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Les finances du Carmel de Lisieux (1888-1897)

 

serrures coffre a trois cles

les trois serrures du coffre à trois clés

Analyse de Claude Langlois

 

Un carmel peut être considéré comme une collectivité fermée composée de femmes qu’il faut loger, vêtir, nourrir, soigner, enterrer, et dont l’activité principale, la vie de prière, a un coût, de l’entretien de la chapelle au payement de l’aumônier et du sacristain, même si celle-ci peut générer, de la part de croyants convaincus de l’utilité spirituelle des sœurs, une estime qui se traduit par diverses gratifications financières. Ce sont aussi des groupe de femmes qui se répartissent entre elles les activités quotidiennes de la vie, même si les sœurs converses sont plus directement assignées aux tâches ménagères, mais qui ne peuvent se passer des divers corps de métiers, notamment ceux du bâtiment, pour des interventions ou ponctuelles ou régulières. Vivant recluses, les carmélites doivent encore utiliser, pour leur rapport avec l’extérieur, des intermédiaires appelées sœurs tourières, et donc également veiller à leur entretien.

Le carmel de Lisieux, comme la très grande majorité des autres carmels français, est une communauté non reconnue, donc sans existence légale, ce qui signifie que, comme personne morale, elle ne peut pas posséder des biens immobiliers ni ne peut recevoir de dons ou de legs en son nom propre. Il lui faut donc trouver des astuces juridiques pour contourner cette situation d’autant plus que les femmes, de par le code civil, ne disposent pas des moyens légaux de leur indépendance économique. La manière la plus habituelle de faire consiste à recourir à un mandataire auquel elles doivent faire confiance. En contrepartie, comme les vœux monastiques – avant tout celui de pauvreté - ne sont plus reconnus comme sous l’Ancien régime où celui-ci entrainait la mort civile, chaque sœur garde en principe la gestion de ses biens, la possibilité de recevoir à titre personnel des dons, d’hériter de sa famille et d’en faire bénéficier la collectivité dans laquelle elle entend vivre et mourir. Cette absence de statut juridique entraîne des difficultés qui peuvent, dans des cas extrêmes, se régler devant les tribunaux notamment lorsqu’une sœur quitte la communauté - ou est renvoyée de celle-ci - et réclame ses biens propres dont tout ou partie de sa dot.

Ajoutons encore que le choix d’examiner les comptes du carmel de Lisieux pendant les seules années Thérèse – soit dix années, de 1888 à 1897 – peut paraître arbitraire au regard de la durée de vie d’une communauté qui a été fondée en 1838 et qui bénéficie en France jusqu’en 1914 d’une longue période de stabilité économique et de paix intérieure, si l’on met de côté les effets apparemment limité de la guerre de 1870 ou ceux de krachs financiers occasionnels. Ces dix années de la fin du XIXe siècle n’en constituent pas moins une période suffisamment longue pour identifier de quoi se compose la vie matérielle des sœurs, mais aussi pour repérer les causes des variations des dépenses et recettes d’une année sur l’autre.

Dernière remarque liminaire. Si cette documentation comptable est relativement détaillée et donc livre des éléments d’information pris ici en compte elle est inégalement détaillée selon les pratiques des diverses sœurs dépositaires et elle ne constitue qu’un élément parmi d’autres pour apprécier dans tous ses aspects la vie matérielle de la communauté. Elle livre au passage des informations ponctuelles sur des mouvements de capitaux qui demanderaient à être mieux connus et sur des donateurs qui pourraient faire l’objet d’une plus investigation plus systématique.

Et Thérèse dans tout cela ? Tel est d’abord le cadre d’une vie quotidienne partagée par elle avec l’ensemble des carmélites. Mais plus encore ces dix années comptent largement pour trois des sœurs Martin, Marie du Sacré-Cœur, qui fait profession en 1888, Thérèse de l’Enfant Jésus, en 1890, et sœur Geneviève, en 1896. En entrant ainsi officiellement dans la vie religieuse, les trois sœurs apportent leur dot à la communauté. Ces années sont également importantes pour ces trois là ainsi que pour leur ainée en religion, Mère Agnès, puisque la mort de leur père en 1894 fait d’elles les héritières des quatre cinquièmes – l’autre allant à Léonie - d’une importante fortune familiale. Dont le carmel bénéficiera immédiatement.

 

Dix années de dépenses et de recettes (1888-1897)

Entrons dans le vif du sujet en examinant d’abord les budgets de ces dix années 1888-1897.

Tableau n°1 Dépenses et recettes annuelles de la communauté.

                     Dépenses       Indice            Recette      En caisse

1888              31937            112                330621           967

1889              43434            152                48321           4887

1890              37423            131                414392        (8000)

1891              34739            122                37097          11260

1892              38729            135                288183         1350

1893              17731              62                173484           967

1894              21552              75                21775           1108

1895              23455              82                234555           192

1896              14618              51                207726           723

1897              22249              78                216367           110,5

moyenne        28586             100

1 Non compris les revenus d’un capital de 30000 f - don de 10000 F et dot de 20000 F - placés en action, ce qui représente un revenu de 1200/1300 par an.

2 En note, « En cette année 1890, ma Sr Emmanuel a reçu une somme de 7599.85 provenant de la succession de sa Tante Melle Adèle Louinau. Cette somme a été placée en cette même année par Monsieur Loiselle. »

3 Exercice en sérieux déficit (10000 f) mais on a puisé dans la « caisse » qui sert de réserve pour solder les dépenses.

4 Reste en caisse fin 1893, 967,14. La différence des recettes et dépenses est plus faible, 384 f.

5 En note « Sur les 2000fr. de Mme Boucher cette année 1895, nous devons 400 Messes après sa mort - Sur les 1000 fr. reçus en 1893 on doit 150 Messes (50 ayant été dites de son vivant) » Il s’agit d’une donation avec intentions de messes à la charge de la communauté.

6 Dont 6500 f de « rentes » Martin, ce qui représente les intérêt des placements de la part de l’héritage de M. Martin qui revenait aux carmélites.

7 Les 6500 f des revenus de l’héritage Martin sont intégrés dans les comptes.

 

Première constatation : les années Thérèse sont des années contrastées. Si l’on fait la moyenne des dépenses – il en irait de même globalement pour les recettes qui par nécessité y répondent le plus souvent vaille que vaille – on constate que le budget moyen – de plus de 28000 F – est en réalité une pure fiction. Durant les cinq premières années, celui-ci oscille entre 32000 et 43000 F ; pour les cinq dernières, entre 15000 et 22000 F. Les religieuses ont-elles à faire face, dans les dernières années, à des charges moindres ? C’est probable. Ont-elles modifié leur calcul comptable ? Ce aussi probable. La première explication qui vient à l’esprit pour expliquer cette grande variation des dépenses est l’existence de travaux coûteux, localisés au début de la période. D’où l’intérêt de regarder la place des frais de construction dans les dépenses annuelles du carmel.

 

Tableau n°2 : Frais de construction dans les dépenses annuelles du carmel

        Construction   total dépenses   %

1888   8030              31900            25,2

1889   19600            43400            45,2

1890   5120              37400            13,7

1891   3590              34700            10,3

1892   600                38700             1,6

1893   1480              17700             8,4

1894   2530              21600            11,7

1895   3700              23500            15,7

1896   1250              14600             8,6

1897   3470              22200            15,6

NB : On a comptabilisé les dépenses des corps de métiers suivants : entrepreneur, architecte, maçon, tapissier, peintre, couvreur, menuisier, tout en sachant que certaines intervention relèvent parfois de l’entretien.

Effectivement ces dépenses faisant appel à des entrepreneurs voire à un architecte ainsi qu’à divers corps de métier du bâtiment, se trouvent à un haut niveau en 1888 (25%) et plus encore en 1889 (45%), année où l’ensemble de ces dépenses est au plus haut. Ultérieurement, sauf une année, ces dépenses d’entretien ou de petite construction, se stabilisent autour de 10%. Pour comprendre ces dépenses, importantes en début de la période, il faut se rappeler que la vie conventuelle suppose que les religieuses, mais aussi leur aumônier et les sœurs tourières, disposent d’un cadre de vie approprié. Le carmel de Lisieux a été fondé en 1838 et ce n’est que progressivement que les sœurs ont de tels locaux à leur disposition, notamment une chapelle ouverte au public. Un demi siècle après leur fondation, les sœurs doivent encore envisager une coûteuse campagne de travaux. En 1900, elles disposent enfin de locaux appropriés mais, d’après la grande enquête fiscale sur les biens des congrégations – le fameux milliard ! - le capital immobilier du carmel de Lisieux est modeste et au regard des autres communautés féminines du diocèse et à celui des carmels plus anciens, localisés dans des grandes villes.

           Toutefois ces dépenses extraordinaires à elles seules n’expliquent pas le brusque changement de gabarit des budgets. Celui-ci a lieu entre 1892, année où les frais de constructions sont quasi nuls mais les dépenses globales sont encore élevées (38700 F) et 1893, année où celles-ci ont chuté de plus de moitié (17700 F), bien que le carmel ait continué à faire quelques travaux à une hauteur plus réduite, soit moins de 10% d’un budget plus modeste. La raison principale du dégonflement des dépenses de 1893 provient d’une pure opération comptable. En 1892 on retire 18.000 f. de la caisse du carmel, ce qui correspond à une somme non dépensée, dont il faudrait connaître l’origine. Elle est confiée au gestionnaire de la fortune des carmélites, M. Loiselle, qui reçoit une rémunération annuelle sous forme d’étrennes (de 300 à 100 F par an) afin qu’il place ce capital en revenus annuels, immédiatement réintégrés dans les recettes sous formes d’intérêts de produits financiers.

 

Dépenses ordinaires, dépenses extraordinaires

Comme on le voit cette riche documentation mérite d’être utilisée, mais avec attention. Commençons par le plus aisément identifiable, les dépenses et plus précisément les dépenses ordinaires. Pour connaître de quoi est fait la vie quotidienne du carmel, il convient d’examiner les postes de dépense en années normales. Nous avons donc choisi celles de 1893, première année de gestion plus claire, et de 1897, alors qu’il a fallu faire face à quelques dépenses supplémentaires pour le mur du cimetière et le logement de l’aumônier. On voit alors apparaître une hiérarchie qui se retrouvent d’une année sur l’autre et qui reflètent les coûts de la vie quotidienne des carmélites.

 

Tableau n° 3 Principaux postes de dépenses                  

                                                               1893                         1897

Alimentation                                      6367   36%               5651   25%   

Prélèvements et dons                         3743   21%               4501   20%

Intervenants extérieurs                      2014   11%               4173   19%

Frais du culte                                     1961   11%               3209   14%

Fonctionnement                                 2077   12%               2247   10%

Financement des travaux des sœurs  1244     7%               1707     8%

Vêtements                                            195     1%                 366     2%                

Total des dépenses                             17731                       22249

 

Une remarque initiale : si les budgets annuels font apparaître la stabilité des principaux postes, ils enregistrent aussi des dépenses qui ne sont pas visibles dans ces estimations plus globales, comme celles de la modernisation de l’éclairage par l’introduction progressive du gaz pour les salles collectives et pour la fabrication des hosties. Mais non encore, pour les cellules individuelles comme le montre la remarque de Thérèse sur les petites lampes (à huile) dont les sœurs se munissent pour regagner leur chambre et s’y éclairer (Man C). On a regroupé les dépenses sous sept grandes rubriques dont certaines vont de soi mais d’autres méritent explication. Celle qui est intitulée prélèvements et dons regroupe, outre deux postes importants (impôts et versement de rentes), des aumônes, des gratifications à des bienfaiteurs, le payement du loyer du sacristain ou des aides ponctuelles, comme au grand séminaire en 1897. Relève plus classiquement du fonctionnement tout ce qui a trait à la vie quotidienne de la communauté : éclairage, chauffage, blanchissage, quincaillerie, frais postaux, librairie, mais aussi infirmerie (pharmacie principalement, dépense élevée en 1897 année de la mort de Thérèse et de l’aumônier). Les intervenants extérieurs concernent les corps de métiers qui sont appelés à travailler au carmel, mais aussi – on peut discuter ce point – le financement des tourières dont les dépenses sont nettement distinguées de celles des sœurs. Les dépenses principales des frais du culte sont constituées par le salaire du sacristain (en hausse de 600 à 675 F) et les honoraires de l’aumônier (800 F en 1896, mais 1400 F en 1897, année de sa mort). Mais il ne faut pas oublier les honoraires de messes pour les sœurs carmélites défuntes, notamment celles de la communauté. Ainsi en 1897, pour sœur Thérèse et pour l’abbé Youf, l’aumônier du carmel, qui décède en même temps que la jeune carmélite. Le financement des travaux des sœurs regroupe tous les achats de matière première, dont des tissus, de la farine ou du matériel, utile à la communauté pour fabriquer des produits vendus à l’extérieur.

D’une année sur l’autre, la hiérarchie des grands postes reste stable. En tête, cela ne surprendra pas, l’alimentation pour plus d’un tiers (36%) quand le carmel n’a aucun frais sur ses bâtiments, un quart, dans le cas opposé. Le second poste de dépenses (autour de 20%) consiste dans les prélèvements et dons. Il faut souligner ici le poids de l’impôt spécifique aux congrégations, alourdi à la fin du XIXe siècle (9% en 1893) mais aussi l’obligation de payer des rentes, coûteuse contrepartie de dons antérieurs ou de charges faisant partie de divers héritages (7% en 1893). Au troisième rang, se placent trois postes qui représentent chacun au moins 10% des dépenses : les interventions des artisans au carmel, stabilisés à ce niveau à partir de 1891 ; les frais du culte ; les frais de fonctionnement courant. En quatrième position, le coût du financement des travaux des sœurs : celles-ci, on le verra plus loin, dans les recettes, tirent des revenus de leur travail, mais ces travaux supposent des mises de fonds ici comptabilisées. Et enfin, à une place ridiculement faible, on trouve les dépenses de vêtements. En fait les achats se font en fonction des besoins, donc certaines années, ce poste est plus important, mais il reste toujours très réduit ; les vêtements sont en fait confectionnés sur place avec le tissu acheté. Il est vrai aussi que les sœurs arrivent avec un trousseau. La pauvreté du carmel se manifeste là principalement, dans un type de dépense beaucoup plus importante dans les familles bourgeoises.

Que mangent les carmélites ? Le tableau ci-joint nous en donne le détail pour les deux années retenues précédemment auxquelles nous avons ajouté la première année du budget pour mieux apprécier d’éventuels changements.

 

Tableau n° 4 Les dépenses alimentaires annuelles (en francs)

                                          1888              1893              1897

Pain                                   2113              1544              1521

Lait                                     594                682                706

Poisson                               167                698                168    

Viande                                651                484                546

Beurre, crème                     430                513                562

Légumes                             353                499                616

Œufs                                   551                413                441

Boisson (vin, cidre, bière)  334                554                126

Huile et assaisonnements   181                232                  22

Fromage                             226                152                200

Potage                                 204                116                174

Fruit compote                       26                 118                 54

Sucre et cassonade, miel      45                  115                150

 

Il faudrait pouvoir tenir compte des ressources propres (œufs de l’élevage de poules) et sans doute aussi des dons alimentaires. On connait ceux de MM. Martin et Guérin par la correspondance publiée autour de Thérèse. Il peut y en avoir d’autres. Quoiqu’il en soit, les dépenses manifestent une certaine stabilité sur les produits de base : en dix ans la communauté ne paraît pas avoir beaucoup modifié ses habitudes alimentaires à un moment où la France ne connaît plus de grosses fluctuations de prix sur les produits de première nécessité. Toutefois certaines variations peuvent surprendre. Ainsi le coût du poisson, produit essentiel pour une communauté assujettie au maigre perpétuel. Il est faible en 1888 ; de 1889 à 1893, il reste élevé (plus de 600 F) puis il diminue progressivement de 1894 à 1897. Faut-il imputer cette chute à un soudain effondrement des cours ? Pareillement le budget boisson (cidre, bière, vin) varie beaucoup, ce qui pour le vin peut être lié à un stockage d’une année sur l’autre, comme aussi pour l’huile.

A ces remarques près, peu de surprises. Le pain, comme pour le commun des Français, est le premier poste alimentaire. En baisse toutefois : jusqu’en 1892, les dépenses du boulanger excèdent 1800 F ; à partir de 1893, elles se situent entre 1550 et 1400 F. Le prix du pain s’est stabilisée en France, la consommation est sans doute en baisse au carmel. Les aliments de base restent le lait, le poisson, le beurre, les œufs, les légumes secs. Mais aussi la viande : pour les plus jeunes qui ne font point maigre ou pour les sœurs malades ou momentanément affaiblies. Postes moins coûteux ou de consommation moindre : fromages, potages, fruits et compotes. Le sucre serait plutôt en hausse, mais on ne voit pas encore poindre le café pour l’aumônier, comme le chocolat. Nourriture correcte, budget alimentaire qu’il faudrait comparer à ceux des diverses classes sociales tout en tenant compte du nombre des bouches à nourrir.

 

De quoi vit le carmel de Lisieux ?

Où les carmélites trouvent-elles leurs ressources ? Le volet « recette » des budgets annuels devrait nous aider à le mieux comprendre. Mais il est beaucoup plus difficile à exploiter. Si l’on repère immédiatement les postes de dépenses, l’identification des ressources, au simple vu d’une comptabilité même détaillée, reste un exercice périlleux. Deux exemples. Parmi les recettes de 1888, on remarque 625 F de loyers versés par huit personnes. Mais à quel titre le carmel perçoit-il ces loyers ? Des immeubles possédés par des sœurs ? Ou des formes détournées de rente liées à des dots ? Dans les recettes de 1890, que comprendre sous les rubriques : pris à la banque de France (4000 F) et Chez Monsieur Loiselle (2700 F) ? Sans doute le retrait, pour l’usage de la communauté, de fonds placés ou simplement déposés. Mais quelle était l’importance de ces réserves et d’où provenait-elles ? Il est donc impossible de se contenter, comme pour les dépenses de reconstituer des catégories de recettes. Il convient de procéder en raisonnant à partir des éléments fournis par ces comptabilités annuelles.

Idéalement, les contemplatives étaient des rentières : comme les femmes mariées de la noblesse ou de la bourgeoisie, leur familles devaient apporter une dot versée au carmel au moment de la profession ainsi qu’une pension durant le noviciat et une somme conséquente pour les frais de vêture et de profession. Un exemple, emprunté aux recettes de 1890. L’oncle Guérin, comme tuteur des filles Martin, a versé, cette année-là, une pension de 500 F qui correspondait à l’entretien de Thérèse tant qu’elle était novice, des frais de profession, qui s’élèvent à 400 F et enfin une dot de 10.000 F. Les dots, pour les plus anciennes, étaient versée sous forme de rente annuelle comme on le voit encore en 1888 pour six carmélites qui ont fait profession entre 1873 et 1882 (les sœurs Saint-Jean-Baptiste, Aimée de Jésus, Anne du Sacré-Cœur - de Saïgon -, Saint-Jean de la Croix, Marie de Saint Joseph) et qui apportent des rentes annuelles de 300 à 500 F. Cette pratique semble progressivement disparaître au profit du versement d’un capital qui sera ensuite placé. Les dots, dont on trouve trace dans ces budgets, oscillent entre 8000 F et 20000 F. Pour devenir religieuse de chœur, il faut appartenir à des familles aisées. Les plus pauvres apportent leurs forces de travail, comme converses. En principe, la dot produit un revenu annuel qui devrait faire vivre la sœur : concrètement, pour un capital de 10000 F. le revenu annuel est de 300 à 400 F. Pour vingt sœurs de chœur (un maximum), ces ressources représenteraient autour de 7000 F. Or durant les dix années « Thérèse », le budget annuel du carmel avoisine les 29000 F pour des dépenses réelles estimées à 25000 F. Le capital des dots génère des revenus équivalant au quart des ressources annuelles. Il faut toutefois ajouter aux dots les héritages. Ainsi dans le budget de 1890, on peut lire : « Ma sœur Emmanuelle a reçu une somme de 7599.85 f. provenant de la succession de sa tante Mlle Adèle Louineau », héritage qui équivaut presque à une dot de professe.

Il faut ici dire quelque mot des placements effectués à partir de l’argent disponible, dons non utilisés, dots et héritages. On trouve de moins en moins de rentes sur les particuliers, mais plutôt sur les collectivités locales comme sur la ville de Trouville ou de Lisieux, des emprunts d’État et aussi d’États étrangers, comme les fameux emprunts russes. Et des placements en action et obligations sur diverses sociétés. Le carmel touche par exemple, en 1888,  470 F provenant des coupons de deux banques, le Crédit foncier et la Société générale, et 440 F de différentes sociétés de chemin de fer, au premier rang, les chemins de fer du Nord. La même année, la source financière principale – soit 1557 f – provenait et des emprunts russes et des actions du canal de Panama. L’année suivante, il n’est plus question de Panama, le krach de la fameuse Compagnie de Lesseps (1889) a concerné 85000 épargnants dont le carmel de Lisieux qui a perdu 500 F de revenus. Quant aux emprunts russes, ils tiendront … jusqu’à la Révolution de 1917. Le carmel est entré dans l’ère du capitalisme rentier. Avec des placements dits de bon père de famille. Parfois hasardeux, souvent rentables.

Mais, dira-t-on, les carmélites travaillent pour vivre. Le fruit de leur travail représente entre 15 et 20% des recettes en années normales. Ce n’est pas négligeable, mais c’est moins que le revenu des rentes (dot et héritage) et c’est insuffisant pour faire face aux dépenses. Le tableau suivant indique le montant total des ressources que le carmel tire de l’activité des sœurs et la part prise par la plus importante, la fabrication du pain d’autel :

 

Tableau n°5 Les recettes du carmel et la fabrication du pain d’autel

Recettes total.                      PA      PA/TR           CF                  BN

1888   2629                          965    37%               281                 684

1893   3738                         2397   64%               5321              1865

1894   3887                         2163   56%               508                1655

1895   3527                         2295   65%               620                1675

1896   3616                         2530   70%               9562              1574

1897   3158                         2205   70%               640                1565

1 Deux postes, farine et gaz. – 2 Achat d’une machine à couper le pain (270 F).

PA pain d’autel ; TR : totalité des ressources ; CF coût de fabrication ; BN Bénéfice net.

 

           La période 1888-1897 montre une hausse modeste des ressources propres (maximum en 1893-1894) mais celle-ci ne se maintient pas. Les ressources proviennent en 1888 pour une bonne part des travaux d’aiguille, ornements d’autel ou chasubles (1351 F). Mais ceux-ci, au fil des années, deviennent moins importants. La vente d’encens ou d’instruments de pénitence subsiste mais demeure limitée, voire anecdotique. Des « produits » nouveaux comme la peinture notamment d’images pieuses ou la vente d’animaux de basse cour, n’ont que peu d’incidence financière. L’essentiel des recettes (les deux tiers à partir de 1893) provient de la confection des hosties, appelé dans les budgets « pain d’autel ». Ce n’est pas pour rien que Céline photographie les religieuses se livrant à cette activité rémunératrice.

Le détail de la comptabilité fait apparaître les acheteurs, des communautés religieuses qui se fournissent soit directement, soit par le biais de bienfaiteurs, soit encore par achat direct auprès des tourières. Mais cette fabrication génère des coûts fixes, la matière première (farine) et l’énergie (gaz pour la cuisson) ; elle exige même des investissements comme l’acquisition en 1896 d’une machine à couper le pain. Au total quand le carmel vend pour 100 F d’hosties, il en retire un bénéfice net de 72 F. Une telle rentabilité est rendue possible parce que les sœurs travaillent gratuitement ! C’est la raison pour laquelle les couvents doivent choisir des secteurs marginaux où les sœurs ne concurrencent pas des entreprises commerciales ou seulement des ouvrières à domicile, quand elles se livrent à la couture. Elles sont tenues de choisir des secteurs particuliers, comme la fabrication d’hostie, et à toucher des publics captifs, comme des bienfaiteurs ou des collectivités religieuses, pour ne pas occasionner des accusations malveillantes de concurrence illégale qui se retourneraient contre elles.

Le carmel doit en conséquence trouver ailleurs au moins la moitié de ses recettes. Il est structurellement déficitaire, comme de grandes entreprises culturelles actuellement. Lisieux n’était pas une exception ; il en va de même pour l’ensemble des carmels, aux XIXe et XXe siècles. Les carmélites doivent donc compter sur les dons extérieurs. Mais sous quelle forme ? Bien peu, sur la menue monnaie des quêtes ou des neuvaines, qui représentent entre 2 et 4% des ressources. Pour l’essentiel, elles vivent des dons de bienfaiteurs qu’elles trouvent dans l’entourage – familles et relations – des sœurs et dans le réseau de relations que le carmel s’est fait petit à petit notamment dans les milieux aristocratiques. On trouve en effet nombre de marquises et de comtesses parmi les bienfaitrices, mais aucune n’est aussi durablement généreuse que la marquise de Briges qui, pour les quatre années 1888-1891, assure à elle seule, avec 56000 F de dons (7.000 F en 1888 ; 19.000 F en 1889 ; 10.000 F en 1890 ; 20.000 F en 1891), 35% des recettes annuelles. Or elle aidait le carmel depuis 1861 et elle le fit jusqu’à sa mort en 1891, augmentant d’année en année sa générosité si bien qu’au total «  tous les dons réunis de cette insigne bienfaitrice pourraient bien s’évaluer à une centaine de mille francs » !

Le carmel, à juste raison, n’entendait pas lier son avenir à une générosité unique, fut-elle apparemment sans limite. Visiblement, en 1889, pour faire face à la dernière tranche de travaux, il entend solliciter toutes ses relations, bienfaiteurs laïcs mais aussi les autres carmels. Avec succès ? Apparemment puisque le coût des travaux s’élève cette année-là, à quelque 20.000 F et que les sommes récoltées atteignent près de 25.000 F. Mais il faut toutefois tenir compte de deux éléments qui relativisent cette comparaison avantageuse. Les aumônes de l’année précédente atteignaient déjà presque 9000 F ; l’augmentation des dons, de 14.000 F, ne couvre pas le coût total des travaux ; et par ailleurs sur les 14.000 f supplémentaires, 12.000 proviennent de la seule Marquise de Briges.

En fait cet appel de fonds, qui offrait au carmel une bouffée d’oxygène, est, pour nous, l’occasion rêvée d’identifier les deux réseaux sur lesquels le carmel peut compter et d’apprécier à quel niveau se situe cette aide ponctuelle. Le premier réseau est celui des 41 bienfaiteurs laïcs. Bienfaitrices plutôt, celles-ci représentent plus de 80% des personnes identifiées. Parmi les bienfaiteurs, on identifie sans peine les familles de religieuses comme Madame de Virville, sans doute la mère de Marie de Gonzague, ou Monsieur de Chaumontel, le père de Marie des Anges, ainsi que Monsieur Guérin, Mesdemoiselles [Léonie et Céline] Martin et Mesdemoiselles [Jeanne et Marie] Guérin.

L’aide financière fournie par les carmels est plus réduite (1352 F) même comparée aux seuls bienfaiteurs laïcs (4290 F) sans la dite Marquise. Elle est doublement  limitée. En nombre d’abord : les 26 carmels donateurs représentent 15% des quelques 130 carmels français ; en financement ensuite : sur l’ensemble des carmels qui apportent leur obole, la moitié témoigne de sa solidarité par une somme symbolique (entre 5 et 15 F). En fait quatre couvents à eux seuls apportent 70% de la contribution de la famille carmélitaine : trois carmels parisiens, ceux de l’avenue de Messine (450 F), de la rue d’Enfer (235 F) et de l’avenue de Saxe (150 F), auquel s’adjoint le carmel de Rouen (100 F). Certains de ces carmels sont par ailleurs des contributeurs réguliers comme celui, parisien, de l’avenue de Messine qui appporte à Lisieux 1250 F de dons entre 1888 et 1897.

Le carmel de Lisieux a tenté de faire une relance en 1894, sans doute en prévision de nouveaux travaux, avec des résultats moindre qu’en 1889 puisque les contributeurs laïcs apportèrent moins de 2000 F et les carmels français moins de 750 F. La géographie des carmels donateurs s’est légèrement modifiée : alors qu’en 1889 Lisieux ne bénéficiait de l’aide que des seuls carmels de la France du Nord et de la façade atlantique, on voit apparaître en 1894 Nîmes, Avignon, Toulon, Agen, pour des dons significatifs (20 F), encore Marseille et Lectoure, pour une participation plus symbolique.

Vers la fin de la décennie la situation financière du couvent paraît s’améliorer. Fin des grosses dépenses de construction ; excédents provenant de l’appel de fonds de 1889 ; apport des dots de nouvelles professes. On a vu le carmel en tirer les conséquences en 1892, année où 18.000 F excédentaires ont été convertis en revenus réguliers. Le carmel dans les dernières années de la vie de Thérèse vit de plus en plus largement de ses rentes comme le montre le tableau suivant.

 

Tableau n°6 : Vers un carmel rentier

                 Revenus   Rev/Recettes     Rev. Martin   RevM/Recettes        

1888               6832            21%                                            

1893               6067            35%                                  

1894               5885            27%                                  

1895              11885           51%               6500              28%             

1896              12332           59%               6500              31%

1897              14237           65%               8723              39%

 

Rappelons encore que les revenus financiers annuels, d’origines diverses, proviennent de dons annuels non consommés, de dots et d’héritages. Si l’on regarde les cinq dernières années 1893-1897 pour lesquelles le carmel retrouve un niveau de dépenses plus lisible, l’importance des ressources financières passe de 30% en 1893-1894 à 50% en 1895, 59% en 1896, 65% - soit près des deux tiers des revenus - en 1897. De quoi regarder l’avenir avec confiance, même si le contexte politique instable doit obliger la communauté à envisager les coûts d’un éventuel exil à l’étranger. Or, pour l’essentiel, ce changement provient des dots des filles Martin (Marie, Thérèse et Céline) et plus encore de l’héritage Martin (1894) dont les revenus sont pris en compte à partir de 1895 : 6500 F dans les budgets 1895 et 1896, ce qui proviendrait d’un capital de plus de 160.000 F pour un revenu moyen de 4%, l’équivalent de 16 dots de 10.000 F. Et ces revenus provenant des Martin sont encore en hausse en 1897 : cette année là, avec plus de 8700 f. de revenus financiers, le carmel tire alors près de 40% de ses ressources de la fortune de la famille Martin. L’année justement où Thérèse meurt.

Le carmel a vécu, durant les quatre premières années Thérèse, des dons réguliers de la Marquise de Briges, et, pour les trois dernières, de l’héritage Martin. Comparaison légitime, mais situations différences. Une bienfaitrice noble est remplacée par un héritage bourgeois. Des dons ponctuels destinés à équilibrer les budgets le cèdent à une rente assurée pour les années à venir. Avantages donc. Inconvénients possible aussi : la générosité d’une bienfaitrice unique ne pesait pas directement sur la vie du carmel ; l’important héritage Martin est la conséquence de la présence de quatre sœurs d’une même famille dont les parents avaient fait fortune dans la dentelle et l’horlogerie, et avaient déjà reconverti leur bénéfices en placement financiers fructueux. Et la gestion de la fortune par l’oncle Guérin, depuis 1889, date de mise en tutelle de M. Martin pour raison de santé, avait permis de conserver sinon d’augmenter la fortune ainsi acquise par les fruits du travail des parents.

 

L’historien après avoir essayé de comprendre ce que recouvre cette comptabilité se pose des questions, irrésolues et peut-être impertinentes. Le contexte financier du carmel restait-il un secret connu de la seule prieure et de son conseil ou les sœurs en avaient-elles connaissance, Thérèse particulièrement ? Comment tout à la fois les sœurs pouvaient-elles vivre l’idéal de la pauvreté et participer de plus en plus aux bienfaits d’un capitalisme financier ? La publication rapide de l’Histoire d’une âme aurait-elle été faite aussi facilement dans une conjoncture financière moins dépendante de la famille Martin ?

 

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