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Le papier d'exaction

Ce petit livre, écrit le P. carme Emmanuel Renault, servait de texte de référence pour le déroulement de la vie commmunautaire. Chaque carmélite devait donc le connaître dès sa prise d'habit et l'observer jusqu'à sa mort. Il constituait un véritable livre de chevet que chacune devait sans cesse consulter, sinon savoir par cœur. Pour en savoir plus: Thérèse de Lisieux carmélite: la Règle, la liberté et l'amour. Cerf, 1998.

Le Papier d'Exaction, tel que l'a connu Ste Thérèse de l'Enfant Jésus au Carmel, est un livre de 146 pages, de 23 cm. X 14 cm. A partir de la Prise d'habit, chaque soeur avait à son usage personnel le Papier d'Exaction.Pourquoi ce mot d'exaction? Dans la langue espagnole, le mot "exaction" a deux sens : celui d'impôt, puis celui de soin, d'application, ponctualité à faire et à exécuter quelque chose. Dans la langue française, seul le premier sens est resté, mais l'antique usage du Carmel a pour ainsi dire francisé le second sens et l'on nomme toujours "Papier d'exaction" le recueil où il est recommandé de garder les moindres observances avec diligence et ponctualité.Ce livre a servi à la maîtresse des novices de Thérèse pour lui enseigner les usages de la vie religieuse carmélitaine, et elle-même a dû le commenter aux novices dont elle s'est occupée.A la lecture de cet ouvrage, on réalise à quel point Thérèse l'a mis en pratique elle-même dans sa vie religieuse, avec grande fidélité et vénération, le recevant comme l'expression de la volonté de la Réformatrice et en prolongement de ses Constitutions.
Même édition que celui de Ste Thérèse de l’Enfant-Jésus. La pagination est suivie d’un astérisque et les notes de bas de page sont entre parenthèse. Le français a été modernisé pour faciliter la lecture et la recherche électronique ; par exemple, on a mis sauront au lieu de sçauront, même au lieu de mesme, etc. Pour les mêmes raisons, les mots n’ont pas été séparés lors de la pagination.

LE PAPIER D'EXACTION

 APPORTE EN FRANCE PAR NOS MERES ESPAGNOLES

Suivi de
 QUELQUES INSTRUCTIONS ET AVIS DE CES VENERABLES MERES
 
PARIS
J. MERSCH, IMPRIMEUR
22, place Denfert-Rochereau
1889





Jésus + MARIA

Les âmes que Dieu appelle à le servir dans notre Ordre, doivent savoir que leur première et principale obligation, comme Carmélites, est d'honorer avec un soin particulier la très sainte Vierge Marie, première­ment dans sa suprême dignité de Mère de Dieu, dans tous les privilèges et toutes les grandeurs que cette qualité renferme, et dans la souveraineté universelle qu'elle lui donne sur le ciel et sur la terre ; seconde­ment dans l'excès de bonté et d'humilité qui a porté cette très sainte Vierge à se rendre la mère et la pa­tronne de cet Ordre.

Pour satisfaire à ce devoir, chacune aura soin de communier au moins une fois le mois en l'honneur de la très sainte Vierge, pour l’accomplissement de ses desseins sur la terre, pour l'accroissement de son honneur dans toutes les âmes, et pour obtenir d'elle que celles de cet Ordre l'aiment, l'honorent, la servent et lui appartiennent selon toute l’étendue des desseins de miséricorde de son divin fils et des siens sur elles.

Secondement, elles doivent avoir présente la fin pour laquelle notre mère sainte Thérèse a institué 2*

notre Reforme, qui est pour s'employer continuelle­ment par la prière et par les bonnes oeuvres à servir l'Église de Jésus Christ dans ses besoins.

Elles sont encore étroitement obligées de prier pour leur propre monastère, et pour tous les autres de l'Ordre, pour les personnes qui le conduisent, et pour celles qui l'assistent.

En troisième lieu elles sauront que dans cet Ordre l'on fait profession, non seulement d'être Reli­gieuses, mais aussi d'être ermites, à l'imitation des anciens Pères des déserts, autant que cela se peut, vivant en communauté comme nous faisons. C'est ce que notre mère sainte Thérèse dit en paroles expresses dans le Chemin de perfection, et ailleurs elle nous apprend que ce que les Carmélites doivent toujours désirer, c'est d’être seules avec le Seul, afin de jouir dans cette solitude du divin Époux, qui les y a amenées pour parler à leur cœur, comme il dit lui-­même. Et, dans le reste des oeuvres de cette grande sainte, elle ne se peut lasser d’exhorter ses filles à cette vie retirée, solitaire et occupée de Dieu seul.

DU SILENCE.

Ensuite, celles qui embrassent notre manière de vie doivent bien entendre que comme une de leurs premières obligations est d'entrer dans l'esprit érémi­tique, un de leurs principaux emplois doit aussi être de pratiquer les vertus qui sont propres à cet esprit, dont le silence est une des premières et des principales, puisque le retranchement qu'il fait de la conversation extérieure avec les créatures, est un des plus puissants

3* moyens que l'on puisse employer pour se disposer à la communication intérieure avec Dieu en l'oraison, qui est comme l'âme et la vie de cette même vie solitaire.

C'est pour ces raisons que notre mère sainte Thérèse a établi dans notre Ordre l'usage de plusieurs signes, afin que l'on s'en serve au lieu des paroles dans les choses que l'on pourrait avoir à se dire plus ordinaire­ment les unes aux autres. Mais il faut prendre garde à deux choses : la première, qu'il n'est pas au choix de chacune d'en inventer comme elle pense, mais qu'il se faut servir de ceux qui sont en usage dans le monas­tère, et aussi avoir soin de les faire le plus distincte­ment et intelligiblement que l'on peut, afin de ne pas donner de distraction à celles à qui on les fait ; la seconde, qu'il n'en faut faire aucun qui ne soit nécessaire, parce que l'on ne contrevient guère moins au véritable esprit du silence par des signes inutiles que par des paroles inutiles.

Quand on a vraiment nécessité de parler, si deux paroles peuvent suffire, il faut rendre cette fidélité à Dieu de n'en pas dire trois. Et s'il arrive que l'on en ajoute qui ne soient pas [nécessaires], la première qui s’en aperçoit se doit prosterner humblement, et l'autre aussi, et puis elles se relèveront toutes deux en même temps. Ceci est une coutume ancienne de l'Ordre que nos premières Mères qui sont venues d'Espagne fonder en France observaient exactement. Il ne faut pas craindre que cela soit contre la charité, ni de faire peine à celle que l'on avertit humblement de sa faute : car la même charité et le désir de la per­fection de sa sœur étant ce qui le fait faire, Dieu ne

4* permettra pas qu'elle en reçoive de l'indisposition, et chacune a ici trop de bonne volonté pour cela.

Si une professe en allant par la maison, voit quel­ques sœurs parlant dans des lieux défendus, elle se doit aussi prosterner devant elles, et puis elles se relèveront ensemble, comme il vient d’être dit.

On ne doit jamais parler dans les cloîtres, dans les dortoirs, et dans tous les lieux qui suivent: aux deux chœurs, à l'oratoire, au chapitre, au réfectoire, dans tous les ermitages et dans les jardins.

Pas une Religieuse ne peut aussi parler dans le no­viciat, si ce n'est quelques mots, ou tout au plus en quelque nécessité l'espace d'un Miserere, excepté la Sous-prieure, la Maîtresse des novices, et la soeur que la Prieure charge de leur aider à enseigner à lire, à chanter, et à faire les cérémonies.

On ne doit point encore du tout parler dans tous les passages ni sur les pas des cellules, et quand on a quelque chose de nécessaire à dire, il faut se retirer en lieu où l'on ne soit vu, et parler si bas que l'on ne puisse être entendu de pas un autre endroit de la maison, étant nécessaire que la solitude et le silence paraissent en tout temps et en tous lieux dans le monastère.

Si une soeur a permission de dire quelque chose à une autre, il faut, devant qu'elle commence à parler, qu'elle lui fasse entendre qu'elle a cette permission.

Dans tous les lieux où l'on peut parler, il faut avoir soin d'en fermer les portes, devant que de dire la pre­mière parole.

Il ne faut point parler ni travailler depuis que Vê­pres sont dites jusqu'à ce que trois heures soient sonnées,

5* ce temps là étant donné de notre sainte mère Thérèse pour lire et pour prier.

On ne doit point chanter dans les cellules ni dans les dortoirs, si ce n'est pendant les récréations, lorsque l'on a permission de n'y point aller.

Aussitôt que Complies sont dites, il se faut retirer, afin de ne pas marcher dans les dortoirs pendant le grand silence : ce qui se doit aussi observer au silence de midi en été.

Pour le temps auquel on a congé d'aller au jardin après Complies, celles qui ne veulent pas y demeurer toute l'heure, peuvent revenir en leurs cellules.

En tout temps il faut prendre grand soin de ne point faire du bruit dans les dortoirs, ni dans sa cellule, et si l'on avait à y mettre des clous ou à y faire quelque autre bruit, il faudrait demander congé de prendre pour cela le temps de la récréation.

Lors que l'on ferme des portes et des fenêtres, il faut toujours avoir soin de le faire fort doucement.

Pendant le temps du grand silence et de celui de midi en été, on ne doit point du tout cogner, balayer, secouer, ni faire aucune autre chose qui fasse du bruit, en quelque lieu de la maison que ce soit qui puisse être entendu.

Le matin en s'habillant et le soir en se couchant, il faut prendre un soin particulier de ne faire aucun bruit, et de sortir et de rentrer si doucement que l'on ne puisse être entendue.

Pendant toute la journée chacune doit demeurer dans sa cellule, ou dans les lieux où l’obéissance lui ordonne, dont elle ne doit point sortir sans nécessité.

Pour cela il faut prévoir dès le matin les choses que

6* l'on peut avoir besoin de demander ou de faire dans la journée, et y aller au sortir de quelque heure de Communauté, et même essayer d'en faire plusieurs en même temps, afin de faire le moins de voyages qu'il se pourra par la maison.

DU TRAVAIL.

Les soeurs doivent savoir qu'elles sont obligées d'avoir une grande ferveur et une grande assiduité au travail des mains, non seulement comme Religieuses, mais encore comme filles d'Adam, se souvenant qu'après son péché Dieu lui imposa pour pénitence, et en lui à toute sa postérité, de manger son pain à la sueur de son visage.

Outre cette obligation, celle qu'elles ont de rendre hommage à la vie très sainte de Jésus Christ, les y engage très étroitement, et pour cela elles se souviendront que dans ses trente premières années il s'est occupé continuellement au travail manuel, et même à un travail fort pénible.

Les saints Apôtres ont été si fidèles à cette pratique, que saint Paul travaillait même les nuits, après avoir employé les jours à la prédication de l'Evangile, et recommandait si expressément ce travail des nuits aux fidèles qu'il veut que ceux qui ne travaillent pas ne mangent point, ainsi qu'il est rapporté dans notre Règle.

Après les saints Apôtres, les Anachorètes et Solitaires, et les premiers Pères instituteurs des Ordres Religieux comme saint Basile, saint Augustin, saint Benoît et saint Bernard, ont eu cet usage en si grande

7* recommandation, qu'ils l'ont établi dans leurs Ordres comme l'une des choses plus nécessaires à la perfection de l'esprit.

Et notre sainte Mère nous y exhorte et nous l'ordonne par des paroles si expresses dans ses Constitutions, et dans plusieurs autres endroits de ses œuvres, que nous ne pouvons pas nous dire avoir l'honneur d'être ses filles si nous nous laissons aller à l'oisiveté.

Pour donc éviter ce mal, et pour jouir des avantages qui se trouvent dans l'accomplissement d'un usage si saintement établi, chacune doit employer très fidèlement tout le temps auquel elle n'est point à la Communauté, ou occupée ailleurs par l’obéissance, à travailler de ses mains dans le lieu où elle est retirée.

DE LA MODESTIE ET DE LA MORTIFICATION DES SENS.

Les soeurs doivent avoir beaucoup de soin de régler et de composer leur extérieur le mieux qu'il leur est possible, pour honorer celui de Notre Seigneur Jésus Christ et celui de sa très sainte Mère.

Elles se doivent toujours tenir bien droites, et soit en parlant, soit en marchant, elles doivent prendre garde de ne dire de la tête, des mains, ni du reste du corps, que le moins de mouvements qu'elles peuvent.

Elles doivent aller par la maison avec une façon recueillie et fort modeste, sans tourner la tête, ni lever la vue pour regarder aucune chose par curiosité ou légèreté, et avoir les mains sous leur scapulaire, si [ce] n'était qu'elles portassent quelque chose qui les en empêchât.

Elles doivent prendre garde de ne point traîner les

8* pieds [et] de faire si peu de bruit en marchant qu'elles ne soient point entendues. Nos Mères Espagnoles étaient très exactes en cette pratique, et l'ont beaucoup recommandée.

Lorsqu'elles sont assises dans leurs cellules, ou dans leurs offices, encore que personne ne les voit, elles ne doivent pas être couchées, ni trop de travers, ou les jambes trop étendues, mais avoir soin que ce soit en une façon honnête et modeste, et qui ne donne point trop de commodité au corps, lequel doit tou­jours être avec la mortification religieuse.

Lorsqu'elles sont au sermon, soit au chœur, soit au parloir, elles doivent avoir encore plus de soin d'y être modestement assises, de ne se point remuer, et de ne point tourner la tête, et aussi de s'incliner lorsque le prédicateur s'adresse à la Communauté, et lorsqu'il nomme les saints noms de Jésus et de Marie.

Si quelqu’une était endormie, il faudrait que celle qui serait derrière ou proche d'elle la tirât. Il a été ainsi ordonné de tout temps.

Elles ne doivent jamais se plaindre des petites incommodités qui leur arrivent, comme du chaud, du froid, de la lassitude, des infirmités, et de ce qu'elles peuvent rencontrer de mal agréable et de mortifiant dans les choses qu'on leur donne pour le manger, pour le vêtir, et pour les autres nécessités de la vie humaine.

Enfin la mortification de Jésus Christ doit assujettir et régler tous leurs sens et tous leurs mouvements intérieurs et extérieurs, en tous temps, en tous lieux et en tous emplois, même les plus pénibles.

9*

DE LA PAUVRETE

Elles doivent avoir un extrême soin de ne s’approprier quoi que ce soit, et pour petit et vil qu'il soit, et de n'avoir et de ne désirer pour leur usage que les choses qui sont précisément nécessaires, retranchant toutes celles dont elles se peuvent bien passer : et en­core que dans ces mêmes choses nécessaires, il [n’] y en ait aucune de curieuse ou de trop grand prix, mais que toutes ressentent la pauvreté de Jésus Christ. Elles doivent même prendre ce soin pour les choses de dévotion qu'on leur permet d'avoir.

Elles ne peuvent avoir dans leurs cellules qu'un tableau et deux images, ou bien trois images sans tableau.

On ne doit mettre que cinq épingles à sa toque et à son voile de dessous, savoir deux à la toque et trois au voile.

Par ce même esprit de pauvreté, elles doivent bien prendre garde de ne laisser rien perdre, rompre ou gâter de ce qui peut servir, soit dans les offices, soit dans les ermitages, ou dans les autres lieux dont on peut leur donner le soin ; comme aussi de conserver leurs habits pour les faire durer le plus long temps qu'elles peuvent, et lorsqu'il y a quelque chose de rompue, elles doivent demander permission de les montrer à la Robière, afin qu'elle leur donne ce qu'elle trouvera à propos pour les raccommoder.

Il faut aussi qu'elles demandent congé de montrer leurs alpargates dès qu'elles sont rompues, à celle qui a le soin de les raccommoder, et de faire un point

10* à leur manche, afin de ne pas perdre leur mouchoir. Lorsqu'elles vont par la maison, il faut qu'elles ra­massent soigneusement tout ce qu'elles trouvent qui peut tant soit peut servir, quand ce ne serait qu'un bout de fil. Et lorsqu'elles balayent, il faut qu'elles ramas­sent tous les petits morceaux de bois quelles trouvent dans les ordures, ceux mêmes qui se rompent de leur balais.

Ces petites pratiques de pauvreté se font dans la Religion, pour rendre hommage à celles que le Fils de Dieu a faites lorsqu'il a daigné se rendre pauvre pour notre amour.

DE L’OBEISSANCE.

Elles doivent être fort exactes dans toutes les choses d'obéissances, et n’en négliger aucune, pour petite qu'elle leur paraisse, puisque toutes celles qu'elles font jusqu'aux moindres sont pour honorer et pour imiter les pratiques d'obéissance du Fils de Dieu et de sa sainte Mère sur la terre.

Lorsque l'on ordonne quelque chose en commu­nauté, comme d'aller éplucher des herbes, aider à plier du linge, serrer du bois, etc., pas une ne s'en doit dispenser sans permission, quoique ce fut pour aller faire une autre chose qu'elle croirait aussi utile. Et quand on envoie quelqu'une en particulier faire ces mêmes choses, elle doit y aller avec joie d'avoir cette occasion de soulager ses soeurs.

S'il arrive que, dans les choses qu'on leur ordonne, il y en ait quelqu'une où elles aient difficulté ou répu­gnance, elles se doivent bien garder de la faire paraitre,

11* mais plutôt elles se doivent réjouir des moyens que Dieu leur offre de rompre leur propre volonté.

Quand on lit au réfectoire la table des offices, chacune doit tenir à bénédiction d'en avoir quelqu'un, et avoir grand soin de s'en acquitter, le mieux qu’il lui est possible. Les novices doivent demander à leur Maîtresse ce qu'il faut faire pour ceux qui leur tombent en partage.

DE LA SIMPLICITE.

La simplicité est une vertu des plus nécessaires en la vie religieuse, mais surtout aux novices. Elles ne doivent voir, ni entendre, ni juger aucune chose que dans l'esprit qu'on leur donne.

Lorsqu'on leur demande quelque chose, il faut qu’elles répondent dans une grande simplicité et naïveté. Elles ne doivent point désirer de savoir ce qui se passe, non seulement au dehors mais même au dedans de la maison, afin de [ne] s’occuper que de l’unique nécessaire, se souvenant que Dieu ne leur demandera pas compte de ce qu'il n’a pas commis à leur soin, mais qu'il en demandera un très étroit, si elles manquent à la simplicité, à l’oubli de toutes les choses créées où il les veut trouver.

 

DU RESPECT QUE L’ON DOIT PORTER, PREMIEREMENT A LA PRIEURE,

ET PUIS A TOUTES LES SŒURS.

On doit [avoir] un profond respect intérieur et extérieur pour la Prieure, regardant en sa personne celle de Jésus Christ ; et être aussi exacte à obéir à tout ce

12* qu'elle ordonne que si le même Fils de Dieu le commandait de sa propre bouche.

Quand on la rencontre par le Couvent, il faut s’arrêter à cinq ou six pas, et lui faire une profonde incli­nation.

Il faut toujours se mettre à genoux en lui parlant, et lorsqu'elle reprend de quelque faute, l'on doit se prosterner et se tenir ainsi jusqu'à ce qu'elle dise ou fasse le signe qu'on se lève.

Il faut être fort soigneuse, dès que la Prieure parle à quelque soeur, de se retirer si loin que l'on ne puisse entendre chose aucune, et si l'on ne pouvait éviter d'entendre quelque chose, il faudrait l'en avertir.

On ne peut jamais entrer dans les cellules de la Prieure, de la Sous-prieure ni de la Maîtrese des no­vices en leur absence, non plus que dans celles de toutes les autres Religieuses. Il n'y a que la Prieure qui puisse donner permission d'entrer dans celles des Professes, mais la Maîtresse des novices les peut faire entrer dans les cellules les unes des autres, lorsqu'il en est besoin.

Quand la Mère Sous-prieure préside à la Communauté, on ne lui doit point parler autrement qu'à genoux, et, lors qu'elle reprend quelque soeur, elle se doit pros­terner.

Les novices doivent observer à l’égard de la sous-prieure et [de] leur Maîtresse, le même qui a été dit en parlant de la Prieure, excepté que pour leur Maîtresse elles ne le doivent point faire à la Com­munauté.

Il faut bien prendre garde de ne parler jamais à pas une soeur avec légèreté, mais de le faire toujours

13* généralement à toutes avec une façon recueillie, et qui témoigne en l'extérieur tout ensemble le respect que l'on a pour elles en l’intérieur, suivant le conseil de saint Paul qui dit : prévenez vous les uns les autres par honneur.

Quand on rencontre quelque sœur, il faut être fort soigneuse de la saluer par une demi inclination, et si l'on en trouve quelqu'une au passage d’une porte, il faut se retirer humblement pour lui donner la préférence, mais si elle ne la veut pas accepter, après s’être retirée, il faut passer tout doucement et avec confusion de l'humilité de sa soeur.

DES HEURES DE COMMUNAUTE, PREMIEREMENT DU CHOEUR

Lors que les heures de Communauté sonnent, toutes les Religieuses y doivent aller,sans aucun retardement.

Il faut qu'elles détroussent leur manches et leur robe avant que d'entrer au De profundis, ce qu’elles doivent aussi observer toutes les fois qu’elles entrent au chœur, et encore lorsqu'elles vont à l’oratoire et que le Saint‑Sacrement y est exposé, aux processions et à confesse.

Quand on est au De Profundis entre les coups de la cloche, on n'y doit lire dans aucun livre ni papier, parce que ce temps là est donné pour recueillir son esprit, pour l’élever à Dieu et pour lui demander la grâce de chanter ses louanges avec le profond respect et toutes les saintes dispositions qui sont dues à une si haute majesté.

On doit aussi observer le même de ne lire dans aucun

14* livre ou papier pendant l'office, la Messe, l'exa­men et les processions, excepté les livres propres à ce que la Communauté y doit dire.

L'on ne s'y peut montrer ni donner l'une à l'autre aucune chose sans permission.

Pendant les heures d'offices l'on doit être fort modeste et recueillie, et prendre bien garde de ne point du tout lever les yeux, et de ne point tourner la tête, ni toucher à son visage, ni à ses habits.

Il faut aussi prendre soin de ne point montrer ni ses mains ni ses pieds.

Il faut s'incliner quand on nomme les saints noms de Jésus et de Marie, et ceux de notre Père saint Elie, de notre Mère sainte Therese et du saint dont on fait l'office (1.Des décrets successifs de la Sacrée Congrégation des Rites ont prescrit encore quelques autres inclinations qui sont indi­quées au Cérémonial).

Lors que l'on chante, il faut toujours tenir son livre et regarder dedans, sans jamais rien dire par cœur.

Lors que l'on récite, on peut quitter son livre au Benedictus, et aux Heures depuis le chapitre, mais les novices blanches n'ont point permission de le quitter à quoi que ce soit, si ce n'est à Complies quand on les récite.

Il ne faut pas manquer de porter son Diurnal à grâces (2.Le Diurnal peut être remplacé actuellement par le Livre de grâces qui a été imprimé pour cet usage), quand c'est un autre psaume que le Miserere qui s'y dit.

On doit bien prendre garde de ne point faire du tout de bruit pendant l'office, particulièrement lors qu'une

15* Religieuse seule dit quelque chose que toutes les autres doivent entendre. Il ne faut pas fermer les fermoirs de son livre, ni en tourner les feuillets.

Il faut observer le même quand on doit faire les signes au chœur et au De Profundis.

Il faut éviter autant que l'on peut de tousser, de cracher et se moucher au chœur. Lors que l’on y est contraint, il faut essayer de le faire fort doucement, et si l'on ne peut pas s’empêcher de faire du bruit, il faut baiser son scapulaire pour sortir du chœur, et s’éloigner assez pour n'en être pas entendue, premièrement par respect à Notre Seigneur Jésus Christ présent sur l’ Autel, et secondement pour ne pas divertir ses sœurs de l'attention à la prière que l’on doit tenir précieuse.

Lors que le Saint‑Sacrement est exposé à l’oratoire, on ne peut pas y dire son office sans permission, excepté dans les heures que la Communauté le dit au chœur.

Lors que, dans les autres temps, on a dévotion d’y dire des prières vocales, il le faut faire si bas, que personne ne l'entende : ce qu'il faut aussi observer au chœur et dans les autres lieux de dévotion, si ce n’était que l’on fut seule.

On doit avoir un soin particulier de ne faire aucun bruit pendant la Messe, spécialement pendant l’épitre et l’évangile, et lors qu'on se lève pour aller communier.

Quand la Prieure donne pendant la messe permission de communier, on l'a aussi d'aller quérir son manteau.

Toutes le doivent mettre après l’offertoire aux 16* messes où elles ne l'ont pas mis dès le commence­ment, et les novices blanches doivent mettre leur petit voile dans ce même temps.

On doit se mettre en rang pour communier après le second Domine non sum dignus.

L'action de grâce doit durer un quart d'heure depuis que la Messe est finie.

Quand la Messe est commencée, si elle est basse, il ne faut pas entrer au chœur sans permission, et si l'on doit communier, on entre au Confiteor ; mais aux Messes chantées, on entre pour aider de sa voix.

C'est aux chantres à mettre les pupitres devant la Messe, et à les ôter après qu'elle est finie, mais elles le doivent faire de sorte qu'elles ne laissent pas pour cela d'entrer et de sortir avec la Communauté.

Lorsque l'on chante None, c'est à la seconde chan­tre à les mettre, et elle sort pour les aller prendre aux brefs répons.

Lorsque l'on a quelque office au chœur, il faut être fort soigneuse de s'en acquitter, et de prévoir tous les jours ce que l'on y doit dire, afin de ne point faillir.

Quand on est obligée de sortir de la Communauté, il faut avertir celle qui avait le même office la semaine d'auparavant d'y suppléer.

Quand on y a fait quelque faute qui a pu être aperçue du dehors, il faut à la fin de l'office aller se proster­ner en croix sous les cloches (1. Les cloches, à Saint Joseph‑d'Avila, sont placées au‑dessus du chœur, non loin de l'autel, ce qui explique ce passage et indique à quel endroit on doit se prosterner. Dans quelques autres monastères, à Albe par exemple, les cloches sont également au-dessus du chœur), et attendre à se lever que celle qui préside ait fait le signe.

17* Quand on arrive au chœur après que l’office est commencé à savoir : à Matines le Venite, aux Heures l’l'hymne, à Vêpres le premier psaume, et à Complies lors que l'on a dit Adjutorium nostrum (1. Le Cérémonial rédigé, comme l’expliquent nos supérieurs, pour régler d'une manière définitive et rendre uniforme la pratique de nos monastères, donne la règle générale pour tous les offices, de n'aller se prosterner que lorsqu’on entre après le premier psaume commencé), il faut aller baiser la terre sous les cloches et ne se point lever que celle qui préside n’ait fait le signe.

Devant que de baiser la terre, on fait sur son front, sur sa bouche et sur son estomac, une croix avec son pouce, en disant Per signum crucis etc… puis un grand signe de croix sur soi, ce qui s’observe aussi toutes les fois que l’on entre au chœur pour l’office, devant que celle qui préside fasse le signe pour commencer, et encore à l’examen et aux oraisons.

Toutes les fois que le Réglement des cérémonies des Religieuses les oblige à baiser la terre, elles doivent la baiser en effet, et non pas se contenter de se prosterner à demi, mais seulement les jours qu’elles ont communié, depuis la messe jusqu’au réfectoire, elles doivent mettre leur scapulaire dessous la bouche par respect au Saint Sacrement.

Toutes les fois que l'on entre dans le chœur, il faut y faire une profonde inclination (3. Les règles de l'Eglise prescrivent la génuflexion pour saluer le Saint‑Sacrement) et baiser la terre.

18* Les novices ne se peuvent point mettre en aucun temps plus proche de la grille que deux pas, et quand le Saint Sacrement est exposé et que la grille du choeur est ouverte, elles ne s'en doivent pas approcher de plus près qu'environ la motié du choeur.

Jamais elles ne doivent toucher aux grilles, ni se mettre sous les rideaux, même du petit choeur (Dans plusieurs monastères d'Espagne, il y a deux choeurs: le grand dans lequel on dit l'office, et un autre plus petit.)

Il ne se faut point prosterner en croix dans le choeur quand la grille est ouverte et que les volets sont fer­més ; et lorsqu'on le fait, soit dans le choeur, soit dans les ermitages, il faut toujours mettre son sca­pulaire sous sa bouche, parce qu'autrement l'haleine fait des taches sur le bois.

On ne peut point demeurer ainsi prosternée plus que la longueur d'un Miserere.Il ne faut pas aussi se mettre trop proche du lambris pour la même raison de ne point faire de taches.

On ne doit point sortir de la Communauté sans le demander à la Prieure ou à celle qui preside en son absence.

Lors que l'on en est sorti pour quelque chose néces­saire, on ne peut point en aller faire une autre, ni s'ar­rêter que précisement à ce pour quoi l'on a eu congé de sortir.

Quand on est hors de la Communauté par maladie, par des remèdes, ou pour quelques affaires, on ne doit point aller en ces heures là par la maison, ni au jardin, excepté dans les heures des récréations.

Tous les jours après Complies, chacune doit rentrer

19* au chœur pour dire tout bas un Veni Creator pour tous ceux qui se sont recommandés aux prières de la Communauté ce jour là, et en suite un Sancta Maria ou un Sub tuum à la sainte Vierge pour tous ceux qui sont à l'agonie et qui doivent mourir la nuit suivante.

Quand on n'est pas de l'oraison du matin, on est trois jours sans se lever [pour y aller] et sans se prosterner à l'office, et le premier jour, on baise son scapulaire pour en demander permission, et pendant ce même temps on se doit asseoir à 1’oraison du soir, selon le besoin que l'on en a, les unes plus que les autres.

Il ne faut point aller au chœur après Complies, si l'on pense que l'on ne pourra s’empêcher d’y dormir.

POUR LES CLOCHES

Celles qui ont la cloche doivent venir un peu après les trois quarts avant les heures de Communauté, et attendre au choeur que l'horloge sonne (1. On se rappelle que dans plusieurs monastères d’Espagne, les cloches sont au dessus du chœur.A St Joseph d’Avila, l’une d’elles se sonne dans le chœur même, l’autre dans un petit couloir à l’entrée du chœur ; à Albe, on les sonnent toutes deux dans le chœur. Cela fait comprendre pouquoi il est dit d’attendre au chœur que l’horloge sonne, et d’y demeurer entre les coups des cloches comme on le verra plus loin).

Aux Heures, à Vêpres et à Matines, il faut sonner la grande cloche en branle la longueur d’un Miserere, après il en faut laisser deux d’intervalle, puis tinter la petite cloche, aux Heures la longueur d’un Miserere, à Vêpres et à Matines, un bon De Profundis.

On sonne le premier coup de la Messe avec la grande 20 *cloche la longueur d'un Miserere, et ce sont les sacris­tines qui sonnent les deux autres coups.

Pour l'oraison du soir on la sonne deux Miserere (1. Le tintement des Heures et la sonnerie de l'oraison du soir sont un peu plus prolongés que ne l'indique le Cérémonial, ce que la disposition des lieux peut rendre utile en certains monastères), et on sonne aussi la grande cloche pendant le Te Deum.

Quand on sonne deux coups à Vêpres et à Matines, il ne faut laisser qu'un Miserere d'espace entre les coups, et tinter la petite cloche un Miserere. Pour Complies, pour le silence d'après, pour la fin de la récréation du matin et pour l'heure de Leçon en Ca­rême, l'on tinte la petite cloche la longueur d'un De profundis (2. La longueur d'un De profundis équivaut à trente coups, comme nous le voyons par le Cérémonial et par d'anciens manus­crits, qui se servent également de l'une ou l'autre de ces indica­tions pour désigner la sonnerie du même exercice).

Pour la fin de l'heure de Leçon à trois heures, pour l'examen d'après Matines, et en suite pour la Retraite on la tinte seulement douze coups (3. Le Cérémonial indique trente coups).

Pour l'oraison du matin, après les trois petits coups de l'Angelus, on sonne la grande cloche la longueur de deux Miserere ; à midi et à six heures du soir, on la sonne pendant un De profundis après les petits coups.

Celle qui a la cloche ne doit point sortir du choeur entre les coups, si ce n'est pour aller jusqu'au De profundis prendre son livre, mais elle n'a point congé de s'arrêter à aucune autre chose.

Quand on sonne deux petits coups de suite, la Communauté se doit assembler au choeur. La manière

21* de sonner pour cela est de tinter deux fois douze coups avec la petite cloche, laissant entre deux un Sancta d'intervalle.

Pour la fin du silence de midi en été, l’on sonne la matraque, et c'est celle qui a la cloche qui en a le soin.

POUR LE TIMBRE

Lors que l'on sonne le timbre trois fois trois coups doubles, laissant entre l'un et l’autre un Ave Maria, toutes les Religieuses doivent aller au chapitre, mais lors que l'on ne sonne que deux fois ces trois doubles coups, ce n'est que pour celles qui sont du chapitre et les autres n’y doivent point aller

Il faut être fort soigneuse de répondre à la cloche qui appelle les Soeurs, quand elle sonne pour en faire venir qudqu'une ; et lors que l'on va en des lieux où l’on ne la peut pas entendre il faut tirer sa corde à la petite table pour marquer où l’on sera, ou bien en avertir la tourière, et si c'est l’heure où l’on fait les confessions, il faut aussi en avertir la sacristine. En ce temps là, il ne faut pas s'éloigner sans nécessité en lieu où l’on ne puisse entendre la cloche ; et celles qui manqueront par leur faute à répondre, ayant été sonnée deux fois, ne se confesseront point le lendemain et perdront la comunion.

 

DU CHAPITRE

Il faut dans le chapitre dire ses fautes si clairement que toutes les puissent entendre.

Les novices ne doivent point passer devant le 22* chapitre lorsqu’on le tient et qu’elles n’y sont plus.

Quand quelqu'une des novices professes est semai­nière ou chantre, elle doit prier la Sous-prieure de faire supléer pour elle aux prières qui se disent à la fin du chapitre.

Quand on arrive depuis que la lecture est commen­cée, il faut se prosterner au milieu du chapitre jusqu'à ce que la Prieure ait fait le signe, mais si la lecture n'est pas finie, il faut attendre qu'elle le soit.

Si en entrant on trouvait que la Prieure parlât à toutes les Seurs en commun, ou à quelqu'une en par­ticulier sur ses fautes, il faudrait s'arrêter proche de la porte, jusqu'à ce qu'elle eut achevé son discours, afin de ne la pas interompre.

DU REFECTOIRE

Entre les deux coups de la petite cloche que l'on sonne à l'entrée de la table, toutes les Soeurs se doi­vent beaucoup humilier d’être obligées de faire ces actions de boire et de manger qui leurs sont commu­nes avec les bêtes, et en suite elles s'élèveront à Dieu, prenant quelqu'une des pensées et des prati­ques que les Saints nous ont enseignées pour cela, comme de s'unir aux dispositions saintes de Jésus Christ Nostre Seigneur, qui a daigné s'abaisser jusqu'à faire ces mêmes actions, lui rendre grâce de ce qu’il veut bien pourvoir de pauvres créatures comme elles sont de ce qui leur est necessaire pour leur vivre, quoiqu'elles en aient merité tout abandon par leurs péchés.

Proposer de s'abstenir de quelque chose qui sera 23* le plus à leur goût, et de prendre le plus volontiers ce qui le sera le moins, se souvenant du fiel et du vinaigre, dont le même Fils de Dieu fut abreuvé sur la croix.

Se souvenir aussi que Notre Seigneur se plait à communiquer dès cette vie les douceurs de son esprit, aux âmes qui se privent de bon cœur pour l’amour de Lui des satisfactions de leurs sens.

Quand on a sonné le second coup de la petite cloche, chacune doit faire un signe de croix sur elle et sur son pain, et le baiser en bénissant Dieu, devant que de le couper (1. Le Cérémonial indique de baiser d’abord le pain puis, de faire sur soi le signe de la croix.). On le fait aussi sur son godet devant que de boire la première fois Il le faut tenir à deux mains.

Elles auront toujours les yeux baissés et arrêtés devant elles, sans tourner la tête, et sans regarder les autres, ni ce qu'on leur sert, et lors que la serveuse leur presentera les portions, elles lui ferons une inclination de la tête et du corps, et elles prendrontce qui leur sera le plus à main sans aucun choix

Elles auront soin de se tenir droites, ne s’appuyant point ni à la table ni à la muraille, et que leurs pieds soient retirés sous leurs habits sans les mettre l’un sur l’autre, et leurs mains sous le scapulaire, devant et après le repas.

Elles doivent aussi observerla modestie en leur façon de manger, prenant garde de ne le point faire avec bruit ni trop vite, ni aussi trop lentement, ayant soin d'avoir fait avec les autres

Il faut prendre garde de ne rien mettre de ce qui se 24* peut manger dans 1es grands plats, et de ne point laisser tomber de miettes de pain à terre. A la fin du re­pas, il faut ramasser toutes celles qui sont sur sa ser­viette, par hommage à ce que Notre Seigneur ordonna à ses apôtres, après avoir fait les miracles de la multi­plication des pains, de ramasser les restes, afin que rien ne fût perdu (Jean ch VI, 12).

Il se faut souvenir de ne point mettre de miettes de pain dans les portions que l'on ne veut pas manger entières, et faire en sorte que ce qui reste du pain et des portions demeure si propre qu'il ne puisse donner sujet de mortification à celles qui le mangeront.

Il faut aussi prendre garde de ne salir ses doigts et sa serviette que le moins que l'on peut. Il faut laver sa cuillère et son couteau, et en toutes choses avoir grand soin de la propreté.

Lors qu'on plie sa serviette, il faut mettre son godet et tout le reste qui est dessus, le plus doucement que l'on peut sur la table, afin de ne faire aucun bruit qui interrompe la lecture, ce qu'il faut aussi observer pen­dant tout le temps du réfectoire.

Lors qu'on lit la table des offices, celles qui sont nommées se doivent incliner.

Si quelque soeur entre après que la lecture est com­mencée, elle se doit prosterner au milieu du réfectoire, et ne se point lever que celle qui préside n'ait fait le signe.

Quand on vient que la Communauté n'y est plus, on se doit aussi prosterner, mais on se relève sans aucun signe, si ce n'était que la Prieure ou la Sous-prieure fut présente.

25*                                        

DES MORTIFICATIONS DU REFECTOIRE

On dit sa coulpe au réfectoire des choses que l’on a rompues, les portant à son cou.

Lors que par sa paresse l’on a perdu l’antienne de l’oraison du matin, on porte son oreiller à son cou, en disant sa coulpe, et de plus, on perd la première communion.

Celles qui répandent leur lampe, doivent en dire leur coulpe au réfectoire, la portant à leur cou, et être huit jours sans l’allumer.

On ne doit point sortir du chœur pour fairer des mortifications, plus de six, trois de chaque côté.

Il n’y doit jamais avoir plus de deux religieuses qui baisent les pieds   en même temps, et encore il ne faut pas que toutes les deux commencent à le faire d'un même côté.

Il ne faut pas faire plusieurs mortifications en un même repas, comme de se prosterner à la porte, et puis, en revenir faire une autre au milieu du réfectoire Il n'en faut faire qu'une selon sa dévotion, excepté qu’après, on peut diner à terre.

Il faut prendre garde de ne pas les faire trop longues afin qu'elles ne fassent point perdre les grâces.

Après avoir fait une mortification, il faut aller baiser le scapulaire de la Prieure ou de la Sous-Prieure. En leur absence, on ne baise point à celle qui préside, ni on ne dit point sa coulpe.

On ne doit jamais aller baiser le scapulaire étant déshabillée, de sorte que lorsqu’on doit diner en cet état, on ne le baise point du tout.

26*

On n'ôte jamais sa robe, et lors que l'on dine en mortification sans avoir son grand scapulaire, il faut avoir le petit de nuit.

On ne doit point baiser les pieds à la porte, ni s'y prosterner quand il y a quelque Religieuse qui prend la discipline.

Lors que quelque Soeur baise les pieds soit à la porte, soit au tour des tables, il ne faut pas lui donner la peine de s'avancer bien avant pour cela, mais il lui faut présenter doucement son pied.

Et toutes les fois que des Soeurs font des mortifica­tions au tour des tables celles qui sont assises doivent leur faire une demie inclination lors qu'elles commen­cent, et une autre lors qu'elles finissent.

Le matin des jours que l'on a communié, on ne baise point les pieds, on ne se prosterne point à la porte du réfectoire afin que les sœurs passent pardessus soi, on prend garde de ne rien mettre de sale dans sa bouche, et on ne la met point contre terre sans que son sca­pulaire soit entre deux.

Les professes ont permission de faire deux mortifi­cations des ordinaires toutes les semaines, mais les novices blanches ne peuvent point en faire sans l'avoir demandé à leur Maîtresse.

Les novices blanches peuvent faire des mortifica­tions à la porte et au milieu du réfectoire pendant que les sœurs entrent, mais lors que l'on est assis, elles n'en peuvent point faire d'autre que de dîner à terre proche de leur place.

Elles ne peuvent point aussi aller baiser le scapu­laire depuis qu'on est assis.

La semainière ne doit [point] faire de mortification 27* le soir quand il est jeûne, et elle doit toujours prendre garde de ne s'engager à aucune qui la puisse empêcher de faire son office, les autres officières doivent observer le même

On ne fait point de mortification au réfectoire depuis les premières Vêpres des fêtes où la prieure fait l’office, ni [de] celles de seconde classe qui ont octave, mais le mercredi, le jeudi et le vendredi saint sont exceptés de cette règle, parce qu’ils sont particulièrement destinés à rendre hommage aux humiliations du Fils de Dieu.

On n'en fait point depuis l’office du matin de la veille de Pâques jusqu'après l’octave. A la Pentecôte aussi, depuis l'office du matin de la veille jusqu’après la troisième fête.

On observe encore le même à Noël jusqu’après les Rois.

On n'en fait point aux dimanches et aux fêtes, ni encore aux jours d'élection, d'habit, de profession et de voile.

En ces jours là on ne lit pas la Règle et les Constitutions au réfectoire.

Quand on n'a pas lu la Règle le vendredi, on la doit lire le samedi, si ce n’était qu’il y eu encore empêchement.

Lors qu'une séculière est nouvellement entrée, on ne fait point de mortifications pendant quelques jours, et on ne recommence point à en faire que la Prieure ou Sousprieure ne le dise.

On ne lit point aussi les Constitutions pendant ce même temps ; mais pour la Règle on ne laisse pas de la lire.

28*                                                        

DE LA RECREATION

On doit se rendre aussi ponctuellement à la récréa­tion qu'à une autre heure de Communauté et avoir soin d'apporter son ouvrage en venant à l'examen.

En entrant à la récréation, chacune se doit mettre à genoux et dire tout bas un Ave maria pour s'offrir à la sainte Vierge, et pour lui demander la grâce de ne rien dire qui lui puisse déplaire.

On ne doit point commencer à parler que celle qui préside à la récréation n'y soit arrivée.

On doit prendre garde de ne point parler et de ne point rire trop haut, et de ne faire aucune autre action qui soit contraire à la modestie dont une Carmélite ne doit jamais sortir

Mais comme l'on doit éviter d'y être trop légère, on doit aussi avoir soin de n'y être pas trop renfermée.

Il faut prendre garde de ne se point interrompre l'une l'autre, afin d'éviter la confusion. Chacune, par humilité et par respect à ses sœurs, doit être plus aise d'écouter que de parler.

Il ne faut jamais soutenir son sens et ses pensées, ni donner son avis si on ne le demande, ou que la cha­rité le requière, et lors il faut que ce soit avec grande humilité et retenue.

On n'y doit point parler des choses du monde, ni de celles que l’on a apprises du dehors du monastère, une Religieuse devant avoir un entier oubli de tout ce qui est du siècle qu'elle a quitté pour Dieu.

On n'y doit point parler des mortifications du réfec­toire et des autres exercices de pénitence, ni si l'on

29*   donne peu ou beaucoup à manger, bien ou mal apprêté. On n’y doit point raconter de songe, Notre Mère Ste Thérèse le défendait fort, selon que nos Mères espagnoles l’ont rapporté.

On n’y doit point parler des défauts naturels les unes des autres.

Les sœurs se doivent bien garder de se contredire jamais, ni de se faire aucun reproche ni aucune répréhension pour petite qu'elle soit, mais au contraire, chacune doit essayer de se rendre agréable à toutes, et de paraître dans une grande charité, s’aimant toutes en général, comme Notre Seigneur le commande si étroitement à ses disciples.

Il ne faut rien dire ensemble que l’on ne veuille bien que toutes entendent.

Il ne s'y faut rien jeter les unes aux autres.

Il n'y faut point chanter ni lire aucun livre ni aucun papier, ni donner, ni demander ni emprunter aucune chose sans permission.

Si deux sœurs ont quelque chose à consulter ensemble, il faut qu'elles demandent congé de prendre pour cela un autre temps, ou bien, si ce qu’elles ont à dire ne peut pas se remettre, il faut qu’elles demandent de se retirer un peu d’avec les autres

Lors que l'on fait du feu aux récréations, on se doit souvenir qu'il n'est pas permis de parler en se chauffant.

DU PARLOIR

Celles qui vont parler au dehors, doivent en entrant au parloir ou au confessionnaire, se mettre à genoux,

30* et dire un Ave Maria, pour demander la bénédiction à la sainte Vierge, pour lui offrir la conversation qu'elles vont avoir, et pour la supplier qu'il ne s'y passe rien qui ne soit conforme à la qualité de ses filles que nous avons l'honneur de porter.

Étant au parloir, elles doivent observer le même que notre Mère sainte Terese a ordonné pour la tou­rière, de parler bas et avec édification.

Si elles doivent ouvrir la grille aux personnes à qui elles vont parler, il faut, auparavant que de le faire, savoir si elles sont seules dans le parloir, et les prier de fermer la porte.

Lors que la grille est ouverte, elles n'y doivent point du tout toucher.

On ne doit point donner ou recevoir aucune chose par la grille.

Elles se doivent asseoir à terre, si ce n'était que quelque incommodité ou quelque autre raison parti­culière les en empêchât.

Elles doivent avoir soin d'y baisser les yeux, de n'y faire paraître aucune légèreté, et d’être en tout fort modestes.

Il faut toujours porter son ouvrage, et il ne faut avoir ses manches retroussées que ce qui est précisé­ment nécessaire pour pouvoir travailler.

Les novices blanches doivent toujours avoir leur petit voile lors qu'elles ouvrent la grille.

Si quelqu'un de dehors ouvrait la porte du parloir, il faudrait aussitôt abattre le rideau.

Le même se doit observer si on venait frapper à celle de dedans la maison, y ajoutant de fermer la grille avec le verrou pour aller répondre, et si l'on sortait 31* du parloir, quoi que pour peu de temps, il faudrait emporter la clef de la grille.

Il n'en faut ouvrir qu'un des volets lors qu’il n’y a qu’une Religieuse que l'on voit, et il faut que ce soit celui qui est du côté où n'est point la tierce, et que celui qui est de son côté soit tout poussé contre les barreaux de bois, afin qu'elle voit entièrement la Religieuse.

Elles n'y doivent faire paraître aucune curiosité de savoir des nouvelles du monde, qu’elles ont quitté pour Dieu.

Si quelqu'un leur veut parler outre ceux que la tourière ou la tierce leur a nommé, elles ne peuvent point leur répondre sans une nouvelle permission, et il ne suffit pas que ces personnes disent qu’ils l’ont demandée, mais il faut que ce soit la tourière du dedans ou celle dehors qui leur vienne dire qu’elles l’ont.

Elles ne peuvent pas faire de recommandations sans permission, mais elles la peuvent demander à la tierce pour leur père, leur mère, leurs frères et sœurs. Elles ne peuvent non plus, sans permission, prier ceux qui les sont venus visiter, de leur en faire venir quelque autre à qui elles pourraient avoir besoin de parler.

Elles ne peuvent point parler au dehors plus d’une demie heure, si ce n'est pour quelque cause particulière, et avec permission expresse de la Prieure. Et elles se doivent toujours souvenir des grandes recommandé-dations que notre Mère Ste Thérèse nous fait dans ses Constitutions et ailleurs, de nous retirer le plus qu'il nous est possible, de traiter avec nos parents, et de ne nous point mêler de leurs affaires.

32* Elles ne doivent jamais parler de ce qu'elles ont appris au dehors, se souvenant que leur soin continuel doit être de s'occuper de Notre Seigneur Jésus-christ et d'oublier le reste.

Quand une Sœur a permission de parler au tour, elle n'y peut pas entrer que la tourière ne lui en fasse le signe. Lors qu'elle est entrée, c’est à la tou­riere à faire approcher ceux à qui elle doit parler, et, si elle en rencontre d'autres, elle ne leur doit pas répondre.

On ne doit point du tout s'avancer dans le tour, ni même le toucher, ni ôter ce que l'on pourrait passer, mais il faut que ce soit la tourière, qui ne peut point le donner qu'elle ne l'ait montré à la Prieure, et il faut observer le même pour ce qu'on aurait besoin d'y passer du dedans au dehors.

On ne peut point écrire de lettres sans permission, et on n'en écrit point durant les Avents et les Carêmes que pour quelque nécessité particulière.

On ne doit point s'offrir à être tierce soit au dehors, soit au dedans, ni aussi le refuser.

Quand on prend des novices pour l'être aux ou­vriers, elles ne doivent jamais leur parler, mais laisser parler les plus anciennes. Elles peuvent seulement les avertir tout bas de quelque chose s'il en était besoin.

Il faut se retirer promptement lors que l’on entend la clochette qui avertit qu'il y a des gens du dehors en la maison.

33*                                            

LES VISITES D’ERMITAGES.

On doit visiter tous les jours la Sainte Vierge, le bon Ange, notre mère sainte Thérèse, et cela si l’on peut, dès le matin (1. Dans plusieurs de nos monastères, on place une image de l’Ange gardien dans l’ermitage de la Ste Vierge ou de notre sainte Mère, et l'on permet une troisième visite que l’on peut faire, selon sa dévotion, dans l'un des autres ermitages de la maison, afin que tous soient de temps en temps visités).

Les dimanches et les fêtes, on peut visiter tous les ermitages que l'on a dévotion.

POUR LES COMMUNIONS

Dans les semaines où il arrive une communion extraordinaire, celles qui ne communient que le dimanche et le jeudi, doivent quitter celui-ci. Pour les professes du chapitre, lors qu’il n’arrive en une semaine qu'une communion extraordinaire, elles n’ont pas obligation d'en quitter, mais quand il en arrive deux, elles doivent quitter le jeudi ou le samedi, et s’il arrivait trois communions extraordinaires, il faudrait qu’elles quittassent les deux. De sorte que l’on ne peut point communier plus de quatre fois (2.Ou cinq fois, selon l'usage exposé dans le cérémonial) dans une semaine, en comptant le dimanche, sans permission particulière.

 

PLUSIEURS PETITS REGLEMENTS

Entre les deux coups des Heures, on ne doit point 34* ouvrir les portes des ermitages qui sont dans les dortoirs.

Il faut faire son lit aussitôt après les Heures, si l'on peut.

Il faut tous les matins se laver la bouche et les mains, et que ce soit aux lieux destinés à cet usage.

Il faut frotter ses dents avec de la poudre que l'on met au lavoir pour cet usage (1. Cette poudre est simplement de la suie, du charbon, ou quelque autre chose pauvre et commune préparée dans la maison), au moins deux fois la semaine. Il faut aussi se laver le visage une fois la semaine.

Il faut employer le moins de temps que l'on peut à ces petits besoins, afin de se mettre promptement au travail.

On ne doit point s'arrêter sans congé à de petites dévotions, lors que l'on a besoin d'aller par la maison.

Il faut nettoyer sa cellule les mercredis et les samedis, si ce n'était que quelque fête arrivât ces jours là, auquel [cas] on la balaierait la veille.

On le doit toujours faire le matin si cela se peut.

Il ne faut jeter aucune ordure dans les dortoirs et, s’ils sont balayés, il n'y faut rien secouer, non pas même le pas de la porte.

On ne peut point du tout frotter ni balayer son plancher avec son torchon, lequel on n'a que pour battre le lambris et pour secouer les petits meubles qui sont dans la cellule, dessous le lit et le pas de la porte. Seulement s'il pleuvait dans sa cellule, ou si l'on y répandait de l'eau, on pourrait se servir de son torchon pour l'essuyer.

35* Il ne faut point laisser son torchon étendu à l’entrée de sa cellule: il a été défendu.

Il faut demander congé une fois le mois de faire sa cellule toute faite.

Il faut avoir grand soin de tenir ses cellules propres ; il en faut fermer les fenêtres au soleil et au grand chaud. Il les faut aussi fermer au grand brouillard, et l’hiver on ne doit les laisser ouvertes que jusqu’à quatre heures.

En cette saison là, on ne doit pas laisser la fenêtre et la porte ouverte en même temps, sinon le peu qui est nécessaire en balayant sa cellule.

Il faut observer ces mêmes choses dans tous les autres lieux dont on a le soin.

Il n'en faut point du tout laisser les fenêtres ouvertes, qu'elles ne soient arrêtées d’une petite corde ou d’autre chose.

Il ne faut point mettre ses hardes dehors de sa cellule pour la nettoyer avant la fin des Heures, si ce n’est les Sœurs du voile blanc, auxquelles on a permis de le faire après Primes..

On ne doit jamais jeter quoique ce soit par les fenêtres qui sont sur le patio, parce que tout tombe dans la citerne (1. On nomme patio, en espagnol, la cour intérieure que nous désignions dans nos monastères sous le nom de préau. Dans le monastère d’Avila et dans quelques autres couvents d’Espagne, il se trouve un puits ou une citerne au milieu du patio).

Il ne faut aussi jamais jeter aucune ordure par toutes les autres fenêtres, quand ce ne serait que des petits morceaux de papier. Il ne faut pas même 36* jeter de l'eau que bien peu, et encore, pour peu que ce soit, il ne l'y faut jamais jeter que l’on ne soit bien assurée qu'il n'y ait personne dessous.

Il ne faut jamais cracher en pas un lieu de la maison, non pas même auprès du lavoir.

Il faut être fort soigneuse de ne point faire de taches à ses habits, soit de cire, soit d'autre chose, et cela en considération que c'est l'habit de la sainte Vierge, et qu'il est béni. Notre mère sainte Terese l'observait, voulant qu'en fuyant la curiosité, l'on con­servât la netteté.

Si l'on y fait quelque tache, il la faut bien nettoyer tout le plus tôt que l'on peut ; que si l'on y répandait de l'huile, ou sur quelque plancher de bois ou sur de la pierre, il faudrait la nettoyer tout à l'heure, parce qu'autrement il se ferait des taches que l'on ne pou­rrait plus ôter.

On ne peut point porter de lampe au grand chœur, ni en laisser au De profundis.

Les novices blanches n'en peuvent point porter au petit chœur.

On ne se peut point servir de chandelle sans permis­sion. Il n'en faut pas porter d'allumée par la maison, sinon pour le chœur, pour le réfectoire, pour la récréa­tion et pour aller à la cave.

Il faut demander congé de couper ses cheveux tous les deux mois.

Quand on n'a pas été à la discipline avec la Com­munauté le mercredi, on ne peut pas la reprendre sans congé, mais pour celle du vendredi, comme elle est de Constitution, on la doit reprendre, si c'est seu­lement par quelque occupation qu'on l'ait perdue ; mais on n’a point permission de la reprendre lors que ça été pour n’être point de l’oraison, pour maladie ou pour faire des remèdes.

Lors que pour avoir été 1ectrice ou serveuse, ou que par quelqu’autre occupation l’on n’a pu aller laver les écuelles à son rang, il faut avoir soin de le reprendre.

On ne le peut pas quitter sans congé.

Il ne faut rien prendre aux offices sans permission et sans l'avoir demandé aux officières, et aussi tôt que l’on en a fait, il faut avoir soin de le reporter.

On ne peut lire aucun papier que l’on pourrait trouver par la maison, quand bien il n’y aurait que trois mots, ni même ouvrir aucun livre que ceux qui sont à son usage particulier, et ceux qui sont en Communauté, dont il faut encore excepté l’Ancien et le Nouveau Testament, n’y ayant que celles qui en ont la permission qui s'en puisent servir

Les novices ne peuvent lire que les livres qui sont au noviciat, et les autres qu'on leur spécifie.

Elles ne doivent demander ni faire aucune chose sans permission, même pour avoir de l’ouvrage et pour le rendre.

Elles la demandent aussi de changer leur lit de place, de secouer leur couverture, et de couper leurs ongles.

Les professes du chapitre ont la permission de ces cinq choses, et aussi de demander des cordons d’alpar-gates ; à la roberie, ce qui leur est nécessaire quand elles ne sont pas de l’oraison ; un torchon, un balai de bouleau, et de faire leur cellule toute faite.

Il n'est point permis de porter de ciseaux pendus à 38* sa ceinture et, si l'on y met son reliquaire, il faut qu'il soit caché.

Il ne faut point laisser traîner par la maison ses livres, ses sandales, ni aucune des autres choses que l'on a pour son usage.

Il ne faut point aller au jardin quand il pleut, ni en aucun lieu humide sans sandales.

On les doit mettre pour tirer de l'eau à la citerne et ôter son mouchoir de sa manche, crainte qu'il ne tombe dedans.

On ne doit point laisser aucun livre au chœur que son seul Diurnal, excepté que les jours que l'on chante la Messe, si l'examen surprenait, on pourrait y laisser son missel jusqu'à la fin de la récréation. On peut aussi y laisser son manteau jusqu'à cette heure là, et même jusqu’à Vêpres, si c'était un jour auquel on le doit porter.

On ne le doit jamais laisser au De profundis, excepté le samedi, lors qu'on fait le choeur pendant le réfectoire du soir, et qu'ainsi il n'y peut pas demeurer.

Il le faut toujours avoir la nuit à sa cellule, ou à son office, ou au lieu destiné pour celà et lors que les novices y manquent, elles perdent la communion.

Les jours que l'on balaie le choeur, il faut en ôter son Diurnal, on le peut laisser au De profundis.

Pour les livres dont l'on se sert à l'oraison, il ne les faut point laisser au choeur, à l'oratoire ni au De profundis, mais il faut les emporter à sa cellule ou à son office, le matin au sortir des Heures, et le soir au plus tard après Complies.

39* Il est défendu d'emporter aucun livre des deux chœurs, et de tous les autres lieux où ils sont mis pour l'usage commun, et lors que l’on s’en sert, il faut bien prendre garde de ne les point gâter ni jeter. Il faut aussi observer le même aux livres que l’on a en son particulier.

On doit prendre garde quand on se chauffe de ne pas brûler ses chausses, et pour cela il se faut déchausser, si quelque nécessité particulière n’en empêche.

Celles qui ont les pieds humides doivent avoir soin de retourner et de sécher leurs chausses et le dedans de leurs alpargates.

Il ne se faut point servir de son linge sale à essuyer sa lampe, du bois, ou autre chose qui le puisse tacher.

Il faut aussi prendre un très grand soin de n’y laisser jamais d’épingles, parce que cela met au hasard de déchirer les mains des Sœurs qui lavent la lessive.

Les novices n'ont pas permission de mettre de l’huile dans leur lampe. Il faut qu’elles aient soin de les porter dès le matin à l’office des lampes les jours qu’il est ordonné que l’on y en mette.

On ne peut pas laisser sa lampe allumée la nuit, ni se servir de bougie après Matines sans permission.

On doit se coucher promptement après les Matines sans s'arrêter qu'à ce qui est inévitable.

Si l'on a congé de veiller, il ne faut pas laisser de se rendre à sa cellule pour la visite, dans le temps qu’on la fait.

Quand on se va chauffer après Matines, il faut y aller promptement, et chacune doit aller au feu sans faire des cérémonies, selon ce qu’elle est entrée au 40* chauffoir, et y être ce qu'elle en a besoin ; mais il faut avoir attention à n'y être pas inutilement, afin de faire place aux autres.

FIN DU PAPIER D’EXACTION

Il faut avoir en haute estime toutes les actions de la vie religieuse, pour peu importantes qu'elles parais­sent, et employer tous ses soins pour les.faire cha­cune le plus parfaitement que l'on peut, se souvenant que si elles sont petites en elles‑mêmes, elles sont grandes, et très grandes : En ce qu'elles sont ordon­nées par l'autorité de Celui de qui la grandeur est infinie : en ce que ce sont des moyens qu'il a inspiré à ses saints serviteurs et servantes pour l'honorer et pour s'acheminer à lui : et enfin en ce qu'il se promet lui même pour récompense éternelle de la moindre de ces petites actions qui auront été faites pour son amour.

PAROLES DE NOTRE SEIGNEUR

« Ne pensez point que je sois venu pour abolir la Loi ou les Prophètes : je ne suis point venu pour les abolir, mais pour les accomplir.

Celui donc qui rompra un de ces petits comman­dements, et enseignera ainsi les hommes, sera tenu le plus petit au royaume des cieux : mais celui qui les aura faits et enseignés, celui-là sera tenu grand au royaume des cieux » (1. Saint Mathieu, ch. V, 17, 19).

« Celui qui craint Dieu ne néglige rien. »

41*   42*                                                                  

 

43*                                                                        

Enseignements instructions et avis

de nos Mères Espagnoles dans nos monastères

(Nous réunissons et donnons presque textuellement ici les récits de divers auteurs, et très spécialement ceux de nos chroniques.)

Une des pratiques de la Religion que nos Mères Espagnoles recommandaient particulièrement comme essentielle à l’Ordre du Carmel, dont le caractère prin­cipal est l'esprit d'oraison et de retraite ; était le silence le plus exact. Pour éviter ce qui eût pu donner occa­sion de le rompre, elles exigeaient que, lorsque la nécessité obligeait à parler, l'on s'exprimât autant que possible par signes, et elles ne permettaient que diffI­cilement que plusieurs Soeurs travaillassent ensemble dans un même lieu. Dans les mémoires qui ont été fournis pour l'histoire du premier monastère, mé­moires tous écrits de la main des anciennes religieuses de la maison, l'on ne peut voir sans admiration leur exacte fidélité à la pratique de ce silence sacré.

Ce silence était le fruit du recueillement et de la profonde oraison dans lesquels elles vivaient, car elles étaient toujours pénétrées de la présence de la Majesté divine, et aucune occupation ne pouvait les en dis­traire. La Mère Isabelle de Saint‑Paul disait que l'ou­vrage n'avançait qu'autant: qu'elle travaillait en la présence de Dieu.

Cette divine présence imprimait à tous leurs mou‑ 44* vements, une dignité incomparable et une modération telle, qu'elles étaient à peine entendues lorsqu'elles marchaient ou agissaient. On rapporte en particulier de la Mère Isabelle des Anges qu'elle semblait même parler en silence, car bien qu'elle fût pleine de douceur et d'affabilité, elle savait se borner au nécessaire et le disait d'un ton de voix qui, en faisant comprendre quel était son recueillement, le portait en même temps dans les âmes. Comme toutes ses compagnes, elle recom-mandait que l'on prît un extrême soin de gar­der le silence, et entrait dans le détail des moindres actions pour apprendre à les faire sans bruit, afin que la maison restât toujours silencieuse, et que les âmes ne fussent pas troublées dans leur solitude avec Dieu et dans leur union continuelle avec lui.

Le même esprit d'oraison qui faisait voir à ces véné­rables Mères la Majesté divine résidant dans toutes les âmes, était le principe du respect avec lequel elles trai­taient entre elles ; elles le recommandaient comme l'une des choses que notre sainte Mère désirait da­vantage et que l’on remarquait dans ses premières filles. L'estime, la déférence mutuelle, la charité, étaient sans cesse le sujet de leurs exhortations, et elles les apprenaient par leurs exemples.

Elles chérissaient la pauvreté que plusieurs d'entre elles avaient vue si grande et si parfaite dans la plupart des monastères d'Espagne, du vivant de notre sainte Mère ou peu de temps après sa mort ; elles aimaient à répéter, en parlant du temps où elles ne vivaient que d'aumônes, que dans cette façon de vivre on trouve des consolations qui ne peuvent être comprises que de ceux qui les goûtent.

Si leurs novices ne rencontraient pas la même pauvreté dans tous les monastères de France, elles voulaient du moins qu'elles eussent un entier détachement. Lorsque la Mère Isabelle des Anges voyait une religieuse attachée à la moindre chose qui fut à son usage, comme cellule, livre, image, etc, elle la lui faisait changer, et quelquefois même une sœur trouvait sa cellule donnée à une autre, sans que la vénérable Mère lui en eût rien dit.

Par ce même esprit de pauvreté, nos Mères étaient extrêmement assidues au travail, et n’entendaient pas que l'heure même de la récréation en pût dispenser. Elles voulaient qu'on s'y réjouit, mais toujours en travaillant, en sorte que si elle apercevaient quelqu’une dont la main s’arrêtât en parlant, elles lui disaient : « Ma soeur, vous ne faites rien, parler et ouvrer peut‑on.» C'était leur proverbe. Lorsqu’elles avaient quelque pieux objet à montrer aux soeurs elles ne l'apportaient à la récréation qu’un jour de dimanche ou de fête afin de ne détourner aucun moment du travail.

Un caractère de gaieté leur paraissait essentiel aussi à une parfaite Carmélite. Elles faisaient elles-mêmes tous les frais des petites réjouissances, composant des cantiques selon l'esprit des fêtes solennelles. Elles exigeaient que l'on représentât les saints mystères et les actions de la vie des Saints. Il fallait pour cela que les novices eussent soin de lire la vie de celui d'entre eux qu'elles désiraient fêter, et chacune disait ensuite de l'abondance du cœur tout ce qui convenait au personnage qui lui était échu. Ces fêtes et représentations, de même tout ce qui pou- 46* -vait nuire au travail, ne se faisaient jamais les jours ouvriers. L'intention de nos saintes fondatrices dans ces pieuses démonstrations qui portent si bien l'empreinte du caractère espagnol, était avant tout de sanctifier le temps du délassement et d'imprimer plus vivement les saints mystères dans le coeur et dans l'esprit ; mais elles y trouvaient encore un autre avan­tage, celui d'empêcher les conversations en tête à tête et d'accoutumer leurs novices à un entretien général, de manière à ce que la Prieure ou celle qui présidait, pût entendre ce qui se disait, et reprendre les fautes qui se pouvaient commettre. Elles assuraient qu'il n'était pas de moyen plus efficace pour empêcher les discours imparfaits et les amitiés particulières : sur ce dernier point, elles étaient inexorables.

Ces vénérables Mères avaient une grâce spéciale pour parler de Dieu et faire des récréations à la fois saintes et délassantes. La Mère Anne de Jésus faisait quelquefois lire à la récréation la Messe du lendemain, spécialement pendant le Carême, et elle la commen­tait d'une manière admirable qui remplissait ses filles de dévotion. Lorsque la Mère Anne de Saint‑Barthé­lemy, qui avait une bonté et une affabilité toutes par­ticulières, était Prieure, les récréations étaient aussi pleines de charme et de piété. Ses ferventes novices s'entretenaient avec leur bonne Mère des grâces que Dieu leur faisait. Elles se disaient tout simplement ensemble leurs bonnes rencontres, la Mère ayant autant de franchise que les filles. Mais ce qui les ravissait, c'est qu'elle les entretenait presque toujours de notre sainte Mère, de sa conduite, de ses manières, de ses vertus et de celles de ses premières filles, les récréant 47* ainsi saintement. Elle était bien aise aussi de les voir gaies ; aussi lorsqu'elles étaient en bon train et que quelques unes lui faisaient des questions sur ce même sujet, elle leur disait que ce serait pour une autre fois et qu'elle souhaitait les laisser parler ensemble. Mais si la conversagtion tombait, elle reprenait le même sujet, voyant bien que c'était ce qui les réjouissait le plus

La gravité espagnole de nos fondatrices était accompagnée de beaucoup d'agrément et de gaité aussi les dévotions sombres et alambiquées n’étaient-elles pas de leur goût. Il fallait aussi que leurs novices eussent toujours un air aisé et le visage bien découvert, selon la coutume de notre sainte Mère qui n’a pas fait porter le bandeau à ses filles, mais a voulu qu’elles aient le front découvert comme marque de la liberté d’esprit dont elle a fait l'un des caractères propres de sa Réforme La Mère Anne de Jésus et ses compagnes avaient toutes une admirable composition dans leur extérieur : on voyait en elles à la fois, la dignité et la modestie, l'aisance et la mortification, aussi bien que l'empreinte du plus profond recueillement, et elles tenaient à voir aussi ce recueillement dans leurs novices. Lorsque la Mère Anne de St Barthélémy en rencontrait quelqu'une que la nécessité faisait aller et venir dans la maison et qui paraissait un peu dissipée, elle lui disait : « Ma soeur, que n’êtes vous recueillie ? Que ne prenez‑vous votre chapelet pour le dire en allant, si vous ne pouvez mieux ? Etes-vous plus sainte que saint Dominique ?

Le zèle et l'application de nos Mères était grands pour perfectionner en tout ce qui était en leur pouvoir les jeunes soeurs qui leur étaient confiées. Elles observaient 48* en elles l’air, la démarche,la contenance et les moindres actions. Un de leurs plus grands soins était d’examiner la conduite des novices au réfectoire ; lorsqu'elles en voyaient une se mettre en train de bonne grâce, mangeant de tout sans marquer au­cune répugnance et tous les jours également : « Voilà » disaient‑elles, « un bon sujet, elle ne s'écou­tera pas dans le travail. » En voyaient‑elles une autre épluchotteuse (c'était leur terme) sous prétexte même de mortification : «  Holà ! » disaient‑elles, « voilà une fille qui aura toujours mille difficultés à représenter, ce n'est pas là notre fait, si c'est par délicatesse encore moins.»

Si nos vénérables Mères enseignaient à leurs novices par leurs discours et par leurs exemples la plus exacte mortification, elles étaient en même temps pour elles si pleines de tendresse et de bonté, qu'aux moindres de leurs besoins soit pour l'âme, soit pour le corps, elles les prévenaient et assistaient par toutes les voies et manières dont elles pouvaient s'aviser, les consolant les encourageant, les instruisant de tous les exercices de la Religion et de l'esprit dans lequel on les doit faire, avec une patience et un amour maternels.

Nos Mères possédaient éminemment la vertu de religion. Il n'était aucune d'elles qui n'eût une ten­dre et ardente dévotion pour Notre‑Seigneur au très Saint‑Sacrement, et qui n'en donnât des marques tou­chantes ; toutes auraient passé les jours et les nuits en sa divine compagnie. Elles prenaient un soin ex­trême de tout ce qui touchait à son culte ; surtout elles avaient un grand zèle pour que toutes les cérémonies fussent bien accomplies en son adorable présence, et 49* que ses louanges fussent chantées et récitées avec toute la révérence possible.

Pendant que l'on achevait de construire le monastère de Dijon, le Saint‑Sacreme était gardé dans un petit oratoire à l'intérieur du couvent. La vénérable Mère Anne de Jésus s'y tenait le plus longtemps qu'elle pouvait, et les paroles enflammées qu'elle adressait à ses filles montraient assez combien elle était heureuse de se trouver même extérieurement si proche de Notre Seigneur. Elle désirait employer pour lui les parfums les plus précieux, et n’en trouvant point en France qui égalassent ceux d’'Espagne, elle priait M.de Brétigny de lui en faire venir de ce pays. Elle disait l'office au chœur avec tant de piété et de dignité, qu'elle entrainait ses filles à le dire de même, en sorte que l'on concevait une haute idée de la ferveur et de la dignité des religieuses en les entendant célébrer les louanges divines

La fidèle compagne de notre sainte Mère,la vénérable Mère Anne de Saint‑Barthélémy, faisait une estime très grande des cérémonies de la Ste Eglise pour petites qu'elles fussent. Elles les appelait des trésors et en imprimait aux autres la dévotion et le respect. Lorsqu'ayant reçu le voile noir elle se vit obligée à l'office, c'était merveille de voir le respect, l’attention, la révérence et le recueillement avec lesquels elle le récitait. On pouvait souvent remarquer par le changement de son visage, la grande ferveur de son âme et sa profonde application à la psalmodie.

La Mère Éléonore de Saint Bernard n’avait pas moins d’estime et de respect pour les cérémonies de l'Église, au point qu'on rapporte qu’elle eut préféré la 50* mort à l’omission d’une seule.

Ce grand zèle lui valait une assistance céleste, car lorsque l'amour divin l’ab­sorbait au point qu'elle n'était plus aux actes exté­rieurs son ange, dit‑on, était contraint de l'avertir des cérémonies qu'elle devait faire. A lui voir faire une inclination dans le choeur ou en passant de­vant un autel, on se sentait porté au recueillement. Elle était d'une assiduité extraordinaire au choeur, surtout lorsque le Saint‑Sacrement était exposé, et elle ne savait que faire pour l'embellissement des autels.

Il en était de même de la Mère Isabelle de Saint ­Paul ; elle veillait avec un soin extrême sur tout ce qui touchait au culte du Saint‑Sacrement, et elle ne sortait pour ainsi dire pas du choeur lorsque Notre‑Seigneur était exposé. Elle assistait à l'office avec la gravité et le respect que demande la majesté de Dieu. Elle ne souffrait pas le plus léger manquement dans les céré­monies ou la prononciation, disant qu'une seule syl­labe mal prononcée devait être regardée comme une grande faute par une religieuse pénétrée de la présence de Dieu au très Saint‑Sacrement.

La Mère Isabelle des Anges faisait elle‑même les hosties, blanchissait les corporaux et se faisait un bonheur de faire des fleurs et des broderies pour l'autel. A l'imitation de notre sainte Mère, est‑il rapporté, elle désirait qu'on y brûlât d'excellents parfums. Elle-­même, quand le Saint‑Sacrement était exposé, se répan­dait devant lui comme un encens de très agréable odeur, car elle se tenait à genoux à ses pieds avec un profond respect et un amour qui paraissait sur son visage enflammé. Comme ses compagnes, il semblait alors qu'elle ne pût le quitter. Comme elles aussi, elle 51* avait une extrême dévotion à recevoir, par l’absolution, l'effusion du précieux sang sur son âme ; elle l’a demandait souvent, non par crainte, mais par amour, en sorte qu'il ne lui suffisait même pas de se confesser deux fois par semaine, selon la coutume d’Espagne que nos vénérables Mères nous avaient apportée. Elle se plongeait dans ce bain sacré avec des dispositions si parfaites, que son âme y trouvait chaque foiss un renouvellement de grâce. Cette vénérable Mère avait enfin un zèle particulier pourla récitation du St Office, voulant que le latin fut parfaitement prononcé et que l'on fît des pauses entre les versets parce qu'elle l'avait toujours vu observer ainsi en Espagne. Elle avait une grande grâce pour conduire pieusement le choeur. Dieu lui avait donné une voix, forte, claire et si dévote qu’il y avait grande consolation à l'entendre, non seulement pour ses filles, mais encore pour les séculiers qui se disaient entre eux : « Allons aux Carmélites ouïr chanter la bonne Mère Espagnole. »

Lorsque la Mère Béatrix de la Conception fut envoyée au Carmel de Pontoise, elle employa le Peu de temps qu'elle y demeura à instruire les novices des cérémonies du choeur et des usages de l’Ordre, ce qu’elle faisait bien plus par ses exemples que par ses paroles étant à tout d'une exactitude admirable. Elle écoutait avec délices la sainte parole, et quelque pût être un sermon, elle ne souffrait pas qu’ont dit un seul mot qui en témoignât du dégoût. Sa dévotion pour le saint sacrifice de la Messe était très particulière : il nous faut encore nous répéter pour dire combien étaient grands son amour pour le Saint- 52* Sacrement, et son assiduité auprès de lui quand il était exposé, car les divers récits de sa vie, comme ceux de chacune de nos saintes fondatrices, insistent trop sur ce point pour que nous puissions l'omettre. Elle disait que c'était un grand défaut de courtoisie de laisser un si grand Seigneur pour les créatures.

Nos saintes fondatrices étaient si remplies de l'esprit de Dieu et donnaient de si saints exemples, elles agis­saient aussi sur des âmes si admirablement douées et si dociles que, selon la remarque de divers auteurs, elles firent autant de saintes que de professes. Toutes, et en particulier la Mère Anne de Jésus, qui était Prieure, leur inculquaient, dit l'un d'eux, l'esprit d'oraison et de mortification tel que sainte Thérèse l'avait en­seigné, une grande estime de la Règle et des Consti­tutions qui s'observaient avec une grande rigueur et exactitude, comme étant les moyens les plus propres pour arriver à la sainteté ; elles leur montraient par leurs exemples les bonnes et saintes coutumes que sainte Thérèse avait introduites en sa Réforme.

La Mère Anne de Jésus visitait souvent les offices, afin d'apprendre aux officières les moyens de les faire avec perfection. Pour les éprouver, elle entrait quelque­fois à la roberie et à la sacristie, en l'absence des offi­cières, mettait les choses hors de leur rang, puis les appelait et demandait si elles s'acquittaient de leurs offices avec cette perfection ! Elles ne s'excusaient point mais se prosternaient en terre jusques à ce que la Mère les eût fait lever. Les Religieuses enduraient cela avec autant d'humilité et de patience que si elles eussent commis tous les péchés du monde. La veille des grandes fêtes, lorsqu'elles lui venaient demander à 53* faire des pénitences extraordinaires, elle leur disait qu'il fallait plutôt demander licence d’aller travailler une heure à la cuisine, afin que pendant ce temps l’officière vaquât à l'oraison, ou bien allât en récréation pour se soulager, et que cependant elles devaient nettoyer les marmites et les chaudrons, que cela valait une bonne discipline, et que par ce moyen, on exerçait la mortification avec l'humilité et la charité, et qu’on n'avait pas tant de sujet de propre satisfaction. Elle leur disait souvent : « J'ai vu faire de telle et telle sorte à notre sainte Mère Thérèse de Jésus, je ne veux rien vous enseigner de nouveau, mais seulement maintenir ce qu'elle a introduit. »

Elle veillait pour cela sur les moindres détails. Une sœur ajouta un point d'aiguille à son voile pour le rendre plus commode ; la Mère l’en reprit publiquement. Une autre lui ayant dit que ce serait plus facile d'attacher le voile d'autre façon, elle repartit : « Dieu nous délivre de ces nouveautés, il ne faut pas changer un seul point de ce que notre sainte Mère a ordonné. Une autre enfin avait fait des alpargates avec un peu plus de curiosité qu'à l'ordinaire ; la Mère les vit et lui ordonna sur le champ de les rompre, disant que la vanité peut entrer aussi vite par les pieds que par la tête.

La sainte Prieure ne pouvait souffrir en ses novices le moindre détour ; le plus léger déguisement était à ses yeux, comme à ceux des autres Mères, une faute irrémissible ; son exemple et ses paroles portaient les âmes à une candeur et à une simplicité admirables qu'elle voulait voir paraître en leur conversation. Elle rapportait que le Père Bañez ayant remarqué la simplicité des premières filles de notre sainte Mère, de- 54* manda à celle‑ci si elle croyait que cette vertu colom­bine durerait toujours en son Ordre ; la sainte lui répondit : « Mon Père, tandis qu'elles persévéreront dans cet esprit, elles seront mes filles ; si elles en sor­tent, elles ne le seront plus.»

La Mère Anne de Jésus inspirait à ses novices un admirable esprit de retraite et de mort à toutes les choses extérieures ; elle éprouvait de mille façons leur fidélité sur ce point, aussi bien que leur vigilance et leur mortification. Et toutefois, ses filles se distin­guaient par la sainte liberté d'esprit que produit la joie intérieure. Cette vénérable Mère avait un talent parti­culier pour attirer la confiance et bannir les craintes serviles et scrupuleuses, ainsi que ces tristes obscu­rités qui retardent la perfection de tant d'âmes, en produisant d'infructueuses souffrances et des fatigues aussi inutiles aux autres qu'à soi‑même. Elle savait inspirer à toutes par son exemple une égale constance à souffrir tout avec courage, d'un air gai, leur disant que toute lâcheté et gêne d'esprit étaient indignes d'une Carmélite. Jamais elle ne leur souffrait aucune inégalité d'humeur, et elle leur interdisait toute confi­dence entre elles sur leurs besoins ou leurs nécessités. Tout cela, d'après elle, n'était qu'infraction au silence, murmure, recherche de soi‑même, voie détournée, défaut de simplicité que Dieu ne bénit point. Elle disait encore que c'était bassesse de dire ses maux, sinon à ceux qui nous gouvernent et à qui nous sommes obli­gées d'en parler quand il y faut remédier.

Sa maxime était qu'il fallait encore jeûner trois semaines après avoir pensé que l'on n'en pouvait plus. Tout ce qui ressentait l’attendrissement sur soi‑même 55* lui paraissait une faiblesse indigne de la générosité d'une Carmélite, et elle répétait habituellement que les soulagements mêmes doivent être pris avec toute la mortification possible. Visitant Dijon, elle trouva dans un grenier un oreiller de plumes Elle appela aussitôt la soeur Marie de la sainte Trinité, et lui dit : « Allez porter cela au tour, qu’on le donne à un pauvre. Si ces Françaises le trouvent, elles s’en serviront et notre sainte Mère ne le voulait pas : nous ne devons point en avoir ». Elle était persuadée en effet, que les Françaises étaienrt moins dures sur elles‑mêmes que les espagnoles ; mais elle les trouvait d'ailleurs admirablement douées pour recevoir l'empreinte de la sainte religion et l’esprit de notre sainte Mère. Malgré ces sévères principes, elle avait tant de grâce et d'amabilité que les novices allaient à elle avec amour, sûres de trouver toutes sortes de consolations dans son cœur maternel

Cette Vénérable Mère, que notre Mère Ste Thérèse avait elle‑même, comme nous le savons, formée à l'obéissance, ne souffrait pas le moindre retour sur ses ordres ; ; lorsqu'elle était Prieure à Salamanque, elle voulut éprouver la fidélité de ses religieuses et leur fit transporter un jour d'un lieu à un autre, un assez grand monceau de pierres, se mettant la première à l’oeuvcre, puis elle fit remettre ces pierres à leur première place. Il échappa à une sœur de dire : « Mais pourquoi ces travaux inutiles qui fatiguent toute une communauté? – Pour vous apprendre, répondit la Prieure d’un ton sévère, à obéir sans raisonner. Il faut en Religion faire ce que l'on dit sans s’informer d’autre chose. »

56* Une autre fois, dans le même couvent de Salaman­que, elle mit sur l'escalier une petite marmite très bien placée pour incommoder et impatienter celles qui passaient. Elle y resta trois jours sans que personne osât la déranger ni demander pourquoi elle était là. Enfin un soir, à la récréation, une soeur dit : « Que fait donc sur l'escalier une marmite à laquelle on se heurte chaque fois qu'on passe? ‑ Elle y est, » dit la Prieure, « pour découvrir votre imperfection. Allez l'ôter et la mettez à votre cou jusqu'à nouvel ordre. » Pour éprouver la douceur d'une autre, elle fit défaire jusqu'à six fois un ouvrage d'une propreté et d'une perfection admirables, sans qu'il parût la moindre con­trariété en sa novice. Nous avons vu que, sous une autre forme, elle se plaisait à renouveler en France de semblables épreuves pour exercer à l'obéissance et à l'humilité.

Jamais Pieure n'inspira mieux la crainte et l'amour. Si elle imposait par l'ascendant de sa gravité et de sa modestie vraiment religieuses, ses grâces naturelles, sa charité immense, tendre et vigilante, lui gagnaient tous les coeurs, mais sans qu'il s'y mêlât d'amusement ou d'attachement naturel pour sa personne.

Elle disait que déranger l'ordre commun était un mensonge public à l'ordre régulier dont on porte le nom. Sur ce point elle n'accordait jamais de dispense, et disait souvent à ses filles que la grâce attachée à chaque chose ne se trouve qu'au moment marqué dans l'ordre de Dieu, que l'avancer ou le reculer nous expose à agir sans grâce et fort imparfaitement. « Celui qui, dans la Religion, ne fait point les choses au mo­ment marqué, » disait‑elle, « ne présente à Dieu pour les 57* fruits de sa vigne que du verjus ou des raisins secs, la maturité et la perfection ne se trouvant qu’au temps destiné à chaque chose .»

« A l'oraison, » disait‑elle, « donnez-vous sans réserve et si vous pouvez, sans distraction. A l’office, chantez avec ferveur, sans écouter l'humeur ou la paresse.Au réfectoire, il faut manger de bon appêtit, sans délicatesse, sans montrer sa répugnance ou son dégoût, qu'on doit mortifier. A la récréation,il faut se récréer avec une sainte joie et liberté, travailller mais sans empressement, et n’y être point d’un air abstrait et recueilli peu convenable alors ».

Tels sont les principaux enseignements de la Mère Anne de Jésus, rapportés en grande partie dans nos chroniques. Celles‑ci nous parlent peu des Mères Béatrix de la Conception et Eléonore de St Bernard qui n'ont pas, rempli de charge en France, et nous rapporterons nous‑mêmes peu de choses des Mères dont nous donnons plus loin les écrits et les avis. Nous nous bornerons donc à citer ici quelques unes de leurs maximes.

La Mère Béatrix de la Conception avait constamment dans la bouche cette parole : « Notre perfection consiste en de petites choses ; qui ne sera fidèle en ce peu, ne le sera pas en choses importantes » Souvent aussi elle répétaitt : « Soyons saintes ! », et elle s’écriait en récréation avec une espèce de transport : « Mes sœurs, il nous reste de grandes choses à voir, hâtons-nous de prendre de bonnes fenêtres en paradis. »

La Mère Éléonore de Saint‑Bernardc toute embrasée de l'amour de Dieu et pleine aussi de charité pour le prochain, redisait habituellement que les religieuses, 58* dans l'infirmerie doivent chercher les occasions d'exercer les oeuvres de miséricorde que les séculiers exer­cent dans les hopitaux.

La Mère Isabelle de Saint‑Paul, au milieu des plus grands embarras de la sainte pauvreté, disait en sou­riant : « C'est le grand trésor des élus et celui que notre sainte Mère nous a laissé. » Lorsqu'on la consul­tait, sa première parole était : « Consultons Dieu. » En toute rencontre, elle avait sur les lèvres cette parole : « Béni soit le Dieu des anges! » et cette maxime : « Il faut peu parler et beaucoup opérer. » Elle répétait souvent : « Il faut supporter le prochain, car Dieu nous supporte davantage », et encore: « Nous n'avons que cette vie pour pâtir pour l'amour de Dieu, et une éternité pour en jouir. »

La Mère Isabelle des Anges donnait ces principes pour la conduite des âmes : « l’humilité et la charité sont deux bonnes soeurs qui ne se séparent jamais l'une de l'autre. ‑ On ne fait de progrès dans la perfection qu’autant qu'on en fait dans l'obéissance. ‑ Il y a des âmes qui feraient long comme le bras de péni­tences corporelles, pourvu qu'elles fissent long comme le doigt leur propre volonté. ‑ Quitter le monde est peu de chose, quitter le soin de son corps et le laisser aux Supérieurs est un peu plus, mais la perfection consiste à renoncer à son propre esprit pour l'amour de Dieu.» A propos des moindres pratiques de pauvreté, de silence et de respect mutuel qu'elle ensei­gnait à ses filles, elle répétait : « Mes filles, on nous a appris tout cela dans notre noviciat ; ces pratiques paraissent de peu d'importance en elles‑mêmes, ce­pendant, si on s'y applique avec un esprit intérieur, 59* elles avancent beaucoup une âme dans la perfection. »

Pour résumer enfin tous les enseignements de nos Mères Espagnoles, nous dirons que chacune d’elles, pénétrée d'un ardent armour pour notre Mère sainte Thérèse et toute remplie de son esprit n’avait d’autre désir que d'implanter parmi nous la Réforme de cette séraphique Mère avec toute sa vigueur et dans toute sa pureté primitive. Il n’est pas une d’entr’elles qui ne fut animée du plus grand zèle pour faire observer la Règle et les Constitutions, et pour inspirer aux âmes qui lui étaient confiées, l'amour et l’estime de tout ce que note sainte Mère avait établi. Tous les efforts de ces grandes religieuses tendaient à imprimer fortement ces sentiments dans le coeur de leurs filles et à établir sur ce fondement, l’observance la plus parfaite. Une inviolable fidélité aux moindres coutumes de l’Ordre était sans cesse l'objet de leurs exhortations ; nos chroniques rapportent que la Mère Anne de Jésus en particulier, aimait à leur répéter qu’elles étaient dans une Religion si sainte et si parfaite, que si elles en gardaient fidèlement la Règle et 1es Constitutions, elles iraient droit de leur lit de mort au ciel.

61*                                                                  

Instruction

de la Vénérable Mère Anne de St Barthélémy

 

DE L'OBÉISSANCE

En vous parlant des Constitutions et de la Règle, je sens se redoubler en mon cœur le désir de voir chacune de vous apporter tout le soin possible à les garder parfaitement, et avoir en haute estime tout ce qui y est renfermé. En effet, il n'y a là chose aucune si petite soit‑elle, qui n'importe grandement à notre perfection. Sans nous en tenir donc à la seule estime, il nous faut en venir aux œuvres, par une généreuse résolution de pratiquer fidèlement chacune de nos saintes observances.Mais de crainte que vous n’en perdiez la mémoire, je voudrais qu’outre la lecture qu’on en fait au réfectoire, chacune en lût tous les jours quelque chose en son particulier, en sorte qu’en un mois, tout fût lu. Etant, comme nous sommes, novices en la perfection et en toutes les pratiques de la religion, et en toutes les pratiques de la Règle, c’est là pour nous un guide fidèle et le chemin assuré par lequel il nous fait marcher, si nous voulons emporter la perfection, à laquelle nous aspirons.

Puisque Dieu.vous a fait une telle grâce que de vous 62* appeler à un Ordre si saint et à des coutumes régu­lières si parfaites, efforcez‑vous de lui en marquer votre reconnaissance en répondant à vos obligations avec tout le soin qui vous sera possible. Encore une fois, tenez‑vous pour bienheureuses que le Seigneur vous ait conduites à ce qui est à cette heure en son Église de meilleur et de plus élevé en perfection. Pour digne­ment reconnaître une si grande faveur, supplions toutes chaque jour Notre‑Seigneur de nous départir sa lu­mière ; prenons sa bénite Mère pour notre avocate et, puisque nous sommes ses filles, essayons de lui ren­dre quelque spécial service. Étant notre Mère, elle nous obtiendra les grâces qui nous sont nécessaires, et non pas à nous seulement, mais encore à l'Ordre tout entier. Prions‑la qu’elle le protège et maintienne constamment en sa perfection, et que chacune de vous se tienne obligée de faire tout ce qui dépend d'elle, craignant toujours qu'il ne vienne à déchoir par sa faute.

C'est cette crainte salutaire et cette exacte fidélité que nous a sur toutes choses recommandées notre sainte Mère, et cela en tout temps, mais plus spécia­lement à l'heure de sa mort. Quelque instance que lui fissent alors ses filles, elle ne leur voulut dire autre chose sinon qu'elles se souvinssent de garder la Règle d'une entière perfection. Pour y parvenir, il nous faut oublier tout le reste, comme font ceux qui servent les grands seigneurs. Lorsqu'ils sortent d'une maison pour entrer en une autre, veulent‑ils plaire à leur nouveau maître, ils oublient les coutumes de la maison qu'ils ont quittée, et s'accommodent en tout aux goûts du seigneur qu'ils ont à servir. Lors donc qu'après 63* avoir servi le monde nous entrons en la maison de Dieu, il est bien plus raisonnable encore que nous oubliions, dès le premier jour, les coutumes du siècle, pour prendre celles que le Seigneur agrée et auxquelles il nous oblige si étroitement.

Il nous a toutes attirées, ce Dieu de bonté, par un spécial rayon de sa grâce : vous n’avez donc point d’excuse à apporter. Bien au contraire vous devez mes très chères sœurs, relever votre courage par les exemples si récents encore de notre sainte fondatrice, Ils sont tels, ces exemples, qu'ils enflamment le cœur de ceux qui les voient dépeints en ses ouvrages, de même qu'ils donnent de l’admiration aux personnes qui ont connaissance de ses vertus et qui savent la fidélité si parfaite qu'elle garda toute sa vie à sa Religion. Le peu de santé ne l'arrêtait aux pénitences et mortifications ; au contraire, elle était toujours la première en tout, sans se relâcher jamais, ni se laisser abattre le courage qu'elle avait fort grand. En ses Constitutions et en ses livres, elle parle de ce qui concerne les novices avec l'expérience qu’elle avait de toutes choses, chargeant celles qui les instruiront de prendre grand soin de leurs âmes. Vous reconnaîtrez sa charité en ce qu'elle recommande à la Maîtresse de s’arrêter davantage à l’intérieur qu’à l’extérieur et de les gouverner en tout avec compassion et amour, ce qui revient à dire que les novices, étant comme de jeunes enfants en la vertu ont besoin d’être soigneusement guidées en toutes leurs actions. Tout de même donc que l'on donne quelqu’un aux enfants pour leur apprendre à marcher, et les tenir par la main de crainte qu’ils ne viennent à tomber, ainsi veut-elle que les 64* novices soient conduites avec amour et suavité, comme des enfants qui ne savent et ne doivent savoir rien au‑delà de ce qu'on leur enseigne. Il faut que de leur côté elles aient grande ouverture envers leur Maîtresse, lui rendant compte de leurs sentiments bons et mauvais, sans en rien céler, agissant en toutes choses avec grande simplicité. Cette simplicité, notre sainte Mère aimait fort la voir dans les âmes, parce qu'elle la connaissait bien et en savait la valeur. En, effet, où la simplicité fait défaut, la vérité ne se ren­contre point ; or, la vérité vient de Dieu, car Dieu est vérité. C'est pourtant chose peu connue de notre temps que cette belle simplicité, quoique davantage en certains pays que dans quelques autres où les personnes sont plus remplies de tromperie, parce que la malice avec ses finesses y règne avec plus d'empire. Mais parmi nous, qui ne cherchons que Dieu seul, ce défaut ne se doit point trouver, d'autant qu'il nous éloignerait grandement de la fin à laquelle nous pré­tendons comme novices, qui est de trouver le trésor de la perfection, qui nous faisait défaut jusqu'à cette heure.

Il nous faut donc renoncer en toute rencontre à notre jugement propre, nous laissant conduire en petites choses comme en grandes, ainsi qu'une personne qui s'en va mourant, d'autant que si nous ne mourons pas à nous‑mêmes, nous ne vivrons pas en Jésus­Christ ‑ Il est vrai qu'il nous est besoin d'un grand cou­rage pour résister en tout à nos passions et premiers mouvements, pour être promptes en ce qui est de l'Ordre et de la Règle, en l'obéissance et mortification, charitables les unes envers les autres, nous entre‑sup‑ 65* portant mutuellement avec humilité pour savoir garder un exact silence, pratiquer la patience, en un mot pour réprimer toutes les propensions imparfaites qui s’opposent en nous à la vertu. Si quelqu’une trouve difficulté en nos saintes observances, qu’elle le dise sans délai à celle qui a le soin de la conduire, afin qu'elle y apporte remède, si c'est tentation. Si au contraire, c’est défaut de courage ou manque de forces corporelles, viendra‑t‑elle à découvrir avec humilité et sincérité ce qu’elle éprouve, Dieu lui parlera par le moyen du Supérieur ou de la Maîtresse. Se plaçant Lui-même en leur coeur, il leur fera dire ce qui sera le meilleur pour cette âme sans vouloir souffrir qu’elle soit trompée. Ceux qui la conduisent auront ainsi lumière pour la guider, et elle ne manquera pas d’en retirer un grand profit pour son âme .

Que chacune donc examine soigneusement sa concience et se garde d'embrasser, pour quelque respect humain, un genre de vie qu'elle connaît bien ne pouvoir observer ; mais que toutes ensemble demandent continuellement à Dieu qu'il leur veuille faire la grâce de connaître sa sainte volonté, elles de leur ccôté se disposant avec humilité à l'accomplir. Si elles agissent ainsi, les Supérieurs auront grâce pour discerner si leur vocation convient pour notre Ordre. Toutes en effet n'y sont pas appelées de Dieu, il y en a plusieurs que des motifs humains poussent à entrer en religion ; mais leurs désirs ne persévèrent pas,parce qu’ils manquent de solides fondements. Ces personnes se font tort à elle‑mêmes, et dans la suite déshonorent la Religion. C'est prudence sainte et discrétion fondée en la crainte de Dieu que de considérer auparavant que 66* de promettre les voeux, si l'on sent du fond du coeur et d'une pure intention le désir de les garder. Que si on ne trouve point en soi ces dispositions, l'estime qu'il faut faire de la Religion doit porter à se retirer de soi­-même. Dieu nous fasse la grâce d'accomplir en toutes choses sa sainte volonté! Supplions‑le donc, par l'en­tremise de notre sainte Mère, qu'il nous daigne éclairer de sa lumière, maintenant qu'il s'agit de nous engager par les saints voeux, et en particulier de promettre obéissance, puisque cette vertu, comme vous le sa­vez, a brillé en notre Sainte d'un si grand éclat et d'une telle perfection.

Vous avez expérimenté, durant cette année du no­viciat, les difficultés que chacune peut rencontrer en nos saintes observances, suivant les forces et la santé qu'elle a éprouvées en soi. C'est pour toute la vie qu'il est question de s'y engager. Que celles qui se déter­mineront à professer, pèsent bien cet engagement ; et, je le répète, si elles ne se trouvent point avec les forces et la résolution nécessaires, qu'elles le disent et ne promettent pas ce qu'elles voient bien ne pouvoir porter. Je suis persuadée cependant que celles qui auront tant soit peu d'amour pour Dieu et de désir de lui plaire, comprendront quelles obligations elles ont à cette suprême bonté pour les avoir faites à son image et les avoir avantagées d'un libre arbitre et d'une libre volonté., je m'assure donc que celle qui viendra à faire réflexion sur cet amour tout divin que le Seigneur a eu pour elle, n'aura pas grande peine à promettre obéissance, voyant ce dont elle lui est redevable et ce que mérite un amour tel que le sien. Ah! payons‑le de retour, ce Dieu libéral, faisant de notre côté tout ce 67* qui sera en notre pouvoir pour l’obliger à recevoir notre volonté et à en être souverain Seigneur en sorte qu'il ne nous reste autre chose à faire sinon de nous abandonner à la sienne, mais en effet et en vérité. Ainsi nous serons ses esclaves, et l’étant nous demeurerons reines, affranchies de la servitude du démon ; mais par‑dessus tout nous serons ses épouses et resterons siennes pour jamais.

Lorsque nous professons, nous promettons obéissance jusqu'à la mort. Notre Sauveur fut Lui-même obéissant à son Père jusqu'à la mort, et la mort de la croix ; supplions‑le donc qu’il nous fasse la grâce de l'imiter fidèlement, et de mourir en lui à nous-mêmes, pour garder avec perfection notre vœu d’obéissance. A quoi nous servira notre promesse au jour de notre mort, si nous n'avons point répondu à notre obligation, n'ayant été obéissance qu’en apparence ? Ah! mourons plutôt que de manquer à cette aimable vertu, et bienheureuse celle qui perdra la vie pour elle! car elle sera de ceux dont il est dit : « Bienheureux ceux qui meurent dans le Seigneur, éternellement ils vivront en Jésus‑Christ, et Jésus Christ vivra en eux. Heureuse obéissance qui nous donnera ainsi la vie éternelle, puisqu'en mourant pour elle nous vivrons heureusement à la grâce divine. ! Ah ! que c’est chose grande en cette vie que de donner à Dieu notre volonté ! Il estime ce sacrifice au‑dessus de tous les autres que l’homme lui peut faire, et la marque qu’il l’agrée c’est que nous n'avons plutôt soumis notre volonté à la sienne, qu'il nous fait héritières de son royaume.

David demandait une seule chose au Seigneur, à 68* savoir de demeurer toujours dans sa maison Ce bon­heur est assuré à celle qui pratiquera ses voeux avec perfection ; gardons‑nous donc d'appréhender les dif­ficultés que nous y pourrions rencontrer, d'autant que, selon ma pensée, celle qui embrassera les peines d'un généreux courage y trouvera bientôt sa plus chère sa­tisfaction. Au reste, tenez pour assuré que les per­sonnes du monde souffrent davantage faisant leur volonté, que vous ne faites renonçant à la vôtre. Son­gez à la condition où vous vous trouveriez si vous étiez assujetties à un homme dur et de fâcheuse humeur. Chaque jour il eût pu vous donner le coup de la mort, et vous frapper peut‑être en péché mortel, ce qui eût été vous faire mourir pour une éternité. Notre Epoux, au contraire, loin de vouloir nous ôter la vie et de nous menacer de mort pour des choses de rien, nous attend avec bonté, et supporte nos défauts ainsi qu'un père plein de tendresse, qui a livré sa vie pour nous. Hâtons‑nous de lui montrer notre fidélité, en lui donnant ce qu'il nous demande, à savoir cette entière abnégation de notre volonté qui la soumet par­faitement à son bon plaisir divin.

Puis donc que cette vertu est d'un si haut prix que le Seigneur n'exige de nous rien davantage, travail­lons jour et nuit pour l'emporter. Jacob, charmé de la beauté de Rachel, servit quatorze ans afin de l'obtenir, encore qu'après tout elle dût un jour mourir. Mais combien plus belle aux yeux de Dieu est la véritable obéissance, et combien plus précieuse la mort endu­rée pour elle! Notre sainte Mère la garda d'une telle perfection, cette aimable obéissance, qu'encore qu'elle s'en revint à Avila, bien résolue de ne s’arrêter point 69* qu’elle n’eût atteint ce monastère dont elle était Prieure, si est‑ce qu'un Supérieur qui tenait la place du Provincial lui ayant dit qu'elle allât ailleurs, elle ne dit mot, bien que sa répugnance fût grande et son incommodité extrême. Ainsi elle mourut en obéissant, nous laissant un rare exemple de cette vertu, aussi bien que de toutes les autres. Quelle obligation n’avons–nous donc pas donc pas de travailler pour l'acquérir et de nous rendre parfaitement obéissantes à nos supérieurs, en petites choses comme en grandes ?

Cette vertu d'obéissance est nécessaire en tout ce qui est de Religion. Soyez donc ponctuelles au son de la cloche comme si vous entendiez la voix de Dieu même. Prenez exemple en cela sur St Antoine : c’était lui, ainsi qu'il me semble, qui étant occupé à écrire dans le temps que l'office divin vint à sonner et ayant laissé pour s'y rendre un o inachevé, trouva à son retour la lettre terminée. Le même saint, à ce que je crois, ayant encore, pour obéir à la cloche laissé là l'Enfant Jésus qui l'entretenait familièrement le retrouva ensuite plus grand qu’il n’était auparavant, Dieu lui voulant témoigner par là combien ce seul acte d'obéissance avait fait grandir son âme en la grâce divine (1. Ces deux traits bien connus ne se rencontrent pas, croyons-nous, dans la vie de saint Antoine. Le premier est attribué dans la Vie des Pères du désert à Marc, disciple de l’abbé Sylvain. Tauler dans ses Sermons rapporte le second comme une grâce accordée à une vierge vivant dans le cloître. Ainsi qu'on peut le voir dans le cours de ces Instructions et des Exercices qui y font suite, la mémoire de la vénérable Mère est souvent infidèle lorsqu'il s'agit de citer un trait de la vie des Saints ou un texte de l'Ecriture. Nous avons cru devoir signaler d’une manière générale ces inexactitudes, qui n’enlèvent rien d’ailleurs au charme de ses exhortations, tout imprégnées de la tendre piété de cette âme vraiment sainte.)

70*                                                   DU VOEU DE CHASTETÉ.

Le voeu de chasteté est le second que'nous faisons à Dieu. De son excellence, comme de celle des deux autres, je ne pourrai dire que peu de chose, encore que j'eusse grand désir d'en savoir mieux parler. Vous vous souvenez toutes qu'étant encore au monde vous aviez un miroir, qui vous servait pour vous ajuster ; vous y regardiez si votre visage paraissait bien net, et si votre façon était pour plaire à ceux qui viendraient à vous considérer. Ce miroir, la Religion nous le donne, encore qu'en une manière différente, afin qu'y regardant les saintes coutumes de notre état, nous connaissions ce qui est propre à réjouir les yeux de Jésus notre Epoux. La vue de ce divin Seigneur est toute pure et toute simple, et il prétend trouver en ses épouses la même simplicité et netteté. C'est dans ce miroir de la sainte Religion que nous verrons clai­rement ce qui est de son goût, et il nous sera facile de connaître si c'est en toute vérité que nous lui avons fait don de notre volonté. S'il en est ainsi, tout le reste est à lui, et nous devons être assurées qu'il nous tient pour chose sienne. Notre démarche doit donc être modeste et religieuse, nos paroles rares, simples et bien considérées, notre vue mortifiée, nos oreilles closes à tout ce qui n'est pas Dieu, et la porte de notre entendement fermée à toutes les pensées vaines, qui distraient l'âme et la séparent de sa parfaite pureté.

71* Si vous agissez de la sorte, comme il est de votre devoir, vos coeurs seront purs aux yeux du Seigneur ; il y prendra ses divins plaisirs, et vous serez, avec toutes les vierges, le jardin délicieux de l’Epoux. Chacune de vos actions sera pour lui une musique pleine de douceur, qui réjouira le ciel et la terre. O aimable vertu, qui avez tant de charmes aux yeux de Dieu ! Bienheureuses les âmes qui pour vous conserver endureront quelques travaux, quand bien même elles devraient donner leur vie pour vous ! C’est l’exemple que nous ont laissé une sainte Agnès et tant d’autres saintes vierges, qui ont porté à Jésus Christ leur Epoux et à sa bénite Mère un amour si ardent, que les rayons s'en sont répandus en l’Eglise toute entière.

Cette très sainte Mère de Dieu nous est un parfait modèle de cette belle pureté, mieux encore que quelque créature que ce soit. Plus nous viendrons à considérer en elle l’excellence des vertus, plus nous en reconnaîtrons la valeur et plus nous aurons de force pour travailler à lui devenir semblables.En toute rencontre recourons à cette très pure Vierge, et croyons qu'elle ne manquera pas de nous favoriser aussi souvent que nous lui adresserons nos requêtes.

                                                               DE LA PAUVRETE

Je ne crois pas qu’il vous soit difficile de comprendre ce que c’est que la pauvreté, si vous êtes de vraies obéissantes. En effet, l'obéissance d’une âme est la marque la plus assurée de sa pauvreté d'esprit, comme de son humilité ; d'autant que cette vertu pour l’ordinaire,entraîne à sa suite toutes les autres. L’obéissant en effet 72* possède la pureté de coeur, j'entends si son obéissance est véritable, et il chérit tendrement la pauvreté.

Cette vertu de pauvreté procède d'un coeur détrompé des illusions du monde, qui en méprise toutes les va­nités, et ne désire rien au‑delà de ce qui lui est néces­saire pour l’entretien de sa vie. S'il pouvait même s'en passer, ce lui serait une joie extrême, tant le vrai pau­vre fait peu d'état de ces choses. Vous verrez les âmes qui possèdent cette vertu mettre tout leur plaisir à n'user que des choses les plus viles, tant au manger, qu'aux habits, et peut‑être le feront‑elles moins à des­sein de se mortifier que parce que tout le reste les gêne et les embarasse : on dirait qu'elles n'ont jamais connu autre chose que la plus rigoureuse pauvreté. Ces vrais pauvres d'esprit ont perdu l'amour d'eux­-mêmes ; ils n'ont plus aucun penchant pour l'honneur ni pour l'estime ; ils ne tiennent plus à faveur d'être regardés comme vertueux ; mais ils désirent sur toutes choses de renoncer entièrement à eux‑mêmes, pour se rendre semblables en quelque chose au vrai pauvre d'esprit, Jésus‑Christ, notre Maître.

  Oh! Bienheureux le voeu de pauvreté pour l'âme qui en connaît le prix, qui l'estime à sa véritable valeur et le garde selon toute l'étendue de ses obligations ! Et qui fut plus pauvre, plus méprisé, et eut plus faute des choses de cette vie que Jésus‑Christ Notre­ Seigneur ? Il s'est assujetti a être nourri du travail d'un pauvre charpentier, et a voulu que sa bénite Mère y contribuât aussi du sien. Il est certain cependant que pour cette très sainte Vierge la pauvreté n'était pas l'effet de la nécessité ni de la violence. Elle ne l'était pas non plus pour le Christ notre Sauveur, puisque 73* toutes choses étaient à lui et que si sa Majesté l'eût voulu, toutes

les richesses et tous les plaisirs du monde eussent été mis à ses ordres et à son service. Toutes les créatures, en effet, rendent obéissance au Seigneur, à l'exception de l'hommes ingrat. Hélas, nous participons tous à cette ingratitude depuis le péché, et cependant il n'est aucune créature qui lui soit plus obligée que nous, puisqu’il nous a avantagé à ce point que de nous avoir créés à sa ressemblance, rendus capables de lui‑ même, comblés de bienfaits en opérant pour nous ses mystère divins, et cependant nous sommes entre ses créatures les plus infidèles et les plus méconnaissantes.

                                                           DE L'EXACTE OBSERVANCE

Pour bien garder les vœux que nous avons faits au Seigneur, il n'est pas pour nous de voie plus assurée que l'observation fidèle de la Règle et des Constitutions ? Entre autres choses notre sainte Mère y a marqué, comme vous le savez, qu’il ne pourrait y avoir rien de réglé pour l’heure du diner. C’est qu’au commencement de notre Réforme on ne vivait que d’aumônes en sorte que les religieuses ont souvent manqué de pain, non seulement pour le diner mais même pour une simple collation. Il me souvient que plusieurs fois, tout étant venu à faire faute, on se leva de table avec une grande joie, sans avoir rien mangé. Mais je n'en dirai ici autre chose sinon qu’un jour qu’on soupait, la Communauté s'étant rendu au réfectoire n’y trouva rien pour sa réfection : après avoir béni les tables, on s’en fut à la récréation, avec une vive allé-74*   gresse ; il semblait que toutes les Soeurs fussent em­brasées en l'amour de Dieu. Nous fûmes ensuite à Complies, puis nous nous retirâmes. Nous étions en silence, lorsqu'on heurta la porte d'une telle importu­nité, que notre Mère commanda qu'on allât répondre. C'était une aumône que Notre‑Seigneur nous envoyait de bon lieu ; car un religieux étant en sa cellule, le divin Maître lui avait dit que ces siennes servantes n'avaient rien à manger. Comme il était Supérieur, il commanda qu'on nous portât de tout ce qui était en sa maison.

C'est la cause pour laquelle notre Sainte fit cette Constitution ; mais elle n'est plus nécessaire pour vous qui ne vivez pas d'aumônes, et ce serait présentement une faute de la part des officières que de passer ou changer l’heure ordonnée par les Constitutions. Que cela n'arrive en aucune sorte ; celles qui ont les offices doivent, au contraire, mettre tous leurs soins à se ren­dre ponctuelles aux heures marquées pour la Messe et pour les repas, d'autant que changer l'heure d'un exercice, c'est apporter de la confusion en tout le reste. En effet, tous se suivant, il suffit que l'heure d'un seul soit dérangée pour faire faute à tous les autres. Il faut que la portière s'acquitte exactement des com­missions qu'on lui donne, et que les autres officières l'avertissent la veille de ce qui est nécessaire. Que les Soeurs s'efforcent en tout temps de traiter ensem­ble en humilité et charité, se supportant mutuelle­ment, et se soulageant les unes les autres avec amour. C'est là ce qui leur rendra les offices légers et fera qu'elles ne sentiront point le travail. Qu'en toute ren­contre elles gardent une parfaite modestie et une75* exacte composition en leurs paroles ne disant que celles qui sont nécessaires, et pratiquant en toutes choses la patience et mortification. Il en faut grandement en une bonne religieuse ; mais c’est par ces vertus que l'on pourra juger si la modestie que vous observez à l'extérieur est vraiment intérieure. L’extérieure sera toujours de peu de valeur si elle ne procède d’une vertu solide, fondée en l'humilité et mortification. Dieu daigne nous accorder cette vertu véritable ! Que de fois, en effet, nous parlons de religion ! Et cependant je ne sais si nous connaissons bien ce que c’est. Pensez‑vous que pour être religieuse il suffit de s’être renfermée entre quatre murailles, et de suivre la Communauté au choeur, au réfectoire et aux autres excercices de la vie régulière? Il est bon sans doute que chacune s'efforce de s'y rendre parfaiteement exacte, et c'est pour vous une obligation de le faire ; mais si vos actions manquent de cette fin élevée qui rend les oeuvres véritablement parfaites à savoir : l'intention droite de n'agir que pour Dieu seul, vous vous trouverez à la suite bien trompées.

Cette composition extérieure se voit en beaucoup de religieux et de religieuses d'ailleurs fort distraits de Dieu, que cependant à cause de leur exactitude aux cérémonies extérieures on prendrait pour des saints ; et si est‑ce qu'avec toute cette apparence de vertu, il se trouve en eux un orgueil caché, qu’il leur devient une voie de perdition. Cela s’est vu en un grand nombre et le Seigneur a permis qu’il vint à se découvrir, pour servir d'exemple aux autres.

On lit dans les chroniques de saint Dominique, écrites par un religieux de cet Ordre, qu'on vit un jour en un monas- 76* tère, plusieurs religieux qu’aucun de la communauté ne connaissait. Le Prieur leur demanda au nom de Dieu qui ils étaient. Ils répondirent qu’ils avaient fait partie de son Ordre, et que le Seigneur leur avait com­mandé de venir déclarer qu'ils étaient damnés, afin que les autres, tirant profit de cet avertissement, fissent réflexion sur leur propre vie. Nous avons été, dirent­-ils, savants, docteurs et supérieurs, et nous nous sommes vus condamnés au jugement de Dieu, pour l'orgueil et la vanité dont nous avons souillé nos oeu­vres. Couvrant aux yeux des hommes la malice de leurs âmes, ils avaient usé d'une trompeuse apparence de vertu et d'une fausse modestie religieuse, qui les faisaient estimer saints ; mais après avoir trompé le monde, ils s'étaient enfin perdus eux‑mêmes.

Vivons donc sans cesse en la crainte du Seigneur, nous confiant en sa bonté que, si nous lui sommes fidèles, il ne nous refusera pas les grâces nécessaires à notre perfection, et spécialement la lumière qui règlera notre vie selon la véritable humilité et le parfait mé­pris de nous‑mêmes. Cette lumière nous enseignera la voie à tenir pour dominer nos passions et les sou­mettre à la volonté divine. Ce seul motif de la volonté de Dicu devrait suffire pour nous rendre vigilantes à garder notre Règle ; tenez, au reste, pour certain que sans une singulière vigilance nous faillirons en beau­coup de choses, sans bien même nous en apercevoir. Ayons donc les yeux de notre âme sans cesse arrêtés sur le Seigneur, ainsi que la Règle le commande, fai­sant une sérieuse réflexion sur les moyens de lui plaire et de garder avec perfection sa loi et ses ordonnances. Sa divine Majesté nous l'assure elle‑même : sa loi est 77* suave et sa charge légère. Vous le connaitrez bien par expérience si vous faites tout par amour, ce qui est au pouvoir de chacun et facile à tous.

Celui qui chérit le Seigneur, dit l’Ecriture, qui connaît les délices de sa maison sainte, et a goûté les douceurs de la sagesse, chemine en crainte et en vérité. La vérité, en effet, ne peut être sans la crainte, car la vérité nous montre ce qu'est Dieu et ce que nous sommes et nous fait en même temps connaître le danger où nous nous trouvons de perdre notre souverain bien : or, on ne craint point de perdre ce que l’on ne connaît point. C'est donc un grand don de Dieu que la crainte, d'autant que par elle s’accomplit toute justice. Notre sainte Règle nous dit aussi que ceux‑là sont persécutés du démon qui veulent vivre pieusement en Jésus‑Christ. C'est pour cette raison qu'elle nous recommande d'essayer de tout notre pouvoir de nous de nous revêtir des armes de Dieu, car il est écrit : la pensée sainte vous gardera, et encore : Endossez la cuirasse de justice, afin que de tout votre coeur, de toute votre âme et de toutes vos forces, vous aimiez Dieu votre Seigneur comme vous‑mêmes. Faisons grandes réflexions sur ces paroles et méditons‑les en nos cœurs. Songeons aussi que la Règle nous recommande également la foi, sans laquelle il est impossible de plaire à Dieu, d’autant que si la foi nous fait défaut, la crainte elle-même ne nous obtiendra point le salut que nous espérons de la bonté du Seigneur.

Remerciez‑la sans cesse, cette bonté infinie, de vous avoir tirées de la servitude d'Egypte et appelées à vivre sous une Règle si sainte. Qu’il vous souvienne 78* des enfants d'Israël, afin que vous appréhendiez de retourner comme eux aux folies du monde que vous avez quittées. Considérez la condition de vie véritable­ment bienheureuse où Dieu vous a placées, et sachez que, pourvu que vous vous disposiez convenablement à recevoir ses faveurs, il vous rendra délicieuse l'âpreté du désert, vous y faisant même trouver plus de dou­ceurs qu'en tous les plaisirs du monde et en la satis­faction de vos appétits déréglés. Que si au contraire vous veniez à porter de nouveau les yeux sur les choses du siècle, ce qui serait en quelque façon re­tourner au culte des idoles, vous tomberiez infaillible­ment dans l'aveuglement au regard des choses de la Religion, que nous sommes tenues d'aimer et d'esti­mer comme les précieux gages de notre salut.

Je vous demaride donc de faire tout ce qui est en votre pouvoir pour vous déprendre véritablement du monde, de vos amis et de vos proches. Considérez que si vous étiez en vérité pauvres et misérables dans le temps que vous demeuriez au milieu du siècle, vous le seriez bien davantage si vous nourrissiez encore quelque penchant pour ses vanités dans l'état où vous êtes aujourd'hui. La Religion, en effet, vous ser­virait de peu, si vous aviez encore quelque estime pour le monde. Il me paraît que ce serait de même que si l'on commettait un crime en une église : encore que ce lieu saint soit l'asile des autres coupables, il ne garantirait point ceux‑ci, car la justice pourrait les en tirer pour leur donner la mort. Songeons aussi que les Anges remportèrent peu d'avantage de faire dans le ciel leur demeure, puisqu'ils y péchèrent d'orgueil et méritèrent d'être précipités dans l'enfer pour tou‑79* jours.Il est donc pour vous de singulière importance faire état de ce qui est dit dans nos Constitutions, à savoir, que nous nous retirions de traiter avec les séculiers, encore que ce soient parents fort proches. Ces visites, en effet, ne servent qu’à rappeler à notre mémoire les vanités du monde on ne manque point de nous y dire des paroles flatteuses, et ces louanges mensongères nous demeurent en l’esprit au préjudice de notre âme. Aussi celle‑là sera la plus heureuse qui vivra la plus retirée, mettant tout son soin à garder son âme pure et à observer sa Règle avec perfection. Mais afin de vous mieux enseigner un si grand bien, il vient bien à propos de vous parler du silence.

                                                                       DU SILENCE

L'Apôtre, vous le savez, nous recommande de travailler en silence. C'est, d'ailleurs, chose évidente et assurée que si nous voulons remporter la victoire sur nos ennemis, il nous faut travailler sans relache à la pratique de la perfection, jusqu' à mourir parfaitement à nous-mêmes en silence. Craignons en effet que si notre langue publie ce qu'elle doit taire, nous ne venions à perdre le fruit de la vertu pour laquelle nous travaillons. Au contraire, les mérites de l’âme véritablement humble demeurent cachés au malin esprit lui‑même. Il est hors de doute que ceux qui usent de beaucoup de paroles dépensent en leurs discours toute la vigueur dont ils disposent, en sorte que leur intérieur demeure vide et languissant, et qu’ils font difficilement réflexion sur les vertus qui leur man- 80* quent : c'est dans cette vue, à ce que je crois, que le même Apôtre nous assure que notre force sera en silence et en espérance. Le silence, au reste, est le labeur auquel on nous recommande avant tout de nous livrer, et celui auquel la Règle nous oblige plus étroitement ; car, encore que le labeur des mains soit de précepte, il faut nous en acquitter sans manquer au principal de notre Règle, à savoir : la méditation de jour et de nuit en la loi de Dieu.

Comprenons tout le prix du silence par l'exemple que Jésus‑Christ nous en a donné. Toutes les vertus, il est vrai, reluisent merveilleusement en son Huma­nité sacrée, mais il me paraît que son silence n'est pas moins à admirer que les travaux de sa vie très sainte.

Considérons en quel silence il vint au monde, et en quel silence aussi il vécut pendant trente ans. Il voyait toutes les offenses qui se commettaient contre lui, et cependant il n'en faisait rien paraître. La douleur que lui causaient ces offenses était un feu qui brûlait sans cesse en sa divine poitrine ; les mystères qu'il y tenait renfermés ne le consumaient pas moins ; aimant si tendrement les hommes, et voyant l'ignorance où ils étaient de son amour et de ses mystères, il lui fallait se faire une violence extrême pour ne les leur pas dé­couvrir. Quel silence encore ne garda‑t‑il pas durant sa Passion, au milieu des mépris et des indignes trai­tements dont on l'accabla en cette dernière nuit ! Ah! si nous savions bien peser un silence si divin, quels sujets de contemplation n'y trouverions‑nous pas ?

Si donc Jésus‑Christ Notre‑Seigneur voulut céler sa divinité au démon, de crainte qu'il n'empêchât sa Passion par laquelle il voulait nous donner la vie, ne 81* devons-nous pas nous‑mêmes éviter de publier nos œuvres, et travailler en silence à conserver les fruits de cette Passion très sainte ? Ah ! gardons-le avec amour, cet aimable silence, et estimons-en grandement la valeur : notre avantage ne nous invite pas moins que notre obligation. Ne nous condamnons point nous-mêmes par notre propre langue ; car, ainsi que le dit saint Bernard, il n'y a membre de notre corps qui nous soit si préjudiciable que la langue.

Notre sainte Mère l'aimait fort cette précieuse vertu de silence, et la faisait pratiquer avec grand soin étant en vie. Elle s'est même apparue depuis sa mort à plusieurs personnes, témoignant aux unes combien elle agréait leur silence, et reprenant les autres qu'elles y faisaient faute. J'en connais une entre autres qui m'étant fort amie, me raconta que depuis qu’elle avait pris ce saint habit, c'est‑à-dire il y avait cinq ans, ­elle n'avait point voulu faire connaître ce qui lui était de besoin, pour ne point parler aux heures de silence, craignant même au reste du temps de dire un seul mot qui ne fût nécessaire. Dieu permit, pour l’épreuve de sa vertu, qu'on ne songeât point à elle ; et en ces cinq années il n'entra point de lumière en sa cellule, ni elle n’en usat point, soit pour se coucher, soit pour aucune autre chose. La Prieure, dans le temps qu’elle faisait la visite, ouvrant la porte et la voyant couchée n'y regardait pas davantage. C'était le même de toutes ses autres nécessités,. Ces cinq années passées, notre sainte Mère l'emmena avec elle pour la faire Prieure d’un monastère, et tout le temp qu’elle fut en charge, elle garda le silence avec grande perfection et le fit garder de même. Notre Sainte, dès qu’elle fut morte, 82* s'apparut à elle et la remercia de l'exactitude qu'elle apportait en tout ce qui était de la Règle, mais plus spécialement en la garde du silence.

Le silence est, en effet, notre bien le plus précieux, d'autant que c'est en se taisant que l'âme se rend sa­vante, pourvu que dans le silence elle sache écouter le Seigneur. Il dit lui‑même qu'il parlera aux humbles en silence, et saint Bonaventure nous apprend la rai­son pour laquelle les âmes spirituelles sont en si petit nombre, qui est qu'il y en a fort peu qui sachent at­tendre Dieu en silence. Ne trouvant point de goût en l'oraison, ces personnes vont chercher leur satisfaction au dehors, semblables en cela à un homme, mauvais ménager de son bien, qui, après avoir débouché son vin et en avoir bu, s’en va se promener, laissant le vin perdre sa force et se tourner en vinaigre. Celui, au contraire, qui est ménager et de bonne vie, sait répri­mer ses appétits et, quelque soif qu'il endure, il la souffre patiemment et ne boit point que l'heure n'en soit venue. Son vin, étant demeuré bien bouché, se conserve fort et d'une agréable odeur.

Le silence nous garde en la crainte de Dieu et en la justice comme en une clôture assurée. Ces deux fortes murailles nous mettent à couvert de toutes les atta­ques de nos ennemis ; grâce à elles, notre conversa­tion est déjà dans le ciel, et il n'est pas une de nos paroles qui ne célèbre dignement les louanges du Seigneur.

DE LA RECREATION.

Pour ce qui est du temps de la récréation, il est bien entendu que les Soeurs ne s'y réunissent point pour 83* garder le silence ; tout au contraire, en ces deux heures qui suivent l’une le,dîner l’autre la collation, elles doivent parler ensemble et se récréer. Ceci est de Constitution et a été réglé par institution divine, aussi bien que tout le reste. En tout ce qu’elle a fait et ordonné, j‘aurais grand scrupule d’ajouter ou de retrancher une seule chose si petite qu’elle fût. Elle disait que cette heure d’être ensemble était de grand profit, alléguant à ce sujet que St Pierre recommandait fort à ses disciples de communiquer les uns avec les autres en charité, d’autant que par la charité, nos défauts sont couverts et convertis en vertus.

Vous savez par expérience que, par quelque tristesse et humeur sombre, on va parfois à la récréation comme à regret, et il arrive que l’allégresse et le bon esprit des Soeurs divertissent de cette fâcheuse disposition, si bien que l'on en sort tout autre qu’on y était entré, ayant même l’esprit mieux disposé à l’oraison. D'autre fois au contraire, on est si absorbé dans ce saint exercice, qu’il est nécessaire d’y faire diversion pour un peu de temps, afin d’y revenir ensuite avec plus de ferveur et de goût. Si vous étiez toujours en la même occupation, vous viendriez à vous en rebuter, et même à prendre en horreur la solitude qui est cependant une des principales obligations de notre Règle. Et encore que l'heure de la récréation vous en retire pour un peu de temps, c’est à dessein de vous le faire mieux garder, parce que vous la retrouvez ensuite avec une nouvelle ferveur et concevez de nouveaux désirs d’en jouir.

Les pieux entretiens qui se tiennent en nos réunions 84* ont encore pour effet de nous affectionner davantage à la vertu, et de nous faire mieux comprendre la né­cessité qu'il y a de travailler pour l'emporter. Notre sainte Mère nous disait qu'à la récréation nous appre­nions à nous aimer et estimer les unes les autres, connaissant par la sainte conversation de nos Soeurs combien elles nous devancent en la perfection. Nous y voyons, en effet, les unes faire des actes de désir du martyre, les autres de mépris d'elles‑mêmes ou d'autres vertus, selon qu'elles y sont disposées, ou encore s'exciter à avancer toujours davantage en l'amour divin. Une personne qui, du temps de notre sainte Mère, communiquait fort souvent avec les Car­mélites, disait qu'elles lui paraissaient être comme les Séraphins, qui furent vus par saint Jean se repaissant mutuellement du feu de la charité.

Je désire fort que cet esprit qui animait nos pre­mières Mères ne vous fasse point défaut, et qu'au temps de la récréation vous vous entraidiez les unes les autres d'un amour vraiment fraternel. Saint Jean nous en donne un bel exemple, puisqu'à ce que l’on rapporte, il sortait dans la campagne à la fin de récréer ses disciples. Comme quelques hommes mal inten­tionnés en prenaient occasion de le blâmer, le saint Apôtre, connaissant leur murmure, leur dit qu'ils bandassent leurs arcs et en tendissent les cordes, encore et encore davantage. Eux répondirent que s’ils tiraient si fort, elles ne manqueraient point de se rom­pre ; et le Saint leur repartit ce que vous connaissez toutes, à savoir que si l'on bandait de même les puis­sances de son esprit, il ne se pourrait autrement qu'elles ne se brisassent entièrement. Ce que je dis, 85* non que je crois que nous faisons tout ce qui est en notre pouvoir ; car, bien au contraire, nous demeurons en arrière plus qu'il ne faudrait, et cela le plus souvent parce que nous nous aimons davantage nous-mêmes que non pas la mortification. Si j’ai rapporté ce trait, c'est seulement à cause qu’il ne manque pas de gens à qui semblables récréations paraissent chose inutile et peu convenable à des personnes spirituelles Croyez cependant que la Sainte avait l’esprit de Dieu davantage que ceux‑ci, et soyez persuadées que ces communications familières, par l’affection mutuelle qu’elles font naître en nous, nous donnent ce divin Esprit, bien plutôt qu'elles ne nous l’enlèvent.

Si David assurait qu'il ne pouvait qu’il ne se réjouit en présence de l'arche du Testament, pour les grands transports que sa vue excitait en son âme, chacune de nous ne peut-elle pas avec plus de raison encore dire de même à la vue de sa Soeur, qui n’est pas seulement l'arche contenant les tables dela loi, mais l’arche du Seigneur lui‑même?   La pensée de ce grand Dieu habitant au coeur et en l'âme de chacune d’entre nous, nous doit remplir d'allégresse lorsque nous nous voyons et traitons ensemble Le Seigneur daigne nous faire la grâce de nous faire tirer parti de tout ! C’était là l’esprit de notre Sainte : il nous faut apprendre d’elle à être douces de coeur et à nous aimer en charité.

Il me revient souvent à l'esprit ce que Saint Pierre et et les autres Apôtres ou Évargélistes ont dit maintes fois de la mansuétude de Jésus, comme ceux qui en avaient fait si heureusement l’expérience. Ce divin Sauveur est nommé par eux un doux agneau, un agneau en la mansuétude et en la charité ; il est dit 86* plein de grâce, de douceur, de bénignité, de miséri­corde, enfin tout entier agneau. Ils ne l'appellent point sage, encore que toute la sagesse de Dieu rési­dât en lui ; ni courageux, quoiqu'il fût le fort par excel­lence ; ni guerrier, bien qu'il fut le vainqueur du dé­mon ; mais ils l'appellent l'agneau plein de douceur, qui par la seule mansuétude est demeuré victorieux.

Arrêtons souvent les yeux sur ce divin modèle, et laissons aux gens du monde la colère, la promptitude désordonnée, les humeurs chagrines, enfin tout ce qui se ressent de l'amertume de la chair. Tout cela est malséant à une religieuse qui doit être une brebis en douceur, ainsi que Jésus‑Christ le fit entendre à saint Pierre lorsqu'il lui donna la charge de les paître. Soyons de véritables brebis, remplies de bénignité les unes envers les autres ; montrons‑nous en nos conversations pleines de patience et d'aménité : cela nous sera facile, si nous nous aimons d'un amour véritable.

Ne vous lassez donc point de vous entre‑supporter, considérant combien vous importe cette condition d’agneau qui vous est demandée. Mais. afin d'y par­venir, portons l'Agneau divin en nos coeurs, contern­plons chacune de ses actions et voyons comment, pour nous ôter tout sujet d’excuse, l'Eglise nous le présente chaque jour sous ces traits pleins de dou­ceur, lorsqu’à la Messe le Prêtre dit trois fois : Voici l'Agneau de Dieu. Très chères Soeurs, imitons-le, ce très doux Agneau, et que notre plus agréable récréa­tion soit de nous entretenir de lui, comme notre plus grande joie de le conserver sans cesse en nos coeurs.

EXERCICES

De la Vénérable Mère Anne de Saint Barthélémy pour tous les jours de la semaine.

 

LE DIMANCHE

J'ai dévotion en ce jour d'offrir toutes mes actions à l'honneur de la très sainte Trinité, entretenant en mon coeur un. désir ardent de jouir de la vue de cette infinie bonté, et rapportant à cette fin l’accomplissement des devoirs de mon état. Je prie spécialement pour Notre Saint Père le Pape, et pour les princes chrétiens, demandant à Dieu qu’il leur daigne accorder une ferme constance en la foi catholique et un zèle singulier pour sa défense.

LE LUNDI

A l'honneur du mystère de l’Incarnation du Fils de Dieu, de sa Nativité et de son exil en la terre d’Egypte, en faveur aussi des âmes du Purgatoire, je m’efforce en ce jour de m'exercer en la charité et amour du prochain, faisant à cette fin tout ce qui est en mon pouvoir, et m’offrant même à donner ma vie pour le salut de mes frères.

LE MARDI

A l'honneur du Saint‑Esprit, je prie en ce jour pour les prédicateurs de l’Evangile, suppliant ce divin Esprit qu'il se donne à eux comme langues de feu, et 88* enflamme leurs coeurs du zèle de la vérité. Je m'exerce en la mortification de mes passions et au renoncement à ma propre volonté, à quoi il est en tout temps gran­dement nécessaire de travailler.

                                                               LE MERCREDI.

A l'honneur de la merveilleuse patience avec laquelle Notre‑Seigneur souffrit en si grand silence, durant trente‑trois ans, les injures et mépris qui lui venaient des hommes, je prie pour les captifs, les prisonniers et ceux qui sont en l'agonie de la mort. je m'exerce en ce jour en la patience et mansuétude, me souvenant que mon Sauveur a dit : Bienheureux les pacifiques, parce qu'ils posséderont la terre (1.Bienheureux les pacifiques, parce qu'ils seront appelés enfants de Dieu)

                                                               LE JEUDI.

A l'honneur de l'amour extrême avec lequel Jésus-­Christ s'est daigné renfermer au très Saint‑Sacrement, je l'implore en faveur des Religions, afin qu'il les re­mette en leur première ferveur et perfection ; et lui demande que nous ayant daigné conduire à sa maison en la terre, il nous veuille introduire en celle du ciel. je m'efforce en ce jour d'exciter en mon âme une vive foi envers cet adorable sacrement, désirant en humilité de coeur de le recevoir chaque jour, et souhaitant même de le faire, s'il était possible, autant de fois que je respire.

89*                                                          LE VENDREDI

A l'honneur de la sainte Passion de mon Seigneur Jésus‑Christ, je prie en ce jour pour les âmes qui sont en péché mortel et pour la conversions des hérétiques et infidèles, contemplant dans un dévot silence les souffrances de mon divin Sauveur dans le temps de sa douloureuse Passion, et m'efforçant de l’imiter en ses vertus, lui qui nous assure n' être point venu pour être servi, mais pour servir.

LE SAMEDI.

A l'honneur de Notre‑Dame, je prie pour mes filles d'Anvers et pour toutes les Carmélites, filles de notre sainte Mère Thérèse de Jésus, afin que la Vierge Sainte nous veuille prendre en sa protection et rendre digne d’être ses vraies enfants. Or, on ne vit jamais en cette divine Mère aucune action qui ne fut erveilleusement réglée ; dans le temps même de la Passion de notre Sauveur, cette très douce Vierge ne perdit rien de ses dispositions toutes saintes, et ne ressentit point d'indignation contre les bourreaux et les scélérats qui donnaient la mort à ce cher Fils. O patience non pareille ! 0 simple vue de Dieu en toutes choses ! Tu ne saurais faire défaut à l'âme en laquelle il réside.

90*

Exercices composés

par la Vénérable Mère Anne de Saint­-Barthélemypour les Novices

(Nous plaçons ici des Exercices composés par la Vénérable Mère et proposés par elle aux Novices comme une pieuse indica­tion pouvant les aider à en produire de semblables. Ils n'ont pas été encore, croyons‑nous, publiés en notre langue.)

 

Dans le dessein que les novices apprennent à s'exer­cer en choses spirituelles, nous leur donnons ici des exercices pour tous les jours de la semaine.

LE LUNDI.

Nous rendrons grâce à Dieu de ce qu'il a daigné nous faire naître de parents chrétiens, et nous rendre nous‑mêmes chrétiennes et filles de lÉglise. Vertu.à acquérir l’humilité. Mortification à pratiquer : la modestie des yeux.

LE MARDI.

Nous rendrons grâce à Dieu de ce qu'il nous a donné ses sacrements très saints. Vertu à acquérir : la pa­tience. Mortification à pratiquer : n'écouter point et ne désirer point savoir ce qui ne nous conceme point.

LE MERCREDI.

Nous rendrons grâce à Dieu de ce qu'il nous a 91* donné en son Église des prédicateurs qui nous enseignent. et éclaircissent sa loi, pour la réfection de nos âmes. Vertu à acquérir : l'obéissance. Mortification à pratiquer : la retenue en les paroles.

LE JEUDI

Nous rendrons grâce à Dieu de ce qu’il nous a donné un Ange pour notre garde. Vertu à acquérir : la pauvreté d'esprit. Mortification à pratiquer, le renoncement à sa propre volonté

LE VENDREDI

Nous rendrons grâce à Dieu de ce qu’en notre faveur il a donné à saint Pierre le pouvoir de remettre les péchés. Vertu à acquérir : la charité. Mortification à pratiquer : penser en bien de tous et en mal de soi-même.

LE SAMEDI

Nous rendrons grâce à Dieu de ce qu’il nous a donné sa bénite Mère pour être le modèle des vertus.Vertu à acquérir : la crainte de Dieu.

LE DIMANCHE

Exciter en soi de grands désirs de voir Dieu. Vertu à acquérir : Le mépris de soi et de tout ce qui n’est pas Dieu.

Il faut pendant l'année du noviciat proposer tous les 92* jours aux novices un sujet de méditation, ainsi que quelques actes d'amour de Dieu et pratiques de vertu, afin qu'elles apprennent à s'y exercer. Chaque jour aussi la Maîtresse leur demandera comme elles s'y comportent, de crainte qu'elles ne viennent à s'égarer par une trop grande liberté ou oisiveté d'esprit. Pour quelques‑unes cela ne sera pas nécessaire, mais la plupart auront besoin d'être guidées, jusqu'à tant qu'elles aient formé en elles l'habitude de la vertu et acquis des forces nécessaires pour résister aux mou­vements qui lui sont opposés. Les âmes encore peu exercées en l'oraison trouveront grand profit et avan­cement en la méditation des mystères de Jésus‑Christ.

Spécialement nous aurons toujours en la mémoire et dans le coeur celui de son Incarnation, considérant le grand amour que Dieu nous a marqué en nous donnant son Fils unique pour qu'il fût fait homme et notre frère et acquittât lui‑même nos dettes. Nous contemplerons en même temps la pureté de la Vierge Sainte, recevant le Verbe divin en ses chastes entrailles, et devenant par là en tout son être le reliquaire précieux de la très sainte Trinité.

Nous considérerons ensuite comment la charité qui consumait le Verbe ne se put contenir, dès qu'il fut incarné, et alla sanctifier Jean‑Baptiste dans le sein de sa mère. Nous admirerons en même temps l'allégresse de la très sainte Vierge, qui lui fit proférer ces paroles : Magnificat anima mea Dominum, mon âme glorifie le Seigneur.

Nous considérerons également la joie de Notre‑Dame au jour de la Nativité de notre Sauveur, et le feu d'amour qui brûlait en elle par suite de la haute con- 93* naissance qu'elle avait de la divinité. Nous la verrons révérant et adorant ce Dieu d'amour, s’unissant à Lui et se transformant en lui tout entière ; nous contemplerons aussi le doux Jésus se tournant vers elle et la tenant embrassée, déjà pauvre de toutes choses, et n'ayant autre refuge en la terre sinon le sein maternel de Marie.

Nous considérerons encore la joie de la très pure Vierge au moment de la venue des Rois, et la consolation qu'elle ressentit voyant les rayons de la lumière du Verbe fait chair resplendir déjà par tout le monde, et la gentilité venir l'adorer, lui rendre obéissance et le confesser Dieu. Nous verrons ces pieux Rois déposant à  terre leurs couronnes, par la vive foi qui les tenait assurés d'avoir rencontré le Roi véritable.

Nous considérerons ensuite l'allégresse et la douleur de la Vierge Sainte au jour que Jésus fut présenté au temple : son allégresse entendant dire à Siméon : Lumen ad revelationem gentium, pour le désir ardent

qu'elle avait que son peuple fût sauvé, qu’il reconnût et reçût son Rédempteur ; mais sa douleur aussi qu'elle ressentit fort grande, comprenant que le salut des hommes coûterait la vie à son cher Fils.

Nous verrons en la fuite en Egypte la pauvreté de la sainte Famille, et les travaux qu' elle eut à endurer en ce pénible voyage. Nous contemplerons Notre Seigneur et sa bénite Mère tellement cachés aux yeux des hommes en cette extrême pauvreté, qu’ils paraissent n'être rien en ce monde et n'y avoir nul pouvoir.

Ce n'est pas une moindre obligation pour nous de considérer la douleur de la sacrée Vierge dans le temps qu'elle perdit l'Enfant Jésus, et la joie qu’elle éprouva 94* le retrouvant. 'Faisons réflexion sur les anxiétés de cette divine Mère durant ces trois jours ; apprenons de là à corriger notre négligence et notre paresse, et dé­plorons le peu de ressentiment que nous cause la perte de Jésus, ce trésor de nos âmes.

Il sera bon de se servir tantôt de ces Mystères et tantôt de ceux de la Passion de Notre‑Seigneur, suivant le profit que l'âme y trouvera. Pourvu qu'on ne perde le temps et qu'on ne l'emploie hors de Dieu, on tire avantage de tout. On est assuré cependant d'en rencontrer de fort signalés en tous les mystères de la Passion, car cette sainte Passion est le salut de nos âmes, c'est d'elle que viennent la sagesse et la science des enfants de Dieu, d'autant que les mystères qu'elle renferme sont la source même de toute science.

C'est également une obligation pour tous les chré­tiens, et davantage encore pour nous, de méditer les attributs de Dieu, considérant comme il est infini, éternel, incompréhensible, tout puissant, souveraine­ment sage et miséricordieux.

D'autres fois, il sera fort utile de méditer les sept ar­ticles de notre foi qui se rapportent directement à Dieu, en faisant les considérations suivantes:

1° Dieu est un en lui‑même ;

2° Dieu est Père ;

3° Dieu est Fils ;

4° Dieu est Esprit ;

5° Dieu est Créateur ;

6° Dieu est Sauveur ;

7°, Dieu est auteur de la gloire.

On pourra considérer encore les sept articles sui­vants, qui nous enseignent :

1° que le Fils de Dieu a été conçu du Saint‑Esprit et est né de Marie toujours Vierge ;

2° qu'il a souffert mort et passion pour notre salut ;

3° qu'il est descendu aux enfers, pour en tirer les âmes des saints Patriarches ;

4° qu'il est monté aux 95* cieux ; [il n’y a pas de point 5°]

6° qu'il est assis à la droite de Dieu son Père ;

7° qu'il viendra juger les vivants et les morts.

Notre esprit ne se doit pas contenter de passer légèrement sur les considérations de ces mystères, si nous souhaitons sincèrement d’acquérir la connaissance de Dieu et de nous‑mêmes. De plus, il nous servira de peu de lire ce qui en est si nous ne vivons point en humilité, pureté et dénuement de cœur, si nous ne quittons pas en vérité toutes les choses créees et tout ce qui n'est pas Dieu, si nous ne renonçons pas en tout à notre propre volonté. Aussi longtemps en effet, qu'une âme ne saura point se délier de toutes choses et s'acheminer vers Dieu en mourant à soi-même, elle ne trouvera point la lumière véritable qui nous enseigne Diu et sa très sainte volonté. En outre, la simplicité et droite intention en toutes choses sont grandement nécessaires.

97*

Exhortations

de la Mère Isabelle des Anges à ses filles

POUR LE JOUR DE SAINT-BARTHELEMY

Anniversaire de la fondation, du premier monastère de la Réforme

Pour l'amour de Dieu, mes filles, que chacune de vous pense au lieu d'où Dieu l’a tirée et à celui où il la mise, et aux choses pour lesquelles il nous y a appelées. Nos obligations sont très grandes, et puisque nous avons trouvé, comme l’on dit la table mise, et que nous n'avons pas à chercher ce qu’il nous faut pour être parfaites, soyons fidèles à garder notre Règle et nos Constitutions, car ce n'est pas sans une grande raison que nous trouverons tout là, avec tant de douceur et de suavité, que je ne sais comment on peut dire qu'il y a de l'austérité dans notre religion. Tout y est si doux pour les âmes qui ont un peu d’amour de Dieu, qu'encore qu'il y ait beaucoup de pénitence et de mortification, je confesse néanmoins que tous les plaisirs du monde et tous 1es contentements qu’il promet à ceux qui le suivent, ne sont rien en comparaison ; et si nous souffrons quelques petits travaux et quelques humiliations afin de nous rendre plus conformes à Jésus‑Christ notre époux, c’est pour ce sujet que nous sommes venues en religion, et si nous n’y sommes point pour cela, je ne sais pourquoi nous y sommes venues.

95* Si nous savions avec combien de peine notre Mère sainte Térèse et ses premières filles ont fondé ce qu'elles nous ont laissé, nous aurions un très grand soin de le conserver et d'imiter les exemples qu'elles nous ont donnés. Et si nous n'avons pas le courage de chercher le mépris et la souffrance, comme faisaient ces anciennes, au moins embrassons les petites occa­sions qui se présentent parmi nous. C'est pour cette fin que Dieu nous a ici assemblées de divers pays. Chacune de nous a ses humeurs et inclinations diffé­rentes (et peut‑être qu'elles le sont toutes les unes des autres), et pour faire que nous ne soyons toutes qu'une même chose, ayons la charité pour accomplir en pre­mier lieu les désirs de Notre‑Seigneur Jésus‑Christ, et puis ceux de notre Mère sainte Térèse ; et pour don­ner quelque gloire accidentelle à cette grande sainte, tâchons d'être telles qu'elle nous imaginait en ce jour. Je vous supplie particulièrement, mes filles, pour l'amour de Dieu, et je vous demande par son précieux sang, que chacune de vous ait les autres en grande estime et leur porte un tel respect et tant d'amour, qu'elle ne fasse aucune chose qu'elle con­naisse leur pouvoir donner la moindre petite peine. Car il faut que nous ayons une telle conformité et correspondance entre nous que nous n'ayons qu'une volonté ; cela semblerait presque impossible étant en cette terre toute remplie de misères, et ayant chacune notre propre naturel : mais la charité est le seul lien qui nous peut unir, et nous devons croire comme un article de foi, que tout ce qui n'est pas fait ou souffert avec charité ne vaut pour la vie éternelle. C'est ce que Dieu m'a fait connaître aujourd'hui après la communion, 99* et aussi que les fruits de la gloire se doivent cueillir en la croix, embrassant la souffrance et le mépris : car c'est là le chemin que tous les Saints ont suivi, à l'imitation de Notre‑Seigneur Jésus-Christ qui a lui‑même fait des choses si grandes pour nous. Je ne sais comment nous pourrions nous plaindre d'être méprisées et délaissées, ni même le penser, puisque ce n'est que notre nature et notre amour-propre qui fait et qui appréhende la peine et l’humiliation mais il faut que nous mettions d’un côté le corps, et l’âme de l'autre, et que nous pensions que pour contenter le premier, qui est l’esclave, nous ne faisons pas état de l'âme, qui est la reine ; car souvent nous refusons les occasions que Dieu a destiné pour notre salut, parce qu'elles ne sont pas conformes à nos inclinations, et c'est un point qui nous doit causer une grande confusion devant sa divine Majesté, mais pourtant il ne faut pas perdre courage, au contraire il se faut fortifier dans nos faiblesses, et je crois que ce qui peut nous donner plus de force, c’est de penser beaucoup à l'éternité, comme faisaient nos anciennes Mères qui l’avaient sans cesse dans leur mémoire, et qu’il n’y a rien qui aide tant à profiter des occasions, comme de regarder la première cause qui est Dieu, lequel permet quelquefois que 1es créatures s’aveuglent pour le plus grand bien de plusieurs âmes et pour achever leur couronne. Ainsi mes filles ne nous arrêtons point à elles quand elles nous offrent quelque ocasion de pratiquer la vertu, mais regardons Dieu et lui demandons la grâce d'être fidèles en tout ce qui nous pourra arriver, car de notre fidélité dépend notre avancement.

100* Mes filles, je vous dirai quelque chose, comme je pourrai, de ce que Notre‑Seigneur m'a fait entendre sur ces paroles : Hoc est proeceptum meum, ut diligatis invicem sicut dilexi vos. C'est mon commandement que vous vous aimiez les uns les autres, comme je vous ai aimés. O mon Dieu ! qui pourrait penser ou expliquer combien Dieu nous a aimés, puisque pour l'amour de nous il a tant souffert de mépris et de peines, jusques à répandre tout son sang, et à donner sa vie en la croix. Toute la vertu et la perfection est comprise en ce commandement de la charité, et tous les désordres et les maux qui arrivent dans le monde, viennent de ce que les hommes ne s'aiment pas les uns les autres, de ce que chacun veut faire sa propre volonté et avoir son contentement particulier : car ne pensez pas que pour aimer le prochain il ne faille rien souffrir, ce serait se tromper ; il faut le servir et le contenter pour l'amour de Dieu en tout ce que nous pouvons, et de plus il le faut souffrir, lorsque ses humeurs, ses ac­tions et ses inclinations sont contraires aux nôtres ; c'est en cela que paraît la force de la charité. Nous ne devons pas regarder ce qui paraît au dehors pour ai­mer le prochain, car encore qu'il soit mal conditionné il a une âme en laquelle Dieu habite, et peut‑être même que celui qui nous semble le plus imparfait et négli­gent, est vertueux devant Dieu ; ainsi il est très dan­gereux de juger des actions d'autrui, et l'on s'y trompe très souvent, pensant que la vertu est vice, et que ce qui est imperfection est vertu. Pour éviter cette trom­perie, il faut honorer Dieu en notre prochain, et nous jouirons de la paix des enfants de Dieu. Si je deman­dais à toutes mes filles si elles veulent faire la volonté de Dieu, 101* chacune répondrait qu’elle aimerait mieux mourir que de manquer à l'accomplir, et je vous dis de sa part que c'est sa volonté que nous nous aimions les unes les autres, comme il nous a aimés. Sa Majesté me l’a fait connaître tout de nouveau, et je vous prie pour l'amour de son précieux sang, que vous ne l'oubliiez point.

Lorsque l'âme se sent si délaissée qu’il lui semble que beaucoup de choses lui manquent ne lui restant rien qu'une grande crainte d'offenser Dieu et de le perdre pour jamais, cette expérience lui faisant connaître clairement qu'il n'y a que le bras de Dieu qui soit assez fort pour la soutenir, elle en est d’autant plus obligée de faire un entier abandon d’elle-même en ses divines mains et d'avoir recours aux mérites de Notre Seigneur Jésus‑Christ, se confiant en sa grande bonté et miséricorde, qui surpasse nos misères et nous élève du péché à la grâce.

SUR LA BRIÈVETÉ DU TEMPS ET LA PRATIQUE DES VERTUS

Mes filles, ne faites pas grand cas de tout ce qui passe et prend fin avec la vie, car la terre n’est qu’un passage du temps à l'éternité ; mais en ce passage il y a deux pas, l'un par où les âmes entrent dans une gloire et jouissance de Dieu éternelles, et l’autre qui conduit à une peine et à une privation de toutes sortes de biens, qui durera éternellement. Il faut beaucoup prier, et demander à Dieu une foi vive pour bien connaître ces vérités comme elles se peuvent connaître en cette vie, et pour y penser souvent, afin que nous 102* en tirions du. profit, et que nous embrassions la croix. Car puisque nous sommes épouses de Jésus­Christ crucifié, il faut que nous l'imitions, et que nous prenions la devise de notre Mère sainte Térèse, ou pâtir ou mourir. Pour moi, je ne veux point d'autre gloire qu'en la croix, et s'il plaît à Dieu me donner la croix toute nue avec un peu de son amour, je serai contente.

Quand toutes les créatures m'abandonneraient, et que je me verrais plus misérable que les réprouvés (si cela se pouvait), j'aurais recours à Dieu, et lui offrirais son Fils qu'il m'a donné, et tous ses mérites, car Notre‑Seigneur Jésus‑Christ étant Dieu et homme il n'a point besoin de ses mérites, et puisqu'il les a ac­quis en souffrant pour moi, je puis dire au Père éternel qu'ils sont miens, et les offrir à sa Majesté pour tous mes besoins.

Il me semble que tout ce que les créatures me peu­vent dire et offrir, n'est rien, et qu'il ne me touche que comme en passant le bord de la robe, car tout ce qu'elles nous peuvent donner d'elles‑mêmes ne vaut pas la peine d'y penser.

De toutes les choses de cette vie, la seule vertu doit être aimée et recherchée, parce qu'elle est agréable à Dieu.

SUR L'ESPRIT DES PREMIÈRES MÈRES

J'ai plusieurs fois demandé à Dieu le premier esprit de notre sainte Religion ; et comme je priais sa Ma­jesté de le renouveler dans tout l'Ordre, j'ai entendu ce matin, après la communion, que ce premier esprit 103* qu'avaient nos premières Mères, était un entier dégagement de toutes choses, pour n’avoir la vue que de Dieu seul en tout : ce qui leur donnait une sainte liberrté et les rendait si fortes et si courageuses qu’elles ne   craignaient rien, fondées sur cette vérité, que les créatures ne nous peuvent pas nous donner ou ôter une vertu, car soit qu'elles nous élèvent jusqu’au ciel ou qu'elles nous méprisent et abaissent jusque dans le profond de la terre, nous ne sommes rien que ce que nous sommes devant Dieu et ainsi nous devons avoir peu d'estime de tout ce que toutes les créatures peuvent penser ou dire de nous, puisque c’est Dieu seul qui nous doit juger, lequel voit tout ce que nous faisons et ce que nous souffrons pour Lui. Quand on dirait que nous sommes des saintes, cela ne nous servira que de condamnation si nous ne sommes telles que nous devons être dans ce petit paradis, qui est véritablement tel pour celles qui ne cherchent qu’à contenter Dieu. Mes filles, nos premières Mères l’avaient si présent, que leurs pensées, leurs paroles et leurs actions tendaient toujours à lui. Elles avaient un si grand amour les unes pour les autrse, que si quelqu'une avait de la peine, celle qui le savait le ressentait en son coeur, et l'assistait par prières si elle ne pouvait autrement. Si quelqu'une voyait une autre avoir besoin de quelque chose, elle lui faisait la charité avec tant de douceur, et lui montrait un si bon visage que la façon contentait autant que l’action même. Combien pensez-vous que cela est nécessaire parmi nous ? C'est ce qui augmente et qui conserve la charité, car il ne faut pas seulement éviter ce qui nous la peut ôter, mais il faut fuir et abhorrer ce qui la pour-104* rait refroidir et nous ôter la confiance des unes envers les autres, comme au contraire, il faut rechercher soi­gneusement ce qui la peut faire croître. C'était aussi ce qui se pratiquait avec une grande ferveur par nos an­ciennes, du temps de notre Mère sainte Térèse, et de se porter un si grand respect les unes aux autres, qu'elles se regardaient comme l’image de Dieu et le temple de la sainte Trinité, ce qui faisait qu'elles s'es­timaient toutes ; et si l'on remarquait en quelques­unes quelque petit défaut, on le couvrait et on l'excu­sait tant qu'il était possible, ou bien on pratiquait la vertu contraire, et en cette manière l'on s'avertissait les unes les autres, plus par exemple que par paroles, car les paroles rudes et qui sentent la réprimande ne font que détruire les Religions, encore que ce soit sous couleur de zèle.

Mes filles, nous avons le même Dieu qu'avaient nos premières Mères, et nous sommes dans la même Re­ligion où il leur a fait tant de grâces ; c'est pourquoi ce ne sera que par notre faute, si nous ne sommes dans des dispositions aussi saintes que celles où elles étaient ; mais que pensez‑vous qu'elles faisaient pour se disposer à les recevoir? Elles avaient une grande estime des plus petites observances de la Religion, et étaient très fidèles en la pratique des vertus, particu­lièrement en la mortification des passions, des senti­ments et des inclinations qui empêchent l'âme de s'unir avec Dieu, et de le prier en paix et en silence. Car si l'on savait, mes filles, le grand bruit qui se fait en une âme mal mortifiée, nous verrions que c'est chose étrange. Il ne se peut dire le pouvoir qu'elle donne à l'esprit malin de la troubler et inquiéter par 105* ses propres appétits, lorsqu'elle les suit sans les mor­tifier. Tâchons de perdre notre contentement pour contenter Dieu, et de perdre un peu de terre pour ga­gner beaucoup de ciel ; ne pensez pas que ce qui est de si grand prix doive coûter peu. Cette vie passe en un moment, hé! quel sera le regret que nous aurons à l'heure de la mort, d'avoir perdu le temps qui nous était donné de Dieu pour mériter l'éternité, en faisant un fidèle usage de sa grâce et pratiquant la vertu dans les occasions. La multitude et le nombre ne donnent pas la valeur à nos oeuvres, mais la perfection qui les accompagne, afin qu'elles lui puissent être agréables. Ils les faut faire en l'union de celles de Notre‑Seigneur Jésus‑Christ, car sans lui nous ne sommes, nous n'avons, et ne pouvons rien, toute notre suffisance venant de lui. Sa Majesté par le mérite de son sang précieux nous rende, s'il lui plaît, telles qu'il nous dé­sire, afin qu'il ne soit pas en vain répandu pour nous, comme il est pour tant d'âmes qui ne font pas profit de ce trésor infini, et qui se rendent indignes de par­ticiper aux grâces et à la gloire qui est préparée dans le ciel à ceux qui aiment Dieu.

Grandes sont, mes filles, les obligations que nous avons à Dieu notre Seigneur : de nous‑mêmes nous ne pouvons jamais les reconnaître, ni assez servir sa Majesté pour la plus petite des grâces qu'il nous a faites, mais rendons‑nous en dignes par l'accomplis­sement de ce que nous lui avons promis ; il nous don­nera après la grâce de lui rendre quelque service qui lui soit agréable.

Je vous ai dit souvent, mes filles, qu'il n'est pas besoin de multiplier nos exercices, mais que l’impor- 106* tant est de perfectionner tous les jours nos exercices, et si nous le pouvons, à tous moments nous le de­vrions faire pour donner contentement à celui qui a tant fait pour nous. Tout nous doit venir de sa Majesté, et aussi nous le lui devons demander par la pratique des vertus, de la sainte obéissance sans réplique, par la promptitude à toutes les choses de Communauté, par le silence intérieur et extérieur fondé sur la pré­sence de Dieu, ne s'excuser encore que l'on se trouve sans faute. Nous devons demander à Dieu ces quatre vertus avec instance en l'oraison, afin que nous puiss­ions rendre honneur à sa Majesté en les pratiquant avec une fin parfaite : c'est elle qui donne valeur à toutes nos actions. Encore qu'elles soient petites, mes filles que l’amour ne soit pas petit, ni le désir de servir celui qui a tant fait et fera encore pour nous, si nous lui sommes fidèles. Tout ce qui se gagnera sera pour les nécessités de l'Eglise, pour la paix entre les princes chrétiens, pour la conversion des hérétiques, et pour ceux qui sont en péché mortel.

En notre noviciat, on nous enseignait avec un soin très exact la modestie et composition extérieure à marcher, à parler, sans faire aucun mouvement du vi­sage ni des mains, et qu'au choeur on y fût avec tant de retenue, que l'on n'y fît pas le moindre bruit qui pût être remarqué du dehors et de la Communauté, ce qu'il faut observer très ponctuellement.

En fermant les portes et les fenêtres, il le faut faire avec tant de modestie, que cela ne ressente en aucune sorte les façons légères des personnes du monde. Quoique la chose semble légère, il la faut faire pour­tant avec esprit intérieur et présence de Dieu, afin 107* que tout ce qui paraît le plus petit, étant fait pour l'amour de Dieu et de l'obéissance, qui est même chose, ait pour récompense le même Dieu car ses promesses sont assurées.

EXHORTATION A LA SUITE D’ UNE VISITE

                             ( Cette visite avait été faite par le P. de Gibieuf au monastère de Limoges)

 

Notre‑Seigneur nous a visitées par lui-même et par celui qui nous tient sa place, mes filles ; faisons profit des avertissements qu'il nous a donnés, et des aides que nous avons reçues en cette visite, et (comme je disais souvent à une de mes filles à l’heure de sa mort), ma fille, le temps est court, hâtons-nous, et ne perdons pas ce point que nous avons pour gagner ce qui doit durer une éternité. Je voudrais, mes filles, que ces paroles fussent bien avant gravées en notre coeur, afin de n’être point emportées par notre nature et par notre amour propre, qui fait souvent perdre plusieurs grands degrés de grâce ou de gloire : car la grâce est la mesure de la gloire. N’oublions pas l'exemple que nous devons tirer de deux de nos Soeurs qui sont mortes, l’une en quatre jours, l'autre en deux, et qui pensaient être encore éloignées de ce passage. Nous ne sommes pas plus assurées qu'elles du temps de notre mort, car les plus saints et les plus illuminés ne peuvent savoir quand sera ce dernier moment ; il n'y a que Dieu seul. Ne pensons pas qu'il soit fort loin, les cinquante et les cent années de vie ne sont qu'un point devant Dieu, 108* et de ce point dépend une éternité. Tous les saints qui sont au ciel se sont faits saints en la terre, et si vous me demandez le chemin pour parvenir à ce degré, je dis que c'est la fidélité et la correspondance aux obligations que nous avons à Dieu. Que chacune le considère à part soi, car pour moi, je confesse que Dieu ne m'a pas tirée de moins que de l'enfer ; qu'il m'a mise dans une Religion où je me peux sauver avec avantage, si ce n'est par ma faute, et je dis sou­vent à Dieu, Seigneur, délivrez‑moi de moi‑même, car notre Religion est un ciel en la terre pour celles qui ne désirent que contenter Dieu, comme dit notre sainte Mère. je crois que toutes celles qui sont ici ont ce désir, comme aussi de tendre à la sainteté, car c'est pour cela que Dieu nous a appelées, peut‑être lorsque nous l'offensions le plus, et que nous le méritions moins que plusieurs autres qu'il a laissées dans les occasions de l'offenser, et dans le hasard de se perdre. Nous avons tant d'aides pour pratiquer les vertus, que si nous n'en faisons profit ce sera une terrible chose. Et ce que Dieu nous demande plus particu­lièrement, c'est que nous gardions nos Règles et Cons­titutions avec perfection, et que nous ne regardions plus les créatures, car qu'importe, mes sœurs, qu'elles nous méprisent, puisque nous ne sommes en vérité que ce que nous sommes devant Dieu. Ne nous amu­sons pas à amasser des charbons, puisque nous de­vons amasser des pierres précieuses ; pensons à quel état et à quelles choses il nous a appelées : ce n'est pas tout de dire, je suis Carmélite, Dieu me fera mi­séricorde ; non, mes filles, Dieu veut des oeuvres, et surtout la charité. Le Saint‑Esprit ne descendit sur les 109* Apôtres, sinon lorsqu'ils furent unis ensemble par la charité. Il en arrivera de même aux Carmélites. Si nous ne sommes bien unies les unes aux autres par la charité, nous ne recevrons point l’esprit de Dieu en abondance, et si nous n'avons les aides qu’ont les autres, demandons‑les à Dieu, et travaillons pour les mériter et pour les obtenir.

RECUEIL DE QUELQUE AVIS ECRITS PAR LA MÈRE ISABELLE DES ANGES

Vous m'avez entendu dire diverses fois, mes filles, que nous n'accomplirons pas ce que nous devons, comme Carmélites, en faisant des actions communes ou d'une médiocre vertu. La Religion où Dieu nous a mises par sa seule bonté et par sa miséricorde, veut que nous soyons du tout parfaites. Elle est si sainte que, si ce n'est par notre négligence, nous pouvons toutes, avec la grâce et la faveur de Dieu, devenir saintes et rendre dès à présent honneur et gloire à sa divine Majesté sur la terre, comme les saints le font dans le ciel.

C’est la fin avec laquelle nous devons faire toutes choses, oubliant notre propre intérêt, et ne faisant point de cas de ce que l’on souffre, ou de ce que l’on peut souffrir en cette vie qui est si courte. O éternité de repos, tu ne dois jamais sortir de la mémoire des Carmélites, à l'imitation de notre Mère sainte Térèse ! Je connais une personne qui a reçu un grand profit d’entendre souvent intérieurement ces deux paroles : Brièveté de travail, et éternité de repos ; ainsi elle ne désire pas d'en avoir en cette vie, puisqu’elle dure si peu, et cela lui aide à se hâter, et à ne perdre 110* pas l'occasion d'aucun travail pour difficile qu'il soit. Mais retournons à notre propos de la perfection à laquelle nous sommes obligées. Je trouve des choses qui nous peuvent beaucoup aider, desquelles nous devons avoir grand soin. La première est de garder exactement nos Règles et nos Constitutions, et que chacune d'entre nous soit persuadée qu'elle seule les doit conserver en leur perfection, croyant avec une très profonde humilité, que si elle faut en quelque chose, elle est la cause et le commence-ment aux autres de faillir, et partant il ne faut négliger aucune chose (pour petite qu'elle paraisse), parce qu'il n'y a rien de petit en la sainte Religion.

Une autre chose fort nécessaire à celles qui sont sous la sainte obéissance, est de ne juger jamais des actions de leurs sœurs, ce qui se doit observer avec beaucoup plus grand soin envers les Supérieures ; Dieu nous garde de ce mal, mes sœurs, qui est beaucoup plus grand qu'il ne se peut dire ni penser. Il se faut bien aussi empêcher de dire : l'on fait moins envers moi qu'envers les autres. Que si cette tentation nous ve­nait, car nous y sommes sujettes aussi bien que les autres tandis que nous sommes revêtues de cette mi­sérable chair, que l'on ne le dise qu'à la Supérieure ; car si la chose est vraie on y remédiera, si elle ne l'est pas, on donnera moyen de vaincre la tentation : au lieu que si on le disait à d'autres, cette tentation se fortifierait, et se pourrait communiquer à celles à qui on l'aurait dite, et ce feu croîtrait et s'entretiendrait apparemment de part et d'autre, d'autant que c'est l'effet de la tentation de nous faire croire les choses toutes différentes de ce qu'elles sont en vérité.

111* L'estime que nous devons avoir les unes des autres, aide beaucoup à ceci et augmente la charité, qui est la reine des vertus. je demande à toutes mes filles, par le précieux sang de Notre‑Seigneur Jésus‑Christ, qu'elles aient celle‑ci très profondément gravée dans leurs cœurs, qu'elles fassent toutes leurs actions et disent toutes leurs paroles dans la charité, car qui a la charité a Dieu, et une âme a autant de sa Majesté qu'elle a de charité. Cette vertu est celle qui dispose les âmes pour les grandes choses que Dieu veut faire en elles, d'autant que qui a cette vertu en sa perfection a toutes les autres, et c'est d'elle que Notre‑Seigneur a dit, que l'on nous connaîtra pour ses disciples, si nous nous aimons les unes les autres, et toutes en gé­néral. Je ne dirai pas davantage de cette vertu, puisque toutes savent combien elle est nécessaire aux per­sonnes qui traitent d’oraison. Que si l'oraison est vraie, encore qu'elle ne soit pas fort grande, la charité sera le premier fruit qu'elle produira en l'âme, comme dit fort bien notre Mère sainte Térèse.

En la sainte obéissance, mes filles bien aimées, ayez un grand soin de regarder Dieu en celles qui vous commandent, quelle que soit celle qui vous tient sa place. Et comme si Dieu vous commandait lui‑même les choses croyez que vous les pouvez faire, puisque ses paroles produisent effet et fruit dans les âmes qui les gardent. Et ceux‑là sont, dit Notre‑Seigneur, sa mère et ses frères. Nous devons avoir une grande foi en ces saintes paroles, qui nous rendront les choses difficiles, faciles. Quand saint Pierre eut la foi, il mar­chait sur les eaux comme sur la terre ferme, mais quand, elle lui manqua, il enfonça, et fut repris de 112* Notre‑Seigneur comme un homme de petite foi. C'est à cette vertu que sa Majesté attribuait plusieurs grands miracles qu'il faisait pour la conversion des âmes, et pour la guérison des corps de ceux qui avaient recours à lui. Mes filles, sans la parfaite obéissance, nous ne serons religieuses que d'habit, de quoi Dieu nous veuille garder par sa miséricorde.

Que l‘on ait grand soin de la garde de la sainte pau­vreté, parce que souvent on commence d'en relâcher la perfection en de petites choses, et peu à peu on vient à se relâcher aux grandes. Et ce point ne dépend pas entièrement de la Supérieure, mais il faut que cha­cune en son particulier se souvienne qu'elle a promis à Dieu de la garder, lequel demandera un compte très étroit de l'observance de ce vœu. Il faut aussi penser que le vrai pauvre ne trouve jamais qu'il ait sujet de se plaindre, encore que toutes choses lui manquent et même les nécessaires, tant intérieurement qu'exté­rieurement ; les besoins se peuvent bien proposer à la Supérieure, mais il faut que ce soit avec humilité et soumission, prenant comme de Dieu ce qu'elle en disposera. Ceci acquiert une grande paix en l'âme et le don de l'indifférence et résignation en tout ce qui arrivera, soit selon notre volonté ou non.

Que celle qui sera Supérieure visite fort ordinaire­ment les offices, parce qu'il y pourra avoir beaucoup de fautes contraires à la pauvreté, quelquefois pour ne le savoir pas, autre fois par coutume, d'autant que ce ne sont pas toujours les mêmes personnes qui les ont et chacune insensiblement pourrait faire selon ce qui lui semblerait être mieux, et ainsi on pourrait en peu d'années être cause de relâche en la façon des habits, 113* coiffure, et autres choses qui servent à l'usage des religieuses.

Pour ce qui touche le manger, encore qu'il doive être accommodé avec charité et propreté, que ce ne soit jamais selon les appétits et assaisonnements du monde, et qu'il n'y ait rien de superflu.

Qu'on ait un grand soin de garder envers les ma­lades ce que notre sainte Mère Térèse nous encharge, ce que je demande pour l'amour de Dieu, tant aux Su­périeures, qu'aux infirmières ; et je demande aussi pour l'amour de lui aux malades qu'elles édifient toutes les autres par la patience, l'humilité, la soumission et l'obéissance qu'elles rendront à l'infirmière, et elles sauront par expérience les grands biens que l'on retire d'être malades, et d'être pansées en cette façon. C'est ainsi que nous devons faire selon notre obligation. Encore qu'il y ait des tierces pour accompagner les médecins et chirurgiens, et les autres personnes qui entrent dans le couvent, il sera bien que la Supérieure procure d'y être, particulièrement à l'infirmerie, et ceci est d'importance ; car il se pourrait faire qu'il y en aurait quelqu'une nouvellement entrée qui pourrait faire, ou dire quelque chose contraire à la perfection et mortification que nous professons.

En l'infirmerie, quand le médecin vient, il n'y doit pas y avoir beaucoup de religieuses ensemble, d'autant que tout le moins que l'on peut être vues de ceux de dehors, c'est le meilleur, et le plus conforme à ce que nous sommes obligées de garder. Il est bon que l'infirmière soit avec les tierces, afin qu'elle puisse dire au médecin ce qu'il demande sur le sujet de la malade, et la malade ne lui pourra répondre que quand 114* la Supérieure lui commandera, et si la Supérieure n'est pas présente, ce sera l'infirmière plus ancienne.

Que l'infirmière donne ordre de tenir prêt ce qu'il faut pour les saignées, ventouses, ou autres remèdes qui se doivent faire, afin que quand le médecin ou le chirurgien sera présent on lui donne en silence, ou en peu de paroles, ce qui sera nécessaire.

Que la tierce ne demeure jamais seule avec ceux de dehors, parce qu'il est d'importance pour plusieurs choses, et que ceci se garde avec grand soin en ou­vrant la porte, et en accompagnant ceux qui entrent en la maison ; car faire autrement serait manquer à la perfection.

Que l'on prenne beaucoup garde que toutes les choses de Religion se fassent en leur temps, et que toutes les sœurs essayent d'y satisfaire avec grande ponctualité, particulièrement à l'oraison et au service divin, car c'est de là que l'on tire force pour faire toutes les autres choses avec perfection. Cette fidélité à l’orai­son est ce que j'encharge à toutes pour l'amour de Dieu ; qu'on ne la laisse que pour bien juste occasion, et que l'exactitude à l'oraison soit le fruit de la même oraison, et particulièrement à celles qui ont les offices, afin qu'elles sachent si bien ménager le temps qu'il ne leur manque point pour cet exercice ; au­trement elles pourraient faire de grandes fautes dans leurs emplois, parce que laissant une fois l'orai­son pour cause nécessaire, l'on pourrait la laisser pour d'autres où il n'y aurait pas pareille nécessité, et enfin l'on viendrait à en faire coutume, et ainsi à n'être jamais ponctuelle, qui est un défaut no­table et contraire à la perfection de la sainte obéis‑ 115* sance. Vous voyez par plusieurs exemples combien cette grande vertu est agréable à Dieu, entr'autres par celui qui, écrivant et marquant un o, le laissa à moitié fait pour aller promptement où la sainte obéissance lui commandait, et quand il revint il le trouva achevé d'or. C'est ce qui est devant Dieu de grand mérite, puisque nous abandonnons note volonté pour faire la sienne, en laquelle consiste notre sanctification. Je prie donc mes filles qu'elles s'appliquent extrêmement à ceci, parce que, quand notre ennemi ne peut gagner sur nous de nous faire faillir notablement touchant cette vertu et touchant les autres, il fait tout ce qu'il peut pour nous faire au moins manquer à leur plus grande perfection, à laquelle, mes filles, nous devons toujours aspirer. O heureuse! et mille lois heureuse l’âme qui ne perd point de moment ni d'occasion de renoncer à soi‑même pour faire la volonté de Dieu, en laquelle nous devons mettre tout notre soin, et non pas à considérer si nous avons quelque consolation en l'oraison, car je ferai toujours plus d'estime d’une personne fidèle en la pratique des vertus, que d’une autre qui aura de grandes consolations et révélations. Nous nous pouvons sauver sans les avoir, mais non pas sans les vertus, et sans imiter Notre‑Seigneur Jésus‑Christ. Que ceci, mes filles, soit notre princi­pale étude, c'est où nous trouverons tout ce que nous pourrons désirer, et en ceci consiste la vie éternelle, comme Dieu l'a montré à une personne que je sais. Il lui donna pour lors la lumière et l'intelligence de ces paroles : Celle‑ci est la vie éternelle, qu'ils te connais­sent, seul vrai Dieu, et celui que tu as envoyé, Jésus­Christ. De sorte que toutes les fois qu'elle les entend, 116* il se renouvelle en elle un désir ardent d'embrasser la croix et d'imiter le Fils de Dieu. Demandez‑le à sa Majesté, mes filles, et que ce ne soit pas seulement un désir, mais que nous ayons les oeuvres.

Pour les offices qui se donnent dans la Commu­nauté, ayez soin, mes filles, de les bien faire, et non par coutume, ni avec négligence ; croyez avec une vive foi que c'est la volonté de Dieu que vous les fassiez, soit au choeur ou autre part. On tire de cela grand profit intérieur et extérieur, et on accomplit l'obéis­sance avec contentement et allégresse, encore que les choses soient pénibles, parce que voyant que c'est la volonté de Dieu plus que la nôtre, cela nous rend tout facile : et lorsque l'on fait ces petites choses avec une si haute fin, qui est pour plaire à Dieu seul, sa Ma­jesté dispose l'âme pour entreprendre des choses grandes pour son service : car il a dit lui‑même, que celui qui sera fidèle en peu, il l'établira sur beaucoup. Ce nous est trop de grâce que sa Majesté se veuille servir de nous en quoi que ce soit, étant de si misé­rables créatures comme nous sommes.

Il arrive aussi de grands biens de faire ces offices en silence ; c’est ce que je recommande à toutes mes filles pour l'amour de Dieu, que durant le jour, hors les deux heures de conversation, il ne paraisse pas qu'il y ait personne dans le couvent, car bien que celles qui ont les offices soient contraintes de parler quelquefois, cela se doit faire en si peu de paroles, et si bas, que celles qui passent auprès des offices ne l'entendent point ; l'on garde ainsi ce que dit notre sainte Règle, de travailler en silence, et d'être en oraison jour et nuit, parce que le silence est une des choses qui dis‑117* posent davantage celles qui le gardent pour traiter avec Dieu. L'expérience fait connaître ce que je dis, comme les distractions, et les inquiétudes qui arrivent pour ne l'avoir pas gardé, font aussi voir le contraire.

AUTRES AVIS

I. Au commencement de tous nos exercices, nous devons toujours demander à Notre‑Seigneur qu'il allume en nous les vertus théologales, la foi, l'espérance et la charité. Nous nous devons exercer ordinairement à faire des actes de ces vertus.

II. Que l'âme, le plus qu'il lui sera possible, s'oublie de son propre intérêt, avec une entière rési­gnation à la volonté de Dieu, ne désirant autre chose ni autre disposition, sinon celle que sa Majesté désire.

III. Il faut pratiquer les vertus et les exercices de Religion avec une grande liberté d'esprit, ne s'inquié­tant pas quand on fait des fautes ; il suffit de s'en hu­milier ; car Notre‑Seigneur se plaît beaucoup que nous connaissions ce qui vient de sa main, et ce que nous pouvons de notre part, qui, en tant que de nous, ne pouvons faire aucune chose bonne.

IV. Le vrai esprit cherche plutôt en Dieu ce qui est amer et crucifiant que ce qui est doux et savou­reux. Il s'incline plus à souffrir, qu'à la consolation et satisfaction ; plus à être privé de tout bien pour Dieu, qu'à le posséder ; et plus aux douleurs et afflictions, qu'aux choses douces et agréables ; sachant que c'est ainsi que l'on suit Jésus‑Christ, et que l'on renonce à soi‑même ; faire le contraire, c'est peut‑être se cher­- 118* cher soi‑même en Dieu, ce qui est très opposé à l'amour, parce que se chercher soi‑même en Dieu, c'est chercher les faveurs et les caresses de Dieu ; mais chercher Dieu en lui, c'est non seulement vou­loir être privé de ces choses pour Dieu, mais aussi nous porter à désirer et choisir pour Jésus‑Christ le plus mortifiant, soit qu'il vienne de la part de Dieu, ou de la part des créatures. C'est cela qui est amour de Dieu.

V. L'amour de Dieu n'est pas d'avoir des larmes ni des goûts, et des tendresses de dévotions ; mais il consiste à le servir avec justice, force de courage et humilité, comme dit notre Mère sainte Térèse ; car le reste est plus recevoir que donner à Dieu. La paix est en la patience, parce que les travaux sont le soutien de l'âme en cette vie, si nous sortons des uns nous entrons dans les autres, et ainsi, qui veut avoir la paix en l'âme, qu'il tâche de se réjouir dans les contradic­tons et dans les peines, pour l’amour et avec amour de Dieu.

VI. Mille ans en la présence de Dieu, sont comme un jour qui est déjà passé, et ainsi, mes filles, ne lais­sons pas passer un moment sans que nous gagnions le ciel et que nous perdions la terre, cela s'entend étant fidèles à Dieu, en ce que nous avons promis à sa divine Majesté, en toutes les occasions qui s'en présenteront, car c'est un moyen que Dieu nous donne. Nous devons désirer et demander à Notre‑Seigneur, qu'il nous fasse connaître et ressentir quelque partie du regret qui se sent à l'heure de la mort d'avoir perdu le temps et les occasions d'acquérir les vertus : ce seront elles qui nous profiteront à cette heure‑là, car 119* toute l'estime des créatures ne nous pourra servir de rien devant les yeux de Dieu.

VII. Nous devons souvent penser d’où Dieu nous a tirées, où il nous a mises, et pour quelles choses il nous a appellées : ce souvenir nous doit attirer dans la pratique des véritables vertus et dans la reconnais­sance de la grande miséricorde que Dieu nous a faite, et faire que nous n'ayons pas reçu notre vocation en vain. Le bien d'une âme est proprement d'aimer Dieu souverainement, de souffrir pour lui. Il consiste en la mortification des affections, en la plus grande nudité et séparation de nous‑mêmes, et de toutes les choses qui nous peuvent retenir et nous empêcher de cher­cher ce bien ; car il n'y en a point d'autre, sinon de servir Dieu en vérité. Ne perdons pas le temps, car il est très précieux ; d'un moment dépend l'éternité, et ainsi il est juste que nous pensions combien la vie est courte, et à l’éternité que nous espérons, par les mé­rites de Notre‑Seigneur Jésus‑Christ. Que rien ne nous trouble ; que rien ne nous épouvante ; tout passe, Dieu seul ne change point. La patience obtient tout, celui qui possède Dieu ne manque de rien, car lui seul nous suffit.

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I. Quand j'aurai peine de quelque chose, c'est la volonté de Dieu que je m'humilie, et que je ne dise aucune parole conforme au sentiment qu'elle me pour­rait suggérer. Je rendrai service en cela à sa divine Majesté, et ferai un grand profit à mon âme.

II. Je dois penser qu'il n'y a que Dieu et moi en la maison, et que l'on me demandera un compte très 120* étroit de mes oeuvres et actions ; ainsi, je les dois faire avec la fin et l'intention la plus parfaite que je pourrai, cherchant l'honneur de Dieu et le mépris de moi-­même.

III. Quand il me semblera que je suis seule, et que toutes les créatures me manquent, je dois regar­der Notre‑Seigneur Jésus‑Christ en la croix, et penser combien sa divine Majesté était plus seule lorsqu'il dit à son Père : Mon Père, pourquoi m'avez‑vous dé­laissé ; et je dois unir ma solitude et mes douleurs avec les siennes, qui leur donneront de la valeur et les rendront méritoires.

C'est une chose digne de grande compassion que nous préférions bien souvent l'ordure et les charbons à l'or et aux pierres précieuses, lorsque pour satisfaire à notre nature et à notre amour‑propre, nous omet­tons de pratiquer la vertu aux occasions. Ne négli­geons jamais, mes filles, de le faire, encore que les choses nous semblent très petites, puisque Dieu ne récompense pas tant les actions comme les inten­tions. Ce que sa Majesté regarde le plus, c'est l'esprit et le coeur, qu'il demande de nous avec grande pureté et fidélité en toutes choses. Plusieurs personnes se travaillent beaucoup et cela ne leur sert de rien devant Dieu, d'autant qu'elles n'ont pas l'amour et la pureté d'intention, qui sont, pour parler ainsi, l'âme et la vie de toutes les vertus ; et qui n'a pas cela, n'a rien.

Trois choses m'ont souvent aidée et encouragée pour servir Dieu. La première est, de penser que Dieu m'a tirée du monde, et peut‑être de l'enfer que j'avais plusieurs fois mérité. La seconde est, de penser à la sainteté du lieu où il m'a mise, où tant d'âmes se sont 121* faites fort saintes, en gardant parfaitement notre Règle et notre manière de vivre. La troisième, c'est de con­sidérer les grandes choses pour lesquelles Dieu nous a choisies de toute éternité, et de ce qu'il m'a appelée dans le temps que j'étais si indigne de la grâce de ma vocation. C'est aussi un bon moyen, pour arriver à la perfection, de regarder dans nos examens ce que nous avons qui est désagréable à Dieu, tâchant tant que nous pourrons de l’ôter, appliquant à cela les grâces que Dieu nous fait en l'oraison, et aussi à vaincre nos passions et à mortifier nos mauvaises inclinations. Tant plus nous serons parfaites, tant plus nous aide­rons au salut des âmes, car nous devons prêcher avec les prédicateurs, enseigner avec les docteurs, confesser avec les confesseurs, étant telles que nos prières puis­sent aider à tous, et que ceux qui nous connaîtront louent Dieu et bénissent ses miséricordes, lesquelles nous devrions continuellement chanter, en rendant grâces à sa divine Majesté autant de fois que nous respirons, si nous le pouvions ainsi. Notre‑Seigneur me fit voir un jour en l'oraison, que tout ce que la créature peut faire d'elle seule, n'est rien pour la dis­poser à comparaître devant lui en jugement. Cepen­dant il est certain que ce que Dieu jugera d'une âme au moment qu'elle sera séparée du corps, sera jugé pour l'éternité. Après cet arrêt il n'y a plus d'appel, et cela nous doit faire vivre en crainte et implorer souvent la miséricorde de Dieu.

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Nous devons espérer les vrais biens, mais qui les voudra goûter dans l'éternité les doit gagner ici, et 122* ne les pas chercher en un autre arbre qu’en celui de la croix .         

Quelquefois les religieuses auxquelles ont donne des pénitences croient qu'on leur fait grand tort et qu'elles souffrent comme des saintes, et les pauvrettes ne voient pas que leur humeur les domine, et qu'elles ne vont pas par le chemin assuré par où doivent aller les âmes qui sont consacrées au service de Dieu, et plus en notre Ordre qu'en tout autre, ne marchant pas avec vérité et sincérité envers les Supérieurs qui nous tiennent la place de Dieu ; c'est grandement man­quer à notre vocation, et détruire entièrement l'esprit de note sacrée Religion. Il y a plusieurs choses qui sont bonnes en d'autres Religions, qui seraient cause de grands maux en la nôtre, et qui en relâcheraient peu à peu la perfection (1. Ces derniers avis sont extraits des lettres de la Mère Isabelle.)

Défis que la Mère Isabelle des Anges faisait à ses filles touchant les vertus, afin de s'exciter les unes les autres à les pratiquer avec plus de ferveur.

PREMIER DÉFI.

Moi pécheresse, et indigne du nom de religieuse, pleine de défiance de moi‑même en tout, et me con­fiant aux mérites de Notre‑Seigneur Jésus‑Christ, et en l'intercession de la très sainte Vierge, en celle de tous les Anges, et des saints et saintes de notre sacrée Religion, et detous les autres saints et saintes de la cour 123* céleste. je défie mes bien‑aimées filles à trois vertus extérieures, et à trois intérieures. La première, à l'hu­milité ; la seconde, à ne point s'excuser ; la troisième, à la ponctualité en toutes les choses qui sont d'obser­vance. Les trois intérieures seront, la fidélité à sou­mettre notre propre jugement, sans qu'on nous rende de raisons qui puissent satisfaire notre nature. La se­conde, une fin parfaite en toutes nos actions, avec une attention ferme de la présence de Dieu, oubliant nos propres intérêts, et désirant que toutes les créa­tures connaissent et aiment Dieu, qu'elles lui rendent honneur et gloire, et qu'elles s'acheminent à la fin pour laquelle sa Majesté les a créées. Et la troisième, le silence intérieur.

SECOND DÉFI.

Je désire, mes filles, que cet Avent, avec l'aide de Dieu, nous pratiquions cinq vertus en l'union de celles que Notre‑Seigneur nous enseigne venant au monde. La première, l'humilité de coeur, embrassant tout ce qui est contraire à notre orgueil, intérieure­ment et extérieurement. La seconde, l'amour du mé­pris, avec désir de n'être connues que de Dieu. La troi­sième, un grand silence intérieur et extérieur, accom­pagné d'une continuelle présence de Dieu, avec attention à ses inspirations. La quatrième, une fidélité tout entière à y correspondre. La cinquième, une parfaite fin en toutes nos oeuvres, qui ne valent devant Dieu, pour grandes qu'elles paraissent, que selon la fin avec laquelle elles sont faites.

Tout ce que nous venons de vous proposer, nous 124* devons l'attendre de Dieu, prenant la sainte Vierge pour notre avocate, et pour intercesseurs notre glorieux Père saint Joseph et notre glorieuse Mère sainte Térèse, faisant de notre part tout ce que nous pourrons pour accomplir ce que nous avons promis à Dieu, et pour la fin pour laquelle il nous a assemblées en ces petits paradis ; car, en vérité, ils le sont à celles qui ne désirent être connues que de Dieu seul, et qui vivent avec pureté et simplicité en sa présence : c'est le vrai esprit de Religion. Gardons‑nous bien de vouloir contenter le monde par des entretiens qui ressentent tant soit peu la vanité. Nos paroles doivent être d'ermites et de solitaires, ainsi nous l'enseigne notre séraphique Mère sainte Térèse. Mes filles, Dieu nous fasse la grâce d'imiter ses vertus, et de conserver ce qu'elle nous a laissé aux dépens de tant de travaux et de sa propre vie, qu'elle a achevée en une de ses fondations, nous laissant, comme on dit, la table mise.

                                                                   --------------------------

                                              LETTRE DE LA MÈRE ISABELLE DES ANGES.

Le Saint‑Esprit soit en l'âme de mes filles bienaimées, et sa Majesté leur donne avec accroissements ses dons divins, commeje le désire dans l'esprit d'une mère qui aime ses filles, non pour elle, mais afin qu'elles soient à Dieu. Pour cette fin, sa Majesté nous a appellées, mes filles, et nous a mises en notre sainte Religion, où il nous tient retirées de tous les objets qui nous pourraient être cause de quelque mal, et nous empêcher le bien pour lequel il nous a appelées, laissant tant d'autres dans les occasions en danger 125* de se perdre. Mes filles, connaissons cette miséricorde, à laquelle tant d'autres sont jointes, que leur souvenir nous doit occuper toute notre vie, et nous faire dire souvent ce que notre sainte Mère avait pour devise, Misericordias Domini in oeternum cantabo. 0 mes filles, que grandes sont les obligations des âmes que Dieu a appelées à note sainte Religion Et (comme je le dis quelquefois à celles qui sont en ma compagnie), com­bien serons‑nous éloignées d'accomplir ce que nous devons, en faisant ce que l'on fait en quelques autres Religions. Dieu demande de nous une autre perfection qu'il ne demande pas à d'autres. A l'heure de la mort nous le verrons bien clairement, comme je l'ai vu en une de nos Soeurs, à laquelle Dieu avait fait connaître le grand bien qu'il y avait de mourir en cette sainte Régle ; combien de fois disait-elle : «  O état non connu jusques à cette heure! » Elle n'avait été que deux ans en Religion, un de noviciat, et un de profession ; elle n'avait que vingt‑deux ans ; elle avait laissé dans le monde tout ce qu'il estime, richesses et grandeurs ; et en ce point elle connut clairement ce qu'il importe d'avoir tout quitté pour Dieu. Mes filles, n'attendons pas à cette heure‑là à le connaître, puis que nous y devons venir, et peut‑être quand nous y penserons le moins ; elle est certaine et douteuse tout ensemble, et ainsi nous savons bien assurément qu'elle sera, et nous ne savons pas quand et comment elle sera. Pour ce que vous me mandez que j'aie en mémoire votre couvent, croyez, mes filles, que je le fais tous les jours devant sa Majesté, carje l'affectionne en elle, et désire qu’il soit du nombre de ceux que Notre Seigneur fit entendre à notre Mère sainte Térèse, lors- 126*   qu'il lui dit qu'il prendrait ses délices dans les âmes de celles qui habiteraient les maisons qu'elle fondait. Enfin, mes filles, le même Dieu qui était lors est à cette heure. Les nécessités du monde sont beaucoup plus grandes, parce que tous les jours les offenses qui se commettent contre sa divine Majesté se multiplient, et il y a bien peu de personnes qui lui ouvrent la porte et qui le veuillent recevoir, pour être si occupées des choses de cette vie, qu'il ne leur reste pas de temps pour chercher les moyens nécessaires pour jouir des biens qui doivent durer toute l'éternité. Dieu nous la donne bonne, mes filles, suivant notre vocation, gardant parfaitement ce que nous avons promis ; et ainsi nous pourrons accomplir la fin pour laquelle notre séraphique Mère nous fonda. Prions‑la qu'elle nous obtienne de Notre‑Seigneur que nous soyons les vraies imitatrices de ses vertus.

127*                                                      

Régularités

de la Mère Isabelle de Saint‑Paul

 

( Ces régularités ont été recueillies au monastère de Pontoise dont la Mère Isabelle de Saint‑Paul fut prieure. Elles sont restées jusqu'à ce jour inédites ; nous les publions d'après la copie qui s'en conserve dans notre monastère.)

Notre vénérable Mère était entièrement exacte à la clôture et aux pratiques de Religion ; elle disait que lorsque la Prieure est au parloir ou au confessionnal, personne ne lui doit aller parler que la Soeur tourière. Et lorsqu'il y avait des ouvriers dans la maison, elle tâchait autant qu’il était posible de les faire aller par certains lieux plus retirés, afin qu'ils n'entrassent point dans le cloître et au dedans de la maison, comme au dortoir, sans nécessité ; ce qui doit s'observer pour le confesseur, le médecin et le chirurgien.

Elle disait que les Soeurs qui sont tierces aux ouvriers n'ont pas licence de parler ensemble, même durant l'heure de la récréation, mais que la tierce peut avertir celle avec qui elle est si elle oublie quelque chose ; qu'on ne doit pas dire une seule parole lorsque la porte conventuelle est ouverte, ni dans le cloître.

Elle faisait mettre les ouvriers dehors avant que le jour fût fini, et faisait grande difficulté d'ouvrir la porte quand il ne faisait plus clair, il fallait que ce fût pour quelque nécessité fort urgente ; elle prenait garde 128* aussi de ne la faire ouvrir en autre temps que le moins que l'on pourrait, remettant tout ce qu'il se pourrait pour faire entrer tout ensemble plusieurs ouvriers.

Elle disait qu'il fallait prendre garde, lorsqu'on'allait aux ouvriers, de ne leur rien donner que les mains ne fussent couvertes des manches, comme aussi la sacris­tine lorsqu'elle met le taffetas de la communion.

Elle ne voulait point qu'on lui parlât au réfectoire sans nécessité, et disait que notre Révérende Mère Anne de Jésus s'en confessait ; que les Soeurs doivent répondre à la Prieure lorsqu'elle leur parle en quelque lieu que ce soit, quand ce serait au cloître ou au dor­toir, même durant le silence, et que c'est un défaut de respect de lui répondre par signes.

La première fois de la journée que l'on rencontre la Prieure, on doit se mettre à genoux, baiser son sca­pulaire et recevoir sa bénédiction.

Lorsqu'on fait quelque faute un peu notable, la première fois que l'on trouve la Prieure, on doit se prosterner et lui en dire sa coulpe.

Lorsqu'on a cassé quelque chose, on doit le porter à son cou au réfectoire ; on ne doit point porter de réchaud au réfectoire pour chauffer les portions des Soeurs.

On ne peut demander aucune chose au réfectoire, sinon du pain et de l’eau. Si on laisse tomber son cou­teau, sa cuillère ou son morceau de pain, ou autre chose qui fasse du bruit, on doit se prosterner avant de le ramasser.

Quand on laisse quelque chose de sa portion, il faut que cela soit si propre qu'on pût le donner à la Prieure ; on ne doit point laisser d'ordures, ni autre 129* chose sur le bord des plats. Il faut couper son pain tout uni, sans l'écroûter, et ne point manger en délicate ; une religieuse qui ne mange pas comme il faut ne garde pas longtemps son observance ; il faut se mortifier et ne faire paraître de dégoût pour aucune chose.

Les officières ne doivent rien refuser de ce qu'on leur demande, parce que l'on ne demande rien sans licençe ; et si elles n'ont pas ce qu'on leur demande, elles ne doivent pas rebuter les Soeurs, mais le dire à la Prieure, afin qu'elle y pourvoie.

Les Soeurs qui entrent dans quelque office doivent, autant qu'elles le peuvent, faire comme celles qui les ont précédées, et ne rien changer de place.

Il doit toujours y avoir des Soeurs en leurs cellules, sans offices, afin qu'elles se sanctifient pour toutes les autres, et qu'elles soient plus disposées lorsqu'on voudra s'en servir ; et il est bon que toutes y soient de temps en temps, particulièrement celles qui sont au tour, ou qui sont occupées en action distrayante.

Les zélatrices doivent être fort exactes en leur office, et celles qui n'avertissent point sont chargées de toutes les fautes de la Communauté ; elles doivent auparavant aller trouver la Prieure, afin de faire ce que dit la Constitution : les zélatrices reprendront les fautes par le commandement de la Prieure.

On ne doit point parler dans les chemins ; il y a des lieux destinés pour cela, et si deux Soeurs parlent en­semble, que la Prieure passe, on doit demeurer en silence et respect jusqu'à ce qu'elle soit passée. On ne doit point parler à la porte des cellules, si ce n'est un mot ou deux à voix fort basse pour quelque chose 130* nécessaire (1. Le papier d'exaction recommande de n'y pas dire une seule parole). Si quelque Soeur marche trop fort dans le dortoir, une professe doit sortir de sa cellule pour aller se prosterner à ses pieds.

Lorsque quelques Soeurs parlent haut et d'une ma­nière qui n'est pas respectueuse, celles qui les enten­dent doivent se prosterner à leurs pieds ; lorsque quel­que Soeur, durant le jour, ferme les fenêtres du choeur pour y être plus en recueillement, les autres ne doivent point les ouvrir pour lire ou faire autre chose, mais aller au De Profundis (2. Il va de soi que, par le même sentiment de déférence, une Soeur ne se permettrait de fermer les volets que si elle se trou­vait seule au choeur).

Elle disait que les Soeurs ne devaient point parler des pénitences les unes des autres, parce que cela ôte la liberté d'en faire ; qu'on ne devait point cracher à terre dans la maison, parce que les Soeurs se proster­nent quelquefois où elles se rencontrent, selon le trait de l’esprit.

Que l'on ne devait pas être facile à faire paraître les petites infirmités qui peuvent se supporter entre l'âme et Dieu ; mais elle avait grand soin, quand il y avait quelque Soeur malade, de la soulager par sa grande charité, en sorte que les Soeurs avaient peur que leur nature ne prit quelque chose, et elles appréhendaient d'être malades à cause de cela. Elle ne voulait point que d'autres que la Prieure sussent les infirmités de ses Soeurs, disant que c'était contre la Constitution.

Elle nous racontait à ce propos qu'étant une fois au parloir avec notre bienheureuse Mère Anne de Jésus, 131* on lui demanda comment elle se portait ; elle dit tout simplement qu'elle avait la fièvre ; la vénérable Mère la reprit, alors elle lui dit qu'elle avait craint de men­tir ; mais elle lui fit réponse qu'il fallait dire : Grâce à Notre‑Seigneur, fort à votre service.

Elle était si fidèle au travail, qu'elle avait toujours l’ouvrage en main, et nous y excitait beaucoup, disant qu'en voyant travailler une personne, on reconnaissait son avancement spirituel ; de sorte qu'elle voulait qu'on employât bien le temps, même celui de la ré­création, et lorsqu'elle y voyait quelqu'une des Soeurs lever la tête sans rien faire, elle nous disait qu'en Es­pagne, nos Mères avaient coutume de dire en pareille occasion : Ouvrer et parler peut‑on. C'est‑à‑dire : on peut parler et travailler. Elle nous faisait beaucoup peser ces paroles du premier chapitre de notre sainte Règle: Et après avoir promis obédience, aura soin de la garder en vérité par ses oeuvres ; et ces autres paroles : Que chacune demeure en sa cellule ; disant que l'on ne pouvait pas sans licence sortir de sa cel­lule pour aller travailler ailleurs, et qu'on ne devait point s'y enfermer sans licence.

Elle nous disait sur ces paroles : Méditant de jour et de nuit en la loi de Dieu, que c'était de faire ses actions pendant le jour en la présence de Notre‑Seigneur et par union à celles qu'il a opérées étant sur la terre, et que c'était là l'esprit de notre Mère sainte Térèse.

Elle nous disait que Notre‑Seigneur châtiait ses in­gratitudes par de très grandes miséricordes, et lors­qu'elle avait ressenti quelque activité d'esprit, comme il ne se pouvait pas quelquefois autrement dans les occupations qu'elle avait, elle tenait cela pour un très 132* grand crime. Elle trouvait moyen de s'humilier en tout, même en des choses à quoi personne n'eût ja­mais pensé. Elle nous disait quelquefois que ç'est une très grande grâce que d'être reprise ; que lorsqu'on nous méprisait, on ne méprisait en nous que ce qui est de nous et non pas ce qui est de Dieu en nous, et que comme nous ne devions désirer que sa gloire, nous devions beaucoup nous réjouir des mépris ; et le faisait ainsi : nous l'avons vue en avoir autant qu'il se peut, et elle nous disait qu'elle en avait une si grande joie d'esprit, qu'il lui semblait que, dès cette vie, elle expérimentait quelque chose de l’état des bienheureux, dans une paix très profonde. Elle avait un amour très sensible pour les personnes qu'elle voyait humiliées, méprisées.

Elle avait un amour très grand de la sainte pauvreté ; elle la pratiquait en tout ce qu’elle pouvait ; elle vou­lait toujours user ses habits jusqu'au bout, disant que notre bienheureuse Mère Anne de Jésus avait porté vingt ans une robe (1. Lorsque la Mère Isabelle de Saint‑Paul parlait ainsi, la Vénérable Mère Anne de Jésus n'était pas encore au terme de sa car­rière : on sait qu'elle porta la même robe depuis sa prise d'habit jusqu'à sa mort, c'est‑à‑dire pendant près de cinquante‑et‑un ans), et lorsqu'elle trouvait quelque petit morceau d'étoffe dans les balayures, elle le faisait laver pour la refaire, disant qu'il fallait porter un pau­vre habit net, sans soin (2. Cest‑à dire sans recherche). Elle ne voulait pas que celles qui étaient chargées des robes donnassent aux Soeurs les habits les unes des autres, donnant quel­que chose de plus neuf ou de plus honnête aux premières, ou à celles qu'elles croyaient être plus propres, 133* sous prétexte qu'elles conserveraient les choses plus longtemps. Elle voulait que l'on donnât à chacune les choses dont elle avait besoin sans acception de per­sonnes, et que les Soeurs les usassent jusq’au bout, autant qu'il se pourrait faire.

Elle voulait que nous soyons toutes fort gaies, et nous diait que quand on avait ri à la récréation, l'es­prit était plus disposé pour l'oraison. Elle ne voulait pourtant pas qu'on se laissât emporter à une certaine liberté de nature imparfaite, qui dit tout ce qu'il lui vient, mais que l'on se récréât saintement, innocem­ment et ouvertement.

Elle demandait quelquefois aux Soeurs ce qu'elles avaient pensé à l'oraison ; elle ne voulait pas qu'on lui parlât de nouvelles, ni des choses du monde ; elle ne voulait point non plus que l'on fit paraître de faiblesses et bassesses, parlant des incommodités du temps, ou de quelque chose qui regarde le corps. Elle ne voulait pas que l'on parlât des Soeurs en leur absence, et que l'on soit si délicate que de se piquer de petites choses que l'on dit en riant ; qu'il ne fallait pas plus prendre garde à soi à la récréation qu'à un autre temps ; mais qu'il fallait s'offrir à Notre‑Seigneur, en y entrant, puis se récréer tout simplement.

Elle entretenait presque toujours la récréation de choses spirituelles et de vertu, mais d'une manière si agréable que l’on ne pouvait s'en lasser. Quelquefois elle nous racontait des histoires de la sainte Bible, d'autres fois elle nous faisait faire des questions sur la manière de pratiquer la vertu ; elle disait que hors la récréation, encore que ce fût durant cette heure, on ne pouvait parler sans licence, et quoiqu'elle l'eût 134* donnée générale à celles qui vont laver les écuelles, néanmoins, elle voulait qu'on la lui redemandât chaque jour (1. Ceci doit être considéré non comme une chose nécessaire, mais comme une pratique particulière d'assujettissement que cette vénérable Mère demandait de ses filles dans une fondation en­core toute nouvelle).

Elle portait fort les Soeurs à avoir une grande charité les unes envers les autres, et à ne dire rien qui pût donner peine au prochain ; si quelqu'une des Soeurs lui disait du bien d'une autre, elle était soigneuse de le rendre à celle à qui cela touchait, afin de la lier tou­jours plus étroitement à l'autre ; si quelqu'une avait fait quelque faute qui méritât qu'elle la reprît au cha­pitre, elle lui parlait auparavant pour la disposer et l'exciter par elle‑même à demander l'humiliation, ce qu'elle faisait si efficacement, avec un coeur si mater­nel, qu'on la désirait plutôt que de l'appréhender.

Lorsqu'elle en voyait quelqu'une triste ou indis­posée, ou en tentation, elle priait beaucoup Dieu pour elle, et la faisait appeler pour la consoler et fortifier. ; mais elle laissait passer deux ou trois jours, et encore qu'on l'en importunât auparavant, elle disait.que lorsqu'elle le faisait plus tôt, cela ne leur profitait point, étant encore dans leur raison et passion, et que pour l'ordinaire Notre‑Seigneur consolait les âmes après les avoir laissées trois jours dans la souffrance ; et nous donnait pour exemple ce que Notre‑Seigneur fit à ce peuple qui le suivait il y avait troisjours, lorsqu'il dit : Misereor super turbam.

135*

APPENDICE

137*

Des récréations saintes

par le P. Jérôme Gratien.

(Extrait de l'ouvrage du P. Gratien intitulé : Dilucidario de verdadero spiritu.)

Cet ouvrage du P. Gratien intitulé : Exposé de la vraie vie spirituelle, publié en Espagne en 1608, n'a pas. été traduit dans notre langue. Nous en extrayons ce chapitre, qui fait connaître en détail quelques‑unes des pieuses coutumes pratiquées pendant les récréations par nos Mères d'Espagne, et apportées en France par nos fondatrices, comme on le voit par les chroniques de ces deux pays. Nous savons quelle estime notre sainte Mère et ses premières filles, la vénérable Mère Anne de Jésus en particulier, avaient pour le P. Gratien ; on verra donc avec plaisir quelques pages de ce saint Religieux auprès de celles de nos Mères Espagnoles.

 

                                                  DE LA CONVERSATION CÉLESTE.

                                                                       CH. XIX.

 

Des conversations célestes et des récréations saintes, des dé­lassements utiles et des passe‑temps honnêtes et méritoires que les serviteurs de Dieu prennent entre eux, sans se distraire de l'oraison et sans rien perdre de la ferveur de l'esprit.

La corde d'un arc ne peut toujours être tendue, et il est nécessaire, ainsi que saint Jean l'Evangéliste l'assurait lui‑même, de donner aux sollicitudes de l'esprit et à l’activité de la pensée quelque relâche et 138* quelque trêve, un délassement et un repos. Cicéron dit à ce propos : « Donne quelque trêve et quelque délassement à tes sollicitudes, rien ne peut subsister sans un temps de relâche. » Les oiseaux eux‑mêmes, pendant le grand travail de la construction de leurs nids, prennent leurs heures de repos et, se posant à peu de distance, se récréent en chantant. Le peintre, selon Sénèque, ne ferait point de peinture achevée s'il peignait sans relâche et sans se divertir jamais. Les terres produiraient moins si elles étaient constamment labourées, et qu'on ne leur donnât point de temps en temps une année de repos. La vie ne pourrait se sou­tenir si le soleil brillait toujours, et qu'il n'y eût point de nuit pour se livrer au sommeil. Si le soldat com­battait sans interruption, ses forces l’abandonneraient et il serait vaincu. L'instrument de musique se déran­gerait si les cordes en étaient toujours tirées. Le cocher enfin conduirait mal son char s'il retenait sans cesse les rênes de ses chevaux. Ainsi, comme le remarque Pline, il est nécessaire de donner quelque trêve aux soucis, quelque relâche. aux travaux de l'esprit et, quelque repos à la pensée, afin que l'esprit en soit plus vigoureux, la pensée plus durable, l'activité plus efficace et le travail plus fructueux.

Mais quels pourront être les délassements des ser­viteurs de Dieu et en particulier des religieux, auxquels il est dit : « Oportet semper orare et numquam deficere, il faut toujours prier et ne jamais se lasser » ; et ailleurs : « Sine intermissione orate, priez sans cesse » ? Ce n'est pas une petite difficulté, en effet, que de trouver des ré­créations et des délassements qui fassent trêve au tra­vail sans affaiblir l'esprit, qui soient un utile passe‑ 139* temps et non une perte de temps, et qui n'apportent pas à l'âme des sujets de scrupule en donnant lieu à des paroles, à des actions ou à des pensées oiseuses ; car les hommes, nous le savons, devront rendre compte au jour du jugement de la moindre parole oiseuse qu'ils auront dite.. je ne trouve donc point pour l'esprit de meilleure récréation, de plus agréable délassement, de plaisir et de passe‑temps plus utile, de joie plus douce, que ce que nous appelons conver­sation céleste, au moyen de laquelle les richesses de l'âme se conservent et s’accroissent, au lieu de déchoir. Pour bien entendre en quoi consiste cette conver­sation céleste et pour apprendre à nous y exercer, nous considérerons dans le ciel douze ordres de Bienheu­reux (1. Le mot Bienheureux (Bienaventurados) signifie ici, d'une façon générale, tous ceux qui sont en possession de l'éternelle béatitude : la très sainte Trinité qui la possède en elle‑même, et les élus qui eu jouisent par participation). La très sainte Trinité y tient le premier rang et forme le premier ordre. L'humanité de Jésus‑Christ Notre‑Seigneur forme le second ; la très sainte Vierge Marie, le troisième ; les Anges du ciel, le quatrième ; les Patriarches, le cinquième ; les Prophètes, le sixième ; les Apôtres, le septième ; les Évangélistes, le hui­tième ; les Martyrs, le neuvième ; les Confesseurs, le dixième ; les Vierges, le onzième ; les saintes Femmes et tous les autres Bienheureux du ciel, le douzième. Suivant ces ordres de Bienheureux, on compte ici‑bas douze genres de récréations célestes, dont nous allons parler en ce chapitre.

Mais avant de traiter en détail de ces conversations 140* et de ces délassements spirituels, je veux faire observer trois choses. C'est, en premier lieu, qu'il ne doit y avoir dans les entretiens des serviteurs de Dieu rien qui donne matière au scrupule ou au péché, car autre­ment ce ne seraient plus des récréations, mais des conversations oiseuses et préjudiciables. On n'y doit donc entendre ni médisances, ni serments, ni paroles rudes ou arrogantes, aucune de ces contestations qui produisent l'impatience ou l'emportement. Personne n'y doit être offensé, il ne faut s'y dire les uns aux autres aucune parole pénible : l'on doit éviter, en un mot, tous les propos qui, loin de délasser l'esprit, ne servent qu'à le fatiguer en lui causant des remords. En second lieu, il faut que l'entretien ne demande pas une attention soutenue, mais qu'au contraire il délasse l'esprit. Il n'est donc pas nécessaire de garder dans le temps de la récréation l'ordre et l'arrangement que nous allons donner ici ; autrement, ce ne serait plus un repos, mais un travail, et ce que nous prétendons en ce moment, c'est d'apprendre à passer le temps en entretiens qui récréent l'âme sans fatiguer l'esprit. En troisième lieu, pour le motif que nous venons de dire, il n'est pas nécessaire non plus que l'âme s'attache aux paroles qui se disent à la récréation ainsi qu'elle le ferait à l'oraison, ni même qu'elle y applique son attention, de crainte que les récréations ne lassent et ne deviennent importunes. Ces trois points posés, nous disons que, comme il y a douze ordres d'habi­tants du séjour de la béatitude, ainsi il y a douze genres de récréations célestes.

La première manière de récréation spirituelle se fait en l'honneur et à la gloire de la très sainte Trinité : 141* c'est celle des louanges divines. Chacun à son tour dit : je loue Dieu, ou. je glorifie Dieu, ou : Béni soit Dieu, etc., parce qu'il est bon. Un autre : parce qu'il est saint, etc., et l'on va discourant ainsi des excel­lences de Dieu, de ses attributs, de ses ouvrages, et des autres sujets pour lesquels il est digne de louanges. Tous répondent : Moi aussi ; et l'on impose une pé­nitence à celui qui ne répond pas, ou répète ce qu'un autre a déjà dit, ou répond hors de propos. Ainsi le temps se passe agréablement et joyeusement.

Les louanges et les excellences de Jésus‑Christ se disent de la même manière, chacun citant l'un des at­tributs ou des noms de cet adorable Sauveur, ou bien l'une des figures qui se rapportent à lui, ou encore l'un des bienfaits que nous en avons reçus, comme serait : Béni soit Jésus‑Christ, le soleil de la divine justice, etc. Tous répondent: Amen. De la sorte, tout ce qui a rapport à notre divin Maître est rappelé à notre mémoire.

Le troisième genre de conversation céleste consiste à faire l'éloge et à célébrer les louanges de la Vierge Marie, en nommant ses titres et les figures qui la re­présentent, l'un disant par exemple : La Vierge est la lune pleine de grâce, un autre : C'est la femme revêtue du soleil. Tous répondent : Bénie soit‑elle! Ainsi s'entretient une conversation céleste au moyen des louanges de la très sainte Vierge.

La quatrième récréation spirituelle, qui est celle de l’action de grâces, se fait en l'honneur et à la gloire des Anges. Chacun y rend grâce à Dieu pour quelqu'un des bienfaits qu'il en a reçus, et tous répondent: Moi aussi.

142* La cinquième est celle des pensées spirituelles. Ce­lui qui préside à l'entretien propose une question sur un sujet de piété ; chacun dit son sentiment sur le point proposé, sans répéter ce qui a été dit par un autre, et celui qui préside développe la pensée de cha­cun. C'est là une récréation très bonne et très utile. Supposons, par exemple, que l'on demande ce que doit faire une âme pour ranimer sa ferveur lorsqu'elle se verra tiède dans l'oraison. L'un dit : Je crois qu'il sera bon de se servir de paroles amoureuses et de les adresser à Jésus‑Christ, ou bien d'employer les oraisons jacula­toires. Un autre : Il me semble que le souvenir des bienfaits reçus est ce qui d'ordinaire émeut davantage l'esprit, etc. Et ainsi de suite.

Les histoires et les récits, pourvu qu'ils traitent de choses bonnes et profitables, servent grandement à entretenir une sainte conversation. Celle‑ci peut se faire en l'honneur des Prophètes.

On peut, en l'honneur et à la gloire des Apôtres, se partager dans une récréation tous les royaumes du monde. Chacun choisit le sien et se fait le procureur de ce royaume, en demandant aux autres en sa faveur quelque oraison ou quelque bonne oeuvre.

La huitième récréation spirituelle se fait en l'hon­neur et à la gloire des Martyrs. Elle consiste à produire des désirs de souffrir la mort pour Jésus‑Christ, chacun indiquant un genre de martyre différent. Suppo­sons par exemple que l’un dise : Je voudrais être déca­pité pour Jésus‑Cbrist, un autre : Je voudrais être scié pour lui, etc. Et tous répondent : Moi aussi. Celui qui répète ce qu'un autre a déjà dit fait une péni­tence en donnant un gage, et récite ensuite quelque 143* prière pour les âmes du purgatoire. La bonté de Dieu est si grande qu'il reçoit ces désirs et les récompense, car ce que la bouche prononce sans que le coeur le démente est un acte de la volonté.

Le neuvième entretien, qui se fait en l'honneur des Confesseurs, a trait aux cas de conscience et est de grand profit. Chacun y propose un cas en parcourant les commandements, et les autres donnent leur avis sur le même sujet.

La dizième récréation est celle des bons propos, en l'honneur des Vierges ; chacun y énonce quelque bonne résolution concernant le service de Dieu, ou quelque bon désir touchant la pratique d'une vertu.

La onzième conversation céleste est très agréable: c'est celle des actes intérieurs et extérieurs des vertus. Sur sept ou huit personnes de celles qui sont à la récréation, chacune choisit une vertu particulière. Lorsque celui qui préside à l'entretien fait un signe avec les mains pour désigner l'une de ces vertus, celui qui a choisi la vertu ainsi désignée la nomme de vive voix ; lorsqu'au contraire celui qui préside la nomme lui‑même celui qui l'a choisie en fait le signe sans parler. Supposons, par exemple, que joindre les mains soit le signe de l'oraison. Lorsque celui qui a choisi l'oraison voit que celui qui préside joint les mains, il dit : Oraison. Si, au contraire, celui qui préside dit : Oraison, celui qui a choisi l'oraison joint les mains en silence, pour montrer que c'est là ce qu'il désire.

Enfin, c'est une excellente récréation spirituelle que celle du martyre, dans laquelle on représente des sup­plices extérieurs. L'un fait le personnage du tyran, un autre celui du bourreau, un troisième celui du mar­tyr 144* qui est mis à mort pour Jésus-christ ; et celui‑ci doit s'efforcer de concevoir les mêmes sentiments que si véritablement on lui ôtait la vie. C'est en de sem­blables pratiques que s'exerçaient les anciennes Carmé­lites déchaussées, comme le rapporte Surius dans la vie de sainte Fébronie.

 

 

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