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Mère Agnès de Jésus à Sr Françoise-Thérèse - 15 avril 1911

Mère Agnès de Jésus à sa sœur Léonie

J.M.J.T

Jésus +                                                                                                  15 Avril 1911

Alléluia! Alléluia! Alléluia !

Ma petite sœur bien aimée,

    Qu'es-tu devenue pendant le Carême ? As-tu été malade ? As-tu encore la voix couverte ? Je veux savoir la vérité sur ton compte.

Ici nous allons très bien après avoir été assez malades. Je n'ai pas été fatiguée de la semaine Sainte. Enfin l'heure de ma mort n'est pas près d'arriver si je vais de ce train là. Te rappelles-tu la petite bouteille de plomb qui nous amusait dans le belvédère sur la table de papa. C'était un petit objet en caoutchouc et le fond en plomb. Quand on le renversait qu'on le jetait par terre, elle se redressait toujours, jamais on ne pouvait le laisser sur le côté, elle n'y tenait pas. Papa appelait cela devant la petite Thérèse :"le petit bonhomme tombi carabi" et la petite ouvrait des yeux brillants de plaisir. Eh bien je suis comme cette bouteille, je ne peux pas me casser, ni rester sur le côté je retombe toujours sur mes pieds. Il faudra pourtant bien qu'un jour, je fasse comme tout le monde et que je meure. En attendant je voudrais bien devenir une sainte. Voilà une pensée qui m'a beaucoup consolée de mes infidélités, de mes tentations de toutes sortes, car depuis l'influenza c'est tout noir dans mon âme, si je n'étais pas "un petit bonhomme tombi carabi" je me serais cassé le nez plus d'une fois sous ce sombre tunnel. (Quand je disais cela à Thérèse elle me répondait avec un sourire malin : "Heureusement il est long votre nez ! Vous pouvez bien en casser un petit bout il vous en restera toujours assez...")

Je n'ai pas fini ma phrase, j'en reviens à ma pensée consolante que voilà enfin : Quand on voit une belle brebis bien grasse bien portante on ne fait pas attention si sa laine est blanche ou... crottée. On sait bien qu'il n'y aura qu'un coup de savon à donner. Ainsi pense le bon Dieu de nous. Quelquefois nous nous sentons si... crottées, que la honte nous fait rougir et nous n'osons plus approcher du bon Dieu. Et lui nous regarde et rit en lui-même! quand il voit que son amour règne seul en notre coeur, qu'est-ce que le reste lui fait ! il nous laisse même exprès dans notre... cr... et cela nous tient dans l'humilité. Oui, mais au jour de notre mort il nous blanchira en un instant.

Voilà mes profondes méditations. Je te les envoie pour te faire rire un peu.

Au revoir, ma petite sœur que j'aime tant ! Je ne te parle pas des miracles de Thérèse, des lettres, des pèlerinages. C'est inouï !... Mais je ne vais presque pas au parloir je refuse pour ainsi dire toujours. Mgr m'a dit que j'avais raison

Ta petite sœur et maman

Sr Agnès de Jésus

r.c.i. 

J'ai bien pris part au deuil de tes bonnes Mères qui ont perdu cette jeune religieuse. Je garde toujours un souvenir très doux de mon passage à la Visitation. Je pense aussi au sacrifice que le bon Dieu te demande d'une mère que tu aimes si profondément. Pauvre petite. Que Jésus te donne du courage !