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Témoin 3 - Marie du Sacré-Coeur, O.C.D.

Le troisième témoin est soeur Marie du Sacré-Coeur. Sa déposition est sobre et très étudiée, allant à l'essentiel.

Soeur aînée de Thérèse, Marie Martin naquit à Alençon le 22 février 1860. Pensionnaire à la Visitation du Mans de 1868 à 1875, elle fut la marraine de la future sainte lors de son baptême le 4 janvier 1873. Habitant Lisieux avec son père depuis le 15 novembre 1877, elle y rencontra providentiellement le 17 avril 1882 le P. Almire Pichon, S. J. (1843-1919) qui devait devenir son père spirituel en même temps que l'ami et le directeur de toute la famille; il le resta d'ailleurs, même après le 4 octobre 1884, date de son départ pour le Canada. Après l'entrée de Pauline au Carmel, le 2 octobre 1882, Marie s'occupa tout particulièrement de Thérèse et cela surtout au cours de son étrange maladie.

Elle fit le voeu de chasteté le 25 mars 1885 et entra au Carmel de Lisieux le 15 octobre suivant. Sa prise d'habit eut lieu le 19 mars 1886, puis sa profession et sa prise de voile les 22 et 25 mai 1888. Soeur Thérèse l'eut pour «ange» durant son noviciat. Elle exerça la charge de « provisoire » de 1894 à 1933, s'occupant ainsi de l'alimentation et de l'ordonnance des repas. Dès avant la canonisation de sa soeur (1925), elle contracta des rhumatismes articulaires qui allèrent en augmentant et la condamnèrent finalement soit au lit soit à la voiture d'infirme. Elle mourut le 19 janvier 1940.

Marie du Sacré-Coeur fut de celles qui perçurent le mieux le mystère de grâce de Thérèse. Elle apprendra ensuite de mémoire les manuscrits autobiographiques qui composent l'Histoire d'une âme. Nous lui devons une grande reconnaissance parce que c’est sur son insistance qu'à la fin de 1894 mère Agnès commanda à Thérèse d'écrire les souvenirs de son enfance (manuscrit A) et aussi parce que c'est à sa demande qu'en septembre 1896 Thérèse lui adressa la lettre splendide qui constitue le manuscrit B.

En mai 1897, elle pria Thérèse d'écrire pour elle ce qu'elle pensait de la Sainte Vierge. Ainsi naquit le poème. intitulé « Pourquoi je t’aime, ô Marie » dont la Sainte disait quelques jours avant sa mort: « Mon petit cantique exprime tout ce que je pense et ce que je prêcherais sur la Sainte Vierge si j'étais prêtre » (f. 317v).

 

 

Marie du Sacré-Coeur aida beaucoup mère Agnès en vue de la béatification de la future Sainte. Elle lui remit ainsi le 21 janvier 1908 un rapport demandé par l'évêque du diocèse, Mgr Lemonnier, sur les vertus de soeur Thérèse *.

Au Procès informatif, elle déposa du 6 au 13 septembre 1910 (sessions XXII- XXVI). Sur plus d'un point sa contribution est des plus précieuses (par exemple maladie de Thérèse enfant, apparition de la Vierge, guérison miraculeuse, vie aux Buissonnets). Soeur Marie du Sacré-Coeur met bien en lumière les aspects tout ensemble les plus humbles, les plus simples et les plus profonds de la sainteté de sa soeur.

Son témoignage occupe les f 304r-334v de la Copie publique à laquelle nous nous référons.

 

[Session 22: - 6 septembre 1910, à 8h.30]

 

[304r] [Le témoin répond correctement à la première demande].

[Réponse à la seconde demande]:

Je m'appelle Marie-Louise Martin, en religion soeur Marie du Sacré-Coeur, née à Alençon, diocèse de Séez, le 22 février 1860, du légitime mariage de Louis-Joseph Stanislas Aloys Martin et de Marie Zélie Guérin. Je suis religieuse professe de l'Ordre du Carmel au monastère de Lisieux, et la soeur aînée et marraine de la Servante de Dieu.

 

[Le témoin répond correctement de la troisième à la sixième demande].

[Réponse à la septième demande]:

J'ai bien purifié mon intention avant de venir témoigner, je veux que ce soit pour le bon Dieu tout seul.

 

Juxta Interrogalorium VIII respondit:

Tout ce que j'ai noté en vue de [304v] ma déposition résulte de mes observations personnelles. J'ai vécu avec la Servante de Dieu chez nos parents depuis sa naissance jusqu'à mon entrée au Carmel en 1886 (la Servante de Dieu avait 13 ans et demi). J'ai été de nouveau avec elle depuis son entrée au Carmel (1888) jusqu'à sa mort. J'ai lu le manuscrit de sa vie au moment même où elle

 

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a composé la première partie adressée à mère Agnès de Jésus et la troisième qu'elle m'adressait à moi. Je n'ai lu la seconde partie, adressée à mère Marie de Gonzague, qu'après la mort de la Servante de Dieu. J'ai trouvé qu'elle exprimait admirablement dans ces récits ses sentiments et ses pensées, mais j'y retrouvais ce que je savais déjà pour avoir vécu avec elle.

 

[Que savez-vous de l’origine de ce manuscrit et de son état d'intégrité?]:

Un soir d'hiver, après matines, nous nous chauffions, réunies avec soeur Thérèse, soeur Geneviève et notre révérende mère prieure Agnès de Jésus. Soeur Thérèse nous raconta deux ou trois traits de son enfance. Je dis alors [305r] à notre mère prieure, Agnès de Jésus: « Est-il possible que vous lui laissiez faire de petites poésies pour faire plaisir aux unes et aux autres et qu'elle ne nous écrive rien de tous ses souvenirs d'enfance? Vous verrez, c'est un ange qui restera pas longtemps sur la terre, nous aurons perdu tous ces détails si intéressants pour nous. Notre mère prieure hésita d'abord, puis, sur nos instances, elle dit à la Servante de Dieu qu'elle lui ferait plaisir de lui remettre pour le jour de sa fête le récit de son enfance. Soeur Thérèse obéit, et cette première partie du manuscrit fut envoyée chez monsieur Guérin, notre oncle. Plus tard, mère Agnès de Jésus, voyant soeur Thérèse très malade, persuada à la révérende mère Marie de Gonzague, alors prieure, de faire écrire par soeur Thérèse l'histoire de sa vie religieuse, qui est la seconde partie du manuscrit. Enfin, je lui demandai moi-même pendant sa dernière retraite (1896) de me mettre par écrit ce que j'appelais sa petite doctrine. Elle l'a fait, et on a ajouté ces pages, comme une troisième partie, quand on a imprimé l'« Histoire de sa vie » '. Je suis persuadée qu'on peut absolument s'en remettre à ce manuscrit pour connaître les pensées et les sentiments de la Servante de Dieu. Elle l'a écrit très simplement comme elle le pensait.

 

[305v] [Que savez-vous l'état d'intégrité de ce manuscrit?]:

Au moment d'imprimer ce manuscrit, la révérende mère Marie de Gonzague, prieure, voulut qu'il semblât lui avoir été adressé tout entier; pour cela, on ratura quelques appellations et quelques détails de vie de famille trop particuliers. Cela ne changeait rien au fond du récit. D’ailleurs, après la mort de mère Marie de Gonzague, on a rétabli le texte primitif.

 

[On lui demande si elle aime spécialement la Servante de Dieu]:

Evidemment; je me demande comment on peut me poser cette question. Je l'aime, parce qu'on aime naturellement sa soeur, mais de plus parce qu'elle me faisait l'effet d'un ange. Je désire beaucoup qu'elle soit béatifiée, parce qu’on verra ce qu'elle voulait qu'on voie: qu'il faut avoir confiance dans la miséricorde de Dieu qui est infinie et que la sainteté est accessible à toutes sortes d'âmes. J'en pense bien plus que cela, mais je ne sais comment le dire. Je désire aussi sa béatification [306r] parce qu'elle pourra mieux encore réaliser son désir de faire du bien sur la terre, les âmes ayant par là plus de confiance en elle.

 

[Réponse à la dixième demande]:

La Servante de Dieu est née le 2 janvier 1873. J'ai déjà donné les noms et prénoms de nos parents (Interrog. II). Notre père était né à Bordeaux et notre mère à Gandelain (diocèse de Séez). Notre père était bijoutier, mais retiré du commerce; notre mère, fabriquant de point d'Alençon (sorte de dentelle). Ils étaient domiciliés à Alençon (paroisse Notre-Dame), diocèse de Séez. La Servante de Dieu était la neuvième et dernière enfant de ce mariage; elle avait quatre soeurs vivantes: Marie, Pauline, Léonie et Céline. Deux autres soeurs étaient mortes (Hélène et Thérèse); deux frères aussi étaient morts (Joseph-Louis et Joseph-Jean-Baptiste). La Servante de Dieu fut appelée Marie-Françoise-Thérèse. Notre mère prit soin de la première éducation de notre petite soeur; mais, notre mère étant morte en 1877, alors que Thérèse avait quatre ans et demi, ma soeur Pauline et moi, qui étions les aînées, poursuivîmes l'oeuvre de son éducation.

 

[306v] [Réponse à la onzième demande]:

Nos parents avaient la réputation d'être d'une piété extraordinaire. Notre mère faisait son carême, sans user des mitigations permises. Mon père et ma mère assistaient tous les jours à la messe de 5h.30, parce qu'ils disaient que c'était la messe des pauvres. Ils communiaient fréquemment, plus que tous les huit jours, ce qui était alors plutôt exceptionnel. A Lisieux, mon père communiait quatre ou cinq fois par semaine. Ma mère avait une grande horreur de la mondanité et ne voulait rien de luxueux à la maison. Lisant un jour la vie de madame Acarie (la bienheureuse Marie de l'Incarnation), notre mère disait « Est-elle heureuse d'avoir donné ses trois filles au bon Dieu!.» Le caractère de notre mère était extraordinairement énergique, vif, mais sans dureté, avec un coeur très sensible et très généreux. Elle avait surtout une grande abnégation qui la faisait s'oublier elle-même et travailler avec un grand courage afin d'avoir les moyens de nous donner une éducation soignée et chrétienne. Elle avait aussi dans les épreuves, par exemple à la [307r] mort de mes frères et soeurs, une force d'âme qui étonnait. On voit pourtant dans ses lettres que son coeur était brisé; mais sa foi lui faisait tout surmonter. Le caractère dominant de notre père était une très grande droiture. Il se faisait un devoir d'affirmer sa foi, même devant les incrédules. Lorsque le prêtre vint apporter le Saint Viatique à notre mère mourante, il voulut accom-

 

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pagner lui-même le Très-Saint Sacrement jusqu'à l'église, un cierge à la main. Il était très charitable et tout dévoué pour le prochain, ne permettant jamais qu'on en parlât mal. L'ensemble de son caractère donnait une impression de bonté. On remarquait aussi en lui une très grande pureté de vie qui se reflétait dans toute sa personne. Il avait un soin extrême d'éloigner de nous tout ce qui lui semblait une occasion de tentation.

 

[Réponse à la douzième demande]:

La Servante de Dieu a été baptisée le 4 janvier 1873, à l'église Notre-Dame d'Alençon.

 

[Réponse à la treizième demande]:

[307v] Nos parents nous élevaient tous dans un esprit de détachement des choses de la terre. C'était, ce me semble, la note caractéristique de cette éducation. Très souvent, ils nous rappelaient les choses de l'éternité. L'éducation dans notre famille était très affectueuse, mais nullement molle. Il est bien vrai que notre père aimait spécialement notre petite soeur, mais il ne la gâtait pas pour cela. Lorsque, après la mort de notre mère, nous lui donnions des leçons, notre père respectait toujours les sanctions que nous apportions à ses petits manquements,

 

[Session 23: - 9 septembre 1910, à 8h.30 et à 2h.30 de l'après-midi]

 

[309v] [Réponse à la quatorzième demande]:

Quand ma soeur Léonie est sortie de l'Abbaye des bénédictines de Lisieux, où elle avait fait son éducation, notre petite soeur Thérèse y fut envoyée à sa place; elle revenait chaque soir à la maison; elle avait alors 8 ans et demi. Elle est restée à l'Abbaye jusqu'à douze ans et demi. C'est là qu'elle a fait sa première communion le 8 mai 1884 et qu'elle a été confirmée le 14 juin suivant. Quant au caractère et aux vertus de la Servante de Dieu dans cette [310r] première partie de sa vie, voici ce que je puis en dire: Dès l'âge de deux ans, on remarquait en elle une intelligence au dessus de son âge. C'était une âme profonde et très réfléchie; je la trouvais trop sérieuse et trop avancée pour son âge. A la mort de ma mère, la cérémonie de l'Extrême-Onction s'imprima profondément dans son âme. Elle dit à ce sujet: «Je ne parlais à personne des sentiments qui remplissaient mon coeur. Je regardais et j'écoutais en silence.» - MSA 12v - Elle me sembla en effet extraordinaire à ce moment de la mort de ma mère. On n'avait pas le temps de s'occuper d'elle et elle n'essayait pas non plus d'attirer l'attention. Mais je me gardais bien de lui demander ce qu'elle pensait pour ne pas développer davantage les sentiments profonds dont elle parle. Il n'était pas nécessaire de la gronder lorsqu'elle était en défaut; il suffisait de lui dire que ce n'était pas bien, ou que cela faisait de la peine au bon Dieu; elle ne recommençait plus jamais. Elle avait déjà un grand empire sur elle. Elle venait assister, toute petite, aux leçons que je donnais à sa soeur Céline, et elle se dominait assez pour ne pas dire un seul mot, pendant les deux heures que durait la leçon.

[310v] Elle était d'une franchise extraordinaire. Ma mère écrivait à cet égard: « La petite ne mentirait pas pour tout l'or du monde » - CF 195 - '. Elle avait besoin de s'accuser de ses moindres fautes; aussitôt commises, elle allait les dire à ma mère. Vers l'âge de cinq ans et demi, elle dit un jour à la domestique qui faisait de petits mensonges joyeux pour la récréer: « Vous savez bien, Victoire, que cela offense le bon Dieu.» A quatre ans, elle se mit à compter ses petits actes de vertu et ses sacrifices sur une sorte de chapelet fait tout exprès pour la circonstance. Elle appelait cela: « des pratiques.» Dans ses jeux avec ses soeurs, il était constamment question de « pratiques », ce qui intriguait beaucoup une voisine. Ses « pratiques » consistaient à céder à sa soeur en maintes circonstances. Elle faisait pour cela de grands efforts sur elle-même, car son caractère était alors très arrêté. Elle était très pieuse. Ma mère nous disait: « Thérèse a toujours le sourire sur les lèvres: elle a une figure de prédestinée; elle n'aime à parler que du bon Dieu; elle ne manquerait pas pour tout à faire ses prières » - CF 192 -

[311r] Vers l'âge de dix ans, la Servante de Dieu fut atteinte d'une maladie étrange, maladie qui venait certainement du démon qui, comme elle le dit elle-même dans son manuscrit, avait reçu un pouvoir extérieur sur elle. Elle dit que, pendant cette maladie, elle n'a pas perdu un seul instant l'usage de la raison. En effet, je ne l'ai jamais entendue dire un mot qui n'eût pas de sens, et elle n'a jamais été un instant en délire. Mais elle avait des visions terrifiantes qui glaçaient tous ceux qui entendaient ses cris de détresse. Certains clous, attachés aux murs de la chambre, lui apparaissaient tout à coup sous la forme de gros doigts carbonisés, et elle s'écriait: « J'ai peur, j'ai peur!.» Ses yeux, si calmes et si doux, avaient une expression d'épouvante impossible à décrire. Une autre fois, mon père vint s'asseoir près de son lit; il tenait à sa main son chapeau. Thérèse le regardait sans dire un seul mot, car elle parlait très peu pendant cette maladie. Puis, comme toujours, en un clin d'oeil, elle changea d'expression. Ses yeux fixaient le chapeau et elle jeta un cri lugubre: « Oh! la grosse bête noire!.» Ses cris avaient quelque chose de surnaturel; il faut les avoir entendus, pour s'en faire une idée. Un jour que le médecin était présent à l'une de ces crises, il dit à mon père: « La science est impuissante devant ces phénomènes: il n'y a [311v] rien à faire.» Je puis dire que le démon essaya même de tuer notre petite soeur. Son lit était placé dans une grande al-

 

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côve, et à la tête et aux pieds il y avait un espace vide où elle essayait de se précipiter. Cela lui est même arrivé plusieurs fois, et je me demande comment elle ne s'est pas brisé la tête sur le pavé; mais elle n'avait même pas une égratignure. D'autrefois elle se frappait la tête avec violence contre le bois du lit. Parfois encore elle voulait me parler et aucun son ne se faisait entendre.

Mais la crise la plus terrible de toutes fut celle qu'elle raconte dans sa « Vie.» Je crus qu'elle allait y succomber. La voyant épuisée dans cette lutte douloureuse, je voulus lui donner à boire, mais elle s'écria avec terreur: « Ils veulent m'empoisonner.» C'est alors que je me jetai avec mes soeurs aux pieds de la Sainte Vierge. Par trois fois, je renouvelai la même prière. A la troisième fois, je vis Thérèse fixer la statue de la Sainte Vierge. Son regard était irradié et comme en extase. Elle me confia qu'elle avait vu la Sainte Vierge elle-même. Cette vision dura 4 à 5 minutes, puis son regard se fixa sur moi avec tendresse. Dès lors, il ne [312r] parut plus trace de son mal. Dès le lendemain elle reprit sa vie ordinaire, et à part une ou deux chutes qui se produisirent sans cause apparente, en se promenant dans le jardin pendant la semaine qui suivit sa guérison, on ne vit plus aucun accident quelconque de ce genre dans toute la suite de sa vie.

Thérèse fit sa première communion le 8 mai 1884, à 11 ans et 4 mois. Elle souffrit beaucoup de l'attente qui lui fut imposée; elle ne pouvait comprendre cette loi, qui lui paraissait si sévère, d'être retardée d'un an, parce qu'elle était née, disait-elle, deux jours trop tard. Un jour, nous rencontrâmes monseigneur Hugonin, qui se rendait à la gare: « Oh! Marie - dit-elle veux-tu que je coure lui demander la permission de faire ma première communion?.» J'eus bien de la peine à la retenir. Quand je lui disais qu'aux premiers temps du christianisme, les tout petits enfants recevaient la sainte Eucharistie après leur baptême, elle témoignait une grande admiration: «Pourquoi donc - me disait-elle - n'est-ce plus comme cela maintenant?.» A Noël, nous voyant aller à la messe de minuit et elle rester à la maison parce qu'elle était trop petite, elle me disait encore: « Si tu voulais m'emmener, j'irais communier moi aussi, je me glisserais [312v] parmi les autres, on ne s'en apercevrait pas. Est-ce que je pourrais faire cela? »(l’Esprit p.67 ). Et elle était bien triste quand je lui disais que c'était impossible. Elle se prépara à sa première communion avec une ferveur extraordinaire, faisant chaque jour de nombreux actes de vertu, qu'elle marquait sur un petit livre spécial. Je lui avais donné aussi une petite feuille sur le renoncement, qu'elle méditait avec délices. On sentait que son âme aspirait de toutes ses forces à s'unir à Jésus; aussi, le jour de sa première communion, il me semblait plutôt voir un ange qu'une créature mortelle. Pendant sa retraite de seconde communion, Thérèse se vit assaillie de la maladie des scrupules. C'était surtout la veille de ses confessions qu'ils redoublaient. Elle venait me raconter tous ses prétendus péchés. J'essayais de la guérir en lui disant que je prenais sur moi ses péchés, qui n'étaient même pas des imperfections, et je ne lui permettais de n'en accuser que deux ou trois que je lui indiquais. Elle était si obéissante qu'elle suivait mes conseils à la lettre. Voici ce qu'elle a écrit à ce sujet: « Marie m'était, pour ainsi dire, indispen-[304bis-r]sable; je ne disais qu'à elle mes scrupules, et j'étais si obéissante que jamais mon confesseur n'a connu ma vilaine maladie; je lui disais juste le nombre de péchés que Marie m'avait permis de confesser, pas un de plus; aussi j'aurais pu passer pour l'âme la moins scrupuleuse, malgré que je le fûsse au dernier degré » - MSA 41v - . Elle fut délivrée de ses peines par la prière; ce fut à ses frères et soeurs qui l'avaient précédée au ciel qu'elle s'adressa, et bientôt la paix vint de nouveau inonder son âme.

 

[Suite de la réponse à la quatorzième demande]:

Au pensionnat des bénédictines [304 bis-v] elle eut des occasions de souffrance. Nous l'avions instruite à la maison et elle était très avancée pour son âge; elle se trouva par ce fait dans une classe dont les élèves étaient beaucoup plus âgées qu'elle. Thérèse avait 8 ans et ses compagnes en avaient 13 et 14. Comme elle obtenait les premières places, une de ses compagnes en conçut de la jalousie et lui fit subir une petite persécution qui lui fut très douloureuse. Elle ne s'en plaignit pourtant jamais, conformément au principe qu'elle avait déjà adopté de ne jamais se plaindre; et ce n'est que plus tard au Carmel, que nous avons su la cause de ses tristesses d'alors.

 

[Réponse à la quinzième demande]:

La Servante de Dieu fut retirée du pensionnat vers janvier 1886. Sa soeur Céline, qui s'y trouvait avec elle précédemment, avait fini ses études en août 1885. Notre petite soeur rentra seule à l'Abbaye au mois d'octobre. Cet isolement dans une maison, où elle avait trouvé déjà des causes de tristesse, parut pour sa santé une épreuve dangereuse; elle était d'ailleurs en pleine crise de scrupules et [305 bis-r] notre père jugea bon, comme moi d'ailleurs qui lui servais de mère, de la garder à la maison, pour y achever ses études.

 

[Savez-vous ce que pensaient de la Servante de Dieu les maîtresses de cette école de bénédictines?]:

Elles la considéraient comme une élève très intelligente et très pieuse, mais un peu timide; elles avaient pour elle une très grande affection et beaucoup de sollicitude. Elles remarquaient bien que, habituée à l'intimité de la vie

 

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de famille, elle s’adaptait difficilement au milieu si différent du pensionnat.

 

[Comment la Servante de Dieu se comportait elle en fa­mille?]:

Elle communiait quatre ou cinq fois par semaine. Elle eût désiré communier tous les jours, mais elle attendait que son confesseur lui en fit la proposition, n'osant prendre elle même l'initiative de cette demande. Plus tard, elle disait à ce sujet: « je n'avais pas alors l'au­dace que j'aurais maintenant, car ce n'est pas pour rester dans son ciboire d'or que Jésus s'est fait hostie, mais pour trouver un autre ciboire, celui de nos coeurs dont il fait ses délices » - MSA 48,2 - . Le désir d'entrer dans l'Association des Enfants de Marie, établie à l'Abbaye [305bis v] des bénédictines, lui fit ac­cepter, malgré ses répugnances, de re­tourner deux fois la semaine et pen­dant plusieurs mois au pensionnat qu'elle avait quitté. Sur ces entrefaites, j'en­trai au Carmel (octobre 1886), et la Servante de Dieu resta à la maison avec mon père et ses soeurs Léonie et Céline.

 

[Réponse à la seizième demande]:

Dès l'âge de deux ans, la Servante de Dieu manifestait des désirs de vie religieuse. Vers 14 ans, cette vocation devint tellement pressante pour le Car­mel, qu'elle ne doutait plus que ce fût pour elle un devoir d'y entrer. Sans doute, nos parents étaient heureux de donner leurs enfants à Dieu, et le sou­haitaient même; jamais, pourtant, ils n'exercèrent sur nous aucune pression en ce sens. Ma soeur Pauline (mère Agnès de Jésus) opposa elle même quel­ques objections aux désirs que lui con­fiait notre jeune soeur, cela afin d'éprou­ver sa vocation. Mais moi, je lui fis une opposition bien plus vive et plus obsti­née. Mon opposition avait surtout pour motif le jeune âge de notre soeur et la crainte que j'avais du grand chagrin qu'é [306 bis r]prouverait notre père, car Thérèse était dans sa vie le vrai rayon de soleil. Malgré ces obstacles, la Servante de Dieu persévéra dans la poursuite de son dessein d'entrer au Carmel. Je n'ai connu que par le récit qu'elle m'en faisait au parloir, les obs­tacles qu'elle rencontra auprès des su­périeurs et les moyens qu'elle prit pour les surmonter, jusqu'à aller solliciter du Saint Père Léon XIII l'autorisation d'en­trer au Carmel à 15 ans. D'ailleurs, elle a raconté tous cela dans son manus­crit.

 

[Réponse à la dix septième de­mande]:

Elle est entrée le 9 avril 1888 au Car­mel de Lisieux. Elle a pris l'habit le 10 janvier 1889. Elle a attendu pour cela plus longtemps que les autres, à cause de son jeune âge. Elle a prononcé ses voeux le 8 septembre 1890. Elle a été aussi re­tardée pour ses voeux qu'elle aurait pu prononcer en janvier. Ce retard fut le fait des supérieurs, toujours à cause de sa jeunesse.

 

[306 bis-v] [Savez-vous si les supérieurs eurent quelque autre motif que le défaut d'âge pour retarder la profession?]:

Il n'y avait pas d'autre motif que son jeune âge. Pour ce qui est en effet de ses dispositions, toutes les religieuses et notre mère prieure lui rendaient ce témoignage: qu'elle était une novice très fervente et qu'on ne l'a jamais vue faire la plus petite infidélité à la règle. Jamais elle ne demandait aucune dispense.

 

[Session 24: - 10 septembre 1910, à 8h.30 et à 2h. de l'après-midi]

 

[308 bis-v] [Réponse à la dix-huitième demande]:

Elle exerça successivement dans la communauté divers emplois ordinaires, comme à la sacristie, à la lingerie, au tour, au réfectoire, etc. Dans toutes ces charges nous la vîmes toujours appliquée à exercer la charité et accomplir sa tâche avec un grand esprit de foi et une attention constante à la présence de Dieu. Lorsque mère Agnès de Jésus fut élue prieure (1893), elle confia en secret à soeur Thérèse de l’Enfant Jésus la direction des novices qu'elle était obligée de laisser en apparence à la prieure sortant de charge. Elle exerça ainsi cette charge pendant les trois ans de priorat de mère Agnès de Jésus. Lorsque en 1896 mère Marie de Gonzague fut réélue prieure, elle ne désigna pas de maîtresse des novices titulaire, et ordonna à soeur Thérèse de s'en occuper sous sa direction. [309 bis-r] Soeur Thérèse de l’Enfant Jésus s'acquitta de cette mission si délicate et si pleine de difficultés avec une grande sagesse et une grande sagacité. Elle y apportait aussi un grand courage, ne craignant pas de faire son devoir, quoiqu'il pût en résulter de fâcheux pour elle.

 

[Réponse à la dix-neuvième demande]:

Elle a composé le manuscrit de sa vie, dont j'ai parlé ci-dessus (Interrog. VIII). De plus, elle a écrit un certain nombre de lettres aux membres de sa famille, des poésies sur des sujets de piété et des dialogues, que nous appelons: « Récréations pieuses.» On a édité le manuscrit de sa vie, auquel on a ajouté, dans l'édition complète, un choix de ses lettres et de ses poésies.

 

[Réponse à la vingtième demande]:

J'estime que la vie de la Servante de Dieu est un prodige de perfection en tout, soit dans les grandes épreuves qu'elle a eues à supporter, soit dans le détail des vertus religieuses. Il n'est pas ordinaire, en effet, de voir toujours la même égalité d'âme, le même sourire sur les lèvres, au milieu de la diversité [309 bis-v] des ennuis et des épreuves de la vie quotidienne. Elle ne semblait vivre que de joies dans le temps même

 

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de ses plus grandes épreuves, au point que je n'ai connu ses souffrances, par exemple dans ses grandes tentations contre la foi, que par la lecture de son manuscrit après sa mort. Comme elle était constante dans l'affabilité, elle s'est toujours montrée également active et dévouée dans le service de Dieu, même et surtout dans le temps de ses épreuves.

 

[Réponse à la vingt-et-unième demande]:

Soeur Thérèse de l’Enfant Jésus avait une foi ardente qu'elle témoigna dès son enfance par son amour pour la sainte Eucharistie. Après sa première communion, elle n'aspirait qu'après le moment où elle pourrait recevoir Notre Seigneur une seconde fois. Sa foi se manifestait encore dans les épreuves. Au moment de la maladie de mon père, elle m'écrivait: « Jésus est venu nous visiter, il nous a trouvées dignes de passer par le creuset de la souffrance. C'est le Seigneur qui a fait cela, c'est à nous de le remercier» - LT 91 - . Elle disait que notre père faisait son temps de purgatoire et elle dépensa, avec la permission de notre mère [310 bis-r] prieure, toutes ses économies de jeune fille à faire offrir pour lui le saint Sacrifice de la messe. Cette grande épreuve de la paralysie cérébrale de notre père, elle l'a mise au nombre des jours de grâces de sa vie, en marquant la date précise sur une image et la soulignant de ces mots: « Notre grande richesse » - MSA 86,1 - . Elle apportait la même foi dans ses épreuves intérieures qu'elle appréciait toujours au point de vue surnaturel. Elle m'écrivait en 1890: « Vous allez peut-être croire que votre petite fille s'afflige (de ses aridités et de ses ténèbres). Mais non, au contraire, elle est heureuse de suivre son fiancé à cause de l'amour de Lui seul, et non pas à cause de ses dons » - LT111 - . Elle avait encore un grand esprit de foi envers ses supérieurs. Un ou deux mois avant sa mort, elle passa par une crise des plus douloureuses. Le médecin de la communauté étant en vacances, nous demandâmes à notre mère prieure de faire entrer le docteur La Néele, notre parent. Mais elle refusa, et, pendant un mois, elle fut en proie aux plus cruelles tortures. Quand nous nous plaignions de cette manière d'agir, cet ange de paix nous disait: « Mes petites soeurs, il ne faut pas murmurer contre la volonté du bon Dieu. C'est lui qui permet que notre mère ne me donne pas de soulagement.»

[310bis-v] J'avais demandé à soeur Thérèse de l’Enfant Jésus de m'écrire ce que j'appelais « sa petite voie de confiance et d'amour.» Après en avoir demandé la permission à notre mère, elle le fit pendant sa dernière retraite, au mois de septembre 1896. Cette lettre fait maintenant partie du manuscrit imprimé, chapitre XI, page 209 à 220 - MSB1,1-5,2 - . Après avoir lu ces pages embrasées, je lui disais qu'il m'était impossible d'atteindre si haut. C'est alors qu'elle m'écrivit la lettre du 17 septembre 1896, imprimée également dans l'« Histoire d'une âme », page 351, et dans laquelle elle me disait entre autres choses: «Comment pouvez-vous me demander s'il vous est possible d'aimer le bon Dieu comme je l'aime? Mes désirs du martyre ne sont rien... Je sens bien que ce n'est pas cela du tout qui plaît au bon Dieu dans ma petite âme; ce qui lui plaît, c'est de me voir aimer ma petitesse et ma pauvreté, c'est l'espérance aveugle que j'ai en sa miséricorde, voilà mon seul trésor » - LT 197 - . Un jour qu'elle avait demandé dans sa prière de participer au double amour des anges et des saints, comme Elisée avait demandé le double esprit d'Elie cf. 2 R 2, 9), elle ajoute: « Jésus, je ne puis approfondir ma demande, [311bis-r] je craindrais de me trouver accablée sous le poids de mes désirs audacieux. Mon excuse, c'est que je suis une enfant; les enfants ne réfléchissent pas à la portée de leurs paroles. Cependant, leurs parents, lorsqu'ils sont placés sur le trône, lorsqu'ils possèdent d'immenses trésors, n'hésitent pas à contenter les désirs des petits êtres qu'ils chérissent autant qu'eux-mêmes; pour leur faire plaisir, ils font des folies, ils vont jusqu'à la faiblesse. Eh! bien, moi, je suis l'enfant de l'Eglise, et l'Eglise est reine, puisqu'elle est ton épouse, ô divin Roi des rois, etc... 0 Jésus, que ne puis-je dire à toutes les petites âmes combien ta condescendance est ineffable?... Je sens que, si par impossible, tu trouvais une âme plus faible, plus petite que la mienne, tu te plairais à la combler de faveurs plus grandes encore si elle s'abandonnait avec une entière confiance à ta miséricorde infinie» - MSB 4,1-5,2 - .

Soeur Thérèse de l’Enfant Jésus aimait Dieu d'un amour ardent et pensait à lui sans cesse. Un jour, je lui dis: « Comment faites-vous pour penser toujours au bon Dieu?.» - « Ce n'est pas difficile - me répondit-elle -, on pense naturellement à quelqu'un qu'on aime.» - « Alors vous ne perdez jamais sa présence?.» - « Oh! non, je crois que je n'ai jamais été trois minutes sans [311 bis-v] penser à lui » -  ?CSG, Oraison temps du Bon Dieu p.77 - . Quelques semaines avant sa mort, elle me fit cette confidence: « Si le bon Dieu me disait: si tu meurs tout de suite, tu auras une très grande gloire; si tu meurs à quatre-vingts ans, ta gloire sera bien moins grande, mais cela me fera beaucoup plus de plaisir... ; alors je n'hésiterais pas à répondre: Mon Dieu, je veux mourir à quatre-vingts ans, car je ne cherche pas ma gloire mais votre plaisir » - DEA 16-7 - . Rappelant ses souvenirs de cinq à six ans, elle dit. « En grandissant, j'aimais le bon Dieu de plus en plus... Je m'efforçais de plaire à Jésus en toutes mes actions, et je faisais grande attention à ne l'offenser jamais » - MSA 15,2 - . Dans la lettre citée plus haut, qu'elle m'écrivait pendant sa dernière retraite, je remarque encore ce passage: « Je voudrais par dessus tout, ô mon bien-aimé Sauveur!, verser mon

 

TÉMOIN 3 : Marie du Sacré-Coeur O.C.D.

 

sang pour toi, jusqu'à la dernière goutte. Le martyre! voilà le rêve de ma jeunesse! Ce rêve a grandi avec moi sous les cloîtres du Carmel. Mais là encore, je sens que mon rêve est une folie, car je ne saurais me borner à désirer un genre de martyre. Pour me satisfaire, il me les [312 bis-r] faudrait tous.» etc. - MSB 3,1 - .

Dès ses plus tendres années, Thérèse aimait à donner l'aumône aux pauvres. Alors, il y avait sur son visage une expression attendrie et respectueuse; on sentait que c'était Notre Seigneur qu'elle voyait dans ses membres souffrants. A l'âge de 10 ans, elle demanda à aller soigner une pauvre femme qui se mourait et n'avait personne pour l'assister. Elle voulut de même porter des provisions et des vêtements à une autre chargée d'enfants qui lui inspirait une compassion toute parti-[312 bis-v]culière. Quand elle ne pouvait les soulager elle leur faisait l'aumône de ses prières. Un jour, étant en promenade avec mon père, elle rencontra un vieillard infirme et s'approcha pour lui donner sa petite pièce; mais celui-ci ne se trouvant pas assez pauvre pour recevoir l'aumône la refusa. Alors Thérèse, bien triste d'avoir humilié celui qu'elle voulait soulager, se consola par la pensée qu'elle prierait pour lui le jour de sa première communion, ayant entendu dire que ce jour-là on obtenait tout du bon Dieu, et, cinq ans plus tard, elle tint fidèlement sa résolution.

Au Carmel, elle recherchait de préférence, pendant les récréations, la compagnie de celles qui paraissaient le plus délaissées. Elle avait pour compagne de noviciat une jeune soeur converse et d'un caractère très difficile, mais soeur Thérèse de l’Enfant Jésus ne s'en éloignait pas pour cela; au contraire, c'était le plus souvent auprès d'elle qu'elle allait s'asseoir, et elle usa de tant de douceur et de bonté qu'elle gagna le coeur de sa compagne et eut sur elle un très grand ascendant. Sa charité la porta à demander d'être aide, à la lingerie, d'une soeur d'un [313r] caractère tel que personne ne voulait de sa compagnie. Cette soeur avait des idées noires et ne faisait presque rien. Je l'ai vue, alors que soeur Thérèse de l’Enfant Jésus était déjà malade, venir lui réclamer tout le linge de la semaine qu'elle lui avait donné à raccommoder, et comme soeur Thérèse de l’Enfant Jésus n'avait pu achever complètement sa tâche, cette soeur, au lieu de lui témoigner sa reconnaissance de ce qu'elle avait fait, étant si souffrante, lui adressa des reproches qui furent accueillis comme des louanges. Cette pauvre soeur si malheureuse était en effet l'objet de la tendre compassion de soeur Thérèse de l’Enfant Jésus. Un jour que je lui confiais tous les combats que cette soeur me donnait, la Servante de Dieu me dit: « Ah! si vous saviez comme il faut lui pardonner, comme elle est digne de pitié; ce n'est pas sa faute si elle est mal douée: c'est comme une pauvre horloge qu'il faut remonter tous les quarts d'heure. Oui, c'est aussi pire que cela. Ah! bien, n'en aurez-vous pas pitié? Oh! comme il faut pratiquer la charité envers le prochain!.» Il y avait une soeur, à l'infirmerie, qui exerçait beaucoup la patience, à cause de ses nombreuses manies. Comme on témoignait de l'ennui de lui tenir compagnie, soeur Thérèse de l’Enfant Jésus nous dit: « Que j'aurais été heureuse si on m'avait demandé cela! Cela [313v] m'aurait peut-être coûté selon la nature, mais il me semble que je l'aurais fait avec tant d'amour! parce que je pense à ce qu'a dit Notre Seigneur: j'étais malade et vous m’avez soulagé » - DEA 20-8 - . Elle pratiqua la charité d'une façon héroïque envers la soeur converse dont elle parle au chapitre X de sa vie. Cette pauvre soeur était d'un caractère très brusque et sans éducation. On tressaillait d'impatience, rien qu'à la toucher. Aussi, lorsque je voyais, pendant son noviciat, soeur Thérèse de l’Enfant Jésus se déranger de l’oraison, tous les jours, pour la conduire au réfectoire, j'admirais sa vertu, car il lui fallait un vrai courage pour lui témoigner constamment une charité si suave et si compatissante.

Je passais souvent mes récréations à l'infirmerie, près du lit de souffrances de la Servante de Dieu. Je lui dis un jour qu'avec une autre malade cela me coûterait beaucoup de perdre les récréations, tandis qu'avec elle c'était une grande consolation pour moi. Elle reprit aussitôt: « Eh moi j'en aurais éprouvé un si grand bonheur! Puisqu'on est sur la terre pour souffrir, plus on souffre plus on est heureux. On pratique bien plus la charité avec une personne qui vous est [314r] moins sympathique! Ah! qu'on sait mal arranger sa petite affaire sur la terre! » - DEA 28-7 - . Sa charité la faisait s'oublier en toute circonstance. Pendant les trois derniers mois de sa vie qu'elle passa à l'infirmerie, elle ne put souffrir qu'on la veillât une seule nuit. Même la veille de sa mort, elle conjurait qu'on la laissât seule, afin de n'être pas une occasion de fatigue.

Sa charité lui faisait désirer de faire du bien après sa mort. Cette pensée la préoccupait. En 1896 elle fit la neuvaine à Saint François Xavier, du 4 au 12 mars; elle me dit: « J'ai demandé la grâce de faire du bien après ma mort et je suis sûre maintenant d'être exaucée, parce qu'on obtient par cette neuvaine tout ce que l'on désire.» Je lisais au réfectoire un trait de la vie de saint Louis de Gonzague, où il est dit qu'un malade, qui sollicitait sa guérison, vit une pluie de roses tomber sur son lit, comme un symbole de la grâce qui allait lui être accordée. « Moi aussi - me dit-elle ensuite pendant la récréation- après ma mort je ferai pleuvoir des roses» - DEA 9-6 - Je suis obligée de dire que, pendant les années que soeur Thérèse de l'Enfant Jésus passa au Carmel de Lisieux, cette communauté eut à souffrir d'agitations bien regrettables: il y avait des oppositions de partis, des luttes de caractères dont le principe était le tempérament fâcheux [314v] de mère Marie de Gonzague qui, pendant plus de 20 ans, fut prieure à différentes reprises. Dans ce milieu si troublé, éclata d'une manière d'autant plus remarquable la prudence et la vertu de la Servante de Dieu. Au milieu de ce tumulte, elle sut éviter toute espèce de conflit et ne se départit jamais de son union à Dieu, du souci de sa perfection personnelle, de la charité pour toutes ses soeurs et du respect le plus religieux pour l'autorité.

L'amour pour la sainte Eucharistie était un des traits caractéristiques de sa piété. Au Carmel, sa grande souffrance fut de ne pas communier tous les jours. Elle disait, quelque temps avant sa mort, à mère Marie de Gonzague, qui avait peur de la communion quotidienne: «Ma mère, quand je serai au ciel je vous ferai changer d'avis » - DES juillet - . C'est ce qui arriva. Après la mort de la Servante de Dieu, monsieur l'aumônier nous donna la sainte communion tous les jours, et mère Marie de Gonzague, au lieu de se révolter comme autrefois, en fut très heureuse. Vers le temps de sa première communion, la Servante de Dieu me [315r] demanda de faire tous les jours une demi-heure d'oraison. Je ne voulus pas le lui accorder. Alors elle me demanda un quart d'heure seulement. Je ne lui permis pas davantage. Je la trouvais tellement pieuse et comprenant d'une façon si élevée les choses du ciel, que cela me faisait peur, pour ainsi dire: je craignais que le bon Dieu ne la prît trop vite pour lui.

 

[Session 25: - 12 septembre 1910, à 8h.30 et à 2h. de l'après-midi]

 

[317r] [Le témoin poursuit encore ainsi au sujet de la justice et de ses composantes]:

Elle avait un tendre amour pour la Très-Sainte Vierge. Toute petite, ne pouvant assister aux exercices du mois de Marie, elle avait préparé un petit autel, devant lequel elle priait avec beaucoup de dévotion. Pendant sa maladie, à l'âge de 10 ans, sa distraction préférée était de tresser des guirlandes de pâquerettes et de myosotis pour sa Mère du ciel. Au Carmel, les dernières fleurs qu'on offrit à soeur Thérèse de l’Enfant Jésus, furent des bluets dont elle fit deux couronnes, qu'elle nous demanda de mettre dans les mains de la Sainte Vierge et qui y restèrent jusqu'à sa mort. C'est aux pieds de Notre Dame des Victoires à Paris, qu'elle a vu cesser ses peines intérieures. « Ah! ce que j'ai senti à ses pieds - écrit-elle - je ne pourrais le dire... J'ai compris qu'elle veillait sur moi, que j'étais son enfant; aussi je ne pouvais plus lui donner que le nom de 'Maman', car il me semblait encore plus tendre que celui de 'Mère' » - MSA 56,2-57,1 - « Quand on s'adresse aux Saints - me disait-elle - ils se font un peu attendre; on sent qu'ils doivent aller présenter leur requête. Mais quand [317v] je demande une grâce à la Sainte Vierge, c'est un secours immédiat que je reçois.» Et elle ajoutait: « N'avez-vous jamais remarqué cela? Faites-en l'expérience et vous verrez... » - DEA p.649 - . Je lui demandai alors de m'écrire ce qu'elle pensait sur la Sainte Vierge et elle composa, au mois de mai 1897, sa dernière poésie en son honneur. « Mon petit cantique - nous disait-elle - exprime tout ce que je pense et ce que je prêcherais sur la Sainte Vierge si j'étais prêtre» - DEA 21-8 - Il s'agit là du cantique intitulé « Pourquoi je t'aime, ô Marie.» reproduit dans l'« Histoire d'une âme », pages 418 - PN 54 - . De tout temps elle eut une dévotion très spéciale à l’Enfant Jésus et à la Sainte Face; mais cette dernière dévotion se développa surtout au Carmel.

Sa force d'âme se montra dès ses plus jeunes années. Lorsqu'elle était grondée, jamais elle ne s'excusait. Elle reçut un jour de mon père une forte réprimande, dans une circonstance où elle n'était pas en défaut, mais elle ne dit pas un seul mot pour se défendre. Le jour où mon père résolut de faire prendre à Céline des leçons de peinture, [318r] il dit à Thérèse qui avait à peine 10 ans: « Et toi, ma petite reine, veux-tu apprendre le dessin aussi? Cela te ferait-il plaisir?.» Sans penser que j'allais être la cause pour elle d'un gros sacrifice, j'intervins et je dis vivement: « Ce sera de l'argent perdu, car Thérèse n'a pas les mêmes dispositions que Céline.» Comme elle ne répliqua pas un mot, les choses en restèrent là, et elle n'apprit pas le dessin. C'est, entrée au Carmel, qu'elle nous a confié quel sacrifice cela avait été pour elle. Et comme je lui disais qu'elle n'aurait eu qu'à en exprimer le désir, elle répondit: « Oui, mais je ne voulais rien refuser au bon Dieu » (Source première de ces paroles de la Sainte.)

Au moment de l'épreuve de notre père, c'était soeur Thérèse de l’Enfant Jésus qui soutenait notre courage. La voyant si forte, on ne pensait même pas à s'occuper d'elle. Elle montra encore une force très grande dans les mortifications qu'elle rencontrait journellement. Les jours, par exemple, où le dîner se composait de haricots, ne sachant pas qu'ils lui faisaient mal, on lui en donnait une forte portion; et notre mère lui ayant recommandé de manger tout ce qui lui était servi, elle était malade à chaque fois. Mais elle n'en disait rien et ne nous l'a confié que lorsqu'elle a été à l'infirmerie. Sa force d'âme se manifesta vis à vis d'une soeur, pour laquelle elle ressentait beaucoup [318v] d'antipathie, ainsi qu'elle le dit au chapitre IX de sa vie, page 173 - MSC 13,2-14,1 - Or, elle le laissait si peu paraître, que pensant au contraire qu'elle aimait beaucoup cette soeur, j'en eus un certain sentiment de jalousie, et je lui dis un jour: « Je ne puis m'empêcher de vous confier un chagrin que j'ai... Je me figure que vous aimez mieux ma soeur * * * que moi; et je ne trouve pas cela juste, car enfin le bon Dieu a fait les liens de la famille. Mais vous la recevez toujours avec un air si heureux, que je ne puis penser autre chose, car vous ne m'avez jamais témoi-

 

TÉMOIN 3 : Marie du Sacré-Coeur O.C.D.

 

gné un tel plaisir d'être avec moi.» Elle rit de bon coeur, mais ne me confia rien des impressions d'antipathie que lui donnait cette religieuse.

Elle savait se faire violence en tout et avait un courage extraordinaire. La nuit du Jeudi au Vendredi Saint de l'année 1896, elle fut prise, comme elle le raconte elle-même - MSC 4,2-5,1 - d'un premier crachement de sang. Je la rencontrai le matin, pâle et épuisée, et se fatigant à des travaux de ménage. Je lui demandai ce qu'elle avait, tant elle me paraissait mal et lui offris mes services. Mais elle me remercia simplement sans me dire un mot de l'accident qui lui était arrivé.

[319r] En récréation elle aurait pu souvent trouver une place auprès de nous (ses soeurs), mais elle recherchait de préférence la compagnie de celles qui exerçaient le plus sa charité. Elle ne s'emportait pas si on lui disait une parole amère. Un jour, où elle disposait de son mieux des gerbes de fleurs qui avaient été envoyées pour mettre autour du cercueil de mère Geneviève, une soeur converse lui dit: « On voit bien que ces bouquets viennent de votre famille, car vous les mettez assez en avant, tandis que ceux de pauvres vous les méprisez » -  ?HA chap12 - . Je me demandais ce que soeur Thérèse de l’Enfant Jésus allait répondre en entendant des paroles si injustes; mais elle regarda cette soeur de l'air le plus aimable et s'empressa d'accéder à son désir en mettant les fleurs les moins belles en évidence. Lorsqu'elle fut chargée du noviciat, je vis un jour une jeune postulante l'accabler de reproches, lui dire les choses les plus dures. Soeur Thérèse de l’Enfant Jésus gardait un calme parfait, et cependant je devinais l'extrême violence qu'elle devait se faire, pour entendre avec une telle sérénité des paroles aussi mordantes.

Soeur Thérèse de l’Enfant Jésus a constamment pratiqué la pauvreté sans jamais se [319v] plaindre. Dès son entrée au Carmel, bien qu'elle n'eût que 15 ans, on la traitait sans aucun ménagement, lui servant les restes les plus avancés. On disait à la cuisine: « Personne ne mangerait cela, donnons-le à soeur Thérèse de l’Enfant Jésus, qui ne refuse jamais rien.» Aussi voyait-on reparaître dans son assiette jusqu'à la fin de la semaine, de l'omelette ou du hareng qui avait été cuit le dimanche. Au réfectoire elle devait partager avec une soeur, sa voisine de table, le cidre contenu dans une bouteille si petite qu'elle contenait à peine deux verres; alors, elle ne buvait point, pour ne pas priver sa voisine. Elle aurait pu prendre de l'eau dans la cruche, mais elle s'en abstenait, pour qu'on ne remarquât pas sa mortification et son acte de charité. Trois jours avant sa mort, alors qu'elle était torturée par la fièvre, elle se privait de demander de l'eau dans laquelle on mettait un peu de glace; elle se privait aussi de demander du raisin, lorsqu'on oubliait de le mettre à sa portée. La voyant regarder son verre, je m'aperçus de sa mortification et je lui dis: « Voulez-vous de l'eau glacée?.» Elle me répondit: « Oh! j'en ai grande envie.» « Mais - repris-je - notre mère vous [320r] a obligée de demander tout ce qui vous est nécessaire, faites-le donc par obéissance.» « Je demande ce qui m'est nécessaire - me dit-elle - mais non ce qui me fait plaisir; aussi, quand je n'ai pas de raisin, je n'en demanderais pas » - DEA 27-8 - . Par esprit de pauvreté, elle ne réclamait pas ce qu'on lui prenait, disant que rien ne lui appartenait; et les dons de l'intelligence, que le bon Dieu lui avait départis si largement, elle se les laissait, pour ainsi dire, voler, car en récréation, si une autre profitait de ses réparties, pleines de finesse, en les répétant comme venant de son propre cru, elle lui laissait volontiers l'honneur de récréer les autres, sans faire savoir d'où en venait la source.

 

[320v] Soeur Thérèse de l’Enfant Jésus était d'une pureté angélique. Pendant sa maladie, à l'âge de 10 ans, le docteur ayant ordonné des douches, c'était pour elle une peine si grande qu'elle me conjurait d'abandonner ce traitement. Au sujet de son voyage à Rome elle écrivait: « Je suppliai Notre Dame des Victoires d'éloigner de moi tout ce qui aurait pu ternir ma pureté. Je n'ignorais pas qu'en un voyage comme celui d'Italie, il se rencontrerait bien des choses capables de me troubler, surtout parce que ne connaissant pas le mal, je craignais de le découvrir » - MSA 57,1 - . Elle était si pure et si simple en même temps, qu'on pouvait lui confier n'importe quelle tentation à ce sujet. On sentait qu'elle n'en serait pas troublée.

 

Je n'ai jamais vu soeur Thérèse de l’Enfant Jésus faire la plus petite désobéissance. Etant enfant, elle obéissait à la lettre à tout ce qu'on lui disait. Elle avait un amour très grand pour la lecture, et cependant, elle s'arrêtait au milieu de passage le plus intéressant, quand l'heure de l'interrompre sonnait. Au Carmel, elle fut d'une obéissance [321r] parfaite aux plus petits points de la Règle. Ainsi, il est défendu de lire des livres ou bulletins qui ne sont pas à notre usage particulier, quand ce ne serait que trois mots. Pendant une retraite prêchée, elle me dit qu'elle s'était accusée d'avoir regardé une feuille d'un journal de modes. Et comme je lui faisais remarquer que ce n'était pas défendu de regarder des images, elle me répondit: « C'est vrai, mais le père m'a dit que c'est plus parfait de s'en priver. Pourtant - ajouta-t-elle - en voyant la vanité du monde, cela élevait plutôt mon âme vers le bon Dieu. Mais à présent, quand je trouve de ces gravures, je ne les regarde plus. Ferez-vous de même?... » (Source première). Elle me confia que notre mère prieure ayant permis à mère Agnès de Jésus (sa soeur Pauline) d'aller lui parler quelquefois, c'était pour elle l'occasion d'un bien grand sacrifice, car n'ayant pas reçu de son côté la permission de lui révéler ses pensées intimes, elle se bornait simplement à entendre les confidences de celle qu'elle appelait « sa petite mère », sans lui faire les siennes.

 

TÉMOIN 3 : Marie du Sacré-Coeur O.C.D.

 

Cependant, elle n'aurait eu qu'un mot à dire, pour en obtenir adroitement la permission. « Mais - disait-elle - il ne faut pas se faire donner des permissions qui puissent adoucir le martyre de la vie religieuse, car alors ce serait une vie naturelle et sans mérite » - DEA 11-8 - . Quand elle était en train d'écrire [321v] et que la cloche sonnait, elle s'arrêtait sans achever le mot commencé. Ainsi, dans une circonstance (c'était pendant les dernières semaines de sa vie) je voulais finir d'écrire quelque chose qu'elle venait de me dire et que je craignais d'oublier: « Il vaudrait mieux, à beaucoup près, perdre cela - me dit-elle - et faire un acte de régularité. Si on savait ce que c'est!» Dans les derniers jours de sa vie, alors qu'elle était brûlée par la fièvre, je voulus enlever le drap de sur ses pieds pour le rafraîchir, mais elle me dit: « Ce n'est peut-être pas permis? » Mère Marie de Gonzague nous avait dit autrefois que même en été c'était mieux de garder la couverture de laine, et soeur Thérèse de l’Enfant Jésus ne se croyait pas dispensée par la maladie de pratiquer l'obéissance et la mortification jusqu'à l'héroïsme. Elle n'aurait eu qu'un mot à dire, pour avoir ce soulagement que toutes les malades prennent du reste, sans même penser qu'il soit besoin pour cela d'une permission.

Soeur Thérèse de l’Enfant Jésus s'efforça toute sa vie de passer inaperçue. Elle m'écrivait la veille de ma profession [322r] (1888): « Priez pour le petit roseau si faible qui est dans le fond de la vallée. Demandez que votre petite fille reste toujours un petit grain de sable bien obscur, bien caché à tous les yeux, que Jésus seul puisse le voir, qu'il devienne de plus en plus petit, qu'il soit réduit à rien » - LT 49 - . Elle m'écrivait en 1896: « Ah! si toutes les âmes faibles et imparfaites sentaient ce que sent la plus petite de toutes les âmes, l'âme de votre petite Thérèse, pas une seule ne désespérerait d'arriver au sommet de la montagne de l'amour... » - MSB 1,2 - . Son humilité ne l'empêchait pas de reconnaître les privilèges de Dieu sur son âme, mais elle savait toujours tout rapporter à lui. Pendant sa maladie, dans la soirée du 25 juillet 1897, elle me dit: « En me penchant un peu, je voyais par la fenêtre le soleil couchant qui jetait ses derniers feux sur la nature, et le sommet des arbres paraissait tout doré. Je me disais alors: Quelle différence quand on reste dans l'ombre ou qu'on s'expose au soleil de l'Amour, alors on paraît tout doré... C'est pour cela que je parais toute dorée; en réalité je ne le suis pas et je cesserais de l'être immédiatement si je m'éloignais de l'amour » -  ?HA chap12 -

 

[Réponse à la vingt-deuxième demande]:

[322v] Vers l'âge de 6 ans, Thérèse vit, dans une vision prophétique, l'épreuve qui attendait notre bon père. J'étais dans une chambre près de celle où elle se trouvait, lors que je l'entendis appeler d'une voix tremblante: « Papa, papa.» Je compris qu'il se passait quelque chose de surnaturel, car mon père était absent depuis plusieurs jours. Elle raconte elle-même ce fait étrange (« Histoire d'une âme », chapitre 11, pages 31 et suivantes) - MSA 19,2-21,1 - Elle avait vu notre père se promenant dans le jardin, mais comme courbé par l'âge et la tête couverte d'une sorte de voile. Ce ne fut que plus tard au Carmel que le bon Dieu nous éclaira sur cette vision complètement, lorsque notre père, dans les dernières années de sa vie, fut soumis à cette douloureuse et humiliante épreuve d'une paralysie cérébrale. Il est à remarquer que lors des premières atteintes de ce mal, notre pauvre père se couvrait la tête avec son mouchoir, comme la Servante de Dieu avait vu dans cette apparition de 1879, dix ans avant l'événement.

 

[Avant l'événement, la Servante de Dieu parla-t-elle de quelque manière du sens de cette vision?]:

Elle n'en savait pas le sens [323r] précis, mais elle considérait cette vision comme certainement prophétique et assurait que le sens lui en serait un jour dévoilé.

La maladie étrange dont la Servante de Dieu souffrit à l'âge de dix ans et demi, et que j'ai déjà rapportée (Interrogatoire XIV), se termina par une apparition de la Très-Sainte Vierge. Voyant son attitude et son regard d'extase, je compris aussitôt qu'elle voyait la Sainte Vierge elle-même. Cet état dura quatre à cinq minutes, puis deux grosses larmes tombèrent de ses yeux, et son regard doux et limpide se posa sur moi avec tendresse. Quand je fus seule avec elle, je lui demandai pourquoi elle avait pleuré. Elle hésita à me confier son secret, mais sur mes instances elle finit par me dire: « C'est parce que je ne la voyais plus » - MSA 30,1-2 - . Quatre ans après, lorsqu'elle priait à Notre-Dame des Victoires de Paris, avant son voyage de Rome, elle eut comme une confirmation de la vérité de cette vision; elle écrit à ce sujet: « C'est là que ma Mère, la Vierge Marie, m'a fait sentir que c'était VRAIMENT ELLE qui m'avait souri et m'avait guérie » - MSA 56,2 - . Enfin, le jour même où soeur Thérèse de l’Enfant Jésus descendit à l'infirmerie pour y mourir, on y plaça cette même statue de la Sainte Vierge. La regardant avec amour elle me dit: « Jamais elle ne m'a paru si belle, mais aujourd'hui [323v] c'est la statue et autrefois - ajouta-t-elle avec un air profond - vous savez bien que ce n'était pas la statue » - ?HA chap12 -

Un jour de sa dernière maladie, j'éprouvai une douleur qui touchait au désespoir, en pensant qu'il faudrait la voir mourir, mais je pleurai en secret et me gardai bien de lui rien laisser apercevoir de ces sentiments. Longtemps après dans cette même journée, comme j'entrais à l'infirmerie sans aucune marque d'émotion, elle m'accueillit par ces paroles dites sur un ton de doux reproche: « Il ne faut pas pleurer comme ceux qui n'ont pas d'espérance » - DEA 18-9 - .

Un petit rouge-gorge venait de temps en temps lui faire visite; aussi protégeait-elle tous les oiseaux du jardin. Et un jour que je voulais tendre des pièges aux merles qui dévoraient les fraises, elle me dit: « Ne leur faites pas de mal, ils n'ont que la vie pour jouir. Quand je serai au ciel, je vous promets de vous envoyer des fruits si vous ne détruisez pas les petits oiseaux » - DEA 13-7 - . Or, l'année suivante, nous arrivait, en effet, une caisse de poires et un panier de fraises: c'était la supérieure de l'Hôpital de Brest, que nous ne connaissions nullement, qui nous les envoyait, pensant, disait-elle, [324r] faire plaisir à soeur Thérèse de l’Enfant Jésus. Depuis, nous en recevons tous les ans. Je lui dis un jour: « Si encore j'étais seule à souffrir de votre mort, mais comment pourrai-je consoler mère Agnès de Jésus?.» « Ne vous inquiétez pas reprit-elle - mère Agnès de Jésus n'aura pas le temps de penser à sa peine, car jusqu'à la fin de sa vie elle sera si occupée de moi qu'elle ne pourra même pas suffire à tout » -  ?DES juillet -

Dans les derniers jours de sa vie, elle a eu une prévision étrange de ce qui se passe maintenant à son sujet. Elle nous parla (à ses trois soeurs carmélites) de ces événements futurs, qui sont aujourd'hui une réalité, avec cette simplicité d'enfant et cette humilité candide qu'elle mettait toujours à nous parler des faveurs qu'elle recevait de Dieu. Elle nous dit, entre autres choses, qu'il fallait conserver précieusement les pétales de roses qu'elle effeuillait sur son Crucifix: « Plus tard - disait-elle - tout cela vous servira » - DEA 14-9 - . Elle fit allusion aussi aux innombrables lettres qui devaient nous assaillir à son sujet après sa mort et aux joies que ces lettres nous apporteraient. Et même un jour, elle nous dit avec un air gracieux- « Mes petites soeurs, vous savez bien que vous soignez une petite sainte! » -  ?DES, juillet -

 

[Session 26: - 13 septembre 1910, à 8h.30 et à 2h. de l'après-midi]

[326r] [Réponse à la vingt-troisième demande]:

D'une manière générale, la Servante de Dieu, pendant sa vie, n'attirait point [326v] l'attention. Sa vertu consistait surtout à très bien faire les choses ordinaires. Ceux pourtant qui l'observaient plus attentivement reconnaissaient en elle une perfection tout à fait exceptionnelle. On disait d'elle quand elle était petite: « Cette enfant a du ciel dans les yeux » - CF 192 - . Au Carmel, sa régularité extraordinaire paraissait à quelques religieuses comme un reproche muet et elles en exprimaient parfois du dépit et de la jalousie. D'autres, au contraire, en bien plus grand nombre, rendaient justice à sa ferveur; quelques-unes disaient ouvertement que cette constance de vertu sortait de l'ordinaire. L'une d'elles, remarquant le soin qu'elle mettait à obéir aux plus petits conseils, disait: « Soeur Thérèse de l’Enfant Jésus est une sainte.» Une autre, voyant avec quelle douceur elle accueillait un reproche blessant, la tint à partir de ce jour-là pour une âme exceptionnellement vertueuse. Enfin, notre mère prieure, Marie de Gonzague, qui ne la flattait pas, disait d'elle: « Ce n'est pas des âmes de cette trempe qu'il y a lieu de ménager » -  ?HA chap.12 -

 

[Réponse à la vingt-quatrième demande]:

[327r] Elle endura, pendant les trois derniers mois de sa vie, de cruelles souffrances, avec une constante sérénité et même avec joie. Mère Agnès de Jésus lui dit: « Vous souffrirez peut être beaucoup, avant de mourir?.» « Oh! répondit-elle - n'ayez pas de peine, j'en ai un si grand désir! » - DEA 30-5 - . Je lui disais un autre jour: « Et moi qui ai demandé au bon Dieu que vous ne souffriez pas beaucoup, voilà donc comment il m'exauce!.» Elle me répondit: « J'ai demandé au bon Dieu que les prières qui pourraient mettre obstacle à l'accomplissement de ses desseins sur moi, il ne les écoute pas. J'ai demandé que jamais les créatures ne mettent obstacle à sa volonté sur moi » - DEA 10-8 -

Le 13 juillet 1897, elle me dit: « Si vous saviez comme je fais des projets, que de choses je ferai quand je serai au ciel!.» « Quels projets faites-vous donc? », lui dis-je. « Je commencerai ma mission... J'irai là-bas aider aux missionnaires et empêcher les petits sauvages de mourir avant d'être baptisés » - DEA 13-7 - .

Un jour qu'elle souffrait beaucoup, une novice vint épuiser ses forces, en lui racontant je ne sais quel grief contre une de ses compagnes. Soeur Thérèse de l’Enfant Jésus se fatigua en vain à la raisonner et fut enfin obligée d'en venir aux reproches. Quand la novice fut partie, je dis à la Servante de Dieu: « Quel combat que cette novice! cela devrait [327v] vous faire peur de la voir arriver.» « Un bon soldat n'a pas peur du combat - reprit-elle -; est-ce que je n'ai pas dit que je mourrai les armes à la main? » - DES 8-7 -

Quelques semaines avant sa mort, en pensant aux souffrances qui l'attendaient, je lui disais: « Ce qui me fait de la peine, c'est la pensée de ce que vous allez souffrir encore.» « Moi, je n'ai pas de peine - reprit-elle - parce que le bon Dieu me donnera la force de le supporter » - DEA 4-7 - .

Dans une autre circonstance elle nous prouva jusqu'à quel point était arrivé son détachement. Faisant allusion à ce fait qu'au moment de sa mort sa soeur

 

TÉMOIN 3 : Marie du Sacré-Coeur O.C.D.

 

Pauline, mère Agnès de Jésus, n'était plus prieure, elle dit: « Oui, je serai heureuse, je le dis du fond du coeur, de mourir dans les bras de notre mère Marie de Gonzague, parce qu'elle représente le bon Dieu; avec vous, ma petite mère, il y aurait eu un côté humain, j'aime mieux qu'il n'y ait que du divin » - DEA 20-7 - .

Un jour je lui dis: « Vous n'avez donc pas du tout peur de la mort?.» Elle prit un air sérieux et me répondit: « Non, pas encore... mais je pourrais bien en avoir peur comme les autres, car c'est un fameux passage... mais je m'abandonne au bon Dieu » - DEA, 9-7 - .

[328r] Ma soeur Geneviève lui dit un jour: « Les anges viendront vous chercher, oh! que nous voudrions bien les voir!.» « Je ne crois pas que vous les voyiez - répondit-elle - mais ça ne les empêchera pas d'être là... Je voudrais pourtant bien avoir une belle mort, pour vous faire plaisir. Je l'ai demandé à la Sainte Vierge, je ne l'ai pas demandé au bon Dieu, parce que je veux le laisser faire comme il voudra. Demander à la Sainte Vierge, ce n'est pas la même chose: elle s'arrange de mes petits désirs, elle les dit ou ne les dit pas, c'est à elle de voir, pour ne pas forcer le bon Dieu à m'exaucer » - DEA 4-6 -

Le 22 août, on lui fit savoir que diverses personnes priaient pour elle. Elle fit à ce sujet cette remarque: « Cela m'a fait plaisir de penser qu'on priait pour moi... ; alors j'ai dit au bon Dieu que je voulais que ce soit pour les pécheurs.» « Vous ne voulez donc pas que ce soit pour vous soulager? » - « Non », répondit-elle - DEA 22-8 -

Dans sa dernière maladie, son corps s'était extrêmement amaigri. Mais, chose étrange et qui étonnait beaucoup le médecin, son visage jusqu'à la mort ne parut pas altéré par la maladie. Un jour qu'elle regardait ses mains décharnées, elle dit: « Que j'éprouve de joie de me voir me détruire! Ça devient squelette, voilà ce qui me plaît » - DEA 8-7 - . Nous lui disions mes soeurs et moi, combien nous serions heureuses si son corps était conservé, [328v] elle répondit: « Vous ne retrouverez de moi qu'un petit squelette: on n'a bien retrouvé que cela de saint Louis de Gonzague.»

Quand elle eut reçu l'Extrême-Onction, dans des sentiments de joie et de paix, elle témoigna son bonheur de ce que le prêtre lui avait dit que son âme ressemblait maintenant à celle d'un enfant après le baptême.

Elle souffrit extrêmement dans la dernière journée (30 septembre 1897). Elle était haletante et souffrait tant que nous n'osions la quitter. Elle disait: « Si c'est cela l'agonie, qu'est-ce que c'est que la mort?.» Elle semblait délaissée du ciel et de la terre; son délaissement nous faisait penser à celui de Notre Seigneur sur la Croix. « Oh! ma pauvre petite mère - disait-elle - je vous assure que le calice est plein jusqu'aux bords! Oui, mon Dieu, tant que vous voudrez, mais ayez pitié de moi... Non, je n'aurais jamais cru qu'on pouvait tant souffrir. Oh! c'est bien la souffrance toute pure, parce qu'il n'y a pas de consolations, non pas une!... C'est à cause de mon désir de sauver les âmes.» Dans la soirée, elle dit à notre mère: « Ma mère, préparez-moi à bien mourir.» Quelques instants avant sa mort, [329r] soeur Thérèse de l’Enfant Jésus serrant son Crucifix prononça péniblement ces mots: « Oh! je l'aime!... mon Dieu... je vous aime! » Ce furent ses dernières paroles. Elle fut alors ravie par une vision céleste qui me rappela celle dont j'avais été témoin dans son enfance, lorsqu'à 10 ans elle fut guérie par l'apparition de la Sainte Vierge. Pendant cette extase, une soeur mit un flambeau tout près de ses yeux, mais son regard resta aussi limpide, fixant avec une inexprimable paix l'objet qui la ravissait. Cette extase dura quelques minutes, puis elle baissa les yeux et rendit le dernier soupir.

 

[Réponse à la vingt-cinquième demande].-

Elle fut inhumée le 4 octobre, dans la partie du cimetière public de Lisieux qui est réservé aux carmélites. Il n'y a rien d'extraordinaire à signaler au sujet de son inhumation. J'ai appris et il est notoire d'ailleurs que le 6 septembre de cette présente année 1910, les restes de soeur Thérèse ont été exhumés par l'ordre et sous la présidence de monseigneur l'évêque. On les a mis dans un cercueil de plomb et inhumés de nouveau [329v] à une petite distance de la place primitive.

 

[Réponse à la vingt-sixième demande]:

Le concours au tombeau de la Servante de Dieu va toujours en grandissant.

 

[Comment le savez-vous?]:

Quoique nous ne sortions pas de la clôture, nous ne le savons que trop, parce que grand nombre de ces pèlerins viennent aussi au parloir et insistent auprès des tourières pour être reçus par l'une ou l'autre des soeurs de la Servante de Dieu, ce que évidemment nous refusons d'accorder. [330r] Parmi ces pèlerins, il y a un grand nombre de prêtres et beaucoup demandent à dire la messe dans la chapelle du monastère. D'ailleurs ce concours est notoire et tout le public peut en témoigner.

 

[Réponse à la vingt-septième demande]:

Je sais là dessus, ce que tout le monde sait: que la réputation de sainteté de la Servante de Dieu s'est propagée dans le monde entier. J'en ai pour garant la correspondance, chaque jour plus chargée qui nous arrive au Carmel, pour demander des prières et rendre des actions de grâces. Ces lettres qui viennent de toutes les contrées, proviennent les unes de personnes simples et peu instruites, beaucoup d'autres de personnages

 

TÉMOIN 3 : Marie du Sacré-Coeur O.C.D.

 

distingués par leurs lumières et leur situation. En ce moment, nous recevons chaque jour une soixantaine de lettres. On ne peut pas dire proprement que le Carmel ait institué une propagande pour divulguer cette réputation de sainteté. A peine la première édition de l'« Histoire d'une âme » était-elle donnée au public, que nous fûmes littéralement assaillies de demandes d'images, de souvenirs, etc. C'est pour répondre à ces demandes que nous avons fait les publications connues aujourd'hui.

 

[Réponse à la vingt-huitième demande:

[330v] Je n'ai entendu parler de rien de ce genre.

 

[Réponse à la vingt-neuvième demande]:

Nous avons des caisses entières de lettres relatant des grâces reçues et des faits plus ou moins prodigieux dus à l'intercession de la Servante de Dieu. Une partie de ces relations a été publiée à la fin de l'« Histoire d'une âme» (édition de 1910) -  ?HA Pluies de roses - Plusieurs de ces faits me semblent particulièrement remarquables (guérisons, etc.), mais les personnes qui en ont été l'objet sont mieux informées pour en témoigner. Quelques faits prodigieux se sont passés, à ma connaissance, dans notre monastère même. Le soir du vendredi 1° octobre, lendemain de sa mort, la soeur Marie de Saint Joseph, envers laquelle soeur Thérèse de l’Enfant Jésus avait pratiqué une grande charité pendant sa vie, trouva sa cellule embaumée d’un tel parfum de violette qu'elle crut qu'on avait mis dans sa cellule un bouquet et chercha partout pour le découvrir. Presque toutes les religieuses de cette communauté ont d'ailleurs senti des [331r] parfums mystérieux à diverses reprises; moi-même quatre ou cinq fois j'en ai fait l'expérience. Pour moi, comme pour les autres soeurs, ces impressions se produisent au moment où nous n'y pensons aucunement. D’ailleurs, je ne me. préoccupais pas du tout de ces phénomènes auxquels j'attache moins d'importance qu'à une grâce intérieure. Une novice converse (soeur Jeanne-Marie) qui a une grande confiance en soeur Thérèse de l’Enfant Jésus, lui dit un jour qu'elle avait beaucoup d'ouvrage et de fatigue: « Chère petite soeur, aidez-moi, je vous prie.» Sur ces entrefaites survient la soeur cuisinière, qui avait à remplir d'eau une chaudière entièrement vide. La novice qui était montée sur le haut d'une échelle pour nettoyer des carreaux, se dit: « Ah! je vais la laisser faire, j'ai trop d'ouvrage.» Puis ranimant son courage, elle descend de son échelle, et, après avoir nettoyé et essuyé la chaudière, elle commence par y verser un premier broc d'eau. Il en fallait quatre pour la remplir. Elle va chercher le second broc, et quand elle s'apprête à le verser, elle trouve la chaudière entièrement pleine.

 

[Réponse à la trentième demande]:

Je ne vois rien à ajouter à ma déposition,

 

[331v] [Au sujet des Articles, le témoin dit ne savoir que ce qu'il a déjà déposé en répondant aux demandes précédentes. - Est ainsi terminé l'interrogatoire de ce témoin. Lecture des Actes est donnée. Le témoin n'y apporte aucune modification et signe comme suit:

J'ai déposé comme ci-dessus selon la vérité; je le ratifie et le confirme.

Signatum: MARIE DU SACRÉ COEUR r.c.i.