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Témoin 33 - Nicolas Giannattasio di Francesco, Évêque de Nardo

Né à Bisceglie le 17 janvier 1871, Nicolas Giannattasio fut ordonné prêtre, fort jeune encore, le 21 décembre 1893. Docteur ès lettres, en philosophie et théologie, il enseigna successivement au séminaire pontifical régional de Bénévent puis en celui d'Ascoli Satriano et Cerignola dont il fut aussi le recteur. Il fut nommé évêque de Nardò le 30 novembre 1908, et sacré le 31 décembre suivant. N'acceptant pas plus tard d'être transféré au siège archiépiscopal d'Otrante, il devint alors archevêque titulaire de Pessinunte et se fixa à Rome, où, nommé chanoine de Saint Jean de Latran, consulteur de la Congrégation des Sacrements et examinateur du clergé, il s'adonnait aussi à l'étude et à l'apostolat. Bon connaisseur de Dante Alighieri, il était l'ami d'artistes et de lettrés, très intime avec Perosi. Il publia en 1916 Saggi di apologia cattolica, en 1942 Parusia storica secondo San Pietro, et en 1952 Cristologia Paolina. Il mourut à Frascati le 24 août 1959 *.

Le témoin déposa en italien. Son texte fut immédiatement traduit en français par monsieur Dubosq, promoteur de la foi. Il y est question des faits prodigieux survenus au Carmel de Gallipoli en 1910-1911, monastère avec lequel monseigneur Giannattasio était en contact pour raison de ministère. L'évêque appréciait déjà à sa juste valeur le message spirituel de soeur Thérèse de l'Enfant-Jésus et le voyait confirmé par la Servante de Dieu disant à mère Carmela du Sacré-Coeur lors de l'apparition du 16 janvier 1910: « La mia via è sicura, e non mi sono sbagliata seguendola » (« Ma voie est sûre et je ne me suis pas trompée en la suivant »), paroles que monseigneur Giannattasio mettait en relation avec la promesse faite par soeur Thérèse à soeur Marie de la Trinité: « Si en arrivant au ciel, j'apprends que je vous ai induite en erreur, j'obtiendrai du bon Dieu la permission de venir immédiatement vous en avertir. Jusque-là, croyez que ma voie est sûre et suivez-la fidèlement » **. - CSM -

Le témoin déposa les 21-22 août 1911, au cours des sessions 86-87, f. 1309v-1329v de notre Copie publique.

[Session 86: - 21 août 1911, à 8h. 30 et à 2h. de l'après-midi]

 

[1310v] [ Le témoin répond correctement à la première demande].

[1311r] [Réponse à la seconde demande]:

Je m'appelle Nicolas Giannattasio di Francesco, né à Bisceglie, archidiocèse de Trani, province de Bari (Italie), le 17 janvier 1871, du légitime mariage de Francesco Giannattasio et de Lucretia Gramagna. Je suis évêque de Nardò, province de Lecce (Italie), limitrophe du diocèse de Gallipoli.

 

[Le témoin répond correctement de la troisième à la septième demande].

[Réponse à la huitième demande]:

J'ai à témoigner principalement au sujet des faits prodigieux qui se sont passés au Carmel de Gallipoli (Articles nn. 145, 145a, 145b). Je sais de science personnelle ce que je rapporterai sur ces faits. Je mentionnerai aussi, à l'occasion, l'autorité de témoins dignes de foi, desquels je puis tenir certains renseignements relatifs à ma déposition.

 

[1311v] [Réponse à la neuvième demande]:

J'ai une vive dévotion pour la Servante de Dieu, et je souhaite beaucoup le succès de sa cause; mais ce n'est pour aucun sentiment humain. Je désire sa béatification pour la seule gloire de Dieu, et parce que je crois qu'elle contribuera à l'édification des âmes, surtout pour les temps présents.

 

[Réponse de la dixième à la vingt-sixième demande]:

Je ne sais rien de particulier sur ces points.

 

[Réponse aux vingt-septième et vingt-huitième demandes]:

Mon sentiment est que la Servante de Dieu a pratiqué dans sa vie une sainteté, non seulement éminente, mais je dirai « des plus éminentes qui soit dans l'Eglise.» De plus, cette sainteté me paraît « caractéristique » en ce sens qu'elle est destinée dans les vues de la Providence à tracer comme une voie nouvelle vers la perfection.

 

[En quel sens dites-vous de cette voie de sainteté qu'elle est une « voie nouvelle »?]:

Comme on dit d'un homme de génie qu'il a des vues « nouvelles » sur l'« immuable » vérité, c'est-à-dire « une nouvelle manière de saisir et d'exposer la vérité qui pourtant reste substantiellement la même.» C'est ainsi que les saints « typiques, comme saint François d'Assise, saint François de Sales, sainte Thérèse, etc., ont mis en lumière d'une manière spéciale une vertu et un point de vue de la doctrine évangélique, laquelle doctrine reste la voie unique de toute sainteté. Ce n'est pas seulement par leur enseignement que ces mêmes saints ont propagé la pratique spéciale de quelque vertu évangélique, mais sur-

 

TÉMOIN 33: Mgr Nicolas Giannattasio

 

tout par la pratique de leur vie, ils sont devenus comme une « nouvelle cause exemplaire » de sainteté, sans que pour cela la cause principale et « autoritative » de toute sainteté cesse d'être unique.

 

[Selon vous, en quoi consiste cette voie spéciale de sainteté?]:

Dans l'amour de Dieu, [1312v] envisagé comme amour de confiance et d'abandon et dans la pratique des « petits actes » des vertus. Sa vie, en effet, présente une ténacité et une constance « héroïques » dans l'exercice attentif de ces « petits actes » de vertu: sa fidélité dans cette pratique ne s'est jamais démentie, et l'« Histoire de sa vie » nous la montre ainsi constante dès sa petite enfance, pendant son séjour dans le monde, puis au Carmel jusqu'à sa mort. Je crois que par la pratique constamment fidèle de ces « petits actes », elle est parvenue au sommet de la perfection et à un degré éminent d'amour de Dieu. Elle montre ainsi que la plus haute perfection est accessible même aux « petites âmes », et il me semble qu'aujourd'hui la plupart des âmes sont de « petites âmes » au sens que l'entend la Servante de Dieu.

 

[Pensez-vous que ce soit surtout au sujet de certaines vertus en particulier que la Servante de Dieu ait exercé de tels « petits » actes?]:

Je crois qu'elle s'appliquait spécialement à une exquise amabilité envers le prochain, à la patience dans [1313r] le support des défauts d'autrui, à une attention très minutieuse et très soutenue dans les témoignages de sa profonde piété et de sa religion envers Dieu.

 

[Comment avez-vous su tout cela?]:

Je le déduis de l'étude et de la méditation de « sa Vie.» Cet ouvrage me paraît un chef-d'oeuvre dans l'hagiographie chrétienne; c'est un merveilleux « directoire » ascétique.

 

[Savez-vous quelle est la renommée de la Servante de Dieu en Italie méridionale?]:

Elle est connue d'un grand nombre d'âmes, surtout parmi les personnes pieuses et sérieuses. On considère soeur Thérèse de l’Enfant Jésus comme une sainte. Le fait prodigieux qui s'est passé à Gallipoli, et dont je parlerai plus loin, a contribué à répandre ce renom de sainteté. Je n'ai jamais entendu contester la vérité de cette réputation de vertu héroïque.

 

[1313v] [Réponse à la vingt-neuvième demande]:

Les événements de Gallipoli peuvent se ramener, pour plus d'ordre, à trois chefs: l° le fait prodigieux du 16 janvier 1910; 2° le fait d'excédents se reproduisant dans les comptes à diverses reprises, après le 16 janvier 1910; 3° le fait, qui m'est plus particulièrement personnel, du 16 janvier 1911.

1°- Le fait du 16 janvier 1910 m'a été rapporté peu de jours après son accomplissement par monseigneur l'évêque de Gallipoli qui m’avait invité, le 6 février, à faire la fonction pontificale pour sainte Agathe, patronne de Gallipoli. De plus, le lendemain 7 février 1910, la prieure du Carmel de Gallipoli, qui avait été favorisée de ce prodige, me le rapporta elle-même en présence de monseigneur Muller, évêque de Gallipoli.

Je vais raconter le fait en rapportant cette relation que nous fit la mère Carmela du Sacré-Coeur de Jésus, prieure. Donc, monseigneur de Gallipoli, pour satisfaire le désir que je lui avais manifesté la veille, à la suite de son [1314r] récit, me conduisit, le 7 février, au parloir du Carmel et demanda à la mère prieure de nous faire le récit de l'événement du 16 janvier. Je dois noter que cette religieuse témoigna beaucoup d'hésitation et de répugnance à raconter ces détails: elle y procédait avec une grande réserve, et ce n'est que sous l'injonction que monseigneur de Gallipoli lui en fit au nom de l'obéissance qu'elle se résigna à nous satisfaire.

 

[Connaissez-vous la cause de cette répugnance?]:

Je n'ai jamais pensé que la conscience de dire une chose qui ne serait pas vraie pût être cause de ces hésitations. L'ensemble des circonstances que j'ai observées dans son attitude et son récit ne laisse pas la moindre place à un tel soupçon. Cette prieure est très vertueuse et incapable de mentir. J'ai eu l'impression, et je la crois vraie, que cette répugnance procédait d'un sentiment d'humilité qui lui rendait très pénible le récit de faits que la concernaient personnellement. J'ai remarqué de plus, que pendant cet [1314v] entretien où la prieure se faisait évidemment violence pour obéir à l'ordre de son évêque, son visage se transformait à mesure qu’elle poursuivait son récit, et ses traits acquéraient une expression toute céleste qui me fit une profonde impression.

 

[Le témoin poursuit]:

La prieure nous raconta donc que, vers l'aurore du 16 janvier 1910, elle était dans son lit. Assez souffrante des suites d'une pleurésie, elle n'avait pas dormi de toute la nuit, et à ce moment-là, elle se trouvait à demi assise dans son lit. (Etait-elle tout à fait éveillée, ou à demi endormie, elle ne le dit pas dans son récit). Il lui sembla que quelqu'un touchait vers sa poitrine les couvertures de son lit. Elle dit alors: « Ne faites pas cela, je suis toute en sueur.» Une voix répondit: « Ne craignez pas, ce que je fais n'est pas pour le mal, mais pour le bien.» Puis cette voix ajouta: « Dieu se sert des êtres du ciel comme de ceux de la terre: je vous apporte cinq cents livres pour subvenir aux [1315r] besoins de la communauté.» La prieure reprit: « La dette de la communauté n'est que de trois cents livres.» - « Eh bien - dit la voix -, vous garderez le reste pour les autres besoins de la communauté.» La prieure objecta: « Mais la Règle ne me permet pas de garder de l'argent dans ma cellule.» La voix répondit par une « locuzione mentale »: que l'on pouvait porter cet argent hors de la cellule, et que, la prieure ne pouvant se lever à cause de son

 

TÉMOIN 33: Mgr Nicolas Giannattasio

 

état de transpiration, une « bilocation » lui permettrait de venir recevoir cet argent. (je dois noter ici que la prieure hésita beaucoup à répéter ce mot de « bilocation » et ne le fit qu'à force d'insistance de monseigneur Muller, lui enjoignant de dire toute la vérité).

 

[1315v] [Suite de la réponse à la vingt-neuvième demande]:

Alors la prieure fut conduite hors de sa cellule par une carmélite rayonnante d'une lumière qui éclairait leur marche à travers les corridors. Elle la conduisit à la salle du tour, toujours à l'intérieur de la clôture. Dans cet appartement se trouvait un bureau avec des tiroirs: ce bureau servait régulièrement aux comptes de l'administration temporelle du monastère. L'apparition fit ouvrir un des tiroirs dans lequel se trouvait une petite boîte d'environ dix centimètres de longueur. Elle déposa dans cette boîte la somme de cinq cents livres en billets de la banque de Naples. La prieure se trouva très émue et crut d'abord à une apparition de sainte Thérèse, fondatrice du Carmel. Elle [1316r] s'écria alors: « 0 Santa Madre.» La vision répondit: « Je ne suis pas la 'Santa Madre', je suis la Servante de Dieu soeur Thérèse de Lisieux: aujourd'hui, c'est fête dans le ciel et sur la terre » (c'était la fête du Saint Nom de Jésus). Il se fit un échange de quelques autres paroles; puis l'apparition donna à la prieure quelques témoignages d'amitié, en lui posant la main sur la tête, et rangeant les plis de son voile par manière de caresse; elle parut ensuite s'éloigner pour se diriger vers la porte de sortie. La prieure dit: « Attendez un instant, je vais vous conduire, car vous pourriez vous tromper, ne connaissant pas le chemin.» La vision répondit en propres termes ce qui suit: « La mia via è sicura, e non mi sono sbagliata seguendola.»

 

[Savez-vous si la prieure avait déjà connu quelque chose de la Servante de Dieu ou si elle en avait entendu parler?]:

Peu de temps auparavant, une religieuse marcelline de Milan, de la maison de Lecce, dans une visite au Carmel de Gallipoli, avait dit [1316v] quelques mots de soeur Thérèse de l’Enfant Jésus; les carmélites de Gallipoli s'étaient résolues, dans une nécessité extrême, à invoquer la jeune carmélite dont on leur avait parlé, et vers le temps de l'apparition, elles faisaient un triduum ou une neuvaine pour obtenir par son intercession le secours de Dieu, dans l'extrémité où se trouvait le monastère.

 

[Le témoin poursuivit ainsi son exposé]:

La prieure fut très émue de cet événement étrange. Le matin, elle se leva par un grand effort, pour faire la communion et assister à la messe. Comme elle se retirait après l'action de grâces, les deux religieuses sacristines remarquèrent la pâleur de son visage qui paraissait indiquer un grand malaise. Elles voulaient à tout prix que leur mère prieure se remit au lit et qu'on appelât le médecin. Pressée par leur insistance, elle

finit par leur dire qu'elle se trouvait encore sous l'impression d'un phénomène éprouvé pendant la nuit et qu'elle croyait être un songe; elle leur raconta alors [1317r] brièvement ce qui s'était passé concernant la petite boîte placée dans le tiroir du bureau. La prieure leur dit, comme se moquant d'elles -. « il ne faut pas croire aux songes.» Les religieuses insistent; mais, émues par une sorte de crainte religieuse, aucune d'elles n'ose ouvrir le tiroir. La prieure est contrainte de le faire elle même, et trouve en effet dans la petite boîte la somme de cinq cents livres.

 

[Savez-vous si la prieure en cause était plus ou moins somnambule ou souffrait de quelque trouble nerveux, de sorte qu'elle eût pu déposer en cette cassette la somme déjà présente à l'intérieur du monastère?]:

Cette hypothèse est absolument inadmissible: 1° ladite prieure est d'un esprit très sain et n'a jamais donné, ni avant ni depuis, le moindre signe de trouble nerveux; 2° il est également impossible qu'une pareille somme d'argent se soit trouvée dans le monastère ou que la prieure l'ait reçue de l'extérieur. [1317v] Je sais de science certaine et personnelle que le Carmel de Gallipoli est dans une pauvreté extrême: le pays lui-même est pauvre, peu religieux et peu généreux; aucun bienfaiteur ne se trouverait pour apporter de pareilles sommes. De plus, le créancier du monastère le poursuivait avec un extrême acharnement depuis 16 jours, réclamant chaque jour son dû. Si on avait eu le moindre argent disponible, on le lui eût aussitôt donné. Mais surtout, l'enquête extrêmement sévère de monseigneur de Gallipoli ne laisse place à aucun soupçon possible. Ce vénérable prélat, soit par une permission spéciale de Dieu, ou par mesure de sagesse dans la conduite d'une affaire si délicate, est dans une telle disposition qu'il saisirait le plus petit prétexte pour réduire à néant toute cette affaire. Or, monseigneur Muller a, dans son enquête, fait toutes les suppositions possibles d'erreur, d'illusion ou de tromperie; il a, sur place, tous les éléments d'information et il a constaté, comme d'ailleurs il me l'a dit, qu'aucune explication naturelle n'était admissible.

 

[1318r] 2°. - Quant aux faits plus ou moins prodigieux qui se sont passés au Carmel de Gallipoli entre le 16 janvier 1910 et le 16 janvier 1911, je n'attache pas à leur récit la même importance, parce que je ne les ai pas vérifiés par moi-même et que les circonstances dans lesquelles ils se sont réalisés ne sont pas aussi frappantes que celles de la première apparition. Je dirai seulement d'une manière générale que la prieure affirme avoir trouvé à plusieurs reprises dans ses comptes des excédents de recettes qui ne peuvent s'expliquer sans une intervention surnaturelle, et que monseigneur l'évêque de Gallipoli, qui fait de ces comptes une vérification très fréquente et très attentive, m’a avoué que la provenance de ces sommes était pour lui inexplicable. Il a d'ailleurs soumis

 

TÉMOIN 33: Mgr Nicolas Giannattasio

 

cette prieure, à l'occasion de ces faits, à tant d'épreuves, d'examens et de vexations de toutes sortes qu'il. estime lui-même qu'il n'y aurait pour la prieure aucun avantage à les soutenir s'ils n'étaient pas vrais. Monseigneur de Gallipoli constate d'ailleurs que les progrès de toute la communauté et de chacune des religieuses dans la vie spirituelle sont [1318v] extraordinaires et qu'on ne peut nier leur coïncidence avec les faits d'ordre matériel ci-dessus relatés: je sais par moi-même qu'il en est ainsi pour avoir dirigé les exercices spirituels de ce Carmel.

 

3°. - Le troisième fait m'est tout à fait personnel. J'ai la dévotion spéciale, basée sur les effets que j'en ai éprouvés, de recommander à la Servante de Dieu et de lui faire recommander par les carmélites la solution des difficultés exceptionnelles que je trouve dans l'administration de mon diocèse. Pour me rendre la Servante de Dieu plus propice, la pensée me vint de faire au Carmel de Gallipoli une aumône de cinq cents livres, somme égale à celle qu'avait apportée miraculeusement la Servante de Dieu, et de faire précisément cette aumône au jour anniversaire du prodige relaté au n. 1 ci-dessus. J'hésitais pourtant à offrir une somme si considérable à un monastère qui n'est pas de mon diocèse; mais, le jour de Noël, un bienfaiteur me remit inopinément une somme de mille livres à employer selon ma volonté. Immé-[1319r] diatement, je me dis: « Soeur Thérèse vient à mon aide », et je n'hésitai plus à réaliser mon projet d'aumône. Pour cela, ayant reçu le 28 décembre 1910 la visite d'une personne très sûre de Gallipoli, je profitai de sa venue pour transmettre par elle mon envoi. A cette fin, en dehors de la présence de cette personne et sans être vu de qui que ce soit, j'introduisis un billet de cinq cents livres dans une petite enveloppe, et j'y insérai en même temps une de mes cartes de visite, sur laquelle, pour rappeler l'événement du 16 janvier 1910, j'écrivis ces mots: « In memoriam... Ma voie est sûre, et je ne me suis pas trompée en la suivant » (Soeur Thérèse de Lisieux à soeur Maria Carmela à Gallipoli, 16 janvier 1910). Orate pro me quotidie ut Deus misereatur mei.» Je laissai cette enveloppe ouverte et j'écrivis dessus ces mots: « In memoriam.» Je renfermai cette petite enveloppe ouverte, avec son contenu, dans une de ces grandes enveloppes doubles, connues dans le commerce sous le nom d'enveloppes de sûreté. L'enveloppe intérieure était de papier fin, teinté de couleur bleue; l'enveloppe extérieure de papier fort et de couleur plus [1319v] claire. Je fermai soigneusement cette enveloppe double et la scellai d'un fort cachet de cire avec l'empreinte de mes armes. Alors, et en présence de la personne qui devait être commissionnaire, j'écrivis à l'extérieur de la grande enveloppe: « A déposer dans la petite boîte ordinaire, et à ouvrir par la mère prieure, soeur Carmela, à la date du 16 janvier 1911.» De plus, je priai de vive voix la commissionnaire de bien recommander que l'on se conformât aux indications écrites sur l'enveloppe. On ne pouvait absolument pas, à travers la double enveloppe, lire le mot « In memoriam», écrit sur la petite enveloppe intérieure; encore moins pouvait-on en connaître le contenu. De plus, je ne dis pas à la commissionnaire ce que contenait cette lettre: je lui recommandai seulement d'en prendre bien soin.

 

[Session 87: - 22 août 1911 à 8h.30 et à 2h. de l'après-midi]

 

[1323v] [Suite de la réponse à la vingt-neuvième demande]:

Sur l'invitation de monseigneur Muller, évêque de Gallipoli, je devais prêcher au Carmel les exercices spirituels de huit jours, à commencer le 16 janvier 1911. Donc, le 16 janvier, vers quatre heures de l'après-midi, je me rendis au parloir du Carmel sur l'ordre de monseigneur l'évêque, pour déterminer l'horaire des exercices. Ce 16 janvier était précisément la date que j'avais fixée pour l'ouverture de mon envoi: je pensais que la prieure en avait pris connaissance dès le commencement de cette journée; mais dans notre entretien au parloir, elle me dit que l'enveloppe était encore dans la petite boîte et intacte et qu'elle désirait que je l'ouvrisse moi-même. Pourquoi voulait-elle que j'ouvrisse moi-même l'enveloppe et avait-elle attendu ma venue? C'est, je crois, parce qu'elle soupçonnait qu'il s'était passé quelque chose d'extraordinaire au sujet de cette enveloppe et qu'elle voulait, autant que possible, éviter d'être mêlée à cette nouvelle affaire qui ne manquerait pas de lui occasionner de nouveaux ennuis, et d'attirer encore sur elle l'attention du public. En effet, depuis un an, les religieuses de son monastère avaient eu la pensée de faire [1324v] à la Servante de Dieu, soeur Thérèse de l’Enfant Jésus, cette prière: « Puisque vous vous intéressez au bien matériel de la communauté, daignez vous intéresser aussi à un bien plus spirituel et nous procurer les moyens d'acquérir une garniture de fleurs pour l'autel de notre pauvre chapelle.» Elles estimaient à 300 livres cette dépense. La prieure avait d'abord refusé de s'associer à cette demande; puis elle avait fini par condescendre. et depuis quelque temps, elle priait pour cet objet avec les autres religieuses. Or, quelques jours avant le 16 janvier, la prieure. ayant occasion d'ouvrir la cassette où se trouvait mon enveloppe, avait remarqué que cette enveloppe était devenue plus volumineuse et elle avait eu l'intuition que quelque prodige relatif à la prière des soeurs s'était accompli. Telle est, à mon avis, la raison qui la faisait hésiter à ouvrir l'enveloppe; et elle m'avait écrit: « Ne manquez pas de venir vous-même le 16, il me semble que la Servante de Dieu veut vous donner un signe sensible quoique indirect de son action surnaturelle.»

 

[1325r] La prieure, sur ma demande, alla chercher la cassette et en retira l'enveloppe qu'elle me présenta, me demandant de l'ouvrir. J'insistai pour qu'elle l'ouvrît elle-même. Elle déchira avec un certain effort un angle de l’enveloppe qui était solide et bien gommée, puis avec son doigt elle l'ouvrit vers le haut. Alors, sans toucher au contenu, elle me la remit à travers la grille, en me disant: « Prenez-la donc, puisqu'elle est à vous.» Je crois qu'elle obéissait en cela au sen-

 

TÉMOIN 33: Mgr Nicolas Giannattasio

 

timent ci-dessus décrit et qu’elle voulait, autant que possible, se débarrasser de cette affaire qu'elle pressentait surnaturelle. Je pris donc l'enveloppe et je restai stupéfait en apercevant d'autres billets que le billet de cinq cents livres renfermé par moi dans la petite enveloppe intérieure, Il y avait deux billets de cent livres et deux de cinquante livres, placés à l'intérieur de la seconde enveloppe de papier fin. Ma petite enveloppe se trouvait au milieu de ces billets et je ne l'aperçus pas d'abord.

Ma première pensée instinctive fut qu'on avait changé mon billet de cinq cents livres, pour le remplacer [1325v] par des billets divisionnaires. La prieure me dit: « Comptez donc, ce sont peut-être les trois cents livres demandées par les soeurs? En tout cas, gardez tout cela et traitez vous-même cette affaire. Si vous voulez, je vais appeler les soeurs et vous allez leur donner cette somme comme de vous-même.» Elle pensait probablement que par ce moyen le miracle passerait inaperçu et qu'on n'en parlerait pas. Je comptai de nouveau les billets: un des billets de cinquante livres répandait une légère odeur de rose. Je le pris pour moi et le remplaçai par un autre de même valeur. On appela les soeurs: je leur remis cette valeur sans rien dire du miracle; elles me remercièrent et se retirèrent. La prieure me dit ensuite que la Servante de Dieu voulait agir dans ce cas par mon intermédiaire. Mais je répliquai que j'étais seulement témoin des faits. Ayant repris l'enveloppe, elle me dit avec vivacité: « Vérifiez donc si c’est bien votre sceau.» Elle me rendit alors la lettre que j'examinai avec grande attention. Le sceau était intact; je reconnus aussi, ce qui est important, l'identité de certaines [1326r] particularités dans la manière dont les rebords de l'enveloppe avaient été gommés par moi. J'avais en effet ajouté avec un pinceau un peu de gomme liquide, et il en était résulté certains petits plis que je retrouvais identiques. Je ne veux pas omettre de dire que mon billet de cinq cents livres avec ma carte de visite se trouvaient intacts dans leur enveloppe au milieu des autres billets.

Comme je devais faire la prédication immédiatement, je fis diversion, pour le moment, aux impressions que pouvait me faire cet événement; mais le soir, me trouvant seul dans ma chambre à l'évêché de Gallipoli, je réfléchis avec liberté d'esprit sur toutes ces circonstances et je demeurai convaincu jusqu'à l'évidence que le fait ne pouvait être que surnaturel, et j'en fus ému jusqu'aux larmes. L'hypothèse que la prieure ait inséré ces billets dans mes enveloppes est absolument inadmissible. 1° elle ne pouvait avoir cette somme au Carmel; le monastère est en effet dans un état de pauvreté qu'on peut appeler la « misère »; 2° les enveloppes étaient [1326v] absolument intactes; 3° la prieure est absolument incapable d'une pareille fraude: non seulement toutes ses religieuses en rendent le témoignage, mais monseigneur l'évêque de Gallipoli, qui, comme je l'ai dit, est à priori opposé à l'admission du surnaturel dans ces faits et qui serait heureux de relever le moindre indice pour infirmer la supposition du miracle, est lui-même contraint d'affirmer la parfaite moralité de cette prieure, il m'en a lui-même rendu ce témoignage, ajoutant que d'ailleurs la prieure n'aurait aucune raison, aucun avantage, d'échafauder ces mensonges. Le dernier jour des exercices spirituels, monseigneur de Gallipoli me demanda de lui faire une déposition canonique, sous la foi du serment, de tout ce qui était arrivé.

 

[1327r] [Suite de la réponse à la vingt-neuvième demande]:

Pour compléter mon témoignage, je dois noter que ce n'est pas par hasard, mais à dessein que j'avais écrit sur la carte de visite qui était jointe à mon billet de cinq cents livres, cette phrase dite par la Servante de Dieu, le 16 janvier 1910, à la mère prieure de Gallipoli: « Ma voie est sûre et je ne me suis pas trompée en la suivant.»

Dès le premier moment, cette parole m'avait paru très importante et je regrettais que les enquêtes canoniques faites au sujet de l'événement n'en aient pas assez fait ressortir la portée et n'en avaient pas saisi le sens spirituel. Pour moi, il n'y a jamais eu le moindre doute que cette phrase signifie: « La voie spirituelle de [1327v] sainteté que j'ai suivie moi-même et enseignée aux autres est sûre, etc....» Elle ne peut signifier autre chose, et notamment elle ne peut être interprétée dans ce sens purement matériel: « la voie à suivre à travers les corridors pour sortir du monastère m'est sûrement connue.» En effet, l'expression: «Mia via», «Ma voie», ne se comprendrait pas dans le sens matériel surtout en italien. De plus, l'expression « seguire la via » se dit plutôt, en italien, au sens figuré. Je ne savais pas d'abord ce que j'ai appris ensuite et qui m'a pleinement confirmé dans la conviction du sens spirituel de cette phrase; c'est-à-savoir, que cette même phrase avait été dite par la Servante de Dieu à trois novices, en parlant proprement de sa « petite voie de sainteté »: « je reviendrai vous dire si je me suis trompée et si ma voie est sûre » - HA 12 - '. A mon avis, la Servante de Dieu a réalisé sa promesse dans son apparition du 16 janvier 1910 et précisément dans cette parole « Ma voie est sûre, etc... »; et le motif théologique du second prodige du 16 janvier 1911, a été de mettre [1328r] en relief la vérité de cette interprétation; je l'infère de l'ensemble des circonstances et j'en ai eu dès le premier moment l'intuition immédiate. Bien qu'en écrivant cette phrase sur la carte de visite jointe aux cinq cents livres, je n'eûsse pas l'intention actuelle de provoquer un signe miraculeux pour confirmer le sens de cette phrase, j'étais néanmoins sous l'impression très vive des idées exposées ci-dessus, et invinci-

 

TÉMOIN 33: Mgr Nicolas Giannattasio

 

blement déterminé à mettre en jeu toute mon autorité et à prendre tous les moyens pour attirer l'attention sur l'importance de cette parole et sur sa véritable interprétation. Le prodige du 16 janvier 1911 a ainsi satisfait mon désir.

Je voudrais enfin rapporter brièvement un autre fait prodigieux qui s'est passé à Nardò dans la nuit du 2 au 3 janvier 1911: c'est la guérison de mademoiselle Santa Aprile, âgée d'environ 50 ans, demeurant en face de la cathédrale. Cette demoiselle était atteinte au visage et à la gorge d'érésipèle flegmoneuse de caractère gangreneux. Cette maladie l'avait saisie le 1er janvier, et en 48 heures l'avait conduite à l'arti-[1328v]cle de la mort. Au jugement de deux médecins, Zuccalà et Tarantino, il n'y avait aucun espoir d'une crise résolutive: la nécrose s'était déclarée dans la bouche; le visage était horriblement tuméfié et les médecins songeaient à pratiquer la trachéotomie pour permettre la respiration. La malade, consciente de son état et disposée à mourir, gardait cependant dans son âme la confiance qu'elle guérirait, mais seulement par l'intercession de la Servante de Dieu, soeur Thérèse de l'Enfant Jésus. Pendant la nuit, alors qu'on avait tout préparé pour l'ensevelir, étant pleinement éveillée, mais les yeux clos par suite de l'enflure de son visage, elle vit mentalement une main très blanche et elle eut la sensation que cette main la touchait délicatement au visage; elle eut l'intuition que c'était soeur Thérèse, et elle ressentit un commencement de bien-être; le lendemain les médecins trouvèrent l'état meilleur; la nécrose commençait à se résoudre, et de ce moment, le mieux alla s'accentuant jusqu'à la guérison complète qui se réalisa bien que lentement et malgré une nouvelle crise de [1329r] deux ou trois jours. Je connais personnellement cette famille, et je tiens les faits ci-dessus du témoignage de la malade elle-même, de sa mère, de ses deux frères et de sa soeur.

J'ajoute enfin que je suis redevable à la protection de la Servante de Dieu, de grâces spirituelles extraordinaires dans le gouvernement très difficile de mon diocèse. Je considère soeur Thérèse de l’Enfant Jésus comme ma protectrice spéciale et je l'invoque en toute occasion.

 

[ Réponse à la trentième demande]:

Je ne crois pas avoir oublié rien d'important.

 

[Au terme de l'examen relatif aux Interrogatoires, on en arriva aux Articles du vice-postulateur. Le témoin répondit alors]:

Il y a une petite inexactitude dans l'Article 145b, page 162. Cette légère inexactitude, ou plutôt cette ambiguïté, provient d'une traduction imparfaite de ma relation italienne envoyée au vice-postulateur. Ces paroles: « Monseigneur Nicolas [1329v] Giannattasio ignorait alors les paroles, etc... » sont vraies si on les entend de l'époque où je conçus le dessein d'envoyer l'aumône de cinq cents livres; elles ne seraient plus vraies si on les entend par rapport à la date où, de fait, je fis l'envoi, car j'avais appris ce détail peu de temps auparavant.

 

[Est ainsi terminé l'interrogatoire de ce témoin. Lecture des Actes est donnée. Le témoin n’y apporte aucune modification et signe comme suit]:

Ita pro veritate deposui, ratum habeo et confirmo.

Signatum.t NICOLAUS, episcopus neritonensis.