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Récit de la fondation du Carmel de Lisieux

   texte inédit de la main de Mère Geneviève - 1835-1838  

 

 decret Robin 1 petit  acte de fondation petit  acte installation petit
décret de fondation
26 février 1838
acte de fondation
15 mars 1838
acte d'installation
24 août 1838


De la nomination providentielle à Lisieux du futur fondateur du carmel

[En 1835] Monsieur l’Abbé Pierre SAUVAGE était au Séminaire de Bayeux entouré de ses compères et de l’affection de ses élèves qui presque tous étaient d’un mérite distingué, plusieurs ayant été élevés à l’Épiscopat et grand nombre occupant maintenant les premiers Curés du Diocèse. Monseigneur Brault alors Évêque de Bayeux nomma après la mort de Monsieur Giret, curé de Saint Jacques de Lisieux. Monsieur Nicolas Sauvage pour lui succéder ; il était alors premier vicaire de cette paroisse. Cette nomination donna à ce digne Prélat la pensée d’engager Monsieur l’abbé Pierre Sauvage de quitter sa congrégation pour aider son respectable oncle ; il lui en fit la proposition de la manière la plus flatteuse. Après quelques réflexions, Monsieur Sauvage se rendit au désir de son Évêque. Ce fut à peu près dans ce même temps que le Séminaire de Bayeux vit aussi s’éloigner Monsieur l’abbé de Rochemonteix. Il quitta la congrégation de Saint Sulpice sur la demande que lui fit son parent Monseigneur de Bouillé, Évêque de Poitiers. Monsieur Sauvage et Monsieur de Rochemonteix conservèrent toujours l’un pour l’autre la plus tendre affection. Les paroissiens de saint Jacques accueillirent avec empressement et bonheur le neveu de leur Pasteur.

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Deux futures fondatrices… renvoyées d’un carmel !   

 

Parmi les pénitentes qui se mirent sous la conduite du nouveau vicaire de Saint Jacques, Mademoiselle Caroline Gueret, cousine de Monsieur l’abbé Boudard, ressentit les effets de sa paternelle sollicitude ; son saint directeur reconnaissant en elle les marques de la vocation du carmel sollicita et obtint de la Révérende Mère Pélagie, prieure de la communauté de Pont-Audemer son admission dans ce monastère, il voulut lui-même la présenter à la révérende Mère. Il y avait alors au Noviciat Mesdemoiselles Gosselin, Sœurs appartenant à une famille respectable du Havre. Ces demoiselles qui avaient fait leur éducation dans cette communauté en étaient tendrement aimées ; mais la faiblesse de leur santé lui faisant pressentir qu’elles ne pourraient jamais suivre la Règle ; il fût décidé qu’on les engagerait à prendre un genre de vie moins austère. La Mère Félicité qui avait succédé à la Mère Pélagie leur fit avec peine cette proposition sachant combien elles en seraient affligées ; en effet l’attrait qu’elles avaient pour le Carmel leur rendit ce coup on ne peut sensible et l’Ordre de la Visitation qu’on leur proposa ne pouvant point les consoler de la peine que leur causait la pensée de ne pas être carmélites. Madame Saint Charles leur suggéra le projet d’une fondation dans la ville de Lisieux. Cette religieuse qui avait été leur maîtresse lorsqu’elles étaient pensionnaires avait pour elles la tendresse d’une mère. Ce fut cette affection qui lui donna l’idée de ce projet d’une fondation. 

Un complot de saintes femmes… et d’une Sainte ?

Madame Saint Charles étant nièce de feu Monsieur Giret curé de Saint Jacques de Lisieux, elle connaissait cette ville et la piété qu’elle y avait remarquée lui faisait croire que les carmélites y seraient bien accueillies. Mais il fallait confier ce projet à un ecclésiastique zélé ; elle pensa alors que Monsieur Sauvage dont sa communauté venait de faire connaissance conviendrait très bien pour lui donner un heureux succès. La Mère Pélagie comme prieure [de Pont-Audemer] avait eu des rapports avec ce digne ecclésiastique, elle avait aussi pendant la révolution connu très particulièrement Monsieur Sauvage son oncle, curé de Saint Jacques ; elle approuva donc ce choix ainsi que la [nouvelle] Mère Prieure Félicité. Monsieur l’Abbé Lambert Supérieur de la Communauté et Monsieur l’abbé Thorel qui en était chapelain furent du même sentiment. Ce fut le jour de la fête de l’Assomption 1835 que Madame Saint Charles fit la proposition à Monsieur l’abbé Sauvage, elle le priait instamment de venir à la communauté afin d’examiner les deux fondatrices et de s’entendre avec elles afin de donner ensemble suite à cette importante affaire.

En lisant cette lettre Monsieur Sauvage recula, ne se croyant pas propre à faire réussir une si grande entreprise ; il en donna cependant connaissance à Monsieur son oncle qui ne partageant pas ses craintes, l’engagea au contraire à se charger de cette bonne œuvre en lui promettant son concours. Il était bien en effet dans les desseins de Dieu que ce saint prêtre fonda dans le diocèse de Bayeux un couvent de carmélites. L’illustre Sainte Thérèse lui avait comme à un autre Élisée communiqué son esprit en le couvrant de son manteau (avant d’être prêtre, Monsieur Sauvage avait mis sur lui manteau de cette grande Sainte que la communauté des Carmélites, rue d’Enfer [à Paris] garde dans une châsse),  il devait à son exemple triompher par sa patience et sa persévérance de tous les obstacles qui allaient surgir de toutes parties. Il les pressentit mais son courage n’en fût point ébranlé.

Il partit pour Pont-Audemer et eut un long entretien avec Mesdemoiselles Gosselin. Il fut très satisfait de leurs dispositions car elles joignaient à une bonne vocation une force de caractère qui était bien nécessaire pour ne pas se rebuter des difficultés qu’elles prévoyaient. Elles offrirent de suite ce qu’elles possédaient, d’abord leur revenu qui se montait à quinze cents francs et plus tard le capital qui était de quarante cinq mille francs. Mademoiselle Athalie Gosselin avait alors 27 ans et sa sœur Mademoiselle Désirée en avait 25. Il fut convenu avec Monsieur Sauvage qu’elles se mettraient en pension chez les dames Bénédictines de Lisieux. 

L’évêque ouvre la porte

Après cette conférence Monsieur Sauvage écrivit à Monsieur l’Abbé Michel Vicaire général pour lui demander son avis et sa médiation auprès de Monseigneur Dancel, évêque de Bayeux. Voici la réponse qu’il fit à sa lettre :Dancel-lt

«  Monsieur et cher confrère,

« Le prélat est absent et doit l’être jusqu’au 4 ou 5 septembre. A son retour si vous pouvez me les laisser jusque- là et que vous n’y voyiez pas d’inconvénients, je lui communiquerai les deux lettres que vous m’avez confiées. En attendant voici mes réflexions :

1° Je désire en mon particulier qu’il puisse s’établir une communauté de Carmélites dans notre diocèse ; c’est presque la seule qui y manque.

2° Je pense qu’outre un revenu quelconque, il faut s’assurer d’une maison.
3° Il faudrait en outre que l’on fut sûr qu’une communauté de carmélites consentirait à donner où à prêter au moins trois religieuses pour commencer et diriger le nouvel établissement.
4° Je crois qu’à ces conditions Monseigneur agréerait et favoriserait la fondation que désirent faire les pieuses demoiselles qui me semblent animées de vues si pures.
5° Lisieux ou Caen, mais surtout Caen, où il y avait autrefois une maison de carmélites me semblait convenir.
Ayez la bonté de vous assurer si l’on peut réaliser les conditions dont j’ai parlé, spécialement celle marquée au 3° ; et de s’en faire part ainsi que de vos propres réflexions avant le retour de Monseigneur.

Cette réponse était très favorable, aussi porta-t-elle la joie et l’espérance dans le cœur de celui à qui elle était adressé, il la communiqua aux demoiselles Gosselin qui éprouvant les mêmes sentiments se hâtèrent de se rendre à Lisieux.

La famille des fondatrices : une famille conciliante… mais pas trop !

Madame Saint Charles se chargea d’informer la famille de ces demoiselles de ce nouveau projet, il lui était facile de remplir cette mission, ayant été pensionnaire avec Mademoiselle Flore Gosselin, et se trouvait liée très intimement à cette respectable famille. Malheureusement elle ne présente pas le projet tel qu’il était, elle fit briller aux yeux de ces dames le titre de fondatrice comme devant leur donner quelques privilèges. Ces Dames qui n’enviaient que ce qui pouvait procurer plus d’expansion à l’amitié se flattèrent que pour elles les grilles qui lui faisaient tant d’impression disparaîtraient. D’un autre côté on ne parlait que de donner le revenu de leurs sœurs, elles furent donc bien aise de ne pas être déshéritées. Il paraissait aussi que la communauté de Pont-Audemer, Madame de Saint Charles ferait cette fondation. Leurs Sœurs leur faisaient le portrait le plus avantageux de celui qu’elles regardaient déjà comme leur Supérieur. Tout étant donc ainsi présenté sous un point de vue si favorable, Madame Gosselin et ses demoiselles accueillirent avec satisfaction ce nouveau projet. Mademoiselle Adélaïde Gosselin fit promptement le voyage pour avoir le plaisir d’embrasser ses Sœurs. Monsieur Sauvage était alors absent, ce qui fut pour cette demoiselle une privation, elle la lui exprima dans une lettre qu’elle lui écrivit et qui fit à son cœur extrêmement bon et conciliant le plus grand plaisir.

Monsieur,

L’intérêt que vous avez la bonté de porter à mes sœurs me faisait désirer avoir l’honneur de vous rendre ma visite, elles auront pu vous dire combien j’ai été privée de vous trouver absent vous sachant pour elles si dévoué, je sens le besoin de m’entretenir avec vous. Veuillez, Monsieur, je vous prie excuser la liberté que je prends par le motif qui me le fait faire. Avant que je fusse entièrement au courant des motifs qui les avaient fait quitter Pont-Audemer, je me réjouissais comptant qu’elles entreraient dans un Ordre moins austère, et surtout non grillé ; mais lorsqu’elles m’eurent tout fait connaître je vis que c’était un chemin que j’avais trop caressé. Dans un temps j’avais poussé l’égoïsme jusqu’à désirer qu’elles tombassent malades afin de les voir revenir avec nous, mais quand dernièrement je vis ces pauvres enfants si changées, si abattues, j’eus alors le courage d’être généreuse et formé intérieurement le vœu que leur projet réussisse puisque leur bonheur paraît y être attaché. Votre dévouement, Monsieur, m’est trop connu pour que je sente le besoin de vous les recommander, je m’en rapporte à votre sollicitude pour elles. Leur santé a bien souffert de la tourmente de leur esprit, j’espère que lorsqu’il sera plus tranquille le corps s’en trouvera mieux, néanmoins ma chère Désirée aurait besoin de distraction, d’exercices, veillez-y je vous prie, de même qu’à ma pauvre Athalie que j’ai trouvé bien changée. Ces pauvres enfants sont privées de leurs bonnes amies ; elles leur tenaient si bien de Mère et de Sœurs, c’était pour nous une bien grande consolation. Puissiez-vous, Monsieur par les vôtres lui faire trouver moins amère leur absence que le souhaite de tout mon cœur être de courte durée (si comme je le dit plus haut c’est pour leur bonheur.) 

Recevez je vous prie, Monsieur toute ma gratitude. »

Approche informelle d'un premier carmel - Qu’il n’a jamais été facile de travailler pour le Seigneur…

Monsieur l’abbé Sauvage se trouva heureux de voir son projet secondé par la famille des fondatrices. L’appui du premier Vicaire Général lui faisait espérer que la communauté de Pont-Audemer donnerait les sujets surtout Madame Saint Charles dont tous avaient envie. Pour le lieu de l’établissement, Monsieur Sauvage préférait Lisieux à Caen, il exerçait avec fruit le saint ministère dans cette ville, il l’aimait, c’était bien juste qu’il cherchait à appeler sur elle les bénédictions du Ciel par les prières des filles de Sainte Thérèse. Il y voyait aussi un avantage du côté du temporel par l’espoir que Monsieur son Oncle lui donnait d’une bienfaitrice qui par ses libéralités devait soutenir la fondation. Rien ne paraissait donc s’opposer au projet de Monsieur Sauvage ; néanmoins il était à la veille de rencontrer les plus grands obstacles. C’était une œuvre de Dieu, il fallait qu’elle fut traversée. Le Carmel de Lisieux devait trouver ses difficultés à peu près semblables à celles que surmonta Monsieur l’abbé de Brétigny dans l’établissement du Carmel français. Mais Monsieur Sauvage imitateur fidèle de l’invincible patience et de la constante persévérance de ce grand serviteur de Dieu, devait triompher comme lui de tout ce qui s’opposerait à son pieux dessein.

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Un premier obstacle

Le premier obstacle qui surgit fut du côté de l’évêché: Monseigneur Dancel avait pris des informations sur le couvent de Pont-Audemer, il apprit qu’il avait des pensionnaires, cette innovation lui faisait craindre que cette communauté ne fut pas régulière, il n’en voulut pas pour fonder dans son Diocèse. C’est ainsi qu’il s’en explique dans sa lettre à Monsieur Sauvage datée du trente Octobre mil huit cent trente-cinq :

« J’ai lu avec une intérêt toujours croissant, Monsieur et digne Abbé, votre lettre du cinq de ce mois et celle du douze sur l’établissement d’un couvent des Carmélites dans mon Diocèse. A chaque page de votre rapport je bénissais la Divine Providence de m’avoir mis à même de réaliser un vœu que je formais depuis longtemps et je ne pouvais trop vous remercier des puissants moyens que votre piété et votre zèle m’offraient, pour y réussir . Il m’a fallu j’ose dire du courage pour m’ arrêter en si beau chemin et prendre avant de donner mon plein consentement à une si bonne œuvre, quelques précautions et recueillir quelques renseignements sur le personnel des religieuses destinées à former le noyau de cette communauté naissante et la mettre sur le pied de la régularité parfaite. Or ces renseignements sont loin de me rassurer. J’attendrai donc quelque nouvelle occasion de naturaliser les filles de Sainte Thérèse dans mon Diocèse, comme j’ai eu le bonheur d’attirer les carmélites anglaises dans le Diocèse de Coutances lorsque j’en étais Grand Vicaire, ce fut moi qui il y a quarante et un ans les reçut à Londres à leur sortie de…en Hollande. L’Évêque catholique de Londres qui y avait sa Sœur m’en avait chargé. Revenu en France et étant curé de Valognes, je les reçus une deuxième fois ; elles s’établirent à Thorigny, puis à Valognes même où elles sont encore et y fleurissent. Des françaises y ont été admises. Que sais-je ? si Mesdemoiselles Gosselin s’y présentaient pour y essayer encore leur vocation, peut-être y trouveraiecathedrale bayeuxnt-elles ce qu’elles désirent.. . peut-être s’y prépareraient-elles à former une nouvelle colonie pour moi.
Recevez monsieur et digne Abbé l’assurance de ma haute estime, de ma reconnaissance et de mon sincère attachement.
Ch. Évêque de Bayeux

M. Sauvage communiqua cette lettre aux demoiselles Gosselin le jour de la Toussaint. Tous les trois sentirent vivement le coup ; toutefois M. Sauvage pensa que de nouvelles explications devenaient nécessaires auprès de l’Évêque de Bayeux et interrogea donc de nouveau les deux jeunes personnes, recueillit plus amplement les sentiments qui les animaient et après cet examen, il déclara en leur nom au Prélat qu’elles étaient à sa disposition pour aller dans le couvent qu’il lui plaisait de leur indiquer, pour faire réussir leur projet. Voici quelle fut la réponse de sa Grandeur :

« Monsieur et cher abbé,
Vous avez dû apprécier les motifs développés dans ma dernière lettre au sujet de l’établissement dont vous avez si agréablement flatté mon imagination et que je suis cependant forcé à regret d’abandonner, au moins dans l’état présent. Il serait possible de revenir au projet qui me tient tant au cœur, surtout si pour former un couvent dans mon diocèse, le couvent de Valognes pouvait et voulait donner ou prêter, au moins pour quelque temps trois ou quatre bonnes religieuses, qui feraient dès le commencement marcher l’œuvre. Et quel bonheur pour moi, qui était le père de ces bonnes anglaises à Londres, il y a 40 ans, si de Bayeux je pouvais tendre la main à celles de Lisieux sans sortir de mon diocèse. Leur chapelain M. Marest, qui les a connues en France est un homme de tête et qui a été tout pour elles. Voyez si par une première lettre à M. Marest il y a possibilité de succès. »

 Quand Babel menace la fondation… mais que l’évêque prend la chose en main ! 

M. Sauvage écrivit de suite à Monsieur Marest le désir de Monseigneur, le digne ecclésiastique ne fit point attendre sa réponse ; elle fut négative et donna pour raison que les exercices se faisaient en anglais ; Mesdemoiselles Gosselin seraient obligée de l’apprendre. Nouvelle difficulté qui ne permit point d’adopter le projet. Alors Monseigneur voulant trancher la question, proposa d’appeler M. Marest à Bayeux et d’y faire venir M. Sauvage avec les fondatrices. C’est là qu’on devait tenir conseil sur le parti à prendre. Ce conseil devait avoir lieu le 15 décembre 1835.

Le jour fixé, M. Sauvage descendit à l’Évêché et les demoiselles Gosselin furent reçues à la communauté de la Charité avec une affection toute particulière. M. Marest était déjà arrivé ; ce vrai protecteur de la fondation vit du premier coup d’œil les vues de M. Sauvage. Il prit connaissance de tous les papiers concernant l’intérieur et le temporel. Monseigneur qui paraissait fort indécis au premier abord, indiqua pour le lendemain un conseil qu’il devait prendre. Messieurs Marest, Michel et Sauvage le composaient. Les demoiselles Gosselin, qui déjà avaient eu une entrevue avec M. Marest, se rendirent au cabinet du Prélat où leur sort devait être décidé. « Êtes-vous disposées, leur demanda sa Grandeur, à faire toutes sortes de sacrifices ? » Sur la réponse affirmative Monseigneur leur raconta une petite histoire relative à leur position, questionna la jeune de ces demoiselles sur sa vue. « Elle n’est pas aveugle, dit l’aînée puis elle suppléera par l’oraison à ce qu’elle ne pourra faire.» – Je le crois bien répondit le Prélat, l’oraison sera pour elle des dragées.Prince Alexandre de Hohenlohe

Toutefois, après avoir tout pesé avec une bonté vraiment paternelle, il voulut recueillir les avis. Le premier et le plus décisif fut celui de M. Marest. Il fut favorable. M. Michel pensa de même ; celui de M. Sauvage n’était pas douteux. Mgr ne voulut pas même le demander. « Maintenant, dit le Prélat, il nous faut des Mères. » Il fut arrêté que M. Sauvage écrirait trois lettres aux couvents les plus voisins : à Paris rue d’Enfer, à Rouen, et au Mans. Mgr bénit les futures fondatrices et elles se retirèrent joyeuses et rendant gloire à Dieu. Il fut convenu que le lendemain Mgr offrirait le Saint Sacrifice en union de prières du Prince Hohenlohe [dont la prière était réputée efficace]. C’était un spectacle édifiant de voir le vénérable Prélat entourer le petit noyau du futur Carmel et appeler sur lui le secours de Dieu et la protection de Marie. Celles qu’il aimait déjà à nommer ses filles firent la Sainte Communion à la messe de sa Grandeur où M. Sauvage remplissait l’office de Chapelain épiscopal.

Approche d'un second Carmel à Paris rue d'Enfer

une fondation pour laquelle on irait jusqu’en Enfer… sous la protection de l’Immaculée Conception !

Ce fut de Bayeux que M. Sauvage écrivit la lettre suivante à la Mère Prieure de la rue d’Enfer à Paris :

« L’Esprit de zèle et de charité qui règne dans tout l’Ordre du Carmel m’inspire la confiance de m’adresser à vous pour vous supplier de prendre en considération ma demande, et d’en peser devant Dieu les motifs. Il n’ y a point de communauté de Carmélites dans le diocèse de Bayeux. Notre Vénérable Prélat désire avec ardeur en fonder une afin d’attirer de plus en plus la bénédiction du Seigneur sur son troupeau. Je viens de présenter à cet effet à sa Grandeur deux Sœurs qui après s’être exercées dans la pratique de la Règle de Sainte Thérèse, ont formé depuis quelque temps le projet d’une fondation dans le diocèse de Bayeux. Mgr a voulu lui-même examiner leur vocation, le but qu’elles se proposaient, les moyens qu’elles offraient pour l’atteindre, et après avoir vu et entendu ces jeunes personnes âgées, l’une de 28 ans et l’autre de 25 ans, il a jugé qu’on pouvait donner suite à cette importante affaire. Mais pour l’entreprendre il faut des religieuses qui puissent former nos jeunes Sœurs, lesquelles vous tendent Madame une main suppliante et vous conjurent au nom de notre Seigneur, et de Sainte Thérèse de venir à leur secours, afin qu’elles puissent exécuter leurs pieux desseins. Leurs voix, j’en suis sûr ira jusqu’à votre cœur maternel et vous aiderez de tout votre pouvoir pour la gloire de Dieu et de son Église, celles qui déjà se plaisent à s’appeler vos filles.

Vous comprenez, Madame le but de ma lettre ; c’est de vous demander d’après la permission et l’autorisation de mon Évêque trois ou quatre sujets capables de former à la pratique de la règle de Sainte Thérèse ces deux premières postulantes, auxquelles, j’ose l’espérer, notre Divin Maître en joindra d’autres. Permettez-moi de prévenir la seule difficulté que vous pourrez peut-être opposer : le petit nombre de vos Sœurs… Mais, s’il vous est possible de la surmonter votre charité n’en sera que plus grande et plus méritoire. D’ailleurs, si vous ne pouvez en donner trois, vous en donnerez deux, une seule même, car mon intention est de frapper à la fois à plusieurs portes du Carmel et de demander avec persévérance les sujets nécessaires pour cette fondation, qui a déjà rencontré de grands obstacles, puissant motif d’espérance ! Si vous ne pouvez donner au moins vous prêterez quelques sujets, et notre Seigneur saura vous récompenser d’une aumône qui Lui est si agréable. On se propose de faire la fondation à Lisieux où une personne bienfaisante s’adjoindra pour le temporel et les deux demoiselles dont le revenu équivaut à un capital de 40. 000Fr. qu’elles consacreront plus tard à la bonne œuvre. Veuillez madame, examiner à loisir cette entreprise et lorsque Sainte Thérèse vous aura fait entendre ce qu’elle ferait si elle était à votre place, vous voudrez bien m’honorer d’une réponse. Je vous prie d’agréer d’avance ma reconnaissance.

Mgr apostille ainsi cette lettre: « J’approuve et ratifie tout ce qu’exprime dans cette lettre le pieux ecclésiastique M. l’abbé Sauvage, vicaire de Saint Jacques de Lisieux qui a si bien rendu mes sentiments et mes vœux parfaitement conformes aux siens, je joins donc mes vives félicitations au siennes »

Ce fut aux pieds de Notre Dame de la Délivrande que cette lettre fut déposée de même que les deux autres que lui présentèrent les postulantes, mais l’aînée de ces demoiselles était si préoccupée en présentant la sienne à Marie, qu’elle lui échappa et tomba dans le tronc. M. le Bedel missionnaire, en la renvoyant à M. Sauvage lui écrivit « Il paraît par ce petit incident que la Sainte Vierge veut s’occuper de votre affaire, vous n’en serez pas fâché sans doute. »

Toutefois le temps du succès était loin d’être arrivé. Marie voulait faire marcher son fidèle serviteur par la voie des croix, pour le soutenir dans cette route pénible elle lui avait fait goûter les plus ineffables consolations pendant le séjour qu’il fit aux pieds de sa miraculeuse image. Ce saint prêtre ainsi fortifié résolut de s’employer avec encore plus d’ardeur à lui fonder un nouveau sanctuaire qu’il se proposa de mettre sous le vocable de son Immaculée Conception.

Le 30 décembre la Mère Prieure de Paris accusa réception de la lettre, sa réponse était remplie de charité, de zèle de sagesse, après avoir fait observer qu’elle avait besoin de se concerter avec son Supérieur qu’elle ne devait voir qu’après un mois, elle ajoutait : « Si Dieu permettait que nous puissions faire cette fondation nous voudrions envoyer un assez grand nombre de religieuses pour la pouvoir faire seules, ayant la certitude que celles qui sont faites par plusieurs maisons ne réussissent pas si bien et offrent plus de difficultés. »

Les demoiselles Gosselin pressentirent alors que leur projet souffrirait alors de longs délais, ce qui leur fit concevoir le dessein de quitter l’Abbaye parce que le taux de la pension était élevé et qu’elles voulaient économiser. Ce fut par ce motif qu’elles se placèrent comme pensionnaires à l’Hospice- Général, ainsi au lieu de payer 1000 fr de pension elles ne donnaient à l’Hospice que 600 fr. Leur désir de donner le plus possible à la fondation les fit se réduire à ne s’accorder que le strict nécessaire.

La rue d’Enfer pose ses conditions

La deuxième lettre que M. Sauvage attendait de la Mère Prieure de Paris arriva enfin le 25 janvier 1836 ; voici ce qu’elle contenait.

« Monsieur l’abbé,

 Je ne veux pas mettre de retard pour avoir l’honneur de répondre maintenant à vos lettres au sujet de la fondation proposée. Je ne sais vraiment si c’est notre Seigneur qui vous inspire cette confiance que vous voulez bien avoir que ce sera nous qui l’entreprendrons, pour nous nous sommes toujours entre ses mains disposées à faire ce qu’il voudra ne désirant en tout ainsi que vous Monsieur, que ce qui sera le plus avantageux à sa gloire et l’accomplissement de son divin bon plaisir. Nous avons vu M. l’abbé Boudot notre Supérieur qui a eu la bonté de nous faire ses réflexions avec le plus vif intérêt, nous aussi lui avons communiqué les nôtres dont nous vous allons faire part. Il a donc été décidé qu’on ne commencerait rien sans avoir une assurance positive sur les articles suivant, ce sont des mesures de prudence essentielles et qui ne sont nullement en opposition avec une entière confiance et abandon dans le secours puissant de la divine Providence. Vous concevez, Monsieur, qu’il nous serait pénible d’avoir commencé cette sainte œuvre et de ne la pouvoir continuer.T-dAvila

1° l’usage de notre Sainte Mère Thérèse lorsqu’elle faisait une fondation était de prendre pour quelques temps une maison à loyer et de n’en acheter une que lorsqu’elle était sur les lieux, lui étant bien plus facile de juger par elle-même si une maison pouvait être propice pour les observances régulières. C’est ce que d’après l’avis de M. notre Supérieur nous désirons observer aussi.

2° Dans cette maison de louage il y devra avoir une pièce pour y dire la messe car on ne sortira pas excepté la Prieure avec une des sœurs, pour ce qui concernent l’achat d’une maison ou visiter les bâtiments. Il faudra que cette maison soit assez grande pour qu’on puisse avoir chacune sa cellule.

3° Quoique nous aimions à penser que ces demoiselles dont nous avons été extrêmement satisfaites de la candeur et de la simplicité, soient véritablement appelées à la vie du Carmel, cependant comme quelquefois notre divin Maître donne le désir d’une vocation et n’en veut pas exécution, et que n’est que par l’examen qu’on en peut juger. Si supposé il en était ainsi pour ces demoiselles que deviendrait la fondation ? Aurait-on quelqu’un qui suive l’entreprise ? Car ne réussissant pas elles garderont le bien qu’elles destinent.

4° Notre maison étant pauvre et se privant de sujets qui lui feront un grand vide elle ne pourra fournir que cinq religieuses sans revenus.

6° Qui est-ce qui meublerait la maison pour l’absolu nécessaire ?

Voilà Monsieur, le précis des articles que Monsieur le Supérieur et nous jugeons nécessaire.  Nous prions bien instamment notre Adorable Sauveur et sa Très Sainte Mère l’auguste Marie de bénir le zèle et le Dévouement que vous mettez à leur élever une maison qui leur sera toute consacrée et où il sera servi avec ferveur. Nous espérons que notre sainte Mère Thérèse vous aidera dans cette sainte entreprise. Nous ne pourrons vous donner une dernière décision que d’après votre réponse. »

Cette lettre remplit de joie et de confiance Monsieur Sauvage et mesdemoiselles Gosselin qui répondirent sans hésiter à la Mère Prieure, que si elles n’étaient pas reçues au chapitre, elles soutiendraient néanmoins la fondation et que dans le cas où l’une d’elles se retirerait dans un autre Ordre, alors elle se contenterait d’une modique pension. Monsieur Sauvage de son côté satisfit de son mieux aux autres questions et lui parla de la maison qu’il était dans l’intention de louer, qui était située au Nouveau Monde. Monseigneur de Bayeux avait de son côté écrit à Monsieur Boudot Vicaire Général de Paris et Supérieur comme nous l’avons dit du couvent de la Rue d’Enfer pour lui recommander l’affaire de la fondation. Ce Vénérable ecclésiastique répondit qu’il y avait possibilité de donner des sujets et qu’il était tout près de correspondre avec Monsieur Sauvage sur cet objet important.

Tout semble à nouveau perdu…

Tout paraissait donc en voie de succès lorsque tout à coup Dieu dont les desseins sont impénétrables frappa d’apoplexie et de paralysie la Mère Prieure. Cette [sic] accident occasionna un retard que Monsieur l’Abbé Boudot expliqua dans sa lettre du 3 février 1836 qu’il écrivit à M. Sauvage : « Vous êtes peut-être étonné lui dit-il que je n’ai pas répondu sur le champ à la lettre que vous m’avez fait l’honneur de m’écrire : J’ai cru devoir différer de quelques jours, attendu que la Mère prieure venait de vous donner elle-même les explications que vous sollicitiez. Mais aujourd’hui un accident bien fâcheux vient entraver vos projets et les nôtres. Cette excellente mère est dans un état qui nous cause les plus vives inquiétudes, frappée d’apoplexie et de paralysie tout à la fois, le médecin a peu d’espoir de la sauver. Si nous venions à la perdre nous serions dans l’impossibilité de répondre à vos désirs. Si au contraire le bon Dieu nous la rend, nous reprendrons aussitôt le fil de notre correspondance, mais je crois que dans ce cas il serait bon que deux de nos dames se rendissent sur les lieux, elles verraient les choses par elles-mêmes. Si elles sont telles qu’elles le désirent, elles en rendraient compte à leur communauté. Cette voie me semblerait plus courte et plus expéditive. Prions Dieu que tout s’arrange pour sa plus grande gloire. »

 

La mère sous-prieure écrivit dans le même sens que son Supérieur et sollicitait avec instance les prières de M. Sauvage et des postulantes afin d’obtenir la guérison de leur digne mère. Elle entrait ensuite dans le détail le plus minutieux pour tout ce qui concernait la distribution de la maison et son ameublement. Tant de détails dans un temps où la maladie de la Mère Marie Thérèse faisait ce semble échouer le projet paraissait au contraire une prise de possession. M. Sauvage en était si persuadé qu’il attendait tous les jours les deux religieuses dont parlait M. Boudot dans sa lettre. Les prières les plus ferventes étaient adressées à Jésus et à Marie pour obtenir la conservation de celle qui devait selon les apparences donner naissance au Carmel de Lisieux. Mais si Dieu exauça des vœux en laissant sur la terre cette révérende Mère, sa santé qui était si faible fit prendre à M. Boudot la résolution de faire renoncer sa communauté à sa fondation. Il en écrivit en ces termes à M. Sauvage.

« Monsieur l’abbé,

La malheureuse attaque dont la mère prieure de nos carmélites vient d’être frappée semble avoir déconcerté tous nos projets. Cette bonne Mère est naturellement d’une santé très délicate et ce n’est qu’à force de soins qu’on prolonge sa frêle existence, on craint maintenant et cette crainte est fondée, qu’elle ne puisse remplir d’ici à longtemps les devoirs de sa charge, on craint même qu’une nouvelle attaque ne vienne nous l’enlever. Nous n’avons dans la communauté qu’une religieuse qui puisse la remplacer et c’est précisément celle que nous avions le projet de vous envoyer pour être à la tête de votre établissement. Ses compagnes ne consentiraient jamais à son départ, je n’ai pas non plus le droit de leur en imposer l’obligation. Vous voyez d’après cela monsieur que nous sommes dans l’impossibilité de contribuer à l’exécution de votre projet. Nous avons ici deux communautés de carmélites, mais ni l’une ni l’autre ne peuvent remplir vos vues. Ne renoncez pourtant pas au désir que l’Esprit Saint a formé dans votre cœur, il est trop sage et trop chrétien pour ne pas recevoir tôt ou  tard son accomplissement.

Agréez Monsieur l’assurance de tous nos regrets. »

La Mère sous-prieure écrivit en même temps une lettre semblable à celle de son Supérieur. La Mère Prieure elle-même en remerciant M. Sauvage de ses prières pour sa guérison lui exprimait aussi ses regrets et elle l’engageait à poursuivre ses démarches auprès des Prieures des autres maisons de l’Ordre. Tout était donc encore une fois renversé. Le Calvaire situé sur la route de Rouen fut le lieu où M. Sauvage alla déposer sa peine, puis il vint annoncer cette triste nouvelle à ses pénitentes qui, dans leur surprise et leur douleur se résignèrent à la volonté de Dieu. M. Sauvage fit néanmoins encore de nouvelles tentatives auprès de cette communauté qui ne pouvait avoir aucun succès, car un des amis de M. Sauvage qui était allé visiter M. l’abbé Boudot apprit de ce digne Supérieur que lors même que la Mère Prieure se fut rétablie, celle qui devait venir fonder avait la répugnance à se charger d’un nouvel établissement.

 

A l’assaut d’un troisième carmel, mais l’évêque part au Ciel…

Cependant les encouragements données par M. Boudot et par la Mère Marie inspirèrent à M. Sauvage de dessein de frapper à la porte d’un second couvent. La seconde lettre approuvée par Mgr Dancel était destinée pour la communauté de Rouen. Il lui vint alors en pensée de s’y adresser par Mme le Bénier sa pénitente, dont le beau-père était conseiller de préfecture au département de la Seine-Inférieure. Ce fidèle et zélé chrétien alla directement au monastère pour sonder le terrain ; la réponse verbale de la Mère Prieure fit espérer à M. Sauvage de voir cette communauté qui avait autrefois fait la fondation de Caen se charger de la fondation de Lisieux ; en conséquence pour ne pas laisser traîner les choses en longueur, il partit pour la capitale de la Haute-Normandie le lundi d’après l’octave de Pâques (11 avril 1836) le lendemain il fut accueilli avec bonté par M. le Bénier qui le présenta lui-même à la Révérende Mère Prieure. M. Sauvage était chargé de deux lettres de Mgr de Bayeux, l’une pour la Mère Prieure et l’autre pour M. l’abbé Libert Vicaire Général et Supérieur de cette communauté.

Après plusieurs conférences avec cette Révérende Mère, M. Sauvage revint à Lisieux annoncer à ses Postulantes que les affaires prenaient une bonne marche que la Mère Prieure laissait entrevoir qu’elle donnerait deux religieuses et une novice, dès qu’elle aurait pu se concerter avec son Supérieur alors absent. M. Sauvage était si persuadé des succès de sa démarche qu’il loua à 500 fr. une maison située au Nouveau Monde. Cette espérance de succès fut partagée avec grand plaisir par Mgr. Dancel et par M. Michel. Ce dernier écrivit à M. Sauvage le 17 avril : « Rédigez un projet de fondation et faites en l’envoi à l’évêché, je le soumettrai à la signature de Mgr. mais il faudrait qu’auparavant Mme la Prieure des Carmélites de Rouen eut répondu officiellement qu’on peut compter sur tant de religieuses de sa communauté ; que ses supérieurs consentent formellement soit à les donner soit à les prêter, pour tant d’années et à telles conditions ou jusqu’à telle époque. Je pense qu’en cas de malheur avant la signature de l’acte de fondation cette sainte entreprise pourrait également réussir ; mais dans toute hypothèse il faut toujours une maison tant soit peu convenable assurée c’est à dire au moins louée pour quelques années. Mgr s’affaiblit mais il ne paraît pas plus souffrant. »  M. Sauvage avait prévenu le conseil de M. Michel en louant ainsi que nous l’avons dit une maison au Nouveau Monde, il s’empressa de faire parvenir la lettre de ce digne ecclésiastique à la Mère Prieure de Rouen. Voici la réponse qu’elle fit le 21 avril 1836:

 « Monsieur,

Je n’ai point la consolation de vous donner la réponse décisive que vous avez tant de raison d’attendre avec une sainte impatience. M. notre Supérieur sera ici la semaine prochaine et il se propose d’examiner cette affaire avec nous, ne nous décourageons pas de ce petit retard. Dans l’attente des ordres de Mgr qui nous serons donnés par M. notre Supérieur, recevez etc.

Ce retard n’empêchait pas Mgr Dancel de concevoir la douce espérance que ce couvent de carmélites qu’il désirait avec tant d’ardeur il le verrait établir. Il en parlait avec effusion de cœur à son ami. M. l’abbé Marest ; mais Dieu le priva de cette consolation en l’appelant à lui au moment où il se proposait de signer l’acte de fondation que M. Sauvage avait adressé à M. Michel. M. l’abbé Marest s’empressa d’écrire à Mlles Gosselin pour se consoler avec elles de la perte qu’elles et leur saint directeur venaient de faire. « Hélas ! leur disait-il que j’ai souvent pensé à vous et au bon M. Sauvage lorsque j’appris la maladie ensuite la mort de notre illustre et bien vénérable ami. Nous perdions ensemble un vrai bon et généreux ami, un ami tel qu’il s’en rencontre peu dans le monde. Nous l’avons pleuré avec vous et la seule chose qui peut nous consoler dans notre profonde douleur était de penser qu’il était allé recevoir la récompense de ses bonnes œuvres et prier pour nous dans le séjour de la gloire. Quelle douceur, quelle bonté, quelle aménité envers tous mais particulièrement envers vous et votre saint conducteur pendant le petit séjour que vous fîtes à Bayeux, quel ardent désir il avait de vous voir établir en communauté dans son diocèse, il m’en parlait encore avec toute l’affection paternelle la veille et le jour même de mon départ ; où me serrant entre ses bras, lorsque je voulus parler de remerciements pour ses bontés envers moi, il me disait avec la tendresse d’un véritable père, d’un sincère ami. « Ah ! mon bon ami, c’est moi, oui c’est moi qui vous remercie d’être venu de si loin pour m’obliger dans la saison ou nous sommes. Non je ne l’oublierai jamais et si jamais ces bonnes filles peuvent réussir à établir leur communauté vous viendrez et nous irons les installer ensemble. Eh ! peu de temps après il n’est plus…. »  En effet M. Sauvage partageait sincèrement l’affection de M. Marest ; comme lui il perdait un ami, un protecteur, un père, car on voit qu’il eut été tout cela pour cette fondation que M. Sauvage désirait si ardemment d’établir. Ce vénérable Prélat en outre des démarches qu’il avait faites lui-même avait promis d’autoriser une quête dans le diocèse pour le soutien de ce saint établissement. Tant de dévouement ne faisait que rendre le sacrifice plus amer.

Un fondateur qui brûle de zèle pour son carmel

Toutefois cette perte ne découragea pas M. Sauvage : fort de sa confiance en Dieu, il poursuivit avec activité sa correspondance avec le couvent de Rouen, il représenta à la Mère Prieure que l’état d’indécision où on le laissait nuisait essentiellement à l’œuvre. Elle lui répondit par une lettre du 24 mai d’écrire directement à M. Libert leur Supérieur. « S’il a des raisons ajoutait-elle, nous les ignorons. Mgr le Cardinal s’est prononcé à ce qu’il paraît d’une manière bien forte. Permettez-nous de vous rappeler que lorsque nous eûmes l’honneur de vous entretenir relativement à cette affaire nous vous fîmes sentir la nécessité de recueillir les dons et aumônes de toutes les personnes bien disposés en faveur de la fondation projetée, puis autant que possible nous encourageâmes votre zèle en vous donnant l’assurance de notre bonne volonté, si nos Supérieurs l’avaient pour agréable. Quand il s’agit de la gloire de Dieu rarement nous apercevons des obstacles. Je ne suis nullement surprise que nos Supérieurs se donnent du temps d’examiner mûrement cette affaire. Laissez parler le monde et ne laissez qu’à Dieu seul ce qu’il vous faut encore obtenir. Je ne saurais vous désapprouver de chercher à savoir si les Supérieurs n’ont point de raisons particulières de différer ou de refuser. C’est donc à Mgr le Cardinal que vous devez vous adresser »

Cette réponse était loin de soutenir l’espérance de M. Sauvage, toutefois il écrivit à M. l’abbé Libert et un peu plus tard à Mgr le Prince de Croï, il espérait faire apostiller cette dernière par M. Jumel, curé de Saint Désir et Vicaire de Bayeux mais ce respectable ecclésiastique crût ne pas devoir l’accorder, il louait le zèle de M. Sauvage, mais il ne comptait pas alors sur le succès de l’entreprise. Ce sentiment était celui de plusieurs prêtres très recommandables et des personnes de la haute société qui regardaient ce projet comme une chimère. Tant d’oppositions n’ébranlaient nullement l’espérance de M. Sauvage.

 Entreprise de séduction du nouvel évêque  
 Ci-dessous gravure de Mgr Robin.

ROBIN-ltCette confiance se ranima dans son cœur lorsqu’il apprit la nomination de M. Robin, curé de Notre Dame du Havre à l’Évêché de Bayeux. Ce digne pasteur avait eu sous sa conduite Mlles Gosselin, il avait fait ses études avec M. leur frère aîné qui était alors juge de paix à Ingouville ; il avait été le professeur du plus jeune et s’intéressait à toute la famille qu’il dirigeait dans les voies du salut. Il connaissait les intentions, les démarches et les peines de ses anciennes paroissiennes. M. Sauvage crût qu’un voyage au Havre pour présenter ses hommages à son Évêque futur l’intéresserait au nouvel établissement. Il partit donc le 31 mai 1836. Il descendit chez Mme Gosselin et fut présenté l’après midi chez M. Robin par M. Gosselin jeune. L’accueil fut des plus favorable, resté seul avec lui, M. Sauvage fit connaître les démarches qu’il avait faites près du couvent de Paris et de celles qu’il faisait présentement près de la communauté des carmélites de Rouen pour obtenir des religieuses pour fonder un couvent de cet Ordre à Lisieux. « Je ne puis rien pour le moment, répondit Mgr Robin, je n’ai aucune autorité dans le diocèse, vous venez de Notre Dame de Grâce, vous pouvez aussi l’invoquer ici. » Le lendemain sa Grandeur l’admit à sa table avec Mgr de Nancy ( M. de Janson) qui devait faire la cérémonie de la première communion le 3 juin jour de la Fête-Dieu. En prenant congé de Mgr. Robin M. Sauvage eut la consolation d’entendre ces paroles qui soutinrent son courage. « J’entrerai dans vos vues ». M. Sauvage après avoir reçu des témoignages d’une bienveillance non équivoque de toute la famille Gosselin quitta le Havre le 3 juin 1836 et rentra à Lisieux le soir. A son arrivée il rendit compte de son message aux postulantes qui furent enchantées de la réception que lui avaient faite leurs parents. dans le même temps M. Sauvage reçut une lettre de M. le Supérieur du Carmel de Rouen dont voici le contenu.  

« Monsieur,

J’ai reçu la lettre que vous m’avez fait l’honneur de m’adresser le 26 mai. Je vous demande bien pardon de n’avoir pas répondu aux autres que j’avais reçues de vous, j’étais en visite canonique avec Mgr le Cardinal, et toujours si occupé que j’ai prié Mme la Prieure de mes bonnes carmélites de vouloir bien vous répondre pour moi. Je voudrais bien pouvoir vous dire : espérez. J’admire votre zèle et il me serait bien agréable de pouvoir le seconder mais nous avons si peu de sujets qu’il serait bien difficile d’en restreindre le nombre. J’en ai parlé à Monseigneur. Son Altesse pense comme moi, que nos bonnes Mères carmélites sont déjà bien surchargées et elles le seraient davantage si elles acquiesçaient à vos désirs, cependant il ne faut pas perdre tout espoir. Vous allez avoir M. Robin pour Évêque, il est fort bien avec Mgr le Cardinal, il lui sera plus facile qu’à tout autre d’obtenir cette faveur de son Altesse. ; mes bonnes Mères paraissent bien disposées à faire des sacrifices pour vous, lorsque vous leur aurez donné toutes les garanties qu’elles désirent et moi, comme Supérieur, je ferai aussi tout ce qui sera en mon pouvoir pour vous aider à compléter une œuvre si agréable à Dieu et si avantageuse pour le salut des âmes 

M. Sauvage ne pouvait fournir d’autres garanties que celles qu’il avait déjà donnés à la Mère Prieure ; garanties, il faut l’avouer bien précaires, car les Demoiselles Gosselin pouvaient ne pas persévérer et il eut été bien pénible aux Supérieurs de les dépouiller de leur patrimoine pour en enrichir la fondation. Les autres garanties n’étaient fondées que sur des conjectures. M. Sauvage se voyant donc destitué de moyens humains eut recours à la prière. Le Prince Hohenlohe lui offrit ce secours. Les communautés de Lisieux et autres du diocèse s’adjoignirent à lui. Mme Ste Marie (née d’Osseville) Supérieure et fondatrice de la communauté de la Délivrande lui écrivit à ce sujet la lettre suivante :

« Monsieur l’abbé,

C’est avec la plus douce satisfaction que je vous promets nos faibles prières nous nous unirons de tout cœur au bon Prince qui lèvera ses mains vers le ciel pour le succès de votre pieuse entreprise. Ayez confiance si Dieu veut cette nouvelle communauté, il saura la faire réussir au milieu de tous les obstacles, comme vous le dites très bien, j’en ai rencontré de tous les genres, et la Vierge fidèle que voulait une Maison qui lui fut consacrée, les a tous aplanis, il faut prier et beaucoup prier, se contenter d’aider à la Divine Providence qui fait réussir lorsque l’on croit tout manquer ; qui se sert pour le succès de son œuvre, précisément des moyens que l’on avait employés pour la faire manquer. »

La lettre de cette digne fondation ranima le courage de M. Sauvage. D’ailleurs la prochaine arrivée de Mgr Robin qui lui avait paru si favorablement disposé à l’œuvre de la fondation lui donnant tout lieu d’espérer. M. Michel qui avait appris de M. Sauvage le bon accueil que ce digne Prélat lui avait fait lors dès sa première entrevue lui écrivait à ce sujet: « Les premières impressions sont d’ordinaire les plus durables… aussitôt que nous le posséderons parmi-nous, ajoutait ce véritable ami de M. Sauvage je me ferai un devoir de lui témoigner le vif intérêt que feu Mgr Dancel portait au succès de l’œuvre, car il est sûr qu’une communauté de carmélites manque essentiellement au diocèse. » C’était donc un Protecteur assuré tant par ses précédents que par ses promesses et ses faits.

De leur côté les fondatrices usèrent d’une petite industrie pour fixer promptement et constamment l’attention de Mgr sur leur entreprise, elles firent faire un fort jolie prie-Dieu dont Mme Saint Charles avait fourni la tapisserie pour l’offrir en cadeau au nouveau Prélat, sur l’accoudoir était placé un médaillon renfermant une image de Ste Thérèse : cette image faisait entendre tout ce qu’elles désiraient. Mgr fut très flatté de cette marque d’attention et de leur procédé délicat, le prie-Dieu arriva à Bayeux presque au même moment où le Prélat prenait possession de son siège ; il fut installé le jour de sa fête le 25 août 1836 et le 31 il remercia en ces termes M. Sauvage:

« Monsieur l’abbé,

En vous priant de remettre aux bonnes demoiselles Gosselin la lettre ci-jointe, je m’empresse de vous offrir mes remerciements pour la part que vous avez prise dans l’envoi du joli prie-Dieu qu’elles m’ont présenté, et de vous assurer que j’ai grandement à Cœur de terminer promptement et selon vos désirs la belle œuvre à laquelle vous avez déjà tant travaillé. Agréer l’assurance de l’invariable attachement avec lequel … etc.

Patience et péripéties

Cette lettre si bienveillante causa une grande satisfaction à M. Sauvage. Dans le même temps il en reçut une de la Mère Prieure de Pont-Audemer qui lui apprenait que sa communauté allait enfin, selon l’esprit de leur institut se débarrasser du pensionnat pour se livrer uniquement aux emplois et exercices des carmélites. Elle lui offrait Mme Saint Charles pour venir à Lisieux à la tête des postulantes en attendant qu’il fut possible d’avoir des religieuses pour conduire la nouvelle communauté, la Mère Félicité comparait la petite congrégation de Lisieux à la congrégation dite de Sainte Geneviève dirigée par Mme Acarie (Sr Marie de l’Incarnation fondatrice du carmel français) Cette révérende Mère se serait volontiers établi intermédiaire auprès de Mgr Duchartelier, Évêque d’Évreux afin d’obtenir à Mme Saint Charles la permission nécessaire pour remplir cette mission. M. Sauvage fit part de cette proposition à la Mère Prieure de Rouen qui lui répondit le 30 août qu’elle n’osait donner d’autre conseil sur ce sujet que d’attendre que les Supérieurs eussent prononcé et exprimé leur volonté. « Abandonnons ajoutait-elle tout à la divine Providence qui ne nous manquera pas. Si cette bonne Sœur Saint Charles est choisie et appelée pour concourir à la fondation du nouvel établissement, le bon Dieu la donnera à temps pour être utile, soit bientôt, soit plus tard, soit d’une manière ou d’une autre. Ayant à offrir un local convenable et des moyens d’existence assurés, Dieu aidant, votre saint projet ne saurait échouer. Beaucoup de prières, beaucoup de prudence dans l’exécution. »

Encore que la lettre de la Mère Prieure rejeta absolument la proposition de M. Sauvage il ne laissa pas, vu le grand désir qu’il avait d’avoir Mme Saint Charles de la soumettre à Mgr ainsi que nous le verrons dans la lettre suivante qu’il écrivit à sa Grandeur.

« Monseigneur,

Les Carmélites de Pont-Audemer vont supprimer leur pensionnat, là se trouve une dame St Charles qui nous serait fort utile et qu’il paraît facile d’obtenir. j’avais pensé qu’un moyen d’économie serait d’avoir une religieuse qui entra dans la maison avec les demoiselles Gosselin pour tout disposer, car nous n’avons presque rien de préparé et il faut payer à la fois et la pension de ces demoiselles et le loyer de la maison ce qui diminue notablement nos ressources, c’eut donc été un grand avantage pour nous d’avoir Mme Saint Charles qui déjà nous a rendu de grands services, mais les dames de Rouen ne paraissent pas goûter mon plan. Je devais les consulter, je l’ai fait. la réponse est qu’il faut attendre la décision des Supérieurs ce serait sans doute le parti le plus sage si nous avions des moyens d’existence assurés. Veuillez, Mgr me faire connaître à ce sujet votre volonté un mot mis en marge suffira pour me la faire entendre. »

Sa Grandeur renvoya de suite cette lettre avec ses mots mis en marge : « Vous ne demandez qu’un mot mon cher Abbé et je ne puis réellement en donner davantage ; ce mot c’est qu’il faut attendre. D’ailleurs, j’espère être à Lisieux dans 10 ou 12 jours et je pourrai vous dire de vive voix ce que je ne puis confier à une lettre » M. Sauvage et les fondatrices pressentirent bien l’intention de sa Grandeur était de ne pas admettre Mme St Charles pour faire partie de la fondation, mais ils ignoraient le motif de ce refus et c’était précisément ce motif que Mgr ne voulait dire que de vive voix. M. Michel toujours zélé pour la fondation écrivit à M. Sauvage. « Je n’ai pas perdu de vue un seul instant l’affaire à laquelle vous portez un si vif intérêt et que j’ai moi-même à cœur, j’en ai parlé souvent avec Mgr qui me paraît favorable à l’œuvre, mais qui cependant désire voir par lui-même avant de se prononcer définitivement ; vous savez qu’il se rend prochainement à Lisieux et qu’il y restera quelques jours, je dois l’y accompagner. Je me ferai un plaisir de conférer de nouveau avec vous et nous pourrons entretenir ensemble sa Grandeur de ce projet important. Préparez d’avance nos documents surtout par rapport au personnel et au temporel »

 Famille et embrouillaminis

D’après cet avis de M. Michel un nouveau mémoire devenait nécessaire. M Sauvage s’en chargea. Ce mémoire après avoir relaté ce qui s’était passé sous Mgr Dancel contenait en substance :

1° Les motifs d’une persévérance continuelle à poursuivre le projet.

2° Les moyens d’exécution étaient fondés sur les bontés de la Divine providence qui se sert des moyens les plus faibles pour arriver à ses fins ; les exemples des saints qui n’ont  jamais plus espéré que lorsqu’ils rencontraient de plus grands obstacles…la persévérance, la générosité des fondatrices au milieu des combats de tous genres. Enfin M. Sauvage invoquait pour lui et sa petite communauté l’application de l’exergue placé à la tête des armes du Prélat. « Asile et protection des malheureux ». Il suppliait sa Grandeur d’écrire à Rouen pour demander des religieuses.

Ce mémoire fut présenté à Mgr à Lisieux le trois septembre 1836. Le soir même à son retour d’Orbec, il justifia toutes les espérances en déclarant qu’il adoptait le projet. Le lendemain M. Sauvage présenta à sa Grandeur les fondatrices, ce fut au presbytère de St Pierre qu’eut lieu cette première entrevue. Mgr leur parla avec beaucoup d’affection ; ce fut alors qu’il répondit à la lettre de M. Sauvage en leur disant qu’il avait reçu la visite de Melle Adélaïde Gosselin, qui lui avait témoigné son mécontentement au sujet des promesses que ses sœurs avaient faites de donner à la communauté le bien qui leur appartenait, que Mme St Charles en leur apprenant le projet d’une fondation ne leur avait parlé que de l’abandon du revenu qu’ainsi elle voyait bien qu’on avait trompé la famille. Monseigneur dit qu’il avait répondu qu’il n’était pour rien dans cette affaire, qu’elle avait été réglée par son prédécesseur. Elle avait ajouté en parlant de Mme St Charles que l’affection qu’elle et sa famille avaient toujours eue pour elle, leur rendant plus amère ce manque de franchise, elle priait sa Grandeur de ne jamais permettre qu’elle fut admise à faire partie de la communauté que ses sœurs voulaient fonder. Que l’ayant promis il devait tenir à sa parole.

M. Sauvage et ces demoiselles remercièrent Mgr de la bonté avec laquelle il avait traité avec Mlle Gosselin et ils ne pensèrent plus à faire venir Mme St Charles. Cette Dame avait sans doute pensé qu’elle n’était pas obligée en écrivant à Mme Gosselin de dire toute la vérité. A ce sujet elle écrivait à M. Sauvage qui lui avait appris le mécontentement de Mlle Gosselin : « L’orage a crevé, dites-vous, il fallait bien s’y attendre, tôt ou tard, mais il me semble que c’est une providence que ce n’est pas été plus tôt. Bénissons le bon Dieu de cette nouvelle croix. Je voudrais en être chargé seule et que vous n’en ressentiez pas le contre coup. »

Mgr l’Évêque de Bayeux s’empressa d’écrire à Mgr l’archevêque de Rouen pour demander des religieuses mais une circonstance imprévu vint mettre des entraves, ce fut la démission de M. l’abbé Libert, qui pour se retirer dans sa famille quitta ses deux charges de Vicaire Général et de Supérieur des Carmélites. Cette démission n’était cependant pas encore faite lorsque Mgr le Cardinal répondit à Mgr de Bayeux que M. Libert étant absent, il fallait attendre son retour pour terminer cette affaire. Cet état de stagnation qui durait depuis si longtemps était très pénible. M. Sauvage crut qu’il allait enfin en sortir quand il sut que Mgr se proposait de faire un voyage à Rouen, il saisit cette occasion pour recommander de nouveau son entreprise à sa Grandeur qui lui répondit qu’il ne connaissait pas le nouveau Supérieur des carmélites ce qui n’empêcha pas Mgr de prendre les moyens d’arriver au but de ses désirs en parlant à M. l’abbé Fayet Vicaire Général par les mains duquel passaient à peu près toutes les affaires. M. Sauvage connut le résultat des démarches de sa Grandeur par une lettre de M. Michel datée du 13 octobre. « Ayant, lui dit-il, accompagné Mgr à Rouen j’ai parlé moi-même à M. M. les Grands Vicaires de nos futures carmélites et du désir ardent que vous aviez d’en avoir trois au moins comme prêt. Il m’a été répondu ainsi qu’à Mgr qu’il n’y en avait qu’une seule de disponible, d’après les renseignements donnés elle ne pouvait convenir. Nous nous engageons donc à frapper à quelque autre porte peut-être que votre persévérance sera enfin couronnée, et je n’en doute pas si Dieu veut réellement l’œuvre. »

Cependant M. Sauvage crut qu’il était de son devoir de faire connaître à la révérende Mère St Françoise de Ste Croix ce qui lui avait été dit sans néanmoins nommer personne. Il lui redemandait par la même lettre ses notes et autres papiers. La Mère Prieure était malade lorsqu’elle reçut cette lettre, elle chargea la Sœur Marie Joseph d’y répondre et de demander à M. Sauvage s’il avait une décision absolue et par quelle voie il avait été informé que la religieuse disponible ne pourrait convenir. Notre Révérende et bien bonne Mère ajoutait-elle, ne pensa jamais à cette sœur. Il pourrait bien se faire que M. Fayet n’étant pas le Supérieur immédiat des carmélites, il n’eut pas la connaissance parfaite de ce qui concerne cette communauté. Toutefois il fallait répondre à ces questions, et pour le faire la permission de M. Michel était nécessaire. Ce digne ecclésiastique la donna en ces terme « Vous pouvez répondre positivement à la prieure de Rouen que c’est M. Fayet qui a dit à Mgr l’Évêque de Bayeux qu’il n’y avait qu’une religieuse disponible et que cette sœur était celle que ne vous ai désigné. Si la mère prieure en a d’autres, propres à l’œuvre importante de la fondation qu’elle les indique elle-même à M. Fayet et à Monseigneur l’archevêque. Une fois qu’elle se sera concerté avec l’autorité diocésaine et que l’on sera d’accord, vous n’éprouverez point de difficultés, je l’espère, de notre côté. »

Cette lettre fut communiquée à la Mère prieure de Rouen, alors elle renvoya les papiers de M. Sauvage avec une note que M. Libert avait commencée ; elle faisait voir que la maison de Rouen avait de bonnes intentions mais qu’il ne lui conseillait pas de se charger de la fondation de Lisieux ; sans doute à cause qu’il n’apercevait pas assez de garantie de succès et de stabilité.

Nouveau carmel, nouvel échec

Tout était fini du côté de Rouen, M. Sauvage suivit la marche tracée par feu Mgr Dancel, il envoya donc sa troisième et dernière lettre apostillée par ce digne Prélat à Mgr Bouvier Évêque du Mans. M. Sauvage se flattait avec raison du succès, si la chose avait été possible ; il connaissait personnellement ce digne Évêque dont il avait été à portée d’apprécier le zèle pendant qu’il était Supérieur de Séminaire du Mans. Mgr Bouvier répondit à M. Sauvage : « Notre maison de carmélites est de fondation toute récente, la prieure et la sous prieure sont encore des étrangères qui nous ont été prêtées et que nous n’avons pas eu le moyen de rendre jusqu’ici. La mère prieure a bien voulu écrire à Nantes, maison à laquelle elle appartenait pour savoir si on pourrait vous rendre le service que vous réclamez. Je vous envoie la lettre qu’elle vient de m’écrire à ce sujet afin que vous voyiez vous-même ce qu’elle me dit. Les consolations que me donne notre communauté naissante me font regretter vivement de ne pouvoir contribuer pour le moment à en préparer de semblables à mon digne collègue de Bayeux. Je me rappelle avec intérêt vous avoir vu et je me serais féliciter d’avoir pu vous rendre le service que vous me demandez. mais comme vous le savez : à l’impossible nul n’est tenu. »

Nouveau carmel, nouvel échec : bis !

La mère prieure du Mans exprima ses regrets et ceux de la mère prieure de Nantes de se trouver dans l’impossibilité de contribuer à la bonne œuvre qu’on lui proposait. Nous demandons à Dieu de tout notre cœur, ajoutait-elle qu’il procure à ce saint ecclésiastique les secours nécessaires à l’exécution de ses projets ; c’est le seul moyen que nous ayons de lui prouver l’intérêt que nous prenons à l’œuvre pour laquelle il a déjà pris tant de peine. »  M. Sauvage voyant que cette troisième lettre n’avait pas eu de succès plus heureux que les deux premières écrivit à Mgr l’Évêque de Chartres (Claudel de Montale). Le vénérable prélat lui répondit en ces termes :

« Monsieur,

Le supérieur de nos Carmélites ayant fait une absence, j’ai attendu son retour pour répondre avec plus de connaissance à la lettre que vous m’avez fait l’honneur de m’écrire. Cet ecclésiastique que j’ai entretenu dès son arrivée ici m’a témoigné qu’il lui était impossible de vous céder aucun sujet placé sous sa direction. Un fait qu’il m’a rapporté m’a empêché d’insister sur vos besoins et sur votre demande. Nos carmélites ont des obligations essentielles à Mme de Soyecourt et cependant elles lui ont refusé plusieurs fois le même genre de secours que vous réclamez d’elles ; vous pouvez juger par là, monsieur, que je n’ai nul moyen d’entrer dans vos vues ; d’ailleurs si estimables et si dignes de louanges.»

 Recevez monsieur l’assurance de mes regrets. »

Nouveau carmel, nouvel échec : ter !  Des doutes émergent...

Cette lettre comme on le voit n’avait pas un succès plus heureux que celles qui l’avaient précédée. Ne semble-t-il pas que M. Sauvage devait se rebuter voyant toutes ses tentatives inutiles ? Depuis 16 mois qu’il s’était chargé de cette sainte œuvre ; il avait frappé successivement aux couvents de la rue d’Enfer à Paris, Rouen, le Mans et Chartres. Les deux premiers l’avaient tenu en suspens presque toute l’année qui venait de s’écouler, les deux derniers avaient refusé de suite formellement, mais le zèle du saint prêtre était trop pur, ses intentions trop droites et son amour pour la gloire de Dieu trop grand pour abandonner cet entreprise dont Dieu lui-même l’avait chargé par ses saintes inspirations et par la voix de ses Supérieurs, Messeigneurs les Évêques de Bayeux.

Il pensa donc à s’adresser à la mère Prieure de Vaugirard, se persuadant qu’une personne si influente lui donnerait ou lui procurerait facilement des religieuses pour sa fondation. Ce fut par l’entremise de Mme ma Comtesse de Pardieu amie de Mme la Comtesse d’Hinnirdal, nièce de la Mère Camille qu’il lui fit présenter sa requête, il se flattait que l’affection que Mme de Soyecourt avait pour sa nièce lui ferait accueillir favorablement, mais il eut encore de ce côté-là une déception, car voici ce que ces Dames et la mère prieure de Vaugirard lui écrivirent ; Mme d’Hinnidal disait à Mme de Pardieu dans sa lettre du 23 janvier 1837 : « Je me suis estimée heureuse, Madame, de pouvoir saisir l’occasion de vous être bonne à quelque chose en secondant vos bonnes intentions. Malheureusement je n’ai qu’un vœu stérile à vous offrir. Mme Soyecourt éprouve bien du regret de ne pouvoir venir en aide à ses consœurs de Lisieux. Il y a chez elle une triste impossibilité de suppléer à ce qui leur manque, plusieurs pertes successives ne lui laissent aucun sujet à sa disposition. Elle manque même de sœurs converses et s’afflige de ne pouvoir faire aucun nouveau sacrifice. Pardon Madame de n’avoir que de telles paroles à vous transmettre. Notre Sainte tante ayant fondé elle-même un couvent de Carmélites à Compiègne a déjà fourni sous tous les genres de supports et ne peut davantage. Le ciel fera découvrir d’autres ressources à votre saint abbé qui me plaindra, je l’espère, ainsi que vous Madame de n’avoir été qu’une maladroite mouche de coche dans sa pieuse entreprise. »

A la copie de cette lettre Mme de Pardieu ajoutait ses propres réflexions. «On manque de sujets, écrivait-elle, pourquoi quatre ou cinq personnes de Lisieux ayant la vocation n’iraient-elles pas dans un couvent de carmélites se former et reviendraient ensuite fonder leur maison ? Avant de réussir dans votre sainte œuvre le Seigneur vous envoie bien des contradictions. » En effet, le Seigneur qui connaissait la générosité de son ministre ne lui en laissait pas manquer, il imprimait par là le cachet de sa divine volonté en faveur de l’œuvre. Néanmoins, M. Sauvage qui attendait une lettre de la Mère Camille espérait que sa connaissance de toutes les maisons de l’Ordre lui ferait indiquer celle qu’elle croyait propre à faire réussir son projet. Il fut encore trompé dans cette conjecture car voici sa réponse : « Malgré le désir que j’aurais de vous obliger, je ne puis, Monsieur vous donner une réponse favorable sur l’intéressant projet dont vous me parlez. Des considérations particulières m’ont fait prendre quelque part à la fondation de Compiègne (mais mes facultés ne me permettaient pas, et encore moins actuellement de faire pour cette maison ce que j’aurais bien voulu) je n’en suis pas fondatrice, les libéralités des habitants, le travail des mains et les aumônes d’un petit nombre de personnes la soutiennent. A mon grand âge de près de 80 ans, l’affaiblissement de ma vue et de l’ouïe jointes à d’autres incommodités, et le peu de relations avec d’autres personnes qu’avec celles de notre maison, m’empêchent de me mêler aucunement d’affaire extérieures étant même obligée pour vous faire écrire ceci de me servir de la main d’une de mes filles. Quant à ma communauté, elle est peu nombreuse, ce serait risquer de lui faire tort que de l’affaiblir davantage en la divisant. Je crois, Monsieur, que cet exposé simple et véritable suffira pour vous ôter jusqu’à la pensée, qu’il pourrait y avoir manque de zèle dans mon procédé. Il est très difficile de trouver des sujets qui ont bonne vocation, et souvent le manque de santé, de facultés, le refus du consentement des parents, ce sont des obstacles presque insurmontable, il y a pourtant quelques entrées dans le midi de la France, où il se présente plus de sujets, mais outre leur peu de fortune, l’éloignement du lieu est une nouvelle difficulté. »

On voit que le contenu de cette lettre était loin de réaliser les espérances que M. Sauvage avait conçues. Tant de déceptions finirent par lui faire craindre que Notre Seigneur n’eut point pour agréable cette fondation. Dans cet état de perplexité, où son âme était plongée, il sentit plus que jamais la nécessité de solliciter avec plus d’ardeur la protection de Marie. Il communiqua aux fondatrices le projet qu’il avait formé de faire son pèlerinage à Notre Dame de Grâce à Honfleur. Il l’exécuta le 13 janvier 1837. Après que M. Sauvage se fut acquitté de ses devoirs envers l’auguste Marie et imploré sa puissante protection, il consacra sa soirée à écrire plusieurs lettres qui devaient être envoyées à Orléans et à Blois se proposant de les présenter le lendemain fête de Saint Hilaire, à Notre Dame de Grâce afin qu’elle daigna les rendre efficaces.

L'abbé Sauvage contacte Nantes à nouveau

Du côté de Mgr Sauzin Évêque de Blois, M. Sauvage avait de l’espoir, il savait que ce vénérable prélat aimait beaucoup la ville de Lisieux ou il avait été Grand Vicaire avant la révolution. Pour Mgr de Beauregard Évêque d’Orléans, M. Sauvage avait eu l’avantage de le connaître en 1817 dans le séjour que ce digne Prélat, nommé alors à l’évêché de Montauban fit au séminaire de St Sulpice. Il avait eu le loisir d’apprécier la bonté, le zèle et la charité de ce vénérable Prélat, ce fut lui qui le reçut dans ses bras dans un évanouissement qui survint à M. Sauvage. La première lettre qui fut mise à la poste fut celle de Mgr l’Évêque d’Orléans.

De Beauregard lt

Mgr de Beauregard / courtoisie des Archives départementales de la Vendée.

Saint Hilaire, patron de la ville natale de ce digne Prélat voulait que M. Sauvage n’oublia pas le jour de sa fête en donnant à cette lettre écrite ce même jour et adressé à un de ses compatriotes, le plus heureux succès. Mais comme M. Sauvage l’ignorait, il résolut pour se consoler et prendre quelques conseils d’écrire à la Mère prieure de Nantes. Le voyage d’une postulante qui s’était jointe à Mlles Gosselin lui en fourni l’occasion. Cette demoiselle nommée Mlle Lerebourg, était de la Bretagne, elle voulait avant d’entrer en communauté dire un dernier adieu à sa famille, elle se chargea avec plaisir de la lettre pour cette révérende Mère ; la réponse qu’elle fit à M. Sauvage est si pleine d’intérêt pour la bonne œuvre et remplie d’avis si sages que le lecteur saura gré de la transcrire ici:

« J’ai eu, Monsieur, comme vous l’avez appris, connaissance des démarches que vous avez faites près de Mgr l’Évêque du Mans et de la Révérende Mère Aimée de Jésus. J’aurais voulu qu’il me fut possible de lui donner le sujet qu’elle me demandait pour faciliter vos projets, et c’est avec peine que je lui ai fait un refus commandé par les circonstances. Je crains que dans ce moment il ne vous soit pas facile de trouver des sujets tels qu’il les faut pour entreprendre une fondation. Orléans a donné plusieurs Prieures à différents monastères, nous, nous avons donné une Mère et un Sœur au Mans, ce qui nous empêche de faire de nouveaux sacrifices, malgré le désir que nous en aurions, puis encore le Seigneur a retiré de la terre cette année dernière un nombre extraordinaire de filles de Sainte Thérèse, toutes jeunes, toutes capables, toutes pleines de vertus et de moyens, ce qui appauvrit nos monastères en enrichissant le ciel ; nous n’avons pas été épargnées dans cette moisson que le Seigneur a faite, ce qui fait que notre nombre suffit à peine pour remplir nos offices ; si nous éprouvons de grandes difficultés pour fonder maintenant, et que vous ayez de postulantes bien zélées et capables d’être par la suite de dignes filles de Sainte Thérèse, il me semble qu’il serait avantageux pour elles et pour l’exécution plus tardive de vos pieux projets, de leur donner l’entrée d’une de nos maisons, où elles ne seraient reçues qu’à la condition de vous être rendues. Dans une maison faite où l’ordre règne où la règle est dans toute sa vigueur, en saisit mieux et bien plus vite l’esprit de régularité, que dans une maison naissante, où ce n’est qu’ après bien des années qu’on peut demeurer en clôture et en régularité.

Cette pensée qui m’est venu pour vous devant le Saint Sacrement, je me permets de vous la faire connaître sans vouloir vous la proposer comme un conseil que je n’oserais vous donner, mais je crois qu’il serait avantageux pour vous, pendant que le bon Dieu met des entraves dans votre fondation, que vos prétendantes se formassent à la vie religieuse, qu’elles commençassent ensemble un même noviciat dans la même maison, sous la même mère, car je trouve bien plus convenable qu’elles ne se séparent pas ; que d’entrer dans des maisons différentes pour se réunir ensuite, la règle, les constitutions sont partout scrupuleusement observées, mais il est de certains usages qui varient quelquefois par la position des maisons, par le pays qu’on habite, sur des religieuses faites et expérimentées ceci ne produit pas un grand effet, sur des jeunes personnes qui souvent tiennent plus à la lettre qu’à l’esprit, il pourrait en résulter des inconvénients. Je vous dis tout ceci pour nous prouver, Monsieur, le véritable intérêt que je prends à votre œuvre de laquelle je m’occuperai devant le bon Dieu, en lui demandant qu’il vous fasse connaître sa sainte volonté et vous procure les moyens nécessaires pour réussir dans vos pieux désirs, si une nouvelle maison de carmélites doit le glorifier dans votre diocèse, je vous félicite du zèle charitable qui vous anime, des combats qui ne vous rebutent pas, de la dévotion que vous avez pour notre séraphique Mère si embrassée de l’amour de Dieu, elle ne pourra que vous être très avantageuse cette dévotion à Sainte Thérèse, et je suis sûre que vous vous  ressentirez du grand crédit qu’elle a auprès de Dieu ; cette sainte si grande et si courageuse a bien combattu pour le Seigneur, sans se déconcentrer des obstacles presque invincibles qu’elle rencontrait ainsi elle vous soutiendra et vous rendra victorieux dans un moment où dans l’autre, c’est-à-dire dans celui que le doux Jésus a fixé et qui vous est encore inconnu. »

Cette lettre admirable de la Mère Marie de Saint Pierre fut en effet une consolation que Dieu donna à M. Sauvage. Les avis qu’elle contenait avaient été dictés par le Saint Esprit car presque au même moment ce divin Esprit communiquait la même inspiration à la Mère Prieure qu’il choisissait pour faire éclore cette fleur du Carmel qui devait croître au milieu des épines. La réponse de Mgr l’Évêque d’Orléans ayant précédé celle de la Mère Prieure de Nantes le cœur de M. Sauvage commençait à se dilater sans toutefois avoir la certitude du succès car ce vénérable Prélat ne lui indiquait que des moyens. Voici ce qu’il lui disait : « Je n’ai pu, Monsieur, répondre plutôt à l’intéressante lettre que vous m’avez fait l’honneur de m’écrire : l’objet en est intéressant, et j’ai voulu en donner connaissance, et au Supérieur des carmélites d’Orléans et même à cette communauté, et après avoir tous réfléchi à la demande que vous nous faites le résultat a été que nous ne pouvions détacher aucune de nos bonnes filles. Cette communauté au surplus n’est pas avare de ses sujets, elle est d’autre part pleine de charité pour les autres maisons et en voilà le preuve, elle a donné depuis que je suis Évêque, quatre Prieures et trois religieuses à Blois, Nantes, le Mans, Reims et la communauté est réduite à quinze, c’est bien peu et d’ailleurs nous ne trouvons pas chez nous de ces âmes propres à établir une maison. Je connais une maison bien nombreuse, c’est celle de Poitiers ; vous pourriez frapper à cette porte, mais abstenez-vous de parler de moi. » Ce fut un trait de lumière pour M. Sauvage qui ayant été intime avec M. de Rochemonteix alors Vicaire Général de ce diocèse ne pouvait pas comprendre comment il n’avait pas fait plus tôt cette demande que Mgr de Beauregard lui insinuait, mais comme M. Michel connaissait aussi très particulièrement M. de Rochemonteix, Mr Sauvage s’empressa de lui faire part de la lettre de Mgr d’Orléans. M. Michel répondit de suite : « Je reçois à l’instant votre lettre du 30 janvier et j’écris aujourd’hui même à Poitiers selon votre désir. Dieu veuille seconder nos vœux. je vous ferai part de la réponse dès que je l’aurai reçue. »

Ouverture vers un sixième carmel: Poitiers

M. Sauvage écrivit aussi, et il mit une lettre à la Mère Prieure des Carmélites dans celle de M. de Rochemonteix. Ce digne ecclésiastique était supérieur de cette fervente communauté. Il trouva dans la proposition qu’on lui faisait de quoi satisfaire son zèle pour la gloire de Dieu, il prit, la résolution de faire tout ce qui dépendait de lui pour faire réussir cette sainte œuvre, l’occasion était favorable pour faire entrer sa communauté dans ses vues, une retraite allait leur être donné par un chanoine de la Rochelle (M. Vicardière) il profita de cette heureuse circonstance pour annoncer cette nouvelle. Il la communiqua d’abord à la Mère Prieure en lui remettant la lettre de M. Sauvage, cette proposition fit sur cette bonne Mère une impression pénible en pensant qu’il lui faudrait se séparer de quelqu’une de ses chères filles ; la communauté à qui il en parla ensuite éprouva en général la même peine tant l’union qui régnait entre elles était grande ! Alors M. de Rochemonteix leur montra les avantages qu’il y avait à propager l’ordre dont on faisait partie ; mais comme il ne voulait ni ne pouvait contraindre personne à se dévouer à cette sainte entreprise, il obligea toutes les religieuses à demander à Dieu pendant la retraite qu’il daigna leur faire connaître sa sainte volonté. Si l’Esprit Saint, dit-il, garde le silence, on répondra négativement, si c’est le contraire on verra quels moyens on prendra pour l’accomplissement de cette sainte œuvre.

Carmel Poitiers-petit

Vue du préau du Carmel de Poitiers.

Ce fut alors que se manifestèrent les divers sentiments. Les vénérables anciennes faisant valoir leurs infirmités et la mauvaise santé de plusieurs jeunes religieuses concluaient que la fondation était impossible. Le caractère ardent de la mère sous-prieure demandait à son Supérieur que de sa seule autorité il désigna celles qu’il jugeait propre à cet établissement. Mais M. de Rochemonteix s’en tint à ce qu’il avait dit : que ce serait Dieu lui-même qui manifesterait sa volonté, et qu’après qu’on lui aurait fait connaître ses pensées, soit à lui-même, soit au confesseur, il choisirait celles qui devraient entreprendre cette nouvelle fondation. En bon Père pour consoler celles de ses filles qui entrevoyaient une séparation pénible, il leur dit que pour deux sujets qu’elles donneraient, Dieu leur en enverrait six. Il leur rappela ces paroles du Roi-prophète : Toute la terre est au Seigneur. Il leur fit l’éloge de M. Sauvage et des prêtres du diocèse de Bayeux, les assurant qu’elles trouveraient en eux de très bons Directeurs. Puis comme il était d’un caractère très gai il ajouta qu’elles ne devaient pas se mettre en peine, que ce même soleil que les éclairait à Poitiers les éclairerait en Normandie. 

L’entretien de la récréation du soir roula sur la fondation de Lisieux, le plus grand nombre en était consterné, les autres paraissaient la désirer. Toutes eussent voulu être à la fin de la retraite pour connaître la volonté de Dieu, mais elles furent bien surprises après la retraite de ne pas voir M. de Rochemonteix ; elles le furent encore bien davantage lorsqu’elles entendirent en récréation la Mère Prieure interrompre l’entretien qu’elles tenaient sur ce sujet, pour leur défendre d’en ouvrir la bouche, leur disant que cette affaire importante demandait des prières et non pas des paroles. Pas une ne se permit d’en dire un seul mot jusqu’à Pâques, ce jour-là, la Mère Prieure ayant fait connaître ses intentions, rendit à ses filles la permission d’en parler.

Savoureuses réponses de Poitiers… le vent tourne !!!

Mais revenons maintenant à Lisieux nous y verrons M. Sauvage former avec les Postulantes les plus tristes conjectures. Que penser en effet d’un silence si long car il y avait un mois que les lettres étaient parties et les réponses n’arrivaient pas. Enfin dans les premiers jours de mars, M. Sauvage reçut la lettre de M. de Rochemonteix et de la Mère Prieure de Poitiers, ce sincère ami du bon M. Sauvage lui disait :

 « Mon bien cher confrère,

Vous devez être bien surpris de mon silence, vous croyez sans doute que je suis mort au moins depuis quelques jours ou que j’ai si mal accueilli votre demande, que je me suis empressé de la mettre dans la caisse d’amortissement. Par bonheur vous n’êtes pas prophète, ni devin, ni sorcier. Vous saurez donc je suis en vie quoique bien fatigué par mes rhumatismes et qu’il n’y a rien que j’ai moins oublié que l’objet de votre lettre ; c’est dans l’intérêt de votre cause que je me suis exposé à tous vos jugements téméraires, à toutes vos calomnies. Lorsque j’eus le plaisir de recevoir votre missive, les bonnes carmélites étaient sur le point d’entrer en retraite sous la direction d’un chanoine étranger à notre diocèse, je me contentai de leur faire part de vos désirs, les exhortant à s’occuper de ce projet pendant leurs oraisons. Le jour de la clôture, j’ai vu la supérieure qui m’a proposé un terme moyen qui favoriserait votre bonne œuvre, comme elle vous l’expose dans sa lettre en réponse à la vôtre. Je n’entrerai dans aucun détail, je vous dirai seulement qu’il m’a paru sage. J’ajouterai que si vous l’acceptez, nous pourrions en vous renvoyant vos sujets, vous en prêter deux des nôtres bien capables de former et diriger votre communauté, de toutes les maisons religieuses dont je suis le Supérieur, celle des carmélites est bien la plus régulière et la plus fervente. Du reste, c’est une bien grande entreprise que vous avez en vue, en outre des sujets, il faut : 1° : une maison en propre, disposée à recevoir des religieuses cloîtrées. 2° il faut de quoi vivre, c’est-à-dire environ 300 fr. de rente par religieuse. Voilà des calculs humains sans doute, mais il faut bien y penser un peu, je sais bien qu’il faut compter beaucoup sur la Providence, mais aussi il faut s’aider. Si la Sainte Vierge, si seulement Sainte Thérèse le veut, il faut bien s’abandonner à sa volonté. Je m’estimerais bien heureux si je pouvais vous rendre quelques services dans cette sainte entreprise ; la pensée d’être agréable à un confrère qui m’est si cher, et à ce diocèse que j’aimerai toujours, cette pensée m’a été si douce que j’ai eu besoin d’être retenu par les sages remontrances de la bonne mère prieure pour ne pas vous expédier trois religieuses. Après cette retraite elles étaient si ferventes qu’un assez grand nombre aurait voulu partir à la découverte de ce nouveau monde !

Agréez, bien cher confrère, tous les sentiments de votre ancien ami, qui vous conservera toujours une place sans ce cœur qui vous est si bien connu. Veuillez offrir mes très humbles respects à M. votre oncle, mes amitiés aux M. M. du Petit Séminaire que j’ai connu à Bayeux. »

Cette lettre combla de joie M. Sauvage, il retrouvait un ami et dans cet ami le dévouement que produit la sincère amitié. Celle de la Mère Prieure n’était pas moins consolante. « Monsieur, lui disait-elle, les demandes que vous me faites m’ont sensiblement touchée, elles sont arrivées au moment où un respectable prêtre de la Rochelle venait nous donner une retraite, et pendant les huit jours qu’elle a durée nous nous en sommes occupées devant Notre Seigneur, et plus d’une fois j’ai reconnu qu’il m’était presque impossible dans ce moment de me rendre à vos demandes, je vais simplement vous faire la position de notre communauté et en même temps vous présenter un moyen qui, je crois, pourrait faire réussir votre projet d’une manière avantageuse. Notre communauté est composée de plusieurs infirmes qui sont âgées, leurs vertus et leur expérience les rendraient bien propres à former des sujets mais leur position ne permet pas de les déplacer. Les autres religieuses sont trop jeunes et n’ont pas encore assez d’expérience pour aller fonder et former des sujets, mais si vous voulez nous donner les trois ou quatre jeunes personnes dont vous vous nous parlez, nous les formerons le mieux que nous pourrons et lorsqu’elles auraient fait profession, elles pourront elles-mêmes retourner fonder dans leur pays et alors elles auraient bien plus d’avantage, ayant la connaissance de ce que c’est qu’une communauté de carmélites qui vit dans la régularité de toutes les observances de notre saint Ordre.

Les différents emplois où nous pourrions les placer leur feraient connaître ce qu’elles auraient à se procurer pour la communauté qu’elles désirent former à Lisieux. Un autre avantage, et qui n’est pas des moindres puisque nous sommes étroitement obligées à l’office divin, c’est que se trouvant au milieu d’une réunion assez nombreuse pour pouvoir observer toutes les cérémonies, il leur sera bien plus facile de les apprendre tels qu’on doit les faire, ce qui ne leur serait pas possible étant en nombre insuffisant pour bien les faire. Pour la pension elle sera de 300 francs. De plus les frais de prise d’habit et de profession. Voilà, Monsieur, les propositions que je fais, Si elles sont acceptées, il serait besoin de nous le faire savoir assez promptement pour que nous fassions venir l’étoffe pour les robes afin de ne pas retarder plus qu’il ne faut la prise d’habit. Dites, je vous prie de ma part à vos ferventes postulantes que si elles viennent nous trouver, elles trouveront dans chacune de nous de Mères et des Sœurs qui leur seront toutes dévouées. Croyez, Monsieur, que nous sommes disposées à seconder votre pieuse entreprise dans tout ce qui dépendra de nous. »  M. Sauvage reçut dans le même temps une lettre de M. Michel qui renfermait la réponse que lui faisait M. de Rochemonteix, cette lettre contenait les mêmes choses exprimées dans celle de M. Sauvage, il y ajoutait la proposition de la Mère Prieure.

Seconde partie du récit : tout redémarre avec Poitiers !