Imprimer

Témoin 5 - Élie de la Mère de Miséricorde, O.C.D.


Le cinquième témoin ne connut pas soeur Thérèse de l'Enfant-Jésus. Sa déposition se réfère à la renommée de sainteté qu'elle connut dès après sa mort. Il en était bien informé.

Né à Savone le 13 décembre 1845, le père Elie de la Mère de Miséricorde (Jérôme Lanaro) est l'une des figures les plus caractéristiques du Carmel missionnaire italien à la fin du XIXe siècle. Jeune, il alla en Amérique puis revint en Italie pour s'enrôler dans les troupes de Garibaldi, mais cela ne dura guère et il entra en 1862 chez les Carmes déchaux à Concesa (Milan), faisant profession le 9 septembre 1863. Encore étudiant de théologie, il partit pour l'Inde en 1867 et y était ordonné le 7 mars 1868. Missionnaire pendant trente ans à Mangalore et à Quilon( Malabar), il y déploya un zèle inlassable, s'occupant notamment des religieuses soit actives, soit contemplatives. Il connut à Calicut et à Mangalore la Servante de Dieu Marie de Jésus-Crucifié Baouardy (1846-1878) et, interrogé à son sujet lors du procès informatif de Jérusalem, il donna des réponses d'une grande sagesse et prudence en ce cas délicat et complexe. Rappelé en Italie, il fut secrétaire du général pendant plusieurs années à dater de 1899, ce qui lui donna de connaître plusieurs provinces de l'Ordre. Il fut nommé ensuite maître des étudiants à Milan, puis envoyé au Mont Carmel dont il fut le vicaire en 1915. Il y mourut le 20 février 1920.

On notera avec un intérêt particulier ce qu'il rapporte du Serviteur de Dieu le père Raphaël de Saint-Joseph Kalinowski (1835-1907), tout d'abord en défiance de l'Histoire d'une âme, puis apôtre convaincu de la doctrine de la Servante de Dieu, qui envoya au Carmel de Lisieux le 9 octobre 1902 une lettre intitulée « Réparation » (f. 443r) *.

Le père Elie déposa les 28-31 octobre 1910, au cours des sessions 37-39, f. 443r-454r de notre Copie publique.

 

[Session 37: - 28 octobre 1910, à 2h. de l'après-midi]

[434r] [Le témoin répond régulièrement et correctement à la première demande].

[Réponse à la seconde demande]:

Je me nomme Jérôme-Vincent Lanaro, né à Savone, province de Gênes, Italie, le 13 décembre 1845, de Vincent Lanaro, originaire de Savone, et de Catherine Minetto, originaire de Castel Vecchio, province d'Albenga, Italie, je suis religieux profès des carmes déchaussés de la province de Lombardie; je m'appelle en religion père Elie de la Mère de Miséricorde, du monastère de Concesa, [434v] près de Trezzo d'Adda, province de Milan. J'ai été recteur d'un séminaire et professeur de théologie dogmatique et morale à Mangalore, dans notre mission des Indes, en 1867 et 1868. J'ai été missionnaire apostolique aux Indes Orientales pendant 31 ans. J'ai été depuis secrétaire de deux généraux successifs de notre Ordre: les révérends pères Bernardin de Sainte Thérèse [d'Avila] et Raynault Marie de Saint Just (1898-1906).

[Le témoin répond correctement de la troisième à la sixième demande].

[Réponse à la septième demande]:

Je témoigne simplement pour la gloire de Dieu et par le désir que notre soeur Thérèse puisse être béatifiée si la Sainte Église le juge à propos. La gloire de notre Ordre ne m'est pas indifférente, mais elle n'est aucunement un motif déterminant de ma déposition.

 

[Réponse aux huitième et neuvième demandes]:

La première fois que j'entendis [435r] parler de la Servante de Dieu soeur Thérèse de l’Enfant Jésus et de la Sainte Face, ce fut en 1899, quand la révérende mère Agnès de Jésus, de la part de la révérende mère Marie de Gonzague, prieure de Lisieux, envoya un exemplaire de l'« Histoire d'une âme » à notre très révérend père général Bernardin de Sainte Thérèse [d'Avila], dont j'étais en ce temps là le secrétaire depuis un an, c'est-à-dire, dès le 10 juillet 1898, jour de mon arrivée à Rome de retour des Indes Orientales. Notre très révérend père général, dès qu'il reçut la susdite Histoire, me chargea d'écrire, en son nom, à la révérende mère prieure pour la remercier de cet envoi, ce que je fis après quelques jours. Et ce fut en lisant cette admirable et ravissante autobiographie de soeur Thérèse, ou pour mieux dire en la dévorant de mes yeux, que je me sentis épris d'un tel enthousiasme pour cette, ignorée jusque là, petite soeur, que dès lors je conçus la plus tendre dévotion pour la Servante de Dieu, et la certitude qu'un jour très proche elle aurait été béatifiée par l'Eglise. Cette dévotion du premier moment, loin de s'éteindre en moi, n'a fait que grandir chaque jour durant ces onze années, à cause des grâces et prodiges qui se sont produits un peu partout le monde, en ce laps de temps, [435v] à l'invocation de la Servante de Dieu; et la connaissance de ces faits me venait de temps en temps communiquée par le Carmel de Lisieux, avec qui j'étais en correspondance intermittente.

Mais plus que les prodiges et les grâces accordées aux autres, ont accru ma dévotion pour notre angélique soeur les grâces intérieures que j'éprouve moi-même chaque fois que j'ouvre son livre au hasard, et que je lis quelques pages et souvent même quelques lignes seulement. Je sens mon âme tout de suite meilleure et presque toujours, à cette lecture délicieuse, des douces larmes d'amour et de contrition coulent silencieuses de mes yeux. Aussi, en voyant quel bien spirituel produisait en mon âme une telle dévotion, je me suis toujours intéressé à la Servante de Dieu, soit en parlant avec les autres personnes, quand l'occasion se présentait, de sa vie si simple et si naïve, et si héroïque en même temps; soit de ses prodiges et grâces obtenues par son intercession, au fur et à mesure que je venais à les connaître; soit en distribuant ses images, reliques ou souvenirs que je demandais à la mère prieure de Lisieux et que plusieurs fois la bonne [436r] mère Agnès voulut bien m'envoyer.

 

[Réponse de la dixième à la vingtième demande]:

N'ayant pas connu personnellement la Servante de Dieu, je ne pourrais rien rapporter de son « curriculum vitae », ni de ses pratiques de vertus qui soit autre chose qu'un commentaire personnel de ce que j'ai lu dans son autobiographie « Histoire d'une âme.»

 

[A la vingt-et-unième demande, le témoin répond au sujet de la « prudence »]:

N'ayant pas à témoigner des faits particuliers de la vie de la Servante de Dieu, je voudrais bien pouvoir être capable de parler sur l'ascétisme théorique et pratiqué par soeur Thérèse, ascétisme qui brille d'un nouvel éclat dans l'« Histoire d'une âme », mais je ne me sens pas juge compétent en cette matière. Seulement j'ose dire en vérité que j'aime tout ce que soeur Thérèse aime, et j'admire la sublime facilité avec laquelle cette aimable petite soeur nous porte à aimer le bon Dieu et la ferveur avec laquelle elle nous engage par ses exemples à suivre la voie du ciel, cette voie qui lui a si bien réussi, dit-elle, et qui consiste à nous confier totalement à l'abandon filial de Dieu, dans les bras de l'Amour [436v] miséricordieux. Tout ce qu'elle dit quand elle parle de sa petite voie d'enfance spirituelle, bien droite et toute nouvelle; de l'invention de l'Ascenseur qui doit l'élever jusqu'au ciel, parce que étant toute petite, le bon Jésus s'inclinera pour la prendre dans ses bras qui sont cet « Ascenseur » nouvellement inventé; quand elle parle de la pratique constante de briser sa volonté en toutes choses, et de prêter mille petits services à ses soeurs, surtout à celles vers lesquelles on a moins de sympathie; de vouloir toujours être non seulement résignée, mais unie à la volonté de Dieu et de vouloir porter joyeusement la croix et aimer avec passion les souffrances; et quand, enfin, elle demande à notre vénérable Anne de Jésus, en son songe mystérieux, « si Dieu ne lui demande pas autre chose que ses pauvres petites actions et ses désirs, et s'il est content d'elle », et en reçoit de la vénérable la réponse consolante que « le bon Dieu ne demande rien autre chose d'elle, et qu'il est content, très content... » - MSB 2,1-2 - . Tout ceci me semble être un langage céleste et une doctrine très sûre, et en même temps à la portée de tout le monde, quoique pour la mettre en pratique constamment, comme le faisait notre aimable angélique soeur, il faut avoir une vertu héroïque. [437r] Cependant, c'est toujours un grand avantage pour marcher à la perfection de pouvoir se donner l'illusion qu'on puisse faire ce que les saints ont fait. Or, en lisant l'« Histoire d'une âme », on finit par aimer passionnément soeur Thérèse et à croire de pouvoir l'imiter facilement dans l'exercice de ses vertus, et on remercie le bon Dieu de nous avoir donné un tel modèle aimable de sainteté. Au reste, pour juger de la beauté de la doctrine de soeur Thérèse, il suffirait de lire les dernières pages qu'elle a écrites du chapitre XIe de l'« Histoire d'une âme », pour la croire un chérubin qui parle du divin amour et enflamme ceux qui l'écoutent.

 

[Réponse de la vingt-deuxième à la vingt-cinquième demande inclusivement]:

Je ne sais rien de plus que ce qui est rapporté dans l'histoire de sa vie.

 

[Réponse à la vingt-sixième demande]:

J'ai visité le tombeau de la Servante de Dieu au cimetière public de Lisieux lors de mon passage dans cette ville le 24 octobre dernier. J'ai fait cette visite afin de prier pour moi et pour les personnes qui m'avaient chargé [437v] de cela. Ne voyant que deux dames prier devant ce tombeau, j'ai demandé à mon guide comment se faisait-il qu'il y avait, ce jour-là, si peu de monde, tandis que j'avais entendu dire que les pèlerins y venaient nombreux. Le guide me répondit que c'était une heure incommode, l'heure du dîner (en effet, en retournant on sonna l’Angélus du midi en ville), mais qu'il y avait toujours du monde. Ayant rencontré en route le concierge du cimetière, que je désirais voir pour m'assurer de cette fréquentation du peuple à cette vénérée tombe, je l'arrêtai en chemin, et je lui demandai si le tombeau « de la petite sainte de Lisieux » était fréquenté, et il me répondit avec conviction ceci: « Moi, je ne suis pas un bigot, mais je suis croyant chrétien et je crois qu'elle fait les grâces qu'on lui demande, puisqu'on la prie et on vient tant à son tombeau. Mon fils (il était avec lui dans la voiture) pendant les vacances conduit tous les jours des pèlerins à son tombeau, et quand il n'y est pas, c'est ma fille qui les accompagne; en moyenne il en vient cinquante par jour.» Ce témoignage d'un brave homme, quoique mon guide m'ait dit qu'il ne pratique pas, m'a semblé digne de remarque. Je puis aussi noter que la tombe [438r] est couverte de fleurs que l'on remplace souvent, parce que les pèlerins les emportent par dévotion. La croix qui surmonte le tombeau se couvre d'inscriptions et d'invocations.

 

[Session 38 - 29 octobre 1910, à 8h.30 et à 2h. de l'après-midi]

 

[442r] Réponse à la vingt-septième demande]:

Pendant les 8 années que j'ai vécu à Rome en ma qualité de secrétaire des deux généraux de mon Ordre, notre très révérend père Bernardin de Sainte Thérèse et notre très révérend père Raynauld Marie de Saint Just, actuellement archevêque de Reggio Calabria, avec qui, outre une partie d'Italie, j'ai parcouru [442v] ensemble nos couvents d'Autriche, de Pologne, de Hongrie, de Bavière, d'Espagne, du Mont-Carmel et les stations de notre mission de Syrie, j'aurais pu noter avec précision bien des renseignements qui m'auraient été bien utiles en ce moment-ci. Malheureusement, étant bien loin d'imaginer qu'un jour j'aurais pu avoir la chance d'être choisi comme témoin pour déposer à l'actuel procès de la Servante de Dieu, je n'ai pas songé pendant ces années écoulées à prendre des notes en temps opportun sur ce que j'ai entendu ayant relation à notre angélique soeur. Cependant, je puis témoigner que bien des fois, en plusieurs endroits, surtout chez nos pères et nos soeurs carmélites, j'ai eu occasion de parler et d'entendre parler de l'« Histoire d'une âme », et de la grande confiance qu'inspire la sainteté aimable et facile et pourtant si héroïque de notre charmante petite soeur, que le bon Dieu semble avoir envoyée en ces temps modernes pour attirer tous les coeurs droits et simples vers le plus haut surnaturel. Quant à préciser quelques faits particuliers ayant relation à la Servante de Dieu, voici quels sont mes souvenirs:

 

l° En 1904, étant à Cracovie [443r] avec notre père général Raynauld Marie, et causant avec les carmélites de la rue Lobzowska, une carmélite qui parlait français, ou bien le vénérable père Raphaël de Saint Joseph, je ne saurais dire lequel des deux, me dit en parlant de la soeur sacristine, soeur Marie de l’Enfant Jésus qu'« elle était folle pour sa petite soeur Thérèse et qu'elle obtenait de la Servante de Dieu la pluie et le soleil à sa volonté.» Toutes les carmélites de Lobzowska étaient pareillement enthousiasmées pour soeur Thérèse. Ce vénérable père Raphaël, vicaire provincial de la Pologne, nous accompagna toujours et partout, durant un mois et demi environ, à Cracovie, Przemysl, Léopol, Czerna et Wadowice. C'est lui qui a écrit à la révérende mère de Lisieux la lettre du 9 octobre 1902, qui se trouve à la page 3 de la « Pluie de roses », du 60e mille de l'« Histoire d'une âme », n. VIII p.3 *.

2° A Tripoli en Syrie, où je suis resté 6 mois, nos pères étaient enchantés de notre angélique soeur; et un jour le très révérend père Joseph de la Vierge, supérieur de la mission des carmes en Syrie et vicaire provincial, me disant qu'on lui demandait de bâtir une station à mi-chemin de Tripoli à Bicherry (Liban), je lui proposai d'y bâtir une chapelle avec [443v] un autel à dédier à la Servante de Dieu quand elle serait béatifiée, et ce fut convenu comme ça.

 

3° L'an passé, en juillet 1909, en passant par Plaisance (Piacenza), je racontai au parloir des carmélites de cette ville les merveilles de la « Pluie de roses.» Alors, la mère prieure et ses filles me prièrent de leur procurer quelques souvenirs et images de notre petite thaumaturge. J'écrivis pour cela à ma bonne mère Agnès, prieure de Lisieux, qui fit l'envoi demandé. Cet envoi s'égara en chemin, et cet égarement donna occasion à un beau miracle, comme il se trouve relaté dans son Histoire (60e mille, page 59 de la « Pluie de roses», n. CXX) '. La révérende mère prieure de Plaisance, mère Thérèse-Louise du Très-Saint Sacrement, qui vient d'être réélue et confirmée pour la 3e fois de suite dans sa charge avec dispense de Rome, m'écrivait encore dernièrement: « Nous prierons pour toutes les intentions de votre révérence afin de vous témoigner notre reconnaissance pour nous avoir mises en relations avec les carmélites de Lisieux... Elles nous ont envoyé plusieurs fois des images et des souvenirs de l'angélique soeur Thérèse de l’Enfant Jésus... Nous aimons à espérer que cette épouse chérie de Jésus obtiendra pour nous les grâces demandées, grâces que je souhaite pareillement à votre révérence, etc..»

 

[444r] 4° Quelque temps avant le carême de cette année 1910, j'avais reçu de ma bonne mère Agnès de Lisieux plusieurs petites images de la « Petite fleur de Jésus », comme on aime à appeler en Angleterre notre angélique soeur Thérèse. Aussitôt, je les ai distribuées aux novices et aux frères convers de notre couvent de Concesa, ainsi qu'au révérend père maître, qui en a été dépouillé tout de suite par d'autres personnes.

 

5° Comme preuve de la dévotion qu'on a chez nos pères vers soeur Thérèse, on vient de décider à Milan de laisser en blanc un médaillon dans l'arc de l'abside pour y peindre à fresque l'image de soeur Thérèse plus tard quand elle sera béatifiée. Cet arc est tout couvert de médaillons représentant les saints du Carmel. Une chapelle de cette église nouvelle du Corpus Domini, qu'on est en train de finir à Milan, sera pareillement dédiée plus tard à la bienheureuse, quand soeur Thérèse, comme nous l'espérons tous, recevra de l'Eglise ce titre. Provisoirement, la chapelle restera sans titulaire.

 

[Un certain zèle industrieux a-t-il contribué à la diffusion de cette renommée de sainteté?]:

Non, cette réputation se développe spontanément par la lecture de sa vie. [444v] Quant à la multiplication des éditions de cette vie, elle n'est nullement l'effet d'une propagande; mais on est forcé d'imprimer de nouveaux exemplaires par l'instance spontanée des demandes qui en sont faites.

 

[Réponse à la vingt-huitième demande]:

Un jour, il y a déjà quelques années de cela (vers 1905), j'étais au parloir des carmélites de Trévoux, exilées à Rome, avec toute la communauté, alors la révérende mère prieure, décédée pieusement il y a peu d'années, ou bien l'ex-prieure, mère Marie Louise (je n'ai pas souvenance laquelle des deux), me parlant de l'« Histoire d'une âme.» me dit quelque mot qui montrait de ne pas trop apprécier ce livre. Je ne me rappelle pas à présent les mots précis, seulement il me resta l'idée que cette « Histoire » était considérée par mon interlocutrice comme « peu virile »; le fait est que cette note discordante unique, que j'aie entendue parmi tous les éloges entendus avant et après cette circonstance, me fit de la peine, car j'aime beaucoup le Carmel de Trévoux exilé à Rome, étant un Carmel très fervent et très édifiant. Or, devant venir pour déposer devant ce vénérable tribunal, [445r] j'ai voulu m'assurer qui des deux mères avait prononcé cette appréciation peu enthousiaste. Et voici la réponse que vient de me faire la révérende mère sous-prieure qui s'appelle Thérèse de Jésus. Elle m'écrit en italien, c'est pourquoi je traduis l'original:

« Notre révérende mère prieure me charge de répondre tout de suite à votre lettre... Notre chère mère Marie-Louise a dit à notre révérende mère prieure que certainement elle n'a pas pu dire rien sur notre petite sainte, parce qu'elle n'a jamais lu tout entièrement la vie de soeur Thérèse; et elle ajoute qu'elle éprouve une grande joie, en pensant qu'elle sera glorifiée. Nous ne nous rappelons pas ce que notre chère mère Marie de Jésus a dit au parloir, mais ce qui est certain, c'est qu'à présent, dans le ciel, elle se réjouit de voir comme le Seigneur se sert de la vie innocente de soeur Thérèse pour faire tant de bien sur la terre. Le Seigneur veut qu'en ce siècle, où il n'y a plus de cette simplicité véritable, la vie simple et pleine d'amabilité de cette angélique « petite Fleur », soit une preuve de l'amour que sa divine Majesté porte aux âmes qui, comme le Seigneur disait, sont devenues de petits enfants. Vive notre petite soeur et sainte [445v] bien-aimée.»

 

[Suite de la réponse à la vingt-huitième demande]:

Je viens de me souvenir d'une chose: y a un mois environ, le père Franco, âgé de 43 ans, lisait ou entendait lire au réfectoire de notre noviciat de Concesa, près Trezzo d'Adda, l'« Histoire d'une âme »; et après, en récréation, critiqua cette vie comme trop enfantine, et ne trouvait pas grand-chose dans la sainteté de notre soeur Thérèse; mais quelques semaines après, peu de jours avant mon départ pour Lisieux, en lisant lui-même un soir au réfectoire cette même vie, le passage [446r] où la petite sainte raconte qu'étant à la buanderie, elle recevait tranquillement sans bouger de place l'eau sale qu'une des soeurs lui envoyait à la figure en lavant des mouchoirs, alors après, en récréation, père Franco rétracta sa première appréciation, et dit que vraiment il fallait une vertu héroïque pour supporter en silence et patiemment de telles actions, et devint grand admirateur de soeur Thérèse; et c'est ce que j'ai remarqué pendant ces 11 ans que je connais soeur Thérèse: tous ceux qui lisent attentivement l'« Histoire d’une âme », deviennent des admirateurs de la Servante de Dieu.


[Réponse à la XXIXe demande]

Je sais que chaque jour arrivent au Carmel de Lisieux de nombreuses lettres, relatant des grâces exceptionnelles et des faits extraordinaires, attribués à l'intercession de soeur Thérèse. Pendant les deux jours que j'ai passés à Lisieux cette semaine, j'ai constaté de visu que le courrier d'une seule journée comprenait 80 lettres environ. La révérende mère prieure m'a plusieurs fois communiqué, et à des époques diverses, certaines de ces relations. [446v] Voici maintenant quelques faits dont j'ai été plus directement témoin:

 

l° Vers la mi-juillet de cette année, je rencontrai à l'église mademoiselle Teresita Morali, âgée d'environ 45 ans, directrice de l'Asile Crespi et prieure des soeurs de notre Tiers-Ordre séculier, établi dans notre église de Concesa. Elle m'invita à visiter un dortoir où logent les ouvrières de l'établissement Crespi. En voyant sur une table de la maison l'« Histoire d'une âme », nous en prîmes occasion de parler de la petite sainte. Alors cette pieuse demoiselle me demanda avec instance un souvenir de soeur Thérèse. Je le lui promis et lui donnai le lendemain une petite enveloppe contenant des cheveux de la Servante de Dieu, en lui demandant de prier pour moi. Quelques jours après, elle m'envoya une lettre dont je montre l'original au tribunal. J'en extrais le passage suivant, toujours que je traduis de l'italien: « Je ne sais pas encore, mon révérend père, si notre sainte chérie m'a exaucée (pour ce que vous désirez); mais je sais bien que ce même jour j'étais oppressée pour devoir faire une chose qui me donnait beaucoup de peine pour bien des raisons. Et avant que vous me donniez la [447r] relique, j'avais prié Notre Seigneur si c'était sa volonté de vouloir bien me délivrer de ce cauchemar. Peu après, je faisais la même prière, en serrant sur mon coeur la sainte relique. Quelques minutes venaient à peine de passer quand on m'appelle, et je reçois des ordres contraires, et précisément comme je les voulais. Figurez-vous mon étonnement pour ce changement et combien je l'ai remerciée!... Priez aussi pour moi, afin que je cherche en toutes choses de faire toujours la volonté de Dieu, et tout simplement pour plaire à lui seul. Aimer Dieu et le faire aimer, c'était l'unique but de notre sainte. Si elle m'obtenait une si grande grâce, je n'aurais plus rien à désirer. Bénissez, père, la dernière de vos soeurs: Teresita Morali, 30-6-10.»

 

2° Pendant le carnaval de cette année 1910, après que j'avais distribué aux novices et aux frères de notre couvent de Concesa des petites images de notre soeur Thérèse, il arriva que frère Romée, notre cuisinier, aperçut dans l'église un certain sieur Carlino Présezzi, négociant de Trezzo, bien connu de nous tous, lequel pleurait à chaudes larmes. Frère Romée apprit du sacristain qu'il pleurait ainsi, parce que la fille unique de son frère Ange, âgée environ d'un an et demi était mourante d'une pneumonie [447v] double, avec 41° et 3 lignes de fièvre. Carlino est venu pour  que nous recommandions sa petite nièce à la Sainte Vierge. Ange Presezzi, père de l'enfant mourante, avait déjà auparavant perdu une autre fillette de cet âge de la même maladie; c'est pourquoi maintenant il était inconsolable. Dès que Carlino demanda les prières de nos frères, pour obtenir de la Sainte Vierge la guérison de sa nièce, le susdit frère Romée s'écria: « Ce n'est pas à la Sainte Vierge qu'il faut s'adresser; prions notre petite bienheureuse dont nous avons reçu hier les images, elle nous fera la grâce.» Ensuite il dit à Carlino: « Allez chez vous, soyez tranquille, votre nièce sera guérie.» Sur ce, frère Romée avec tous les autres convers ont récité 7 Pater et 7 Ave à soeur Thérèse pour la guérison de la petite mourante. Après quelque peu de temps, (Trezzo est loin d'ici d'environ 15 minutes) Carlino revenait à la hâte tout joyeux en disant que l'enfant était guérie, et il voulait conduire frère Romée et les frères à sa maison pour les réjouir et leur faire voir ce que toute la famille appelait un miracle. Le lendemain cependant l'enfant retomba malade, mais en quinze jours elle fut définitivement guérie, et jusqu'à présent elle se porte à merveille. Cependant les Presezzi qui avaient demandé qu’on priât la [448r] Sainte Vierge, ont attribué à la Mère de Dieu la grâce obtenue, mais nos frères sont bien convaincus que c'est par l'intercession de soeur Thérèse qu'ils ont obtenu cette guérison que même le docteur de Trezzo appelait un miracle. J’ai voulu le 10 octobre aller chez les Presezzi, à Trezzo, pour m'assurer du récit de frère Romée et de ses confrères, et j'ai constaté par le témoignage de la veuve Presezzi et de sa fille Thérèse, âgée d'environ 22 ans, que la chose est comme je viens de raconter, et elles m'ont autorisé à publier leur nom.

 

3° Le matin du 25 octobre 1910, avant midi, une des tourières du Carmel de Lisieux, où je me trouvais, vint m'avertir qu'une dame du Canada, avec son enfant, désirait me voir. Je me rendis au parloir des soeurs, et cette dame, femme d'un médecin, me raconta qu'elle était venue exprès de Paris, pour visiter la tombe de soeur Thérèse, parce que son enfant âgé de 6 ans et demi avait été guérie d'une plaie à la jambe, après une neuvaine faite à « sa petite sainte », comme l'enfant appelle soeur Thérèse. La mère me raconta que son fils avait été jusqu'à l'âge de 4 ans tuberculeux, avec une plaie au pied, de si mauvaise nature qu'on voulait faire l'amputation, ce qui n'eut pas lieu [448v] parce que sainte Anne guérit miraculeusement cette première plaie. Or, après deux ans et demi, une nouvelle plaie se forma à la jambe. Pendant trois semaines, ce mal s'aggrava. Ce que voyant, la mère voulut tout dernièrement rejoindre son mari à Paris, où il l'avait précédée, et lui conduire son enfant; mais entre temps. elle fit commencer à son fils une neuvaine à la petite soeur Thérèse, et au bout de la neuvaine, il était guéri complètement. Cette dame me dit encore qu'elle avait déjà reçu auparavant bien des grâces de soeur Thérèse, spécialement une très grande grâce spirituelle et que maintenant, à son retour au Canada, elle voulait se faire l'apôtre de soeur Thérèse. Le soir de cette visite, j'ai reçu une lettre de la révérende mère prieure, qui me dit ce qui suit: « J'espère vous revoir avant votre voyage à Bayeux, mon révérend père. Cependant, si vous ne pouvez pas venir au parloir avant votre départ, je veux vous dire ce que la bonne dame canadienne m'a rapporté de son pèlerinage à notre chère tombe. Son enfant ne voulait pas s'en retourner de là. Il dit à un monsieur qui se trouvait au cimetière: « Quand je serai mort, je veux être enterré avec ma petite sainte.» Et comme sa mère lui disait qu'on ne le ferait pas revenir [449r] du Canada s'il mourait, il reprit: « Eh bien, je serai enterré quand même avec elle, on me mettra son image avec moi et je la tiendrai dans mes mains, alors ce sera pareil.» Il a voulu écrire son nom sur la croix de la tombe, et y a demandé la grâce de bien faire sa première communion, afin d'être prêtre un jour.» A ce récit, je me permets de faire une réflexion: si la guérison de la plaie de la jambe de cet enfant fait honneur à soeur Thérèse, l'admirable enthousiasme de cet enfant de 6 ans et demi, que j'ai vu, pour sa « petite sainte » et sa demande de la grâce de bien faire sa première communion afin d'être prêtre un jour, ce sont là des miracles spirituels de soeur Thérèse, qui en valent bien d'autres.

 

4° Je tiens encore à ajouter à ce que je viens de dire, que j'ai lu à la page 45 de la «Pluie de roses», annexée à l'« Histoire d'une âme » (60e mille, déjà cité plus haut), le document numéro LXXXIX, lettre de la révérende mère prieure du Carmel de Mangalore (Indes Orientales), datée du 7 juin 1909, et envoyée au Carmel de Lisieux avec la relation de soeur Marie du Calvaire, qui fut guérie d'une pneumonie compliquée d'une maladie de foie et d'une affection des reins. Peut-être, ce ne sera pas sans intérêt [449v] de dire que j'ai connu très bien ce Carmel de Mangalore, car c'est moi qui suis allé en 1870 de Calicut où je me trouvais de ce temps-là à la gare de Beypoor, pour recevoir la très révérende mère Elie, qui venait de Pau, avec ses autres filles pour aller fonder à Mangalore, où j'ai vécu près d'elles plus d'un an. Ainsi, je puis témoigner que ce Carmel était alors très fervent et très vénéré dans cette ville. Depuis, j'en ai toujours entendu parler avec les mêmes éloges.

 

5° Je veux transmettre au tribunal une lettre du révérend père Ferdinand Fabre, carme de Paris, adressée à la révérende mère prieure de Lisieux, où il raconte une grâce récente que la Servante de Dieu a obtenue pour le salut d'une âme. Je remets cette lettre au tribunal. En voici le passage essentiel: « Paris, le 25 octobre 1910, rue de la Pompe, 82... Vous n'ignorez pas, ma révérende mère, que l'on a à Paris une grande confiance dans la Servante de Dieu, soeur Thérèse, et que les faveurs obtenues sont nombreuses. En voici une qui m'a été signalée chez un malade de Passy que je visitais, il y a quelques semaines. Monsieur Brossard, rentier, rue de la Pompe, 15 (ou 17), était tombé malade gravement. Son état inspirait les plus grandes  [450r] inquiétudes, et il refusait obstinément de recevoir le prêtre qui voulait le confesser et lui administrer les derniers sacrements. Alors on commença une neuvaine de prières à soeur Thérèse de l’Enfant Jésus et de la Sainte Face. Avant la fin de la neuvaine, le malade reçut volontiers la visite du prêtre; il se confessa et reçut en pleine connaissance le sacrement de l'Extrême Onction. Agréez etc. Signé: F. FERDINAND.»

 

[Session 39: - 31 octobre 1910, à 8h.30]

 

[452r] [Suite de la réponse à la vingt-neuvième demande]:

6° J'ai été missionnaire apostolique aux Indes Orientales, de 1867 à 1898; or, tandis que pendant une première période (de 1867 à 1885 inclusivement) mon ministère avait été d'une fécondité ordinaire, je fus très frappé du succès extraordinaire qu'obtinrent mes efforts dans la conversion des païens et des protestants, à partir de 1886 jusqu'à mon départ en 1898. Dès ce temps-là, sans connaître aucunement soeur Thérèse, j'eus toujours la pensée que j'étais redevable de ces succès inattendus à quelque carmélite, ignorée dans quelque Carmel d'Europe, qui priait pour moi sans le savoir; et je me souviens très bien d'avoir exprimé cette conviction dans une lettre adressée plusieurs années avant 1898 (je ne me souviens pas de la date précise) au très révérend père Alphonse a Matre Dolorosa, zélateur actuel de nos missions du Malabar, alors résidant à Ypres et maintenant à Bruges. Cette lettre doit se trouver imprimée parmi plusieurs des miennes que ce père, à mon insu, faisait imprimer dans une revue de Belgique. Or, quand plus tard, j'ai lu à Rome l'« Histoire d'une âme », en voyant le zèle apostolique [452v] dont notre soeur chérie était dévorée, et l'amour qu'elle portait tout spécialement pour les missionnaires, remarquant aussi qu'elle-même faisait dater de 1886 cette expansion du zèle des âmes dans son coeur, l'idée me vint que c'était elle la carmélite ignorée qui priait pour moi, et obtenait les conversions que son pauvre frère Elie avait alors la consolation de faire parmi les infidèles et les protestants, Cette pensée a contribué beaucoup en moi pour aimer tant notre chère soeur apostolique; et je puis affirmer qu'elle fut aussi une source de ma dévotion pour la Servante de Dieu.

 

7° Je ne croyais pas devoir rapporter dans ma déposition un dernier fait qui s'est passé à Lisieux; mais on m'a fait scrupule de tout dire et je le rapporte pour ce qu'il vaut. Le jour même de mon arrivée à Lisieux le 24 de ce mois d'octobre 1910, en entrant dans le monastère du Carmel, avec la bienveillante autorisation de sa Grandeur monseigneur l'évêque de Bayeux, pour visiter les souvenirs de soeur Thérèse; en baisant la plume et le crayon dont elle se servait, je me suis écrié spontanément: « Oh! que ça sent bon!.» C'est que j'avais senti une très bonne odeur suave qui s'échappait de la boîte où étaient fixés la plume [453r] et le crayon, odeur pareille à celle du bois de santal (sandanam), très bien connue pour moi aux Indes. Cette même odeur suave de santal, je l'ai sentie en baisant d'autres objets qui ont appartenu à notre ange chéri, mais pas tous, car je me souviens très bien de n'avoir rien senti en baisant le manteau et le voile de soeur Thérèse. Cependant les soeurs présentes n'ont rien senti alors, sinon une odeur de moisissure; elles m'ont affirmé qu'on n'avait rien mis dans ces coffrets et ces étoffes qui puisse produire cette odeur; elles croyaient que c'était une odeur miraculeuse que je sentais. Je ne voulais pas du tout déposer cela, parce que ça pourrait bien être ma « fantaisie » qui me faisait croire de sentir cette odeur; cependant, quand je baisai la plume et le crayon, qui furent les premiers objets qui exhalèrent cette odeur de santal, je ne pensais nullement à une odeur miraculeuse, et au moins pour ces premiers objets la « fantaisie » ne put y avoir lieu, et pour cela, je me suis décidé à exposer naïvement ce fait, quoique je me croie très indigne de la faveur que la petite sainte m'a bien voulu faire; à moins que ce ne soit une ruse du démon qu’il ait voulu me tenter de vanité et me faire croire que soeur Thérèse, que j'aime tant, me fait des caresses, et ainsi se jouer de moi; mais « non nobis, Domine, non nobis, [453v] sed nomini tuo da gloriam. In te, Domine, speravi, non confundar in aeternum » - *Ps. 113, 1; 30e 2 - .

 

[Avant de vous rendre à la vénération des objets qui furent à l'usage de la Servante de Dieu, aviez-vous entendu parler des parfums émanant de ces vêtements, etc., de manière extraordinaire?]:

On m’en avait écrit quelque chose dans une lettre, ancienne au moins d'un an; mais je n'y pensais nullement lorsque je commençai à vénérer ces souvenirs, c'est proprement par surprise et sans réflexion que je m'écriai spontanément: « Comme ça sent bon!.» Si l'idée m'était venue d'un phénomène extraordinaire, certainement je me serais abstenu de rien dire devant les soeurs, et j'aurais tenu caché l'impression ressentie.

 

[Réponse à la trentième demande]:

Je ne vois rien à changer ou à ajouter à mes réponses.

 

[454r] [Au sujet des Articles, le témoin  dit ne savoir que ce qu'il a déjà déposé en répondant aux demandes précédentes].
[Est ainsi terminé l'interrogatoire de ce témoin. Lecture des Actes est donnée. Le témoin n'y apporte aucune modification et signe comme suit]:
Ita pro veritate deposui , ratum habeo et confirmo.
Signatum: Frater ELIAS A MATRE MISERICORDIAE
carmelita excalceatus, missionaritis apost.