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De Mme Martin à Mme Guérin CF 137 - 31 Août 1875.

 

Lettre de Mme Martin CF 137

 

A Mme Guérin

Août 1875.

Hier, mon mari a couru à la gare pour voir mon frère au passage du train; j'aurais bien voulu y aller, mais d'abord, je ne comptais pas pouvoir pénétrer jusqu'à la voie et, d'un autre côté, j'étais surchargée ce jour‑là.

Ma bonne avait une douleur tellement forte dans le bras, qu'elle ne pouvait rien faire, pas même s'habiller, puis Céline est malade depuis huit jours, elle rend tous les aliments qui consistent seulement en bouillon et tapioca. Je l'ai conduite au médecin dimanche, il me dit qu'elle avait une irritation d'estomac et que ce serait très difficile à guérir.

J'étais donc encore dans une grande inquiétude; hier, elle souffrait beaucoup et ne savait où se poser. Je lui ai mis des cataplasmes et cela lui à fait tant de bien qu'elle est comme rétablie. J'en suis toute joyeuse, car je croyais qu'elle ne s'en tirerait pas; mais elle a joué toute la journée et ne souffre plus; elle a goûté à un peu de pain aujourd'hui. J'arrive à penser que c'était tout simplement une indigestion, aussi je suis plus gaie. Hier, j'avais un poids sur le cœur qui m'écrasait et ma tristesse s'était encore accrue quand mon mari m'eut dit qu'on ne lui avait fait aucune difficulté pour le laisser approcher du train.

Je regrettais beaucoup que les petites filles ne soient pas allées, avec lui, saluer leur oncle. C'est de leur faute. J'avais beau répéter «  Habillez‑vous de bonne heure.

Elles s'y sont prises de façon à ne pas être prêtes à temps. Elles voulaient se vêtir au moment où il fallait partir à la gare. Louis a causé avec mon frère pendant près de dix

minutes. J'ai tant déploré cette déconvenue que j'en étais tout attristée et Marie de même. Mais j'espère bien me dédommager vendredi, à cinq heures et demie, lors du retour de mon frère. Nous serons tous à la station; le père, la mère et les cinq filles.

Je suis sûre que le temps va vous paraître bien long; ma chère soeur, je me suis beaucoup ennuyée aussi pendant l'absence de mes deux aînées. Pourtant, comme j'étais tran­quille ! comme je travaillais bien ! Je ne le puis plus, il faut cuisiner à jours entiers, cela ne finit plus ! Et pendant que j'étais seule, je vous assure que la cuisine était bientôt faite !

Marie vous a appris la belle aventure qui leur est arrivée à leur retour de Lisieux. Les voyez‑vous, leur père et elles, débarquer à Caen ? Et moi, qui leur avais fait préparer un dîner qui m'avait pris toute ma matinée et qui les attendais pour me mettre à table ! J'étais bien anxieuse et contrariée: j'avais un gigot au feu, dont je ne savais que faire.

Enfin, ils sont arrivés à cinq heures. Personne, bien entendu, n'était à la gare pour les recevoir, car je ne les attendais plus qu'à sept heures et demie. I1 est vrai que les employés devraient avertir à Mézidon du changement de ligne pour Alençon; j'avais été surprise de leur silence à mon dernier voyage, ce qui ne m'a pas empêchée de descendre du train, parce que j'aime bien à me renseigner pour ne pas avoir de mécomptes semblables. Je suis bien étonnée d'une telle distraction chez mon mari, si parfait voyageur.

Marie et Pauline sont enchantées de leur séjour à Lisieux; elles en ont rapporté une bonne dose d'amitié pour leur oncle, mais surtout pour leur tante. Marie dit que celle‑ci n'a point de défauts, qu'elle n'a pas pu lui en découvrir un seul, et elle est aussi bien ravie que sa tante l'aime; maintenant, elle n'en doute plus. Avant son voyage, elle m'avait bien souvent demandé: « Crois‑tu, Maman, que ma tante de Lisieux nous aime ? » En arrivant, elle m'a dit: « Maintenant je n'ai plus de doute, je sais que ma tante m'aime. »

Je puis vous assurer que la tante n'a pas affaire à une ingrate, car mon aînée commence déjà à me tourmenter pour retourner chez vous l'année prochaine.

Je vous dis adieu, car voilà les enfants qui se réveillent; Céline a fait un bon somme, elle parait bien remise.

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