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De l'abbé Ducellier à sœur Geneviève. Après le 24 février 1895.

 

De l'abbé Ducellier à Mère Agnès et sœur Geneviève. Après le 24 février 1895.

Carte de visite

L'Abbé Ducellier Curé Doyen de Trévières
vient enfin acquitter sa promesse. Il envoie à la petite Mère Agnès et à Sœur Geneviève, avec le pauvre sermon ci-inclus, son affectueux souvenir en N.S.
Il espère qu'elles demanderont pour lui et pour sa paroisse, en échange de ces pages beaucoup trop nombreuses, un saint carême.
Pardon des ratures et des oublis, mais il y en a trop long pour que je recommence.

*

Allocution de l'abbé Ducellier pour la prise d'habit de sr Geneviève (Céline)

 

[Le texte Ct 2,10-11 a été choisi par Mère Agnès et Thérèse (celle-ci le reprend en PN 16). Pour une meilleure intelligence des allusions, rappelons que la novice sort, en mariée, dans la chapelle extérieure au milieu de la famille; que la cérémonie est présidée par Mgr Hugonin et que Céline postulante s'est d'abord appelée « Marie de la Sainte Face ».]


5 février 1895
L'hiver est passé, les pluies ont disparu,
levez-vous, ma bien-aimée, et venez. »
 

       C'est l'invitation que l'Esprit-Saint adresse à l'âme fidèle. Cette invitation, il vous la fait à vous-même, en ce moment, ma chère Sœur, ou plutôt, ce n'est pas aujourd'hui seulement que vous entendez son appel, il y a longtemps que vous l'avez entendu pour la première fois. Mais avant d'obéir à la voix divine qui vous parlait intérieurement, [2] qui redisait à votre âme, en des accents qui ne sont pas de cette terre, les grandeurs, les beautés, les pures et austères délices du Carmel, il vous a fallu, comme l'Épouse des Cantiques, passer par l'hiver, l'hiver de la souffrance, et vos yeux, sous les coups prolongés de l'épreuve, ont dû répandre une pluie de larmes.

         Telle est, de temps en temps, la conduite de Dieu à l'égard des âmes sur lesquelles il a jeté un regard de prédilection — il les veut à Lui, il est jaloux de les posséder, mais afin que l'holocauste soit plus agréable et plus fécond, il veut qu'elles lui soient présentées à l'autel déjà consumées, dans leur volonté, dans leur cœur, dans leurs goûts et leurs aspirations, du feu sacré du sacrifice. Et alors les paroles que j'ai choisies pour texte ne sont plus seulement l'expression de [3] l'appel d'En Haut, de cet appel qui fait la vocation, qui dit à l'heureuse prédestinée : « Surge, arnica mea, et veni », Lève-toi, ô âme que j'aime, et viens dans cette terre que tu aperçois là-bas, portion réservée de mon royaume. C'est là, à l'ombre des autels, dans cette retraite bénie, que j'ai marqué ta place et le lieu de ton repos : elles sont encore, ces paroles, l'histoire édifiante d'une vocation religieuse.

         Ma chère Sœur, au moment où vous allez franchir le seuil du cloître, me serait-il permis de dire un mot de la vôtre? Il me semble que je le dois à la mémoire de ce vénérable patriarche, votre bien-aimé Père, dont le souvenir ne saurait être absent de cette solennité, je le dois à l'édification de ces pieux fidèles, [4] à notre édification à tous : les caractères désintéressés jusqu'au dépouillement de ce qu'ils ont de plus cher au cœur, quand il est demandé par Dieu, sont très rares : il fait vraiment bon en parler quand on les rencontre.

         Je le disais tout à l'heure, il y a longtemps qu'il était décidé entre Dieu et vous, que vous prendriez place dans les rangs des Vierges, épouses du Christ. Vous en avez parlé, pour la première fois, il y a 7 ans, à Celui qui avait, comme il le méritait, tout votre amour filial. Il s'agissait d'un voyage à Paris pour vous perfectionner dans l'art de la peinture. Plus désireuse de vous perfectionner dans l'art de peindre, en votre âme, l'image du modèle de toute perfection, du Sauveur Jésus, [5] vous crûtes le moment favorable pour faire connaître vos projets d'avenir. Vous saviez, à n'en pas douter, que le Père vénéré à qui vous alliez faire vos pieuses confidences, était digne de les recevoir par la singulière élévation de ses sentiments, par la puissance et la vivacité de sa foi. En effet, à peine eûtes-vous parlé — parlé un langage auquel il ne s'attendait en aucune façon — qu'il vous prit dans ses bras et vous pressa sur son cœur : « Qui suis-je pour que Dieu me comble de tant d'honneur, s'écria-t-il. Je suis vraiment un père trop heureux. » Et il vous invita à venir immédiatement vous prosterner avec lui devant le tabernacle : « Allons ensemble [6] remercier le bon Dieu de toutes les grâces de choix qu'il fait à notre famille. » Quelle action de grâces! Le Cœur Sacré de Jésus dut tressaillir de joie, les anges du sanctuaire durent être ravis d'admiration à la vue de ce Père qui, absolument oublieux de lui-même, venait, avec une parfaite générosité, offrir ce qui lui restait de plus précieux au monde, de ce Père dont la foi, par sa spontanéité et sa vaillance, rappelait la foi des anciens patriarches.

       C'était ainsi que cette âme vraiment éclairée comprenait la grande affaire de la vocation. « Le Bon Dieu me fait l'honneur de me demander tous mes enfants : je les lui donne avec joie. Si je possédais quelque chose de mieux, je m'empresserais de le lui offrir». Eh! bien, s'il ne possédait pas [7] quelque chose de mieux, ni assurément de plus aimé, il avait cependant quelque chose de plus intime, c'était lui-même. Il avait tout donné, il ne lui restait plus que cela à offrir, lui-même, et il l'a fait : « Le Bon Dieu, disait-il un jour à l'une de vos sœurs, avec cette simplicité qui est le cachet des âmes élevées, le Bon Dieu m'inonde de trop de consolations. Oui, c'est trop pour la terre. Aussi j'ai demandé à Notre-Seigneur quand il cesserait de me combler de ses faveurs. Car on ne peut aller au ciel comme cela, on ne peut aller au ciel sans souffrir, et je me suis offert... » Qui ne reconnaîtrait à ces accents le langage des grandes victimes de l'Amour divin?

       Je me suis offert : ah! quand ce langage est tenu par des âmes dignes de lui, Dieu les prend [8] quelquefois au mot, et, pour leur gloire éternelle, pour le salut du monde aussi, mes frères, il les exauce d'une manière qui déconcerte les conceptions toujours bien courtes de la sagesse humaine, mais qui fera, un jour, l'admiration et la joie des élus; il les appelle, ces âmes, sur la voie douloureuse, et on dirait qu'il se plaît à les broyer, comme son divin Fils au Calvaire, sous le pressoir d'inexprimables épreuves.

         Ma chère sœur, votre vénéré Père s'était offert en sacrifice. Dieu a jugé la victime digne de lui. La souffrance, acceptée avec le calme et l'héroïsme du chrétien qui s'en remet de tout à Dieu, et, d'avance, reçoit tout de sa main paternelle, la souffrance est venue, impitoyable, couronner de son diadème ses nobles cheveux [9] blancs. Mais alors vous avez compris où était votre place : elle était au poste de dé­vouement. Vous y êtes restée des années entières, nuit et jour, jusqu'au dernier soupir, jusqu'à la tombe. Et c'est ainsi que le Seigneur, en achevant de grandir devant Lui et devant ses anges ce Père que vous avez entouré de tous les soins de la piété la plus tendre, achevait de vous préparer vous-même à la vie de dévouement et de sacrifice des filles de Sainte Thérèse.

        Et maintenant : l'hiver de la souffrance est passé, la pluie des larmes a cessé. Levez-vous et venez. Venez : ah! la voilà donc l'heure si désirée de vous rendre à la voix qui retentissait délicieusement dans votre âme, le jour de votre première communion. [10] Veni; venez : vous savez quel sentiment remplit le Cœur adorable qui vous la fait entendre. C'est un amour infini, mais non pas cet amour infini qu'il porte à toute créature, c'est un amour particulier, comme le choix dont il vous honore.

     C'est un amour jaloux, impatient de se donner à vous tout entier, mais qui, en revanche, veut vous posséder tout entière et sans rival. C'est un amour immolé, qui n'admet, parmi ses intimes, que ceux qui savent s'associer, par leurs sacrifices quotidiens, à sa continuelle immolation.

       Eh! bien, à la voix de cet Amour [11] qui vous presse, vous allez venir. Levez-vous et venez: vous allez venir avec reconnaissance et humilité. Ce sont ces deux sentiments qui se partagèrent l'action de grâces de la Très Sainte Vierge, la patronne du Carmel, lorsque l'ange lui eut fait connaître sa glorieuse vocation. (...) Ma chère Sœur, une vocation religieuse, mais surtout une vocation comme la vôtre, est toujours un grand honneur et un insigne bienfait. (...) N'est-ce pas en effet une grâce de choix entre [13] toutes, que de pouvoir vivre loin du tumulte et des préoccupations matérielles du monde, étranger aux intérêts bien vulgaires, souvent misérables, qui le passionnent (...) Notre destinée... c'est Dieu qui la choisit pour nous et qui, avec une bonté et une sagesse merveilleuses, dispose tout, en nous, autour de nous, pour nous conduire à la fin qu'il s'est proposée. Nous autres, nous ne faisons que suivre l'impulsion divine, nous ne faisons que répondre à Dieu : « Seigneur, vous m'appelez, je le vois, je le sens; vous m'avez choisi pour m'élever à un état de vie, à des grandeurs que je n'aurais jamais osé concevoir comme devant être mon partage, voici votre pauvre et humble serviteur, voici votre pauvre petite servante; qu'il soit fait de moi selon votre souveraine volonté. » Vous allez donc, à la vue de la prévenante bonté de Dieu à votre égard, chanter votre Magnificat, le cantique de l'humilité et de la [15] reconnaissance. Ne pourrais-je pas ajouter que vous devez être reconnaissante, vous surtout, ma chère Sœur, et que votre gratitude doit s'accroître des attentions vraiment très rares, dont votre famille a déjà été l'objet, de la part du ciel?

           Puis vous allez venir avec confiance. La carrière que vous embras­sez est, certes, bien belle aux yeux de la foi. Mais elle a ses graves responsabilités, elle est, on ne peut le nier, un fardeau lourd pour des épaules humaines. Pour porter ce fardeau, l'énergie de la volonté, la sincérité et l'ardeur des résolutions ne suffisent pas, il faut que Dieu soit en nous et que sa grâce soit le principe de notre force. Alors nous pouvons dire avec le psalmiste : [16] Dominus illuminatio mea et salus mea...

         (...) Et puis, que de bénédictions vont descendre sur vous, je vous vois entourée, à cette heure solennelle, des bénédictions du ciel et de la terre. C'est l'Église qui va vous bénir, par les mains de Monseigneur, heureux de montrer, par sa présence à cette cérémonie, l'intérêt qu'il prend à votre entrée en religion, et de vous donner, à vous et aux vôtres, un nouveau témoignage de sa paternelle sympathie. Au ciel, c'est ce grand chrétien, votre Père, dont vous achevez de combler les vœux, c'est votre sainte mère, dont [17] l'unique ambition fut de donner ses enfants à Dieu, et qui ne désira jamais, pour eux, qu'une seule chose, la sainteté de la vie. Tous deux eussent été fiers de vous offrir, avec quel bonheur ils vous contemplent en ce moment, et de quelles prières ne vont-ils pas accompagner vos premiers pas dans votre nouvelle voie!

       Si je regarde devant moi, ce sont ces parents, dont la piété et le zèle pour la cause de Dieu sont bien connus, qui, eux aussi, vont vous bénir. C'est cet Oncle, c'est cette Tante qui, avec une délicatesse et un dévouement dont vous serez éternellement reconnaissante, ont occupé près de vous la place de ceux que vous avez perdus. Ce sont ces chères cousines, qui vous aiment comme une sœur. Et si je jette un regard de l'autre côté de ces grilles, avec quelle joie fraternelle vous allez être accueillie, je dis fraternelle; je devrais dire : fraternelle et maternelle, car vous allez être reçue et bénie par celle qui vous a préparée [18] à votre première communion, et qui joint, pour vous, à l'affection d'une sœur, la sollicitude et la tendresse d'une mère. Comment un tel ensemble de circonstances, comment un sentier qui s'ouvre devant vous, si bien préparé, ne vous inspirerait-il pas la plus douce confiance? — Surge, arnica mea, et veni. Venez donc confiante en Dieu et dans les bénédictions de l'Église et de tous ceux qui vous aiment.

         Enfin, vous allez venir avec générosité, vous donnant bien tout entière à Notre Seigneur, comme lui va se donner tout entier à vous. Vous allez lui donner votre intelligence pour connaître et méditer ses perfections infinies, votre cœur pour l'aimer de toutes ses forces, votre volonté pour faire sa volonté sainte, vos sens, vos yeux pour contempler et admirer ses œuvres, vos lèvres pour chanter ses louanges, et Lui, en retour, va vous donner son Cœur, avec les trésors de grâces et de vertus dont il est rempli.

         Le symbole de ce mystique échange, de ce don mutuel, que se font d'eux-même [19] Jésus et l'âme religieuse, est singulièrement expressif. C'est un vêtement. Tout à l'heure, vous allez laisser les parures du monde pour vous couvrir de l'humble habit de Carmélite. Pensez, ma chère Sœur, en le prenant, que c'est Jésus-Christ dont vous allez vous revêtir, dans votre corps et dans votre âme. (...) Et comme cela ne se fera pas sans sacrifices (car si votre part est belle, elle a pour la nature ses renoncements et ses épreuves : c'est Jésus-Christ crucifié, c'est sa croix toute nue que vous allez choisir. D'ailleurs vous ne voulez pas en connaître d'autre), aimez le sacrifice, de quelque part qu'il vienne, sous quelque forme qu'il se présente. Acceptez-le promptement, joyeu­sement, heureuse d'unir vos immolations à celle de votre Maître bien-aimé, et dites, comme une Carmélite célèbre, le [21] jour même de sa prise d'habit. Après la cérémonie de la prostration, la reine Henriette d'Angleterre s'approchant lui demandait : « Etes-vous aise? — Aise, non, répondit-elle, contente, oui. »

Que cette réponse soit la vôtre, ma chère Sœur, à l'heure du sacrifice. Aise, non; contente, toujours. Contente d'être avec Jésus, mon Dieu; de lui prouver, par ma générosité dans son service, la sincérité de mon amour et lui faire plaisir. Contente aussi de le consoler, de réparer, pour ma petite part, les ingratitudes d'un monde qui ne le connaît plus, ou ne veut plus de Lui. Car ce sera là une partie du programme de votre vie : réparer! La réparation! Ah! rarement nous en avons eu un plus pressant besoin qu'aujourd'hui. Eh bien, vous entendrez la parole du prophète royal : Respice in faciem Christi tui : vous regarderez de temps en temps la face de votre Christ; vous la verrez obscurcie, couverte des opprobres d'une passion qui, de la part des hommes, se continue, sans relâche, à travers les siècles. [22] A l'exemple de la Sainte femme dont parle la tradition, vous vous empresserez de couvrir, si je puis ainsi m'exprimer, ce visage adorable, du voile de vos adorations, de vos prières, de vos protestations de fidélité et d'amour, vous conjurerez le Dieu indignement outragé d'avoir pitié des pécheurs, vous implorerez ses plus abondantes béné­dictions pour son Église, pour nous, ses prêtres ; vous lui direz que, s'il est oublié de ceux-ci, trahi, blasphémé, persécuté par ceux-là, il y a cependant encore sur la terre de nobles chrétiens qui l'aiment, il y a toujours, dans son Carmel, des âmes dont lui seul est la vie. Et pendant que sa divine image s'imprimera de plus en plus profondément dans votre cœur, vous ferez descendre sur nous les effusions de l'Infinie Miséricorde.

     Et vous serez heureuse. Oui, vous serez heureuse d'un bonheur que le monde ne connaît pas ; parce que le bonheur, le vrai bonheur, ne vient pas de la terre, il vient d'En haut. C'est une [23] chose divine. Le bonheur, c'est Dieu, et plus Dieu habite en nous, plus nous lui sommes unis, plus en nous surabonde sa joie. Voilà pourquoi jamais personne ici bas n'a été et ne sera aussi heureux que les Saints, au milieu de leurs austérités. Vous en ferez l'expérience, ma chère Sœur. C'est par ce vœu que je termine. Soyez heureuse. Soyez heureuse de tout le bonheur d'une sainte vie religieuse.

         Je voudrais dans un dernier mot vous offrir ce vœu sous une autre forme.

       Par une très délicate attention, il vous a été donné un nom pieusement conservé au Carmel, connu et vénéré dans la ville de Lisieux. C'est le nom de cette sainte Mère, dont la dépouille mortelle, providentiellement laissée à la vénération de ses filles, repose sous les [24] dalles de ce sanctuaire. On vous dira les hautes vertus que ce nom rappelle : piété, humilité profondes, bonté, simplicité touchante; sagesse consommée, courage héroïque dans la souffrance.

           Porté par vous, ma chère Sœur, nous le saluons comme un nom plein de promesses. Et nous vous disons : marchez sur les traces de votre modèle, je puis ajouter : de votre patronne, faites revivre ses vertus, et soyez, au Carmel de Lisieux, une seconde sœur Geneviève de Sainte Thérèse.

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L'abbé Ducellier ajoute : « Une dizaine de chapelet, de temps en temps, pour l'infirme prédicateur. »

 


 

 

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