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Témoin 7 - Soeur Françoise-Thérèse Martin, Ord. Visit. B. M. V.

Sobre et simple, révélant bien l’esprit tout évangélique de Thérèse dès avant son entrée au Carmel, telle est la déposition de sa soeur Léonie, en religion soeur Françoise-Thérèse Martin, professe de la Visitation.

Troisième enfant de la famille, Léonie naquit à Alençon (Orne) le 3 juin 1863. Elle fut toujours pour tous un sujet de préoccupation et de tourment à cause de sa nature faible et maladive, mais elle avait fort bon coeur. Elle commença de laborieuses études chez les Soeurs de la Providence d'Alençon, rejoignit en 1871 ses soeurs Marie et Pauline à la Visitation du Mans où elle ne resta que peu de mois, faute de pouvoir s'adapter à la discipline, retourna en 1871 auprès des Soeurs d'Alençon et tenta un nouvel essai au Mans en janvier 1874 en vue de se préparer à la première communion, mais était déjà de retour à Alençon le 6 juillet suivant. Sa mère se fait dans ses lettres l'écho de ses préoccupations à son sujet. Elle écrit cependant le 10 mai 1877 qu'elle commence à prendre espoir pour l'avenir de cette enfant difficile et l'emmène en pèlerinage à Lourdes le mois suivant afin d'implorer pour chacune d'elles deux la miséricorde de Notre-Dame. Madame Martin mourait le 28 août suivant, tandis que Léonie qui retrouvait d'abord les hauts et les bas de son caractère hypersensible devait aller ensuite s'améliorant peu à peu.

Pensionnaire chez les bénédictines de Lisieux en 1878-1881, elle commençait son postulat chez les clarisses d'Alençon le 7 octobre 1886, mais les quittait dès le Ier décembre. Elle fit ensuite un premier essai à la Visitation de Caen: entrée le 16 juillet 1887, elle en était repartie le 6 janvier 1888. Thérèse suivait au Carmel les péripéties d'une vocation si tourmentée et le 8 septembre 1890, au cours de la prostration de sa profession, elle implora du Seigneur pour sa soeur la grâce de retrouver la Visitation. Léonie retourna de fait au monastère de Caen le 24 juillet 1893, mais admise au noviciat le 6 avril 1894, elle ne persévéra pas et son oncle Isidore Guérin l'accueillit chez lui à Lisieux le 20 juillet 1895.

Thérèse ne désespérait pas pour autant et affirma avant de mourir à soeur Marie du Sacré-Coeur: « Après ma mort, je la ferai rentrer à la Visitation et elle y persévérera.»

 

Cette prophétie se réalisa: Léonie fut à nouveau reçue à la Visitation de Caen le 29 janvier 1899 pour y devenir soeur Françoise-Thérèse, y faire enfin profession le 2 juillet 1900 et y demeurer un peu plus de quarante ans.

Elle y vécut à l'école de Thérèse de l'Enfant-Jésus et plus sa soeur était connue et glorifiée, plus la visitandine se cachait en répétant: « Noblesse oblige; je suis d'une famille de saints; il ne faut pas que je fasse tache.» Elle connut une ascension spirituelle authentique. Sa santé commença à décliner en 1927: maladies fréquentes, douleurs rhumatismales et arthritiques. Elle mourut le 16 juin 1941 *.

Pour déposer au Procès informatif elle dut se rendre à Bayeux. Elle y fut reçue chez les bénédictines du Saint-Sacrement où elle donna son témoignage au cours des sessions XLI-XLIV, les 29-30 novembre et les 1-2 décembre 1910, f. 470v-504r de notre Copie publique.

 

[Session 41: - 29 novembre 1910, à 8h.30 et à 2h. de l'après-midi]

 

[470v] [Le témoin répond exactement à la première demande].

[471r] [Réponse à la seconde demande]:

Je m'appelle Marie-Léonie Martin, en religion soeur Françoise-Thérèse, professe du monastère de la Visitation de Caen, née à Alençon, paroisse Saint Pierre de Montsort (diocèse de Séez), le 3 juin 1863, de Louis-Joseph-Stanislas-Aloys Martin, et de Marie-Zélie Guérin; je suis la soeur, selon la nature, de la Servante de Dieu.

 

[Le témoin répond exactement de la troisième à la sixième demande inclusivement].

[Réponse à la septième demande]:

Quoique j'aime beaucoup ma petite soeur, j'ai conscience de ne témoigner que pour la gloire de Dieu et selon la vérité. Cette affection ne m'aveugle aucunement sur ce qui concerne la Servante de Dieu.

 

[Réponse à la huitième demande]:

Depuis la naissance de la Servante de Dieu jusqu'à son entrée au Carmel, j'ai vécu avec elle chez nos parents environ les deux tiers de ce temps. L'autre tiers est occupé par les ab-[471v]sences que j'ai faites à divers intervalles, soit pour mon instruction comme pensionnaire au Mans et à Lisieux, soit pour préparer mon entrée définitive en religion. J'ai aussi appris certains détails de

 

Témoin 7: Françoise-Thérèse Martin

 

sa vie par les relations de conversations ou de lettres avec les membres de notre famille, et notamment avec mes trois soeurs (Marie, Pauline et Céline), carmélites à Lisieux. J'ai reçu aussi des lettres personnelles à moi écrites par la Servante de Dieu. Je n'ai pas souvenir d'avoir puisé mes informations en dehors de ce cercle de la famille. Enfin la lecture de l'« Histoire d'une âme » m'a aussi servi pour préparer ma déposition. Elle m'a rappelé beaucoup de traits que j'avais oubliés et dont j'ai reconnu à la lecture la parfaite exactitude. Cette lecture m'a même révélé bien des détails de la vie de son âme, non seulement pour les périodes de sa vie où nous étions séparées, mais même pour les années où nous vivions ensemble. Thérèse était en effet, dès lors, une âme très intérieure, et à cause de mon âge relativement jeune, elle s'ouvrait moins avec moi qu'avec nos soeurs aînées, qui lui servaient de mère.

 

[472r] [Que pensez-vous de l'objectivité de l'«Histoire d'une âme»? N'y a-t-il pas là peut-être une certaine part d'imagination ?]:

Je suis bien persuadée que tout cela est vrai. Thérèse était une âme bien sincère et d'une simplicité d'enfant. Assurément dans son livre, comme d'ailleurs dans les lettres qu'elle m'écrivait, il n'y a que l'expression vraie de sa pensée.

 

[Réponse à la neuvième demande]:

Je désire cette béatification, parce que je crois qu'elle contribuera à glorifier Dieu et à inspirer aux âmes l'amour de Dieu. Mais si la Sainte Eglise ne jugeait pas à propos de proposer cette béatification, je trouverais qu'il n'y a qu'à adhérer en paix au jugement de la Sainte Eglise, car c'est ce qu'il y a de meilleur et je le préférerais assurément à la glorification de notre petite soeur.

 

[Réponse à la dixième demande]:

La Servante de Dieu est née le 2 janvier 1873, à Alençon, paroisse Notre-Dame. C'était pendant les vacances du jour de l'an, et je me trouvais à la maison avec mes autres soeurs. Elle était la neuvième et [472v] dernière enfant de nos parents. C'est la seule qui soit née sur la paroisse Notre Dame. Toutes les autres enfants étaient nés sur la paroisse Saint Pierre. Mon père avait sur la paroisse Saint Pierre un commerce de bijouterie. Vers 1871, autant qu'il m'en souvient, il céda cette maison à son neveu et nous allâmes habiter paroisse Notre Dame, une maison qui appartenait à mes grands-parents maternels. Des 9 enfants qui composaient notre famille, 4 sont morts tout jeunes, deux petits garçons et deux petites filles. Après la naissance de Thérèse nous étions donc cinq enfants, qui toutes devions entrer plus tard en religion: Marie, l'aînée, âgée alors de 13 ans, puis Pauline, puis moi Léonie, enfin Céline et Thérèse. Mon père avait réussi dans son commerce; après la cession qu'il en fit, il aida ma mère dans le commerce du point d'Alençon, et la situation de notre famille était alors celle de « commerçants aisés.» La première éducation de Thérèse fut faite par notre mère qui, malheureusement, nous fut enlevée trop tôt: elle mourut alors que Thérèse avait quatre ans et demi. Après la mort de notre mère, Thérèse et ses jeunes soeurs furent élevées par nos soeurs aînées sous la surveillance de notre père. Cette [473r] éducation se fit à Lisieux, où notre père vint habiter après la mort de notre mère, afin de se rapprocher de notre tante et de notre oncle monsieur et madame Guérin.

 

[Réponse à la onzième demande]:

Notre famille était ce qu'on appelle une famille patriarcale. Nos parents qui, dans leur jeunesse, avaient l'un et l'autre songé à la vie religieuse, gardèrent dans leur mariage une pratique très fervente de la vie chrétienne. Mon père se faisait une loi de fermer absolument son magasin de bijouterie le dimanche, et cela malgré la pratique contraire des autres commerçants de cette spécialité, et malgré les instances de ses amis, qui lui faisaient remarquer qu'il perdait ainsi la pratique des promeneurs qui achètent de préférence le dimanche. Il était, de plus, tout à fait adonné aux pratiques religieuses et recherchait volontiers la compagnie des ecclésiastiques, et par respect pour le sacerdoce il saluait tous les prêtres, même étrangers, qu'il rencontrait. Notre mère était très pieuse et s'était affiliée au Tiers-Ordre de Saint François, et elle s'appliquait, dans l'éducation de ses enfants, à les former aux pratiques de piété et aux pensées [473v] de la foi.

 

[Réponse à la douzième demande]:

La Servante de Dieu a été baptisée le 4 janvier, je crois, dans l'église Notre Dame d'Alençon par monsieur l'abbé Dumaine, alors vicaire de la paroisse, et depuis vicaire général de monseigneur l'évêque de Séez. Son parrain fut un jeune homme d'environ 14 ans, fils d'un ami de mon père et il est mort depuis; il s'appelait M. Boule; sa marraine fut notre soeur aînée Marie,

 

[Réponse à la treizième demande]:

L'éducation des enfants aînées s'est faite, en grande partie, dans les pensionnats religieux, soit à la Providence d'Alençon, soit surtout à la Visitation du Mans pour mes soeurs aînées Marie et Pauline, et chez les bénédictines de Lisieux pour Céline et pour moi. A la maison, l'éducation que nous donnaient nos parents était bonne et affectueuse, mais attentive et soignée: « nous n'étions pas gâtées.» Quant à Thérèse, il est incontestable qu'elle était de la part de notre père et même [474r] de la part de maman, pendant les quelques années qu'elle vécut, l'objet d'une affection toute spéciale. Mais nous n'en étions point jalouses. Bien au contraire, nous aussi avions pour notre petite soeur une affection singulière. Elle était le « Benjamin » de toute la famille. C'était une enfant si charmante! De son côté, Thérèse n'abusait aucunement de cette affection particulière, elle était aussi obéissante et même plus que nous toutes, et je n'ai jamais remarqué qu'elle eût à notre égard une attitude quelconque de supériorité.

 

TÉMOIN 7: Françoise-Thérèse Martin

 

[Réponse à la quatorzième demande]:

A Lisieux, la première instruction [474v] fut donnée à notre petite soeur par ses soeurs aînées Marie et Pauline. Pendant ce temps, j'étais moi-même pensionnaire chez les religieuses bénédictines de Lisieux. Je quittai cet établissement à la fin de l'année scolaire 1881 (août); et au mois d'octobre suivant, ma petite soeur Thérèse fut envoyée à ma place dans cette école à titre de demi-pensionnaire. Elle revenait donc chaque soir à la maison des « Buissonnets », résidence de notre famille. Elle resta dans cet établissement pendant quatre ans; elle y fit sa première communion en 1884 et y fut confirmée la même année. Pendant son séjour à l'«Abbaye » (maison des bénédictines), ma soeur Thérèse souffrit constamment de peines morales. Dès ce jeune âge elle était très réfléchie et méditative et elle souffrait du contraste qui existait entre son état d'âme et le milieu de la pension, si différent du milieu familial des Buissonnets. D'autre part, sa soeur aînée Pauline, qui lui servait de mère, entra au Carmel en 1882, alors que Thérèse avait neuf ans et demi, et cette séparation lui fut très pénible; et je suis portée à croire que le chagrin qu'elle en conçut contribua pour quelque chose à la grave maladie qui l'éprouva l'année suivante. Enfin, après sa première com-[475r]munion elle fut assaillie par une crise de scrupules qui s'ajouta à ses autres épreuves. Je dois remarquer qu'au milieu de ses souffrances physiques et morales elle n'était jamais révoltée ou inquiète. Elle pleurait facilement, surtout depuis la mort de notre mère, mais n'opposait jamais la moindre résistance ou le moindre murmure à ce qu'on demandait d'elle. Il me semble à propos de noter que cette sensibilité extrême fut déterminée en elle par l'ébranlement que lui causa la mort de notre mère. J'ai en effet remarqué moi-même un contraste subit entre l'enjouement qui était la caractéristique de sa nature avant ce deuil et l'état habituel de sensibilité excessive qui suivit et qu'elle ne parvint à dominer que plus tard à force de vertu.

 

La maladie, dont j'ai parlé ci-dessus, mérite d'être relatée ici avec quelques détails. Elle débuta par de violents maux de tête, qui se déclarèrent presque aussitôt après le départ de Pauline pour le Carmel (octobre 1882). A la fin de mars 1883, la maladie se déclara par des crises de délire et de convulsions. Le mal, comme par une disposition providentielle, cessa pour 24 heures le jour de la prise d'habit de Pauline au Carmel. Thérèse était seule à affirmer qu'elle était en état d'assister à cette cérémonie; [475v] moi et ma famille combattions énergiquement cette idée qui nous semblait irréalisable. Elle se réalisa pourtant, et pendant les quelques heures que nous passâmes au Carmel, Thérèse fut parfaitement calme et se montra très affectueuse et caressante pour « sa petite maman » devenue soeur Agnès de Jésus. Cette bonne journée passée, le mal reprit aussitôt et dura sans rémission jusqu'au 10 mai, jour de sa guérison miraculeuse. Ses crises se succédaient presque sans rémission. Elles nous apparaissaient comme des accès quasi continuels de frayeur délirante, accompagnés souvent de grands mouvements désordonnés. Elle jetait des cris affreux, avait les yeux terrifiés et les traits douloureusement contractés. Les clous enfoncés dans le mur prenaient à ses yeux des formes horribles qui la jetaient dans l'épouvante. Souvent elle ne reconnaissait pas les siens; un soir surtout, elle fut affreusement épouvantée à l'approche de notre père tenant à la main son chapeau; cet objet lui paraissait être une horrible bête. Lorsque se déclaraient des crises convulsives, elle voulait se précipiter par dessus la balustrade de son lit, et nous étions obligées de la maintenir. Un dimanche, j'était restée seule à la garder pendant la grand-messe. La voyant très calme, je me hasardai à la laisser quelques instants. [476r] De retour auprès d'elle, je la retrouvai étendue sur le pavé; elle avait sauté par dessus la tête de son lit et était tombée entre le lit et la muraille. Elle aurait pu se tuer ou se blesser gravement; mais, grâce à Dieu, elle n'avait pas même une égratignure. Elle a écrit - MSA 28,2 - ' que pendant cette maladie elle n'avait point perdu la connaissance de ce qui se passait autour d'elle. Je n'ai su cette particularité que par ce témoignage qu'elle rend d’elle-même. Si elle ne l'avait pas dit, nous aurions cru, à en juger par les apparences, que son délire était à peu près complet et presque continuel. Le 10 mai 1883, elle eut une crise peut-être plus violente que les autres; elle ne reconnaissait pas sa soeur Marie qui la tenait dans ses bras. Cet état navrant qu'aucun artifice de notre affection ne pouvait faire cesser, nous plongea dans la désolation. C'est alors que Marie et moi nous tombâmes à genoux aux pieds d'une statue de la Sainte Vierge, le coeur rempli d'espérance, conjurant notre céleste Mère de guérir notre petite soeur. Subitement Thérèse se trouva dans un calme parfait, regardant la statue d'un regard souriant, les traits reposés et en pleine possession de ses facultés: elle était parfaitement guérie. Soeur Thérèse a rapporté dans sa Vie qu'elle avait été alors [476v] favorisée d'une vision de la Sainte Vierge, - MSA 30,1 - et elle le répéta encore sur son lit de mort - HA 12 - ; mais elle ne m'en dit rien, ni lors de l'événement, ni depuis.

 

[La Servante de Dieu a-t-elle eu de nouveau quelques symptômes de ce mal?]:

Le médecin qui avait traité ce mal, sans aucun succès d'ailleurs, par l'hydrothérapie, nous avait recommandé après la guérison d'éviter les émotions violentes à la malade. Dans le mois qui suivit la guérison, il m'arriva deux fois de la contrarier bien à tort. Elle tomba alors et resta étendue pendant un court espace de temps (plusieurs minutes), avec un état de rigidité des membres et du tronc qui cessa de lui-même. Il ne se produisit pas alors d'état délirant comme durant sa maladie, ni de mouvements violents. Ces deux phénomènes furent les seuls qui se produisirent. Après, il ne parut plus jamais traces de ce mal.

 

TÉMOIN 7: Françoise-Thérèse Martin

 

[Session 42: - 30 novembre 1910, à 8h.30 et à 2h. de l'après-midi]

[481v] [Suite de la réponse à la quatorzième demande]:

Après sa guérison, Thérèse rentra à l'Abbaye des bénédictines. Elle y fit sa première communion le 8 mai 1884, étant âgée de onze ans et demi. Les règlements alors en vigueur stipulaient que pour être admis à la première communion dans l'année, il fallait avoir 10 ans révolus au 1er janvier. Thérèse qui était née le 2 janvier se trouva renvoyée d'une année entière. Elle avait manifesté le désir de communier fort jeune. Je me souviens qu'à l'époque de la première communion de Céline, Thérèse, qui n'avait [482r] alors que 7 ans, était avide d'assister aux leçon préparatoires que Céline recevait de nos soeurs aînées. Parfois on l'envoyait jouer, disant qu'elle était trop jeune. Ce n'était alors qu'en témoignant un vif regret qu'elle se résignait à s'éloigner. Chaque année, l'époque des premières communions renouvelait ses véhéments désirs. Je me rappelle à ce sujet un trait touchant. Thérèse était, je crois, dans sa neuvième année. Passant dans une rue de la ville, en compagnie de ses soeurs, elle aperçut monseigneur l'évêque qui se rendait lui-même à la gare. Elle nous dit alors: « Si j'allais demander à sa Grandeur 1a permission de faire ma première communion l'année prochaine? Car, c’est bien dur d'être retardée d'un an pour être née le 2 janvier!.» - S.P. - Je me suis rendue très bien compte de l’angoisse qui étreignait alors son coeur. Nous la détournâmes de cette démarche en lui représentant que les convenances ne le permettaient pas; que d'ailleurs sa demande serait rejetée. Mais je ne crains pas d'affirmer que la Servante de Dieu eût été parfaitement capable de faire sa première communion même bien avant 7 ans, vu sa piété précoce et son intelligence déjà si éclairée sur les choses divines. Enfin le jour tant désiré arriva; le 8 mai 1884 elle fit sa première communion. Elle ne vivait et ne respirait que pour Jésus-[482v]Hostie, qui avait ravi son âme. Elle était affamée du pain des anges et quelques jours après (15 mai) je la vis toute radieuse de bonheur faire sa seconde communion entre notre père vénéré et Marie notre soeur aînée, aujourd'hui carmélite sous le nom de Marie du Sacré-Coeur. Mes soeurs carmélites m'ont fait part d'une note, écrite de la main de la Servante de Dieu sur un petit carnet et contenant les résolutions de sa première communion. Elles sont ainsi conçues:

1° Je ne me découragerai jamais.

2° Je dirai tous les jours un Souvenez-vous.

3° J'essaierai d'humilier mon orgueil. - Notes">orgueil - Notes de Retraite,mai 1885 -

 

Ces résolutions elle les a tout à fait suivies, car ce qui fait son caractère distinctif c'est cette force d'âme qui l'a toujours empêchée de se décourager, la jetant dans l'abandon total et la confiance aveugle. Elle reçut le sacrement de confirmation à l'Abbaye des bénédictines le 14 juin de la même année, un samedi. J'ai été plus que toute autre à même de juger, en cette circonstance, de son recueillement et de son attitude plus angélique qu'humaine; ayant eu l'honneur d'être sa marraine de confirmation [483r] je la suivis pas à pas jusqu'à l'autel, tenant ma main sur son épaule. On voyait qu'elle était profondément pénétrée du grand mystère qui allait s'accomplir dans son âme. Ordinairement à cet âge, l'enfant ne comprenant pas toute la portée de ce sacrement, le reçoit bien légèrement. Thérèse, au contraire, était tout abîmée dans l'amour qui déjà la consumait. J'avais peine à contenir mon émotion, en accompagnant à l'autel cette enfant chérie.

 

[Réponse à la quinzième demande]:

Après le renouvellement de sa première communion (mai 1885), notre père jugea qu'il était bon de garder Thérèse à la maison. C'est ce qui fut fait après la fin de l'année scolaire (août 1885). Ce départ de la pension des bénédictines ne fut pas sollicité par les maîtresses de cette Institution; bien au contraire, elle auraient beaucoup désiré garder notre chère soeur. Mais l'état précaire de sa santé, éprouvée par de fréquentes indispositions, fut le motif déterminant de la décision que prit mon père: cette fleur délicate ne pouvait s'épanouir qu'au sein de la famille. Après sa sortie du pensionnat, on lui fit prendre des leçons en ville plusieurs fois la semaine, pour achever son instruction. [483v] Sa maîtresse l'estimait beaucoup et en était très fière. Elle se perfectionna, surtout dans les sciences, par la lecture qu'elle aimait passionnément. Même tout enfant, son esprit sérieux et réfléchi ne trouvait pas de plus douce jouissance que dans les livres.

 

A cette époque, Thérèse, étant constamment à la maison, fut vraiment la joie de la famille. Les domestiques mêmes l'aimaient beaucoup, parce que tout dans sa personne respirait la paix, la bonté et la condescendance. Elle s'oubliait toujours pour faire plaisir à tous; mettre le bonheur dans tous les coeurs, c'était son élément. Son égalité d'humeur était si simple et semblait si naturelle, que l'on aurait pu croire que rien ne lui coûtait dans ses renoncements perpétuels. Elle était aimable et gracieuse, on se sentait à l'aise avec elle. Tout dans sa personne attirait les coeurs. L'orgueil et la vanité n'avaient point de prise dans cette âme innocente. Elle était très jolie, mais elle seule semblait l'ignorer; à cette époque où nous vivions ensemble dans la maison, je ne l'ai jamais vue se regarder dans un miroir. Elle avait une attention très délicate à n’humilier et à ne contrister personne. Je l'ai remarqué très spécialement dans une [484r] circonstance qui m'est tout-à-fait personnelle. Bien que j'eûsse alors 23 ans, j'étais fort en retard pour l'orthographe et les études, ayant toujours eu de grandes difficultés à m'instruire. Thérèse, alors de 10 ans plus jeune que moi, se donna beaucoup de peine pour combler ces lacunes de mon instruction. J'admirais, dans cette circonstance, la délicatesse qu'elle mettait à me rendre ce service sans m'humilier et sa patience inaltérable. Elle était très spirituelle et

 

TÉMOIN 7: Françoise-Thérèse Martin

 

très gaie; elle avait une aptitude particulière à contrefaire le ton de voix et les manières des autres, mais jamais, à ma connaissance, ce petit amusement n'a dégénéré en moquerie et n'a donné lieu au plus léger manquement à la charité: elle savait s'arrêter à point, avec un tact parfait.

Les petits enfants ravissaient le coeur pur de Thérèse. Je n'oublierai jamais son sourire angélique et les caresses qu'elle leur prodiguait, surtout aux enfants pauvres; ceux-là avaient ses préférences, et elle ne perdait aucune occasion de leur parler du bon Dieu, se mettant à leur portée avec un à propos et une grâce charmante. Il est à remarquer que jamais la tenue négligée ou malpropre de ces enfants pauvres ne diminuait en rien les caresses et les manifestations de son amour pour eux; comme [484v] par ailleurs elle aimait les belles choses et qu'elle était elle-même très propre et soignée dans sa tenue, cette recherche des pauvres ne pouvait procéder que d'une solide vertu.

A cause de son jeune âge, mes soeurs ne l'emmenaient pas toujours à l'église, assez éloignée des Buissonnets, malgré le grand désir qu'elle avait d'assister à toutes les cérémonies religieuses, surtout aux exercices du mois de Marie, qui se faisaient le soir. Elle communiait aussi souvent qu'on le lui permettait, au moins tous les huit jours, et elle eût désiré qu'on lui permît de communier plus souvent, et même, je crois, tous les jours. Son grand désir d'être inscrite dans la congrégation des enfants de Marie, établie dans l'Abbaye des bénédictines, la décida à aller deux fois chaque semaine passer une après-midi à la pension. A cette condition elle obtint d'être affiliée à cette association.

 

 

[485r] [Réponse à la seizième demande]:

Je ne me souviens pas que la Servante de Dieu m'ait faite confidente de ses projets de vie religieuse; j'ai dit d'ailleurs qu'elle s'épanchait moins avec moi qu'avec mes soeurs aînées qui étaient comme ses mères, et qu'avec Céline qui était presque de son âge. Mais l'annonce de son projet d'entrer au Carmel ne me surprit aucunement. Il n'était pas difficile de prévoir, par son attitude et ses vertus, qu'elle était faite pour la vie religieuse.

 

[Savez-vous si la présence de ses soeurs Pauline et Marie au Carmel de Lisieux a eu quelque influence sur la vocation de la Servante de Dieu?]:

Je ne le crois pas; elle ne pensait qu'à aimer le bon Dieu. Si Pauline et Marie n'avaient pas été à Lisieux, elle fût entrée quand même au Carmel. D'ailleurs, outre mes propres observations, plusieurs détails relatés dans sa « Vie » [485v] témoignent de la pureté de ses intentions, comme lorsqu'elle dit qu'à défaut de Carmel, elle serait allée dans un « refuge » et se serait cachée au milieu des « filles repenties » -  ? CSG - .J'étais à la

maison le jour de la Pentecôte 1887, lorsqu'elle fit confidence à mon père de son désir d'entrer au Carmel, mais elle ne me le dit pas, et je ne m'aperçus de rien. Lors de son voyage à Bayeux et à Rome, j'étais en religion, au monastère de la Visitation de Caen, et je n'eus connaissance de ces événements que par des lettres écrites à cette époque et depuis par la lecture de sa « Vie.»

 

[Réponse à la dix-septième demande]:

J'ai assisté au départ de ma petite soeur pour le Carmel. Mon entrée définitive à la Visitation ne se réalisa en effet qu'en 1899, après deux essais, l'un de six mois en 1887, et l'autre d'environ deux ans en 1893-1895. Lors donc que Thérèse nous dit adieu, j'étais rentrée à la maison après mon premier séjour de 1887. J'ai été singulièrement frappée de sa force d'âme dans cette circonstance. Seule elle était calme. Des larmes silencieuses disaient seulement la peine qu'elle éprouvait à quitter notre père qu'elle aimait tant et dont elle con-[486r]solait la vieillesse. Je lui dis de bien réfléchir avant d'entrer en religion, ajoutant que l'expérience que j'en avais faite m'avait montré que cette vie demandait beaucoup de sacrifices et qu'il ne fallait pas s'y engager à la légère. La réponse qu'elle me fit et l'expression de son visage me firent comprendre qu'elle s'attendait à tous les sacrifices et qu'elle les acceptait avec joie. A l'entrée du Carmel, elle se mit à genoux aux pieds de notre incomparable père pour recevoir sa bénédiction; mais lui, autant qu'il m'en souvient, ne voulut la lui donner qu'à genoux. Dieu seul a pu mesurer l'étendue de son sacrifice, mais, pour ce grand et généreux chrétien, connaître la sainte volonté de Dieu et l'accomplir était une même chose.

Dans les années qui suivirent jusqu'à ma seconde entrée à la Visitation (1893), j'allais assez souvent au parloir du Carmel visiter mes trois soeurs. J'y retournai encore après mon second retour de la Visitation (1895-1899). Dans ces entrevues, j'ai constaté par moi-même les vertus de notre jeune soeur et j'ai entendu de la bouche de mes soeurs aînées le récit de divers traits qui témoignent de la même ferveur et qu'on retrouve dans le récit de sa « Vie.» Entre autres détails, j'ai été bien [486v] édifiée de sa grande régularité. Les carmélites ont un sablier d'une demi-heure pour les parloirs. Elle était si fidèle que le dernier grain de sable passé, elle nous saluait gracieusement, fermait grille et rideau, puis s'éclipsait sans rémission. Quand elle venait avec mes autres soeurs, cette vraie religieuse était toujours repartie la première. Même au parloir, son humilité la tenait petite et cachée. Volontiers elle restait silencieuse quand mes autres soeurs étaient là, et cette profonde humilité de la Servante de Dieu était d'autant plus remarquable qu'elle possédait à un haut degré tous les dons de l'esprit et du coeur.

 

[Réponse à la dix-huitième demande]:

J'ai appris par mes conversations au parloir du Carmel que la Servante de Dieu avait exercé en quelque manière le rôle de directrice du noviciat. Elle n'en reçut pas le titre officiel, mais on la laissa parmi les novices même après son no-

 

TÉMOIN 7: Françoise-Thérèse Martin

 

viciat terminé pour qu'elle servît aux autres comme d'un modèle de parfaite religieuse. Etant leur soeur aînée, elle pouvait exercer sur elles une influence de bons conseils et la révérende mère prieure finit par lui confier de fait, [487r] sinon en titre, les fonctions de directrice.

 

[Réponse à la dix-neuvième demande]:

Ma soeur Pauline (mère Agnès de Jésus), me dit un jour au parloir, au temps de son priorat, qu'elle s'était sentie poussée par un mouvement intérieur à donner ordre à soeur Thérèse de l'Enfant Jésus de mettre par écrit le récit de sa vie, mais qu'elle devait le composer uniquement pour lui être confié à elle seule. Je sais que Thérèse exécuta cet ordre et que, sur son lit de mort, elle écrivait encore au crayon pour achever ce manuscrit. Mais je n'eus jamais communication de ces cahiers que détenait la révérende mère Agnès de Jésus. Je ne les ai connus que par la lecture de l'«Histoire d'une âme.» L'étude de ce livre m'a appris bien des détails de sa vie que j'ignorais. Je la savais très vertueuse, mais, ne vivant pas avec elle, et n'ayant d'ailleurs jamais pénétré bien avant dans son intimité, je ne soupçonnais pas que son héroïsme s'élevât à ce degré. Cependant, je n'ai aucun doute sur la véracité absolue de cette relation.

 

[Session 43: - 1 décembre 1910, à 8h.30 et à 2h. de l'après-midi]

 

[489r] [Réponse à la vingtième demande]:

La vertu de la Servante de Dieu ne se manifestait point par des actions extraordinaires. Chez elle, tout était simple et naturel [489v] et elle évitait de se singulariser. Aussi l'héroïcité de sa vie pouvait-elle passer facilement inaperçue. Mais à la réflexion, et en me rappelant ses habitudes et ses actions, il me paraît certain que, même avant son entrée en religion, sa piété et surtout son égalité d'humeur et son attention à faire plaisir supposaient une générosité constante et une délicatesse de conscience au-dessus de ce qu'on rencontre chez des jeunes filles, même très chrétiennes. Mes visites au parloir du Carmel et les lettres que je recevais d'elle après son entrée en religion me montraient qu'elle était élevée à un degré de perfection très élevée. Ce qui est plus remarquable, c'est que cette sublimité de vertu se manifestait chez elle dans un âge relativement bien jeune, puisqu'elle n'avait alors que 15 à 16 ans,

 

[Réponse à la vingt-et-unième Demande: A. De fide [Foi]:

Son esprit de foi lui faisait envisager toutes choses au point de vue surnaturel. Les lettres qu'elle m'écrivait ne parlent que de Dieu et elle y apprécie les événements toujours au point de vue de la foi. A l'occasion [490r] de la mort de notre père, elle m'écrit (20 août 1894): « Je pense plus que jamais à toi, depuis que notre père chéri est parti au ciel... La mort de papa ne me fait pas l'effet d'une mort, mais d'une véritable vie. Je le retrouve après 6 ans d'absence, je le sens autour de moi me regardant et me protégeant. Chère petite soeur, ne sommes-nous pas plus unies encore, maintenant que nous regardons les cieux pour y découvrir un père et une mère qui nous ont offertes à Jésus?... Bientôt leurs désirs seront accomplis, et tous les enfants que le bon Dieu leur a donnés, vont lui être unis pour jamais » - LT 170 - . Le 11 avril 1896, elle m'écrivait: «Je n'ai rien à t'offrir pour ta fête, pas même une image, mais je me trompe, je t'offrirai demain la divine réalité, Jésus-Hostie, ton Epoux et le mien... Chère petite soeur, qu'il nous est doux de pouvoir toutes les cinq nommer Jésus ' Notre Bien-Aimé '!. Mais que sera-ce lorsque nous le verrons au ciel!... Alors nous comprendrons le prix de la souffrance; comme Jésus nous redirons: ' Il était véritablement nécessaire que la souffrance nous éprouvât et nous fit parvenir à la gloire ' (cfr. Lc. 24, 26). Ma petite soeur chérie... [490v] je t'aime plus mille fois tendrement que ne s'aiment des soeurs ordinaires, puisque je puis t'aimer avec le Coeur de notre céleste Epoux; c'est en lui que nous vivons de la même vie » - LT 186 - '. Ces lettres ne sont pas chez elle l'effet d'un élan exceptionnel de ferveur: elles manifestent l'état constant de son âme.

 

B.[Espérance et confiance en Dieu]:

Ce que je puis faire de mieux pour exprimer les dispositions de son âme, c'est de citer des passages des lettres qu'elle m'écrit et où elle se peint bien mieux que je ne le pourrais faire. La pensée du ciel lui était familière. Le 20 mai 1894, elle m'écrit: «Je ne puis, chère petite soeur, te dire tout ce que je voudrais; mon coeur ne peut traduire ses sentiments avec le froid langage de la terre, mais un jour, au ciel, dans notre belle patrie, je te regarderai et dans mon regard tu verras tout ce que je voudrais te dire, car le silence est la langue des heureux habitants du ciel. En attendant, il faut la gagner la patrie du ciel, il faut souffrir, il faut combattre » - LT 163 - . En janvier 1895: « L'année qui vient de s'écouler a été bien fructueuse [491r] pour le ciel: notre père chéri a vu ce que l'oeil de l'homme ne peut contempler... notre tour viendra aussi... Oh! qu'il est doux de penser que nous voguons vers l'éternel rivage!... Chère petite soeur, ne trouves-tu pas comme moi que le départ de notre père chéri nous a rapprochées des cieux? Plus de la moitié de la famille jouit maintenant de la vue de Dieu, et les cinq exilées de la terre ne tarderont pas à s'envoler vers leur patrie » - LT 173 - . Je sais par la lecture de son Histoire que les peines intérieures ne lui ont pas manqué, mais sa confiance en Jésus était inébranlable et lui faisait tout supporter avec le plus grand calme et une égalité parfaite. Cet abandon tranquille paraît même la caractéristique de sa vie intérieure. Elle l'exprime ainsi dans une lettre qu'elle m'écrit le 12 juillet 1896: « Si tu savais combien je suis heureuse de te voir dans ces bonnes dispositions!... Je ne suis pas étonnée que la pensée de la mort te soit douce, puisque tu ne tiens

 

TÉMOIN 7: Françoise-Thérèse Martin

 

plus à rien sur la terre. Je t'assure que le bon Dieu est bien meilleur que tu le crois. Il se contente d'un regard, d'un soupir d'amour... Pour moi, je trouve la perfection bien facile à pratiquer, parce que j'ai compris [491v] qu'il n'y a qu'à prendre Jésus par le coeur... Au temps de la loi de crainte, avant la venue de Notre Seigneur, le prophète Isaïe disait déjà, parlant au nom du Roi des cieux: ' Une mère peut-elle oublier son enfant? Eh! bien, quand même une mère oublierait son enfant, moi, je ne vous oublierai jamais - *Is. 49, 15 - ... Quelle ravissante promesse! Ah! nous qui vivons dans la loi d'amour, comment craindre celui qui se laisse enchaîner par un cheveu que vole sur notre cou! - * Cant. 4, 9 - sachons le retenir prisonnier, ce Dieu qui devient le mendiant de notre amour. En nous disant que c'est un cheveu qui peut opérer ce prodige, il nous montre que les plus petites actions, faites par amour, sont celles qui charment son coeur... Ah! s'il fallait faire de grandes choses, combien serions-nous à plaindre! Mais que nous sommes heureuses, puisque Jésus se laisse entraîner par les plus petites » - LT 191 -

 

C. [Amour de Dieu]:

J'ai dit précédemment le grand désir qu'elle avait de s'unir à Dieu par la sainte communion. Vivre pour Dieu, éviter ce qui lui déplaît et saisir les occasions de lui faire plaisir, était l'objet de ses préoccupations continuelles. Elle m'écrivait en avril 1895: [492r] « Je n'ai qu'un désir, celui de faire la volonté du bon Dieu. Tu te souviens peut-être qu'autrefois j'aimais à me dire ' le petit jouet de Jésus '; maintenant encore je suis heureuse de l'être; seulement j'ai pensé que le Divin Enfant avait bien d'autres âmes remplies de vertus sublimes qui se disaient ' ses jouets '; j'ai donc pensé qu'ils étaient ses ' beaux jouets ' et que ma pauvre âme n'était qu'un ' petit jouet ' sans valeur. Pour me consoler, je me suis dit que souvent les enfants ont plus de plaisir avec de ' petits jouets ' qu'ils peuvent laisser ou prendre, briser ou baiser à leur fantaisie qu'avec d'autres d'une valeur plus grande qu'ils n'osent presque pas toucher. Alors, je me suis réjouie d'être pauvre; j'ai désiré le devenir chaque jour d'avantage, afin que chaque jour Jésus prenne plus de plaisir à se jouer de moi » - LT 176 - . La Servante de Dieu employait ses efforts à gagner à Jésus des âmes, par l'offrande de sacrifices quotidiens: «Je me réjouis de voir que les petits sacrifices ne te manquent pas - m'écrit-elle en 1896 - et surtout en pensant que tu sais en profiter, non seulement pour toi, mais encore pour les âmes. Il est si doux d'aider Jésus par nos légers sacrifices, de lui aider à sauver les âmes qu'il a rachetées au prix de son sang [492v] et qui n'attendent que notre secours pour ne pas tomber dans l'abîme » - LT 191 - .

 

 

D. [Amour du prochain]:

J'ai déjà rapporté que Thérèse, toute enfant, aimait et recherchait les pauvres. Elle était très heureuse de ce que notre père lui confiait ordinairement la distribution des aumônes. Elle réservait pour les pauvres, au lieu de l'employer pour ses menus plaisirs, l'argent qu'on lui donnait et qu'elle renfermait dans une tirelire. J'ai été témoin de sa constante charité auprès d'une cousine très maladive dans son enfance. Thérèse, quoique bien petite encore, et plus jeune que sa cousine d'environ trois ans, aimait à la distraire, l'amusant très volontiers, sans se rebuter de ses caprices et de ses ennuyeuses humeurs, causées par la maladie. La Servante de Dieu montrait en ces pénibles occasions, souvent réitérées, un oubli de soi et une patience admirables et bien au-dessus de son âge. Une fois, en jouant, Thérèse appela sa tante (madame Guérin) du nom de « maman.» Sa petite cousine reprit vivement que sa maman n'était pas celle de Thérèse qui, elle, n'avait plus de mère. La Servante de Dieu, entendant ce propos, ne put retenir ses larmes, mais ne fit aucune [493r] réplique, ne se fâcha nullement et continua de témoigner à sa petite cousine la même affectueuse sollicitude. Cette même cousine fut plus tard formée à la vie religieuse par Thérèse elle-même. Elle devint en effet soeur Marie de l'Eucharistie au Carmel de Lisieux, où elle mourut saintement en 1905. Je pourrais noter bien d'autres traits de sa charité, mais ils sont rapportés exactement dans l'« Histoire d'une âme.»

 

 

A. [Vertus cardinales. Au sujet de la prudence]:

Sa prudence se manifestait sur[493v]tout dans l'excellence des conseils qu'elle donnait aux âmes pour les guider dans la voie de Dieu. Plusieurs ont remarqué avec quelle pénétration et quelle justesse elle utilisait à tout propos les pensées et les textes de la Sainte Ecriture et de l'Imitation de Jésus-Christ. Pour montrer la sagesse de sa direction, je citerai le passage suivant d'une lettre qu'elle m'a écrite le 22 mai 1894. Faisant allusion au nom de Thérèse que je porte en religion, qui était aussi le sien, elle dit: « Laquelle des Thérèse sera la plus fervente? Celle qui sera la plus humble, la plus unie à Jésus, la plus fidèle à faire toutes ses actions par amour. Ah! prions l'une pour l'autre afin d'être également fidèles. Blessons Jésus par notre oeil et par un seul cheveu - *cfr. Cant. 4, 9 - , c'est-à-dire par la plus grande chose et par la plus petite. Ne lui refusons pas le moindre sacrifice. Tout est si grand en religion. Ramasser une épingle par amour, peut convertir une âme. Quel mystère! Ah! c'est Jésus seul qui peut donner un tel prix à nos actions, aimons-le donc de toutes nos forces » - LT 164 -

 

B. [La justice et ses composantes]:

Son attitude religieuse dans la prière, son respect et son amour pour les [494r] manifestations religieuses étaient remarquables dès les années de son enfance, alors que je vivais plus particulièrement auprès d'elle. Il n'y avait rien d'affecté

 

TÉMOIN 7: Françoise-Thérèse Martin

 

dans son attitude, mais on jouissait de voir cette jeune âme si pénétrée de la présence de Dieu, ses petites mains bien jointes, se tenant à genoux droite et immobile, soit à l'église qu'elle aimait tant, ou le soir auprès de notre père vénéré dont l'attitude pendant la prière nous édifiait profondément. Je suis impuissante à décrire son bonheur. La première fois que notre Thérèse est allée à la messe de minuit, elle pouvait avoir huit ans, tout au plus. Le mystère d'un Dieu, petit enfant, couché dans une crèche pour notre amour, captivait son coeur innocent et pur. Je vois encore son beau visage prendre une expression toute céleste, en contemplant Jésus dans sa crèche. Aux processions de la Fête-Dieu, Thérèse faisant partie de la troupe enfantine était la plus sage et la plus recueillie. Il en était de même à l'église, pendant les plus longs offices. La bonne demoiselle chargée de garder les fillettes dans la chapelle où les enfants étaient réunis, ne pouvait se lasser de l'admirer. Elle nous en a parlé plusieurs fois à mes soeurs et à moi dans les termes les plus élogieux. Nul doute qu'au Carmel son esprit [494v] de religion n'ait donné les mêmes exemples d'édification dont mes soeurs carmélites ont été témoins plus que moi.

 

C. [Force]:

 

J'ai remarqué que Thérèse dans son enfance ne demandait jamais, comme le font la plupart des enfants, des friandises capables de flatter son goût. Elle se montrait très courageuse dans les souffrances qui ne lui ont jamais manqué. Plus tard, elle m'ouvrait son âme dans ses lettres et me disait toute l'estime qu'il faut faire de la souffrance, et c'est bien ainsi qu'elle l'envisageait pour elle-même, comme elle me le manifesta, en particulier, à l'occasion de la mort de notre père, comme je l'ai expliqué en parlant de son esprit de foi. En août 1893, elle m'écrit: « Je sais, chère petite soeur, que les sacrifices ne manquent pas d'accompagner ta joie. Sans eux, la vie religieuse serait-elle méritoire? Non, n'est-ce-pas? Ce sont au contraire les petites croix qui sont toute notre joie: elles sont plus ordinaires que les grandes, et préparent le coeur à les recevoir quand c'est la volonté de notre bon Maître » - LT 148 - . En janvier 1895, elle m'écrit: « Je me réjouis en voyant combien le bon Dieu [495r] t'aime et te comble de ses grâces. Il te trouve digne de souffrir pour son amour, et c'est la plus grande preuve de tendresse qu'il puisse te donner, car c'est la souffrance qui nous rend semblables à lui.» - LT 173 -

 

D. [Tempérance]:

 

Ma petite soeur était douce, très affectueuse, même câline, cherchant toujours à faire plaisir aux dépens d'elle-même. Je ne l'ai jamais vue se fâcher ni témoigner la moindre impatience. Même dans sa petite enfance, je ne me souviens pas l'avoir vue en colère, mais elle était parfois alors un peu entêtée. Ce défaut d'ailleurs disparut très vite, et aux Buissonnets elle était très obéissante.

 

[Vertus annexes et voeux de religion].

Elle avait une très haute estime des voeux de religion et spécialement du voeu de chasteté. Persuadée qu'elle était de ma vocation religieuse, elle se montrait très inquiète des vicissitudes qui me ramenèrent à plusieurs reprises du cloître dans le monde. Elle me reprenait alors des moindres traces de mondanité qui lui semblaient pouvoir compromettre mon avenir religieux. Ce lui fut une très grande joie quand enfin toutes ses soeurs [495v] appartinrent au divin Epoux. Il est vrai que je n'entrai définitivement à la Visitation qu'après sa mort, mais elle sut auparavant que j'avais fait voeu de chasteté. Elle m'écrit en 1893 (5 novembre): « Que Notre Seigneur a donc été bon pour notre famille! Il n'a pas souffert qu'aucun mortel devienne l'époux d'une seule d'entre nous! » - LT 151 - . Et le 28 avril 1895: « Oh! comme je comprends que le retard de ta profession doit être une épreuve pour toi; mais c'est une si grande grâce que, plus on a de temps pour s'y préparer, plus aussi il faut se réjouir » - LT 176 - . 27 décembre 1893- « Nous lisons au réfectoire la vie de sainte Chantal... J'y vois l'union intime qui a toujours existé entre la Visitation et le Carmel. Cela me fait bénir le bon Dieu d'avoir choisi ces deux Ordres pour notre famille. La Sainte Vierge est vraiment notre Mère, puisque nos monastères lui sont particulièrement dédiés » - LT 154 -

 

[Humilité]:

Même dans le monde, la Servante de Dieu évitait fidèlement de se faire valoir et de se mettre en avant. Elle ignorait les grandes qualités de l'âme et du corps dont Dieu l'avait [496r] douée. Elle dit bien dans ses notes que sa nature était fière; mais elle la dominait si bien que si elle ne l'eût pas écrit, je crois que je l'aurais toujours ignoré. Au Carmel, cette pratique de l'humilité fut un des principaux objets de ses efforts. Elle m'écrit (27 décembre 1893): «Chère petite soeur, n'oublie pas de prier pour moi pendant le mois du cher petit Jésus; demande-lui que je reste toujours petite, toute petite! » - LT 154 - . Et en 1895 (28 avril): « Jésus veut que personne ne m'aide (dans ma tâche) excepté lui. Donc, avec son secours, je vais me mettre à l'ouvrage, travailler avec ardeur... Les créatures ne verront pas mes efforts qui seront cachés dans mon coeur. Tâchant de me faire oublier, je ne voudrai d'autre regard que celui de Jésus. Qu'importe si je parais pauvre et dénuée d'esprit et de talent... Je veux mettre en pratique le conseil de l'Imitation: 'Que celui-ci se glorifie d'une chose, celui-là d'une autre, pour vous, me mettez votre joie que dans le mépris de vous-même, dans ma volonté et ma gloire - Imit.lv 3 ch 49 - - ou bien: ' Voulez-vous apprendre quelque chose qui vous serve? Aimez à être ignoré et compté pour rien.» - Imit. Liv1,ch2-3 - En pensant tout cela, j'ai senti une grande

 

TÉMOIN 7: Françoise-Thérèse Martin

 

paix en mon âme ", j'ai senti [496v] que c'était la vérité et la paix » - LT 176 -

 

[Réponse à la vingt-deuxième demande]:

Je n'ai pas été personnellement témoin de faits merveilleux pendant la vie de la Servante de Dieu, et elle ne m'en a pas fait confidence. J'étais absente de la maison, étant pensionnaire chez les bénédictines, lorsqu'elle eut cette vision comme prophétique de la dernière maladie de notre père. J'ai appris par la lecture de sa Vie que la Servante de Dieu avait éprouvé des transports d'amour merveilleux à plusieurs reprises. Enfin, mes soeurs du Carmel m'ont dit savoir qu'une religieuse bénédictine du couvent de Lisieux avait reçu de la Servante de Dieu, au commencement de l'année 1888, cette réponse prophétique, touchant mon avenir: « Il ne faut pas se préoccuper des insuccès de Léonie pour son entrée en religion. Après ma mort, elle entrera à la Visitation, elle réussira et prendra mon nom et celui de Saint François de Sales » - .Source pr. - Cette prédiction s'est réalisée à la lettre. Je ne sais pas le nom de cette religieuse bénédictine, mais je crois qu'il serait facile d'éclairer ce fait par une enquête à Lisieux.

 

[497r] [Réponse à la vingt-troisième demande]:

J'ai entendu souvent des personnes amies exprimer leur admiration de « l'air céleste » de Thérèse enfant. Plus tard, sa simplicité la faisait passer inaperçue. Néanmoins, je puis attester que notre supérieure, mère Marie de Sales, lisant les lettres que ma soeur Thérèse m'écrivait du Carmel, disait que c'était extraordinaire qu'une religieuse si jeune pût concevoir des pensées si hautes. Elle était dans l'admiration et le disait à la communauté et au noviciat.

 

[ Session 44: - 2 décembre 1910, à 8h. 30 et à 2h. de l'après-midi]

 

[499r] [Réponse à la vingt-quatrième demande]:

J'étais à Lisieux lors de sa maladie dernière et de sa mort; mais à partir de juillet 1897 je ne la vis plus au parloir: son état la retenait à l'infirmerie, où je ne pouvais pénétrer. J'en avais des nouvelles par mes soeurs. Dans la dernière entrevue, vers le mois de juin 1897, comme je ne pouvais retenir mes larmes au pressentiment de sa fin prochaine, elle me fit comprendre qu'il n'y avait pas lieu de s'attrister. Deux lettres d'elle contiennent l'expression admirable de ses dispositions en face de la mort. Dans l'une, du 12 juillet 1896, elle me dit: « Tu me demandes des nouvelles de ma santé. Eh bien! ma chère petite soeur, je ne tousse plus du tout, es-tu contente?... Cela n'empêchera pas le bon Dieu de me prendre quand il voudra, puisque je fais tous mes efforts pour être un tout petit enfant: je n'ai [499v] pas de préparatifs à faire. Jésus devra lui-même payer tous les frais du voyage et le prix d'entrée au ciel » - LT 191 - . L'autre lettre m’est très précieuse, c'est la dernière qu'elle ait écrite sur son lit de mort. Elle est du 17 juillet 1897, et écrite au crayon: « Jésus !. Ma chère Léonie, je suis bien heureuse de pouvoir encore m'entretenir avec toi; il y a quelques jours je ne pensais plus avoir cette consolation sur la terre; mais le bon Dieu paraît vouloir prolonger un peu mon exil. Je ne m'en afflige pas, car je ne voudrais point entrer au ciel une minute plus tôt par ma propre volonté. L'unique bonheur sur la terre, c'est de s'appliquer à toujours trouver délicieuse la part que Jésus nous donne. La tienne est bien belle, ma chère petite soeur: si tu veux être une sainte, cela te sera facile, puisqu'au fond de ton coeur le monde n'est rien pour toi. Tu peux donc comme nous l'occuper de l’unique chose nécessaire' c'est-à-dire, que tout en te livrant avec dévouement aux oeuvres extérieures, ton but soit unique: faire plaisir à Jésus, t'unir plus intimement à lui. Tu veux qu'au ciel je prie pour toi [500r] le Sacré-Coeur; sois sûre que je n’ oublierai pas de lui faire tes commissions et de réclamer tout ce qui te sera nécessaire pour devenir une grande sainte. A Dieu, ma soeur chérie, je voudrais que la pensée de mon entrée au ciel te remplisse d'allégresse, puisque je pourrai t'aimer encore davantage. Ta petite soeur, THÉRÈSE DE L'ENFANT JÉSUS » - LT 257 -

 

[Réponse à la vingt-cinquième demande]:

Elle est morte le 30 septembre 1897. On l'exposa, suivant la coutume, à la grille du choeur. Pendant ce temps, les fidèles vinrent nombreux faire toucher des chapelets et autres objets. Je la vis moi-même dans son cercueil et elle me parut remarquablement belle. La sépulture, à laquelle j'assistais, se fit dans le cimetière de Lisieux, en une fosse très profonde, dans le terrain concédé aux carmélites. Elle fut la première inhumée dans cette concession nouvelle. Je n'ai rien remarqué d'extraordinaire en cette cérémonie sinon le grand recueillement de la foule.

 

[Réponse à la vingt-sixième demande]:

Pendant les 18 mois que je [500v] passai encore dans le monde après sa mort, j'allai bien des fois à son tombeau; mais je n'ai pas remarqué qu'il y eût à cette époque concours de pèlerins. Depuis, étant dans le cloître, je n'ai pu retourner au cimetière. Mais je sais, par les lettres de mes soeurs et par les rapports qui m'en ont été faits au parloir de la Visitation, qu'il est notoire que le concours des pèlerins s'est établi progressivement et qu'il est très considérable.

 

TÉMOIN 7: Françoise-Thérèse Martin

 

[Réponse à la vingt-septième demande]:

Je ne reçois pas, à beaucoup près, autant de lettres que mes soeurs carmélites. J'en reçois pourtant un certain nombre de la France et aussi de l'étranger (Portugal, Italie, Angleterre, etc., etc.), et toutes ces lettres témoignent du renom de sainteté de la Servante de Dieu. Bon nombre de ces lettres proviennent de religieuses de notre Ordre de la Visitation, et témoignent que dans tous nos monastères on a une grande dévotion pour soeur Thérèse. Cela n'est pas étonnant, car l'esprit de sa piété est tout à fait le nôtre et celui de notre saint fondateur, saint François de Sales. Plusieurs de ces lettres viennent aussi de personnes vivant dans le monde et exprimant les mêmes sentiments. [501r] Dans notre monastère de Caen, soeur Thérèse est l'objet d'une admiration et d'une confiance sans bornes. Notre très honorée mère supérieure, et celle aussi qui était supérieure avant elle, ont la plus grande estime de la sainteté de la Servante de Dieu. Une de nos soeurs (soeur Marie-Pauline, visitandine) m'a dit qu'elle obtenait de l'intercession de soeur Thérèse tout ce qu'elle lui demandait. Au monastère, nous faisons à peu près continuellement des neuvaines à la Servante de Dieu, sur la demande des fidèles.

 

[Réponse à la vingt-huitième demande]:

Je n'ai rien entendu dire en ce sens, en dehors de notre monastère. Parmi nous, plusieurs de mes soeurs, de notre maison de Caen, estimaient dans les premières années qui suivirent la publication de l'« Histoire d'une âme », qu'il y avait en tout cela une part d'enthousiasme. Mais, depuis, on a vu la suite des événements et constaté les grâces obtenues, on est complètement revenu de cette impression, et aujourd'hui on pense tout le contraire, unanimement.

 

[Réponse à la vingt-neuvième demande]:

[501v] J'ai été témoin de la guérison merveilleuse de notre soeur Marie-Bénigne, le 2 juillet 1909. Cette guérison extraordinaire est relatée dans la « Pluie de roses » annexée à la dernière édition de l'« Histoire d'une âme », où elle porte le n° C. La même relation est rapportée dans les «Articles» du vice-postulateur, n. 136. J'ai moi-même encouragé la malade à s'adresser par une neuvaine à la Servante de Dieu. Je me sentis poussée à demander à notre mère la permission de faire prendre à la malade un des pétales de roses que soeur Thérèse de l’Enfant Jésus avait effeuillées sur son crucifix; et en lui donnant à boire l'eau dans laquelle ce pétale avait trempé, j'invoquai la Servante de Dieu avec une insistance et une ferveur très grandes, en lui disant: « Tu ne peux pas me refuser cette guérison, car c'est aujourd'hui les noces, d'argent de notre maîtresse des novices et l'anniversaire de ma profession. Et j'étais si sûre d'être exaucée, que je récitai le Laudate et le Gloria Patri, avant même d'avoir constaté le prodige. Comme il est relaté dans la «Pluie de roses » et dans les « Articles », la jeune novice soeur Marie-Bénigne fut alors subitement guérie d'un ulcère très grave de l'estomac, lequel provoquait des vomissements de sang très fréquents, et rendait impossible toute alimentation. [502r] Il est exact qu'immédiatement après, la malade but du lait en quantité et sans inconvénient aucun. D'après le texte imprimé dans la « Pluie de roses » et dans les « Articles », la malade aurait mangé, le lenlemain même de sa guérison, de l'omelette, des pois, de la salade, etc. Le fait est qu'elle le demandait, et vraisemblablement il ne s'en serait rien suivi de fâcheux. Mais le médecin s'y opposa par prudence, et ce ne fut qu'environ cinq à six jours plus tard qu'elle reprit progressivement le régime de la communauté. Il y aurait peut-être intérêt à revoir le texte même de sa déposition manuscrite qui doit être conservé au Carmel. Notre très honorée mère conserve à Caen le certificat original du médecin, et si le tribunal le juge utile, il obtiendra de notre révérende mère qu'elle l'envoie pour être annexé à ma déposition. Je connais une de nos soeurs converses (soeur Louise Eugénie) qui, au cours d'une neuvaine faite avec confiance, a été guérie d'un embarras gastrique que le médecin soignait sans succès, depuis au moins six semaines. D'une manière générale, dans notre communauté on a la confiance que l'intercession de la Servante de Dieu est puissante pour obtenir des grâces exceptionnelles pour l'âme ou le corps, et on l'invoque constamment. Je sais, par les relations du parloir [502v] et par des lettres, que cette confiance est partagée par beaucoup de fidèles; qu'on la considère comme une « thaumaturge » des plus puissantes et qu'on l'invoque à ce titre, non seulement en France, mais en divers pays du monde entier. Je puis signaler, en particulier, que nous avons vu, au parloir, un enfant de dix ans, guéri subitement à la Pentecôte dernière à Lisieux d'une affection tuberculeuse des os, qui le tenait immobilisé dans un appareil depuis trois ans. Cette famille, qui habite maintenant Caen, est venue toute entière (père, mère et quatre enfants) et nous ont fait le récit de ce prodige. Le père et la mère qui ne pratiquaient pas se sont convertis à la suite de ces événements. Je pense que d'autres seront en état de faire au tribunal un récit plus direct et plus précis de ce miracle. Je vais rapporter en toute simplicité un fait qui m'est personnel. Je n'en sais plus la date exacte, mais c'était, je crois, dans l'hiver de 1900-1901. Ce soir-là, j'assistais à matines, la tristesse et l'ennui dans l'âme, une sorte de dégoût s'était emparé de moi, et sous cette pression pénible, je récitais bien lâchement l'office divin. Quand tout-à-coup, plus rapide que l'éclair, une forme lumineuse apparut sur notre livre d'Heures. J'en étais [503r] toute éblouie, mais sans éprouver aucune frayeur. Ce n'est qu'un instant après, que je me suis parfaitement rendu compte que c'était une main que j'avais vue. Toutes lumières de la terre ne peuvent lui être comparées, tant cette main était belle. « C'est mon bon ange qui vient me rappeler à l'ordre », pensai-je d'abord. « Mais non - me dis-je ensuite -, mon ange n’a pas de mains: ce ne peut être que ma pe-

 

TÉMOIN 7: Françoise-Thérèse Martin

 

tite Thérèse.» Quoiqu'il en soit, je crois fermement que c'est elle en effet, car je fus parfaitement consolée: une paix délicieuse inondait mon âme. Que de fois, depuis cette visite du ciel, j'ai voulu revoir cette main bénie et chérie; mais, à mon grand regret, je ne l'ai jamais revue. Il y a environ deux ou trois mois, comme je m'adressais à elle pour être délivrée d'un scrupule, j'ouvrais un exemplaire du livre de l'Imitation qui lui avait appartenu. Je perçus alors, durant un instant seulement, une odeur d'encens très pénétrante, et j'estimai que c'était sa réponse à ma prière.

 

[503v] [Réponse à la trentième demande]:

Je voudrais ajouter deux détails oubliés. Le premier se réfère à son amour de la sainte Eucharistie (Interrog. XXI, C. De charitate in Deum); j'ai appris au parloir du Carmel par un récit de mes soeurs, contemporain de l'événement, que la Servante de Dieu ayant un jour remarqué, dans l'exercice de sa fonction de sacristine, qu'une parcelle de la sainte Hostie était restée sur le corporal, elle témoigna une allégresse extraordinaire de ce qu'elle avait ainsi en sa possession le Corps de notre Seigneur Jésus-Christ. Le second détail oublié se rattache à la vertu d'humilité. Mes soeurs me rapportèrent de même au parloir qu'elle supporta, avec une très grande douceur et sans en paraître fâchée, une remarque très humiliante que lui fit une religieuse. Comme [504r] la Servante de Dieu, disposant des fleurs sur un cercueil, laissait de côté certaines fleurs qui ne lui paraissaient pas produire un bon effet, cette religieuse lui dit: « Vous trouveriez bien le moyen de placer ces fleurs si elles étaient envoyées par votre famille.» A quoi la Servante de Dieu répondit, sans aucune aigreur: « Puisque cela vous fait plaisir, je vais les mettre comme vous voulez » - HA 12 -

 

[Au sujet des Articles, le témoin dit ne savoir que ce qu'il a déjà déposé en répondant aux demandes précédentes. - Est ainsi terminé l'interrogatoire de ce témoin. Lecture des Actes est donnée. Le témoin n'y apporte aucune modification et signe comme suit].

J'ai ainsi déposé selon la vérité; je le ratifie et le confirme.

Signatum. Soeur FRANÇOISE-THÉRÈSE MARTIN, de la Visitation Sainte Marie, D.S.B.