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Mère Agnès de Jésus à Sr Françoise-Thérèse - 8 novembre 1907

Mère Agnès de Jésus à sa sœur Léonie

                                                                                                 8 novembre 1907

JMJT

Ma bien aimée petite Soeur,

Il y a bien logtemps quqe je ne t'ai écrit une longue lettre, je vais essayer aujourd'hui. D'abord je vais très bien et je me soigne quand même. Ainsi ne te tourmente pas. Je ne tousse pas, je ne crache pas, je n'ai aucune douleur de côté ni de dos, mes reins sont guéris, je n'ai gardé que mes migraines habituelles et encore je ne les ai pas souvent. Et toi, ma si chérie petite soeur ? Comment vas-tu ?

Nous venons d'avoir une retraite prêchée par le P.Pichon. Figure-toi qu'au milieu de la retraite je reçois une lettre du Rme Père Abbé de la Trappe de Mortagne qui avait obtenu de Mgr la permission de visiter le monastère à cause de Thérèse qu'il aime beaucoup. Le Père m'annonce sa visite pour le lendemain. Vite j'envoie un long télégramme d'excuse le priant de remettre à plus tard. Mais il était déjà parti ! Moi je croyais ma dépêche reçue et n'avais fait aucun préparatif. A la fin de la messe de communauté où toutes nous avions communié, qu'est-ce que je vois, ouvrant la porte de la sacristie ? Le Rme Père !... je te laisse à penser le reste...

Enfin je ne pouvais le renvoyer, il est entré, je lui ai fait toutes sortes d'excuses. Mais qu'est-ce que j'ai trouvé ?.. Un bon vieillard qui ressemble certainement au bon Dieu, simple, doux en même temps que spirituel, pieux à la manière de Thérèse. Ecoute quelque chose de sa conversation à la salle de Cté :" Vous êtes en retraite mes chères soeurs, ah ! pardon si je viens vous troubler. Nous venons aussi d'avoir une retraite à la Trappe, mais 4 instructions par jour dont la première à 2 heures du matin !.. Ah! c'est tout de même trop ! A la fin moi je disais :"mais c'est qu'on n'a le temps de rien faire". Nous nous sommes toutes mises à rire car justement nous avions 4 inst. par jour et nous pensions que c'était vraiment trop, sans oser le dire. Le bon Père continue :"Eh bien vous allez vous confesser. Ah ! ce n'est pas difficile, on ne peut guère pécher nous qui aimons le bon Dieu ! Il n'y a qu'à ne pas s'éloigner de la charité, car s'en éloigner c'est s'éloigner de Dieu qui est charité. Moi, je ne demande jamais qu'une grâce : la charité parfaite et avec cela j'espère ne pas passer à la douane après ma mort. Tout souffrir en ce monde plutôt que de passer à la douane!" Puis il revient à la confession : "Mes chères soeurs n'est-ce pas que c'est doux d'aller avouer ses faiblesses au bon Dieu ? Si c'était à un homme ce serait insupportable, mais au bon Dieu quelle douceur ! Toutes les semaines allez donc faire une confession d'amour. N'exagérez pas vos péchés, car vous savez bien qu'on ne fait pas de péchés de pensées ni de sentiments (il voulait dire que lorsqu'on garde en soi la flamme de la charité, il est impossible de pécher par pensées et par sentiments car tout cela est involontaire) et de là à l'action il y a du chemin !..Ne vous cassez pas la tête pour vous confesser et dites simplement le plus souvent :'Mon Dieu que je suis contente et que je vous remercie, je ne vous ai pas fait de peine cette semaine!!

Ma petite soeur je ne te rapporte que des paroles, mais il fallait entendre l'accent et voir le saint personnage. Sa petite conversation familière m'a fait plus de bien je te l'avoue que toute la retraite du Père Pichon. Il nous a raconté aussi, ce bon Père de la Trappe, qu'on lui avait recommandé, dans une de ses visites à l'un de ses monastères, un religieux que l'on qualifiait de "léger et qui ne l'avait pas volé". C'est l'expression du Père. Il lui remet simplement un livre de Thérèse en lui disant :"Lisez cela, vous m'en reparlerez." Au bout de quelques jours, le religieux se présente à son Abbé tout transformé, et depuis nous a dit encore le Père "il n'est plus léger." Avec quel bon sourire, ce fait nous a été rapporté, nous en étions charmées. Ce bon Père est parti du monastère radieux, il fut surtout édifié de notre pauvreté et ne cessait de le répéter. Il a visité la cellule de Thérèse, l'infirmerie, l'oratoire, le choeur, le chapître et jusqu'à la buanderie où je lui montrai la place où notre petite sainte recevait l'aspersion de son goût.

Mainenant ma petite soeur chérie je te recommande de prier à l'une de mes grandes intentions (suivent 9 lignes raturées et illisibles) jamais je ne l'aurais cru à ce point si je n'avais des faits étonnants sous les yeux. Vive Jésus ! On ne peut l'aimer à la folie sans passer pour des fous et des insensés ! Nous devrions nous en réjouir, mais la nature n'y trouve pas son compte !...

Je t'embrasse petite soeur bien-aimée, es-tu contente de ta petite soeur et Mère ?

S. Agnès de Jésus