Imprimer

Témoin 6 - Agnès de Jésus, O.C.D.

TÉMOIN VI

AGNÈS DE JÉSUS, O.C.D.

Le témoignage de Mère Agnès de Jésus (1861-1951) est le plus étendu de tous ceux du Procès Apostolique.  Clair, logique, très documenté, il révèle une longue et minutieuse préparation ainsi qu'une sage mise en valeur de faits et de paroles qui, en 1910, ou n'avaient pas retenu l'attention du témoin, ou, du moins, ne l'avaient pas retenue de manière aussi marquée.

Nous n'avons pas à retracer ici les grandes lignes de la biographie de Pauline Martin.  On peut se reporter au vol. 1, pp. 131-133 et au livre intitulé La petite mère de Sainte Thérèse de Lisieux, Mère Agnès de Jésus, Lisieux 1953..

Comme nul n'en ignore, Mère Agnès a contribué à former Thérèse, elle a publié et diffusé le message de l'Histoire d'une âme, un des plus grands dons faits par Dieu à l’Église de notre temps et de tous les temps et elle fut l'artisan le plus important et le plus convaincu de la glorification de l'humble moniale.  Ce n'est pas peu dire.

La déposition de Mère Agnès au Procès apostolique se déroule de manière impeccable sur le tracé de l'Interrogatoire du Promoteur général de la Foi.  Ce ne fut pas sans travail préalable, ainsi que le révèlent les Notes préparatoires au Procès Apostolique, conservées aux Archives du Carmel de Lisieux.  Par un choix méthodique des faits et des textes, le témoin a su éviter que sa nouvelle déposition ne fût comme un double de celle du premier Procès.  On ne peut que l'en louer.  Cette réussite est le fruit d’une application hors pair à recueillir, inventorier, classer et distribuer une documentation extrêmement riche.

Signalons d'entrée de jeu les trois « dossiers » présentés au Procès par Mère Agnès comme témoignages d'une valeur particulière soit pour l'intelligence de la vie de Thérèse, soit pour une synthèse de son message doctrinal, soit enfin, pour une vue d'ensemble concernant les grâces et les faveurs qui lui ont été attribuées.  Tels

 

TÉMOIN 6: Agnès de Jésus O.C.D.

 

qu'ils ont été présentés par Mère Agnès au cours de sa déposition, ces trois documents se trouvent au 1er volume de la copie originale des Procès déposée aux Archives de l'Evêché de Bayeux.  Ils sont écrits tous les trois de la main même de la Mère, excellente calligraphe.  Ils comportent titres et parfois sous-titres, toujours de la même écriture.

Voici les titres:

1.         Dans quel milieu Soeur Thérèse de l'Enfant-Jésus s'est sanctifiée au Carmel de Lisieux (pp. 357-370; originaux de Bayeux, I, f. 197r-204v);

2.         Voie d'enfance spirituelle (pp. 409420; originaux de Bayeux, I, f 233r-238v);

3.         Extraits de dossiers de miracles dûs à l'intercession de la Servante de Dieu Soeur Thérèse de l'Enfant-Jésus (pp. 532551; originaux de Bayeux, I, f 318r-329v).

Ces titres parlent d'eux-mêmes.

 

Le troisième document n'intéresse directement ni les vertus de soeur Thérèse au Carmel, ni son message doctrinal, mais il la montre bien déjà « (passant) son ciel à faire du bien sur la terre.»

Le second veut être une présentation « officielle » de la Voie d'enfance spirituelle en ses diverses composantes.  Cette voie est présentée à propos « de la méthode d'oraison de Thérèse et de son genre de piété », où, selon Mère Agnès, « tout se ramène à ce qu’elle   appelait sa voie d'enfance spirituelle. « C'est là un point si important, souligne le témoin, que j'ai cru devoir en préparer un exposé par écrit et à tête reposée: je le présente au tribunal » (p. 409).

Même s'il peut donner l'impression d'une systématisation doctrinale unilatérale ou trop marquée d'accents portant sur certains aspects particulièrement chers à Mère Agnès, cet ensemble est certainement riche de données et d'expressions que nul ne pouvait mieux qu’elle   pénétrer et présenter.  Il est à rappeler que cette synthèse de la «petite Mère » a fourni plus d'un élément au fort beau discours prononcé par le Pape Benoît XV sur l'enfance spirituelle à l'occasion du décret sur l'héroïcité des vertus de Thérèse, le 14 août 1921.

Le premier des trois documents qui vont suivre se réfère essentiellement à Mère Marie de Gonzague.  Il n'a jusqu’ici été donné en son intégralité que dans le volume de 1038 pages dit Positio super virtutibus, publié en 1920 par la S. Congrégation des Rites.  On l'y trouve pp. 164-175, §§ 375-376.

Qui pouvait y avoir accès directement ou par un tiers, se devait d'observer à son sujet une grande discrétion, se rappelant que Mère Marie de Gonzague avait de la famille et n'était retournée à Dieu qu'en 1904.  C'est à ce devoir de discrétion que manqua gravement le P. Ubald d'Alençon en publiant en langue française dans la revue de Barcelone Estudis Franciscans de Janvier 1926 (pp. 14-28) un article intitulé Sainte Thérèse de l'Enfant-Jésus comme je la connais.  Nous n'avons pas à nous étendre ici sur les conséquences de cette utilisation prématurée, conséquences dont Mère Agnès souffrit beaucoup.

Nous retranscrivons donc le document de Mère Agnès tel qu’il fait partie des actes du Procès, laissant aux historiens et aux psychologues le soin et la liberté de le commenter. Mère Agnès de Jésus déposa du 5 au 19 juillet 1915, au cours des 11ème - 2lème session. (pp. 340-552 de notre Copie publique).

 

 

[Session Il: - 5 juillet 1915, à 10h. et à 2h. de l'après-midi]

 

[340] [Le témoin répond correctement à la première demande].

[Réponse à la deuxième demande]:

Je m'appelle Marie Pauline Martin, née à Alençon, le 7 septembre 1861, de Louis-Joseph-Stanislas Martin et de Zélie Marie Guérin.  Je suis religieuse professe du Carmel de Lisieux, prieure de ce monastère et la propre soeur de la Servante de Dieu.

 

 [Le témoin répond correctement à la troisième demande].

 [De même à la quatrième et à la cinquième demandes].

 [Réponse à la sixième demande]:

J'apporte mon témoignage uniquement pour la gloire de Dieu, je dirai ce que je sais personnellement, [341] et personne ne m'a imposé ce que j'avais à dire.

 

 [Réponse à la septième demande]:

La Servante de Dieu était ma plus jeune soeur.  Depuis la mort de notre mère, alors que la Servante de Dieu avait quatre ans et demi (1877) jusqu'à  mon entrée au Carmel (2 octobre 1882), je me suis occupée très particulièrement de l'éducation de cette jeune soeur à qui je servais de mère.  En 1888, elle vint me rejoindre au Carmel, et jusqu'à sa mort nous avons vécu dans la même communauté; de 1893 à 1896 j'ai été prieure du monastère.  Ma déposition portera sur mes souvenirs personnels.  La lecture de l'«Histoire d'une âme» et des autres écrits de la Servante de Dieu ne m'a servi que pour rappeler à ma mémoire quelques particularités dont j'ai par ailleurs été témoin direct.

 

[Réponse à la huitième demande]:

J'ai pour la Servante de Dieu d'abord une grande affection selon la nature puisqu'elle est ma soeur très aimée; cependant, je crois que si elle n'était pas ma soeur, je l'aimerais autant à cause de sa sainteté et j'aurais en elle une égale confiance.  Je désire la béatification de soeur Thérèse de l’Enfant Jésus, parce que je suis de plus en plus persuadée qu'elle est choisie par le bon Dieu pour faire connaître sur la terre l'amour qu'il a pour ses pauvres petites créatures et son désir d'être payé de retour par un amour [342] tendre et filial de leur part.  La plupart des saints canonisés par l'Eglise sont de grandes lumières que les grandes âmes seules peuvent imiter.  Mais les grandes âmes sont très

 

TÉMOIN 6: Agnès de Jésus O.C.D.

 

rares, tandis que le nombre des petites âmes, c'est-à-dire, de celles qui doivent cheminer dans une voie commune et toute de foi, est immense: elles attendent, on dirait, la « petite Thérèse», ce guide tout à fait à leur portée, ce nouvel effort de la bonté de Dieu pour les entraîner à l'amour par l'humilité et le plus confiant abandon.  Les pécheurs aussi profiteront de sa bienfaisante influence et y trouveront leur salut.

 

[Réponse à la neuvième demande]:

La Servante de Dieu naquit à Alençon, rue Saint Blaise, le 2 janvier 1873; elle ne fut baptisée que le 4 janvier dans l'après-midi, parce qu'on attendait le parrain.  Ma mère était très contrariée de ce retard, et, dans l'intervalle, suppliait le bon Dieu de ne pas faire mourir sa petite fille sans baptême.

Mon père (Louis-Joseph-Stanislas Martin) naquit à Bordeaux le 22 août 1823, ma mère (Zélie Marie Guérin) naquit à Saint-Denys-sur-Sarthon,, dans l'Orne, le 23 décembre 1831.

A 20 ans, mon père fit des démarches pour entrer comme religieux au Mont Saint Bernard; mais ses études étant incomplètes, le supérieur lui conseilla de retourner dans sa famille pour les achever et revenir ensuite au monastère.  En temps voulu, on lui [343] donna d'autres conseils pour orienter sa vie.

Toute jeune aussi, ma mère s'était présentée à l'Hôtel-Dieu d'Alençon pour être religieuse de Saint Vincent de Paul, et la supérieure lui avait dit que ce n’était pas sa vocation.

Le mariage de mes parents eut lieu le 12 juillet 1858, dans l'église Notre-Dame d'Alençon.  De ce mariage naquirent neuf enfants:

1 Marie Louise, 22 février 1860, aujourd'hui religieuse de ce Carmel.

2 Marie Pauline, 7 septembre 1861; c'est moi.

3 Marie Léonie, 3 juin 1863, aujourd'hui religieuse de la Visitation de Caen.

4 Marie Hélène, 13 octobre 1864, morte à l'âge de cinq ans et demi.

5 Marie Joseph Louis, 20 septembre 1866, mort à l'âge de cinq mois.

6 Marie Joseph Jean-Baptiste, 19 décembre 1867, mort à l'âge de huit mois.

7 Marie Céline, 28 avril 1869, aujourd'hui religieuse carmélite dans ce monastère.

8 Marie Mélanie Thérèse, 16 août 1870, morte à l'âge de deux mois.

9 Marie Françoise Thérèse, 2 janvier 1873; c'est la Servante de Dieu.

 

Mes parents m'ont toujours semblé des saints.  Nous étions remplies de respect et d'admiration à leur égard.  Je me demandais parfois s'il pouvait y en avoir de semblables sur la terre. [344] Autour de moi, je ne voyais point cela.  Ils faisaient leurs délassements de pieux entretiens et de saintes lectures.  Chaque matin, ils allaient à. la messe, et faisaient souvent la sainte communion.  Ma mère était faible de complexion et cependant faisait, comme mon père, tous les jeûnes et abstinences de précepte.  Le repos du dimanche était observé par eux jusqu'à la plus grande délicatesse.  Les amis de mon père le taxaient parfois d'exagération, parce qu'il fermait, le dimanche., son magasin de bijouterie.  Or les gens de la campagne venaient surtout le dimanche à la ville et s'en allaient acheter ailleurs des bijoux quand c'était pour un mariage. « Si vous laissiez seulement une porte de côté ouverte - lui répétaient ses amis - vous ne feriez aucun mal et ne perdriez pas de belles ventes.» Mais mon père leur répondait qu'il préférait s'attirer les bénédictions du bon Dieu.

Mon père et ma mère étaient très charitables envers les pauvres; mais, parmi les oeuvres pieuses, celle de la Propagation de la Foi avait leur préférence.

Ma mère était l'abnégation personnifiée; elle était douée d'une extraordinaire énergie.  La fabrique de dentelles qu'elle fonda seule, et dont elle s'occupa sans trêve pour assurer l'avenir de ses enfants, rendit sa vie bien méritoire.  A la mort de mes petits frères et soeurs, sa soumission à la volonté de Dieu était si grande, malgré son chagrin profond, qu'elle scandalisait presque des personnes moins chrétiennes, [345] jusqu'à dire qu'elle n'aimait pas ses enfants.

Mes parents souhaitaient que toutes nous soyons consacrées au bon Dieu; ils auraient voulu lui donner des prêtres et des missionnaires.  Ma mère avait été frappée de la vie de madame Acarie, et je l'ai entendu dire bien des fois: «Toutes ses filles carmélites!  Est-il possible qu'une mère ait tant d'honneur?.»  Elle me confia que si mon père venait à mourir avant elle, une fois que nous serions toutes dans notre vie, elle irait finir ses jours dans un monastère de la Visitation.

 

 [Le témoin poursuit sa réponse à la neuvième demande]:

Ma mère essaya de nourrir elle-même  la petite Thérèse comme elle avait essayé. de le faire, mais sans succès, pour ses autres enfants; son chagrin fut grand de ne pouvoir encore y réussir.  Cette impuissance venait, je le suppose, d'un coup qu'elle [346] s'était donnée au sein dans sa jeunesse et qui lui causa la cruelle maladie dont elle mourut.  La petite Thérèse fut mise en nourrice chez des braves gens du nom de Taillé, à Semallé,.aux environs d'Alençon.  La femme était déjà connue de ma mère: c'était le dévouement en personne que cette brave « petite Rose », comme on l'appelait.

Thérèse revint à la maison, florissante de santé, le 11 avril 1874.

Ma mère alla à Lourdes pour demander sa propre guérison miraculeuse; elle en revint plus malade en juin 1877.  Sa foi et sa confiance envers la Sainte Vierge n'avaient pas diminué.  On l'entendait prier pendant ses nuits de terribles souffrances.  Enfin, elle mourut comme une sainte, le 28 août 1877.

 

 [Réponse à la dixième demande]:

Après la mort de ma mère, mon père vint habiter Lisieux, en novembre de cette même année 1877, pour nous rapprocher de mon oncle Guérin, frère de ma mère; il comptait sur le dévouement de madame Guérin, pour initier ses filles aînées à leurs nouveaux devoirs.

Vers la fin de sa vie, mon père demanda de souffrir pour Dieu, et il fut exaucé par la maladie cérébrale très humiliante qui le conduisit à sa fin.  Il mourut le 29 juillet 1894.

Ma soeur aînée Marie et moi nous nous occupâmes aux Buissonnets (c'est le nom de la maison que [347] nous habitions) de l'éducation de nos jeunes soeurs, Céline et Thérèse.  J'instruisis la petite Thérèse jusqu'en octobre 1881, époque

 

TÉMOIN 6: Agnès de Jésus O.C.D.

 

où elle entra comme demi-pensionnaire à l'Abbaye des bénédictines de Lisieux.

Depuis la mort de ma mère, elle était devenue très timide avec les étrangers, et si sensible qu'un rien la faisait pleurer; mais j'ai remarqué que le sujet de ses larmes était ordinairement la crainte d'avoir fait de la peine à son père ou à ses soeurs ou au bon Dieu surtout.

Elle réussit parfaitement dans ses études, soit à l'Abbaye, soit à la maison; les religieuses la regardaient comme une élève très intelligente, mais l'instruction religieuse surtout la captivait.

En 1882, alors que Thérèse avait à peine dix ans, j'entrai au Carmel, et Thérèse resta aux soins de ma soeur aînée.  Après mon entrée en religion, Thérèse tomba malade d'une maladie étrange.  Des symptômes extraordinaires ont fait croire que cette maladie venait du démon.  Thérèse fut guérie par la Sainte Vierge d'une façon merveilleuse pendant une neuvaine à Notre-Dame des Victoires.  Elle m'a dit elle-même avoir vu la Sainte Vierge s'avancer vers elle et lui sourire.

 

 [Pourriez-vous caractériser les symptômes et l'évolution de ce mal? - Réponse]:

J'étais alors au Carmel ; ma soeur Marie (Marie du Sacré-Coeur) et aussi Céline, qui ont été témoins directs de ce qui s'est passé aux Buissonnets, pourront en rendre un témoignage plus détaillé.  Je me souviens, qu'à cette [348] époque, j'interrogeais, au parloir, ma soeur Marie sur la nature de ce mal et sur ce qu'en disait le médecin, monsieur le docteur Notta; elle m'a répondu à plusieurs reprises que le médecin avouait ne rien comprendre aux symptômes de ce mal.  Messieurs les membres du Tribunal qui ont connu monsieur le docteur Notta, savent qu'il était un praticien d'une très haute valeur.  Je puis aussi témoigner que dans toute la suite de sa vie, au Carmel, jamais la moindre trace de ces troubles n'est réapparue.  Elle s'est montrée toujours très calme, très judicieuse et maîtresse d'elle-même.

 

 [Le témoin poursuit sa réponse]:

Elle fit sa première communion le 8 mai 1884, après une préparation de plusieurs mois, et avec les sentiments de la piété la plus tendre et la plus vraie. « Depuis longtemps - dit-elle dans sa vie -Jésus et la petite Thérèse s'étaient regardés et compris, mais ce jour-là, c'était plus qu’une rencontre, c'était une fusion» @MSA 35 r°@. Les sentiments qu'elle exprime dans cette phrase, écrite sur sa première communion, elle me les a exprimés bien souvent de vive voix.

A 12 ans, pendant la retraite préparatoire à sa seconde communion solennelle, elle commença à devenir très scrupuleuse.  Je ne l'avais pas connue ainsi, mais au contraire dilatée et très confiante, sans aucun trouble exagéré de ses petites fautes.  Sur ces entrefaites, Marie, qui l'avait guidée et consolée jusque là, entra à son tour au Carmel, le 15 octobre 1886.  N'ayant plus [349] de secours, et souffrant de plus en plus, Thérèse invoqua ses petits frères et soeurs du paradis et en obtint une paix parfaite.  Cette épreuve dura environ un an et demi.

A l'âge de 13 ans, elle sortit du pensionnat et finit son instruction aux Buissonnets en prenant des leçons particulières.

 

 [Savez-vous pourquoi la Servante de Dieu quitta le pensionnat des bénédictines? - Réponse]:

Je ne le sais pas précisément, je crois que c'était par suite de l'état général de sa santé, ma soeur Marie du Sacré-Coeur, qui était alors à la maison, le saura mieux que moi.

 

 [Réponse à la onzième demande]:

Dès l'âge de deux ans, la petite Thérèse pensait qu'elle serait religieuse. « C'est là ---- écrit-elle - un de mes premiers souvenirs et depuis je n'ai jamais changé de résolution » @MSA 6r°@. Je sais que dans sa petite enfance, elle le disait à ma mère et à nous.

A l'âge de neuf ans, m'entendant faire la description de la vie solitaire du Carmel, elle y fut attirée fortement.  Elle écrit: «Je sentis que le Carmel était le désert où le bon Dieu voulait me cacher.  Je le sentis avec tant de force qu'il n y eut pas le moindre doute dans mon esprit.  Je voulais aller au Carmel, pour trouver Jésus seul» @MSA 26r°@

 

 [Aurait-elle peut-être désiré la solitude du Carmel pour y retrouver la compagnie de sa soeur bien-aimée? - Réponse]:

 [350] J'avoue que de mon côté j'ai fait tout ce que j'ai pu, étant donné qu'elle voulût être carmélite, pour l'attirer dans notre maison, parce que je voyais que c'était une petite sainte qui attirerait sur nous de grandes bénédictions; mais je suis convaincue que de son côté elle ne recherchait pas ma présence et serait allée volontiers dans un autre Carmel si l'obéissance seulement le lui avait indiqué.

 

 [Suite de la réponse]:

A 14 ans, elle me reparla sérieusement de son projet d'entrer au Carmel, mais j'étais seule à l'encourager.  Ma soeur Marie lui disait qu'elle était trop jeune.  Moi-même quelquefois, impressionnée par ce que me disait ma soeur aînée, j'opposais quelques objections à son projet.  Le jour de la Pentecôte 1887, elle sollicita et obtint la permission de mon père; mais elle eut à subir ensuite le refus de mon oncle et l'opposition invincible du supérieur, monsieur l'abbé Delatroëtte.  Celui-ci la trouvait trop jeune et refusait absolument de l'admettre malgré les instances de la prieure, mère Marie de Gonzague, qui désirait grandement son admission.  Un jour de grande fête, monsieur le supérieur entra dans la clôture pour visiter mère Geneviève, notre fondatrice qui était à l'infirmerie.  Celle-ci, qui en avait été priée par mère Marie de Gonzague, demanda, devant toute la communauté, l'entrée de Thérèse pour Noël; alors le supérieur répondit avec émotion: « Encore me parler de cette entrée!  Ne croirait-on pas, à toutes ces instances, que le salut de la communauté [351] dépend

 

TÉMOIN 6: Agnès de Jésus O.C.D.

 

de cette enfant?  Il n'y a pas de péril en la demeure.  Qu'elle reste chez son père jusqu'à sa majorité.  Croyez-vous d'ailleurs que j’oppose un tel refus sans avoir consulté Dieu?  Je demande qu'on ne me reparle plus de cette affaire.»

Monseigneur Hugonin, évêque de Bayeux, à qui l'affaire avait été renvoyée, ne voulut rien décider.  Dans un voyage, fait à Rome, en compagnie de mon père et de ma soeur Céline, au mois de novembre 1887, Thérèse exposa au Souverain Pontife, Léon XIII, son désir d'obtenir la permission d'entrer immédiatement au Carmel, mais le Pape ne lui donna point de réponse décisive.  Enfin, après avoir éprouvé sa constance, le bon Dieu bénit ses démarches courageuses, et le 28 décembre 1887, monseigneur de Bayeux autorisa son entrée immédiate.  Mais la mère prieure, Marie de Gonzague, influencée par le mécontentement persistant du supérieur, sollicitée aussi par moi, qui redoutais pour les débuts de Thérèse l'austérité du Carême, lui imposa encore trois mois d'attente.  Les portes du Carmel lui furent enfin ouvertes le 9 avril de l'année suivante 1888, elle avait 15 ans et trois mois.

En présentant Thérèse à la communauté, le jour de son entrée, monsieur le supérieur dit devant mon père, la porte de la clôture étant grande ouverte: « Eh! bien, mes révérendes mères, vous pouvez chanter un Te Deum!  Comme délégué de monseigneur l'évêque, je vous présente cette enfant de 15 ans dont vous avez voulu l'entrée.  Je souhaite qu'elle ne trompe pas vos [352] espérances, mais je vous rappelle que s'il en est autrement, vous en porterez seules la responsabilité.» Toute la communauté fut glacée de ces paroles.

Il fallut plusieurs années à ce saint prêtre pour changer de sentiment; mais enfin il apprécia tellement plus tard la Servante de Dieu, que je l'ai vu ému jusqu'aux larmes, en parlant de soeur Thérèse qu'il appelait un ange.

Au moment de se séparer de mon père, elle ne versa pas de larmes, mais elle sentit son coeur battre si violemment qu'elle se demandait si elle n'allait pas mourir.  En pénétrant dans sa petite cellule, elle me dit avec une expression de paix et de bonheur que je n’ai jamais oubliée: « Maintenant, je suis ici pour toujours « @MSA 69,2@. 

 

[Session 12: - 6 juillet 1915, à 9h. et à 2h. de l’après-midi]

 [355] [ Réponse à la douzième (demande:

Le 10 janvier 1889, après neuf mois de postulat, elle prit l'habit de l'Ordre, et le 8 septembre 1890, elle prononça ses voeux perpétuels dans les sentiments [356] de la plus admirable ferveur, et reçut le voile noir le 24 du même mois.

            Il me paraît nécessaire pour l’intelligence de la vie de soeur Thérèse au Carmel de faire connaître au tribunal l'état de la communauté pendant le temps qu'elle y a vécu, et tout spécialement le rôle et le caractère de mère Marie de Gonzague qui fut prieure, à diverses reprises, pendant de longues années. Comme c'est un sujet délicat et difficile, j'ai préparé là-dessus un mémoire que je demande la permission de lire au tribunal.  Pour plus de sûreté, j'ai, préalablement à ma déposition, soumis ce rapport au contrôle de cinq de nos soeurs qui ont bien connu les particularités dont il s'agit; elles m'ont suggéré plusieurs corrections que j'ai faites, et elles ont signé la rédaction définitive.  C'est donc comme un document de communauté que je communique au tribunal.

 

[Ordre est donné au témoin de lire ce document.  La lecture en ayant été faite, le vicaire général Auguste Quirié, juge délégué, demande s'il y a encore au monastère des soeurs qui ont connu la vie de Mère Marie de Gonzague et si toutes celles-ci reconnaîtraient l'exactitude de ce document, ou si peut-être on aurait des critiques à y adresser ? - Réponse]:

Outre les cinq religieuses qui ont revu et signé le mémoire, il y en a huit autres qui ont connu mère Marie de Gonzague.  Je ne leur ai pas montré le mémoire parce que j'ai pensé qu'il était pénible et troublant de réveiller ces souvenirs, mais j'ai la conviction que [357] toutes reconnaîtraient l'exactitude de cet exposé.

 

 

[Le document sera déposé aux actes du Procès]:

DANS QUEL MILIEU SOEUR THÉRÈSE DE L'ENFANT JÉSUS

S’EST SANCTIFIÉE AU CARMEL DE LISIEUX

Le Carmel de Lisieux fut fondé en 1838, par la révérende mère Geneviève de Sainte Thérèse (dans le monde, mademoiselle Claire Bertrand).  Elle était douée d'un rare esprit de foi, d'une grande piété et pratiqua pendant plus de 60 ans d'héroïques vertus.  Pour ceux qui l'ont connue ou qui liront sa vie, elle restera un modèle achevé de douceur et d'humilité.

Soutenue par une grâce toute particulière, la sainte fondatrice traversa avec le calme et la confiance qui ne la quittèrent jamais, les épreuves les plus douloureuses qui atteignirent la communauté naissante, et Dieu montra bientôt qu'il bénissait son oeuvre en groupant autour d'elle de parfaites religieuses.

Les difficultés des débuts, surmontées avec tant de générosité, les vertus cachées mais bien grandes de nos premières mères et soeurs, devaient attirer sur notre Carmel de nombreuses grâces, et ce furent leurs mérites, sans doute, qui le préservèrent de la ruine durant la longue [358] crise qu'il traversa.

Un voile épais que nous n'aurions jamais voulu soulever cacha, pendant près de 40 ans, bien des tristesses dans le nouveau monastère.

La révérende mère Marie de Gonzague

Le 29 septembre 1860, entrait au Carmel de Lisieux, comme postulante et dans les meilleures dispositions, mademoiselle

 

TÉMOIN 6: Agnès de Jésus O.C.D.

 

Marie de X....  *[Marie Davy de Virville]  âgée de 26 ans. On la nomma soeur Marie de Gonzague.

Par ses charmes extérieurs: taille avantageuse, distinction, timbre de voix des plus sympathiques, par sa piété, une simplicité qui allait parfois jusqu'à la candeur, elle eut vite gagné toutes les sympathies.  Mais c'était une nature mal équilibrée.  Tantôt gaie à l'excès, tantôt plongée dans de noires mélancolies à propos d'un rien, elle avait, malgré sa robuste santé, des anomalies de caractère inexplicables.

Elle fit des pénitences extraordinaires et aurait eu une âme élevée, très généreuse, avec un coeur d'or, sans ces malheureux contrastes et une passion de jalousie bien souvent inconsciente, mais qui, se développant avec les années, occasionna des heurts fréquents, des susceptibilités et même des scènes terribles.

Cependant, dès sa sortie du noviciat, le supérieur, monsieur l'abbé Cagniard, la laissa mettre dans les charges, espérant par ce moyen développer ses réelles capacités et [359] remédier en même temps à son humeur bizarre.  Ce fut une fatale erreur.  On la nomma sous-prieure le 8 juillet 1866, puis prieure le 22 octobre 1874, charge qu'elle devait occuper pendant 21 ans.

Voici des détails et des exemples de ce qui se passa au monastère sous son gouvernement ou par son influence:

Il lui arriva plusieurs coups de tête déplorables.  Le 16 juillet 1867, étant sous-prieure, elle disparut jusqu'à la nuit, après une crise de jalousie, et plusieurs soeurs envoyées à sa recherche la découvrirent blottie dans un coin du jardin, derrière une échelle.  Mécontente et affolée, elle se laissa conduire à la cellule de la Prieure et allait se précipiter par la fenêtre (au premier étage) quand une soeur converse la rattrapa.  A la suite de ce fait dont fut prévenu le supérieur, le bruit couru au dehors, on ne sait comment, que la sous-prieure du Carmel était folle.  Sa famille même en apprit vaguement quelque chose; mais à force de prudence de la part de mère Geneviève, ce bruit fut étouffé peu à peu.

Lorsqu'elle remplissait la charge de Prieure et qu'il s'agissait de passer un sujet aux voix, elle imposait presque sa volonté.  Elle se laissait séduire par les avantages extérieurs, la distinction, le charme d'une belle voix et surtout par l'affection qu'on lui témoignait, se réservant ainsi d'amers regrets pour sa vieillesse.  Une religieuse hystérique, admise par le chapitre grâce à ses instances, lui fit en particulier verser bien des larmes.  Une autre, [360] atteinte du même mal, indiscrète, ayant la manie de mentir et de voler sans s'en apercevoir, fut également reçue par elle.

On devine quelle pouvait être la formation des sujets.  Elle donnait de très bons conseils, mais avec de mauvais exemples.  Pour obtenir d'être « en cour » auprès d'elle, il fallait la flatter ou agir en diplomate.  Ce qui faisait dire à monsieur l'abbé Youf, notre aumônier pendant 25 ans: « N'est-ce pas bien triste que des âmes croyant trouver au Carmel la simplicité soient obligées d'y faire de la politique?.»  Il disait cela parce que, en certains cas, pour éviter du scandale il fallait absolument agir avec mystère et finesse.

Combien plus navrante fut parfois la manière dont on dispensait la sainte Eucharistie!  Il est arrivé à mère Marie de Gonzague de promettre une communion comme récompense à une soeur qui attraperait un rat!  On l'enlevait aussi pour un rien.  Que c'est honteux à révéler!

Quand les décrets de 1891 retirèrent aux supérieures le droit de régler les communions de leurs communautés, mère Marie de Gonzague les reçut d'abord avec respect et soumission à l'Eglise; mais bientôt, le confesseur ayant trouvé bon de permettre à quelques unes des soeurs la communion quotidienne et à d'autres moins souvent, sa jalousie reparut.  Monsieur l'abbé Youf eut peur, et le nombre des communions redevint le même pour toutes les religieuses.

D'autres abus moins graves, mais bien honteux aussi se produisaient: par exemple la pauvre mère [361] avait un chat qu'elle nourrissait de foie de veau et de lait sucré.  S'il prenait un oiseau, on le lui faisait rôtir avec une sauce exquise.  Jusque là ce n'était que ridicule, bien qu'il y ait une faute contre la pauvreté.  Mais quelques fois le chat était perdu, et le soir, pendant l'heure du grand silence, la prieure partait à sa recherche avec les soeurs du voile blanc, l'appelant de tous côtés, jusque par dessus le mur qui sépare le monastère d'un jardin  voisin, manquant ainsi à la régularité et mettant toute la communauté en émoi.

Les malades souffrirent aussi du caractère de mère Marie de Gonzague, bien qu'elle leur fût très bonne et très dévouée à certaines heures.

Une jeune soeur, atteinte d'une maladie délicate et obligée de se soigner par la Prieure en charge, dut le faire en cachette, tremblant toujours d'être découverte par son ancienne prieure. «On a - disait celle-ci - des maladies qu'on ne connaissait pas autrefois, et c'est un péché de les soigner.»

Chaque année, à l'époque de la retraite, c'était une vraie surveillance au confessionnal du prédicateur.  Mère Marie de Gonzague ne pouvait supporter de voir les religieuses y rester un peu longtemps.

Pendant les trois années où elle n'était plus prieure, son caractère se montrait plus ombrageux que jamais.  Elle voyait avec peine l'autorité lui échapper et les affections se concentrer sur une autre que sur elle-même.  C'est ainsi qu'à la profession de soeur Agnès de Jésus, qui eut lieu pendant un priorat de mère Geneviève, elle refusa, [362] la veille, d'aller voir l'oratoire paré pour la circonstance et, le jour de la fête, elle attrista tout le monde par sa mauvaise humeur.  Il en était toujours de même aux prises d'habit et professions lorsqu’elle n’était plus prieure.

A l'approche des élections, c'était une vraie et honteuse campagne.  Pour le bien de la paix, mère Geneviève se retirait humblement à l'issue de ses trois années et en laissait faire six à mère Marie de Gonzague.

Plus tard, après la mort de mère Geneviève, voyant qu'il lui était impossible de rester toujours prieure, elle orienta les voix du chapitre sur soeur Agnès de Jésus, dont elle connaissait bien le caractère conciliant.  Elle croyait ainsi rester maîtresse et faire agir la nouvelle prieure

 

TÉMOIN 6: Agnès de Jésus O.C.D.

 

selon ses vues.  Quand elle vit celle-ci prendre son autorité, elle lui fit subir mille persécutions.  Un jour, témoin d'une scène terrible, une soeur (la plus ardente, pourtant, de son parti) ne put contenir son indignation: «O mère Marie de Gonzague - dit-elle -, c'est bien mal de faire souffrir ainsi votre mère prieure !.» Une autre soeur ancienne, également révoltée de sa conduite, résolut d'en écrire à monseigneur Hugonin, notre évêque, et confia dans la nuit son dessein à sa mère Prieure; mais le lendemain, redoutant le courroux de mère Marie de Gonzague, elle abandonna son projet.

Voyant déjouée sa ruse inconsciente et qu'on pouvait se passer d'elle, l'ancienne prieure travailla à empêcher une réélection.  Elle y réussit, mais cette [363] fois ne fut nommée qu'au 7ème tour de scrutin.  Dure leçon dont elle souffrit tout le reste de sa vie.  Après l'élection, quelques soeurs imaginèrent d'égarer quelques billets de vote, portant son nom, afin que ces billets trouvés par la Prieure, écartent d'elles ses soupçons.

C'est peu de temps auparavant qu’eurent lieu des scènes de jalousie navrantes au sujet de la profession de soeur Geneviève de Sainte Thérèse et de soeur Marie de la Trinité.  Mère Marie de Gonzague espérant prendre bientôt la place de mère Agnès de Jésus, entreprit de retarder les novices pour se réserver à elle-même l'honneur et la joie de ces professions.

Cependant le supérieur monsieur Maupas étant venu voir la communauté, dit tout haut que la mère Prieure devait proposer les deux novices au chapitre.  Mère Marie de Gonzague devint blême, mais se contint jusqu'au sortir du parloir où elle se concerta avec les religieuses qu'elle avait gagnées à son parti.

       « Qu'elle fasse faire profession à sa soeur, puisqu'on ne peut l'empêcher - dit-elle -, mais je m'oppose formellement à celle de soeur Marie de la Trinité.»  Or, soeur Marie de la Trinité avait deux mois de plus de noviciat que soeur Geneviève.  Mais la pauvre mère voulait, coûte que coûte, se réserver au moins l'une des deux, et il fallut céder.

On s'occupa donc seulement de passer soeur Geneviève aux voix.  Sous prétexte qu'il est défendu à une soeur de voter pour sa soeur, elle trouva bon de mettre la mère prieure à la porte du chapitre.  Elle présida [364] elle-même les trois séances, recueillit les votes et fit les exhortations d'usage à la novice.

Le dernier jour seulement, quand soeur Geneviève fut reçue, elle envoya chercher la mère Prieure, ne l'invitant pas toutefois à reprendre sa place, mais la laissant debout au bas de la salle avec le noviciat et les soeurs converses appelées également pour embrasser la novice, selon l'usage du Carmel.

On pourra dire: mais ce n'est pas contre soeur Thérèse de l’Enfant Jésus que portait sa jalousie.  A elle, au contraire, elle a marqué beaucoup de confiance, lui donnant une part de son autorité près des novices, et la choisissant même pour sa confidente à la fin de sa vie.  La preuve qu'elle appréciait beaucoup la Servante de Dieu, c'est qu'elle en disait et écrivait toute sorte de bien à sa famille, aux prédicateurs de retraite, à ses frères missionnaires, à tous.  Sa lettre écrite au père Roulland, datée du 11 novembre 1897, en fait foi.  Et j'ajoute qu'elle était sincère.

Cependant il reste vrai que la mère Marie de Gonzague ne voulut partager avec personne son autorité, même celle de maîtresse des novices, que soeur Thérèse de l’Enfant Jésus a excité sa jalousie bien des fois, que celle-ci a dû se cacher constamment pour accomplir son humble office d'aide au noviciat, enfin qu'il ne fallait jamais se baser avec cette mère sur une permission, une confiance donnée dans un moment de bon sens (car elle avait des moments de parfait bon sens où même elle parlait et agissait en sainte prieure). [365] Malheureusement ces moments étaient bien transitoires et, tout d'un coup, d'un instant à l'autre, il fallait s'attendre à voir absolument le contraire.  Au visage le plus aimable, animé d'un bon et franc sourire, succédait à l'heure même, pour le moindre motif qui avait excité sa jalousie, un air sombre dévoilant l'orage intérieur qui ne manquait pas d'éclater.

Le tableau des injustices et des tristesses qu’on a vues au monastère manquerait encore de vérité si l'on ne disait quelque chose des abus causés par les faiblesses de mère Marie de Gonzague à l'égard de sa famille et des parloirs.

D'abord pour les parloirs, elle y allait longtemps, chaque jour, à une dame de la ville, son amie, qui lui racontait les nouvelles dont elle alimentait ensuite les récréations.

Pour sa famille, ce fut beaucoup plus grave.  Une de ses soeurs, la comtesse de X. avait mal élevé sa fille unique qui, mariée, en imposait à sa mère.  Celle-ci, par une correspondance incessante, racontait à mère Marie de Gonzague toutes ses peines dans les moindres détails, et l'humeur de la pauvre mère dépendait des nouvelles reçues dans la journée.  C'était d'ailleurs le thème de toutes les directions, même de l'heure du noviciat.

Madame de X. avait de la fortune et tout le confortable possible; seulement, par crainte de sa fille, elle vivait en secret comme une pauvre.  Elle emprunta à la communauté 20.000 francs.  Peu à [366] peu elle cessa d'en payer fidèlement la rente et, de temps en temps, quand on recevait un billet de banque, il fallait en remercier comme d'un don.  Après sa mort, la communauté rentra en possession des 20.000 francs, plus 2.000 francs d'intérêts arriérés, demandés au hasard,  car mère Marie de Gonzague n'avait tenu compte exact de rien!  A défaut de ces preuves, on ne put réclamer.

La comtesse de X. considérait le Carmel comme sa maison, et les soeurs qu'elle appelait ses amies, ne furent souvent que ses servantes.  Quand elle venait à Lisieux, il fallait la servir comme une reine.  Elle n'entrait pas au monastère, mais le parloir du supérieur et une chambre du tour étaient son domaine et celui de ses petits-enfants.  Toute la communauté soupirait quand on disait: « Madame de X. est ici!.»

Aux fêtes de la mère prieure, tous les ouvrages de fantaisie offerts, étaient pour elle.  Dans le courant de l'année, on lui brodait pour rien ses armoiries sur nappes, mouchoirs, tapis de piano, etc.  On eût dit qu'elle nous faisait un honneur en nous demandant quelque chose.  A la première communion de son petit fils, elle fit faire par douzaines des images sur parchemin, et c'étaient de véritables

 

TÉMOIN 6: Agnès de Jésus O.C.D.

 

miniatures, des images de prix qu'elle voulait!  Elle découvrit dans les combles de son château de vieilles toiles, portraits de famille, qu'il fallut réparer et même faire deux copies de l'un d'eux.

Madame de X. fut atteinte d'une maladie longue et pénible.  C'est le Carmel qui payait le spécialiste et fournissait les remèdes, même les linges pour ses panse[367] ments, et c'était une soeur converse qui lavait ensuite ces linges remplis d'un pus d'autant plus infect que leur voyage avait duré quelques jours.  On en vint à raccommoder et à laver tout son linge, ses bas, etc.

Un jour, mère Agnès de Jésus trouva la pauvre mère Marie de Gonzague, une lettre à la main, qui sanglotait.  C'était que madame X. allait, dit-elle être obligée de vendre son argenterie et ses dentelles pour vivre!!

Mère Agnès de Jésus profita de l'occasion et osa dire: «Ma mère, madame de X. ne devrait pas tant craindre sa fille.  Si elle vendait une de ses terres, elle pourrait vivre en paix.  Du moins, à votre place, je l'encouragerais à vendre un peu de son argenterie et de ses dentelles que sa fille ne mérite pas d'avoir plus tard.»

Ces paroles à peine achevées, une scène éclate, et bientôt on entend mère Marie de Gonzague confier ainsi sa peine à l'une des religieuses, de famille noble, comme elle: « Cette mère Agnès de Jésus ne peut savoir ce que c'est que le malheur dans nos familles!  Puis-je imposer à ma sœur, la peine et l'humiliation de vendre ses objets précieux?!.»

On peut se demander comment les supérieurs n'intervinrent pas dans une situation semblable.  Mais la communauté aimant et redoutant à la fois la malheureuse mère, ne s'apercevait pas de l'étendue du mal.  Quelques soeurs, âmes droites et plus clairvoyantes, après avoir souffert en silence, avaient pourtant essayé de se plaindre.  Alors, confesseurs et supérieurs, effrayés d'un ascendant qui leur semblait im-[368] possible à détruire sans grand danger, conseillaient la patience «pour garder la paix, pour que rien ne soit connu au dehors.» «On brûlerait votre couvent», dit un jour monsieur Delatroëtte.

D'ailleurs, la mère prieure en cause écartait le plus possible des affaires de la maison l'évêque lui-même, son supérieur direct.

Après avoir tenté secrètement de secouer le joug, les religieuses étaient prises de remords. « Mieux vaut - disaient-elles - souffrir jusqu'au bout que de pécher par ingratitude.  Mère Marie de Gonzague a bâti par ses quêtes la moitié du monastère, elle nous a presque toutes reçues, nous ne pouvons pas l'oublier.»  Et les choses en restaient là, devenant de plus en plus inextricables avec les années.

Mère Geneviève elle-même ne put rien pour les enrayer.  Trop bonne et trop conciliante, elle se contentait de pleurer et de prier en silence.

« La communauté semble marcher sur une corde - disait soeur Thérèse de l’Enfant Jésus -. C'est un vrai miracle que le bon Dieu opère à chaque instant en permettant qu'elle garde l'équilibre» @Source Pre@ Ce mal que des saintes avaient constaté et déploré, transpira très peu à l'extérieur du monastère.

Au dehors, mère Marie de Gonzague avait subjugué ceux qui la connurent peu et ne la virent pas à l'œuvre, dans les occasions où se manifestaient les bizarreries de son humeur changeante et les scènes de sa redoutable jalousie.

 

[369] Cependant soeur Thérèse de l'Enfant Jésus qui aimait, malgré tout, l'âme de sa Prieure, priait un jour pour elle avec grande anxiété pour son salut.  C'est alors que, dans un songe, elle la vit, toute en flammes, traverser l'ermitage qu'elle avait dédié au Sacré-Coeur (c'est une petite chapelle qui se trouve au milieu d'un cloître).  La Servante de Dieu crut voir là un indice de la miséricorde qui lui serait faite à cause de sa dévotion au Sacré-Coeur.  Elle passerait seulement par le feu, et ne brûlerait pas éternellement.

Mère Marie de Gonzague mourut d'un cancer à la langue, le 17 décembre 1904, âgée de 71 ans.

Elle dit avec humilité, la veille de sa mort, à mère Agnès de Jésus, sa prieure: « Ma mère, j'ai beaucoup offensé le bon Dieu.  Je suis la plus coupable de toute la communauté; je n'espérerais pas être sauvée si je n'avais pour intercéder pour moi ma petite Thérèse; je sens que je lui devrai mon salut.»

Signatum: SOEUR AGNÈS DE Jésus, r.c.i. prieure.         

 

Soeur Marie des Anges et du Sacré-Coeur, r.c. ind.:

« J'ai lu attentivement ces pages qui ne sont malheureusement que trop vraies.  J'ai été témoin de bien d'autres choses.  J'ai été présente au triste incident du 16 juillet 1867.»

 

Je certifie que ce qui est raconté dans ces pages est loin d'être exagéré.  Signatum: Soeur Thérèse de Saint Augustin, r.c.i.

Lu et trouvé très exact.  Signatum: Soeur Marie du Sacré-Coeur, r.c.i.

Lu et trouvé très exact.  Signatum: Soeur Geneviève de Sainte Thérèse, r.c.i.

[370] Lu et trouvé très exact.  Signatum: Soeur Marie de la Trinité. r.c.i.

 

 [Suite de la réponse à la douzième demande]:

A mon élection de prieure, en février 1893, je nommai mère Marie de Gonzague, qui était prieure sortante, maîtresse des novices.  Je crus ne pouvoir faire autrement, pour éviter un plus grand mal.  Mais, pour atténuer le mal autant que possible, je dis à soeur Thérèse de l'Enfant Jésus, alors âgée de 20 ans et la première du noviciat, de veiller sur ses deux compagnes, soeur Marthe et soeur Marie Madeleine, novices converses.  En réalité, c'est sur soeur Thérèse que je comptais pour conduire le noviciat.  Par ailleurs, j'arrivais à faire comprendre à mère Marie de Gonzague, maîtresse titulaire des novices, que soeur Thérèse pourrait peut-être lui être utile dans l'accomplissement de sa tâche auprès des novices.  Elle se servit en effet de soeur Thérèse qu'elle appelait « son petit chien de chasse.»  Mais quand elle remarquait que l'influence de la Servante de Dieu devenait trop effective, ou encore quand son humeur changeante la troublait, elle en prenait ombrage, et la traitait durement.

La Servante de Dieu aurait dû sortir du noviciat à la fin de cette année 1893, mais elle demanda à [371 ] y rester, d'abord

 

TÉMOIN 6: Agnès de Jésus O.C.D.

 

par humilité, et aussi par zèle pour le bien des novices.  L'année suivante, 1894, soeur Marie de la Trinité et soeur Geneviève de Sainte Thérèse entrèrent au monastère.  Enfin, en 1895, entra soeur Marie de l'Eucharistie; ce qui porta à cinq le nombre des novices.

Le 21 mars 1896, mère Marie de Gonzague fut élue prieure à ma place, mais elle ne nomma pas de maîtresse des novices, elle se réserva cette charge, en se faisant aider, comme auparavant, par soeur Thérèse de l'Enfant Jésus.  Mais, comme auparavant aussi, dès qu'elle paraissait être et faire quelque chose, la mère Prieure se froissait, l'humiliait et se fâchait contre elle.

La Servante de Dieu continua, jusqu'à sa mort, ce rôle mal défini près des novices.

Entre temps, elle exerça aussi plusieurs autres emplois.  Dès son entrée. elle fut affectée à la lingerie pendant neuf mois, après sa prise d'habit, au réfectoire pendant deux ans, ensuite à la sacristie jusqu'au mois de juin 1892.  A partir de cette époque, jusqu'en février 1893, elle s'occupa de plusieurs travaux de peinture: fresque de l'oratoire, divers ornements d'autel, images que l'on vendait au dehors.  Pendant ce temps, elle fut nommée tierce de la dépositaire, et l'assistait chaque fois que les ouvriers entraient dans le couvent.

Aux élections de 1893, elle fut nommée portière, sans cesser de s'occuper de peinture.  En mars 1896, [372] elle fut remise à la sacristie.  Elle venait d'avoir son premier crachement de sang, et c'est parce qu'elle tomba tout à fait malade qu'on la retira de cet emploi.  Elle obtint alors d'aider à la lingerie une pauvre soeur malade d'esprit, ce qu'elle fit jusqu'à l'épuisement de ses forces.  Elle avait beaucoup désiré être infirmière à cause des nombreuses occasions qu'elle aurait eu d'y pratiquer la charité, mais son désir ne fut jamais réalisé.  Le 8 juillet 1897, elle s'alita à l'infirmerie et mourut le 30 septembre 1897.

 

[Réponse à la treizième et à la quatorzième demandes]:

Le Servante de Dieu observa toute sa vie non seulement les commandements de Dieu et de l'Eglise, mais aussi les conseils qui furent des préceptes pour elle.  C'est le témoignage de tous ceux qui l'ont connue intimement.  Elle y fut fidèle jusqu'à ne pouvoir se reprocher même une faute vénielle de propos délibéré.  Au jour de sa profession, elle avait demandé de mourir plutôt que de ternir la blancheur de sa robe baptismale; elle avait demandé aussi de remplir ses voeux avec toute la perfection possible: elle obtint cette grâce.

S'appliquant à vaincre sa nature très sensible et très vive, elle montra, dès son enfance, et dans toutes les occasions pénibles de sa vie, une grande force et une grande douceur.

L'esprit de ténèbres, jaloux de cette âme si fidèle, essaya, sur la fin de sa vie, par une tentation terrible contre la foi, d'affaiblir sa confiance filiale [373] en Dieu, mais il fut vaincu par son héroïque prudence et son constant recours à Dieu.

Sa charité pour Dieu prima toutes ses vertus.  Son coeur en fut blessé par un trait de feu; cependant cette manifestation sensible de l'amour dura seulement le temps d'un éclair, et toute sa vie, la Servante de Dieu fut conduite par une voie de pure foi.

Sa charité pour le prochain fut bien remarquable aussi, et découlait comme naturellement de sa charité pour Dieu.  Elle pratiqua fidèlement le commandement divin d'aimer le prochain comme soi-même, et le commandement nouveau de Jésus, de l'aimer comme Il l'aime Lui-même.

 

 [Suite de la réponse à la quatorzième demande]:

L'humilité brilla particulièrement en elle.  Son rêve était de se faire si petite qu'elle atteignit l'idéal de cette enfance évangélique préconisée par [374] Notre Seigneur. « Pour atteindre les sommets de la montagne de l'amour - disait-elle - il ne faut pas que je grandisse» @Source pre.@  Elle s'abaissa si bas qu'elle put atteindre son but.  C'est avec l'humilité la plus vraie, basée sur la connaissance de son néant, qu'à la fin de sa vie elle se rendait compte de l'ascension de son âme, et n'attendait plus qu'un léger déchirement de l'enveloppe - ainsi appelait-elle la prison de son corps - pour s'envoler vers Dieu, l'aimer à son gré et revenir sur la terre pour le faire aimer de tant d'âmes qui ne connaissent pas encore sa bonté paternelle et son coeur miséricordieux.

 

[Réponse à la quinzième demande]:

Thérèse, enfant, était très réfléchie et voulait toujours s'instruire davantage des choses de la foi.  Lorsque je préparais Céline, plus âgée qu'elle, à sa première communion, je disais à Thérèse de ne pas rester avec nous.  Alors elle s'en allait bien triste, elle disait que ce n'était pas trop que quatre ans pour se préparer à recevoir le bon Dieu.  Elle apprenait le catéchisme et l'histoire sainte avec beaucoup d'attrait.  Tout ce qui se rapportait au bon Dieu trouvait son coeur ouvert et son intelligence s'y appliquait naturellement.  Plus tard, elle lut avec délices plusieurs livres pieux, mais surtout l'Imitation qu'elle savait de mémoire à force de l'avoir lue et méditée, au point qu'on pouvait lui demander de réciter un chapitre au hasard.  Elle s'attachait aussi (pendant sa vie au Carmel) à [375] étudier la Bible, les oeuvres de sainte Thérèse et surtout  de saint Jean de la Croix.

Au milieu des occupations les plus distrayantes, on sentait que la Servante de Dieu ne s'y livrait pas entièrement, mais restait constamment occupée de la pensée de Dieu dans le fond de son âme.  Jamais je n'ai surpris en elle aucune dissipation.  Quand je l'approchais, elle me communiquait ce recueillement, même lorsqu'elle ne disait que des choses indifférentes.  Sa façon d'agir, son regard, son sourire, tout exprimait son union à Dieu et son esprit de foi.

A partir de Pâques 1896, soeur Thérèse de l’Enfant Jésus commença à souffrir de grandes tentations contre la foi; ses tentations portaient principalement sur l'existence du ciel, elle les endura jusqu'à sa mort.  Une voix maudite lui insinuait qu'après la mort, c'était le néant.  Elle me dit un jour: «Personne ne peut comprendre les ténèbres dans lesquelles je vis; mon âme est plongée dans la nuit

 

TÉMOIN 6: Agnès de Jésus O.C.D.

 

la plus obscure, mais j'y suis dans la paix» @Source pre.@.  Elle nous montra bien en effet qu'elle était dans la paix.  Jamais elle ne fut plus céleste qu'en ce temps où le ciel lui était caché: c'est à cette époque qu’elle composa ses plus belles poésies, où l'on dirait que le voile de la foi s'est déchiré pour elle.

Un jour, à l'infirmerie, elle se trouva entraînée à me confier ses peines plus que de coutume: «Si vous saviez - me dit-elle - quelles affreuses pensées m'obsèdent!  Priez bien pour moi afin que je n'écoute pas le démon qui veut me persuader tant de mensonges. [376] C'est le raisonnement des pires matérialistes qui s'impose à mon esprit; oh! ma petite mère, faut-il avoir des pensées comme cela, quand on aime tant le bon Dieu» @DEA 10-8@. Elle ajouta que jamais elle ne raisonnait avec ces pensées ténébreuses: «Je les subis forcément - dit-elle -, mais tout en les subissant, je ne cesse de faire des actes de foi » @Source pre.@

Obéissant aux conseils de l'un des confesseurs extraordinaires, elle avait écrit le Credo avec son sang à la fin du petit livre des saints évangiles qu'elle portait constamment sur son coeur.

 

 [Réponse à la seizième demande]:

Je ne puis mieux exprimer ses sentiments de zèle pour la propagation de la foi qu'en rappelant un passage de sa vie écrite par elle-même; je l'ai d'ailleurs souvent entendu de sa propre bouche: « Je voudrais éclairer les âmes comme les prophètes, les docteurs.  Je voudrais parcourir la terre, prêcher votre nom et planter sur le sol infidèle votre croix glorieuse, ô mon Bien-Aimé!  Mais une seule mission ne me suffirait pas, je voudrais en même temps annoncer l'évangile dans toutes les parties du monde et jusque dans les îles les plus reculées.  Je voudrais être missionnaire, non seulement pendant quelques années, mais je voudrais l'avoir été depuis la création du monde et continuer de l'être jusqu'à la consommation des siècles» [Histoire d'une âme, in 8°, 1914, page 214] @MSB 3,1@

Au plus fort de ses tentations contre la foi, elle [377] me dit: « J'offre ces peines bien grandes pour obtenir la lumière de la foi aux pauvres incrédules et pour tous ceux qui s'éloignent des croyances de l'Eglise.»

 

 [Réponse à la dix-septième demande]:

La dévotion de la Servante de Dieu à la sainte enfance de Notre Seigneur était très grande.  Elle dit, dans sa vie, qu'elle désirait porter, au Carmel, le nom de soeur Thérèse de l’Enfant Jésus et qu’elle s'était offerte à l’Enfant Jésus pour être son petit jouet.  Elle lui consacra une de ses plus belles poésies, «La rose effeuillée» @PN 51@, qui exprime toute la tendresse et la générosité de son amour.

Parlant de sa dévotion à la sainte humanité de Jésus, elle me dit un jour: «Pour notre nature humaine qui a tant besoin de comprendre ce qu'elle aime, la pensée que Dieu n'est qu'un esprit don-

 

TÉMOIN 6: Agnès de Jésus O.C.D.

 

nerait le vertige.  Oh! comme il a bien fait de se faire homme!.»

La dévotion à la Sainte Face fut l'attrait spécial de la Servante de Dieu.  Quelque tendre que fût sa dévotion à l’Enfant Jésus, elle ne peut être comparée à celle qu'elle eut pour la Sainte Face.  C'est au Carmel, au moment de nos si grandes épreuves relatives à la maladie cérébrale de notre père, qu'elle s'attacha davantage au mystère de la Passion, c'est alors qu'elle obtint d'ajouter à son nom celui de la Sainte Face.  Elle dit elle-même où elle a puisé l'idée de cette dévotion.  Elle écrit: « Ces paroles d'Isaïe: Il est sans éclat, sans beauté, son visage était comme caché, et [378] personne ne l'a reconnu,@*Isaïe 53,3 @ ont fait tout le fond de ma dévotion à la Sainte Face, ou, pour mieux dire, le fond de toute ma piété.  Moi aussi je désirais être sans éclat, sans beauté, seule à fouler le vin dans le pressoir, inconnue de toute créature» @MSA 71,1@.

On peut voir dans ses principales poésies la part qu'elle donne à sa dévotion préférée.  Elle lui dédie un cantique spécial.  Elle peint la Sainte Face sur des chasubles, sur des images.  Elle compose pour ses novices une consécration à la Sainte Face, une prière pour elle-même.  Enfin, après sa mort, il me semble que c'est elle qui a inspiré à soeur Geneviève ce chef-d'oeuvre de la Sainte Face d'après le Saint Suaire de Turin, reproduction si connue maintenant que bien des fois on l'appelle la Sainte Face du Carmel de Lisieux.  Au sujet des images de la Sainte Face, elle me dit: «Que Notre Seigneur a bien fait de baisser les yeux pour nous donner son portrait, car, puisque les yeux sont le miroir de l'âme, si nous avions deviné son âme, nous serions mortes de joie» @DEA 5-8@

A la sacristie, dans la période où elle en fut chargée, elle touchait aux vases sacrés avec un grand respect et préparait, avec un soin plein d'amour, les linges et les ornements d'autel.  Cet office, disait-elle, la pressait d'être bien fervente, et elle se rappelait cette parole de l'Ecriture: « Soyez saints, vous qui touchez les vases du Seigneur.»@*Is.52-12@   @MSA 79,2@

 

[Réponse à la dix-huitième demande]:

[379] La communion avait fait le bonheur et le désir de sa vie, bien qu'elle m'avouât n'en avoir pour ainsi dire jamais éprouvé de consolations sensibles.  Elle se réjouit beaucoup des décrets de 1891, espérant que le confesseur serait libre enfin de permettre la communion quotidienne, car elle sentait depuis longtemps que « ce n'est pas pour rester dans le ciboire d'or que Jésus descend chaque jour du ciel, mais pour trouver chaque jour aussi dans nos coeurs un autre ciel où il veut prendre ses délices.» @MSA 48,2@ Quelle déception, quand elle vit la mère Marie de Gonzague, tout en admettant en théorie que le confesseur était libre, manifester son mécontentement de ce que certaines soeurs communiaient souvent, d'autres moins souvent.  D'où il résulte que la communion quotidienne, d'abord accordée à plusieurs, fut bientôt retirée par

 

TÉMOIN 6: Agnès de Jésus O.C.D.

 

monsieur l'abbé Youf, pour éviter un plus grand mal.

Lorsque, petite enfant, elle jetait des fleurs devant le Saint Sacrement, elle avait un regard céleste; on sentait que l'amour divin embrasait son coeur.  Son attention et son regard restaient fixés sur la sainte Hostie, et elle jetait bien haut ses pétales de roses pour leur faire toucher, dit-elle, l'ostensoir sacré.

Elle eut toujours pour l'assistance à la sainte messe un attrait particulier.  Lorsqu'il s'en disait plusieurs dans la chapelle du monastère et qu'elle était libre, son bonheur était de les entendre toutes.

Pendant sa dernière maladie, on lui montra le calice d'un jeune prêtre qui venait de dire sa [380] première messe, elle regarda l'intérieur du vase sacré, et nous dit: «J'aimais à me refléter ainsi dans les calices quand j'étais sacristine.  Je pensais qu'ensuite le sang de Jésus tomberait là où mon visage s'était reproduit et purifierait mon âme.»@DEA 19-9@

Si elle trouvait dans le corporal quelque petite parcelle de la sainte Hostie, elle manifestait une sainte allégresse.  Ayant découvert un jour une assez grosse parcelle, elle courut à la buanderie où était la communauté et fit signe à ses novices de venir.  Elle s'agenouilla la première pour adorer Notre Seigneur, remit le corporal dans la bourse, et la leur fit baiser ensuite avec une piété touchante.

Une autre fois, le prêtre, en lui donnant la communion, laissa tomber une hostie en dehors de la grille, et soeur Thérèse de l’Enfant Jésus la reçut dans son scapulaire.  Elle me dit ensuite avec émotion: « J'ai porté l’Enfant Jésus dans mes bras, comme la Sainte Vierge »

 

 [Réponse à la dix-neuvième demande]:

J'ai peu de choses à dire sur ce point.  Sa condition de carmélite ne lui fournissait pas l'occasion d'un zèle spécial à cet égard.  Dans sa petite enfance, elle avait à peine 5 ans, nous l'emmenions déjà à la grand-messe et aux vêpres, le dimanche.  Elle s'y tenait comme un ange et écoutait attentivement les sermons qui y étaient donnés.  Elle manifestait beaucoup de peine quand nous ne voulions pas [381] l'emmener aux exercices, soit du mois de Marie, soit du carême.  Elle s'en dédommageait en priant à la maison, et disposant de petits autels.

 

 [Réponse à la vingtième demande]:

Dans les dernières années de sa vie, l'évangile occupait seul son esprit et nourrissait suffisamment son âme.  Tous les autres livres spirituels la laissaient dans l'aridité:« Je ne trouve plus rien dans les livres - me disait-elle -, l'évangile me suffit,est-ce que, par exemple, cette parole de Notre Seigneur ne comprend pas tout: Apprenez de moi, que je suis doux et humble de coeur, et vous trouverez le repos de vos âmes?  Quelle douceur de n'apprendre plus rien que de la bouche de Jésus» @DEA 15-5@

« Que j'étais heureuse et fière - disait-elle - d'être semainière à l'office, de dire les oraisons tout haut, au milieu du choeur.  Je pensais alors que le prêtre disait les mêmes oraisons à la messe, et que j'avais l'honneur, comme lui, de parler tout haut devant le Saint Sacrement de donner les bénédictions, les absolutions: de dire l’évangile quand j'étais première chantre.  Je puis dire que l'office divin a été à la fois mon bonheur et mon martyre, parce que j'avais un grand désir de le réciter sans faute, et que, malgré toute mon application, il m'arrivait d'en faire quelquefois » .@DEA">.@DEA 6-8@

 

 [Session 13: - 7 juillet 1915, à 9h. et à 2h. de l'après-midi]

 

[385] [Suite de la réponse à la vingtième demande]:

Au Carmel, elle témoignait beaucoup de respect envers les supérieurs ecclésiastiques, se soumettant à leur conduite, sans se permettre de la juger.  Ainsi je ne l’ai jamais entendue dire une parole amère à l'adresse de monsieur l'abbé Delatroëtte, notre supérieur, qui avait fait tant d'opposition à son entrée.  Quelque médiocres que fussent les sermons qu'elle entendait, elle se gardait d'en faire la moindre critique.  Elle avait une très haute idée de la dignité et des fonctions sacerdotales, c'est pourquoi elle voulut toute sa vie se sacrifier spécialement pour les prêtres.

Soeur Thérèse de l’Enfant Jésus n'avait pas pris part à l'élection si difficile de 1896.  Quand elle apprit que la prieure élue était mère Marie de Gonzague, elle en fut, un instant, comme frappée de stupeur, mais son esprit de foi domina bientôt cette première impression, et les sentiments de soumission filiale qu'elle montrait au dehors, elle les avait au fond du coeur.  Elle ne se départit jamais de son esprit de foi envers l'autorité.  Elle m'affirma même qu'elle aimait vraiment mère Marie de Gonzague et que les appellations de « mère bien aimée, mère chérie », que je trouverais dans le cahier de sa vie, exprimaient les vrais sentiments de son coeur.  En pen-[386]sant que mère Marie de Gonzague l'assisterait à la mort comme prieure et non pas moi, elle me dit un des derniers jours de sa vie:« Avec vous, il y aurait eu un côté humain, j'aime mieux qu'il n'y ait que du divin.  Oui, je le dis du fond du coeur, je suis heureuse de mourir entre les bras de mère Marie de Gonzague, il suffit qu'elle me représente le bon Dieu» @DEA 20-7@

 

 [Réponse à la vingt-et-unième demande]:

La Servante de Dieu eut toujours une tendre et filiale dévotion envers la très Sainte Vierge.  Toute enfant, pendant le mois de mai, elle faisait seule ses petites prières, en allumant des bougies devant une statue de la Sainte Vierge dans sa chambre.  A sa première confession, le prêtre l'exhorta à la dévotion envers la très Sainte Vierge; en le relatant dans sa vie, elle ajoute: « Je me promis de redou-

 

TÉMOIN 6: Agnès de Jésus O.C.D.

 

bler de tendresse pour celle qui tenait déjà une bien grande place dans mon coeur.»@MSA 16,2@

Pendant sa maladie, à l'âge de dix ans, son bonheur était de tresser des couronnes de fleurs champêtres pour orner la statue de la très Sainte Vierge qui était près d'elle.  C'est en priant Marie avec ardeur, en regardant cette statue qu’elle la vit s'avancer vers elle et lui sourire, et que tout à coup elle se trouva guérie.  Plus tard, elle eut à coeur de se faire recevoir dans l'Association des Enfants de Marie.

En s'arrêtant à Paris, au moment de son voyage de Rome, elle ne s'intéressa à aucune des merveilles de la capitale. Seul le sanctuaire de Notre-Dame des Victoires la retint, elle y pria avec ferveur la Reine des cieux et en reçut [387] de très grandes grâces.

Au Carmel, elle fut heureuse de faire sa profession le 8 septembre.  Elle écrit à ce sujet: « La Nativité de Marie, quelle belle fête pour devenir l'épouse de Jésus!» @MSA 77,1@.  Elle aimait à méditer la vie de la Sainte Vierge.  Un jour que nous avions reçu la lettre d'un prêtre disant que la Sainte Vierge ne connaissait pas les souffrances physiques, elle me dit: « En regardant ce soir la statue de Marie, j'ai compris que ce n'était pas vrai.  Elle a souffert beaucoup dans les voyages, du froid, de la chaleur, de la fatigue, elle a jeûné bien des fois.  Oui, elle sait ce que c'est que souffrir physiquement.  Ce qui me fait du bien quand je pense à la Sainte Famille, c'est de m'imaginer une vie toute ordinaire, et non pas toutes les merveilles que l'on raconte et que l'on suppose» @DEA 20-8 @.  Elle me confiait à l'infirmerie que la plupart des prédications qu'elle avait entendues sur la très Sainte Vierge ne la touchaient pas. « C'est bien de parler de ses prérogatives - me dit-elle -, mais il faut qu'on nous montre surtout la possibilité d’imiter ses vertus.  Elle aime mieux l'imitation que l'admiration.  Quelque beau que soit un sermon sur la Sainte Vierge, si l'on est obligé tout le temps de s'exclamer: Ah!  Ah!, on en a bientôt assez.  Que j'aime à lui chanter tout simplement:

« L'étroit chemin du ciel tu l'as rendu visible

En pratiquant toujours les plus humbles vertus» @PN 54@

 

Un soir, pendant sa maladie, elle me dit avec ardeur: « Que j'aime la Vierge Marie!  Si j'avais été prêtre, que j'aurais bien parlé d'elle!  On la montre inabordable, il faudrait la montrer imitable.  Elle est plus mère [388] que reine.  J'ai entendu dire bien des fois que son éclat éclipse tous les saints.  Mon Dieu, que cela est étrange, une mère qui fait disparaître la gloire de ses enfants!  Moi, je pense tout le contraire, je crois quelle augmentera de beaucoup la splendeur des élus » @DEA 21-8@

Elle voulut dédier sa dernière poésie à la Sainte Vierge sous ce titre: « Pourquoi je t'aime, ô Marie!» @PN 54@.  C'est là en effet que sont exprimées toutes ses raisons de l'aimer et de l'imiter.  Dans la formule de son offrande à l'Amour miséricordieux, elle dit: « C'est à la Sainte Vierge, ma mère chérie, que j'abandonne mon offrande, la priant de vous la présenter» @PRI. 6@  Elle appelait souvent la Sainte Vierge du nom de « Maman», parce qu'il est plus tendre, disait-elle, que celui de «Mère.»@MSA 56,2-57,1@ Un jour qu'elle me confiait son délaissement intérieur et à quel point Jésus était caché pour elle, je lui dis: « La Sainte Vierge est-elle cachée aussi?.» « Non me répondit-elle vivement -, la Sainte Vierge n'est jamais cachée pour moi.  Et quand je ne vois plus le bon Dieu, c'est elle qui lui fait toutes mes commissions.  Je l'envoie surtout lui dire de ne pas craindre de m'éprouver»@DEA 10-6@.  Les dernières lignes qu'elle ait écrites sur la terre expriment, sous une forme très délicate, son amour envers la très Sainte Vierge.  Elle écrivit donc péniblement au revers d'une image, le 8 septembre 1897: « 0 Marie, si j'étais la reine du ciel et que vous soyez Thérèse, je voudrais être Thérèse afin que vous soyez la reine du ciel!!!.»  Le matin de sa mort, elle me dit en regardant la statue de [389] la Sainte Vierge: « Oh! je l'ai priée cette nuit avec une ferveur!»-@DEA 30-9@.  Et dans l'après-midi, regardant une image de Notre-Dame du Mont-Carmel, elle disait à la mère prieure: « Ma mère, présentez-moi bien vite à la Sainte Vierge» @DEA 30-9@

Soeur Thérèse de l'Enfant-Jésus écrit dans sa vie en parlant de son voyage à Rome: « Je n'ignorais pas que pendant mon voyage, il se rencontrerait bien des choses capables de me troubler.  Je priai saint Joseph de veiller sur moi.  Depuis mon enfance, ma dévotion pour lui se confondait avec mon amour pour la très Sainte Vierge.  Chaque jour je récitais la prière: ' 0 saint Joseph, père et protecteur des vierges, etc. »@MSA. 57-,1@.  C'est à saint Joseph qu'elle s'adressa au Carmel pour obtenir la grâce de la communion quotidienne et la liberté du confesseur sur ce point.  Les décrets de 1891  , en exauçant sa prière, augmentèrent beaucoup sa confiance en saint Joseph.  Dans ses méditations sur la vie cachée de Notre Seigneur, elle n'oubliait pas saint Joseph.  Elle me dit un jour ces paroles que je transcrivis immédiatement. « Et le bon saint Joseph, oh! que je l'aime!  Je le vois raboter, se fatiguer... De temps en temps, il essuie la sueur qui inonde son visage, mais comme à la dérobée, pour ne pas faire de la peine à la Sainte Vierge.  Il était si délicat... et combien il a dû souffrir de privations, de déceptions, car il ne recevait pas toujours le prix de son travail, on lui adressait même des reproches, sans doute.  Oh! combien on serait étonné si on savait tout ce qu'il a souf-

 

TÉMOIN 6: Agnès de Jésus O.C.D.

 

fert pour nour-[390]rir et protéger Jésus et Marie!»@DEA 20-8@.  Pendant sa dernière maladie, je vis la Servante de Dieu jeter des fleurs avec amour à la statue de saint Joseph.

Dès son enfance, elle aimait et priait son ange gardien.  Je l'ai vue garder et conserver avec respect une petite image de l'ange gardien, lisant et relisant le conseil qui y était imprimé: « Prenez garde de respecter la présence de votre ange et d'écouter sa voix.»  Elle composa une poésie à son ange gardien où elle l'appelle « son frère, son ami, son consolateur», et où elle termine en disant:

« Avec la croix, avec l'hostie, avec ton céleste secours,

j'attends en paix de l'autre vie, le bonheur qui dure toujours» @PN 46@.

 

Elle se regardait comme la petite enfant de tous les saints et leur avait demandé dans une prière sublime leur« double amour» (Vie, page 217) @MSB 4,1@.  Pendant sa maladie, elle nous demandait souvent de prier les saints pour elle, et le faisait elle-même avec ferveur.  Elle nous dit un jour: « Je vous demande de faire un acte d'amour et une invocation pour moi à tous les saints.  Ils sont tous mes parents là-haut» @DEA 13-7@.  Elle aimait d'une tendresse fraternelle sainte Cécile, sainte Agnès, la bienheureuse Jeanne d'Arc, le bienheureux Théophane Vénard et conservait avec piété leurs images dans son bréviaire.

 

[391] [Réponse à la vingt-deuxième demande]:

La Servante de Dieu avait sept ou huit ans.  Un soir, au bord de la mer, à Trouville, nous étions seules, elle et moi, près des Roches noires.  Elle regardait le soleil couchant. « Je contemplai longtemps écrit-elle - ce sillon lumineux, image de la grâce. et je pris la résolution de ne jamais éloigner mon âme du regard de Jésus, afin qu'elle vogue en paix vers la patrie des cieux» "@MSA 22,1@

Au sujet de la récompense du ciel, voici ce que me dit un jour la Servante de Dieu: « Je me fais une si haute idée du ciel que parfois je me dis: Comment [392] Dieu fera-t-il pour me surprendre?  Mon espérance est si grande, elle m'est un tel sujet de joie qu'il me faudra une réalité au-dessus de toute pensée pour me satisfaire pleinement. Plutôt que d'être déçue j'aimerais mieux garder un espoir éternel» @DEA 15-5@

 

 [Demande du vice-promoteur: avez-vous entendu la Servante de Dieu expliciter davantage sa pensée à ce sujet? - Réponse]:

C'est la même pensée qu'elle exprime dans sa vie (édition in 8°, 1914,, page 219): « Je l'avoue, si je n'atteins pas un jour ces régions les plus élevées vers lesquelles mon âme aspire, j’aurai goûté plus de douceur dans mon martyre, dans ma folie que je n'en goûterai au sein des joies éternelles, à moins que par un miracle vous ne m'enleviez le souvenir de mes espérances terrestres.  Jésus!  Jésus! ; s'il est si délicieux le désir de l'amour, qu’est-ce donc de le posséder, d'en jouir à jamais » @MSB 4,2@

Elle ne veut pas mettre réellement en doute que le bonheur du ciel surpasse les espérances de la terre.  La dernière phrase citée le montre bien: « S'il est si délicieux le désir de l'amour, qu'est-ce donc de le posséder, d'en jouir à jamais?». D'ailleurs quelques mois plus tard, elle m'écrit: « Ah! dès à présent, je le reconnais, oui, toutes mes espérances seront comblées... Oui, le Seigneur fera pour moi des merveilles qui surpasseront infiniment mes immenses désirs » @LT 230@.  Il me semble que dans la première phrase [393] obscure rapportée ci-dessus, elle veut exprimer par une fiction l'immensité de ses espérances et de ses désirs d'amour.

 

[Le témoin poursuit]:,

Elle m'écrivait en 1888: « Rien de trop à souffrir pour conquérir la palme» @LT 55@.  Et encore: « A tout prix je veux cueillir la palme d'Agnès;. si ce n'est pas par le sang, il faut que ce soit par l'amour» @LT 54@

Pendant sa dernière maladie, malgré sa terrible tentation contre la foi en la vie future, elle me dit: « Si je n'avais pas cette tentation contre la foi, qui m'enlève toute jouissance à la pensée du ciel, je crois bien que je mourrais de joie, en voyant que je vais bientôt quitter cette terre» @DEA 21/26-5@.  Elle exprimait sans cesse son désir du ciel: « Ah! quand est-ce que je m'en irai avec le bon Dieu?  Que je voudrais bien aller au ciel!  Oh! oui, je désire le ciel!» @DEA 26-6@.  Le ciel, pour elle, c'était Dieu vu et possédé pleinement; elle n'aspirait pas à d'autre récompense que Dieu même.  Elle disait: « Une seule attente fait battre mon coeur, c'est l'amour que je recevrai et celui que je pourrai donner» @DEA 13-7@

En 1889, à 16 ans, elle m'écrit: « Oh! ma mère, si vous saviez à quel point je veux être indifférente aux choses de la terre!  Que m'importent toutes les beautés créées?  Je serais bien malheureuse si je les possédais!  Ah! que mon coeur me paraît grand quand je le considère par rapport aux biens de ce monde, puisque tous réunis ne pourraient le contenter... Je ne [394] veux pas que les créatures aient un seul atome de mon amour, je veux tout donner à Jésus» @LT 74@.  Et encore, en 1891: « Il n'y a aucun appui à chercher hors de Jésus.  Lui seul est immuable, quel bonheur de penser qu'il ne peut changer!» @LT 104@

Elle était détachée non seulement des personnes, mais des choses de la terre.  On lui avait donné, au Carmel, une robe neuve qui lui allait très mal, parce que la coupe en était manquée, on ne cessait de lui répéter qu'elle était mal habillée, et je lui dis: « Cela doit vous ta-

 

TÉMOIN 6: Agnès de Jésus O.C.D.

 

quiner à la fin de savoir votre robe manquée!.» Elle me répondit en riant: «Ah! pas du tout! cela m’est aussi indifférent que si ma robe était portée par une chinoise, là-bas, à deux mille lieux de nous» -@DEA">-@DEA 15-5@

Enfin les séductions des créatures glissaient sur son âme, sans aucunement l'affecter: «Mon coeur est plein de la volonté du bon Dieu - me dit-elle -; quand on verse quelque chose par dessus, cela ne pénètre pas à l'intérieur, c'est un rien qui glisse facilement, comme l'eau qui ne peut se mêler avec l'huile» @DEA 15-5@.

 

[Réponse à  la vingt-troisième demande]:

La Servante de Dieu aspirait à une haute sainteté, ses pensées sur cela ne furent pas toujours comprises, plusieurs confesseurs ou prédicateurs de retraites en arrivaient à l'effrayer ou à paralyser ses élans: «Mon père, je veux devenir une sainte - dit-elle à un prédicateur -, je veux aimer le bon Dieu autant que sainte Thérèse.»  Il lui répondit: « Quel orgueil [395] et quelle présomption; bornez-vous à corriger vos défauts, à ne plus offenser le bon Dieu, à faire chaque jour de petits progrès, et modérez vos désirs téméraires.» - « Mais, mon père, je ne trouve pas que ce sont des désirs téméraires puisque Notre Seigneur a dit: ' Soyez parfaits comme votre Père céleste est parfait '.» @*Matth 5,48@ Le religieux ne fut pas convaincu; et la Servante de Dieu cherchait toujours quelqu'un d'autorisé qui lui dise: « Avancez en pleine mer, et jetez vos filets.» -@Luc">-@*Lc 5,4@ Elle trouva cet envoyé de Dieu dans la personne du révérend père Alexis, des récollets de Caen, pendant la retraite de 1892. * D'ailleurs elle convient que, livrée à ses propres forces, elle ne pourra jamais gravir le rude escalier de la perfection.  Elle espère uniquement, pour aller au ciel, sur la miséricorde du bon Dieu qu'elle appelle « son doux Ascenseur »

@MSC 3,1@

 [Réponse à la vingt-quatrième demande]:

La fidélité de son espérance ne se démentait jamais dans les plus grandes épreuves.  Le 7 juillet 1897, trois mois à peine avant sa mort, à l'époque de ses grandes tentations et de ses grandes souffrances, elle me dit: « Dès mon enfance, cette parole de Job me ravissait:  « Quand même Dieu me tuerait, j'espérerais encore en lui.» @*Job 13,15@  Cependant elle ajouta: « J'ai été longtemps à m'établir à ce degré d'abandon.  Maintenant j'y suis, le bon Dieu m'a prise et m'a posée là » @DEA 7-7@. Elle m'a dit aussi: «Je n'ai nullement peur des derniers combats ni des souffrances si grandes soient-elles [396] de la maladie.  Le bon Dieu m'a aidée et conduite par la main dès ma plus tendre enfance, je compte sur Lui.  Je suis assurée qu'Il me continuera son secours jusqu'à la fin.  Je pourrai bien souffrir extrêmement, mais je n'en aurai jamais trop, j'en suis sûre» @DEA 27-5@

Je rappelle, au sujet de ce témoignage, que, dans les derniers mois de la vie de la Servante de Dieu, c'est-à-dire depuis juin 1897, je notai par écrit et immédiatement toutes les paroles qu'elle me disait, c'est d'après ces notes que je rapporte aujourd'hui ces diverses paroles.

 

[Réponse à la vingt cinquième demande]:

Elle comptait uniquement sur le secours du bon Dieu pour tout.  Elle m'a raconté que lorsque après avoir essayé d'encourager et de consoler sa soeur Céline au parloir, elle n'avait pu y réussir, elle demandait au bon Dieu avec une grande confiance de la consoler lui-même et de lui faire comprendre telle et telle chose, après cela elle ne s'en préoccupait plus, et sa confiance, me dit-elle, ne fut jamais trompée.  A chaque fois, Céline recevait les lumières et les consolations que la Servante de Dieu avait demandées pour elle.  Elle s'en rendait compte par les confidences qui lui étaient faites au parloir suivant.

Comme je lui disais un jour que je trouvais bien triste de ne recevoir aucun témoignage de reconnaissance pour un bienfait, elle me répondit: « Moi, je n'attends sur la terre aucune rétribution, je fais tout pour le bon Dieu, comme cela, je suis toujours payée [397] du mal que je me donne »@DEA 9-5@

A propos des novices elle me dit: « Je jette, à droite et à gauche, à mes petits oiseaux, les bonnes graines que le bon Dieu dépose dans ma main pour eux, et puis ça fait comme ça veut, je ne m'en occupe plus» @DEA 15-5@.

Elle agissait toujours en conformité avec ces sentiments intimes de détachement.  On la voyait toujours absolument étrangère aux choses de ce monde et à l'opinion des créatures.  Elle répétait avec une sainte fierté la parole de saint Paul: « Celui qui me juge, c'est le Seigneur» @*1Cor 4,4@.

Elle me dit une autre fois - « Je me sens très misérable, mais ma confiance n'en est pas diminuée, au contraire.  D'ailleurs le mot  misérable  n'est pas juste, car je suis riche de tous les trésors divins, c'est justement pour cela que je m'humilie davantage» @Source pre.@.

Elle attendait tout du bon Dieu, son espérance était en lui seul.  Au sujet de ses novices, elle écrit dans l'«Histoire de son âme » - « En comprenant qu'il m’était impossible de rien faire par moi-même, la tâche me parut simplifiée.  Je m'occupais intérieurement et uniquement de m'unir de plus en plus à Dieu, sachant que le reste me serait donné par surcroît.  En effet, jamais mon espérance n'a été trompée, ma main s'est trouvée pleine autant de fois qu'il a été nécessaire pour nourrir l'âme de mes soeurs» @MSC 22,2@.

En conséquence, elle persuadait à ses novices que cette nourriture spirituelle qu'elle leur donnait venait de Dieu [398] seul.  Lorsqu'elles ne s’en contentaient pas, sa paix n'en était pas troublée.  Elle chantait à Notre Seigneur:

 « Daigne m'unir à Toi, vigne sainte et sacrée, et mon faible rameau te donnera son fruit.» @PN 5@

 

TÉMOIN 6: Agnès de Jésus O.C.D.

 

La Servante de Dieu s'appuyait sur la communion des saints pour espérer sa part de gloire au ciel.  Elle lui attribuait les grâces et les lumières reçues d'en-haut pendant son exil.  Un jour, soeur Marie de l'Eucharistie avait allumé à une veilleuse presque éteinte son cierge d'abord, et ensuite, par ce cierge, tous ceux de la communauté: ce fut pour soeur Thérèse de l'Enfant-Jésus une image de la communion des saints dont elle m'expliqua le symbole dans une conversation à l'infirmerie: « Souvent - me dit-elle - les grâces et les lumières que nous recevons sont dues, sans que nous le sachions, à une âme cachée, parce que le bon Dieu veut que les saints se communiquent les uns aux autres les grâces par la prière, afin qu'au ciel ils s'aiment d'un grand amour, d'un amour bien plus grand que celui de la famille, même de la famille la plus idéale de la terre... Oui, une toute petite étincelle peut faire naître de grandes lumières dans toute l'Eglise... » @DEA 15-7@

Elle me dit encore à ce sujet: « Au ciel, on ne rencontre pas de regards indifférents, parce que tous les élus reconnaîtront qu'ils se doivent les uns aux autres toutes les grâces qui leur ont mérité la couronne» @DEA 15-7@.

Elle disait encore dans le même sens: « Tous les saints sont nos parents» @DEA 13-7@

 

[Session 14: - 8 juillet 1915, à 9h. et à 2h. de l'après-midi]

 

[402] [Réponse à la vingt-sixième demande]:

Toutes ses exhortations aux novices, les conseils qu’elle leur donnait dans leurs peines, les lettres qu'elle écrivait aux missionnaires sont une constante prédication de la confiance en Dieu.

Voici encore quelques traits particuliers dans lesquels se révèle le caractère de son espérance chrétienne: « On pourrait croire - écrit-elle - que c'est parce que je n'ai pas péché que j'ai confiance dans le bon Dieu; mais, je le sens, quand même j'aurais sur la conscience tous les péchés qui se peuvent commettre, je ne perdrais rien de ma confiance» @DEA 11-7@.  Ce qu'elle écrit là, dans sa vie, elle me l'a dit bien des fois.

Il est à remarquer qu'en s'offrant en victime à l'Amour miséricordieux, soeur Thérèse de l’Enfant Jésus demande deux faveurs bien extraordinaires: celle de conserver dans son coeur la présence réelle de Notre Seigneur d'une communion à l'autre, et celle de voir briller sur son corps glorifié les sacrés stigmates de la passion de Jésus.  Elle avait exprimé déjà bien des fois au bon Dieu ces deux grands désirs avec une absolue confiance en leur réalisation.

 

 [403] [Demande du vice-promoteur: la Servante de Dieu vous a-t-elle exposé de vive voix comment elle entendait cette présence de Notre Seigneur Jésus-Christ en dehors du temps de la sainte communion?]:

Elle m'en a parlé plusieurs fois, pas très souvent néanmoins.  Je suis sûre toutefois que, dans cette prière, elle avait en vue la permanence miraculeuse des saintes espèces et non pas uniquement la permanence de l'influence divine qui se produit, sans miracle, dans les âmes fidèles.  D'ailleurs, dans son « Acte d'offrande », elle fait appel à ce sujet à la toute puissance de Jésus-Christ.  Si elle désirait les stigmates au ciel, c'était uniquement par amour, pour être plus semblable à son Jésus, et par là lui rendre plus de gloire; et si elle désirait sur la terre le privilège de la présence réelle et permanente de Jésus dans son coeur, c'était encore pour Lui être plus unie et par là devenir plus capable de l’aimer.

Elle était persuadée que ses désirs plaisaient beaucoup au bon Dieu; elle ne s'étonnait pas de ses merveilles, trouvant que la puissance de Dieu est toujours pour nous au service de son amour infini.  Elle avait été frappée de ces paroles de Notre Seigneur à sainte Mechtilde: « Je te le dis en vérité, c'est un grand plaisir pour moi que les hommes attendent de moi de grandes choses.  Si grande soit leur foi ou leur présomption, autant et plus encore je les rémunérerai au-delà de leurs mérites.  Il est impossible en effet que l'homme ne reçoive pas ce qu'il a cru et espéré de ma puissance et de [404] ma miséricorde.»

 

 [Le témoin poursuit]:

C'était encore la miséricorde du bon Dieu que soeur Thérèse de l'Enfant-Jésus admirait dans sa justice au regard de ceux qu'il aime.  Elle pensait avec le prophète Isaïe « que Dieu jugera les petits avec justice», c'est-à-dire, « qu'il fera droit aux humbles de la terre » @* IS.11-4@.  En effet, la justice était à ses yeux la même chose que le droit.  Aussi la jugeait-elle, par contre, terrible pour le pécheur impénitent.

Si la Servante de Dieu avait une confiance illimitée dans la bonté de Dieu, cette confiance ne diminuait pas chez elle la crainte salutaire de ses jugements.  Elle me disait pendant sa dernière maladie: « Ma mère, si je commettais seulement la plus petite infidélité, je sens que je le paierais aussitôt par des troubles épouvantables, et je ne pourrais plus accepter la mort; aussi, je ne cesse de dire au bon Dieu:O mon Dieu, je vous en supplie, préservez-moi du malheur d'être infidèle '.»  Etonnée de ce langage, je lui demandai de quelle infidélité elle voulait parler.  Elle me répondit: « D'une pensée d'orgueil entretenue volontairement.  Si je me disais par exemple.  J'ai acquis telle vertu, je suis certaine de pouvoir la pratiquer; car, alors, ce serait s'appuyer sur ses propres forces, et quand on en est là, on risque de tomber dans l’abîme » @DEA 7-8@.

 

 [Réponse à la vingt-septième demande] -

[405] Elle avait une très grande crainte d'offenser Dieu.  Si elle commettait, mê-

 

TÉMOIN 6: Agnès de Jésus O.C.D.

 

me involontairement, la faute la plus légère, elle versait des torrents de larmes.  Dès sa plus petite enfance, quand je lui disais: « telle chose n'est pas bien» @MSA 8,2@, elle apportait une grande attention à l'éviter. « J'aimais - dit-elle - le bon Dieu de tout mon coeur, et je faisais grande attention à ne l'offenser jamais» @MSA 15,2@.  Elle finit par exagérer cette crainte salutaire d'offenser Dieu et tomba dans le scrupule.  Lorsqu'elle fut délivrée, après un an et demi, de cette épreuve, son âme s'établit pour toujours dans la crainte filiale de faire de la peine au bon Dieu.

En 1890, elle m'écrivait: « Demandez à Jésus de me prendre le jour de ma profession, si je dois encore l'offenser, car je voudrais emporter au ciel la robe blanche de mon second baptême, sans aucune souillure; mais Jésus peut m'accorder la grâce de ne plus l'offenser, ou bien de ne faire que des fautes qui ne l'offensent pas, qui ne lui fassent pas de peine, mais ne servent qu'à m'humilier et à rendre mon amour plus fort».»@LT 114@

Avec ses directeurs spirituels, elle traitait toujours ce sujet.  Elle raconte dans sa vie comment elle confia au père Pichon sa crainte d'avoir perdu son innocence et la joie qu'elle éprouva de sa réponse.  Elle parle plus tard de la consolation que lui apporta le père Alexis, en lui affirmant que ses fautes ne faisaient pas de peine au bon Dieu: «Cela m'aida - dit-elle - à supporter l'exil de la vie» @MSA 80,2@

Elle souffrait beaucoup * lorsque, dans les instructions, on parlait de la facilité [406] avec laquelle on peut tomber dans un péché mortel, même par simple pensée.  Il lui semblait si difficile, à elle, d’offenser le bon Dieu quand on l'aime! -Pendant tout le cours de ces exercices, je  la voyais pâle et défaite, elle ne pouvait plus manger ni dormir, et serait tombée malade si cela avait duré.  A partir de la retraite du père Alexis, elle fut délivrée de ses peines, mais jusqu'à sa mort, elle veilla beaucoup sur elle pour éviter la moindre faute.

Pour moi, je suis convaincue qu'elle n'a jamais fait aucune faute volontaire; je base ce jugement sur l'observation continuelle que j'ai faite de sa manière de vivre.  Si elle me dit, par écrit, en 1890: « Demandez à Jésus de me prendre si je dois encore l'offenser» @LT 114@, je crois qu'elle parle ainsi par humilité, ou plutôt parce que sa conscience, encore mal éclairée à cette époque, s'inquiétait de faiblesses involontaires.

 

 [Réponse à la vingt-huitième demande]:

Sa conformité à la volonté de Dieu dépassait même ses désirs du martyre et du ciel.  Elle me dit un jour, vers la fin de sa vie: « On ne pourra pas dire de moi comme de notre mère sainte Thérèse: 'Elle se meurt de ne point mourir;@Th.Avila,glose@ pour ma nature, c'est vrai, j'aime mieux aller vite au ciel, mais la grâce a pris beaucoup d'empire sur ma nature, et maintenant je ne puis que répéter au bon Dieu:

« Longtemps encore je veux bien vivre, [407] Seigneur, si c'est là ton désir. 

Dans le ciel, je voudrais te suivre, si cela te faisait plaisir.

L'amour, ce feu de la patrie, ne cesse de me consumer.

Que me fait la mort ou la vie, mon seul bonheur, c'est de t'aimer».@PN 45@

Elle traduisit son amour par un très grand dégagement des créatures et d’elle-même, par le désir de souffrir pour être plus semblable au bien-aimé de son coeur, par une union constante avec lui, une tendre délicatesse qui lui était spéciale, enfin, par une conformité entière à ses divins vouloirs et un désintéressement touchant.

 [408] [Suite de la réponse à la même demande]:

Elle désirait la souffrance, parce que Notre Seigneur l'a choisie pour lui-même, et parce qu'elle est une occasion de prouver l'amour qu'on a pour Dieu, mais au-dessus de ses désirs de souffrance, elle mettait la conformité entière à la volonté divine.  Je lui demandais si elle ne serait pas plus contente de mourir que de rester malade pendant des années; elle me répondit: « Oh! non, je ne serais pas plus contente.  Ce qui me contente uniquement, c'est la volonté du bon Dieu »@DEA 27-5@

Elle exprime, dans sa vie, le désir extrême qu'elle avait du martyre.  Mais, vers la fin, lorsqu'elle fut arrivée au sommet de la perfection, elle éprouva un apaisement qui lui fait écrire: «Je ne désire plus ni la souffrance, ni la mort, cependant, je les aime toutes les deux, mais c'est l'abandon seul qui me guide maintenant.  Je ne puis plus rien demander avec ardeur, excepté l'accomplissement parfait de la volonté de Dieu sur mon âme » @MSA 83,1@

 

[409] [Réponse à la vingt-neuvième demande]:

Son union à Dieu était si grande qu'elle disait: « Je ne vois pas bien ce que j'aurai de plus au ciel que maintenant.  Je verrai le bon Dieu, c'est vrai; mais pour être avec lui, j'y suis déjà tout à fait sur la terre.»@DEA 15-5@

En effet, son union à Dieu ne consistait pas à faire uniquement les deux heures d'oraison que prescrit la Règle, à laquelle d'ailleurs elle était très fidèle, mais il faut dire que son oraison était continuelle.  J'ai déjà, en répondant à une question précédente, parlé de son recueillement, et c'est en toute vérité qu'elle disait à la fin de sa vie: « Je ne crois pas avoir passé trois minutes sans penser au bon Dieu.»@CSG ? ? ?@

Quant à sa méthode d'oraison et à son genre de piété, tout se ramène à ce qu'elle appelait sa« Voie d'enfance spirituelle»@DEA 13-7@

 

TÉMOIN 6: Agnès de Jésus O.C.D.

 

C'est là un point si important que j’ai cru devoir en préparer un exposé par écrit et à tête reposée: je le présente au tribunal.

 [Le témoin donne alors lecture de l'exposé que voici]:

Voie d'enfance spirituelle

La Servante de Dieu fut très particulièrement attirée [410] par l'Esprit Saint à suivre ce qu'elle a appelé « sa petite voie», désirant qu'elle soit connue de tous, parce que c'était« le précepte du Maître», parce que, pour elle, la vérité était là tout entière.

Cette petite voie est simplement une voie d'humilité, revêtant un caractère spécial d'abandon et de confiance en Dieu, rappelant ce que l'on voit chez les tout petits enfants qui sont d'eux-mêmes dépendants, pauvres et simples en tout.

Elle appuyait« sa petite doctrine», comme elle disait, sur la doctrine même de Notre Seigneur, et faisait sa méditation préférée et ses délices de ces paroles de l'Evangile qu'elle approfondissait sans cesse: «Je vous le dis en vérité, si vous ne vous convertissez et ne devenez comme les petits enfants, vous n'entrerez point dans le royaume des cieux.» - «Celui donc qui se fera humble comme ce petit enfant est le plus grand dans le royaume des cieux.» - « Laissez les petits enfants venir à moi et ne les empêchez pas, car le royaume des cieux est à ceux qui leur ressemblent.» -« Je vous le dis en vérité, quiconque ne recevra pas le royaume de Dieu comme un petit enfant n'y entrera pas.» - «Celui d'entre vous tous qui est le plus petit, c'est celui-là qui est le plus grand.» - «Je vous bénis, ô Père, Seigneur du ciel et de la terre, de ce que vous avez caché ces choses aux sages et aux prudents et les avez révélées aux petits enfants. [411] Oui, je vous bénis, ô Père, de ce qu'il vous a plu ainsi.» « En vérité, en vérité, je te le dis, nul s'il ne naît de nouveau ne peut voir le royaume des cieux.»@*Matth,18,3-4 ;19,14 ;Mc.10,15 ;Luc,9,48 ;Matth,11,25-26 ; Jn3,3@

Instruite et fortifiée par ces divins enseignements, comment pourrait-on croire que soeur Thérèse de l'Enfant-Jésus avait une piété mièvre et puérile, une piété enfantine, comme on l'a dit quelquefois?

Elle n'entendait pas le terme « enfant » dans le sens strict du mot.  A propos des saints Innocents, elle-même révèle sa pensée à ce sujet: «Les saints Innocents - dit-elle - ne sont pas des enfants au ciel; ils ont seulement les charmes indéfinissables de l'enfance.  On se les représente enfants, parce que nous avons besoin d'images pour comprendre les choses invisibles.»

@DEA 21/26-5@Ainsi lorsqu'elle se sert pour parler de sa vie spirituelle de termes propres à définir ce qui est de l'enfance, c'est seulement comme comparaison et pour mieux exprimer sa pensée.

Voici maintenant ce qu'elle entendait par « rester petit enfant» devant Dieu.  Je cite ses propres paroles :

« C'est reconnaître son néant, attendre tout du bon Dieu comme un petit enfant attend tout de son père.  C'est ne s'inquiéter de rien, ne point gagner de fortune.

« Même chez les pauvres, on donne au petit enfant ce qui lui est nécessaire; mais aussitôt qu'il a grandi, son père ne veut plus le nourrir [412] et lui dit:Travaille maintenant, tu peux te suffire à toi-même. Eh bien, c'est pour ne pas entendre cela que je n'ai pas voulu grandir, me sentant incapable de gagner ma vie, la vie éternelle du ciel.  Je suis donc restée toujours petite, n'ayant d'autre occupation que celle de cueillir les fleurs de l'amour et du sacrifice et de les offrir au bon Dieu pour son plaisir.

« Etre petit, c'est encore ne point s'attribuer à soi-même les vertus qu'on pratique, se croyant capable de quelque chose, mais reconnaître que le bon Dieu pose ce trésor de la vertu dans la main de son petit enfant, pour qu'il s'en serve quand il en a besoin; mais c'est toujours le trésor du bon Dieu.

«Enfin, c'est ne point se décourager de ses fautes, car les enfants tombent souvent, mais ils sont trop petits pour se faire beaucoup de mal.»@DEA 6-8-7@

L'abandon

« Attendre tout du bon Dieu. comme un petit enfant attend tout de son père» fut pratiqué à la lettre par soeur Thérèse de l'Enfant-Jésus qui resta toujours dépendante de la volonté de son Dieu et même de son bon plaisir en toutes choses; elle « regardait dans ses yeux», @MSB 5,2@ suivant son expression, pour deviner ce qui lui plairait davantage et l'accomplir aussitôt.

Physionomie de son abandon en général

Elle donne cette «physionomie » dans les lignes suivantes qu'elle m'écrivit pendant sa retraite de profession passée tout entière dans les ténèbres intérieures:

«Au début de mon voyage, je dis à mon divin Guide: Vous savez que je veux gravir la montagne de l'amour, vous connaissez Celui que j'aime et que je veux contenter uniquement.  C'est pour Lui seul que j'entreprends ce voyage, menez-moi donc par le sentier de son choix; pourvu qu'il soit content, je serai au comble du bonheur» (septembre 1890).@LT 110@

Son abandon dans les tentations

Elle le révèle en parlant ainsi des délaissements divins dont elle souffre:

« Si mon Jésus semble m'oublier, eh! bien, il en est libre! puisque je ne suis plus à moi, mais à Lui.  Il se lassera plus vite de me faire attendre que moi de l'attendre» (1892).»@LT 103@

Elle chante encore:

« Ma joie est la volonté sainte de Jésus mon unique amour. 

Aussi, je vis sans nulle crainte, j'aime autant la nuit que le jour» @PN 45@

Son abandon dans sa charge auprès des novices

 [414] Chargée des novices, c'est de plus en plus qu'elle attend tout du bon Dieu.  Elle dit comment « en face d'une tâche qui dépasse ses forces», elle se met« comme un petit enfant dans les bras de son père», le regardant lui seul et croyant

 

TÉMOIN 6. Agnès de Jésus O.C.D.

 

bien que ce simple regard d'amour et de confiance va faire « que sa main se trouve pleine pour nourrir ses enfants.» « Alors - ajoute-t-elle - sans détourner la tête, je leur distribue cette nourriture qui vient de Dieu seul.»@MSC 22,1-2@

Et cet abandon d'enfant était loin d'être de l'insouciance, car elle dit encore: « Depuis que j'ai pris place dans les bras du bon Dieu, je suis comme le veilleur observant l'ennemi de la plus haute tourelle d'un château fort, rien n'échappe à mes regards.»@MSC 23,1@

C'est après avoir pratiqué cet abandon qu'elle me dit par expérience: « On peut très bien rester petit, même en accomplissant les charges les plus redoutables, même en atteignant une extrême vieillesse.  Si je vivais jusqu'à 80 ans, après avoir rempli toutes les charges possibles, je sens très bien que je mourrais tout aussi petite qu'aujourd'hui» @DEA 25-9@

Son abandon dans la maladie

Aux prises avec la maladie, elle me dit: « Je n'ai nullement peur des derniers combats, ni des souffrances, si grandes soient-elles, de la maladie.  Le bon Dieu m'a aidée et conduite par [415] la main dès ma plus tendre enfance, je compte sur lui.  Je suis assurée qu'il me continuera son secours jusqu'à la fin.  Je pourrai bien souffrir extrêmement, mais je n'en aurai jamais trop, j'en suis sûre.»@DEA 25-9@

C'était le même abandon dans son désir du ciel: « Je ne désire pas plus de mourir que de vivre - dit-elle -, c'est-à-dire que, si j'avais à choisir, j'aimerais mieux mourir; mais puisque le bon Dieu choisit pour moi, j'aime mieux ce qu'il veut.  C'est ce qu'il fait que j'aime.»@DEA 27-5@

Elle me dit encore: « Autrefois, l'espoir de la mort m'était bien nécessaire et bien profitable, mais aujourd'hui, c'est tout le contraire; le bon Dieu veut que je m'abandonne comme un tout petit enfant qui ne s'inquiète pas de ce qu'on fera de lui.»@DEA 25-6@

Elle aurait cru sortir de sa voie d'enfance, toute faite d'abandon et d'humble défiance de soi-même, en demandant à Dieu des souffrances plus grandes, malgré ses désirs d'immolation. « Je craindrais - me dit-elle - d'être présomptueuse et que ces souffrances ne deviennent alors mes souffrances à moi, que je sois obligée de les supporter seule; jamais je n'ai rien pu faire toute seule.»@DEA 11-8@

Déjà en 1889, elle m'écrivait:« C'est ma faiblesse qui fait toute ma force» @LT55@

[416] Simplicité

Pour la pratique de la simplicité qui est, il me semble, le fruit de l'humilité, c'était toujours l'enfant qu'elle prenait pour modèle. Elle disait dans son humble confiance lorsque, par exemple, il lui arrivait, malgré ses efforts, d'être vaincue par le sommeil à l'oraison: « Les petits enfants plaisent autant à leurs parents lorsqu'ils dorment que lorsqu'ils sont éveillés.»@MSA 75,2@

On a critiqué ce passage de sa vie, et pourtant le Saint Esprit tient le même langage quand il fait dire au roi prophète: « Le Seigneur donne autant à ses bien-aimés pendant leur sommeil.»@*Ps 126,2@

« En restant bien petite - disait-elle encore - c'est-à-dire bien humble, je n'offenserai jamais le bon Dieu, même en faisant de petites sottises jusqu'à ma mort, car les petits enfants ne cessent de casser, de déchirer, de tomber, tout en aimant beaucoup leurs parents et en restant aimés d'eux comme s'ils ne faisaient rien de mal.»@DEA 7-8@

Dieu qui la voulait maintenir dans cette voie de simplicité si grande, lui montra, dans une circonstance, qu'il ne fallait pas en sortir.  A une époque de sa vie religieuse, elle aurait voulu imiter les macérations de quelques saints.  Mais il lui arriva d'être malade pour avoir porté seulement quelques heures une petite croix de fer, et pendant le repos qu'elle dut pren-[417]dre ensuite, le bon Dieu lui fit comprendre que, si elle avait été malade pour avoir fait le petit excès d'enfoncer trop cette croix durant si peu de temps, c'était signe que là n'était pas sa voie, ni celle des «petites âmes » qui devaient marcher à sa suite dans la même voie d'enfance où rien ne sort de l'ordinaire.

Elle se trouvait alors, sans le savoir, dans cet « état parfait» que décrit ainsi monseigneur Gay: « La sainte enfance spirituelle est un état plus parfait que l'amour des souffrances, car rien n'immole tant l'homme que d'être sincèrement et paisiblement petit.  L'esprit d'enfance tue l'orgueil bien plus sûrement que l'esprit de pénitence.»

Pauvreté spirituelle

Comme un petit enfant, dénué de tout, qui n'a rien à lui,« qui ne gagne pas de fortune» et ne peut compter que sur les richesses de son père, » elle disait: « Je suis bien contente de m'en aller au ciel, mais quand je pense à cette parole du Seigneur: Je viendrai bientôt et je porte ma récompense avec moi pour rendre à chacun selon ses oeuvres, je me dis qu'il sera bien embarrassé avec moi, car je n'ai pas d'oeuvres... Il ne pourra donc me rendre selon mes oeuvres.  Eh bien! j'ai confiance qu'il me rendra selon ses oeuvres à Lui!» @DEA 15-5@

Elle était humblement heureuse de ce dénuement, de ne pouvoir, selon son expression, [418] « s'appuyer sur aucune de ses oeuvres pour avoir confiance.» « J'ai pensé avec une grande douceur - me dit-elle pendant sa maladie - que jamais je n'avais pu, dans ma vie spirituelle, acquitter une seule de mes dettes envers le bon Dieu, mais que c'était pour moi comme une véritable richesse et une force.  Alors je me suis souvenue de ce que dit saint Jean de la Croix, et j'ai répété, avec quelle paix!, la même prière: 0 mon Dieu, je vous en supplie, acquittez pour moi toutes mes dettes!».

@St J.de la Croix :Vive Flamme str 2,vv.6.et DEA 6-8@

TÉMOIN 6: Agnès de Jésus O.C.D.

Ce qu’elle espérait au terme de sa voie

Elle sentait profondément ce que ces dispositions avaient de sanctifiant et de purifiant pour l'âme et combien elles attiraient sur elle les miséricordes divines.  Aussi se plaisait-elle à répéter cette parole de nos saints livres: « Les petits seront jugés avec une extrême douceur.»@DEA 25-9@

C'est toujours parce qu'elle se sentait petite et faible, incapable par elle-même de gravir « le rude escalier de la perfection », qu'elle chercha le moyen d'aller au ciel par une petite voie appropriée à sa faiblesse, et qu'elle la trouva dans les bras de Jésus qu'elle appelle son divin « ascenseur»: « L'ascenseur qui doit m'élever jusqu'au ciel, ce sont vos bras, ô Jésus!.»@MSC 3,1@

 [419]Son désir de faire suivre «sa voie» à d'autres âmes

Ayant reconnu par expérience tous les bienfaits et les privilèges de cette voie de simplicité confiante qu'elle avait suivie et qui fut chez elle bien plus remarquable que l'amour des souffrances, la Servante de Dieu l'enseigna à ses novices.

Elle désirait avoir près d'elle, au Carmel, sa soeur, Céline, uniquement pour lui communiquer les lumières quelle recevait du ciel à ce sujet.

Et ce n'était pas assez pour son zèle. Sentant bien qu'elle avait découvert un trésor sans prix, elle voulait le montrer à tous.

« Le nombre des petits est bien grand sur la terre», écrivait-elle @PN 54@  Et c'est à cette multitude «des petits», c'est-à-dire des âmes fidèles non appelées à des voies extraordinaires, qu'elle souhaitait de faire partager ses richesses.

Lorsqu'elle sut mon intention de publier son manuscrit, elle ne reconnut son utilité que sous le rapport de faire connaître «sa voie.»

Vue prophétique sur l’avenir

« Je sens - me dit-elle - que ma mission va commencer, ma mission de faire aimer 1e bon Dieu comme je l'aime, de donner ma petite voie aux âmes.» @DEA 17-7@

Et comme je lui demandais qu'elle était cette voie: [420] « C’est la voie de l'enfance spirituelle, c'est le chemin de la confiance et du total abandon.  Je veux enseigner aux âmes les petits moyens qui m'ont si parfaitement réussi, leur dire qu'il n'y a qu'une seule chose à faire ici-bas: jeter à Jésus les fleurs des petits sacrifices, le prendre par des caresses; c'est comme cela que je L'ai pris, et c'est pour cela que je serai si bien reçue»  @DEA 17-7@

Si elle ne désirait pas les grâces extraordinaires, si elle aimait sa vie toute simple, toute de foi, c'était surtout, disait-elle, « pour que les  petites âmes n'aient rien à lui envier.»

On lui disait le 15 juillet: « Vous mourrez peut-être demain, fête de Notre Dame du Mont-Carmel, après avoir fait la sainte communion?.»

« Ah! - reprit-elle - il n'en sera rien, cela n'irait pas avec ma  « petite voie ». J'en sortirais donc pour mourir?  Mourir d'amour après la communion, c'est trop beau pour moi, les petites âmes ne pourraient pas imiter cela..Il faut que tout ce que je fais, les petites âmes puissent le faire.»

@DEA 15-7@

[421] [Réponse la trentième demande]:

C'est l'amour de Dieu le plus pur et le plus ardent qui a été pour ainsi dire toute la vie de soeur Thérèse, et je crois qu'après en avoir vécu, elle en est morte selon son désir.

Si elle vint au Carmel, ce fut, dit-elle, pour y trouver Jésus seul.  Plus tard, son but se précisa davantage, et j'ai su par ses confidences, que si elle acceptait avec héroïsme tous les sacrifices de la vie religieuse, c'était uniquement pour prouver au bon Dieu son amour, lui attirer tous les coeurs si elle l'avait pu, enfin pour obtenir la sanctification des prêtres.  Aucun sacrifice ne l'étonna parce qu'elle avait tout prévu et tout accepté d'avance, dans le but unique d'aimer et de faire aimer le bon Dieu.

Pendant que je préparais Céline à sa première communion, elle voulut m'écouter pour se préparer aussi.  Elle soupirait vers sa première communion, à elle, la trouvant bien éloignée encore.  Trois mois avant sa première communion, je lui donnai un petit livre où ses sacrifices préparatoires et ses aspirations d'amour vers Jésus devaient être marqués chaque soir.  Ce moyen lui plut beaucoup.  Elle fit 818 sacrifices et 2773 actes ou aspirations d'amour.  Ce nombre est le total des chiffres marqués par elle.  Elle m'a écrit, elle-même, ses sentiments le jour de sa première communion; ils ont été relatés dans l'« Histoire de sa vie» (page 59, in-8°, 1914). @MSA 34,2- 35,1@ Elle ne soupirait plus ensuite qu'après les jours de ses commu-[422]nions et les trouvait trop espacés.  Mais elle croyait mieux faire, en attendant sans la solliciter, la permission de son confesseur.  Elle s'en repentit plus tard, elle disait alors: « Ce n'est pas pour rester dans le ciboire d’or que Jésus descend chaque jour du ciel, c'est pour trouver un autre ciel, le ciel de notre âme, où il prend ses délices.»@MSA 48,2@  Au Carmel, elle appelait de ses voeux et de ses prières ardentes une parole du Pape qui libère les âmes de tous les règlements et usages des communautés empêchant la communion quotidienne.

Voyant à quel point l'amour de Dieu est mal connu sur la terre, elle fut inspirée de s'offrir en victime à cet amour miséricordieux.  Elle entendait par là offrir son coeur à Dieu, comme un abîme qu'elle eût voulu rendre infini, pour contenir toutes les flammes de la charité divine repoussée de la plupart des hommes, et en être consumée jusqu'à en mourir.  Avant de faire cet acte d'offrande, elle vint m'en demander la permission, car j’étais prieure.  En me faisant cette demande, son visage était animé, elle me paraissait comme embrasée d'amour.  J'accédai à son désir, mais sans enthousiasme, sans avoir l'air d'en faire grand cas.  C'est alors qu'elle composa la formule de son acte, me la soumit et me demanda de la faire réviser par un théologien.  Le révérend père Lemonnier, supérieur des Mis-

 

TEMOIN 6: Agnès de Jésus O.C.D.

 

sionnaires de la Délivrande, l'examina et me répondit qu’il n'y trouvait rien de contraire à la foi, cependant qu'il ne fallait pas dire: « Je [423] sens en moi des désirs infinis», mais «je sens en moi des désirs immenses», parce que la créature n'a rien d'infini.  Soeur Thérèse de l'Enfant Jésus s'offrit en victime à l'amour miséricordieux, le 9 juin 1895.  Cet acte d'offrande a été publié dans sa vie (page 305, in-8°, 1914).@PRI..6@

Deux novices seulement connurent l'acte d'offrande: soeur Geneviève d'abord, et soeur Marie de la Trinité plus tard.  La Servante de Dieu leur en montra les avantages et la gloire qu'il peut donner à Dieu.  Elles le firent toutes deux et en retirèrent de grands avantages spirituels.  Soeur Thérèse affirme que toutes les « petites âmes», les âmes faibles et imparfaites, peuvent aspirer à devenir victimes d'amour.  Cette facilité est à son avis la conséquence de la « petite voie d'enfance spirituelle.»

 

[Réponse à la trente-et-unième demande]:

La Servante de Dieu éprouvait beaucoup de peine de savoir le bon Dieu si offensé sur la terre.  C'est à ce sujet que je l'ai entendue dire avec une sainte indignation, pendant sa dernière maladie: « Oh! que je voudrais bien m'en aller de ce triste monde!» @DEA3-7@.  Ce qu'elle m'a dit bien des fois de ses sentiments de tristesse, unis au désir de réparer l'injure faite à Dieu, elle l'exprime très bien dans ses cantiques.  Par exemple, dans son cantique « Vivre d'amour», elle dit:

« Jusqu'à mon coeur retentit le blasphème, [424] pour l'effacer, je redis chaque jour:

Ton nom sacré, je l'adore et je l'aime, je vis d'amour.»@PN 17@

 

Et dans le cantique «Jésus, rappelle-toi », elle chante:

« Rappelle-toi que je veux sur la terre te consoler de l'oubli des pécheurs. 

Mon seul amour, exauce ma prière, ah! pour t'aimer donne-moi mille coeurs.»@PN 24@

 

D'ailleurs, je l'ai dit, si elle fut inspirée de s'offrir en victime à l'amour miséricordieux du bon Dieu, c'est par la profonde douleur qu'elle ressentait à la pensée que ce miséricordieux amour était rejeté de tant de pauvres pécheurs.

Je puis ajouter encore quelques traits pour caractériser sa charité envers Dieu.  Elle aimait le délaissement, l'oubli des créatures afin d'être plus uniquement à Dieu: « Quand je suis trop bien soignée - me disait-elle -, je ne jouis plus.»@HA 12 @  Je lui disais, un jour qu'elle souffrait plus que de coutume, pendant sa maladie: « Comme il doit vous être dur de ne plus pouvoir vous appliquer à penser à Dieu, car c'est impossible au milieu de ces souffrances.»  Elle me répondit aussitôt: « Je puis encore dire au bon Dieu que je l'aime, cela suffit.»@DEA 30-7-8@

Elle aimait à exprimer à Dieu son amour, en souffrant pour lui.  Comme on lui parlait devant moi du bonheur des anges, elle dit: « ils ne peuvent pas souffrir, ils ne sont pas si heu-[425]reux que moi.»@DEA 18-8@

En regardant son crucifix, qui avait la tête penchée, elle me dit: « C'est comme cela que j'aime les crucifix, parce que Jésus y est représenté mort et je pense qu'il ne souffre plus.»  @DEA 19-8@ Voici une autre parole: « Ce qui fait battre mon coeur, en pensant au ciel, c'est l'amour que je recevrai et celui que je pourrai donner.»@DEA 13-7@

Elle disait à la fin de sa vie: « Je n'aurais pas voulu ramasser une paille pour éviter le purgatoire.  Tout ce que j'ai fait, c'est par amour, pour faire plaisir au bon Dieu et lui sauver des âmes.»@DEA 30-7@

Pendant sa retraite de profession, comme elle souffrait d'aridité spirituelle, elle m'écrivit: « Mon fiancé ne me dit rien, et moi, je ne lui dis rien non plus, sinon que je l'aime plus que moi-même... Je suis heureuse de n’avoir aucune consolation; j'aurais honte que mon amour ressemblât à celui des fiancées de la terre, qui regardent toujours aux mains de leur fiancé, pour voir s'il ne leur apporte pas quelque présent, ou bien, à leur visage, pour y surprendre un sourire d'amour qui les ravit.»@LT 115@ «L'amour peut suppléer à une longue vie - m'écrivait-elle l'année suivante -. Jésus ne regarde.pas au temps puisqu'il est éternel; il ne regarde qu'à l'amour.  Oh! ma petite mère, demandez-lui de m'en donner beaucoup.  Je ne désire pas l'amour sensible; pourvu qu'il soit sensible pour Jésus, cela suffit.»@LT 114@ « Si par im-[426]possible - me disait-elle plus tard - le bon Dieu lui-même ne voyait pas mes bonnes actions, je n'en serais pas affligée.  Je l'aime tant que je voudrais pouvoir lui faire plaisir par mon amour et mes petits sacrifices, sans même qu'il sache que c'est de moi.  Le sachant et le voyant, il est comme obligé de m’en rendre... Je ne voudrais pas lui donner cette peine-là.» @DEA 9-5@ Un jour où je la voyais jeter des fleurs au calvaire, je lui dis: « Est-ce pour obtenir quelques grâces?.»  Elle me répondit: « Non, c'est pour lui faire plaisir, je ne veux pas donner pour recevoir.  Je ne suis pas égoïste, c'est le bon Dieu que j'aime, ce n'est pas moi.»@DEA 27-7@

Je n'ai pas besoin de redire que toutes ces paroles, dites ou écrites, sortaient de l'abondance de son coeur, et exprimaient parfaitement sa manière de vivre: elle n'a jamais travaillé et agi que pour le bon Dieu, afin de lui prouver son amour et de mériter le sien.

TÉMOIN 6: Agnès de Jésus O.C.D.

[Session 15:  9 juillet 1915, à 9h. et à 2h. de l'après-midi]

 

 [430] [Réponse à la trente-deuxième demande]:

Quand on m'a questionnée sur les vertus en général, j'ai dit un mot de la charité pour le prochain pratiquée par soeur Thérèse de l'Enfant-Jésus.  Elle a en effet compris et pratiqué ce précepte d'une façon tout à fait remarquable.

Lorsque mère Marie de Gonzague lui demanda de compléter le manuscrit de sa vie, elle me dit: « Je vais parler de la charité fraternelle, oh! j'y tiens, car j'ai reçu de trop grandes lumières à ce sujet, je ne veux pas les garder pour moi seule; je vous assure que la charité n'est pas comprise sur la terre, et pourtant, c’est la principale des vertus.»@Source pre.@  Elle se mit donc à l'oeuvre, mais elle fut constamment dérangée: « Je n'ai pas écrit ce que je voulais - me dit-elle tristement -, il m'aurait fallu plus de solitude.  Cependant, ma pensée y est, vous n'aurez plus qu'à classer.»

Elle basait sa charité envers le prochain sur cette parole de Notre Seigneur. « Je vous donne un commandement nouveau, c'est que vous vous aimiez comme je vous ai aimés.» @*Jn 13,34@- «Mais si c'était déjà difficile d’aimer le prochain comme soi-même - dit-elle à ce propos -, c'est comme impossible de l'aimer comme Dieu l'aime lui-même, à moins que notre union avec Lui devienne si grande que ce soit lui qui aime en nous tous ceux qu'il nous commande d'aimer.  Plus je suis unie à Dieu, plus aussi j'aime toutes mes soeurs.»@Source pre.@

La Servante de Dieu a étudié jusque dans leurs [431] profondeurs les différentes paroles de Jésus au sujet de la charité envers le prochain, et elle m'en a entretenue bien des fois avec un désir véhément de mettre en pratique ce qu'elle comprenait si bien.  Je l'ai vue appliquer constamment et dans tous les détails de sa conduite envers le prochain ces divines instructions, mais avec tant de simplicité qu'on n'aurait jamais soupçonné les sacrifices qu’elle imposait à sa vive et ardente nature pour vaincre ses répugnances.  Le bon Dieu récompensa ses efforts soutenus, car, à la fin de sa vie, elle m'a dit ne plus avoir à combattre et se porter à la charité fraternelle avec un véritable attrait.  Mais si la Servante de Dieu m'a confié plusieurs traits de sa charité, et si j'en ai vu bien d'autres dont je citerai quelques-uns, je reste tout à fait persuadée que la plupart de ses actes sont connus seulement de celui qui voit dans le secret.

Dès son enfance, la petite Thérèse était si douce, si aimable envers tout le monde, qu'elle était, non seulement la joie de la famille, mais que les domestiques aussi l'aimaient.  En grandissant et croissant en vertu, son amabilité fut plus attrayante encore: il y avait dans son sourire,dans toute sa personne, un charme incomparable.  Au Carmel, rien que de l'approcher mettait la joie dans l'âme et faisait trouver doux le joug du Seigneur.  En récréation, sa douce et franche gaieté, fruit de son abnégation, mettait le bonheur autour d'elle. [432] C'était son habitude de ne jamais paraître pressée, pour laisser toute liberté aux soeurs de lui demander des services, et avoir ainsi l'occasion de suivre le conseil de Notre Seigneur, dont elle parle dans son manuscrit: «N'évitez pas celui qui veut emprunter de vous» @*Matth 6-42@. Elle prenait une part active, la plus pénible qu'elle pouvait, aux travaux communs, choisissant pour elle la place la moins commode afin de l'éviter aux autres. C'est ainsi que, pendant l'été, à la buanderie, elle se mettait à la place où il y avait moins d'air. On s'en souvient si bien, qu'on l'appelle aujourd'hui « la place de soeur Thérèse», et les jeunes soeurs s'y mettent par dévotion pour imiter sa mortification et sa charité.

 

Soeur Marie Philomène, qui fit quelques mois de noviciat avec soeur Thérèse de l'Enfant‑Jésus, est une religieuse très sainte, mais aussi très bornée et qui a l'humilité bien rare d'en convenir. Elle m'a communiqué ce témoignage écrit en faveur de la charité de la Servante de Dieu: « Malgré notre grande différence d'âge (je suis entrée à 45 ans), malgré notre différence en tout, car j'étais une de ces âmes, dont elle parle dans sa vie, moins bien douée de la nature sous tous les rapports, tant pour l'intelligence que pour l'instruction, et pour tout ce qui attire ordinairement, soeur Thérèse de l'Enfant‑Jésus, loin de me le faire sentir, me montra tant de bonté, un si grand dévouement caché sous une aimable délicatesse, une charité si pure et si grande, que ses petites attentions me fai‑[433]saient un véritable bien à l'âme.»

Une bonne religieuse de la communauté lui devint le sujet de violentes tentations. Extérieurement, en effet, cette soeur se montrait égoïste, raide et cassante. Soeur Thérèse de l'Enfant‑Jésus, après plusieurs années de luttes héroïques, triompha à tel point de l'antipathie naturelle que lui inspirait cette soeur, qu'on aurait pu croire et qu'on a cru réellement à une sympathie toute particulière. Au jour où il est permis de se parler, elle voyait cette soeur une des premières et plus souvent que les autres. En récréation, elle paraissait heureuse de se trouver près d'elle et l'entretenait avec beaucoup d'entrain, semblant y prendre un vrai plaisir.

 

A la fin de sa vie, alors que très malade, elle écrivait son manuscrit dans le jardin, je m'aperçus un jour qu'elle était dérangée à chaque instant par les soeurs, et qu'au lieu de s'impatienter ou même de prier humblement qu'on la laissât tranquille, elle posait chaque fois sa plume et fermait son cahier avec un doux sourire. Je lui demandai comment, dans ces conditions, elle pouvait mettre deux idées de suite. Elle me répondit: « J'écris sur la charité fraternelle, c'est le cas de la pratiquer... Oh! ma mère, la charité fraternelle, c'est tout sur la terre: on aime le bon Dieu dans la mesure où on la pratique.» @DEA15-6@

On la veilla seulement la dernière nuit de sa vie, jusque-là elle avait refusé que l'on restât près d'elle, de peur de fatiguer l'infirmière.

Cette bonté de [434] coeur s'étendait jusqu'aux animaux. On voulait tuer les mouches qui ne cessaient de l'importu-

 

TÉMOIN 6: Agnès de Jésus O.C.D.

 

ner, mais elle suppliait toujours de leur faire grâce: « Ce sont mes seules ennemies -disait‑elle-, le bon Dieu a dit de pardonner à ses ennemis, je suis con­tente d'avoir cette occasion de le faire» @DEA 30-7@ Elle me confia tous les grands désirs qu'elle exprimait si souvent au bon Dieu de faire du bien à toutes les âmes. « Après ma mort-me dit‑elle le 17 juillet 1897- je passerai mon ciel à faire du bien sur la terre... Je ne me fais pas une fête de jouir, ce n'est pas cela qui m'attire: je pense à tout le bien que je désire faire après ma mort, comme d'obtenir le bap­tême pour les petits enfants, convertir les pécheurs, aider les prêtres, les mission­naires, toute l'Église.»@DEA 17-7@

 

Ad XXXIII respondit [Réponse à la trente­-troisième demande]:

Elle eut le zèle des âmes dès son en­fance, faisant pour les sauver des prières et des sacrifices. Un soir d'été, en reve­nant d'une promenade, elle me dit qu'elle avait bien soif; sur mon conseil d'offrir cela au bon Dieu pour la conversion d'un pécheur, elle accepta avec joie la mortification que je lui proposais. Lors­qu'elle fut couchée, je lui portai à boire. « Tu as fait le sacrifice - lui dis‑je -, le pécheur est sauvé bien sûr, bois mainte­nant.» Mais elle hésitait, craignant de perdre son pécheur et me regardant dans les yeux pour voir si je disais bien la vérité. Elle avait alors de cinq à six ans. Plus tard, à la fête [435] de Noël, elle dit que « le zèle des âmes entra dans son coeur avec le besoin de s'oublier tou­jours» @MSA 45,2@

 

Elle pria beaucoup et fit des sacrifices pour la conversion de l’assassin Pranzini, qui se convertit, en effet, au dernier mo­ment. Elle l'appelle « son premier en­fant » @MSA 46,2@ et ce succès de ses prières aug­menta son ardeur pour courir à la con­quête des âmes. Elle me parlait encore, deux mois avant sa mort, le ler août 1897, de l'impression de grâces ressenties autrefois à la vue d'une image de Notre Seigneur crucifié dont il est question dans sa vie, à l'époque de son adolescence (Vie, page 75, in 8°, 1914) @MSA 45,2@« Si vous sa­viez, ma mère- me dit‑elle-, de quelle ferveur je fus embrasée en regardant cette image! Je me disais en voyant le sang de Jésus se répandre inutilement sur la terre: Non, je ne veux pas laisser perdre ce sang précieux, je passerai ma vie à le recueillir pour les âmes» @DEA 1-8@

 

[436] Et juxta idem XXXlll Interrogatorium sic prosecuta est testis [Suite de la réponse à la même demande]:

 

Tous ses mérites étaient offerts pour les âmes. Un jour qu'elle me témoignait le regret de m'avoir dévoilé un de ses sacrifices, de peur, disait‑elle, que son mérite ne fût perdu, je lui demandai: « Vous voulez donc acquérir des méri­tes?.» -« Oui- me répondit‑elle-mais pas pour moi, c'est pour les pau­vres pécheurs, et pour les besoins de la sainte Eglise » @DEA 18-8@. Elle disait encore: « Rien ne me tient aux mains, tout ce que j'ai, tout ce que je gagne, c'est pour l'Église et les âmes. Que je vive jusqu'à 80 ans, je serai toujours aussi pauvre... A me­sure que je gagne quelques trésors spiri­tuels, sentant qu'au même instant des âmes sont en danger de tomber en enfer, je leur donne tout ce que je possède, et je n'ai pas encore trouvé un moment [437] pour me dire: Je vais travailler mainte­nant pour moi » @DEA 14-7@ Elle me dit un jour à l'infirmerie: «J'ai éprouvé du plaisir à penser qu'on priait pour moi, alors j'ai dit au bon Dieu que je voulais que ce fût appliqué aux pécheurs.»-« Vous ne voulez donc pas que ce soit pour vo­tre soulagement?»-« Non!»@DEA 22-8@

Depuis son voyage de Rome, les âmes des prêtres l'attirèrent davantage que celle des pécheurs, parce qu'elle les savait plus chères à Notre Seigneur, et que la sanctification des âmes dépend d'eux en grande partie. A l'examen canonique qui précéda sa profession, elle répondit qu'elle était venue au Carmel pour sauver des âmes, mais surtout afin de prier pour les prêtres. Elle voulait conserver, dit‑elle, ce sel de la terre, en étant l'apôtre des apô­tres, en priant pour eux pendant qu'ils évangélisent par leur parole et surtout par leurs exemples. C'est pour cela qu'elle fut si heureuse de s'associer spécialement aux oeuvres de deux missionnaires. C'est pour cela qu'elle ne cessa de prier pour la conversion du malheureux père Hya­cinthe, offrant pour lui sa dernière com­munion.

 

Elle avait vu qu'on avait offert des cou­ronnes mortuaires pour l'inhumation de mère Geneviève. Craignant qu'on en fît autant pour elle. elle me dit:« N'acceptez pas de couronnes pour mon cercueil, mais demandez l'argent que l'on aurait dépensé afin de l'employer à racheter deux petits enfants nègres que je protégerai. Je voudrais un petit Théophane et une petite Marie Thérèse » @DEA 21/26-5@

 

[438] [Réponse à la trente‑quatrième demande]:

Elle était très compatissante envers ses novices, et ne se rebutait pas de leurs défauts. Il y en avait plusieurs qui, au commencement, ne lui témoignaient que de la défiance, et l'une même, soeur Marie Madeleine, se cachait à l'heure qui lui avait été marquée pour recevoir ses conseils. Je l'ai vue alors plusieurs fois chercher la rebelle avec un visage calme et souriant, quand elle l'avait trouvée lui par­ler avec une douceur et une affection tou­chantes. En récréation, au lieu de rechercher la compagnie de ses soeurs selon la nature, elle s'approchait plutôt des religieuses qui lui étaient le moins sympathique, ou qui avaient quelques peines, afin d'essayer de dissiper leur chagrin, en leur témoi­gnant de l'affection. Elle me disait: « Je veux pratiquer la recommandation de Jésus: Quand vous faites un festin,

 

TÉMOIN 6: Agnès de Jésus O.C.D.

 

n'invitez pas vos parents et vos amis, de peur qu'ils ne vous invitent à leur tour, et qu'ainsi vous ayez reçu votre récom­pense, mais invitez les pauvres... et vous serez heureux de ce qu'ils ne pourront vous rendre, et votre Père céleste qui voit dans le secret, vous en récompensera '»@*Lc 14,12-14@et MSC 28,2@

Pendant ses grandes retraites annuel­les, où nous aimons tant à rester dans une entière solitude, elle laissait soeur Marthe, sa novice, demander à la mère prieure de faire sa retraite avec elle. Elle acceptait volontiers ce véritable sacrifice, et passait une heure entière chaque jour avec cette pauvre petite soeur inintelli­gente. De plus, pour l'encourager à [439] faire certaines mortifications humiliantes au réfectoire, elle les faisait avec elle.

Elle ne se plaignait jamais de mère Marie de Gonzague, malgré son injustice et parfois sa dureté à son égard. Au contraire, elle la consola dans ses peines. Après les élections de 1896, mère Marie de Gonzague resta blessée au vif de l’affront qu'elle avait subi, n'ayant été élue qu'après sept tours de scrutin; elle qua­lifiait cela d'ingratitude épouvantable. Elle allait confier son chagrin à soeur Thérèse de l'Enfant‑Jésus qui, bien dou­cement, avec beaucoup de respect, es­sayait de l'éclairer et lui insinuait qu'elle pouvait tirer de cette humiliation un grand profit pour son âme.

Jamais la Servante de Dieu ne repous­sait personne. Elle agit ainsi jusqu'au dernier jour de sa vie. Le 30 juillet, après qu'elle avait reçu le saint viatique et l'ex­trême‑onction, plusieurs soeurs voulurent lui parler, sans lui laisser achever son action de grâces. Elle me dit ensuite: « Je n'ai pas repoussé les soeurs, parce que j'ai voulu imiter Notre Seigneur. Il est dit dans l'Évangile que lorsqu'il se reti­rait au désert, le peuple l'y suivait et qu'il ne le renvoyait pas.»@DEA 30-7@

 

Une soeur qui était très jalouse d'elle et ne manquait pas une occasion de la mortifier, mettait sa charité à contribu­tion en lui demandant d'orner de peintu­res les ouvrages qu'elle confectionnait pour la fête de la mère prieure. Comme cette pauvre [440] soeur était très origi­nale, elle demandait des sujets tout à fait bizarres; jamais soeur Thérèse ne lui re­fusait son concours; elle se donnait la peine de chercher des modèles de tout ce que désirait cette soeur, et travaillait se­lon ses indications singulières et de mau­vais goût. (Cette religieuse a aujourd'hui quitté l'Ordre et est rentrée dans le mon­de). En 1897, la dernière année de sa vie, soeur Thérèse peignit encore de petits ouvrages pour cette soeur. C'est la der­nière fois qu'elle se servit de ses pin­ceaux. Il semblerait qu'il suffisait de faire souffrir soeur Thérèse de l'Enfant-­Jésus pour en obtenir tout ce qu'on vou­lait.

 

Ad XXXV [Réponse à la trente-cinquième demande]:

 

Dès sa petite enfance, Thérèse faisait l'aumône aux pauvres avec la plus grande joie. Aux Buissonnets, elle était chargée d'aller recevoir les mendiants à la porte, elle plaidait leur cause auprès de nous pour obtenir le plus possible en leur faveur.

Au Carmel, elle aurait désiré d'être infirmière pour se dévouer auprès des soeurs malades et pour entendre, disait­-elle, au jour du jugement, cette parole de Notre Seigneur: «J'étais malade et vous m'avez visité.»@*Matth 25-36@

 

Elle demanda comme une grande fa­veur et obtint la permission de conduire chaque soir au réfectoire une pauvre soeur converse infirme, soeur Saint‑Pierre, et je l'ai vue accomplir longtemps cet acte de charité avec un soin et une délicatesse touchants, et d'au‑[441]tant plus méritoi­res que la soeur était très difficile à satis­faire et lui faisait souvent des reproches.

 

Elle aurait voulu encore soulager et guérir les missionnaires malades. « Je suis convaincue - me disait-elle -  de l'inu­tilité des remèdes pour me guérir, aussi je me suis arrangée avec le bon Dieu pour qu'il en fasse profiter de pauvres missionnaires qui n'ont ni le temps ni les moyens de se soigner. Je lui demande que tout ce qu'on me donne serve à leur guérison.»@DEA 21 /:26-5@

 

 [Réponse à la trente-sixième demande]:

 

Même quand elle souffrait le plus à l'infirmerie, elle ne manquait pas de ré­citer chaque soir les six Pater et Ave pour les âmes du purgatoire. «Ça ne plaît pas au démon-disait‑elle-car il fait tout ce qu'il peut pour me les faire oublier, mais c'est bien rare qu'il y ar­rive» @DEA 11-9@. Elle avait conjuré qu'on lui laissât la permission de réciter, jusqu'au complet épuisement de ses forces, l'office des morts prescrit pour les soeurs défun­tes de nos monastères.

 

Je sais, par soeur Geneviève de sainte Thérèse, que la Servante de Dieu avait fait le «voeu héroïque» en faveur des âmes du purgatoire. Peut‑être soeur Thé­rèse me l'a‑t‑elle dit elle‑même, mais je ne me le rappelle pas assez sûrement.

 

Elle me disait aussi: « Je veux bien al­ler en purgatoire, je serais même heureuse d'y aller, si par 1à je pouvais délivrer d'au­tres âmes, car alors je ferais du bien, je délivrerais les captifs.»@DEA 8-7@

 

[442] Ad XXXVII [Réponse à la trente-septième demande]:

 

Dès son plus bas âge, la Servante de Dieu eut une idée vraie de la solide vertu. Nous la voyions s'exercer à faire des sa­crifices, et nous l'entendions dire des pa­roles qui prouvaient combien elle était sérieuse et réfléchie.

A la mort de ma mère elle n'avait que quatre ans et demi, et cependant ses im­pressions furent aussi profondes que les nôtres. Cette épreuve mûrit beaucoup son âme.

 

Elle eut dès son enfance le pressenti­ment que son existence serait courte. Elle me l'a dit, et j'en ai pris note dans mes petits cahiers. En conséquence, elle s'ap­pliquait à éviter le mal et à saisir toutes les occasions de faire des actes de vertu pour se rapprocher davantage du bon Dieu et du ciel. Elle avait un goût tout particulier pour les sciences religieuses; l'aumônier du pensionnat l'appelait son « petit docteur» @MSA 37,2@.

 

Elle aimait peu les jeux, et écoutait plus volontiers les conversations sérieu­-

 

TÉMOIN 6: Agnès O.C.D.

 

ses. Dès l'âge de six ans, environ, elle re­cherchait déjà la solitude, celle de la campagne surtout, se tenant à l'écart dans les prairies, quand mon père l'emmenait avec lui à la pêche, et laissant pénétrer son âme pendant des heures entières de la douce présence de Dieu.

Elle me raconta, au Carmel, l'impres­sion que lui fit, tout enfant, un livre pour la jeunesse que ma tante, madame Gué­rin, lui avait mis entre les mains. Dans le cours de l'histoire on louait beaucoup une maî‑[443]tresse de pension, parce qu'elle savait adroitement se tirer d'affaire. Elle disait à une élève: « vous n'a­vez pas tort», à une autre: « vous avez raison.» -« Mais, c'est très mal, cela -se dit la Servante de Dieu-, il ne faut dire que ce qu'on pense.» Elle me disait en rapportant ce trait: « Je n'ai pas changé de sentiment, et c'est toujours ainsi que je fais avec les novices. J'ai plus de difficultés, c'est certain, car rien n'est plus facile que de mettre les torts sur les absents. Je fais tout le contraire, mon devoir est de dire la vérité aux âmes qui me sont confiées, et je la dis.»@CSG ? ?@

 

[Session 16: ‑ 12 juillet 1915, à 9h. et à 2h. de l'après‑midi]

 

[446] [Suite de la réponse à la même demande]:

 

« Quand j'étais en pension à l'Abbaye -me dit-elle-, en voyant les petites habiletés de certaines pensionnaires pour gagner les bonnes grâces et l'affection de leurs maîtresses, j'aimais à me rappeler ces paroles de l'imitation: Laissez ceux qui s'agitent, s'agiter tant qu'ils voudront, pour vous, demeurez en paix, et je sen­tais que le bon Dieu voulait m'éloigner, non seulement des séductions du [447] monde, mais de toute vaine attache à la créature, qui trouble le coeur, même si elle est innocente, parce qu'il est impos­sible de ne pas tomber dans l'excès» @Source pre@

 

A propos des difficultés nombreuses et si grandes qu'elle rencontra pour entrer au Carmel à 15 ans, elle m'écrivit de Ro­me, après l'audience du pape, alors que le but de son voyage semblait manqué:

« Ma nacelle a bien de la peine à attein­dre le port! Depuis longtemps je l’aperçois, et toujours je m'en trouve éloignée; mais Jésus la guide, cette petite nacelle, et je suis sûre qu'au jour choisi par lui, elle abordera heureusement au rivage béni du Carmel» @LT 43 B@

 

Au retour de son voyage de Rome, elle fut d'abord tentée de mener une vie moins mortifiée que de coutume, mais elle reconnut que c'était une tentation et se livra plus que jamais à une vie sé­rieuse et sainte, s'appliquant à briser sa volonté, à retenir une parole de répli­que, à rendre de petits services sans les faire valoir.

 

Au sujet des pensées de tristesse et de découragement qu'on peut avoir après une faute, elle me dit: «Pour moi, je me garde bien de me décourager. Je dis au bon Dieu: Mon Dieu, je sais que ce sentiment de tristesse que j'éprouve, je l'ai mérité, mais laissez‑moi vous l'offrir tout de même, comme une épreu­ve que vous m'envoyez par amour. Je regrette mon péché, mais je suis contente d'avoir cette souffrance à vous offrir'»@DEA 3-7@

 

[448] Elle me dit, un autre jour: « Je suis toujours contente; je m'arrange, mê­me au milieu de la tempête, de façon à rester bien calme au dedans. Si l'on me raconte des combats, je tâche de ne pas m'animer pour ou contre celles‑ci ou celles là» @DEA 18-4@

 

Dans une circonstance où personne ne l'avait comprise, elle était demeurée en silence, et nous lui en demandâmes la raison. Elle répondit d'un air profond: « La Sainte Vierge a bien gardé toutes choses dans son coeur, on ne peut pas m'en vouloir de faire comme elle » @DEA 8-7@,

 

Vers la fin de sa vie, un jour où je la ramenais dans sa petite voiture du jardin à l'infirmerie, elle me dit: « Cette après-midi, ces paroles de Notre Seigneur à sainte Thérèse me sont revenues en mé­moire: Ma fille, sais‑tu ceux qui m'ai­ment véritablement? Ce sont ceux‑là qui se conduisent en cette vie d'après la persuasion intime que tout ce qui ne se rapporte pas à moi, n'est que mensonge.» « Oh! ma mère, ajouta-t-elle-, comme c'est vrai! oui, tout en dehors de Dieu n'est que pure vanité» @DEA 22-6 et TH. Avila Vie ch XI @

 

Une autre fois, croyant la distraire, je lui parlai du voyage en France de l'em­pereur et de l'impératrice de Russie. Elle soupira et me dit: « Ca ne m'intéresse pas tout ça! Qu'on me parle seulement du bon Dieu, des exemples des Saints, de ce qui est vrai enfin.»@Source pre.@

 

 [449] [En ce qui concernait sa propre vie spirituelle, la Servante de Dieu demandait‑elle conseil et cela notamment à des directeurs spirituels?]

Quand soeur Thérèse de l'Enfant Jésus dit, dans sa vie, que « sa voie était si lumineuse qu'elle ne sentait pas le besoin de recourir à d'autres guides que Jésus», quand elle ajoute que « les directeurs sont des miroirs qui reflètent Dieu dans les âmes, mais que pour elle, Dieu l’éclairait directement» @MSA 48,2@, elle ne pose pas en principe que toujours elle est di­rectement éclairée de Dieu et n'a pas besoin du conseil des directeurs. Elle parle d'un moment déterminé de sa vie où effectivement aucune obscurité ne rendait sa voie incertaine; il s'agit des deux ans qui ont précédé son entrée au Carmel. Mais au Carmel le soleil se voila pour la Servante de Dieu, et elle cher­cha avidement à être éclairée, se défiant d'ailleurs de ses propres lumières. Je l'ai vue consulter, non seulement les prêtres, mais dans le monastère, celles qui avaient autorité sur elle, et même d'autres mères anciennes, comme mère Geneviève, notre fondatrice, mère Coeur de Jésus, ancienne prieure du Carmel de Coutances, et suivre aussi mes conseils personnels.

 

TEMOIN 6: Agnès de Jésus O.C.D.

 

Je sais qu'elle confiait tout aux prê­tres: ses craintes d'offenser Dieu, ses dé­sirs de devenir une sainte, les grâces qu'elle recevait du ciel; elle pria le père Alexis de sanctionner sa voie d'abandon et de confiance; elle soumit aux prêtres son acte d'offrande à l'Amour miséri­cordieux; enfin elle demanda à plusieurs, aide et consolation pour se conduire avec prudence dans sa grande épreuve con‑[450]tre la foi. Elle disait, sur son lit de mort: « il n'y a personne de moins sûre d'elle‑même que je ne le suis»@DEA 20-5@. Bien qu'elle se sentît très attirée vers la voie de l'amour et de l'abandon, elle ne s'y livra avec pleine confiance qu'a­près que le père Alexis lui eût dit qu'elle était dans le bon chemin, ce que ne di­saient pas plusieurs directeurs avant lui. « Jusque là, écrit-elle, je n'osais avan­cer sur les flots de la confiance qui pour­tant m'attiraient si fort» @MSA 80,2@

 

 [Réponse à la trente‑huitième demande]:

 

Soeur Thérèse de l'Enfant Jésus était, à la fois, d'une grande simplicité et d'une grande prudence dans les conseils qu'elle donnait aux âmes. D'ailleurs, elle réflé­chissait et priait avant d'agir. C'est sur­tout dans la méditation du saint Evangile qu'elle trouvait sa ligne de conduite. Elle me répéta un jour avec beaucoup d'onction ces paroles de Notre Seigneur: « Le Père céleste donnera le bon esprit à ceux qui le lui demandent »; et elle ajouta avec une sorte de ravissement :

« Ma mère, il n'y a qu'à le demander» @Source pre.@. Lorsqu'elle était encore novice, elle avait pour compagne de noviciat soeur Marthe de Jésus, qui se laissait tromper par une affection naturelle pour mère Marie de Gonzague, et obtenait ses fa­veurs par des flatteries. Soeur Thérèse de I'Enfant‑Jésus résolut, un jour, de l’éclairer pour la faire sortir de cette mau­vaise voie. Elle se prépara par la prière à une entrevue bien dangereuse pour elle, car soeur Marthe [451] pouvait la trahir auprès de mère Marie de Gonzague qui était prieure, et l'heure de l'entretien venue, elle parla avec une telle autorité et prudence célestes que la coupable fut terrassée par la grâce et prit de bonnes résolutions pour l'avenir.

 

Mais je vais rapporter plus particu­lièrement des conseils qu'elle m'a don­nés à moi‑même, conseils qui manifestent sa grande prudence et la sûreté de ses directions spirituelles.

 

Un jour, je lui demandai conseil, é­tant Prieure. « Une mère prieure, me dit-elle, devrait toujours laisser croire qu'elle n'a aucune peine. Cela donne tant de force de ne point confier ses pei­nes! Par exemple, il faut éviter de dire: Vous avez de la peine, moi, j'en ai bien aussi avec telle soeur, etc  @DEA 5-8@.»

A propos des pénitences extraordi­naires, elle me dit: « Le bon Dieu m'a fait comprendre que les satisfactions naturelles peuvent très bien se mêler à la pénitence la plus austère, il faut s'en défier» @DEA 3-8@

Elle me dit, un autre jour: «Quand une soeur nous confie quelque chose, même de peu d'importance, qu'elle nous demande de tenir secrète, c'est sacré, il ne faut jamais en parler à personne» @DEA 23-9@

Elle dit une autre fois, à moi et à mes deux soeurs, alors que nous sortions du parloir: « Faites bien attention à la ré­gularité. Après un parloir, ne vous arrê­tez pas pour parler entre vous; car alors, c'est comme chez soi, on ne se prive de rien... Quand je ne serai plus 1à, faites bien attention à ne pas mener [452] entre vous la vie de famille» @DEA 3-8@

N'étant plus prieure, j'avais reçu plu­sieurs fois, par compassion, la confiden­ce de soeur Marie de Saint‑Joseph. Je demandai à soeur Thérèse de l'Enfant Jésus ce qu'elle en pensait: « Ma mère, me répondit‑elle sans aucune hé­sitation, à votre place, je ne la recevrais pas: vous n'êtes plus prieure, c'est une illusion de penser qu'on peut faire du bien en dehors de l'obéissance; non seu­lement vous ne pouvez pas faire du bien à cette pauvre âme en l'écoutant, mais vous pouvez lui faire du mal et vous ex­poser vous‑même à offenser le bon Dieu.»

Enfin, au sujet des fraternités spiri­tuelles, par lesquelles une union de priè­res et de sacrifices s'établissait entre un prêtre et une religieuse, elle me prévint pendant sa dernière maladie que, plus tard, un grand nombre de jeunes prê­tres, sachant qu'elle a été donnée comme soeur spirituelle à deux missionnaires,demanderont la même faveur. Elle m'a­vertit que ce pourrait être un vrai dan­ger: « N'importe laquelle des soeurs pour­rait écrire ce que j'écris, et recevrait les mêmes compliments, la même confiance. C'est par la prière seulement et par le sacrifice que nous pouvons être utiles à l’Eglise. La correspondance doit être rare, et il ne faut pas la permettre du tout à certaines religieuses qui en seraient préoccupées, croiraient faire des merveil­les, et, en réalité, ne feraient que blesser leur âme, et tomber peut‑être dans les pièges subtils du démon.»

@DEA 8-7@

 

[453] [Réponse à la trente‑neuvième demande]:

 

En tout, soeur Thérèse avait le senti­ment de la justice. Elle avait voué à Dieu l'obéissance la plus entière et toute la reconnaissance et l'amour de son coeur. Elle avait une juste idée des droits de Dieu qu'elle servait d'ailleurs sans compter, suivant plutôt les impulsions de son amour généreux qui la portaient bien au delà des exigences du devoir. Elle détestait les petites dévotions de bonne femme qui parfois s'introduisent dans les communautés. Les recueils de prières lui faisaient mal à la tête; elle disait qu'en dehors du saint office, le Pater et l’Ave lui suffisaient pour em­braser son coeur.

Quand elle était toute petite, elle se préoccupait, chaque soir, de savoir si elle avait rempli ses devoirs envers Dieu.

 

TÉMOIN 6: Agnès de Jésus 0. C. D.

 

Elle me demandait dans son langage d'enfant: « Pauline, est‑ce que j'ai été mignonne aujourd'hui? Est‑ce que le bon Dieu est con‑[454]tent de moi?.»@MSA 18,2@

 

Elle m'a exprimé bien des fois sa ten­dre reconnaissance envers Dieu. L'«His­toire de la Servante de Dieu» n'est tout entière qu'un hymne de reconnaissance. On y lit dès les premières lignes: «Je vais commencer à chanter ce que je dois redire éternellement: les miséricordes du Seigneur » @MSA 2,1@. Elle y bénit le bon Dieu de tout, particulièrement de ses épreuves, au point de faire croire à plusieurs qu'elle n'a eu que des joies. « C'est une vie à l'eau de rose », ont osé dire certains lecteurs!

Ce sentiment de la reconnaissance était si profond dans son coeur qu'il allait jusqu'à lui faire répandre des larmes, parfois à l'occasion de faits insignifiants, comme fut la rencontre, au jardin, d'une petite poule blanche abritant ses poussins sous ses ailes: « Parce que, dit-elle- cette vue est comme l'image des bon­tés de Dieu à mon égard» @DEA 7-6@.

Enfin, je l'ai entendue dire pendant sa maladie: «Quand je pense à toutes les grâces que le bon Dieu m'a faites, je me retiens pour ne pas verser conti­nuellement des larmes de reconnaissan­ce» @DEA 12-8@

Je me sentais comme pressée de recueil­lir ces larmes précieuses. Chaque fois que je le pouvais, je les essuyais avec un linge fin qui en était entièrement imbibé, et la Servante de Dieu, par condescen­dance et affection pour moi, me laissait faire avec une touchante simplicité.

 

[455] [Réponse à la qua­rantième demande]:

 

J'ai peu de chose à dire sur cette ques­tion.

 

La Servante de Dieu m'a dit, le 8 août 1897, à propos de ce qu'elle pensait, étant enfant, sur l'inégalité des condi­tions, ici‑bas: «J'avais grand pitié des personnes qui servaient. En constatant la différence qui existe entre les maîtres et les serviteurs, je me disais: Comme cela prouve bien qu'il y a un ciel où chacun sera placé selon son mérite intérieur! Comme les pauvres et les petits seront bien récompensés des humiliations qu'ils ont subies sur la terre!.»

Sa reconnaissance s'étendait à tous ceux qui lui faisaient du bien.

 

Aux âmes dont elle était chargée, elle distribuait justement bonté et sévérité. Après une forte réprimande, adressée à une novice, celle‑ci, d'abord révoltée, lui dit bientôt après: « Vous m'avez fait du bien, je reconnais que tout ce que vous m'avez dit est très juste » @MSC 24,1@.

Elle recommandait aux novices de maintenir la paix entre elles en se faisant de justes concessions, et surtout de pren­dre garde à la jalousie. Pour sa part, elle me disait: « Jamais je n'ai désiré ce que j'ai cru voir aux autres de mieux que ce que j'avais. Toujours ce que le bon Dieu m'a donné m'a plu » @DEA 14-7@

C'est peut‑être ici le moment de rap­porter ce qui a trait à son amour de la vérité.

Dans son enfance, elle manifestait beaucoup de franchise et s'accusait spon­tanément de ses [456] moindres fautes.

 

A la fin de sa vie, je lui demandai de dire quelques paroles d'édification au docteur qui la soignait. Elle me répondit: «Ah! ma mère, ce n'est pas ma manière à moi; que le docteur pense ce qu'il voudra, je n'aime que la simplicité, j'ai horreur du contraire. Je vous assure que de faire comme vous désirez, ce serait mal de ma part» @DEA 7-7@.

 

Le 9 juillet, notre père supérieur était venu la visiter pour voir s'il était à pro­pos de lui donner l'extrême‑onction, mais il ne la trouva pas assez malade, tel­lement elle avait réussi à se montrer ai­mable et souriante. Je lui fis ensuite la réflexion qu'elle ne savait pas s'y pren­dre pour obtenir ce qu'elle voulait du Supérieur, qu'elle n'avait pas l'air du tout malade quand elle recevait sa visite. Elle me répondit gentiment: « Je ne con­nais pas le métier!» @DEA 9-7@ (de prendre de petits moyens pour obtenir ce que l'on veut).

 

 [Réponse à la quarante-et-unième demande]:

 

Dès sa première jeunesse, dans le but de vaincre les attraits des sens, je l'ai vue appliquée à la mortification, mais tou­jours avec plus de simplicité et de modé­ration à mesure qu'elle approchait de la fin de son exil. Elle ne voulait pas d'une mor­tification préoccupante, capable d'empê­cher son esprit de s'appliquer à Dieu. Elle me disait que le démon trompait souvent certaines âmes généreuses mais impruden­tes, les poussant à des excès qui nuisent à leur santé et les em‑[457]pêchent de remplir leur devoir. Elle y voyait aussi le danger de se complaire en soi‑même. Elle m'avoua que dans le commence­ment de sa vie religieuse, elle avait cru bien faire, pour imiter les saints, de s'in­génier à rendre les aliments insipides, « mais j'ai laissé cette manière‑là depuis longtemps - me dit‑elle -. Quand la nourriture est à mon goût, j'en bénis Dieu; quand elle est mauvaise, c'est alors que j'accepte la mortification. Cette mortification non cherchée me paraît la plus sûre et la plus sanctifiante» @Source pre.@

 

Elle aurait cru pécher contre la tem­pérance, en ne jouissant pas, quand elle y était attirée par une pensée d'amour et de reconnaissance envers Dieu, des charmes de la nature, de la musique, etc. Elle me disait que l'amour étant l'uni­que but à atteindre, l'action dans laquelle nous mettons plus d'amour, serait‑elle en soi indifférente, doit être préférée à une autre, peut‑être meilleure en elle-même, mais dans laquelle nous mettrions moins d'amour.

 

Le 8 août 1897 (mois qui précéda sa mort), parlant de ses souvenirs d'enfance, soeur Thérèse de l'Enfant‑Jésus me dit: « Si Notre Seigneur et la Sainte Vierge n'avaient eux‑mêmes pris part à des fes­-

 

TÉMOIN 6: Agrès de Jésus O.C.D.

 

tins, jamais je n'aurais compris l'usage d'inviter à sa table parents et amis. Je me disais: 'Pour manger, je trouve qu'on devrait se cacher ou du moins rester en famille » @DEA 8-8@

Elle était très mortifiée dès son jeune âge, je ne l'ai jamais vue faire le plus petit acte de gourmandise. Aux repas, elle mangeait ce qu'on lui présentait sans [458] témoigner ni répugnance ni empressement.

 

Soeur Thérèse de l'Enfant‑Jésus n'eut jamais, au Carmel, de préférence marquée pour ses trois soeurs; même en récréa­tion, elle ne recherchait jamais leur com­pagnie, sans cependant affecter de les fuir; elle allait indistinctement avec n'im­porte quelle soeur; et très souvent, la soeur avec laquelle elle s'entretenait plus volontiers était celle qui était seule, dé­laissée.

 

Durant les priorats de mère Marie de Gonzague, soeur Thérèse de l'En­fant‑Jésus se priva toujours de me faire confidence de ses luttes, de ses répu­gnances, quoiqu'il lui eût été facile d'en obtenir la permission.

 

Elle veillait, avec moi comme avec les autres, à ne point s'excuser, à ne me dire aucune parole inutile; elle se lais­sait juger, même par moi, selon des ap­parences souvent trompeuses et défavo­rables.

 

Mère Marie de Gonzague étant prieure, avait établi l'usage de voir, tous les huit jours, les soeurs qui le voulaient, au lieu d'une fois le mois comme il est écrit dans les Constitutions. Lorsque je devins prieure en 1893, les soeurs con­tinuèrent à venir chez moi tous les huit jours, mais soeur Thérèse de l'Enfant-­Jésus aurait cru se rechercher elle‑même en les imitant, et ce fut elle que je vis le moins souvent.

Elle supportait avec joie, sans chercher à s'en délivrer, les souffrances qui s'im­posaient à elle. Elle me raconta qu'étant réfectorière, une soeur voulut rattacher son scapulaire et lui traversa en même temps l'épaule avec la grande épingle qui sert à l'attacher. Je lui de‑[459]man­dais combien de temps elle avait souffert cela: « Plusieurs heures, me répondit-­elle; je suis allée à la cave remplir les bouteilles, je les ai rapportées dans les paniers, j'étais si contente! Mais à la fin, j'ai eu peur de ne plus être dans l'obéissance, puisque Notre Mère n'en savait rien» 

 

Dans sa dernière maladie, elle ne vou­lut jamais prier pour obtenir la diminu­tion de ses maux, et se contentait de dire, même au milieu de ses crises les plus douloureuses: « Mon Dieu, ayez pitié de moi, vous qui êtes si bon!» @DEA 30-9@

 

Le 19 juillet 1897 (elle était alors très malade), monsieur l'aumônier étant venu la voir, elle me dit quelques heures après: « J'avais bien envie tantôt de demander à soeur Marie du Sacré‑Coeur, ce que monsieur l'aumônier lui avait dit de mon état après sa visite. Je pensais en moi‑même que je trouverais du profit et de la consolation à le savoir. Mais en réfléchissant, je me suis dit: Non, c'est de la curiosité, cela, et, puisque le bon Dieu ne permet pas qu'on me le dise, c'est signe qu'il ne veut pas que je le sache. Alors j'ai évité de mettre la conversation sur ce sujet, de peur qu'à la fin soeur Marie du Sacré‑Coeur ne se trouve comme amenée naturellement à me satisfaire» @DEA 19-7@

A propos du manuscrit de sa vie, je le reçus de sa main le 20 janvier 1896,et le posai près de moi sans l'ouvrir. La Servante de Dieu n'en entendit plus par­ler. Deux mois après, je me décidai enfin à le lire. Dans cet intervalle, je ne me rappelle pas qu'elle m'en [460] ait parlé une seule fois.

 

[Session 17: ‑ 13 juillet 1915, à 9h. et à 2h. de l'après‑midi]

 

[463] [Réponse à la quarante‑deuxième demande]:

 

Soeur Thérèse de l'Enfant Jésus était une âme extrêmement active et énergi­que, sous des dehors doux et gracieux; elle révélait à tout instant dans ses actes un caractère fortement trempé et une âme virile. Son abandon paisible entre les mains de Dieu venait de son amour pour lui. Mais ce n'était pas un repos sans travail: son amour cherchait un aliment dans le sacrifice. Si la Servante de Dieu était contemplative, sa contem­plation la poussait à l'action pour le salut des âmes. Elle disait: « C'est par la prière et le sacrifice que nous pouvons être utiles à l'Église» @DEA 8-7@. A 14 ans, elle m'écrivait: « Je veux me donner toute en­tière à Jésus, toujours souffrir pour lui... Que je serais heureuse, si au moment de ma mort je pouvais seulement offrir à Jésus une âme que j'aurais sauvée par mes sacrifices.»@LT 43 b@

 

A 16 ans, pendant sa retraite de prise d'habit, elle m'écrivait, à propos

de petites persécutions très sensibles qu'elle endurait de la part de plusieurs soeurs: « Oui, je les désire, ces blessures de coeur, ces coups d'épingle qui font tant souffrir; à toutes les extases, je préfère les sacrifices» @LT 55@

 

Tout, dans sa vie religieuse, m'a révélé un très [464] grand attrait pour le don généreux d'elle‑même. Elle exprime ses vrais sentiments quand elle dit: « Souf­frir, c'est ce qui me plaît de la vie,... il n'y a qu'une seule chose à faire ici‑bas, jeter à Jésus les fleurs des petits sacrifi­ces> @DEA 17-7@

 

Vers la fin de sa vie, elle me dit: « Je voudrais bien être envoyée au Carmel de Hanoi pour souffrir beaucoup pour le bon Dieu; je voudrais y aller, si je guéris, pour être toute seule, pour n'avoir aucune consolation, aucune joie sur la terre» @DEA 15-5@

 

Les médecins ne lui donnaient plus que quelques jours de vie; elle souffrait atrocement, quand elle me dit: « Si je guérissais, les médecins seraient bien étonnés; mais ils le seraient peut‑être

 

TEMOIN 6: Agnès de Jésus O.C.D.

 

davantage, eux qui savent mon désir de mourir, quand je leur dirais: Mes­sieurs, je suis très contente d'être guérie pour servir encore le bon Dieu... J'ai souffert comme si je devais mourir, mais je recommencerai volontiers une autre fois» @DEA 5-9@

 

Dans un moment de crise, elle gémis­sait doucement. S'en apercevant elle dit: « Oh! comme je me plains! Et pourtant, je ne voudrais pas moins souffrir» @DEA 25-8@

 

Quelques jours avant sa mort, elle me dit textuellement: « Ce que j'ai dit et écrit est vrai sur tout... C'est vrai que je voulais beaucoup souffrir pour le bon Dieu, et c'est vrai que je le désire encore»,

@DEA 25-9@

Je pourrais citer beaucoup d'exemples de la force surnaturelle que soeur Thé­rèse de l'Enfant‑Jésus déployait dans le service du bon Dieu. Je l'ai vue [465] constamment appliquée à se vaincre, car, malgré les apparences, elle a beau­coup souffert ici‑bas, moralement et phy­siquement; et je trouve qu'elle a été d'autant plus forte devant Dieu, qu'elle a su cacher aux créatures, sous les dehors du calme et d'une joyeuse amabilité, ses souffrances réelles. Elle y réussissait si bien que plusieurs dans la communauté croyaient qu'elle n'avait rien à souffrir. Jamais, dans ses plus grandes épreuves intérieures ou extérieures, elle ne se relâcha de sa fidélité dans l'accomplis­sement de tous ses devoirs; jamais elle ne faisait paraître de lâcheté et de paresse.

 

Je vais citer quelques traits particuliers.

Dès sa petite enfance, elle avait pris  l'habitude de ne jamais se plaindre et de ne pas s'excuser.

Au Carmel, surtout au temps de la petite soeur Thérèse, à cause des condi­tions de milieu que j'ai déjà exposées, les occasions de heurts, de froissements, par conséquent de souffrances, étaient continuels. Des âmes, même excellentes et très vertueuses, laissaient voir des mar­ques d'impatience et de mécontentement. Je puis témoigner que, jamais, soeur Thérèse, même à l'occasion de ce qui lui arrivait de plus humiliant et de plus pénible, ne se départit de son calme, de sa douceur, de sa charité toujours aima­ble. J'estime que, pour qui connaît l'âme humaine et la vie de communauté, ce n'est pas 1à une preuve négligeable de force surnaturelle. Elle fut portière deux ans à peu près avec soeur Saint Raphaël, qui était très lente, excessive­[466]ment maniaque et sans intelligence. On disait qu'elle ferait impatienter un ange. Le bon Dieu seul peut compter les victoires d'humilité et de patience que remporta alors la Servante de Dieu.

 

La pauvre soeur Marie de Saint‑Joseph, maintenant rentrée dans le monde, ob­tint de moi la permission de lui demander des conseils. La soeur, dont je parle, n'avait que de bonnes intentions, mais avec son pauvre esprit malade, elle fit endurer un vrai martyre à son héroïque conseillère, laquelle ne se lassa jamais de lui consacrer son temps et ses forces. Bien plus, en 1896, étant déjà bien malade, soeur Thérèse demanda, comme une grâce, d'être affectée à la lingerie comme aide de la même soeur, Marie de Saint‑Joseph. Or, jamais cette religieuse n'avait eu d'auxiliaire dans sa charge, car la mère prieure jugeait avec raison qu'on ne pouvait imposer à qui ce soit un si lourd fardeau. Elle accorda pourtant à la Servante de Dieu, sur sa demande, de se joindre ainsi à soeur Marie de Saint‑Joseph, et, jusqu'à ce que la maladie l'eût complètement ter­rassée, elle resta avec un dévouement parfait et sans la moindre impatience au service de cette singulière maîtresse.

 

Une autre fois, la Servante de Dieu me confia la lutte intime et très vive qu'elle eut à soutenir au sujet d'une lampe veilleuse qu'on lui avait demandé de préparer pour la soeur et le petit neveu de mère Marie de Gonzague, car les parents de cette mère prieure, contrairement à nos usages, venaient [467] assez souvent, les uns ou les autres, loger dans le bâtiment extérieur des tourières.

 

 [Suite de la réponse à la quarante-deuxième demande]:

 

« Le diable, me dit‑elle, me tentait violemment de révolte, non seulement contre la lampe qui me faisait perdre un temps précieux, mais contre les agis­sements de Notre Mère, qui mettait une partie de la communauté au service de sa famille, et tolérait pour les siens ce qu'elle n'aurait jamais voulu permettre. pour les familles des autres soeurs. Mais je vis bien que j'allais offenser le bon Dieu et je lui demandai la grâce d'apaiser la tempête qui s'était élevée en moi. Je fis un grand effort sur moi-même, et me mis à préparer la veilleuse, comme si elle était destinée à éclairer la Sainte Vierge et l'Enfant Jésus. J'y pris un soin incroyable, n'y laissant pas le moindre grain de poussière. Alors mon coeur s'apaisa, et je me trouvai dans la disposition sincère de rendre [468] toute la nuit des services aux pa­rents de Notre Mère, si on me les avait demandés.»@DEA 12-7@

 

 [La Servante de Dieu manqua‑t‑elle parfois à son égalité d'humeur à l'égard de mère Marie de Gouzague ?]:

Je reconnais que, dans une seule cir­constance, la Servante de Dieu blâma ouvertement, sans cesser d'être juste, la conduite de mère Marie de Gonzague dans la circonstance que je vais expliquer:

C'était au mois de janvier 1896. J'étais prieure, et je devais rester dans cette char­ge jusqu'au 20 février. Mère Marie de Gonzague était maîtresse des novices. Soeur Geneviève arrivait à la fin de son année de noviciat, et, d'après les usages de notre saint Ordre, pouvait être ad­mise à la profession à la date du 6 fé­vrier.Il était donc question de la présen­ter au chapitre, et, au cas probable où elle serait acceptée, de lui faire faire profes­sion entre mes mains, avant les élections qui n'eurent lieu que le 21 mars. Mère Marie de Gonzague qui espérait être élue prieure, voulut ajourner jusqu'après les élections l'admission de soeur Ge-­

 

TÉMOIN 6: Agnès de Jésus O.C.D.

 

neviève à la profession. Notre Père Supérieur en jugea autrement. Mère Marie de Gonzague en fut très mécontente, et dit qu'elle ne donnerait pas sa voix en fa­veur de la novice, et commença une campagne auprès des Soeurs capitulan­tes pour faire envoyer soeur Geneviève au Carmel de Saigon qui demandait des sujets. Sur ces entrefaites, pendant une récréation, mère Marie de Gonzague étant absente, les soeurs mirent la conver­sation sur la situation faite à soeur Geneviève, quelques [469] unes d'entre elles laissant percer assez clairement la malveillance qui les animait envers les « quatre sœurs », comme on avait cou­tume dans des circonstances analogues de nous désigner avec dédain, il y eut une invective particulièrement blessante pour soeur Geneviève, à peu près en ces termes: « Après tout, la maîtresse a bien le droit d'éprouver cette novice comme une autre.» C'est alors que soeur Thérèse de l'Enfant‑Jésus dit avec une certaine émotion: « Il y a des formes d’épreuves qu'on ne doit pas employer »@Source pre.@. C'est cette épreuve de retarder, pour un motif de jalousie, une profession religieuse et même de risquer de la per­dre en déclarant publiquement qu'elle ne lui donnerait pas sa voix, que soeur Thérèse de l'Enfant‑Jésus appelle « une épreuve qu'on ne doit pas imposer.»

 

 [Suite de la réponse]:

Une des plus grandes épreuves de la Servante de Dieu, comme de nous tou­tes, fut la maladie cérébrale de notre père. Quelque temps avant la prise d'habit de soeur Thérèse, les attaques de paralysie que mon père avait eues l'année précédente prirent une tournure des plus graves et des plus attristantes: on fut bientôt dans l'impossibilité de le soigner à la maison, et il entra dans une maison de santé spéciale pour alié­nation mentale, le 12 février 1889. La Servante de Dieu ressentit cette épreuve d'une façon toute particulière, car mon père avait été tout pour elle. Notre chagrin était souvent avivé d'une façon cruelle par l'indiscrétion des conversa­tions qu'on tenait devant nous. Un jour, [470] au parloir, nous entendîmes les choses les plus dures sur notre pauvre père; on employait, en parlant de lui, des termes méprisants. D'autres fois, en récréation, la mère prieure ‑ appréciait ouvertement en notre présence la mala­die de mon père, parlait du régime de la maison de santé, de ce que les fous font ou peuvent faire, des camisoles de force, etc. Or, à cette époque terrible de nos peines, soeur Thérèse, bien qu'elle n'eût que I6 ans, ne recherchait jamais de consolations, ni auprès de soeur Ma­rie du Sacré‑Coeur, ni auprès de moi. C'est nous qui, au contraire, allions à elle pour être consolées. Elle avoue seulement dans son Histoire que «son désir de souffrances était comblé » @MSA 73,1@. A maintes reprises, elle nous disait, avec un calme parfait, qu'il fallait considérer cette épreuve comme une des plus grandes grâces de notre vie.

 

Voici encore quelques traits relatifs à son courage dans les souffrances cor­porelles.

Elle avait toujours eu la gorge très délicate. Deux ans avant ses hémorra­gies pulmonaires, elle en souffrit bien davantage, surtout lorsqu'elle aidait à la lessive, qu'elle lavait la vaisselle et balayait, à cause de la buée et de la poussière. Cependant elle ne se dispen­sait point de ces travaux.

 

En septembre 1896, on lui mit un grand vésicatoire; très peu de temps après, elle vint à la messe et communia. Après l'action de grâces je montai à sa cellule; je la trouvai exténuée, assise sur son pauvre petit banc, le dos appuyé contre la cloison de planches qui sépare sa cellule de l'oratoire de la Sainte Vierge. Je ne [471] pus m'empêcher de lui faire des reproches. Elle me répondit: « Je ne trouve pas que c'est trop souffrir pour gagner une communion » @DEA .@DEA">21/26-5@

 

Elle toussait beaucoup, à cette époque, septembre 1896, surtout la nuit. Alors elle était obligée de s'asseoir sur sa paillasse pour diminuer l'oppression. Elle était alors si amaigrie qu'il lui était très pénible de rester assise des heures entières sur une couche aussi dure. J'aurais bien voulu qu'elle descendît à l’infirmerie; mais elle disait qu'elle se plaisait mieux dans sa cellule. « Ici, disait‑elle, on ne m'entend pas tousser et je ne dérange personne, et puis quand je suis trop bien soignée, je ne jouis plus.»@DEA 21/26-5@

A l'infirmerie, nous finîmes par de­viner qu'elle souffrait extrêmement d'une épaule, et nous voulûmes la soulager: « Laissez‑moi ma petite douleur d'épaule - dit‑elle, elle me fait penser au Portement de croix» @DEA 3-8@

 

 [Réponse à la quarante-troisième demande]:

 

Il faut avoir vu la Servante de Dieu pour juger de sa pureté. Elle était comme enveloppée d'innocence, mais ce n'était pas d'une innocence enfantine, ignorante du mal, c'était une innocence éclairée qui a deviné la boue de ce monde, et a résolu, avec le secours de la grâce, de ne pas en souiller son âme.

Dans une de ses poésies elle chantait:

 « La chasteté me rend la soeur des anges je dois bientôt voler en leurs phalanges,

 [472] mais dans l'exil, je dois lutter comme eux » @PN 48@

Elle pensait donc qu'il était nécessaire de lutter, et bien qu'elle m'ait révélé que jamais elle n'avait été tentée contre la sainte vertu, elle observait une grande vigilance pour garder jusqu'au dernier soupir l'intégrité de son trésor.

 

La petite Thérèse, enfant, portait sur elle, dans ses manières, dans son regard et son sourire, comme un reflet de pureté angélique.

 

Elle était très simple et dans une gran­de ignorance du mal, craignant de le découvrir, comme elle l'avoue dans sa vie, et confiant la garde de sa pureté à la Sainte Vierge et à saint Joseph.

 

Plus tard, elle comprit que tout est pur pour les purs. Voyant qu'elle était instruite des choses de la vie, je lui de­mandai qui lui avait donné cette connais­sance. Elle me répondit qu'elle l'avait trouvée sans la chercher, dans la nature, en observant les fleurs et les oiseaux, et elle ajouta: «Mais la Sainte Vierge

 

TÉMOIN 6: Agnès de Jésus O.C.D.

 

savait bien tout. Ne dit‑elle pas à l'ange, au jour de l'Annonciation: « Comment cela se fera‑t‑il, car je ne connais point d'homme? ».... Ce n'est pas la connais­sance des choses qui est mal. Le bon Dieu n'a rien fait que de très bien et de très noble. Le mariage est beau, pour ceux que Dieu appelle à cet état; c'est le péché qui le défigure et le souille ».

 

Cependant je l'ai vue pleurer beau­coup, en sachant sa soeur Céline, avant son entrée en religion, exposée dans le monde à des dangers qui lui avaient été [473] inconnus.

Elle me dit vers la fin de sa vie: « Tou­jours mon corps m'a gênée, jamais je ne me suis trouvée à l'aise dedans; toute petite je me faisais du chagrin d'avoir un corps» @DEA 30-7@

 

 [Réponse à la qua­rante‑quatrième demande]:

 

La Servante de Dieu m'a dit qu'elle s'était appliquée spécialement, au début de sa vie religieuse, à comprendre les obligations du voeu de pauvreté, parce qu'elle sentait qu'il lui faudrait faire de nombreux sacrifices pour y être fidèle, surtout à propos des objets à son usage, car elle aimait naturellement le beau, et que rien ne lui manque.

 

Je l'ai toujours vue parfaitement dé­tachée des biens de ce monde qu'elle avait abandonnés joyeusement par amour pour Notre Seigneur.

Elle se laissait prendre, sans les rede­mander, les objets mêmes nécessaires dont elle se servait dans ses emplois.

Elle me disait ne pas tenir davantage aux biens de l'intelligence ou du coeur qu'à ceux de la terre; elle laissait Dieu libre de disposer à son gré des uns et des autres pour sa gloire et au profit des âmes.

Elle se laissait donner, et choisissait même de préférence pour son usage les objets les plus laids et les moins com­modes.

Elle avait grand soin de conserver les objets à son usage, et raccommodait ses vêtements jusqu'à [474] l'extrême usure.

Elle ne perdait jamais un instant. Lorsqu'on lui disait de ne pas se fatiguer, elle répondait que son voeu de pauvreté l'obligeait au travail.

Quand mère Marie de Gonzague lui demanda d'écrire la troisième partie de sa vie, elle trouvait trop beau le cahier, pourtant bien ordinaire, que j'avais choisi, et craignait de faire une faute contre la pauvreté en s'en servant. Elle me demanda s'il fallait, au moins, serrer les lignes pour économiser le papier. Il fallut lui prouver qu'elle était trop malade pour se fati­guer à écrire ainsi et l'obliger à espacer les lignes. La première partie du manuscrit est sur le papier le plus mince et le plus pauvre qu'on puisse trouver.

 

 

[Session 18: ‑ 14 juillet 1915, à 9h. et à 2h. de l’après-midi]

[477 ] [Ré­ponse à la quarante‑cinquième demande]:

A la lin de sa vie, j'ai entendu la Ser­vante de Dieu convenir qu'elle n'avait jamais fait sa volonté sur la terre, que c'était pour cela que le bon Dieu ferait toutes ses volontés au ciel.

Je l'ai vue, en effet, dès son enfance, appliquée à obéir. Je ne me rappelle pas qu'elle m'ait une seule fois désobéi, même dans les moindres choses. Mes conseils mêmes étaient des ordres pour elle. Elle demandait des permissions pour tout. Lorsque, dans [478] l’après-midi, ses leçons étant apprises et ses devoirs terminés, mon père l'invitait à sortir avec lui, elle répondait toujours: « Je vais en demander la permission à Pauline » @MSA 19,1@. Mon père l'engageait lui‑même à cette soumission. Et si je refusais, elle ne rai­sonnait pas et ne manifestait aucune impatience malgré son vif désir d'obtenir.

Je me souviens que le soir, pour dompter sa frayeur des ténèbres, je l'en­voyais seule, n'importe où, dans la maison et même dans le jardin. Elle m'obéissait sans réplique, malgré sa peur qu'elle finit par vaincre entièrement.

Elle aimait beaucoup la lecture, mais lorsque l'heure de cette récréation était terminée, elle fermait aussitôt le livre, sans jamais se permettre de lire un mot de plus.

 

Dans un des livres mis à sa disposition, se trouvait une image que je lui avais défendu de regarder. Si par hasard le livre s'ouvrait à cette page, elle se hâtait de le refermer.

Elle manifestait une sainte frayeur de se conduire seule: « Ma liberté me faisait peur »,@MSA 37,1@ écrit‑elle en rappelant le sou­venir de ce qu'elle demanda à Notre Seigneur le jour de sa première com­munion.

 

Au Carmel, son voeu d'obéissance ne fut pas une vaine promesse. Elle se soumettait, non seulement de fait, mais de jugement, et enseignait à ses novices cette parfaite manière d'obéir.

Son obéissance était toute surnaturelle. [479] C'était au bon Dieu qu'elle enten­dait obéir en la personne de ses supé­rieurs et même de ses inférieurs qui, de loin, lui révélaient aussi quelque chose de la volonté de Dieu.

Elle appelait l'obéissance sa boussole infaillible: « Qu'il m'est doux, écrivait-elle à mère Marie de Gonzague - de fixer sur vous mes regards, pour savoir et voler où Dieu m'appelle » @MSC 11,1@

Elle en était venue à obéir, non seule­ment aux commandements formels, mais aux désirs devinés de ses supérieurs, toujours parce qu'elle voyait Dieu en eux.

A propos de l'histoire de la lampe veilleuse, dont j'ai parlé hier, elle me dit: « Depuis ce jour‑là, je pris la résolution de ne jamais considérer si les choses commandées étaient utiles ou non » @DEA 12-7@

La Servante de Dieu disait à ses no­vices: « Ça fait toujours un tout petit peu de peine au bon Dieu, quand on raisonne un tout petit peu sur ce que dit la mère prieure; et ca lui en fait beaucoup, lorsqu'on raisonne beaucoup, même en son coeur » @ Source pre@

 

TEMOIN 6: Agnès de Jésus O.C.D.

 

Si elle écrivit sa vie, ce fut uniquement par obéissance. Elle n'aurait pas été sans cela détachée de son oeuvre au point de dire que si on la brûlait devant ses yeux, elle n'en éprouverait pas la moindre peine.

 

Elle avait la plus haute estime de la régularité religieuse, et souffrait beaucoup quand elle constatait des infractions dans la communauté. J'entends [480] encore cette plainte sortir de ses lèvres, l’année de sa mort: « Oh! qu'il y a peu de régu­larité ici! Qu'il y a peu de parfaites reli­gieuses qui ne font rien par à peu près, disant:  Je ne suis pas tenue à ceci, à cela... après tout, il n'y a pas grand mal à parler ici, à faire cela, etc.. Qu'elles sont rares celles qui font tout le mieux possible! » @DEA 6-8@

 

Lorsque le révérend père Roulland, des Missions Etrangères, lui fut donné pour frère spirituel par mère Marie de Gonza­gue, elle reçut la défense expresse de me le dire. Elle fut chargée de peindre une image sur parchemin, toujours à mon insu, pour ce frère spirituel; mais elle avait besoin pour cela de mes pinceaux, de mes couleurs, de mon brunissoir. Elle poussa la délicatesse de son obéis­sance jusqu'à se cacher à la bibliothèque pour peindre cette image; et, pour gar­der le secret commandé, elle s'astreignait à venir en mon absence chercher et rapporter les instruments dont elle avait besoin.

 

Quand la mère prieure avait fait une recommandation générale, soeur Thérèse y restait fidèle après même plusieurs années, alors que les autres oubliaient facilement ces détails.

On l'avait demandée au Carmel de Hanoï. C'est à ce propos qu'elle a écrit dans sa vie: « Un ordre ne me serait pas nécessaire pour quitter le Carmel de Lisieux que j'aime tant, mais un simple regard, un simple signe du bon Dieu » @MSC 9,1@

 

Elle a chanté aussi son attrait pour l'obéis‑[481]sance. Je me rappelle ces vers:

 « O mon Jésus, je ne veux d'autre gloire que de soumettre en tout ma volonté, puisque l'obéissant redira ses victoires toute l'éternité» @PN 48@

 

 [Réponse à la qua­rante‑sixième demande]:

Soeur Thérèse de l'Enfant‑Jésus a pra­tiqué l’humilité, toujours et en toutes choses. A la suite de ses lectures de jeune fille, sur les exploits des héroïnes fran­çaises, elle avait ressenti d'abord de l'en­thousiasme pour la gloire; mais en étu­diant la vie de Jésus, elle résolut bien vite de mettre la gloire uniquement dans le mépris d'elle‑même. Vivre inconnue et compter pour rien fut le programme de sa perfection. Elle rapportait à Dieu seul le bien qu'elle pouvait faire. Non seule­ment elle se complaisait à la vue de sa bassesse, mais elle se réjouissait quand les autres l'humiliaient, même sans raison.

 

La Servante de Dieu a résumé ses sentiments d'humilité profonde dans sa poésie « J'ai soif d'amour », quand elle dit:

 « Mon bien‑aimé, ton exemple m'invite à m'abaisser, à mépriser l'honneur:

pour te ravir, je veux rester petite, en m'oubliant je charmerai ton coeur. Pour moi, sur la rive étrangère, quels mépris n'as tu pas reçus! Je veux me cacher sur la terre, être en tout la dernière, pour toi, Jésus!» @PN 31@

 

Soeur Thérèse de l'Enfant‑Jésus n'était pas du tout vaniteuse dans son enfance et paraissait indifférente sous le rapport de la toilette. Si on disait devant elle qu'elle était jolie, je lui disais le contraire, et elle me croyait sincèrement.

 

Le bon Dieu lui‑même lui faisait com­prendre la vanité des louanges. Elle avait 9 ans, lorsqu'étant venue me voir au parloir du Carmel, une soeur ne se las­sait pas de dire qu'elle était gentille. Soeur Thérèse écrit à ce sujet: « Je ne comptais pas venir plus tard au Carmel pour recevoir des louanges, aussi, après le parloir, je ne cessai de répéter au bon Dieu que c'était pour Lui tout seul que je voulais être carmélite.»@MSA 26,2@

Le jour de sa profession, elle portait sur son coeur une prière qui résumait tous ses désirs d'humilité: « Que personne ne s'occupe de moi, que je sois foulée aux pieds comme un petit grain de sable! » @PRI 6@

 

Elle m'écrivit pendant sa retraite de 1892: «Oh! ma mère, comme je désire être inconnue de toutes les créatures! Je n'ai jamais désiré la gloire humaine; le mépris avait eu de l'attrait pour mon coeur, mais, ayant reconnu que c'était encore trop glorieux pour moi, je me suis passionnée pour l'oubli » @LT 95@

 

Au Carmel, les occasions ne lui man­quèrent pas de pratiquer l'humilité. La Mère Prieure s'appliquait en conscience à la mortifier sur ce point. Un jour que je confiais à cette Mère Prieure ma tris­tesse, de [483] voir ma jeune soeur mal soignée et toujours humiliée sans raison, elle me répondit avec vivacité: « Voilà bien l'inconvénient d'avoir des soeurs! Vous désirez, sans doute, que soeur Thérèse soit mise en avant, mais c'est tout le contraire que je dois faire. Elle est beaucoup plus orgueilleuse que vous ne pensez, elle a besoin d'être constam­ment humiliée, et si c'est pour sa santé que vous venez m'implorer, laissez‑nous faire, ça ne vous regarde pas.»

 

D'après ces paroles de la Mère Prieure, on voit que les occasions ne lui man­quèrent pas de pratiquer l'humilité. Elle les accepta toutes, non seulement avec générosité, mais avec joie. Elle me dit, sur son lit de mort, en parlant du passé: « Je m'en allais fortifiée par les humi­liations, oui, j'ai été heureuse à chaque fois que j'ai été humiliée » @Source pre @

 

A la mort de mère Geneviève, on envoya beaucoup de fleurs et de couron­nes. Soeur Thérèse de l'Enfant‑Jésus les disposait de son mieux autour du cer­cueil, quand soeur Saint Vincent de Paul, qui l'observait, lui dit: « Vous savez bien mettre au premier rang les couronnes envoyées par votre famille, et vous mettez en arrière les bouquets des pauvres.» Alors, j'entendis cette réponse, sur un ton naturel et plein de douceur: « Je vous remercie, ma soeur, vous avez rai­son, je vais mettre en avant la croix de mousse envoyée par les ouvriers, c'est 1à qu'elle va bien faire, je n'y pensais pas » @H ch.12@

 

TÉMOIN 6: Agnès de Jésus O.C.D.

 

[484] lSuite de la réponse à la même demande]:

Elle était toujours prête à réparer ses faiblesses. Je l'ai vue demander pardon, avec une humilité touchante, aux soeurs qu'elle croyait avoir contristées. Avec l'une surtout (le 29 juillet, à l’infirmerie) elle s'exprima avec une sorte de véhé­mence toute sainte: « Oh! je vous de­mande bien pardon, priez pour moi! », dit‑elle avec larmes. Bientôt après, l’expression de son visage redevenait toute paisible, et elle me disait: « J'éprouve une joie bien vive, non seulement de savoir que l'on me trouve imparfaite, mais surtout de m'y sentir moi‑même, et d'avoir tant besoin de la miséricorde de Dieu au moment de ma mort » @CEA 29-7@

 

Un jour, elle était déjà malade, une soeur vint lui demander son concours immédiat pour un travail de peinture. J'étais présente, et j'eus beau objecter sa fièvre et sa fatigue extrêmes, la soeur insistait; alors une émotion parut sur le visage de soeur Thérèse [485] de l'En­fant‑Jésus. Le soir elle m'écrivit ces li­gnes: « Tout à l'heure, votre enfant a versé de douces larmes, des larmes de repentir, mais plus encore de reconnais­sance et d'amour. Aujourd'hui je vous ai montré ma vertu! Mes trésors de patience! Et moi qui prêche si bien les autres! Je suis contente que vous ayez vu mon imperfection... O ma mère bien‑aimée, je vous l'avoue, je suis bien plus heureuse d'avoir été imparfaite que si, soutenue par la grâce, j'avais été un modèle de patience! Cela me fait tant de bien de voir que Jésus est toujours aussi doux, aussi tendre pour moi. Vrai­ment il y a de quoi mourir de recon­naissance et d'amour » @LT 230@. « On m'a ré­pété plusieurs fois, me dit‑elle à l’infirmerie, que je serai comme les autres, que j'aurai peur au moment de la mort. Cela se peut bien. Si l'on savait comme je suis peu assurée de moi‑même! Je ne m'appuie jamais sur mes propres pen­sées, je sais trop combien je suis faible. Non, je n'oserais pas dire au bon Dieu, comme saint Pierre:  « Je ne vous re­nierai jamais. » @DEA 20-5@

 

Un matin qu'on lui portait la sainte communion, elle eut un sentiment d'humi­lité extraordinaire au moment du Con­fiteor. Elle me le confia en ces termes: « Je voyais 1à Jésus tout prêt de se don­ner à moi, et je trouvais cette confession si nécessaire!... Je me sentais comme le publicain une grande pécheresse. Je trou­vais le bon Dieu si miséricordieux! Quand j'ai senti la sainte Hostie sur mes lèvres, j'ai pleuré! Je crois que les larmes que j'ai versées étaient des larmes de contrition parfaite. Ah! comme il est bien impossible de [486] se donner soi-même de tels sentiments! C'est le Saint Esprit tout seul qui peut les produire dans l'âme » @DEA 12-8@

 

On lui disait un jour, à la fin de sa vie, qu'elle était une sainte. Elle répon­dit: « Non, je ne suis pas une sainte, je n'ai jamais fait les actions des saints, je suis une toute petite âme que le bon Dieu a comblée de grâces. Ce que je dis, c'est la vérité: vous le verrez au ciel.»@DEA 4-8@

Une autre fois, on lui disait qu'elle était bien privilégiée du bon Dieu d'avoir été choisie pour faire connaître la « voie d'enfance.» Elle répondit: « Qu'est‑ce que cela me fait que ce soit moi ou une autre qui indique cette voie aux âmes? Pourvu qu'elle soit connue, qu'importe l'instrument.@DEA 21-7@

Le 10 août 1897, nous disions que les âmes arrivées comme elle à l'amour parfait, pouvaient voir sans danger leur beauté surnaturelle. Elle reprit: « Quelle beauté? Je ne vois pas du tout ma beauté, je ne vois que les grâces que j'ai reçues de Dieu.» Puis, se tournant vers soeur Marie du Sacré‑Coeur et vers moi, elle dit, très émue: « Oh! mes petites soeurs, quelle reconnaissance je vous dois! Si vous ne m'aviez pas bien élevée, au lieu de voir ce que vous voyez aujourd'hui en moi, quelle triste chose vous auriez vue! » @DEA 10-8@

 

On parlait d'un souvenir à donner après sa mort au docteur de Cornière, qui l'avait soignée, et comme on lui demandait conseil, elle me dit: « Si vous voulez témoigner au docteur ma recon­naissance, vous lui peindrez une image avec ces paroles de Notre Seigneur: «  Ce que vous avez fait au plus [487] petit des miens, c'est à moi que vous l'avez fait.»@DEA 30-7@

 

Ces actes et ces paroles montrent assez, je crois, comment il faut interpréter, dans le sens d'une simplicité très humble, cer­taines paroles dans lesquelles la Servante de Dieu proclame les grandes grâces qu'elle a déjà reçues ou qu'elle espère de Dieu.

 

 [Réponse à la qua­rante‑septième demande]:

La manière dont soeur Thérèse a pra­tiqué les vertus me semble toute diffé­rente de ce que l'on observe chez les religieuses, même ferventes. Il faut noter d'abord une constance ininterrompue dans l'application à Dieu et à l'exercice des vertus. Jamais une lacune, un moment de dissipation ou de relâchement. Au contraire, un progrès régulièrement crois­sant. Je noterai, en second lieu, la perfec­tion de ses dispositions intérieures, parmi lesquelles je signalerai son dégagement absolu de toute créature. La pensée et l'amour de Dieu l'absorbaient toute en­tière. Ce que Dieu faisait lui paraissait toujours aimable et nulle consolation créée ne l'attirait. Je remarque encore son extrême délicatesse dans la fidélité aux plus petits détails. Enfin, une amabilité souriante, un calme, une douceur, une expression de bonheur qui grandissait avec les difficultés et les sacrifices.

 

Cet ensemble de dispositions, s'appli­quant à toutes les vertus, est incomparable

 

TÉMOIN 6: Agnès de Jésus O.C.D.

 

et constitue, je crois, un caractère d'hé­roïcité incontestable.

 

[488] [Réponse à la quarante‑huitième demande]:

J'ai dit, en répondant à la question sur la vertu de tempérance, que la pondé­ration et la discrétion étaient des qualités éminentes dans la Servante de Dieu et l'ont préservée de tout excès.

 

 [Réponse à la quarante-neuvième demande]:

Soeur Thérèse de l'Enfant Jésus ne ressemble pas, quant aux dons surnatu­rels, ou du moins, quant à leur manifes­tation, à la plupart des saints canonisés par l'Église. Excepté sa vision de la Sainte Vierge, celle encore qui lui dévoila, par avance, la maladie de mon père, excepté aussi la flamme d'amour dont elle dit avoir été une fois blessée, et enfin l'extase de sa mort, je ne vois rien dans toute sa vie qui sorte de l'ordinaire, sauf encore, peut‑être, certaines prédictions qu'elle a faites de ce qui arriverait après sa mort.

 

Sans doute elle a joui bien des fois d'un très profond recueillement, mais cet état d'oraison était enveloppé de simplicité sans manifestations extraordinaires. Il faut donc dire que les phénomènes mys­tiques extraordinaires ont été dans sa vie tout à fait à l'état d'exception; la simpli­cité était la règle. Penser autrement, serait changer la physionomie si encou­rageante que le bon Dieu s'est plu à donner à sa petite servante tout exprès pour appeler à son divin amour « les petites âmes » qui voudraient la suivre.                                                                         Comme on avait dit à la Servante de [489] Dieu que peut‑être elle mour­rait le jour de Notre‑Dame du Mont Carmel, après la communion, elle se récria: «Moi, mourir un jour de grande fête, après la communion! Oh! ce serait trop beau! Les petites âmes ne pourraient pas imiter cela. Il faut qu'elles n'aient rien à m'envier » @DEA 15-7@.

 

Elle me dit un jour: « Dans l'Histoire de ma vie, il y en aura pour tous les goûts, pour toutes les âmes, excepté pour celles qui sont conduites par des voies extraordinaires » @DEA9-8@. N'est‑ce pas une preuve qu'elle n'y était pas conduite elle‑même ?

 

On lui demandait ce que pouvait être, surnaturellement, l'état de son âme pen­dant sa maladie. Elle répondit: « Ma vie de malade, c'est de souffrir tout simple­ment pour le bon Dieu, et puis ça y est » @DEA 4-8@

 

Voici maintenant ce que je sais des cinq ou six cas de grâces extraordinaires que j'ai mentionnées il y a un instant:

 

1° Vue prophétique de la maladie de mon père.

 

Elle pouvait avoir sept ans environ. Mon père était à Alençon depuis plu­sieurs jours, et nous étions, ma soeur Marie et moi, dans une des deux man­sardes, dont les fenêtres ouvrent sur le jardin, derrière la maison des Buisson­nets. La petite Thérèse regardait joyeu­sement le jardin par la fenêtre de la chambre voisine. C'était en été, il fai­sait beau temps, le soleil brillait, il pou­vait être deux ou trois heures après- midi. Tout à coup, nous entendîmes notre petite soeur appeler d'une voix angoissée: «Papa, papa!.» Marie, saisie de frayeur, lui dit: « Pourquoi donc appelles‑tu [490] ainsi papa, tu sais bien qu'il est à Alençon.» Elle nous raconta alors qu'elle avait vu dans l'allée, au fond du jardin, un homme vêtu abso­lument comme papa, de la même taille et de la même démarche, mais il avait la tête couverte et marchait tout courbé comme un vieillard. Elle ajouta que cet homme avait disparu derrière le bou­quet d'arbres qui se trouvait non loin de 1à. Aussitôt nous descendîmes au jardin, mais n'ayant pas trouvé le mys­térieux personnage nous essayâmes vai­nement de persuader à Thérèse qu'elle n'avait rien vu.

Plus tard, au Carmel, quelques années après la mort de notre père, soeur Marie du Sacré‑Coeur et soeur Thérèse de l'Enfant‑Jésus, se trouvant ensemble un jour de licence, se rappelèrent cette vision et comprirent tout à coup ce qu'elle signi­fiait. Soeur Thérèse de l'Enfant Jésus l'explique dans sa vie (page 33, in 8°, 1914)  @MSA 20,1@

 

[Session 19: ‑ 15 juillet 1915, à 9h. et à 2h. de l’après-midi]

[493 ] [Suite de la réponse à la quarante‑neuvième demande]:

2° Vision de la très Sainte Vierge et guérison miraculeuse à l'âge de 10 ans.

 

[494] Elle vint après sa guérison mira­culeuse me raconter la vision qu'elle avait eue de la Sainte Vierge. Elle le fit avec une très grande simplicité, et seulement quand je lui demandai de m'en faire le récit. Le tout est rapporté dans sa vie (Vie, page 50, in 8°, 1914) @MSA 31,1@; d'ailleurs, je n'ai pas été témoin oculaire de ce fait, et mes trois soeurs qui y ont assisté pour­ront fournir beaucoup plus de détails.

 

3° Etats exceptionnels et transitoires d'oraison sublime.

 

Elle m'a dit bien souvent avoir com­pris par expérience ce que c'était qu'un «vol d'esprit.» M'expliquant ce qu'elle entendait par là, elle me dit: « Oui, dans le jardin, plusieurs fois, à l'heure du grand silence du soir, en été, je me suis sentie dans un si grand recueillement, et mon coeur était si uni au bon Dieu, je formais avec tant d'ardeur, et pour­tant sans aucun effort, de telles aspira­tions d'amour, qu'il me semble bien que ces grâces étaient ce que notre Mère sainte Thérèse appelle des  « vols d'es­prit » @DEA  11-7@Térèse Avila  Ch.V, 6e Dem.@

 

Un soir, à l’infirmerie, elle me parla d'une autre grâce, reçue dans la grotte de sainte Madeleine, au temps de son noviciat, grâce qui fut suivie de plusieurs jours de quiétude, pendant lesquels elle se trouvait dans un état qu'elle décrit ainsi: « Il y avait - me dit‑elle, comme un voile jeté entre moi et les choses de la terre. J'étais entièrement

 

TÉMOIN 6: Agnès de Jésus O.C.D.

 

cachée sous le voile de la Sainte Vierge. Je n'étais plus sur la terre; je faisais tout ce que j'avais à faire, tout mon ouvrage au réfec‑[495]toire, comme si l'on m'avait prêté un corps... C'est bien difficile à expliquer: c'est un état surnaturel que le bon Dieu seul peut donner et qui suffit pour détacher à tout jamais une âme de la terre » @DEA 11-7@

 

Enfin, je lui fis répéter à l'infirmerie, ce qu'elle m'avait dit pendant mon priorat, en 1895, de sa « blessure d'amour.» Voici ses expressions, ou à peu près (je les ai notées de mon mieux aussitôt après notre entretien): «C'était peu de jours après mon offrande à l'amour miséricordieux, je commençais au choeur l'exercice du chemin de la croix, lorsque je me sentis tout à coup blessée d'un trait de feu si ardent que je pensai mourir. Je ne sais comment expliquer ce transport: il n'y a pas de comparaison qui puisse faire comprendre l'intensité de cette flamme du ciel. Il me semblait qu'une force invincible me jetait tout entière dans le feu. Oh! quel feu! quelle douceur! Une seconde de plus, je serais morte certainement. Enfin, ma petite mère, ajouta‑t‑elle avec simpli­cité, c'est ce que les saints ont éprou­vé tant de fois »  @DEA 7-7@

 

4° Prédictions ou vues prophétiques sur l'avenir.

 

La Servante de Dieu, voyant l'oppo­sition que mère Marie de Gonzague met­tait à la communion quotidienne, promit que, peu de temps après sa mort (après la mort de la Servante de Dieu), cette faveur serait accordée à la communauté, ce qui arriva en effet.

 

A la fin de sa vie, elle pressentait le bien qu'elle ferait après sa mort. Il sem­ble même qu'elle ait prévu sa glorification par l'Église. Je vais rapporter [496] naïve­ment et sans commentaire ses paroles et ses actes. L'Eglise appréciera.

Lorsqu'elle versait des larmes d'amour, elle me laissait les recueillir dans un linge fin, sachant bien que ce n’était pas pour essuyer son visage, mais pour les conser­ver comme un souvenir vénéré.

Quand je lui coupais les ongles, elle recueillait les rognures et me les donnait elle‑même en m'invitant à les garder.

Lorsque nous lui apportions des roses à effeuiller sur son crucifix, s'il tombait des pétales à terre, après qu'elle les avait touchés, elle nous disait: « Ne perdez pas cela, mes petites soeurs, vous ferez des plaisirs, plus tard, avec ces roses » @DEA 14-9@

Soeur Geneviève lui disait, dans les premiers jours de septembre 1897, la voyant mourante sur son lit: « Quand on pense qu'on vous attend encore en Indo-­Chine!....» - « J'irai, j'irai prochai­nement... Si vous saviez comme j'aurai vite fait mon tour! » @DEA 2-9@.

Le 9 juin 1897, soeur Marie du Sacré-Coeur lui disait que nous aurions beau­coup peine après sa mort. Elle répondit: « Oh! non, vous verrez... ce sera comme une pluie de roses.» Elle ajouta: « Après ma mort, vous irez du côté de la boîte aux lettres, vous y trouverez des consolations » @DEA 9-6@.

 

Le 23 juin elle me montra un passage d'une Annale de la Propagation de la foi, où il était parlé de l'apparition d'une belle dame vêtue de blanc auprès d'un petit enfant baptisé. Elle me [497] dit d'un air inspiré: « Plus tard, j'irai comme cela auprès des petits enfants baptisés » @DEA 25-6@

 

Le ler août de la même année, elle me dit: « Tout passe en ce monde mortel, même la petite Thérèse... mais elle reviendra » @DEA 2-8@

 

Le 17 juillet, toujours sur son lit de mort, elle me dit ces paroles mémorables que je transcrivis immédiatement au fur et à mesure qu'elle les prononçait: « Je sens que je vais entrer dans le repos. Mais je sens surtout que ma mission va commencer, ma mission de faire aimer le bon Dieu comme je l'aime, de donner ma « petite voie » aux âmes. Si le bon Dieu exauce mon désir, mon ciel se passera à faire du bien sur la terre jus­qu'à la fin du monde. Oui, oui, je veux passer mon ciel à faire du bien sur la terre. Ce n'est pas impossible, puis­qu'au sein même de la vision béatifique, les anges veillent sur nous. Je ne pourrai jouir de mon repos tant qu'il y aura des âmes à sauver; mais lorsque l'ange aura dit: ' Le temps n'est plus! ', alors je me reposerai, parce que le nombre des élus sera complet, et que tous seront entrés dans la joie et le repos... Mon coeur tressaille à cette pensée.»

 

« Quelle voie voulez‑vous donc enseigner aux âmes ?», lui dis-je. - « Ma mère,c'est la voie de l'enfance spirituelle, c'est le chemin de la confiance et du total abandon. Je veux leur enseigner les petits moyens qui m'ont si parfaitement réussi, leur dire qu'il n'y a qu'une seule chose à faire ici‑bas: jeter à Jésus les fleurs des petits sacrifices, le prendre par [498] des caresses; c'est comme cela que je l'ai pris, et c'est pour cela que je serai si bien reçue » @DEA 17-7@

 [Suite de la réponse]:

Je me souviens que je ne pus transcrire qu'incomplètement ce qu'elle me disait de la voie d'enfance, son explication était plus développée, mais je ne m'en souviens pas assez pour la reconstituer.

Encore en juillet 1897, nous lui disions: « On vous mettra après la mort une palme dans la main.» ‑‑ « Oui - répondit-­elle, mais je serai obligée de la lâcher pour répandre à pleines mains des grâces sur la terre » @DEA 3-7@

On lui avait apporté à l'infirmerie quelques épis de blé. Prenant alors un des plus beaux, elle me dit: « Ma mère, cet épi est l'image de mon âme... Le bon Dieu m'a chargée de grâces pour moi et pour bien d'autres »"  @DEA 4-8@

Et parlant de l'humilité qui n'empêche pas de reconnaître les grâces de Dieu, elle ajouta: « Le bon Dieu me montre la vérité, je sens si bien que tous ces dons viennent de lui! Oui, il me semble que je suis humble en proclamant ces mi­séricordes » @DEA 4-8@

 

TÉMOIN 6: Agnès de Jésus O.C.D.

 

 [La Servante de Dieu parlait‑elle ainsi, toujours et sérieu­sement, de son état après la mort ?]:

 

J'ai la conviction que tout ce qu'elle nous disait ainsi était réfléchi et voulu: c'était vraiment sa pensée. D'ailleurs elle ne plaisantait jamais sur des sujets aussi graves.

 

 [499] [Etes‑vous la seule à avoir reçu ces confidences de la Servante Le Dieu, ou bien celle‑ci s'en était‑elle ouverte à d'autres ]:

Elle ne s'épanchait ainsi que dans la stricte intimité avec mes soeurs et sur­tout avec moi. Je ne crois pas qu'elle ait confié ces choses à aucune  autre, sinon peut‑être dans une mesure très restreinte, pour l'un ou l'autre détail, à soeur Marie de la Trinité.

 

 [Réponse à la cinquantième demande]:

Je ne sache pas qu'elle ait fait de mira­cles pendant sa vie

 

 [Réponse à la cinquante‑et‑unième demande]:

La Servante de Dieu a écrit un certain nombre de lettres, des poésies sur des sujets de piété ou par manière de pièces récréatives pour nos jours de fêtes. Sur­tout elle a écrit 1'« Histoire d'une âme » qui est sa propre biographie spirituelle. Tous ces écrits ont été recueillis avec témoignages spéciaux et soumis au juge­ment [50û] de la Congrégation des Rites.

Voici en particulier l'histoire de son manuscrit autobiographique, qui est la pièce principale de ses écrits.

 

Au commencement de 1895, un soir d'hiver, soeur Thérèse de l'Enfant Jésus nous rapporta plusieurs traits charmants de son enfance. A l'instigation de soeur Marie du Sacré‑Coeur, j'ordonnai à la Servante de Dieu d'écrire pour nous seules (ses soeurs) tous ses souvenirs d'enfance.

 

Comme j'étais sa Mère Prieure, elle dut obéir. Elle écrivit uniquement pendant ses temps libres et me donna son cahier le 20 janvier 1896. Ce récit était incomplet. La Servante de Dieu y insistait particu­lièrement sur son enfance et sa première jeunesse; sa vie religieuse y était à peine esquissée. Ce premier manuscrit a fourni les huit premiers chapitres de 1'« Histoire d'une âme » (page 1 à 149 de l'édition in 8° de 1914)@MSA @

Mère Marie de Gonzague étant rede­venue prieure, je lui persuadai de com­mander à la Servante de Dieu la conti­nuation de son récit: c'était le 2 juin 1897. La Servante de Dieu adressa donc à mère Marie de Gonzague la suite de son récit; elle forme les chapitres 9 et
10 de l'«Histoire d'une âme» (page 151 à 205) @MSC @

 

Cette partie a été écrite d'un premier jet et sans ratures au courant de ce mois de juin 1897. La Servante de Dieu était constamment dérangée par les allées et venues des infirmières et des novices qui voulaient profiter de ses derniers jours. Elle me disait: « Je ne sais pas ce que j'écris, [501] rien ne se suit... il faudra que vous retouchiez à tout cela. » 

Une autre fois encore elle me dit: « Ma mère, ce que vous trouverez bon de retrancher ou d'ajouter au cahier de ma vie, c'est moi qui le retranche et qui l'ajoute. Rappelez‑vous cela plus tard, et n'ayez aucun scrupule à ce sujet » @DEA 11-7@

 

Elle cessa d'écrire au commencement de juillet 1897. Ce qui suit dans le volume imprimé (chapitre XI, pages 207 à 222) @MSB @, a été écrit par la Servante de Dieu pendant sa retraite de 1896, à la demande de soeur Marie du Sacré‑Coeur.

 

Après la mort de soeur Thérèse de l'Enfant‑Jésus, mère Marie de Gonzague consentit à publier en un volume ces trois manuscrits divers, mais à condition qu'on les modifierait, pour laisser enten­dre qu'ils lui avaient été tous adressés à elle‑même. Ces modifications ne changè­rent pas le fond du récit. D'ailleurs, au mois d'avril 1910, soeur Marie du Sacré-Coeur reconstitua dans son état premier le manuscrit original, et copie authenti­que en a été envoyée à Rome. De plus, dans la dernière édition in 8°, 1914, on a rétabli la distinction des trois manus­crits.

 

 [Lorsqu'elle s'appliquait à ré­diger son texte, la Servante de Dieu en pré­voyait‑elle une édition publique?]:

Certainement elle n'en avait aucun soupçon quand elle écrivit la première partie, uniquement destinée à rappeler à ses soeurs ses souvenirs d'enfance. Elle ne pensait pas non plus, je crois, que dut être publié le manuscrit adressé à soeur Marie du Sacré‑Coeur [502] et composé en 1896. Mais lorsque en 1897, au mois de juin, elle écrivit à mère Marie de Gonzague ce qui fait la matière des chapitres IX et X, elle savait que je me proposais de le faire connaître après sa mort. Elle savait alors (dans les derniers mois de sa vie) que j'utiliserais pour cette publication une partie au moins de ce qu'elle m'avait écrit sur son enfance et sa jeunesse. C'est pourquoi elle me disait: « Vous pouvez ajouter ou retrancher, etc.... au manuscrit de ma vie ».

 

Sur son lit de mort, elle attachait une grande importance à cette publication et y voyait un moyen d'apostolat. Elle me dit un jour avec assurance: «Il faudra publier le manuscrit sans aucun retard après ma mort. Si vous tardez, si vous commettez l'imprudence d'en parler à qui que ce soit, sauf à Notre Mère, le démon vous tendra mille embûches pour empê­cher cette publication pourtant bien im­portante. Mais si vous faites tout ce qui est en votre pouvoir pour ne pas la laisser entraver, ne craignez rien des difficultés que vous rencontrerez. Pour ma mis­sion, comme pour celle de Jeanne d'Arc, la volonté de Dieu s'accomplira malgré la jalousie des hommes.» - «Vous pensez donc que c'est par ce manuscrit que vous ferez du bien aux âmes? »- « Oui, c'est un moyen dont le bon Dieu se servira pour m'exaucer. Il fera du bien à toutes sortes d'âmes, excepté à celles qui sont dans les voies extraordinai­-

 

TÉMOIN 6: Agnès de Jésus O.C.D.

 

res.» - « Mais si notre mère le jetait au feu?.» - « Eh! bien, je n'en aurais pas la moindre peine, ni le moindre doute sur ma mission. Je penserais tout simple­ment que [503] le bon Dieu exaucera mes désirs par un autre moyen » 

 

D'ailleurs, même dans la partie com­posée pour mère Marie de Gonzague, la pensée que son manuscrit pourrait être publié, n'a modifié en rien la sponta­néité de sa rédaction. Dans cette partie, comme dans les deux autres, elle nous livre son âme tout entière.

 

 [Réponse à la cinquante-deuxième demande]:

 

Vers 1894, soeur Thérèse de l’Enfant-Jésus fut prise d'un mal de gorge persis­tant, qu'on soigna par des cautérisations au nitrate d'argent. Elle en souffrit beaucoup.

Le vendredi saint, 4 avril 1896, se déclara une hémoptysie. Les remèdes qu'elle prit alors furent de la créosote et pour la gorge des pulvérisations.

Dans le courant de cette même année, en juin ou juillet 1896, elle fut prise d'une petite toux sèche. Le docteur de Cor­nière, médecin de la communauté, l'exa­mina et conclut qu'il n'y avait, pour le moment, rien de grave. Il prescrivit seu­lement des fortifiants.

Avant la fin du carême de 1897, elle tomba gravement malade. On lui mit plusieurs vésicatoires, et on lui fit des frictions avec un gant de crin, mais sans résultat utile. Elle perdit l'appétit et bientôt ne put rien digérer. Elle eut chaque jour, à partir de 3 heures après midi, une fièvre très forte. On lui fit, à plusieurs reprises, des pointes de feu sur le côté; on lui mit aussi de la tein­ture d'iode.

Le 6 juillet 1897, elle fut prise de nou­velles [504] hémorragies; le docteur cons­tata une congestion pulmonaire très grave; il défendit tout mouvement, prescrivit de la glace, des cataplasmes sinapisés, des ventouses, etc. Elle passa une très mau­vaise nuit sur sa dure paillasse, avec une fièvre intense. Elle était très oppressée, et souffrait d'un grand abattement. Des sueurs abondantes l'affaiblissaient encore.

Deux jours après, le 8 juillet, on la descendit à l'infirmerie.

 

Jusqu'au premier jour d'août, les hémorragies se reproduisirent deux ou trois fois par jour, et les étouffements furent terribles. Elle aspirait de l'éther, mais l'oppression était si forte, que ce remède ne produisait plus d'effet.

Tous les jours une fièvre ardente la consumait; elle répétait qu'elle se croyait en purgatoire.

Le 30 juillet, elle reçut l’extrême-onction et le saint viatique avec une foi et une piété admirables. Elle demanda par­don à la communauté en termes si tou­chants que les soeurs ne purent retenir leurs larmes.

Il lui restait encore à passer deux mois de martyre sur la terre; elle les subit avec une patience héroïque.

Elle était si amaigrie, qu'en plusieurs endroits les os percèrent la peau, et il se forma deux plaies très douloureuses.

 

Pendant les cinq semaines de vacances du docteur de Cornière, la mère prieure ne fit entrer que [505] trois fois le doc­teur La Néele, bien que celui‑ci décla­rât qu’elle avait besoin de voir un mé­decin tous les jours.

Elle souffrit beaucoup du côté, de l'épaule et d'une soif ardente que rien ne désaltérait. « Quand je bois ~ disait­elle-, c'est comme si je versais du feu sur du feu » @Source pre.@

Le 17 août, le docteur La Néele cons­tata que les deux poumons étaient pris, et ne lui donna que quelques jours de vie.

Du 17 au 30 août, elle resta sans voir de médecin, malgré de graves complica­tions. En effet, le 22 août, elle fut prise d'atroces douleurs dans les intestins, elle les endurait surtout lorsqu'on cherchait à l'asseoir, pour diminuer l'oppression, au moment des quintes de toux qui du­raient des heures. Elle se disait alors «assise sur des fers pointus » @Source pre.de cette expression,@ et conjurait que l'on priât pour elle.

 « O ma petite mère, en vint‑elle à me dire, si je n'avais pas la foi, je me désespérerais. Je comprends très bien que ceux qui n'ont pas la foi, se donnent la mort quand ils souffrent tant. Veillez bien, lorsque vous aurez des malades en proie à de si violentes douleurs, à ne pas laisser près d'elles des remèdes qui soient poison. Je vous assure qu'il ne faut qu'un moment, lorsqu'on souffre à ce point, pour perdre la raison.»

 

Le docteur de Cornière étant toujours absent, on télégraphia au docteur La Néele, à Caen, le 30 août. Il dit que ce qu'elle endurait était horri‑[506]ble: il admira sa patience.

 

Le docteur de Cornière revint dans les premiers jours de septembre; il lui fit de fréquentes visites, parla de piqûres de morphine, mais la mère prieure ne le permit pas; on lui donna seulement par petites doses, et rarement, du sirop de morphine, car la mère prieure avait en­core des préventions contre ce calmant.

 

Les derniers jours, les crachats étaient purulents, avec de la matière caséeuse. Il s'en dégageait une odeur qui accusait fortement la décomposition de l'organe.

 

Le docteur de la communauté loua beaucoup sa patience: « Ne désirez pas la conserver en cet état ‑‑ dit‑il-‑, c'est affreux ce qu'elle endure! Mais quel ange! et quel sourire je lui vois toujours! » @DEA 24-9@

 

Elle arriva à ne plus pouvoir respirer du tout qu'en jetant de petits cris de temps en temps. Pendant les trois der­nières heures de son agonie, son visage et ses mains devinrent d'un rouge violacé, elle tremblait de tous ses membres, et émettait des sueurs si abondantes que son matelas, son oreiller et tous ses vêtements en furent traversés.

 

Pendant toute cette maladie, la Ser­vante de Dieu nous édifia constamment par sa douceur, sa patience, son accepta­tion entière de toutes les souffrances vou­lues par Dieu. Elle n'en demandait pas davantage, comme on le rapporte de quelques saints, mais elle n'en voulait pas moins non plus, et toujours son abandon et sa confiance grandirent en proportion de [507] ses souffrances. Elle répétait ce verset du psaume: « Je suis descendue dans la vallée des ombres de la mort, cependant, je ne crains aucun mal, parce que vous êtes avec moi, Seigneur.»@*Ps 22,4@

 

TÉMOIN 6: Agnès de Jésus O.C.D.

 

Elle fit sa dernière communion le 19 août, fête de saint Hyacinthe, et elle offrit cette communion pour le pauvre père Hyacinthe, le malheureux égaré de notre Ordre.

 

Jusqu'à sa mort, à cause des vomisse­ments, elle n'eut plus la grâce de com­munier. Quelle souffrance pour elle! La nuit du 5 ou 6 août, fête de la Transfigu­ration de Notre Seigneur, on avait laissé tout près de son lit une grande image de la Sainte Face, entourée de fleurs et éclairée par une veilleuse. Jamais elle ne souffrit plus que cette nuit‑là de l'épreuve de sa tentation contre la foi: «O ma mère, me dit‑elle-, que j'ai été ten­tée cette nuit! Mais je n'ai pas cessé de regarder la Sainte Face et de faire des actes de foi » @DEA 6-8@.

 

En plus de cet état d'âme, les souf­frances de sa maladie augmentèrent et devinrent atroces. Un jour, elle me dit:  « Ma mère, priez pour moi! Si vous saviez ce que je souffre! Demandez que je ne perde pas patience...J'ai besoin du secours de Dieu. Et moi qui ai tant désiré tous les genres de martyre! Ah! il faut y être pour savoir! » @DEA 4-8@

 

Cependant les ténèbres de son âme ne lui enlevaient pas son sourire et son aima­ble simplicité. Elle restait gracieuse com­me un petit enfant. La partie supérieure de son âme restait paisible et sereine sous [508] l'action de la grâce. C'est alors qu'elle me confiait ses immenses désirs et son espoir de les voir bientôt réalisés. « A présent, comme Jeanne d'Arc dans sa prison, je suis dans les fers – me disait-elle-, mais bientôt viendra ma délivrance, et ce sera le temps de mes conquêtes » @DEA 10-8@

Le 29 septembre, veille de sa mort, monsieur l'abbé Faucon vint la confesser (le confesseur ordinaire, monsieur l'abbé Youf, étant malade) et je me souviens de ces paroles qu'il dit en sortant de I'infirmerie: « Quelle belle âme! elle sem­ble confirmée en grâce.»

Elle passa cette journée et la nuit sui­vante dans de grandes souffrances. C'est la seule nuit où elle consentit à être veillée.

 

Le matin du 30, je restai près d'elle pendant la messe; elle était haletante et me dit ces seules paroles en regardant la statue de la Sainte Vierge qui lui avait souri dans son enfance: « Oh! je l'ai priée avec une ferveur!... mais c'est l'agonie sans aucun mélange de conso­lation.» Cette plainte n'avait rien d'amer et je sentais bien que Dieu la fortifiait.

 

Dans l'après‑midi, elle se ranima, et ne cessait de conjurer que l'on priât pour elle. « Mon Dieu, disait-elle-, ayez pitié de moi, vous qui êtes si bon! Mon Dieu, je veux bien tout! Souffrir ainsi pendant des mois, des années, si c'est cela que vous voulez pour moi.»

 

A 3 heures elle mit les bras en croix: « Le calice est plein jusqu'au bord - nous dit‑elle ‑, je ne puis m'expliquer ce que j'endure que par mon désir extrême de [509] sauver les âmes... Mais je ne me repens pas de m'être livrée à l'amour.»

 

Vers 4 heures et demie, je devinai à sa pâleur subite que le dernier moment approchait. Toute la communauté se réunit autour de sa couche. Elle tenait son crucifix si serré entre ses doigts qu'on eut de la peine à le lui enlever après son dernier soupir. Son visage et ses mains, d'abord d'une pâleur mortelle, devinrent bientôt d'un rouge violacé. Soeur Geneviève s'avança pour essuyer la sueur qui ruisselait de son front. Son merci fut un tel sourire, un tel regard qu'on ne peut rien voir de plus beau sur la terre.

 

Comme l'agonie se prolongeait, la mère prieure congédia, vers 7 heures, la communauté: « Je ne vais donc pas mourir ?... ce n'est donc pas encore l'agonie? », soupira la Servante de Dieu. Sur la réponse de la mère prieure qu'il lui restait peut‑être quelques heures à vivre, elle gémit comme un petit agneau plein de douceur: « Eh! bien... allons... allons... Oh! je ne voudrais pas moins souffrir!.»

 

Sa respiration devint tout à coup plus faible et plus précipitée, elle retomba sur l'oreiller, la tête penchée à droite. C'était l'instant suprême.

 

La cloche de l'infirmerie retentit. A peine les soeurs étaient‑elles agenouillées autour de son lit qu'elle prononça dis­tinctement son dernier acte d'amour: ~ Oh! je l'aime! »... dit‑elle en regar­dant son crucifix. Et un instant après: « Mon Dieu... je... vous aime! » @DEA 30-9@

 

[510] Nous croyions tout fini, quand, subitement, elle leva les yeux, des yeux pleins de vie et de flammes où se peignait un bonheur « surpassant toutes ses espé­rances....»

 

Soeur Marie de l'Eucharistie, voulant voir de plus près ce regard, qui dura l'espace d'un Credo, passa et repassa un flambeau devant ses paupières sans les faire aucunement vaciller.

 

C'était donc une extase, une vision du ciel, mais une vision qui mettait dans son coeur trop d'amour, trop de recon­naissance, elle n'en put supporter les «assauts délicieux » et lui dut le brise­ment de sa chaîne. Il était sept heures 20 minutes.

 

Alors elle ferma les yeux et la blancheur de son visage que j'avais remarquée pendant l'extase s'accentua et devint plus mate. Elle était d'une beauté ravissante avec un sourire parlant qui semblait dire: « Le bon Dieu n'est qu' amour et mi­séricorde.»

 

[Session 20: ‑ 16 juillet 1915, à 9h. et à 2h. de l'après‑midi]

 

[513]  [Réponse à la cinquante‑troisième demande]:

Il ne fut pas nécessaire de lui fermer les yeux, car elle les ferma d'elle‑même après son extase. La Mère [514] Prieure fit retirer la communauté. Soeur Aimée de Jésus, soeur Marie du Sacré‑Coeur et moi, nous nous mîmes en devoir d'ensevelir la Servante de Dieu. Son visage avait une expression enfantine; elle

 

TEMOIN: Agnès de Jésus O.C.D.

 

paraissait avoir 12 ans. Lorsqu'elle fut habillée et couchée sur sa paillasse, comme c'est l'usage au Carmel, avant la levée du corps, on lui mit avec son crucifix et son chapelet une palme à la main, et tout près d'elle, sur une petite table, la statue de la Vierge miraculeuse.

 

La Servante de Dieu gardait l'attitude du moment de sa mort, la tête penchée à droite, et elle avait un sourire si ac­centué qu'elle paraissait dormir seulement.

 

Le lendemain vendredi, dans l'après­midi, on la transporta au choeur, où elle fut exposée devant la grille jusqu'au dimanche soir. Pendant ces deux jours, samedi et dimanche, il vint beaucoup de monde prier devant sa dépouille mortelle, lui faire toucher des objets pieux et jusqu'à des bijoux. Je dois dire pourtant que pareils faits se passent à la mort de nos soeurs carmélites: c'est une coutume populaire.

 

Le lundi matin, des marques de décom­position apparurent. La Servante de Dieu, toujours belle pourtant, avait les veines du front gonflées, et l'extrémité des doigts noirâtres. Nous n'en fûmes pas étonnées, car, à plusieurs reprises, pendant sa ma­ladie, quand les novices lui disaient qu'elle serait préservée de la corruption, elle affirmait le contraire et désirait la dis­solution de son corps, «afin - disait-­elle - que les ' petites âmes ' n'aient rien à lui envier » @DEA 8-7@

 

[515] Avant de fermer le cercueil, la mère prieure remplaça le crucifix que la Servante de Dieu avait entre les mains, par une petite croix de bois; on lui laissa la palme, le papier contenant la formule de ses voeux et une copie de son acte d'offrande.

 

 [Réponse à la cinquante-quatrième demande]:

 

L'inhumation eut lieu le lundi 4 oc­tobre, sans aucune manifestation extraor­dinaire. La Servante de Dieu fut inhumée au cimetière de la ville, dans un terrain que monsieur Guérin, notre oncle, venait d'acheter pour les carmélites. La pre­mière tombe, qui se trouvait être celle de soeur Thérèse de l'Enfant‑Jésus, était creusée au fond de l'enclos, dans l'angle à droite en entrant; elle avait une pro­fondeur de 3m 50, parce qu'on se pro­posait d'y placer plus tard deux autres cercueils superposés, ce qui d'ailleurs n'a pas été fait.

 

Le 6 septembre 1910, monseigneur Lemonnier, évêque de Bayeux et Lisieux, fit faire l'exhumation des restes de la Servante de Dieu, dans le but d'assurer leur conservation, et non de les exposer à la vénération des fidèles. On plaça le corps dans une autre tombe, maçonnée de briques et placée à quelques pas de la première.

 

Evidemment, cloîtrée au Carmel, je n'ai pas assisté à cette exhumation (6 septembre 1910) : j'en parle par ouï‑dire. D'ailleurs, le procès verbal authentique a dû être versé aux documents du premier Procès, et un récit exact en a été inséré dans l'édition in 8°, 1914, [516] de 1'« Histoire d'une âme », page 555.

 

Quelques planches seulement du pre­mier cercueil furent enlevées et appor­tées au monastère. Un morceau de plan­che tombé sans qu'on s'en aperçut de la tête du cercueil, fut retrouvé quelques jours après dans le cimetière et rap­porté aussi au monastère. Plusieurs reli­gieuses, qui ignoraient tout à fait la présence de ce fragment de bois, en furent averties par une odeur d'encens. Parmi elles se trouvaient soeur Marie de la Trinité et soeur Thérèse de l'Eucharistie, aujourd'hui sous‑prieure.

 

La terre recueillie sous le premier cercueil, dans l'ancienne tombe, répandit plusieurs fois des odeurs suaves de racine d'iris. Ces émanations ont été perçues en particulier par soeur Geneviève, soeur Aimée de Jésus, soeur Saint-Jean-Baptiste et par moi, alors même que nous ne pensions aucunement à la présence de cette terre.

 

 [Réponse à la cinquante-cinquième demande]:

 

Je ne sache pas que rien se soit produit qui ressemble à un culte. Du reste, je n'ai pas assisté à ces cérémonies.

 

 [Réponse à la cinquante­sixième demande]:

Ces dernières années, surtout depuis 1911, et plus que jamais pendant la guerre, les pèlerinages se multiplient au tom­beau de la Servante de Dieu. Je n'en suis pas témoin directe, mais nos soeurs tourières et aussi des étrangers au par­loir m'ont répété souvent qu'on prie [517] au tombeau de soeur Thérèse, comme à Lourdes, et qu'à certains jours on ne peut réussir à s'en approcher. Ce spectacle est si émouvant, paraît‑il, que parfois des incrédules, venus 1à par cu­riosité, comme un soldat impie que l'on m'a cité, sont forcés de tomber à genoux. Parmi les pèlerins de ces dernières années, nous avons comptés plusieurs évêques, français et étrangers. Au nombre de ceux‑ci fut monseigneur Bonnefoy, arche­vêque d'Aix. Le vénérable prélat m'écri­vait en 1913: « Ma visite au Carmel de Lisieux a laissé une impression de paix inexprimable. Ma pensée ne quitte plus votre petite ' reine ', maintenant il me semble que mon âme lui est étroitement unie, et je sens le bienfait qui s'en dégage sur moi.»

 

En 1913, il y eut au Carmel et à la tombe de la Servante de Dieu, un pèle­rinage militaire qui devait se renouveler en 1914, mais a été empêché par la mo­bilisation.

 

 [518 ] [Réponse à la cinquante‑septième demande]:

Lorsque je sortais en ville, avec ma petite Thérèse, je remarquais qu'on la regardait d'une façon exceptionnelle. J'ai entendu dire bien des fois que ce n'était pas seulement pour sa beauté, mais pour je ne sais quoi d'extraordinairement pur et céleste qu'elle avait dans la phy­sionomie.

 

Une de nos anciennes domestiques, Vic­toire, me disait un jour au parloir: « C'est vrai que mademoiselle Thérèse n'était pas ordinaire; je vous aimais bien toutes, mais mademoiselle Thérèse avait quelque chose que vous n'aviez ni les unes ni les autres: c'était comme un ange; ça m'a frappée.»

 

Mademoiselle Philippe, vénérable de­moiselle et respectée de toute la paroisse, qui s'occupait de la sacristie à Saint Pierre de Lisieux, voyait souvent Thérèse à l'église. Elle dit un jour à son sujet: « Cette petite Thérèse Martin est un vé­ritable ange. Je serais bien étonnée si elle vivait longtemps; mais si elle vit,

 

TÉMOIN 6: Agnès de Jésus O.C.D.

 

vous verrez qu'on en parlera plus tard, parce qu'elle deviendra une sainte.»

 

A son entrée au Carmel, les soeurs qui, averties de son jeune âge, croyaient voir une enfant, furent comme saisies de respect en sa présence, admirant son maintien si digne et si modeste, son air profond et résolu.

 

L'une d'elles, soeur Saint‑Jean de la Croix, qui avait été très opposée à l'en­trée d'une postulante si jeune, me dit quelque temps après: « Je pensais que vous vous repentiriez bientôt d'avoir tant travaillé à nous [519] donner votre petite soeur. Je me disais: Elles en auront des déceptions, toutes les deux!... Com­me je me suis trompée! Soeur Thérèse de l'Enfant‑Jésus est extraordinaire, elle nous en remontre à toutes.»

 

La mère Prieure, pour donner raison de sa sévérité, disait à la maîtresse des novices: « Ce n'est pas une âme de cette trempe‑là qu'il faut traiter comme une enfant, et craindre d'humilier toujours.»

 

Le sacristain l'avait en grande véné­ration et disait que cette soeur‑là n'était pas comme les autres soeurs; que lors­qu'il venait travailler à l'intérieur du monastère, il la reconnaissait, malgré son voile baissé, à sa démarche toujours si digne.

 

Monsieur Delatroëtte, notre supérieur, qui avait été si défavorable à son entrée, changea d'opinion quelques années plus tard. Un jour qu'il était venu au monas­tère, et qu'il avait eu l'occasion de la voir et de l'entendre parler des choses de Dieu, il ne put retenir ses larmes et dit ensuite à la mère prieure que cette jeune religieuse était un ange.

 

Monsieur l'abbé Youf, notre aumô­nier, me parla d'elle bien souvent avec admiration. « Quand je pense - me dit‑il un jour, que je n'ai pas la liberté de permettre la communion quotidienne à cette religieuse si parfaite.»

Il me dit aussi: « Quand je vois votre soeur si près de moi, sous le cloître, lorsque je porte la communion aux reli­gieuses malades, elle me fait toujours penser à ces cierges bénits qui brûlent dans [ 520] les églises devant le Saint Sacrement et dont la seule vue porte à la prière et au recueillement.»

 

Malgré la vérité de ces témoignages, il est juste de dire que si les religieuses qui vivaient avec elle avaient pour elle une estime et une vénération qu'elles n'avaient pour aucun autre, elles ne considéraient pas néanmoins, pendant sa vie, que la question se poserait un jour de sa béatification. Moi‑même qui dès lors la regardais vraiment comme une sainte, surtout après l'avoir vue dans sa dernière maladie, je ne songeais pas alors qu'on s'occuperait jamais de sa canonisation, persuadée que pour cela il fallait pendant sa vie avoir fait des miracles et des choses éclatantes.

 

Les religieuses qui ont été ses contem­poraines et qui survivent aujourd'hui, comprennent parfaitement maintenant, à la lumière des événements, tout ce qu'il y avait d'héroïsme caché dans la vie dont elles ont été les témoins.

 

Voici quelques appréciations de ces religieuses anciennes, compagnes de la Servante de Dieu.

 

Au mois de mai de l'année dernière, après la mort de notre chère doyenne, soeur Saint‑Stanislas (90 ans), je trou­vai, dans la cellule de cette bonne an­cienne, une enveloppe contenant la note suivante: « J'affirme que ayant été plu­sieurs années dans les mêmes emplois que soeur Thérèse de l'Enfant‑Jésus, je l'ai vue pratiquer la vertu d'une manière héroïque, et que je n'ai pu découvrir en elle d'imperfection. Jamais elle ne me fit aucune réflexion sur ce que je lui demandais de faire, et sa par­faite régularité m'a constamment édi­fiée. A pro‑[521]pos de monsieur son père elle a beaucoup souffert, mais en silence; et dans toutes les circonstances pénibles où je l'ai vue, j'ai admiré en elle une grande force d'âme. Dans la maladie qui l'a conduite au tombeau, malgré ses gran­des souffrances, je n'apercevais rien sur son visage qui pût les faire deviner, et jamais je ne l'ai entendue proférer une seule plainte. J'ai écrit cela dans le cas où je viendrais à mourir, afin de le faire connaître pour la plus grande gloire de Dieu et la glorification de sa Servante, la veille de la fête du Sacré‑Coeur de Jésus de l'année 1906.»

 

Ce document est donc antérieur de quatre ans à l'ouverture du Procès de l'ordinaire.

 

 [Le témoin produit l'autographe de ce texte dont les juges et le vice‑promoteur constatent qu'il est en parfait accord avec la déposition faite précédemment].

 

Soeur Marie de Jésus s'exprime ainsi: « Malgré son jeune âge, soeur Thérèse se montra, dès le début de sa vie au Carmel, une parfaite religieuse. Jamais je ne l'ai vue commettre la plus petite infidélité. Ce qui m'a le plus frappée, c'est son humilité: elle s'effaçait tou­jours... Ce qui la caractérisait surtout, c'était sa parfaite égalité d'humeur; n'im­porte à quel moment, elle vous recevait toujours avec cet aimable sourire qui lui était habituel. Aussi, aux jours de licence, chacune s'efforçait d'avoir quel­ques instants d'entretien avec cette âme qui reflétait tant de pureté et laissait entrevoir déjà une si grande sainteté.»

 

Une de nos bonnes anciennes, soeur Marie Philomène (74 ans) écrit ce témoi­gnage: « Je ne crois pas qu'avec notre nature il soit possible d'avoir moins de recherche [522] de soi‑même et plus d'égalité d'humeur que je n'en ai remar­qué chez la Servante de Dieu... C'était une âme embrasée de l'amour du bon Dieu, comme je n'en ai jamais vu... Je me dis souvent que sa ' petite voie' est vraiment le contre-pied de l'orgueil d'aujourd'hui. Elle voulait en effet rap­porter tout à Dieu, ne voir que lui en toutes choses et tout espérer de sa bonté infinie avec la plus filiale confiance.»

 

[Session 21: ‑ 19 juillet 1915, à 9h. et à 2h. de l'après‑midi]

 

[525] [Suite de la réponse à la cinquante‑septième de­mande]:

Un an après la mort de la Servante de Dieu, fut publié le manuscrit de soeur Thérèse, sous le titre de « Histoire d'une âme », octobre 1898. Cette publication fit connaître au dehors l'âme même de cette religieuse qui avait vécu cachée dans le cloître. Aussitôt après cette publi­cation, commencèrent à nous arriver des lettres, exprimant l'admiration pour les vertus parfaites de la Servante de Dieu, et la reconnaissance pour des grâces obtenues par son intercession. [526] On nous demandait aussi dans ces lettres des

 

TÉMOIN 6: Agnès de Jésus. O.C.D.

 

neuvaines de prières et des reliques ou souvenirs. Chaque année le nombre de ces lettres alla progressant. Vers 1911, nous en recevions une moyenne de 50 par jour. Les années suivantes nous en avons reçu successivement 200, 300 et 400 par jour de toutes les parties du monde. Depuis la guerre (août 1914), bien que les communications avec divers pays soient devenues impossibles, nous avons compté en certains jours 500 lettres et plus.

 

Il est important de noter que les diverses publications que nous avons faites, n'ont pas été de notre part une initiative de propagande: nous ne les avons faites qu'au fur et à mesure des demandes; nous sommes toujours en retard par rapport aux sollicitations des fidèles.

 

Voici quelques chiffres qui donneront une idée de l'empressement que mettent les fidèles à entrer en rapport avec la Servante de Dieu qu'ils regardent comme une sainte. Les lettres qu'ils écrivent montrent à l'évidence que tel est bien leur sentiment. Donc, de 1898 à 1915, ont paru:

211.515 «Histoire d'une âme » édition complète.

710.000 Vie abrégée.

111.000 « Pluie de roses » ou choix de quelques lettres relatant des grâces obtenues.

8.046.000 Images ‑ portraits. 1.124.200 Sachets ‑ souvenirs.

Dans ces différents chiffres ne sont pas comptés les livres et images édités à l'étranger. Or, la vie de soeur Thérèse de l'Enfant‑Jésus a été traduite en 35 lan­[527]gues ou dialectes. Ces traductions, non plus, n'ont pas été faites par notre initiative; on nous a sollicitées de les autoriser.

 

Quelques chiffres aussi suffiront à mon­trer la progression singulièrement crois­sante de la réputation de sainteté de la Servante de Dieu dans le monde entier.

 

Dans les douze premières années, à partir de 1898, nous avons dû publier 47.000 exemplaires de 1'« Histoire com­plète d'une âme», et 24.000 de la Vie abrégée.

 

Dans les cinq années qui ont suivi (1910 à 1915) 164.000 « Histoire » com­plète et 686.000 Vie abrégée.

 

En la seule année (juillet 1914 ‑ juil­let 1915) nous avons dû donner 472.000 sachets‑souvenirs, sans pouvoir arriver à satisfaire toutes les demandes.

 

En quatre ans (1911‑1915) nous avons dû acheter pour la confection des sa­chets‑souvenirs (où l'on renferme quel­ques parcelles d'étoffes ayant touché la Servante de Dieu) 146.724 mètres de ruban pour la confection de 1.760.000 sachets qui ont coûté fournitures et façon 88.000 francs.

 

En moins d'un an, nous avons dû faire faire le tirage de 2.291.000 portraits de la Servante de Dieu.

 

Le journal « La Croix » ayant ouvert une souscription pour obtenir des autels portatifs aux prêtres soldats, avait recueilli, entre autres souscriptions, plus de cent autels donnés au nom de soeur Thérèse de l'Enfant‑Jésus.

 

[528] Depuis la guerre, les témoigna­ges de la confiance des soldats abondent. Des officiers supérieurs ont confié à la Servante de Dieu leurs régiments, et nous envoient ou nous promettent leurs déco­rations en ex‑voto.

 

Dans plusieurs batteries, le nom de « Soeur Thérèse » est tracé en grandes lettres sur l'affût des canons. Un colo­nel de notre connaissance a suspendu une relique (sachet‑souvenir) à son drapeau, etc. Nous enregistrons chaque jour des let­tres relatant des conversions, protections ou guérisons en faveur des soldats.

 

On nous a parfois reproché d'avoir fait imprimer des catalogues ou des feuilles donnant l'énoncé et le prix des diverses publications concernant la Servante de Dieu; ces prix courants, dit‑on, ont un aspect de réclame commerciale. Mais ces feuilles sont indispensables pour répon­dre aux questions qui nous sont faites en nombre infini: nous ne pourrions jamais donner, à chaque fois, ces renseignements par écrit.

 

Certains objets de fantaisie, vendus dans différents magasins, et portant l'ima­ge de la Servante de Dieu, ont d'abord été faits à notre insu et contre notre gré, surtout en Angleterre et en Autriche. Nous avons toujours protesté tant que nous avons pu, contre l'édition de mé­dailles et de statues, mais il ne dépend pas de nous d'arrêter efficacement ces entreprises de certains commerçants. Sou­vent nous avons dû nous contenter de protester auprès de l'autorité ecclé­siastique.

 

Je suis persuadée que la grande diffu­sion de 1'« Histoire d'une âme » ne s'explique pas par la [529] perfection littéraire de cette oeuvre. Ce n'est pas, comme on l'a dit parfois, « un succès de librairie.» En lisant ce livre, on a la certitude de connaître l'âme toute en­tière de la Servante de Dieu; cette âme apparaît comme un très beau modèle d'héroïque sainteté; et le bon Dieu y met sa grâce: voilà pour moi tout le secret de cette diffusion. Il y a encore les faveurs obtenues: les bénéficiaires, je le sais, les disent autour d'eux, et communi­quent ainsi leur confiance à d'autres, augmentant toujours davantage le nom­bre des clients de la Servante de Dieu.

 

 [Réponse à la cinquan­te‑huitième demandel:

Je ne connais aucune opposition sé­rieuse à la réputation de sainteté de la Servante de Dieu. J'ai dit que, pendant sa vie, la sublimité de sa vie avait pu échapper à la plupart des religieuses du monastère, à cause de sa simplicité et de son humilité. Mais ce n'est pas là une opposition proprement dite. De plus, elle a pu souffrir quelquefois d'un certain esprit de parti ou de jalousie, suscité dans la communauté par la présence simultanée «des quatre sœurs »; mais ces animosités ne visaient que le « bloc », elles n'avaient point pour objet la per­sonne de la Servante de Dieu, et encore moins sa vertu.

 

A l'apparition de 1'« Histoire d'une âme » (1898), trois prieures de Carmel, sur la totalité de nos maisons, firent quelques observations. La prieure du Carmel de la rue d'Enfer, à Paris, releva, dans la spiritualité de soeur Thérèse, certaines assertions « que, disait‑elle, l'âge [530] et l’expérience auraient sans doute modifiées.» Mais peu de temps après cette déclaration, elle avait com­plètement changé d'avis. La prieure de l'avenue de Messine, à Paris, pensait que cette « Vie » était enfantine et con­trastait avec l'austérité du Carmel. Je crois que la prieure du Carmel de l'ave­nue de Saxe était du même sentiment. Ces prieures sont toutes décédées au­jourd'hui, et leurs communautés parta­gent l'admiration générale pour la Ser­vante de Dieu.

 

TEMOIN: Agnès de Jésus O.C.D.

 

 [Réponse de la cinquante‑neuvième à la soixante‑cinquième demande]:

Après la mort de la Servante de Dieu, il se produisit dans le couvent, en faveur de quelques religieuses, certains faits extraordinaires, mais d'ordre secondaire et assez difficiles à prouver, comme impressions de parfums, etc. Mais ce à quoi j'attache une importance bien plus grande, c'est le progrès évident, général et constant de la communauté dans la perfection sous l'influen‑[531]ce de la Servante de Dieu. Toutes les religieuses, les anciennes comme les plus jeunes, puisent dans le souvenir et les exemples de soeur Thérèse un stimulant très efficace à la générosité dans le service de Dieu. La communauté est devenue toute entière fervente et régulière, c'est une véritable transformation.

 

La lecture de la vie de soeur Thérèse a attiré vers notre monastère des sujets d'élite, et les demandes d'admission deve­nant trop nombreuses, nous les dirigeons vers d'autres Carmels. Parmi ces sujets, dont nous considérons l'entrée comme un effet de la protection de la Servante de Dieu, je veux citer particulièrement deux religieuses, aujourd'hui décédées: mère Marie‑Ange, morte en 1909 à l'âge de 28 ans et mère Isabelle du Sacré-Coeur, décédée l'an dernier à l'âge de 32 ans. La première, étant prieure en 1908, sollicita et obtint de monseigneur Lemonnier, évêque de Bayeux et Lisieux, de soumettre la Cause de soeur Thérèse de l'Enfant‑Jésus à la sainte Eglise. La se­conde, étant sous‑prieure, continua l'oeu­vre de mère Marie‑Ange et s'y dévoua de toutes manières. Toutes les deux moururent comme des saintes.

Je n'ai pas été témoin directe de gué­risons miraculeuses. Mais dans l'immense correspondance dont j'ai parlé, tantôt les relations abondent de faveurs plus ou moins miraculeuses. Un certain nombre ont été imprimées dans les «Pluies de roses.» Il serait impossible d'étudier ici dans le détail le contenu de chacun de ces innombrables dossiers. J'ai préparé [532] l'analyse sommaire de 54 de ces relations. Je soumets cette analyse au tribunal et je lui livre en même temps les dossiers originaux de ces cas choisis parmi tant d'autres.

 

 [Le témoin donne lecture du texte suivant, qui, dûment contrôlé, a été versé aux Actes du Procès]:

Extraits de dossiers de miracles dus à l'intercession de la Servante de Dieu soeur Thérèse de l’Enfant-Jésus.

1. La soeur Joséphine (41 ans), con­verse du Carmel de Nîmes - exilé à Florence, Italie (villa Dolgorouky)-a été guérie subitement d'une pneumonie infectieuse, fin janvier 1907. Le dossier renferme deux attestations du docteur Maestro, de Florence; l'une d'elles con­tient cette phrase: la soeur a été « guérie tout à coup, contre mes prévisions par un secours d'en‑haut » (souligné par le docteur).

2. Reine Fauquet, à Lisieux (4 ans et demi), a été guérie subitement de kératite phlycténulaire, [533] le 26 mai 1908, après une apparition de soeur Thérèse. Le 6 juillet 1908, le docteur Decaux de Lisieux a attesté la guérison complète, confirmée le 7 décembre de la même année par le docteur La Néele, égale­ment de Lisieux.

(Voir Pluie de roses, extraits I et Il, page 7).

3. Mademoiselle Chabaud, d’Issy-les-Moulineaux (Seine) (24 ans), a été guérie subitement d'un ulcère rond de l'estomac, le 28 février 1905. Le docteur Tison, d'Issy‑les‑Mouli­neaux, en constatant la guérison écri­vait: «Cette guérison subite d'un ulcère rond est d'autant plus étonnante que gé­néralement l'amélioration se fait lente­ment et que la guérison se fait longtemps attendre.» Le 18 mai 1909, après un nouvel examen de la miraculée, il ratifia de nouveau la guérison subite.

 (Voir Pluie de roses, extraits I et II, page 1 3).

Mademoiselle Chabaud est venue à Lisieux en pèlerinage d'action de grâces.

 

4. Madame Dorans, de Glascow (Ecos­se), a été guérie subitement d'une tumeur cancéreuse, le 26 août 1909.

Cette guérison a été étudiée au premier Procès. En juin 1912, dans une réunion de la Jeunesse Catholique présidée par l'archevêque de Liverpool, le docteur Colvin a cité, dans une conférence, cette guérison comme type de miracle complet et indis‑[534]cutable.

(Voir Pluie de roses, extraits I et II, page 23).

 

5. Frère Marie Paul (42 ans), convers de la Trappe de Tárrega (Espagne), a été guéri subitement d'un ulcère à l'es­tomac à tendance cancéreuse, le 4 mai 1909.

Le docteur Ubach, de Tárrega, cons­tata la guérison subite. Son attestation est datée du 15 juin 1909.

 (Voir Pluie de roses, extraits I et Il. page 18).

 

6. Frère Paul, trappiste de Rogersville (Canada), a été guéri subitement d'une grave blessure au genou en janvier 1910, après une apparition de la Servante de Dieu.

Le docteur Bourret, de Rogersville, a délivré, le 22 avril 1910, une attestation médicale se terminant ainsi:

 « La guérison de cette blessure si souvent cause d'infirmités subséquentes, a été si prompte que je crois devoir l'attri­buer à une cause tout à fait surnaturelle.»

 

7. Ferdinand Aubry (60 ans) de l'asile des Petites Soeurs des Pauvres de Li­sieux, a été guéri d'un cancer à la langue, le 28 septembre 1910. Le docteur Viel, de Lisieux, a donné une longue observa­tion médicale constatant la guérison.

 

8. Mademoiselle de Leusse (36 ans), de Bour‑[535]goin (Isère) a été guérie subi­tement de sciatique, eczéma et phlébites, le 29 avril 1911.

Suit le certificat médical du docteur Chaix, de Bourgoin, attestant simplement la guérison, le 6 mai 1911.

 (Voir Pluie de roses, extraits I et Il, page 51).

Mademoiselle de Leusse est venue à Lisieux en pèlerinage d'action de grâces.

 

9. Soeur Marie du Calvaire (66 ans), du Carmel de Mangalore (Indes Orien­tales), a été guérie subitement d'une pneumonie compliquée d'une maladie de

 

TÉMOIN 6: Agnès de Jésus O.C.D.

 

foie et d'une affection des reins, le 29 mars 1909.

Suit le certificat médical du docteur Fernandez, de Mangalore, confirmant la guérison subite, le 31 juillet 1909.

 (Voir Pluie de roses, extraits I et II, page 96).

 

10. Guérison subite d'un petit mal­gache mourant, avec apparition de soeur Thérèse selon le témoignage de la mère.

Autre guérison subite d'une petite mal­gache, atteinte de plaies par tout le corps.

Guérisons relatées par la révérende mère Saint‑Jean Berchmans supérieure et fondatrice des religieuses de la Provi­dence à Madagascar.

Ces guérisons ont été attestées par monseigneur Cazet, vicaire apostolique de Madagascar.

(Voir Pluie de roses, extraits I et 11, page 99)

 

[536] 11. Monsieur l'abbé Weber, de Saint‑Jean‑de‑Luz (Basses‑Pyrénées), at­teint de la cataracte nécessitant une opé­ration au dire de l'oculiste, a été guéri en mai 1909.

 (Voir Pluie de roses, extraits I et II, page 104).

Monsieur l'abbé Weber est venu à Lisieux en pèlerinage d'action de grâces.

Retentissement extraordinaire.

 

12. Mademoiselle Clémentine Derenne (17 ans), de Laval (Mayenne), a été guérie subitement d'albuminurie, ménin­gite et phtisie pulmonaire, après appa­rition de la Servante de Dieu, le 2 fé­vrier 1911.

Le docteur Pivert, de Laval, a constaté la guérison le jour même.

Une enquête faite par monseigneur de Teil a confirmé l'authenticité des faits.

 (Voir Pluie de roses, extraits I et II, page 69).

 

13. Monsieur Charpentier (73 ans) de Saint‑Jean‑de‑Boisseau (Loire‑Inférieure) a été guéri d'un épithélium à la lèvre inférieure, en août 1912, ainsi que l'at­teste le docteur Provost, du Pellerin (Loire‑Inférieure).

 (Voir Pluie de roses III, page 283, n° 369).

 

14. Mademoiselle Marie Bidaux (12 ans), de Croix (territoire de Belfort), a été guérie subitement d'une péritonite aiguë, le 11 juin 1912.

Le certificat médical du 24 août 1912 [537] atteste la guérison complète.

 (Voir Pluie de roses, page 468, n° 544).

 

15. Mademoiselle Parent, de Montréal (Canada), a été guérie subitement d'un mal intérieur, le 6 juin 1911.

Le docteur Deslauries, de Montréal, «reconnaît dans la guérison une inter­vention surnaturelle » (certificat du 28 juin 1912).

 (Voir Pluie de roses III, page 328, n° 416).

 

16. La révérende mère Marie‑Cécile, de la Congrégation des Servantes des Pauvres à Angers (Maine‑et‑Loire), 59 ans, a été guérie subitement, en janvier 1912, d'une maladie de foie et d'estomac compliquée d'entérite.

Dans le certificat médical, le docteur Quintard, d'Angers, a reconnu la gué­rison après avoir déclaré la maladie d'une gravité extrême.

 (Voir Pluie de roses III, page 330, n° 418).

 

17. Mademoiselle Blachère (20 ans), de La Prade (Hérault), a été guérie subitement d'appendicite chronique avec atrophie musculaire, en juin 1912.

Le docteur Lenail, de Largentière, a déclaré le 10 janvier 1913 que la malade a été guérie miraculeusement et soudai­nement à la suite d'une neuvaine à soeur Thérèse de l'Enfant‑Jésus.

 (Voir Pluie de roses II1, page 335, | n° 421).

 

[538] 18. Monsieur Chapuis (76 ans), de Paris, a été guéri subitement après manifestation surnaturelle, le 23 sep­tembre 1912, d'ulcère variqueux à la jambe gauche, dont il souffrait depuis 37 ans.

Le docteur de l'hôpital Debrousse où était soigné le malade, a donné le jour même de la guérison une attestation qui se trouve entre les mains de monseigneur de Teil.

 (Voir Pluie de roses III, page ~ 92, n° 450).

 

19. Madame Enguchard (29 ans) d'E­queurdreville (Manche) a été guérie de paraplégie, le 2 décembre 1912.

Le docteur Hussenstein, de Cherbourg, a reconnu, le 23 janvier 1913, « dans cette guérison rapide et presque instan­tanée un phénomène surnaturel qui ne  peut être attribué à l'intervention médicale inefficace jusqu'alors, mais bien à une intervention de la Providence.» ~

(Voir Pluie de roses III, page 337, n° 423).

Retentissement extraordinaire dans tou­te la région; divers journaux ont donné un récit succinct de cette guérison.

 

20. Mademoiselle Catherine Macaluso (17 ans) de Palerme (Italie), a été guérie subitement d'un goitre exophtalmique, en janvier 1912.

Le docteur Monori Patti, de Palerme, a déclaré le 27 février 1912, que « seul un miracle a pu accomplir ce prodige.»

[539] (Voir Pluie de roses III, page 351, n° 431).

 

21. Madame Langlois (24 ans), de Levallois‑Perret (Seine), a été guérie d'une mastoïdite en mai 1912.

La relation faite, le 21 novembre 1912, par le docteur Dumont, de Lavallois­-Perret, reconnaît que « le fait est certai­nement très extraordinaire et a causé une grande surprise aux spécialistes; qu'une intervention chirurgicale seule pouvait sauver la vie de la malade.»

A la même date, un second spécialiste, le docteur Jacob, de Lavallois‑Perret, a déclaré que « la guérison s'est faite spontanément de façon anormale sans qu'il ait été nécessaire d'intervenir.»

La relation est légalisée par monsei­gneur Odelin, de l'archevêché de Paris.

Madame Langlois est venue à Lisieux en pèlerinage d'action de grâces.

(Voir Pluie de roses III, page 354, n° 433).

 

22. Monsieur Francisco Morfin, de Guadalajara (Mexique), a été guéri d'une brûlure aux yeux, en novembre 1911.

Le docteur Enrique Avalos, de Gua­dalajara, a, le 10 novembre 1911, dé­claré la « guérison miraculeuse.»

 (Voir Pluie de roses III, page 357, n° 435).

 

23. Madame Poirson (57 ans), d'An­rosey (Haute‑Marne), [540] a été guérie d'une affection incurable du foie le ler juillet 1912.

 

TÉMOIN 6: Agnès de Jésus O.C.D.

 

Le docteur Vauthrin, d’Anrosey, a certifié, le 20 juillet 1913, que « la gué­rison s'est produite brusquement, sans aucune intervention de l'art.»

Le docteur Malingre, de Chaumont, avait attesté le 6 août 1912 que pour lui « la guérison est absolument miracu­leuse >>.

 (Voir Pluie de roses III, page 370, n° 443).

Madame Poirson est venue à Lisieux en pèlerinage d'action de grâces, en juillet 1915.

Retentissement extraordinaire.

 

24. Mademoiselle Bigot (17 ans), de Domfront (Orne), a été guérie de la maladie d'Addison ou tuberculose des capsules surrénales, le 14 février 1912.

Le docteur Vézard, de Domfront, ter­mine ainsi, le 18 mai 1913, son obser­vation médicale:

« Je ne m'explique pas scientifique­ment parlant cette guérison qui m'a semblé absolument extraordinaire et dé­concertante.»

(Voir Pluie de roses III, page 375, n° 444)

Mademoiselle Bigot est venue à Lisieux en pèlerinage d'action de grâces.

 

25. Agatina Arcese di Pannicia (3 ans), de Ceprano (Italie), a été guérie subite­ment d'une pneumonie double en novem­bre 1912, après apparition de soeur Thérèse de l'Enfant‑Jésus.

Le docteur Figoli, de Ceprano, a cons­taté la guérison complète.

[541] (Voir Pluie de roses 1V, page 184, n° 160).

 

26. Julienne Fouilloul (11 ans), de Hautes‑Foletière (Orne), a été guérie le dernier jour d'une neuvaine, en novem­bre 1912, d'une péritonite tuberculeuse, guérison suivie d'une apparition de soeur Thérèse.

Le docteur Lebossé, de Flers (Orne), a délivré, le 1er décembre 1912, une attestation confirmant « l’état désespé­ré » et la guérison.

(Voir Pluie de roses III, page 511, n° 576).

 

27. Madame Rancoule (60 ans), de Carcassonne (Aude), a été guérie pour ainsi dire subitement d'une plaie vari­queuse à tendance ulcéreuse, en octo­bre 1912.

Deux certificats médicaux des docteurs Combéléran et Paul Vidal, de Carcas­sonne, reconnaissent la maladie et la guérison.

 

28. Mademoiselle Germaine Roullot (17 ans), de Langres (Haute‑Marne), a été guérie subitement  de carie osseuse du pied, le 13 avril 1913.

Le certificat du docteur Brocard, de Langres, du 21 avril 1913, a attesté la guérison subite de la jeune fille.

(Voir Pluie de roses IV, page 8, n° 4).

Très grand retentissement.

 

29. Madame Pailliés (68 ans), de Cha­labre (Aude), a été guérie subitement d'un cancer à l'oesophage, [542] en juin 1911.

Le docteur Lemosy d'Orel, de Chala­bre, a déclaré que le cancer « incura­ble » avait complètement disparu.

(Voir Pluie de roses IV, page 13, n° 5).

 

30. Madame Muzard (29 ans), de Santenay‑les‑Bains (Côte‑d’Or), a été gué­rie subitement d'un ulcère à l'estomac,après apparition de soeur Thérèse de l'Enfant‑Jésus, le 15 juillet 1913.

Le docteur Missery, de Chagny (Côte­d'Or), a attesté la guérison complète le 11 décembre 1913.

(Voir Pluie de roses 1V, page 185, n° 161).

 

31. Madame Sirven de Haro (70 ans), de La Havane (Cuba), a été guérie d'un cancer à la face, en juillet 1913.

Le docteur José Manuel de Haro, de La Havane, a attesté le 27 août 1913 que « madame Sirven de Haro a été atteinte pendant près de 4 ans d'un cancer à la figure qui gagnait même un peu l'oeil droit et qu'elle en est complètement guérie après avoir invoqué soeur Thé­rèse de l'Enfant‑Jésus.»

(Voir Pluie de roses IV, page 31, n° 17).

 

32. Madame Duval, du Havre (Seine­ Inférieure), a été guérie subitement d'une phlébite, le 30 septembre 1913.

Le docteur Louis Marlou,du Havre, a certifié le 3 octobre 1913 ce qui suit: « Madame Duval s'est trouvée dans un état d'amé‑[543] lioration si considérable qu'elle s'est mise à marcher sans dou­leur et sans difficultés le 30 septembre 1913, anniversaire de la mort de soeur Thérèse invoquée religieusement. Je con­sidère donc la guérison de madame Duval comme définitive et miraculeuse.»

(Voir Pluie de roses IV, page 36, n° 22).

 

33. Anne‑Marie Henry (2 ans et demi), de Mesnil‑sur‑Belvitte (Vosges), sa mère l'ayant laissée seule, le 9 septembre 1913 au matin, mit le feu, en s'amusant, dans le lit où elle était couchée. Sa mère la retrouva saine et sauve au milieu des flammes. Elle l'avait confiée à sœur Thérèse de l'Enfant‑Jésus, et la petite l'invoquait elle‑même chaque jour.

Après une enquête, monseigneur de Teil a recueilli des témoignages con­vaincants.

(Voir Pluie de roses IV, page 118, n° 104, et le complément).

 

34. Miss Carrigan (19 ans), de Dublin ( Irlande), a été guérie subitement de tuberculose pulmonaire, après une appa­rition de soeur Thérèse, le 7 mai 1913.

Le docteur W.N. O'Donnell, de Du­blin, déclare le 24 septembre 1913: « J'ai une longue expérience des hôpi­taux et surtout des sanatoriums; mais je n'ai jamais vu un cas de guérison subite aussi merveilleux que celui‑ci.»

(Voir Pluie de roses IV, page 163,

 

35. Louis Auguste (10 ans), de Paris, a été guéri [544] d'un eczéma impétigineux rebelle datant de plus de six ans, le 24 janvier 1913, après une manifestation surnaturelle.

Le docteur de Backer, de Paris, a donné une longue observation médicale le 10 octobre 1913. Elle se termine ainsi:

« Je crois qu'il serait difficile ici d'in­voquer une émotion thérapeutique pro­voquée par une foi aveugle de l'enfant, et j'estime qu'il est plus simple d'admettre une intervention toute surnaturelle ayant déterminé une guérison qu'aucun trai­tement n'avait pu opérer depuis plus de 6 ans. Ce que nous, médecins, n'avions pu obtenir par les moyens ordinaires, a été exécuté par une force extra et supra­-naturelle, et je n'hésite pas à signer cette observation comme une guérison

miraculeusement accordée à la prière et à l'intercession de la soeur Thérèse de | l'Enfant‑Jésus de Lisieux.»

 

TÉMOIN 6: Agnès de Jésus O.C.D.

 

(Voir Pluie de roses IV, page 166, ° 147).

 

36. Joseph Lhote(3 ans), de Sarzeau (Morbihan), a été guéri de broncho-pneumonie double avec symptômes ménin­gitiques graves.

Le docteur Lahaye, de Sarzeau, a délivré, le 29 mai 1914, une attestation détaillée qui se termine ainsi:

« Médecin croyant, devant ces faits, j'accorde volontiers la déclaration ci-jointe, convaincu qu'une intervention plus haute a dû amener la guérison inespérée de l'enfant Lhote Joseph, et je le signe en toute [545] sincérité.»

Sarzeau, 29 mai 1914.

Signatum: docteur J. Lahaye.

 

37. Madame Faber (50 ans), de Prague (Bohême), a été guérie subitement d'ul­cères à l'estomac. Cette guérison a été accompagnée d'une manifestation surna­turelle de la Servante de Dieu, et se produisit le 6 décembre 1913.

Le certificat du docteur Daneck (en langue bohémienne) atteste que madame Faber est parfaitement guérie.

 

38. Mademoiselle Marie Thédenat (10 ans), de Minié (Aveyron), a été guérie subitement de grippe infectieuse le 30 janvier 1914.

Le docteur Sinège de Saint-Geniez-d’Olt, a attesté ce qui suit, le 31 mai 1914:

« Le pronostic s’annonçait comme gra­ve, lorsque du cinquième au sixième jour la guérison se produisit brusque­ment. Dans une nuit la fièvre disparut. L'état général devint excellent, et depuis, cette jeune fille a joui d'une bonne santé.»

 

39. Soeur Dorothée Bertrand, religieuse de Saint‑Joseph de l'Apparition à Bey­routh (Syrie), a été guérie subitement de tuberculose pulmonaire du second degré en septembre 1912.

Soumise à une nouvelle auscultation médicale d'un docteur égyptien, le doc­teur Essély, de [546] Beyrouth, le 30 mars 1914, celui‑ci constata de nouveau la « complète » guérison.

 

40. Soeur Marie Madeleine de Pazzy (38 ans), carmélite de Vienne (Autriche), a été guérie subitement d'appendicite le 19 mars 1914.

Le certificat du 28 avril 1914, du docteur Vojesik, de Vienne, atteste qu'une opération était « urgente, indispensable » et que la malade « a été guérie sans opération.»

 

41. Mademoiselle Philomène Le Gouez (32 ans), demeurant à Lambezellec (Fi­nistère) a été guérie d'une ulcération tuberculeuse de la cuisse droite, en mars 1914.

Le docteur Hérébel, de Lambezellec, en a délivré, le 28 mai 1914, une attes­tation détaillée qui se termine ainsi:

 « Il y a lieu de retenir de cette obser­vation la guérison complète et définitive (en un mois) d'une lésion grave, très lente à guérir dans les conditions habi­tuelles, et la coïncidence de cette marche vers la guérison avec une lecture ayant grandement édifié la malade [la lecture de l'Histoire d'une âme].

J'ai personnellement été très surpris de la rapidité de cette guérison et j'en ai témoigné mon étonnement à made­moiselle Le Gouez sans avoir été préa­lablement averti d'une intervention sur­naturelle possible. Je conclus que, si la guérison natu­relle était possible, la rapidité de la gué­rison (en un mois) a été extra‑[547]ordi­naire et dépasse de beaucoup ce qu'on était en droit d'espérer d'un traitement normal.»

 

42. Madame Barthélemy (23 ans), de Laval (Isère), a été guérie subitement d'une broncho-pneumonie et péritonite le 23 décembre 1913.

Le pronostic du docteur Serrus, de Lancey (Isère), était très sombre, et il a déclaré, le 2 mars 1914, que l'état actuel était parfait.

 

43. Jean Hervy (7 ans et demi), du Pouliguen (Loire‑Inférieure), a été guéri subitement d'une méningite tuberculeuse, le 22 février 1914, pendant que commençait une messe pour la béatification de soeur Thérèse en vue d'obtenir sa guérison.

Le certificat médical du docteur Légier, du Pouliguen, daté du 11 mars 1914, a attesté la guérison.

 

44. Madame Hardy (75 ans), d'Amiens (Somme), a été guérie d'un ulcère vari­queux de la jambe gauche, datant de 15 ans.

Le certificat médical du docteur Quer­tant, d'Amiens, du 31 mars 1914, atteste la guérison.

 

45. Soeur Hélène de Jésus, carmélite de Saragosse (Espagne), a été guérie d'une arthrite rhumatismale localisée dans l'ar­ticulation du genou droit avec tuméfac­tion, en quatre jours, au commence­ment de 1913.

Le docteur Burbano, de Saragosse, ter­mine son [548] observation médicale par cette phrase: « Il m'est très agréable d'avoir à consigner que scientifiquement je considère comme surprenante et pro­digieuse une si rapide guérison.

Le 22 février 1914.»

 

46. Madame Gestas (77 ans), de Anan (Haute‑Garonne), a été guérie subite­ment de congestion cérébrale alors que l'on attendait son dernier soupir, le 30 avril 1914. La relation a été faite par le maire d'Anan.

Le certificat du docteur Ducasse, de I'Isle‑en‑Dodon (Haute‑Garonne), du 22 juin 1914, a attesté la guérison subite.

 

47. Renée Mulsant (14 ans), de Bourg­ de‑Thizy (Rhône), a été guérie subite­ment d’ostéo-arthrite du genou, le 11 sep­tembre 1914.

Le docteur Irmann, de Thizy, a attesté la guérison, le 18 novembre 1914.

 

48. Le docteur Bernard, de Cormeilles (Eure), a déclaré, dans une observation médicale du 24 avril 1914, que Georgette Toutain (2 ans), de Pin (Eure), a été guérie de broncho‑pneumonie fin février 1914. Le docteur ajoute:

 « Les lésions pulmonaires extrêmement graves dans les deux poumons disparurent sans retour en 24 heures. Cette guérison est extraordinaire et rien ne pouvait la faire prévoir; au contraire, il semblait que l'on [549] n'eût qu'à attendre la mort de l'enfant.»

 

49. Le révérend père Bergerot, laza­riste (52 ans), de Monastire (Serbie), a été guéri subitement le 11 mars 1915 de typhus exanthématique contracté au che­vet des prisonniers autrichiens; cette guérison s'est produite le dernier jour d'une neuvaine.

Le docteur Michel Zamaoulil, de Monastire, de religion et de langue grecque,

 

TÉMOIN 6: Agnès Jésus O.C.D.

 

dans son certificat du 19 mai 1915, a déclaré la maladie mortelle et l'état actuel très bien.

 

50. Le soldat Paul Millet (31 ans), du 287ème d'infanterie de Lyon, soigné à l'hôpital de la Croix-Rouge à Lorient en septembre 1914, a été guéri du tétanos à l'état aigu à la suite d'une neuvaine, en octobre 1914.

La guérison a été attestée par l'in­firmière‑major, par trois autres infirmières et deux soeurs de Charité.

 

51. Le soldat Robert Labitte, de Paris, soigné à l’hôpital de l'institution Saint Jacques d'Hazebrouck pour une blessure à la jambe perforant le tibia et brisant le péroné, était atteint d'infection géné­rale et d'hémorragies. On attendait son dernier soupir le 5 novembre 1914. Le docteur, les soldats, les infirmiers cons­tatèrent l'amélioration « inouïe », le ma­gnifique aspect des plaies du jour au lendemain, la disparition imprévue de l'hémorragie.

 [550] La relation est signée par la mère du soldat, par le supérieur de l'hôpital, par deux infirmiers, une infirmière, et la docteur ajoute ces lignes: « Actuelle­ment, je suis encore tout surpris de la marche des événements chez le blessé Labitte Robert. Comment est‑il encore en vie? Je ne puis me l'expliquer, mais Dieu ayant aidé, tout s'arrange. En pareil cas, nous comptons pour si peu!.»

Signatum:  docteur Deneleau, médecin-chef.

La relation est du 15 décembre 1914.

 

52. Le docteur Foucher, de Berck­-Plage (Pas‑de‑Calais) atteste, le 25 mai 1915, avoir soigné en décembre 1914 le soldat Duprieux, de Rochefort (Landes), atteint de fièvre typhoïde et d'endocardite (chez un soldat surmené par plusieurs mois de campagne).

Le pronostic était désespéré, dit le docteur, et une très grande amélioration est survenue brusquement du jour au lendemain au moment où l'on déses­pérait le plus. La guérison est complète.

 

53. Le soldat Julien Viquesnel, de Fontaine‑la‑Louvet (Eure), fut évacué en septembre 1914 à l'hôpital de Limoges. Une balle avait pénétré derrière la tête, fracassé la mâchoire, et était ressortie par le nez en rompant à demi l'artère carotide. Il était considéré comme perdu, mais priait avec foi soeur Thérèse de l'Enfant‑Jésus.

Le 3 novembre, au moment où sa femme accomplissait pour lui un pèle­rinage sur la tombe, les nom‑[551]breuses pinces qui retenaient les chairs meurtries de sa mâchoire et de son oreille tombè­rent sans qu'on les touchât. Dès lors, le soldat put se mouvoir et s'alimenter, et tout danger était écarté.

La relation est signée par l'infirmière, le soldat, deux prêtres infirmiers dont l’un appelle la guérison « véritablement extraordinaire », et par deux religieuses hospitalières.

Le tout nous a été envoyé par le Car­mel de Limoges.

Le certificat médical du docteur Rous­seau est joint au dossier.

 

54. Oublié à son rang d'ordre chrono­logique

Monsieur l'abbé Anne (23 ans), de Lisieux, a été guéri de phtisie galopante.

Le docteur La Néele, de Lisieux, dans une attestation du 7 mars 1909, termine ainsi sa déclaration:

 « Cette guérison est absolument extraor­dinaire et inexplicable au point de vue scientifique. On a vu dans l'histoire mé­dicale les formes les plus diverses de la tuberculose guéries naturellement, mais jamais quand elles présentent un caractère aussi grave que le cas précédent.»

Ce miracle a été étudié au premier Procès.

 

[552] [Réponse à la soixante‑sixième demande]:

Je ne vois rien à ajouter à ma dépo­sition.

 

 [Au sujet des Articles, le témoin dit ne savoir que ce qu'il a déjà déposé en répondant aux demandes précédentes. ‑ Est ainsi terminé l’interrogatoire de ce té­moin. Lecture des Actes est donnée. Le té­moin n'y apporte aucune modification et signe comme suit]:

 

Signatum: SOEUR AGNÈS DE JÉSUS, r.c.i., prieure, témoin, j'ai ainsi déposé selon la vérité: je ratifie et confirme cette déposition.