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Ms A 49v


enfin si je n'avais pas eu vraiment [la] vocation, je me serais arrêtée dès le début car je rencontrai des obstacles aussitôt que je commençai à répondre à l'appel de Jésus. Je ne voulus pas dire à Céline mon désir d'entrer si jeune au Carmel et cela me fit souffrir davantage car il m'était bien difficile de lui cacher quelque chose... Cette souffrance ne dura pas longtemps, bientôt ma petite Soeur chérie apprit ma détermination et loin d'essayer de me détourner, elle accepta avec un courage admirable le sacrifice que le Bon Dieu lui demandait ; pour comprendre combien il fut grand, il faudrait savoir à quel point nous étions unies... c'était pour ainsi dire la même âme qui nous faisait vivre ; depuis peu de mois nous jouissions ensemble de la vie la plus douce que des jeunes filles puissent rêver ; tout, autour de nous, répondait à nos goûts, la liberté la plus grande nous était donnée, enfin je disais que notre vie était sur la terre l'Idéal du bonheur... A peine avions-nous eu le temps de goûter cet idéal du bonheur, qu'il fallait s'en détourner librement, et ma Céline chérie ne se révolta pas un instant. Ce n'était pas elle cependant que Jésus appelait la première, aussi aurait-elle pu se plaindre... ayant la même vocation que moi, c'était à elle de partir !... Mais comme au temps des martyrs, ceux qui restaient dans la prison donnaient joyeusement le baiser de paix à leurs frères partant les premiers pour combattre dans l'arène et se consolaient dans la pensée que peut-être ils étaient réservés pour des combats plus grands encore, ainsi Céline laissa-t-elle sa Thérèse s'éloigner et resta seule pour le glorieux et sanglant combat auquel Jésus la destinait comme privilégiée de son amour !...

            Céline devint donc la confidente de mes luttes et de mes souffrances, elle y prit la même part que s'il se fût agi de sa propre vocation ; de son côté je n'avais pas à craindre d'opposition, mais je ne savais quel moyen prendre pour l'annoncer à Papa... Comment lui parler de quitter sa reine, lui qui venait de sacrifier ses trois aînées ?... Ah ! que [de] luttes intimes n'ai-je pas souffertes avant