffrance ni la mort, cependant je les chéris toutes les deux » - MSA 82v-83r -

 

D) DE HEROICA CHARITATE IN PROXIMUM, - Il est notoire au Carmel qu'elle était au milieu de ses soeurs un ange de paix et de charité. On m'a rapporté bien souvent à quel point elle était serviable à l'égard de toutes les soeurs, et tout spécialement à l'égard de celles que des défauts et des infir- [1212v] mités rendaient plus incommodes. Mais ce que je veux surtout attester, c'est son héroïque amour des âmes. La Servante de Dieu m'a souvent exprimé les ardents désirs qu’elle avait de se dépenser pour gagner des âmes. Il y avait dans son âme une flamme apostolique. Ces aspirations n'étaient pas chez elle pure théorie, elles se traduisaient par des actes constants de prières, de bonnes oeuvres et de mortifications, je crois que l'intention de sauver des âmes était une de ses intentions les plus habituelles. Elle eut voulu être missionnaire et c'est avec une générosité très active qu'elle accepta d'unir sa vie spirituelle aux travaux de deux missionnaires, qu'elle appelait ses « frères.» J'ai appris ce dernier détail, non seulement par l'« Histoire de sa vie », mais par le récit que m'en ont fait les parents d'un de ces missionnaires, le révérend père Roulland, des Missions Etrangères.

 

DE VIRTUTIBUS CARDINALIBUS: A) DE PRUDENTIA. - Il me semble évident que la Servante de Dieu avait reçu du ciel des lumières spéciales pour la direction de sa propre vie spirituelle et la conduite des autres. C'est là certainement ce qu'elle appelait « sa voie », « sa petite voie », « sa mission.» Elle [1213r] a une doctrine ascétique et mystique bien caractérisée. En étudiant sa vie et ses écrits, on arrive à la résumer en un petit nombre de formules d'une grande simplicité. Au point de départ, est le «néant de la créature.» Au point d'arrivée, le « pur amour de Dieu porté jusqu'à l'héroïsme.» Et comme moyen de passer de l'un à l'autre, l'exercice des vertus les plus simples, les plus modestes, mais toujours animées du plus vif amour de Dieu. Elle donne à toutes les vertus chrétiennes un cachet de simplicité et d'enfance évangélique. C'est ainsi que, parlant de la prière, elle dit: « En dehors de l'office divin, je n'ai pas le courage de chercher dans les livres de belles prières; je fais comme les enfants qui ne savent pas lire, je dis tout simplement au bon Dieu ce que je veux lui dire, et toujours il me comprend. Pour moi, la prière est un élan du coeur, un simple regard jeté vers le ciel, un cri de reconnaissance et d'amour, au milieu de l'épreuve comme au sein de la joie, quelque chose d'élevé et de surnaturel, qui dilate l'âme et l'unit à Dieu» - MSC 25r-v - Cet esprit d'enfance chrétienne la portait à prendre à l'égard de Dieu et à conseiller aux autres une attitude d'abandon et de confiance sans bornes, qui est encore une caractéristique de sa spiritualité.

 

[1213v] [Le promoteur demande: pensez-vous que le caractère absolu de cette disposition de confiance et de démission concorde de quelque manière avec le quiétisme? Réponse]:

La pratique qu'elle adoptait pour elle-même dans l'exercice des vertus et qu'elle imposait aux novices, montre qu'il n'y avait dans sa doctrine rien de tel. Elle entendait certainement que l'âme devait faire, de sa part, tout ce qui était en son pouvoir pour se garder dans l'innocence et s'exercer dans les vertus.

 

B) DE JUSTITIA ET PARTIBUS EJUS. Je puis attester, d'une manière spéciale, le caractère très filial de sa dévotion et de son culte envers la Très-Sainte Vierge. J'ai recherché dans ses écrits quelles pouvaient être ses « intimités spirituelles » et les objets plus ordinaires de ses dévotions. Il me paraît que l'Humanité sainte de Notre Seigneur remplissait constamment sa pensée et son coeur. On voit, en particulier dans ses poésies, qu'elle devait vivre dans le sentiment constant de la présence de Jésus-Christ. Après Notre Seigneur et la Sainte Vierge, on peut affirmer que saint Jean de la Croix occupait dans sa spiritualité une place d'honneur. [1214r] On trouve aussi dans ses écrits qu'elle aimait particulièrement sainte Thérèse, sainte Agnès, sainte Cécile, la bienheureuse Jeanne d'Arc, les saints Innocents et le bienheureux Théophane Vénard.

 

 

C) DE FORTITUDINE. -Je sais peu de choses des souffrances extérieures de la Servante de Dieu, sauf ce qui m'a été rapporté de sa dernière maladie; mais je sais, par les confidences qu'elle m'en a faites lors de ses retraites. que le bon Dieu l'a presque constamment soumise à de très grandes peines intérieures qui, à certaines époques surtout, ont constitué pour elle un véritable martyre. Ce furent d'abord de très pénibles scrupules; puis de très violentes tentations contre la foi et spécialement en ce qui concernait son salut éternel; puis, elle subit son « martyre d'amour », que je me sens impuissant à décrire, mais où la pensée de l'offense de Dieu lui causait d’indicibles souffrances. A toutes ces épreuves particulières s'ajoutait un état habituel d'aridité et de délaissement intérieur. Or, ce qui m'a toujours paru extrêmement remarquable, c'était sa force d'âme à supporter toutes ces peines. Sa gaieté, sa bonne [1214v] humeur, son amabilité envers tous étaient si constants que, dans la communauté, personne ne soupçonnait tout ce qu’elle avait à souffrir.

 

[Session 78: - 24 mai 1911, à 8h. 30

(1218r][Suite de la réponse à la vingt-et-unième demande]:

DE VOTIS RELIGIONIS, SPECIATI M DE 0BEDIENTIA. - Dans mes relations avec la Servante [1218v] de Dieu, il m'a été facile d'observer, d'une manière générale, qu'elle avait à un haut degré dans la pratique de ses voeux, l'esprit de régularité et de renoncement. Mais pour ce qui est du détail, il m'est difficile de le connaître, puisque je ne venais au Carmel qu'à de rares intervalles. Toutefois, en ce qui concerne l'obéissance, la mère Marie de Gonzague, prieure, m'a confié que, pour exercer la vertu de soeur Thérèse, elle s'étudiait à l'éprouver, en affectant à son égard une sorte d'indifférence et quelque apparence de sévérité. La même Marie de Gonzague m'a attesté que ce rebut apparent avait été certainement très pénible à la Servante de Dieu dans les premières années; que, par la suite, elle s'était absolument rendue maîtresse de ces impressions, dont elle faisait joyeusement une occasion de sacrifice. Au reste, même dans les premières années, la peine qu'elle ressentait ne l'a jamais détournée en quoi que ce soit de l'obéissance parfaite.

 

[Le juge demande: savez-vous quelque chose du caractère de ladite prieure, mère Marie de Gonzague? Réponse].-

Je la connaissais particulièrement: j'ai eu avec elle des relations multiples, [1219r] soit par correspondance, soit par des entretiens au parloir. Elle me paraissait d'un jugement particulièrement droit. Dans l’administration de sa communauté, elle était très désireuse du bien. A en juger par les relations extérieures que j'ai eu longtemps avec elle, son caractère me semblait excellent. Il ne m'est pas possible d'apprécier quelle était sa manière d'être dans l'intimité de la vie du cloître. Ses réélections nombreuses à la charge de prieure m'ont toujours fait augurer que les soeurs appréciaient favorablement sa manière de gouverner. Elle m'a bien confié que son caractère et celui de mère Agnès de Jésus ne sympathisaient pas naturellement, et qu'elles se faisaient souffrir l'une l'autre, malgré une estime mutuelle très sincère. Au reste, elle ne mettait dans ses confidences aucune nuance d'amertume.

 

DE HUMILITATE. - Il suffit de lire attentivement l'autobiographie de la Servante de Dieu, pour se convaincre que l'humilité était sa vertu fondamentale. Mes conversations avec elle me l'ont toujours montrée comme une âme exceptionnellement ingénue et petite à ses propres yeux. Je ne crois pas avoir jamais [1219v] rencontré dans mon ministère une âme à la fois plus humble et plus magnanime.

 

[Réponse à la vingt-deuxième demande]:

On est frappé, en lisant sa vie, du petit nombre de faits extraordinaires qui y sont relatés; et je crois qu'effectivement sa vie fut très simple et que les faits extraordinaires y sont très rares. au moins pour ce qui est des manifestations extérieures. Pour sa vie intérieure, c’est tout autre chose. Mes conversations avec elle et l'étude de ses écrits me font croire qu'elle a été élevée par Dieu aux degrés les plus élevés de la vie d'union. J'ai voulu relire ce que sainte Thérèse a écrit à ce sujet dans « Le Château de l'âme », et j'ai reconnu avec émotion que la description qu'elle fait, même des états les plus élevés, correspondait exactement à ce que j'avais observé chez la Servante de Dieu. En particulier, ce que la Servante de Dieu dit elle-même au chapitre onzième de sa Vie -reproduit presque dans les mêmes termes ce que sainte Thérèse dit de la sixième demeure du « Château de l'âme.» Voici ce texte de soeur Thérèse de l’Enfant Jésus: « Il me semblait qu'une force invisible me plongeait tout entière dans le feu. Oh! quel [1220r] feu! quelle douceur!... une minute, une seconde de plus, mon âme se séparait du corps » - HA 12 -

je n'insiste pas sur une apparition de la Sainte Vierge dont la Servante de Dieu fut favorisée à l'âge de 10 ans, non plus que sur la vision prophétique qu'elle eut de la maladie de son père, parce que je ne connais ces détails que pour les avoir lus dans l'« Histoire d'une âme », ou les avoir entendus raconter par ses soeurs carmélites.

 

[Réponse à la vingt-troisième demande]:

Bien des fois, pendant la vie de la Servante de Dieu, je l'ai entendue apprécier comme une merveille de vertu. Au presbytère de Saint Jacques de Lisieux, où j'allais fréquemment; au Carmel, et en bien d'autres endroits, j'entendais parler alors avec admiration de la « petite carmélite.» On disait qu'il y avait au Carmel une « petite sainte »,

 

TÉMOIN 24: Godefroy Madelaine 0. Praem.

 

mais on était loin de prévoir l'expansion que devait prendre en si peu de temps sa réputation de sainteté.

 

[Réponse à la vingt-quatrième demande]:

Je n'ai pas été témoin direct de ses dernières souffrances, mais j’en ai entendu [1220v] le récit de la part de mère Marie de Gonzague et des autres carmélites. On retrouve dans cette circonstance ce qui a fait la caractéristique de sa vie: une très haute sublimité de vertu jointe à la plus grande simplicité.

 

[Réponse de la vingt-cinquième à la vingt-sixième demande]:

Je ne sais rien sur ce point sinon ce qui est de notoriété publique: l’existence de son tombeau au cimetière de Lisieux et les fréquentes manifestations de la piété des pèlerins.

 

[Réponse à la vingt-septième demande]:

Outre ce que l'on sait par les relations publiques de la diffusion universelle de la réputation de sainteté de la Servante de Dieu, je puis attester pertinemment qu'en Belgique « cette petite sainte » est très populaire, non seulement dans les Carmels et les communautés religieuses, mais dans les séminaires et dans le monde. Au petit séminaire de Floreffe, diocèse de Namur, établissement de 300 élèves environ, je prêchais la retraite avec un confrère vers 1904 ou 1905; j'eus occasion de dire un mot de la Servante de Dieu; il en résultat comme un enthousiasme dans toute la [1221r] communauté. La plupart des élèves voulurent lire et méditer la vie de soeur Thérèse, et quelque temps après, le supérieur me disait: « On ne saurait imaginer quel bien cette lecture a produit dans mon séminaire.» Quand j'ai eu l'occasion d'aller en Angleterre, j'ai tout de suite constaté que la « Petite Fleur de Jésus », comme ils appellent la Servante de Dieu, était très connue dans ce pays, même dans les milieux protestants. Tout récemment les journaux anglais, même non catholiques, ont relaté la conversion du docteur Grant, ministre presbytérien, conversion que lui-même attribue publiquement à la « Petite Fleur de Jésus », soeur Thérèse de l’Enfant Jésus.

 

Touchant les causes de cette diffusion, on a mis quelquefois en avant l'activité de propagande émanant du Carmel de Lisieux. Quand même il y aurait quelque vérité dans cette allégation, j'estime que cette propagande n'aurait rien produit de durable, si elle n'eût eu pour objet une vie d'une sainteté vraiment extraordinaire. Je ne doute pas que l'action de Dieu ne soit la cause profonde de cette diffusion. En cherchant les raisons de cette action providentielle, j'en relève deux principales: l° la grande humilité de la Servante [1221v] de Dieu: « Qui se humiliat, exaltabitur » - *Matt., 23 12 - ; 2° le zèle extraordinaire dont elle était animée lui faisait ardemment désirer de continuer à faire du bien aux âmes après sa mort: le bon Dieu l'aura exaucée en cela. On peut ajouter que le charme pénétrant de cette vertu, si simple, contribue à lui gagner la sympathie des lecteurs de sa vie.

 

[Réponse à la vingt-huitième demande]:

Je n'ai jamais entendu critiquer la conduite de la Servante de Dieu, ni sa doctrine, ni même révoquer en doute la sublimité de sa vertu. J'ai seulement entendu contester quelquefois l'opportunité, pour un Carmel, de publier l'autobiographie d'un de ses membres. On a surtout blâmé, dans quelques Carmels, l'intensité de propagande faite par le Carmel de Lisieux. Ces critiques d'ailleurs se limitent à quelques maisons religieuses, et je pourrais en citer une qui, depuis, est revenue de ces préventions exagérées, et la prieure de cette maison a elle-même écrit une lettre postulatoire très motivée.

 

[Réponse à la vingt-neuvième demande]:

[1222r] Pour répondre à cette question, je relaterai trois ou quatre faits que je ne qualifierai pas de « miraculeux », mais qu'on a tenus pour des « faveurs très spéciales », obtenues par l’intercession de la Servante de Dieu. Un jeune religieux de ma communauté, frère Vincent de Paul, âgé de 25 ans environ, souffrait d'une neurasthénie profonde et persistante depuis plusieurs années. Le régime hydrothérapique, suivi depuis deux mois, n'avait donné à peu près aucun résultat. Il fait une neuvaine à la Servante de Dieu et lui demande sa guérison pour un jour fixe, 14 octobre 1910; au jour dit, il s'est trouvé en état de prêcher, et depuis, il va très bien et se livre à l'étude et à la prédication, sans aucune fatigue,

Le révérend père Ernest, maître des novices de l'abbaye de Leffe, souffrait d'une laryngite tenace, qui lui rendait très pénible, et même, depuis quelques semaines, impossible, la psalmodie, l'enseignement et même la conversation. Au cours d'une neuvaine à la Servante de Dieu, il s'est trouvé complètement guéri; la guérison dure depuis le mois d'octobre 1910. Cette guérison est d'autant plus remarquable que les remèdes conseillés par plusieurs médecins n'avaient donné aucun [1222v] résultat. Le révérend père Ernest exerce maintenant sans fatigue les fonctions de maître des novices, de chantre et de professeur.

 

Une novice norbertine de l'abbaye de Bonlieu, diocèse de Valence, souffrait depuis plusieurs années d'une entérite qui s'aggrava au point que l'appétit et le sommeil ayant complètement disparu, on envisageait sa fin comme prochaine. Les douleurs internes étaient devenues très vives, et deux médecins appelés déclarèrent que l'état était grave, sans pouvoir s'entendre ni sur la cause du mal, ni sur la médication. L'abbesse songeait à rendre la novice à la famille. Soeur Alexandra, qui tenait beaucoup à sa vocation, eut alors la pensée de recourir à l'intercession de la Servante de Dieu. Au cours d'une neuvaine à laquelle s'associa toute la communauté, elle se trouva subitement guérie. Ce fait s'est passé le 12 janvier 1911 à Grimbergen (Brabant) où cette communauté est réfugiée depuis 1901. Depuis lors la soeur Alexandra est florissante de santé, et elle a pu soutenir les rigueurs du carême dans cette communauté, dont la règle est très austère. J'ai en main une relation de ce fait, conforme à la présente déposition et qui porte les signa-

 

TÉMOIN 24: Godefroy Madelaine 0. Praem.

 

tures de l'abbesse et des [1223r] religieuses dignitaires.

 

[Le témoin montre alors aux juges le dit document].

 

[Réponse à la trentième demande]:

Je n'ai rien à ajouter.

 

[Au sujet des Articles, le témoin dit ne savoir que ce qu'il a déjà déposé en répondant aux demandes précédentes. - Est ainsi terminé l'interrogatoire de ce témoin. Lecture des Actes est donnée. Le témoin n'y apporte aucune modification et signe comme suit]:

 

Signatum: Fr. GODEFRIDUS MADELAINE, abbas, testis deposui ut supra secundum veritatem; ratum habeo et confirmo.