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Fondation du Carmel de Lisieux - 2e partie

 

 

 

Projet de voyage vers Poitiers - derniers préparatifs…

Cette proposition fut accueillie avec joie et promptitude par M. Sauvage et par Mlles Gosselin. Mlle Lerebourg ne se sentit pas le courage de faire le voyage, elle fut remplacée par Melle. Guéret qui ayant quitté la communauté de Pont-Audemer attendait à Lisieux le résultat des démarches de M. Sauvage pour demander d’être admise dans sa communauté. Une autre postulante nommée Mlle Mouchet voulut bien aussi faire le voyage. Lorsque M. Sauvage vit ses postulantes fortement déterminées à faire tous les sacrifices qu’exigeait la proposition de la révérende mère Pauline, il écrivit à Mgr de Bayeux pour lui demander la permission de suivre ce nouveau plan, sa Grandeur à qui la lettre de M. de Rochemonteix l’avait fait connaître, l’adopta tellement qu’il répondit par M. Michel :

 « Mlles Gosselin peuvent partir dès qu’elles voudront et que vous le jugez convenable, c’est le parti le plus sûr à prendre. Elles pourront recueillir beaucoup de connaissances précieuses de leur séjour dans cette maison, et de la pratique des saintes règles qui doivent y être en honneur. »

Tout étant ainsi disposé M. Sauvage écrivit à la Mère Prieure de Poitiers que lui et ses postulantes acceptaient avec joie et reconnaissance toutes les conditions qu’elle demandait, et qu’après Pâques, le petit cortège conduit par lui-même se mettrait en route pour se rendre près d’elle. Il priait cette bonne Mère de vouloir bien lui donner la consolation de revêtir ses chères filles pendant son séjour à Poitiers, et en leur nom il lui en faisait l’humble demande.

Ce fut le jour de Pâques que la Mère Pauline fit connaître à sa communauté tout ce qu’elle et son supérieur avaient réglé au sujet de la fondation, elle lui donna lecture des lettres de M. Sauvage dans lesquelles se trouvait la demande de la prise d’habit. Toutes, excepté deux, approuvèrent de grand cœur la conduite des supérieurs et manifestèrent le désir le plus empressé et la joie la plus vive de connaître le digne ecclésiastique qu’elles se plaisaient à comparer à M. de Brétigny, et ses chères filles dont elles admiraient le courage et la générosité ; elles souscrivirent donc avec bonheur au désir de M. Sauvage. La Mère prieure ressentit une grande consolation en voyant son projet adopté par sa communauté, elle s’empressa de le faire savoir à ce Saint Prêtre dans sa lettre du 27 mars 1837:

« Monsieur, lui disait-elle, je m’empresse de vous témoigner combien nous sommes satisfaites de ce que vous acceptez la proposition que je vous ai faite. Si vous pouvez rester ici assez de temps pour que nous puissions faire les habits de vos ferventes postulantes bien volontiers nous les en revêtirons avant votre départ. Nous pensons que dix à douze jours suffiront. Si d’après l’exposé que je vous fais, vous prévoyez que la prise d’habit de vos postulantes puisse se faire pendant votre séjour ici, je vous prie de préparer un sermon pour le jour de cette cérémonie comme il est d’usage, et dans la circonstance personne ne peut mieux que vous les prêcher. Il serait bien qu’une d’elle m’écrivisse pour me faire connaître leurs désirs et dans cette même lettre les autres pourraient y mettre quelques lignes qui exprimeraient leurs sentiments. Dites leur je vous prie qu’elles doivent m’écrire comme à une mère qui les lira avec intérêt et qui les regarde dès ce moment comme ses filles. Quel est votre projet en arrivant ici ? nos bonnes filles veulent-elles avant de se cloîtrer, se procurer la plaisir de voir notre ville ? Je désire que vous n’écriviez pas trop tard. Je crains bien que votre ami ne soit pas ici lorsque vous arriverez. Mgr sera alors à faire la visite de son diocèse et c’est toujours M. de Rochemonteix qui l’accompagne. Tout à la sainte volonté de Dieu et pour sa gloire, nous ne devons chercher et désirer que cela. »

La proposition que faisait la Mère Pauline ne pouvait que flatter M. Sauvage aussi l’accepta-t-il avec plaisir ; la délicatesse de ses sentiments et la reconnaissance dont son cœur était pénétré, trouvaient dans cette occasion un sujet d’épanchement que ce saint prêtre était heureux de saisir. D’un autre côté la facilité qu’il avait à s’énoncer lui rendait cette tâche très agréable, et ne pouvait que satisfaire son auditoire. Nous verrons en rapportant son sermon que la Mère Prieure eut lieu de s’applaudir de la demande qu’elle lui avait faite.

M. Sauvage satisfit aussi aux autres questions de cette bonne Mère et fixa leur arrivée chez elle au vendredi de la seconde semaine après Pâques, 14 avril 1837. Les postulantes s’empressèrent de répondre chacune en particulier aux désirs de la Révérende Mère. Ces lettres furent lues aux religieuses afin qu’elles pussent juger elles-mêmes combien ces jeunes personnes étaient heureuses d’être admises à faire leur noviciat parmi elles. Il restait peu de temps pour mettre en ordre tout ce qui concernait la fondation. Il suffit cependant, vu la grande pauvreté où elle était réduite, pauvreté que nous ferons connaître lorsque les Mères et leurs filles arriveront à Lisieux. Avant de partir la petite famille avait une dette de reconnaissance à payer à l’Auguste Marie. Il fut décidé qu’elle ferait le pèlerinage de Notre Dame de Grâce à Honfleur. Semblables à la pauvre veuve de l’évangile, elle voulut offrir son denier à la Reine du Ciel elle lui prépara des fleurs et une couronne et animées d’un grand esprit de foi, elle se proposa de demander à la Reine du Carmel de bénir le voyage de Poitiers, et chaque postulante sollicita les grâces spécialement nécessaires pour persévérer dans leur vocation afin de pouvoir par là faire réussir leur sainte entreprise. Ce fut le 4 avril 1837 que M. Sauvage offrit à cette intention le saint sacrifice dans la chapelle de Notre Dame de Grâce. Toutes ses filles eurent le bonheur d’y faire la saint communion. Après une action de grâces passée dans la plus grande ferveur les pèlerins revinrent à Lisieux. Cette heureuse journée fut terminée par la récitation en commun du Te Deum.  La confiance que M. Sauvage avait toujours témoignée à Mme Saint Charles ne lui permit pas de lui laisser ignorer le succès qu’il avait obtenu des carmélites de Poitiers, il lui apprit donc cette heureuse nouvelle. « Je vous accompagnerai en esprit, lui répondit-elle, je compte sur votre extrême bonté pour me donner des nouvelles de nos chères filles toutes les fois que vous en recevrez. Je serai toujours pour elles la même et pour vous, Monsieur, mon âme sera pleine de la plus vive reconnaissance, accompagnée du respect qu’inspire la vénération. »

En route pour Poitiers !

Le moment du départ était enfin arrivé. Une des voitures de Laffitte qui revenait de Cherbourg sans voyageurs, rendait l’occasion très favorable. M. Sauvage et sa petite communauté se placèrent dans l’intérieur où ils restèrent seuls jusqu’à la capitale. Il était alors onze heures du soir. Ils arrivèrent à Paris le lendemain 12 avril 1837 vers 5 heures du soir. M. Benjamin Gosselin qui était prévenu vint voir ses sœurs ; il déjeuna avec elles et renouvela connaissance avec M. Sauvage. C’était lui qui avait présenté ce digne ecclésiastique à Mgr Robin dès qu’il fut nommé Évêque de Bayeux. Il vit bien par le voyage de Poitiers que le projet qui avait été alors présenté à sa Grandeur était sur le point d’avoir son exécution. Le 13, les voyageurs montèrent en voiture et se placèrent dans la rotonde qui, étant trop petite pour les contenir, ils y furent très mal, mais comme dans cette petite communauté les exercices y étaient parfaitement réglés, il était juste que la mortification y tint le premier rang. Ils descendirent à Orléans seulement le temps de dîner et arrivèrent à Tours à 4 heures du matin, après avoir payé bien cher un déjeuner assez frugal, ils se promenèrent dans la ville et assistèrent à la sainte messe à la Métropole ; à 8 heures on se dirigeait vers Châtellerault, première ville du Poitou.

Encore que les voyageurs fussent bien aise d’arriver au terme de leur voyage, si le corps eut moins souffert, le temps ne leur aurait pas semblé long. Les prières en commun ; les exhortations du bon supérieur, les récréations qu’il savait rendre si gaies et si aimables, rendait ce séjour ambulant fort agréable. Néanmoins ils étaient tous très heureux d’apercevoir la cime des clochers de la ville de Poitiers. Après avoir traversé un de ses boulevards, ils entrèrent dans ses rues étroites et mal bâties ; mais si les rues de cette antique cité ont un vilain aspect, on peut dire que ses habitants ont une politesse et une affabilité qui dédommagent les étrangers de ce qu’ils ont à souffrir en les parcourant. M. Sauvage et ses postulantes purent se convaincre de la délicatesse de procédé des Poitevins, en trouvant dans la cour ou s’arrêtait la diligence, une voiture envoyée par la Mère prieure des carmélites pour les transporter jusqu’au monastère.

Les tourières attendaient aussi l’arrivée des voyageurs elles les reçurent avec tant d’affabilité qu’ils se croyaient déjà en pays de connaissance, mais ils furent bien plus heureux quand ils parlèrent à la Révérende Mère. Son cœur vraiment maternel accueillit ses nouvelles filles avec un bonheur indicible et dès cette première entrevue le cœur de M. Sauvage et celui de cette digne Mère surent si bien se comprendre qu’ils eurent l’un pour l’autre la plus entière confiance et la plus haute estime. En descendant du parloir, ils entrèrent au salon où les attendait M. l’abbé Pouillier, aumônier de la communauté, qui reçut M. Sauvage et ses futures pénitentes avec une cordialité des plus aimable, il fit les honneurs du bon dîner que leur avaient préparé les bonnes carmélites. Le lendemain, M. Sauvage dit la messe de communauté, puis il alla avec les postulantes faire un pèlerinage à l’Église Ste Radegonde, visiter le tombeau de cette grande sainte. Ils visitèrent aussi les Églises de St Pierre (la Cathédrale), Notre Dame St Porchaire et St Hilaire, ils virent en passant les chapelles de la Visitation et des Dames de l’Adoration perpétuelle.

A la découverte du carmel de Poitiers

Enfin ce jour-là qui était un samedi veille de la fête du Patronage de St Joseph, la porte du Carmel s’ouvrit et M. Sauvage eut la consolation de présenter ses chères filles à la communauté réunie qui attendait avec une sorte d’impatience qu’elles eussent franchi le seuil de la porte pour les serrer dans leurs bras. La Mère Prieure leur donna les noms que Ste Thérèse avait donnés aux quatre premières novices de sa réforme. Le nom de Saint Joseph ayant été donné à la première novice par Ste Thérèse, on fit précéder le nom de cette grande sainte. Ainsi nous n’appellerons plus désormais l’aînée des demoiselles Gosselin que la Sœur Thérèse de St Joseph, la jeune Marie de la Croix. Mlle Mouchet, sœur Ursule des Saints et Mlle Guéret Antoinette du Saint Esprit. Le dimanche suivant M. Sauvage accompagné de M. Pouillier visita le monastère. En entrant au chauffoir, il fut surpris en voyant les religieuses couvertes de longs voiles et assises sur leurs talons. Si ce fut là le premier mouvement de son âme, le second fut celui de l’admiration en considérant les anciennes religieuses auxquels le poids des années et les infirmités n’avaient pas ôté leur aimable gaieté.

En parcourant la maison, une ancienne religieuse nommée la Sœur Élisabeth, qui accompagnait la Mère Prieure lui fit remarquer l’emplacement du couvent que la communauté avait habité depuis 1802 jusqu’en 1818. La maison était très petite, lui dit-elle, mais elle était très régulière. On lui fit aussi remarquer l’endroit où était la chambre de St Hilaire. Ce grand Saint avait habité cette maison avec sa fille, Ste Abre qui mourut avant St Hilaire. Cette maison fut changée en une abbaye qui en mémoire de celui qui l’avait sanctifiée en y faisant sa demeure, porta le nom d’abbaye de la Celle. Après la révolution les carmélites en achetèrent une très petite partie. Mais en 1816, ayant reçu comme postulante Mlle d’Ulys, elles prirent possession de l’abbaye toute entière, que cette demoiselle leur acheta.

En visitant ce beau monastère, M. Sauvage s’affligeait intérieurement en pensant au sacrifice que sa fondation imposerait aux religieuses qui, en échange n’auraient qu’un bien pauvre logement. Il ne se doutait pas que la Sr Élisabeth qui lui donnait des détails si intéressants sur ce qui concernait son couvent, travaillerait avec lui à établir la régularité dans celui de Lisieux, embrassant alors avec joie la pauvreté qu’elle s’attendait à y trouver ; mais comme les sentiments des religieuses désignées de Dieu pour la Ste œuvre à laquelle il s’était dévoué ne lui étaient pas connus, la beauté de la maison le fit sortir fort triste.  Tandis que la communauté travaillait avec beaucoup d’activité à préparer les habits des postulantes.

 Promenades de l'abbé dans les environs, qui n’avait de Sauvage que le nom

M. Sauvage partit pour Loudun, où était alors Mgr avec M. de Rochemonteix. Ce fut un vrai bonheur pour les deux amis de se voir et de s’embrasser. M. de Rochemonteix présenta M. Sauvage au vénérable Prélat dont la douceur et la bonté lui inspirèrent bientôt une tendre confiance. Monseigneur de Bouillé et son grand vicaire lui donnèrent des preuves bien sensibles du sincère intérêt qu’ils portaient au succès de son entreprise ; sur l’invitation qui lui fut faite M. Sauvage accompagna sa Grandeur dans la visite de plusieurs paroisses de la campagne.

Ce fut dans l’une de ces paroisses qu’il fit un petit pèlerinage à une chapelle dédié à la Sainte Vierge. C’était un modeste oratoire ou les paysans venaient prier avec ferveur la Reine du Ciel, il lui recommanda de nouveau l’œuvre qui lui était si chère, puis après avoir reçu la bénédiction de Monseigneur et fait ses adieux à son ami, M. Sauvage reprit la route de Loudun accompagné du chapelain de l’hospice de cette ville qui l’avait accueilli avec cordialité. M. Sauvage se rendit promptement à Poitiers afin de préparer son sermon pour la prise d’habit. Cette belle cérémonie eut lieu le 26 avril 1837. La Mère Prieure avait eu l’attention d’y inviter un grand nombre d’ecclésiastiques. Quoique M. l’abbé Samoyeau ; un des premiers grands vicaires fut présent, ce fut néanmoins M. Sauvage qui eut l’honneur de faire la cérémonie, il s’en acquitta avec beaucoup de dignité. Son sermon qu’il prêcha avec onction fit sur son nombreux auditoire la plus vive impression.

L’air de sainteté et de bonté qui reluisait sur la physionomie du prédicateur, l’accent touchant de sa voix avaient pénétré les cœurs de ses auditeurs de la plus profonde vénération pour sa personne : c’est un second St François de Sales se disait-on. Les ecclésiastiques les plus distinguées se trouvaient heureux de faire la connaissance de ce saint prêtre. M. Samoyeau premier grand vicaire et M. Garnier, curé de la Cathédrale l’admirent plusieurs fois à leur table et si M. Sauvage n’avait pas eu tant à cœur la grande affaire de la fondation il eut passé de délicieux moments avec le clergé de Poitiers ; mais occupé uniquement de sa sainte entreprise, il ne donnait que quelques courts instants à ces Messieurs. Diriger ses chères filles, prendre les avis de la Révérende Mère Prieure, recueillir des notes importantes qui l’obligèrent à entrer une deuxième fois dans le monastère, tels furent les occupations qui remplirent les jours qu’il passa à Poitiers.

Sa tendre compassion pour les âmes affligées lui fit aussi consacrer bien des moments pour consoler une des religieuses tourmentée par des peines intérieures. Cette sainte fille ayant su que M. Sauvage avait la permission de Monseigneur pour confesser, elle en profita et trouva à ses pieds un grand soulagement à ses peines. C’est ainsi que ce saint prêtre s’oubliant continuellement lui-même, donnait à cet acte de charité un temps qu’il aurait pu passer très agréablement avec ses pieux confrères. M. Pouillier aumônier de la communauté saisissait avec empressement tous ces instants libres. M. Sauvage lui avait donné sa confiance. Ce digne ecclésiastique était si édifié des sentiments qui l’animaient qu’il s’écriait: Oh quelle belle âme ! quelle admirable simplicité !

Sachant que M. Sauvage avait le désir de visiter l’église de Migné devenu si célèbre par l’apparition d’une croix lumineuse qui brilla dans les airs le 26 octobre 1826 au moment d’une plantation de croix pour la clôture du jubilé. Cette cérémonie solennelle avait attiré une foule immense qui eut la consolation d’être témoin de ce prodige. M. Sauvage accompagné de M. Pouillier eut donc la consolation de visiter cette église de Ste Croix de Migné. Le vénérable pasteur de cette paroisse M. Beaupré accueillit avec la plus grande cordialité les deux pèlerins, il leur montra le magnifique reliquaire contenant une parcelle de la vrai croix que le Souverain Pontife Grégoire XVI avait envoyé à cette église à l’occasion de ce miracle, ils virent aussi plusieurs autres cadeaux faits par quelques Évêques de France.

Retour de l'Abbé Sauvage à Lisieux

Après cette visite M. Sauvage ne pensa plus qu’à retourner dans son pays. Il laissait à Poitiers un dépôt qui lui était bien cher il le recommanda à la Mère Prieure et à la Sœur Geneviève maîtresse des novices qui en cette qualité en était spécialement chargée. Tout étant réglé avec la révérende Mère et les novices Mr. Sauvage quitta Poitiers le vendredi soir 28 avril 1837 ; il repassa par Loudun, Saumur et s’arrêta à Angers ou il avait été autrefois directeur au séminaire. Là il eut l’avantage de connaître chez Mgr l’Évêque (Montault Désilles) M. Drack célèbre juif converti et secrétaire de la Propagande à Rome. Celui-ci après avoir entendu le récit du projet de fondation de M. Sauvage pour un couvent de carmélites, lui promit de lui envoyer la notice d’une jeune protestante convertie et devenue fille de Ste Thérèse. Arrivé à Rome il tint parole. En passant au Mans, M. Sauvage alla visiter le couvent des carmélites, il eut la consolation de s’entretenir avec la Mère Prieure (Aimée de Jésus) qui apprit avec bonheur l’heureux succès de son voyage.

Ce fut à Gacé que M. Sauvage écrivit à Mgr l’Évêque d’Orléans pour le remercier et l’instruire de tout ce qui s’était passé à Poitiers. Ce vénérable Prélat lui répondit de la manière la plus cordiale le 5 mai 1837 :

« Le bon Dieu, Monsieur l’abbé, bénit le courage et la persévérance de ceux qui travaillent à sa gloire. C’est une bonne pensée d’élever une maison dans votre contrée dans laquelle se réuniront un jour des cœurs purs mais pénitents, ce sont ces saintes maisons qui éloignent de nous les fléaux que méritent les péchés si communs dans notre France. Suivez, Monsieur, vos louables desseins, j’oserais vous en assurer le succès. Nos bonnes carmélites de Poitiers ont été bien inspirées, et le moyen que leur charitable prudence leur a inspiré répondra bien mieux à vos pensées et à vos saints désirs, que de vous avoir accordé une ou deux religieuses que seraient restées seules pendant peut-être bien longtemps. Mais si en vous remettant le pieux dépôt que vous leur avez confié, elles vous donnent seulement une bonne prieure, votre famille du Carmel se trouvera toute formée. la maison de Poitiers m’est bien chère, elle a dans son sein plusieurs personnes dont j’ai conduit les premiers pas dans la bonne route. Je communique quelquefois avec elles. J’écris même encore aujourd’hui, mais je ne parle point de votre affaire, je laisse à mes bonnes filles à m’en faire part, et ce sera une belle occasion de les engager à la perfection. Au surplus Mme la Prieure a dû vous faire connaître combien cette maison m’est attachée et j’en ressens une grande consolation. Vous avez mis vos desseins entre les mains de nos saints Patrons, vous avez été visiter les temples élevés en leur honneur. J’aurais bien voulu que vous eussiez connu le saint curé de Ste Radegonde, le meilleur de mes amis, ainsi que de quelques autres ecclésiastiques de Poitiers, gens de mérite. Mais vous êtes resté peu de temps dans cette ville où il y a de la piété. Je vous demande excuse de vous envoyer une lettre tachée, mais j’ai tant à écrire dans un jour que je n’ai pu recommencer ma lettre. je vous l’écris d’une main tremblante, dans ce moment l’orage et le tonnerre se font sentir à ma main et à ma vieille tête. »

Ce vénérable Prélat avait alors 88 ans ; ce qu’il disait dans sa lettre au sujet des sentiments de la communauté de Poitiers à son égard était très vrai, ses lettres y étaient reçues avec une satisfaction indicible. [Ajoutons comme lien supplémentaire que Mgr de Beauregard avait baptisé en 1805 la Soeur Geneviève qui deviendra notre fondatrice].

Nomination de l'abbé comme Supérieur : un Sauvage à la tête du carmel de Lisieux

Ce fut la veille de l’Ascension que M. Sauvage arriva à Lisieux. Il s’empressa de faire connaître à Mgr l’Évêque de Bayeux l’historique de son voyage de Poitiers. Alors Mgr pour établir un nouveau lien entre ses futures carmélites et leur directeur le nomma d’avance par une lettre du 11 mai 1837, Supérieur du Carmel de Lisieux. La lettre toute paternelle de sa Grandeur causa une vive joie à M. Sauvage et il en envoya copie à la communauté de Poitiers. C’était le plus court moyen de faire connaître aux religieuses les sentiments du vénérable prélat. C’est avec bonheur que nous la transcrivons ici.

« Monsieur et cher abbé,

Je ne saurais vous exprimer combien j’ai été satisfait des détails intéressants que vous me donnez sur vos futures carmélites. Votre zèle admirable à travailler à cette sainte œuvre est trop actif et trop pur pour que la divine Providence ne le couronne pas d’un plein succès. C’est avec un vrai plaisir que je vous nomme d’avance Supérieur de la communauté des carmélites de Lisieux dont vous êtes déjà depuis si longtemps le protecteur, le fondateur et le Père. Quand vous écrirez à vos chères filles, veuillez leur dire que mes vœux les accompagnent, que j’appelle sur elles toutes les bénédictions du Seigneur et que je les prie d’être les interprètes de ma reconnaissance auprès de la communauté qui les accueille avec tant de bienveillance. »

La communauté de Poitiers partagea sincèrement la joie que ressentirent les novices en apprenant que leur saint directeur était nommé leur supérieur. « Il le fallait écrivait la Mère Prieure à M. Sauvage, c’est, je n’en doute pas, dans l’intérêt de la fondation. Je vous remercie, ajoutait-elle, d’avoir malgré les nombreuses occupations que vous avez dû trouver à votre arrivée, pris le temps de nous écrire de suite : cela a tranquillisé vos chères filles, qui ne laissaient pas d’avoir un peu d’inquiétude à votre sujet. Je me suis bornée à leur dire pour le moment que votre voyage avait été agréable et que vous étiez arrivé bien portant ; comme nous n’avons pas de récréation jusqu’à la Pentecôte, ce ne sera que ce jour-là que je ferai connaître à toute la communauté les détails dont vous me faites part. La première visite que M. de Rochemonteix a faite à ses nouvelles filles s’est très bien passée avec sa gaieté ordinaire, il leur a donné de bien bon avis. Je puis vous dire qu’elles m’assurent qu’elles se trouvent heureuses. Leur gaieté et leur appétit me font croire qu’elles disent vrai. »

Progrès des novices à Poitiers et tribulations de l’abbé Sauvage

Les lettres des novices virent bientôt confirmer ce que la Mère Prieure assurait, leur maîtresse écrivait aussi une lettre pleine d’intérêt pour la bonne œuvre. «Je crois, disait-elle à M. Sauvage que nous rivalisons tous les deux dans le désir de voir nos jeunes sœurs zélées pour leur perfection, aussi il me semble que le bon Dieu est si bon qu’il comblera ce désir et qu’un un jour nos pauvres filles seront des épouses selon son cœur. » Mme St Charles ne manqua pas de féliciter M. Sauvage de l’heureux succès de son voyage : « que notre sainte Mère vous eut aimé lui écrivait-elle, si vous eussiez été de son temps ! Enfin après tant de fatigues et de travaux vous touchez au moment de les voir couronnés. Dieu en soit mille et mille fois béni. Je ne puis vous exprimer la joie que je ressens. »

Un si bon commencement devait en effet présager une heureuse fin, cependant il fallait s’attendre à des croix avant de voir cette entreprise couronnée d’un plein succès. D’ailleurs c’est le cachet des œuvres de Dieu d’être traversées. L’histoire de la fondation du Carmel de Lisieux en fournirait seule la preuve, si on ne la trouvait dans toutes les circonstances où la gloire de Dieu est intéressée. Le saint prêtre dont nous écrivons la vie répétait souvent qu’on arrivait au ciel qu’en passant par une multitude de tribulations. Nous pouvons bien dire que cette voie pénible, il l’a parcourue toute sa vie. La marche encourageante que prenait l’affaire de la fondation devait ce semble faire penser aux habitants de Lisieux qu’enfin le projet de M. Sauvage allait avoir les plus heureux résultats ? tout le contraire arriva : plus que jamais on blâma ce projet et ce blâme, on le comprend, retombait sur le pieux fondateur. Son cœur sensible s’en affligea sans toutefois manquer de résignation.

C’est ce que nous fait connaître la Mère Pauline dans la lettre en réponse à celle que M. Sauvage lui écrivit à ce sujet. « Cela ne m’étonne pas, disait-elle, mais tout tourne, au profit de ceux qui, comme vous, savent bien prendre les épreuves que Dieu envoie. » Cette bonne Mère allait lui en donner une à laquelle il était de loin de s’attendre. En proposant la fondation aux carmélites de Poitiers, M Sauvage avait présenté la plus jeune des demoiselles Gosselin pour être reçue en qualité de bienfaitrice religieuse. Sa mauvaise santé ne lui permettant pas de suivre la règle. Sa sœur pleine de confiance que ses forces lui permettraient de la suivre ne demandait aucune dispense, la proposition fut acceptée sans difficulté mais la santé de l’aînée de ces demoiselles s’étant altéré au point de ne pas donner à la Mère Prieure l’espérance de lui voir faire la règle, elle pensa qu’il serait plus avantageux aux deux sœurs de fonder un couvent de la Visitation. La Mère Pauline fit cette nouvelle proposition à M. Sauvage : « Toutefois, ajoutait-elle, n’allez pas penser, Monsieur, d’après tout ce que je vous dis que je désire que la fondation des carmélites de Lisieux n’ait pas lieu. Je serais bien fâchée de vous en détourner si telle est la volonté de Dieu, mais aussi je crois devoir vous faire part des réflexions qu’il me suggère. Allons, Monsieur, du courage, je ne refuse pas de porter la croix avec vous, mais agissons de concert pour la seule gloire de Dieu et n’ayons aucune considération humaine, oublions nous nous-mêmes. Vos filles ont reçu leur petit billet. Nous avons commencé la neuvaine hier samedi ; Dieu veuille nous écouter favorablement. : je vous laisse dans les divins Cœurs de Jésus et Marie ; c’est dans ces saints asiles qu’on trouve de vraies consolations.»

Cette neuvaine dont parle la Mère Pauline avait été précédée des prières du prince Hohenlohe. Son secrétaire écrivait en ces termes à la communauté de Poitiers : « Le Prince priera pour un heureux succès de l’entreprise de M. Sauvage, pour ses novices, ainsi que pour votre sainte communauté les 5 et 13 juin 1837. Invoquez Ste Thérèse et Saint Jean de la Croix, afin qu’ils aident à aplanir tout de ce qui pourrait être obstacle à la prompte exécution des desseins de M. Sauvage dans lesquels vous êtes entrées. » Les prières que ce saint thaumaturge faisait adresser aux saints fondateurs du Carmel furent exaucées, car sans s’être concertés M. Sauvage et les Sœurs Thérèse et Marie de la Croix répondirent que malgré leur affection pour St François de Sales, ils ne se sentaient point appelés à fonder un couvent de son ordre, mais bien à en établir un de Sainte Thérèse ; cette réponse unanime fut pour cette révérende Mère la preuve évidente de la volonté de Dieu sur cette œuvre, elle ne pensa donc plus qu’à prendre tous les moyens qui étaient en son pouvoir pour l’accomplir.

En quête d'une maison à Lisieux

Les volontés se trouvant de nouveau toutes d’accord M. Sauvage pensa à acheter la maison qu’il avait louée, mais auparavant il pria Mr Renier, curé de Surville de travailler sur les notes qu’il avait apportées de Poitiers, à tirer le plan de la maison du Nouveau Monde. D’après ces notes, cette maison se trouvait changée en monastère, mais pour y avoir toutes les pièces absolument nécessaires, il fallait élever plusieurs étages. M. Sauvage l’ayant écrit à la Mère Pauline elle lui répondit que Ste Thérèse défendait à ses filles de faire des bâtiments élevés. Ce bien digne ecclésiastique ne voulant pas aller contre les intentions de cette grande sainte, renonça à ce projet d’acquisition, mais afin de saisir plus facilement quelque occasion favorable pour l’achat d’une maison il demanda aux deux sœurs la procuration la plus étendue possible.

Ce fut en la lui envoyant que la Mère Prieure lui écrivit : « Comme avec la procuration nos chères Sœurs Thérèse et Marie de la Croix vous donnent plein pouvoir d’agir librement, il pourrait arriver que vous fissiez quelques acquisitions, j’ai à cet égard une observation à vous faire, ce serait de la faire sous seing privé, vous réservant de passer l’acte lorsque nos Sœurs seraient de retour à Lisieux, alors vous pourriez si elles sont plusieurs professes, passer l’acte au nom de trois ou quatre ; la propriété demeurant à la dernière qui survivrait, par ce moyen on n’aurait pas de longtemps de droits de succession à payer ; c’est l’avis de M. de Rochemonteix, mes sœurs Thérèse et Marie de la Croix goûtent beaucoup ce moyen. Je vous engage à ne commencer aucune bâtisse avant l’arrivée de vos filles et de vous borner à leur préparer un logement dans la maison que vous avez louée. Alors vous pourrez vous concerter ensemble pour un nouveau bâtiment et vous serez plus sûr de l’établir convenablement, car comme le dit M. Charton l’un de nos premiers visiteurs : il est arrivé souvent que les bâtiments qu’on a élevés en l’absence des religieuses n’ont pas pu leur servir n’étant pas convenable, ce qui a obligé de les revendre pour en disposer d’autres. Prions, prions pour que Dieu nous éclaire et que sa sainte volonté s’accomplisse, vous devez juger combien nous avons de sollicitudes. »

D’après ces observations M. Sauvage se contenta de faire cultiver le jardin et encore bien qu’une pieuse veuve dont nous parlerons bientôt contribua par ses soins et ses travaux gratuits au jardinage et à la vente des fruits et des légumes. M. Sauvage y perdit plus qu’il n’ y gagnât heureusement qu’il reçut quelques aumônes des personnes charitables et toute dévouées à cette bonne œuvre, avec ces secours il put payer le loyer de la maison, acheter différents objets pour la sacristie et faire face aux dépenses des voyages. M. Sauvage quoique éloigné continuait par lettres à diriger ses filles ; ses avis précieux étaient reçus d’elles avec la plus vive reconnaissance.

Les fondatrices au complet : une équipe de choc !

Mais hélas ! son cœur si paternel ne devait pas avoir la consolation de les voir toute les quatre arriver au but de leurs désirs. Une d’elle devait être privée du bonheur de recevoir la couronne. Ce fut la sœur Ursule des Saints que celles qui étaient chargées de sa conduite ne jugèrent pas propres à la vie religieuse, elles l’écrivirent à M. Sauvage. Cette nouvelle lui causa une peine si sensible qu’il fit tout ce qu’il put pour empêcher l’exécution de la sentence portée contre elle ; mais Dieu ne voulant pas que cette demoiselle fut carmélite, M. Sauvage prit tous les moyens que lui suggéra son extrême charité pour lui adoucir l’amertume de son sacrifice.

M. Sauvage ayant dans ce même temps écrit à l’évêché de Bayeux fit mention sans la nommer d’une des novices en disant qu’elle était ajournée indéfiniment. M. Michel qui portait le plus vif intérêt aux deux fondatrices s’empressa de répondre : « J’espère, disait-il que ce n’est pas une des demoiselles Gosselin qui est ajournée indéfiniment. » De ce côté-là M. Sauvage avait la consolation de voir ses premières et bien chères filles persévérer avec courage dans la sainteté de leur vocation. Il était temps pour le bien du nouvel établissement de faire connaître au supérieur chargé de le conduire, les religieuses qui devaient partager ses travaux et sa sollicitude. La Mère Prieure lui avait déjà dit : « Nous ferons notre possible pour vous donner deux religieuses, ce sera beaucoup pour nous et peu pour vous qui en auriez besoin de trois ou quatre. » Enfin ces deux religieuses furent désignées à M. Sauvage dans une lettre de la Mère Pauline du 23 novembre. « Je vais vous les faire connaître, lui disait-elle, ce sont nos deux sœurs Élisabeth et Geneviève, vous connaissez cette dernière et ma sœur Élisabeth est celle qui vous a fait la description de notre petite maison, vous avez pu vous apercevoir de la manière dont elle vous a parlé qu’elle s’entend un peu à la bâtisse. »

Ces deux religieuses s’entendaient parfaitement ensemble ayant été plusieurs années dans le même emploi. La Sœur Élisabeth était douée d’une grande capacité et possédait éminemment les vertus religieuses. La révérende Mère Victoire qui la reçut dans le temps même de la révolution avait pour elle la plus tendre affection ; elle s’appliqua donc à en faire une digne fille de Sainte Thérèse et elle eut la consolation de voir la Sœur Élisabeth marcher à grands pas dans le chemin de la perfection, ses vertus et sa longue expérience la rendait très propre à établir la régularité dans une communauté naissante. La Sœur Geneviève comme maîtresse des novices avait acquis la connaissance des caractères et des dispositions des novices, ce qui la rendait utile à la fondation, ainsi le choix de ces religieuses fut d’un heureux augure. Pour celles qui étaient désignées, elles ne virent dans le choix de leurs Supérieurs que l’expression de la volonté de Dieu et elles ne pensèrent plus qu’à l’accomplir.

Encore le logement: hésitations logistiques

Cette affaire importante étant réglée, la Mère Pauline pressa M. Sauvage de s’occuper à préparer un logement pour sa communauté. « Jusqu’à présent, disait-elle, vous ne me dites rien des arrangements pour le logement, faites-nous part, je vous prie de vos projets, car il faut absolument que votre petit troupeau se loge en arrivant. C’est de toute nécessité et puis des carmélites ne se logent pas si facilement que d’autres personnes, il faut les dérober le plus possible à la vue des séculiers et mettre au plus tôt une séparation entre elles et le monde.» M. Sauvage répondit qu’après y avoir mûrement réfléchi, il s’était décidé à acheter une maison et un jardin qui lui avaient été indiquée par une pieuse veuve (Mme Le Boucher). Il en faisait voir les avantages, surtout par rapport au capital, qui ne pouvait être exigé qu’après la mort d’une personne qui avait assuré sur les bâtiments et leurs dépendances une rente viagère de 600 francs. Il faisait observer que Mme Leboucher offrant une partie de sa maison pour loger provisoirement les religieuses, elles pourraient facilement visiter le nouvel établissement à cause de la proximité et y faire faire sous leurs yeux tout ce qui était nécessaire pour l’habitation des carmélites.

Cette proposition éprouva quelques difficultés : la Mère Pauline et celles qui devaient partir tenaient toujours à choisir elles-mêmes le terrain ; mais M. Sauvage leur ayant fait connaître les engagements qu’il avait pris avec les vendeurs, ses deux nouvelles filles ne pensèrent plus qu’acquiescer à sa volonté. « Monsieur, lui écrivait à ce sujet la Sœur Geneviève, nous nous hâtons de répondre à votre dernière lettre pour vous tirer d’embarras. Je vous assure que nous sommes parfaitement tranquilles sur les démarches que vous avez la bonté de faire : si le marché se conclut nous bénirons la divine Providence. Si au contraire il se rompt, nous serons également contentes, notre intention étant de nous soumettre en tout à la volonté de Dieu. Au cas que les vendeurs ne reviennent pas sur la parole que vous leur avez donnée, nous acceptons avec reconnaissance la proposition que cette respectable dame nous fait, nous y voyons un avantage par le peu de distance qu’il y a de sa maison à la nôtre. Je vous dirai, Monsieur, pour votre consolation que le cœur de ma Sœur Élisabeth et le mien ne font qu’un et que ces faibles instruments dont Dieu veut bien se servir procureront sa gloire. »

Tout semblait terminé lorsqu’une lettre de la Mère Prieure vint apprendre à M. Sauvage qu’après un conseil tenu sur l’ensemble des affaires de la fondation, on hésitait encore par la crainte qu’elle ne contribuât pas à la Gloire de Dieu. Assurément le motif était louable et la bonne Mère en demandant une prompte réponse, il ne la fit pas attendre, les motifs de persévérance dans l’exécution du projet étaient fondées sur celui qui tient tous les cœurs dans sa main. Ce fut cette réponse qui fit dire M. de Rochemonteix écrivant à son ami : « Votre confiance est plus grande que tous les obstacles et vous finirez par réussir. ayez pour règle de n’accepter pour religieuses que des filles dont la vertu est solide, forte, humble, obéissante, il vaut mieux n’en avoir que deux bonnes que dix médiocres, surtout pour l’ordre des carmélites. »

La profession des novices se fera à Lisieux: vœux ou pas vœux, ce que Dieu veut...

Enfin vint encore une proposition à laquelle M. Sauvage et ses chères filles étaient loin de s’attendre. Elle fut faite par la Mère Pauline : « C’est moi, écrivait-elle à ce digne Supérieur qui aurai l’honneur de m’entretenir avec vous malgré que je vous avais annoncé que mes Sœurs Élisabeth et Geneviève vous écriraient après que vous m’auriez répondu. Vous aurez une lettre d’elles après que j’aurai reçu la réponse à celle que je vous adresse aujourd’hui. Il ne m’est pas difficile de pardonner le prétendu tourment que vous croyez me causer. Rien n’arrive que par la permission de Dieu et les œuvres qui sont entreprises pour sa seule gloire éprouvent toujours de grandes difficultés, mais loin de se déconcerter et de se laisser abattre, il faut chercher les moyens de réussir et agir prudemment. C’est ce qui me porte à vous faire part des réflexions que nous avons faites et de la détermination que nous avons prise ; cette détermination est de renvoyer la petite colonie avant la profession des novices. Pour le bien de l’établissement, le délai serait trop long, car pour suivre l’usage de l’Ordre, il faut que nous repensions à la suite du noviciat, les trois mois de postulat que nous avons supprimés pour vous donner la consolation de les revêtir du St habit » M. de Rochemonteix avait écrit dans le même sens le 23 janvier 1838.

Puis la Sœur Geneviève ajoutait les considérations suivantes : « Les novices auront moins d’inquiétudes, obligées moins d’être une peu avec le monde, n’ayant pas fait leurs vœux. Retirées dans notre solitude elles pourront se préparer dans la paix et la solitude à la grâce inestimable de leur profession d’où dépend le bonheur de leur vie, sans crainte que la dissipation leur fasse perdre le fruit des grâces que la Divine Providence soit connue ; ce que nous procurera la cérémonie de la prise de voile. Il est vrai que nous voilà chargées de la vocation des novices, mais espérons, mon Dieu, que l’Esprit Saint nous éclairera et que la protection de Marie conçue sans péché qui sera notre patronne titulaire nous fera faire une action agréable à Dieu. C’est là le désir de notre bonne Mère qui a un bien sincère attachement pour nos chère filles, la sagesse et la prudence avec lesquelles cette digne Mère a conduit toutes choses jusqu’à présent en est une preuve évidente. C’est elle qui a appris à nos filles la nouvelle marche qu’on allait tenir et leur a fait valoir les raisons que je viens de vous exposer, dont elles ont été satisfaites. M. Sauvage crut devoir donner avis à Mgr l’Évêque de Bayeux que les novices devaient revenir avant d’avoir leurs vœux. Le vénérable prélat lui fit répondre par Mr Michel qu’il eut désiré que les novices eussent fait profession à Poitiers, qu’il priait s’il en était encore temps, d’en faire l’observation à Mme la Prieure et à M. de Rochemonteix. M. Michel ajoutait ; « Mgr présume qu’il n’y a rien de changé pour le nombre et le choix des professes qui doivent accompagner Mmes Gosselin et former avec elles, en débutant, le chapitre de la communauté de Lisieux. Il accorde d’ailleurs pour les commencements de l’établissement et pour la maison de la bonne veuve toutes les permissions que vous souhaitez. Je me ferais un vrai plaisir de me rendre à Lisieux pour l’arrivée de votre petite colonie ; mais je crains fort que mes occupations où d’autres obstacles ne m’en empêchent. Peut-être pourrait-on prier plus à coup sûr M l’abbé Paysant. »

M. Sauvage partageait le désir de Mgr : comme lui il eut voulu voir revenir ses filles religieuses, mais les choses étaient trop avancées et le délai de trois mois après l’an de noviciat trop long, pour faire à ce sujet aucune observation. Ce fut la réponse que M. Sauvage fit faire à sa Grandeur. On s’en tint alors à ce que les Supérieurs de Poitiers avaient réglé. Toutefois M. Sauvage qui connaissait les sentiments de ses filles savait bien qu’elles avaient un sacrifice à faire en ne faisant pas leur profession dans une communauté qui leur était si chère ; il leur écrivit donc pour les consoler la lettre suivante.

 «Mes chères enfants en Notre Seigneur,

M. le Supérieur, votre révérende Mère Prieure et les dignes religieuses qui doivent vous diriger à Lisieux, constamment occupées de tout ce qui peut contribuer au grand avantage de la fondation, m’ont proposé le parti de vous rappeler dans la ville dont vous devez un jour faire l’ornement par la sainteté de votre vie, pour y achever votre noviciat. Je ne puis qu’applaudir à ce projet pour plusieurs raisons. Ces raisons étant les mêmes que celles de la Sœur Geneviève nous les répétons pas, après les avoir déduites, ce bien saint Supérieur ajoutait :  D’ailleurs, j’ai lieu de croire que Mgr viendra au moment où vous prononcerez vos vœux, sa présence et la solennité de la cérémonie ne peuvent que contribuer à l’avantage de la pauvre demeure de Bethléem.

Que vous dirai-je mes chères et pauvres enfants, en vous apprenant qu’il faut quitter le paradis terrestre ou vous aviez le bonheur de converser avec Dieu et ses anges, sinon de vous résigner et de vous empresser à imiter l’abeille qui va de fleur en fleur pour accueillir le suc dont elle doit composer le miel, examinez dans les ferventes religieuses qui vous environnent les vertus qui vous manquent ou que vous ne possédez que dans un faible degré, et hâtez-vous de les mettre en pratique, afin que je puisse retrouver en vous ce que j’ai toujours désiré : c’est-à-dire une vertu solide, forte, humble et obéissante, heureusement les religieuses qui seront vos mères à Lisieux seront vos modèles et vous retraceront dans leur conduite tout ce que je viens de vous dire, courage donc, voilà le moment arrivé où plus que jamais vous ne devez pas omettre la moindre circonstance pour avancer dans le chemin de la perfection. Je viens de vous offrir à Notre Seigneur et à sa Ste Mère, j’avais été obligé de laisser ma lettre, je la termine au jour de la Présentation de Jésus au Temple. Soyez toutes à Jésus et je suis tout à vous ».

Accélération en vue du départ

La Mère Pauline voyant que sa proposition était pleinement accepté, ne pensa plus qu’à accélérer le moment du départ. M. de Rochemonteix venait de faire connaître à la communauté les deux religieuses qui devaient être à la tête du nouvel établissement, il nomma en présence des capitulantes la Sœur Élisabeth Prieure et la Sœur Geneviève sous-prieure. Comme nous ne faisons que vous prêter, leur dit-il, vous nous appartiendrez toujours ; ces dernières paroles causèrent une bien grande joie à toute la communauté. Néanmoins la charité qui unissaient tous les cœurs rendait cette séparation si pénible que de part et d’autre, on désirait faire au plus tôt le sacrifice, la mère Prieure demanda donc à M. Sauvage que le départ eut lieu dans le mois de mars, mais comme c’était le temps du carême sa sollicitude maternelle lui faisait dire à M. Sauvage : « Si vous pouviez venir avant la mi-carême, ma sœur Saint Jean de la Croix n’ayant pas alors 21 ans, elle ne serait pas obligée de jeûner. pour mes Sœurs Thérèse et Marie de la Croix elles sont bien dans le cas d’en être dispensées. Vous examinerez, Monsieur, le temps où vous serez plus libre pour venir chercher votre petite colonie nous nous entendrons pour la manière dont elle devra voyager.» Dans le mois de Janvier M. Sauvage avait écrit une lettre de cordialité à M. Pouillier aumônier des carmélites de Poitiers, ce digne ecclésiastique qui avait témoigné tant d’affection à M. Sauvage pendant son séjour dans cette ville lui adressa la lettre suivante au commencement de février 1838:

« Monsieur et digne confrère,

Qu’avez-vous dû penser de mon long silence, après la lettre si aimable que vous m’avez adressé ? Que la politesse n’était pas le trait distinctif des poitevins ; mais les Normands sont si bonnes gens qu’ils trouvent toujours dans leur charité d’excellentes excuses aux misères de leurs frères. J’avoue ma négligence, et j’en appelle à votre bon cœur. J’ai toujours eu, Monsieur et aimable confrère le désir et l’espoir de vous écrire dans le mois dernier, je voulais en vous remerciant de votre charmante épître, vous offrir mes vœux pour votre parfait bonheur et le succès de votre sainte entreprise, mais le mauvais état de ma santé et mes travaux m’ont privé de ce plaisir. Aujourd’hui je fais trêve à mes occupations et à mes douleurs pour vous écrire un tout petit mot, veuillez donc l’accueillir avec cette bonté qui vous caractérise… M. de Rochemonteix et le cher curé de la Cathédrale ignorent que je vous écris, recevez de leur part les chose les plus affectueuses. Je suis sûr d’entrer dans leurs sentiments. Je vous dois une bien tendre reconnaissance pour l’intérêt que vous portez à ma misérable santé ; daignez surtout penser aux besoins si grands de mon âme. je vous le demande au nom de notre Divin Maître, vos filles et les miennes y trouveront leur compte et Jésus sa gloire. N’est-ce-pas l’objet de tous vos vœux ? »

On voit par cette lettre que la bonté et l’aménité du caractère de M. Sauvage lui avait gagné tous les cœurs des ecclésiastiques de Poitiers. Nous l’avions fait remarquer en parlant de son séjour dans cette ville qui bientôt allait le recevoir. Ce fut dans le courant de ce mois que M. Sauvage reçut une lettre du secrétaire du Prince Hohenlohe qui lui disait : « Les œuvres de Dieu sont toujours garnies de difficultés et éprouvent des contradictions selon la permission de Dieu, souvent de la part des pieux ; regardons Ste Thérèse ; enfin tandem bona causa triumphat le doigt de Dieu se montre ; la persévérance obtient la couronne. Son Altesse le Prince de Hohenlohe priera pour votre établissement des carmélites les 22 février et 2 mars 1838. Oremus ut stemus et persistamus." Au sujet de cette neuvaine Mme St Charles écrivait à M. Sauvage : « Je m’y unirai, croyez que je m’oublierais plutôt que de vous oublier, non plus que l’œuvre à laquelle vous vous êtes livré avec tant de dévouement. Cette fondation ressemble absolument à celles que faisait Ste Thérèse, combien a-t-elle eu de bonnes veuves qui lui ont cédé la moitié de leur maison » M. Sauvage voyant que tous les obstacles étaient levés, travailla alors avec activité à faire dans la maison de Mme Leboucher les dispositions nécessaires pour recevoir les membres de sa petite communauté, il loua à cet effet une chambre et un cabinet qui étant contigus, il ne fallait que percer la cloison pour en jouir.

Ci-dessous la maison de madame Leboucher le long de l'Orbiquet. 

Batiment-initialpetitIl crut dans ce même temps ne devoir plus négliger la vocation de Mlle Adèle Fromage, pour attirer les grâces de Dieu sur elle, il lui conseilla de faire une retraite dans la communauté de la Délivrande avec Mlle Lerebourg son amie. M. Sauvage écrivit à Mme la Supérieure ( Mme Ste Marie) de cette communauté pour la prier de vouloir bien recevoir ses deux prosélytes. Cette demande lui fut octroyée de la manière la plus obligeante. M. Sauvage profita de cette circonstance pour aller lui-même recommander à Marie son voyage et celui de la petite colonie ; il se rendit donc à la Délivrande à la fin de la retraite de ses futures carmélites. Après avoir payé son tribut d’hommage à la bonne Notre Dame de la Délivrande qu’il avait invoqué au commencement de son entreprise, il la supplia d’en obtenir de son divin Fils l’heureuse conclusion. Ces demoiselles revenaient toutes joyeuses de leur retraite, mais cette joie fut troublée par l’accident qui arriva à Mlle Fromage. Les rues de Caen étaient alors couvertes de verglas, cette demoiselle fit une chute et eut le pied luxé, à son arrivée à la maison maternelle il fallait descendre la blessée avec précaution ; pendant plusieurs mois, elle ne put marcher qu’avec des béquilles. La Ste Vierge qui la voulait pour sa fille la guérit radicalement, et l’année suivante elle entra dans la nouvelle communauté et prit le nom d’Aimée de Jésus.

Une sainte prieure et un saint confesseur

Avant le départ de M. Sauvage pour Poitiers, Mgr le nomma confesseur ordinaire de sa petite communauté et M. le curé de St Jacques confesseur extraordinaire, ce digne supérieur en annonçant cette nouvelle à ses chères filles demanda qu’on lui envoya l’acte authentique de l’obédience des deux Mères désignées pour son nouveau carmel. Cet acte d’obédience qu’il  désirait avec ardeur afin de faire dresser à Bayeux l’acte de fondation lui fut adressé par la Mère Élisabeth prieure du futur couvent. Nous citerons ici cette lettre remplie des plus beaux sentiments

 « Monsieur et respectable Père,

C’est avec consolation que je prends la plume pour vous témoigner toute la reconnaissance qui nécessairement excite en nous tout l’intérêt que vous portez à l’œuvre que nous allons de concert avec le temps, porter à sa perfection ainsi j’ose l’espérer. Je ne vous dissimulerai pas que je me trouve effrayée de la responsabilité devant Dieu, et devant les hommes que nous devons édifier. Que de vertus, que de sagesse, que de prudence demande de nous cet établissement pour qu’il soit pour la seule gloire de Dieu ! C’est ce qui doit seul fixer nos vues et nos intentions, je ne doute pas, Monsieur, que ce ne soit votre unique but, aussi je vous plains d’être si mal secondé ; Je vous préviens que vous aurez de faibles ressources en moi, qui n’ai à vous offrir qu’une petite dose de franche et bonne volonté. Je me dévoue sans réserve à celle de Dieu, qui déjà m’a été connue par celles de mes Supérieurs. Je n’ai autre chose à demander qu’il bénisse l’intention qu’ils ont eue en me désignant pour coopératrice de la sainte œuvre, alors aidé de vos sages conseils j’ai confiance que notre bon Maître aura pour agréable mon sacrifice, je veux dire l’éloignement de notre sainte communauté et de si bonnes et respectables Sœurs. Le monde que j’ai quitté depuis de si longues années au milieu duquel je vais me retrouver. C’est assez, abstraction de tout, pour celui qui est tout, qu’il soit à jamais béni ; c’est le désir le plus sincère de mon cœur, c’est aussi celui de notre chère Sœur Geneviève, nous nous convenons sous tous les rapports, d’après cela, j’ai la confiance, mon Père que tout ira dans notre pauvre petit couvent dans les voies de la sainteté et de la perfection, nous en avons toutes le plus grand désir. Nous désirons que M. Michel se trouve à Lisieux pour notre arrivée cela produira un grand bien sur les autorités ainsi que sur les habitants. L’article de votre lettre sur les confesseurs a été consenti d’une voix unanime. On accepte donc le confesseur extraordinaire, pour l’ordinaire nous nous trouvons trop heureuses que vous vouliez bien prendre cette charge et nous en remercions le Seigneur. Nous ferons tout ce qui dépendra de nous pour vous donner moins de peine et de tracas possible. Je vous remercie en mon particulier de votre immense charité, nous aurons un ménage bien pauvre à Lisieux, nous en faisons le sujet de nos récréations, nous nous en amusons et puis c’est tout, n’ayez aucun sujet d’inquiétude à cet égard.»

Acte d'obédience

L’acte d’obédience était ainsi conçu, nous en donnons la copie exacte :

Jean-Baptiste, par la miséricorde et la grâce du Saint Siège apostolique, Évêque de Poitiers. Vu la demande qui nous a été faite par notre très chère Sœur en Jésus-Christ, Pauline, Prieure des Dames carmélites de Poitiers en notre diocèse, de donner à Mesdames Geneviève Geoffroi en religion, Sœur Élisabeth de Saint Louis et Claire Bertrand en religion Sœur Geneviève de Sainte Thérèse, religieuses de sa communauté, l’obédience pour sortir de leur cloître et se rendre à Lisieux diocèse de Bayeux, pour fonder dans cette ville une communauté de leur Ordre. Considérant que le motif de cette demande est louable et que la communauté de Poitiers est assez florissante pour pouvoir concourir à l’établissement projeté à Lisieux, sans compromettre son existence. Nous permettons par les présentes aux dites Sœurs Élisabeth de Saint Louis et Geneviève de Sainte Thérèse de sortir de leur monastère pour se rendre dans le plus bref délai à Lisieux et y établir une communauté se conformant religieusement aux statuts règles et coutumes reçus dans leur saint Ordre, nous leur permettons en outre de porter l’habit séculier, pendant le temps de leur voyage seulement. Donné à Poitiers, sous notre seing notre sceau et le contre-seing du secrétaire de l’Évêché, le 6 février 1838.
Signé :
+ J. B. Évêque de Poitiers Par mandement de Mgr l’Évêque Signé : Héline, prêtre secrétaire.

M. Sauvage s’empressa d’envoyer cet acte d’obédience à Bayeux, afin d’obtenir le plutôt possible de Monseigneur l’acte authentique de la fondation du couvent des carmélites à Lisieux. La chose devenait d’autant plus urgente que la Mère Prieure et sous-prieure de la fondation réclamait cet acte dans la crainte qu’il n’y eut quelques privilèges d’accordés en opposition aux usages suivis jusqu’alors. La Sœur Geneviève disait : « La mère Élisabeth dans sa lettre du 8 février, partage à cet égard ma manière de voir, nous voulons le bien de la fondation ; malheur à nous si nous commencions cette œuvre sainte par un consentement qui entraînerait nécessairement la ruine de la régularité… Nous sommes les filles de nos anciennes Mères, nous avons le désir de marcher sur leurs traces et nous ne devons qu’à leur amour pour la régularité et à la fidélité à toutes nos petites observances, la restauration du Carmel en France. Dieu les a bénis et il nous bénira aussi, si nous sommes fidèles à marcher d’après leurs avis qui tous tendent à la plus haute perfection. »

Les deux mères n’avaient rien à craindre, il était loin de la pensée de Mgr l’Évêque et du Supérieur qu’il avait choisi, de fonder d’une manière opposée aux règlements du Carmel. Aussi M. Sauvage s’empressa -t-il de les tranquilliser en leur affirmant que Mgr accepterait les Carmélites dans son diocèse d’une manière conforme à l’institut de Ste Thérèse. Aussi la Mère Élisabeth revenant sur ses pas, ajoutait : « Notre Mère Pauline me dit qu’elle trouve mon style un peu sévère, ne vous en offensez pas, je vous en prie, et n’y voyez que l’intention qui est l’amour de mon état. Cependant on faisait à Poitiers les préparatifs du départ, la Sœur Thérèse de St Joseph écrivait à son Supérieur le 13 du même mois : « Je vais vous parle du grand changement dans notre position, deux jours avant la communauté, nous avons appris et notre soudain départ et le nom des Mères qui auront la générosité de venir fonder la pauvre Bethléem de Lisieux ; pour la Sœur Geneviève vous savez depuis longtemps ce que j’en pense. Pour celle que Dieu nous donne pour Mère, assurément elle sera un trésor pour la fondation ; c’est une sainte religieuse qui est d’une adresse admirable, je ne pourrais vous dire tous les talents qu’elle possède ; dans mes prières je ne cessais de demander à Dieu une Supérieure selon son cœur et la plus capable de travailler à sa gloire ; je ne doute pas qu’il ne m’ait exaucée, aussi je l’en remercie de tout mon cœur. J’aurais désiré faire profession à Poitiers, mais le bon Dieu ne l’a point permis, que son saint nom soit béni. Notre bonne Mère Pauline a toujours un zèle admirable pour la fondation, aussi verrez-vous arriver deux fameuses caisses… Mais n’allez pas croire qu’elles renferment de grands trésor, vous seriez dans une étrange erreur ; tout cela est parti, je crois ce matin. Pour les Mères qui viennent avec nous, je ne vous dirai rien de leur zèle, la générosité avec laquelle elles font leur sacrifice est le plus bel éloge que l’on puisse faire de leur dévouement. Vous apprendrez avec plaisir que la bonne Mère Élisabeth met beaucoup d’ordre dans son infirmerie, beaucoup de petites boîtes sont mises à part et remplis pour Lisieux parce que dit-elle, cela appartient bien à une bonne vieille comme moi et que nous ayons de quoi travailler ; d’ailleurs les permissions de la Mère Prieure sont aussi étendues que possible, et de son côté elle vient souvent faire son offrande. »

Le jour J

Ces sentiments de la Sœur Thérèse étaient partagés par les Sœurs Marie de la Croix et Jean de la Croix, cette dernière avait changé son nom d’Antoinette pour celui de Jean de la Croix. Enfin le jour du départ de Poitiers fut fixé au 12 mars. Ce fut la Sœur Geneviève qui en donna avis à M. Sauvage le 20 février 1838:

« Il faut, mon Père, lui disait-elle, que je vous parle de notre voyage qui est définitivement arrêté pour le 12 mars. Nous partirons d’ici à 4 heures du soir, nous déjeunerons à Tours, dînerons à Orléans, où là nous aurons l’honneur de recevoir la visite de Mgr l’Évêque qui viendra (ainsi qu’il l’a promis) donner sa bénédiction à ce nouveau Carmel qui va être fondé par deux de ses filles. nous arriverons à Paris à 6 heures du matin et nous prendrons la première diligence qui dit-on partira à 8 heures du matin pour nous conduire à Lisieux. Comme nous voulons faire ce qui dépendra de nous pour attirer par l’observance de ce qui nous est prescrit les bénédictions du Ciel sur l’œuvre que nous entreprenons ; nous avons retenu une place pour vous dans le coupé et l’intérieur pour nous. Notre bonne Mère qui est d’une prévoyance admirable pour tout ce qui nous concerne, vous prie de ne pas oublier le sac de nuit que vous a fait ma Sœur Saint Jean de la Croix, il vous sera très utile pour votre voyage. Nous prions tous les jours la Sainte Vierge afin qu’elle vous protège et vous préserve d’accidents. De notre côté, mon Père, veuillez mettre tous les jours vos filles sur la patène. C’est ce que notre Mère à nous me charge de vous demander en vous priant d’agréer ses respects. Priez beaucoup s’il vous plaît pour la Mère de la grande et de la petite communauté, nous sentirons bien la séparation d’une si bonne Mère et de Sœurs que nous aimons de tout notre cœur, mais nous espérons que la volonté de Dieu et le désir de procurer sa gloire nous animeront toutes à faire les sacrifices que ce bon Maître demande. Je termine cette lettre pour aller dormir, car il est un peu tard ; mais je ne regrette pas de prendre sur mon sommeil pour m’entretenir avec vous pour la dernière fois, ne comptant vous écrire ni l’une ni l’autre d’ici votre arrivée. En attendant ce jour qui ne me paraît pas éloigné recevez, etc. …

Cette lettre qui annonçait à M. Sauvage que ce voyage désiré depuis si longtemps était enfin fixé irrévocablement rempli son cœur de joie ; il fit part à l’Évêché de cette nouvelle, M. Michel répondit à M. Sauvage le 26 février 1838 : « Mgr me charge de vous transmettre l’ordonnance épiscopale et les deux lettres ci-jointes que vous souhaitez emporter à Poitiers. D’après le vœu exprimé par Mme la Prieure et les motifs qu’elle vous a exposés, vous pouvez compter qu’un grand Vicaire se rendra à Lisieux pour y recevoir au nom de Mgr votre chère colonie de Poitiers. Veuillez offrir mes humbles hommages à Mgr de Poitiers mes respectueux civilités à vos chères filles en Jésus-Christ et me rappeler aux précieux souvenir de M. de Rochemonteix. Je vous souhaite à tous de tout mon cœur le plus heureux voyage. M. Sauvage pensait que les religieuses pourraient loger dans les monastères de leur Ordre qui se trouveraient sur leur route, mais elles lui répondirent que le désir d’arriver le plus promptement possible à leur destination et la crainte qu’elles avaient de donner du tourment à leurs Mères pour loger 6 personnes leur faisait préférer de ne s’arrêter que pour ce qui serait absolument nécessaire.

Cette pensée et la réponse avaient précédé le lettre de la Sœur Geneviève, car on voit dans son itinéraire qu’elle n’y fait mention d’aucun de leurs monastères.

Acte de fondation d'un carmel à Lisieux

Nous venons de dire que Mgr de Bayeux avait envoyé l’acte de fondation nous copions ici cet acte important :

« Louis François Robin, par la miséricorde divine et la grâce du Saint Siège, Apostolique, Évêque de Bayeux : Vu la déclaration, en date du 15 août 1836, par Mgr Dancel, notre prédécesseur, Athalie Gosselin et Louise-Désirée Gosselin, sa sœur, de la ville du Havre, l’une et l’autre majeure, demeurant depuis plusieurs années en celle de Lisieux, en notre diocèse se sont engagées dans le dessein de se vouer à Dieu dans l’Ordre des carmélites et de fonder dans la dite ville de Lisieux un monastère de cet Ordre, à consacrer leur revenu, d’environ quinze-cent francs à la dite fondation. Vu le rapport à nous adressé le 22 septembre 1836 par M. l’Abbé Sauvage, premier vicaire de Saint Jacques de Lisieux sur le projet d’établissement d’une communauté de carmélites dans cette ville. Vu les lettres d’obédience, en date du 6 de ce mois, accordées par Mgr de Bouillé Évêque de Poitiers, sur la demande de la sœur Pauline, Supérieure de la communauté des carmélites de Poitiers et Mesdames Geneviève Geoffroi dite en religion Sœur Élisabeth de Saint Louis et Claire Bertrand, dite Geneviève de Sainte Thérèse religieuses de sa communauté pour sortir de leur cloître et venir fonder à Lisieux une communauté de leur Ordre. Considérant que le 15 décembre 1836 Mgr Dancel avait approuvé le projet que lui avaient soumis Mlles Gosselin. Considérant que ces deux sœurs envoyés par nous au couvent des carmélites de Poitiers pour y éprouver leur vocation et s’y former à la vie religieuse y ont reçu le Saint Habit qu’elles persévèrent dans leur pieux dessin et se disposent à faire profession. Considérant que M. l’Abbé Sauvage s’est assuré dans la ville de Lisieux, d’une maison propre à recevoir les sœurs de Poitiers, leurs novices et postulantes pour y commence l’œuvre de la fondation. Considérant qu’il existait avant la 1ère révolution une communauté de carmélites dans la ville de Caen et que nous désirons vivement comme notre prédécesseur qu’il en soit rétabli une dans notre diocèse. Considérant avec le Saint Concile de Trente que les monastères fondés par la piété et gouvernés par la sagesse contribuent singulièrement à la gloire de l’Église de Dieu et à l’utilité des fidèles que les Évêques sans le consentement desquels ces monastères ne sauraient être établies dans leur diocèse sont spécialement chargés d’en surveiller la direction, d’y faire observer les règles et constitution qui leur sont propres, et d’ordonner tout ce qu’ils croient contribuer au bien spirituel de ces communautés. Nous reposant sur la sagesse de l’ecclésiastique qui a bien voulu s’occuper de rétablir cet Ordre qui durant une longue suite d’années a édifié notre diocèse. Comptant sur les pieuses largesses des personnes qui promettent de s’intéresser à cette œuvre, en qualité de fondateurs et de bienfaiteurs ; et plein de confiance en la Providence de Dieu, et après avoir évoqué l’Esprit-Saint. Nous avons ordonné et ordonnons ce qui suit :

Article premier : Nous avons approuvé et approuvons par ces présentes l’établissement d’un monastère de carmélites dans la ville de Lisieux, en notre diocèse, pour les règles et constitutions de l’Ordre y être observées dans toute leur étendue ; et acceptons avec reconnaissance les sœurs Élisabeth de Saint Louis et Geneviève de Sainte Thérèse que Mgr l’Évêque de Poitiers veut bien envoyer à cet effet

Article second : Voulons qu’à dater de la réception ce notre ordonnance, il soit pris des mesures pour que les religieuses du dit monastère gardent exactement la clôture conformément aux statuts de leur ordre et qu’elles ne puissent la quitter qu’en vertu d’une obédience délivrée par nous ou nos Vicaires généreux. Article troisième : Permettons pour la consolation et sanctification de nos filles en Jésus-Christ que le très saint Sacrement soit conservé dans la chapelle ou oratoire provisoire du dit monastère. Article quatrième : Nommons la Mère Élisabeth de Saint Louis, Prieure et M. l’abbé Pierre Nicolas Sauvage, premier Vicaire de Saint Jacques de Lisieux, Supérieur de la dite communauté. Article cinquième : M. l’Abbé Sauvage, Supérieur du monastère est chargé en ce qui concerne l’exécution de la présente ordonnance. Donné à Bayeux, sous notre seing, le sceau de nos armes et le contre seing du secrétaire, de notre Diocèse le vingt- six février mil huit cent trente-huit. 
Signé + L. F. Évêque de Bayeux Par Monseigneur

Signé : Guérin

Le rocambolesque voyage de l’Abbé Sauvage pour Poitiers

M. Sauvage ne voulant pas voyager le dimanche, avait fixé son voyage pour Poitiers au jeudi 1er Mars 1838, mais une circonstance imprévue le força de partir le lendemain, il arriva à Alençon le vendredi au soir ; là il ne savait plus quel parti prendre, il n’y avait pas de voiture pour Tours, il se décida à aller sur Beaugé où la qualité de Normand lui valut un passeport car lorsqu’il eut répondu aux gendarmes qui le lui demandaient, qu’il était de Normandie, ils le laissèrent passer sans exiger qu’il le leur montra ; ce qui prouve ( disait ce saint prêtre) qu’au moins dans ce pays, les Normands jouissaient d’une bonne réputation. La voiture était à Loudun le dimanche matin.

M. Sauvage examinait et calculait l’heure pour savoir où il pourrait dire la sainte Messe, il lui fut répondu qu’il arriverait avant midi à Migné. C’était tout ce qu’il voulait, il se flattait d’être reconnu du vénérable curé auquel il avait visité l’année précédente accompagné de M. Pouillier chapelain des carmélites de Poitiers. grande fut sa surprise, le bon curé ne s’en souvenait nullement ; il eut beau rappeler diverses circonstances, par exemple qu’il avait vu au presbytère le reliquaire de la vraie Croix, on lui répondit froidement : J’ai vu bien d’autres personnes.

M. Sauvage montra ses papiers, mais il n’avait point de permission de Mgr l’Évêque de Poitiers de dire la Sainte Messe et on ne paraissait pas disposé à la lui faire dire. On allégua qu’il était plus de midi. Bref les carmélites de Lisieux allaient devenir la cause innocente que leur Supérieur enfreindrait la loi du Dimanche. Les regrets commençaient à venir de s’être avancé si loin et de ne pas s’être arrêté en route, pour sanctifier le jour du Seigneur.

Lorsque le Vicaire de la Paroisse jugeant favorablement le voyageur sue son extérieur décida le bon curé à lui laisser dire la messe. Une autre difficulté se présenta, lorsqu’on fut arrivé à la sacristie, M. Sauvage était en habit laïque, on lui représenta que dans le diocèse on ne disait point de messe sans soutane, ni dans le nôtre non plus, répondit-il mais M. le Curé voudra bien m’en prêter une ? L’heure s’avançait grandement et le voyageur était épuisé de forces, enfin tout fut accordé. Le vénérable curé resta à l’église pendant le temps de la messe, il fut si édifié de la piété de M. Sauvage que lorsqu’elle fut finit, il vint gracieusement l’inviter à dîner. Ce bon monsieur ne se fit pas prier deux fois.

Ce fut pendant le repas qu’il connut les causes véritables des difficultés qu’il avait éprouvées. M. le curé avait eu depuis qu’il l’avait vu, une attaque de paralysie qui lui avait fait perdre la mémoire. De plus M. le curé raconta à M. Sauvage qu’un aventurier muni de lettres de prêtrise, plus qu’équivoque s’était présenté au presbytère, ce qui l’avait rendu très défiant sur le compte des prêtres qui n’étaient pas munis d’une autorisation de Mgr l’Évêque de Poitiers. Aussi ce digne Prélat à qui M. Sauvage raconta cette anecdote, après s’en être égayé, loua le zèle du bon Curé de son diocèse. Après cette explication, le curé de Migné et M. Sauvage se séparèrent fort contents, l’un de l’autre. Ce digne ecclésiastique arriva à la communauté le même jour, il n’est pas besoin de dire que ce fut pour lui et ses novices un bonheur de se revoir. Il se hâta de remettre aux mains de la Révérende Mère Prieure Pauline l’acte authentique de la fondation dont il était porteur ainsi que la lettre de Mgr l’Évêque de Bayeux qui lui était adressée.

Rencontre avec l'évêque de Poitiers: contrat de prêt de religieuses…

Dès le lendemain matin, M. Sauvage alla rendre ses devoirs à Mgr de Bouillé à qui il présenta la lettre de son Évêque. Le vénérable Prélat l’invita à dîner pour même jour ; ce fut dans cette occasion que M. de Rochemonteix rappela à son ami les embarras qu’il allait se créer par rapport à la fondation, mais tout était fini ; c’était le succès qui devait faire juger si l’entreprise avait été conçue avec sagesse ; la Providence seule en avait le secret. Il ne restait plus que huit jours jusqu’au départ. On lut d’abord à la communauté l’acte de fondation, comme on lui avait donné connaissance de l’acte d’obédience, elle reconnut facilement que l’acte de fondation était revêtu de toutes les formalités nécessaires pour en assurer la validité, les actes des deux Prélats étaient sans restrictions et sans conditions ; il n’en fut pas de même du sous-seing de M. Sauvage et de la communauté représentée par la mère Prieure, la sous-prieure et la première dépositaire. M. de Rochemonteix déclara positivement au nom de la communauté que les religieuses n’étaient prêtées que pour trois ans, ce fut alors que M. Sauvage lui fit observer que puisqu’il prêtait à la communauté de Lisieux, les deux Mères Élisabeth et Geneviève, il était nécessaire de prolonger leur séjour au-delà de trois années, que sans cela ce serait ruiner l’œuvre dès la base. M. de Rochemonteix sentait lui-même que ce temps était bien trop court pour consolider la fondation ; c’était pourquoi il fit réponse à M. Sauvage que la prudence exigeait qu’on fixa cette époque, mais qu’on se montrerait facile à la prolonger. Alors on fit le concordat que nous allons relater:

« L’an 1838, le 10 mars, entre les soussignés, M. Pierre Nicolas Sauvage, Vicaire de Saint Jacques de Lisieux, diocèse de Bayeux d’une part, et Mesdames Marie Calixte Bonnefont, Madeleine Anastasie de Charteigner et Émilie Regnault, la première Prieure, la seconde sous-prieure et la troisième dépositaire au monastère des carmélites de Poitiers, d’autre part, a été fait le présent traité. Le dit Sieur abbé Sauvage ayant désiré fonder un couvent de carmélites dans la ville de Lisieux avec autorisation de Mgr l’Évêque de Poitiers, ayant promis deux de ses religieuses Geneviève Geoffroi dite en religion Sœur Élisabeth de Saint Louis et Claire Bertrand dite Sœur Geneviève de Sainte Thérèse, la première pour remplir l’office de Prieure, la seconde celui de sous-prieure et maîtresse de novices au futur monastère de Lisieux, les parties contractantes sont convenues de ce qui suit : Article premier : Les deux religieuses désignées pour aller fonder l’établissement continueront d’appartenir au monastère de Poitiers qui ne les prête que pour trois ans.

Article deuxième : Du consentement des parties contractantes, ces deux religieuses seront autorisées à prolonger leur séjour au monastère de Lisieux autant qu’il sera nécessaire pour le consolider.

Article trois : Dans le cas ou cet établissement ne pourrait pas se maintenir, les effets mobiliers mentionnés dans l’inventaire ci-annexé, devront revenir à la communauté de Poitiers s’ils existent en nature au moment de la dissolution du dit établissement. Article quatre. Les deux religieuses, ci-dessus mentionnées seront reconduites à leur maison de Poitiers aux frais de l’établissement de Lisieux. Fait et passé en double expédition à Potiers les jour et an ci-dessus.

signés: P. N. Sauvage supérieur des carmélites de Lisieux
Sœur Marie Calixte Pauline Bonnefont
Sœur Anastasie sous-prieure
Sœur Emélie, dépositaire.
Echange d’alcools et autres piétés…

Dans les entretiens que M. Sauvage avait avec la Mère Élisabeth, il ne lui cacha pas qu’elle et la Sœur Geneviève auraient beaucoup de privations à s’imposer, il tâcha surtout de leur peindre la triste situation de leur habitation provisoire sans pourvoir leur donner l’assurance positive de l’acquisition de la maison qu’il avait achetée au nom des deux sœurs Gosselin par un simple compromis pour le prix de 15.300 francs, il y avait des mineurs parmi les vendeurs et la vente définitive devait se faire après Pâques par adjudication devant le tribunal. Rien ne déconcerta le zèle de ces deux religieuses, la gloire de Dieu était le seul mobile de leur conduite.

Les novices avaient voulu ménager un moment de récréation à la communauté en demandant à leur Supérieur d’apporter avec lui quelques bouteilles de cidre de Normandie ; c’était en effet une chose rare pour les Poitevines de goûter du jus de la pomme. Pour leur faire plaisir M. Sauvage se chargea de cette commission, la communauté se vengea bien de cette petite plaisanterie en remplissant de bon vin les bouteilles pour le renvoyer à Lisieux avec la petite colonie. M. Sauvage après avoir satisfait sa dévotion au tombeau de Sainte Radegonde, où il fit toucher plusieurs objets de piété, voulut rendre ses devoirs à Mgr de Bouillé et prendre congé de sa Grandeur en témoignant toute sa reconnaissance de ce qu’il avait bien voulu accomplir ses vœux. Le vénérable Prélat l’admit de nouveau à sa table la veille du départ de la petite colonie (c’était le 2ème dimanche de carême, 11 mars 1838).

En lui donnant sa bénédiction il le chargea de dire aux carmélites qu’il irait le lendemain dire la messe dans leur communauté pour l’heureux voyage de ses filles. En effet Mgr l’Évêque de Poitiers vint le 12 mars, jour du départ, offrir le saint sacrifice dans la chapelle des Carmélites, il demanda ensuite les religieuses et les novices au parloir, leur adressa une courte allocution, puis leur donna sa bénédiction. Elles avaient besoin de cette nouvelle grâce pour briser les liens qui les tenaient unies à des Mères et sœurs qu’elles aimaient tendrement et qui de leur côté sentaient vivement le coup que cette séparation allait leur porter, car encore que toutes ne désirassent que la gloire de Dieu, il était triste de voir l’appareil du départ.

L’heure approchait. M. Sauvage alla au bureau des diligences payer le prix convenu de 217 francs jusqu’à Paris. M. le directeur, selon le désir de la Révérende Mère Pauline manifesté par Mme de Ballatier, sœur de la Mère sous-prieure de Poitiers, avait faite d’écrire aux directeurs des villes où la diligence devait s’arrêter, c’était d’inviter les maîtres d’hôtel à procurer aux religieuses un appartement particulier où elles fussent servies en maigre. Déjà les pauvres meubles étaient sortis du cloître. La Mère Élisabeth voulut que la paillasse sur laquelle elle prenait son repos depuis de longues années l’accompagnât à Lisieux.

Des adieux déchirants

Les Mères Élisabeth et Geneviève que leurs occupations avaient empêché de dîner avec la communauté prirent à la hâte leurs repas et se rendirent à la récréation, l’affliction était peinte sur tous les visages ; après la récréation la Mère Prieure fit rester les religieuses pour attendre la présence de toutes les Sœurs afin de se faire réciproquement leurs adieux pendant ce temps chacune gardait un morne silence qui ne fut interrompu que par les sanglots que les adieux firent naître. Cette scène attendrissante dura environ dix minutes, après quoi chacune se retira en se promettant réciproquement le secours des prières. A trois heures M. le Supérieur (M. de Rochemonteix) et M. l’Aumônier, confesseur et ami de la communauté (M. Pouillier ) demandèrent leurs deux filles pour les bénir et leur dire qu’ils allaient les attendre à la messagerie afin de leur faire leurs derniers adieux. Ce fut en effet le dernier de M. Pouillier ; il mourut trois mois après. Pendant que les deux religieuses étaient encore au parloir, les novices voulurent leur témoigner leur reconnaissance et leur soumission en leur demandant la permission de les embrasser comme leurs mères dont elles voulaient être toujours les enfants dociles.

La voiture particulière qui venait chercher les religieuses était entrée dans le cloître ; on pressait vivement le départ. Cependant la nouvelle Prieure et sa compagne allèrent au chœur pour y lire leur obédience et s’offrir à Jésus-Christ, afin d’accomplir sa volonté, le suppliant de bénir l’œuvre qu’elles allaient entreprendre. Après avoir demandé la bénédiction de leur divin Maître et s’être mises sous la protection de Marie conçue sans péché, elles embrassèrent une dernière fois leur bien-aimée Mère Prieure et montèrent en voiture. Encore bien que les deux religieuses eussent reçu de leur bien digne Évêque la permission de porter des habits séculiers pour le temps du voyage, elles préféraient garder les vêtements de leur Ordre, s’en remettant entièrement à la garde et aux soins de la Divine Providence ; les novices firent de même, à l’exception de Mlle Mouchet. Cette demoiselle que le bon Dieu n’appelait point au Carmel se dévoua avec un grand zèle au service des religieuses pendant tout le temps du voyage.

Cependant M. de Rochemonteix, M. Pouillier et Mme de Ballatier dont nous avons parlé plus haut et sa vénérable Mère, attendaient au bureau des diligences la petite colonie. Ces deux dames, à l’arrivée de la voiture demandèrent à M. de Rochemonteix la permission d’embrasser la Mère Prieure qui était leur amie et de donner à ses filles ce même signe d’un sincère attachement. Les adieux finis la petite famille monta dans la diligence, tout l’intérieur lui était réservé. M. Sauvage prit place dans le coupé. La révérende Mère Élisabeth pria de nouveau M. de Rochemonteix de la bénir, elle et ses filles, la manière paternelle avec laquelle il donna cette bénédiction les pénétra toutes du plus vif attendrissement. Les deux amis s’étaient embrassés pour la dernière fois avec la plus tendre affection.

Le début d’un étonnant voyage

Ce fut ainsi que le 12 mars 1838, environ sur les quatre heures du soir, la Révérende Mère Prieure perdit de vue la ville de Poitiers où elle avait pris des engagements si sacrés et que sa compagne. La Mère sous-prieure dit adieu à son pays et à ses parents pour aller dans une contrée qu’elles ne connaissaient pas et où elles n’étaient pas connues, elles quittaient un beau monastère, une sainte communauté, une société agréable de Sœurs. Dieu les conduisait, l’une et l’autre espéraient trouver ce que Jésus-Christ a promis aux âmes qui quittent tout pour lui ; elles crurent recevoir un précieux dédommagement de leurs sacrifices dans la charité de leur nouveau Supérieur et dans l’union des cœurs de leur nouvelle famille. Quant au logement, elles savaient que leur divin Époux était né dans une étable, elles s’attendaient à partager sa pauvreté et ses humiliations, elles ne se trompèrent pas.

Au premier relais, M. Sauvage s’avança à la portière pour savoir comment se trouvaient les voyageuses, comme les religieuses récitaient alors le bréviaire on ne se dit rien, mais le coup d’œil du Supérieur semblait dire : que je suis content enfin, elles sont à moi ; il était cependant loin de s’attendre que l’arrivée à Lisieux serait en quelque sorte pour lui plus triste que la sortie de Poitiers. Par une providence particulière le froid qui était très piquant les jours qui précédèrent le départ avait cessé, le temps était alors très doux et le clair de la lune rendait cette première nuit bien agréable : à sa lueur les religieuses purent jouir de la vue de jolies campagnes qui environnent Tours. Il n’y eut que la Mère sous-prieure et la Sœur Thérèse qui jouirent de ce charmant spectacle, la bonne Mère et ses autres filles dormirent profondément. Il était quatre heures du matin lorsque le petit cortège arriva dans la ville de Tours ; une chambre particulière lui était réservée à l’hôtel.

M. Sauvage fut avec les autres voyageurs prendre un peu de repos. Lorsqu’on remonta en voiture il était trop matin pour rencontrer des curieux, avantage qu’elles n’eurent pas lorsqu’elles arrivèrent à Blois. On avait été obligé pendant la route d’intervertir l’ordre du repas, en faisant le matin la collation et c’était dans la voiture que les voyageuses prenaient ce frugal repas. Les novices qui ne jeûnaient pas, deux à cause de la faiblesse de leur santé et l’autre parce qu’elle n’avait pas l’âge avaient pris un peu de nourriture à Tours, mais les religieuses qui, la veille avaient peu dîné et qui n’avaient pris le soir qu’une légère collation sentaient fortement le tourment de la faim. Il était onze heures lorsqu’on entra dans ville de Blois ; cette heure n’était pas assurément commode pour se dérober à la vue des personnes qui entouraient la voiture. La maîtresse d’hôtel vint recevoir les religieuses avec beaucoup de civilités et les conduisit dans une chambre toute brillante de dorures, mais pour y arriver il fallut traverser un salon ou plusieurs Messieurs prenaient leur repas ; au moment où elles entrèrent toute la compagnie se leva et les salua très respectueusement. Pendant tout le temps que les religieuses occupaient la pièce voisine, cette même société fit si peu de bruit, qu’elle semblait par son silence favoriser celui que les carmélites mettent tant de prix à garder. De son côté, M. Sauvage se hâta de prendre sa collation dans un petit salon, il s’entretenait avec la maîtresse d’hôtel de Mgr l’Évêque dont elle fit ainsi l’éloge : « Il est bien âgé, s’il me fallait pour lui conserver la vie que couper mon petit doigt, je le souffrirais volontiers. »

Lorsque le secrétaire de l’Évêque vint de la part de Mgr Sauzin offrir une aumône de cent francs pour la fondation le vénérable Prélat craignait que l’heure de la diligence ne permit pas à M. Sauvage de se rendre à l’Évêché ; cependant comme il y avait encore une demi-heure de disponible, il voulut en profiter pour aller rendre ses hommages à Mgr et lui témoigner sa reconnaissance. Lorsqu’il arriva dans le Palais il trouva le saint Prélat, à genoux récitant son office. L’accueil fut des plus affable. Après quelques questions sur Lisieux et les personnes de la connaissance de Mgr, M. Sauvage le supplia de vouloir bien lui donner sa bénédiction. Elles furent touchantes les paroles dont se servit le vénérable Évêque, il sembla que toute son affection pour la ville où il avait été Grand Vicaire se renouvela. « Je vous bénis dit-il, je bénis votre paroisse, je bénis toute la ville de Lisieux. »  Le secrétaire accompagna M. Sauvage à son retour à la voiture et apporta aux religieuses les bénédictions de son digne Évêque leur exprimant la peine que les carmélites de Blois ressentirent d’être privées de leur visite. Les moments étaient trop courts pour se procurer de part et d’autre cette consolation.

Orléans et son évêque au cœur d’or

La diligence marchait vers Orléans, la petite famille désirait ardemment arriver dans cette ville elle devait s’y arrêter deux heures, soit pour y prendre un peu de repos et y faire un bon dîner, qui put soutenir le voyageuses jusqu’à Paris. Tout était bien réglé, mais selon le vieux proverbe, l’homme propose et Dieu dispose. La diligence trop chargée, était traînée péniblement par les chevaux sur la route chargée de cailloux. Les voyageurs furent même obligés de descendre pendant un certain temps pour dégager les roues arrêtées par les pierres qu’elles roulaient devant elles, aussi l’arrivée à Orléans fût-elle retardée d’une heure et demie, il était cinq heures et demie lorsqu’on entra dans la ville. Mgr de Beauregard avait envoyé Mlle Curzon sa nièce avec sa voiture pour recevoir le petit cortège à la descente de la diligence et le conduire au Palais épiscopal. Cette bonne demoiselle attendait depuis longtemps ; il y avait foule sur la place, ce fut un spectacle assez curieux pour la multitude que de voir de pauvres religieuses prendre place dans la jolie voiture épiscopale.

Mgr de Beauregard / courtoisie des Archives départementales de la Vendée.

De Beauregard ltLes carmélites auraient peut-être éprouvé un petit moment de satisfaction de l’honneur qu’elles recevaient, si l’intérieur du carrosse n’eut pas été trop étroit pour elles et la nièce de Mgr ; il fallut qu’une des novices se tint debout à la portière qu’on fut obligé de laisser ouverte, tant il est vrai qu’il n’y a pas de roses sans épines. Cependant des commis voyageurs qui étaient avec M. Sauvage dans le coupé de la diligence commençaient à murmurer du retard qu’ils entrevoyaient et lui recommandaient expressément de ne pas trop tarder à l’Évêché où il arriva à pied, quelques temps après les religieuses.

Le vénérable Prélat était retenu au lit depuis plusieurs jours par une fluxion de poitrine, il en était sorti ce jour-là à une heure pour recevoir ses chères filles ; au bruit de la voiture il quitta son appartement pour venir au-devant d’elles, son âge de 89 ans et sa maladie ne lui avaient pas ôté sa belle physionomie, la joie la plus vive se peignait dans tous ses traits, ah ! les voilà mes chères filles, s’écria -t-il, dès qu’il les aperçut ; voilà mon petit châle rouge. Il lui semblait alors voir la Mère sous-prieure à l’âge de 16 ans, aussi quoique dans le moment elle en eut 32, il ne l’appelait pas autrement que « petite ». Que je suis content répétait sans cesse cet illustre vieillard. Ah ! c’est maintenant que je dirai Nunc Dimittis, puis avec une tendresse vraiment paternelle il bénit les Mères et les filles, ensuite il les fit entrer dans sa chambre. M. Sauvage entra en ce moment, sa présence rendit la joie complète.

Il semblait que ce vénérable Prélat avait repris ses forces pour entretenir quelques moments ses chères filles. La Mère Prieure à qui il avait fait faire, comme il se plaisait à le dire, son noviciat sous un paravent à la fin de la révolution, semblait rajeunie en revoyant son vieux Père. La Mère sous-prieure qu’il avait toujours dirigée et conduite, se rappelait avec reconnaissance tout ce qu’elle devait à son sage et vénérable Ananie ; M. Sauvage qui avait connu comme on l’a dit ailleurs, toute la bonté et toute la vertu de Mgr de Beauregard même avant qu’il fût Évêque, ne pouvait assez reconnaître l’éminent service qu’il avait rendu à la fondation en lui indiquant la maison de Poitiers pour en tirer des Mères pour ses jeunes postulantes.

Enfin toutes les novices étaient ravies d’admiration en considérant avec quelle simplicité le vénérable Évêque épanchait les sentiments de son âme au milieu de cette petite famille. Toutes contemplaient le saint vieillard assis près de son feu et pouvaient lire sur son visage la joie dont son cœur était pénétré en voyant autour de lui le nouveau Carmel ; aussi écoutaient-elles attentivement ses paroles qui respiraient la piété la plus tendre et la foi la plus vive son entretien fut tout de Dieu, on ne peut dire avec quelle onction il parla de l’amour de Jésus-Christ dans la Sainte Eucharistie anéanti sous l’apparence d’un peu de pain pour être la nourriture de ses enfants, votre Supérieur dit-il avec amabilité vous entretiendra plus au long de l’humilité profonde de l’immense charité du divin Sauveur dans cet auguste sacrement ; tel était à peu près son langage auprès du petit auditoire, l’objet de sa bienveillance. Puis il rappelait aux deux mères quelques circonstances de leur vie qui prouvaient que le temps et la séparation ne lui avaient rien fait oublier.

Vous souvenez-vous Mgr, dit M. Sauvage, d’un jeune séminariste que vous avez reçu dans vos bras aux séminaire St Sulpice campagne d’Issy, dans un moment d’évanouissement ? Très bien répondit le Prélat. C’est moi, reprit avec reconnaissance M. Sauvage. Tant il est vrai que dans le cours de la vie, il y a certaines circonstances assez indifférentes en elles-mêmes qui plus tard procurent un moment de bonheur ; M. Sauvage continuant son entretien, parla de la pauvreté et des privations qui devaient être le partage de la petite famille du carmel ; réjouissez-vous dit le saint Prélat aux filles de Ste Thérèse si la pauvreté vous réduit à voir tomber la neige sur vos lits. Bientôt pour faire admirer les soins de la Providence sur ses pauvres, il glissa dans la main de la Mère Prieure une petite boîte qui contenait mille francs en or. Puis appelant une des novices il lui fit faire un paquet de très belles images, votre Mère lui dit-il vous les distribuera. La petite famille était si contente qu’elle voyait avec peine les minutes s’écouler, mais comme les joies ici-bas ne sont que passagères, il fallut, après une visite d’environ vingt minutes faire ses adieux au vénérable Prélat. Avant de se séparer il donna avec effusion de cœur sa bénédiction au petit carmel, puis il dit à la Mère sous-prieure : « Écrivez tout qui concerne votre fondation et ne manquez pas d’y insérer la joie que me donne votre visite. Je vous recommande de me tenir au courant de tout, mais ne m’écrivez pas si fin, car faites attention que je lis sans lunettes. » [à 89 ans !] La tâche dont Mgr d’Orléans chargeait la Mère sous-prieure fut remplie par son digne supérieur, aussi est-ce à cette histoire dont il était l’auteur et qu’il avait su rendre si intéressante, que nous empruntons en grande partie les pages de sa vie qui regardent cet établissement qui fut toujours si cher à son cœur.

Au sortir du Palais épiscopal les religieuses se ressouviennent que leur estomac réclamait ses droits, elles se hâtèrent de remonter en voiture pour gagner l’hôtel de la diligence. C’était bien le tout si Messieurs les commis voyageurs étaient disposés à donner à M. Sauvage et à ses religieuses le temps d’apaiser leur grosse faim ; ils firent d’abord la sourde oreille aux premières clameurs, et ils entrèrent promptement dans le salon, où ils trouvèrent un magnifique dîner ; mais comme il faut que la mortification accompagne partout les carmélites, leurs yeux furent satisfaits, l’estomac très peu ; les clameurs des voyageurs redoublèrent et forcèrent le conducteur de la diligence à venir inviter honnêtement les religieuses à se lever de table. M. Sauvage se hâta de payer le dîner au quel on avait pour ainsi dire fait que goûter ; toutefois comme le bien doit profiter au Maître on ne se fit point scrupule d’emporter les mets qui pouvaient entrer dans le panier de voyage ; c’était un moyen prudent, dit le bon Supérieur, que les Normands ne blâment jamais.

Les bonnes religieuses d’après le récit qu’on leur avait fait, s’attendaient à quelques paroles désagréables en remontant en voiture ; elles furent agréablement surprises d’entendre dire aux voyageurs : « Voici les dames ! paroles qui firent mettre sur deux haies les personnes qui se trouvaient sur la passage. M. Sauvage en fut quitte pour entendre quelques plaintes et quelques menaces de dénonciation contre le directeur de la diligence de Poitiers qui avait disposé, disaient-ils, de toutes les places au désavantage des voyageurs qui venant de Bordeaux, devaient avoir les meilleures. M. Sauvage était trop bon pour avoir la pensée de contester ; bientôt la paix se rétablit et en signe de bonne union les querelleurs lui offrirent quelques biscuits qu’il tâcha, dit ce saint prêtre, d’accepter avec grâce. C’est ainsi qu’en toute occasion la bonté de son cœur se fait toujours remarquer.

Cette nuit comme la précédente fut des plus agréables, plusieurs des Sœurs ne s’aperçurent de ses charmes que par la douceur du sommeil, celles qui ne dormaient pas ou qui s’éveillaient en sursaut assuraient qu’on était aux faubourgs de Paris, leur conversation éveilla la bonne Mère et on était encore à dix lieus de la capitale. Enfin à 5 heures du matin la petite famille arriva à Paris, lieu de la naissance de la Mère Prieure Élisabeth. En descendant de la diligence les Sœurs Thérèse et Marie de la Croix reçurent la visite de Mlle Adélaïde Gosselin, leur sœur. Les religieuses se rendirent à l’hôtel qui leur était désigné. Là elles employèrent leurs premiers moments à la récitation de leur bréviaire ; en s’acquittant de ce saint exercice elles ressentirent une faiblesse qui contraignit leur supérieur à commander le dîner pour 9 heures. S’il y eut jamais raison de dispense du jeûne du carême certes ce fut bien dans cette occasion, cette raison devenait encore plus forte, lorsqu’il apprit que la diligence ne s’arrêterait point à Nantes pour dîner comme l’avait pensé M. le Directeur du bureau de Poitiers, qui comme nous l’avons dit avait donné ses ordres, sur toute la route que devaient parcourir les religieuses.

Un convoi de carmélites à Paris

Nous avons dit plus haut que le couvent des carmélites de la rue d’Enfer à Paris, avait été dans l’origine du projet de la fondation, sur le point de se charger de cette bonne œuvre. Cette communauté avait toujours eu les rapports les plus intimes avec la communauté de Poitiers. La Mère Prieure avait le plus grand désir de faire la connaissance de ces dignes Mères ; c’était aussi pour ses filles le sujet d’une grande joie de s’entretenir un instant avec des carmélites qui avaient si bien conservé le précieux héritage des premières Mères venues en France dont elles sont les filles aînées.

C’est pourquoi de concert avec M. Sauvage, on profita de quelques heures qui restaient libres pour se rendre au couvent de St Jacques. On prit deux fiacres pour y arriver le plus promptement possible. La colonie fut accueillie, comme on s’y attendait avec le plus grand plaisir par les révérendes Mères Prieure, sous-prieure et Marie-Thérèse. M. Sauvage y eut dit la Sainte Messe si le défaut de temps ne l’en eut empêché. M. Sauvage eut la consolation de vénérer le manteau de Sainte Thérèse conjointement avec ses filles, déjà il avait eu ce bonheur avant d’être prêtre ; mais alors le manteau n’était pas renfermé sous une châsse. Les révérendes Mères de Paris désiraient ardemment faire entrer leurs Sœurs dans la communauté ; ce fut encore une privation de part et d’autre, les moments étaient trop courts, on fut donc contraint de terminer promptement cette agréable visite.

On se remit dans les fiacres pour regagner le plutôt possible l’hôtel, afin de prendre à la hâte le repas qui leur était préparé. Les carmélites ne se plaignirent pas de sa somptuosité : il était asses frugal et il fut bien payé. Le frugal repas fini, arriva le conducteur du fiacre : « Monsieur dit-il à monsieur Sauvage, vous avez réglé avec moi, mais en me demandant de la monnaie, vous ne m’avez pas donné votre pièce de cinq francs » et en pauvre il exhibait des pièces. La charité de ce saint prêtre lui fit dire en racontant ce fait : les distractions sont de tous les temps et de tous les lieux, assurément ce pouvait bien en être une ; il donna donc de très bonne grâce la pièce demandée, puis le cortège se rendit sur la place de Notre Dame des Victoires.

C’était une chose assez curieuses d’y voir cinq carmélites, deux avec leurs grands voiles noirs et les trois novices avec leurs petits voiles blancs, mêlées avec cette grande foule qui se trouve sur cette place à dix heures au départ des voitures, cependant personne ne leur dit rien, on peut même affirmer que le respect les accompagnait partout ; c’est que Dieu, qui les envoyait, veillait toujours sur elles. La diligence ne tarda point à arriver à Mantes, là, comme nous l’avons dit, un dîner, selon la recommandation de directeur du bureau de Poitiers était préparé aux religieuses, ce qui assurément ne pouvait convenir à celles qui jeûnaient ; le cas était embarrassant, si la diligence eut arrêté, comme à l’ordinaire, il eut fallu payer le dîner au risque de l’emporter avec soi ; mais heureusement que depuis un an les distances de repos avaient changées, et le conducteur de la diligence n’avait pas permission de s’arrêter à Nantes ce jour-là.

Ce fut comme on le voit une circonstance providentielle, on entendit bien murmurer le maître d’hôtel qui formula quelques plaintes, si les réclamations eussent été plus formelles, assurément que M. Sauvage y aurait satisfait mais comme il vit que c’était un jour de foire, il pensa avec raison que le maître d’hôtel se déférait facilement de son dîner, on passa donc outre et depuis on en a jamais entendu parler. En lisant jusqu’ici la relation du voyage de M. Sauvage le lecteur a pu jouir en le voyant ainsi que ses chères filles partout reçues avec tant d’égards : le ciel lui-même semblait favoriser la marche des voyageurs, en les faisant jouir d’un temps doux, calme et serein. L’arrivée à Lisieux devait, d’après ce que disait le digne Supérieur avoir les mêmes avantages. Ainsi comme dans toutes les autres villes une voiture très convenable attendrait la petite colonie pour la conduire à son habitation provisoire. Mais Dieu qui voulait que ses épouses vinssent en Normandie pour y imiter sa pauvreté et participer à ses humiliations, par un concours de circonstances que lui seul connaissait, changea entièrement les plans de M. Sauvage, et c’est de ce renversement dont nous voulions parler quand nous avons dit que, pour lui, l’arrivée à Lisieux fut plus triste que le départ de Poitiers. Le Seigneur commença à faire sentir sa volonté dès qu’on mit le pied sur la province de Normandie ; le temps changea alors subitement il devint sombre et pluvieux. A huit heures de soir les religieuses descendirent à Évreux où on fit peu d’attention à elles dans l’hôtel où elles prirent une très légère collation, la fatigue avait aussi diminué leur gaieté naturelle.  

Arrivée à Lisieux mouvementée

Celles qui passèrent leur troisième nuit sans dormir crurent remarquer que les sites qu’elles parcouraient n’étaient pas aussi beaux que ceux qu’elles avaient vus auparavant, enfin cette dernière nuit n’eut pour elles aucun charme, elle leur parut au contraire beaucoup plus longue que les deux précédentes, il n’était pourtant que quatre heures quand la petite colonie toujours protégée par la Providence arriva sans aucun accident dans sa nouvelle patrie, ces paroles : «Nous sommes à Lisieux » réjouirent et consolèrent tous les cœurs, on s’empressa de chercher à la descente de la diligence la voiture qui devait transporter les religieuses à leur domicile.

Mme veuve le Boucher qui l’offrait, et Mlle Lerebourg qui avaient contribué à la préparer, se présentèrent, on demanda la voiture et on n’aperçoit qu’une grande charrette recouverte d’une toile attachée sur des cercles. M. le Supérieur fut déconcerté et humilié, il avait réglé que le Père de Sr St Jean de la Croix viendrait au-devant des religieuses avec une voiture, et c’était une charrette…. Une indisposition survenue au conducteur proposé avait occasionné ce changement, et on avait pas pensé à le remplacer, on avait sans doute décidé que des carmélites qui devaient faire profession de pauvreté se trouveraient assez bien d’une charrette dont les cahots donnaient une sorte d’élasticité aux membres fatigués des voyageuses. Il fallut cependant faire contre fortune bon cœur et l’on se mit à rire, à l’exception de la bonne Mère et de M. Sauvage, celui-ci riait blanc comme on le dit proverbialement, tâchant de faire diversion en désignant les endroits par où l’on passait et la bonne Mère assise sur une chaise craignait de tomber à droite ou à gauche sur le pavé, parce qu’elle ne s’apercevait pas que la fameuse charrette avait des appuis des deux côtés, le vent qui soulevait la toile lui laissait apercevoir la terre et il était difficile de lui persuader qu’à moins d’un bouleversement elle ne serait point renversée sur le pavé. Il fut impossible de charger les paquets sur le grand cabas de voiture et voilà que Mlle Lerebourg fut condamnée à les garder jusqu’à ce que la charrette put revenir les chercher. Cette pauvre demoiselle tremblait de toutes ses forces. M. Sauvage savait qu’elle n’avait rien à craindre parce qu’il connaissait particulièrement les personnes de l’hôtel où la diligence s’était arrêtée, mais ce n’était pas suffisant pour la tranquilliser au milieu des ténèbres qui l’enveloppaient de toutes parts.

Cependant le cortège arriva à la maison de Mme le Boucher, ce 15 mars 1838. Mlle Lerebourg avait donné à cette bonne Dame la consigne de ne rien dire à celles à qui elle offrait l’hospitalité parce que les carmélites gardaient le silence à cette heure-là ; c’était vrai, mais si dans cette circonstance cette bonne demoiselle eut pris l’esprit et non pas la lettre, elle n’aurait pas donné une telle consigne, elle aurait pensé au contraire que ces pauvres étrangères avaient besoin de toute l’affabilité de leur charitable hôtesse pour leur faire oublier et leur fatigue et l’isolement dans lequel leur nouvelle position les mettait.

Si M. Sauvage vient de dire qu’il riait blanc dans la charrette, c’était bien autre chose dans le grand appartement de cette dame où tous étaient réunis gardant un morne silence. Si Mlle Lerebourg n’avait pas eu les clefs du logement des religieuses, le bon Supérieur eut de suite donné un sujet de distraction à ses nouvelles filles en visitant avec elles leur pauvre habitation ; mais comme il fallait attendre qu’elle fut de retour et ignorant la cause du silence de Mme le Boucher qui donnait à cette dame un air extrêmement froid ; ne pouvant donc pas s’analyser d’où lui venait une telle réception, M. Sauvage ne se sentait pas le courage de rester plus longtemps dans une si fausse position, il prit le partie de se retirer.

Un monastère temporaire: monastère ou étable ?

La petite famille était auprès du feu, considérant comme chose nouvelle des poissons qu’on avait suspendus dans la cheminée, elle ne savait pas que ce mets que la fumée parfumait serait servi pour son dîner. Mlle Lerebourg étant enfin arrivée la Mère Prieure la pria de la conduire à la chambre destinée aux novices, voulant que ses chères filles prissent un peu de repos. La serrure de cet appartement était si mauvaise que cette demoiselle fut au moins un quart d’heure à tourner la clef dans tous les sens avant de pouvoir l’ouvrir. Introduites dans ces appartements les religieuses voyaient en réalité ce qu’elles avaient médité dans leurs oraisons à l’étable de Bethléem : en effet rien de plus pauvre que les deux vieilles mansardes qui allaient servir de dortoir aux novices, le plafond en argile était si peu solide qu’en passant par le faux grenier il tombait sur leurs misérables grabats. De vieux rideaux de toutes couleurs qu’on avait loués chez un fripier les entouraient.

Pour aller d’une chambre dans l’autre il n’y avait pas de porte. La première pièce que visita la petite colonie fut l’oratoire où reposait le Très Saint Sacrement. M. le Curé de Saint Jacques était venu la veille de son arrivée le bénir et y offrir le saint Sacrifice. C’était la plus grande consolation qu’on pouvait donner à celles qui avaient tout quitté par amour pour ce divin Sauveur ; aussi ce fut à ses pieds que les deux Mères cherchèrent leur repos. La pensée que leur doux Jésus était venu le premier habiter leur pauvre demeure, leur fit embrasser avec joie toutes les incommodités qui y étaient attachées. Le Saint Sacrement reposait dans un ciboire de cuivre garni d’une seconde coupe d’argent vermeille ; on profita pendant longtemps de la permission accordée à ce sujet par M. l’abbé Michel dès le 19 octobre 1837.

La piété de M. l’abbé Sauvage lui avait fait prendre toutes ses précautions pour rendre dévote la petite chapelle où l’on devait célébrer le saint sacrifice pendant tout le temps que les religieuses resteraient dans leur monastère. L’inventaire de la chapelle était facile à faire. Trois chasubles : l’une verte en laine, qui avait appartenu à un ancien curé, l’autre rouge et blanche à galons de soie, la troisième en velours violet d’un assez bon goût, deux ou trois aubes, quelques surplis, un petit nombre d’amicts et de ceintures. Les divers objets avaient été donnés ou achetés à la vente du mobilier d’anciens prêtres, un ostensoir en cuivre avec une lentille en argent doré dont les Dames hospitalières avaient fait cadeau, un calice dont le pied était également en cuivre argenté avec une coupe en argent doré à l’intérieur, un encensoir bien ancien donné par M. Jumel curé de Saint Désir de Lisieux, de pauvres chandeliers en bois qui venaient de l’Église Saint Jacques, le tabernacle avait autrefois appartenue à l’ancienne église Saint Hyppolite du bout des près dont M. le curé de Saint Désir avait aussi fait cadeau, le tableau qui faisait la contre-table était beau, il représentait Notre Seigneur au milieu des docteurs, il avait été donné par M. le curé de Saint Jacques. Tels étaient les objets du culte.

Il fallut peu de temps pour parcourir le nouveau monastère. Le chœur était séparé de la chapelle par un corridor fort étroit qui conduisait à un appartement du dix-huit pieds carrés avec trois séparations, la première était la cuisine, la deuxième le réfectoire qui servait aussi de salle de récréation, et la troisième la cellule de la Mère sous-prieure ; cette dernière avait besoin de sortir de sa cellule avec précaution pour ne pas renverser la poêle ou les écuelles. La Mère Prieure occupait un petit cabinet qui ouvrait dans ce même appartement. La chapelle était très pauvre, fort petite mais décente, ces dits lieux réguliers étaient au premier. Une porte grillée qui était dans le passage formait le parloir, ce qui était bien incommode ; les religieuses n’ayant pas d’autre issue pour aller dans les chétives mansardes où couchait les novices. Ce qui était aussi ennuyeux, c’est que les personnes qui venaient pour le service de la maison se trouvaient avec celles qui étaient au parloir, puisque la porte-grillée servait aussi de tour. On conçoit qu’un tel local dispensait les religieuses de la clôture : il était bon néanmoins de faire voir aux personnes du monde, le soin que prennent les carmélites pour se dérober à leurs regards. La cour et le jardin étaient à la vue du public, ce qui était cause que la petite communauté sortait fort rarement.Batiment-initial-cote jardin petit

Ci-contre la maison de madame Leboucher côté jardin.

L’ameublement répondait au logement, un devant de cheminée placé dans un coin servait de garde-manger, une boîte tenait lieu de buffet et le pavé était là pour le service de la cuisine, un soufflet percé et du bois vert devaient bien exercer la patience de celle qui faisait la cuisine. Le réfectoire était si étroit que les religieuses pouvaient à peine se placer à table, comme elles avaient peu de vaisselle, les premières qui avaient mangé leur soupe donnaient leurs écuelles à laver afin qu’on servit les portions. Six semaines avant le départ, on fit ôter les cloisons, ce qui les mit plus au large ; mais en revanche la maîtresse de novices qui par cet arrangement se trouvait ne pas avoir de cellule particulière était obligée d’aller au grenier pour parler aux novices. On peut dire en passant qu’elles portèrent ces diverses privations très gaiement. Le lecteur peut se convaincre par la description que nous venons de faire que lorsque M. Sauvage disait à la révérende Mère Pauline et aux Mères qui étaient destinées pour Lisieux : « le logement provisoire que je vous propose sera très pauvre », il parlait selon la stricte vérité. Aussi la bonne Mère de Poitiers lui écrivait-elle le 5 mai de la même année : « Nous apprendrons avec bien de la satisfaction que nos sœurs sont sorties de leur étroit et incommode réduit . »

Chaque fois qu’elles nous écrivent elles s’en amusent et nous ne pouvons nous-mêmes nous empêcher de rire en partageant leurs privations de cœur et d’affection, cela vous arrive aussi, d’après ce qu’elles nous disent, malgré toute votre sollicitude de charitable Père et de Supérieur attentif. »

 L'acte de fondation: un discours prophétique

M. l’abbé Falize, Vicaire général du Diocèse et archidiocèse de Lisieux était l’ecclésiastique choisi par Mgr l’Évêque pour recevoir en son nom les religieuses et installer la communauté dans la maison provisoire. Ce digne prêtre avait accepté avec joie cette fonction qu’il remplit avec autant de zèle que de charité pour le petit troupeau, il était venu exprès de Bayeux, et avait établi sa résidence au Séminaire, il se rendit au nouveau monastère pour y dire la messe de communauté, qu’il fit précéder du chant du Veni Creator. M. le Supérieur ne put s’y rendre, la fatigue du voyage l’obligea à prendre quelque repos.

Le soir M. l’Abbé Falize accompagné de M. Sauvage revint à la communauté pour donner la bénédiction du Saint Sacrement, après laquelle il chanta le Te Deum, puis il adressa au petit Carmel réuni dans le chœur une exhortation fort touchante, qu’on pourrait appeler prophétique, il prit pour texte un passage des prophètes ou la communauté était représentée comme un léger nuage qui apparaissait dans le lointain et se grossissant à mesure qu’il approchait, figure de l’accroissement progressif de la petite famille qui bientôt se réalisa, comme nous le verrons, mais non pas sans épreuves et sans peines. Après la cérémonie de l’installation, M l’archidiacre en dressa le procès-verbal qu’il fit signer par plusieurs ecclésiastiques. Nous le relatons ici :

Nous, chanoine de l’Église cathédrale de Bayeux, Vicaire général du diocèse, Archidiacre de Lisieux, agissant au nom et par commission spéciale de Mgr Louis François Robin Évêque de Bayeux, après avoir eu l’ordonnance épiscopale en date du 26 février 1838 qui approuve l’établissement d’un monastère de carmélites à Lisieux, proposé et préparé par les soins de M. l’Abbé Pierre Nicolas Sauvage premier vicaire de la paroisse de Saint Jacques et les lettres d’obédience en date du 6 février 1838 accordées par Mgr de Bouillé Évêque de Poitiers sur la demande de la sœur Pauline Supérieure de la communauté des carmélites de Poitiers à Mesdames Goeffroi dite en religion Sœur Élisabeth de Saint Louis et Claire Bertrand dite Sœur Geneviève de Sainte Thérèse, religieuses de sa communauté pour sortir de leur cloître et venir fonder à Lisieux un monastère de leur Ordre. Avons déclaré le dit monastère fondé et établi ce jour même 15ème de mars de l’an 1838 en présence de M. M. Sauvage vicaire de Saint Jacques et Victor Hébert second vicaire de la dite paroisse, des sœurs Élisabeth, Geneviève et des novices Thérèse de Saint Joseph, Marie de la Croix et Jean de la Croix, toutes cinq arrivant de Poitiers. Avons de plus déclaré la sœur Élisabeth de Saint Louis prieure, comme la nomme l’ordonnance ci-dessus mentionnée de Mgr et la Sœur Geneviève de Sainte Thérèse, sous-prieure et maîtresse des novices comme la nomme la Mère Prieure. En foi de quoi nous avons tous signé ce 15 mars 1838.

Signés : S. Falize vicaire général, P. N. Sauvage, supérieur des carmélites de Lisieux et V. Hébert vic. de Saint Jacques. De plus avons déclaré M. P. N. Sauvage premier vicaire de Saint Jacques, Supérieur de la dite communauté et lui en avons conféré les pouvoirs ordinaires, en outre il sera provisoirement chapelain et confesseur de ces Dames et M. Jacques Sauvage, curé de Saint Jacques confesseur extraordinaire, provisoire également. Donnons et conférons par ces présentes à la Mère Prieure Sœur Élisabeth pouvoir toucher les vases sacrés et les reliques, et même de déléguer ce pouvoir à quelqu’une des Sœurs et novices ; enfin dispensons de la clôture rigoureuse en sorte qu’elles puissent sortir dans la maison et dépendance pour raison grave et avec permission de la Supérieure.

Des débuts pauvres mais joyeux

C’est dans cette même circonstance que toutes les bénédictions du Saint Sacrement furent autorisées et que le Sacré Cœur de Jésus et l’Immaculée Conception furent donnés pour titulaires au nouveau monastère. Si humainement parlant cette journée avait mal commencé la fin fut très consolante, aussi le Supérieur de cette nouvelle communauté, celles qui la composaient et la charitable hôtesse qui la recevait, étaient-ils tous dans la joie et pleins de reconnaissance envers Dieu et sa très Sainte Mère. Ce même jour la Mère Prieure reçut une postulante du voile blanc ; c’était une jeune personne âgée de 22 ans nommée Olympe Montier elle était de Saint Georges du Viévre, elle était cuisinière chez Mme de Saint Wulfran. Son digne pasteur M. Mulot avait prié M. Sauvage son ami de la placer dans la communauté de la Providence à Lisieux. A peine y fut-elle entrée qu’elle vit bien que ce n’était pas dans cet Ordre que Dieu la voulait ; elle en parla à M. Sauvage qui lui promit de la faire entrer dans sa communauté. Lui ayant fait savoir le jour de l’arrivée des religieuses elle se rendit la veille à Lisieux et fut reçue avec la plus grande cordialité par Mme le Boucher. La Mère Prieure lui donna le nom de Radegonde du Cœur de Jésus. Quatre jours après, fête de Saint Joseph, Mlle Lerebourg fut aussi admise à faire partie de la petite communauté ; elle prit le nom de Saint Joseph de Jésus. Le 25 du même mois, Mme Saint Charles dont le zèle était toujours ardent pour la fondation écrivit en ces termes à M. Sauvage.

« Si vous saviez combien je suis heureuse de ce que le bon Dieu a couronné toutes vos sollicitudes par la réussite de cette grande entreprise, je le prie que votre récompense soit quadruplée dans le séjour de la gloire. Ah ! priez-le de votre côté que je ne sois pas séparé de vous, ni de ces âmes généreuses qui font tant de sacrifice. Pour le reste de cette grande œuvre, le bon Dieu viendra à votre secours. »

Par le même courrier sa Mère Prieure (Félicité) écrivait à M. Sauvage : 

« Mardi 20 du courant en faisant ma lecture spirituelle, notre bon Père Saint Joseph m’a dit de partager notre provision de Carême avec nos bonnes et ferventes Mères ; déjà je me sens une affection toute particulière pour elles . Je leur suis toute dévouée, mon pauvre cœur souffre d’autant plus de ne pas leur aider que j’ai l’expérience d’une fondation, j’admire leur courage pour une pareille entreprise et supplie notre Divin Maître de couronner une si sainte œuvre et vous, Monsieur, qu’il vous récompense de vos immenses travaux ; veuillez, je vous prie avoir la bonté de faire tenir à nos dignes Mères cette petite obole de la veuve puisque je me vois réduite à ne pouvoir faire plus. ».

Le petit carmel de Lisieux reçut avec la plus vive reconnaissance ce cadeau qui était fait d’une manière si cordiale. La communauté quoique peu nombreuse ne laissait pas que de demander des soins assidus de la part de son bien digne Supérieur qui devait tout à la fois remplir les fonctions d’Aumônier et qui était aussi chargé ses affaires temporelles. Il fut heureux de trouver dans M. l’abbé Gaultier, aumônier du collège un ami dévoué pour le seconder. Ce prêtre charitable et désintéressé voulut bien se charger de dire la messe de communauté les jours ouvriers. Quant aux dimanches et fêtes, M. le Supérieur fut obligé de remplir cette fonction, soit par lui-même, soit par d’autres prêtres.

Comme la chapelle était petite, on ne pouvait y recevoir que quelques personnes du voisinage. Ce petit monastère respirait un air de dévotion qui réjouissait l’âme ; tout y était calme et paisible ; c’était une petite famille cachée en Dieu aux yeux des hommes, plusieurs fois, les personnes qui demeuraient sur le revers de la colline se plaisaient à la considérer réunie autour de la mère Prieure dans les anciennes dépendances du jardin de Mme le Boucher. Cette bonne Dame mettait son bonheur à l’accompagner dans les promenades qu’elle ne faisait que le dimanche, elle était toute fière de posséder ce pauvre petit troupeau. Son respectable pasteur ayant eu connaissance de sa pauvreté vint faire sa prière dans la chapelle des carmélites et il déposa délicatement son offrande sur l’autel. M. Sauvage jouissait en voyant les égards dont les habitants du voisinage entouraient ses chères filles, son cœur néanmoins souffrait de les voir si étroitement logées.

Ce fut donc pour lui une grande consolation quand le 14 mai 1838, il les vit en possession de la maison Dumoulin, l’acte en fut passé au nom des Demoiselles Gosselin et de Mme Bertrand, sous prieure du monastère pour le prix de 15. 300 fr. Ce bien digne Supérieur éprouva aussi une satisfaction bien sensible en lisant la réponse que Mgr l’Évêque de Bayeux adressait à la Mère Prieure des carmélites:

« J’ai reçu avec un vrai plaisir les premières nouvelles que vous voulez bien me donner de votre intéressant établissement. Que d’actions de grâces ne vous devons-nous pas, et quels mérites n’acquérez-vous pas devant le bon Dieu pour le courage avec lequel vous vous êtes arrachées à une communauté exemplaire et solidement établie, et la générosité qui vous a amenée à Lisieux où vous avez tout à créer !!! J’applaudis à la confiance, qui vous anime. Vos efforts sont trop nobles pour n’être pas secondé par la Divine Providence dont les bénédictions seront en raison de vos sacrifices. Veuillez assurer tous les membres de votre petite communauté que je lui ai voué le plus vif intérêt, et agréez pour vous les sentiments sincères avec lesquels je suis. Ma Révérende Mère. - Votre très humble et très obéissant serviteur
 L. F. Évêque de Bayeux.

Si cette lettre causa de la joie à M. Sauvage et à ses chères filles, tous étaient inquiets du silence que gardait le vénérable Évêque d’Orléans, sur les trois lettres qui lui avaient été adressées depuis l’arrivée de la petite colonie en Normandie. Enfin le 28 mai M. Sauvage reçut la lettre suivante.

« Monsieur le Supérieur, Ne soyez point étonné ni mécontent de mon silence, le lendemain de votre passage je suis entré dans mon lit de douleur, que j’ai encore laissé peu de jours pour recevoir sept personnes de ma famille, puis je suis retombé, accablé d’une complication dangereuse de plusieurs maladies. Mais Dieu n’a pas voulu de moi, sinon la patience de trois mois de lit et c’est de mon lit que je vous écris d’une main peu assurée. J’avais reçu une longue lettre de Geneviève, je n’ai pas encore pu la lire, elle dort avec vingt autres. La Supérieure m’a écrit, je lui répondrai quelques lignes. Enfin voilà que vous allez avoir une maison ; c’est un grand point, puissent-elles s’y sanctifier dans le silence. Je vous remercie de votre charité pour mes anciennes filles et je vous en demande la continuation, j’espère que la Divine Providence vous aidera. Excusez, Monsieur ma main encore un peu fiévreuse, je me recommande à vos bonnes prières et je demande de croire à mes sentiments bien respectueux : tout vôtre.
J. B. Évêque d’Orléans.

De son lit de douleur ce vénérable bienfaiteur du petit Carmel de Lisieux pensa à lui envoyer un fer pour les pains d’autel et deux emporte-pièces pour les couper ; c’était donner à cette communauté un moyen de subsistance, aussi son digne supérieur s’empressant-il de faire savoir à Messieurs les ecclésiastiques que les carmélites vendaient des pains à Messe.

 Des travaux menés par la Providence… et une prieure habile !

La maison dont il venait de faire l’achat était peu distante de l’habitation provisoire des religieuses, la rue qui y conduisait était fort déserte et comme il y avait une porte au jardin qui ouvrait sur cette rue, il ne fallait pas plus de cinq minutes pour se rendre à la nouvelle propriété, c’est pourquoi la révérende Mère Élisabeth s’empressa de la visiter pour examiner les travaux à entreprendre afin de faire de cette maison séculière un monastère aussi régulier que possible.

Elle sortit donc de la maison de Mme le Boucher et accompagnée de M. le Supérieur, de la Mère sous prieure et de la sœur Thérèse ; ils se rendirent au futur monastère. Le premier soin de cette bonne Mère en arrivant fut de placer l’image de Sainte Thérèse dans l’une des pièces de la maison. Elle voulait par cet acte de religion faire prendre possession à la sainte fondatrice du monastère qui allait être élevé sous ses auspices. La révérende Mère justifia pleinement l’idée que s’étaient faite les Supérieures de son habileté pour les affaires temporelles et pour disposer la maison selon les saints usages du carmel. Elle réglait tout de concert avec un brave et honnête homme que M. Sauvage avait choisi pour architecte ; il se nommait M. Chouquet. Pendant qu’on s’occupait de tous ces travaux, il vint à la pensée de M. Sauvage de dresser un reposoir dans le corridor de la maison pour recevoir la procession de l’octave du Saint Sacrement. Ainsi Notre Seigneur daigna entrer le premier dans le nouveau monastère et le sanctifier par la présence de son corps adorable.

Il y eut dans cette circonstance un trait de providence en faveur d’une jeune personne qui est aujourd’hui religieuse carmélite : Mlle Désirée Roques, dite Sœur Adélaïde de la Providence, elle crut entendre intérieurement une voie qui lui disait, c’est ici que tu seras religieuse ; c’était en considérant un tableau de Sainte Thérèse qu’ornait l’autel, qu’elle eut cette salutaire pensée. Depuis que la Chapelle a été bénite la procession s’y rend chaque année. Il n’y avait dans la maison qu’une seule pièce planchée, la régularité et l’humidité exigeait que toutes le fussent, on abattit les cheminées, ce fut pendant quelque temps un vrai cachot. c’est un prodige qu’on s’en soit tiré ; la communauté étant sans fonds, elle détruisait et elle réédifiait sur ceux de la Providence.

Les travaux qu’on faisait à la maison des carmélites firent connaître peu à peu la nouvelle communauté ; les autorités de la ville ne s’effarouchèrent pas de son établissement ; seulement les personnes du monde ayant appris qu’elles ne se livraient à aucune occupation en faveur de la société, se demandaient à quoi donc seront-elles utiles ? A cette question un membre du conseil municipal répondit : elles prieront pour ceux qui ne prient point. Ah ! disait une autre fois une demoiselle chrétienne à M. Sauvage : Si vous vous fussiez occupé d’établir des religieuses pour soigner les malades, vous auriez eu tout le monde pour vous, mais pour des Carmélites, vous ne trouverez pas de secours. – Je n’ai point répondit-il de vocation pour l’œuvre que vous me proposez, ce n’est pas non plus le but des deux jeunes personnes qui veulent se consacrer elles et leur fortune, à la fondation d’un asile pour toutes les filles qui sont appelées à vivre dans une retraite parfaite.

Inauguration du nouveau Carmel, enfin !

Mgr l’Évêque de Bayeux avait annoncé qu’il se rendait à Lisieux vers le 20 août 1838 et visiterait son nouveau monastère, ce fut un motif pour presser encore davantage les ouvriers, car il eut été impossible de recevoir sa Grandeur dans l’humble réduit qui servait de retraite aux pauvres carmélites. Monseigneur fixa sa visite au 24 août. C’était un jour d’heureux augure, puisque c’est l’époque anniversaire du premier couvent que Sainte Thérèse fonda en Espagne quand elle établit sa réforme. M. Sauvage eut désiré que l’installation des religieuses fut publique et solennelle, [voulant la retarder au] 26 novembre 1838.  Monseigneur ne crut pas devoir se rendre aux désirs de ce saint prêtre. Alors on décora la petite chapelle, les religieuses vinrent de leur maison provisoire à l’heure indiquée, c’était sur les sept heures du matin. Les maçons s’étaient enfermés dans la chapelle et quand sa Grandeur entra, l’un d’eux lui présenta à genoux un bouquet que Mgr accepta avec bonté et qu’il daigna emporter avec lui. La foule était considérable, ce fut pour la contenir que M. Sauvage avait appelé les deux suisses de Saint Pierre et de Saint Jacques en grand uniforme, néanmoins plusieurs personnes pénétrèrent dans le corridor et la sacristie. Les religieuses étaient cloîtrées dans le chœur. Nous rapporterons ici l’acte d’installation.

« L’an de l’Incarnation 1838 le 24 août, fête de Saint Barthélemy, anniversaire de la réforme de Sainte Thérèse, Monseigneur Louis François Robin Évêque de Bayeux s’est rendu sur les sept heures du matin au nouveau monastère pour y recevoir en personne et y installer la communauté des carmélites qui avait habité provisoirement la maison de Mme le Boucher chaussée Beuvelliers. Le vénérable Prélat après avoir béni la chapelle sous l’invocation de Marie conçue sans péché a complimenté les religieuses par un discours paternel et touchant dont le texte était Egredere de domo tua et veni in terram quam monstravero tibi : Sortez de votre maison et venez dans la terre que je vous montrerai. Les discours fini, Monseigneur a dit pour la première fois la Sainte Messe dans la chapelle et donné la bénédiction du Saint Sacrement. Puis il a béni le monastère. Étaient présent : M. M. l’abbé Michel, Vicaire général, Sauvage curé de Saint Jacques, Lefèvre curé de Saint Désir, P. N. Sauvage Supérieur des carmélites et premier vicaire de Saint Jacques, Frémont Supérieur du petit séminaire, Boudard directeur du Séminaire de Bayeux, Hebert vicaire de Saint Jacques.

Après la cérémonie, sa Grandeur accompagné de son clergé se rendit au chauffoir où il s’entretint avec les religieuses et visita leur jardin ; là un homme de goût du voisinage avait dressé sous l’allée des tilleuls une sorte d’ermitage où Notre Seigneur était représenté au jardin des Oliviers avec ses trois apôtres. Cet ermitage causa l’admiration de tous ceux qui le virent et en particulier de Mgr. Avant de quitter la maison, le digne Prélat promit aux deux fondatrices de revenir le plutôt possible pour leur donner le voile. Ce jour-là, M. le curé de Saint Jacques ami et protecteur des Carmélites, donna un déjeuner splendide à Mgr et à une partie du clergé de Lisieux, l’architecte des carmélites, M. Chouquet y fut invité ; sa Grandeur voulut l’avoir à ses côtés. Ce jour de fête n’est cependant pas celui de l’installation définitive des religieuses, le local n’était pas suffisamment disposé pour les recevoir, il y avait encore des travaux essentiels à faire et les peintures étaient loin d’être sèches.

Ce fut l’occasion d’une petite épreuve pour les filles de Sainte Thérèse. Un jour qu’elles étaient remplies de zèle pour quitter la maison provisoire, elles obtinrent par une sainte importunité de leur Mère Prieure la permission de faire leurs paquets, tout était fini. Malheureusement M. leur Supérieur qui ne pensait point comme ses filles sur la salubrité à cause des peintures, n’avait point donné d’approbation formelle, il dit donc un non positif et il fallut déballer et attendre. Comme elles cependant, il désirait ardemment les voir plus au large, mais dit ce bon Père dans son histoire la prudence est une si belle vertu qu’il leur faut sacrifier tous les désirs même les plus légitimes, et cette vertu dont il fait l’éloge il la possédait éminemment.

Epilogue : et ainsi commença la longue et grande histoire du carmel de Lisieux

Enfin le 5 septembre 1838 arriva, le jour fixé pour remercier Mme veuve le Boucher de son hospitalité bienveillante ; il fut décidé que ce jour-là on ferait un pèlerinage à Saint Jacques, avant d’entrer en clôture, de grand matin, c’est-à-dire quatre heures ; pendant que tout le monde jouissait des douceurs du repos, les religieuses se mirent en route. M. le curé de Saint Jacques attendait à l’autel le petit cortège. M. le Supérieur avait éclairé l’église afin que les pèlerines puissent s’en former une idée ; elles se retirèrent dans la chapelle dédiée à Sainte Philomène qui est tout à fait voisine de l’autel du Mont-Carmel où se dit la messe. M. le curé les communia, après un moment d’action de grâces elles reprirent leur route, firent leurs derniers adieux à Mme le Boucher et entrèrent définitivement en clôture ; c’est alors qu’elles eurent la consolation de se voir sous les grilles qu’elles avaient tant désirées. Si la petite communauté avait eu à souffrir de l’incommodité du logement qu’elles quittaient et plus encore de la privation de la clôture qui fait le bonheur d’une carmélite, elle eut bien à se louer de Mme le Boucher et de sa servante. Cette respectable veuve éprouva une douleur si vive du départ des religieuses que toutes en furent attendries ; les sentiments de la vive reconnaissance dont elles étaient pénétrées pour elle se manifestèrent alors d’une manière non équivoque.

La chapelle n’était pas encore ouverte au public, les travaux qu’on avait à achever obligèrent à solliciter de Mgr la permission de dire la sainte Messe au chapitre. Le prêtre, le sacristain et les religieuses y étaient seuls.

[second récit]

Le 16 septembre, 11 jours après l’entrée des religieuses dans leur monastère, les sœurs Thérèse de St Joseph, Marie de la Croix et St Jean de la Croix avaient eu le bonheur de faire profession. Mais les travaux enfin finis, on dit la sainte messe dans la chapelle et les voisins purent y assister le 18 septembre 1838. [Ce jour-là,] la Sr St Jean de la Croix reçut le voile des mains de son cousin M. Boudard, directeur du Séminaire de Bayeux. Monseigneur avait autorisé ce dernier dès le 24 août, sur la demande de M. le Supérieur, à faire cette cérémonie…  On peut dire qu’il ne manquait qu’une chapelle d’une grandeur convenable pour faire de cette prise de voile la fête la plus solennelle. C’était la première cérémonie publique, les religieuses étaient au comble de la joie, les assistants aussi nombreux que le local pouvait le permettre furent attentifs et religieux, encore bien qu’il fut difficile de ne pas accorder quelque chose à la curiosité ; ils devinrent très silencieux au moment où le prédicateur prononça son discours qui était très approprié aux circonstances. M. Boudard l’avait divisé de cette sorte : « Qu’est-ce qu’une communauté de religieuses carmélites par rapport au monde, surtout par rapport à la ville où elle s’établit ? Qu’est-ce que l’état religieux par rapport à la personne qui l’embrasse ? » Il fut surtout très éloquent dans son premier point et dissipa beaucoup d’erreurs dans les personnes qui regardaient les religieuses contemplatives comme inutiles.  

Fin

Pour lire une version amusante de l'arrivée à Lisieux, voir la longue chanson composée par Agnès de Jésus

intitulée "A notre chère jubilaire Sr St-Joseph de Jésus"

pour le jubilé d'or de cette 1ère postulante du carmel de Lisieux.

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