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Témoin 27 - Alexander-James Grant

Alexandre-James Grant, dont Thomas Nimmo Taylor a parlé en sa déposition, naquit à Latheron-Caithness (Ecosse) en 1854 et fut pasteur de l'Eglise libre-unie d'Ecosse à Lochranga (île d'Arran). Le 20 septembre 1900 il épousa une anglicane, Ethel Dalley (1874-1956) qui, convertie au catholicisme (20 juillet 1908), devint bientôt une fervente admiratrice de sainte Thérèse de l'Enfant-Jésus. Elle laissa dans le bureau de son mari le n° du Catholic Herald qui donnait les grandes lignes de la biographie de Thérèse et annonçait aussi la parution de la version anglaise de l'Histoire d'une âme. Le pasteur Grant coupa cette annonce publicitaire et la mit dans son portefeuille. Il lut le livre dès 1909 et en fut bouleversé. Il avertit(sentit ?) plusieurs fois la présence de Thérèse, mais la lutte fut dure., Très cultivé - il parlait huit langues -, le texte grec biblique l'accompagnait toujours et il l'étudiait avec passion. Il se donnait à tous avec une exquise charité et recherchait en même temps la vérité avec ardeur et sérénité. Après des mois et des mois de lutte intérieure il abjura le 20 avril 1911 et entra ainsi dans l'Eglise catholique sous le nom de François-Marie-Thérèse. Il témoigna à Lisieux, au Procès Ordinaire, quelques mois après et c'est alors qu'on lui proposa de venir avec sa femme habiter Alençon comme gardiens de la maison natale de Thérèse, ainsi qu'il le fit savoir en déposant au Procès Apostolique le 31 mai 1915. Il se fixa donc à Alençon, rue Saint-Blaise, le 3 juin 1912, comme humble serviteur et guide des pèlerins de soeur Thérèse de l'Enfant-Jésus (Annales 1956, n°4).

Le témoin déposa le 8 août 1911, au cours de la 80ème session, f. 1249v-1256v de notre Copie publique

[Session 80: - 8 août 1911, à 8h. 30 et à 2h. de l'après-midi]

[1249v] [Le témoin répond correctement à la première demande].

 

[Réponse à la seconde demande]:

Je m'appelle Alexandre-Jacques Grant, né en 1854 (j'ignore la date précise, parce qu'alors on ne tenait pas régulièrement les registres paroissiaux) à Latheron Caithness, Ecosse, du mariage de Louis Grant et de Marguerite Macpherson. Jusqu'à ma récente conversion, j'étais membre et ministre de l’église libre-unie d'Ecosse. J'ai été ministre depuis 1890 jusqu'à ma conversion, 20 avril 1911. Je suis domicilié aujourd'hui à Edimbourg (Ecosse), 34 Warrender Park [1250r] Terrace.

 

[On omet la troisième demande. Réponse donnée à la quatrième demande]:

Je n'ai jamais été traduit devant aucun tribunal.

 

[Réponse à la cinquième demande]:

J'ai fait mon abjuration canonique le 20 avril 1911.

 

[Réponse à la sixième demande]:

Je donne mes réponses en toute liberté.

 

[Réponse à la septième demande]:

C'est la vérité seule qui me dicte mon témoignage.

 

[Réponse à la huitième demande]: -

Comme je témoigne sur le fait personnel de ma conversion, je prendrai mes réponses dans mon expérience personnelle.

 

[Réponse à la neuvième demande]:

Le succès de la Cause de la Servante de Dieu est mon désir cordial, [1250v] parce que je crois qu'elle pourrait déterminer la conversion des autres, comme elle a déterminé la mienne.

 

[Les demandes sont omises de la dixième à la vingt-huitième inclusivement. On en arrive à la vingt-neuvième qui donne au témoin l'occasion de parler de sa conversion miraculeuse à la foi catholique. Il répond ainsi à l'interrogation]:

C'est à la lecture de la Vie de soeur Thérèse que je dois ma conversion.

 

[Demande du promoteur de la foi: aviez-vous déjà pensé quelque peu à embrasser la foi catholique avant d'entendre parler de la Servante de Dieu? Réponse]:

Aucunement; les lectures et les études auxquelles je me livrais ne faisaient que m'attacher plus fortement à ma foi protestante.

 

TÉMOIN 27: Alexander-James Grant

 

[La conversion de votre femme qui eut lieu aux environs de 1908 a-t-elle eu quelque influence sur la vôtre? Réponse]:

[1251r] Cet événement n'eut aucune influence sur ma pensée. Ma femme était très religieuse et très bonne avant sa conversion; elle le demeura depuis. Je ne remarquai aucun changement qui pût me faire réfléchir.

 

[Quelqu'un du moins a-t-il tenté de vous orienter vers la foi catholique avant que vous n'ayez lu en son entier l'Histoire de la Servante de Dieu? Réponse]:

Deux fois je rencontrai des prêtres catholiques qui, par occasion, me dirent quelques mots de la Religion Romaine, mais j'étais absolument réfractaire à leurs insinuations.

 

[Aviez-vous lu du moins des livres traitant de la religion catholique? Réponse]:

J'en lisais, mais pour y trouver des objections contre le catholicisme.

 

[Comment avez-vous été conduit à lire l'« Histoire de soeur Thérèse»? Réponse]:

J'avais lu, comme par hasard, dans le journal «Catholic Herald.» [1251] que ma femme recevait chaque semaine, une courte esquisse biographique, rédigée par le révérend père Taylor; on y mentionnait la prochaine publication de l'édition complète en anglais de l'« Histoire de soeur Thérèse.» Cet article m'intéressa très vivement. Je découpai l'annonce que je portai dans ma poche près d'un an, m'informant souvent si enfin la biographie complète était parue. Une amie de ma femme emprunta l'ancienne édition à des religieuses catholiques. Au temps de Noël 1909, revenant de prêcher une mission, je dus m'aliter par suite de l'influenza, et je trouvai ce livre déposé sur ma table, et je le lus avec avidité.

 

[Quel fut l'effet moral de cette lecture? Réponse]:

Je trouvai qu’il m’était tombé entre les mains l'oeuvre d'un génie, d'un théologien, aussi bien que d'un poète de premier ordre. Je ne puis rendre l'impression extraordinaire que me causa la lecture de cette vie. [1252r] Je ressentis alors ce qu'éprouverait une personne devant laquelle s'ouvrirait tout à coup le monde invisible. Un soir, étant pleinement éveillé, j'éprouvai une sensation extraordinaire, et je dis à ma femme qui entrait en ce moment dans ma chambre: « Cette petite fille est là » - « Qui? », me demanda-t-elle -. « La petite Fleur - répondis-je -, je suis sûr qu'elle est dans cette chambre.» Rien ne m'avait préparé à cette sensation, ni ne motivait un pareil fait. Voici ce que je ressentis en mon esprit: le monde extérieur parut comme disparaître à mes yeux, et c'est intérieurement, dans mon intelligence, que je vis la Servante de Dieu. Je repoussai de moi sa pensée, et je me disais à moi-même: « Vous êtes superstitieux et idolâtre »; mais c'était en vain que j'essayais de la repousser; elle revenait et s'entrelaçait autour de mon coeur, refusant de me quitter, et voici ce qu'il me semblait entendre: « Voici comment les saints catholiques aiment Jésus, choisissez ma petite voie » -. «Eh bien! - lui répondis-je -, je tâcherai de la suivre, si vous m'aidez », car je désirais ardemment y arriver. [1252v] Ceci se passait vers la fin de l'année 1909.

C'est vers cette même époque que j'ai lu l'« Apologia de Newman », et après l'avoir lue, je me souviens d'avoir dit à ma femme: « Je crois maintenant des choses que je n'avais jamais pu croire auparavant.» Néanmoins, je ne voulais pas alors devenir catholique et suivre soeur Thérèse. La santé étant revenue, je recommençai à prêcher et à lire de nouveau des livres rationalistes, perdant ainsi peu à peu toute ma foi. C'est alors que, pour la seconde fois, soeur Thérèse apparut d'une façon extraordinaire dans ma vie. Cela arriva au mois d'août 1910. Cette fois encore, sans que rien m'ait fait prévoir cette visite ou m'y ait préparé, je sentis la Servante de Dieu près de moi, et lorsque le charme de cette présence eut disparu, il me resta ces mots qui semblaient résonner à mon esprit: « Est-ce que le rationalisme peut être vrai, et une vie d'une telle beauté et d'une telle douceur peut-elle être un mensonge?.» J'eus la conviction que c'était impossible et que la Religion qui produit une telle vie devait être une grande réalité.

 

[1253r] Le mois suivant, j'achetais la vie complète de soeur Thérèse en français. Par une coïncidence providentielle, j'achetais cette vie le jour même où se terminait une neuvaine à soeur Thérèse, que des amis faisaient pour moi à mon insu. C'est en lisant la vie en français que j'ai commencé d'invoquer l'aide de la soeur Thérèse. Pour un ministre protestant, ce n'était pas d'abord chose facile. Mes préjugés étaient là pour me le défendre. Après quelques efforts cepen-[1253v]dant, j'ai pu continuer avec grandes délices. Soeur Thérèse changea complètement mes sentiments à l'égard de la Très-Sainte Vierge. Le changement fut d'autant plus frappant que c'était sur ce point de la doctrine catholique que j'avais, quelques mois auparavant, interrompu la controverse commencée avec une religieuse d'Édimbourg. Voici comment, il me semble, que soeur Thérèse opéra ce changement. J'entendis ces paroles: « Pourquoi me demandez-vous de prier pour vous, et ignorez-vous la Sainte Vierge?.» Je vis alors toute l'inconséquence d'un pareil procédé et je me mis à invoquer Marie. Le résultat m'étonna. A l'instant, un amour extraordinaire remplit mon coeur. Où me conduisait-elle? Je n'en savais rien alors; mais j'étais parfois étonné des sentiments qui me possédaient et du changement qui s'opérait dans mes idées à l'égard de la foi catholique.

L'influence que prit sur moi soeur Thérèse fut très grande et me faisait braver sarcasmes et moqueries. Entre autres faits, voici un des plus touchants. J'avais [1254r] suspendu au-dessus de ma cheminée une photographie agrandie de la « Petite Fleur »; elle était placée de telle façon que personne ne pouvait manquer de l'observer. Eh bien! un jour que nous attendions la visite d'un ministre protestant et de sa femme, je fus tenté de décrocher le tableau, mais, lorsque je fus au moment de le faire, il me fut impos-

 

TÉMOIN 27: Alexander-James Grant

 

sible d'y toucher. « Auriez-vous honte - me dis-je à moi-même - d'une personne dont Dieu et les anges font leur société? » Et je me dis: « Le tableau restera là, le monde entier dut-il me visiter!.» Il plut à soeur Thérèse de me témoigner de la reconnaissance pour cet acte, en me poussant dans l'Eglise. De plus, j'ai presque continuellement joui de la présence de soeur Thérèse auprès de moi. Elle m'invitait à des actes de générosité, et lorsque je résistais, elle me quittait aussitôt. Cependant, la douceur et le secours sensible de cette présence disparurent presque entièrement dans le mois qui précéda immédiatement mon abjuration, et il ne me resta que la lutte, le doute et l'obscurité.

 

[1254v] La soeur Thérèse se servit d'un moyen humain pour détruire les préjugés que j'avais encore contre le catholicisme, et pour m'instruire des vérités de la foi. Désirant aller à Lisieux, je voulus étudier plus à fond la langue française, et ma femme obtint de la supérieure d'un couvent d'Édimbourg qu'une religieuse me donnât des leçons de français. Par une grâce de Dieu, les leçons se changèrent bientôt en controverse religieuse, et pendant de longues heures, chaque semaine, nous discutions la présence réelle, l'institution divine de la messe, ce qui en constituait le sacrifice, et aussi l'autorité et l'institution de l'Eglise par Notre Seigneur Jésus Christ. J'attribue à ces leçons une grande partie du changement qui s'opéra en moi à cette époque. Les études faites dans les « Conférences sur l'Ecriture Sainte » du père Leroy, dans la « Messe » du père Hoppenot, et même simplement dans la Bible catholique, contribuèrent aussi à m'éclairer. Dieu semblait parfois donner une lumière spéciale aux choses que j'avais déjà lues plusieurs fois, comme lorsque, en lisant les Conférences du père [1255r] Leroy sur l'Eucharistie, je m’écriais: « Il me fait plus comprendre que tout ce que j'avais lu jusque là!.» Cependant, je ne pouvais arriver à croire à la présence réelle. Un jour, vers la fin de mars 1911, pendant la neuvaine que je faisais alors à soeur Thérèse pour obtenir cette foi tant désirée, après une discussion longue et ardente sur l'Eucharistie, la religieuse qui m'instruisait me proposa une visite à la chapelle. Là, j'eus comme le sentiment de la présence de Notre Seigneur dans le tabernacle, et en sortant je dis à la même religieuse qui m'attendait: « Maintenant je crois qu'il est là. Je l'ai senti; une chose qui n'était pas là pour moi auparavant y est maintenant.»

 

Après bien des luttes, des doutes, des angoisses, soeur Thérèse me fit faire un premier pas décisif le 9 avril, jour où elle-même brisait les liens qui la retenaient dans le monde, pour s'en aller au Carmel. J'ignorais alors cette coïncidence de date: on me la fit remarquer plus tard. Ce jour-là donc, j'écrivis à mes supérieurs ecclésiastiques que je ne pouvait continuer [1255v] à demeurer dans l'église presbytérienne, mes convictions n'étant plus en rapport avec sa doctrine. Enfin, le 20 avril 1911, je rompis définitivement mes liens et fus reçu dans l'Eglise Catholique par le père Widdowson, S.J., qui m'avait vu et aidé les quinze derniers jours qui précédèrent mon abjuration, et dont les instructions me semblaient comme des révélations divines. J'ai été baptisé ce même jour, 20 avril 1911, dans l'église du Sacré-Coeur d'Édimbourg (Lauriston); par reconnaissance pour ma céleste bienfaitrice, j'ai voulu prendre au baptême les noms de François-Marie-Thérèse. Depuis, j'ai eu encore un sentiment extraordinaire de la présence de soeur Thérèse, suivi d'une preuve matérielle. Par le fait de mon entrée dans l'Eglise Catholique, j'avais perdu mes moyens d'existence; un jeudi du mois de mai, étant seul dans ma chambre à Edimbourg pendant le jour après-midi, je vis soeur Thérèse debout à mon côté et regardant dans la direction de Glasgow; en même temps j'eus le sentiment intérieur qu'elle faisait dans cette ville quelque chose pour moi. Ma [1256r] femme entrant à ce moment, je lui dis: « Thérèse s'occupe en ce moment de nous.» Le jeudi suivant, un secours extraordinaire et inespéré m'arrivait de Glasgow. Depuis, je continue à avoir grande confiance en la petite carmélite de Lisieux et elle continue de m'assister dans les besoins spirituels et temporels.

Ces interventions, cette présence invisible, ces touches de la grâce me paraissent venir du ciel, car rien dans mon éducation première, ni dans ma religion, ne me disposait à éprouver ces impressions; 2° j'ai lu très peu de livres mystiques: la Vie de Sainte Thérèse d'Avila écrite par elle-même, et un auteur du XVIe siècle, que je lus il y a une trentaine d'années et dont j'ai oublié le nom, sont les seuls ouvrages mystiques que j'aie lus; 3° ces interventions m'ont poussé à tous les sacrifices; elles m'ont aidé à braver le respect humain et les sarcasmes de mes amis protestants. Ces motifs entre autres me persuadent de la vérité de cette action sur-[1256v]naturelle.

 

[Réponse à la trentième demande]:

Je n'ai rien à ajouter ni sur les interrogatoires, ni sur les Articles.

 

[Est ainsi terminé l'interrogatoire de ce témoin. Lecture des Actes est donnée. Le témoin n'y apporte aucune modification et signe comme suit]:

Ita pro veritate deposui, ratum habeo et confirmo.

Signatum- A. J. GRANT