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Témoin 8 - Geneviève de Sainte-Thérèse

TEMOIN VIII

Geneviève de Sainte-Thérèse

 

On peut, pour la présentation de Céline, se reporter au volume 1, pp. 261262.

Comme pour le Procès Ordinaire, cette déposition de soeur Geneviève - l’écho de l'âme de Thérèse - compte encore ici parmi les plus longues et, sans aucun doute, les plus belles et les plus documentées du second Procès. Il s'agit d'un exposé préparé et médité jusque dans les moindres détails avec une attention dont sont la preuve les Notes préparatoires au Procès Apostolique, conservées dans les Archives de Lisieux.

 

Il est certain que n'ayant  que trois ans et huit mois de plus que Thérèse, Céline eut avec celle‑ci une intimité plus profonde que ses aînées: communion de vie, d'idéal et de sentiments. Céline elle‑même le relève (p. 630). Sous cet aspect, ce qui vient d'elle ayant trait à l'enfance de sa benjamine, est plus vivant et plus spontané que ce qui est rapporté par ses autres soeurs pour cette période. Céline n'est pas seulement témoin, mais, au plan spirituel, elle est de la partie, peut‑on dire.

 

Elle resta dans le monde pour assister son père. Celui‑ci mourut le 29 juillet 1894 et sa fille entra au Carmel le 14 septembre suivant. Au cours de cette attente que commandait la piété filiale, elle déploya toujours une affectueuse charité à l'égard du vénérable vieillard et cette disposition de la Providence nous vaut de posséder le meilleur ensemble des lettres de Thérèse adressé à une même correspondante .

 

Au Carmel l'intimité de Thérèse et de Céline allait encore s'approfondir, mais d'une manière nouvelle assez différente de celle de la rue Saint‑Blaise et des Buissonnets, d'abord, dans le sens que Thérèse était devenue l'aînée, car, aide au noviciat, elle devait former Céline à la vie carmélitaine, et ensuite parce que, dans la vie cloîtrée, les liens du sang devenaient souvent pour elles deux, occasion de plus grande générosité dans la fidélité. Thérèse ne plaisantait pas en matière de détachement.  Elle était exigeante, et pour elle‑même et pour Céline, comme pour les autres. C'est en Jésus et pour Lui qu'elle aimait et voulait aimer le prochain. Soeur Geneviève était donc à bonne école. Le Procès est riche d'enseignements à ce sujet.

 

Grâce à la délicatesse, en l'occurrence, de Mère Marie de Gonzague, alors prieure, Céline eut la consolation d'être aide‑infirmière auprès de sa soeur gravement malade. Ce fut la source providentielle de bien des informations de grande valeur qui nous sont parvenues par les Novissima Verba ( 1926), les Conseils et souvenirs (1952) et les Derniers entretiens. L'ensemble est révélateur de la fidélité de Thérèse aux inspirations de l'Esprit‑Saint, tant pour sa vie intérieure que pour la direction des âmes.

 

Pour ce qui est de la déposition qui va suivre notons, entre autres points de grand intérêt, ce qui se rapporte à la foi de Thérèse et à ses dures épreuves contre cette vertu théologale (pp. 653‑654, 681, 722); à ses lectures, à la Sainte Ecriture p. 663) et à la liturgie (p. 665); à la vie de prière, bien exposée sous ses différents aspects (pp. 687‑694); à la charité, au zèle apostolique (pp. 704‑713); à l'enfance spirituelle en ses diverses composantes (pp. 724‑727) et à l'esprit de mortification (pp. 734‑739).

 

Il est à noter cependant que sont à revoir et corriger certaines affirmations relatives à la dernière maladie de Thérèse et au comportement de Mère Marie de Gonzague au cours de cette période (pp. 649 et 741). On se reportera à ce qu'en a écrit le P. Guy Gaucher dans un ouvrage sérieusement documenté.(La passion de Th. De Lisieux)

 

Soulignons encore la prise de position claire et nette de soeur Geneviève quant aux dons « mystiques » ou extraordinaires de Thérèse: elle déclare vraiment exagérées les affirmations des nn. 239- 242 et 244 des Articles. Elle ne manque pas de relever pour autant certains faits et certains dires de Thérèse ressortissant à ces Articles, mais elle tient à le rappeler de la manière la plus forte: sa vie fut toute de simplicité, dans l'humble ligne de la foi et de la charité (p. 774).

 

Céline mourut le 25 février 1959, à l'âge de quatre-vingt-neuf ans et dix mois. Avec elle s'éteignait sur terre la famille Martin. Elle et Mère Agnès de Jésus furent les deux témoins majeurs de la vie de celle en qui saint Pie X a vu «la plus grande sainte des temps modernes.»

Soeur Geneviève a déposé du 27 juillet au 2 septembre 1915, au cours des sessions 27ème‑39ème (f. 630‑810 de notre Copie publique). Ironie du sort, elle avait été appelée à déposer au Procès « inchoatif » pour raison de santé, bien qu'alors elle n'eût pas encore cinquante ans. Ce Procès nous livre le diagnostic porté en la circonstance par le docteur Francis La Néele sur l'état de santé de Céline (cf. pp. 609‑611).

 

TÉMOIN 8: Geneviève de Sainte‑Thérèse O.C.D.

 

[Session 27: ‑ 27 juillet 1915, à 9h. et à 2h. de l'après‑midi]

[630] [Le témoin répond correctement à la pre­mière demande].

 

 [Réponse à la deuxième demande]:

Je m'appelle Marie‑Céline Martin, soeur de la Servante de Dieu, née à Alen­çon, paroisse Saint‑Pierre, le 28 avril 1869, de Louis‑Joseph‑Aloys‑Stanislas Martin bijoutier et de Marie‑Zélie Gué­rin, Je suis religieuse du Carmel de Li­sieux, où j'ai fait profession le 24 février 1896.

 

 [Le témoin répond correctement de la troisième à la cinquième demande inclusive­ment].

 [Réponse à la sixième demande]:

J'espère avoir dans ma déposition une vraie pureté d'intention, et je ne crois pas que l'affection qui m'attache à la Servante de Dieu m'empêche de témoi­gner selon la vérité.

 

 [Réponse à la septième demande]:

Je connais très bien la Servante de Dieu, puisqu'elle est ma soeur. De plus, comme nous étions, elle et moi, les plus jeunes de la famille, nous vivions dans une intimité particulière. Je l'ai connue, à cause de cela, sous un autre jour que mes soeurs aînées qui nous servaient de mère. Pen­dant les six premières années de vie re­ligieuse [631] de soeur Thérèse de l'En­fant‑Jésus, j'étais restée dans le monde et correspondais par lettres avec elle; je ve­nais aussi la voir au parloir. En 1894, je la rejoignis au Carmel, où je fis mon noviciat sous sa direction; nous ne nous sommes plus séparées jusqu'à sa mort. Ma déposition sera appuyée principale­ment sur mes observations personnelles plutôt que sur l'étude des écrits de la Servante de Dieu.

 

 [Ré­ponse à la huitième demande]:

Je désire la béatification de soeur Thé­rèse de l'Enfant‑Jésus uniquement pour que sa manière d'aller à Dieu ou pour mieux dire « sa petite voie » soit béati­fiée, et par conséquent suivie en toute confiance par la multitude d'âmes qui y sont attirées. Je pense qu'il en résultera un accroissement de l'amour du bon Dieu dans les âmes et une plus parfaite con­naissance de Notre Seigneur Jésus‑Christ.

 

 [Réponse à la neuvième demande]:

La Servante de Dieu est née le 2 jan­vier 1873, à 11 heures du soir, à A­lençon, rue Saint‑Blaise, paroisse de No­tre‑Dame; j'avais alors 3 ans et 8 mois. Nos parents avaient alors quitté leur com­merce de bijouterie et s'étaient retirés dans cette maison de la rue Saint‑Blaise qui appartenait à mes grands parents ma­ternels. Ma mère continua de s'occuper, dans ce nouveau domicile, de la fabrica­tion et du commerce de la dentelle. La Servante de Dieu fut baptisée le 4 janvier 1873, dans l'église Notre‑Dame d'Alen­çon. Elle eut pour marraine notre soeur aînée, [632] Marie, âgée de 13 ans et pour parrain Paul Albert Boul, fils d'un ami de mon père. Elle ne reçut que beau­coup plus tard le sacrement de confirma­tion, à Lisieux, couvent des bénédictines, le 14 juin 1884.

La Servante de Dieu était la neuvième et dernière enfant de cette famille. Sur ces neuf enfants ,quatre, deux petits garçons et deux petites filles, étaient morts en très bas âge. Les subsistants étaient:

Marie (soeur Marie du Sacré‑Coeur carmélite).

Pauline (mère Agnès de Jésus, carmélite).

Léonie (soeur Françoise Thérèse, de la Visitation de Caen).

Céline (soeur Geneviève de Sainte Thérèse, carmélite).

Thérèse (soeur Thérèse de l’Enfant Jésus, carmélite).

J'ai fait erreur au procès de l'ordinaire en donnant à mon père le prénom de « Marie.» De plus nous avons retrouvé que notre mère était née à Saint‑Denis‑sur‑Sarthon, et non à Gandelain.

Le caractère de mon père était une grande droiture. C'était l'homme juste par excellence; quand je veux me figurer saint Joseph, je pense à mon père. Les vertus principales que j'ai vues pratiquer à la maison étaient la sanctification du dimanche et le mépris du monde. Mon père ignorait ce que c'était que le respect humain; il était d'une très grande mortification; mais autant il était dur pour lui‑même, autant il nous aimait. Son coeur était d'une tendresse exceptionnelle à notre égard et ne vivait que pour nous: il n'y a pas de coeur de mère qui le surpasse. Avec cela sans faiblesse: tout était en lui bien réglé et juste. Sa charité pour soulager les maux du prochain [633] et sa charité dans ses paroles étaient aussi remarquables; il excusait toujours les torts des autres. Son respect pour les prêtres était si grand que je n'en ai point vu de pareil. Je me souviens qu'étant petite, je me figurais que les prêtres étaient des « dieux », tant j'étais habituée à les voir placés en dehors du rang commun.

 

Ma mère avait comme mon père un grand détachement des choses de la terre. Son intelligence était supérieure et son énergie extraordinaire: les difficultés n'étaient rien pour elle. Son esprit de foi était remarquable et lui aida à souffrir les nombreuses épreuves de sa vie. Lorsqu'elle perdait ses enfants, elle savait tout de suite où les retrouver et surmontait sa grande douleur. Elle a écrit: «Je désirais avoir beaucoup d'enfants afin de les élever pour le ciel » .@CF 192@

 

Mes parents s'étaient acquis par leur travail une fortune qui, sans être immense, leur constituait une situation très honorable.

 

[Réponse à la dixième demande]:

La petite Thérèse fut d'abord nourrie par sa mère jusqu'en mars 1873, puis la santé de ma mère l'obligea, suivant l'avis du médecin, à mettre l'enfant en nourrice à la campagne. On la confia à une très honnête femme qui avait déjà eu chez elle un de mes petits frères. La petite Thérèse revint définitivement au foyer paternel le 2 avril 1874. (J'avais fait erreur au premier procès en plaçant son retour en mars).

Ma mère mourut le 29 août 1877. Thé

 

 TÉMOIN 8: Geneviève de Sainte‑Thérèse O.C.D.

 

rèse avait [634] 4 ans et 8 mois. Mon père quitta Alençon et vint se fixer à Lisieux près du frère de ma mère. Marie, notre soeur aînée, âgée de 17 ans, fut maî­tresse de maison, tandis que Pauline, d'un an plus jeune, s'occupa de notre éduca­tion. Thérèse l'appelait « sa petite mè­re.» Elle lui fit de plus son instruction jusqu'à l'âge de 8 ans 1/2 où elle vint me rejoindre à l’Abbaye des bénédictines de Lisieux.

Mon père avait des attentions toutes particulières pour sa dernière enfant, s'oc­cupant d'elle comme le ferait une mère; mais s'il est vrai que la petite Thérèse fut, comme elle le dit, « entourée d'a­mour » @MSA 4,2@, il est vrai aussi qu'elle ne fut jamais gâtée. La preuve que mon père ne la gâtait pas et qu'on ne faisait point ses volontés à la maison, c'est qu'elle se souvint toujours et raconte dans son ma­nuscrit comme elle fut fortement répri­mandée pour n'avoir pas voulu se déran­ger de ses jeux, au premier appel de mon père.

 

[635] [Suite de la réponse à la dixième clemande] :

Un peu plus tard, à Lisieux, elle pou­vait avoir six ans et mettait tout son bon­heur à porter, chaque matin, le journal à mon père. Je voulus, un jour, le porter à mon tour, mais Thérèse, plus vive, s'en était déjà emparée, et comme j'en mon­trais du chagrin, papa reprocha à la petite Thérèse de ne pas m'avoir cédé et la gronda très fort, si fort que j'en eus une peine extrême.

Mes soeurs non plus ne la gâtaient pas. Jamais elles ne revenaient sur une chose dite ou ne changeaient, malgré ses lar­mes, une note moins bonne donnée à ses études.

Si la domestique portait contre elle quelque accusation, on donnait à priori raison à la servante, et la petite devait demander pardon, quelquefois bien à tort, cela pour lui apprendre la soumission avec les grandes personnes.

Nos vêtements non plus n'étaient pas recherchés. Si on frisait les cheveux de Thérèse, c'était uniquement pour faire plaisir à notre père qui le voulait ainsi. Nos soeurs disaient tellement à Thérèse qu'elle n'était pas jolie du tout, qu'elle en devint persuadée.

 

L'exquise sensibilité du coeur et des sentiments chez la Servante de Dieu fut pour elle la source la plus abondante de ses souffrances. A partir de la mort de ma mère, cette sensibilité s'accrut aux dépens de sa vigueur. En dehors du pe­tit cercle des Buissonnets, [636] elle était timide à l’excès, elle aimait à se tenir cachée, se croyant sincèrement inférieure aux autres; en notre compagnie seule­ment elle retrouvait sa gaieté et son expansion. Cette timidité lui donnait alors une attitude hésitante et indécise qui pou­vait tromper sur l'énergie foncière de son caractère. Mais pour nous, ses intimes, sous cette apparente faiblesse se trahis­sait une extraordinaire force de volonté. Elle savait se vaincre parfaitement, ayant déjà un très grand empire sur toutes ses actions; je ne surpris jamais en elle un écart de caractère, une parole vive. Sa mortification était aussi de tous les instants: elle cherchait jusque dans les plus petites choses des occasions de sacrifices.

Cet état de timidité et de sensibilité ex­cessive disparut subitement par l'effet d'une grâce céleste en la nuit de Noël 1886: elle appelle cela « sa conversion » @MSA 45,1@

Entre l'état précédent et l'attitude vi­goureuse et décidée qui suivit pour tout le reste de sa vie, le contraste est brusque et sans transition.

 

Comme je l'ai dit, la Servante de Dieu, âgée de 8 ans 1/2, vint me rejoindre à l'Abbaye des bénédictines. Elle souffrit beaucoup au pensionnat du contact avec des compagnes qui n'avaient ni les mê­mes goûts ni les mêmes aspirations qu'elle, et dont plusieurs étaient indisciplinées. Elle qui voulait, pour l'amour du bon Dieu, faire bien toutes choses, subit, à ce sujet, des taquineries de quelques au­tres pensionnaires. Thérèse aimait beau­coup l'étude et y réussissait très bien. Bien qu'elle fût dans une classe d'élèves toutes plus âgées qu'elle, dont [637] plu­sieurs avaient même jusqu'à treize ans, elle était toujours la première aux con­cours. L'histoire et la composition fran­çaise avaient ses préférences; la grammaire et le calcul lui étaient arides. Elle retenait plutôt le sens des choses que le mot à mot, aussi la récitation du catéchisme lui fut‑elle difficile, mais elle y mit tant de coeur qu'elle y réussit parfaitement et ne se laissa jamais dépasser par les autres en­fants. Un des moyens qu'elle prit pour retenir la lettre du catéchisme fut de l'ap­prendre au lieu de jouer, aussi la voyait-on, avec la permission de ses maîtres­ses, se promener son livre à la main pen­dant les récréations.

 

A l'âge de dix ans, la Servante de Dieu fut atteinte d'une maladie étrange, qui venait certainement de la jalousie du démon. Elle était tourmentée par des vi­sions épouvantables qui la terrifiaient; elle disait des choses qu'elle ne voulait pas dire et perdait apparemment l'usage de ses sens, sans que cependant elle fût pri­vée de sa raison un seul instant: elle en a rendu elle‑même témoignage plus tard. Le docteur disait n'avoir jamais vu cas semblable dans une enfant aussi jeune et déclara la science impuissante. Je n'avais alors que treize ans et ne pouvais qu'im­parfaitement me rendre compte de son état. Son visage était pâle et comme trans­parent. Dans les crises, elle nous fixait d'un regard pénétrant. Lorsqu'on lais­sait paraître de la crainte, les crises s'ac­centuaient; elle se tapait la tête contre le bois de son lit; elle prenait, sur son lit, des attitudes et exécutait des mouvements d'une gymnastique [638] étrange sans que pourtant jamais, contre toute vraisem­blance, l'honnêteté en fût blessée. Une fois elle s'est jetée sur le pavé de la cham­bre par‑dessus la balustrade du lit, sans se faire le moindre mal. Jamais dans ces crises les objets de piété ne lui inspirèrent de répulsion, bien au contraire.

Cette maladie dura environ six semai­nes: elle débuta pendant la semaine sain­te de l'année 1883, et fut subitement et totalement guérie par la Sainte Vierge, dans une apparition miraculeuse. Dans la suite de sa vie, jamais rien ne s'est pro­duit qui puisse rappeler, même de très loin, la crise qu'elle avait traversée. Son tempérament et son caractère furent tou­-

 

TÉMOIN 8: Geneviève de Sainte‑Thérèse O.C.D.

 

jours très équilibrés, et aux antipodes du nervosisme.

Après sa guérison, la Servante de Dieu rentra à l’Abbaye et reprit ses études. Elle y fit sa première communion le 8 mai 1884 à l'âge de 11 ans et 4 mois, et se prépara à ce grand acte avec une fer­veur extraordinaire. Pour cette prépara­tion, elle se servit d'un petit livre qu'a­vait composé pour elle soeur Agnès de Jésus, et qui incitait à la pratique des sa­crifices; elle en fut prodigue. Le jour de sa première communion, elle parut plutôt un ange qu'une créature mortelle. Elle reçut le sacrement de confirmation dans des dispositions non moins ferventes, le 14 juin de la même année.

La Servante de Dieu dut sortir de pen­sion à la fin du premier trimestre scolaire (fin décembre 1885 ou janvier 1886). Elle était retournée seule à l'Abbaye, car j'avais terminé mes études. Cet isolement fut une épreuve si dangereuse pour sa santé que mon [639] père la fit revenir aux Buissonnets où elle acheva son instruc­tion en suivant les cours d'une institutrice.

 

 [Ré­ponse à la onzième demande]:

Dès le plus jeune âge de la Servante de Dieu, elle disait, et tout le monde com­prenait autour d'elle qu'elle serait reli­gieuse et consacrée à Dieu. Elle disait qu'elle voulait s'isoler dans un désert, pour être au bon Dieu tout seul. Lorsque notre soeur Pauline fut entrée au Car­mel et que la Servante de Dieu eut entendu la description de la vie qu'on y mène, elle comprit que c'est dans cet Ordre qu'elle trouverait la réalisation de ses aspirations.

 

On me demande si elle a prié Dieu et pris conseil pour résoudre le problème de sa vocation ? Je ne crois pas qu'il y ait ja­mais eu pour elle de problème de voca­tion. Elle n'a jamais mis en question si elle devait se consacrer à Dieu; la chose fut toujours évidente pour elle; la seule ques­tion qu'elle se posa fut la manière d'ar­river à son but. Elle prit surtout conseil sur ce point de mère Agnès de Jésus qu'elle visitait au Carmel. Le père Pichon, jé­suite, directeur de notre famille, l’encouragea aussi à cette occasion. Le jour de la Pentecôte 1887, Thérèse manifes­ta à son père son désir d'entrer au Car­mel. Marie, notre soeur aînée, y avait rejoint Pauline le 15 octobre 1886. Mon père, avec la foi et la simplicité d'un saint, lui donna son assentiment, mais notre oncle, monsieur Guérin, refusa le sien comme tuteur de l'enfant. Il ajournait ce projet jusqu'à l’âge de 17 ans au moins; cependant il ne tarda pas à céder, le bon Dieu ayant [640] incliné son coeur de ce côté.

 

[Session 28: ‑ 28 juillet 1915, à 9h. et à 2h. de l’après-midi]

[646] [Suite de la réponse à la onzième demande]:

D'autres difficultés restaient à vain­cre: le supérieur ecclésiastique du Car­mel, monsieur l'abbé Delatroëtte, refu­sa son adhésion, parce qu'il la trouvait trop jeune. Thérèse [647] dut alors avoir recours à son évêque: elle se rendit dans ce but à Bayeux avec mon père, mais n'ayant reçu qu'une réponse évasive, elle résolut dans le prochain voyage qu'elle devait faire à Rome, de solliciter de sa Sainteté Léon XIII l'autorisation dési­rée. Elle fit ce voyage accompagnée de mon père et de moi. Le Saint Père ne trancha pas non plus la question et la renvoya aux supérieurs et à la disposi­tion de la Providence. Rentrée en Fran­ce, Thérèse se remit entièrement aux con­seils de sa soeur Pauline pour l'affaire de sa vocation. Elle écrivit à monsei­gneur l'évêque de Bayeux qui répondit, le 28 décembre 1887, en donnant l'au­torisation désirée; mais la mère prieure du Carmel, voulant ménager les sus­ceptibilités du supérieur toujours oppo­sant, remit cette entrée après le carême. Ce ne fut donc que l'année suivante, le 9 avril 1888, que Thérèse franchit la por­te du cloître où l'avaient accompagnée son père et sa famille.

 

 [Ré­ponse à la douzième demande] :

La Servante de Dieu commença son postulat à l’âge de 15 ans et 3 mois. Elle aurait dû prendre l’habit six mois après, en octobre; mais à cause de sa grande jeunesse, et toujours pour ména­ger le supérieur, on l'ajourna au 10 jan­vier 1989. Le 11 janvier de l'année sui­vante, 1890, le temps requis canonique­ment avant l'émission des voeux étant écoulé, elle aurait pu faire profession; mais on la retarde encore, sous prétexte de sa jeunesse: elle avait cependant 17 ans. Elle ne prononça ses voeux que le 8 septembre 1890. Trois ans plus tard, [648] dans le courant de l’année 1893, la Servante de Dieu fut chargée par no­tre Mère prieure de lui aider dans la formation des novices. C'était la révé­rende mère Agnès de Jésus, alors prieu­re, qui donna cette charge à soeur Thérèse, persuadant habilement à mère Marie de Gonzague, maîtresse des novices, de se faire aider par la Servante de Dieu. D'ail­leurs, à cette époque, cette obédience con­sistait seulement à donner des conseils à deux compagnes converses. Je ne rap­porte que par ouï dire les faits qui se sont passés depuis l'entrée de Thérèse au Carmel jusqu'au 14 septembre 1894. Pen­dant cette période en effet j'étais restée dans le monde; je venais cependant sou­vent au parloir. En septembre 1894, j'en­trai au Carmel, après la mort de mon père. Deux autres novices vinrent aussi vers cette même époque; nous nous trou­vâmes ainsi cinq novices sous la direction réelle, quoique non officielle, de soeur Thé­rèse de l'Enfant‑Jésus. En 1896, mère Ma­rie de Gonzague redevint prieure; elle gar­da en même temps la charge de maî­tresse des novices et aussi la Servante de Dieu comme auxiliaire dans cette char­ge; mais l'autorité de soeur Thérèse de I'Enfant‑Jésus devait s'exercer avec beau­coup de discrétion sous peine d'éveiller la jalousie ombrageuse de la révérende Mère prieure.

En 1896, soeur Thérèse de l’Enfant-Jésus fut chargée de la sacristie, emploi qu'elle avait déjà rempli avant mon en­trée. Au commencement de sa maladie, elle devint aide à la lingerie, et enfin, dégagée de tout emploi, lorsque ses for­ces l'abandonnèrent. [649] Elle s'était montrée toujours indifférente à toutes les charges qu'elle remplissait par obéissan­ce; elle aurait cependant beaucoup dési­ré être infirmière pour exercer la chari­té, mais elle ne fut jamais appelée à remplir ce rôle.

 

Contrairement aux prévisions qui pour­raient faire croire qu'une postulante de 15 ans serait choyée au Carmel, la Ser­-

 

TÉMOIN 8: Geneviève de Sainte‑Thérèse O.C.D.

 

vante de Dieu y passa d'abord inaper­çue par suite de son humilité; puis sa présence portant à trois le nombre des soeurs d'une même famille, suscita dans la communauté certaines jalousies qui ne vi­saient pas personnellement la Servante de Dieu, mais dont elle eut pourtant à souf­frir.

J'ai entendu dire que, dans ses années de noviciat, elle avait été souvent mise à l’épreuve par la sévérité de la mère prieu­re à son égard; mais, comme je l'ai dit, je n'ai pas été témoin direct de ses pre­mières années au Carmel. J'ai pu cons­tater au contraire ce qui a trait à ses trois dernières années. Au début de sa dernière maladie, on n'eut pas assez d'é­gard pour elle, parce qu'elle ne se plai­gnait jamais. Ainsi on lui laissa dire son office jusqu'à l'extinction de ses forces; on la laissa sans matelas dans sa cel­lule après des traitements de vésicatoi­res et de pointes de feu; elle ne fut dis­pensée des travaux communs, lessives et nettoyages qu'à la dernière extrémité, et travaillait à l’étendage du linge, le dos et la poitrine déchirés par des vésicatoi­res récents. Même à la fin de sa vie, a­lors qu'elle jouissait dans la communau­té d'une certaine influence, on ne pensa jamais à la mettre en possession de son droit en [650] lui donnant séance au cha­pitre. Sans doute, elle ne pouvait pas y avoir droit de vote, puisque les règles ne permettent pas de donner droit de vote à plus de deux soeurs de la même famille; mais elle eût pu siéger au chapitre. Au lieu de cela, comme les soeurs punies, elle disait ses coulpes avec les novices, après les soeurs converses, et se retirait humblement de l'assemblée.

 

 [Réponse à la treizième demande] :

La Servante de Dieu observa toujours les commandements de Dieu et les pré­ceptes de l'Église avec une parfaite exac­titude sans que personne, à ma connais­sance ait jamais remarqué en elle la moindre atteinte à cette fidélité. Non seu­lement je n'ai jamais relevé dans sa con­duite de fautes graves; mais je ne l'ai jamais vue commettre la plus petite faute volontaire. Ses voeux religieux furent remplis de même avec une régularité mi­nutieuse.

 

[651] [Réponse à la quatorzième demande]:

Dès son enfance, la Servante de Dieu s'appliqua à pratiquer toutes les vertus. On ne sait vraiment laquelle louer da­vantage, car toutes brillèrent suréminem­ment en elle, avec cependant un carac­tère d'originalité tout personnel. A ce point de vue, c'est parmi les vertus théo­logales, la charité pour Dieu qui domine, par sa hardiesse et la délicatesse de ses sentiments. Elle aima le bon Dieu comme un enfant chérit son père, avec des tours de tendresse incroyables.

Les vertus cardinales ne furent pas moins louables en la Servante de Dieu: l’humilité surtout atteignit en elle les der­nières limites, et c'est pour être plus hum­ble et plus petite qu'elle suivit la  « voie d'enfance spirituelle », ou plutôt c'est cette voie suivie fidèlement qui la rendit hum­ble et simple comme une petite enfant.

Sans doute Thérèse, surtout dans son enfance, avait de petits défauts, par exemple une sensibilité excessive; mais les défauts bien réprimés deviennent une beauté, et comme elle sut toujours se do­miner, sa physionomie revêt un cachet de grandeur et de force qui me ravit. Ses actes de renoncement étaient spon­tanés et multiples. Elle avait une énergie tenace qui s'exerçait sans bruit, sans s'ar­rêter aux difficultés.

Mais chez elle, tout était simple et na­turel, aussi l'héroïcité de ses vertus pou­vait‑elle passer inaperçue pour la plu­part des soeurs.

 

[652] [Réponse à la quinzième demande]:

La foi de la Servante de Dieu était vive et constante: elle évitait même les simples paroles peu conformes à la foi qui échappent parfois sans qu'au fond on les pense. Elle me reprochait même un simple murmure contre la Providence.

Dès sa plus petite enfance, ma mère pou­vait écrire à son sujet, alors qu'elle avait 4 ans: « La petite sera bonne, on en voit déjà le germe; elle ne parle que du bon Dieu » @CF 192@. Plus tard, en pension, ses de­voirs, même sur des sujets indifférents, avaient un cachet de piété: ses pages d'é­criture étaient composées de sentences et d'aspirations pieuses.

Elle aimait à ce que notre soeur aînée Marie lui parlât du bon Dieu et de la souffrance chrétienne.

A 14 ans au Belvédère, elle passait avec moi les soirées à contempler le ciel. Ces conversations faisaient nos délices, et me rappellent, de loin, la scène de sainte Monique et de saint Augustin.

 

Au Carmel, elle continua, par lettres, ses conversations avec moi. Ses lettres ne parlent exclusivement que du bon Dieu. Il n'y en a pas une de banale. Monsieur l’abbé Domin, aumônier des bénédictines, m'a dit que c'étaient ces lettres, écrites la plupart à 15 ans, qui l'avaient le plus frappé et avaient formé son jugement sur la sainteté de la Servante de Dieu.

Elle aimait la poésie de la nature qui ravissait son âme et la transportait dans les cieux.

Tout l'élevait à Dieu, même le mal. Elle faisait [653] de toutes choses des éche­lons pour s'élever à Dieu, comme par exemple les gravures futiles des catalogues de modes. Les usages mondains même l'é­levaient à Dieu. A l'occasion du maria­ge de notre cousine, elle m'envoya, en regard de la lettre d'invitation à ce ma­riage, une lettre d'invitation à ses pro­pres noces spirituelles avec Jésus.

Son union à Dieu était ininterrompue, rien ne pouvait l'en distraire. Elle disait n'être pas trois minutes sans penser à Dieu, mais c'était toujours avec naturel et simplicité.

Cet esprit de foi qui éclaira toute la vie de la Servante de Dieu fut cependant soumis à une longue suite d'épreuves. D'abord la majeure partie de sa vie religi­euse se passa dans des sécheresses presque ininterrompues. « Jésus, m’écrit-elle, instruit mon âme. Il lui parle dans le si­lence, dans les ténèbres.»@MSA 83,2@ Mais surtout elle fut éprouvée par une effroyable ten­tation contre la foi, tentation qui l'assail­lit deux ans avant sa mort et ne se ter­mina qu'avec sa vie. Ces attaques visaient en particulier l'existence du ciel. Elle n'en parlait à personne, par crainte de com­muniquer à d'autres son inexprimable tourment. Elle fut un peu plus explicite avec mère Agnès de Jésus, bien que ce fût seulement par quelques phrases ina­

 

TÉMOIN 8: Geneviève de Sainte‑Thérèse O.C.D.

 

chevées. Elle dit dans l'histoire de son âme qu'elle supportait ses cruelles souf­frances pour attirer la miséricorde de Dieu sur les pauvres âmes qui ont perdu la foi. Elle eût bien désiré trouver un con­fesseur qui la soutienne dans sa lutte, mais notre aumônier faillit la troubler en lui [654] déclarant que «son état était très dangereux ». Elle consulta aussi le révérend père Godefroy, je crois, ou peut-être un autre confesseur extraordinaire, et sur leur conseil écrivit le Credo avec son sang sur le dernier feuillet du livre des Evangiles qu'elle portait constamment sur son coeur. Elle me dit avoir prononcé des actes de foi fort nombreux afin de pro­tester contre ces impressions funestes. Sa fidélité et sa ferveur n'en étaient d'ail­leurs aucunement diminuées et c'est avec vérité qu'elle chantait:

 « Et je redouble de tendresse quand il se dérobe à ma foi » @PN 45@

 

Réponse à la sixième demande]:

La Servante de Dieu désirait avec beau­coup d'ardeur la propagation de la foi. Elle avait entendu dire qu'à sa naissance nos parents attendaient une dernière fois « un petit missionnaire », elle résolut de ne pas tromper leurs espérances. A 14 ans, ayant lu quelques pages d'une An­nale de religieuses missionnaires, elle in­terrompit bientôt sa lecture et me dit: « Je ne veux pas en prendre connaissance; j'ai déjà un désir si violent d'être mission­naire, que serait-ce si je l'avivais encore par le tableau de cet apostolat! Je veux être carmélite » @Source pre.@. Elle m'expliqua ensuite le pourquoi de cette détermination: «C'é­tait pour souffrir davantage et par 1à sau­ver plus d'âmes » @Source pre@. Elle m'écrivait en août 1892: « L'apostolat de la prière n'est‑il pas pour ainsi dire plus élevé que celui de la [655] parole ? Notre mission, comme carmélites, est de former des ou­vriers évangéliques qui sauveront des mil­liers d'âmes dont nous serons les mères» @LT 135@. Les désirs de la propagation de la foi firent accueillir avec une sainte joie par la Servante de Dieu la demande d'union spéciale de prières avec deux mission­naires. Elle les appelait « ses frères », les encourageant avec respect dans leurs pénibles labeurs et leur souhaitant le martyre. Le martyre a toujours été en ef­fet le grand idéal de soeur Thérèse de I'Enfant‑Jésus: elle aurait voulu donner à Dieu le témoignage de son sang; elle me l'a dit plusieurs fois.

 

 [Ré­ponse à la dix‑septième demande] :

Dès son enfance la Servante de Dieu désirait ardemment s'instruire des mystè­res de la religion. Elle questionnait Pau­line sur toutes sortes de sujets religieux; elle aimait l'étude de l'histoire sainte; elle fut toujours la première au catéchisme.

Chaque soir, aux Buissonnets, nous li­sions en commun l'« Année liturgique » et cette lecture développa dans son âme le goût des belles cérémonies de l'Eglise.

Elle savait l'« Imitation » par coeur. Au Carmel, elle apprit à goûter les oeuvres de saint Jean de la Croix qui lui plurent particulièrement; les « Fonde­ments de la vie spirituelle » du père Surin lui firent beaucoup de bien, ainsi que l'ouvrage de monseigneur de Ségur, «La piété et la vie intérieure.»

 

La Servante de Dieu aima tout parti­culièrement [656] le mystère de la crè­che. C'est 1à que l'Enfant Jésus lui dit tous ses secrets sur la simplicité et l'a­bandon. Lorsqu'elle était enfant, elle se préparait avec soin à la fête de Noël par une neuvaine de sacrifices. Au Carmel, elle s'occupa avec une tendre piété d'une statue de l'Enfant Jésus qui orne le cloître. Elle l'entoura toujours de fleurs gaies et fraîches comme les enfants les aiment. Son bonheur était de l'orner de fleurs des champs. Elle chanta la « sainte petitesse » dans des poésies débordantes de foi et d'amour. Le nom de Thérèse de l'En­fant‑Jésus qui lui avait été donné dès l'âge de neuf ans, quand elle manifesta son désir de devenir carmélite, demeura tou­jours pour elle une actualité, et elle s'ef­força de le mériter constamment. Elle fai­sait cette prière: « O petit Enfant Jésus! mon unique trésor, je m'abandonne à tes divins caprices; je ne veux pas d'autre joie que celle de te faire sourire. Imprime en moi ta grâce et tes vertus enfantines, afin qu'au jour de ma naissance au ciel, les anges et les saints reconnaissent en moi ta petite épouse, Thérèse de l'Enfant‑Jésus.» @Pri 14@Ces «vertus enfantines» qu'elle désire avaient fait avant elle l'admiration de l'austère saint Jérôme qui n'est pas taxé pour cela de puérilité.

La Servante de Dieu ne pouvait sépa­rer les mystères de la Passion de ceux de la crèche. Aussi, à son nom de Thérèse de l'Enfant‑Jésus voulut‑elle ajouter celui de la Sainte Face. Cette dévotion à la Passion date, chez la Servante de Dieu, de l'âge de cinq ans, où elle dit avoir compris pour la première fois un sermon [657] qui traitait de la Passion. Elle jetait, plus tard, au Carmel, des fleurs au crucifix du préau et pendant sa mala­die elle couvrait son crucifix de roses, choisissant les pétales les plus frais. De plus, elle ne voulait point donner aux créatures ce témoignage de foi et d'amour; aussi arriva‑t‑il un jour que lui ayant mis des fleurs dans la main pour les jeter à quelqu'un, en signe d'affection, elle re­fusa.

Au Carmel, elle faisait plusieurs fois par semaine le chemin de la croix. Ce fut dans une de ces circonstances qu'elle reçut la grâce de se sentir blessée d'un trait de feu quelques jours après son « of­frande à l’amour miséricordieux.» Dans cet acte d'offrande elle avait demandé de porter, au ciel, sur son corps, les stigmates de la Passion. Je dois dire que cette dé­votion au chemin de la croix n'était pas chez la Servante de Dieu, une dévotion sensible; sa ferveur dans cet exercice é­tait habituellement une ferveur de volon­té plutôt que d'attrait. La grâce extraor­dinaire du trait de feu dont je viens de parler est une faveur unique dans sa vie et qui ne dura que quelques secondes.

 

TÉMOIN 8: Geneviève de Sainte-Thérèse O.C.D.

 

[Session 29: ‑ 29 juillet 1915 à 9h. et à 2h. de l’après-midi]

 [Réponse à la dix‑huitième demande] :

L'esprit de foi de la Servante de Dieu en la présence réelle s'est révélé dans son plus jeune âge. Etant enfant, je disais un jour: «Comment se fait‑il que le [661] bon Dieu soit dans une si petite hostie? » Et Thérèse, qui n'avait que quatre ans, de répondre: « Cela n'est pas étonnant puisqu'il est tout puissant »@MSA 10,1@.et @CF 201@ A Lisieux, à partir de l'âge de cinq ans, elle jetait des fleurs au Saint Sacre­ment, aux processions de la Fête-Dieu. Elle‑même révèle ses sentiments d'alors quand elle dit avoir été si heureuse lorsque ses pétales de rose touchaient l'os­tensoir sacré.                                                                                                          Elle désira de bonne heure faire sa pre­mière communion; ce fut surtout lors de la mienne qu'elle manifesta ses désirs. Pauline me prenait chaque jour à l’écart pour me préparer. La petite Thérèse fai­sait des instances pour être admise à ces entretiens disant  « que ce n'était pas trop de quatre ans pour se préparer à recevoir le bon Dieu.»@MSA 25,1@ Elle n'avait alors que sept ans et devait attendre son âge de 11 ans suivant la coutume. Etant née le 2 janvier, elle se voyait retardée d'un an et disait avec regret: « Quand je pen­se que si j'étais venue au monde seulement deux jours plus tôt, j'aurais été a­vancée d'un an pour ma première communion! »@Esprit de la Bse….@. Quand vint le moment de cette première communion, elle s'y prépara en offrant chaque jour une gerbe de sacrifices et d'actes d'amour, dont elle tenait un compte sur un petit carnet: elle y a noté 818 sacrifices et 2773 ac­tes d'amour. Son union à Notre Seigneur fut, en ce jour‑là, si intime que la Ser­vante de Dieu l'a nommée «une fusion.» « Nous n'étions plus deux, écrit‑elle. Thérèse avait disparu comme la goutte d'eau qui se perd dans l'océan. Jésus res­tait seul: il était le Maître, le Roi.»@MSA 35,1@ Le jour de sa première communion et le len­de‑[562]main, elle fut comme loin des choses de la terre: une atmosphère de paix et de tranquillité l’environnait. Elle ne fut pas insensible cependant à la fête de famille, car en elle, tout était simple et dans l’ordre. Ses désirs de la  communion furent bien grands dans le  monde où le temps qui s'écoulait entre chaque communion lui semblait si long! Au Carmel, elle pria avec ferveur pour que le bon Dieu fasse cesser cette cou­tume de s'abstenir en principe de la communion quotidienne.

Ses actions de grâces après la commu­nion étaient certainement très ferventes, mais jamais, que je sache, elle n'a eu d' « extases » en ce temps‑là, non plus qu'en aucun autre temps au cours de sa vie. D'ailleurs, au Carmel, le choeur est dans une complète obscurité pendant la messe et l'action de grâces; personne n'a donc jamais pu se rendre compte de l'expression de son visage au moment de la communion, comme semble le suppo­ser l'Article 34ème.

 

Son amour pour la Sainte Eucharistie la porta à remplir avec beaucoup de ferveur l'emploi de sacristine. Son bonheur était à son comble lorsqu'il restait sur la patène ou le corporal, une parcelle de la sainte hostie. Un jour que le ciboire était insuffisamment purifié, elle appela plusieurs novices pour l'accompagner à l'Oratoire où elle le déposa avec une joie et un respect indicibles. Elle me raconta son bonheur lorsqu'une fois la sainte hostie étant tombée des mains du prêtre, elle tendit son scapulaire pour la recevoir: elle me disait qu'elle avait eu le même privilège que la Sainte Vierge, puisqu'elle avait porté l'Enfant Jésus dans ses bras.

[663] En préparant les vases sacrés pour la sainte messe, elle aimait, dit‑elle, à se mirer dans le calice et la patène: il lui semblait que l'or ayant reflété son image, c'était sur elle que reposeraient les divines espèces.

 

 [Ré­ponse à la dix‑neuvième demande] :

Je n'ai rien à dire sur ce point.

 

 [Ré­ponse à la vingtième demande]:

Si la Servante de Dieu goûtait, comme je l'ai dit, certains livres de piété, il est vrai de dire pourtant que ce qui fit sur­tout sa nourriture spirituelle ce fut la lecture de l'Ecriture Sainte, principalement de l'Evangile. Elle porta constamment ce livre sur son coeur et nous fit suivre son exemple. Dans la méditation des Livres saints, elle creusait beaucoup pour arriver à deviner, selon son expression, « le caractère du Bon-Dieu » @CSG …@. Elle copiait des passages de l'Évangile pour coordon­ner les faits d'après le récit des divers évangélistes. Elle s'affligeait de la diffé­rence des traductions et disait que si elle avait été prêtre, elle aurait appris le grec et l'hébreu pour connaître la pen­sée divine telle qu'elle daigna s'exprimer dans notre langage terrestre.

 

Son esprit de foi lui donnait un grand respect pour les prêtres à cause du sacer­doce dont ils sont revêtus et dont il est impossible d'avoir une plus grande esti­me. Elle a exprimé à plusieurs reprises au cours de sa vie le regret de ne pas pouvoir être prêtre. Se sentant très ma­lade en juin 1897, elle me dit: « Le bon Dieu [664] va me prendre à un âge où je n'aurais pas eu le temps d'être prêtre si je l'avais pu » @DEG p.619@. La pensée que sain­te Barbe avait porté la sainte communion à saint Stanislas Kostka, la ravissait: « Pourquoi pas un ange ‑ me disait‑elle ‑, pourquoi pas un prêtre, mais une vierge! Oh! qu'au ciel nous verrons de merveil­les! J'ai dans l'idée que ceux qui l'auront désiré sur la terre jouiront là‑haut des pri­vilèges du sacerdoce (toucher la sainte hostie... etc.) » @CSG…@.

Elle aimait beaucoup à consulter les prêtres qui prêchaient nos retraites et leur obéissait de point en point. C'est ainsi qu'elle n'avait pas de confiance dans l'acte de « Donation à l’amour » qu'elle avait composé avant qu'il ne fût révisé par un théologien. De même elle suivit le conseil d'un directeur qui lui dit de copier le Credo et de le porter sur son coeur pour

 

TÉMOIN 8: Geneviève de Sainte‑Thérèse O.C.D.

 

avoir comme une réponse constante aux tentations contre la foi qui la torturaient.

Son esprit de foi envers mère Marie de Gonzague lorsqu'elle était prieure était pareillement irréprochable et d'autant plus méritoire que la conduite de cette pauvre mère fut fort répréhensible. Elle ne permettait pas aux novices de criti­quer sa conduite. Elle fut heureuse de mourir entre les bras de mère Marie de Gonzague plutôt que sous l'obéissance à mère Agnès de Jésus parce qu'il y avait occasion d'exercer un plus grand esprit de foi.

 

La Servante de Dieu était absolument intransigeante quand il s'agissait de l'o­béissance à l’autorité ecclésiastique. Elle avait goûté la lecture d'un ouvrage mais ayant appris que l'auteur avait dit une parole contre un évêque elle rejeta ses oeuvres et ne voulut plus en entendre parler.

[665] Cette nouvelle appréciation fut jus­tifiée par la découverte ultérieure de l'imposture de cet auteur (Leo Taxil, alias Docteur Bataille). Il s'agissait de l'ouvrage intitulé : Miss Diana Vaughan, mémoires d'un ex‑palladiste (publication mensuelle), in 8°, Paris 1895‑1897.

 

Au Carmel la Servante de Dieu eut un attrait particulier pour la récitation de l'office liturgique. Elle aimait à être hebdomadière pour dire tout haut l'orai­son. Sur son lit de mort, elle se rendit à elle‑même ce témoignage: « Je ne crois pas qu'il soit possible de désirer plus que je ne l'ai fait de bien réciter l'office et de n'y pas faire de fautes » @DEA 6-8@. Elle nous apprenait à composer notre extérieur pendant l'office à cause de la dignité de la fonction que nous remplissions.

 

 [Le témoin poursuit sa déposition. Réponse à la vingt‑et‑unième demande ] :

La petite Thérèse n'avait pas quatre ans que déjà elle manifestait son bonheur de prier devant l'autel de Marie. Elle battait des mains et sautait de [666] joie quand elle y voyait beaucoup de fleurs.

Plus tard, elle aimait elle‑même à pré­parer son mois de mai, très fleuri et illuminé.

Cette dévotion s'accrut lorsqu'à sa première confession le prêtre lui recom­manda d'aimer beaucoup la Sainte Vierge, et surtout lorsqu'à l’âge de 10 ans elle lui dut sa guérison subite d'une maladie réputée incurable par les médecins.

Elle regarda toujours comme un grand honneur d'avoir récité l'acte public de consécration à la Sainte Vierge le jour de sa première communion. Elle prit alors la résolution de dire chaque jour un Memorare et n'y manqua jamais. Plus tard elle récitait son chapelet chaque jour. Dans le monde, elle n'y manqua jamais; mais ces pratiques extérieures n'étaient qu'un pâle rayonnement de son intimité avec sa Mère chérie, qu'elle appelait « maman.»

 

Sortie du pensionnat avant l'âge requis pour entrer définitivement dans l'asso­ciation des « Enfants de Marie », elle con­sentit à revenir aux bénédictines deux fois par semaine, quoique cette condition de son admission lui coûtât extrêmement.Elle fut reçue dans l'association le 31 mai 1886.Entrée au Carmel qui est l'ordre de la Sainte Vierge son premier essai poé­tique fut à la louange de Marie. Elle célébra le mystère de l'allaitement virgi­nal et me demanda de composer un pe­tit tableau de ce sujet: c'était en 1894.

Plusieurs années auparavant elle m’écrivait: [667] « A propos de la Sainte Vierge, il faut que je te confie une de mes sim­plicités: parfois je me surprends à lui dire: 'Je trouve que je suis plus heureuse que Vous, car je vous ai pour mère et Vous n'avez pas de Sainte Vierge à aimer...'. Sans doute la Sainte Vierge doit rire de ma naïveté et cependant ce que je lui dis est bien vrai » @ LT 137@

Soeur Thérèse de l'Enfant‑Jésus était déjà bien malade lorsqu'elle me dit : « J'ai encore quelque chose à faire avant de mourir j'ai toujours rêvé d'exprimer dans un chant à la Sainte Vierge tout ce que je pense d'elle ». Et elle compo­sa son cantique: « Pourquoi je t'aime, ô Marie! » @PN 54@ (c'était en mai 1897). Ce qui la ravissait dans la Sainte Vierge, c'était de la considérer marchant par les chemins battus. Elle chantait:

« Je sais qu'à Nazareth, Vierge pleine de grâces,

tu vis pauvrement ne voulant rien de plus,

point de ravissements, de miracles, d'extases

n'embellissent ta vie, o Reine des élus!

Le nombre des petits est bien grand sur la terre,

ils peuvent sans trembler vers toi lever les yeux;

par la commune voie, incomparable  Mère

il te plaît de marcher pour les guider aux cieux ! » @PN 54@

Pendant sa dernière maladie, elle ne cessait de parler de la Sainte Vierge. Elle disait que les saints faisaient souvent attendre leur protection, mais que celle de la Sainte Vierge était immédiate.

Elle invoquait encore sa Mère du ciel pendant son agonie. Les derniers mots qu'elle écrivit sur cette terre furent à l’honneur de la Sainte Vierge: le 8 sep­[668]tembre 1897 elle traça ces lignes d'une main tremblante au revers d'une image de Notre‑Dame des Victoires: «O Marie, si j'étais la reine du ciel et que vous fussiez Thérèse, je voudrais être Thérèse pour que vous fussiez la Reine du ciel.»@Pri. 21@

Sa dévotion à saint Joseph était vive. C'était une ancienne dette car âgée seulement de quelques mois, elle avait été guérie et sauvée de la mort par ce grand saint. Il y avait à la maison une statuette de saint Joseph tenant l'Enfant Jésus dans ses bras, et la petite Thérèse lui prodiguait ses caresses. Plus tard, lors de son voyage de Rome, elle me dit ne rien craindre de tout ce qui pourrait lui tomber sous les yeux, parce qu'elle s'était placée sous la protection de saint Joseph. Elle m'enseigna alors à réciter comme elle, chaque jour la prière: «O saint Jo­seph, père et protecteur des vierges....»

 

TÉMOIN 8: Geneviève de Sainte‑Thérèse O.C.D.

 

Au Carmel, elle pria saint Joseph surtout pour obtenir une plus fréquente participation à la sainte communion. Elle attribuait à son intercession le décret libérateur de Léon XIII. 

Soeur Thérèse de l'Enfant‑Jésus avait une grande dévotion pour les saints anges. Pendant son séjour à la pension des bénédictines, elle signait tous ses devoirs: « Thérèse enfant des saints anges.» Aux Buissonnets, elle avait sur sa table de jeune fille une petite statuette de l'ange gardien; elle attribuait la préservation du péché à l’ange gardien, comme elle me l'écrit le 26 avril 1894, alors que j'étais [669] encore dans le monde, et elle au Carmel: «Jésus a placé près de toi un ange du ciel, qui te garde toujours, il te porte entre ses mains de peur que ton pied ne heurte contre la pierre; tu ne le vois pas et cependant c'est lui qui depuis 25 ans a préservé ton âme, c'est lui qui éloigne de toi les occasions de péché... Ne crains pas les orages de la terre: ton ange gardien te couvre de ses ailes » @LT 161@. Au Carmel, elle recommandait à ses novices d'avoir toujours un maintien digne et aimable pour faire honneur aux saints anges qui nous entourent.

La petite Thérèse aima toujours beaucoup les saints. Ses devoirs de pensionnaire avaient, en exergue, une longue suite d'initiales indiquant ses patrons préférés. Parmi les saints, la Servante de Dieu distinguait ses protecteurs et ses amis.

Au nombre des premiers, elle rangea d'abord ses saints patrons, sainte Thérèse, saint François de Sales et saint Martin. Au Carmel, elle y joignit saint Jean de la Croix. Parmi les saints, ses « amis » de choix furent sainte Cécile, la bienheureuse Jeanne d'Arc, le bienheureux Théophane Vénard et les saints Innocents. Elle appelait sainte Cécile «la sainte de l'abandon » @LT 161@, parce qu'elle chantait dans l'intime de son coeur au milieu même des plus grandes perplexités. Elle composa en l'honneur de la bienheureuse Jeanne d'Arc une bonne partie de ses poésies. Elle aimait le bienheureux Théophane Venard, parce que, disait‑elle, « c'était un petit saint tout simple qui aimait beaucoup la Vierge Marie, qui aimait beaucoup sa famille, et vivait dans un amoureux abandon [670] à Dieu » @HA 12@. Elle reçut providentiellement, dans sa dernière maladie, son portrait et ses reliques, qui ne la quittèrent plus durant ses derniers jours d'exil. Quant aux saints Innocents, c'est la même admiration des vertus de l'enfance qui les lui fit prendre pour modèles. Elle composa aussi un délicieux cantique sur les répons de sainte Agnès qui sont l'écho de son propre coeur virginal.

Enfin, lorsqu'elle voulut obtenir la plénitude de l'amour, « je me présentai, dit‑elle, devant l'assemblée des anges et des saints, et je leur dis: Je suis la plus petite des créatures, je connais ma misère et ma faiblesse, mais je sais aussi combien les coeurs nobles et généreux aiment à faire du bien; je vous supplie donc, ô bienheureux du ciel, de m'adopter pour votre enfant; à vous seuls reviendra la gloire que vous me ferez acquérir... etc.... » @MSB 4,1@. Pendant sa maladie, elle adressait souvent aux saints de ferventes prières. Lorsqu'elle n'était pas exaucée, elle disait: «Je crois qu'ils veulent voir jusqu'où je pousserai mon espérance», @DEA 7-7@ et encore: « Plus ils semblent sourds à ma voix, plus je les aime » @Source pre.@

 

 [Réponse à la vingt‑deuxième demande]:

Dès ses premières années la petite Thérèse eut toujours un désir très vif du ciel. Elle souhaitait la mort à ses parents, et comme on la grondait, elle s'étonnait disant: «C'est pour que tu ailles au ciel, puisque tu dis qu'il faut mourir pour y aller » @MSA 4,2@

Un peu plus tard, dans ses promenades du soir [671] avec mon père elle aimait à contempler le ciel étoilé où elle lisait la première lettre de son nom formée par les étoiles d'une certaine constellation.

La Servante de Dieu disait souvent qu'elle ne travaillait pas pour la récompense, mais seulement pour plaire à Dieu. Ainsi elle m'écrit le 16 juillet 1893: «Ce n'est pas pour faire ma couronne, pour gagner des mérites que je fais des sacrifices, c'est pour faire plaisir à Jésus.»@LT 143@ Mais cette phrase et d'autres semblables s'entendent de l'exclusion d'un amour mercenaire. Bien d'autres traits de sa vie, bien d'autres passages de ses oeuvres montrent en effet qu'elle désirait le ciel et se servait de cette espérance pour stimuler ses efforts. Ainsi, par exemple, elle m'écrit en octobre 1889: «La vie, c'est un trésor: chaque instant, c'est une éternité, une éternité de joie pour le ciel » @LT 96@. Et en juillet de la même année: «Non, le coeur de l'homme ne peut pressentir ce que Dieu réserve à ceux qui l'aiment. Et tout cela arrivera bientôt, dépêchons‑nous de faire notre couronne, tendons la main pour saisir la palme.»@LT 94@

 

De très bonne heure, la Servante de Dieu sut se dégager des créatures. Ayant eu l'occasion de passer quinze jours chez des amis très riches, elle avait alors environ dix ans, la vue des somptuosités de leur demeure n'éveilla dans son coeur aucun désir. Elle dit seulement plus tard qu'elle s'estime heureuse «d'avoir alors connu le monde pour choisir plus sûrement la voie qui devait la conduire à Dieu » @MSA 32,2@

Mon père lui avait donné un petit agneau qui mourut peu après. Elle en tira elle‑même cette conclusion [672] que «les joies les plus innocentes nous manquent tout d'un coup, et que ce qui est éternel seul peut nous contenter » @LT 42@

La Servante de Dieu ne désira jamais être aimée ou appréciée des créatures, elle me dit avoir demandé au bon Dieu que ses novices ne l'aiment jamais humainement. Rien ne pouvait l'émouvoir et la bouleverser. Les menaces des persécutions, les cataclysmes d'ici‑bas élevaient plus haut ses pensées. Elle exprime l'état

 

TÉMOIN 8: Geneviève de Sainte‑Thérèse O.C.D.

 

de son âme dans cette strophe d'une de ses poésies:

« Le petit oiseau toujours chante, son pain ne l'inquiète pas, un grain de millet le contente, jamais il ne sème ici‑bas » @PN 43@

Soeur Thérèse de l'Enfant Jésus redisait souvent: «On obtient de Dieu autant qu'on en espère » @St Jean de la Croix Nuit liv.2 ch21@

Elle fondait son espérance non sur ses propres forces, mais sur les mérites de Jésus‑Christ. Un des derniers jours qu'elle put réciter le saint Office, me trouvant auprès d'elle, je remarquai qu'elle était très émue. « Regardez, me dit-elle,- ce qu'écrit saint Jean: ' Mes petits enfants, je vous ai dit ceci, afin que vous ne péchiez pas, mais cependant si vous péchez, souvenez‑vous que vous avez un médiateur qui est Jésus.» En prononçant ces dernières paroles, ses yeux étaient humides de larmes.

La réversibilité des mérites entre les saints étaient aussi pour la Servante de Dieu un grand sujet d'espérance. « Quand nous souffrons de notre pauvreté, me disait‑elle, il faut offrir au bon Dieu les oeuvres [673] des autres, c'est 1à le bienfait de la communion des saints. Tauler a dit: ' Si j'aime le bien qui est en mon prochain autant qu'il l'aime lui‑même, ce bien est à moi au même titre qu'à lui, et si je l'aime davantage il est plus à moi qu'à lui'. Par cette communion je puis donc être riche de tout le bien qui est au ciel et sur la terre, dans les anges et dans les saints et dans tous ceux qui aiment Dieu.»

 

[Session 30: ‑ 30 juillet 19l5,  à 9h. et  à  2h. de l'après‑midi]

 [676] [Réponse à la Vingt-troisième demande] :

La Servante de Dieu désira, dès son adolescence, devenir une grande sainte, espérant que le bon Dieu l'y ferait parvenir. Son ambition allait se perdre jusque dans l'infinie richesse des trésors de Dieu. Aussi, les espérances, même les plus hautes, ne lui semblaient pas téméraires. Elle m'écrivait en mai 1890: « Pour moi, je ne te dirai pas de viser à la sainteté séraphique des âmes les plus privilégiées, mais bien d'être parfaite comme ton Père céleste est parfait! Ah! Céline, nos désirs qui touchent à l'infini ne sont donc ni des rêves, ni des chimères [677] puisque Jésus lui‑même nous a fait ce commandement » @LT 107@

Un prédicateur de retraite l'étonna fort en lui manifestant la crainte que ses aspirations de sainteté ne fussent de la présomption. Heureusement un autre prédicateur ( le père Alexis, récollet) la rassura plus tard, et, selon son expression, «la lança à pleines voiles sur les eaux de la confiance et de l'amour » @MSA 80,2@

 

Bien que la Servante de Dieu marchât par une voie de confiance aveugle et d'abandon total qu'elle nomme « sa petite voie ou voie d'enfance spirituelle», elle ne négligea jamais la coopération personnelle, lui donnant même une place qui remplit toute sa vie d'actes généreux et soutenus. C'est ainsi qu'elle l'entendait et l'enseignait constamment à ses novices.

Un jour, ayant lu ce passage de l'Ecclésiastique: « La miséricorde fera à chacun sa place selon le mérite de ses oeuvres », je demandai à la Servante de Dieu pourquoi il y avait « selon le mérite de ses oeuvres" puisque saint Paul parle « d'être justifié gratuitement par la grâce.».. Elle m'expliqua alors avec énergie, que l'abandon et la confiance en Dieu s'alimentent par le sacrifice: «Il faut, me dit‑elle, faire tout ce qui est en soi, donner sans compter, se renoncer constamment, en un mot prouver son amour par toutes les bonnes oeuvres en notre pouvoir. Mais, à la vérité, comme tout cela est peu de chose... il est nécessaire, quand nous aurons fait tout ce que nous croyons devoir faire, de nous avouer des serviteurs inutiles, espérant toutefois que le bon Dieu nous donnera, par grâce, tout ce que nous désirons. C'est 1à ce qu'espèrent les petites âmes [678] qui courent dans la voie d'enfance: je dis courir et non pas se reposent.»

 

Soeur Thérèse, quand il y avait lieu, était intrépide aimant mieux par exemple braver le courroux de mère Marie de Gonzague et s'exposer même à sortir de la communauté plutôt que laisser s'égarer dans une voie dangereuse une novice qui s'attachait d'une affection naturelle à cette Mère prieure. Toute enfant, c'était la même chose: nulle indolence, nulle apathie, c'était tout le contraire d'une nature lymphatique. Si elle fut douce, c'est parce qu'elle sut se vaincre. Elle n'arriva à la perfection qu'en déployant une grande force d'âme. J'ai été témoin de ses efforts constants, soit dans la vie de famille, soit dans le cloître. Elle a exprimé ses sentiments à ce sujet dans cette strophe :

 « Vivre d'amour ce n'est pas sur la terre, fixer Sa tente au sommet du Thabor; avec Jésus c'est gravir le Calvaire,

c'est regarder la croix comme un trésor! Au ciel, je dois vivre de jouissance; alors l'épreuve aura fui sans retour; mais au Carmel je veux dans la souffrance vivre d'amour! »  @PN 17@

 

Elle dévoile encore son caractère dans cette prière, inspirée par une image de Jeanne d'Arc: « Seigneur, Dieu des armées, qui nous avez dit dans votre Evangile: ' Je ne suis pas venu apporter la paix mais le glaive ', armez‑moi pour la lutte, je brûle de combattre pour votre gloire. Jeanne, votre valeureuse épouse [679] l'a dit: ' Il faut batailler pour que Dieu donne victoire'. O mon Jésus,  je bataillerai donc pour votre amour jusqu'au soir de ma vie, puisque vous n'avez pas voulu goûter de repos sur la terre, je veux suivre votre exemple.» @PRI 17@

A 16 ans, elle m'écrivait: « Ne croyons pas pouvoir aimer sans souffrir, sans souffrir beaucoup; notre pauvre na-­

 

TÉMOIN 8: Geneviève de Sainte‑Thérèse O.C.D.

 

ture est 1à, et elle n'y est pas pour rien! C'est notre richesse et notre gagne‑pain » @LT 89@.

J'ai dit qu'au Belvédère, lorsqu'elle avait 14 ans, toutes nos conversations du soir étaient sur ce thème: la souffrance et le mépris; ne jamais se lasser de se sacrifier pour le bon Dieu.

Voici encore sur ce sujet quelques passages de ses lettres: « La sainteté ne consiste pas à dire de belles choses; elle ne consiste pas même à les penser, à les sentir, elle consiste à bien vouloir souffrir » (26 avril 1889)  @LT 89@. Au sujet de la maladie de notre père, elle m'écrit: «Oh! ne perdons pas l'épreuve que Jésus nous envoie, c'est une mine d'or à exploiter » (28 février 1889) @LT 82@. Et ailleurs: « Aimons assez Jésus pour souffrir pour lui tout ce qu'il voudra. Profitons des plus courts instants, faisons comme les avares, soyons jalouses des plus petites choses pour le Bien‑Aimé.» @LT 101@Ce n'était point non plus dans le repos qu'elle espérait sauver les âmes. Elle m'écrit le 8 juillet 1891: « Il n'y a que la souffrance qui peut enfanter les âmes à Jésus: Il veut que le salut des âmes dépende de nos sacrifices » @LT 129@. Enfin la Servante de Dieu met le couronnement à sa vie d'activité [680] par la promesse de «passer son ciel à faire du bien sur la terre » @DEA 17-7@. Elle écrit à l'un de ses frères spirituels, le 24 février 1897: « Vous devez trouver bien étrange d'avoir une soeur qui paraît vouloir aller jouir du repos éternel et vous laisser travailler seul... mais rassurez-vous, la seule chose que je désire, c'est la volonté du bon Dieu, et j'avoue que si, dans le ciel, je ne pouvais plus travailler pour sa gloire, j'aimerais mieux l'exil que la patrie » @LT 220@

 

 [Réponse à la vingt‑quatrième demande] :

Dans les difficultés de la vie, l'espérance de la Servante de Dieu était invincible. Je l'ai vue, au moment des affaires si épineuses de sa vocation, pleurer mais non se décourager. Elle allait jusqu'au bout de ses projets, sans se laisser abattre par rien. Le refus de mon oncle, le refus du supérieur, la réponse évasive de l'évêque, celle du pape, ne purent briser son espérance, et elle écrivait de Rome: « Ma petite nacelle a bien du mal à arriver au port, depuis longtemps j'aperçois le rivage et je m'en trouve éloignée; mais c'est Jésus qui guide mon petit navire, et je suis sûre que le jour où Il le voudra, Il le fera aborder heureusement au port » @LT 43,A-B@

 

Son espérance en Dieu la soutenait, même dans ses chutes. Voici ce qu'elle m'écrivait: « Qu'importe, mon Jésus, si je tombe à chaque instant; je vois par 1à ma faiblesse, et c'est pour moi un grand bien. Vous voyez par 1à ce que je puis faire, et maintenant vous serez plus incliné à me porter sur vos bras... Si vous ne le faites pas, c'est que cela vous plaît de me voir par terre... [681] alors, je ne vais pas m'inquiéter, mais toujours je tendrai vers vous des bras suppliants et pleins d'amour, je ne puis croire que vous m'abandonniez.» @LT 89@

 

 [Suite de la réponse à la vingt‑quatrième demande]:

Lorsque la Servante de Dieu fut atteinte par la maladie et que les souffrances du corps s'unirent aux délaissements intérieurs, le ciel de son âme garda toute sérénité. Quand elle n'était pas exaucée après de ferventes prières au bon Dieu ou aux saints, elle les remerciait quand même en disant: «Je crois qu'ils veulent voir jusqu'où je pousserai mon espérance » @DEA 7-7@

Quelques semaines avant sa mort, au milieu de cruelles souffrances, elle disait: « Je suis descendue dans la vallée de l'ombre de la mort; cependant je ne crains aucun mal, parce que vous êtes avec moi, Seigneur »  @LT 262@

 

[682] Elle eut toujours l'intuition qu'elle mourrait jeune, ce qui lui fit mépriser les choses périssables. Elle disait que lorsqu'elle voulait se rendre compte si elle était toujours dans un égal degré d'amour et d'espérance du ciel, elle se demandait si la mort avait autant de charme pour elle. Une journée trop prospère, une joie vive lui étaient à charge parce qu'elles tendaient à affaiblir son désir de la mort.

Pendant sa dernière maladie, on lui demandait si la mort lui faisait peur. « Oui, répondit‑elle, elle me fait grand peur quand je la vois représentée sur les images comme un spectre; mais la mort, ce n'est pas cela. Cette idée n'est pas vraie; pour la chasser je n'ai besoin que de me rappeler la réponse de mon catéchisme:  `La mort, c'est la séparation de l'âme d'avec le corps'. Eh bien, je n'ai pas peur d'une séparation qui me réunira pour toujours au bon Dieu » @DEA 1-5@

 

Le médecin ayant dit que sur cent personnes atteintes comme elle, il n'en réchappait pas plus de deux, elle me dit agréablement: « Si j'allais être une de ces deux, comme ce serait malheureux! »

 

 [Réponse à la vingt‑cinquième demande] :

Lorsqu'elle fut chargée du noviciat, sentant qu'elle ne pouvait rien faire par elle‑même, elle se plaça dans les bras de Jésus: «Vous le voyez, lui dit‑elle, je suis trop petite pour nourrir vos enfants; si vous voulez leur donner par moi ce qui convient, remplissez ma petite main. Et jamais, ajoute-t-elle, mon espérance n'a été trompée; ma main s'est trouvée pleine autant de fois qu'il [683] a été nécessaire » @MSC 22,1-2@.

Lorsque je venais la voir au parloir, et que le temps se trouvant trop court pour terminer une conversation, je m'en allais triste, soeur Thérèse recommandait à Jésus de me dire ce qu'elle aurait voulu me dire, et effectivement au parloir d'a

 

TEMOIN 8: Geneviève de Sainte-Thérèse O.C.D.

 

près, je lui rendais compte des bonnes inspirations que j'avais eues et qui se trouvaient être précisément les conseils qu'elle aurait voulu me donner.

 

 [Réponse à la vingt‑sixième demande] :

J'ai cité, dans mes réponses aux questions précédentes, une multitude de passages où la Servante de Dieu ne fait autre chose que de me prêcher l'espérance et le détachement des créatures. En voici encore un exemple: lorsque je fus restée seule dans le monde, après son entrée au Carmel, elle insista plus que jamais pour me garantir contre l'attache aux créatures. Elle m'écrit le 20 octobre 1888: « La vie sera courte, l'éternité sera sans fin: que les créatures ne nous touchent qu'en passant.... j'ai pensé que nous ne devions pas nous attacher à ce qui nous entoure, puisque nous pourrions être dans un autre lieu que celui où nous sommes et qu'alors nos affections et nos désirs ne seraient pas les mêmes qu'à présent » @LT 65@. Et en mai 1890: « Ah! petite soeur, détachons‑nous de la terre, volons sur la montagne de l'Amour, où se trouve le beau lis de nos âmes... détachons-nous des consolations de Jésus pour nous attacher à lui » @LT 105@.

 

 [Réponse à la vingt‑septième demande]:

[684] Bien que soeur Thérèse de l'Enfant‑Jésus ait pratiqué toutes les vertus d'une façon exceptionnelle, celle qui brille le plus en elle et lui donne son caractère propre, c'est la charité pour Dieu. L'amour fut l'objectif de toute sa vie et le mobile de toutes ses actions. De plus il revêtit chez elle un aspect particulier qui fut un extraordinaire abandon à Dieu qu'elle nomme sa «petite voie.»

Etant enfant, la petite Thérèse évitait avec soin les moindres fautes. Il était inutile de la gronder: il suffisait de lui dire qu'elle faisait de la peine au bon Dieu. Chaque soir, avant de s'endormir, elle demandait à Pauline si le bon Dieu était content d'elle. Sans une réponse affirmative, elle aurait passé sa nuit à pleurer.

Cette crainte d'offenser Dieu devint même si grande qu'à l'âge de douze ou treize ans la Servante de Dieu fut assaillie par des scrupules qui ne lui laissaient aucun repos; mais ils lui furent enlevés par une grâce du ciel.

Au Carmel, la grande préoccupation de soeur Thérèse de l'Enfant‑Jésus fut encore de ne pas déplaire à Dieu. Le jour de sa profession, elle portait sur elle cette prière: « Prenez‑moi, ô Jésus, avant que je commette la plus petite faute volontaire » @PRI 2@. Elle ne put supporter la vie que lorsque le père Alexis lui eût dit que ses fautes (ou ce qu'elle appelait ses fautes) ne faisaient pas de peine au bon Dieu.

C'est toujours pour ne pas déplaire à Dieu qu'elle voulait rester enfant, parce que, comme les petites maladresses des enfants ne contristent pas leurs parents, [685] ainsi les imperfections des âmes humbles ne sauraient offenser gravement le bon Dieu.

 

 [Réponse à la vingt‑huitième demande]:

Un des fruits de son amour était une conformité parfaite au bon plaisir de Dieu ou, pour mieux dire, un abandon total dans lequel soeur Thérèse de l'Enfant‑Jésus a excellé.

Dans le monde, au milieu des négociations si difficiles de son entrée au Carmel, alors que ses affaires s'embrouillaient de plus en plus, « je ne cessai point -dit-elle, d’avoir au fond du coeur une grande paix, parce que je ne cherchais que la volonté du Seigneur » @MSA 55,2@.

Au moment de sa profession, lorsqu'elle s'en vit retardée, même abandon, profitant du temps qui lui était laissé pour se préparer mieux encore à l'union divine.

Au sujet de l'inégale demande de sacrifices que Dieu fait aux âmes, elle me disait: « Moi, je suis toujours contente de ce que le bon Dieu me demande. Je ne m'inquiète pas de ce qu'il réclame des autres, et je ne pense pas mériter plus parce qu'il m'en demande davantage. Ce qui me plaît, ce que je choisirais si j'étais libre, c'est ce que le bon Dieu veut de moi. Je trouve ma part toujours belle... quand même les autres devraient avoir plus de mérites en donnant moins, j'aimerais mieux avoir moins de mérites en faisant plus, si par 1à j'accomplissais la volonté de Dieu » @CSG @

Elle m'écrivait en 1894: « Nous ne savons rien demander comme il faut, ` mais c'est l'Esprit qui de‑[686]mande en nous, avec des gémissements qui ne se peuvent exprimer', nous n'avons donc qu'à livrer notre âme, à l'abandonner au bon Dieu » @LT 165@

Elle ne désirait pas même être délivrée de ses terribles tentations contre la foi et chantait:

« Ma joie est la volonté sainte de Jésus mon unique amour; ainsi je vis sans nulle crainte: j'aime autant la nuit que le jour» @PN 45@

Cet abandon sans réserve était complètement dénué d'intérêt personnel. Elle m'écrit ( 6 juillet 1893 ): « Laissons Jésus prendre et donner tout ce qu'il voudra. La perfection consiste à faire sa volonté, à se livrer entièrement à lui » @LT 142@. Elle ne comprenait pas que les disciples aient réveillé Notre Seigneur pendant la tempête et elle chantait:

« Vivre d'amour lorsque Jésus sommeille, c'est le repos sur les flots orageux.

Oh! ne crains pas, Seigneur, que je t'éveille, j'attends en paix le rivage des cieux»@PN 17@

Jamais elle n'aurait demandé à Dieu une consolation, elle prenait tout de la main de Dieu avec la même joie. Elle m'écrivait: « Qui dit paix ne dit pas joie, ou du moins joie sentie. Pour souffrir en paix il suffit de bien vouloir tout ce que Jésus veut»  @LT 87@

Cette conformité parfaite à la volonté du bon Dieu se lisait même sur son visage: on la voyait toujours gracieuse et d'une aimable gaieté, et, lorsqu'on ne pénétrait pas dans son intimité, on pou

 

TÉMOIN 8: Geneviève de Sainte‑Thérèse O.C.D.

 

vait croire qu'elle suivait une voie bien douce, toute de consolation. C'est ainsi [687] que plusieurs lecteurs de sa vie ne découvrent pas la signification de son  sourire; ils ne voient point la croix soigneusement cachée sous les fleurs. Ils oublient cette parole du Roi prophète:  « Quand on regarde vers Dieu, on est rayonnant de joie » ( Ps. XXXIV, v. 6.)

 

[Session 31: ‑ 23 août 1915,  à 9h. et à 2h. de l’après-midi]

[690] [Réponse à la vingt‑neuvième demande] :

Il faut remonter à son âge le plus tendre pour trouver chez la Servante de Dieu le goût de la prière. Elle n'avait pas trois ans, et ma mère écrivait: « Le bébé ne manquerait pas pour tout à faire ses prières » @MSA 11,1@

Aux Buissonnets, la prière du soir se faisait en commun. Thérèse avait toujours sa place auprès de mon père, n'ayant qu'à le regarder, disait‑elle, pour savoir comment prient les saints. Depuis son âge de quatre ans et huit mois, où je me la rappelle priant ainsi aux côtés de mon père, je ne me souviens pas de l'avoir jamais vue distraite et mutine comme la plupart des enfants: elle était recueillie et faisait cette action [691] avec tout son coeur.

Dès cet âge, elle faisait chaque jour avec son père sa visite au Saint Sacrement et ne s'ennuyait pas à l’église.

Un peu plus tard, elle demanda à Marie, notre soeur aînée, de faire oraison. Celle‑ci, la trouvant trop pieuse, ne lui permit qu'un quart d'heure. Thérèse s'enfermait alors dans un espace vide qu'elle pouvait fermer avec les rideaux de son lit, et là elle pensait à Dieu, à la rapidité de la vie, à l'éternité, comme elle en a elle‑même rendu témoignage.

Lorsqu'elle allait à la pêche avec mon père, elle aimait s'asseoir à l'écart, et là entrait dans une réelle oraison. Le grand livre de la nature transportait son âme et lui faisait trouver le bon Dieu.

Au pensionnat, comme un certain quart d'heure avant la leçon d'ouvrage était libre, Thérèse était une des rares enfants qui allait le passer à la chapelle, au lieu de jouer.

Elle ne se servait pas de livre pour prier. Elle fuyait les jeux bruyants. Il fut cependant un jeu de son goût qu'elle avait inventé elle‑même, c'était « le jeu des solitaires», elle s'y livrait surtout parce qu'elle y trouvait le moyen de prier.

Plus tard, lorsqu'elle revenait à l'Abbaye pour la leçon d'ouvrage, elle se rendait à la tribune de la chapelle aussitôt après le cours, et passait 1à de longues heures en attendant que mon père vienne la chercher.

 A cette époque, elle allait chaque ma­tin à la messe [692] et y communiait quand elle avait la permission de son confesseur.

Ayant beaucoup souffert de scrupules, elle en fut délivrée par de ferventes prières à ses quatre petits frères et soeurs, envolés en bas âge au paradis.

 

Thérèse reçut le sacrement de confirmation le 14 juin 1884. J'ai gardé un souvenir très particulier de sa préparation. Pendant sa retraite, elle me parut toute transformée. Son extérieur, ses paroles portaient le cachet d'une sorte d'ivresse spirituelle, et comme je lui en manifestais ma surprise, elle m'expliqua aussitôt ce qu'elle comprenait de la vertu de ce sacrement, et son regret qu'on n'y fît pas plus d'attention et qu'on s'y préparât avec moins de soin qu'à la première communion.

Dans les négociations si épineuses de son entrée au Carmel, je fus témoin de son esprit de prière. Toute sa confiance était en Dieu.

 

Au Carmel, elle accentua de plus en plus sa confiance dans la prière. Elle y mettait une sainte audace. Elle me disait qu'il fallait, dans nos prières, imiter les sots, qui ne savent pas où s'arrêter dans leurs demandes, et les réitèrent, sans égard aux convenances, et sollicitent parfois des choses qu'on ne songerait jamais à leur donner, et qu'on leur donne pour avoir la paix. Il faut dire au bon Dieu: « Je sais bien que je ne serai jamais digne de ce que j'espère, mais je vous tends la main comme une petite mendiante, et je suis sûre que vous m'exaucerez pleinement, car vous êtes si bon. »

La Servante de Dieu employa ce genre de pri‑[693]ère pour hasarder ses désirs téméraires de sainteté. Elle écrit: « Mon excuse, c'est mon titre d'enfant, les enfants ne réfléchissent pas à la portée de leurs paroles, mais si leurs parents sont élevés sur le trône, ils s'empressent d'accéder aux volontés de ces petits êtres qu'ils chérissent plus qu'eux‑mêmes » @MSB 4,1@.

 

Quant aux grâces temporelles, soeur Thérèse était très circonspecte. Elle croyait que Dieu ne lui refuserait rien, et elle usait d'une grande réserve, de peur, disait‑elle, que le bon Dieu ne se croit obligé de l'exaucer. En conséquence, lorsqu'elle sollicitait une consolation ou un soulagement' c'était pour faire plaisir aux autres, et encore, faisait‑elle passer ses prières par la Sainte Vierge, ce qu'elle expliquait ainsi: « Demander à la Sainte Vierge, ce n'est pas la même chose que de demander au bon Dieu. Elle sait bien ce qu'elle doit faire de mes petits désirs, s'il faut qu'elle les dise ou ne les dise pas: c'est à elle de décider pour ne pas forcer le bon Dieu à m'exaucer et pour le laisser faire en tout sa volonté » @DEA 4-6@.

Quand elle exprimait ses désirs de faire du bien sur la terre après sa mort' elle y mettait la condition « de regarder dans les yeux du bon Dieu » @MSB 5,2@ pour savoir si c'était sa volonté. Elle nous faisait remarquer que cet abandon imitait la Sainte Vierge, qui à Cana, se contente de dire: « Ils n'ont plus de vin.» De même Marthe et Marie disent seulement: « Celui que vous aimez est malade.» Elles se contentent d'exposer leurs désirs, sans formuler de demande laissant [694] Jésus libre de faire sa volonté.

 

En dehors de son intimité avec ses soeurs, Thérèse ne trouvant pas d'écho à

 

TÉMOIN 8: Geneviève de Sainte‑Thérèse O.C.D.

 

ses sentiments s'entretenait intérieurement avec Jésus, si bien qu'elle écrivait à propos du temps passé au pensionnat: «Je ne savais parler qu'à Jésus, les conversations avec les créatures, même les conversations pieuses, me fatiguaient l'âme. Je sentais qu'il valait mieux parler à Dieu que de parler de Dieu, car il se mêle tant d'amour‑propre dans les conversations spirituelles! » @MSA  40,2-41,1@.

Lorsque nous étions encore ensemble, aux Buissonnets, nous ne nous entretenions pas de futilités ou de toilette. Notre bonheur était de parler de Dieu. Au sujet de nos conversations au belvédère, elle écrit: « La foi et l'espérance quittaient nos âmes, l'amour nous faisant trouver sur la terre Celui que nous cherchions » @MSA 48,1@.

Lorsqu'on demanda à la Servante de Dieu comment elle pouvait n'être pas trois minutes sans penser au bon Dieu, elle répondit simplement: « On pense naturellement à quelqu'un que l'on aime » @CSG   @

L'ayant trouvée un jour dans sa cellule cousant avec une grande vitesse, et cependant l'air profondément recueilli, je lui en demandai la cause: «Je médite le Pater, me répondit‑elle, c'est si doux d'appeler le bon Dieu: Notre Père » @CSG  @.

 

[695] [Suite de la réponse à la vingtneuvième demande]:

Son amour pour Dieu était tendre et délicat. Ainsi elle ne voulait jamais dire: « Il fait froid, il fait chaud.» « Le bon Dieu-nous disait‑elle, a assez de peine d'être obligé, lui qui nous aime tant, de nous laisser sur la terre accomplir notre temps d'épreuve, sans que nous soyons constamment à lui dire que nous y sommes mal: il ne faut pas avoir l'air de s'en apercevoir, mais dire en toute occasion: ' Vous me comblez de joie, Seigneur, par tout ce que vous faites` » @CSG   @.

 

Un jour que nous nous trouvions devant une bibliothèque, elle me dit avec sa gaieté habituelle: « Oh! que je serais marrie d'avoir lu tous ces livres‑là: je me serais cassé la tête, j'aurais perdu un temps précieux que j'ai employé simplement à aimer le bon Dieu » @Autres paroles à Céline @

Lorsque la Servante de Dieu fut chargée des novices, elle mit toute sa confiance dans son union à Dieu: « Je m'occupai intérieurement et uniquement - écrit-elle, à m'unir de plus en plus à Dieu, [696] sachant que le reste me serait donné par surcroît » @MSC 22,2@

L'union à Dieu de soeur Thérèse était simple et naturelle, de même que sa façon de parler de Dieu. Je ne l'ai vue s'attendrir qu'en de rares moments. D'ailleurs habituellement on ne voyait rien d'extraordinaire en elle.

 

 [Réponse à la trentième demande] :

J'ai répondu à cette question dans mes témoignages précédents.

 

 [Réponse à la trente-et-unième demande] :                                         Dès l'âge de 14 ans, elle priait ardemment pour la conversion des pécheurs, elle y mettait tant d'instance et de foi, qu'elle obtint un véritable miracle dans  la conversion inopinée d'un grand criminel du nom de Pranzini dont elle avait demandé à Dieu le salut.

L'amour de soeur Thérèse pour Dieu était un amour généreux. Sa vie toute entière s'est passée à effeuiller à Dieu les fleurs des sacrifices. Elle me disait: « C'est le propre de l'amour de sacrifier tout, de donner à tort et à travers, de gaspiller,  de ne jamais calculer, d'anéantir l'espérance des fruits en cueillant les fleurs. L'amour donne tout, mais nous, hélas! nous ne donnons qu'après délibération,  nous hésitons à sacrifier nos intérêts; ce  n'est pas l'amour cela, car l'amour est aveugle, c'est un torrent qui ne laisse rien  sur son passage » @Source pre.@. Elle m'écrivait en  1888: «Jésus ne regarde pas tant à la  grandeur des actions, ni même à leurs difficultés, qu'à l'amour qui fait accomplir ces actes » @LT 65@. Elle écrivait [697] encore: « C'est uniquement l'immolation entière de soi‑même qui s'appelle aimer » @L’Esprit de Ste Th.@

 

Son amour généreux lui faisait souhaiter le martyre. Déjà, lors de son voyage à Rome, en visitant le Colisée, elle avait exprimé à Dieu le désir d'être un jour martyre pour Jésus. Au Carmel, ses désirs devinrent plus vifs encore. Le jour de sa profession, elle souhaite avoir à offrir à Jésus le «martyre du corps ou le martyre du coeur, ou plutôt tous les deux ensemble » @PRI.2@. Et plus tard, passant en revue tous les genres de supplices, elle déclare que, pour la contenter, il les  lui faudrait tous. Cependant la Servante de Dieu ne cherchait pas la souffrance pour la souffrance: elle l'aimait parce qu'elle lui était un moyen de prouver à Jésus son amour, comme Notre Seigneur désirait son baptême de sang, pour nous donner un témoignage du sien, le redoutant tout à la fois selon sa nature humaine. De plus, lorsqu'elle exprime à Dieu son désir de souffrir beaucoup pour lui, elle subordonne toujours cette prière aux desseins de la Providence sur elle. Même à la fin de sa vie, cette disposition d'abandon total au bon plaisir divin avait pris dans son âme une influence prédominante qui lui faisait dire: « Je ne désire plus ni la souffrance ni la mort, et cependant je les chéris toutes deux!... Aujourd'hui, c'est l'abandon seul qui me guide, je ne sais plus rien demander avec ardeur excepté l'accomplissement parfait de la volonté de Dieu sur mon âme » @HA 12@.

C'est l'amour tendre et délicat que soeur Thérèse [698] portait à Dieu qui fut l'inspirateur de sa donation à l'Amour miséricordieux. C'est le jour de la fête de la Sainte Trinité, 9 juin 1895, qu'il lui fut suggéré de s'offrir en victime à l'amour, de préférence à la justice, car elle était peinée de voir que jamais l'amour de Dieu méprisé ne recevait de compensation. Au sortir du saint sacrifice, elle m'entraîna à sa suite et demanda à notre mère la permission pour nous deux de faire cette offrande. Notre mère le permit. La Servante de Dieu composa alors

 

TÉMOIN o: Geneviève de Sainte‑Thérèse O.C.D.

 

une formule de consécration qui fut soumise à un théologien et approuvée par lui.

Par cet acte, elle demandait que Dieu se décharge sur elle de l'amour qu'il voudrait  répandre en ce monde et que les créatures  refusent de recevoir, s'engageant à y  correspondre par le sacrifice total  d'elle‑même. Elle adoptait ainsi l'amour  comme centre de sa vie spirituelle, selon  qu'elle l'écrivait longtemps auparavant à sa cousine Marie Guérin: « Pour moi, je ne  connais pas d'autre moyen pour arriver à la  perfection que l'amour » @LT 109@

 

Son amour pour Dieu le Père allait  jusqu'à la tendresse filiale. Un jour, pendant  sa maladie, il arriva, qu'en parlant du bon  Dieu, elle prit un mot pour un autre et  l'appela « Papa »; nous nous mîmes à rire,  mais elle reprit tout émue: « Oh! Oui, il est  bien mon 'Papa’ et que cela m'est doux de  lui donner ce nom!.» @DEA 5-6@

Jésus était tout pour son coeur.  Lorsqu'elle écrivait et qu'il s'agissait de  Jésus-Christ, elle mettait toujours des  majuscules à « Lui », à « I1», par respect  [699] pour sa personne adorable; et par  tendresse, elle le tutoyait dans le secret de  ses prières.

La dévotion de la Servante de Dieu au  Sacré‑Coeur était réelle, mais plus  profonde que démonstrative. M'écrivant,  lors de mon voyage à Paray-le-Monial, elle  m'explique ainsi comment elle entend cette  dévotion: « Je pense tout simplement que le  Coeur de mon Epoux est à moi seul,  comme le mien est à Lui seul, et je lui parle  alors dans la solitude de ce délicieux coeur  à coeur, en attendant de le contempler  un jour face à face » @LT 122@

 

La dévotion à Notre Seigneur se portait  habituellement sur son Humanité toute  entière. Elle aimait toutefois à le considérer  plus particulièrement dans son enfance ou  dans sa passion. C'est pour cela qu'elle  sollicita d'ajouter à son nom de Thérèse de  l'Enfant‑Jésus, la mention de la Sainte  Face.

 

Elle se donnait à I'Enfant‑Jésus comme  son « petit jouet », figurant par là son  abandon parfait et son désir de faire plaisir  au bon Dieu. La Sainte Face de Notre  Seigneur lui inspirait de demeurer cachée  aux yeux des autres et aux siens propres.  C'est en contemplant la Face meurtrie de  Jésus,en méditant ses humiliations ,qu'elle  puisa l'humilité, l'amour des souffrances, la  générosité dans le sacrifice, le zèle des  âmes, le dégagement des créatures, enfin  toutes les vertus actives, fortes et viriles  que nous lui avons vues pratiquer. Elle  disait avoir puisé sa dévotion à la Sainte  Face dans les chapitres 53 et 60 d'Isaïe,  redisant les souffrances et les humiliations  du Christ. [700] Sur divers ouvrages qu'elle  composa, elle fit figurer la Sainte Face  principalement dans l'ornementation d'une  chasuble, où elle entoura de lis cette Face  adorable. Ces lis représentaient toute sa  famille; elle s'y désigna elle‑même par une  fleur à demi cachée sous le voile.

Je reste persuadée que c'est la Servante  de Dieu qui fut l'inspiratrice de mon projet  de reproduire la Sainte Face d'après le Saint Suaire de Turin, et que  je lui dois la réussite de cette copie, exécutée en 1904, sept ans après la mort de la Servante de Dieu.

 

[Session 32: ‑ 24 août 1915, à  9h. et à 2h. de l'après‑midi]

[703] [Réponse à la trente‑deuxième demande]:

Si soeur Thérèse de l'Enfant‑Jésus s'est signalée dans l'amour de Dieu, elle n'a pas laissé de côté le précepte qui lui est semblable, celui de la charité envers le prochain. Elle eut même des lumières spéciales à ce sujet, et pratiqua cette vertu avec une perfection toute particulière.

 

Lorsqu'elle remarquait en ses novices la tendance à se replier sur soi‑même, elle la combattait avec énergie. Un jour, elle me dit: « Se replier sur soi‑même, c'est stériliser l'âme, il faut se hâter de courir aux oeuvres de charité. »

 

[704] Quand elle voyait se commettre de réelles imperfections, elle s'empressait intérieurement, tout en excusant de son mieux la coupable, d'offrir à Dieu ses bons désirs, de rechercher ses vertus, pensant que, si elle l'a vue tomber une fois, elle peut bien avoir remporté un grand nombre de victoires qu'elle cache par humilité.

Elle me disait qu'on doit toujours juger des autres avec charité, car très souvent ce qui paraît négligence à nos yeux, est héroïsme aux yeux de Dieu.

Pendant sa maladie, elle me fit aussi remarquer que la première infirmière prenait toujours des linges bien doux afin de la soulager un peu: « Voyez-vous, me dit-elle,-, il faut prendre le même soin des âmes... Oh! les âmes, souvent on n'y pense pas, et on les blesse; pourquoi cela? Pourquoi ne les soulage‑t‑on pas avec la même délicatesse que les corps ?»  Elle nous disait encore que toutes les pénitences corporelles n'étaient rien en balance de la charité.

 

 [Réponse à la trente-troisième demande]:

C'est à l’âge de quatorze ans que soeur Thérèse de l'Enfant‑Jésus se sentit brûler de la soif ardente du salut des âmes. Le premier pécheur qu'elle désira purifier, fut un fameux assassin du nom de Pranzini, condamné à mort pour un triple meurtre. Comme c'était le début de la nouvelle carrière dans laquelle elle désirait courir, Thérèse demanda un signe sensible de la conversion de ce brigand. Elle fut exaucée à la lettre. Pranzini, sans confession, était déjà monté sur l'écha[705]faud, quand remué par une inspiration subite, il demanda au prêtre de lui faire baiser le crucifix. L'émotion de Thérèse en apprenant cette nouvelle fut inexprimable, et désormais son zèle s'arma de nouvelles ardeurs.

 

Au Carmel, soeur Thérèse de l'Enfant‑Jésus mettait des médailles de la Sainte Vierge dans les vêtements des ouvriers, les cachant soigneusement dans la doublure. Sur une des photographies que

 

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je tirai au Carmel, elle voulut porter un rouleau sur lequel elle avait écrit cette parole de sainte Thérèse: «Je donnerai mille vies pour sauver une seule âme » @Chemin  ch 1@.  Pendant sa dernière maladie, dans une crise de cruelle souffrance, elle disait encore: « Je demande au bon Dieu que toutes les prières qui sont faites pour moi ne servent pas à alléger mes souffrances, mais qu'elles soient toutes pour les pécheurs. »

La Servante de Dieu avait d'ailleurs déclaré elle‑même à l’examen canonique de sa profession qu'elle « était venue au Carmel pour sauver les âmes et principalement afin de prier pour les prêtres » @MSA 69,b@

Elle écrit, le 21 juin 1897, au révérend père Bellière, missionnaire d'Afrique :« Je tâche de ne plus m'occuper de moi‑même en rien, et ce que Jésus daigne opérer en mon âme, je le lui abandonne, car je n'ai pas choisi une vie austère pour expier mes fautes, mais celles des autres » @LT 247@

A moi elle écrivait, alors qu'elle n'avait que 16 ans: « Il n'y a qu'une seule chose à faire, pendant la nuit de la vie, c'est d'aimer Jésus de toutes les forces de notre âme, [706] et de lui sauver des âmes pour qu'il soit aimé » @LT 96@

 

Dans une poésie qu'elle me composa, quand je fus au Carmel, je relève ces vers qui expriment tous ses désirs au sujet de l'apostolat:

 « Rappelle‑toi cette fête des anges cette harmonie au royaume des cieux

et le bonheur des sublimes phalanges, lorsqu'un pécheur vers toi lève les yeux! Oh! je veux augmenter cette grande allégresse, Jésus, pour les pécheurs je veux lutter sans cesse,

que je vins au Carmel pour peupler ton beau ciel, rappelle‑toi ! »  @PN 24@

 

Mais le but plus spécial de la vocation de soeur Thérèse, son attrait dominant, c'était de prier pour les prêtres. Elle disait que «c'était faire le commerce en gros, puisque par la tête elle atteignait les membres » @CSG..@

‑ Ce désir de la sanctification des prêtres et par eux de la conversion des pécheurs, fut vraiment le mobile de sa vie.

[707] [Suite de la réponse à la trente-troisième demande]:

Dans le cantique qu'elle me dédia au Carmel, elle chantait:

« Afin que ta moisson soit bientôt recueillie  chaque  jour, ô mon Dieu, je m'immole et je prie; que ma joie et mes pleurs sont pour tes moissonneurs, rappelle‑toi! » @PN 24@

De même que, parmi les grands pécheurs, soeur Thérèse de l'Enfant‑Jésus pria spécialement pour Pranzini, de même, parmi les prêtres tombés, il en fut un vers lequel se dirigeaient particulièrement ses pensées et ses sacrifices: ce fut l'ex‑père Hyacinthe, carme déchaussé, ancien supérieur de la maison de Paris. Cette conversion lui tenait tant à cœur, qu'elle m'en parlait sans cesse de vive voix et par lettres. Elle m'écrivait, le 8 juillet 1891: «Il est bien coupable, plus coupable peut‑être que ne l'a jamais été un pécheur qui se soit converti, mais Jésus ne peut‑il pas faire une fois ce qu'il n'a jamais fait? et s'il ne le désirait pas, aurait‑il mis dans le coeur de ses pauvres petites épouses un désir qu'il ne saurait réaliser?... Un jour viendra où Il lui ouvrira les yeux... La confiance fait des miracles, ne nous lassons pas de prier, afin que notre frère, un fils de la Sainte Vierge, revienne vaincu se jeter sous le manteau de la plus miséricordieuse des mères»  @LT 129@. Elle n'oublia jamais cette [708] grande intention, et sa dernière communion ici‑bas fut pour le pauvre prodigue, le 19 août 1897, en la fête de saint Hyacinthe. Le père Hyacinthe mourut le 9 février 1912, apparemment dans l'impénitence finale; mais une lettre de monsieur d'Orgeval Dubouchet, de 17 avril 1912, nous assure, qu'en mourant, le pauvre pécheur avait murmuré ces mots: « Mon doux Jésus!.»

 [Savez‑vous quelle fut la source de ce témoignage et quelle en est la valeur?‑ Réponse]:

Malheureusement je n'ai pas pensé à demander de plus amples renseignements sur ce personnage.

 

 [Réponse à la trente-quatrième demande]:

Dès ses jeunes années, la Servante de Dieu se montra assidue aux pratiques de l'aumône spirituelle. Etant au pensionnat, elle choisit pour amies celles de ses compagnes qui étaient moins heureuses chez elles et auprès desquelles se pouvait faire quelque bien. Il en fut une en particulier, peu attrayante sous tous rapports, et à qui elle témoignait beaucoup d'intérêt pour l'attirer à la piété. Seule la charité fraternelle pouvait la guider dans ce petit apostolat où n'entrait aucun attrait de nature. A la maison, elle instruisait des enfants pauvres; c'était pour leur faire aimer le bon Dieu. Elle, si timide alors, liait conversation avec les ouvrières venant chez nous, c'était pour leur parler de Dieu. II y avait entre autres une femme de journée impie, dont elle ne put rien obtenir, sinon de porter jusqu'à sa mort une médaille de la Sainte Vier‑[709]ge, qu'elle détacha de sa chaîne de cou pour la lui passer.

Enfin la petite Thérèse avait si bon coeur, elle savait s'oublier si parfaitement, qu'elle était la joie de sa famille et la préférée des domestiques pour lesquelles elle avait beaucoup d'égards, ne trouvant pas juste qu'étant les fils d'un même père, les uns servent les autres. Cette condition de la société humaine lui faisait désirer le ciel où chacun sera traité selon son mérite.

 

Au Carmel, sa charité revêtit les mêmes formes: je ne la vis jamais se plaindre des occasions de souffrance qui lui étaient personnelles: elle supportait tout

 

TÉMOIN 8: Geneviève de Sainte‑Thérèse O.C.D.

 

en silence pour éviter de faire de la peine; ainsi, à la lessive, quand une laveuse maladroite ou distraite l'aspergeait d'eau sale, elle ne disait rien.

Ses préférences étaient pour les soeurs les moins sympathiques; je la voyais toujours se placer auprès d'elles en récréation. Afin d'épanouir une soeur affligée d'idées noires, elle demanda d'être son aide, emploi dans lequel personne ne pouvait tenir à cause de son malheureux caractère. Un jour, n'ayant pas d'autre moyen de m'ouvrir les yeux sur la charité fraternelle et les luttes qu'elle exige, elle me confia les efforts qu'elle devait faire pour surmonter son antipathie naturelle pour une certaine soeur. Le nom de cette soeur me surprit beaucoup, car c'était avec celle‑là qu'elle paraissait avoir le plus d'intimité, tellement que soeur Marie du Sacré‑Coeur en était jalouse. Une malade nerveuse, d'ailleurs instruite et intelligente, avait mille bizarreries qui étaient l'épouvantail des infirmières. C'est à son propos que soeur Thérèse [710] me dit: « L'emploi d'infirmière est celui qui me plairait le mieux: je ne voudrais pas le solliciter, j'aurais peur que ce ne soit présomption, mais si on me le donnait je me croirais bien privilégiée.»@CSG  @

 

Sa charité allait, on pourrait presque dire, jusqu'à sacrifier ses intérêts spirituels; je l'ai vue, ayant trouvé un livre qui lui faisait beaucoup de bien, ne pas en terminer la lecture, et le passer aux soeurs, de sorte qu'elle ne l'acheva jamais, malgré son désir.

Elle sacrifiait au bien du prochain ses goûts personnels, même en matière de pratiques spirituelles. Ainsi pour exciter à la vertu sa compagne de noviciat, soeur converse qu'elle essayait d'éclairer, elle feignit d'avoir besoin pour elle‑même du système compliqué de pratiques qui convenait à cette soeur. Tous ces moyens étaient pourtant contre ses goûts. Elle m'écrivait le 23 juillet 1893, alors que j'étais dans le monde: «Je suis obligée d'avoir un chapelet de pratiques, je l'ai fait par charité pour une de mes compagnes. Je suis prise dans des filets qui ne me plaisent pas »  @LT 144@. Cependant elle condescendait de si bonne grâce à la tournure d'esprit de sa compagne, que celle‑ci pouvait être persuadée qu'elle la stimulait elle‑même.

 

Elle avait un talent particulier pour dérider les soeurs qui étaient dans la tristesse: elle s'y employait par son air aimable, sa bonne grâce, son sourire plein d'affection. Si elle ne pouvait absolument réussir, elle demandait intérieurement au bon Dieu de les consoler lui‑même. Elle recevait bien celles qui venaient la [711] déranger, ne témoignant jamais d'ennui ni de fatigue et répondant au premier appel.

La Servante de Dieu s'efforça toujours de faire oublier aux religieuses qu'elle avait ses soeurs dans le même monastère. Elle disait qu'il fallait se faire pardonner de vivre sous le même toit. Pour ne donner qu'un exemple, qu'on peut encore constater aujourd'hui, de cette discrétion charitable: dans les groupes photographiques de communauté, elle est toujours entourée d'autres religieuses et presque jamais réunie à ses soeurs. Dans sa dernière maladie, elle se disait heureuse d'habiter une cellule où on ne l'entendait pas tousser, et quand elle fut descendue à l'infirmerie, elle ne souffrait pas qu'on la veillât la nuit. Elle ne voulait pas non plus que l'on tuât les mouches qui la tracassaient, disant que c'étaient ses seules ennemis et qu'elle leur pardonnait pour obéir au précepte de Notre Seigneur.

 

 [Réponse à la trente-cinquième demande] :

La compassion de la petite Thérèse pour les pauvres était touchante, elle ne pouvait voir souffrir les malheureux, et leur portait l'aumône avec une telle expression de tendre respect qu'on en était ému. Elle disait plus tard que si elle avait été libre de sa fortune, elle se serait certainement ruinée, car elle n'aurait pu voir un pauvre dans le besoin, sans lui donner aussitôt ce qui lui manquait. Un jour qu'un vieillard infirme avait refusé son aumône, elle fut si peinée de l'avoir froissé sans doute en le prenant pour [712] un mendiant, qu'elle voulait, pour réparer sa méprise, lui donner le gâteau de sa collation. N'ayant pu le rejoindre, elle se consola en formant la résolution de prier pour lui le jour de sa première communion, qui alors était éloignée de quatre ans.

Ce genre de charité matérielle envers les pauvres ne se trouvant pas assez à sa portée, à cause de sa jeunesse, elle s'appliqua surtout à la charité intérieure, où le champ est si vaste. Sa seule préoccupation était de s'ingénier à faire plaisir autour d'elle; son seul chagrin, celui de causer la moindre peine.

C'est cet esprit de charité envers le prochain qui l'a portée à demander à Dieu la faveur de passer son ciel à faire du bien sur la terre.

Au Carmel, elle me recommandait beaucoup de soigner les malades avec amour, de ne pas faire cet ouvrage comme un autre, de l'accomplir avec soin et délicatesse, comme si réellement on rendait ce service à Dieu même. Un jour elle m'écrivit ce petit billet: « Tout à l'heure vous portez de petites tasses à droite et à gauche; un jour, Jésus, à son tour, ira et viendra pour vous servir @CSG     @

 

 [Réponse à la trente-sixième demande] :

La Servante de Dieu soulageait les âmes du purgatoire par tous les moyens en son pouvoir, principalement en gagnant des indulgences. Elle avait fait 1'« Acte héroïque » et remis entre les mains de la Sainte Vierge tous ses mérites de [713] chaque jour, afin qu'elle les appliquât à son gré, et de même tous les suffrages qui lui seraient donnés après sa mort. Les seuls suffrages, qu'elle se permit d'appliquer à une intention spéciale, furent pour Pranzini, ce pécheur qu'elle avait converti par ses prières et ses sacrifices. Chaque fois que notre famille offrait de lui donner quelque chose, à l'occasion de ses fêtes ou anniversaires, elle demandait de l'argent, et, avec la permission de notre mère, faisait dire des messes pour le repos de l'âme de Pranzini: « C'est mon enfant, disait

 

TÉMOIN 8: Geneviève de Sainte‑Thérèse O.C.D.

 

elle -, il ne faut pas que je l'oublie maintenant » @CSG @

Le jour de sa profession, elle demanda au bon Dieu de vider les prisons du purgatoire.

Elle disait chaque jour la prière: «O bon et très doux Jésus... », les six Pater et Ave du scapulaire de l'Immaculée Conception, et une certaine pratique de dévotion qu'on lui avait dit être très riche en indulgences, elle la remplit jusqu'à sa mort.

Comme elle ne faisait plus de prières vocales, étant trop malade, on voulut la dispenser de cette dernière, mais elle implora en disant: « Je ne puis plus faire que cela pour les âmes du purgatoire, et c'est si peu de chose! » @DEA 18-5@, et on la laissa libre. Tant qu'elle le put, elle fut fidèle à l'exercice du chemin de la croix plusieurs fois la semaine.

 

[Session 33: ‑ 25 août 1915, à  10h. et à 2h. de l’après-midi]

[717] [Réponse à la trente‑septième demande]:

La Servante de Dieu s'est toujours distinguée par sa prudence, ne donnant jamais libre cours au premier mouvement de la nature. Son grand moyen était le silence. Elle l'avait appris de la Sainte Vierge dont l'exemple la ravissait d'admiration, principalement lorsqu'elle préféra être soupçonnée, plutôt que de s'excuser auprès de saint Joseph en lui révélant le mystère de l'Incarnation. Elle m'en parla souvent pour me faire apprécier cette conduite si simple et pourtant si héroïque. Comme Marie, elle aimait à garder toutes choses en son coeur, ses joies comme ses peines; cette réserve fut sa force et le point de départ de sa perfection, comme aussi son cachet extérieur qui la distinguait du commun par sa grande pondération.

 

Toute petite enfant, elle gardait déjà ce silence prudent et ne disait que des paroles qu'elle voulait dire: «Ainsi - écrit-elle, j’avais pris l'habitude de ne jamais me plaindre, et lorsque j'étais accusée injustement, je préférais me taire » @MSA 11,2@Mais, si elle gardait le silence pour ne pas s'excuser, elle avait la sagesse de parler pour s'accuser. Ainsi, lorsqu'elle avait fait quelque maladresse, elle allait vite le dire.

On remarquait, à la maison, ce parfait équilibre des facultés: sa volonté régnait en souveraine dans son petit intérieur; elle était sérieuse et réfléchie.  A [718] la mort de ma mère, la Servante  de Dieu, qui n'avait pas encore cinq ans, fit preuve d'un tact et d'une délicatesse incroyables: j'avais pris Marie, notre soeur aînée, pour ma seconde mère; Thérèse se jeta alors dans les bras de Pauline en disant: «Pour moi, c'est Pauline qui sera maman! » @MSA 13,1@. Elle me dit plus tard avoir agi ainsi pour que  Pauline n'ait pas de peine et ne se croie pas délaissée. Je restai très étonnée d'une  pareille présence d'esprit car Marie, sa  marraine, avait eu jusque‑là soin de nous,  tandis que nous voyions peu Pauline qui  était alors en pension.

 

Ce tact exquis ne fit que se développer  dans une nature aussi bien douée. A  Lisieux, j'allais avoir quatorze ans, elle n'en  avait guère que dix: nos rapports étaient  des plus familiers, nous partagions la même  chambre et le même lit. Cette différence  d'âge me donna l'occasion de remarquer sa  grande discrétion et son extrême réserve.

Sa prudence se manifesta aussi en  pension, lorsque, voyant ses compagnes  rechercher l'affection particulière d'une  maîtresse, elle s'aperçut tout de suite de la  vanité de ces rapports et s'en éloigna avec  une sainte terreur.

 

Elle ne fut pas moins prudente dans les  négociations destinées à lui ouvrir les portes  du cloître à quinze ans. Elle eut à lutter  contre de fortes oppositions et à vaincre  son extrême timidité, jusqu'à parler au  Souverain Pontife pour en obtenir la faveur  désirée. Néanmoins je la vis toujours calme  et patiente dans cette affaire, n'ayant pas  de mots amers contre ceux qui contrariaient  [719] ses plans.

 

Au Carmel, la Servante de Dieu eut de  bonnes occasions d'exercer sa prudence.  Toute sa vie religieuse se passa sous le  gouvernement troublé de mère Marie de  Gonzague; celle‑ci, qu'elle fût prieure ou  non, ne souffrait point qu'une autre  qu'elle‑même eût l'autorité. On ne peut se  faire une idée de la diplomatie qu'il fallait  employer pour éviter les scènes. La Servante de Dieu sut faire de  ces difficultés une occasion de vertu tandis  que certaines âmes y trouvaient un écueil.  Dans ce bouleversement général elle ne se  départit jamais de son union à Dieu, du  souci de sa perfection personnelle. S'il est  vrai que sa déférence à l’autorité demeura  entière à l'égard de cette mère prieure, il  n'est pas moins vrai que la Servante de  Dieu voyait tous les défauts de notre  malheureuse mère, elle les déplorait et  tâchait d'arrêter le mal qui pouvait en  résulter pour la communauté. C'est ainsi  qu'elle intervint courageusement pour  détacher une religieuse d'une affection  humaine et servile qu'elle avait conçue pour  mère Marie de Gonzague. Elle fit preuve  dans cette circonstance d'une sagesse  remarquable, sachant donner cet avis  difficile, sans éloigner pourtant cette soeur  de l'obéissance et du respect dus à l'autorité  de la Prieure. D'ailleurs, je suis encore dans  l'admiration de son habilité à concilier un  parfait esprit de foi envers l'autorité, avec la  juste connaissance des graves défauts de  celle qui la détenait.

 

Je dois dire en particulier comment sa  prudence se manifesta par sa fidélité à  prendre conseil dans les [720]  circonstances graves de sa vie.

J'ai dit, dans ma déposition au Procès de  l'ordinaire, que « la Servante de Dieu  n'avait jamais eu, à proprement parler, de  directeur spirituel » ; j'entendais par  là qu’elle n'éprouvait pas le besoin d'une  direction habituelle, distincte de la  confession, comme cela se pratique  souvent en France, mais elle avait soin de  demander conseil chaque fois qu'elle  rencon‑

 

TÉMOIN 8: Geneviève de Sainte‑Thérèse O.C.D.

 

trait une difficulté dans sa vie spirituelle. Ainsi à l’âge de dix ans, elle consulte au sujet de quelques inquiétudes de conscience: « Je le dis à mon confesseur qui essaya de me tranquilliser », lit‑on dans 1'« Histoire de sa vie » @MSA 28,2@. Plus tard, au moment de sa première communion, le révérend père Pichon, jésuite, directeur de notre soeur Marie, écrit à la Servante de Dieu. Quatre ans plus tard, le même père jésuite est mis au courant des affaires de sa vocation, et l'encourage dans ses démarches. Au Carmel, elle profitait avec empressement tous les trois mois du confesseur extraordinaire. Au moment des retraites, ou quand il passait un religieux, elle recherchait avec avidité les conseils du prédicateur.

Voici sa manière de voir sur l'utilité des directeurs : « Je le sais, écrit-elle,- le bon Dieu n'a besoin de personne pour faire son oeuvre, mais de même qu'il permet à un habile jardinier d'élever des plantes rares et délicates, et qu'il lui donne pour cela la science nécessaire, se réservant pour lui‑même le soin de féconder, ainsi Jésus veut être aidé dans la divine culture des âmes »

@MSA 53,1@

[721] Dans son Histoire, elle mentionne la joie qu'elle éprouva, lorsque le révérend père Pichon, S. J., lui eut assuré « qu'elle avait conservé son innocence baptismale » @MSA 70,1@ et la paix qui remplit son coeur, lorsque le révérend père Alexis « la lança à pleines voiles sur les eaux de la confiance et de l'amour qui l'attiraient si fort » @MSA 80,2@ Elle montra encore sa déférence en suivant les conseils d'un directeur qui lui indiqua de copier le Credo et de le porter sur son coeur pour démentir ses tentations contre la foi.

 

 [Suite de la réponse à la trente-septième demande]:

On peut noter sur cette même question des directeurs que tous ceux à qui elle a confié successivement sa conscience, ont invariablement témoigné pour elle la plus grande estime.

Il est vrai que les affirmations de l'un ou de l'autre de ceux qu'elle consulta lui furent parfois une occasion d'épreuve. Ainsi quand le père Blinot, S.J., [722] lui dit que c'était présomption d'aspirer à la sainteté, ou encore, lorsque, à la fin de sa vie, l'aumônier lui dit que ses tentations contre la foi la constituaient dans un état très dangereux. C'est à cause de ces mauvaises fortunes, voulues par Dieu sans doute, qu'elle se tourna vers Jésus « le Directeur des directeurs »  @MSA 71,1@ et qu'elle dit avoir fait l'expérience qu'il ne faut pas trop compter sur des secours qui peuvent manquer au premier moment.

 

 [Réponse à la trente‑huitième demande]:

La sagesse de ses conseils se révèle surtout dans les avis qu'elle donne pour la formation des novices.

Pendant ces directions, elle était très vigilante à recourir à Dieu par la prière. Ayant été moi‑même une de ses novices, j'ai toujours remarqué son grand renoncement, sa patience à nous écouter, à nous instruire, sans chercher pour elle l'ombre d'une consolation. « Je ne cherchais pas à être aimée - me dit‑elle dans une conversation peu de temps avant sa mort,-, je ne m'occupais pas de ce qu'on pouvait dire ou penser de moi, je ne cherchais qu'à faire mon devoir et à contenter le bon Dieu » @Source pre.@. Exaucée dans la prière qu'elle avait faite, jamais elle ne vit aucune novice s'attacher à elle humainement, et cependant, toutes recouraient avec confiance à sa direction. Même quelques anciennes, remarquant sa prudence céleste, vinrent aussi la consulter en secret.

Elle ne demandait point à toutes les mêmes sacrifices. « En dirigeant les autres, écrit‑elle, il faut absolument oublier ses goûts, ses conceptions personnelles et guider [723] les âmes, non par sa propre voie, par son chemin à soi, mais par le chemin particulier que Jésus leur indique » @MSC 22,2@

 

Voici, en particulier, quelques‑unes de ses instructions: « En communauté, chacune doit essayer de se suffire à soi‑même, et ne pas demander des services dont on peut se passer.» « Pour ne demander qu'à la dernière extrémité des dispenses ou des permissions, dites‑vous intérieurement :'si chacune faisait la même chose ?... la réponse vous fera voir tout de suite le désordre qui en résulterait et vous donnera l'équilibre à garder » @Source pre.@. Bien qu'elle nous recommandât de faire toutes choses le plus parfaitement possible, elle disait cependant qu'avant tout, il fallait se conformer aux usages, parce que quelque fois un zèle indiscret peut nuire à soi‑même et aux autres. «Souvent,disait‑elle,on se sent fatiguée seulement parce que les autres oublient de nous plaindre. On dirait à une soeur: ' Vous êtes bien fatiguée, allez vous reposer!', aussitôt elle ne sentirait plus de fatigue » @Source pre.@. Je lui disais un jour: «Je veux bien accepter les réprimandes quand elles sont justes, mais quand je ne suis pas en défaut, je ne puis les supporter.» « Voilà qui est tout le contraire de moi-me réponditelle-: j'aime mieux être accusée injustement, car je n'ai ainsi rien à me reprocher et j'ai la joie d'offrir au bon Dieu cette humiliation » @CSG   @. Elle m'expliqua une autre fois combien la nature est portée à trouver facile ce qui vient de notre inspiration personnelle, tandis que, au contraire, il y a toujours des si et des mais, quand ce sont les idées des autres qu'il faut adopter. «Nous voyons d'un bon oeil les soulagements que l'on donne aux autres, quand c'est nous qui [724] les leur avons obtenus, mais si nous n'y sommes pour rien, mille tentations s'élèvent en notre coeur et nous trouvons à redire à tout ce que nous n'avons pas touché » @Source pre.@

 

L'ensemble de sa doctrine spirituelle et de ses directions se résume dans ce qu'elle appelait « sa petite voie d'enfance.» Elle se ramène, ce me semble, à deux idées générales: l'abandon et l'humilité. Je l'ai particulièrement étudiée sous ce dernier aspect qui m'a le plus frappée, dans les instructions de soeur

 

TÉMOIN 8: Geneviève de Sainte‑Thérèse O.C.D.

 

Thérèse de l'Enfant‑Jésus à ses novices. « Pour marcher dans la ' petite voie '- disait‑elle-il faut être humble, pauvre d'esprit et simple » @CSG  @

Humilité

Dans les instructions particulières qu'elle faisait à chacune des novices, il fallait toujours en revenir 1à. Le fond de ses enseignements était de nous apprendre à ne pas s'affliger en se voyant la faiblesse même, mais plutôt à nous glorifier de nos infirmités. « Vous devriez vous réjouir de tomber, me dit‑elle un jour , car si, en tombant, il ne devait pas y avoir offense de Dieu, on devrait le faire exprès afin de s'humilier. Vous prétendez gravir une montagne, mais le bon Dieu veut vous faire descendre au fond d'une vallée où vous apprendrez le mépris de vous‑même. » En effet, au lieu de chercher à excuser ses imperfections, elle s'en servait pour plaider sa cause, pour prouver au bon Dieu combien elle avait besoin de son secours. Elle écrit: « Je confie à Jésus, je lui raconte en détail mes infidélités, pensant, dans mon téméraire abandon, acquérir ainsi plus d'empire, attirer plus plei‑[725]nement l'amour de celui qui n'est pas venu appeler les justes, mais les pécheurs » @MSB 5,1@. C'est dans ce sens qu'elle chante:

 « Ma joie est de rester petite aussi, quand je tombe en chemin, je puis me relever bien vite,

et Jésus me prend par la main» @PN 45@.

C'était son habitude de se classer parmi les faibles, d'où est venue l'appellation de « petites âmes.» Elle m'écrivait ce billet quelque temps avant sa mort, le 7 juin 1897: «Rangeons‑nous humblement parmi les imparfaits, estimons‑nous de 'petites âmes' que le bon Dieu doit soutenir à chaque instant. Dès qu'il nous voit bien convaincus de notre néant, il nous tend la main, mais si nous voulons encore essayer de faire quelque chose de grand, même sous prétexte de zèle, il nous

laisse seules.» @LT 243@

 

Pauvreté spirituelle

Comme les petits enfants qui n'ont rien en propre et dépendent absolument de leurs parents, elle voulait qu'on vive au jour le jour, sans faire de provisions spirituelles.

Elle eut toujours cet attrait du dénuement complet. Dès 1889, à 16 ans, elle m'écrivait en parlant d'elle‑même: « Le 'grain de sable' veut se mettre à l'oeuvre, sans joie, sans courage, sans force, et c'est tous ces titres qui lui faciliteront l’entreprise » @LT 82@. Un jour que la voyant si délicate avec le bon Dieu, je me plaignais de ne pas être comme elle, elle me fit faire cette prière: « Mon Dieu, je vous remercie de ne pas avoir un seul [726] sentiment délicat et je me réjouis d'en voir aux autres.»  Je lui exprimais le désir d'avoir de la mémoire pour retenir les textes de l'Ecriture Sainte, elle me dit: «Ah! vous voilà encore qui voulez posséder des richesses! S'appuyer là-dessus, c'est s'appuyer sur un fer rouge, il en reste une petite marque » @CSG  @. En 1896, étant sa novice, je reçus ce billet, comme de la part de la Sainte Vierge: «Si tu veux supporter en paix l'épreuve de ne pas te plaire à toi‑même, tu donneras à Jésus un doux asile; il est vrai que tu souffriras puisque tu seras à la porte de chez toi, mais ne crains pas, plus tu seras pauvre, plus Jésus t'aimera.» @LT 211@

 

Simplicité

Le 25 avril 1893, elle m'écrit une lettre dans laquelle, comparant Notre Seigneur à la fleur des champs et l'âme à la goutte de rosée, elle dit: « Heureuse petite goutte de rosée qui n'est connue que de Jésus! N'envie pas le clair ruisseau..., son murmure est bien doux, mais les créatures peuvent l'entendre, et puis le calice de la fleur des champs ne saurait le contenir. Pour être à Jésus seul, il faut être petit comme une goutte de rosée. Oh! qu'il y a peu d'âmes qui aspirent à rester ainsi petites! Le fleuve, disent‑elles, et le ruisseau ne sont‑ils pas plus utiles que la goutte de rosée ?... Sans doute ces personnes ont raison... mais elles ne connaissent pas la 'Fleur champêtre' qui a voulu habiter sur notre terre d'exil... Notre bien‑aimé n'a pas besoin de nos belles pensées, de nos oeuvres éclatantes... Il ne s'est fait la 'Fleur des champs' que pour nous montrer com‑[727]bien il chérit la simplicité... Quel privilège d'être appelé à être une petite goutte de rosée! Mais pour y répondre, comme il faut être simple! » @LT 141@.

 

[Session 34: ‑ 26 août 1915, à 9h. et à 2h. de l’après-midi]

[730] [Réponse à la trente‑neuvième demande]:

Il me semble que j'ai dit tout ce que je savais à ce sujet, en répondant aux questions sur la foi et sur l'amour de Dieu.

 

 [Réponse à la quarantième demande]:

La Servante de Dieu eut toujours un très grand respect pour ses parents.

Jamais je ne l'ai entendue dire la plus petite parole qui pût les contrister, même après avoir été grondée injustement.

Lorsqu'étant dans le monde, je lui envoyais des fleurs, elle se gardait bien de se les approprier, bien qu'elle les reçut directement comme portière. Elle les aurait plutôt laissées se faner que de les prendre pour [731 ] son petit Jésus sans un ordre exprès de notre mère. Pendant sa maladie, comme nos parents lui avaient envoyé des fruits, elle nous dit: « Qu'il est bon, ce raisin‑là! Mais je n'aime pas ce qui me vient de ma famille ». Et cependant, on ne peut voir coeur plus affectueux pour les siens

 

TÉMOIN 8: Geneviève de Sainte‑Thérèse O.C.D.

 

que ne fut celui de soeur Thérèse. Elle nous témoignait dans l'intimité toute sa tendresse pour nous. Ayant vu des exemples de saints qui s'éloignaient de leurs parents pour plus de perfection, en cessant ou modifiant leurs rapports avec eux, elle disait être bienheureuse « qu'il y ait plusieurs demeures dans la maison du bon Dieu », et que sa demeure à elle ne serait pas celle de ces grands saints, mais de ces petits saints qui aiment beaucoup leur famille.

 

Dès sa plus tendre enfance, la franchise de la Servante de Dieu était remarquable. Elle s'accusait elle‑même des moindres fautes. Ma mère écrivait en parlant d'elle: « La petite ne mentirait pas pour tout l'or du monde » @MSA 11,1@

Les derniers jours qui précédèrent la mort de notre mère, on nous envoyait ensemble chez une parente. Dans une de ces occasions, je me souvins en chemin que nous n'avions pas récité notre prière. Je dis à Thérèse: «Faut‑il dire à cette dame que nous n'avons pas fait notre prière?.» «Oh! oui», me répondit-elle d'un ton résolu, malgré qu'elle sût bien, comme moi, que cette dame n'était pas pieuse  @MSA 12,1@

 

Plus tard, au Carmel, cet amour du droit et de la vérité ne fit que s'accroître pour atteindre un degré [732] vraiment héroïque. Ainsi, elle aurait préféré tomber dans la disgrâce de mère Marie de Gonzague et être chassée de la communauté plutôt que de ne pas faire son devoir en laissant sa compagne de noviciat s’attacher trop humainement à cette prieure. La justice envers ses novices était si grande, qu'elle ne faisait point acception de personnes, et chacune, même les plus déshéritées de la nature, pouvaient se croire les plus aimées.

La Servante de Dieu avait coutume de dire que « tout est grâce » @DEA 5-6@, aussi, entretenait‑elle dans son coeur un sentiment constant de vive reconnaissance, soit à l'égard de Dieu, soit à l'égard des personnes.

 

Toute son « Histoire » est d'ailleurs un hymne de reconnaissance. Elle débute ainsi: « Je vais commencer à chanter ce que je dois dire éternellement: les miséricordes du Seigneur » @MSA 2,1@. Elle appréciait grandement le bienfait de la vocation religieuse, et m'écrivait à ce sujet: « Parfois, je ne puis y croire; qu'ai‑je fait au bon Dieu pour qu'il me comble ainsi de ses grâces? » @LT 47@. Entrée à mon tour au Carmel, et trouvant la Règle fort austère, je pensais faire beaucoup pour le bon Dieu, aussi demandai‑je à soeur Thérèse de me composer un cantique redisant tous les sacrifices que j'avais faits, et dont chaque strophe se terminerait par: « Rappelle‑toi.» Quelle ne fut pas ma surprise de trouver qu'elle avait interverti le sens indiqué: dans le cantique qu'elle composa, c'est Jésus qui est le donateur et c'est l'âme [733]qui est l'obligée.

 

 [Réponse à la quarante-et-unième demande]:

A l'âge de trois et quatre ans la Servante de Dieu savait déjà supporter et se priver. C'est ainsi que, pour ne pas me quitter lorsque Marie me donnait mes leçons, elle s'enfermait là des heures entières sans dire un seul mot, condition posée à son admission au cours. Elle était toujours patiente, ne s'agitant point comme les autres enfants. Elle se laissait prendre avec douceur ce qui était à elle. A cet âge, elle faisait beaucoup de sacrifices appelés par nous « pratiques.» Elle avait un petit chapelet à grains mobiles et tirait une perle chaque fois qu'elle s'était renoncée. Ces « pratiques » tenaient une si grande place dans son enfance, qu'elle s'en entretenait sans cesse avec moi, ce qui intriguait fort une voisine qui entendait nos conversations. Plus tard, Thérèse n'abandonna pas cette pieuse habitude et se prépara à sa première communion par un tissu de petites mortifications. Elle avait 9 ans quand elle sut se dominer jusqu'à accepter, sans un mot d'instance, la privation que Marie lui imposait de ne pas apprendre le dessin avec moi. Dès ce temps‑là elle avait pris l'habitude d'arrêter ses lectures à l'heure dite, même au milieu du passage le plus intéressant. De même, quand elle fut plus grande, s'appliquant seule à des études spéciales d'histoire et de sciences qui la captivaient, elle n'y employait pour se mortifier qu'un temps déterminé. [734] En toute occasion, elle s'adjugeait la dernière place et prenait pour sa part ce qui était le moins commode, aussi bien en voyage qu'à la maison. C'est à cette époque qu'elle se corrigea de sa grande sensibilité par un acte de courage vraiment extraordinaire, lorsqu'elle se dompta, en refoulant ses larmes jusqu'à paraître joyeuse en face d'une observation que lui fit mon père. C'était dans la nuit de Noël 1886.

 

La Servante de Dieu ne cherchait pas, pour se mortifier, des choses extraordinaires, et même n'était pas d'un rigorisme absolu au sujet des satisfactions permises. En cela comme en tout le reste, elle procédait avec simplicité et ne refusait pas de bénir le bon Dieu dans ses oeuvres. Ainsi, elle aimait à toucher les fruits, la pêche en particulier, admirant sa peau veloutée; de même, à distinguer entre eux les parfums des fleurs. Mais si elle eût senti un plaisir naturel même en ces choses innocentes, elle se fût arrêtée aussitôt, ce qu'elle faisait fidèlement puisqu'au moment de la mort, elle n'avait à se reprocher, dans toute sa vie, que d'avoir pris plaisir, une fois et un instant, à respirer un flacon d'eau de Cologne qu'on lui avait donné en voyage.

 

Voici quelques détails sur ses pratiques de mortification.

Elle accomplissait fidèlement le précepte de notre Règle de garder la modestie des yeux, mais toutefois sans contrainte. Pendant sa maladie, on m'apporta une boîte de baptême dont le sujet décoratif [735] était charmant; on le loua devant elle puis on posa la boîte sur la table, oubliant de la lui montrer. Elle se garda bien de réclamer. A l'oraison, elle se privait de jeter un coup d'oeil sur la pendule placée juste devant nous: « A quoi cela m’avancerait-il, me disait‑elle - de savoir s'il y a encore cinq ou dix minutes, j'aime mieux m'en priver ». @Source pre @

 

TÉMOIN 8: Geneviève de Sainte‑Thérèse O.C.D.

 

 [Suite de la réponse à la quarante‑et‑unième demande] :

Dans le monde, elle ne pouvait comprendre qu'on s'invite à dîner, disant qu'on devrait se cacher et faire comme à la dérobée cette action si basse, et ne se consolait qu'à la pensée que Notre Seigneur s'était assujetti à nos nécessités. Elle saisissait les petites occasions de mortifications qui ne peuvent nuire à la santé; elle se les imposait toujours et en tous temps. Ce sont des pratiques bien minimes, sans doute, mais le bon [736] Dieu montre autant sa puissance dans la création des infiniment petits que des infiniment grands, et il me semble que soeur Thérèse a justement dévoilé sa force dans la multiplicité d'actes faibles et microscopiques, si l'on peut s'exprimer ainsi. Au dîner, par exemple, si le manche de son couteau ou de sa cuiller n'était pas bien essuyé et, tout gluant, lui collait à la main, elle se gardait de faire cesser cette mortification qui lui coûtait extrêmement. Au sujet des mortifications du goût, je la vis un jour, pendant sa maladie, boire goutte à goutte un exécrable remède, je lui dis: « Mais dépêchez‑vous, buvez cela d'un trait! » Oh! - me répondit-elle, je fais exprès de le bien goûter, ne faut‑il pas que je profite de toutes les petites mortifications qui se rencontrent puisqu'il m'est interdit d'en faire de grandes! » @Source pre @.

 

La Servante de Dieu faisait une grande attention à ne pas prendre ses aises. Ainsi, elle ne s'adossait pas, étant assise, ne croisait point les pieds, etc. Quant il faisait chaud, elle évitait de s'essuyer ostensiblement le visage, disant que c'était attirer l'attention sur le malaise dont on souffre. De même, en hiver, elle ne se frottait pas les mains, ne marchait pas courbée. Elle reprit sévèrement une novice qui avait mis, l'hiver, une épingle pour fermer ses manches et avoir moins froid.

A propos des instruments de pénitence, je lui disais qu'un sentiment naturel portait à éviter bien des mouvements quand on en portait, ou à se raidir sous la discipline pour moins souffrir. Elle me regarda étonnée, et reprit: « Moi, je trouve que ce n'est pas la peine de faire [737] les choses à moitié, je prends la discipline pour me faire du mal, et je veux qu'elle m'en fasse le plus possible, aussi, je m'incline de façon à avoir le corps très souple pour mieux sentir les coups ». Elle allait si vite qu'elle atteignait jusqu'à 350 coups par Miserere. Elle me dit que, plus elle ressentait la douleur vivement, plus elle souriait, afin que le bon Dieu voie bien, même sur son visage, qu'elle était heureuse de souffrir pour lui.

 

Quant aux mortifications de l'esprit et de la volonté, la Servante de Dieu était toujours fidèle à dominer ses passions; malgré sa vive imagination, elle ne se montait pas la tête, prenant une extrême garde à n'agir jamais par premier mouvement. J'ai remarqué qu'elle ne demandait jamais de nouvelles; si elle voyait un groupe quelque part, et que la mère prieure semblât y raconter quelque chose d'intéressant, elle se gardait bien d'aller de ce côté. Pour les parloirs, elle agissait de même, et trouvait toujours moyen de s'esquiver lorsqu'elle prévoyait avoir du plaisir. Une des poésies de soeur Thérèse ayant été envoyée à un personnage, il remercia par une lettre élogieuse dont elle n'entendit pas la lecture, ne se trouvant pas en communauté à ce moment‑là. Elle me demanda donc, sans réfléchir, de lui communiquer cette lettre; mais, quelques jours après, je m'aperçus qu'elle ne l'avait pas lue, et, sur mes instances, elle me dit qu'elle ne la lirait jamais pour se punir de l'avoir demandée.

 

C'est avec une héroïque patience, que la Servante de Dieu supportait d'être dérangée. Je découvris [738] même, un jour, sa tactique qui était de se mettre sur le chemin d'une religieuse qui facilement lui demandait des services. Elle m'enseigna elle‑même cette méthode, à propos de mon emploi d'infirmière qui m'occasionnait de fréquents dérangements: « Quand on vous sonne, c'est le mieux - me dit‑elle -; il faudrait faire exprès de passer devant l'infirmerie afin qu'on vous dérange, répondre avec amabilité, promettre de revenir, avoir l'air contente, comme si c'était à vous qu'on rendait service. Oh! voyez‑vous, penser de belles et saintes choses, faire des livres, écrire des vies de saints, ne vaut pas l'action de répondre quand la cloche de l'infirmerie sonne et que cela dérange. Il faut être mortifiée pour ne pas faire un point de plus quand on vous appelle; j'ai pratiqué cela et j'ai expérimenté la paix qui en découle.»@CSG  @

 

La Servante de Dieu, qui excellait dans tous les genres de mortification, n'eut garde d'oublier la mortification du coeur. Pour se mortifier sous ce rapport, elle laissait passer son tour de direction chez notre mère (sa chère Pauline, « sa petite mère »), je restai en cela très étonnée de son détachement. Elle désira beaucoup d'être envoyée au Carmel d'Hanoï, et fit même pour cela des instances, afin, disait‑elle, « non pas d'y être utile, mais d'y souffrir l'exil du coeur » @ CSG  @A mon entrée au Carmel, le 14 septembre 1894, après m'avoir embrassée comme le firent toutes les autres soeurs, elle s'enfuyait déjà, lorsque Notre Mère lui fit signe de m'accompagner dans la cellule qui m'était destinée: elle n'y serait pas venue sans cet appel. A la prise [739] d'habit de soeur Marie de l'Eucharistie, sa cousine germaine, elle se priva de l'accompagner à la porte de clôture pour la remettre à sa famille, et comme je lui faisais le reproche de ne pas avoir été 1à, elle me dit s'en être privée, parce qu'elle en avait trop le désir. Pendant sa maladie, elle nous dit à toutes les trois (mère Agnès, soeur Marie du Sacré‑Coeur et moi): «Quand je serai partie, faites bien attention à ne pas mener la vie de famille » @DEA 3-8@.

Soeur Thérèse résuma en un mot tous ces actes de renoncements dans cette parole: « Depuis que je ne me recherche jamais, je mène la vie la plus heureuse que l'on puisse voir » @MSC 28,1@

 

TÉMOIN 8: Geneviève de Sainte‑Thérèse O.C.D.

 

 [Réponse à la quarante-deuxième demande]:

Jusqu'à l'âge de 14 ans, la petite Thérèse fut « accessible à toute douleur » @MSA 13,1@, selon son expression, mais elle savait dominer ses peines pour consoler les autres.

Je ne me souviens pas de l'avoir jamais vue manquer de patience dans son enfance ni plus tard. En pension, la petite Thérèse fut très persécutée par des élèves de sa classe plus âgées qu'elle et jalouses de ses succès: elle se contentait de pleurer en silence, sans me dire la cause de ses larmes, car j'y aurais mis bon ordre, elle préférait souffrir en secret pour l'amour du bon Dieu.

Elle s'étudiait à retenir une parole de réplique, à me rendre de petits services sans les faire valoir, et cela sans jamais défaillir.

[740] La nuit de Noël 1886, elle fit un acte de courage dont je fus témoin, et qu'elle appelle le point de départ de sa conversion. Dans cette circonstance elle domina absolument sa sensibilité trop impressionnable depuis la mort de sa mère. Elle raconte cet épisode dans son « Histoire » (pages 74‑75 édit. in 8°, 1914)@MSA 45,1@. Elle ajoute: « Depuis cette nuit bénie ; je ne fus vaincue en aucun combat » @MSA 44,2@

 

La Servante de Dieu montra une grande force d'âme dans les séparations que lui imposèrent les appels de Dieu dans la famille. Quand ses deux «mères », Marie et Pauline, étaient entrées successivement au Carmel, elle avait accepté avec résignation ces sacrifices si douloureux, mais sa santé ne répondit pas à sa soumission et le chagrin de cette séparation ne fut peut‑être pas étranger à la maladie qui l'atteignit en 1883. Lors de sa propre entrée au Carmel, elle quitta mon père qu'elle aimait tant, sans verser une seule larme, bien qu'elle se demandât si elle n'allait point mourir, tant sa douleur était intense.

 

Au Carmel, elle eut de fréquentes occasions d'exercer son courage. Les circonstances dans lesquelles s'est écoulée sa vie religieuse multipliaient d'ailleurs les difficultés qu'elle devait surmonter. Elle vécut en effet constamment sous la tutelle de mère Marie de Gonzague. En ce temps‑là, tout était livré au caprice du moment, les règlements se faisaient et se défaisaient, des scènes épouvantables éclataient comme un orage, à propos de rien, mais toujours c'était la jalousie qui [741] en était le principe. Bien qu'un tel gouvernement fût pour les soeurs un sujet continuel de tentations, car il est bien difficile de ne pas murmurer en face de l'injustice, la Servante de Dieu faisait briller sa force d'âme, en supportant avec douceur le mal qu'on ne pouvait empêcher, et n'admettant aucune critique amère contre celle qui détenait l'autorité.

 

Dans ses graves maladies, la Servante de Dieu souffrit des maux qu'une direction bien réglée eût facilement évités. Elle en souffrit d'autant plus, qu'elle s'oubliait elle‑même et qu'il eût fallu lui imposer les soulagements qu'elle ne sollicitait jamais. Après son premier crachement de sang (Vendredi Saint 1896), elle fut saintement joyeuse d'avoir la permission de continuer le carême dans toute sa rigueur, si bien que, la voyant si fervente, je ne me doutai pas de l'accident qui lui était arrivé; je sus depuis qu'elle avait beaucoup souffert du jeûne cette année‑là, mais, comme à son habitude, elle ne s'était pas plainte. De même, elle ne réclama aucun soulagement dans la fatigue extrême qu'elle éprouvait chaque jour à dire son office à l'heure même où sa fièvre était plus ardente. Après qu'on lui avait fait des pointes de feu (un jour, j'en comptais jusqu'à 500), elle allait se coucher sur sa paillasse, le soir venu. N'ayant point permission de lui mettre un matelas (j'étais alors infirmière), je n'avais d'autre ressource que de plier en quatre ma grande couverture et de la mettre sous son drap, ce que la Servante de Dieu acceptait avec reconnaissance, mais sans un [742] seul mot de critique sur la façon dont les malades étaient soignées. A la fin de sa maladie, elle resta un mois sans médecin. Celui de la communauté (monsieur le docteur de Cornières) partant en villégiature, avait confié sa malade aux soins du docteur La Néele, cousin de la Servante de Dieu. Mais il avait compté sans le caractère de mère Marie de Gonzague, qui prit jalousie de voir soeur Thérèse entre les mains de sa famille, et refusa l'entrée au docteur. Dans ces circonstances, la Servante de Dieu, non seulement ne se plaignit pas, mais arrêtait les échappées de notre juste indignation.

Il fallait aussi user de stratagème pour donner du sirop de morphine, mère Marie de Gonzague ayant pour théorie que de soulager ainsi une carmélite était honteux: jamais elle ne consentit à ce qu'on fasse des piqûres.

 

[Session 35: ‑ 27 août 1915,  à 9h. et à 2h. de l'après‑midi]

[745] [Suite de la réponse à la quarante‑deuxième demande] :

La vertu de force que pratiquait la Servante de Dieu, elle voulait l'insinuer aussi à ses novices. Je lui dis un jour: « Autrefois, je me passionnais, je sentais [746] mon coeur battre de zèle, j'étais entreprenante, et, pour la gloire de Dieu, j'aurais été au bout du monde sans avoir peur de rien, tandis qu'à présent, toutes ces impressions vives sont éteintes, et je me sens comme amoindrie.» - « Cela, me dit-elle, c’était la jeunesse; le vrai courage n'est pas cette ardeur d'un moment qui fait désirer d'aller à la conquête des âmes au prix de tous les dangers, lesquels n'ajoutent qu'un charme de plus à ce beau rêve. Le vrai courage, c'est de désirer la croix au milieu de l'angoisse du coeur, et en même temps la repousser, pour ainsi dire, comme Notre Seigneur au jardin des Oliviers.» @DEA 6-7@Elle m'écrivait: « Quand je ne sens rien, que je suis incapable de prier, de pratiquer la vertu, c'est alors le moment de chercher de petites occasions, des riens qui

 

TEMOIN Geneviève de Sainte‑Thérèse O.C.D.

 

font plaisir à Jésus, plus que l'empire du monde ou même que le martyre souffert généreusement, par exemple un sourire, une parole aimable, alors que j'aurais envie de ne rien dire ou d'avoir l'air ennuyée. Quand je n'ai pas d'occasions, je veux au moins lui dire souvent que je l'aime, ce n'est pas difficile et cela entretient le feu dans mon coeur. Quand même il me semblerait éteint ce feu d'amour, je voudrais y jeter quelques petites pailles, et Jésus saurait bien le rallumer» (Lettre du 16 juillet 1893) @LT 143@

 

Elle nous disait: « J'ai toujours été frappée de la louange adressée à Judith: ' Vous avez agi avec un courage viril et votre coeur s'est fortifié'; il faut donc d'abord agir avec courage, puis le coeur se fortifie, et l'on marche de victoire en victoire.» @DEA 8-8@Un jour que j'étais découragée, je rejetais mon état sur [747] ce que j'étais fatiguée. Elle me répondit: « Il ne faut jamais croire, quand vous ne pratiquez pas la vertu, que c'est pour une cause naturelle, comme la maladie, le temps ou le chagrin. Il faut que vous en tiriez un grand sujet d'humiliation, et vous ranger parmi les petites âmes, puisque vous ne pouvez pratiquer la vertu que d'une façon aussi faible » @CSG  @

Pour sa force de caractère au milieu des dangers extérieurs, il arriva qu'un jour de fête de mère prieure, où la Servante de Dieu représentait Jeanne d'Arc sur le bûcher, elle faillit être effectivement brûlée vive, à la suite d'une imprudence, qui alluma un commencement d'incendie, mais, sur un ordre de notre mère de ne pas bouger de sa place pendant qu'on s'efforçait d'éteindre le feu autour d'elle, elle resta calme et immobile au milieu du danger, faisant à Dieu le sacrifice de sa vie, comme elle l'a dit ensuite.

 

La plus dure épreuve de la vie de la Servante de Dieu fut celle de la maladie de mon père. C'est celle‑là qu'elle désigne toujours sous le nom de grande épreuve. Sans doute, d'autres en subissent de semblables, mais la souffrance se mesure moins à l'effet brutal qui la produit qu'à la qualité de l'objet atteint, et il est peu de pères qui aient autant de titres à la reconnaissance de leurs enfants. Toute sa vie n'avait été qu'un dévouement plein de tendresse à notre égard. Ce n'est pas de l'amour seulement que nous avions pour lui, mais un culte. Ce cher père fut donc atteint d'une paralysie progressive qui affecta le cerveau et obligea de l'interner dans une maison de santé. Cette humiliation dura cinq années. Pendant cette douloureuse époque, la Ser‑[748]vante de Dieu ne cessa de soutenir notre courage par des paroles pleines de foi et d'espérance. Elle apprécie cette terrible épreuve comme un don royal du coeur de Dieu. « Il était temps - écrit‑elle - qu'un aussi fidèle serviteur reçut le prix de ses travaux; il était juste que son salaire ressemblât à celui que Dieu donna au Roi du ciel, son Fils unique » @MSA 71,2@Elle m'écrit, en février 1889: «Quel privilège Jésus nous fait en nous envoyant une si grande douleur, ah! l’éternité ne sera pas assez longue pour le remercier! » @LT 83@. Et encore: « Jésus nous a envoyé la croix la mieux choisie qu'il a pu inventer dans son amour immense... Comment nous plaindre, quand lui‑même a été considéré comme un homme frappé de Dieu et humilié » @LT 108@. Enfin, cette force dans la souffrance du coeur ne se manifestait pas seulement dans ses lettres, mais aussi dans ses paroles, où elle n'eut sur les lèvres que des bénédictions pour le bon Dieu. La Servante de Dieu mit cette épreuve au rang de ses plus grandes grâces, et en inscrivit la date avec ces mots: « Notre grande richesse » @MSA 86,1@

 

 [Réponse à la quarante-troisième demande]:

La pureté rayonnait sur le visage de soeur Thérèse de l'Enfant‑Jésus. Elle avait le type d'une vierge céleste et la sainteté de son âme répondait à son extérieur. Je l'appelais souvent « un ange  incarné » ce qui caractérisait ma pensée sur elle. Etant petite, elle charmait les personnes qui la regardaient. On voyait des enfants aussi jolies, mais il y avait quelque chose dans son regard que je n'ai jamais vu chez d'autres. On  disait [749] couramment « qu'elle avait du ciel dans les yeux.» Mais le n° 216 des Articles est, à mon avis, exagéré,: jamais il n'y a eu d'«odeurs célestes » émanant d'elle. Ce que nous avons vu était tout aussi beau, mais beaucoup plus simple, et c'est justement cette alliance du surnaturel avec le naturel qui donne à soeur Thérèse le charme exquis qui lui est propre. C'est à cette époque que suivant son expression, «elle avait honte de son corps » @DEA 30-7@, et plus tard, elle ne se consola d'en avoir un qu'en pensant à Notre Seigneur qui a bien voulu se faire homme comme nous.

 

Au début de son voyage d’Italie, craignant de découvrir le mal, elle recommanda sa pureté à la Sainte Vierge dans le sanctuaire de Notre‑Dame des Victoires, à Paris, et se mit sous la protection de saint Joseph, en lui faisant chaque jour  une prière à cette intention, et jamais rien ne choqua ses regards, pas plus sur les places publiques que dans les nombreux musées que nous visitâmes.

A la descente du train, à Bologne, se trouvait une nuée d'étudiants; l'un d'eux eut vite fait d'enlever Thérèse, dans ses bras sans que, dans la bagarre, nous ayons pu y prendre garde mais elle se recommanda à la Sainte Vierge et lança un tel regard à l'importun qu'il eut peur et lâcha prise instantanément.

Au Carmel, à cause des bruits de persécution qui nous ont toujours fait vivre comme sur un volcan, elle s'inquiétait beaucoup de savoir dans quelle mesure on peut exposer sa vie pour se soustraire à la violence, et je [750] sais qu'elle consulta plusieurs directeurs. Cependant elle n'était pas scrupuleuse. Son esprit droit et perspicace lui avait fait connaître toutes choses, et tout était

 

TÉMOIN 8: Geneviève Le Sainte‑Thérèse O.C.D

 

beau à son regard limpide; aussi ignorait‑elle ce qu'était une mauvaise pensée. Elle louait le bon Dieu de toutes ses oeuvres, et les trouvait toutes, sans exception, marquées au cachet de la pureté divine. Toutes les siennes et son extérieur exprimaient la pureté. Pour sa conduite personnelle, elle me dit avoir toujours agi seule avec la même réserve et discrétion que si elle eût été en présence de quelqu'un.

Malgré qu'elle aimait tous les saints, elle voulut se mettre sous la protection spéciale de ceux qui sont vierges, et me fit remarquer que, d'après son choix, son reliquaire ne contenait que des reliques de vierges.

Dans sa sollicitude maternelle pour mon âme, elle souffrit beaucoup, c'est elle‑même qui le dit dans son manuscrit, en me sachant exposée dans le monde à des dangers qui lui avaient été inconnus.

Un jour, où à l'occasion d'un mariage je devais assister à une soirée dansante, la Servante de Dieu s’alarma de telle sorte qu'elle pleura, me dit‑elle, comme jamais elle n'avait pleuré, et me fit demander au parloir pour me donner ses instructions. Comme je trouvais qu'elle excédait un peu, car on ne pouvait pas « se ridiculiser », elle parut indignée et me dit avec force: «O Céline! considère la conduite des trois jeunes hébreux qui ont préféré être jetés dans une fournaise ardente plutôt que de fléchir le genou devant la statue d'or; et toi, l'épouse de Jésus (j'avais fait voeu de chasteté), [751] tu veux bien pactiser avec le siècle, adorer la statue d'or du monde en te livrant à des plaisirs dangereux! Souviens‑toi de ce que je te dis de la part de Dieu! Et voyant comment il a récompensé la fidélité de ses serviteurs, tâche de les imiter. »

 

 [Suite de la réponse à la même demande] :

Je n'avais nulle envie d'adorer la statue d'or du monde, car j'abhorrais naturellement ces genres de divertissements, aussi je tins longtemps la résolution indiquée au prix de bien des ennuis, et en froissant même plusieurs personnes, quand à la fin de la soirée, je fus littéralement emportée par un jeune cavalier. Mais, ô surprise! il nous fut impossible d'exécuter un seul pas de danse. En vain, nous essayions de nous mettre en mesure avec la musique, car je faisais de mon mieux pour ne pas l'humilier; enfin, lassés de nos essais, nous dûmes nous promener d'un « pas très religieux », [752] et le pauvre monsieur, m'ayant reconduite à ma place, s'esquiva rouge de honte, sans plus reparaître de la soirée. Les personnes de ma connaissance n'avaient jamais vu chose pareille, ni moi non plus, et j'attribue aux prières de la Servante de Dieu cette étrange impossibilité.

Malgré son angélique pureté, voici ce que la Servante de Dieu pense des tentations contraires à cette vertu: « Les coeurs purs, m’écrit-elle, sont souvent environnés d'épines... alors les lis croient avoir perdu leur blancheur, ils pensent que les épines qui les entourent sont parvenues à déchirer leur corolle... mais les lis au milieu des épines sont les bien‑aimés de Jésus: bienheureux celui qui a été trouvé digne de souffrir la tentation!.»@LT 105@ Elle me confia, au Carmel, « avoir regretté de ne pas souffrir les tentations contre la chasteté, pour offrir au bon Dieu tous les genres de martyre » @Source pre.@. Elle trouvait qu'il était non moins glorieux de les avoir souffertes que d'en être préservé.

Il était une autre virginité à laquelle elle m'invitait, celle de l'oubli total de tout le créé. Elle m'écrivait: « La virginité est un silence profond de tous les soins de la terre, non pas seulement des soins inutiles, mais de tous les soins... Pour être vierge, il faut ne plus penser qu'à Jésus... Ma Céline chérie, faisons de notre coeur un parterre de délices où Jésus vienne se reposer... Ne plantons que des lis dans notre jardin, oui, des lis, et ne souffrons pas d'autres fleurs, car les autres peuvent être cultivées par d'autres, mais, les lis, il n'y a que les vierges qui peuvent en donner à Jésus » @LT 122@

 

[753] [Réponse à la quarante‑quatrième demande ] :

Naturellement, la Servante de Dieu n'était point du tout indifférente aux choses de la terre; elle aimait tout ce qui est beau et de bon goût; elle s'intéressait à son ouvrage et ce ne serait pas la connaître que de se la figurer tellement indifférente qu'elle n'aurait eu de goût à rien. Ce lui était une souffrance d'avoir à son usage des objets cassés ou détériorés. Je m'en aperçus un jour que j'avais fait une tache sur son sablier, et une autre fois, que les pieds d'une table fraîchement peinte avaient laissé des empreintes sur le plancher de sa cellule. Elle convient elle‑même de cette délicatesse lorsqu'elle écrit dans son « Histoire », qu'au commencement de sa vie religieuse, elle était contente d'avoir à son usage des choses soignées, et de trouver sous la main ce qui lui était nécessaire. Il lui fallut donc des efforts méritoires pour arriver à choisir «les objets les plus laids et les plus usés » @MSA 74,2@ce qu'elle pratiqua cependant avec une grande perfection. Voici quelques petits faits dont j'ai été témoin.

Je la vis, bien que très pressée, découdre la bordure de sa corbeille à ouvrage, pour changer la bande d'étoffe qu'elle trouvait trop belle et en mettre une laide à la place, casser la tête, en perle, d'une épingle, pour l'avoir brute à son usage, gronder une novice qui avait passé de l'huile de lin sur ses meubles de cellule et les lui faire laver à la brosse.

 

La Servante de Dieu gardait comme un trésor non seulement les objets disgracieux, mais aussi incommodes. C'est ainsi qu'elle eut toute sa vie religieuse une [754] petite lampe dont la mèche ne se remontait plus qu'en la tirant avec une épingle. A mon entrée, elle me passa son écritoire et son bénitier qui étaient convenables, cherchant pour elle dans les greniers des objets hors

 

TÉMOIN 8: Geneviève de Sainte‑Thérèse O.C.D.

 

d'usage. Elle faisait durer ses plumes jusqu'à l'extrême usure, et pendant sa maladie elle les trempait dans du lait pour leur redonner la douceur, disait­-elle.

Elle écrivit la première partie de son manuscrit sur des cahiers de deux sous, tout ce qu'il y a de plus mauvais papier, et pour la deuxième, il fallut la forcer à mettre ses lignes à une distance conve­nable sur un cahier quadrillé qu'on lui                                                           avait imposé. Quand elle composait ses

poésies, c'était sur de vieilles enveloppes de lettres ou sur des chiffons de papier inutilisables. En hiver, s'il faisait un peu moins froid, elle étouffait sans rémission la chaufferette qu'on lui avait donnée par ordonnance du médecin. Elle avait aussi un profond mépris pour l'arrangement de ses vêtements, non pas qu'elle ne les            mît en bon ordre sur elle, mais elle les prenait tels qu'on les lui donnait. Ayant eu une robe qui lui faisait fort mal ,elle disait que cela lui était aussi indifférent qu'à un chinois.Au réfectoire, elle mangeait tous les restes qu'on lui donnait, se considérant comme une petite pauvre. Pendant sa dernière maladie, elle se privait de demander de l'eau glacée ou du raisin, disant qu'elle ne pouvait pas réclamer ce qui lui faisait simplement plaisir ,sans être nécessaire. Elle se trouva heureuse de ne posséder aucune copie de ses poésies qu'elle donnait toutes à mesure qu'elle les composait, bien qu'elle eût été contente d'en  avoir des copies pour les [755] chanter en travaillant.

 

La Servante de Dieu s'était appliquée à ne pas tenir davantage aux biens spirituels qu'aux temporels. Un jour, à la récréation, une soeur s'étant emparée de ses pensées, elle eut un moment de combat intérieur, puis aussitôt, offrant cette peine à Jésus, elle comprit « que cette pensée appartenait à l'Esprit Saint et non pas à elle » @MSC 19,2­@. C'est elle‑même qui m'a raconté ce trait. Elle répétait souvent ce passage de l'une de ses poésies adressées à la Sainte Vierge:

 « Tout ce qu'il m'a donné, Jésus peut le reprendre

Dis‑lui de ne jamais se gêner avec moi» @PN 54@

 

Un jour, pendant sa maladie, nous lui disions: «Peut‑être qu'au moment de votre mort nous aurons une vision céleste pour nous consoler?.» Elle reprit vivement: « Oh! non, jamais je n'ai désiré pour moi de grâces extraordinaires, ce n'est pas ' ma petite voie '! Vous vous souvenez que j'ai toujours chanté :

« Je sais qu'à Nazareth, Vierge, pleine de grâces, tu vis très pauvrement, ne  voulant rien de plus. Point de ravissements, de miracles, d'extases n'embellissent ta vie, ô Reine des élus ! » @PN 54@

La Servante de Dieu enseignait aux autres cette parfaite pauvreté  qu'elle pratiquait elle‑même.  Voici quelques instructions qu'elle me donna sur ce sujet.  A   propos d'une épingle anglaise qu'on m'avait prise et que je regrettais, soeur Thérèse de l'Enfant‑Jésus me dit: «Oh! que vous êtes riche! vous ne pouvez pas [756] être heureuse... J'ai remarqué -ajouta-t-elle, qu’on donne encore assez volontiers, mais qu'il y a peu d'â­mes qui se laissent prendre ce qui leur appartient, et cependant la parole du saint Evangile est là: «  Si on vous prend ce qui vous appartient, ne le redeman­dez pas  » @CSG  @

Elle me dit une autre fois: «Tantôt, vous vous plaigniez qu'on avait mis vo­tre panier en désordre, qu'il vous man­quait des affaires, vous devriez plutôt être contente et vous dire: « Je suis pau­vre, alors c'est tout naturel que je man­que de quelque chose, on a bien fait de le prendre puisque ce n'est pas à moi  » @CSG @. Pendant sa maladie, je lui dis un jour: « Je voudrais que cette image, qui vous a appartenu, me reste à moi.» - « Ah!  me répondit‑elle, vous avez encore des désirs!... Quand je serai avec le bon Dieu, ne demandez aucune de mes affaires, prenez simple­ment ce qu'on vous donnera, agir autre­ment ne serait pas être dépouillée de tout ». Pour souvenir de ma profes­sion, elle me composa des armoiries avec cette devise: « Qui perd gagne » @LT 183@; elle m'expliquait que, sur la terre, il fallait tout perdre, tout se laisser prendre pour arriver à la pauvreté d'esprit.

 

 [Réponse à la quarante-cinquième demande]:

Soeur Thérèse de l'Enfant‑Jésus était parfaitement obéissante; elle se laissait guider, et non seulement n'imposait pas sa volonté, mais ne la faisait même pas connaître, c'est ce qui lui a fait dire à la fin de sa vie: « Le bon Dieu fera toutes mes volontés au ciel, [757] parce que je n'ai jamais fait ma volonté sur la terre » @DEA 13-7@

A la maison, comme au pensionnat, j'ai toujours vu la petite Thérèse soumise à tout; on ne l'entendait jamais objecter, discuter ou murmurer, même par manière d'amusement.

 

Au Carmel, jamais je n'ai vu soeur Thérèse en défaut pour la régularité, et elle avait en grande estime nos moindres observances; aussi, elle ne pouvait supporter de critique à ce sujet. Elle partait toujours au premier son de la cloche. Lorsqu'elle était sonneuse, je la voyais quitter la récréation un demi quart d'heure avant l'heure réglementaire, comme c'est écrit dans le « papier d'exaction.» Cette conduite est héroïque, car on nous donne pour cela une certaine latitude, et beaucoup partent à la dernière minute.

 

Quand elle était de semaine pour les bas offices, elle s'y employait avec un soin tel que j'en parus étonnée et lui en fis la réflexion. Elle me dit tristement: « Oh! qu'il y a peu de saintes religieuses! Qu'il y en a peu qui ne font pas tout n'importe comment! » @DEA 6-8@72, et elle

 

TÉMOIN 8: Geneviève de Sainte‑Thérèse O.C.D.

 

me supplia de ne pas être de ce nombre de religieuses négligentes.

Trois ans après la profession, les novices sortent du noviciat, et, prenant rang parmi les capitulantes, elles ne sont plus tenues aux mêmes exigences. Ainsi les novices demandent leurs permissions générales toutes les semaines, tandis que les autres ne les demandent que tous les mois. Soeur Thérèse de l'Enfant‑Jésus aurait dû, avec ses neuf ans de religion, être dégagée de ces liens, bien qu'[758]elle n'eût pas voix au chapitre en qualité de troisième soeur; mais on oublia de le lui dire, et elle se garda bien d'y faire penser la Mère Prieure qui n'y pensa jamais. En conséquence, elle continua toute sa vie de demander ces permissions toutes les semaines.

 

Elle composait ses poésies tout en travaillant dans la journée, et attendait le temps libre du soir pour relever ses pensées sur le papier. Nous ne le sûmes qu'à la fin de sa vie. Je lui dis que c'était trop de sévérité, que d'ailleurs elle aurait obtenu facilement la permission de les écrire dans la journée. Elle me répondit: «Je me suis bien gardée de me faire donner des permissions qui m'auraient rendu la vie religieuse facile et agréable. Si le bon Dieu n'a pas permis que Notre Mère me le donnât d’elle-même, c'est qu'il voulait que je lui en fasse le sacrifice » @CSG @.

 

Comme il est écrit de ramasser même les brindilles qui se rompent du balai, elle mettait de côté avec soin les taillures de ses crayons. Il fallait faire grande attention à ce qu'on disait devant elle, car un avis de sa Mère Prieure lui devenait un ordre jusqu'à la fin de sa vie. De son temps, cette obéissance fut particulièrement héroïque, car la pauvre mère Marie de Gonzague, avec son caractère versatile, faisait des règlements qui tombaient en désuétude sans qu'elle songeât à les révoquer, et j'ai vu la Servante de Dieu observer ces sortes de recommandations, plusieurs années après qu'elles avaient été faites et alors que personne ne s'en souvenait plus.

 

[Session 36: ‑ 30 août 1915, à 2h. de l'après‑midi]

[762] [Suite de la réponse à la quarante-cinquième demande]:

La Servante de Dieu avait la permission de me parler comme à sa novice. J'ai remarqué souvent qu'elle se privait de s'épancher avec moi sur ce qui la regardait personnellement parce qu'elle n'avait pas reçu de permission formelle à ce sujet. Elle exerçait une vigilance vraiment héroïque pour ne pas outrepasser en cela ce qu'elle croyait la mesure de l'obéissance.

L'héroïcité de son obéissance se manifesta encore dans sa dernière maladie, quand elle resta un mois sans médecin, souffrant des douleurs atroces. Parfois nous laissions échapper notre indignation contre la jalousie de mère Marie de Gonzague, cause de cet abandon.

«Mes petites soeurs - nous disait‑elle - il ne faut pas murmurer contre la volonté du bon Dieu; c'est Lui qui permet que Notre Mère ne me donne pas de soulagement » @DEA 30-8@

 

La Servante de Dieu avait pris l'habitude d'obéir à chacune des soeurs, même à son propre détriment. Ainsi, pendant sa maladie, elle avait accompagné péniblement la communauté à l'ermitage du Sacré‑Coeur et s'était assise pendant le chant du cantique. Une soeur lui fit signe de se joindre au choeur. Elle était épuisée et ne pouvait se tenir debout. Elle se lève néanmoins aussitôt et comme je lui en faisais le reproche après la réunion, [763] elle me répondit simplement: « J'ai pris l'habitude d'obéir à chacune comme si c'était le bon Dieu qui me manifestait sa volonté ». @CSG @

 

Une des soeurs converses que sa vertu agaçait, fut forcée de lui rendre hommage. C'est elle‑même (soeur Saint‑Vincent de Paul, aujourd'hui décédée) qui me raconta le trait suivant, m'exprimant le désir qu'il fût publié à la louange de soeur Thérèse.

La Servante de Dieu étant sacristine, disposait des gerbes de fleurs auprès du cercueil de mère Geneviève, mettant bien entendu les plus belles au premier plan, lorsque soeur Saint‑Vincent de Paul lui dit avec mauvaise humeur: « Je vois bien que les bouquets des pauvres vont encore être mis à l'écart! »@HA 12@. Soeur Thérèse les posa alors en souriant à la première place malgré le manque d'harmonie qui en résultait.

Dans sa dernière maladie, un jour qu'elle était brûlante de fièvre, elle demanda à la première infirmière de lui ôter une couverture. Celle‑ci, très âgée et un peu sourde, comprit qu'elle avait froid et la couvrit jusque par‑dessus la tête. Quand je revins, je la trouvai en cet état ruisselante de sueur. Elle, toute souriante, me raconta ce trait sans qu'un mot de mécontentement ne sortit de ses lèvres. Au contraire, elle me dit avoir tout accepté avec joie, en esprit d'obéissance; ce que voyant, la soeur ne se laissait pas d'apporter de nouvelles couvertures, croyant lui être agréable.

 

Voici comment elle chante l'obéissance:

 « L'ange orgueilleux, au sein de la lumière [764] s'est écrié: « Je n'obéirai pas. Moi je répète, en la nuit de la terre: je veux toujours obéir ici‑bas.

Je sens en moi naître une sainte audace, de tout l'enfer je brave la fureur,

l’obéissance est ma forte cuirasse et le bouclier de mon coeur.

O Dieu vainqueur! je ne veux d'autres gloires

Que de soumettre en tout ma volonté, puisque l'obéissant redira ses victoires toute l'éternité»@PN 48@ »

 

 [Réponse à la quarante‑sixième demande]:

La tendance naturelle de la Servante de Dieu était l'humilité. Je ne pense pas qu'elle ait dû faire beaucoup d'efforts pour l'acquérir, tant elle était d’elle-même simple et droite. « L'humilité c'est la vérité» @CSG @, disait‑elle; or, je n'ai jamais rencontré une âme plus vraie que

 

TÉMOIN 8: Geneviève de Sainte‑Thérèse O.C.D.

 

la sienne; elle paraissait complètement exempte d'illusions et cela depuis son enfance même.

A l'âge où les enfants désirent tant grandir, elle regrettait de ne pas rester petite de taille. De même, au Carmel, elle considérait avec joie que, malgré ses neuf ans de religion, elle était restée toujours au noviciat, ne faisant point partie du chapitre et regardée comme une « petite.»

Dans la famille, au pensionnat, elle évitait de se mettre en avant, se dérobant à toute occasion de louange. Elle aurait pu cependant s'en attirer à peu de frais, car elle était très intéressante dans ses conversations, où elle avait [765] même facilement un tour piquant et spirituel.

Etant jeune fille, « elle n'aurait pas été indifférente aux louanges » @MSA 38,1@, c'est du moins elle qui le dit. Cependant moi, qui vivais avec elle à cette époque, je n'ai jamais remarqué en elle aucune vanité : elle semblait ignorer qu'elle était  jolie et ne se regardait pas inutilement dans les miroirs.

 

Plus tard, au Carmel, quand elle souffrit l'épreuve si humiliante de la maladie de notre père vénéré, elle montra par la pratique que ses désirs du mépris étaient sincères: « Quel bonheur d'être humiliée - m'écrivait‑elle -, c'est la seule voie qui fait les saints» @LT 82@ C'est. à cette époque que son inclination pour le mépris lui fit goûter la dévotion à la Sainte Face de Notre Seigneur. Elle voulait, semblable à son Epoux, que son visage soit caché à tous les yeux, que sur la terre personne ne la reconnaisse. A sa profession, elle porta sur son coeur ce billet: «Que personne ne s'occupe de moi, que je sois foulée aux pieds comme un petit grain de sable! » @PRI 2@. Cette appellation lui devint favorite, elle aimait à la signer avant son nom.

 

L'humilité lui faisait accepter les réprimandes avec joie, même quand elles étaient imméritées. C'est ainsi qu'elle n'opposait que des paroles humbles et un visage serein quand soeur Saint‑Vincent de Paul lui tenait des propos blessants et ironiques et que soeur Marie de Saint Joseph (une pauvre neurasthénique sortie maintenant du monastère) lui faisait d'épouvantables scènes, assaisonnées de reproches et même d'injures. Soeur Thérèse paraissait indifférente à ce qu'on pensait d'elle, même quand les autres se malédifiaient de quelqu'apparence. Ainsi elle était obligée quelques [766] minutes avant les repas d'aller prendre des remèdes. Une soeur ancienne en prit occasion de la trouver irrégulière et de s'en plaindre. Elle n'aurait eu qu'un mot à dire pour s'excuser, mais elle se garda bien de le faire, heureuse d'être mal jugée.

 

Si la Servante de Dieu était humble en face des reproches immérités, elle l'était, ce qui est plus difficile encore, quand ils étaient mérités. Un jour que, pendant sa maladie, on avait pu saisir, sur son visage, une légère émotion, elle nous demanda humblement de prier pour elle, et nous dit, sans s'attrister: «J'éprouve une joie bien vive, non seulement qu'on me trouve imparfaite, mais surtout de m'y sentir moi‑même, et d'avoir tant besoin de la miséricorde du bon Dieu, au moment de ma mort » @DEA 29-7@. Soeur Thérèse était vraiment heureuse, non pas certes de ses imperfections, mais lorsque, en ayant commis, elle les voyait connues. «C'était son gain - disait‑elle - et le bon côté de la chose » @CSG @.

 

La Servante de Dieu était persuadée que, sans un secours particulier de Dieu, elle n'aurait pas fait son salut. « Avec une nature comme la mienne - écrit-elle- si j'avais été élevée par des parents sans vertu, je serais devenue très méchante et peut‑être même aurais‑je couru à ma perte éternelle » @MSA 8,2@. Tous les péchés qui se commettent sur la terre et dont elle avait été préservée, lui semblaient comme remis d'avance puisqu'elle se sentait capable d'y succomber. Elle m'écrit en juillet 1891: « Si Jésus a dit à Madeleine que celui‑là aime plus à qui l'on a remis davantage, on peut le dire avec beaucoup plus de [767] raison lorsque Jésus a remis d'avance les péchés... » @LT 130@. Plus tard, elle écrivait encore: «Jésus veut que je l'aime, parce qu'il m'a remis non pas beaucoup, mais tout. Il m'a remis d'avance, m'empêchant de tomber » @Texte non identifié@

 

Au sujet de sa vocation précoce, elle la considère comme une grâce de préservation. Elle m'écrivait le 23 juillet 1888: «Parce qu'il était faible, il a fallu que Jésus prenne son lis avant que la fleur ne s'entrouvre » @LT 57@

 

Elle estimait les autres bien au‑dessus d'elle en intelligence et en vertu. L'année même de sa mort, elle écrit à un de ses frères spirituels, elle lui explique comment c'est Jésus seul qui la sanctifiera et la sauvera; et parlant de ses soeurs en religion, que ce missionnaire avait appelées de grandes âmes, elle dit: « Jésus, dans sa miséricorde, a voulu que, parmi ces fleurs, il en croisse de plus petites: jamais je ne pourrai l'en remercier assez, car, c'est grâce à cette condescendance que moi, pauvre petite fleur sans éclat, je me trouve dans le même parterre que les roses, mes soeurs. O mon frère, je vous en prie, croyez‑moi, le bon Dieu ne vous a pas donné pour soeur une grande âme, mais une toute petite et très imparfaite » @LT 224@.

Si elle reconnaissait quelque bien en elle, ou si elle faisait quelque bien aux autres, elle rapportait tout à Dieu. « Ne croyez pas, écrit- elle au même missionnaire, que ce soit l'humilité qui m'empêche de reconnaître les dons du bon Dieu; je sais qu'il a fait en moi de grandes choses et je le chante chaque jour avec bonheur » @LT 224@, Au mois d'août 1893, comme je lui avais témoigné mon admiration et ma reconnaissance pour ses bons conseils, elle m'écrit: [768] « Je trouve que Jésus est bien bon de permettre que mes pauvres petites lettres te fassent du bien, mais je t'assure que je ne me méprends pas au point de penser que j'y suis pour quelque chose...

 

TÉMOIN 8: Geneviève de Sainte‑Thérèse O.C.D.

 

tous les plus beaux discours des plus grands saints seraient incapables de faire jaillir un acte d'amour d'un coeur dont Jésus n'aurait pas la possession. C'est lui seul qui sait se servir de sa lyre... mais Jésus se sert de tous les moyens, les créatures sont toutes à son service, et il aime à les employer afin de cacher sa présence adorable, mais il ne se cache pas tellement qu'il ne se laisse deviner » @LT 147@

 

Quant à sa charge auprès des novices et aux dons extérieurs qui brillaient en elle et la faisaient estimer de quelques‑unes, voici ce qu'elle en pensait: « Cela ne me donne rien, me dit-elle, et je ne suis réellement que ce que le bon Dieu pense que je suis. Quant à m'aimer mieux parce qu'il permet que je sois son interprète auprès des créatures, moi je trouve que c'est plutôt le contraire... Humainement parlant, les plus privilégiés sont ceux que le bon Dieu garde pour lui seul. Quant aux âmes qu'il met ainsi en étalage, il leur faut presque un miracle de sa grâce pour qu'elles conservent leur fraîcheur.»@Source pre.@ Elle me disait aussi: «Vous m'enviez! mais vous savez bien pourtant que je suis très pauvre! C'est le bon Dieu qui me donne à mesure tout ce qu'il me faut » @Source pre.@

 

Au moment de sa mort, on parlait devant elle des privilèges dont son âme avait été l'objet, elle répondit humblement: « Je pense que je suis peut‑être le fruit des désirs d'une âme ignorée, à laquelle je devrai toutes les grâ‑[769]ces que le bon Dieu m'a faites » @DEA 15-7@. Elle avait auparavant exprimé les mêmes pensées dans l'Histoire de son âme: «Toutes les créatures, écrit-elle, peuvent se pencher vers 'la petite fleur', l'admirer, l'accabler de leurs louanges, cela ne saurait ajouter une seule goutte de fausse joie à la véritable joie qu'elle savoure en son coeur, se voyant ce qu'elle est aux yeux de Dieu, un pauvre petit néant, rien de plus » @MSC 2,1@

 

[Session 37: ‑ 31 août 1915, à 9h. et à 2h. de l'après‑midi]

[772] [Suite de la réponse à la quarante‑sixième demande]:

Cette humilité que la Servante de Dieu pratiquait si bien, elle l'enseignait aux novices. Ce que je vais dire peut paraître puéril, mais c'est pour donner une idée du sens pratique avec lequel elle saisissait les moindres occasions de nous exercer à la vertu. Elle m'apprit donc par exemple à poser notre lanterne sur la dernière planche destinée à cet usage. Elle m'apprit encore à ne pas me mettre à genoux plus haut que la soeur qui me faisait vis‑à‑vis; mais plutôt un peu au‑dessous, parce que c'était plus humble.

 

Voici quelques‑unes des instructions particulières qu'elle me donna: « Pour être humble - me dit‑elle - il faut bien vouloir que tout le monde nous commande. Quand on vous demande un service ou bien que vous remplissez un emploi auprès de malades qui ne sont pas agréables, il faut vous considérer comme une petite esclave à laquelle tout le monde a le droit de commander » @Source pre.@

 

[773] Peu de semaines avant sa mort, le 22 juillet 1897, elle m'écrivit au crayon ce billet dans lequel elle commente un verset du psaume CXL: «Je ne puis être brisée, éprouvée que par des justes puisque toutes mes soeurs sont agréables à Dieu. C'est moins amer d'être brisé par un pécheur que par un juste; mais par compassion pour les pécheurs, pour obtenir leur conversion, je vous demande, ô mon Dieu, d'être brisée par les âmes justes qui m'entourent. Je vous demande que l'huile des louanges, si douce à la nature, n'amollisse pas ma tête en me faisant croire que je possède des vertus qu'à peine j'ai pratiquées plusieurs fois » @LT 259@. En 1894, quand j'étais encore dans le monde elle m'écrivait: « Jésus est heureux que tu sentes ta faiblesse, c'est lui qui imprime dans ton âme les sentiments de défiance d’elle-même... Les apôtres, sans  Notre Seigneur, travaillèrent longtemps et ne prirent aucun poisson... Jésus voulait leur prouver que lui seul peut nous donner quelque chose » @LT 161@. Une autre fois, je lui disais: « Je suis dans une disposition d'esprit où il me semble que je ne pense plus.»-« Ça ne fait rien, me dit‑elle -tant que vous serez humble, vous serez heureuse! Vous êtes toute petite, rappelez‑vous cela, et quand on est tout petit on n'a pas de belles pensées: le bon Dieu devine les belles pensées et les inventions ingénieuses que nous voudrions avoir, il est un père et nous de petits enfants » @CSG @. «Voyez‑vous - me disait‑elle encore, si nous faisons tous nos petits efforts, espérons tout de la miséricorde du bon Dieu et non de nos misérables oeuvres: nous serons récompensés autant que les plus grands saints » @Source pre @. Elle prétendait que c'était un bien quand nos victoires n'étaient [774] pas complètes parce que, au lieu d'y penser avec plaisir, leur souvenir nous humiliait.

 

 [Réponse à la quarante‑septième demande]:

La Servante de Dieu a toujours pratiqué les vertus avec héroïsme parce qu'elle s'est distinguée, même des plus vaillantes, par le degré et par la continuité de ses efforts. On le voit bien par tout ce que j'ai répondu jusqu'ici.

 

Réponse à la quarante‑huitième demande]:

J'ai toujours trouvé tout très bien réglé en elle. Elle n'avait pas du tout une vertu guindée. Son commerce était très agréable et elle s'acquittait de toutes ses fonctions avec une grande liberté d'esprit.

 

 [Réponse à la quarante‑neuvième demande]:

 

Je dois à la vérité de dire que les numéros 239, 240, 241, 242 et 244 des Ar

 

TÉMOIN 8: Geneviève de Sainte‑Thérèse O.C.D.

 

ticles me paraissent empreints d'exagération et présentent comme fréquents et habituels des phénomènes qui ne furent que très rares dans sa vie. Pour moi je préférerais qu'elle ne fût point béatifiée plutôt que de ne pas donner son portrait comme je le crois exact en conscience. D'ailleurs la fréquence de dons surnaturels extraordinaires dans sa vie, eût été contraire à ce qu'elle dit être les desseins de Dieu sur son âme. Sa vie devait être simple pour servir de modèle aux «petites âmes.» Un jour que notre vénérée mère fondatrice lui avait dit une parole tout à fait conforme aux besoins de son âme, la Servante de Dieu voulut savoir [775] quelle révélation mère Geneviève avait eue. Elle lui assurai n'en avoir reçu aucune. La Servante de Dieu dit à ce sujet: « Alors mon admiration fut plus grande encore, voyant à quel degré éminent Jésus vivait en son âme et la faisait agir et parler. Oh! cette sainteté‑là me paraît la plus vraie, la plus sainte, c'est elle que je désire, car il ne s'y rencontre aucune illusion.»@MSA 78,1@ Elle répétait souvent qu'elle voulait rester petite afin que les âmes faibles, voyant en elle un amour de Dieu facile à réaliser, ne soient pas effrayées dans la voie du bien. C'est ainsi qu'elle dit clairement vers la fin de son existence: « qu'il ne devait rien y avoir que de très ordinaire dans toute sa vie, et que l'on ne retrouverait d'elle que des ossements afin que les petites âmes n'aient rien à lui envier » @DEA 8-7@

 

Pendant sa maladie, mère Agnès de Jésus lui ayant posé cette question: « Avez‑vous l'intuition de votre mort prochaine? », elle répondit: « O ma mère, des intuitions!... Si vous saviez dans quelle pauvreté je suis! Je ne sais rien que ce que vous savez... Je ne devine rien que par ce que je vois et sens » @DEA 24-9@.

 

[776] [Suite de la réponse à la même demande]:

 

Il est vrai que la Servante de Dieu avait parlé de sa mort deux ans à l'avance; mais elle dit clairement « que c'est par ce qui se passait dans son âme » @HA 12@. C'était donc une déduction fondée sur le travail intérieur que Jésus faisait en elle. Bien qu'ayant dit plusieurs fois des paroles qui paraissent inspirées, tant elles s'adaptaient à des états d'âme qu'elle devait ignorer, elle écrit elle‑même au sujet d'une de ces paroles singulièrement opportunes: « Sans m'en apercevoir, car je n'ai pas le don de lire dans les âmes, j'avais prononcé une parole vraiment inspirée » @MSC 26,1@.

 

Sous cette réserve de ramener à de justes proportions les dons surnaturels extraordinaires qui ont été rares dans la vie de soeur Thérèse, voici pourtant quelques faits qui supposent une intervention surnaturelle en dehors des voies communes de la grâce.

A l'âge de quelques semaines, atteinte de la maladie d'intestins qui avait enlevé nos deux petits frères et condamnée par deux médecins, elle fut guérie par l'intercession de saint Joseph. Un jour que ma mère, étant partie à une première messe, avait laissé la petite Thérèse dans son grand lit, oubliant d'approcher le berceau pour l'empêcher de tomber, car elle remuait beaucoup en dormant, elle la trouva à son retour assise sur une chaise, sans qu'il lui [777] fût possible de comprendre comment le fait s'était produit.

A l'âge de dix ans, elle fut guérie instantanément par la Sainte Vierge d'une grave et douloureuse maladie. Au moment où elle recouvra la santé, elle fut favorisée d'une vision de la Reine du ciel. Cette guérison est racontée très exactement pages 48 et 49 de l'histoire d'une âme @MSA 30,1-2@. J'avais alors 14 ans. En la voyant regarder la statue de Marie, l'oeil irradié comme dans une extase, je n'eus aucun doute que la Sainte Vierge lui eût apparu. J'en étais tellement persuadée que je ne me souviens pas lui avoir fait des instances pour connaître une chose que je savais aussi bien qu'elle.

 

Je considère comme une grâce absolument surnaturelle qu'elle ait pu peindre, sans avoir jamais appris, la peinture murale de l'oratoire, composée d'un groupe de petits anges ayant chacun une attribution. Ce travail, qui devait s'exécuter dans un lieu si sombre qu'un expert n'y aurait pas réussi n'est pas une copie, mais une composition originale, ce qui est absolument renversant.

 

Elle fut aussi l'objet d'une délicatesse du ciel au sujet d'un de ses désirs: le premier été qu'elle passa au Carmel, elle ressentit une grande privation de ne plus revoir de fleurs des champs; elle n'en avait pourtant rien dit à personne; or la portière du dehors trouva sur la fenêtre, posée par une main inconnue, une superbe gerbe champêtre qu'elle s'empressa de faire passer à l’intérieur du monastère: elle était composée précisément des fleurs que soeur Thérèse avait désirées, et on la destina à la [778] statue de l'Enfant Jésus dont la Servante de Dieu avait le soin.

 

J'étais dans le monde quand soeur Thérèse eut le « vol d'esprit » qui dura huit jours, où elle vécut comme loin de la terre, et je ne sus cette faveur qu'après sa mort, par mère Agnès de Jésus.

 

Quant à la blessure d'amour qu'elle ressentit en faisant le chemin de la croix, après son offrande à l'Amour miséricordieux, je ne me souviens pas qu'elle m'en ait jamais parlé: je l'ai appris aussi par mère Agnès de Jésus.

 

Parmi les grâces de nature prophétique, dont elle fut favorisée, la plus importante est la vision qu'elle eut, dans son enfance, de mon père vieilli et courbé par l'âge, portant sur sa tête un voile épais. Cette vision s'est réalisée de point en point, car au début de sa maladie, notre père voulait sans cesse se voiler le visage. Mais la Servante de Dieu ne comprit pas alors le sens de cette vision qui ne lui fut révélé qu'après la mort de notre père. J'étais absente lors de cette vision, mais je l'ai bien souvent entendue raconter par mes soeurs.

 

La Servante de Dieu avait dit qu'après sa mort nous aurions la communion quotidienne, ce qui arriva, car les préventions de mère Marie de Gonzague

 

TÉMOIN 8: Geneviève de Sainte‑Thérèse O.C.D.

 

tombèrent aussitôt comme elle l'avait dit. En 1894, un mois avant mon entrée au Carmel, elle m'exprima ainsi le pressentiment de sa mort: « Viens, nous souffrirons ensemble... et puis Jésus viendra, il prendra l'une d'entre nous et les autres resteront pour un peu de temps dans l'exil et les larmes »@LT 167@. [779]   L’événement a réalisé cette parole, mais je ne puis croire cependant qu'elle ait eu une vraie révélation sur ce sujet.

Je l'entendis bien des fois et sous des formes très variées promettre de « faire tomber du ciel une pluie de roses » @DEA 9-6@, exprimer son désir et son assurance de faire du bien après sa mort, décrire quel serait ce bien, par quel moyen elle appellerait les âmes à Dieu en leur enseignant sa voie de confiance et de total abandon. Elle nous promit même, à nous ses novices, de ne pas nous laisser dans l'erreur si sa voie était fausse et de venir nous détromper. On a rapporté à cette dernière promesse la parole que la Servante de Dieu a dite dans une apparition à la révérende mère Carmela de Gallipoli: « Ma voie est sûre et je ne me suis pas trompée en la suivant » 

 

Il semble, et je le crois, qu'à la fin de sa vie elle a pressenti sa glorification. Avec une simplicité charmante, elle me donnait à garder les débris de ses ongles, les petites peaux qui se détachaient de ses lèvres et même des cils qui étaient tombés sur son mouchoir. Elle nous aidait aussi à ramasser les pétales de roses dont elle avait caressé son crucifix.

 

Quant à la parole prononcée dans les derniers jours de sa vie: « Vous savez bien que vous soignez une petite sainte » , je crois l'avoir entendue directement, car mes soeurs et moi ne la quittions guère, et moi qui étais infirmière, je la quittais moins encore que les autres; cependant je ne l'ai pas noté dans mon carnet et il se pourrait à la rigueur que je ne l'aie su que par mes soeurs.

A propos de ces allusions à sa prochaine glorification' [780] j'ai noté, en lisant la vie des saints, deux faits analogues; il doit y en avoir bien d'autres:

 

1° on lit dans la vie de saint Benoît Labre « qu'il prédit un attroupement de peuple pour vénérer son corps.»

 

2° on lit également dans la vie de saint Félix de Cantalice, qu'il dit à des personnes qui baisaient ses habits: « Ça, mes filles, contentez votre dévotion; un jour viendra bientôt que cet habit sera tenu précieux, et tous courront à l'envi pour en avoir une pièce.»

Elle prévoyait qu'on ne retrouverait presque rien d'elle après sa mort. Comme je lui disais: « Vous avez tant aimé le bon Dieu! Il fera pour vous des merveilles, nous retrouverons votre corps sans corruption", elle reprit vivement: « Oh! non, pas cette merveille‑là! Ce serait sortir de ma petite voie d'humilité: il faut que les petites âmes ne puissent rien m'envier; attendez‑vous donc à ne retrouver de moi qu'un squelette » @DEA 8-7@. C'est ce qui fut constaté le jour de son exhumation, le 6 septembre 1910.

 

Peu de jours avant sa mort, elle me dit et cela j'en suis absolument sûre: « Après moi, il y aura une moisson de jeunes, au Carmel » @Source pre.@. A la vérité, dans les années qui suivirent immédiatement sa mort il ne mourut au Carmel que de vieilles religieuses; mais on peut croire que depuis 1905 (8 ans après sa mort) cette prophétie se réalise, et nous voyons une véritable moisson de jeunes et des meilleures.

 

[781 ] [Réponse à la cinquantième demande] :

Elle n'a jamais fait, à ma connaissance, de miracles pendant sa vie.

 

 [Réponse à la cinquante‑et‑unième demande]:

La Servante de Dieu a écrit l'histoire de sa vie, des poésies et des lettres.

Elle a écrit l'histoire de sa vie par obéissance à mère Agnès de Jésus, prieure, et elle y consigna les souvenirs de sa petite enfance pour nous faire plaisir.

 

 [Savez‑vous si en rédigeant son texte la Servante de Dieu en prévoyait la publication future ?]

Assurément elle ne supposait même pas que ce récit pût jamais être publié: si elle l'avait seulement soupçonné, elle n'aurait pas mis cette simplicité et cet abandon à redire les menus événements de son enfance.

Dans la composition de la deuxième partie, faite sur la demande de mère Marie de Gonzague, alors que la Servante de Dieu était déjà très malade, elle prévoyait, je crois, non qu'on éditerait ces notes telles quelles, mais qu'on les utiliserait, en les retouchant, pour publier un livre qui ferait connaître par quelle voie elle était allée au bon Dieu et engagerait les âmes à suivre la même direction.

 

 [Réponse à la cinquante‑deuxième demande]:

Lorsque j'entrai au Carmel, en septembre 1894, la Servante de Dieu recevait déjà des soins pour sa gorge qui était très enflammée; mais sa maladie ne prit un caractère plus alarmant qu'au mois d'avril 1896. Elle nous cacha, à nous [782] ses soeurs, I'hémorragie du Jeudi Saint, «premier murmure qui lui annonçait l'arrivée de l'Epoux » @MSC 5,1@ et nous ne le sûmes que plus tard. Elle garda si bien son secret que, malgré sa pâleur, nous ne nous aperçûmes de rien, parce qu'elle suivit en tout, malgré sa rigueur, la vie de communauté, soit au réfectoire, à la récitation des longs offices de cette semaine et aux travaux manuels fatiguants.

Après cet accident du 4 avril, elle fut prise dans le courant de l'année, d'une toux persistante. Elle était alors employée à la sacristie, puis on la déchargea de cet office et, sur sa demande,

 

TÉMOIN 8: Geneviève de Sainte‑Thérèse O.C.D.

 

On la mit à la lingerie sous la direction de soeur Marie de Saint Joseph, la pauvre soeur avec qui personne ne pouvait tenir. Comme médication, elle subit une série de frictions qui la fatiguaient beaucoup et de vésicatoires et ventouses, des traitements à la teinture d'iode, à la créosote qu'on ne prenait point, comme maintenant, en capsules, mais pure et à la cuillerée. Je la vois encore à l'heure dite aller prendre son remède sans jamais l'oublier, parce qu'il était désagréable.

Avant la fin du carême 1897, elle tomba malade avec la fièvre chaque jour, ne pouvant plus rien digérer. Elle subit alors plusieurs séries de pointes de feu.. Le 6 juillet de cette année, elle fut prise de nouvelles hémorragies, et, peu après, quitta sa cellule pour descendre à l'infirmerie, où elle reçut l'Extrême‑Onction le 30 du même mois.

 

Les dernières semaines de sa maladie furent particulièrement pénibles, les souffrances physiques qu'elle endura étant atroces, car à la maladie de poitrine se joignit la tuberculose dans les intestins qui amena la gangrène, tan‑[783]dis que des plaies se formaient, causées par son extrême maigreur, maux que nous étions impuissantes à soulager et qui restèrent sans adoucissement parce que mère Marie de Gonzague laissa la malade un mois sans médecin.

J'approchais de très près ma chère petite soeur pendant sa maladie, parce que, étant aide à l'infirmerie, on m'en confia la garde. Je couchais dans une cellule attenante à son infirmerie et ne la quittais que pour les heures d'office et quelques soins à donner à d'autres malades. Pendant ce temps, mère Agnès de Jésus me remplaçait et relevait sur un carnet toutes les paroles de la Servante de Dieu à mesure qu'elle les prononçait. C'est grâce à ces documents certains que nous avons conservé la mémoire de faits qui sont aussi vivants qu'au premier jour.

 

[Session 38: ‑ I septembre 1915, à 9h, et à 2h. de l'après‑midi]

[786] [Suite  de la réponse à la cinquante‑deuxième demande]:

Les derniers mois que la Servante de Dieu passa sur la terre furent l'écho de sa vie, elle ne se démentit pas un seul instant de son tendre abandon à Dieu, de sa patience, de son humilité. Son visage avait une expression de paix indéfinissable. On sentait que son âme était arrivée là où l'avaient conduite les désirs de toute une vie, dirigés vers un but unique maintenant atteint. Comme Notre Seigneur, avant d'expirer, elle me dit un jour d'un ton grave: «Tout est bien, tout est accompli, c'est l'amour seul qui compte » @CSG @

[787] Quant à ses oeuvres, elle n'en faisait aucun cas et disait humblement avec la grâce charmante qui lui était habituelle: « Mes protecteurs au ciel sont ceux qui l'ont volé, comme les saints Innocents et le bon larron. Les grands saints l'ont gagné par leurs oeuvres; mais

moi, qui ne suis qu'une toute petite âme, j'ai voulu l'avoir par ruse, une ruse d'amour qui va m'en ouvrir l'entrée à moi et aux pauvres pécheurs. C'est l'Esprit Saint qui m'encourage puisqu'il dit dans les Proverbes: ' O tout petit, apprenez de moi la finesse'»  @*Prov.1, 4@ et CSG @

 

Mais tout en affirmant qu'elle n'avait pas d'oeuvres, elle nous dit que « depuis l'âge de 3 ans, elle n'avait rien refusé au bon Dieu » @CSG @. Je m'écriai: « Vous voyez bien que vous êtes une sainte.» « Non —répondit‑elle vivement —je ne suis pas une sainte, je n'ai jamais fait les actions des saints, je suis une toute petite âme que le bon Dieu a comblée de grâces... vous verrez au ciel que je dis vrai! » @DEA 4-8@

Elle me disait: « Notre Seigneur répondait autrefois à la mère des fils de Zébédée: Pour être à ma droite et à ma gauche, c'est à ceux à qui mon Père l'a destiné. Je me figure que ces places de choix refusées à des grands saints, à des martyrs, seront le partage de petits enfants » @CSG @.

Et comme je venais de lui citer cette parole d'un saint: « Quand même j'aurais vécu de longues années dans la pénitence, tant qu'il me restera un quart d'heure, un souffle de vie, je craindrai de me damner », elle reprit aussitôt: « Moi, je ne puis partager cette crainte, je suis trop petite, les petits enfants ne  se damnent pas » @DEA 10-7@.

 

[788] Cette âme qui était, par choix, , toute petite et toute jeune, avait la maturité du vieillard, suivant, sans paraître  s'en douter, l'âpre chemin du calvaire. Ses désirs du ciel étaient calmes, tempérés qu'ils étaient par son épreuve contre la foi qui ne la quitta pas. Et cependant malgré ces terribles doutes sur l'existence d'une autre vie, si elle souhaitait la mort, c'était afin que, ses chaînes étant brisées, elle pût librement « faire  aimer l'amour » en divulguant la «petite voie » par tout l'univers. Un jour , que je lui lisais un passage sur la  béatitude du ciel (c'était le 22 juillet  1897, deux mois avant sa mort), elle m'interrompit pour me dire: «Ce n'est  pas cela qui m'attire, c'est l'amour; aimer, être aimée, et revenir sur la terre pour faire aimer l'amour!... »  @HA 12@S'il y avait un ciel, ce dont elle était persuadée, elle « voulait le passer à faire du bien sur la terre » @DEA 17-7@.

 

Si Dieu lui accordait l'objet de ses désirs «elle ferait tomber une pluie de roses.»@DEA 9-6@ Un jour, répondant à l'une de ces réflexions, je lui dis: «Vous croyez donc que vous sauverez plus d'âmes au ciel?.» — «Oui, je le crois—me répondit‑elle —, la preuve c'est que le bon Dieu me fait mourir, moi qui désire tant lui sauver des âmes » @CSG @. Une autre fois: «Vous nous regarderez d'en haut,

 

TÉMOIN 8: Geneviève de Sainte‑Thérèse O.C.D.

 

n'est‑ce pas?», lui disais‑je.—«Non— reprit‑elle vivement—je descendrai » @DEA 9-7@

Quand le ciel de son âme était un peu moins sombre et qu'elle entrevoyait l'aurore de la lumière éternelle, son désir de voir Dieu n'en était que plus désintéressé. Elle disait: « Si le bon Dieu me faisait cette proposition: si tu meurs maintenant tu auras une très grande gloire, si tu meurs à 80 ans, ta gloire sera bien moins grande, [789] mais cela me fera beaucoup plus de plaisir, oh alors, je n'hésiterais pas à répondre: 'Mon Dieu, je veux mourir à 80 ans, car je ne cherche pas ma gloire mais seulement votre plaisir » @DEA 16-7@

 

Elle écrivait dans le même sens exprimant de plus son désir de mourir d'amour: « Je veux bien être malade toute ma vie si cela fait plaisir au bon Dieu et je consens même à ce que ma vie soit très longue, la seule grâce que je désire, c'est qu'elle soit brisée par l'amour » @MSC 8,1-2@

Cette mort d'amour, elle l'avait chantée dans toutes ses poésies; elle avait vécu d'amour afin de l'obtenir et en vivait encore, amour s'exerçant comme jadis dans l'abandon total au sein de la souffrance. Elle convenait que « lorsqu'elle priait le ciel de venir à son secours, c'est alors qu'elle en était le plus délaissée », et comme on s'en étonnait: « Mais je ne me décourage pas—reprit‑elle—, je me tourne vers le bon Dieu, vers tous les saints, et je le remercie quand même: je crois qu'ils veulent voir jusqu'où je pousserai mon espérance... Non, ce n'est pas en vain que la parole de Job est entrée dans mon coeur: 'Quand même Dieu me tuerait, j'espérerais encore en lui! » @DEA 7-7@

 

Elle dit encore: « Je demandais hier soir à la Sainte Vierge de finir de tousser pour que soeur Geneviève puisse dormir, mais j'ai ajouté: 'Si vous ne le faites pas, je vous aimerai encore plus » @DEA 15-8@.

Malgré que les souffrances extérieures toujours croissantes vinrent se joindre aux épreuves de son âme, elle écrivait: « Je ne puis dire: les angoisses de la mort m'ont environnée; mais je m'écrie dans ma reconnaissance: je suis descendue [790] dans la vallée de l'ombre de la mort, cependant je ne crains aucun mal, parce que vous êtes avec moi, Seigneur! » (3 août) @LT 262@

Fidèle à sa voie d'abandon, elle ne voulait pas se plaindre. Cependant, comme dans l'excès de ses souffrances elle gémissait et respirait avec peine, disant inconsciemment à chaque aspiration: «je souffre! je souffre! », ce qui paraissait lui aider à reprendre haleine, elle me dit: «Chaque fois que je dirai 'je souffre', vous répondrez: tant mieux! c'est cela que je voudrais dire pour achever ma pensée, mais je n'ai pas la force » (21 août) 

Comme on avait installé, en face de son lit, la statue de la Sainte Vierge qui lui avait souri dans son enfance, elle ne pouvait plus la regarder sans pleurer, et pour donner à sa divine Mère un dernier témoignage de son filial amour, elle écrivit, d'une main tremblante, au verso d'une image de Notre‑Dame des Victoires qui lui était chère: « O Marie, si j'étais la reine du ciel et que vous soyez Thérèse, je voudrais être Thérèse afin que vous soyez la Reine du ciel!.» Ces lignes sont les dernières qu'elle traça ici‑bas (8 septembre) @PRI 21@

 

A son crucifix elle donnait comme marque de tendresse de le caresser avec des fleurs. Un jour que bien attentionnée, elle en touchait la couronne d'épines et les clous, je lui demandai: «Que faites‑vous là!.» Alors, confuse d'être surprise, elle me répondit: «Je le décloue et je lui enlève la couronne d'épines.» 

Une des dernières nuits, je la trouvai les mains jointes et les yeux fixés au ciel: « Que faites‑vous donc ainsi—lui dis‑je — il faudrait essayer de dormir! » — «Je ne puis pas [791] ‑‑ répondit‑elle—, alors je prie. — « Et que dites‑vous à Jésus? »—« Je ne lui dis rien, je l'aime! »  @CSG @

Sa prière, pendant la maladie, était aussi une héroïque patience. Elle était si douce et si aimable qu'on aurait pris facilement le change sur ses réelles ténèbres d'âme et même sur son état de santé. Un jour que je la voyais sourire, je lui en demandai la cause, elle me répondit: « C'est parce que je ressens une très vive douleur de côté; j'ai pris l'habitude de faire toujours bon accueil à la souffrance.»

Bien que souvent les visites qu'elle recevait des unes ou des autres fussent importunes, jamais elle ne témoignait le moindre ennui. Sa patience et son courage étaient inaltérables, et sans ménager sa tranquillité, elle continuait sa mission auprès des novices les reprenant jusqu'au bout sans avoir égard à la recrudescence du mal que cette lutte lui occasionnait. Elle supporta aussi, avec la même douceur, plusieurs scènes très pénibles de mère Marie de Gonzague. Elle ne demandait non plus aucun soulagement, et prenait ce qu'on voulait bien lui donner. La nuit, elle ne me sonnait qu'à la dernière extrémité ou, pour mieux dire, jamais, attendant que je vienne de moi‑même, ce que je faisais, réveillée naturellement (et j'ose dire que c'était extraordinaire, car je me levais trois fois à distances régulières, me rendormant aussitôt après, ce qui est tout à fait contre ma nature—j'ai toujours beaucoup de mal à m'endormir).

La dernière nuit qu'elle passa sur la terre, soeur Marie du Sacré‑Coeur et moi, nous restions auprès d'elle malgré ses instances de nous reposer, comme de coutume, dans une pièce voisine. Soeur Marie du Sacré‑Coeur s'étant [792] assoupie après lui avoir donné quelque chose à boire, elle resta tenant à la main son petit verre jusqu'à ce que l'une de nous s'éveillât.

 

Sa paix était sereine; les préparatifs de sa dernière heure et de ses suites la réjouissaient. C'est ainsi qu'elle se fit apporter la caisse des lis qui devaient

 

TÉMOIN 8: Geneviève de Sainte‑Thérèse O.C.D.

 

orner son cercueil lorsqu'elle serait exposée au choeur, et le goupillon dont on se servirait après son décès. La Servante de Dieu ne subit pas d'attaques extérieures du démon, sauf une fois où elle fut toute une nuit en butte à ses assauts; elle me le révéla. Le matin, je la trouvai pâle et défigurée par la souffrance et l'angoisse. Notre Seigneur lui avait demandé de souffrir pour une âme qui lui fut désignée et le démon voulait s'y opposer. Vivement impressionnée j'allumai le cierge béni et peu après le calme lui était rendu, sans toutefois que sa nouvelle souffrance physique lui ait été enlevée.

 

Ce fut le 30 septembre, à 7 heures 20 du soir, que la Servante de Dieu rendit le dernier soupir. Dans l'après‑midi, elle éprouva des douleurs étranges dans tous les membres. Posant alors l'un de ses bras sur l'épaule de mère Agnès de Jésus et me donnant l'autre à soutenir, elle resta ainsi quelques instants. A ce moment, trois heures sonnèrent et nous ne pûmes nous défendre d'une certaine émotion, car elle nous parut l'image de Jésus en croix.

 

Peu après, l'agonie commença, ressemblant elle aussi, par ses angoisses et ses douleurs, à celle de Jésus. Elle disait: « O mon Dieu! ô douce Vierge Marie! venez [793] à mon secours! Le vase est plein jusqu'au bord... non, je n'aurais jamais cru qu'on pouvait tant souffrir!... jamais! jamais!... O mon Dieu, tant que vous voudrez, mais ayez pitié de moi! » @DEA 30-9@

 

Ces plaintes, toutes empreintes d'une parfaite conformité à la volonté de Dieu, étaient déchirantes. Comme pour Jésus, Dieu paraissait l'avoir abandonnée.... quand, tout à coup, la respiration devint haletante, une sueur froide perlait sur son visage, imprégnant ses vêtements, elle tremblait... On appela la communauté; la pauvre petite martyre la reçut avec un doux sourire; puis, serrant son crucifix dans ses mains défaillantes, elle se livra de nouveau à la souffrance; mais ne parla plus.

 

Pendant sa maladie, lorsque nous nous entretenions ensemble de son dernier regard, elle disait que si le bon Dieu la laissait libre, ce suprême adieu serait pour sa prieure, mère Marie de Gonzague. Or pendant son agonie, j'essuyais la sueur de son front, elle me sourit d'un sourire ineffable qui nous fit toutes tressaillir, et leva sur moi un long et pénétrant regard; puis baissant les yeux, elle chercha notre Mère Prieure, mais son regard avait perdu son éclat.

 

[794 [Suite de la réponse à la cinquante‑deuxième demande]:

 

Mère Marie de Gonzague, croyant que l'agonie allait se prolonger encore, fit retirer la communauté. Ce fut une épreuve cruelle pour la petite mourante qui voyait retarder le moment de sa délivrance. Mais fidèle à son abandon parfait, elle murmura d'une voix douce et plaintive: « Eh bien!... allons... allons... Oh, je ne voudrais pas moins souffrir! »

Un instant après, la douce victime sentit tout à coup la vie l'abandonner. Elle dit en regardant son crucifix: « Oh!... je l'aime!... mon Dieu, je... vous... aime!!!... » @DEA 30-9@

Ce furent ses dernières paroles. A peine venait‑elle de les prononcer qu'elle s'affaissa sur l'oreiller, la tête penchée à droite; mais, comme appelée par une voix céleste, elle se redressa tout à coup avec fermeté, et fixant un point de l'espace un peu au dessus de la statue de Marie, elle resta ainsi longtemps (quelques minutes), l'oeil irradié par l'extase.

J'ai pensé que nous avions assisté à son jugement: d'une part, elle avait, comme dit le saint Evangile, « été trouvée digne de paraître debout devant le Fils de l'homme » @*Luc XXI, 36@; et de l'autre, elle vo‑[795]yait que les largesses dont elle allait être comblée, surpassaient infiniment ses immenses désirs, car à l'expression d'étonnement en était jointe une autre: elle semblait ne pouvoir supporter la vue de tant d'amour, comme quelqu'un qui subit un assaut plusieurs fois renouvelé, qui veut lutter et qui, dans sa faiblesse, demeure l'heureux vaincu.

 

[Réponse à la cinquante‑troisième demande]:

 

Après la mort de la Servante de Dieu, un reflet de la béatitude éternelle s'imprima sur son visage; elle avait un sourire céleste, mais ce que j'ai trouvé de plus extraordinaire, c'est que, de ses paupières baissées rayonnait une telle intensité de vie et de bonheur que ce n'était plus du tout la mort; jamais je n'ai revu cela depuis sur aucune autre morte.

Sa dépouille mortelle fut exposée au choeur; le front couronné de roses comme c'est l'usage. Il vint beaucoup de monde la voir et lui faire toucher des objets, mais en cela rien d'extraordinaire: c'est la coutume, et il était naturel qu'étant de la ville, y ayant encore sa famille, ce concours se produisît.

 

 [Réponse à la cinquante‑quatrième demande]:

 

Son inhumation eut lieu le 4 octobre 1897. Beaucoup de prêtres y assistaient. Néanmoins le cortège de fidèles qui la conduisit jusqu'au cimetière de la ville fut fort petit: tout était modeste à ce convoi. Elle fut placée dans le nouveau cimetière des carmélites et en [796] occupa la première place. On mit sur sa tombe une croix de bois, avec cette inscription: « Soeur Thérèse de l'Enfant‑Jésus, 1873‑1897.» Mère Agnès de Jésus, qui avait peint la croix, y avait d'abord inscrit ces paroles:

 « Que je veux, ô mon Dieu, porter au loin ton feu, rappelle‑toi»!

@PN 24@Mais cette inscription se trouva effacée par un ouvrier qui porta cette croix lorsque la peinture était encore fraîche. Mère Agnès de Jésus y vit une indication du ciel et remplaça l'inscription brouillée par cette autre qui y figure depuis: «Je veux passer mon ciel

 

TÉMOIN 8: Geneviève de Sainte‑Thérèse O.C.D.

 

à faire du bien sur la terre », inscription qu'elle n'avait pas osé imprimer tout d'abord par une trop grande discrétion.

Les restes de la Servante de Dieu ont été exhumés sous la présidence de Monseigneur l'évêque de Bayeux le 6 septembre 1910, et déposés non loin de l'ancienne tombe dans un cercueil de plomb.

 

 [Réponse à la cinquante‑cinquième demande]:

Je n'ai rien remarqué d'extraordinaire dans les honneurs funèbres rendus à la Servante de Dieu. On ne fit pour elle rien de plus que pour les autres religieuses.

 

[Réponse à la cinquante‑sixième demande]:

Je ne sors pas de mon couvent et je ne sais que par ouï‑dire ce qui se passe au tombeau de la Servante de Dieu. On nous dit qu'il y a constamment du monde et qu'on y prie avec un recueillement remarquable. On [797] vient à ce pèlerinage, non seulement de la ville et des environs, mais de tous les pays du monde.

 

[Réponse à la cinquante‑septième demande]:

Comme je l'ai dit, tout fut très simple dans la vie de la Servante de Dieu. Cette humilité et cette simplicité ont fait qu'une bonne part de ses mérites a passé inaperçue. Personnellement, je voyais bien qu'elle était une sainte, et je gardais toutes ses lettres comme des trésors. Cependant l'affection que j'avais pour elle a été pour beaucoup dans le soin que j'ai mis à conserver ces souvenirs. A l'époque où je les ai reçus, je ne me doutais certainement pas de la valeur qu'ils devaient acquérir par le renom de la Servante de Dieu après sa mort. Voici quelques remarques faites au courant de la vie de la Servante de Dieu.

 

Etant enfant, la petite Thérèse avait un air céleste; ma mère le remarquait elle‑même. Elle l'a écrit dans des lettres qui datent des toutes premières années de Thérèse. Un peu plus tard, à Lisieux, plusieurs personnes exprimèrent leur étonnement à ce sujet.

Au Carmel, dès les premiers jours de mon entrée, soeur Saint‑Pierre me fit demander à son infirmerie, disant qu'elle avait une chose très importante à me confier. Elle me fit asseoir sur un petit banc en face d'elle et me raconta en détail, toute la charité que soeur Thérèse avait exercée à son égard. Puis, avec un ton solennel, elle me dit mystérieusement: « Je garde tout ce que j'en pense... mais cette enfant ira loin... Si je vous ai conté tout cela, c'est parce que vous êtes jeune et que vous pourrez le [798] dire à d'autres dans la suite, car de tels actes de vertu ne doivent pas demeurer sous le boisseau.»

 

Une autre ancienne (soeur Marie Emmanuel) me disait: « Soeur Thérèse de l'Enfant‑Jésus a une telle maturité et tant de vertu que je la voudrais prieure si elle avait plus de 22 ans.»

Deux autres anciennes recouraient à ses conseils. Mère Hermance du Coeur de Jésus avait pour elle une grande estime et pendant la maladie de soeur Thérèse, comme je l'approchais à tout moment en ma qualité d'infirmière, elle me passait de petits billets à lui remettre et me faisait faire sans cesse des commissions orales où je pouvais juger de la haute opinion qu'elle avait de sa vertu.

J'ai souvent entendu dire que monsieur l'abbé Youf, notre aumônier d'alors, appréciait beaucoup la Servante de Dieu et avait une grande confiance en elle. De même notre supérieur, monsieur Delatroëtte, paraissait l'estimer beaucoup.

Notre sacristain, en même temps jardinier du couvent, disait que, bien qu'elle fut voilée, il la reconnaissait à son maintien grave et religieux.

Monsieur l'abbé Faucon, suppléant l'aumônier malade, étant entré pour la confesser peu de temps avant sa mort, s'en retourna très ému, disant qu'«elle était confirmée en grâces.»

 

Le docteur de Cornière était fort édifié de sa patience et de son sourire céleste au milieu des souffrances très aiguës de sa maladie; de même nos soeurs [799] tourières qui entraient le dimanche pour la garder pendant la messe. Je ne parle pas de moi et de mes soeurs qui l'avons toujours jugée une sainte, bien que nous fussions loin de prévoir l'éclat que prendrait plus tard sa réputation de sainteté.

Après la mort de la Servante de Dieu, au lieu d'envoyer aux monastères de l'ordre une simple lettre, comme c'est l'usage, on fit imprimer son autobiographie (L'Histoire d'une âme) révisée par les révérends pères prémontrés de Mondaye. Ce fut une traînée de poudre. L'édition fut épuisée tout aussitôt, et les demandes instantes de rééditer affluaient: les éditions se suivirent à peu d'intervalle. Ce qui attirait les âmes à cette lecture, c'était la doctrine de soeur Thérèse et sa façon d'aller à Dieu. Ce qui ressort de toutes les lettres reçues à ce sujet, c'est qu'elle apparaissait comme une sainte providentielle pour nos temps malheureux où la foi et l'amour disparaissent de la terre. Depuis cette première impulsion l'opinion n'a pas changé sur la valeur de ce livre. Toutes les âmes de bonne volonté en sont touchées, aussi bien les savants que les ignorants, des mères de famille et des religieuses, des incroyants et des prêtres. Elles y trouvent toutes la manne cachée appropriée à leurs aspirations; c'est toujours cet esprit d'enfance de la Servante de Dieu qui les attire, et l'on voudrait par sa glorification voir au plus tôt sanctionnée par l'Église « sa voie d'abandon et de sainte petitesse.»

 

Cette parfaite conformité de ses leçons et de ses exemples avec les besoins des âmes est cause de l'extra‑[800]ordinaire diffusion de son Histoire, comme [i.e.connue ?] maintenant dans le monde entier.

Je ne parle pas des nombreux évêques venant au Carmel visiter avec respect la cellule de l'humble carmélite, non plus que des pèlerinages qui se renouvellent constamment sur son tombeau.

Je ne suis pas chargée au Carmel de recevoir et de vérifier la correspondance; je ne sais ce qui se passe que par ce qui s'en dit en récréation. Notre mère nous communique alors les nouvelles particulièrement intéressantes concernant la Servante de Dieu. Les volumes intitulés « Pluie de roses » ont fait connaître les faits les plus remarquables.

Voici une petite statistique des objets envoyés au Carmel en témoignage de vénération et de reconnaissance envers

 

TÉMOIN 8: Geneviève de Sainte‑Thérèse O.C.D.

 

soeur Thérèse. Etant chargée de les recueillir, j'ai pu les dénombrer.

Lors du premier Procès, en septembre 1910, je disais avoir reçu 26 plaques de marbre; j'en compte aujourd'hui 321. Elles sont toutes envoyées spontanément sans aucune démarche de notre part. Comme elles ont la forme d'ex‑voto, nous les tenons enfermées à l'intérieur du monastère.

De même je fais brûler des lampes et des cierges devant l'image de la Sainte Vierge qui se trouve près de la cellule de soeur Thérèse. Jamais nous n'avons encouragé ces envois, bien au contraire, car cela nous dérange beaucoup; malgré cela, nous sommes débordées; voici la progression de ces demandes:

[801] En 1910, la moyenne des cierges demandés était de 19 par mois; en 1915, ~ la moyenne est de 344 par mois; au  courant du dernier mois d'août, nous en  avons reçu 620.

Pour les lampes, nous arrivons à une moyenne de neuf lampes par 24 heures.

On me donne aussi à ramasser beaucoup d'ex‑voto de toute sorte: j'ai reçu 13 décorations dont cinq de divers ordres, 2 croix de guerre, 6 croix de la légion d'honneur. Une nous a été envoyée directement du front de bataille, avec cette seule adresse: « Soeur Thérèse de l'Enfant‑Jésus, couvent du Carmel, 8 juin 1915.» Nous recevons aussi beaucoup de bijoux, pierres précieuses, dentelles, etc., des épées, des baïonnettes, des anneaux de fiançailles et toute espèce d'objets nous sont apportés pour être déposés un instant dans la cellule de la Servante de Dieu.

Nous avons reçu cinq paires de béquilles, sans compter celles très nombreuses qui sont déposées sur la tombe. Les suppliques écrites adressées personnellement à soeur Thérèse de l'Enfant‑Jésus sont en si grand nombre qu'elles ne peuvent être déposées que peu de temps dans sa cellule. J'en ai rempli un grand sac de 1m,30 de hauteur; tout cela sans compter les innombrables lettres et photographies déposées sur sa tombe.

 

[Session 39: ‑ 2 septembre 1915, à 9h.]

 [805][Réponse à la cinquante‑huitième demande]:

Je ne connais vraiment que des louanges formulées à l'adresse de la Servante de Dieu.

 

[Réponse à la cinquante‑neuvième demande]:  Je ne vais parler que des miracles dont j'ai eu en quelque façon connaissance directe; beaucoup d'autres sont  relatés dans les « Pluies de roses.»   Après la mort de la Servante de Dieu,  l'attitude des soeurs qui lui avaient été hostiles se changea en vénération. Il n'y en avait pas de plus empressées à garder ses souvenirs et ses portraits que soeur Saint‑Vincent de Paul, cette soeur converse qui l'avait fait souffrir: elle dit  lui être redevable de sa guérison d'une anémie cérébrale, et vint nous trouver  toutes l'une après l'autre pour nous conter l'acte d'humilité qu'avait fait la  Servante de Dieu au sujet des fleurs ornant le cercueil de mère Geneviève. Une autre soeur composa une prière pour l'invoquer chaque jour. Mère Marie de Gonzague s'amenda sensiblement; elle reçut une grâce signalée devant un portrait représentant Thérèse enfant; elle ne pouvait plus regarder cette image sans pleurer. Je fus témoin de cette émotion et elle me dit à travers ses larmes: «Moi seule peux savoir ce que je lui dois! Oh! ce qu'elle m'a dit... tout ce qu'elle m'a reproché!... mais si doucement!....» D'autres soeurs reçurent différentes faveurs dont plusieurs [806] émanations de parfums célestes.

 

Pour moi j'en reçus quelques ‑ unes, mais surtout des grâces intérieures. Parmi les extérieures la plus importante est lorsque je vis dans le ciel un cercle lumineux décrit par une flamme qui semblait vivante. Ce signe lumineux partit du côté droit de la lune qui était dans son plein, décrivit un cercle au‑dessous, puis rentra du côté gauche, me laissant une grâce intérieure très vive et très profonde qui me donna l'intelligence subite de beaucoup de choses qu'elle m'avait dites autrefois. C'était 15 jours après sa mort; je restai persuadée que c'était l'âme de ma petite soeur qui s'était manifestée à la mienne. En quelques circonstances sa présence se manifesta à moi par des parfums; les cas en sont rares et soulignent toujours une grâce intérieure ou une circonstance particulière. Ainsi, le 5 février 1912, anniversaire de ma prise d'habit, jour où le Procès diocésain était déposé à Rome, je fus réveillée la nuit par une odeur très forte de seringa, et j'entendis voleter auprès de moi comme une colombe qui se posa sur mon oreiller, mais je ne la vis pas. Le 17 mars de cette année 1915, jour de l'ouverture du Procès apostolique et anniversaire de ma prise de voile, en entrant le matin pour ouvrir la fenêtre de sa cellule, je la trouvai embaumée de roses. Ces cas très rares, comme je l'ai dit, se produisent au moment où j'y pense le moins, et depuis cinq ans ils ne se sont pas produits plus de cinq ou six fois.

 

On nous apporta au monastère de la terre prise sous le premier cercueil après l'exhumation et renfermée dans des sacs à scories. Ces sacs furent montés au gre‑[807]nier où on les laissa sécher tels quels. Ils étaient là depuis déjà longtemps, moisis d'abord par l'excès d'humidité, puis crevassés par l'excès de chaleur, quand un jour, en passant auprès (c'était le mercredi 22 mars 1911) je sentis s'en exhaler une délicieuse odeur de racines d'iris. Je pensai que cette terre n'était pas assez honorée et que soeur Thérèse me demandait par là de m'en occuper, mais je n'en fis rien néanmoins. Un mois plus tard, le samedi 22 avril et le lundi 24, mêmes émanations. Une autre soeur les ayant de même senties, on s'occupa de la terre qui fut retirée des sacs, pilée par deux hommes pendant plusieurs jours et ramassée enfin avec honneur. Une planche du cercueil fut aussi, immédiatement après l'exhumation, identifiée par l'odeur d'encens qu'elle répandit et que perçurent plusieurs soeurs. Pour moi, je ne jouis point de cette faveur.

La Servante de Dieu avait dit qu'elle veillerait sur notre noviciat qui était sa petite pépinière d'âmes consacrées à l'Amour miséricordieux. Elle y envoya des recrues nombreuses; mais aussi elle appela au ciel plusieurs des plus méri

 

TÉMOIN 8: Geneviève de Sainte‑Thérèse O.C.D.

 

tantes. La première de ces petites victimes fut sa cousine, soeur Marie de l'Eucharistie, qui fit une mort de prédestinée le 14 avril 1905, à l'âge de 34 ans; puis ce fut la révérende mère Marie‑Ange de l'Enfant‑Jésus, qui fut prieure du monastère et mourut à 28 ans, après avoir fait les premières démarches pour obtenir l'instruction diocésaine de la Cause de soeur Thérèse; ce fut enfin la très honorée mère [808] Isabelle du Sacré‑Coeur, sous‑prieure, morte à 32 ans, dont les oeuvres jettent un nouvel éclat sur celle qui en fut l'inspiratrice: âmes admirables qui ne s'arrêtèrent ici‑bas que juste le temps d'y tracer un sillon lumineux à la suite de leur angélique modèle.

Dernièrement, comme je me trouvais avec notre mère, elle me fit entrer au parloir pour entendre un soldat raconter une apparition de soeur Thérèse dont il avait été favorisé sur le champ de bataille et qui l'avait converti. Son récit était touchant et il le faisait avec un accent de grande véracité. Ce soldat se nomme Auguste Cousinard. J'entendis de même, le 15 juillet 1915, le récit du soldat Roger Lefèvre du 224èm  d'infanterie, âgé de 29 ans. Lui aussi fut favorisé, sur le champ de bataille, d'une apparition de la Servante de Dieu, qui le releva alors qu'il était baigné dans son sang. « Je souhaiterais — dit‑il — que tous ceux qui ne croient pas, aient une apparition comme ça: ça vous change les esprits!.» Et comme on lui demandait si elle était belle: « Oh! oui — reprit‑il — bien plus belle que sur ses images.» Je fus encore mêlée, quoique indirectement, à une autre faveur reçue par un militaire. C'était le 30 septembre 1914, au début de la guerre. Je m'étais mis dans l'idée qu'en ce jour anniversaire de sa mort la Servante de Dieu ferait quelque signe pour guider les troupes. A sept heures du soir, je montai au grenier; il me semblait qu'à ce moment, qui était l'heure même de la mort de soeur Thérèse, j'allais voir à l'horizon un signe que j'étais exaucée. Je fis pitié à notre mère qui disait: « Pauvre petite, comment peut‑[809]elle espérer cela!.» Bien entendu je ne vis rien; mais je n'en avais pas moins de confiance. Et voilà qu'en juin 1915, huit mois après cette prière, nous recevons incidemment de monsieur l'abbé Charles, curé de Bagnolet (Seine), la nouvelle qu'un des soldats de sa paroisse, André Pelletier, du 43e d'infanterie coloniale, avait vu, précisément le 30 septembre précédent et à 7 heures du soir, alors qu'ils allaient à l'assaut d'un bois, soeur Thérèse de l'Enfant‑Jésus, qui les invitait à marcher en avant. Ce soldat fut apparemment seul à la voir; il regarda à plusieurs reprises, croyant être le jouet d'une hallucination: mais c'était bien elle, il la reconnaissait et fut plein de confiance à son aspect. La position fut enlevée en effet contre toutes les prévisions, et le soldat qui était très éloigné du bon Dieu, se convertit.

 

 [Réponse de la soixantième à la soixante‑cinquième demande inclusivement]:

En dehors des faits auxquels j'ai été directement intéressée et que j'ai rapportés dans la question précédente, je n'ai pas assez étudié les relations envoyées au Carmel pour décrire avec précision les nombreux faits miraculeux qu'on nous a fait connaître. Je laisse ce soin à celles qui ont en main ces documents.

 

 [Réponse à la soixante‑sixième demande]:

Je ne vois rien à ajouter ni à changer à mes réponses. [810]

 

[Au sujet des Articles, le témoin dit ne savoir que ce qu'il a déjà déposé en répondant aux demandes précédentes. ‑ Est ainsi terminé l'interrogatoire de ce témoin. Lecture des Actes est donnée. Le témoin n'y apporte aucune modification et signe comme suit]:

 

Signatum: SOEUR GENEVIÈVE DE SAINTE THÉRÈSE, r.c.i., témoin, j’ai déposé  comme ci‑dessus selon la vérité, je le ratifie et le confirme.