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Mère Agnès de Jésus à Sr Françoise-Thérèse - 1 juin 1917

Mère Agnès de Jésus à sa sœur Léonie

                                                          J. M.J.T                  

Jésus       +                                                                      Carmel de Lisieux 1er Juin 1917                  

Ma bien aimée petite sœur et fille

Je te souhaite vite un bon anniversaire pour ne pas l'oublier et je le fais de la part de nous trois qui t'aimons tant !

Le Père Legrand m'a communiqué ta lettre. Je lui ai dit qu'il pouvait se présenter et te voir si ta Mère le permet pourvu qu'il ne le dise à personne. Tu sais, ce bon Père est un très saint prêtre, mais je me garde de m'avancer trop avec lui parce que cela n'en finirait plus. J'ai été une fois au parloir et n'y retourne plus. Il m'a conjuré de voir nos photos je me suis laissée touchée et lui ai passé la photo des têtes, dessin de Sr Geneviève, mais il est insatiable. Je viens de lui faire une réflexion qui m'a coûté mais qui est bien juste pourtant. Il faisait passer pour être une invocation favorite de Thérèse une petite prière qu'il met au bas de ses images du S.C. et à laquelle je ne comprends rien, tant c'est torturé. Notre Thérèse était plus simple que cela !

Enfin, ce bon Père est je crois un peu malade et il faut être indulgent pour lui...

Assez sur ce sujet car tu ferais des grands et gros yeux sur le nom du P. Legrand. J'ai pourtant oublié de te dire qu'à l'autel il ressemble à Mgr.

Tu me dis petite sœur que souvent tu te sens lâche et que le dégout t'envahit. Eh bien, allons-nous en bras dessus, bras dessous, car je suis logée à la même enseigne. Oui, mais je suis fine et je me dis : Cet état-là c'est pour la terre, c'est pour le voyage qui conduit au Ciel, c'est un calvaire que la vie, je le gravis, mais ce n'est que pour un temps, pendant que ce temps-là passe, il me paraît long, mais il est pourtant très court et demain je ne serai plus en voyage, je ne gravirai plus de calvaire je serai au ciel et je me reposerai pour toujours dans la joie. Il y a des saints (que N.M. Ste Thérèse ne lise pas cela !) qui disent : "Ou souffrir, ou mourir"  "Souffrir et ne pas mourir!" etc.. Eh bien tant mieux pour eux s'ils ont cette grâce extraordinaire ! Je ne la désire même pas, je veux bien souffrir de souffrir, car il me semble que cette disposition misérable attire la compassion du bon Dieu sur moi et que si je la supporte humblement, elle m'attire la grâce extraordinaire de ce secours perpétuel du bon Dieu, de sa miséricorde et même de ses complaisances, car une âme humble lui plaît plus qu'une âme extasiée.

Ne te tourmente donc pas, petite brebis du bon Pasteur, il te tient dans ses bras toujours ou plutôt ton asile est dans son coeur. Seulement tu ne le sens pas, tu te crois seule sur la route escarpée. Tout a disparu : Ciel et bon Pasteur ! Mais cela c'est un mirage d'épreuves. Ce n'est pas vrai : Le vrai c'est ce que je t'ai dit et c'est que ton nom est écrit dans le Ciel comme celui de notre Thérèse. Tu sais, elle a passé ici-bas par de terribles épreuves aussi. "Il m'est impossible de vous confier entièrement mes angoisses, me dit-elle un jour j’aurais peur en exprimant par des paroles de pareilles pensées d'offenser le bon Dieu - Et moi qui l'aime tant ! mais tout cela c'est incohérent".

Tu vois elle convenait que toutes ces pensées et angoisses et ténèbres "c'est incohérent". Car enfin nous ne cessons pas quand même de vouloir aimer et servir le bon Dieu et ces sentiments ne vont pas avec les autres.

Le diable est bien méchant de nous agiter ainsi, je lui mets toutes ces angoisses sur le dos, mais elles nous sont pourtant précieuses et pour les âmes et pour nous-mêmes. C'est pour cela que le bon Dieu le laisse faire.

Petite sœur aimée que Jésus te console lui-même

Ta maman et sœur

Sr Agnès de Jésus

r.c.i. 

Nous avons une profession ce 11 et une prise de voile le 12. Je te recommande la professe.

Religieux et reconnaissant souvenir à tes bonnes Mères.