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Témoin 26 - Victor-Louis Domin

Né à Caen le 1er octobre 1843, Victor Louis Domin passa à Lisieux presque tout le temps de sa vie sacerdotale. Il y fut chapelain de l'Abbaye des bénédictines pendant plus de quarante ans, chargé non seulement de l'assistance des soeurs mais aussi de l'enseignement religieux des élèves et de la direction de diverses associations pieuses. C'est ainsi que la petite Thérèse Martin fit avec lui sa première retraite, celle de la préparation à sa première communion en 1884. « J'écoutais avec beaucoup d'attention les instructions que nous faisait monsieur l'abbé Domin et j'en écrivais même le résumé », nous dit Thérèse (MA « A » 34r), qui notera un peu plus loin: « (il) m'appelait son petit docteur, à cause de mon nom de Thérèse » (f. 37v). Elle fit une autre retraite avec lui en 1885. Monsieur Domin, prêtre exemplaire, mourut à Lisieux, chanoine honoraire, le 13 juin 1918.

Son témoignage est fait de sincérité. Il note que tout en étant déjà profondément une âme de prière, Thérèse enfant avait difficulté à s'adapter à la prière liturgique. En outre et surtout, soit comme enfant, soit comme religieuse, Thérèse lui donna toujours l'impression d'être une créature trop « flattée.» De la part et de son père, monsieur Martin, et de mère Marie de Gonzague, et de l'abbé Youf, ce n'était qu'éloges sur éloges, ce qui finit par l'indisposer au point de ne plus mettre le pied au Carmel.

Le témoin déposa le 7 août 1911, durant la 79ème session, f. 1234r-1239r de notre Copie publique.

 

TÉMOIN 26: Louis Domin

[Session 79: - 7 août 1911, à 2h. de l'après-midi]

[1234r] [Le témoin répond correctement à la première demande].

 

[Réponse à la seconde demande]:

Je m'appelle Victor-Louis Domin, né à Caen, paroisse Saint Sauveur, [1234v] le premier octobre 1843, du légitime mariage de Louis Domin, imprimeur, et de Euphémie Delos. Je suis prêtre, chanoine honoraire, aumônier du monastère des religieuses bénédictines de Lisieux depuis l'année 1874.

 

[Le témoin répond correctement de la troisième à la septième demande].

[Réponse à la huitième demande]:

J'ai connu la Servante de Dieu: 1°par quelques relations de famille, étant cousin au troisième degré avec sa tante, madame Guérin. 2° Je l'ai surtout connue dans le temps qu'elle était élève demi-pensionnaire de l'Abbaye des bénédictines. A titre d'aumônier, j'étais chargé de donner l'instruction religieuse à ces élèves; j'étais aussi leur confesseur; je présidais les réunions de l'Association des Saints Anges et de la Confrérie de la Sainte Vierge, établies en cette école. 3° J'ai aussi recueilli sur la Servante de Dieu le témoignage de différentes personnes, en particulier de quelques religieuses ses anciennes maîtresses et de quelques-unes de ses [1235r] compagnes de pensionnat. 4e je ne me servirai que peu et accidentellement du témoignage de la Servante de Dieu consigné dans son autobiographie.

 

[Réponse à la neuvième demande]:

J'ai une dévotion particulière pour la Servante de Dieu: je la prie tous les jours. Cette dévotion remonte à l'époque où j'ai lu sa Vie (vers 1898). Je désire le succès de sa Cause de béatification, parce que l'ensemble des événements qui se passent aujourd'hui me persuade qu'elle est une âme particulièrement bénie de Dieu. Les rapports particuliers que j'ai eus avec elle me font aussi souhaiter cette béatification, sans que ce désir toutefois puisse influer sur la sincérité de ma déposition.

 

[Réponse de la dixième à la quatorzième demande]:

Thérèse Martin est entrée au pensionnat, tenu par les bénédictines de Lisieux, au mois d'octobre 1881; elle avait donc huit ans et demi. Elle en sortit, je crois, vers Pâques 1886. Elle ne figure plus sur mon registre à partir d'octobre [1235v] 1886. Cela fait donc environ quatre ans et demi de pension, mais ce temps fut coupé par de nombreuses absences. J'ai peu de choses à dire, bien que j'aie eu des rapports assez intimes avec plusieurs membres de la famille Martin, alliée à la mienne. J'ai rencontré l'enfant bien des fois dans des réunions de famille, mais sans que mon attention se soit jamais bien fixée sur elle. Au pensionnat, je ne la voyais guère en dehors du catéchisme; mais je dois dire qu'elle s'y tenait parfaitement bien, et savait ses leçons admirablement. Je pensais, avec beaucoup d'autres personnes, je crois, qu'elle était trop flattée, trop adulée par les membres de sa famille, et surtout par son père, qui semblait ne pas pouvoir se séparer d'elle, et l'appelai sans cesse « ma petite reine.» J'estimais qu'on s'exposait à la rendre vaniteuse et pleine d'elle-même comme tant d'autres jeunes filles. Je me suis laissé dire que ses compagnes de pension n'avaient pas pour elle une bien grande sympathie, pas de liaison affectueuse; elle n'était que demi-pensionnaire et s'absentait souvent. Elle [1236r] était très pleureuse, comme elle le dit elle-même, et comme je l'ai constaté un jour au catéchisme. Elle passait pour suivre assez mal la messe le dimanche; mais ceci exige une explication. On demande généralement aux enfants de suivre les différents points de la messe en lisant dans leur livre, On le demandait donc à Thérèse comme aux autres; mais la chère enfant ne le faisait pas. Quand on lui indiquait ce qu'elle devait lire, elle remerciait avec un gracieux sourire, baissait les yeux sur son livre pendant quelques secondes, et bientôt elle relevait la tête comme si elle eût été distraite. Mais non, sans doute, elle n'était pas distraite, elle faisait une prière bien meilleure que celle de ses compagnes, en se livrant à l'oraison contemplative... D'ailleurs, on m'a quelquefois parlé de l'expression de son visage qui, pendant les offices et les cérémonies religieuses, avait quelque chose d'absolument céleste.

 

[Réponse à la quinzième demande]:

Je n'ai pas suivi de près la Servante de Dieu pendant la période [1236v] comprise entre sa sortie du pensionnat et son entrée au Carmel.

 

[Réponse de la seizième à la dix-neuvième demande]:

Je me rappelle que cette pensée, à savoir, qu'on flattait et adulait la Servante de Dieu, me poursuivit encore après son entrée au Carmel. Un jour, pendant son noviciat, je la vis au parloir, accompagnée de la mère Marie de Gonzague, et je fus vivement surpris d'entendre la supérieure vanter la générosité de la petite novice: je me dis en moi-même qu'il n'était pas prudent de louer ainsi une jeune personne en sa présence. J'ai pensé depuis qu'elle devait être fortement ancrée dans l'humilité, puisqu'elle ne fut pas ébranlée par toutes ces louanges. L'aumônier du Carmel de cette époque, monsieur l'abbé Youf, me parla aussi quelquefois des qualités extraordinaires de soeur Thérèse, mais ce n'était pas en sa présence. Il me disait textuellement ceci: « Quoiqu'elle soit bien jeune, si la communauté avait besoin d'une prieure, on pourrait la nommer sans crainte.» [1237r] Cette parole de mon confrère me semblait être du « bluff », comme disent les anglais, et il en résulta que je n'allai guère la voir au Carmel; je me suis toujours tenu dans une grande réserve parce que je trouvais exagérée l'opinion que l'on avait de cette enfant, et que je ne voulais pas entrer dans ce concert de louanges. Hélas! C'est moi qui étais dans l'erreur en ne croyant pas à sa vertu extraordinaire: je le reconnais maintenant.

 

TÉMOIN 26: Louis Domin

 

[Réponse de la vingtième à la vingt-quatrième demande]:

Je ne saurais rendre sur ces questions un témoignage détaillé. J'ai dit ci-dessus ce que j'en avais remarqué pendant sa vie.

 

[Réponse de la vingt-cinquième à la vingt-sixième demande]:

J'ai été environ dix ou douze fois prier sur le tombeau de la Servante de Dieu. J'y étais porté par un sentiment de dévotion et de confiance. J'ai pu constater alors que les mêmes sentiments amenaient d'autres pèlerins au tombeau. J'en ai vu [1237v] de toutes les classes de la société, des prêtres, des religieuses, des séculiers, des militaires. Leur attitude n'était point celle de simples curieux, mais exprimait la piété et la religion.

 

[Réponse de la vingt-septième à la vingt-huitième demande]:

Pendant la vie de la Servante de Dieu, comme je l'ai déjà dit, j'ai toujours cru que l'on était trop en admiration devant elle et que cette admiration n'était pas justifiée, mais mes sentiments ont complètement changé à partir de l'époque où j'ai pris connaissance de l'« Histoire d'une âme.» Dès lors, je commençai à l'invoquer chaque jour et je ne crois pas y avoir jamais manqué. Je fus tout particulièrement impressionné par ces paroles prononcées sur son lit de mort: « Je sens que ma mission va commencer, ma mission de faire aimer le bon Dieu comme je l'aime... de donner ma petite voie aux âmes » - DEA 17-7 - . Pour moi, de deux choses l’une: ou ces paroles sont celles d'une jeune fille sottement ou même follement orgueilleuse, [1238r] ou c'est une prophétie qui ne peut venir que du ciel, Impossible de s'arrêter un instant à la première hypothèse; force est donc de se ranger à la seconde et de voir en cette jeune carmélite une sainte dans toute l’acception du mot.

J'ai plus d'une fois admirée ce que j'appellerais sa doctrine, ce qu'elle appelle elle-même sa « petite voie.» et qui peut se résumer en trois points.- 1) rester petite ou pratiquer l'humilité; 2) accomplir souvent de légères mortifications, des petits sacrifices, ce qu’elle appelle « jeter des fleurs » - DEA 17-7 - pratiquer la confiance en Dieu et le saint abandon. J'ai même été si impressionné de ce petit exposé que je me souviens y avoir puisé mes résolutions dans une de mes retraites annuelles.

Si j'ai trouvé des enseignements pour moi-même dans les paroles de soeur Thérèse de l’Enfant Jésus, j'en ai trouvé aussi pour les âmes qui me sont confiées. J'en ai parlé dans mes conférences ou mes entretiens particuliers aux religieuses, bien convaincu maintenant de la voie extraor-[1238v]dinaire qu'il a plu à Dieu d'enseigner à cette âme: « Qui te revelas parvulis... Beati mundo corde, quoniam ipsi Deum videbunt » - *cfr. Luc. 10, 21; Matt. 5, 8) - . Il y a plusieurs années (7 ans, je crois) je demandai à la mère prieure des bénédictines l'autorisation d'offrir à chaque religieuse un exemplaire de l'« Appel aux petites âmes » ou abrégé de la vie de soeur Thérèse: je me permis de dire à toutes que je ne prétendais pas leur offrir un simple souvenir, mais bien plutôt un manuel et une sorte de traité de théologie mystique. Dans divers voyages que j'ai faits, soit en Belgique, soit dans les Pyrénées, j'ai constaté que le renom de sainteté de la Servante de Dieu s'était étendu jusqu'en ces pays.

 

[Réponse à la vingt-neuvième demande]:

Je crois innombrables les faveurs obtenues par l'intercession de la Servante de Dieu, car j'en entends parler de tous côtés. Les uns racontent des faveurs temporelles, les autres des grâces spirituelles, comme en témoignent les relations multiples envoyées chaque jour au Carmel et dont plusieurs ont [1239r] été publiées.

 

[Réponse à la trentième demande]:

J’ai dit ce que je savais.

 

[Au sujet des Articles, le témoin dit ne savoir que ce qu'il a déjà déposé en répondant aux demandes précédentes. - Est ainsi terminé l'interrogatoire de ce témoin. Lecture des Actes est donnée. Le témoin n'y apporte aucune modification et signe comme suit]:

Ego testis deposui ut supra secundum veritatem, ratum habeo et confirmo.

Signatum: L. DOMIN.