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Témoin 7 - Marie du Sacré‑Coeur

TÉMOIN VII

 

MARIE DU SACRE‑COEUR

 

On peut se reporter au vol. 1, pp. 235­-236,  pour la présentation de ce témoin, Marie, fille aînée de la famille Martin et marraine de Thérèse (1860‑1940). La déposition est cette fois‑ci encore, com­me celle du Procès informatif ordinaire, placée sous le signe de la sobriété. Il ne s'agit explicitement ni d'une reconstruc­tion biographique ni de la présentation d'une doctrine, mais de souvenirs qui viennent, avec finesse et simplicité, éclai­rer tant la vie que le message de soeur Thérèse de l'Enfant‑lésus. On notera de précieux détails sur le foyer domestique des Martin, sur les vertus des parents, et sur l'enfance de Thérèse. Le tout est li­vré avec un grand naturel, sans aucune prétention. Le témoin reprend souvent, à peu de chose près, ce qu'il a dit en 1910, mais pas toujours. Il est sûr de ce qu'il affirme. Cette déposition a le grand intérêt de nous révéler ce que ressentait devant le message de sa sainte soeur celle à qui nous devons le Manuscrit B.

 

A titre d'exemples, soeur Marie du Sacré‑Coeur garde un très vif souvenir de la maladie de Thérèse enfant et de sa guérison grâce à l'intervention de Marie lmmaculée (pp. 562‑565), ‑ donne d'in­téressants détails sur l'origine du Ma­nuscrit A et sur la destinataire (c'est elle­-même) du Manuscrit B. ‑ note au sujet de la publication de l'Histoire d'une âme: « Ni elle [Thérèse] ni nous ne pensions que ces souvenirs seraient jamais pu­bliés: c'étaient des notes de famille. Dans les derniers mois de la vie de soeur Thé­rèse seulement, mère Agnès de Jésus pen­sa que la publication de ces souvenirs pourrait être utile à la gloire de Dieu. Elle le dit à soeur Thérèse de l'Enfant Jésus qui accepta cette idée avec sa sim­plicité et sa droiture ordinaire. Elle dé­sirait que le manuscrit fût publié parce qu'elle y voyait un moyen de faire aimer le bon Dieu, ce qu'elle considérait com­me sa mission » (p. 613), ‑ le témoin évoque avec insistance, à plus d'une re­prise, la foi et la confiance de Thérèse en la réversibilité des mérites, en la com­munion des saints (cf. p. 576). Notons encore ceci, sur la discrétion de Thé­rèse: soeur Marie du Sacré‑Coeur n'a connu les grandes épreuves de sa jeune soeur contre la foi que par la lecture de l'Histoire d'une âme (p. 589).

 

Après avoir relaté certaines données: qui tiennent du merveilleux ou du pré­ternaturel, le témoin précise: « Ces faits m'ont toujours paru nettement surnatu­rels, mais ils ne sont que de rares excep­tions dans la vie de la Servante de Dieu, dont le caractère général était une gran­de simplicité »(p. 606). Est là confirmé, comme ailleurs aussi, au cours de la dé­position, ce que soeur Marie du Sacré-Coeur avait écrit le 13 mars 1915 à sa soeur Léonie (Françoise‑Thérèse, clarisse à Caen)[i.e. Visitandine], au sujet de la teneur des Arti­cles du Procès Apostolique, jugés par elle en partie inadaptés au cas de Soeur  Thérèse de l'Enfant‑Jésus: «L'avocat de Rome n'a pas su faire un portrait assez simple, tout en étant le portrait d'une sainte. Nous saurons bien le remettre au point, car chaque saint doit ressembler à lui‑même et non pas aux autres » (S.Piat : Une âme libre , Marie)

 

Ame simple et ardente, soeur Marie du Sacré‑Coeur resta jusqu'à la fin sou­riante et remplie de sollicitudes et d'at­tentions pour les autres. Frappée de terri­bles rhumatismes, elle vécut ses derniè­res années presque complètement para­lysée, en pleine dépendance de ses soeurs qu'elle appelait ses anges gardiens. En paraphrasant les paroles de la Vierge Marie aux noces de Cana, elle écrivait à Mère Agnès de Jésus au début de sa douloureuse épreuve: « Ma bonne Mère, moi aussi je n'ai plus de vin! Autrefois, dans ma jeunesse, j'avais toujours du vin, je ne connaissais ni l'infirmité, ni la ma­ladie. Mais, aujourd'hui, je suis sans res­sources, je n'ai plus de vin! Demandez à votre divin Fils, qui est mon Epoux, d'a­voir pitié de ma détresse (...) Pourtant, est‑ce bien vrai de dire qu'autrefois il m’a servi le meilleur vin? Non... C'est aujourd'hui, certainement, qu'il me sert le meilleur: le vin de l'épreuve. Ainsi, au banquet de ma vie qui s'achève, il ne s'est pas trompé, il a gardé le meilleur vin jusqu'à cette heure » (Annales 1940 )

Ce texte est de 1929. La soeur ne de­vait mourir que le 19 janvier 1940. Elle accepta ce long martyre en humble et simple enfant pleinement abandonnée à la volonté d'amour de son Père.

Le témoin a déposé du 20 au 26 juil­let 1915, au cours des sessions 21ème-26ème (pp. 555‑625 de notre Copie pu­blique).

 

[Session 22: ‑ 20 juillet 1915, à 9h. et à 2h. de l'après‑midi]

[555] [Le témoin répond correctement à la première demande].

 

[Réponse à la deuxième demande]:

Je m'appelle Marie Louise Martin, soeur de la [556] Servante de Dieu, née à Alençon (paroisse Saint‑Pierre de Mon­sort), le 22 février 1860, de Louis-Joseph Aloys-Stanislas Martin et de Marie‑Zélie Guérin. Je suis religieuse du Carmel de Lisieux où j'ai fait profession le 22 mai 1888, sous le nom de soeur Marie du Sa­cré‑Coeur.

 

 [Le témoin répond correctement de la troi­sième a la cinquième demande inclusive­ment].

 

TÉMOIN 7: Marie du Sacré‑Coeur O.C.D.

 

[Réponse à la sixième demande]:

Malgré la grande affection que j'ai pour ma soeur, je dirai consciencieusement la vérité. Personne ne m'a influencée dans la préparation de mon témoignage.

 

 [Réponse à la septième demande]:

Etant la soeur aînée de la Servante de Dieu, j'ai observé de très près tout ce qui la concerne. Je l'ai d'autant plus connue, qu'après la mort de notre mère, ma soeur Pauline et moi avons pris soin de son éducation. Je l'ai retrouvée au Carmel, où je l'avais précédée deux ans aupara­vant, et je ne l'ai plus quittée jusqu'à sa mort. Je connaissais déjà, par mon ob­servation personnelle, ce que la Servante de Dieu a raconté de sa vie dans ses écrits, à l'exception de quelques détails de sa vie intérieure que j'ai appris par cette lecture, par exemple, ses épreuves contre la foi.

 

 [Réponse à la huitième demande]:

Outre l'affection naturelle très vive que j'ai pour ma [557] petite soeur, j'ai pour la Servante de Dieu une grande dévotion, parce que je crois que c'est une sainte. Je désire et je demande au bon Dieu sa béatification, parce que je suis persua­dée que le bon Dieu la veut et en sera glorifié. Soeur Thérèse de l'Enfant‑Jésus nous apprend à aller à Dieu par la con­fiance et l'amour. Lorsque l'Église aura sanctionné cette vie de confiance, qui fait tant de bien aux âmes, il me semble qu'elles viendront en grand nombre se ranger sous la bannière de soeur Thérèse de l'Enfant‑Jésus, apôtre de l'amour.

 

 [Réponse à la neuvième demande]:

La Servante de Dieu est née le 2 jan­vier 1873, à Alençon, paroisse Notre‑Da­me; elle fut baptisée le 4 janvier. Elle était la dernière d'une lignée de neuf en­fants, à savoir:

Marie Louise, 1860.

Marie Pauline, 1861.

Marie Léonie, 1863.

Marie Hélène, 1864, décédée en 1870.

Marie Joseph Louis, 1866, décédé en 1867

Marie Joseph Jean‑Baptiste, 1867, décédé en 1868.

Marie Céline, 1869.

Marie Mélanie Thérèse, 1870, décé­dée en 1870.

Marie Françoise Thérèse, qui est la Servante de Dieu. Elle fut confirmée le 14 juin 1884.

Mon père était né à Bordeaux, en 1823; ma mère, Marie Zélie Guérin, était née à Saint‑Denis (Orne), en 1831. C'est par erreur que, dans le Procès de l'ordinaire, nous avions in‑[558]diqué Gandelain, lo­calité d'ailleurs voisine de Saint‑Denis, comme lieu de naissance de notre mère. Nos parents donnaient l'exemple de toutes les vertus; ils assistaient chaque jour à la sainte messe, se levant pour cela dès 5 heures du matin. Ils jeûnaient tout le carême sans adoucissement. Le repos du dimanche était observé avec une grande fidélité. Ils ne se seraient pas permis de fixer au dimanche un voyage, même uti­le. Mon père perdait de belles occasions de vente, parce qu'il ne voulait pas lais­ser son magasin ouvert le dimanche, bien que son confesseur lui laissât la liberté de le faire, comme le faisaient les autres bi­joutiers de la ville.

 

Mon père avait un caractère généreux et ne cédait jamais quoique ce soit au res­pect humain. Il ne passait jamais devant une église sans saluer, en quelque socié­té qu'il fût. Il était fidèle à se rendre cha­que mois à l'adoration nocturne du Très Saint Sacrement, et lorsqu'il vint à Lisieux il obtint qu'on l'établit dans cette ville. Mon père et ma mère avaient une foi profonde; et en les entendant parler en­semble de l'éternité, nous nous sentions disposées, toutes jeunes que nous étions, à regarder les choses du monde, comme une pure vanité.

 

Ma mère veillait avec grand soin sur l'âme de ses enfants, et la plus petite faute ne restait jamais sans réprimande. Elle aurait bien désiré voir en nous des in­dices de sainteté future. Parlant de Thé­rèse elle ajoutait: «Pour Thérèse, on ne sait encore ce qu'elle sera... C'est si petit! Je n'ai jamais vu cependant tant d'intel­ligence chez aucun de mes enfants, et puis elle a toujours un sourire [559] céles­te » @MSA 7,1@.

 

Mon père et ma mère avaient une gran­de dévotion à la Sainte Vierge; c'est pour­quoi ils donnèrent le nom de Marie à tous leurs enfants, garçons et filles. Mon père, dès avant son mariage, avait placé dans une allée de son jardin une statue de la Sainte Vierge qui plus tard devait être si chère à toute la famille, car c'est cette même statue qui se trouvait dans la chambre de Thérèse enfant lors de sa grande maladie, et qui s'anima pour lui sourire. Aux pieds de cette même statue, ma mère avait reçu de très grandes fa­veurs. Mes parents étaient très secoura­bles aux malheureux. Une servante étant tombée malade de rhumatismes articu­laires, ma mère la soigna elle‑même, jour et nuit, pendant plusieurs semaines, ne voulant pas la renvoyer chez ses parents qui étaient pauvres.

 

 [Réponse à la dixième demande]:

Ma mère mourut comme une sainte, le 28 août 1877. Mon père supporta cette épreuve avec une grande foi, et nous en­toura plus que jamais de sollicitude. Par dévouement pour nous, il quitta Alençon et vint à Lisieux pour nous assurer une di­rection sage de notre tante, madame Gué­rin, et nous éloigner d'amis plutôt mon­dains que nous avions dans notre ville na­tale. Il prenait un très grand soin de nos âmes, nous recommandait d'éviter avec le plus grand soin ce qui aurait pu ternir la pureté de notre coeur. Je trouvais par­fois austères ses sages conseils, et de peur qu'il ne de‑[560]vienne plus austère en­core, je l'empêchais de lire, par exemple, les Pères du désert, parce que j'avais re­marqué qu'ensuite il voulait trop se mortifier.

 

Je puis rapporter, dès maintenant, com­ment l'épreuve couronna la vie si droite et si pure de mon père. Dans un élan de générosité, il s'était offert en victime et le Seigneur sembla accepter son holocaus­te. Il fut atteint de paralysie cérébrale, et les dernières années de sa vie ne furent qu'un long martyre.

 

Il mourut le 29 juillet 1894. Au moment de sa mort, il sembla jouir de nouveau de toute son intelligence, et fixa un regard

 

TÉMOIN 7: Marie du Sacré‑Coeur O.C.D.

 

profond et reconnaissant sur sa fille Céline qui avait été l'ange de sa douloureuse vieillesse.

 

Je vais revenir, après cette digression, à l'histoire de la Servante de Dieu. Il semble que, à l'âge de un an et demi, elle fut l'objet d'une protection extraordinaire de son ange gardien. Ma mère, en reve­nant de la messe matinale, fut effrayée de trouver vide le berceau où elle avait lais­sé la petite Thérèse. Mais elle aperçut bientôt l'enfant qui dormait assise sur une grande chaise. Elle était donc tombée de son berceau, et comme il semblait im­possible qu'elle ait pu monter elle‑même sur cette chaise élevée, ma mère ne douta pas d'une intervention extraordinaire de Dieu.

 

A l'âge de trois ans, Thérèse assistait aux leçons que je donnais à Céline, et avait déjà assez d'empire sur elle‑même, pour ne pas dire un seul mot pendant les deux heures que durait la leçon.

 

[561] Elle était d'une franchise extra­ordinaire: elle avait besoin de s'accuser spontanément de ses moindres fautes, et courait aussitôt les exposer à ma mère. Elle n'aurait pas menti pour tout l'or du monde. Elle avait environ six ans, lorsqu'elle dit à la domestique qui fai­sait de petits mensonges joyeux: « Vous savez bien, Victoire, que cela offense le bon Dieu » @MSA 11,1et PO tem. 3@. Vers l'âge de quatre ans, la petite Thérèse adopta la pratique de marquer sur une sorte de chapelet, à perles mobiles, les petits sacrifices qu'elle faisait pour le bon Dieu. Ma mère écri­vait d'elle à cette époque: « Cette enfant n'aime à parler que du bon Dieu, elle ne manquerait pas pour tout à faire ses prières » @MSA 11,1@. A la mort de ma mère, la cé­rémonie de l'extrême‑onction s'imprima profondément dans son âme. Plus tard, au Carmel, elle me dit, en rappelant ce temps de sa plus petite enfance: « Il me semble que je jugeais des choses comme aujourd'hui » @Source pre.@. Elle me sembla, en ef­fet, extraordinairement sérieuse, mais je me gardai bien de lui demander ce qu'elle pensait, pour ne pas développer davanta­ge les sentiments profonds dont elle par­le, car je la trouvais trop avancée pour son âge.

 

Après la mort de notre mère, Thérèse fut élevée par sa soeur Pauline et par moi. Jusqu'à l'âge de huit ans et demi, elle reçut nos seules leçons. A huit ans et de­mi, elle fut mise comme demi‑pension­naire à l'abbaye des bénédictines où se trouvait déjà sa soeur Céline. Elle eut à souffrir dans cette maison. Sa nature ex­trêmement sensible, se trouvait doulou­reusement affectée par le contact de quel­ques élèves d'une nature [562] plus vul­gaire. Elle était d'ailleurs très instruite pour son âge, on la mit dans une classe d'élèves plus âgées qu'elle, où pourtant elle conquit et conserva la première pla­ce; de 1à certaines jalousies pénibles pour la petite Thérèse qui pourtant ne s'en plaignait jamais.

 

A 10 ans, Thérèse fut atteinte d'une étrange maladie, qui, selon moi, ne pou­vait venir que du démon, à cause des phénomènes surnaturels qui se produi­saient. Cette maladie se déclara quelques mois après l'entrée au Carmel de mère Agnès de Jésus, vers la fin de mars 1883.

 

A partir du 7 avril jusqu'au 10 mai, jour où la Sainte Vierge l'a guérie, elle resta dans un état navrant. Elle avait plusieurs fois la semaine, des crises de terreurs si extraordinaires, qu'un savant docteur, monsieur Motta(Notta), aujourd'hui décédé, di­sait n'avoir jamais rencontré pareil cas. Je l'ai entendu avouer à mon père son impuissance. Il prononça même ces pa­roles: « Qu'on appelle cela du nom que l'on voudra, mais pour moi, ce n'est pas de l'hystérie.»

 

[563] [Suite de la réponse à la dixième demande]:

Les objets les plus insignifiants pre­naient à ses yeux la forme de monstres horribles et elle jetait des cris de terreur.

 

Fréquemment, elle était poussée par une force inconnue à se précipiter la tête en avant, de son lit sur le pavé. D'autres fois, elle se frappait la tête avec violence contre le bois du lit. Quelquefois, elle voulait me parler: aucun son ne se faisait entendre, elle articulait seulement les mots, sans pouvoir les prononcer.

 

Une particularité qui me frappa beau­coup, c'est que, à diverses reprises, sous cette influence que je crois diabolique, elle se mettait tout à coup à genoux, et, sans s'aider de ses mains, appuyant sa tête sur le lit, cherchait à faire revenir ses pieds en avant. Or, dans cette attitude qui de­vait infailliblement la découvrir, elle res­tait toujours modestement enveloppée, à mon grand étonnement: ne pouvant m'expliquer cela, je l'attribuais à une in­tervention céleste.

Dans l'intervalle des crises, elle restait dans un état d'épuisement.

 

La crise la plus terrible de toutes fut celle dont elle parle dans sa vie. Je crus qu'elle allait y succomber. La voyant é­puisée dans cette lutte, je voulus lui don­ner à boire, mais elle s'écria avec terreur: « Ils veulent me tuer; ils veulent m'em­poisonner ».

 

C'est alors que je me jetai avec mes soeurs aux pieds [564] de la Sainte Vier­ge la conjurant d'avoir pitié de nous. Mais le ciel semblait sourd à nos suppli­cations. Par trois fois je renouvelai la même prière. A la troisième fois, je vis Thérèse fixer la statue de la Sainte Vier­ge; son regard était irradié, comme en extase. Je compris qu'elle voyait, non la statue, mais la Sainte Vierge elle‑même. Cette vision me parut durer quatre ou cinq minutes, puis deux grosses larmes tombèrent de ses yeux, et son regard doux et limpide se fixa sur moi avec tendresse. Je ne m'étais pas trompée, Thérèse était guérie. Quand je fus seule avec elle, je lui demandai pourquoi elle avait pleuré. Elle hésita à me confier son secret, mais, s'apercevant que je l'avais deviné, elle me dit: « C'est parce que je ne la voyais plus ».

 

 [Quelques symptômes de ce mal ap­parurent‑ils encore au cours de la vie de la Servante de Dieu ?  Réponse]:

Jamais aucune trace de ce mal ne réap­parut, ni même rien d'analogue: elle n'était ni impressionnable ni nerveuse.

 

TEMOIN 7: Marie du Sacré‑Coeur O.C.D.

 

Mon oncle, monsieur Guérin, pharmacien, m'avait dit après la guérison de Thérèse, de prendre grand soin de ne pas la con­trarier, or je ne me suis pas fait faute de la contrarier à l'occasion, et jamais rien de fâcheux ne s'en est suivi.

 

 [Au cours de ses cri­ses, la Servante de Dieu conservait‑elle l'usage de la raison, ainsi par exemple lorsqu'elle criait: «Ils veulent me tuer, ils veulent m'empoisonner »? ‑ Réponse]:

 

J'ai la certitude que, même au plus fort de ses crises, la Servante de Dieu gardait l'usage sain [565] de ses facultés supé­rieures; elle subissait une contrainte dans ses sens, mais ne perdait pas conscience d'elle‑même. Je m'en rendais compte par­faitement en l'observant, et elle‑même m'a assuré plus tard que, pendant les crises, elle entendait et comprenait tout ce qu'on disait autour d'elle, et qu'en par­ticulier, dans la grande crise finale qui dura environ une heure, elle n'avait pas cessé un seul instant de prier intérieure­ment la très Sainte Vierge.

 

Thérèse fit sa première communion à l'abbaye des bénédictines de Lisieux, le 8 mai 1884, à l'âge de 11 ans et quatre mois. Les règlements de ce temps‑là n'admettaient à la première communion que les enfants âgés de 10 ans révolus au 1er janvier. Thérèse étant née le 2 jan­vier, se trouvait pour deux jours retar­dée d'une année: elle ne pouvait compren­dre une loi si sévère.

 

Rencontrant dans une rue de Lisieux monseigneur Hugonin, évêque de Ba­yeux et Lisieux, elle voulut courir à lui pour lui demander la permission de faire sa première communion avant l'âge. Quand je lui racontais qu'aux premiers siècles du christianisme, les tout petits enfants recevaient la sainte Eucharistie: « Pourquoi donc - me disait‑elle - n'est‑ce plus comme cela maintenant?»  A la première communion de Céline, plus âgée qu'elle de 4 ans, elle voulait en­tendre les exhortations qu'on lui faisait, disant que ce n'était pas trop de 4 ans pour se préparer à recevoir le bon Dieu.

Aussi mit‑elle une grande ferveur dans sa [566] préparation prochaine. Elle mul­tipliait pour cela les actes de vertus qu'elle considérait comme autant de fleurs à offrir à Jésus. Elle écoutait avidement mes conseils. Il y avait dans son regard un saint enthousiasme, et le jour de sa première communion, il me semblait plu­tôt voir un ange qu'une créature mortelle.

 

A cette époque, elle me demanda de faire tous les jours une demi‑heure d'orai­son. Je ne voulus pas le lui accorder; alors elle me demanda un quart d'heure seulement; je ne le lui permis pas davan­tage. Je la trouvais tellement pieuse que cela me faisait peur, pour ainsi dire. Je craignais que le bon Dieu ne la prît trop vite pour Lui.

 

L'année suivante, pendant la retraite de sa seconde communion solennelle, à l'ab­baye des bénédictines, Thérèse commença à être tourmentée par des scrupules. Je m'efforçais de la tranquilliser, car ses pré­tendues fautes qu'elle me confiait n'étaient que des bagatelles.

 

Lorsque j'entrai au Carmel (1886), n'ayant plus à qui se confier, elle s'adressa, par la prière, à ses frères et soeurs qui l'avaient précédée au ciel et peu après elle retrouva la paix.

 

Dans les années qui suivirent sa premiè­re communion jusqu'à son entrée au Car­mel, elle communiait aussi souvent que son confesseur le lui permettait, trois ou quatre fois par semaine, je crois, et elle aurait voulu tous les jours.

 

[567] [Réponse à la on­zième demande]:

 

Depuis longtemps, la grande piété de Thérèse me faisait pressentir qu'elle serait religieuse et même carmélite, mais, pour ma part, j'aurais voulu que ce fût beau­coup plus tard à cause de mon père, et à cause aussi de son jeune âge. C'est pour­quoi lorsque à 14 ans elle nous dit au parloir son désir d'entrer l'année suivante, je laissai mère Agnès de Jésus l'encoura­ger; pour mon compte, j'aurais volontiers mis obstacle à son entrée; mais comme ma conscience me l'aurait reproché, je me bornai à ne rien dire. Monsieur Guérin notre oncle et monsieur Delatroëtte, supé­rieur du Carmel, s'opposaient, eux, de toutes leurs forces, à la réalisation de ce projet. Mais rien ne la faisait changer de résolution, et elle mit un courage hé­roïque à surmonter tous les obstacles.

 

 [Réponse à la douzième demande]:

La Servante de Dieu entra au Carmel le 9 avril 1888, et reçut le nom de soeur Thérèse de l'Enfant‑Jésus. Sa prise d'ha­bit eut lieu le 10 janvier 1889. Enfin, elle fit profession le 8 septembre 1890. Elle est morte au Carmel le 30 septembre 1897. Au cours de sa vie religieuse, elle a exercé, un certain temps, les fonctions de sacristine, et a été aussi chargée, mais sans titre officiel, de la formation des novices.

 

La caractéristique de cette vie religieuse fut une très grande fidélité dans l'accom­plissement de sa règle, une constante égalité d'âme, une charité toujours [568] aimable et souriante, malgré les épreuves cachées, des sécheresses presque constantes qu'elle eut à supporter, et le manque d'appui et de consolation de la part de la mère prieure Marie de Gonzague. Cette dernière manifestait peu de sym­pathie pour la jeune postulante, la gron­dait souvent, ou bien n'y faisait pas attention. Cette Mère Prieure était habi­tuée à être adulée de tout le monde, et, comme soeur Thérèse ne cherchait pas à gagner ses bonnes grâces par ce moyen, elle passait inaperçue, ou plutôt elle ne recueillait que de la froideur.

 

Au sujet de ces peines, soeur Thérèse encore postulante m'écrivait: « Le 'pauvre agnelet' ne peut rien dire à Jésus, et sur­tout Jésus ne lui dit absolument rien; priez pour lui, afin que sa retraite plaise quand même au coeur de celui qui seul lit au plus profond de l'âme... Pourquoi chercher du bonheur sur la terre? Je vous avoue que mon coeur en a une soif ardente, mais il voit bien, ce pauvre coeur, que nulle créature n'est capable d'étancher sa soif... Je connais une autre source, c'est celle où, après avoir bu, on a encore soif, mais d'une soif qui n'est pas hale­tante, qui est au contraire très douce, parce qu'elle a de quoi satisfaire. Cette source, c'est la souffrance connue de Jésus seul » @LT 75@

 

TEMOIN Marie du Sacré‑Coeur O.C.D.

 

[Session 23: ‑ 21 juillet 1915, à 2h. de l'après‑midi]

 

[572] [Ré­ponse à la treizième et à la quatorzième demande]:

Au sujet des vertus en général, je n'ai pas autre chose à dire, sinon que soeur Thérèse de l'Enfant‑Jésus m'a paru, dès sa plus petite enfance, comme un ange que le bon Dieu aurait envoyé sur la terre dans un corps mortel.

 

Ce qu'elle appelle ses imperfections ou ses fautes n'en étaient pas: je ne l'ai jamais vue faire la plus légère faute. Où elle a le plus excellé, c'est dans son amour pour Dieu, si confiant et si ten­dre, qu'à la fin de sa vie, de même que je l'ai entendue appeler la Sainte Vierge «maman », je l'ai entendue aussi plu­sieurs fois appeler le bon Dieu avec une candeur idéale: « Papa le bon Dieu.» A propos de ses souffrances, elle disait: « Laissez faire ' Papa le bon Dieu ', il sait bien ce qu'il faut à son tout petit bébé.» Je lui dis: «Vous êtes donc un bébé?.» Elle prit alors un air plein de gravité, et me répondit: « Oui... mais un bébé qui en pense bien long! Un bébé qui est un vieillard » @Source pre.@. Je n'ai jamais mieux senti qu'à ce moment combien sa voie d'enfance cachait de virilité, et j'ai trouvé bien juste qu'elle s'approprie, dans son manuscrit, cette parole de Da­vid: « Je suis jeune, et cependant je suis devenu plus prudent que les vieillards » @Source pre.@.

 

 [Réponse à la quinzième demande]:

Soeur Thérèse de l'Enfant‑Jésus avait une foi ar‑[573]dente. Son habitude de tout apprécier au point de vue de Dieu se manifestait principalement dans les épreuves, elle les considérait comme des grâces. Elle appelait l'épreuve si dure de la maladie de mon père: « Notre grande richesse » @MSA 86,1@.

 

 [Réponse à la seizième demande]:

Elle lisait avidement la vie des mis­sionnaires, parce qu'elle y trouvait l'ex­pression de ses propres désirs. Elle aurait voulu être missionnaire, pour faire con­naître partout l'amour du bon Dieu.

 

 [Réponse à la dix‑sep­tième demande]:

Soeur Thérèse pensait sans cesse à Dieu. Un jour, je lui dis: « Comment faites‑vous pour penser toujours au bon Dieu ?.» Elle me répondit: « Ce n'est pas difficile, on pense naturellement à quelqu'un que l'on aime.»-« Alors, lui dis‑je, vous ne perdez jamais sa présen­ce?.»-«Oh! non, dit‑elle, je crois que je n'ai jamais été trois minutes sans penser à lui »  @CS@

 

 [Réponse à la dix-huitième demande]:

Après sa première communion, elle aurait voulu pouvoir communier tous les jours. Elle a tant souffert d'être privée de la communion quotidienne, que j'ai toujours pensé que c'est par son inter­cession que cette grâce de la communion fréquente a été accordée aux fidèles, et que c'est à elle que les petits enfants doivent la faveur de faire leur première communion [574] si jeunes. D'ailleurs, je crois me souvenir qu'elle nous a dit, pendant sa vie: «Vous verrez, quand je serai au ciel, il y aura, touchant la sainte communion, un changement dans la pra­tique de l'Église @Source pre@. Je me souviens parfaitement que, quelque temps avant sa mort, elle dit à mère Marie de Gonza­gue, qui était opposée à la pratique de la communion quotidienne: « Ma mère, quand je serai au ciel, je vous ferai changer d'avis »  14. Et c'est ce qui arriva.

 

 [Réponse à la dix-neuvième demande]:

 

Je n'ai rien de spécial à dire sur ce point.

 

 [Réponse à la vingtième demande]:

Elle avait un grand esprit de foi en­vers ses supérieurs. Un mois avant sa mort, elle passa par une crise très dou­loureuse. Le médecin de la communauté était absent. Notre mère prieure refusa de laisser entrer à sa place un autre doc­teur. Quand nous nous plaignions de cette manière d'agir, la Servante de Dieu nous disait: « Ne murmurez pas contre la volonté du bon Dieu: c'est Lui qui per­met que notre Mère ne me donne pas de soulagement »  @DEA 30-8@.

 

Le seul fait qu'elle rencontrait, dans un livre, quelques lignes de critique con­tre le pape ou les évêques, la mettait en défiance et le lui faisait rejeter.

 

 [Réponse à la vingt-et-unième demande]:

Soeur Thérèse de l'Enfant‑Jésus eut une très grande [575] dévotion à la Sain­te Face de Notre Seigneur. La veille de sa profession elle m'écrivait: «Je serai l’épouse de Celui dont le visage est caché, et que personne n'a reconnu » @LT 116@. Elle voulait consoler Jésus de l'ingratitude de ceux qui ne l'ont pas reconnu dans ses humiliations. C'est dans cet esprit qu'elle a écrit:

«Moi je te reconnais, même à travers tes larmes, Face de l’Eternel, je découvre tes charmes. Que ton regard voilé mon coeur a consolé, rappelle‑toi » @PN 24@,

 

Lorsqu'elle se fit un blason mystique, elle y peignit une Sainte Face. Elle com­posa aussi en l'honneur de la Sainte Face une prière qui fut indulgenciée par Pie X.

 

Elle avait aussi une touchante dévotion pour l'Enfant Jésus et ornait son autel avec soin. On lui apportait, en été, d'énor­mes gerbes des fleurs des champs. Si fatiguée qu'elle fût, elle employait, à les bien disposer, l'heure de temps libre qui est donnée pour se reposer.

 

La Servante de Dieu avait un tendre amour pour la Sainte Vierge. Dans sa petite enfance, elle la priait devant un petit autel qu'elle avait arrangé. Elle aimait à orner de guirlandes et de couron­nes de fleurs les images de la Sainte Vierge, et, jusque sur son lit de mort,

 

TÉMOIN 7: Marie du Sacré‑Coeur

 

elle tressa encore deux couronnes de bluets pour décorer la statue de la Sainte Vierge. Elle me dit un jour: « Quand on s'adresse aux saints, ils se font un peu attendre: on sent qu'ils doivent aller présenter leur requête, mais quand je demande une grâce à la Sainte Vierge, c'est un secours [576] immédiat que je reçois... Faites- en l'expérience et vous verrez... ». A ma demande elle composa sa dernière poésie: « Pourquoi je t'aime, ô Marie ». Elle nous disait: « Mon petit cantique exprime tout ce que je pense et ce que je prêcherais sur la Sain­te Vierge, si j'étais prêtre »  Soeur Thérèse de l'Enfant Jésus avait une si grande confiance dans la réversi­bilité des mérites qu'elle croyait à la réversibilité même des bienfaits natu­rels par la prière; c'est ainsi que, pen­dant sa maladie, elle offrait les remèdes qui lui étaient administrés et qu'elle ju­geait pour elle sans efficacité, afin qu'ils profitassent à un missionnaire qui n'aurait ni le temps, ni les moyens de se soigner. Ayant considéré le corps mystique de la sainte Eglise, elle aurait voulu être prêtre, docteur, etc., mais son impuis­sance ne l'afflige pas: « Je ne puis, dit‑elle, prêcher l'Évangile, verser mon sang; qu'importe... mes frères travaillent à ma place, et moi j'aime pour ceux qui combattent » @MSB 4,1@ Le ciel lui parait comme peuplé d'âmes qui la chérissent et la regardent comme leur enfant. Tel était le fondement de sa dévotion pour les saints.

 

 [Réponse à /a vingt-deuxième demande]:

Soeur Thérèse de l'Enfant‑Jésus s'est toujours signalée par un grand détache­ment de toutes les choses créées. A l'âge de 14 ans, elle m'écrivait au sujet d'un petit agneau que lui avait donné mon père: « Tu ne sais pas, ma chère marrai­ne, combien la mort de ce [577] petit agneau m'a donné à réfléchir. Oh! oui, sur la terre, il ne faut pas s'attacher à rien, pas même aux choses les plus innocentes, car elles nous manquent au moment même où nous y pensons le moins. Ce qui est éternel peut seul nous contenter » @LT 42@. Pendant sa retraite de prise d'habit, elle m'adressa ce bil­let: « Je vous avoue que mon coeur a une soif ardente de bonheur; mais je vois bien que nulle créature n'est capa­ble de l'étancher, etc. » @LT 75@. Un peu plus tard, pendant sa retraite de profession, elle m'écrit: «Y a‑t‑il encore des joies couleur de rose pour votre petite Thé­rèse? Oh! non, il n'y a plus pour elle que des joies célestes, des joies où tout le créé qui n'est rien, fait place à l'incréé qui est la réalité » @LT 116 @

 

 [Réponse de la vingt‑troisième à la vingt-cinquième demande inclusivement]:

Soeur Thérèse de l’Enfant-Jésus at­tribuait à Dieu tout le bien qui était en elle, reconnaissant que c'était un don tout à fait gratuit. En m'expliquant sa «petite voie», elle me dit: «Si impar­faites que nous soyons, Jésus nous trans­formera en flammes d'amour, pourvu que nous espérions tout de sa bonté » @LT 197@

 

Pendant sa maladie, elle nous dit: «Cette parole: 'Quand même Dieu me tuerait, j'espérerais encore en lui  @*Job 13-15@ m'a ravie dès mon enfance. Mais j'ai été longtemps avant de m'établir à ce degré d'abandon; maintenant, j'y suis... Le bon Dieu m'a prise et m'a posée là » @DEA 7-7@. C'est sur ce sentiment de confiance ab­solue et non sur la pureté de son coeur qu'elle fondait [578] ses espérances. Elle m'écrit: «Si les âmes faibles et impar­faites comme la mienne, sentaient ce que je sens, aucune ne désespérerait d'atteindre le sommet de la montagne de l'amour, puisque Jésus ne demande pas de grandes actions, mais l'abandon et la reconnaissance » @MSB 1,2@

 

Toutefois, la confiance en Dieu de soeur Thérèse de l'Enfant‑Jésus s'alliait à une crainte pleine d'amour, la crainte de l'offenser. Etant toute petite, elle dit un jour à ma mère: « Maman, si j'étais méchante, j'irais donc en enfer? Je veux être mignonne, comme un petit ange, pour aller au ciel » @CF 170et MSA 5,2@. Elle fut fidèle à sa résolution. Elle le dit elle‑même dans sa dernière maladie: « Depuis l'âge de trois ans, je n'ai rien refusé au bon Dieu » @CSG..@

 

La dernière partie de 1'« Histoire d'une âme>>, qui n'est autre chose qu'une lon­gue lettre qu'elle m'adressa en septembre 1896, est tout entière l'expression de sa confiance absolue dans la grâce de Dieu.

 

 [Réponse à la vingt-sixième demande]:

Dans toutes les lettres et exhortations que j'ai citées, dans la question précé­dente, la Servante de Dieu s'efforça précisément de me faire partager ses sen­timents de parfaite confiance en Dieu. Voici encore un trait qui montre combien elle désirait former en nous ces disposi­tions de détachement des consolations créées. Me voyant, chaque fois que ma patience était à bout, chercher consola­tion auprès de notre Mère Pri‑[579]eure, elle me dit: «Vous blessez votre âme en agissant ainsi, vous lui enlevez sa force. Il faudrait s'élever au‑dessus de ce que disent les soeurs, de ce qu'elles font. Il faudrait être dans notre monas­tère comme si nous ne devions y passer que deux jours: on se garderait bien de dire ce qui déplaît, sachant qu'on va le quitter » @Source pre @.

 

TÉMOIN 7: Marie du Sacré‑Coeur O.C.D.

 

[Session 24: ‑ 22 juillet 1915, à 9h. et à 2h. de l'après‑midi]

 

[582] [Réponse à la vingt‑septième demande]:

Elle avait une grande horreur du péché; la crainte d'avoir pu offenser Dieu la tenait dans une sorte d'angoisse, elle n'eut la paix que lorsqu'un prédicateur et con­fesseur de retraite lui eut assuré que ce qu'elle appelait ses fautes, ne contristait pas le bon Dieu. Elle ne commettait en effet que des fautes d'inadvertance.

 

 [Réponse à la vingt-huitième demande]:

 

La charité pour Dieu fut la carac­téristique de sa sainteté. Elle voulait aimer Dieu, comme il n'avait jamais été aimé, et se sentant impuissante à réa­liser ses immenses désirs, elle se fait petite enfant, afin que le Seigneur, en ayant pitié, la prenne dans ses bras et l'élève lui‑même jusqu'aux sommets. Elle ra­conte, dans [583] la partie de son manus­crit qu'elle m'adressa, comment, après avoir cherché sa place au sein de l'Egli­se, ne se reconnaissant en aucun des mem­bres qui l'illustrent par leurs glorieuses actions, elle trouva dans l'amour qu'elle voulait donner à Dieu, la clef de sa voca­tion: « Oui, dit‑elle, j'ai trouvé ma place au sein de l'Église: dans le coeur de l'Église ma mère, je serai l'Amour » @MSB 3,2@. Son amour pour Dieu la rendait telle­ment conforme à toutes ses volontés qu'elle nous a dit: «On m'avait forcée de demander la guérison de papa le jour de ma profession; mais je ne pus jamais dire autre chose que cela: Mon Dieu, je vous en supplie, que ce soit votre volonté que papa guérisse » @DEA 23-7@

 

L'amour de la souffrance fut toujours vif dans son coeur, par conformité avec Notre Seigneur qui a voulu souffrir pour expier nos péchés. Elle désirait même le martyre, afin de donner à Dieu des preuves de son amour. Pendant sa dernière re­traite, elle m'écrivait ses sentiments in­times sous la forme d'une prière adressée à Jésus: « Je voudrais par dessus tout, ô mon bien‑aimé Sauveur, verser mon sang pour toi, jusqu'à la dernière goutte. Je sens le besoin d'accomplir pour toi toutes les oeuvres les plus héroïques. Si je vou­lais écrire tous mes désirs, il me faudrait emprunter ton livre de vie; 1à sont rap­portées les actions de tous les saints, et ces actions je voudrais les avoir accom­plies pour toi » @MSB 3,1@

 

Elle mettait ces sentiments en pratique et elle fit, en réalité, de sa vie religieuse un martyre par sa très grande fidélité. Elle ne veut laisser échapper au‑[584]cun pe­tit sacrifice, aucun regard, aucune parole; elle veut faire les moindres actions par amour. Comparant ces actes de vertu à des fleurs, elle écrit: « Je n'en rencontrerai pas un sans l'effeuiller pour toi, Jésus. Et puis, je chanterai toujours, même s'il faut cueillir mes roses au milieu des épi­nes, et mon chant sera d'autant plus mélodieux que ces épines seront plus longues et plus piquantes » @MSB 4,2.@.

 

Son amour pour Dieu était pur et dé­sintéressé. Elle me dit peu de temps a­vant sa mort: « Si le bon Dieu me di­sait: 'Si tu meurs tout de suite, tu auras une très grande gloire; si tu meurs à 80 ans, ta gloire sera bien moins grande, mais cela me fera beaucoup plus de plaisir`, alors, je n'hésiterais pas à répondre: 'Mon Dieu, je veux mourir à 80 ans, car je ne cherche pas ma gloire, mais seulement votre plaisir'... Je serais heureuse de sup­porter les plus grandes souffrances sans que Dieu le sache, si c'était possible... Non pas afin de lui donner une gloire passagè­re, mais si je savais seulement que, par ce témoignage de mon amour, un sourire pût effleurer ses lèvres.» @DEA 16-7@ Elle écrit quel­ques mois avant sa mort: « Je veux bien être malade toute ma vie, si cela fait plai­sir au bon Dieu, et je consens même à ce que ma vie soit très longue. La seule grâce que je désire, c'est qu'elle soit bri­sée par l'amour.» @MSC 8,1-2@

 

 [Réponse à la vingt-neuvième demande]:

J'ai dit, en répondant à la XVIIe ques­tion, que la vie de la Servante de Dieu a été une oraison continu‑[585]elle, et qu'elle a pu m'affirmer qu'elle ne croyait pas avoir été trois minutes sans penser à Dieu.

 

 [Réponse à la trentième demande]:

Tous les discours et les lettres que j'ai rapportés tendent évidemment à com­muniquer aux autres l'amour dont elle était embrasée.

 

 [Réponse à la trente-et-unième demande]:

C'est en vue d'expier les péchés qu'elle aimait la souffrance. Elle la regardait com­me un des moyens les plus efficaces pour sauver les âmes. Le jour de sa mort, étant dans une agonie inexprimable, elle nous dit: « Je ne m'explique les souffrances que j'endure que par le désir extrême que j'ai de sauver les âmes.» @DEA 30-9@

 

 [Réponse à la trente-deuxième demande]:

L'amour de Dieu conduisait soeur Thérèse de l'Enfant‑Jésus à l'amour du prochain. Je lui disais un jour: «On est bien heureux de mourir après avoir passé sa vie dans l'amour du bon Dieu.» ‑ « Oui, me répondit‑elle, mais pour passer sa vie dans l'amour du bon Dieu, il ne faut pas manquer à la charité en­vers le prochain.» @Source pre @

 

Ce qui prouve bien qu'elle n'aimait pas le prochain par des vues humaines, c'est qu'elle cherchait spécialement à faire du bien à ceux dont le caractère était moins attrayant. Ainsi, à la lin­gerie, elle demanda d'être l'aide d'une soeur d'un caractère tel qu'elle éloignait [586] tout le monde. Cette soeur avait en effet des idées noires et ne faisait presque rien. De même elle se dévoua au service d'une pauvre soeur converse, soeur Saint‑Pierre, remarquable par son humeur acariâtre.

 

 [Réponse de la trente‑troisième à la trente‑cinquième demande in clusivement]:

Sa charité envers le prochain la ren­dait industrieuse pour rendre service. ~ Elle consolait les affligés et excusait, tant

 

TÉMOIN 7: Marie S.C. O.C.D.

 

qu'elle pouvait, les défauts les plus insup­portables du prochain. Ainsi, cette pau­vre soeur, Marie de Saint Joseph, dont elle était l'aide à la lingerie, n'excitait en elle qu'une tendre compassion: « Si vous saviez, me disait-elle, comme il faut lui pardonner, comme elle est digne de pitié! Ce n'est pas sa faute si elle est mal douée... Ayez‑en donc pitié. Oh! comme il faut pratiquer la charité envers le prochain! » 

 

Il y avait à l'infirmerie une religieuse neurasthénique dont l'ennui incurable était un supplice pour celle qui devait lui tenir compagnie. Comme j'en témoignais de la lassitude, soeur Thérèse de l’Enfant-Jésus me dit: « Que j'aurais été heureuse si on m'avait demandé cela! Cela m'aurait peut‑être coûté selon la nature, mais il me semble que je l'aurais fait avec tant d'amour, parce que je pense à ce qu'a dit Notre Seigneur: ' J'étais malade et vous m'avez soulagé' » @DEA 20-8@

 

Elle se plaisait dans son enfance à secourir les pauvres, à distribuer les aumônes aux mendiants.

Sa charité la portait à s'oublier en toute circonstance. Pendant les longs mois de sa dernière maladie, [507] elle ne vou­lut pas consentir à ce qu'on la veillât pendant la nuit.

Un jour, que je la voyais très fatiguée se promener dans le jardin par obéis­sance, elle me rappela sa doctrine de la réversibilité des mérites et même des actes les plus simples: «Je marche - me dit-elle, pour un missionnaire. Je pense que là‑bas, bien loin, l'un d'eux est épuisé de ses courses apostoliques, et pour diminuer ses fatigues j'offre les miennes au bon Dieu ».

Elle se préoccupait d'exercer la cha­rité, même après sa mort. Elle me dit un jour, après avoir fait la neuvaine à saint François Xavier: « J'ai demandé la grâce de faire du bien après ma mort, et je suis sûre d'être exaucée ». Elle me dit aussi, faisant allusion à un trait de la vie de saint Louis de Gonzague, que nous lisions au réfectoire: « Moi aussi, après ma mort, je ferai tomber une pluie de roses » @DEA 9-6 et PO tem. 3@

 

 [588] [Suite de la réponse à la trente‑sixième de­mande]:

Elle aimait à prier pour les défunts, afin d'acquitter leurs dettes à la justice divine. Elle priait constamment pour la conversion des pécheurs qu'elle appelait « ses enfants »  @MSA 46,2@; et quand ses proté­gés étaient morts, elle s'intéressait enco­re à eux et faisait dire des messes pour le repos de leurs âmes.

 

Quand notre bon père fut atteint de paralysie cérébrale, elle disait que « c'était le temps de son purgatoire » @Source pre.@, bien qu'elle l'estimait comme un saint: elle ne laissait point de craindre pour les petites imperfections qui échappent mê­me aux justes. C'est pourquoi elle de­manda à Notre Mère de faire dire, dans ce temps‑là, des messes à son intention

 

 [Réponse à la trente-septième demande]:

Si on entend par prudence la sagesse surnaturelle, je puis dire que soeur Thérèse de l'Enfant‑Jésus avait une sagesse céleste Elle n'excédait en rien; elle n'était ni présomptueuse, ni inconsidérée. Elle estimait pure vanité toutes les choses de la terre, et sa prudence brillait dans tous ses actes. Elle l'avait d'ailleurs demandée à Dieu, témoin ce vers de sa poésie

« Jésus, rappelle‑toi »:

 «Aux affaires du ciel, daigne me rendre habile » @PN 24@

 

Bien qu'elle fût portée par attrait à la pratique de l'amour désintéressé, elle ne laissait pas de considérer la récom­pense du ciel pour s'encourager dans les souffrances de la vie. Lors de notre grande épreuve, [589] au sujet de la maladie de notre bon père, elle m'écrivait ce billet: « Le bon Dieu nous dit qu'au dernier jour il essuiera toutes les larmes de nos yeux, et, sans doute, plus il y aura de larmes essuyées, plus la consola­tion sera grande» @LT 117@.

 

J'ai remarqué aussi sa prudence avec mère Marie de Gonzague qui était tout à coup prise de jalousie, lorsqu'elle s'apercevait que les novices donnaient leur confiance à la Servante de Dieu. Dans une de ces occasions, en particu­lier, soeur Thérèse de l'Enfant‑Jésus mon­tra tant de prudence qu'elle désarma la pauvre mère qui était alors dans les plus violentes tentations de jalousie.

 

 [Réponse à la trente-huitième demande]:

La Servante de Dieu était très prudente aussi dans les conseils qu'elle donnait aux autres. Dans un entretien intime (à Pâques 1897), elle me demanda si j'avais eu quelquefois des tentations contre la foi. Je fus surprise de sa question, car j'ignorais ses épreuves contre la foi: je ne les connus que plus tard, surtout par la lecture de 1'« Histoire d'une âme.» Je lui demandai donc si elle en avait elle-même; mais elle répondit d'une manière vague et détourna la conversation. Je compris alors qu'elle ne voulait rien me dire, par crainte de me faire partager ses tentations, et je fus très frappée de sa prudence en cette occasion.

 

Elle attachait un grand prix à la coopération personnelle dans l'affaire du salut. Lorsqu'elle m'écri‑[590]vait, le 17 décembre 1896: «Jésus veut nous don­ner gratuitement son ciel » @LT 197@, c'est parce qu'elle considérait toutes nos actions comme un néant et n'attribuait la récom­pense qu'à la seule miséricorde divine, dans le même sens que saint Paul lorsqu'il dit que le salut n'est pas l'ouvrage de celui qui veut, ni de celui qui court mais de Dieu qui fait miséricorde. Cela toutefois ne l'empêchait pas d'insister dans les conseils qu'elle nous donnait, sur la nécessité des oeuvres. Ainsi, un jour où je lui disais: « Quand on s'offre à l'amour miséricordieux on peut donc

 

TÉMOIN 7: Marie du Sacré‑Coeur O.C.D.

 

espérer d'aller tout droit au ciel ? », « Oui - me répondit‑elle -, mais il faut aussi pratiquer la charité envers le pro­chain » @Source pre.@.

 

Une autre fois, elle m'écrit: « Que j'ai soif du ciel, de ce séjour bienheureux, où l'on aimera Jésus sans réserve! Mais il faut souffrir pour y arriver... Eh! bien, je veux souffrir tout ce qu'il plaira à mon bien‑aimé, je veux le laisser faire de moi tout ce qu'il désire » (7 sep­tembre 1890).@LT 116@

 

 [Réponse à la trente‑neuvième et à la quarantième deman­de]

 

II me semble que tout ce que j'ai dit sur sa charité envers Dieu et envers le prochain renferme implicitement la pra­tique fidèle de la vertu de justice.

 

 [Réponse à la quarante-et-unième demande]:

 

Dès son enfance, malgré sa nature très sensible, elle dominait courageuse­ment ses impressions et sa vivacité na­turelle.

 

[591] J'ai déjà dit qu'à trois ans elle voulait assister aux leçons que je don­nais à Céline, et avait déjà assez d'em­pire sur elle‑même pour ne pas dire un seul mot pendant les deux heures que durait la leçon.

 

Elle ne s'excusait jamais. Mon père lui fit, un jour, une forte réprimande qu'elle ne méritait pas, elle l'accepta sans rien dire.

 

Vers l'âge de 10 ans, elle avait un grand désir d'apprendre le dessin, voyant sa soeur Céline prendre des leçons de cet art d'agrément; elle n'aurait eu qu'un mot à dire pour l'obtenir de mon père qui le lui proposait. Sur mon observation que ce serait peu utile, elle garda le silence et laissa croire qu'elle ne le dési­rait pas. Elle nous raconta plus tard, au Carmel, que cela avait été pour elle un grand sacrifice. Je lui dis alors qu'elle aurait dû réclamer: « Oui, me répon­dit‑elle, mais je ne voulais rien refu­ser au bon Dieu.»

 

A l'examen de profession de notre cousine, soeur Marie de l'Eucharistie, on nous permit de l'accompagner jusqu'à la porte de clôture où notre tante l'atten­dait. Soeur Thérèse de l'Enfant‑Jésus se priva de la joie de cette rare entrevue de famille. « Puisque notre mère nous laisse libres, je préfère ne pas y aller » @Source pre.@

 

Elle ne s'emportait point si on lui disait une parole amère. Un jour de céré­monie funèbre, elle arrangeait des ger­bes de fleurs. Une soeur converse lui dit: «Pourquoi mettez‑vous en évidence les bouquets qui viennent de votre fa­mille, tandis que vous méprisez ceux des pauvres?.» Sans rien répliquer et de la façon la plus aima‑[592]ble, elle déféra au désir de cette soeur et plaça en avant des fleurs plus communes envoyées par les pauvres.

 

 [Réponse à la quarante-deuxième demande]:

 

La Servante de Dieu avait une force d'âme remarquable. Elle supportait les plus dures épreuves, en conservant tou­jours une amabilité souriante qui dissi­mulait sa souffrance.

 

Pendant la maladie de mon père, elle supportait en silence son chagrin, sans rechercher jamais une consolation auprès de nous, et pourtant à son âge, un épan­chement avec nous, en qui elle avait tant de confiance, lui aurait été précieux.

 

Au lendemain de l’hémorragie dont elle fut atteinte, le Jeudi Saint 1896, la voyant toute pâle, et travaillant pour­tant comme à l'ordinaire, je lui deman­dai si elle était malade, et je lui proposai de l'aider dans son travail. Elle me re­mercia sans me rien dire du grave ac­cident qui venait de lui arriver et que je ne connus que plus tard.

 

Elle fut forte dans les aridités spiri­tuelles, comme le prouvent les lettres qu'elle m'écrivait à l’époque de sa prise d'habit et de sa profession: «Votre pe­tite fille n'entend guère les harmonies célestes, son voyage de noces est bien aride. Ma seule consolation est une force et une paix très grandes, et puis j'espère être comme Jésus veut que je sois » @LT 111@

 

Elle savait si bien dominer les antipa­thies naturelles que je m'imaginai un jour qu'elle aimait [593] plus que moi une religieuse dont le caractère était très opposé au sien. J'ai su plus tard que c'était par vertu qu'elle lui témoignait tant de prévenance.

 

En 1896, mère Agnès de Jésus et soeur Geneviève furent sur le point de partir pour Saigon; soeur Thérèse de l’Enfant-Jésus m'avoua que ce départ lui était bien pénible: « Parce que, me dit‑elle -ce n'est pas la volonté du bon Dieu, j'en suis sûre » @Paroles ainsi rapportées par Marie@ Pourtant, elle ne dit pas un mot pour les détourner de ce projet. Elle écrit à cette occasion dans son manuscrit: « Parce que mon coeur est capable de souffrir beaucoup, je dé­sire donner à Jésus tous les genres de souffrance » @MSC 10,1@

 

Sa force d'âme se manifesta surtout dans sa dernière maladie. Même au plus fort de la fièvre, elle ne demandait pas de rafraîchissements si on ne les lui présentait pas. Comme je m'en plaignais, lui rappelant que Notre Mère l'avait obligée de demander tout ce qui lui serait nécessaire, elle me répondit: «Je demande ce qui m'est nécessaire, mais non ce qui me fait plaisir » @DEA 27-8@

 

 [Réponse à la quarante-troisième demande]:

 

Lors de sa maladie à l'âge de 10 ans, le docteur avait prescrit des douches. Au moment de les lui donner chaque jour, je vois encore ce petit ange me dire d'un air suppliant, quand je voulais la déshabiller: « Oh! Marie!... », et de grosses larmes tombaient de ses yeux, me conjurant de la laisser. C'était pour elle un martyre.

 

En grandissant, elle vit les choses de plus haut, et tout en restant pure comme un lis, elle était d'une [594] grande sim­plicité. Elle avait cependant deviné les choses de la vie, mais sentait bien, com­me elle l'a écrit, « que tout est pur pour les purs » @MSA 57,1@

 

TÉMOIN 7: Marie du Sacré‑Coeur O.C.D.

 

[Session 25: ‑ 23 juillet 1915, à 9h. et à 2h. de l'après‑midi]

 

[597] Réponse à la quarante‑quatrième demande]:

 

Soeur Thérèse de l'Enfant‑Jésus pra­tiqua la pauvreté avec une grande per­fection, et ne se plaignit jamais des excès qu'elle rencontra en religion dans l'exer­cice de cette vertu.

 

Elle nous confia, à la fin de sa vie, qu'elle avait tellement souffert du froid au Carmel, que c'était à en mourir; cependant, je ne l'ai jamais entendue, à ce sujet, se plaindre une seule fois.

La soeur cuisinière, connaissant bien sa vertu, lui servait ce qu'elle ne pouvait pas donner à d'autres, et même refusait de lui donner un oeuf à la coque, si les oeufs étaient chers. Mère Agnès de Jésus s'en aperçut et en eut de la peine, mais soeur Thérèse de l'Enfant‑Jésus lui dit: « Ne vous tourmentez pas pour moi, je vous en prie, je suis encore trop bien soignée »  @Source pre.@.

La soeur chargée des alpargates agis­sait de même. Pour soeur Thérèse de l'Enfant‑Jésus tout était [598] assez bien. Elle mettait morceau sur morceau, les semelles devenaient d'une telle pesanteur qu'aucune n'aurait voulu les porter. Mais soeur Thérèse de l'Enfant‑Jésus ne se contentait pas encore de cela: elle‑même faisait tant de reprises sur les toiles qu'on ne voyait plus le premier tissu. Après sa mort, j'aperçus ces pauvres alpargates, et je voulus les ramasser comme des reliques. Mais la soeur converse, qui se trouvait par 1à, me dit: «Vous ne gar­derez pas ces saletés‑là! », et me les ar­rachant des mains, elle les jeta au feu.

Elle m'a dit bien souvent depuis combien elle regrettait de les avoir brûlées, et qu'elle serait heureuse de les avoir au­jourd'hui pour montrer jusqu'où allait sa pauvreté.

 

La Servante de Dieu disait que la pauvreté consiste à se voir privée, non seulement des choses agréables, mais des choses indispensables; aussi, lorsqu'on lui prenait ce qui lui était nécessaire, elle ne s'en plaignait pas. Une soeur lui ayant enlevé par mégarde sa petite lam­pe, elle resta dans les ténèbres toute une soirée, ne pouvant travailler et suppor­tant avec tranquillité d'âme cette fâcheuse aventure.

 

Elle ne voulait pas prendre des remèdes chers, même s'ils lui étaient envoyés par sa famille, parce qu'elle n'était plus, disait‑elle, traitée comme une petite pau­vre. Mais s'ils étaient donnés par charité d'autres personnes, elle les acceptait humblement.

 

 [Réponse à la quarante-cinquième demande]:

 

Jamais la Servante de Dieu ne faisait la plus petite désobéissance. Après la mort de notre mère, elle obéissait exac‑[599] tement à tout ce que sa soeur Pauline ou moi lui commandions. Bien qu'elle aimât beaucoup la lecture, elle ne la prolon­geait jamais, même d'une ligne, au‑delà du temps de la récréation.

 

Au temps de ses scrupules elle sui­vait exactement mes conseils.

 

Au Carmel, une soeur la voyant tou­jours observer fidèlement les moindres recommandations, jugea, par ce seul fait, qu'elle était une sainte. C'est cette soeur elle‑même qui m'a fait part de son appré­ciation...Ainsi, on nous recommande de ne pas ouvrir les livres qui ne sont pas à notre usage, de ne regarder ni les gra­vures, ni les brochures, etc. La Ser­vante de Dieu m'avoua qu'elle s'était accusée, en confession, d'avoir regardé une feuille d'un journal de modes. Je lui dis que ce n'était pas rigoureusement défendu. Elle me répondit: « C'est vrai, mais le père m'a dit que c'était plus parfait de s'en priver. Pourtant, ajouta-t-elle en voyant la vanité du monde, cela élevait plutôt mon âme vers le bon Dieu. Mais à présent, quand je trouve de ces gravures, je ne les regarde plus »  

 

J'essayais souvent de l'arrêter, pour lui dire un mot qui me semblait utile. Je lui donnais quelquefois pour motif qu'il fallait que je lui apprenne à chercher l'office du jour. Trois semaines seule­ment après son entrée au Carmel, elle me dit dans une de ces occasions: «Je vous remercie, je l'ai bien trouvé aujourd'hui; je serais heureuse de rester avec vous, mais il faut que je m'en prive, car nous ne sommes plus chez nous » @Source pre.@. [600] Au premier son de la cloche, elle interrompait même au milieu d'un mot son écriture. J'ai conservé d'elle un billet qui se termine ainsi: «Je suis obligée de vous quitter, 9 heures son... » (sonnent). @LT 49@. Un jour qu'elle me voyait au contraire achever d'écrire une ligne après l'heure, elle me dit: « Il vaudrait beaucoup mieux perdre cela et faire un acte de régularité. Si on savait ce que c'est! ».

Sur son lit de mort, alors qu'elle était consumée par la fièvre, je voulus enlever le drap de sur ses pieds. Elle me dit: « Ce n'est peut‑être pas permis. »  

 

 [Réponse à la qua­rante‑sixième demande]:

Soeur Thérèse de l'Enfant‑Jésus aima toujours à rester inconnue. Comme la Sainte Vierge, « elle gardait tout dans son coeur », et personne ne soupçonnait les trésors qui y étaient cachés.

 

Au Carmel, son humilité se développa merveilleusement, car elle eut de riches occasions de pratiquer cette vertu, et elle n'en laissa échapper aucune.

 

Dans son postulat, elle trouvait moyen de se placer, pendant les récréations, au­près d'une jeune soeur converse, sa com­pagne de noviciat, qui prenait plaisir à la molester par des taquineries de mauvais goût. La Servante de Dieu écoutait hum­blement toutes ses sottises, et au lieu de fuir sa compagnie, elle se mettait chaque jour auprès d'elle.

 

Je l'ai vue aussi écouter, avec humilité profonde et une grande douceur, une pos­tulante qui l'accablait de reproches in­justes.

 

[601] Le 29 juillet 1897, alors qu'elle était très malade à I'infirmerie, une soeur, croyant lui faire plaisir, lui apporta, pour la distraire, un petit jouet d'enfant. Mais elle, toute étonnée, l'accepta sans en­thousiasme, en disant: « Que voulez-vous que je fasse de cela »?  La soeur,

 

TÉMOIN 7: Marie du Sacré‑Coeur O.C.D.

 

un peu froissée, lui fit sentir qu'elle ne la trouvait pas délicate d'agir ainsi. Alors avec une humilité profonde, la Servante de Dieu répondit: « Vous avez raison, oh! comme je suis imparfaite!... mais je suis heureuse quand même de me sentir si misérable! » @DEA 9-7@. Et, malgré la fatigue et l'épuisement où elle se trouvait ce jour‑là, elle accueillit avec un sourire toutes les soeurs qui venaient la voir.

 

Les lettres que la Servante de Dieu m'a écrites, sont toutes remplies de l'expres­sion de ses sentiments d'humilité. En voici quelques passages:

 

« Mes désirs du martyre ne sont rien, à vrai dire, on peut les appeler ces riches­ses spirituelles qui rendent injustes lors­qu'on s'y repose avec complaisance... ces désirs sont une consolation que Jésus ac­corde parfois aux âmes faibles comme la mienne... Oh! je le sens, ce n'est pas cela du tout qui plaît au bon Dieu dans ma petite âme. Ce qui lui plaît, c'est de me voir aimer ma misère et ma pauvreté » @LT 176@

 

Suite de la réponse à la quarante‑sixième demande]:

En 1888, elle m'écrit: «Priez pour le ' petit roseau ' si faible qui est dans le fond de la vallée; le moindre souffle le fait plier! Demandez que votre petite fille reste toujours un petit grain de sable, bien obscur, bien caché, que Jésus seul puisse le voir, qu'il devienne de plus en plus petit » @LT 49@

 

Et plus tard, en 1896: « Jésus se plaît à me montrer l'unique chemin qui con­duit à cette fournaise de l'amour: 'Si quelqu'un est tout petit, qu'il vienne à moi', a dit l'Esprit Saint. Il a dit encore: 'La miséricorde est accordée aux pe­tits'. Ah! si les âmes faibles et imparfaites sentaient ce que sent la plus petite de tou­tes les âmes, l'âme de votre petite Thérèse, pas une seule ne désespérerait d'arriver au sommet de la montagne de l'amour » @MSB 1,1@

 

Son humilité ne l'empêchait pas de reconnaître les privilèges dont Dieu l'a­vait gratifiée, mais elle savait toujours tout rapporter à lui. En 1896, pendant sa dernière maladie, elle me dit: « En me penchant un peu, je voyais par la fenêtre le soleil couchant qui jetait ses derniers feux sur la nature, et le sommet des ar­bres paraissait tout doré. Je me disais alors: « Quelle différence quand on reste dans l'ombre ou qu'on s'ex‑[603]pose au soleil de l'amour, alors on paraît tout doré... c'est pour cela que je parais toute dorée, en réalité je ne le suis pas et je cesserais de l'être immédiatement si je m'éloignais de l'amour » @CSG …@

 

 [Réponse à la qua­rante‑septième demande]:

 

J'ai déjà dit et prouvé, en parlant de ses vertus, qu'elle était toujours égale à elle‑même dans la joie ou dans l'épreuve; or, cette constance absolue dans la vertu sans jamais aucune défaillance, me paraît héroïque; je n'ai jamais vu cela dans au­cun autre.

 

 [Réponse à la qua­rante‑huitième demande]:

Soeur Thérèse de l'Enfant‑Jésus était si bien équilibrée en tout que la pondération me paraissait en elle comme natu­relle. Elle n'excédait en rien; je l'ai vue, par amour pour Dieu, se porter à la mor­tification, mais selon les règles d'une prudente sagesse dont elle était remplie. J'ai d'ailleurs déjà rendu témoignage de cette modération en répondant aux ques­tions sur les vertus de prudence et de tempérance.

 

[Réponse à la quarante-neuvième demande]:

 

Dans plusieurs circonstances, il m'a semblé qu'elle avait la connaissance sur­naturelle de ce qui se passait dans mon âme. Ainsi peu de temps avant sa mort, j'avais eu, à la pensée de la perdre, un sentiment secret de désespoir. Ce senti­ment était tout à fait atténué lorsque j'entrai un peu plus tard à l'infirmerie sans aucu‑ [604]ne marque de chagrin. Elle me dit pourtant aussitôt qu'elle me vit: « 1l ne faut pas pleurer comme ceux qui n'ont pas d'espérance » @DEA 18-9@.

 

Huit jours avant sa mort, je dis à mère Agnès de Jésus: « C'est vous qu'elle a choisie pour sa petite mère dès son en­fance: je n'en suis pas jalouse, mais pour­tant je l'ai élevée aussi, et je voudrais qu'elle ait pour moi la même affection qu'elle a pour vous.» Dans l'après‑midi, nous étions toutes deux seules auprès de son lit. Elle nous regarda d'un air profond et dit: « Mes petites soeurs, c'est vous qui m'avez élevée... » @DEA 23-9@. Ma surprise fut grande de voir qu'elle répondait à un dé­sir que je ne lui avais pas manifesté.

 

On peut regarder aussi comme une fa­veur surnaturelle certaines particularités de l'étrange maladie dont elle fut atteinte à 10 ans et dont j'ai décrit les circonstances en répondant à la question dixième. Ain­si, elle ne s'est jamais blessée dans les chocs violents de la tête qu'elle se donnait sous l'empire de ce mal mystérieux. J'ai dit aussi comment sa pudeur se trouvait mystérieusement sauvegardée dans les at­titudes que j'ai décrites. Mais surtout il faut rappeler ici l'apparition de la Sainte Vierge qui termina miraculeusement cette épreuve.

 

On peut noter dans la vie de la Ser­vante de Dieu une vision et plusieurs pa­roles qui semblent prophétiques. La vi­sion se rapporte aux années de son en­fance. Vers l'âge de sept ans, elle entrevit dans une vision [605] la terrible maladie qui devait éprouver la vieillesse de notre père. Elle aperçut par une fenêtre, don­nant sur le jardin, notre père qui pour­tant était absent depuis plusieurs jours. Ma soeur Pauline et moi, nous entendî­mes Thérèse qui appelait avec angoisse: « Papa, papa.» Nous essayâmes de la tranquilliser, en lui rappelant que notre père était absent, mais elle assura qu'elle l'avait vu marcher au fond du jardin, la tête couverte d'une étoffe sombre. Nous l'emmenâmes dans le jardin pour la convaincre qu'il n'y avait personne; mais elle demeura assurée d'avoir vu notre père dans cette attitude mystérieuse. J'ai dit comment les dernières années de no­tre père avaient été pour lui un martyre.

 

TÉMOIN 7: Marie du Sacré‑Coeur O.C.D.

 

En 1889, il fut atteint d'une paralysie cérébrale qui lui enleva toutes ses facultés, et chose remarquable, au début de cette maladie, on le voyait assez souvent se couvrir la tête. Beaucoup plus tard, au Carmel, je m'entretenais avec soeur Thé­rèse de l'Enfant‑Jésus, un jour de licen­ce, quand rappelant ses souvenirs d'en­fance, elle fut amenée à me redire cette vision extraordinaire dont nous comprî­mes alors la signification. Vers la fin de sa vie, je lui dis que j'aurais bien de la peine à consoler mère Agnès de Jésus que sa mort allait tant affliger. «Ne vous inquiétez pas - dit‑elle ‑- mère Agnès de Jésus n'aura pas le temps de penser à sa peine car, jusqu'à la fin de sa vie, elle sera si occupée de moi, qu'elle ne pourra même pas suffire à tout. » 

 

Vers le mois d'août 1897, six semaines environ avant sa mort, j'étais auprès de son lit avec mère Agnès de Jésus et soeur Geneviève. Tout à coup, sans [606] qu'aucune conversation ait amené cette parole, elle nous regarda avec un air céleste et nous dit très distinctement: « Vous savez bien que vous soignez une petite sainte » 

 

[La Servante de Dieu ex­pliqua‑t‑elle ou corrigea‑t‑elle cette expres­sion ? ‑ Réponse]:

Je fus très émue de cette parole comme si j'avais entendu un saint prédire ce qui arriverait après sa mort. Sous l'empire de cette émotion, je m'éloignai un peu dans l'infirmerie, et je ne me souviens pas d'avoir entendu autre chose.

 

Dans le cours de sa vie religieuse, soeur Thérèse de l'Enfant‑Jésus eut encore, en faisant son chemin de croix, une grâce extraordinaire, dont elle fit confidence à mère Agnès de Jésus. Je n'ai pas souve­nir qu'elle m'en ait parlé à moi‑même. Elle rappelle d'ailleurs ce fait dans sa vie.

Enfin elle mourut dans une extase d'amour.

 

 [De tels faits merveilleux étaient‑ils fréquents au cours de la vie de la Servante de Dieu et la caractérisaient‑ils de manière habituelle ? ‑ Réponse]:

Ces faits m'ont toujours paru nette­ment surnaturels, mais ils ne sont que de rares exceptions dans la vie de la Ser­vante de Dieu, dont le caractère général était une grande simplicité.

 

 [Réponse à la cinquan­tième demande]:

A ma connaissance, rien de semblable ne s'est produit pendant sa vie.

 

[Session 26: ‑ 26 juillet 1915, à 9h. et à 2h. de l'après‑midi]

 

[613] [Ré­ponse à la cinquante‑et‑unième demande]:

C'est sur ma demande que mère Agnès  de Jésus, prieure, demanda à soeur Thé­rèse d'écrire, pour ses soeurs, ses souve­nirs d'enfance; elle le fit avec une grande simplicité vers la fin de l'année 1895. En 1897, mère Marie de Gonzague, de­venue prieure, ordonna à la Servante de Dieu d'écrire ses souvenirs de vie reli­gieuse qui forment la seconde partie de son Histoire. Enfin, au mois de septem­bre 1896, je la priai de me mettre par é­crit sa « petite voie spirituelle.» Elle le fit et ces pages forment la fin de 1'« His­toire d'une âme.»

 

 [En rédigeant son manuscrit, la Servante de Dieu en prévoyait‑elle l'édition publique ? ‑ Réponse]:

Ni elle, ni nous, ne pensions que ces souvenirs seraient jamais publiés: c'é­taient des notes de famille. Dans les der­niers mois de la vie de soeur Thérèse seu­lement, mère Agnès de Jésus pensa que la publication de ces souvenirs pourrait être utile à la gloire de Dieu. Elle le dit à soeur Thérèse de l'Enfant Jésus qui ac­cepta cette idée avec sa simplicité et sa droiture ordinaire. Elle désirait que le manuscrit fût publié parce qu'elle y vo­yait un moyen de faire aimer le bon Dieu, ce qu'elle considérait comme sa mission. Elle ajouta aussi: « Si notre mère prieure brûlait tous ces cahiers, cela ne me trou­blerait aucunement: le bon Dieu n'ayant plus ce moyen en emploierait un autre»@DEA 17-7@

 

[614] [Ces pages reflètent‑elles de manière authentique la vraie vie de la Servante de Dieu, ou relèvent‑elles plutôt d'une conception idéale et imaginaire? ‑ Ré­ponse]:

Au lieu qu'il y ait rien d'imaginaire dans ces mémoires, je suis convaincue qu'ils sont bien au‑dessous de la réalité.

Outre ce manuscrit principal, la Ser­vante de Dieu a aussi écrit des poésies, à l'occasion de nos fêtes et pour faire plai­sir aux soeurs qui lui en demandaient. Elle a aussi écrit un certain nombre de lettres; mais ni les poésies ni les lettres n'ont été écrites en vue de la publicité.

 

 [Réponse à la cinquante‑deuxième demande]:

Pendant les trois derniers mois de sa vie, les souffrances de la Servante de Dieu furent très cruelles, mais elle les supporta avec une patience héroïque et un grand abandon à la volonté de Dieu. Cependant elle me disait: «On ne sait pas ce que c'est de souffrir comme cela, non! il faut le sentir....» Je lui répondis: « Et moi qui ai demandé au bon Dieu que vous ne souffriez pas beaucoup, voilà comment Il m'exauce!.» - « Je lui ai demandé, reprit-elle, que les prières qui pourraient mettre obstacle à l’accomplissement de ses desseins sur moi, Il ne les écoute pas » @DEA 10-8@

 

Quand nous lui disions que nous priions en vain pour son soulagement, elle ré­pondit: « Plus les saints semblent sourds à nos prières, plus je les aime. Cela m'a fait plaisir de penser qu'on priait pour moi; alors j'ai dit au bon Dieu que je voulais que ce soit pour les pécheurs.» -« Vous ne voulez donc pas que ce soit

 

TÉMOIN 7: Marie du Sacré‑Coeur O.C.D.

 

pour vous soulager?» [615]-«Non!» @DEA 22-8@. « Ce qui me fait de la peine, lui dis-je un jour, c’est la pensée que vous allez souffrir encore.»-« Moi, je n'ai pas de peine, reprit‑elle, parce que le bon Dieu me donnera la force de le suppor­ter » @DEA 4-7@.

 

Je lui dis une autre fois: «Vous n'avez donc pas du tout peur de la mort?.» Elle prit un air sérieux et me répondit: « Non, pas encore... mais je pourrais bien en avoir peur comme les autres, car c'est un fameux passage... mais je m'aban­donne au bon Dieu » @DEA 9-7@

 

Le 8 juillet, jour où soeur Thérèse de l'Enfant‑Jésus entra à I'infirmerie, on y plaça la statue de la Sainte Vierge qui l'avait guérie miraculeusement dans son enfance. Elle me dit en la regardant: « Jamais, elle ne m'a paru si belle! Mais aujourd'hui, c'est la statue, et autrefois, vous savez bien que ce n'était pas la statue » 

 

Le 22 août soeur Geneviève lui dit en ma présence: « Les anges viendront vous chercher, oh! que nous voudrions bien les voir! »-« Je ne crois pas que vous les voyez, dit elle, mais ça ne les em­pêchera pas d'être 1à... Je voudrais pour­tant bien avoir une belle mort pour vous faire plaisir. Je l'ai demandé à la Sainte Vierge; je ne l'ai pas demandé au bon Dieu, parce que je veux le laisser faire comme il voudra. Demander à la Sainte Vierge, ce n'est pas la même chose. Elle s'arrange de mes petits désirs; elle les dit ou ne les dit pas, c'est à elle de voir, pour ne pas forcer le bon Dieu à m'exaucer.@DEA 4-6@

Elle nous dit un jour: « Si vous saviez comme je fais des projets, que de choses je ferai quand je serai au [616] ciel!.» - « Quels projets faites‑vous donc?.» - « Je commencerai ma mission de faire aimer le bon Dieu, comme je l'aime; j'aiderai les prêtres, toute l'Église. J'irai là-bas aider aux missionnaires et empê­cher les petits enfants de mourir sans baptême » @DEA 13-7@.

 

Une autre fois je l'ai entendue dire à mère Agnès de Jésus: « Je serai heureuse de mourir dans les bras de mère Marie de Gonzague, parce qu'elle représente le bon Dieu. Avec vous, ma Petite Mère, il y aurait eu un côté humain: j'aime mieux qu'il n'y ait que du divin » @DEA 13-7@

 

Deux jours avant sa mort, elle nous de­manda de l'eau bénite en disant: «Oh! que je souffre! Je ne puis faire le plus pe­tit mouvement; il me semble qu'on me tient avec une main de fer! Oh! priez pour moi. Je crois que c'est le démon qui aug­mente mes maux pour me désespérer. Ce n'est pas pour moi que je souffre, c'est pour un autre... et il ne veut pas... » @Paroles ainsi rapportées par Marie@

 

Nous la veillâmes la dernière nuit de sa vie; elle se préoccupait constamment de notre fatigue et tâchait de se servir elle‑même pour ne pas nous déranger.

 

Le matin, elle regarda la statue de la Sainte Vierge et dit: « Oh! Je l'ai priée avec une ferveur!!... Oh! c'est bien la souf­france toute pure, parce qu'il n'y a pas de consolation, non: pas une » @DEA 30-9@

Elle avait la langue complètement des­séchée et elle souffrait tant que notre mère nous permit de rester toutes les trois près d'elle. Elle semblait délaissée du ciel et de la terre. «Oui, mon Dieu, disait-elle, tant que vous voudrez... mais ayez pitié de moi! Je suis ré‑[617]duite! Non, je n'aurais jamais cru qu'on pouvait tant souffrir... C'est à cause de mon désir de sauver les âmes » @DEA 30-9@

 

Elle ne parla plus à partir de cinq heures, mais au moment de sa mort, à sept heures 1/4 du soir, elle pronon­ça d'une voix entrecoupée, son dernier acte d'amour. Ses souffrances étaient alors à leur paroxysme, et elle a dû faire un effort suprême pour prononcer non seulement de coeur, mais des lèvres, ces mots, en regardant son crucifix: «Mon Dieu, je vous aime... » @DEA 30-9@, C'est aussi­tôt après qu'elle eut sa vision. Son regard fixé en haut me rappela celui que j'avais vu dans son enfance, alors que la Sainte Vierge lui était apparue et l'avait guérie. C'est quelque chose du ciel qu'il est im­possible de décrire. Une soeur passa un flambeau devant ses yeux, mais elle ne parut pas s'en apercevoir, car déjà, j'en suis sûre, elle jouissait des divines clartés.

 

Elle redressa la tête qu'elle avait jus­que‑là inclinée; son visage n'était plus congestionné ainsi qu'il l'avait été pen­dant sa longue agonie, mais d'une blan­cheur comme transparente et d'une ad­mirable beauté. Elle resta en cette atti­tude pendant plusieurs minutes, puis elle pencha la tête et expira doucement dans son extase d'amour; c'était le jeudi 30 septembre 1897. J'ai alors éprouvé l’assurance que Dieu avait exaucé sa prière et que c'était l'amour qui avait brisé ses liens comme elle l'avait désiré.

 

 [Réponse à la cinquante‑troisième demande].

Après sa mort, je demandai à rester avec mère Agnès [618] de Jésus et soeur Aimée de Jésus qui étaient chargées de l'ense­velir. Les traits de la Servante de Dieu reflétaient une grâce ineffable; elle sem­blait avoir douze ou treize ans. Lorsque le lendemain, à la levée du corps, on la transporta de l'infirmerie au choeur, elle me parut d'une beauté si idéale que je ne pouvais en détacher les yeux. C'était com­me un reflet de gloire céleste qui appa­raissait sur son visage. Au choeur, de­vant la grille où elle fut exposée, son ex­pression devint plus grave, elle n'a­vait plus l'apparence d'une enfant. Mais j'ai remarqué qu'au matin du 4 octobre, lorsqu'on ferma le cercueil, malgré cer­tains indices de décomposition qui commençaient déjà à paraître, elle reprit cet air d'enfant que je lui avais vu à I'in­firmerie.

 

 [Suite de la réponse à la cin­quante‑troisième demande]:

 

Aux funérailles de la Servante de Dieu, le concours de peuple fut nombreux; mais cela peut s'expliquer peut‑être par

 

TÉMOIN 7: Marie du Sacré‑Coeur O.C.D.

 

le fait que notre famille habitait Li­sieux [619] même et y était connue. On fit toucher des chapelets, médailles, etc., mais c'est une pratique qui se renouvelle, quoique dans une moindre proportion, aux funérailles des religieuses carmélites.

 

 [Réponse à la cin­quante‑quatrième demande]:

Je n'ai assisté ni à l'inhumation ni à la translation; mais il est notoire que la Servante de Dieu a été inhumée au cime­tière public de la ville de Lisieux, dans un terrain réservé au Carmel, et que le 6 septembre 1910, ses restes on été trans­férés, sous le contrôle de monseigneur l'évêque de Bayeux, dans une sépulture maçonnée de briques non loin de la pre­mière tombe.

 

 [Ré­ponse à la cinquante‑cinquième demande]:

 

Je ne sache pas que l'on ait, dans ces circonstances, et dans aucune autre, ren­du un culte liturgique à la Servante de Dieu.

 

 [Réponse à la cin­quante‑sixième demande]:

 

Je n'ai certainement pas vu par moi-même ce qui se passe au cimetière, mais je sais surabondamment par le rapport de nos tourières, de notre sacristain et des personnes qui viennent au parloir que, depuis de longues années, un con­cours régulier de pèlerins s'est établi à la tombe de soeur Thérèse, et qu'il s'aug­mente de jour en jour. 0n dépose sur la tombe des objets de toute sorte en té­moignage de confiance et de reconnais­sance. Très souvent, plusieurs fois par semaine, notre sacristain [620] doit dé­barrasser la tombe de ces objets qui l'en­combrent. Ces jours derniers il en a rapporté trois grands paniers de photo­graphies, suppliques, images, bouquets de fleurs, etc.

 

 [Ré­ponse à la cinquante‑septième demande]:

 

Pendant sa vie, soeur Thérèse de l'En­fant‑Jésus passa inaperçue. Sauf nous, ses soeurs, et quelques novices, peu la connaissaient. Elle avait demandé d'ê­tre « oubliée, foulée aux pieds comme un petit grain de sable »,@Pri 2@ c'est ce qui lui arriva au Carmel. Cependant sa mère prieure (mère Marie de Gonzague), tout en étant jalouse d'elle parfois, disait qu'il n'y en avait point de pareille dans la com­munauté. D'autres la remarquaient pour son obéissance aux moindres recomman­dations que notre mère avait faites. Une soeur converse qui l'avait humiliée in­justement, la jugea une sainte, voyant de quelle vertu elle avait fait preuve dans cette circonstance.

 

Etant petite, on la remarquait par la grâce qui était répandue sur toute sa per­sonne. Une dame de nos connaissances disait: « Cette enfant a du ciel dans les yeux.»  Moi‑même, habituée à la voir tous les jours, je me disais souvent: « Quelle est ravissante! » et je me de­mandais ce que le bon Dieu en ferait un jour.

Plus tard, au Carmel, en voyant sa vertu si grande, si extraordinaire dans sa simplicité, je pensais en soupirant: « Et dire que personne ne la connaîtra ja­mais! »

Depuis que 1'« Histoire d'une âme » a fait connaître la Servante de Dieu, des témoignages d'admiration nous viennent de toutes les parties du monde; il serait infini [621 ] d'en vouloir faire le détail. Un très grand nombre de prêtres, même d'évêques, viennent à la chapelle du Car­mel, poussés par leur dévotion pour la Servante de Dieu.

 

 [Ré­ponse à la cinquante‑huitième demande]:

 

Je n'ai entendu personne, ni dans la communauté, ni du dehors, formuler une opinion contraire à la sainteté de la Ser­vante de Dieu.

 

 [Ré­ponse à la cinquante‑neuvième demande]:

 

Depuis la mort de la Servante de Dieu, presque toutes, dans la communauté, nous avons senti, en diverses circonstan­ces, des parfums mystérieux. J'ai joui moi‑même plusieurs fois de cette faveur. La première fois, c'était en hiver, il n'y avait pas une seule fleur dans le préau, et en me rendant à l'oratoire de la Sainte Vierge pour la neuvaine que l'on fait tous les soirs aux intentions des personnes qui se recommandent à soeur Thérèse de l'Enfant‑Jésus, je sentis une odeur de fleurs, très suave, en passant près de la statue de l'Enfant Jésus, pour laquelle elle avait tant de dévotion. Souvent, c'est comme un merci qu'elle nous donne pour quelque bonne action que nous avons faite. Un jour, travaillant avec notre mère Agnès de Jésus en compagnie d'une au­tre soeur, nous sentîmes tout à coup une odeur d'encens. Depuis plusieurs années, je n'ai plus senti de parfum mystérieux sauf en une circonstance il y a très peu de temps, où ayant pratiqué un acte d'obéissance et de charité qui me coûtait beaucoup, j'ai été tout à coup enveloppée d'un [622] parfum pénétrant de fleurs de toutes espèces qui m'a suivie jusqu'à notre cellule. J'ai eu le sentiment très vif de la présence de soeur Thérèse de l'Enfant‑Jésus qui me montrait par 1à combien ces vertus sont agréables à Dieu.

 

J'ai négligé de dire au dernier procès, parce que c'est une grâce trop intime, que le lendemain de sa mort, après un acte de charité, j'ai comme senti son âme s'approcher de la mienne dans un tel sentiment d'allégresse que je ne puis l'exprimer.

 

Soeur Jeanne‑Marie, qui a pour soeur Thérèse une grande confiance, l'invoqua un jour qu'elle avait beaucoup d'ouvrage. Malgré cette surcharge, elle consentit à aider la soeur cuisinière à remplir d'eau le bassin du fourneau. Elle commence par jeter un broc d'eau dans ce récipient qui en contenait quatre. Elle allait chercher un second broc d'eau, lorsque, à sa gran­de surprise, elle trouva la bouilloire rem­plie.

 

Quant aux miracles qui se font à l’extérieur, la correspondance que nous re­cevons tous les jours, au Carmel, les re­late en très grand nombre, et les plus intéressants ont été publiés dans les « Pluies de roses.»

 

Nous avons en particulier reçu des preuves nombreuses de sa protection au­près des missionnaires. En voici quelques extraits:

 

Le révérend père Irénée, missionnaire apostolique à Wei‑Hsien (Chine) nous écrit: « Je dois vous dire que notre chère petite fleur est en honneur dans notre vi­

 

TÉMOIN 7: Marie du Sacré‑Coeur O.C.D.

 

cariat.Il y a ici un dispensaire qui a en­voyé déjà [623] des milliers de petits chinois au ciel, grâce au baptême admi­nistré à ceux qui sont en danger de mort; or, cette année, une épidémie de la région a permis d'en baptiser deux mille en deux mois; pour cela je louais des chars aux baptiseuses qui parcouraient les villages. J'ajoute que, le long du voyage, les bap­tiseuses priaient soeur Thérèse et don­naient son nom à la plupart des petites filles.»

Monseigneur Wittner écrivait en no­vembre 1912: « J'ai nommé ‘ petite Thé­rèse' coadjutrice du vicariat apostolique du Chantong Oriental.»

Une supérieure de la mission de Mous­so (Côte‑d'Ivoire) écrit en avril 1912: « Soeur Thérèse nous est d'un puissant secours: dans nos courses apostoliques, nous sentons une main invisible qui nous conduit dans des recoins de cases cachées, où nous trouvons des âmes souffrantes... nous leur parlons de Dieu... et peu de temps après, ces payens désirent recevoir le baptême.»

Le père A. Van Aken, des pères blancs d'Afrique, écrit de Tabora, en décembre 1910: « Dans presque toutes les huttes de nos chrétiens j'ai fait placer son image (de soeur Thérèse); j'ai placé cette image dans toutes les salles de catéchisme. Tout le monde me demande qui est cette petite bikira (vierge) et je suis obligé de donner des renseignements sur sa vie. Il y a en­viron trois ou quatre mois, j'ai convoqué mes catéchistes et je leur ai expliqué, en quelques mots bien simples, qui était soeur Thérèse de l'Enfant‑Jésus, et qu'elle doit avoir un grand crédit auprès du bon Dieu. Je leur ai distribué ensuite [624] son image en leur recommandant de demander à soeur Thérèse la conversion du pays entier. Ils l'ont fait; or depuis ce jour‑là, les: païens viennent au catéchisme non par unité, mais par foules entiè­res, de sorte que, le dimanche, la cour de cette mission est bondée de monde... Remarquez qu'un grand nombre de ces pauvres noirs viennent de villages que je n'ai jamais visités, et qui auparavant é­taient sinon hostiles, au moins complè­tement indifférents envers le missionnaire. Des pessimistes voudraient me faire croire que ce merveilleux mouvement ne persis­tera pas. J'ai la ferme confiance que soeur Thérèse ne m'abandonnera pas et qu'elle poussera nos pauvres noirs par milliers dans le sein de l'Église.»

 

La Servante de Dieu avait promis avant de mourir d'aider les missionnaires et de procurer le baptême aux petits enfants. Les lettres que j'ai citées entre mille au­tres semblables, prouvent que sa prophé­tie s'est réalisée.

 

 [Réponse de la soixantième à la soixante-cinquième demande inclusivement]:

Je n'ai été témoin direct d'aucune gué­rison.

 

 [Réponse à la soi­xante‑sixième demande]:

 

Je n'ai rien à ajouter ni à modifier.

 

[Au sujet des Arti­cles, le témoin dit ne savoir que ce qu'il a déjà déposé en répondant aux demandes précédentes. Est ainsi terminé l’interrogatoire de ce témoin. Lecture des Actes est donnée. Le témoin n'y apporte aucune modification et signe comme suit].

 

Signatum: SOEUR MARIE DU SACRÉ COEUR, témoin, j'ai ainsi déposé selon la vérité: je ratifie et confirme ma déposition.