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Témoin 4 - Geneviève de Sainte Thérèse, O.C.D.

Vive et très spontanée, riche de précisions, la déposition de Céline - alors soeur Geneviève de Sainte Thérèse - est, après celle de mère Agnès, la plus étendue de tout le Procès informatif ordinaire.

Céline Martin naquit à Alençon le 28 avril 1869. Elle fit ses études à l'Abbaye des bénédictines de Lisieux et les termina en 1885 après que Thérèse l'y eut rejointe en 1881. Elle se mit en 1887 sous la direction du père Almire Pichon qui devait orienter sa vie. Cette année-là, au mois de mai, monsieur Martin eut une première attaque de congestion cérébrale qui marqua le début de son long martyre.Acceptant généreusement l’entrée de Thérèse au Carmel, Céline resta donc seule auprès de son père à partir du 9 avril 1888 et en fut vraiment l'ange protecteur. Elle connut bien des épreuves, elle pouvait se frayer un chemin dans le monde, mais elle fit en 1889 le voeu de chasteté qu'elle renouvela ensuite d'année en année, nourrissant un désir toujours croissant d'entrer un jour, elle aussi, au Carmel. Elle y entra de fait le 14 septembre 1894, moins de deux mois après la mort de monsieur Martin, décédé à La Musse (Eure) le 29 juillet précédent.

Elle reçut d'abord en religion le nom de Marie de la Sainte-Face, mais devint Geneviève de Sainte Thérèse au jour de sa prise d'habit le 5 février 1895, en souvenir de la vénérée fondatrice du monastère de Lisieux décédée le 5 décembre 1891.

Elle fit son noviciat sous la conduite de soeur Thérèse de l'Enfant-Jésus qui la guida fortement et, avec la permission de mère Agnès, l'associa à son acte d'offrande à l'amour miséricordieux, au surlendemain du 9 juin 1895. Céline fit profession le 24 février 1896 et reçut le voile le 17 mars suivant, jour auquel sa cousine Marie Guérin reçut l'habit au Carmel de Lisieux aussi, sous le nom de Marie de l'Eucharistie. Peu après, soeur Thérèse fut vaincue par la maladie qui devait l'emporter et mère Marie de Gonzague lui donna soeur Geneviève comme seconde infirmière, ce qui la rendit témoin privilégiée des derniers temps de la Sainte.

Par bonheur Céline entra au Carmel munie de son appareil de photographie, car d'aucune sainte on ne possède autant de photographies authentiques que de sainte Thérèse de l'Enfant-Jésus, photos dont l'ensemble constitue, à son plan, un témoignage des plus précieux *.

Céline composa avec mère Agnès le Petit Catéchisme de l'Acte d'offrande à l'amour miséricordieux dont elle fut le principal auteur, puis elle prépara des années durant L'esprit de la bienheureuse Thérèse de l'Enfant-Jésus d'après ses écrits et les témoins oculaires de sa vie (Lisieux, 1923), qui eut de nombreuses éditions et fut traduit dans les principales langues. Elle en donna en 1946 une édition revue. Elle publia enfin Conseils et souvenirs en 1952.

Retenue encore par une mentalité irréductiblement opposée à bien des exigences critiques, elle collabora néanmoins à l'édition des lettres de Thérèse donnée en 1948 par monseigneur Combes. Ce fut à elle que mère Agnès confia, avant de mourir, la charge d'exaucer le désir si souvent manifesté par les amis de la Sainte, celui de posséder ses textes eux-mêmes en leur teneur originale: « Après ma mort je vous charge de le faire en mon nom » lui avait dit mère Agnès. Ce fut l'oeuvre minutieuse menée à fort bon terme en 1956 par le P. François de Sainte Marie, O.C.D., dont l'édition photocopiée des Manuscrits Autobiographiques est, comme telle, définitive.

Céline fournit une documentation de première main au P. Piat pour son Histoire d'une famille (Lisieux 1946) et rédigea, en outre, en souvenir de ses parents, Le père de Sainte Thérèse de l'Enfant-Jésus (1953) et La mère de Sainte Thérèse de l'Enfant-Jésus (1954). Elle eut, en 1957, la joie de témoigner aux procès de béatification et de canonisation de chacun d'eux **.

Soeur Geneviève de Sainte Thérèse mourut en pleine connaissance, après de longues souffrances, le 25 février 1959.

Elle témoigna au Procès au cours des sessions XXVII-XXXV les 14-28 septembre 1910, f.. 333v-415v de notre Copie publique.

 

[Session 27: - 14 septembre 1910, à 9h.30 et à 2h. de l'après-midi] -

 

[333v] [Le témoin répond correctement à la première demande].

[Réponse à la seconde demande]:

Je m'appelle Marie Céline Martin, née à Alençon, paroisse Saint Pierre, diocèse de Séez, le 28 avril 1869, du légitime mariage de Louis-loseph-Aloys-Stanislas Martin, bijoutier, et de Marie Zélie Guérin, fabricant de point d'Alençon. Je suis donc la soeur de la Servante de Dieu, plus âgée qu'elle de trois ans et huit mois. Je suis religieuse professe du Carmel de Lisieux, et je m’appelle en religion soeur Geneviève de Sainte Thérèse.

 

[Le témoin répond régulièrement et correctement de la troisième à la sixième demande inclusivement].

[Réponse à la septième demande]:

J'aime beaucoup ma petite soeur, mais je témoigne en toute liberté et je sens bien que je dirais les mêmes choses si elle n'était pas ma soeur. Ma seule intention en venant témoigner est d'obéir à la Sainte Eglise qui me demande de le faire.

 

[334r] [Réponse à la huitième demande]:

Je n'ai été séparée d'elle que pendant six ans, c'est-à-dire depuis son entrée au Carmel (1888) jusqu'à mon entrée (septembre 1894). En dehors de cet intervalle, j'ai vécu avec elle, soit dans la famille pendant son enfance, soit au Carmel depuis 1894 jusqu'à sa mort.

Dans nos années d'enfance, Thérèse et moi étions inséparables. Nous considérions nos soeurs aînées (Marie et Pauline) comme nos mères; Thérèse et moi qui étions beaucoup plus jeunes, nous nous considérions plutôt comme des soeurs. Ce que je déposerai est surtout le fruit de mes observations personnelles. J'ai lu, il est vrai, l'Histoire de sa vie; mais cette lecture ne m'a réellement rien appris de nouveau; tout au plus, m'a-t-elle remis en mémoire des particularités que j'aurais oubliées.

 

[Réponse à la neuvième demande]:

Je désire le succès de cette Cause, parce qu'il me paraît désirable de voir sur les autels une âme qui s'est sanctifiée dans une voie commune, sans rien d'extraordinaire ni de prodigieux, et que j'entrevois le bien qui peut résulter de ses exemples et de sa doctrine plus connue. Je ne crois pas que l'affection [334v] de famille me détermine en ceci; je crois qu'elle a mérité cet honneur et c'est pour cela que je souhaite le succès de son procès. Ce qui n'empêche pas que je suis très contente, tout de même, d'être la soeur de la Servante de Dieu.

 

[Réponse à la dixième demande]:

Marie-Françoise-Thérèse Martin est née le 2 janvier 1873, à Alençon, diocèse de Séez, paroisse de Notre Dame, à onze heures et demie du soir. J'ai donné ci-dessus les noms de son père et de sa mère. Mon père avait alors quitté son commerce de bijouterie, il n'habitait plus la rue du Pont-Neuf, paroisse Saint Pierre, où je suis née, mais rue Saint Blaise, paroisse Notre Dame. Notre mère continuait à faire fabriquer de la dentelle. A cette époque, la situation de notre famille, sans être riche, était aisée. Mon père était né à Bordeaux le 22 août 1823, il avait donc 50 ans à la naissance de Thérèse. Ma mère était née à Gandelain (Orne), le 23 décembre 1831. Nous étions neuf enfants après la naissance de Thérèse, mais de ces neuf quatre étaient morts. Les survivants à cette époque (1873) étaient donc: 1° Marie, qui avait 13 ans; [335r] 2° Pauline, âgée de 12 ans; 3° Léonie, âgée de 10 ans; 4° Céline, âgée de 3 ans et huit mois; 5° Thérèse, qui venait de naître. Thérèse fut, pendant quelques semaines, nourrie par sa mère, mais un affaiblissement des plus graves qui mit sa vie en danger, obligea après deux mois de la confier à une nourrice plus vigoureuse. Elle resta une année chez cette nourrice, très honnête femme, et fut reprise par ma mère en mars 1874.

 

[Réponse à la onzième demande]:

Ce qui m'a frappée dans le caractère de mes parents, c'est le dégagement de toutes les choses de la terre. La vie, à la maison, était simple et patriarcale; on y évitait l'agitation des relations mondaines et on tendait à rester seuls en famille. La vie éternelle était la préoccupation dominante de mes parents. Ma mère écrivait dans une lettre que j'ai copiée: « Je désirais avoir beaucoup d'enfants, afin de les élever pour le ciel » - CF 192 - . A la mort de mes petits frères et soeurs, son esprit de foi la rendait si énergique et elle était si consolée à la pensée que ces petits anges étaient au ciel, qu'on disait [335v] autour d'elle: « Ce n'est pas la peine de plaindre madame Martin, elle n'a pas de peine de la mort de ses enfants.» Mon père et ma mère allaient tous les jours à la messe la plus matinale. Ils communiaient le plus souvent qu'ils pouvaient. L'un et l'autre jeûnaient et faisaient abstinence tout le carême et disaient que les adoucissements que l'on commençait à introduire n'étaient pas faits pour les bons chrétiens. Mon père était d'une charité admirable envers le prochain et n'en disait jamais le moindre mal. Il excusait tous ses défauts et ne permettait pas qu'on en fît la critique. Il avait surtout une grande vénération pour tous les prêtres. On disait de lui que c'était un saint.

 

[Réponse à la douzième demande]:

La Servante de Dieu fut baptisée à Alençon, dans l'église Notre Dame, le 4 janvier 1873, 36 heures après sa naissance. Bien que ce délai ne fût pas très long, il fut très pénible à notre mère. Elle eut pour marraine sa soeur aînée Marie.

 

 

[336r] [Réponse à la treizième demande]:

La Servante de Dieu fut élevée par ma mère jusqu'à l'âge de quatre ans et demi. Alors notre mère mourut, et nos soeurs aînées, Marie, qui avait 17 ans, et Pauline qui en avait 16, se trouvèrent chargées du soin de nous élever. Après la mort de ma mère, notre père quitta Alençon et vint avec sa famille à Lisieux où se trouvait le frère de ma mère, monsieur Guérin. Notre tante madame Guérin et nos deux cousines ses enfants devaient former pour nous un milieu familial. Notre père aimait beaucoup ses enfants. Il avait pour nous une tendresse toute maternelle. De notre côté, nous avions pour lui une vénération affectueuse qui ressemblait à un culte. Il avait des caresses toutes spéciales pour Thérèse qu'il appelait « sa petite reine », mais nous trouvions cela tout naturel et nous n'en étions pas jalouses. D'ailleurs, nous sentions bien qu'au fond notre père nous aimait toutes également. Thérèse, de son côté, ne se prévalait point de cette affection spéciale.

 

[Réponse à la quatorzième demande]:

Avant la mort de ma mère, Thérèse était une enfant pleine d'entrain, vive, [336v] expansive, naturellement fière et entêtée, quand toutefois la question de déplaire au petit Jésus n'était pas en jeu; car, dès ce temps-là, comme elle en convient elle-même, elle prenait grand soin de lui être agréable en toutes ses actions et de ne l'offenser jamais. Avec une nature telle que la sienne, non réprimée, elle aurait pu, comme elle le dit elle-même, courir à sa perte éternelle; mais l'amour du bien, uni à son extraordinaire force de volonté, suffit pour la préserver du mal. Je l'ai vue à cet âge si tendre pratiquer des actes de vertus héroïques; elle savait se vaincre parfaitement, ayant déjà acquis un empire absolu sur toutes ses actions.

Depuis la mort de ma mère, l'heureux caractère de Thérèse avait changé. Elle n'était gaie qu'en notre compagnie aux Buissonnets (notre maison à Lisieux). Partout ailleurs elle était timide à l'excès; et les autres petites filles, la trouvant gauche dans leurs jeux, la méprisaient. Elle s'y prêtait cependant de bonne grâce, sans toutefois réussir à leur être agréable. Elle souffrit alors beaucoup des procédés indélicats dont elle fut l'objet. Dès lors, elle aimait à se cacher, à ne pas être vue, se croyant sincèrement inférieure aux autres. Elle étudia d'abord à la maison, sous la direction de Pauline, qu'elle appelait [337r] « sa petite mère.» A huit ans et demi (octobre 1881), elle entra, comme demi-pensionnaire, chez les religieuses bénédictines de Lisieux où déjà je me trouvais moi-même. Le changement de direction lui fut bien pénible et surtout la nécessité de se trouver au milieu d'enfants qui n'avaient ni les mêmes goûts, ni les mêmes aspirations qu'elle. Elle avait beaucoup de succès dans ses études, bien qu'elle n'apprît pas par coeur très facilement, mais elle retenait fort bien le sens des choses. Elle était dans une classe d'élèves toutes plus âgées qu'elle et remportait cependant tous les prix, ce qui la mit en butte à la jalousie. L'une d'elles, âgée de 14 ans, peu intelligente, lui faisait payer ses succès par toutes sortes de malices. Comme j'étais dans une autre classe que Thérèse, je n'étais point témoin de ces persécutions. Thérèse, de son côté, se contentait de pleurer en silence, sans m'en rien dire, car elle savait bien que j'y aurais mis ordre, et elle préférait souffrir en secret, d'abord pour le bon Dieu, ensuite pour éviter aux autres des occasions de peine. Elle ne me le confia que bien plus tard; alors je compris pourquoi son temps de pension lui avait été si cruel.

 

[337v] [Suite de la réponse à la quatorzième demande]:

Elle aimait beaucoup l'étude, principalement l'histoire sainte, l'histoire ecclésiastique; elle aurait bien aimé le catéchisme parce que ce livre parlait du bon Dieu, mais la manière dont il faut le réciter, mot-à-mot, lui coûta d'héroïques efforts. Cependant, elle y réussit parfaitement. Ses notes étaient toujours très bonnes. Quand parfois elle avait exceptionnellement une note plus faible, la pauvre petite était inconsolable, car, dans ce temps-là, elle n'était point fixée dans la paix, et se faisait des peines de tout; en cette circonstance, [338r] elle ne pouvait supporter la pensée que notre père aurait, le soir, une joie de moins en écoutant ses notes. Aux cours d'instruction religieuse, elle ne manquait jamais une réponse, si bien que monsieur l'abbé Domin, aumônier du pensionnat, l'appelait: « son petit docteur » - MSA 37,2 - Elle résolvait en effet, avec une grande précision, les questions les plus embarrassantes pour une enfant de son âge. Son raisonnement et son jugement ne la trompaient jamais, et la précocité qu'on avait remarquée dans sa première enfance, allait en s'accentuant, surtout lorsqu'il s'agissait du ciel. Vers 10 ans et demi elle souffrit d'une étrange maladie qui se termina par une apparition de la Sainte Vierge et une guérison miraculeuse. Comme le tribunal m'y invite, je reprendrai plus loin le récit détaillé de cet événement. Si Thérèse réussissait bien dans ses études, elle était aussi la plus sage. Elle faisait partie de l'Association des Saints Anges, dans laquelle n'entraient que des enfants modèles. Ce fut avec un grand soin qu'elle se prépara à sa première communion, en offrant chaque jour à Jésus toute une gerbe de sacrifices. Tous les soirs, elle recevait les [338v] instructions intimes de Marie, notre soeur aînée, et son coeur, à cette école, s'ouvrit à l'amour de la souffrance. Elle fit sa première communion le 8 mai 1884. Comme elle revenait de la sainte table, je la vis tout en larmes: son visage et tout son extérieur reflétaient la paix et l'union la plus intime avec Jésus. Elle reçut le sacrement de confirmation le 14 juin de la même année. Les quelques jours qui précédèrent se sont particulièrement gravés dans sa mémoire. Thérèse, si calme d'ordinaire, n'était plus la même: une sorte d'enthousiasme et d'ivresse perçaient dans son extérieur. Un jour de sa retraite préparatoire où je lui manifestai mon étonnement de la

 

 

voir dans ces dispositions, elle m'expliqua ce qu'elle comprenait de la vertu de ce sacrement, de la prise de possession de tout son être par l'Esprit d'amour. Il y avait dans ses paroles une telle véhémence, dans son regard une telle flamme que moi-même toute pénétrée d'une impression toute surnaturelle, je la quittai profondément émue. Ce fait frappa tellement ma mémoire que je vois encore son geste, son attitude, la place qu'elle occupait et ce souvenir ne s'effacera jamais de mon esprit.

 

[Réponse à la quinzième demande]:

[339r] Pendant la retraite de sa seconde communion (mai 1885) la Servante de Dieu fut assaillie de la terrible maladie des scrupules; elle en souffrit à tel point, qu'on fut obligé de la retirer de pension dès l'âge de 13 ans. D'ailleurs je venais de quitter l'Abbaye, ayant achevé mes études, et la contrainte de vivre seule, dans un milieu qui n'était pas le sien, jointe à ses épreuves intérieures, nous donnèrent des craintes sérieuses pour sa santé. Elle continua donc ses études à la maison, en prenant les leçons d'une institutrice. C'est à cette époque qu'elle fit le grand sacrifice de demander à retourner deux fois par semaine à l'Abbaye pour être reçue « enfant de Marie.» Cette détermination lui coûta extrêmement, c'est elle qui le dit, car elle n'avait pas été heureuse en pension, la raison en avait été « le contact avec des élèves dissipées, ne voulant pas observer la règle » - MSA 37,1 - et cela, de son propre aveu, l'avait rendue bien malheureuse. « Ah! c'était bien pour la Sainte Vierge toute seule que je venais à l'Abbaye - écrit-elle -, parfois je me sentais bien seule, comme aux jours de ma vie de pensionnaire » - MSA 41,1 -

Dix-huit mois avant sa première communion, notre soeur Pauline, qu'elle appelait « sa petite mère », nous quitta pour entrer [339v] au Carmel. Cette épreuve eut un retentissement douloureux dans le coeur de Thérèse, Quatre ans après, une nouvelle épreuve vint s'ajouter aux peines que lui causaient ses scrupules. Notre soeur aînée, Marie, nous quitta à son tour pour entrer aussi au Carmel (octobre 1886). Depuis le départ de Pauline, Marie était devenue la confidente indispensable de Thérèse, aussi cette séparation mit-elle le comble à ses douleurs. Ne sachant plus où chercher du secours sur la terre, elle invoqua avec confiance nos petits frères et soeurs qui nous avaient précédés au ciel, et elle se trouva subitement et complètement délivrée de ses peines intérieures. Elle me le confia pour m'exciter à les prier à mon tour dans des occasions difficiles. A Noël 1886, il se produisit un changement notable dans l'état de son âme. Pour bien connaître son caractère et ses dispositions, il importe de les considérer, comme par contraste, avant et après cette date:

l°) Avant Noël 1886. Depuis son âge de quatre ans et demi, c'est-à-dire depuis la mort de ma mère jusqu'à Noël 1886, c'est-à-dire jusqu'à 14 ans, Thérèse traversa une période d'obscurcissement. Il y avait comme un voile jeté sur les qualités dont le Seigneur l'avait gratifiée. Ses maîtresses reconnaissaient son intelligence, mais [340r] dans le monde elle passait pour incapable et maladroite. Ce qui justifiait cette opinion, c'était surtout son excessive timidité qui la rendait hésitante et la paralysait en toutes choses. Mon oncle, monsieur Guérin, disait que son instruction avait été écourtée et son éducation incomplète. Il est vrai qu'elle prêtait aux interprétations désavantageuses, ne disant presque rien et laissant toujours parler les autres. Contrairement aux apparences, sa vie fut semée d'épreuves dès son enfance. Elle souffrit un vrai martyre du coeur et beaucoup dans son corps. Elle avait des maux de tête presque continuels; mais l'extrême sensibilité de son coeur et la délicatesse de ses sentiments furent encore la source la plus abondante de ses souffrances, Elle supportait tout cela, sans jamais se plaindre, mais elle en était triste. Il est important de remarquer que même en cette période de sa vie, elle fut au fond vraiment forte, malgré l'apparente faiblesse produite par son extrême sensibilité. Cette force remarquable m'apparaît en ce que ses tristesses ne l'ont jamais détournée du moindre de ses devoirs. Pour ma part, jamais je n'ai surpris en elle, même dans cette période, un écart de caractère, une parole vive, une défail-[340v]lance de vertu: sa mortification était de tous les instants et dans les plus petites choses. Il me semble qu'elle ne laissait échapper aucune occasion d'offrir à Dieu des sacrifices. Elle convient d'ailleurs elle-même de cette fidélité au milieu de l'épreuve, car elle me dit un jour, pour m'encourager pendant mon noviciat, que jusqu'à l'âge de 14 ans elle pratiqua la vertu sans en sentir la douceur. Et, sur son lit de mort, elle nous disait- « Depuis l'âge de trois ans, je n'ai jamais rien refusé au bon Dieu.» Elle considérait les épreuves de cette période de sa vie comme une conduite particulière de Dieu qui voulait la former à l'humilité: « J'avais d'autant plus besoin de cette austère formation - écrit-elle - que je n'aurais pas été insensible aux louanges » - MSA 38,1 - Le défaut le plus notable de la Servante de Dieu à cette époque, était l'excès de sa sensibilité: elle pleurait à la moindre peine et lorsqu'on l'avait consolée de sa peine, elle pleurait d'avoir pleuré. Elle reconnaît elle-même que cet état était une grande faiblesse, et elle appelle « sa conversion » - MSA 45,1 - le changement subit qui s'opéra en elle la nuit de Noël 1886, et la fit dès lors apparaître extraordinairement maîtresse d'elle-même et courageuse. « Jésus me rendit forte [341r] - dit-elle - et depuis cette nuit bénie je ne fus vaincue en aucun combat, mais au contraire je commençai, pour ainsi dire, une course de géant » - MSA 44,2 -

 

2° Après Noël 1886. Thérèse raconte dans l'« Histoire de son âme » (pages 74, 75), - MSA 44,2 -

les circonstances du changement qui s'opéra en elle dans cette nuit

 

 

de Noël. J'ai été témoin de ce changement subit et je me croyais au milieu d'un songe, lorsque, pour la première fois, je la vis dominer complètement un chagrin qui auparavant l'aurait désolée et égayer mon père avec une grâce charmante. Ce changement fut décisif; jamais plus, dans la suite, elle ne fut dominée par les impressions de sa sensibilité. Cette transformation ne se limita pas à cette possession d'elle-même, mais on vit, en même temps, son âme s'épanouir et s'exercer aux pratiques du zèle et de la charité. Elle rêvait du salut des âmes et s'employait avec ardeur et générosité à la conversion des pécheurs. En peu de temps le bon Dieu avait conduit Thérèse au delà du cercle étroit où elle vivait. Dégagée de ses scrupules, de sa sensibilité excessive, son esprit se développa; elle fut prise d'un désir extrême de savoir. Mais ces désirs de la science ne la captivèrent [341v] pas complètement, parce que son coeur était livré à Dieu. Les livres spirituels étaient sa nourriture quotidienne; elle savait mot à mot l'Imitation de Jésus-Christ. La communion et l’assistance quotidienne à la sainte messe faisaient ses délices. Jésus était le directeur de son âme. Nos deux soeurs aînées, Marie et Pauline, étant entrées au Carmel, Thérèse et moi devînmes de plus en plus intimes. Chaque soir, aux fenêtres du belvédère nous nous communiquions nos pensées et devisions sur l'éternité... Ces paroles de saint Jean de la Croix: « Souffrir, Seigneur, et être méprisé! » - MSA 73,2 - , revenaient souvent sur nos lèvres et enflammaient nos coeurs. Le mépris nous semblait avoir seul des charmes sur cette terre et la souffrance être le seul bien digne d'envie.

 

[Session 28: - 15 septembre 1910, à 8h.30]

 

[343v] [Réponse à la seizième demande]:

J'étais devenue la seule confidente de Thérèse, aussi ne put-elle me cacher le désir qu'elle avait d'entrer au Carmel. Son attrait pour la vie religieuse s'était manifesté dès sa plus tendre enfance. Non seulement elle répétait qu'elle voulait être religieuse, mais elle rêvait de vie érémitique et quelquefois s'isolait dans un coin de sa chambre derrière les rideaux de son lit, pour s'entretenir avec Dieu. Elle avait alors 7 ou 8 ans. Plus tard, à 14 ans, après ce qu'elle appelle « sa conversion » , la vie religieuse lui apparut surtout comme un moyen de sauver des âmes. Elle pensa même, pour cela, se faire [344r] religieuse des missions étrangères; mais l'espoir de sauver plus d'âmes par la mortification et le sacrifice de soi-même la décida à s'enfermer au Carmel. La Servante de Dieu me confia elle-même le pourquoi de cette détermination: c'était pour souffrir davantage et par là gagner plus d'âmes à Jésus. Elle estimait qu'il est plus dur, pour la nature, de travailler sans voir jamais le fruit de ses labeurs, de travailler sans encouragement, sans distractions d'aucune sorte, que le travail pénible entre tous est celui qu'on entreprend sur soi-même, pour arriver à se vaincre. Aussi, cette vie de mort, plus lucrative que toutes les autres pour le salut des âmes, c'était celle-là qu'elle voulait embrasser, souhaitant comme elle le dit elle-même, « de devenir au plus tôt prisonnière, afin de donner aux âmes les beautés du ciel » - MSA 67,2 - . Enfin, en entrant au Carmel, son but tout spécial fut de prier pour les prêtres et de s'immoler pour les besoins de la Sainte Eglise. Elle appelait ce genre d'apostolat faire le commerce en gros, puisque par la tête elle atteignait les membres. Aussi déclara-t-elle hautement son intention personnelle dans l'examen canonique qui précéda sa profession: « Je suis venue dit-elle - pour sauver les âmes et surtout afin de prier [344v] pour les prêtres » - MSA 69,2 - . Cette réponse lui est spéciale, chacune répond ce qu'elle veut en cette circonstance.

 

[Est-ce sous l'influence de ses soeurs déjà moniales que la Servante de Dieu a été attirée au monastère des carmélites?]:

Cette pensée ne m’est jamais venue. Le bon Dieu a pu se servir de cette circonstance pour nous conduire où il voulait, mais la détermination de Thérèse, comme d'ailleurs la mienne plus tard, fut entièrement spontanée. Il faut remarquer aussi, à ce sujet, que si notre mère Agnès de Jésus (Pauline) fut assez favorable à ce projet, notre soeur aînée (Marie du Sacré Coeur) y fut au contraire très opposée.

 

[Savez-vous quelle aura été sur la Servante de Dieu l'influence de son directeur spirituel dans la décision qu'elle a prise d'entrer au Carmel?]:

Elle n'avait pas, à proprement parler, de directeur spirituel. Elle voyait si clairement ce qu'elle devait faire, qu'elle n'éprouvait pas le besoin de le demander. L'exécution de ce projet ne se fit pas sans de grandes difficultés. Comme nos pensées étaient les mêmes, je lui promis [345r] de l'aider de tout mon pouvoir. Elle s'ouvrit ensuite de son projet à notre bon père. Cette démarche coûta beaucoup à ma petite soeur. Toute la journée, sur sa demande, je joignis mes prières aux siennes, pour le bon résultat de ces négociations. Le succès en fut complet; mais il n'en fut pas de même du côté de notre oncle, monsieur Guérin, qui refusa son adhésion, disant que ce serait un scandale public, un cas unique dans toute la France que l'entrée d'une enfant de 15 ans au Carmel. Cependant, après quelques semaines passées dans l'angoisse, Thérèse à force de prières et de souffrances, obtint que notre oncle changeât subitement d'avis et

 

 

donnât son consentement. Thérèse vit dans ce succès comme la compensation apportée par Dieu à ces trois jours d'angoisses pendant lesquels, dit-elle, « Je me sentais seule, ne trouvant de consolation, ni sur la terre, ni du côté des cieux; le bon Dieu paraissait m'avoir abandonnée » - MSA 51,1 - . L'opposition de monsieur Delatroëtte, supérieur du Carmel, fut plus difficile à fléchir; si difficile, qu'elle devait entrer au couvent sans avoir réussi à la vaincre. Elle essaya pourtant; je l'accompagnais avec mon père chez monsieur l'abbé Delatroëtte. J'admirais comment Thérèse, d'un naturel [345v] si timide, osait s'expliquer et développer les raisons qui lui faisaient désirer son entrée immédiate au Carmel. Mais elle dut se retirer sur un « non » bien arrêté. Mon père la conduisit alors à Bayeux. Elle raconte cette nouvelle tentative dans son manuscrit (pages 88 et suivantes) - MSA 53,2-55,2 - La réponse de monseigneur l'évêque ayant été évasive, et sous la condition du consentement de monsieur Delatroëtte, Thérèse crut tout perdu pour sa cause. Aussi prit-elle la résolution de profiter de son prochain voyage à Rome, pour demander au Saint Père la permission désirée. Pendant tout ce voyage, elle ne perdit jamais de vue ce qui en était devenu le principal objectif. Reçue en audience par le Saint Père le dimanche 20 novembre 1887 avec les pèlerins des diocèses de Coutances, de Bayeux et de Nantes, elle domina sa timidité naturelle pour exposer sa requête. Le Saint Père lui répondit qu’elle entrerait au Carmel si Dieu le voulait. Ce qu'il y avait d'évasif dans cette réponse causa à Thérèse un grand chagrin, mais elle le supporta avec calme et abandon, persuadée d'avoir fait tout ce qui était en son pouvoir pour répondre à l'appel du Divin Maître. De retour à Lisieux, elle reprit ses instances auprès de monseigneur l'évêque, qui donna enfin son consentement [346r] le 28 décembre 1887. Aussitôt cette autorisation obtenue, elle eût voulu entrer sans retard au Carmel. On l'obligea cependant à remettre cette entrée jusqu'après le carême 1888. La principale raison de ce retard fut sans doute de ménager le supérieur, monsieur Delatroëtte, qui persistait dans son opposition. Cette dernière attente fut particulièrement douloureuse pour la Servante de Dieu. Le démon, qui voulait sans doute la décourager, lui suggéra des pensées de relâchement dans sa vie spirituelle. Loin de l'écouter, la Servante de Dieu mena, durant ces derniers mois, une vie sérieuse et mortifiée. Les mortifications consistaient à rendre de petits services sans les faire valoir, à retenir une parole de réplique, à briser sa volonté. La pratique de ces sacrifices la firent grandir, dit-elle, dans l'abandon, l'humilité et les autres vertus. Quant à moi qui en fus témoin, ils m'édifièrent grandement.

 

[Session 29: - 19 septembre 1910, à 8h.30 et à 2h. de l'après-midi]

 

[348r] [Suite de la réponse à la seizième demande]:

Thérèse entra au Carmel le 9 avril 1888 et me laissa seule avec notre père. Cette séparation fut pour tous un immense sacrifice, car elle aimait son père plus que tout au monde, Cependant, elle se sépara de nous, sans verser de larmes. Au moment où se faisait cette séparation, monsieur Delatroëtte, supérieur, dit: « Vous pouvez chanter votre Te Deum; mais je ne suis en ce moment que le délégué de monseigneur l'évêque; si vous avez des déceptions, ce ne sera pas à moi qu'il faudra s'en prendre.»

 

[348v] [Réponse à la dix-septième demande]:

A partir de son entrée au Carmel (1888) jusqu'au jour où j'y entrai moi-même (septembre 1894), me trouvant séparée de la Servante de Dieu, je n'ai guère plus d'observations personnelles à présenter. Je la voyais cependant au parloir, tous les huit jours, ainsi que mes autres soeurs carmélites. J'appris dans ces entretiens que la petite soeur avait beaucoup à souffrir dans son noviciat. Ma soeur Pauline surtout (mère Agnès de Jésus) me disait son chagrin de voir notre petite soeur mal soignée, en butte à la contradiction de plusieurs, et grondée à tort et à travers. Thérèse alors, avec un air angélique, la consolait, l'assurait qu'elle n'était pas malheureuse, qu'elle avait bien suffisamment pour vivre. Je la vois encore avec son teint pâle, mais l'air si saintement joyeux de souffrir pour le bon Dieu. De ces conversations au parloir, ressortait que les causes principales de ces épreuves étaient: l° un état presque ininterrompu de sécheresse dans l'oraison; 2° l'indiscrétion de quelques religieuses qui abusaient de son héroïque patience; la voyant si douce, ne se plaignant jamais, on passait tous les restes d'aliments à cette enfant qu'on aurait dû fortifier; plusieurs fois, elle n'eût [349r] dans son assiette que quelques têtes de hareng ou des débris réchauffés plusieurs jours de suite; le gouvernement assez défectueux de la communauté par la révérende mère Marie de Gonzague, dont le caractère instable et bizarre faisait beaucoup souffrir les religieuses. Tout était livré au caprice du moment; une chose bonne durait peu et ce n'était qu'à force de diplomatie et de finesse qu'on arrivait à jouir pendant quelques semaines d'une situation tellequelle.(sic) Quand je fus moi-même entrée au Carmel (1894), ces informations me furent confirmées par les récits des religieuses. Elle fit profession le 8 septembre 1890, et j'assistai à sa prise de voile le 24 septembre de la même année.

 

[Réponse à la dix-huitième demande]:

Quand j'entrai au Carmel, le 14 septembre 1894, après la mort de notre père, survenue au mois de juillet, je trouvai la Servante de Dieu encore au nombre des novices professes, malgré ses six ans de vie religieuse. Par humilité et pour ne pas s'affranchir des assujettissements du noviciat, elle avait demandé à y rester. La révérende mère Agnès de

 

 

Jésus, alors prieure, l'avait donnée aux novices comme [349v] première compagne avec tous les droits d'une maîtresse des novices, mais non officiellement, car il ne fallait pas marcher sur les brisées de la révérende mère Marie de Gonzague, maîtresse titulaire des novices. Devenue prieure en 1896, mère Marie de Gonzague garda en ses mains toute l'autorité de la maîtresse des novices. Mais se voyant débordée par ses trop nombreuses occupations, elle désigna la Servante de Dieu pour être son aide et la suppléer au besoin; mais on ne peut pas dire que soeur Thérèse de l’Enfant Jésus fut jamais, à proprement parler, maîtresse des novices. A cause de la versatilité de mère Marie de Gonzague, soeur Thérèse n'eut pas un instant de sécurité dans cette soi-disant charge qui lui était enlevée et redonnée tous les quinze jours. C'était toujours à recommencer, et la Servante de Dieu ne dut qu'à sa prudence le peu de paix qui fut donné aux novices. Si l'action de la Servante de Dieu paraissait trop intense, mère Marie de Gonzague se fâchait, disant que soeur Thérèse n'avait pas le droit de nous donner des conseils, qu'elle outrepassait les instructions qui lui étaient données. Il fallait que nous, les novices, agissions de ruse pour ne pas amener de conflit, et nous avions recours à mille stratagèmes. [350r] Cependant, au milieu de ces difficultés, l'oeuvre du bon Dieu se faisait, sinon du côté des novices, du moins du côté de soeur Thérèse. Je dis cela parce que soeur Thérèse de l’Enfant Jésus ne fut pas gâtée dans le choix de ses novices; elles étaient loin d'être quasi parfaites comme celles que l'intercession de la Servante de Dieu nous envoie aujourd'hui. L'une était sauvage, renfermée et fuyait ses avis; une autre peu intelligente, sans vocation pour le Carmel, épuisait le zèle et les forces de la Servante de Dieu, apparemment en pure perte; une troisième si difficile à former qu'elle ne dut de rester au Carmel qu'à la patience de notre jeune maîtresse, etc. C'était sur ces terrains incultes qu'elle devait travailler. Sa direction était sûre; elle avait une réponse à tout. Elle ne reculait jamais devant le devoir. Elle n'avait nulle peur d'engager la lutte contre les défauts des novices; mais aussi elle était douce et compatissante quand il y avait lieu. Elle ne pouvait souffrir qu'on attachât de l'importance à des souffrances puériles. Sans se l'avouer parfois, toutes goûtaient sa direction, et bien qu'elle ne fût point faite de tendreté et de mollesse, on y recourait par un besoin naturel de vérité. Quelques anciennes, désireuses de conseils pour elles-mêmes, allèrent, comme des Nicodème, [350v] la trouver en secret. La Servante de Dieu me confia qu'elle avait demandé au bon Dieu de n'être jamais aimée humainement, ce qui eut lieu car, bien que les novices l’aimassent profondément, jamais l'affection qu'elles lui portèrent ne fut un attachement naturel. Ce qui faisait toute la force de notre jeune maîtresse, était son entier dégagement d'elle-même: elle s'oubliait complètement et veillait toujours à se mortifier. Jamais elle n'adressait une question qui pût satisfaire sa curiosité, car elle avait pour maxime qu'on ne fait aucun bien en se recherchant soi-même. Au sujet des emplois, je dois remarquer que ni la soeur Thérèse de l’Enfant Jésus, ni moi n'avons jamais eu voix au chapitre, parce que nos Constitutions ne permettent pas d'introduire simultanément plus de deux soeurs dans le chapitre.

 

[Réponse à la dix-neuvième demande]:

La Servante de Dieu n'a point « publié » d'écrits, mais elle en a composé qui ont été publiés après sa mort. Ces compositions sont: 1° le manuscrit de sa vie; 2° des lettres adressées presque toutes à ses soeurs; 3° des poésies sur des sujets de piété; 4° des dia-[351r]logues ou « récréations pieuses », à l'occasion de nos fêtes de communauté. L'écrit principal est l'« Histoire de sa vie.» Elle la composa sur l'ordre de mère Agnès de Jésus, alors prieure. Elle n'avait aucune arrière-pensée, lorsqu'elle commença son manuscrit. Elle l'écrivit uniquement par obéissance, s'efforçant toutefois de relater certains faits, spéciaux à chacun des membres de sa famille, afin de faire plaisir à tous, par ce récit des souvenirs de sa jeunesse, Son manuscrit était en effet un « souvenir de famille », exclusivement destiné à ses soeurs. C'est ce qui explique l'abandon familial dans lequel il fut écrit, et aussi certains détails enfantins devant lesquels sa plume aurait reculé, si elle eût prévu que cet écrit devait sortir du cercle fraternel. Elle n'écrivait qu'à bâtons rompus, pendant les rares moments libres que lui laissaient la Règle et ses occupations auprès des novices. Elle ne fit aucun brouillon, écrivant au courant de la plume, et cependant son manuscrit ne contient pas de ratures.

 

[351v] [Suite de la réponse à la dix-neuvième demande]:

Lorsque la Servante de Dieu eut achevé ce récit de ses premières années qui a formé les 149 premières pages de l'« Histoire d'une âme » - MSA - , elle le remit à mère Agnès de Jésus, alors prieure, qui le posa négligemment sans songer à le lire, pensant que c'était simplement un souvenir de famille pour plus tard. La seconde partie du manuscrit - MSC - fut composée sous le priorat de la révérende mère Marie de Gonzague; soeur Thérèse de l’Enfant Jésus était déjà bien malade (1897). A cette époque de sa vie, la Servante de Dieu prévoyait que cette composition serait un moyen d’apostolat, et, en vue de la publication de ce travail, elle donna ses instructions à mère [352r] Agnès de Jésus pour retrancher ou ajouter, selon qu'il lui semblerait utile pour la gloire de Dieu. En fait, mère Agnès de Jésus n'a rien changé de substantiel dans cette partie. La troisième partie du manuscrit, de la page 207 à la page 221, était le souvenir de sa dernière retraite (1896), adressée à soeur Marie du Sacré-Coeur - MSB - . La Servante de Dieu écrivit donc l'« Histoire de son âme » à trois différentes personnes et à des époques diverses. Après sa mort, le manuscrit fut soumis à la révision des révérends pères prémontrés de Mondaye (révérend père Godefroy Madelaine prieur et le révérend père Norbert), qui nous en-

 

 

couragèrent fortement à le publier et obtinrent pour cela l'« imprimatur » de monseigneur l'évêque de Bayeux. Mère Agnès de Jésus entreprit alors de le publier, persuadée qu'elle travaillerait en cela à la gloire de Dieu. Son but était de procurer cette lecture aux monastères de notre Ordre, en remplacement de la lettre circulaire qu'il est d'usage d'envoyer après le décès de chaque soeur. Pour obtenir de mère Marie de Gonzague, alors prieure, l'autorisation de publier ce livre, elle dut faire au manuscrit quelques légers changements, destinés à laisser croire que les trois parties qui le composaient avaient été adressées pareillement à la révérende mè-[352v]re Marie de Gonzague, qui y apposa sa signature. Ces ratures ont d'ailleurs été soigneusement restituées dans leur texte primitif par soeur Marie du Sacré-Coeur.

 

[Réponse à la vingtième demande]:

La Servante de Dieu a toujours pratiqué les vertus avec héroïsme, parce qu'elle s'est distinguée des plus vaillantes par le degré et la continuité de ses efforts dans la pratique de toutes les vertus. Son courage ne se démentit jamais. Elle ne pratiqua pas les vertus en une occasion, ni un jour, ni un mois, mais elle persista toute sa vie, sans jamais défaillir. Je n'ai jamais remarqué cela en personne à un si haut degré, car quelque ferme que l'on soit, on se trahit toujours une fois ou l'autre. Aussi, avant d'avoir appris (par la lecture des Articles de monsieur le vice-postulateur) à classer les différentes vertus qu'elle a pratiquées sous mes yeux, je les groupais toutes dans la force, La Servante de Dieu a véritablement vécu ce qu'elle a écrit et ce qu'elle m'a enseigné. Oui, pour prouver son amour à Dieu, je l'ai vue « ne laisser échapper aucun petit sacrifice, aucun regard, aucune parole, profiter des moindres actes et les faire par amour » - MSB 4,1-2 -

 

[353r] [Réponse à la vingt-et-unième demande]:

La Servante de Dieu nourrissait son âme de la lecture de l'Ecriture Sainte. Dès son enfance, le livre de l'Imitation faisait aussi ses délices; elle le savait par coeur. Mais surtout ce qui l'occupait, pendant ses oraisons, c'était la méditation du Saint Evangile. Elle voulut même porter sur son coeur ce livre sacré et s'occupa beaucoup de trouver les Saints Evangiles édités séparément, pour les faire relier et nous procurer le même bonheur. Elle scrutait l'Ecriture Sainte afin de « connaître le caractère du bon Dieu.» La différence des traductions l'affligeait: « Si j'avais été prêtre disait-elle - j'aurais étudié à fond l'hébreu et le grec, afin de connaître la pensée divine, telle que Dieu daigna l'exprimer en notre langage humain » - DEA 4-8 - .

Tout contribuait à augmenter sa foi, même les choses les plus vulgaires, et les objets profanes lui étaient une occasion de se rappeler les pensées de la foi. A l'occasion du mariage de notre cousine Jeanne Guérin, qui se trouvait avoir lieu huit jours après sa prise de voile, elle fut frappée des délicatesses qu'elle prodiguait à son fiancé, et en tira tout de suite cette conséquence: qu'elle ne devait [353v] pas être moins empressée à l'égard de Jésus. Elle m'envoya même en regard de la lettre d'invitation au mariage de ma cousine, une lettre d'invitation à ses noces spirituelles: « Histoire d'une âme », page 135 - MSA 77,2 - . La vue de la belle nature et des chefs-d'oeuvre de l'art élevaient aussi son âme. Dans son voyage de Rome en particulier, elle ne savait comment exprimer son admiration devant la beauté des paysages, la splendeur des édifices, le fini des oeuvres de peintures et de sculpture, sans oublier l'harmonie de la langue: « Ce pays d'Italie est très beau - écrivait-elle à sa cousine Marie Guérin -, je ne me serais jamais figurée que nous verrions de si belles choses» - LT 31 - . Elle ajoute dans son manuscrit: « En regardant toutes ces beautés, il naissait dans mon âme des pensées bien profondes, il me semblait comprendre déjà la grandeur de Dieu et les merveilles du ciel » - MSA 58,1 -

La foi qui animait sa vie fut soumise à une rude épreuve de tentation. Elle la raconte elle-même: « Histoire de sa vie.» page 158 et suivantes - MSA 5,2-6,2 - .» Ces attaques visaient en particulier l'existence du ciel. Elle n'en parlait à personne, de crainte de communiquer à d'autres son inexprimable tourment. Cependant quelquefois, dans nos colloques intimes, elle s'échappait en me disant: « Si vous saviez….. Oh! si vous [354r] passiez seulement cinq minutes par les épreuves que j'endure! » - CSG p.139 - . Elle s'ouvrait de cette tentation aux confesseurs avec lesquels il lui était donné de s'entretenir. L'un d'eux augmenta ses troubles en lui faisant voir l'état où elle était comme très dangereux. De l'avis d'un directeur éclairé, elle copia le symbole et le porta constamment sur elle; elle voulut l'écrire avec son sang. Elle me dit avoir prononcé des actes de foi fort nombreux, afin de protester contre cette tentation. Cette épreuve dura jusqu'à sa mort.

L'esprit de foi de la Servante de Dieu lui montrait la volonté divine dans toutes les épreuves et les lui rendait chères. Lors de la maladie de notre père, elle m'écrivait (26 avril 1891)- « Jésus nous a envoyé un regard d'amour, un regard voilé de larmes, et ce regard est devenu pour nous un océan de souffrances, mais aussi un océan de grâces et d'amour » - LT 107 - . Cet esprit de foi lui faisait voir la main du bon Dieu, même dans les circonstances extérieurement les plus humaines: « Dieu tout seul - m'écrivait-elle - dispose les événements de notre vie d'exil. Mais nous ne le voyons pas, il se cache et nous ne pouvons apercevoir que les créatures... Les créatures sont des degrés, des instruments, mais c'est la main de Jésus, qui [354r] conduit tout. Il ne faut voir que lui en tout » (Lettre de 1893) - LT 128 - . Ce qu'elle m'enseignait, soeur Thérèse de l’Enfant Jésus le mettait en pratique. Elle fut très attris-

 

 

tée de ce que notre père, contrairement à notre espérance, ne put assister à sa prise de voile. Elle m'écrivit à ce sujet (23 septembre 1890): « Tu sais à quel point je désirais ce matin revoir notre père chéri. Eh bien! maintenant, je vois clairement que la volonté de Dieu est qu'il n'y soit pas. Il a permis cela uniquement pour éprouver notre amour... Jésus me veut orpheline, il veut que je sois seule avec lui seul... C'est Jésus seul qui a conduit cette affaire; c'est lui, et j'ai reconnu sa touche d'amour » - LT 120 - .

La Servante de Dieu eut toujours une sainte ambition pour les biens éternels et la conquête de la sainteté. Nul ne pouvait atténuer dans son coeur ce désir joint à la persuasion d'être exaucée. Elle espérait arriver à la sainteté, non pas à cause de ses mérites, qu'elle confessait ne pas avoir, mais à cause des mérites infinis de Jésus qui étaient « sa propriété », disait-elle - CSG p.41 - . Elle confia ses désirs de haute sainteté à un prédicateur de retraite. Ce confesseur la trouva bien téméraire et essaya [355r] de rabattre ses prétentions. Le moment n'était pas venu où le bon Dieu permit qu’un autre directeur « la lançât à pleines voiles sur les eaux de la confiance et de l'amour» - MSA 80,2 - . Elle persista néanmoins dans ses désirs et ses espérances. Elle m'écrivit en mai 1890 (elle avait 17 ans): « Pour moi, je ne te dirai pas de viser à la sainteté séraphique de sainte Thérèse, mais bien d'être parfaite, 'comme ton Père céleste est parfait - *>Mt. 5, 48 - . Oh! Céline, nos désirs qui touchent à l'infini ne sont donc ni des rêves ni des chimères, puisque Jésus lui-même nous a fait ce commandement » - LT 107 - . Elle espérait de même voir tous ses péchés effacés par les mérites de Jésus. Un des derniers jours qu'elle put encore réciter seule le saint office, me trouvant auprès d'elle, je la vis tout à coup s'attendrir. Elle m'indiqua du doigt l'une des leçons de matines et me dit: « Regardez ce que dit saint Jean: Mes petits enfants, je vous ai écrit ceci afin que vous ne péchiez pas, mais cependant si vous péchez, souvenez-vous que vous avez un Médiateur qui est Jésus ' » - *1 Jn. 2, 1 - -  CSG p. ? - . En prononçant ces dernières paroles, ses yeux étaient humides de larmes.

 

 

[Session 30: - 20 septembre 1910, à 8h.30 et à 2h. de l'après-midi]

 

[357r] [Suite de la réponse à la vingt-et-unième demande]:

La communion des Saints était [357v] pour elle un grand sujet d’espérance. La voyant si parfaite et si fidèle à procurer en toutes choses la gloire de Dieu je lui dis un jour: « Ce que j'envie en vous, ce sont vos oeuvres, je voudrais aussi faire du bien, composer de belles choses, des écrits, des tableaux, etc., qui fassent aimer le bon Dieu.» «Ah! me répondit-elle - il ne faut attacher son coeur à cela. Oh! non, il ne faut pas nous faire de peine de notre impuissance, mais nous appliquer uniquement à l'amour... Cependant si nous souffrons trop cruellement de notre pauvreté, il faut offrir au bon Dieu les oeuvres des autres, c'est là le bienfait de la communion des Saints. Tauler dit: 'Si j'aime le bien qui est en mon prochain autant qu'il l'aime lui-même, ce bien est à moi au même titre qu'à lui'. Par cette communion, je puis être riche de tout le bien qui est au ciel et sur la terre, dans les anges et dans les saints et dans tous ceux qui aiment Dieu. Vous le voyez - ajouta-t-elle -, vous ferez tout autant de bien que moi et plus quand, avec le désir de faire ce bien, vous accomplirez l'oeuvre la plus cachée par amour, même en rendant un léger service, quand cela vous coûte » -  CSG p.56 - . Elle croyait qu'il ne fallait pas craindre de trop désirer, de trop demander [358r] au bon Dieu: « Il faut dire au bon Dieu: Je sais bien que je ne serai jamais digne de ce que j'espère, mais je vous tends la main comme une petite mendiante et je suis sûre que vous m'exaucerez pleinement, car vous êtes bon !.» - Esprit p.145 -

Ses espérances de la vie éternelle et de la sainteté étaient en la Servante de Dieu la source d'un très grand détachement de tout le créé. Elle m'écrivait: « J'ai pensé que nous ne devions pas nous attacher à ce qui nous entoure, puisque nous pourrions être dans un autre lieu que celui où nous sommes » - LT 65 - . Un jour, je lui manifestais le désir que les créatures me tiennent compte de mes efforts et remarquent mes progrès. Elle me dit: « Quelle vanité de désirer être appréciée de vingt personnes qui vivent avec nous! Moi, je ne veux être aimée qu'au ciel, parce que là seulement tout sera parfait » -  CSG p.28 - . Dans les difficultés de la vie son espérance était encore invincible. Elle espérait que le bon Dieu bénirait ses efforts, quand elle aurait fait tout ce qui était en elle pour répondre à l'appel du Seigneur. Pendant la maladie de notre père, elle relevait notre courage par ses paroles et son exemple. Elle me disait alors: « La vie n'est qu'un rêve, bientôt nous nous ré-[358v]veillerons, et quelle joie! Plus nos souffrances sont grandes, plus notre gloire sera infinie.» - LT 82 - Le découragement n'atteignait jamais son âme. Sentait-elle sa faiblesse? La sécheresse habitait-elle son coeur? Sa fidélité à pratiquer les vertus n'en devenait que plus grande. Elle me confiait ainsi ses dispositions dans une lettre de septembre 1893: «Quand même il me semblerait éteint ce feu d'amour, je jetterais encore de petites pailles sur la cendre et je suis sûre qu'il se rallumerait » - LT 143 - . Quand elle n'était pas exaucée, après des prières ferventes

 

 

au bon Dieu et aux saints, elle les remerciait quand même, en disant: « Je crois qu'ils veulent voir jusqu'où je pousserai mon espérance » - DEA 7-7 - .

Contraste étrange: au sein même de sa grande tentation contre la foi, qui visait principalement l'existence du ciel, la Servante de Dieu manifestait constamment l'espérance de ce ciel, dont elle exprimait sans cesse le désir. Ayant entendu dire par le médecin que sur cent personnes atteintes comme elle, il n'en réchappait pas plus de deux, elle me dit agréablement: « Si j'allais être une de ces deux sur cent, que ce serait malheureux! » (Source première)'. Une soeur lui disait: «Vous n'avez donc pas peur de la mort?.» « Oui - répondit-elle - elle me [359r] fait grand'peur, quand je la vois représentée sur les images comme un spectre; mais la mort, ce n'est pas cela, cette idée-là n'est pas vraie. Pour la chasser, je n'ai besoin que de me rappeler la réponse de mon catéchisme: la mort, c'est la séparation de l'âme d'avec le corps. Eh! bien, je n'ai pas peur d'une séparation qui me réunira pour toujours au bon Dieu.» - DEA 1-5 - Etant en santé, elle disait que lorsqu'elle voulait se rendre compte si elle était toujours dans un égal degré d'amour et d'espérance du ciel, elle se demandait si la mort avait autant de charmes pour elle. Une journée trop prospère, une joie vive lui étaient à charge, parce qu'elle[s] tendaient à affaiblir son désir de la mort. En un mot, je puis dire que je ne l'ai jamais vue chanceler dans son espérance. Jamais je n'ai surpris en elle un sentiment de crainte humaine, mais toujours celui d'une espérance aveugle.

Son amour pour Dieu le Père allait jusqu'à la tendresse filiale. Pour l'Esprit d'amour, elle l'invoquait sans cesse. Quant à « son Jésus », il était tout pour son coeur. Quand elle écrivait, elle mettait, en parlant de Notre [359v] Seigneur, des majuscules à « Lui », « Il », par respect pour sa personne adorable. C'était par Jésus qu'elle allait à Dieu. Elle avait une dévotion spéciale au mystère de l'Incarnation, qu'elle fêtait dévotement chaque 25 mars. Elle aimait à considérer Jésus dans son enfance; elle disait: « Ce serait gentil, si je mourais un 25 mars, parce [que] c'est ce jour-là que Jésus a été le plus petit » (S.P.) Sa dévotion au Sacré-Coeur était aussi bien profonde. Elle estimait qu'il était impossible de se perdre avec cet amour au coeur, et j'ai pu constater, à ce propos, une foi admirable. Elle disait d'une certaine personne, dont les écarts déconcertaient tout le monde: « Je vous dis que le bon Dieu en aura pitié, à cause de sa dévotion au Sacré-Coeur » (S.P.). Et d'une autre dont le salut était en danger: « A cause de sa dévotion au Sacré-Coeur, elle sera sauvée, mais comme au travers du feu » (S.P.). Lors de mon voyage à Paray-le-Monial en 1890, elle m'écrivait: « Prie bien le Sacré-Coeur; tu sais, moi je ne vois pas le Sacré-Coeur comme tout le monde, je pense tout simplement que le Coeur de mon Epoux est à moi seule, comme le mien est à lui seul, et je lui parle alors dans la solitude de ce délicieux coeur à coeur, en attendant de le contempler un jour face à face» - LT 122 - .» [360r] Sa dévotion au Sacré-Coeur avait son couronnement et son complet épanouissement dans la dévotion à la Sainte Face. La Sainte Face était pour elle le miroir où elle voyait l'âme et le coeur de son bien-aimé. Cette Sainte Face fut son livre de méditation où elle puisait la science d'amour, comme elle s'en explique, page 120 de l'« Histoire d'une âme » - MSA 71,1 - .

Dès sa plus tendre enfance, la Servante de Dieu manifesta un grand souci de ne jamais déplaire à Dieu. Sa vigilance allait jusqu'à éviter, non seulement les plus petits péchés véniels, mais les moindres imperfections. Son amour provoquait en elle un désir toujours plus intense de se sacrifier, de prouver au bon Dieu son amour par des oeuvres, Aussi, sa vie tout entière s'est-elle passée « à effeuiller à Jésus les fleurs des sacrifices » - HA 12 - et elle put se rendre au moment de la mort ce beau témoignage: « Pourquoi la mort me ferait-elle peur? je n'ai jamais agi que pour le bon Dieu » -  CSG - . Son amour généreux aurait voulu encore trouver sa consommation dans le martyre, qui fut le rêve de sa vie. Tous ces sentiments d'amour divin qui brûlaient son coeur, elle m'en faisait part déjà quand nous étions jeunes filles, alors [360v] que nous nous entretenions confidentiellement aux fenêtres du belvédère des Buissonnets; puis, dans ces « parloirs » - MSA 73,2 - inoubliables, où nous ne nous entretenions que de Dieu. « C'est de lui, de Jésus, que nous allons parler ensemble - m'écrivait-elle --, sans lui, nul discours n'a de charmes pour nos coeurs » (15 août 1892) - LT 135 -

Elle avait un goût prononcé pour l'oraison; son âme trouvait partout des sujets de penser au bon Dieu. Le conseil qu'elle me donnait de chanter sans cesse dans mon coeur un cantique au Bien-Aimé, elle le mettait en pratique. Un jour, c'était au Carmel, je lui demandai si elle perdait quelquefois le sentiment de la présence du bon Dieu; elle me répondit simplement: « Oh! non, je crois que je n'ai jamais été trois minutes sans y penser » -  CSG - Et cela malgré son aridité presque continuelle et son épreuve contre la foi. L'amour du bon Dieu animait véritablement toutes ses actions; elle ne respirait que pour lui; ne pensait qu'à lui. Sur la cloison de sa cellule, elle avait écrit ces mots avec une épingle: « Jésus est mon unique amour.» Contrairement à d'autres mystiques qui s'exercent à la perfection pour atteindre l'amour, soeur Thérèse de l'Enfant Jésus prenait pour voie de la perfection l'amour même, et à 19 ans elle écrivait à sa cousine Marie [361r] Guérin: « Pour moi, je ne connais pas d'autre moyen pour arriver à la perfection que l'amour » - LT 109 -

 

 

[Suite de la réponse à la vingt-et-unième demande]:

La Servante de Dieu chanta comment elle entendait la vie d'amour dans un cantique intitulé: « Vivre d'amour », Histoire d'une âme, page 371 - PN 17 - . Là toutes ses pensées sont exprimées. Elle le composa d'un jet, pendant qu'elle faisait son heure d'adoration devant le Saint-Sacrement. C'était le 25 février 1895. Le 9 juin de cette même année 1895, le jour de la fête de la Très Sainte Trini-[361v]té, pendant la messe, elle reçut une grâce signalée, et fut intérieurement pressée de s'offrir comme victime d'holocauste à l'Amour miséricordieux. Au sortir de cette messe, elle m'entraîna à sa suite, à la recherche de notre mère; elle semblait comme hors d'elle-même et ne me parlait pas. Enfin, ayant trouvé notre mère, qui était alors mère Agnès de Jésus, elle lui demanda la permission de s'offrir avec moi en victime à l'Amour miséricordieux. Elle lui donna une courte explication. Notre Mère était pressée, elle ne sembla pas trop comprendre ce dont il s'agissait et permit tout, tant elle avait confiance en la discrétion de soeur Thérèse de l’Enfant Jésus. C'est alors qu'elle composa l'acte de « Donation à l'Amour », qu'elle porta depuis toujours sur son coeur (Histoire d'une âme, page 301) - MSA 84,1 -

La charité de soeur Thérèse de l'Enfant Jésus envers les pauvres était touchante. Toute jeune enfant, elle tenait à honneur de leur porter l'aumône; elle les regardait avec tendresse et respect, si bien qu'on aurait pu croire que c'était le pauvre qui lui faisait une faveur. Au Carmel, elle aurait désiré l'emploi d'infirmière, parce que c'est celui où il entre le plus de dévouement. Elle me dit à ce propos: [362r] « L'emploi d'infirmière est celui qui me plairait le mieux; je ne voudrais pas le solliciter, j'aurais peur que ce soit présomption, mais si on me le donnait, je me croirais bien privilégiée » - DEA 20-8 - . Comme j'étais moi-même aide-infirmière, elle me recommandait beaucoup de soigner les malades avec amour, de ne pas faire cet ouvrage comme un autre, mais de le faire avec soin, avec délicatesse, comme si réellement on rendait ce service à Dieu même.

Lorsqu'elle remarquait en ses novices la tendance à se replier en soi-même, elle la combattait vivement. Un jour elle me dit: « Se replier sur moi-même, cela stérilise l'âme, il faut se hâter de courir aux oeuvres de charité » -  CSG - . C'est ce que fit elle-même la Servante de Dieu. Je venais d'entrer au Carmel, lorsque une bonne vieille converse, soeur Saint Pierre, me raconta en détail les soins de charité que soeur Thérèse de l'Enfant Jésus avait pour elle. Elle ajoutait, sur un ton solennel: « De tels actes de vertu ne doivent pas rester enfouis sous le boisseau ». La vertu de la Servante de Dieu avait dû être d'une suavité toute particulière, pour impressionner de la sorte cette rude nature, peu apte à sentir les délicatesses. Ce qui l'avait particulièrement frap-[362v]pée, c'était l’angélique sourire, par lequel son aimable conductrice clôturait tous ses services. Elle aimait à rendre constamment service et à faire plaisir, à son propre détriment. Ses « silences », ses dimanches (temps libres au Carmel dont chacune est fort avare), elle les passait, le plus souvent, à composer des poésies, suivant la demande des soeurs. Jamais elle n'en refusait une seule. Son temps fut tellement pris par ces actes de charité, qu'elle n'en trouvait pas pour elle-même. Sa charité revêtait les formes les plus diverses. Pendant sa maladie, elle se laissait administrer les remèdes les plus répugnants et les plus réitérés avec une patience invincible, alors qu'elle reconnaissait qu'ils étaient absolument inefficaces. Elle me confia qu'elle avait offert au bon Dieu tous ces soins pénibles et inutiles pour qu'ils profitassent à un missionnaire abandonné et malade, auquel manquaient les soins nécessaires. Sa charité s'étendait aux âmes du purgatoire. Elle avait fait « l'acte héroïque » et remis entre les mains de la Sainte Vierge tous ses mérites de chaque jour afin qu'elle les applique à ces âmes souffrantes, de même que les suffrages qui lui seraient donnés après sa mort.

Sa charité lui inspirait le zèle [363r] des âmes. Cette flamme s'alluma dans son coeur à l'époque qu'elle nomme « sa conversion » - MSA 45,1 - ", c'est-à-dire, le jour de Noël 1886. Un dimanche, en fermant son livre, à la fin de la messe, une image de Jésus en croix dépassa un peu en dehors des pages, ne lui laissant voir qu'une de ses mains, percée et sanglante. Elle fut comme bouleversée par un sentiment intérieur qui lui faisait voir ce sang tombant à terre, sans que personne s'empressât de le recueillir, et elle forma la résolution de se tenir au pied de la croix, afin de le recevoir et d'en faire profiter les pauvres pécheurs. Son zèle se porta, à cette époque, sur un grand criminel, du nom de Pranzini, condamné à l'échafaud, pour meurtres épouvantables. Entendant parler de lui par les feuilles publiques, elle résolut de le convertir (elle avait environ 14 ans). A cet effet, elle redoubla ses sacrifices et me confia son secret, me suppliant de l'aider à sauver cette âme, Elle fit offrir pour elle le saint sacrifice de la messe. Je la voyais avec étonnement, contrairement à ses habitudes, chercher à voir les journaux, pour y découvrir l'annonce de la conversion de Pranzini. Elle avait demandé au bon Dieu un signe sensible, pour sa simple consolation, car elle ne doutait pas du succès de sa prière. Pranzini se convertit en effet d'une manière [363v] absolument inattendue et significative. Dernièrement, j'ai entretenu au parloir monsieur l'abbé Valadier, ancien aumônier de la Roquette (prison des condamnés à mort) et successeur dans cette charge de monsieur l'abbé Faure, qui assista Pranzini. Il me confirma le fait de cette conversion inattendue, dont il tenait les détails de monsieur l'abbé Faure lui-même. Pranzini qui avait jusqu'à l’échafaud refusé les secours de la religion,

 

 

avait déjà les mains liées, lorsque d'une voix étranglée par l'angoisse, dans un cri plein de repentir et de foi, il s'écria: « Monsieur l'aumônier, donnez-moi le crucifix.» Il le baisa avec effusion, échangea deux paroles avec l'aumônier au moment où il fut saisi par le bourreau. La Servante de Dieu appelait Pranzini « son enfant » - MSA 46,2 - .» Plus tard, au Carmel, lorsqu'on mettait à sa disposition quelque argent pour ses fêtes ' elle obtenait de notre mère prieure la permission de l'employer à faire célébrer une messe, et elle me disait tout bas: « C'est pour mon enfant; après les tours qu'il a joués, il doit en avoir besoin!... Il ne faut pas que je l'abandonne maintenant » -  CSG - .» Après cette victoire mémorable, le zèle de la Servante de Dieu s'étendit comme un feu dévorant. Elle entreprit la conversion [364r] d'une ouvrière tout à fait impie, qui venait quelquefois travailler à la maison. Elle instruisit aussi deux petites filles pauvres. C'était charmant de l'entendre leur parler du bon Dieu; elles écoutaient ses instructions avec avidité. Plus tard, au Carmel, je la vis, après le départ des ouvriers, glisser furtivement des médailles dans la doublure de leurs habits. Ayant photographié les novices, je tirai aussi son portrait, elle voulut tenir à la main un rouleau sur lequel elle avait écrit cette parole de notre Mère sainte Thérèse: « Je donnerais mille vies pour sauver une seule âme» - SteTH.d’Avila Ch.de perf. Ch.1 - Pendant sa dernière maladie, au cours d'une période de cruelles souffrances, elle disait encore: « Je demande au bon Dieu que toutes les prières qui sont faites pour moi, ne servent pas à alléger mes souffrances, mais qu'elle soient toutes pour les pécheurs » -  CSG - .» Elle avait même le désir de travailler après sa mort au bien des âmes; elle confiait à mère Agnès de Jésus, en ma présence, « qu'elle voulait passer son ciel à faire du bien sur la terre » - DEA 17-7 - . Deux mois avant sa mort, le 22 juillet 1897, comme je lui lisais un passage sur la béatitude du ciel, elle m'interrompit pour me dire: « Ce n'est pas cela qui m'attire.» « Et quoi donc?», repris-je. - « Ah! c'est l'amour! aimer, être aimée, et revenir sur la terre, pour faire ai-[364v]mer l'Amour » - HA 12 - .»

Pendant sa vie de carmélite, elle dirigea ses intentions spécialement vers la sanctification des prêtres. En 1889, elle m'écrivait le 14 juillet (elle avait 16 ans): « 0 ma Céline,, vivons pour les âmes, soyons apôtres... sauvons surtout les âmes de prêtres: ces âmes devraient être plus transparentes que le cristal. Hélas! et combien de mauvais prêtres, de prêtres qui ne sont pas assez saints. Prions, souffrons pour eux... Céline, comprends-tu le cri de mon coeur? » - LT 94 - Elle me répète la même pensée dans de nombreuses lettres, de 1889 et 1890, comme aussi elle la redit dans son manuscrit et dans ses poésies.

Sa charité ne se démentait pas à l'égard de ceux dont elle pouvait avoir à se plaindre. D'ailleurs, elle ne se plaignait jamais de personne. Dès le temps qu'elle était en pension, lorsque des élèves plus âgées et jalouses de ses succès les lui faisaient payer par des mutineries de mauvais goût, elle se contentait de pleurer en silence, sans m'en rien dire. Au Carmel, sa charité revêtit les mêmes formes. Si elle avait des préférences, c'était pour les soeurs les plus déshéritées et aux récréations je la voyais toujours se placer auprès de celles dont le caractère lui était le [365r] moins sympathique. Elle demanda à la mère prieure d'être aide dans un emploi où personne ne pouvait tenir à cause du malheureux caractère de celle qui le dirigeait, et cela afin d'arriver à lui faire quelque bien. Un jour, pour m'encourager à surmonter des antipathies personnelles, elle me confia les violences qu'elle se faisait elle-même depuis longtemps sur ce point. Cette confidence fut pour moi une révélation, car elle se dominait à ce point que rien ne paraissait de ses efforts, et je fus bien plus stupéfaite encore, quand elle me fit connaître le nom de la soeur qui était ainsi la cause de ses luttes journalières. Je trouvais en effet la Servante de Dieu si aimable, si prévenante pour cette soeur, que je l'aurais prise pour sa meilleure amie. Il semblait que lorsqu'on était dans son tort, elle n'en était que plus aimable, prévenante et douce, afin de cicatriser le coeur aigri qu'elle sentait souffrir. Elle désirait me faire pratiquer cette conduite; mais je lui disais: « C'est trop difficile; je n'arriverai jamais! Je prends de bonnes résolutions, je vois clairement ce qu'il faut que je fasse; puis, à la première rencontre, je me laisse vaincre.» - « Si vous vous démontez si facilement - me répondit-elle c'est que vous n'adoucissez pas votre coeur d'avance. Quand vous êtes exaspérée contre quelqu'un, le moyen de [365v] retrouver la paix, c'est de prier pour cette personne et de demander au bon Dieu de la récompenser de vous donner l'occasion de souffrir » -  CSG - . Pendant sa maladie, elle me fit encore remarquer que la première infirmière prenait toujours du linge très doux, qu'elle choisissait avec une attention exquise, pour la soulager un peu. « Voyez-vous - me dit-elle -, il faut prendre le même soin des âmes... Oh! les âmes, souvent on n'y pense pas et on les blesse... Plusieurs âmes sont malades, beaucoup sont faibles, toutes sont souffrantes. Quelle tendresse nous devrions avoir pour elles! » -  CSG - . Elle me disait « qu'on doit toujours traiter les autres avec charité, car très souvent ce qui paraît négligence à nos yeux, est héroïque aux yeux de Dieu. Une soeur qui a la migraine, ou qui souffre dans son âme, fait plus en accomplissant la moitié de sa besogne qu’une autre saine de corps et d'esprit et qui la fait toute entière » -  CSG - Elle ne faisait point acception de personnes, et je la vis toujours paraître aussi heureuse dans la compagnie d'une certaine soeur, peu intelligente et d'un caractère difficile, qu'avec les autres.

 

[Session 31: - 21 septembre 1910, à 8h.30 et à 2h. de l'après-midi]

[367v] [Suite de la réponse à la vingt-et-unième demande. Le promoteur pose la question que voici: de cette charité, n'en connaissez-vous que la splendeur? Non pas aussi quelque déficience, si minime soit-elle?]:

J'ai beau chercher, je ne lui [368r] trouve point de défauts, malgré mon désir d'être absolument sincère. Elle montrait quelquefois de la sévérité dans la conduite des novices; mais je ne puis pas vraiment dire que ce fût un défaut. C'était une sainte colère qui ne lui faisait pas perdre la possession d’elle-même et la paix de son âme.

[Et sur la prudence que pouvez-vous dire?]:

La Servante de Dieu a toujours pratiqué la vertu de prudence. Elle ne se conduisait jamais par un premier mouvement, mais agissait après réflexion. Toutes ses pensées, ses actions, ses entretiens convergeaient vers Dieu; si elle se conduisit personnellement avec une prudence consommée, sans jamais gaspiller ses forces en dehors du but qu'elle voulait atteindre, elle s'efforça de guider ses novices par la même voie, en nous apprenant à éviter les écueils qui pouvaient retarder notre marche. Elle prit pour guide dans cette voie de prudence la Sainte Vierge qu'elle ne cessait d'admirer, et de nous proposer pour modèle dans sa réserve avec l'ange, dans son silence à l'égard de Saint Joseph, et aussi lorsque en face des joies et des peines elle « gardait fidèlement toutes choses en son coeur » com-[368v]me nous l'apprend le Saint Evangile - *Lc. 2,19 - .

Toute petite enfant, elle agissait déjà avec cette prudence; elle disait peu de paroles, mais elle observait beaucoup et faisait de mûres réflexions sur toutes choses. Vers 1883, j'allais avoir 14 ans, elle en avait 10 à peine; nos rapports étaient alors des plus familiers; nous ne nous quittions jamais, partageant la même chambre. Elle garda, à mon égard, pendant plusieurs années, une discrétion absolue et une réserve pleine de tact sur un sujet délicat qu'expliquait la différence de nos âges. Quatre ou cinq ans après, elle me dit à ce sujet: « Je voyais bien qu'il y avait quelque chose qu'on désirait me cacher; alors, pour faire plaisir au bon Dieu et me mortifier, et aussi pour ne pas te gêner, je n'ai pas cherché à savoir » - S.P. - .

Sa prudence se manifesta aussi dans les négociations destinées à lui ouvrir les portes du cloître à 15 ans; les circonstances étaient particulièrement difficiles, comme je l'ai expliqué précédemment (Interrogatoire XVI'). Les oppositions multiples à son projet furent telles que, sans la surnaturelle prudence dont elle fit preuve, il eût certainement échoué. Son grand moyen dans les difficultés était la prière, elle ne s’impatientait pas des obstacles, ne se fâchait point, n'avait point de paroles amères [369r] pour ceux qui contrariaient ses plans; elle se tournait alors d'un autre côté et cherchait d'autres moyens de réaliser ce qu'elle considérait comme la volonté de Dieu.

La Servante de Dieu n'eut jamais à proprement parler de directeur d'âme; aussi bien pour les affaires de sa vocation que plus tard pour sa conduite intime, elle se laissa guider par Notre Seigneur, mais toutefois sans blesser personne, et donnant, en toute rencontre, les marques de la déférence la plus entière.

 

[Est-ce intentionnellement qu'elle s'abstenait de consulter les directeurs spirituels?]:

Non, toutes les fois que venaient au Carmel des prédicateurs de retraites ou confesseurs extraordinaires, elle sollicitait longuement leurs avis; mais Notre Seigneur permit qu'elle y rencontrât rarement les lumières qu'elle cherchait. Elle faisait à ce sujet l'application suivante d'un texte du Cantique des Cantiques. Comme des novices lui demandaient comment il fallait se comporter dans les directions spirituelles, elle répondit: « Avec une grande simplicité, sans trop compter sur un secours qui peut vous manquer au premier moment. Vous seriez vite forcées de dire avec l'Epouse des [369v] Cantiques: ' Les gardes m’ont enlevé mon manteau, ils m'ont blessée; et ce n'est qu'en les dépassant un peu que j'ai trouvé Celui que j'aime!' - Ct. 5, 7; 3, 4 - . Si vous demandez humblement et sans attache où est votre Bien-Aimé, les gardes vous l'indiqueront. Toutefois, le plus souvent, vous ne trouverez Jésus qu'après avoir dépassé toutes les créatures » -  CSG - .

 

[Suite de la réponse]:

La maturité précoce de la Servante de Dieu et sa prudence furent appréciées au Carmel, où elle fut chargée à 21 ans de s'occuper des novices, sans lui donner toutefois le titre de « maîtresse.» Ces circonstances difficiles et anormales firent d'autant mieux ressortir sa rare prudence. Voici comment elle définit sa charge dans une lettre qu'elle m'écrivit en juillet 1894: « Je suis un petit chien de chasse: c'est moi qui cours après le gibier toute la journée. Tu sais! les chasseurs - les maîtresses des novices et prieures - sont trop grands pour se couler dans les buissons; mais un petit chien, ça a le nez fin et puis ça se coule partout; aussi je veille de près et les chasseurs ne sont pas mécontents de leur petit chien » - LT 167 - . Mais sa prudence ne se manifesta pas seulement dans la manière dont elle sut éviter les écueils de sa situation; elle brilla surtout dans les conseils qu'elle donnait à ses novices. (J'étais [370r] moi-même alors au nombre de ces novices qui lui étaient confiées). L'ascendant de sa direction venait moins d'une prudence purement humaine que

 

 

de son abnégation, de son amour pour les âmes et du recours constant qu'elle avait vers Dieu. Je remarquai souvent que, pendant nos entretiens, elle élevait son coeur par la prière; je remarquai aussi qu'elle ne se recherchait jamais. Si elle était d'une grande bonté, elle était aussi d'une grande fermeté et ne nous passait absolument rien. Aussitôt qu'elle s'était aperçue de quelque imperfection, elle allait sans crainte trouver la coupable, et bien que cela lui coutât beaucoup, rien ne pouvait l'empêcher de faire son devoir.

La doctrine qu'elle nous enseignait était aussi pleine de sagesse; en voici quelques traits. Elle nous disait qu’en communauté chacune devait essayer de se suffire à elle-même; qu'il fallait faire toutes choses le plus parfaitement possible, mais en se conformant aux usages, parce que quelquefois un zèle indiscret peut nuire à soi-même et aux autres. Elle disait aussi: « Puisque, dans la vie, il arrive que la continuité d'une chose fatigue, il vaut mieux n'embrasser, en fait de pratiques, que ce qu'on croit pouvoir porter avec persévérance » -  CSG - . Elle m'écrivait en 1889, à l'occa-[370v] sion de nos épreuves de famille: « Voyons la vie sous son jour véritable; c'est un instant entre deux éternités... Souffrons en paix. J'avoue que ce mot de paix me semblait un peu fort, mais l'autre jour, en y réfléchissant, j'ai trouvé le secret de souffrir en paix. Qui dit: ' paix ' ne dit pas ' joie ', ou du moins ' joie sentie '.

Pour souffrir en paix, il suffit de bien vouloir tout ce que Jésus vent. La sainteté ne consiste pas à dire de belles choses; elle ne consiste pas même à les penser, à les sentir; elle consiste à bien vouloir souffrir » - LT 87 - . Elle résumait d'ailleurs toutes ses instructions dans ce qu'elle appelle « sa petite voie d'enfance spirituelle et d'abandon total » - DEA 13-7 17-7 - .

 

[Pouvez-vous exposer plus longuement quelle était la doctrine que la Servante de Dieu appelait « ma petite voie d'enfance spirituelle et d’abandon total »?]:

Cette « enfance spirituelle ou abandon total » fut le caractère essentiel de sa sainteté. Dans les instructions particulières qu'elle faisait à chacune des novices, il fallait toujours en revenir là: humilité, pauvreté spirituelle, simplicité et confiance en Dieu.

Le fond de ses enseignements était de nous apprendre à ne pas nous affliger en nous voyant la faiblesse même, et, puisque la « cha-[371r] rité couvre la multitude des péchés » - *1 P. 4, 8 - , de nous appliquer à l'amour. Elle disait: « C'est facile de plaire à Jésus, de ravir son Coeur, il n'y a qu'à l'aimer, sans se regarder soi-même, sans trop examiner ses défauts » - LT 142 - . Sa pensée s'exprime assez bien dans cette phrase qu'elle me disait: « Vous êtes toute petite, rappelez-vous cela, et quand on est toute petite, on n'a pas de belles pensées. Dieu est plus fier de ce qu'il fait en votre âme, de votre petitesse, de votre pauvreté humblement acceptée, qu'il n'est fier d'avoir créé les millions de soleils et l'étendue des cieux».» -  CSG - Un jour qu'elle m'avait communiqué une belle pensée, je lui témoignai mon regret de n'en pas avoir de telles; elle me répondit: « Le petit enfant prend le sein de sa mère, pour ainsi dire, machinalement et sans pressentir l'utilité de son action et cependant il vit, il se développe. Il est vrai ajoutait-elle - qu'il est bon de recueillir souvent sa pensée et de diriger son intention, mais toutefois sans contrainte d'esprit, Le bon Dieu devine les belles pensées et les intentions ingénieuses que nous voudrions avoir.» - « Oui - repris-je - mais vous, vous êtes délicate envers le bon Dieu, et moi je ne le suis pas. Je le voudrais si bien! peut-être que mon désir remplace?.» - « Justement - me répondit-elle -, [371v] surtout si vous en acceptez l'humiliation, et si vous allez jusqu'à vous en réjouir, cela fera plus de plaisir à Jésus que si vous n'aviez jamais manqué de délicatesse. Dites: Mon Dieu, je vous remercie de ne pas avoir un seul sentiment délicat et je me réjouis d'en voir aux autres » -  CSG - . Elle disait souvent: « Vous n'avez pas besoin de comprendre ce que le bon Dieu fait en vous, vous êtes trop petite » -  CSG - . Et encore: « Il ne faut pas travailler pour devenir des saints, mais pour faire plaisir au bon Dieu » -  CSG - . « Sa petite voie » consistait à se glorifier de ses infirmités, de son impuissance à tout bien. L'Evangile des ouvriers qui n'avaient travaillé qu'une heure et qui étaient payés autant que les autres, (Mt. 20, 1-16), la ravissait: « Voyez-vous disait-elle - si nous nous abandonnons, si nous mettons notre confiance dans le bon Dieu, faisant tous nos petits efforts et espérant tout de sa miséricorde, nous serons récompensés et payés autant que les plus grands saints » -  CSG -

 

[372r] [Suite de la réponse à la vingt-et-unième demande]:

Il entrait encore dans « sa petite voie d'abandon » de voir toutes choses du bon côté, de modérer en nous l'empressement dans les affaires. Cet abandon total qu'elle nous avait sans cesse enseigné, elle le pratiquait elle-même fidèlement. Un jour, pendant sa maladie,, lui voyant un air très souffrant, mère Agnès de Jésus lui dit: « Oh! vous avez de la peine, ma pauvre petite, de voir que le ciel n'est pas encore pour demain, n'est-ce pas?.» Elle reprit aussitôt: « Ma petite mère, vous ne me connaissez donc pas encore? Tenez, voilà tous mes sentiments exprimés dans un de mes cantiques:

Longtemps encore je veux bien vivre, Seigneur, si c'est là ton désir;

dans le ciel je voudrais te suivre si cela te faisait plaisir.

L'amour, ce feu de la Patrie, [372v] ne cesse de me consumer.

Que me fait la mort ou la vie? Jésus, ma joie est de t'aimer » - DEA 2-8 PN45 -

 

 

Un jour, ayant lu ce passage de l'Ecclésiastique: « La miséricorde fera à chacun sa place selon le mérite de ses oeuvres » - * Eccli. 16, 15 - , je lui demandai pourquoi il y avait « selon le mérite de ses oeuvres », puisque saint Paul parle d'« être justifiés gratuitement par la grâce » - *Rom. 3, 24 - . Elle m'expliqua alors avec feu que si le véritable esprit d'enfance était pétri d'abandon et de confiance en Dieu, il ne l'était pas moins d'humilité et de sacrifice. « Il faut - me dit-elle - faire tout ce qui est en soi, donner sans compter, pratiquer la vertu en toute occasion, se renoncer constamment, prouver son amour par toutes les délicatesses et toutes les tendresses, en un mot, produire toutes les bonnes oeuvres en notre pouvoir par amour de Dieu. Mais, à la vérité, comme tout cela est peu de chose, il est urgent de mettre toute sa confiance en Celui qui seul sanctifie les oeuvres, et peut sanctifier sans les oeuvres, puisqu'il tire des enfants d'Abraham des pierres mêmes (Cfr. - * Mt. 3,9 - Oui, il est nécessaire, quand nous aurons fait tout ce que nous croyons devoir faire, de nous avouer serviteurs inutiles (Cfr. - *>Lc. 17, 10 - , espérant toutefois que le bon Dieu nous donnera, par [373r] grâce, tout ce que nous désirons. C'est là, la « petite voie d'enfance » - DEA 17-7 - . La Servante de Dieu était si éloignée d'une piété vague et indolente, qu'elle avait donné pour base à la sienne l'amour de la croix. Elle appréciait si fort le travail laborieux de la souffrance, qu'elle ne croyait pas sans lui pouvoir vivre d'amour. Elle chantait dans son cantique:

 

Vivre d'amour, ce n'est pas sur la terre fixer sa tente au sommet du Thabor;

avec Jésus c'est gravir le Calvaire, c'est regarder la croix comme un trésor.

Au ciel, je dois vivre de jouissance; alors l'épreuve aura fui sans retour;

mais au Carmel je veux dans la souffrance vivre d'amour! » - PN17 -

La Servante de Dieu a toujours rendu à Dieu et aux saints un culte fidèle. Elle avait une très grande estime pour les exercices religieux; toute jeune, elle aimait les cérémonies pieuses et la fréquentation des sacrements de Pénitence et d'Eucharistie. Elle se prépara quatre ans d'avance à sa première communion et lorsque, plus âgée qu'elle de quelques années, je reçus le bon Dieu pour la première fois, elle me regardait avec un saint respect et elle osait à peine me toucher. La [373v] visite au Saint-Sacrement avait toujours fait ses délices. Avant d'entrer à l'Abbaye, c'est-à-dire avant l'âge de 8 ans, elle sortait tous les jours avec mon père, et ne manquait pas d'entrer dans une église; elle ne serait pas rentrée à la maison, sans avoir fait visite au bon Dieu. En pension, elle ne manqua pas à cette pieuse pratique. Tous les jours, à une heure et demie, elle employait son quart d'heure libre à visiter le bon Dieu au lieu de se récréer comme la plupart de ses compagnes. Après sa sortie de pension, elle assistait chaque jour à la messe et y communiait aussi souvent que son confesseur le lui permettait, c'est-à-dire quatre ou cinq fois la semaine. Elle eût désiré communier tous les jours, mais n'osait alors le demander. Quand de lui-même son confesseur ajoutait une communion au nombre ordinaire, elle était délirante de joie. Les fêtes de l'Eglise lui apparaissaient toutes rayonnantes de beauté; de même la récitation de l'office divin fut sa joie au Carmel; elle était heureuse d'avoir quelque obédience dans les cérémonies liturgiques. Elle y édifiait par sa modestie et nous recommandait, à nous ses novices, d'y composer notre extérieur avec un soin particulier, à cause de la dignité du lieu; elle nous recommandait de garder cette dignité en tous temps [374r] par respect pour les saints anges qui nous gardent. Parmi les devoirs qu'elle rendait à Dieu, soeur Thérèse de l’Enfant Jésus s'attachait particulièrement à la reconnaissance pour les grâces reçues. Elle me disait: « Ce qui nous attire le plus de grâce, c'est la reconnaissance... J'en ai fait l'expérience par moi-même, essayez et vous verrez. Moi je suis contente de tout ce que Dieu me donne, et je le lui prouve de mille manières » -  CSG - .» Lorsque je fus entrée au Carmel, je trouvais que le bon Dieu devait m'être redevable du grand sacrifice que je faisais pour lui et je suppliais ma chère petite Thérèse de me composer, pour me donner du courage, un cantique qui redirait tout ce que j'avais quitté pour le bon Dieu et se terminerait par ces mots: « Rappelle-toi.» Elle le composa en effet, mais dans un sens tout autre que celui que j'avais souhaité, car l'âme y rappelle à Jésus tout ce qu'il a fait pour elle: l'âme est l'obligée et Jésus le bienfaiteur - PN 24 - .

La Servante de Dieu aimait beaucoup à parer les autels, et surtout l'autel où, à certains jours, on expose le Très-Saint Sacrement. Elle exerça longtemps l'emploi de sacristine, c'était édifiant de voir avec quel respect et quel bonheur elle touchait les choses saintes, et sa joie quand elle apercevait une petite par[374v]celle de la sainte hostie oubliée par le prêtre. J'ai assisté à cette occasion à des scènes sublimes de piété, en particulier une fois où elle se trouva en présence d'un ciboire insuffisamment purifié; elle le porta dans le tabernacle de l'oratoire avec une dévotion indicible. Elle touchait les corporaux et les purificatoires avec une grande délicatesse; il lui semblait, me disait-elle, toucher les langes de l’Enfant Jésus. En préparant la messe du jour suivant, elle aimait à se regarder dans le calice et la patène; il lui semblait que l'or ayant reflété son image, c'était sur elle que reposeraient les divines espèces.

Elle eut toujours une grande confiance et une tendre dévotion pour la Sainte Vierge. Dès son plus jeune âge, elle la considérait comme sa Mère. Mais sa dévotion s'accrut lorsque, à l'âge de 10 ans, elle fut subitement guérie par la Sainte Vierge, d'une maladie réputée incurable par les médecins. La statue devant laquelle elle recouvra la santé, lui fut toujours chère. Pendant sa dernière maladie, cette statue fut transportée à

 

 

l'infirmerie où on la plaça devant son lit. La Servante de Dieu recommandait sans cesse à Marie toutes ses intentions et toutes les entreprises de son zèle. Lorsqu'elle voulait encourager ses novices à la [375r] pratique des vertus, elle leur écrivait de petites lettres, au nom de la Sainte Vierge. La Servante de Dieu était déjà bien malade lorsqu'elle me dit: « J'ai encore quelque chose à faire avant de mourir: j'ai toujours désiré d'exprimer dans un chant à la Sainte Vierge tout ce que je pense d'elle » -  CSG - . Et elle composa son cantique « Pourquoi je t'aime, ô Marie » (Histoire d'une âme, page 418) - PN54 - .

La dévotion de la Servante de Dieu à Saint Joseph marchait de pair avec son amour pour la Sainte Vierge. Lors de son voyage de Rome, elle me confia qu'elle ne craignait rien pour sa pureté de tout ce qui pourrait lui tomber sous les yeux durant ce voyage, parce qu’elle s'était placée sous la protection de Saint Joseph; elle m'enseigna alors à réciter comme elle chaque jour la prière: « 0 Saint Joseph, Père et Protecteur des vierges» - voir : fin du Breviaire romain - . Au Carmel, elle le pria beaucoup pour obtenir une plus grande liberté de participer à la sainte communion. Le Décret libérateur de Léon XIII (1891), retirant aux supérieurs, pour le remettre au seul confesseur, le droit de régler les communionscommunions - Proc%C3%A9s"> - Procés p.152 - , la combla de joie. Elle en fut toujours reconnaissante envers Saint Joseph à qui elle attribuait ce dénouement.

Soeur Thérèse de l’Enfant Jésus honorait les anges, principalement son ange gar-[375v]dien, dont elle avait la statuette dans sa chambre de jeune fille. Elle lui attribuait sa préservation du péché, comme en témoigne une lettre qu'elle m'écrivit du Carmel le 26 avril 1894 - LT> 161 - . Elle honorait tous les saints, mais elle avait parmi eux ses protecteurs de choix et ses amis. Dans ce nombre se rangent ses saints patrons: saint Martin, saint François de Sales, sainte Thérèse. Elle aimait aussi beaucoup saint Jean de la Croix, parce qu'elle avait particulièrement goûté ses ouvrages. Parmi les saints, ses amis de choix furent: sainte Cécile qu'elle appelait « la sainte de l'abandon » - LT 161 - la bienheureuse Jeanne d'Arc, le bienheureux Théophane Vénard, parce que, disait-elle, « c'est un petit saint tout simple qui aimait beaucoup la Sainte Vierge, qui aimait aussi beaucoup sa famille, et surtout parce qu'il vivait dans un amoureux abandon à Dieu » - HA 12 - . Enfin, elle honorait les saints Innocents, en qui elle voyait un modèle des vertus de l'enfance chrétienne.

 

 

[Session 32:-22 septembre 1910, à 8h.30 et à 2h. de l'après-midi]

 

[377v]. [Suite de la réponse à la vingt-et-unième demande: la vertu de force, etc.]:

Les épreuves n'ont pas manqué à la Servante de Dieu, et elle a eu maintes occasions de montrer la générosité de son courage. La plus poignante de ces épreuves fut la maladie cérébrale de notre père. D'autres peines moins profondes lui vinrent de l'aspérité de caractère de certaines personnes de son entourage. La constance de son aménité à l'égard de ces personnes témoigne d'une autre manière de l'héroïcité de sa force d'âme. Enfin, elle fut aussi exceptionnellement courageuse [378r] pour supporter, sans jamais rien diminuer de sa ferveur, toute une vie d'aridité et d'épreuves intérieures auxquelles vint s'ajouter, à la fin de sa vie, une très pénible tentation contre la foi.

Je puis aussi donner maintenant quelques détails sur la manière dont se comportait la Servante de Dieu en ces diverses circonstances dont j'ai été témoin. Toute petite, elle montrait déjà par ses actes cet empire sur elle-même; à cet âge où les peines prennent chez les enfants des proportions gigantesques, elle, quoique sensible à l'excès, savait les dominer pour consoler les autres. Jamais elle ne se plaignait de ses peines d'enfant, qu'elle supportait toujours en silence. Ce fut avec une énergie surprenante qu'elle conduisit toutes les démarches, qui devaient lui obtenir son entrée au Carmel à 15 ans. Il lui fallut de l'héroïsme pour dominer sa timidité en cette circonstance. Elle dit, parlant de son voyage à Bayeux pour exposer sa requête à monseigneur l'évêque: « Oh! qu'il m'en a coûté pour faire ce voyage! Il a fallu que le bon Dieu m'accorde une grâce toute spéciale, pour que j'aie pu surmonter ma grande timidité... Il est aussi bien vrai que jamais l'amour ne trouve d'impossibilité, parce qu'il se croit tout possible [378v] et tout permis » - MSA 53,2 - . Mais son courage fut principalement surprenant dans la démarche qu'elle osa faire auprès du Saint Père. « Ce jour - écrit-elle - je le désirais et le redoutais en même temps; c'était de lui que ma vocation dépendait. Ce que j'ai souffert avant l'audience, le bon Dieu seul le sait, avec ma chère Céline qui était là » - MSA 62,2 - . « Je ne sais pas comment je m'y prendrai pour parler au Pape - écrit-elle à sa tante -. Vraiment si le bon Dieu ne se chargeait pas de tout, je ne sais comment je ferais » - LT 32 - . Elle se montra en effet courageuse et intrépide pour exposer sa requête, malgré l'opposition de monsieur Révérony, vicaire général de Bayeux. Mais elle fut plus héroïque encore lorsque désolée de la réponse vague que lui avait faite le Saint Père: « Vous entrerez si le bon Dieu le veut » - MSA 63,2 - , elle s'abandonna paisiblement entre les bras de Jésus. Elle écrivait ce jour-là même à sa soeur: « Je

 

 

suis la petite balle de l’Enfant Jésus; s'il veut briser son jouet, il est bien libre; oui, je veux tout ce qu'il veut» - LT 36 -

Sa force fut encore très manifeste dans l'épreuve douloureuse de la maladie de notre père. Ce fut elle qui nous soutint constamment par son invincible abandon à Dieu. Elle m'écrivait en février 1889: « Quel privilège Jésus nous fait en nous envoyant [379r] une si grande douleur. Ah! L'éternité ne sera pas assez longue pour le remercier! Il nous comble de ses faveurs, comme il en comblait les plus grands saints. Pourquoi une si grande prédilection? C'est un secret que Jésus nous révélera dans notre patrie, le jour où il essuiera toutes les larmes de nos yeux (Ap. 21,4)... Ah! petite soeur chérie, loin de me plaindre à Jésus de la croix qu'il nous envoie, je ne puis comprendre l'amour infini qui l'a porté à nous traiter ainsi... Il faut que notre père chéri soit bien aimé de Jésus pour avoir ainsi à souffrir; mais ne trouves-tu pas que le malheur qui le frappe est tout à fait le complément de sa belle vie? Je sens que je te dis de vraies folies, mais n'importe, je pense encore beaucoup d'autres choses sur l'amour de Jésus, qui sont peut-être beaucoup plus fortes que ce que je te dis » - LT 82 -

Elle fut forte aussi dans sa vie religieuse, qui rencontra plus d'une épreuve dès son début, car aux épreuves intérieures de sécheresse et d'abandon, se joignirent la sévérité ou l'incapacité des religieuses chargées de sa première formation. Elle était mal soignée quant à la nourriture et au repos et traitée sévèrement par sa mère prieure. Sa maîtresse des novices était une sain-[379v] te religieuse, mais sans discernement. Tout à coup, par exemple, elle la faisait reposer sans motif pendant quinze jours de suite, alors qu'elle l'avait oubliée plusieurs semaines; et la mère prieure ne voyant pas la novice à l'oraison du matin, s'emportait et grondait la pauvre enfant, qui ne savait à qui obéir. Cependant, au milieu de ces tribulations diverses, la Servante de Dieu ne cessa de se montrer toujours égale à elle-même. Sa force brilla aussi dans son épreuve contre la foi, dont elle ne parlait à personne, pour ne pas nous communiquer sa tentation. Elle subit cette épreuve, sans qu'il parût en elle le plus petit mouvement de découragement. Ce fut encore sans défaillance qu'elle travailla à se corriger de ses inclinations naturelles, car elle eût été très vive, si elle n'était arrivée à se vaincre. Quand la Servante de Dieu parle dans son manuscrit des sacrifices qu'elle faisait à l'âge de 15 ans, elle dit « qu'elle travaillait à briser sa volonté toujours prête à s'imposer» - MSA 68,2 - .» Or, elle réussissait si bien à se vaincre que, moi qui vivais toujours avec elle dans la plus grande intimité, je ne m’aperçus jamais de cette « tendance à s’imposer » dont elle parle. [380r] C'est constamment dans le monde et au Carmel qu'elle s'exerça à retenir une parole de réplique, à rendre de petits services sans les faire valoir, à accomplir des travaux pour lesquels elle n'avait aucun goût ' à vaincre ses antipathies naturelles. Nous, ses novices, nous la dérangions à temps et à contretemps, nous la tracassions, nous lui faisions des questions indiscrètes. Jamais, pour ma part, je ne l'ai vue me répondre d'une façon tant soit peu brusque; elle était toujours calme et douce. En toute occasion, elle ne prenait de secours et de soulagement que ce qu'on lui proposait, sans aucune avance de sa part. Elle venait de cracher le sang, le Vendredi-Saint 1896, après avoir fait son carême dans toute la rigueur du Carmel. On la laissa, ce jour-là, jeûner au pain et à l'eau et vaquer aux travaux fatiguants du nettoyage; elle manifesta de la joie qu'on ne prît point garde à elle. Elle ne fut dispensée des travaux communs (lessives et autres) qu'à la dernière période de sa maladie. Elle se rendait, brûlante de fièvre, à la lessive, allait à l'étendage, le dos ou la poitrine déchirés par des vésicatoires non guéris. Je la vois encore, après une séance du médecin, où on venait de lui faire plus de 500 pointes de feu sur le côté (c'est moi que les [ai] comptées), monter dans sa cel-[380v]lule et prendre son repos sur sa dure paillasse; car dans ce temps-là on ne donnait pas encore de matelas, même provisoirement, aux malades qui n’étaient pas descendues à l'infirmerie. Sa force d'âme fut plus grande encore dans les derniers jours de sa vie. Pour résumer, il est un fait que j'ai toujours remarqué dans la vie de la Servante de Dieu, c'est que le divin Maître lui servait épreuve sur épreuve, tribulation sur tribulation; tout y allait toujours de travers ou si petitement qu'il fallait une patience et un abandon sans cesse en exercice. Aussi la fermeté de volonté qu'elle montra pendant toute sa vie n'en est que plus remarquable.

La Servante de Dieu était fidèle à dominer les saillies de la passion; elle était constamment calme et sereine, et bien que d'une imagination très vive, elle ne se montait point la tête, on était toujours sûr de trouver auprès d'elle un conseil sage et pondéré. Elle me conseillait de ne jamais lui exposer un sujet de mécontentement quand j'étais encore émue. Elle disait: « Quand vous racontez un combat, même à notre mère, ne le faites jamais dans le but que la [381r] soeur qui le provoque soit avertie, ou que la chose dont vous vous plaignez cesse; mais parlez avec dégagement de coeur. Lorsque vous ne sentez pas ce dégagement, et qu'il y a encore ne fût-ce qu'une étincelle de passion dans votre coeur, il est plus parfait de vous taire et d'attendre que votre âme soit pacifiée, parce que souvent s'en entretenir ne fait qu'envenimer» -  CSG - Elle pratiqua toujours cet avis pour sa conduite personnelle, et jamais on ne la vit courir chez notre mère dans le feu d'un combat; elle attendait toujours d'être maîtresse elle-même. Je remarquai qu'elle ne me raconta ses luttes pour pratiquer la charité à l'égard de la soeur dont le caractère ne lui était pas sympathique, que lorsque la victoire fut complète; car elle estimait, comme je viens de le dire,

 

 

qu'on s'affaiblit lorsqu'on s'entretient des difficultés sur le champ même du combat. Elle agissait d'ailleurs de même dès son enfance, lorsqu'elle ne me confia ses chagrins de pensionnaire qu'une fois sortie de l'Abbaye.

La pratique de la mortification fut toujours familière à la Servante de Dieu, Elle s'adjugeait en toute occasion la dernière place et prenait pour sa part ce qui était le moins [381v] commode, aussi bien en voyage qu'à la maison. Toute enfant, elle avait pris l'habitude de ne point laisser échapper les petites occasions de se mortifier; par exemple, elle interrompait ses lectures au passage même le plus passionnant, aussitôt que l'heure de cesser était venue. Plus tard, elle s’appliqua avec ardeur à des études spéciales d'histoire et de sciences naturelles: « Je n'y employais - dit-elle qu'un certain nombre d'heures que je ne voulais pas dépasser, afin de mortifier mon désir trop vif de savoir » - MSA 47,1 - Un jour, où mon père m'annonçait qu'il allait me faire apprendre le dessin, ayant demandé à Thérèse si cela lui ferait aussi plaisir, celle-ci se priva de répondre, parce que Marie intervint dans le sens contraire. Et cependant, elle en grillait d'envie. Elle me confia plus tard qu'elle se demandait encore comment elle avait eu la force de se taire.

Au Carmel, ses habitudes de mortification s'étendirent à toutes choses, je remarquai qu'elle ne demandait jamais des nouvelles; si elle voyait un groupe quelque part, et que la mère prieure semblât y raconter quelque chose d'intéressant, elle se gardait bien d'aller de ce côté. Au réfectoire, la Servante de Dieu acceptait, sans jamais se plaindre, qu'on lui [382r] servît les restes des aliments. Elle ne s’appuyait jamais le dos; ne se croisait point les pieds; se tenait toujours droite. Elle ne voulait pas qu'on s'assît de travers, même pour se délasser; rien qui rappelât la commodité et l'aisance mondaines. A moins d'une grande nécessité, elle ne s'essuyait pas la sueur, parce qu'elle disait que c'était convenir qu'on avait trop chaud et une manière de le faire savoir. A propos des instruments de pénitence, je lui dis que l'instinct de la conservation faisait que naturellement on évitait bien des mouvements quand on en portait, et qu’on se raidissait sous la discipline de façon à moins souffrir. Elle me regarda stupéfaite et reprit: « Moi, je trouve que ce n'est pas la peine de faire les choses à moitié, je prends la discipline pour me faire du mal et je veux qu'elle me fasse le plus de mal possible... » -  CSG - "'. Elle me dit que quelquefois cela lui faisait tant de mal, que les larmes lui en venaient aux yeux, mais qu'elle s'efforçait de sourire, afin d'avoir sur son visage l'empreinte des sentiments de son coeur, qui était si joyeux de souffrir en union avec son Bien-Aimé, pour lui sauver des âmes. Quant aux instruments de pénitence permis en dehors de la Règle, elle disait que sa dévotion aurait été d'en porter un tous les [382v] jours qui ne sont pas jours de discipline. Elle agit ainsi tant que cela fut permis. L'hiver, malgré les nombreuses engelures qui lui enflaient considérablement les mains, je la voyais rarement les tenir cachées. Un jour qu'il gelait à pierre fendre, et que nous étions sans feu, je remarquai qu'elle avait ses mains toutes découvertes et étalées sur ses genoux, je lui en fis la réflexion, car cela m'exaspérait; mais elle se contenta de sourire d'un petit air malin; je vis par là qu'elle les exposait exprès au froid.

 

[Suite de la réponse à la vingt-et-unième demande: la tempérance et la mortification]:

La Servante [383r] de Dieu n'était pas moins mortifiée dans son esprit et dans son coeur que dans ses sens. Elle se privait de tout ce qui aurait pu lui donner satisfaction, Pendant que mère Agnès de Jésus (sa chère Pauline, sa petite mère) était prieure, elle laissait passer son tour de direction chez notre mère, pour se priver par mortification de la consolation qu'elle y trouvait. J'étais en cela vraiment surprise de son détachement. Elle me parlait à moi comme « sa novice », parce qu'elle en avait la permission et le devoir, mais je me suis souvent aperçue qu'elle se privait de s'épancher avec moi pour ce qui la regardait personnellement. Selon la prière qu'elle avait faite en prenant la direction des novices, celles-ci ne s'attachèrent jamais à elle humainement. J'ai remarqué que chacune de nous, quoique en l'aimant beaucoup, n'avait jamais été tentée d'avoir pour elle cette affection folle et inconsidérée qui se développe parfois dans des coeurs jeunes et sujets à l'illusion. Si elle agissait avec cet esprit de mortification envers moi, « la petite compagne de son enfance » - MSA 6,2 - , je sais qu'elle le pratiqua encore avec plus de rigueur pour « sa petite mère » (mère Agnès de Jésus), parce que la permission donnée pour elle était plus restreinte. A la prise d'habit [383v] de notre cousine Marie Guérin (soeur Marie de l'Eucharistie), la communauté l'accompagnant à la porte de clôture pour la remettre à sa famille, soeur Thérèse de l’Enfant Jésus se tint à l'écart, et ne parut point. Une soeur la rencontrant lui dit: « Allez donc vous aussi pour voir votre famille!.» Mais elle n'en fit rien. Il est à noter que les parloirs étant en construction, il y avait un an que nous n'avions vu nos parents. Comme je lui faisais plus tard le reproche d'avoir été la seule à manquer au rendez-vous, elle me dit qu'elle s'en était privée pour se mortifier, ajoutant que se (sic) sacrifice lui avait beaucoup coûté. Au sujet de cette mortification du coeur, elle nous dit (à nous ses trois soeurs carmélites) vers la fin de sa vie: « Quand je serai partie, faites bien attention à ne pas mener la vie de famille ', à ne rien vous raconter des parloirs sans permission et encore n'en demandez la permission que quand ce seront des choses utiles et non pas amusantes » - DEA 3-8 - . L'obéissance de la Servante de Dieu parut en elle dès sa plus tendre jeunesse. Je ne me souviens pas de l'avoir vue mur-

 

 

murer ou tarder à accomplir un ordre reçu, tant à la maison qu'en pension. Il fallait faire une grande attention à ce qu'on disait devant elle, [384r] car un avis lui devenait un ordre, et elle ne le suivait pas seulement un jour, ni quinze jours, mais jusqu'à la fin de sa vie. Ainsi en fut-il au Carmel, où les circonstances furent, de son temps, très favorables à l'exercice héroïque de l'obéissance. Notre pauvre mère Marie de Gonzague faisait, suivant le caprice du moment, une foule de recommandations qui, pour la plupart des soeurs, étaient non avenues au bout de quelques jours et qu'elle-même oubliait avoir faites. Ces recommandations tombaient donc d’elles-mêmes, excepté pour soeur Thérèse de l’Enfant Jésus. Je l'ai surprise faisant le grand tour pour aller à tel endroit, retournant sur ses pas pour fermer une porte que tout le monde laissait ouverte: c'est que six mois ou deux ans auparavant, notre mère avait fait une observation à ce sujet; elle était restée pour elle un oracle. Elle ne considérait pas si c'était avec raison ou sans fondement, ni si la chose recommandée avait été maintenue: la mère prieure l'avait dit une fois, cela lui suffisait pour s'en faire une obligation jusqu'à la mort. Elle obéissait à chacune des soeurs, allant à droite et à gauche suivant le désir de chacune, sans que jamais il parût l'ombre d'une contrariété. Un soir, pendant sa maladie, la communauté étant allée [384v] à l’oratoire du Sacré-Coeur pour y chanter un cantique, elle suivit péniblement la communauté et fut obligée de s'asseoir pendant le chant. Une soeur l'appela, lui disant de venir chanter; elle se leva aussitôt et se joignit au choeur. Après la réunion, très mécontente, car j'étais infirmière, je lui demandai qui lui avait inspiré cette obéissance trop aveugle à mon avis. Elle me répondit simplement « qu'elle avait pris l'habitude d'obéir à chacune par esprit de foi » -  CSG - . Si elle obéissait aussi parfaitement à tout le monde, sa fidélité pour l'observance de nos saintes Règles et Constitutions était absolue.

Trois ans après la profession, les novices sortent du noviciat, et prenant le rang des autres soeurs ne sont plus tenues aux mêmes exigences; ainsi les novices demandent leurs permissions générales toutes les semaines, tandis que les autres ne les demandent que tous les mois. Soeur Thérèse de l’Enfant Jésus aurait pu, avec ses 9 ans de vie religieuse, se dégager de ces liens, mais elle se garda bien de le faire et s'astreignit, jusqu'à la fin de sa vie, aux exigences plus strictes du noviciat. Quels sacrifices son principe d'obéissance aveugle ne lui a-t-il pas fait faire pendant sa longue maladie? [385r] car nous la faisions souvent souffrir croyant la soulager, et elle subissait sans jamais réclamer ce que nous avions cru devoir lui prescrire. Un jour qu'on lui avait ordonné de dire par obéissance ce qui pouvait la soulager, comme elle était brûlante de fièvre, elle demanda à la première infirmière qui était alors à ses côtés, de lui ôter une couverture. Cette soeur très âgée et un peu sourde comprit qu'elle avait froid, et rassemblant toutes les couvertures qu'elle put trouver, la couvrit jusque par-dessus la tête. Quand je revins, je la trouvai en cet état, ruisselante de sueur. Elle me dit « qu'elle avait tout accepté en esprit d'obéissance et que la soeur, voyant qu'elle prenait avec un sourire tout ce qu'elle lui donnait, ne se lassait pas d'apporter de nouvelles couvertures » - Source première - Elle jugeait des personnes d'après leur obéissance aux supérieurs et des oeuvres d'après leur subordination à l'autorité. Dans une circonstance particulière, on lui avait fait passer une brochure pieuse qui faisait beaucoup de bruit et qui, en réalité, ne lui déplut point, elle eut même de la vénération pour l'auteur. Mais ayant appris que cet auteur avait dit une parole quelque peu révoltée à l'adresse d'un évêque, elle ne voulut plus en entendre parler, non plus que de ses oeuvres.

 

[385v] La Servante de Dieu poussait la pratique de la pauvreté jusqu'aux limites extrêmes, et cette vertu ne s'enracina pas chez elle sans efforts. Elle dit dans son manuscrit « qu'elle était contente d'avoir à son usage des choses soignées et de trouver sous la main ce qui lui était nécessaire.» - MSA 74,1 - "'. Avec sa nature d'artiste, c'était naturellement en effet qu'elle eût préféré les choses de bon goût et non détériorées. Je m'en aperçus un jour où j'avais fait une tache irréparable sur son sablier, car je remarquai l'effort qu'elle fit pour accepter de le garder tel et ne rien faire paraître du sacrifice que je lui imposais sans le vouloir. Une autre fois, on avait passé une teinture sur une petite table à son usage; il arriva que les pieds insuffisamment secs firent plusieurs taches sur le parquet de sa cellule; n'ayant pu les faire disparaître, je m’aperçus que ce lui fut un réel sacrifice de les supporter. C'est pourtant avec cet amour du beau qu'elle arriva à choisir pour son usage les objets les plus laids et les plus usés . Lorsqu'ils n'avaient pas ce cachet-là, elle savait le leur donner. Sa corbeille à ouvrage, commençant à se disjoindre, une soeur la lui borda avec une bande de vieux velours trouvé au grenier. Bien que très pressée, soeur Thérèse défit le travail et [386r] remit le velours à l'envers, pour que ce fût plus pauvre et plus laid. Etant à la lingerie, sa compagne d'emploi lui donna pour attacher l'ouvrage sur ses genoux une épingle qui avait une tête imitant une perle. Elle ne l'eut pas plus tôt en sa possession qu'elle brisa la petite tête blanche, pour n'avoir qu'une épingle brute. Une novice ayant passé de l'huile de lin sur les meubles de sa propre cellule, elle les lui fit laver immédiatement à la brosse. La Servante de Dieu rejetait avec soin la commodité. Elle eut pendant toute sa vie religieuse une petite lampe dont le mécanisme ne fonctionnait plus, si bien que pour hausser ou baisser la mèche elle était obligée de se servir d'une épingle. Mais cela semblait si naturel de la voir se donner ce mal avec une bonne grâce parfaite, qu'on se laissait persuader qu'elle préférait ces objets à d'autres. Sans doute le bon Dieu le permettait ainsi pour lui donner occasion de mériter, car nous au-

 

 

rions bien dû penser qu'il lui aurait été plus agréable de posséder une lampe comme celles de toutes les autres soeurs. Elle ne faisait aucune attention à ce que ses robes fissent bien; plus c'était vilain, usé, plus elle était contente. Elle me confia que par économie de temps, qu'elle employait toujours pour les autres, elle ne se copia point pour elle-même [386v] les poésies qu'elle avait composées, bien qu'elle eût beaucoup désiré en posséder un exemplaire. Pour résumer ces idées sur la pauvreté, je rapporterai un conseil qu'elle me donna vers la fin de sa vie: « Je voudrais - lui dis-je un jour que cette image qui vous a appartenu me reste à moi, après votre mort.» « Ah! - me répondit-elle - vous avez encore des désirs!... Quand je serai avec le bon Dieu, ne demandez aucune de mes affaires, prenez simplement ce qu'on vous donnera; agir autrement serait ne pas être dépouillée de tout; au lieu de vous procurer de la joie, cela vous rendrait malheureuse. Il n'y aura qu'au ciel que nous aurons le droit de posséder » -  CSG -

Soeur Thérèse de l’Enfant Jésus eut toujours un soin extrême de garder intacte la belle vertu de chasteté. Elle m'a dit avoir toujours agi seule avec la même réserve que si elle eût été en présence de quelqu'un,. Cependant elle n'était pas scrupuleuse. Son esprit droit et perspicace lui avait fait connaître toutes choses, et tout était beau à son regard limpide. Aussi, elle ignorait ce que c'était qu'une mauvaise pensée, tout son coeur était pur. Elle louait le bon Dieu de toutes ses oeuvres et les trouvait toutes marquées au cachet de la pureté divine (je parle ici de ses états d'âme depuis [387r] l'âge de 14 ans, car je n'ai pas su en quoi consistaient ses scrupules de fillette).

 

[Session 33: - 23 septembre 1910, à 8h,30 et à 2h. de l'après-midi]

[389v] [Suite de la réponse à la vingt-et-unième demande: la chasteté, l'humilité, etc.]:

[390r] Au début de son voyage de Rome, elle recommanda sa pureté à Saint Joseph, et jamais rien ne parvint à la troubler de tout ce qui tomba sous nos regards dans les musées et ailleurs. Elle me disait qu'étant petite « elle avait honte de son corps » - DEA 30-7 - et qu'une seule chose la consolait d'en avoir un, c'était que Jésus n'avait pas dédaigné d'en prendre un semblable au nôtre. Du Carmel elle m'écrivit plusieurs lettres où elle exalte la belle vertu de pureté; elle me parle souvent du « lys blanc » qui signifiait la virginité; elle en faisait ressortir la beauté immaculée en comparaison du « lys jaune » - LT 57 - , qui dans notre commun langage signifiait le mariage. Lorsque toutes mes soeurs furent entrées en religion et que je restai seule dans le monde avec notre père, elle éprouva une sollicitude toute maternelle pour mon âme et souffrit beaucoup en me sachant exposée à des dangers qui lui avaient été inconnus. En effet, au moment où je restai seule dans le monde, je fus obligée par les convenances de suivre un peu le courant du milieu où je vivais. Elle était toujours en souci à mon égard; mais surtout un certain jour où elle apprit que je devais assister à une soirée où il faudrait danser. Elle pleura, me dit-elle, comme jamais elle n'avait pleuré et me fit demander au parloir pour me faire ses [390v] recommandations. Comme je trouvais qu'elle excédait un peu, car on ne pouvait pas se ridiculiser, elle parut indignée et me dit avec force: « Toi, l'épouse de Jésus (j'avais fait voeu de chasteté), tu veux donc pactiser avec le siècle, e n te livrant à des plaisirs dangereux? » -  CSG - . J'étais stupéfaite et vaincue, je pris la résolution indiquée et la tins au prix de bien des ennuis. La Servante de Dieu chérissait à tel point la sainte pureté qu'à sa prise d'habit, lorsqu'on lui donna un reliquaire pour porter désormais sur elle, elle ne choisit que des reliques de vierges, écartant toutes les autres, même les reliques des saints qu'elle aimait le plus. C'est elle qui me le fit remarquer en me montrant son reliquaire. Elle me confia aussi un jour qu'elle n'avait jamais éprouvé de tentations contre la chasteté.

La Servante de Dieu s'est toujours exercée à l'humilité. Etant enfant, à l'âge où l'on désire tant grandir, elle exprimait le désir de rester toute petite de taille. Plus tard, sur son lit de mort, elle considérait avec joie que malgré ses neuf ans de religion, elle avait toujours été au noviciat, ne faisant point partie du chapitre et considérée toujours comme « une petite.» Se basant sur une certaine ignorance de divers travaux manuels, [391r] la Servante de Dieu nous croyait supérieures à elle; elle regardait avec une sainte envie (l'envie de faire du bien) les belles miniatures et les poésies que faisait mère Agnès de Jésus; elle admirait mes compositions de tableaux, et un jour à l'oraison, où elle regardait une peinture que je venais d'envoyer, représentant l'adoration des Bergers, elle fit au bon Dieu le sacrifice de se voir incapable; après quoi elle eut une lumière très vive sur le bienfait de la communion des Saints qui nous rend tous participants des oeuvres des uns des autres dans la proportion de nos désirs. Soeur Thérèse de l’Enfant Jésus sentait si bien sa faiblesse qu'elle était persuadée que, sans un secours tout particulier de Dieu, elle n'aurait pas fait son salut: « Avec une nature comme la mienne - écrit-elle - si j'avais été élevée par des parents sans vertu, je serais devenue très méchante et peut-être me serais-je perdue. Mais Jésus veillait sur sa petite fiancée; il a voulu que tout tourne à son bien, même ses défauts qui, réprimés de bonne heure, lui ont servi à grandir dans la perfection » - MSA 8,2 - .

 

 

Cette préservation, à laquelle elle attribuait sa vertu, lui paraissait être l'équivalent d'une véritable rémission. Aussi m'écrivait-elle en juillet 1891: « Si Jésus dit de Madeleine que celui-là aime plus à qui on a remis davantage - *Lc. 7, 47 - ), on peut le dire avec [391v] encore plus de raison lorsque Jésus a remis d'avance les péchés » - LT 130 - . Tous les péchés qui se commettent sur la terre et dont elle avait été préservée lui semblaient comme lui être remis d'avance, parce qu'elle se sentait capable d'y succomber.

Pendant notre voyage de Rome, elle remarqua qu'un jeune voyageur avait à son égard une complaisance affectueuse. Quand nous fûmes seules, elle me dit: « Oh! comme il est grand temps que Jésus me soustraie au souffle empoisonné du monde, car je sens que facilement mon coeur se laisserait prendre à l'affection, et là où les autres périssent je périrais moi aussi, car nous ne sommes pas plus forts les uns que les autres » - S.P. - . Elle écrira, à ce sujet, dans son manuscrit: « Je n'ai donc aucun mérite à ne m'être pas livrée à l'amour des créatures, puisque je n'en fus préservée que par la grande miséricorde du bon Dieu » - MSA 38,2 - "'. L'humilité consistait chez la Servante de Dieu à rechercher l'oubli plutôt qu'à exprimer le mépris qu'elle faisait d'elle-même. « Pour trouver une chose cachée - m'écrit-elle le 2 août 1893 - il faut se cacher soi-même, - Cant.Spir. str 1 - notre vie doit donc être un mystère; il nous faut ressembler à Jésus, à Jésus dont le 'visage était caché - *Is. 53, 3 - . Voulez-vous apprendre quelque chose qui vous serve? dit l'Imitation, aimez à être ignoré et compté pour rien' » - Imit.liv.1ch 2-3 et LT 146 - . C'est sur l'humilité [392r] qu'est basée sa « petite voie d'enfance.» En effet, se sentant faible et incapable à tout bien, ne se voyant pas « de taille - comme elle dit - à gravir le rude escalier de la perfection», - MSC 3,1 - elle se jeta dans les bras du bon Dieu et établit là sa demeure.

Pour sa conduite personnelle, non seulement la Servante de Dieu faisait constamment bon visage aux humiliations, mais elle s'humiliait elle-même, en prenant toujours la dernière place, en obéissant à toutes, en gardant le silence lorsqu'elle n'était pas interrogée; elle était humble dans les plus petites choses. Voici quelques-unes des paroles par lesquelles elle m'enseignait l'humilité: « Parfois nous nous surprenons à désirer ce qui brille. Alors rangeons-nous humblement parmi les imparfaits, estimons-nous de ' petites âmes ' qu'il faut que le bon Dieu soutienne à chaque instant; dès qu'il nous voit bien convaincus de notre néant, il nous tend la main; si nous voulons encore essayer de faire quelque chose de grand, même sous prétexte de zèle, le bon Jésus nous laisse seules, mais dès que j'ai dit: Mon pied a chancelé, votre miséricorde, Seigneur, m'a affermi », - *Ps. 93, 18 - -  CSG - . Elle m'écrit une autre fois: « Peut-être vas-tu croire que je fais ce que je dis; oh! non, je ne suis pas toujours fidèle, mais je ne me décourage jamais; je m'abandonne dans les bras de Jésus; [392v] la petite goutte de rosée s'enfonce plus avant dans le calice de la ' Fleur des Champs ' (Ct. 2, 1), et là elle retrouve tout ce qu'elle a perdu et bien plus encore » - LT 143 - . « Oui - dit-elle ailleurs - il suffit de s'humilier, de supporter avec douceur ses imperfections: voilà la vraie sainteté» -  CSG - . « Si, en tombant, il ne devait point y avoir offense de Dieu, on devrait le faire exprès, afin de s'humilier.» - Source pr. -

 

[La Servante de Dieu faisait-elle état, parfois, des privilèges qu'elle allait reçus de Dieu?]:

J'ai ouï dire, mais très vaguement, que quelques-uns avaient parlé à ce propos d'un manque d'humilité de la Servante de Dieu; mais je ne crois pas ce jugement possible, sinon pour ceux qui ne lisent que très superficiellement la vie et les écrits de soeur Thérèse de l’Enfant Jésus. Car il est impossible de l'observer avec quelque attention, sans reconnaître qu'elle était tout humilité et qu'elle ne parle jamais des grâces qu'elle a reçues, sinon pour publier avec une grande simplicité les miséricordes de Dieu sur son âme, ou pour en exprimer sa reconnaissance, ou pour l'édification du prochain. Il me semble que la candeur avec laquelle elle parle quelquefois des bienfaits de Dieu en elle, est précisément [393r] l'expression d'une humilité très parfaite.

 

[Réponse à la vingt-deuxième demande]:

Soeur Thérèse de l’Enfant Jésus était une âme très simple et s’est sanctifiée par des moyens ordinaires. Il y a pourtant dans sa vie quelques faits où l'intervention du surnaturel paraît plus remarquable. A l'âge de quelques semaines, elle fut guérie par l'invocation de Saint Joseph, alors qu'elle allait mourir de la maladie d'intestins qui avait enlevé nos deux petits frères et que les deux médecins qui la soignaient n'avaient plus d'espoir. A l'âge de 10 ans, elle fut guérie [393v] instantanément par la Sainte Vierge d'une maladie très grave et très étrange. Au moment où elle recouvra la santé, elle fut favorisée d'une vision de la Reine du ciel. Cette guérison est racontée très exactement pages 48 et 49 de l'« Histoire d'une âme » - MSA 30,1-2 - . J'ai assisté à toutes les phases de cette maladie et à sa guérison subite. Voici les détails que j'en puis rapporter: Dans cette maladie extraordinaire, il me semblait reconnaître l'action du démon: tel était mon sentiment et celui que j'entendais émettre autour de moi. J'ai assisté alors à des scènes effrayantes: elle se tapait la tête contre le bois de son lit comme pour se tuer (c'était un

 

 

grand lit très haut); elle se dressait debout sur son lit, et mettant sa tête devant ses pieds, elle exécutait un certain tour qui, plusieurs fois, la projeta brutalement à terre par dessus la balustrade de son lit; l’appartement était pavé et jamais elle ne se fit aucun mal. Un jour j'entendis mon oncle, monsieur Guérin, homme de science et de foi, dire qu'on ne la guérirait pas par des moyens humains. Lui qui avait été interne-pharmacien des hôpitaux de Paris, à même d'observer des cas de maladies extraordinaires, disait qu'on n'avait jamais vu un cas semblable. Il rapporta alors que le médecin venait de lui dire, à propos de Thérèse, que ce cas [394r] déjouait tous les calculs de la science; que si ces symptômes s’étaient produits vers l’âge de 14 ou 15 ans, il les aurait peut-être compris, mais que chez une enfant de 10 ans ils étaient inexplicables. Cependant, à l'encontre des maladies où le démon joue un rôle, jamais les objets pieux ne lui firent peur. Cette maladie dura à peine cinq mois. Elle fut subitement et totalement guérie le 10 mai. A la vue du changement subit qui se produisit dans son attitude, et en observant l'expression de son regard dans cette extase, je n'eus aucun doute qu'elle ne vît alors la Sainte Vierge. J'en étais tellement persuadée que je ne me souviens pas lui avoir fait des instances pour lui faire dire une chose qui me paraissait évidente; mais ma soeur Marie voulut lui faire raconter ce qu'elle avait vu.

A 15 ans, après son entrée au Carmel, on l'avait chargée d'orner la statue de l’Enfant Jésus qui est sous le cloître. Un jour elle regrettait de ne pouvoir, comme autrefois, moissonner dans la campagne des gerbes de fleurs des champs pour les déposer aux pieds de cette statue. Elle se disait en elle-même: « Je ne reverrai donc jamais des bluets, des grandes pâquerettes, des coquelicots, de l'avoine, des blés! » -  CSG - . La portière du monastère [394v] apporta ce même jour à notre mère une superbe gerbe champêtre composée de toutes les fleurs que soeur Thérèse de l’Enfant Jésus avait désirées. La tourière du dehors l'avait trouvée posée sur le bord de la fenêtre, comme une chose offerte sans qu’on ait jamais su qui l’avait apportée. La chose est d'autant plus étrange, qu'à cette époque le Carmel de Lisieux n'était pas connu comme maintenant et que personne n'y apportait alors de fleurs. Il en est tout autrement aujourd'hui, où les personnes dévouées à soeur Thérèse de l’Enfant Jésus apportent constamment des fleurs.

En juillet 1894, alors qu'elle disait « jouir d'une santé de fer » - LT 167 - , elle semble avoir prédit sa mort. Elle m'écrit en effet le 18 juillet 1894: « Jésus viendra, il prendra l'une d'entre nous, et les autres resteront pour un peu de temps, dans l'exil et les larmes » - LT 167 - . Parmi les événements futurs qu'il lui fut donné de prévoir, on peut citer la paralysie cérébrale de notre bon père qu'elle vit dépeinte dans son enfance en une vision prophétique (Histoire d'une âme, pages 31 et 32) - MSA 19,2-20,2 - . Cette vision s'est réalisée même quant aux particularités de détail; elle le vit, dit-elle, « la tête couverte d'un voile épais » - MSA 20,1 - . Ce détail est bien significatif, car au début de sa maladie [395r] j'ai remarqué que mon cher petit père voulait sans cesse se voiler le visage. Il prenait à cet effet son mouchoir ou quelque autre étoffe à sa portée, et les posait sur sa tête.

La Servante de Dieu, ayant beaucoup souffert de la privation de la sainte communion, nous prédit qu'après sa mort nous ne manquerions point de « notre pain quotidien », ce qui se réalisa pleinement, et depuis 13 ans il ne s'est trouvé qu'un seul jour où nous en avons [été] privées, parce qu'il n'y avait pas de prêtre pour nous dire la messe. Elle avait prédit aussi à mère Marie de Gonzague que du haut du ciel elle lui ferait changer sa manière de voir par rapport à la non fréquence de la sainte communion, ce qui est arrivé. La mère Marie de Gonzague changea en effet tout à coup sa manière d'agir, et les aumôniers se trouvèrent libres de nous mettre au régime de la communion quotidienne. J'ai entendu bien des fois la Servante de Dieu exprimer, sous des formes très variées, son désir et son assurance de faire du bien après sa mort et décrire quel serait ce bien: qu'elle appellerait les âmes à Dieu en leur enseignant la voie de la confiance et du total abandon. Elle pressentait sans doute le [395v] cas qu'on ferait des objets lui ayant appartenu, car, avec une simplicité charmante, elle me donnait à conserver les rognures de ses ongles.

 

[Réponse à la vingt-troisième demande]:

Quand elle était petite, il y avait dans sa physionomie, son attitude, ses démarches, quelque chose de céleste; nos amis et les personnes qui nous fréquentaient le disaient. Lorsqu'elle avait 12 à 15 ans, elle passait plutôt inaperçue; elle était timide et parlait peu, en dehors de l'intimité de la famille. On remarquait bien qu'elle était très pieuse, et notre tante s'étonnait qu'elle sût par coeur l'« Imitation de Jésus-Christ.» Mais au demeurant on s'occupait peu d'elle. Pendant ses six premières années du Carmel, j'étais séparée d'elle puisque j'étais restée dans le monde auprès de mon père. J'ai des raisons de croire, par ce que j'ai appris après mon entrée au Carmel, que pendant cette période sa simplicité et son humilité la faisaient passer plutôt inaperçue au milieu de ses soeurs, qui la tenaient pour une religieuse bien assidue à sa Règle. Pendant ses trois dernières an-[396r] nées que je passai au Carmel avec elle, je remarquai que certaines soeurs, plus clairvoyantes, rendaient hommage à son exceptionnelle sainteté. Soeur Saint Pierre, une pauvre infirme, voulait que l'on perpétuât le souvenir de la charité que la Servante de Dieu avait pratiquée à son égard; elle prétendait même « qu'on parlerait plus tard de soeur Thé-

 

 

rèse de l’Enfant Jésus » Une autre ancienne, morte aussi depuis, soeur Marie Emmanuel, me disait: « Cette enfant a une telle maturité et tant de vertu, que je la voudrais prieure, si elle n'avait pas 22 ans ». Enfin, deux autres anciennes allaient lui demander des conseils en secret. Mais, somme toute, même pendant ses dernières années, elle continua de mener une vie cachée dont la sublimité était plus connue de Dieu que des soeurs qui l'entouraient.

 

[Réponse à la vingt-quatrième demande]:

Pour les détails sur la maladie et la mort de la Servante de Dieu, je n'en connais pas d'autres que ceux recueillis avec tant de soin, au jour le jour, par notre révérende mère. Elle écrivait au moment même ce que soeur Thérèse de l’Enfant Jésus disait à celles qui approchaient de son lit; elle l'écrivait textuel, tel que la chère [396v] petite malade le disait. De plus, elle a recueilli le détail des diverses phases de la maladie, d'après le bulletin de santé que soeur Marie de l'Eucharistie (Marie Guérin) envoyait chaque jour à son père, pendant le cours de cette maladie, J'étais alors aide à l'infirmerie, et, par délicatesse, on m'avait confié le soin de ma chère petite soeur; je couchais dans une petite cellule attenante à son infirmerie et je ne la quittais que pour les heures d'office et quelques soins à donner aux autres malades. Pendant ce temps, mère Agnès de Jésus me remplaçait. Je puis donc certifier en connaissance de cause que toutes les notes prises par notre mère sont tellement véridiques et tellement complètes qu'il n'y a rien à y retrancher, comme aussi rien à y ajouter. Néanmoins, je donnerai quelques traits qui me sont plus personnels et mon appréciation sur certains faits déjà consignés.

Au courant de l'année 1897, soeur Thérèse de l’Enfant Jésus me dit, bien avant d'être malade, qu'elle s'attendait bien à mourir cette année; en voici la raison qu'elle me donna au mois de juin. Quand elle se vit prise d'une tuberculose pulmonaire, « voyez-vous me dit-elle - le bon Dieu va me prendre à un âge, où je n'aurais pas eu le temps d'être prêtre... Si j'avais pu être prêtre, ce serait [397r] à ce mois de juin, à cette ordination que j'aurais reçu les saints Ordres. Eh! bien, afin que je ne regrette rien, le bon Dieu permet que je sois malade, je n'aurais donc pas pu m'y rendre et je mourrais avant d'avoir exercé mon ministère » -  CSG - . Le sacrifice de n'avoir pu être prêtre lui tenait toujours à coeur. Quand nous lui coupions les cheveux pendant sa maladie, elle demandait toujours qu'on lui fit une tonsure: elle passait alors avec contentement sa main sur sa tête. Mais son regret ne se bornait pas à des enfantillages; comme il était inspiré par un véritable amour de Dieu, il lui inspira de hautes espérances. La pensée que sainte Barbe avait porté la sainte communion à saint Stanislas Kostka la ravissait:

« Pourquoi pas un ange - nous disait-elle -, pas un prêtre, mais une vierge? Oh! qu'au ciel nous verrons de merveilles! J'ai dans l'idée que ceux qui l'auront désiré sur la terre partageront au ciel l'honneur du sacerdoce » -  CSG -

Mais sa sainte audace ne s'arrêtait pas là. Un jour elle me dit: « Notre Seigneur répondait autrefois à la mère des fils de Zébédée: ' Pour être à ma droite et à ma gauche, c’est à ceux à qui mon Père l'a destiné - *' Mt. 20,23 - . Je me figure que ces places de choix refusées à de [397v] grands saints, seront le partage de[s] petits enfants » -  CSG - "'. Je venais de lui citer cette parole d'un saint: « Quand même j'aurais vécu de longues années dans la pénitence, tant qu'il me restera un souffle de vie, je craindrais de me damner.» Elle reprit aussitôt: « Moi, je ne puis partager cette crainte, je suis trop petite pour me damner, les petits enfants ne se damnent jamais » - DEA 10-7 - .

« Vraiment vous êtes une sainte », lui dis-je un jour. « Non - reprit-elle je ne suis pas une sainte, je n'ai jamais fait les actions des saints! je suis une toute petite âme que le bon Dieu a comblée de grâces. Vous verrez au ciel que je dis vrai » - DEA 4-8 - . Elle était si convaincue de son impuissance, que notre père supérieur étant venu la voir et lui ayant dit: « Vous croyez aller bientôt au ciel? Mais non, votre couronne n'est pas achevée; vous ne faites que la commencer! », elle répondit d'un air angélique: « 0 mon Père, c'est bien vrai, je n'ai pas fait ma couronne, mais c'est le bon Dieu qui l'a faite»" - DEA 9-7 - . Et comme nous lui demandions si elle avait toujours été fidèle aux grâces divines, elle répondit simplement: «Oui, depuis l'âge de trois ans, je n'ai rien refusé au bon Dieu » -  CSG - . Son désir d'aller au ciel était calme et serein, basé qu'il était sur le désir de faire en tout la volonté du bon Dieu. Elle dit à ce propos à soeur Marie de l'Eucharistie: « Si l'on me disait que je vais guérir, ne croyez pas [398r] que je serais attrapée, je serais contente tout autant que de mourir.» Elle écrivait: « Je veux bien être malade toute ma vie, si cela fait plaisir au bon Dieu, et je consens même à ce que ma vie soit très longue; la seule grâce que je désire, c'est qu'elle soit brisée par l'amour » - MSC 8,1-2 - . Elle était indifférente à tout. Un jour qu'on avait discuté devant elle de l'achat du nouveau cimetière, elle me dit: « Ma place m'importe peu; qu’on soit n'importe où qu’est-ce que cela fait? Il y a bien des missionnaires qui sont dans l'estomac des anthropophages, et les martyrs avaient bien comme cimetière le corps des animaux féroces » -  CSG - . Et lorsqu'on lui dit: « Vous mourrez peut-être le jour de telle fête », elle reprit: « Je n'ai pas besoin de choisir

 

 

un jour de fête pour mourir; le jour de ma mort sera le plus grand de tous les jours de fête pour moi » - CSG - . Elle ne voulait pour elle, tant au spirituel qu'au temporel, rien qui sortît de l'ordinaire. Comme je lui disais: « Vous avez beaucoup aimé le bon Dieu, il fera pour vous des merveilles, nous retrouverons votre corps sans corruption », elle repartit avec un accent de tristesse, comme si ma réflexion l'avait peinée: « Oh! non, pas cette merveille-là, ce serait sortir de ma petite voie d'humilité; il faut que ' les petites âmes ' ne puissent rien m'envier; attendez-vous donc à ne retrouver de moi qu'un squelette » - DEA 8-7 - Elle [398v] conserva même dans sa dernière maladie des manières enfantines et gracieuses qui rendaient sa compagnie très agréable. Chacun voulait la voir et l'entendre. Elle se réjouissait de la mort et regardait avec plaisir les préparatifs qu'on aurait voulu lui cacher. Ainsi, elle demanda à voir la caisse de lys qui venait d'arriver pour orner le lit de parade; elle les regardait avec plaisir, en disant. « C'est pour moi! » -  CSG - Elle ne pouvait y croire, tant elle était contente. Pour la satisfaire, on réglait devant elle l'achat du nouveau cimetière, en prévision de sa mort prochaine. Un soir, comme on craignait qu'elle ne passât pas la nuit, on avait apporté dans l'appartement contigu à l'infirmerie un cierge bénit et le bénitier avec un goupillon; elle le soupçonna et demanda qu'on mît ces objets de façon à ce qu'elle les vît. Elle les regardait d'un air de complaisance, puis elle nous décrivait tout ce qui arriverait après sa mort, elle passait en revue avec bonheur tous les détails de sa sépulture et en faisait part dans des termes joyeux, qui nous faisaient rire quand nous aurions voulu pleurer. Oui, ce n'était pas nous qui l'encouragions, mais elle qui nous remontait. Un jour, elle s'écria soudain: « Quand je pense que je meurs dans un lit! J'aurais voulu mourir dans une arène! » - DEA4-8 - Lorsque surve-[399r]naient des hémorragies elle se réjouissait, pensant qu'elle versait son sang pour le bon Dieu: « Il ne pouvait en être autrement - disait-elle - et je savais bien que j'aurais cette consolation de voir mon sang répandu, puisque je meurs martyre d'amour » 145. - Autres"> - Autres paroles, juillet -  

La Servante de Dieu était loin d'être conduite par la voie des consolations. Après une de ses communions, elle nous dit: « C'est comme si on avait mis deux petits enfants ensemble, et les petits enfants ne se disent rien; pourtant moi je lui ai dit quelque petite chose, mais il ne m'a pas répondu: sans doute qu'il dormait! » - Autres Paroles juillet - Son épreuve contre la foi ne s'atténua pas au seuil de l'éternité, au contraire; le voile devenait de plus en plus épais. A ses souffrances intimes, se joignaient d'horribles souffrances physiques. La maladie de poitrine suivait une phase tout particulièrement douloureuse, à laquelle il faut ajouter le manque de

secours. Au moment de graves complications où la tuberculose gagna les intestins, amenant la gangrène, elle fut privée de médecins pendant un mois. Avec cela, son extrême maigreur amena des plaies; elle souffrait de véritables tortures que nous ne pouvions pas soulager.

Dans cet abîme de maux, [399v] elle se tournait vers le ciel, mais n'en recevait point de soulagement. Comme je lui en exprimais ma surprise, elle dit: « Il est vrai, lorsque je prie le ciel de venir à mon secours, souvent c'est alors que j'en suis le plus délaissée!.» Puis, après un moment de silence, elle reprit: « Mais je ne me décourage pas, je me tourne vers le bon Dieu, vers tous les saints, et je les remercie quand même: je crois qu'ils veulent voir jusqu'où je pousserai mon espérance... Non, ce n'est pas en vain que la parole de - * Job (13, 15 - est entrée dans mon coeur:' Quand même Dieu me tuerait, j'espérerais encore en lui! '. Je l'avoue, j'ai été longtemps avant de m'établir à ce degré d'abandon; maintenant j'y suis; le Seigneur m'a prise et m'a posée là » - DEA 7-7 - . Cependant un jour, après une crise de grandes souffrances, nous la vîmes subitement s'attendrir; elle avait une expression angélique. Voulant en connaître la cause, nous la questionnâmes; elle était trop émue pour nous répondre. Le soir elle me remit ce billet: « 0 mon Dieu, que vous êtes doux pour la petite victime de votre Amour miséricordieux! Maintenant même que vous joignez la souffrance extérieure aux épreuves de mon âme, je ne puis dire: ' Les angoisses de la mort m'ont environnée - *Ps. 17,5 - , mais je m'écrie dans ma reconnaissance: ‘ Je suis descendue dans [400r] la vallée de l'ombre de la mort, cependant je ne crains aucun mal, parce que vous êtes avec moi, Seigneur - *Ps. 22,4 - (A ma bien aimée petite soeur Geneviève de Sainte Thérèse) 3 août 1897 » - LT 262 - . Elle implorait nos prières afin que le bon Dieu lui donne la force jusqu'au bout. Un matin du mois de septembre, le dernier de sa vie, elle me supplia en ces termes: « Oh! priez la Sainte Vierge, ma petite soeur Geneviève, moi, je la prierais tant si vous étiez malade; soi-même, on n'ose pas demander! » - DEA 23-8 - . Le 21 août, dans l'excès de ses souffrances, elle gémissait et respirait avec peine en disant comme machinalement à chaque respiration: « Je souffre! je souffre! », ce qui paraissait lui aider à respirer; elle me dit: « A chaque fois que je dirai: je souffre, vous répondrez: Tant mieux! C'est cela que je voudrais dire pour achever ma pensée, mais je n'ai pas la force.» - DEG 21-8 -

 

[Session 34-.- 27 septembre 1910, à 8h.30 et à 2h. de l'après-midi]

 

[402r] [Suite de la réponse à la vingt-quatrième demande]:

Au milieu de ses souffrances, la Servante de Dieu gardait toujours la même sérénité. Un jour que [je] la voyais sourire, je lui en demandai la cause et elle me répondit: « C'est parce que je ressens une très vive douleur de côté, j'ai pris l'habitude de faire bon accueil à la souffrance » -  CSG - . Bien que souvent les visites qu'elle recevait des unes ou des autres fûssent importunes, jamais elle ne témoignait le [402v] moindre ennui. Elle ne demandait non plus aucun soulagement et prenait ce qu'on voulait bien lui donner. La nuit, elle ne me sonnait qu'à la dernière extrémité; elle attendait que je vinsse de moi-même, et la dernière nuit qu'elle passa sur la terre, soeur Marie du Sacré Coeur et moi veillant auprès d'elle, malgré ses instances de nous reposer comme de coutume, dans une pièce voisine, nous étant assoupies après lui avoir donné quelque chose à boire, elle resta, tenant son petit verre à la main, jusqu'à ce que l'une de nous s'éveillât.

Sa paix était inaltérable; et, bien qu'elle fût impliquée personnellement dans certaines scènes bien pénibles que faisait notre pauvre mère Marie de Gonzague, elle ne murmura jamais, et c'était elle qui par sa douceur et son humilité tournait toutes les difficultés. La Sainte Vierge était sa douce étoile. Un jour, en fixant sa statue, elle dit: « Je ne puis plus regarder la Sainte Vierge sans pleurer! » -  ? ? - . Et plus tard, c'était le 8 septembre, ayant demandé à revoir l'image de Notre-Dame des Victoires, où elle avait collé la petite fleur que mon père lui donna lorsqu'il lui permit d'entrer au Carmel et dont elle parle page 83 (Histoire d'une âme) - MSA 50,2 - , elle écrivit au [403r] verso, d'une main tremblante: « 0 Marie, si j'étais la reine du ciel et que vous soyiez Thérèse, je voudrais être Thérèse, afin que vous soyiez la Reine du ciel » -  ? ? - . Ce furent les dernières lignes qu'elle traça ici-bas.

Elle caressait souvent son crucifix avec des fleurs, et lorsqu'il était au repos, elle y attachait une petite fleur, et dès qu'elle se flétrissait un tant soit peu, elle la remplaçait par une autre; mais n'y voulait point souffrir de fleurs fanées. Déjà quand elle était en santé et qu'on jetait des roses au crucifix du préau, elle faisait une grande attention à éplucher les pétales, afin de n'en semer que de très fraîches sous les pas de Jésus. Un jour que je la voyais bien attentionnée à toucher la couronne d'épines et les clous de son crucifix, je lui dis: « Qu'est-ce que vous faites donc là?.» Alors avec un air étonné d'être surprise, elle me dit: « Je le décloue... et je lui enlève sa couronne d'épines... » -  CSG - . Une des dernières nuits, je la trouvai les mains jointes et les yeux fixés au ciel: « Que faites-vous donc ainsi - lui dis-je - il faudrait essayer de dormir.» - « Je ne puis pas - me répondit-elle -, alors je prie....» - « Et que dites-vous à Jésus? » - « Je ne lui dis rien, je l'aime» -  CSG - .

Soeur Thérèse de l’Enfant Jésus ne subissait pas d'attaques extérieures du démon; [403v] cependant, peu de semaines avant sa mort, je fus témoin d'un spectacle étrange. Un matin au réveil, je la trouvai toute angoissée; elle paraissait en proie à une lutte forcée et pénible; elle me dit: « Il s'est passé cette nuit quelque chose de mystérieux-. Le bon Dieu me demandait de souffrir pour vous, je l'ai accepté; aussitôt mes souffrances ont été doublées. Vous savez que je souffrais surtout de tout le côté droit, le gauche s'est pris immédiatement et avec une intensité presque intolérable. Alors j'ai senti l'action sensible du démon qui ne veut pas que je souffre pour vous. Il me tient comme avec une main de fer, il m'empêche de prendre le plus petit soulagement, afin que je désespère: je souffre pour vous, et le démon ne veut pas!... » -  CSG - . Vivement impressionnées, j'allumai un cierge bénit, et peu après le démon s'enfuyait pour ne plus revenir. Je ne pourrai jamais exprimer ce que j'éprouvai en entendant ces paroles; la petite malade était pâle et comme défigurée par la souffrance et l'angoisse; je sentais que nous étions environnées de surnaturel.

Le jour de sa mort, au milieu de l'après-midi, elle se sentit prise de douleurs étranges dans tous les membres. Posant alors un de ses bras sur l'épaule de mère Agnès de [404r] Jésus, elle me donna l'autre à soutenir et resta ainsi quelques instants. A ce moment, 3 heures sonnèrent... et nous ne pouvions nous défendre d'une certaine émotion. Que pensait-elle alors? Elle nous rappelait l'image frappante de Jésus en croix, et cette coïncidence me parut pleine de mystères... L'agonie commença aussitôt; elle fut longue et terrible; on l'entendait répéter: « Oh! c'est bien la souffrance toute pure, parce qu'il n'y a pas de consolation; non, pas une! 0 mon Dieu!!! Je l'aime pourtant le bon Dieu!... 0 ma bonne Sainte Vierge, venez à mon secours!... Si c'est là l'agonie, qu'est-ce que c'est que la mort?... 0 ma mère, je vous assure que le vase est plein jusqu'au bord... Oui, mon Dieu, tant que vous voudrez... Mais ayez pitié de moi!... Non, je n'aurais jamais cru qu'on pouvait tant souffrir... jamais, jamais! Demain, ce sera encore pire! Enfin, tant mieux! » - DEA 30-9 - . Les paroles de la pauvre petite martyre étaient entrecoupées et déchirantes, mais toujours empreintes de la plus grande résignation. Notre mère fit alors appeler la communauté. Soeur Thérèse l'accueillit avec un gracieux sourire; puis serrant son crucifix entre ses mains, elle parut se livrer tout entière [404v] à la souffrance, mais

 

 

ne parla plus. Sa respiration était haletante; une sueur froide baignait son visage, ses vêtements, les oreillers même et les couvertures en furent imprégnées, elle tremblait...

Pendant sa maladie, soeur Thérèse de l'Enfant-Jésus nous disait: « Mes petites soeurs, il ne faut pas vous faire de peine, si en mourant, mon dernier regard est pour l'une de vous et pas pour l'autre, je ne sais pas ce que je ferai, c'est ce que le bon Dieu voudra. S'il me laisse libre, ce dernier souvenir sera pour notre mère (mère Marie de Gonzague) parce qu'elle est ma prieure » - DEA 20-7 - Elle nous répétait ces paroles quelques jours seulement avant sa mort. Or, le soir de sa mort, pendant son agonie, quelques instants seulement avant d'expirer, je lui rendais un léger service, alors en me faisant un délicieux sourire, elle fixa sur moi un long et pénétrant regard. La communauté, qui était présente, eut un frémissement. Puis, Thérèse cherchant notre mère, baissa sur elle les yeux, mais son regard avait repris son expression habituelle. Quelques instants après, notre mère, croyant que l'agonie pouvait se prolonger, congédia la communauté. L'angélique patiente, se tournant alors vers notre mère, lui [405r] demanda: « Ma mère, n'est-ce pas l'agonie, ne vais-je pas mourir?.» Et, sur la réponse de notre mère qu'elle pouvait se prolonger encore, elle dit d'une voix douce et plaintive: « Eh bien! allons... allons... Oh! je ne voudrais pas moins souffrir!.» Puis, regardant son crucifix: « Oh!... je l'aime!... Mon Dieu, je... vous... aime!!! » - DEA 30-9 - .

Ce furent ses dernières paroles. A peine venait-elle de les prononcer, qu'à notre grande surprise elle s'affaissa tout à coup, la tête penchée à droite. Mais soudain elle se redressa, comme appelée par une voix mystérieuse, elle ouvrit les yeux et les fixa irradiés un peu au dessus de la statue de la Sainte Vierge; le regard se prolongea quelques minutes, le temps de réciter lentement un credo. Souvent depuis j'ai cherché à analyser cette extase, à comprendre ce regard qui n'était pas seulement un regard de béatitude. En effet, on y lisait encore un grand étonnement et dans son attitude une assurance pleine de noblesse. J'ai pensé que nous avions assisté à son jugement. D'une part, elle avait, comme le dit le Saint Evangile, « été trouvée digne de paraître debout devant le Fils de l'homme » (Lc 21 36), et de l'autre, elle voyait que les largesses dont elle allait être comblée, surpassaient infiniment ses immenses désirs; car, à cette expression [405v] d'indicible étonnement, en était jointe une autre. elle semblait ne pouvoir supporter la vue de tant d'amour, comme quelqu'un qui subit un assaut plusieurs fois renouvelé, qui veut lutter et qui dans sa faiblesse demeure l'heureux vaincu. C'en était trop, elle ferma les yeux et rendit le dernier soupir... C'était le jeudi 30 septembre 1897, il était 7 heures du soir.

 

[Réponse à la vingt-cinquième demande]:

Je sais par tout ce que j'ai entendu dire ici que le corps de soeur Thérèse de l’Enfant Jésus a été publiquement inhumé dans le cimetière de Lisieux et que sa tombe occupait la première place dans la concession nouvellement acquise pour le Carmel. J'ai vu aussi des photographies représentant cette tombe en cet endroit. Ses funérailles se firent modestement et ne présentèrent rien de particulièrement remarquable. J'ai su aussi que le 6 septembre de cette année, on a exhumé les restes de la Servante de Dieu, en présence de monseigneur l'évêque et d'une nombreuse assistance, et qu'on les a renfermés dans un nouveau cercueil qui a été mis en terre en un endroit près du précédent.

 

[406r] [Réponse à la vingt-sixième demande]:

Je n'ai pas été moi-même au cimetière à cause de la clôture, mais je sais par les multiples témoignages qu'on nous en rapporte au Carmel, que le tombeau de la Servante de Dieu est devenu progressivement un lieu de pèlerinage. Il y vient beaucoup de prêtres. On a rapporté au Carmel, après l'exhumation du 6 septembre, la croix de bois qui était placée sur le premier tombeau. Cette croix était littéralement couverte d'inscriptions faites par les pèlerins et exprimant des invocations et des actions de grâces. Le concours des pèlerins semble s'accroître de jour en jour.

 

[Réponse à la vingt-septième demande]:

La mort si édifiante de soeur Thérèse de l’Enfant Jésus, son extase au moment de paraître devant le bon Dieu firent une forte impression sur les soeurs de la communauté, sur celles-là même qui l'avaient le moins appréciée pendant sa vie, l'une d'elles, soeur Saint Vincent de Paul (morte en 1905). Cette soeur converse qui, tant de fois lui avait fait de la peine par ses paroles piquantes, et qui même avait dit assez haut pour être entendue de la Servante de Dieu: « Qu'est-ce qu'on pourra bien dire de soeur Thérèse de l’Enfant Jésus après sa [406v] mort?» - HA 12 - , celle-là donc, aussitôt après le décès de soeur Thérèse, sollicita la cessation d'une anémie cérébrale qui l'affligeait depuis longtemps. Appuyant alors sa tête sur les pieds de l'angélique enfant, elle lui demanda pardon de ses offenses, et dit avoir obtenu dès lors sa complète guérison. Ensuite, elle ne se lassait pas de ramasser partout des rebuts de photographies représentant la Servante de Dieu, et cela aussitôt après la mort de soeur Thérèse, avant que sa réputation extérieure ait, pour ainsi dire, influencé les idées. Je sais ces détails par soeur Saint Vincent elle-même, qui ne se cachait pas de ces sentiments et en faisait part à toutes les soeurs.

Soeur Saint Jean de la Croix (décédée le 3 septembre 1906), l'une des soeurs anciennes qui avaient quelquefois demandé des conseils à la Servante de Dieu, composa et écrivit cette prière qu'elle tenait toujours dans l'un de ses livres d'of-

 

 

fice: « Ma petite soeur Thérèse de l'Enfant Jésus, je remercie le Coeur de Jésus de toutes les grâces dont il vous a comblée. Je vous supplie de m'associer sur la terre à l'amour que vous avez pour lui dans les cieux. Priez le séraphin qui a dû transpercer votre coeur de la flèche du divin amour de bien vouloir faire en moi ce qu'il a fait en vous.»

J'ai eu connaissance par la mère [407r] Marie de Gonzague qui me l'a raconté, d'une grâce que reçut cette révérende mère prieure devant un portrait représentant Thérèse enfant. Cette grâce dut être bien vive, car notre pauvre mère ne pouvait regarder l'image sans pleurer. Je fus témoin de cette émotion bien souvent renouvelée, et elle me disait alors: « Moi seule peux savoir ce que je lui dois... Oh! ce qu'elle m'a dit!... Tout ce qu'elle m'a reproché!... mais si doucement!....» Souvent la bonne mère reprenait cette image, et, dans les derniers temps de sa vie, elle s'amenda très sensiblement sous la douce impulsion de soeur Thérèse. La réputation de sainteté de la Servante de Dieu s'est donc répandue dans notre monastère; toutes les soeurs sans exception la prient, lui recommandent leurs familles, et se réjouissent des nouvelles de ses prodiges que nous recevons tous les jours et dont notre mère nous fait part à la récréation.

Aussitôt que la vie de soeur Thérèse de l’Enfant Jésus eut été lue par quelques personnes, ce fut comme une étincelle qui allume partout l'incendie, et il nous aurait été impossible, quand même nous l'aurions voulu, d'arrêter ses progrès. Pour satisfaire aux demandes, il fallut multiplier les éditions. [407v] Elles se succédèrent sans interruption, ou plutôt il y avait forcément interruption, car on n'imprimait pas assez vite pour satisfaire aux demandes. On imprime en ce moment le soixante-quinzième mille. Ce livre n'est pas de ceux qu'on ne lit qu'une fois; mais quand on l'a lu, on ne s'en sépare plus: « Je le reprendrai mon livre - m'écrivait une de mes amies et pas une fois seulement, mais dix, mais vingt; il y a pour longtemps de quoi nourrir mon âme.» Cette appréciation nous a été cent fois renouvelée. Ces jours derniers encore, une lettre de Constantinople nous disait que « l'Histoire d'une âme » ayant été prêtée à monseigneur Sardi, sa Grandeur l'avait déjà lue trois fois depuis le mois de juillet. Dans de telles conditions, l'ouvrage fut connu dans les cinq parties du monde, et des demandes de traduction nous furent faites pour les différents pays. Des lettres d'approbation d'évêques ou de hauts personnages parurent alors très élogieuses. Celles des éditions hollandaise et portugaise sont particulièrement remarquables.

On demanda des souvenirs de la Servante de Dieu dès le début. C'est par milliers que nous avons dû envoyer ces souvenirs, et moi qui ai la garde des objets ayant appartenu à soeur Thérèse, je suis dans l'étonnement de voir que des draps, des rideaux de lit, [408r] des vêtements ont déjà disparu, coupés en infimes petits morceaux. Dans presque toutes les lettres que nous recevons depuis l'apparition de l'« Histoire d'une âme » (1898), on exprime le désir de voir la Cause introduite et menée vite à bonne fin. On exprime souvent aussi le pourquoi de cette sympathie, qui place soeur Thérèse dans une sphère de vénération à part. « Ce que j'aime dans la vie de cette carmélite - nous écrit-on - c’est qu'elle est une sainte aimable, une sainte qu'on peut imiter, une sainte qui ne vous décourage pas par un air extatique ou renfrogné.» C'est bien là l'impression générale, traduite sous mille formes; on sait gré à la Servante de Dieu d'avoir su couvrir la croix de fleurs en souriant à la souffrance, et de nous avoir rappelé par son exemple la vie d'enfance tant louée par Notre Seigneur. Beaucoup d'âmes simples se sentent attirées à cette voie d'amour et de confiance et l'exemple de soeur Thérèse les encourage à y entrer sans crainte. Les lettres que nous recevons expriment très souvent ces attraits et ces encouragements. Plusieurs communautés s'avouent transformées par cet « esprit d'enfance », et l'on souhaite de tous côtés que sa glorification vienne sanctionner « cette voie d'abandon et de petitesse.» Parmi ces âmes simples, on ne compte pas seulement des personnes sans culture, mais [408v] des savants et des docteurs. Le révérend père Pichon, S. J., m'écrivait le 11 mai 1909: « Oui, Dieu veut glorifier son humble petite épouse. Après cela, comment ne pas s'efforcer de devenir petits enfants? C'est à quoi je travaille à 66 ans.»

Cette pensée que la glorification de soeur Thérèse serait un encouragement à la sainteté, lui suscite des apôtres partout; les prêtres, en particulier, lui sont spécialement dévouées. Le révérend père Flamérion, S. J., qui dirige près de Paris une maison de retraite spirituelle pour les prêtres, nous en a donné de touchants exemples. Dans les séminaires soeur Thérèse est très connue et aimée. Beaucoup de prêtres et de religieux la prennent pour « soeur » ou associée de leur sacerdoce. Nous avons eu ici plusieurs visites d'évêques ou d'abbés demandant à voir la cellule de soeur Thérèse de l’Enfant Jésus. C'est avec une pieuse vénération qu'ils se sont agenouillés devant la statue de la Sainte Vierge qui lui a souri, qu'ils se sont fait conduire à tous les lieux sanctifiés par sa présence. Nous avons dû renoncer à montrer, aux personnes qui nous sollicitaient de les apporter à la grille, les objets ayant appartenu à la Servante de Dieu. Les demandes de prières sont faites en si grand nombre au Carmel que les visites au parloir [409r] et la correspondance en sont devenues extrêmement à charge. On a dû autant que possible nous retirer de ce mouvement, mère Agnès de Jésus, soeur Marie du Sacré-Coeur et moi, parce que étant les soeurs de la Servante de Dieu, il n'y aurait plus pour nous de vie religieuse possible.

 

[Réponse à la vingt-huitième demande]:

Je n'ai rien entendu de sérieux à l'encontre de cette réputation de sainteté. Au début, quelques Carmels se tenaient en défiance, pensant que peut-être l'affection de ses soeurs exagérait les mérites de la Servante de Dieu. Mais ces impressions ont vite disparu devant la réflexion et le témoignage des faits.

 

[409v] [Réponse à la vingt-neuvième demande]:

Je puis mentionner pour répondre à cette question: 1° plusieurs faveurs extraordinaires qui me sont personnelles; d'autres qui sont arrivées à quelques-

 

 

unes de nos soeurs; 3° la réputation de grâces extraordinaires et de miracles qui se répand dans le monde entier depuis la mort de la Servante de Dieu.

l° Les premiers mois qui suivirent la mort de la Servante de Dieu, je reçus de grandes lumières intérieures accompagnées souvent de grâces sensibles. La plus importante, sinon par le signe sensible, du moins par l'intensité des grâces intérieures, eut lieu au mois d'octobre 1897, quinze jours seulement après la mort de ma soeur chérie. C'était la veille de la Maternité de la Très-Sainte Vierge; je faisais le Chemin de la Croix sous le cloître. Tout à coup, je vis comme une flamme qui semblait venir des profondeurs du ciel. Au même instant, je ressentis une impression surnaturelle et je m'écriai: « C'est Thérèse »; la grâce intérieure surpassa de beaucoup ce que je pourrais exprimer. C'est une des plus grandes grâces que j'aie reçues. Dans l'espace [410r] d'un éclair, j’eus la réponse à des difficultés qui avaient tant de fois attristé mon coeur. Toutes mes vaines préoccupations s’évanouirent; la « petite voie » de confiance, d'abandon, d'humilité et d'esprit d’enfance de Thérèse me fut expliquée et devint lumineuse à mon âme. Un jour qu’une soeur m'avait pris un objet qui m'était nécessaire, je m'apprêtais à le lui réclamer avec quelque vivacité, lorsque j'entendis distinctement ces paroles: « Bien humblement!.» J'avais reconnu la voix de Thérèse, et mon coeur fut aussitôt transformé et incliné à l'humilité. Au mois de juin 1908, j'étais en grande retraite pour l'anniversaire de ma profession, et je m'étais de nouveau livrée à l'Amour, me demandant toutefois comment je saurais qu'enfin j'étais livrée complètement. Le matin, vers 4 heures, je fus réveillée par un bruit de paroles; quelqu’un me disait à l'oreille: « On ne se livre à l’Amour qu’autant qu'on se livre à la souffrance.» Je ne doutai pas que cette voix fût celle de la Servante de Dieu, et cette parole apporta dans mon âme une grande lumière; je compris que cette donation plus ou moins entière n'était pas un acte général, mais un travail de chaque jour et de chaque instant. [410v] A la fin de l'année 1908, l'heure semblait venue pour la Servante de Dieu de se manifester d'une manière plus générale. On entendit parler de parfums, au moyen desquels elle faisait connaître sa présence. Je ne sais pourquoi je m'insurgeai contre ce genre de manifestation; je le disais grossier, parce qu'il frappait agréablement les sens; enfin, je conclus que je n'y croyais pas. Un soir, vers la fin de novembre, rentrant dans notre cellule, qui est celle même qu’occupait soeur Thérèse, je trouvai l'oratoire qui précède cette cellule embaumé d'un parfum de roses. Je fus saisie; mais ce premier saisissement passé, je restais encore incrédule et me disais: « Maintenant on parfume tout, ce peut bien être une lettre imprégnée d'odeur, quoique je savais bien il n'y en eût point dans l'endroit, et sans examen je sortis de l'appartement; mais on tournant de l'escalier, assez loin de la cellule, je sentis comme un souffle tout composé de parfum de roses. Alors je crus et voulus remercier ma Thérèse, mais tout s'évanouit aussitôt. Des phénomènes analogues se sont reproduits pour moi une quinzaine de fois depuis deux ans. Il est à remarquer que ces phénomènes de parfums ne se sont pas produits pendant les 11 années qui [411r] ont suivi la mort de la Servante de Dieu, mais seulement depuis 1908. A part deux ou trois circonstances, où l'odeur s'est conservée un temps très notable, j'ai remarqué que les parfums s'évanouissaient aussitôt que j'avais compris que c'était soeur Thérèse. Ils ont toujours souligné un fait particulier, ou m'ont été envoyés pour me consoler dans des moments de peine. J'ai remarqué encore que je n'en ai jamais été favorisée quand je le désirais, mais toujours au moment où j'y pensais le moins, tellement que ce n’est qu'au bout de quelques instants qu'il me venait à l'idée que c'était soeur Thérèse.

 

2° A propos des parfums, il est arrivé un fait assez curieux dont j'ai été témoin. Après l'exhumation de soeur Thérèse (6 septembre 1910), on nous avait parlé d'une planche qui s'était détachée de la tête du cercueil, mais elle n'avait pas été rapportée du cimetière. Quelques jours après la cérémonie, le jeudi 15 septembre, notre révérende mère envoya l'une des tourières glaner les débris de bois qui pouvaient rester, lui recommandant de chercher cette planche. La tourière vit bien, mise à l'écart, dans une haie, une planche ressemblant à celle que l'on cherchait. Elle l'emporta sans toutefois être bien sûre de l'identité de ce fragment. La portière du monastère [411v.] reçut ce morceau de bois avec méfiance et le posa négligemment sur une table. Survint une soeur (soeur Marie de la Trinité) qui venait chercher un paquet et ignorait totalement la présence de cette planche.

Elle fut saisie par une forte odeur d'encens et apercevant alors le morceau de bois, elle se dit: « Bien sûr, c'est du cercueil.» Deux autres religieuses (soeur Marie de l’Enfant Jésus et soeur Thérèse de l'Eucharistie) perçurent les mêmes parfums; mais ni notre révérende mère ni moi, bien que averties de ce qui se passait, ne perçûmes rien, ni de loin ni de près. Comme j'étais chargée de conserver les planches rapportées de l'ancien cercueil, j'ai fait la comparaison de ce morceau de bois avec les planches authentiques et il m'a paru absolument identique. Après cet examen, je ne doutais en aucune façon qu'on eût retrouvé la planche égarée. Nos soeurs tourières ont appris depuis qu'un ouvrier avait recherché cette planche qu'il avait lui même dissimulée, en vue de la reprendre, dans les broussailles où on l'avait trouvée. Enfin le docteur La Néele, qui avait pris part comme expert à l'exhumation, a parfaitement reconnu cette planche pour être celle qui était tombée de la tête du cercueil. Plusieurs des religieuses du monastère ont été favorisées de grâces plus ou moins [412r] exceptionnelles dont elles nous ont témoigné.Outre des phénomènes de parfums, naturellement inexplicables, que presque toutes ont éprouvés, les faits les plus remarquables, à ma connaissance, sont la guérison d'une furonculose dont souffrait notre soeur Marie Madeleine du Saint Sacrement. Cette guérison est survenue pendant une neuvaine à soeur Thérèse, et par l'application d'un voile que l'on croyait, sans en être absolument sûr, avoir été porté par la Servante de Dieu et qu'on se proposait de discerner par ce moyen. L'autre fait,  très surprenant, s'est produit en faveur de notre soeur Jeanne Marie. Un réservoir vide, qu'elle se proposait de remplir par charité, quoiqu'elle fût très fatiguée et avec la pensée d'imiter les vertus de la Servante de Dieu, ce réservoir donc se trouva rempli instantanément, alors qu'elle n'y avait encore versé qu'un quart à peine de la quantité voulue.

 

3° Quant à la réputation de miracles en dehors de notre monastère, elle s'étend dans le monde entier, et je le sais par ce que j'entends lire chaque jour la correspondance qui nous est adressée à ce sujet et qui relate une multitude de grâces, soit grâces intérieures, soit guérisons, advenues dans les cinq parties du monde. Plusieurs bénéficiaires de ces grâces [412v] prodigieuses sont venus nous en faire part au parloir. Un certain nombre de ces faits merveilleux ont été imprimés dans un opuscule ayant nom « Pluie de roses »; mais beaucoup ont eu lieu depuis cette publication. Il ne se passe pas de jours que le courrier de 60 à 90 lettres, ayant trait à la Servante de Dieu, n'apporte le récit de plusieurs grâces spirituelles ou temporelles très remarquables. Pour me conformer aux instructions qui nous ont été données, je recueille dans un endroit caché du monastère, sans les exposer au public, les ex-voto qu'apportent les pèlerins. J'ai ainsi ramassé 26 plaques de marbre, rappelant des grâces obtenues par l'intercession de la Servante de Dieu. On apporte aussi en quantité des dentelles, des bijoux, des peintures, des statuettes, des objets de toutes sortes, donnés par reconnaissance; plusieurs de ces objets n'ont d'autre valeur que l'intention qui les a fait offrir, mais ils n'en témoignent pas moins du sentiment des fidèles. Je signalerai encore comme un fait remarquable que les grands désirs d'apostolat de la Servante de Dieu semblent s'être réalisés d'une manière étonnante. Soeur Thérèse avait dit que « aussitôt rendue dans la Patrie, elle aurait tous les petits en-[413r]fants sous sa domination, qu'elle irait dans les missions aider les missionnaires, qu'elle ferait baptiser les petits et convertir les grands » - DEA 17-7 - . Or, les années qui suivirent immédiatement sa mort, c'est-à-dire en 1898-1899, les statistiques des Annales de la Propagation de la Foi, de Marie-Immaculée et plusieurs autres encore, enregistrèrent un nombre de baptêmes et de conversions extraordinairement plus élevé que les années précédentes. On lit dans les Annales de la Propagation de la Foi (n. 425, juillet 1899, page 313). « L’année 1898 sera appelée dans les Annales de notre Société , l’année des grandes bénédictions de Dieu. En effet, le chiffre des adultes baptisés dans le courant de cet exercice s'est élevé au chiffre presque incroyable de 72.700. Jamais, depuis 235 ans que notre Société existe, nous n'avions enregistré un pareil résultat. Le zèle et l'activité des ouvriers évangéliques ne suffisent pas pour l'expliquer; il faut l'attribuer à un souffle du Saint Esprit qui a passé sur quelques-unes de nos missions et y a déterminé un élan irrésistible des païens vers notre sainte religion.» En novembre 1899, les mêmes Annales disent: « La couronne d'anges qui est allée grossir les rangs célestes, a atteint presque le double de l'année dernière.» Ce qui est remarquable, c'est que toutes les revues de mis[413v]sions constatent le même résultat. Ici, dans notre Carmel, chacune en fut vivement frappée; plusieurs de nos soeurs prirent des notes sur le fait, car il n'est personne de nous qui n'ait remarqué la prédiction de la Servante de Dieu à ce sujet, et qui ne se réjouisse de la voir exaucée.

 

[Réponse à la trentième demande]:

Je ne crois pas avoir rien omis de ce que j'avais à témoigner.

 

[Au sujet des Articles, le témoin dit ne savoir que ce qu'il a déjà déposé en répondant aux demandes précédentes].

 

[Session 35:- 28 septembre 1910, à 8h.301

 

[415v] [Est ainsi terminé l'interrogatoire de ce témoin. Lecture des Actes est donnée. Le témoin n'y apporte aucune modification et signe comme suit]:

J'ai déposé ainsi selon la vérité, je le ratifie et le confirme.

Signatum: SOEUR GENEVIÈVE DE SAINTE THÉRÈSE r.c.i