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Témoin 6 - Lucien-Victor Dumaine


Le sixième témoin est Lucien-Victor Dumaine, vicaire général du diocèse de Sées.

Né à Tinchebray (Orne) le 8 septembre 1842, il fut ordonné prêtre à Sées le 15 juin 1867. Nommé d'abord vicaire à La Lande-Patry en 1868, puis à Notre-Dame d'Alençon, ce fut là qu'il baptisa Thérèse Martin le 4 janvier 1873. Il avait une estime toute particulière de monsieur Martin et son amitié pour sa famille ne cessa pas lors de son départ pour Lisieux. Successivement curé de Tourouvre et de Montsort, puis archiprêtre de la cathédrale de Sées, il devint en outre vicaire général en 1899.

Docte et pieux, adonné à des recherches historiques religieuses au plan régional, il s'occupa avec prédilection des soldats avec lesquels il avait été en contact durant la guerre de 1870 et dont il devint l'aumônier. Il mourut à Sées le 25 septembre 1926, après donc la canonisation de sainte Thérèse de l'Enfant-Jésus (V.T.octobre 1961,pp.36-40). L'abbé Dumaine a pu témoigner avant tout sur le milieu familial des Martin à Alençon, et aussi sur la renommée de sainteté de Thérèse au diocèse de Sées.

Sa déposition eut lieu le 25 novembre 1910, au cours de la 40ème session, f. 457r-464v de notre Copie publique.

[Session 40: - 25 novembre 1910, à 8h.30 et à 2h. de l'après-midi]

[457v] [Le témoin répond correctement à la première demande].


[Réponse à la seconde demande]:

Je m'appelle Dumaine Lucien-Victor; je suis âgé de 68 ans, étant [458r] né à Tinchebray, diocèse de Séez, le 8 septembre 1842. Je suis chanoine titulaire de la basilique cathédrale de Séez et vicaire général honoraire de sa Grandeur monseigneur l'évêque de Séez, après avoir été vicaire général titulaire de mars 1899 à janvier 1910.

 

[Le témoin répond correctement de la troisième à la sixième demande inclusivement].

[Réponse à la septième demande]:

Je suis mû à produire ce témoignage par le désir de la gloire de Dieu et par l'affection très spéciale que je porte à la Servante de Dieu, que j'ai moi-même baptisée.

 

[Réponse à la huitième demande]:

1° Etant vicaire à Notre-Dame d'Alençon (juin 1868 à juin 1876), j'ai connu intimement la famille de la Servante de Dieu, avec laquelle famille j'entretenais des relations suivies; j'ai confessé plusieurs des membres de cette famille et j'ai eu le bonheur de baptiser moi-même la Servante de Dieu. Ces relations se sont continuées jusqu'au départ [458v] de monsieur Martin et de ses enfants pour Lisieux, après la mort de madame Martin. 

2° Depuis ce départ, je n'ai plus eu de rapports directs avec cette famille.

3° Lorsque s'est répandu le renom de sainteté de la Servante de Dieu après sa mort, je me suis instruit de ce qui la concernait par la lecture attentive du livre intitulé l'« Histoire d'une âme.» De plus, je me suis mis en relation avec le Carmel de Lisieux, et j'ai été tenu au courant par la prieure et les religieuses de tout ce qui se passait concernant la Servante de Dieu.

4° J'ai reçu mission de sa Grandeur monseigneur l'évêque de Séez d'exposer au tribunal ce qui touche à la réputation de sainteté et de miracles de soeur Thérèse dans le diocèse de Séez. J'en suis bien informé par mes nombreuses relations avec le clergé et les fidèles du diocèse et par l'observation attentive que j'ai faite de l'état des esprits à ce sujet.

 

[Réponse à la neuvième demande]:

Je désire beaucoup le succès de cette Cause pour la gloire de Dieu, pour l'honneur des deux diocèses de Séez et de Bayeux et pour le bien général des âmes qui, j'en suis [459r] convaincu, obtiendront des grâces très précieuses par l'invocation de la Servante de Dieu.

 

[Réponse à la dixième demande]:

La Servante de Dieu est née à Alençon, paroisse Notre-Dame, le 2 janvier 1873. Son père, monsieur Louis Martin, avait habité jusque vers 1871 la paroisse de Saint Pierre de Monsort, à Alençon, où il exerçait la profession d'orfèvre-horloger. Il avait acquis une situation très honorable et une assez belle fortune. Il quitta le commerce et vint habiter rue Saint Blaise, paroisse Notre Dame. C'est là que naquit la Servante de Dieu. Sa mère, madame Martin, née Guérin, pour occuper ses loisirs se livra à la fabrication de la dentelle, dite point d'Alençon. Monsieur et madame Martin avaient déjà eu huit enfants avant la naissance de Thérèse. Plusieurs de ces enfants étaient morts en bas âge. Je connaissais très bien les survivantes: Marie, Pauline, Léonie et Céline. J'estime que lors de la naissance de Thérèse, ses soeurs aînées pouvaient avoir environ 12 et 13 ans. La Servante de Dieu fut d'abord nourrie et élevée par sa mère; mais l'enfant étant tombée malade, elle fut mise en nourrice à Semallé, près d'Alençon. Elle y recouvra la santé et revint dans la famille. Madame [459v] Martin s'employa à l'éducation de cette enfant, jusqu'à sa mort prématurée qui arriva alors que Thérèse avait environ quatre ans et demi. Ses soeurs aînées, Marie et Pauline, prirent alors soin d'élever leur jeune soeur. Peu de temps après la mort de madame Martin, monsieur Martin se retira à Lisieux; de mon côté, je fus nommé en 1878 à un autre poste et je perdis un peu de vue cette famille.

 

[Réponse à la onzième demande]:

Monsieur Martin se maria plutôt tardivement. La réputation de piété et la ferveur de sa vie chrétienne faisaient croire dans le pays qu'il avait fait voeu de célibat. Ses pratiques religieuses étaient très accentuées. Il fréquentait beaucoup l'église, assistait à la messe même en semaine, communiait fréquemment (pour ce temps-là surtout) et faisait partie de l'Association pour l'Adoration nocturne mensuelle du Très-Saint Sacrement. Son caractère, grave et un peu mélancolique à l'extérieur, était doux et enjoué dans l'intimité. Il aimait à employer ses loisirs à l'exercice de la pêche, souvent en compagnie de son curé, et il envoyait ordinairement le produit de sa pêche aux reli-[460r]gieuses de sainte Claire d’Alençon. Il savait se montrer bienfaisant dans l'usage de sa fortune et jouissait de l'estime générale: on le tenait pour un parfait honnête homme. J'ai moins connu madame Martin. Elle était réservée ('et femme d'intérieur'). Elle était très pieuse et très bonne. L'union était remarquable dans cette famille, soit entre les époux, soit entre les parents et les enfants.

 

[Réponse à la douzième demande]:

Je l'ai baptisée moi-même le samedi 4 janvier 1873, vers le soir, dans l'église Notre-Dame d'Alençon, comme en fait foi l'acte de baptême qui depuis la mort de la Servante de Dieu a été photographié et répandu dans le public. Sur le désir de monsieur le vice-postulateur, j'ai apostillé en ces termes la copie de l'acte de baptême qu'il se propose de verser au Procès: «Je bénis Dieu de m'avoir fait la faveur d'ouvrir par le saint baptême le vestibule du ciel à la future petite sainte carmélite de Lisieux; je me plais à rendre un particulier témoignage au milieu si profondément chrétien et bon dans lequel elle est née et a grandi. Signé: LUCIEN DUMAINE, vicaire général de Séez (septembre 1909). Cum sigillo.»

 

[460v] [Réponse à la treizième demande]:

Mes relations cordiales avec les divers membres de la famille Martin pendant les années que j'ai passées à Alençon, m’ont permis de bien observer la tenue et les habitudes des parents et des enfants. Ces jeunes filles étaient, dès leur jeune âge, formées à une piété très sérieuse et très fervente. Leur attitude me témoignait que leur éducation humaine et chrétienne était fort bien conduite.

 

[Réponse de la quatorzième à la dix-neuvième demande inclusivement]:

Je ne sais rien sur ces points, sinon ce qui est relaté dans l'« Histoire d'une âme.»

 

[Réponse à la vingtième demande]:

Si je juge de sa vie par la lecture attentive que j'ai faite de son autobiographie, je ne puis me défendre d'estimer que sa vertu sort tout-à-fait de l'ordinaire. Sa grande simplicité, sa profonde abnégation, sa mortification constante et son extraordinaire amour de Dieu me semblent dépasser ce qu'on remarque même dans les âmes profondément chrétiennes.

 

[461r] [Que pensez-vous du genre et de la vérité de l'« Histoire d'une âme » et donc de ce que cet écrit nous rapporte de la Servante de Dieu, de son enfance à sa mort?]:

Ma conviction est que ce livre a été réellement écrit devant Dieu et qu'il est d'une sincérité parfaite. Je sais qu'on y a relevé quelquefois des traits d'une certaine sentimentalité, du moins selon l'opinion de plusieurs. Mais ces détails m’ont paru tout à fait négligeables en présence de cet ensemble d'actes positifs qui constituent sa vie et témoignent du sérieux de ses vertus.

 

[Réponse de la vingt-et-unième à la vingt-quatrième demande inclusivement]:

Ne connaissant ces détails qu'indirectement par la lecture de sa vie, j'estime que mon témoignage n'aurait pas sur ces questions un bien grand intérêt dans un procès où doivent abonder les témoignages de visu.

 

[Réponse aux vingt-cinquième et vingt-sixième demandes]:

Je me suis rendu au cimetière de Lisieux l'année passée (15 novembre 1909). Dès mon arrivée, le gardien du ci-[461v]metière me dit de lui-même: « Je sais bien pourquoi vous venez: c'est pour la petite sainte, prenez l'allée à gauche, etc..» Je trouvai le tombeau orné de fleurs et de divers objets de piété attestant la fréquence et la confiance des visiteurs. J'ai su pertinemment que depuis cette date, et antérieurement aussi à mon pèlerinage, le concours du peuple est considérable et régulier. J'en ai pour preuve les communications qui m'ont été faites à ce sujet de vive voix et par écrit, non seulement par le Carmel de Lisieux, mais par des personnes mêmes qui se sont rendues à la tombe à diverses époques. Ces récits concordants m'ont été faits, non seulement par des personnes simples et peu instruites, mais aussi par des personnes graves et bien instruites, même par des prêtres vénérables et constitués en dignité, entre autres par monsieur le chanoine Guesdon, ancien archiprêtre de la cathédrale de Séez et ancien professeur au grand Séminaire de Séez pendant environ 30 ans.

 

[462r] [Réponse à la vingt-septième demande]:

Depuis la mort de la Servante de Dieu et la diffusion de l'« Histoire d'une âme », j'ai, à maintes reprises, et dans toutes les régions du diocèse de Séez, constaté l'unanimité dans la conviction de sa sainteté héroïque. Je puis dire que partout j'ai rencontré la confiance des fidèles et des prêtres, se traduisant par des prières, par la vénération de ses images et de ses souvenirs. Fréquemment j'ai été sollicité de m'interposer pour obtenir du Carmel quelqu'un de ces objets. Si, comme je le dirai plus loin, j'ai parfois entendu émettre quelque restriction sur l'opportunité de tel ou tel moyen employé pour la faire mieux connaître, jamais à ma connaissance on n'a émis de doute sur le fond de la question, c’est-à-dire sur [462v] l'héroïcité de ses vertus.

 

[Le promoteur de la foi demande si une telle renommée de sainteté ne procède pas d'une admiration exagérée et inconsidérée. Réponse du témoin]:

Je puis affirmer que dans l'ensemble il n'en est pas ainsi. Parmi les personnes qui m'ont témoigné de leur admiration et de leur confiance, il en est beaucoup de particulièrement instruites et pondérées dont le jugement repose sur une appréciation réfléchie et impartiale des faits. Il ne me paraît pas indifférent à ce sujet de noter que dans les nombreuses communautés du diocèse, il n'en est pas une que je n'aie trouvée pleinement convaincue de la sainteté de cette jeune carmélite. Or, tous ceux qui ont l'expérience de la vie des communautés savent qu'une certaine émulation règne facilement entre elles et garantit la valeur de leur témoignage en faveur des membres de communautés étrangères. Je puis faire mention entre autres personnages doctes et prudents qui affirment l'héroïcité de vie de soeur Thérèse: l° tous mes confrères chanoines de la cathédrale de Séez; 2° les trois curés des paroisses d'Alençon (Notre-Dame, [463r] Saint Pierre et Saint Léonard); 3° monsieur l'archiprêtre d'Argentan, qui autrefois a bien connu la famille, étant vicaire de Saint Pierre de Monsort, paroisse où habitait alors monsieur Martin; 4° monsieur l'archiprêtre de Mortagne, ancien curé de Saint Léonard d'Alençon; 5° le révérendissime père abbé de la Grande Trappe; 6° monsieur le supérieur du grand Séminaire de Séez qui, tout en faisant quelques réserves sur l'élément «sentimentalité », qu'il trouve dans l'« Histoire d'une âme », admet sans hésitation l'héroïcité des vertus de la Servante de Dieu.

 

[Cette renommée de sainteté ne doit-elle pas sa croissance et sa diffusion à quelque zèle industrieux de sa famille ?]:

La diffusion de l'« Histoire d'une âme» et des images et souvenirs de soeur Thérèse de l’Enfant Jésus a sans doute contribué à la faire mieux connaître, mais j'estime qu'il n'y a pas là ce qu'on pourrait appeler une réclame factice. Bien souvent j'ai constaté que la conviction déjà acquise de la sainteté de soeur Thérèse faisait désirer la possession de quelqu'un de ces objets ou la lecture du récit détaillé de sa vie. Moi-même j'ai répandu parfois certains de ces souvenirs ou des exemplaires de la vie qui n'avaient été remis [463v] par le Carmel de Lisieux, mais je puis affirmer que les religieuses carmélites ne m'ont jamais sollicité de m'employer activement à cette diffusion à laquelle je n'ai collaboré qu'avec discrétion.

 

[Réponse à la vingt-huitième demande]:

Je n'ai jamais entendu formuler une appréciation contraire pour le fond à la réputation de sainteté de la Servante de Dieu. En quelques cas seulement, et fort peu nombreux, j'ai entendu émettre quelques critiques touchant la forme donnée à la diffusion de son histoire et de ses souvenirs; on trouvait qu'il se faisait « trop de bruit » autour de sa mémoire. Les deux ou trois personnes, que j'ai entendues parler ainsi, sont bonnes et recommandables, mais j'estime que dans le cas leur appréciation ne provenait pas d'un jugement bien réfléchi; c'était plutôt ce qu'on appelle « un propos de conversation » ou « une impression.»

 

[Réponse à la vingt-neuvième demande]:

J'ai constaté à maintes reprises que la vénération et la confiance des fidèles [464r] envers la Servante de Dieu impliquait non seulement la conviction de sa sainteté, mais encore la persuasion que, par ses prières, elle obtenait des grâces prodigieuses, en grand nombre et très variées dans leur objet. On a foi dans la parole qu'elle a dite un jour: « Je veux passer mon ciel à faire du bien sur la terre » - DEA 17-7 - . En conséquence, on l'invoque de toutes parts pour obtenir des guérisons, des conversions, la solution des difficultés d'ordre temporel et spirituel, etc. J'ai entendu raconter indirectement plusieurs faveurs obtenues par son intercession et dont le récit a été fait à la révérende mère prieure du Carmel de Lisieux. J'ai connu personnellement une dame qui a été elle-même l'objet d'une de ces faveurs qu'elle m'a ainsi racontée (il s'agit de mademoiselle Louise Alexandre, âgée d'environ 50 ans et demeurant à Saint Front de Collière): «Je souffrais d'une grave affection des yeux, que le médecin avait constatée et soignée. En priant sur la tombe de soeur Thérèse, j'ai été subitement et absolument guérie.» Un rapport détaillé de ce fait fut adressé par mademoiselle Alexandre à la révérende mère prieure de Lisieux, et moi qui connaissais très bien cette demoiselle, je n'hésitai pas à attester, au bas de cette pièce, que cette personne très chrétienne est fort honorable, sensée et digne de créance.

 

[464v] [Réponse à la trentième demande]:

Je ne vois rien à modifier à ma déposition.

 

[Au sujet des Articles, le témoin dit ne savoir que ce qu'il a déjà déposé en répondant aux demandes précédentes. -- Est ainsi terminé l'interrogatoire de ce témoin. Lecture des Actes est donnée. Le témoin n’y apporte aucune modification et signe comme suit]:

Ita pro veritate deposui, ratum habeo et confirmo.

Signatum: LUCIEN DUMAINE, canonicus, vicarius generalis sagiensis.