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Vie et correspondance de Théophane Vénard

 

 

 prêtre de la Société des Missions Étrangères

décapité pour la foi au Tong-King le 2 février 1861

7e édition - Paris: H. Oudin, libraire-éditeur, 1888.

 

CHAPITRE PREMIER.

Enfance de Théophane : le coteau de bel-air. — premiers signes de vocation. — le collège de doué : heureuses qualités du nouvel élève.—première communion.— mort de sa mère. — étroite amitié avec sa soeur Mélanie.

Saint-Loup-au-Thouet est une petite ville du dépar­tement des Deux-Sèvres au diocèse de Poitiers, sise à quelques lieues au nord de Parthenay, dans une vallée riche et profonde. Là commence cette belle vallée d'or qui a donné son nom à la ville d'Airvault (Aurea-Vallis), petite ville très-commerçante, belle église gothique, ruines d'un vieux château ; les environs en sont très-agréables) bâtie en amphithéâtre, à cinq kilomètres seulement de sa sœur plus modeste. Celle-ci, entourée de ses nombreuses col­lines, se découvre difficilement même à une faible dis­tance; mais le voyageur, qui n'arrive qu'après un long circuit dans l'enceinte de ses murailles, semble deviner aujourd'hui, pour cette humble cité, des titres de gloire inconnus aux hommes. Malgré l'assertion malveillante d'un auteur moderne, sa population est trop religieuse pour qu'on puisse lui soupçonner même un reste d'esprit voltairien. Supposé qu'il soit vrai que le père de l'auteur de la Henriade ait pris naissance en ces lieux, ce qui n'est pas absolument prouvé, du moins leurs paisibles habitants auront-ils désormais le droit d'être fiers d'une gloire meilleure et plus pure. Saint-Loup, en effet, est une ville sainte ; sa terre, une terre choisie. Il y a trente- cinq ans, elle donnait le jour à un enfant qui devait être apôtre de la foi en de lointains climats, et cet enfant au­jourd'hui est un illustre Martyr.

Jean-Théophane Vénard naquit à Saint-Loup, le vingt-et-un novembre 1829, jour de la Présentation de la sainte Vierge : ce fut comme un heureux présage de sa tendre dévotion pour Marie, dévotion qui ne fit que grandir jusqu'à l'époque de son immolation. Il eut le bonheur d'appartenir à l'une de ces familles chrétiennes et patriarcales, si rares aujourd'hui, dans l'esprit des­quelles la religion et l'honneur occupent la première place. Son père, M. Jean Vénard, issu d'une famille originaire de l'Anjou, remplissait avec autant d'intelli­gence que de dévouement ses modestes fonctions d'instituteur libre auprès des nombreux enfants de la paroisse. Ce n'est qu'après trente années de ce labeur fati­gant, que M. Vénard résigna ses fonctions pour remplir l'office de greffier à la justice de paix du canton, dont Saint-Loup est le chef-lieu; là, de nouveau, son expérience des affaires et son excellent jugement lui don­nèrent l'occasion de rendre à tous les plus signalés services, jusqu'au jour où le Seigneur mit un terme à sa laborieuse carrière.

L'épouse de M. Vénard, Mme Marie Guéret, était une femme douce et pieuse, simple et aimante, qui se ren­fermait tout entière dans le soin de sa maison. Elle donna le jour à six enfants : les deux derniers, Joséphine et Antonin, se hâtèrent de monter avec les anges, huit jours à peine après leur naissance; pour les quatre au­tres, Mélanie, Théophane, Henri et Eusèbe, ce récit, que nous commençons, ramènera bien souvent leurs noms sous notre plume. Sous la direction de parents si privilégiés, le jeune Théophane se développa avec rapi­dité et fit concevoir de bonne heure les plus belles espé­rances. En même temps, sa piété se révéla par des signes qui montraient en lui l'action déjà sensible de la grâce, aidée par un riche fonds de qualités naturelles. Bientôt l'on put observer dans sa personne l'heureuse alliance de l'humeur douce et aimable de sa mère avec le carac­tère ferme et résolu de son père.

De bonne heure Théophane parut à l'école au milieu des autres enfants ; mais lorsque son père le montra pour la première fois sur les bancs de la classe, il pouvait déjà le donner comme un modèle. Ceux qui alors rece­vaient, chez M. Vénard, le bienfait de l'instruction pri­maire, se rappellent avec bonheur le charmant contraste qui existait entre la petite taille de leur jeune camarade et son maintien toujours grave et sérieux, A ces premières vertus, Théophane joignait encore des goûts simples et modestes, l'amour de la solitude, de la réflexion et de la lecture. Aussi, comme son père alors exploitait lui-même quelques terres, il était vraiment heureux, quand l'o­béissance lui faisait un devoir de conduire au pré ou de garder au coteau sa vache ou sa chèvre; là, en effet, son cœur pouvait en même temps satisfaire tous ses désirs. Ce pré et ce coteau ont une place importante parmi les causes qui influèrent sur la vocation de notre martyr; il y a là des souvenirs touchants qui ne s'effaceront jamais de la mémoire.

La campagne de Saint-Loup possède des beautés di­gnes d'attirer l'attention ; mais sa principale richesse lui est donnée par ses deux rivières, le Thouet et le Cébron, qui la coupent agréablement ici et là en une infinité de collines et de vallées. Entre les deux lits du Cébron et du Thouet, mais plus rapproché de ce dernier, se trouve un coteau, appelé le coteau de Bel-Air, à cause du charme de son point de vue. Aux jours du printemps surtout, c'est un aspect des plus riants et des plus poétiques. C'est là que Théophane, petit pâtre de neuf ans, venait de temps en temps avec sa sœur bien-aimée, chantant, lisant avec complaisance et piété, émiettant parfois, dans sa naïveté enfantine, le pain de sa collation aux petites fourmis du chemin. Puis il dirigeait ses pas sur le sommet du coteau, vers le petit bois y attenant, ou dans la vaste prairie située au-dessous. Assez ordinairement une hum­ble fille paissait aussi sa chèvre dans un champ voisin, et en même temps elle veillait sur le jeune Théophane, en l'absence de sa soeur. Avide de s'édifier et de s'instruire, elle allait parfois demander à M. le Curé quelques bons livres, qui pussent satisfaire ses pieux désirs. Théophane de son côté trouvait son bonheur à faire à haute voix la lecture qui, en édifiant sa compagne, jetait aussi dans son propre cœur des semences de vertus.

Parmi tant de livres divers, celui des Annales de la Propagation de la Foi avait dans son esprit toujours la préférence. Son cœur s'enflammait à ces récits émou­vants, et parfois alors cet enfant se surprenait lui-même à rêver d'autres collines plus escarpées à gravir, un autre troupeau à diriger aux extrémités du monde. Un jour il lisait la vie du Vénérable Charles Cornay, dont le martyre était alors tout récent; cette narration des souf­frances et de la mort du soldat de Jésus-Christ l'émut profondément ; il sentit bientôt son cœur rempli de l'en­thousiasme apostolique, puis soudain un cri s'échappa de sa poitrine : Et moi aussi je veux aller au Tong- King, et moi aussi je veux être martyr ! Quelque temps après, un jour que Théophane était avec son père dans la prairie sise au bas du coteau de Bel-Air, causant avec une gravité bien au-dessus de son âge, il fit tout à coup cette réflexion : — Mon père, combien peut valoir ce pré? —Mais je ne sais pas au juste, dit le père : pourquoi cela? . — Ah ! si vous pouviez me le donner, ce serait ma part, et moi je le vendrais pour faire mes études... —Surpris d'une question aussi sérieuse et en même temps aussi si­gnificative, le bon père ajourna sa réponse, fit des ré­flexions; et, bien que plus tard il ne vendît point le pré, qui lui fut dès lors au contraire plus précieux, il n'est pas moins réel que ce fut là comme un trait de lumière illuminant son esprit au sujet de l'avenir du petit Théophane.

Après tous ces détails, il est facile de voir comment le coteau de Bel-Air, le petit bois et la prairie ne sont pas sans importance dans la vocation de notre martyr, puis­que ce fut là le moyen providentiel dont Dieu voulu bien se servir pour arriver à ses fins. Mgr de Poitiers de­vait le comprendre, et dans un discours fort remarquable, ce souvenir lui donna matière à ce mouvement de la plus suave éloquence : O coteaux bienheureux qui dominez la vallée du Thouet ; ô sentiers bénis de la montagne, le long desquels cheminait le petit pâtre de neuf ans, portant déjà devant Dieu l'auréole du martyr, parce que son cœur en contenait le vœu et que l'avenir lui en destinait la réalisation ; ah ! désormais vos fleurs seront plus belles, votre verdure plus douce, vos eaux plus limpides, votre aspect plus riant! A vos brises du printemps se mêleront des senteurs plus exquises, je veux dire les parfums des bons désirs, les émanations de la sainteté, les célestes odeurs de la grâce di­vine ."

Le jeune Théophane se mit bientôt à l'étude des élé­ments de la langue latine, de compagnie avec d'autres enfants de la paroisse, qui déjà venaient au presbytère s'initier aux mêmes principes. Après ces premiers essais, il fut décidé qu'il irait au collège continuer ses études commencées.

A cette époque, un prêtre du diocèse de Poitiers, d'une science et d'une capacité à la hauteur de son dévouement, dirigeait un collège assez florissant dans la petite ville de Doué, au diocèse d'Angers. De plus, M. le principal était frère du prêtre vénérable qui, depuis trente-neuf ans, dépense ses sueurs pour la paroisse de Saint-Loup; ce fut vers cette maison que le jeune Vénard dirigea ses pas, au mois d'octobre 1841, en compagnie d'un autre enfant qui lui était attaché déjà par les liens de l'ami­tié, liens étroits qui depuis ce jour se resserrèrent de plus en plus, au point de faire de leurs deux cœurs un seul et même cœur.

Les deux amis plus tard, malgré l'éloignement, n'ou­blièrent jamais cette intimité qui datait de l'enfance : après dix ans, Théophane, arrivé à Paris, se plaît à compter tous les anneaux de cette chaîne; son âme, ainsi qu'il le déclare, se dilate eu ces doux souvenirs : Jusqu'à mon départ pour le Séminaire des Missions-Etrangères, j'ai eu un fidèle compagnon de ma vie, né une année seulement avant moi, dans la même vallée, auprès du même clocher. La même main bénie nous a revêtus de l'habit d'innocence ; nous nous sommes vus jouant et étudiant côte à côte sur les mêmes bancs de l'école; et puis la divine Providence, toujours bonne, nous a transplantés dans le même temps sur un autre sol, où un autre père nous attendait, pour nous recevoir dans ses bras et dans son cœur. Mon jeune ami, plus intelligent, plus grave et plus sage, prit son essor vers une classe supérieure : c'était justice; notre amitié n'en souffrit aucunement. Il volait, je voltigeais, et chacun était content de son sort. Mont-Morillon, de doux et pieux souvenir, le reçut en passant pour l'envoyer dans une demeure plus sainte, où son âme s'est épanouie en science et en vertu. J'allai, moi, respirer le parfum de sa mémoire au Petit-Séminaire, et je le retrouvai sous les cloîtres paisibles pour vivre avec lui-même, de la même vie, avec les mêmes maîtres, ou plutôt les mêmes pères et les mêmes frères. Dieu, qui avait lié nos âmes dès leurs jeunes années, les conduisait par le même chemin, avec les mêmes pensées, vers le même but. Et un jour cependant, nous fûmes séparés! Oh! l'espérance me dit que nous nous retrouverons au ciel !!! 

Arrivé au collège, Théophane fut tout entier à l'ac­complissement de ses devoirs. Modèle parfait pour ses jeunes condisciples à l'étude et en classe, il l'était encore au temps des récréations; là il se montrait plein d'ardeur et d'entrain, d'une franche gaieté, d'une amabilité qui s'adressait à tous et n'exceptait personne. Une fois l'envie essaya de lui faire payer l'estime et la considération que sa vertu lui avait acquises : ces petites tracasse­ries durent cesser bien vite devant la bonté de son cœur disposé à demander pardon des fautes qu'il n'avait pas faites; il voulut lui-même faire les premières avances de la réconciliation. Dès lors il sut tout oublier; et à l'égard de ceux qui lui avaient fait de la peine, on put voir dans ses yeux le même regard serein, sur ses lèvres le même sourire plein d'aménité, qui reflétaient si bien la can­deur et la beauté de son âme.

Théophane, dès le commencement, n'eut aucune peine à s'initier aux petites pratiques de dévotion en usage dans les maisons bien tenues, et qui alimentent dans une âme la vie chrétienne ; elles étaient du reste parfaitement en harmonie avec les goûts et les affections de son cœur. Tout d'abord, il voua à la sainte Vierge un amour de petit enfant, et montra beaucoup d'attrait pour toutes les œuvres pieuses qui se rattachent au culte de cette bonne Mère. Deux mois après son entrée au collège, le jour de l'Immaculée-Conception, il prenait la résolution de dire son chapelet toutes les semaines. Bientôt ce fut avec bonheur qu'il se fit inscrire sur le registre des Enfants de Marie, dans l'Archiconfrérie de Notre-Dame-des-Victoires. Puis il s'enrôla de suite dans la grande Oeuvre de la Propagation de la Foi, heureux du moins de s'associer ainsi aux travaux des Missionnaires, en attendant qu'il pût faire davantage. On le surprit même parfois à essayer de leur vie dure et mortifiée ; et comme pendant l'hiver il souffrait beaucoup des enge­lures aux mains et aux pieds, un jour un de ses maîtres, à qui il faisait peine, voulut lui offrir l'asile de sa chambre et de son foyer; il refusa en disant : Oh ! les Missionnaires dont vous nous parliez hier soir en souffrent bien plus que cela !

Tous ces heureux développements de la piété et de la charité dans une si belle âme furent singulièrement fa­vorisés par la lecture des Souvenirs des Petits-Séminaires, Saint-Acheul, Sainte-Anne, Montmorillon, etc. Ces vies édifiantes d'enfants de son âge l'intéressaient à un haut degré, et son cœur s'abreuvait en même temps aux effu­sions de la grâce, qui s'augmentait chaque jour de plus en plus, à mesure que s'approchait le moment heureux où il allait être admis à faire sa première communion. Cet acte, qui, pour tant d'autres enfants, devient désor­mais de plus en plus une simple formalité, sans prépa­ration sérieuse, fut jugé tout autrement par le jeune Théophane; il y pensa longtemps d'avance, il en désirait l'accomplissement, mais il le redoutait aussi avec une anxiété extrême.

Le voilà bientôt arrivé, écrit-il à ses parents, ce jour depuis si longtemps désiré. Oh ! le plus beau jour de ma vie ! Faire sa première communion ! Non, je ne suis pas capable de modérer ma joie, tant elle est grande. Priez donc pour moi la sainte Vierge, pour qu'elle me dispose à bien recevoir son Fils, car on ne pourrait trop bien, ni même assez bien se préparer à cette grande action. C'est pourquoi je vous demande aussi pardon des fautes que j'ai faites envers vous, et je vous prie de me donner votre bénédiction.

Un enfant qui comprenait ainsi l'importance de la première communion devait être bien préparé à cet acte souvent décisif pour le reste de la vie. Les jours qui pré­cédèrent l'époque fixée avaient été mêlés d'une certaine crainte très-raisonnable; mais le jour même de la première communion fut entièrement un jour de joie. Je me le rappelle, dit un des maîtres : il ne savait comment exprimer son bonheur.

Aussi le Seigneur, qui avait lui-même préparé son âme aux merveilles de la grâce divine, se plut à l'inonder de ses bénédictions et de ses joies les plus pures. Le pieux enfant sentit tout ce qu'il y a de douceur dans cette ma­nifestation de Jésus se révélant au cœur de l'homme avec ses charmes célestes; et quoi d'étonnant si de nouveau ses vives aspirations pour la vocation d'apôtre s'échap­pèrent de sa poitrine ?

A dater de cette époque il montra une grande dévotion à la sainte Eucharistie; bientôt il fut admis à faire assez souvent la communion, et alors il était tellement pénétré du grand acte qu'il accomplissait, que volontiers il eût passé une partie de la journée à la chapelle. II aimait aussi à faire sa visite au Saint-Sacrement pendant les ré­créations. Plus d'une fois, dit toujours le même maître, je me suis surpris à ouvrir la porte de la chapelle pour m'édifier de son recueillement, et je fus même obligé de le forcer à sortir pour le faire jouer avec ses camarades. — Alors sans doute, comme pour saint Louis de Gonzague, l'obéissance commandait à sa piété.

Théophane, au jour de sa première communion, venait de puiser la force et le courage à la source de toutes les grâces; il en avait besoin pour préparer son âme à la grande épreuve par laquelle le Seigneur allait bientôt le faire passer. Après deux mois de vacances écoulés dans les douceurs de la vie de famille, il fallut une nouvelle séparation ; mais son cœur lui disait, et en même temps les embrassements plus tendres de sa mère, que celle-ci lui faisait alors ses derniers adieux. En effet, trois mois après, le onze janvier 1843, elle expirait doucement entre les bras de son mari, laissant aux soins de sa paternité et à la garde de Dieu quatre enfants encore jeunes. C'était une terrible blessure faite au cœur de ces derniers; mais ce que Théophane surtout ressentit de douleur à la nou­velle de cette mort si prématurée, un cœur aimant, pieux et sensible comme le sien, pourrait seul le dire. Cepen­dant, dans cette circonstance, il eut assez de force et de générosité pour oublier son propre chagrin et s'occuper de celui des autres; enfant de treize ans, ce sont des con­solations qu'il veut adresser à son père, à ses frères et à sa sœur ; et si, dans la naïveté.de sa foi, il s'empressa de courir à la chapelle, pour redemander au Seigneur la vie de sa mère qui n'était plus, nous le savons par les con­versations qu'il tint à ce sujet, il songeait moins à lui-même qu'aux besoins de ses frères plus petits.

Dieu nous l'avait donnée, il nous l'a ôtée : que son saint nom soit béni ! Telles sont à peu près les paroles du saint homme Job, imitons-le dans notre triste situation. Ah ! chers frères et chère sœur, Dieu qui prend soin des plus petits oiseaux, ne nous abandonnera pas ! Espérons en lui.

Cher Papa, quand vous m'avez écrit que ma bonne mère était très-faible, je me suis laissé séduire, et je pensais que mes prières et mes larmes pourraient obtenir qu'elle vécût encore quelque temps, pour le soutien de notre jeune âge. Mais M. le Principal m'a appris peu à peu le malheur qui venait de nous arriver. L'heure était fixée par le Tout-Puissant pour sa mort, et il lui a plu de l'attirer à lui pour être notre protectrice dans le ciel, avec les deux petits anges qui lui devaient le jour. Oh ! encore une fois, que son saint nom soit béni ! C'est ainsi qu'il lui plaît d'éprouver ses créatures ici-bas. Revêtons-nous donc du bouclier de la foi en cette occasion ; recourons à la religion, elle seule peut nous consoler dans nos peines.

J'ai versé bien des larmes en apprenant cette nouvelle, et j'espère que mes prières seront exaucées pour le salut de son âme. Ah ! plaise à Dieu qu'elle jouisse maintenant dans le ciel du bonheur qui attend les élus !

Cependant cette épreuve si cruelle ne fut point sans consolation pour le pauvre enfant. La vie si chrétienne de Mme Vénard ne permettait guère de douter du salut de son âme, et tous avaient plutôt l'espoir que le Seigneur déjà l'avait jugée digne de prendre place au nombre des élus. Pour Théophane, Dieu voulut lui donner une assurance plus positive; ou, si l'on trouve que nous allons trop loin, disons que Dieu permit pour ses yeux une illusion qui put consoler son cœur et relever son cou­rage. Ce qui est certain, c'est que le pieux enfant a tou­jours gardé la conviction profonde d'avoir vu sa mère dans la gloire du ciel, quelques jours après la mort de celle-ci ; et ce qui nous porterait à le croire également, c'est le silence discret et presque total qu'il garda à ce sujet. Plusieurs années après l'événement, le souvenir de cette douce vision était encore bien vivant dans son es­prit, et au moment où il allait quitter sa famille pour toujours, il crut alors seulement devoir communiquer à tous la faveur céleste qui lui avait été ménagée. Je crois pouvoir assurer, leur dit-il, que notre bonne mère est au ciel. Voici pourquoi, je vous le dis pour votre consolation, mais vous n'en parlerez à personne : A l'époque de sa mort, une nuit que je veillais, un ange me prit par la main et me conduisit vers une grande lumière, au milieu de laquelle je reconnus parfaitement celle que nous avons tant aimée et aussi tant pleurée .

C'est également à partir de cette époque douloureuse que le jeune Théophane et sa sœur Mélanie resserrèrent entre eux ces doux liens de la fraternité, qui les unissaient déjà si étroitement ; ils entretinrent dès lors une corres­pondance intime, qui fut intarissable jusqu'au dernier jour, et dans la rédaction de laquelle Théophane fit pas­ser toute son âme. Ses lettres sont demeurées comme monuments de sa tendresse et de sa piété, et ce sont en même temps des modèles de bon goût. Mgr de Poitiers pouvait faire à leur sujet cette juste remarque: " C'est là, dans ses correspondances si pleines d'intérêt, que se révèle sa sensibilité profonde, sa délicatesse exquise et aussi son talent facile, son esprit perspicace servi par une imagination gracieuse et par un solide jugement. Il nous a été bien doux de feuilleter ces pages ! nous les avons plus d'une fois couvertes de nos baisers, et nous avons à demander pardon d'en avoir maculé quelques-unes de nos larmes. "

Dans le courant de l'hiver de 1844, il écrit : " C'est à toi que je m'adresse cette fois, ma bonne sœur : qu'il m'est doux de te manifester mes sentiments ! Je ne passe pas un jour sans penser à toi, et je le dois, car toi tu es si chère à mon cœur ! Cet hiver, oh ! j'en suis sûr, tu disais : Théophane a bien froid, et moi je suis auprès d'un bon feu. Tranquillise-toi cependant : quoique j'aie souffert du froid, je me suis bien amusé à glisser sur la neige et sur la glace. Maintenant le temps est moins rude, et je profite d'un petit instant pour épancher mon cœur dans le tien."

Le bon frère continue en donnant à sa sœur quelques bons avis ; et la fin de la lettre nous montre son amour fraternel lui inspirer la pensée de faire des sacrifi­ces, afin de pouvoir, avec les petites épargnes qui en seront le fruit, offrir à sa sœur quelque présent, et à ses jeunes frères des récompenses que la générosité de son cœur devait surtout rendre très-précieuses. Puis son frère Henri alla bientôt le rejoindre au collège, et il fut vraiment touchant de voir les soins de toutes sortes dont il l'entoura. Jamais son cœur ne faillit un moment à ses devoirs de frère aîné.

En 1843, l'Archiconfrérie va être établie au collège de Doué : le jeune Théophane l'annonce avec joie à sa sœur; il pourra dès lors en effet mieux prouver à Marie son amour. Puis il vient d'être nommé sacristain de la cha­pelle, honneur que sa piété estime grandement ; car, ou­tre qu'il devra orner de ses mains l'autel de sa Mère, ses fonctions lui serviront aussi de prétexte pour aller la prier plus souvent. Hier, dit-il, pendant la récréation, je suis allé dire mon chapelet à la chapelle ; j'étais, je ne sais pourquoi, un peu mélancolique, et je me suis mis à pleurer comme un enfant. Cependant tu sais que je ne suis pas très-pleureur. Je ne puis dire quel bonheur je goûtais en versant ces larmes. J'étais heureux !

Une autre fois il écrit encore : Souvent, ma chère sœur, pendant mon travail, ma pensée se porte vers toi. Il me semble te voir travailler en chantant, t'entendre parler. Je suis tes moindres actions. Quoique séparés, nos désirs, nos pensées se confondent. Nos prières ont le même but. Oh ! qu'il est doux de prier l'un pour l'autre, de prier pour un père chéri, de prier pour ses amis ! La prière répand dans l'âme un baume salutaire, y fait naître un calme inexprimable. Tiens, le jour de notre fête patronale, au salut du Saint-Sacrement, la sainte Vierge semblait sourire au milieu des flambeaux qui reflétaient leur lumière sur elle. Je pensais à toi, et vous étiez alors aux Vêpres de l'Archiconfrérie. Je priais pour toi, et, j'en suis sûr, ta prière se joignit à la mienne. Et puis, lorsqu'on a prié, l'on est heureux, on se sent soulagé.... Mais je voudrais être au milieu de vous... Oh ! quand nous sera-t-il donc permis de n'être plus séparés? Quand pourrons-nous vivre ensemble, nous confier mutuellement nos peines, nos joies, goûter les mêmes plaisirs ?

Ainsi, il semble que le pieux Théophane veut déjà préparer les siens à la grande séparation qui aura lieu dans quelques années, et d'autre part cependant la na­ture et la grâce se livrent au fond de son cœur les plus rudes combats. Mais tous ces traits que nous venons de citer se rapportent aux premières années de collège de notre futur martyr, ce sont les œuvres de son enfance, enfance féconde qui produisait déjà des fruits dignes de l'âge mûr. Voici venir maintenant les années de jeune homme : l'intérêt qu'elles offrent grandit avec le héros qui va les parcourir.

 

 

 

CHAPITRE DEUXIÈME.

Années de jeune homme : Théophane en rhétorique. —

luttes intérieures entre la nature et la grâce. — juge­ment sur ses années de collège. — essais poétiques. — classe de philosophie au petit-séminaire de Montmorillon : sa dévotion a la sainte vierge et son entrain proverbial.—précieux conseils à son jeune frère.— un peu de politique en 1848.— pourquoi il est pressé de quitter Montmorillon.

Au mois d'octobre 1846, Théophane entre en rhétorique :

Mon cher Papa,

Heureux qui près du feu peut avoir des pincettes !

lisais-je, il n'y a qu'un instant, dans un de nos poètes. Oui, mais cela ne me regarde point, dis-je en moi-même ; bon pour celui qui a du feu, car avoir des pincettes sans feu, c'est avoir une selle et point de cheval. Cependant il n'est pas encore temps de se plaindre, car il ne fait pas froid. Mais j'ai à l'index une certaine engelure qui m'a piqué au moment où j'écrivais : Mon cher Papa. Peut-être bien aussi, avouons-le, que c'est l'envie de faire des citations. D'ailleurs cela m'est bien pardonnable, je suis en rhétorique... Mais il me semble entendre Mélanie dire : 11 n'y a donc rien pour moi? - Oh! si! toute ma lettre est pour toi comme pour les autres ; mais tu es jalouse, tu veux quelque chose de spécial. Eh bien! console-toi, la prochaine fois que je prendrai la plume, ce sera pour toi."

Un peu plus tard il écrit donc à sa sœur :

Ma bonne Mélanie,

"..... Puisqu'il est question de température, il faut bien que je dise aussi qu'il fait froid. Ainsi donc, chauffe-toi bien de peur d'attraper quelque rhume. Pour moi, je vais aller me coucher. Bonsoir,

Mais ne divaguons point aujourd'hui. Parlons rai­sonnablement, car j'ai dit à ma plume d'être sage. Depuis que je suis rendu au collège, je me trouve un peu seul, et je puis dire, comme le sensible Fénelon: Tous mes liens sont rompus. Mais cela ne sera pas de longue durée ; et puis nous pouvons encore nous par­ler, quoique séparés l'un de l'autre. O l'admirable invention que la poste ! Tous les jours je serais capable d'offrir de l'encens à celui qui l'a établie, si nous étions encore au milieu du paganisme. Ainsi, je suis loin de ma bonne sœur, je ne puis pas l'embrasser tous les soirs, avant d'aller me coucher, mais je prends une petite feuille de papier, j'écris dessus : Ma bonne Mélanie, je t'aime bien et je t'aimerai toujours; et pst! en un moment tu as de mes nouvelles. Oh ! encore une fois, l'admirable invention que la poste !

A l'occasion du renouvellement de l'année, il écrit à son père :

" Mon cher Papa,

Nous voici exposés à un froid piquant et continuel ; mais si l'hiver engourdit nos membres, si notre corps lui est soumis, du moins il n'a aucune prise sur mon cœur. Quelque événement qui arrive, quelque saison qu'il fasse, que mes engelures disparaissent ou qu'elles reviennent, mon cœur demeure toujours le même, toujours brûlant d'amour pour vous, toujours disposé à vous en donner des marques. Je ne puis donc laisser commencer une nouvelle année, sans vous renouveler tous les vœux que je fais chaque jour pour votre bonheur. On dit que le premier de l'an est le jour des mensonges : cela peut être vrai pour ceux qui le disent. Quant à moi, je le vois toujours approcher avec plaisir, parce que c'est en ce moment surtout que, suivant le cours de la nature, l'amour filial se renouvelle et prend de nouvelles forces. En un mot, cher Papa, je vous souhaite une bonne et heureuse année.

Dans une circonstance analogue, à la fin de sa philo­sophie, il écrivait aussi à son parrain :

" Mon cher Parrain,

Hélas! j'ai perdu toutes mes fleurs! Le vent froid de la philosophie a passé, et de ces jeunes plantes cultivées avec tant de soin, mes yeux cherchent en vain la trace. Et je vais, morne et pensif, visiter mon par­terre dévasté. Plus rien, rien ! Pourtant la fête des amis est venue, et à celui qui est pour moi plus qu'un ami, je n'ai à présenter que des regrets et des larmes. Non, bannissons les pleurs. L'homme vit d'espérance ! L'espérance! Oui! je la sens battre en moi. Eh bien donc, l'espérance d'un avenir heureux, voilà ce que je vous prie d'agréer,

Cher Parrain, Votre respectueux filleul.

Théophane allait toucher à ses dix-huit ans, il était en rhétorique, sur le point d'arriver au terme de ses études ; par conséquent des pensées d'avenir devaient, parfois du moins, se présenter à son esprit. Bien que son cœur fût donné depuis longtemps à Jésus-Christ, malgré les aspirations brûlantes de son enfance, qui assurément n'étaient point oubliées, malgré sa correspondance fidèle à la grâce divine, ou plutôt à cause de tout cela sans doute, le démon lui livra de rudes combats. C'est à sa sœur que le jeune rhétoricien raconte les ennuis qui résultent de ce triste état de son âme :

" Ma bonne Mélanie,

... Il faut bien parler un peu de la sainte Vierge, de notre bonne Mère, et j'avoue que je ne l'ai pas fait assez souvent cette année. Véritablement, est-ce que j'aurais changé? Oh ! non, je ne le crois pas. Depuis un certain temps, il y a quelque chose qui me préoccupe. J'approche de la fin de mes classes, et je ne connais pas encore ma vocation : cela me tourmente. Toutefois, je me sens bien appelé à l'état ecclésiastique. Je me dis : Oh ! que cela est beau d'être prêtre ! Oh ! que cela est beau de dire une première messe ! Mais qu'il faut être pur, plus pur en quelque sorte que les anges ! C'est pourquoi j'hésite encore. Si tu veux bien, joins tes prières aux miennes, elles seront bien mieux écoutées, lorsqu'elles se fortifieront mutuellement. Veux-tu, ou plutôt pourquoi dire : Veux-tu? Tu voudras bien, le premier dimanche de carême, offrir au bon Dieu une communion à cette intention ; je compte me préparer pour ce jour-là.

Une autre fois il écrit encore : O ma bonne sœur, écris-moi donc de suite, car j'attends de toi des consolations. Fais renaître en mon cœur l'espérance qui n'y est presque plus. C'est une belle mission que tu as à remplir auprès de moi. Je voudrais rire encore, mais c'est malgré moi, car je n'en ai guère envie. J'attends ta lettre dans les premiers jours du mois de mai.

Cependant, dans ces moments de détresse indicibles, le cœur de Théophane n'avait point perdu le souvenir de Marie : O Marie! que j'aime ce mot! Marie! c'est-à-dire notre Mère, bonne et compatissante; Marie, refuge des cœurs affligés ; Marie, sous l'aile de laquelle nous nous sommes réfugiés tous les deux, comme de jeunes poussins sous l'aile de leur mère à l'approche de l'ennemi. J'aime beaucoup Marie, mais il me semble que tu l'aimes encore mieux que moi... —Puis il revient à son chagrin : .... Oui, je m'ennuie d'une telle manière que je ne puis l'exprimer. Il n'y a qu'à toi que j'ose dire une telle chose, faire un aveu semblable. Mais toi, tu es la moitié de moi-même. Je puis sans crainte verser dans ton cœur mes peines et mes chagrins; car tu es plus qu'une sœur pour moi, tu es un ange gardien.

Enfin, peu à peu le calme va se rétablir dans cette âme ; par l'influence de la grâce elle recouvrera bientôt toute sa sérénité première :

" Bonne Mélanie,

Merci, bonne sœur, merci, mille fois merci pour ta lettre charmante ! Oh ! que tu m'as fait du bien ! Encore une fois, je t'en remercie de tout mon cœur, c'est tout ce que je puis dire.

Voilà le mois de Marie presque déjà passé : n'est-il pas temps que nous en causions quelque peu tous les deux! Marie, c’est notre Mère, et nous sommes ses enfants, il est bien juste que nous nous entretenions d'elle pour nous fortifier mutuellement dans son amour. Tu penses à moi, Mélanie ! Oh ! je ne t'oublie pas non plus. — Nous aussi nous faisons chaque jour le mois de Marie, et j'aime ! beaucoup à orner l'autel de la très-sainte Vierge. Nous avons au collège une quantité immense de roses; les plus belles, sois en bien persuadée, seront pour notre bonne Mère, et il me sera très-agréable de les lui offrir chaque jour. Ce seront des mains et un cœur bien indignes qui les lui présenteront; mais elle est si bonne, Marie, qu'elle reçoit tout le monde. Aussi, c'est bien à juste titre qu'on la nomme la consolatrice des affligés et le refuge assuré des pécheurs.

Ah ! si tu savais jusqu'où va ma pauvre pensée, quand je réfléchis seul; surtout dans mon lit, quand je ne dors pas, si tu savais comme ma pauvre tête divague ! Oh! que je serais heureux, me dis-je souvent, si j'étais dans une cure avec Mélanie ! Moi, je dirigerais les autres dans la bonne voie; elle, elle parerait l'église; puis nous causerions tous les deux du bon Dieu, de la sainte Vierge, de ceux que nous avons perdus. Mais une réflexion me vient : tout cela est bien sans doute; mais, en réalité, qu'est-ce que le sacerdoce ? C'est le détachement de tous les biens du monde, l'entier abandon de tous les intérêts temporels. Pour être prêtre, il faut être saint. Pour diriger les autres, il faut d'abord savoir se diriger soi-même. Puis la vie du prêtre n'est-elle pas une vie de sacrifice, de mortification de toute espèce? Comment pourrais-je donc supporter un genre de vie semblable, moi qui suis si peu avancé dans le chemin de la vertu ?

Voilà les réflexions que je fais, et ce sont toujours les mêmes. Mais aussi, quand je prie le bon Dieu de m'éclairer, il me semble entendre une voix intérieure qui me dit : Tu seras prêtre. Le bon Dieu donne des grâces à ceux qu'il appelle à lui. —Je me trouve alors content. Que conclure de tout cela? — Que c'est une chose terrible que le choix d'une vocation, et que celui qui veut y songer sérieusement se trouve dans un grand embarras ! Cependant, pour ce qui me regarde, j'ai l'espérance que, malgré mon indignité, le bon Dieu voudra me prendre en pitié. En attendant, prions, ma bonne Mélanie. Oh ! prie pour moi. Le bon Dieu n'est pas de fer; à la fin il se laissera bien toucher, puisqu'il est notre Père et notre bon Père, et que nous avons là-haut une puissante médiatrice, une Avocate compatissante qui veut bien être notre Mère.

Ce fut donc une lettre de Mélanie qui servit d'instru­ment au Seigneur, pour ramener l'espérance à la place des inquiétudes et des dégoûts, dans le cœur de Théophane. Alors, en effet, la pieuse jeune fille elle-même était travaillée par la grâce au sujet de sa vocation; elle avait fait part de ses projets à son frère bien-aimé, et cette confidence, qui mettait dans un plus grand jour aux yeux de Théophane la piété de sa sœur, raviva aussi dans son cœur l'amour de Dieu. Comme tu dois bien le penser, dit-il, j'ai été fidèle à remplir ma promesse. J'ai aussi pensé à toi aux fêtes de l'Ascension et de la Pentecôte. Tu pries pour moi, et de mon côté je prie aussi pour toi. Mais quelquefois (cela te fera rire), en priant le bon Dieu et sa sainte Mère de nous éclairer, je suis tenté de leur demander tout le contraire de ce que tu désires. — Cela n'est pas bien, diras-tu, ce n'est pas m'aimer véritablement. — Oh ! ne t'effraie pas pour si peu de chose : ce n'est qu'une pensée rejetée aussi vite qu'elle est venue. Vois-tu, je ne puis me faire à une idée de séparation. La cause de cela, oh ! c'est peut-être bien un petit peu d'égoïsme de ma part; mais il ne faut pas dire cela bien haut, parce que ce n'est qu'un tout petit brin.

Ma chère Mélanie, je ne chercherai jamais à te détourner de tes projets. Non, ce serait vouloir te priver de ta couronne. Mais je t'avouerai franchement que ce sera un grand sacrifice pour moi que de te perdre. Aussi à toutes les fois que j'y pense, je demande au bon Dieu la grâce de me le faire accepter. Je ne désire que ton bonheur. Le bon Dieu t'appelle à lui : tant mieux pour toi ! je n'envie ta félicité que pour désirer en jouir de même et avoir un sort semblable. Laissons le Maître des destinées régler les nôtres ; et nous, tâchons de répondre à ses desseins, le mieux qu'il nous sera possible.

Le cœur de Théophane non-seulement était conduit par grâce vers le sanctuaire, mais la grâce voulait encore le faire monter plus haut ; et c'est pour cela qu'elle lui faisait considérer surtout, dans le sacerdoce, ce qui en est la perfection même, c'est-à-dire l'apostolat. Comme il le dira plus tard lui-même, il était mené comme par la main, sans le savoir et sans le comprendre, dans ces voies mystérieuses. Nous en avons une preuve tou­chante dans un petit billet trouvé providentiellement parmi ses cahiers de rhétorique : nous le transcrivons avec bonheur. Alors les troubles de son âme et les dé­goûts de son cœur avaient disparu, sa ferveur était deve­nue bien plus grande qu'avant l'épreuve, ses résolu­tions sur le sacerdoce étaient fixées: évidemment il s'agissait de quelque chose de plus. Voici cette pièce :

Aujourd'hui, dix-sept juin 1847, dans la chapelle du collège de Doué j'ai fait à Marie, le Refuge des pécheurs la promesse sincère de dire jusqu'à la fin de ma vie mon chapelet, tous les jours, si je puis, pour qu'elle m'obtienne du bon Dieu une grande grâce... "

Enfin notre Théophane a terminé sa rhétorique. Avant de quitter le collège, et comme dernier monument de sa vie d'écolier, il veut adresser à sa sœur une longue lettre, toute remplie de parfums pieux. Dans un style que ne dédaignerait pas une plume exercée, il décrit avec tous ses détails une magnifique procession de Fête-Dieu, digne, il est vrai, à tous égards, de cet hon­neur, puisque M. Charles Sainte-Foi lui-même a bien voulu en redire alors les beautés, témoignage d'amour qu'il aima à rendre à Doué, sa ville natale, dont l'écri­vain catholique est aussi l'illustration la plus pure. Nous ne reproduisons point la description de cette céré­monie, mais seulement les sérieuses pensées qu'elle suggère au pieux Théophane, dont elle porte l'esprit vers les magnificences moins passagères du Paradis :

"Si les pompes religieuses de la terre sont si belles, dit-il, que doivent être celles du ciel ? Là plus d'illusion, plus d'emblèmes ; c'est la vérité pure et sans tache, et d'autant plus attrayante que la jouissance en doit être éternelle. Éternelle ! as-tu quelquefois réfléchi à ce mot, éternelle ! qui ne finira jamais, jamais, jamais ! Pour moi, quoique je sois un peu étourdi, je réfléchis à des sujets semblables quelquefois. J'essaierais même de les comprendre; mais quand j'ai bien bâti idées sur idées et que je regarde à leur base, je m'écrie aussitôt : Oh ! que je suis simple ! Et tout mon édifice de s'écrouler."

Théophane avait passé six ans au collège de Doué, et, à en juger par ce qui précède, il y avait fait sous tous les rapports de rapides progrès. Sa piété avait grandi avec son intelligence ; son imagination riche et gracieuse s'alliait à un jugement déjà sûr, et son heureux carac­tère offrait un agréable mélange de gravité et de franche gaieté, qui le faisait aimer de tous, maîtres et condisci­ples. Plein d'aménité pour tout le monde, néanmoins il se prodiguait rarement ; mais il se plaisait à concentrer ses affections les plus chères sur les membres de sa fa­mille et quelques amis plus intimes. Cet attachement pour les siens devint même plus que de l'amour, selon le sens ordinaire du mot : ce fut véritablement de la tendresse. Dieu le permettait ainsi, pour mieux montrer en lui la puissance de la grâce au jour où il lui dirait, comme au­trefois à Abraham : " Sors de ta maison et de ta pa­renté, et va dans la terre que je te montrerai ."

Ces heureuses qualités, si bien harmonisées dans sa personne, trouvaient leur complément dans un exté­rieur plein de modestie et sans prétention, dans des manières aisées et polies, dans un regard qui reflétait la douceur et la finesse, miroir parfait de son âme. Aussi, bien qu'il fût d'une taille assurément au-dessous de la moyenne, on lisait de suite à son abord, sur son visage ouvert et orné d'une légère teinte de rose, et dans son petit œil pétillant, que ce jeune homme un jour devien­drait illustre devant la postérité. Du reste, de même que malgré lui sa piété si simple pourtant, et toute naïve, apparaissait au dehors, de même aussi s'échappaient à son insu les fréquents té­moignages de ses qualités de l'esprit et du cœur, les uns dans ses rapports familiers avec chacun, les autres sur­tout dans ses travaux scolaires et ses succès annuels, qui toujours furent très-complets et très-soutenus. En outre, on peut le dire, si chaque année Théophane remportait de si nombreuses couronnes, c’est que pour toutes choses il avait une aptitude réelle ; son talent, qui embrassait l'universalité des matières, ne lui permettait pas de faire un choix sur le grand nombre.

Le jeune Théophane possédait aussi quelque peu le génie poétique, et parmi les nuances variées de son style, c'est là assurément la mieux prononcée. Parfois, dans ses moments libres, sa plume essayait de rimer quelques vers ; la plupart ont disparu, et lui-même, nous le savons, ne fut point étranger à l'acte de leur disparition. Cepen­dant, nous avons certaines pièces trouvées au milieu de ses cahiers, et nous voulons en reproduire quelques extraits comme spécimen de son genre.

Le Prisonnier d'État, rimé en classe de seconde, 1846, contient douze strophes : nous citons la troisième et les deux qui suivent, plus la dernière :

Ah ! si du moins, disais-je à l'hirondelle amie Que je voyais ardente à bâtir son séjour, Si tu pouvais voler vers ma mère chérie, Et lui dire pour moi bonjour !

Mon bonheur auprès d'elle et de mon jeune frère, Mon bonheur était pur. Mais, cruel souvenir Des méchants l'ont gâté, corrompu ; pauvre mère ! Combien depuis tu dus gémir !...

" Le printemps chaque année embellit la nature; " Le pauvre en sa cabane, ô soleil, peut te voir ; " La demeure des morts se couvre de verdure, " Moi, je n'ai pas même l'espoir !

Dix hivers écoulés n'ont laissé sur ma tête " Que des cheveux blanchis du souffle des douleurs.

 

" II gémissait ainsi dans sa douleur profonde, " Et ses yeux abattus versaient en vain des pleurs; "Sa plainte se perdait. Du milieu de ce monde " Nul ne songeait à ses malheurs. "

Les extraits suivants sont des œuvres de rhétorique Dans le Départ de Jeanne d'Arc pour la guerre, prenons seulement trois strophes plus belles que les autres :

" France, sèche tes pleurs, car Dieu, dans sa colère, A résolu la mort du perfide insulaire. "Lui-même il va tonner contre nos ennemis. 11 m'a dit : Va, ma fille, Laisse là ton troupeau, tes champs et ta famille, Sois l'ange de la France et le sauveur des lis."

" Adieu, gentil troupeau ! Désormais quand l'étoila Qui ramène la nuit au mystérieux voile, Brillera dans le ciel, alors, pauvre orphelin, Regagnant tristement ton abri solitaire,

Et plaignant ta misère, Seul, tu balanceras ton grelot argentin.

En un bouillant guerrier la femme s'est changée ; La bergère n'est plus. Soudain renouvelée

Mon âme est toute en feu. La pique des combats Remplace la houlette ; Le casque et le cimier scintillent sur ma tête, Et le glaive à mon bras.

 

Marie Stuart quitte la France est un morceau plus étendu; nous citons les paroles d'adieu :

"Salut, charmant pays, ma patrie adoptive Qui vis quelque temps mes amours.

Adieu ! François n'est plus, et je suis fugitive : Mais à toi je serai toujours.

" Je vais, hélas ! bien loin ; mais de moi ce navire Ne possède que la moitié.

Ce cœur, ce cœur brûlant pour toi seule soupire ; Je le fie à ton amitié.

Auprès de toi longtemps, par de tendres prières, On a voulu me retenir,

Mais une vois m'appelle au trône de mes pères, Non pour régner, mais pour souffrir.

Eh ! pourquoi donc ainsi m'enlever l'espérance ! L'espérance est tout pour mon cœur ;

Je ne fais que d'entrer en mon adolescence, Et je crois encore au bonheur.

" Rien ne me fait trembler, je ne crains point l'envie, Qu'ai-je donc fait, moi, pour souffrir ?

A peine je suis née ; aux portes de la vie, Je ne veux pas encor mourir.

"Adieu, France ! Peut-être, ô terre tant chérie, Je pourrai te revoir un jour !

" Mais si tu n'étais plus pour la pauvre Marie, Au moins garde moi ton amour "

Puis le morceau se termine ainsi :

Soit reine, soit captive, heureuse ou dans les larmes, Elle l'aima toujours (la France), jusqu'au dernier jour Et répétait encor sur le point de mourir : Adieu, France ! longtemps, ô terre tant chérie,

J'espérai te revoir un jour ; Mais puisque tu n'es plus pour la pauvre Marie, Au moins, garde moi ton amour,

Dans son Chant ou Dithyrambe sur la Liberté, le jeune poète, après avoir passé en revue avec beaucoup de verve et d'entrain les divers peuples qui ont combattu à diffé­rentes reprises pour ce fantôme de plus en plus insaisis­sable, s'écrie encore avec plus d'enthousiasme :

Soudain les rives de la Loire Ont redit ces cris menaçants : Guerre à l'Anglais, guerre à tous les tyrans ! Français, vengez la patrie et la gloire !

" Mais de nouveaux guerriers sont passés devant moi ! Ce sont des Vendéens les ombres glorieuses. " Terre qui produisis ces âmes généreuses,

Terre élue, enorgueillis-toi ! Quand un voile de deuil s'étendit sur la France, Toi seule as combattu pour ton indépendance, Ton Dieu, ta patrie et ton roi !

" Te chanterai-je aussi, nation délaissée Qui gémis sous le faix d'un horrible destin ? A t'éteindre en silence es-tu donc condamnée ?... Non, non, dans le lointain Elle apparaît pour toi l'aurore vengeresse...

Un jour, un jour viendra, libre de toute entrave Tu diras à ton tour à la postérité : J'eus des jours nébuleux, mon peuple fut esclave

Dieu l'a ressuscité ! Du haut des cieux enfin il a lancé sa foudre ; Nos tyrans sont tombés, broyés, réduits en poudre, Vive la liberté ! !

Nous aurons l'occasion plus tard de voir notre Théo­phane se rappeler ses inspirations de rhétorique; et ses rimes toujours gracieuses et délicates charmeront la lecture de nos chapitres, où elles se trouveront semée ; selon l'ordre chronologique.

Aux vacances de 1847, Théophane fut présenté à la Maison de Montmorillon, et, au mois d'octobre suivant il fit son entrée au Petit-Séminaire, dirigé alors par un prêtre pieux, savant et singulièrement aimable, dont le cœur vraiment paternel formait les jeunes élèves du sanctuaire en leur témoignant surtout beaucoup d'amour. Dès le principe, le nouveau petit-séminariste se trouva à son aise à Montmorillon. Ses premières lettres à sa famille exprimèrent une satisfaction absolue, et plus tard, lorsque le temps avait pu enlever les premières impressions, il disait encore " Je suis le plus heureux des hommes! Il y a longtemps, n'est-ce pas, que cette parole est sortie de ma bouche? Eh bien ! je le dis du fond de mon cœur, ma chère Mélanie, on ne peut être plus heureux que je le suis. Cependant mon bonheur n'est pas encore parfait : car il me manque le titre de congréganiste, d'Enfant de Marie. Mais bientôt, j'espère, je serai enrôlé sous sa bannière chérie.

Ce bonheur parfait ne devait pas tarder pour lui. Dans l'annonce qu'il en fait à sa sœur, il s'arrête un instant sur la devise de la Congrégation : Cor unum et anima una ! Oh! cette parole ne peut venir que de Dieu! n'est-ce pas le lien qui unit l'homme à l'homme, et les chrétiens entre eux? N'est-ce pas cette parole ineffable qui fait le Missionnaire, qui fait le Prêtre, le Frère des Écoles chrétiennes, la Sœur de charité, la Sœur de l'Immaculée-Conception ? Cor unum ! Nous pouvons nous l'appliquer à nous-mêmes, parce que nos affections sympathisent ainsi que nos projets. Oh! oui, cor unum et anima una! C'est ce que nous pouvons dire maintenant; c'est ce que, s'il plaît à Dieu, nous      pourrons mieux dire encore plus tard, puisque Dieu t'appelle à lui. Va, va, ma bonne sœur, je ne t'arrê­terai pas, malgré le chagrin qu'il me sera impossible de ne pas éprouver. Mais réfléchis bien encore, pense à notre père, à notre cher père. J'ai bien prié pour

   toi, je prierai toujours. Dieu daigne nous éclairer. "

Ces doux souvenirs de Congrégation demeureront toujours vivants dans le cœur de Théophane, et plus tard il se les rappellera, réalisant ainsi, en toute vérité, les pieuses paroles qu'il écrivait avant de quitter le Petit- Séminaire : Ah ! ce que je regretterai en sortant, ce sont ces fêtes de la Congrégation, qui venaient, de loin en loin, répandre sur le cours monotone de notre vie une douce variété et un parfum embaumé du ciel! Mais ce qui me console, c'est que l'avenir me présente a encore de plus belles espérances.

Cependant, la piété de Théophane, là comme ailleurs, ne fut point une piété sévère, sombre, taciturne; non, elle fut toujours aimable, gaie, expansive, mais plus particulièrement à Montmorillon, où son entrain est de­venu après lui comme proverbial, et nous savons tels cœurs qui ne l'oublieront jamais. Bien plus, le souvenir de la facilité dont il fit preuve dans les petites fêtes pu­bliques passera aux générations futures.

Malgré cette humeur joyeuse et plaisante, notre Théo­phane avait un fonds grave et sérieux, et assurément il avait le droit de donner des conseils. Depuis quelque temps déjà, il avait usé de ce droit ;mais, dès lors, il s'en fit un devoir à l'égard de son jeune frère, encore enfant, qui, pour la première fois, venait de quitter la maison paternelle pour s'asseoir sur les bancs du collège. Toutes les lettres en ce genre, empreintes d'un cachet si attrayant, formeraient à elles seules tout un volume; du moins, voulons-nous en donner quelques extraits, avec le désir et l'espérance qu'elles soient utiles à d'autres. Mais nous y trouvons encore un nouvel avantage : c'est que cette règle de conduite, tracée avec tant de sûreté et de précision, nous fera mieux connaître son auteur ; car, bien que sa modestie et sa délicatesse eussent pu s'en défendre, il n'eut besoin que de se copier lui-même; il le fit sans s'en douter :

" Mon bon petit Eusèbe,

Eh bien! comment nous trouvons-nous du collège? Les devoirs et les leçons, cela est-il de ton goût ? Je n'en doute point ; cependant, je présume que tu aimes encore mieux les récréations et les promenades. Je crois que tu dois y faire de bonnes parties avec tes amis, n'est-ce pas? — Te voilà au bas de l'échelle classique. Du courage ! Tu pourras quelquefois t'ennuyer avec la grammaire latine et te fâcher avec le bonhomme Lhomond ; mais tu recueilleras plus tard les fruits de ton travail. Les premières années s'écouleront bien vite ; conduis-toi bien ; souviens-toi aussi du logis paternel : cette pensée te donnera de l'ardeur en te représentant l'amour et les sacrifices de notre bon père.   

Une autre fois, le Mentor prend plus décidément le ton de la plaisanterie :

Mon cher Eusèbe, Il est six heures et demie du soir. Le vent siffle à travers les cloisons de la porte, et on entend la rafale agiter les arbres de la cour. Drre, drre, drre ! qu'il fait grand froid! Mais je te plains encore plus que moi, pauvre petit enfant croquet ! Ses petites menottes sont pleines d'engelures, sans doute, et son bout de nez est gelé ! Drre, drre ! qu'il fait grand froid! — Et voilà la vie du véritable écolier ! — Mais laissons Monsieur l'Hiver dehors.

Bonne année, mon petit bon, bonne année ! et le paradis à la fin de tes jours, qui, je l'espère, ne vien­dra pas tout à l'heure. Je crois qu'autrefois tu aimais bien voir finir la bonne femme l'Année, pour plusieurs raisons...., mais surtout parce que tu recevais des étrennes. Ah! des étrennes, petit gredin !j'ai deviné le mot  Mais le collège est venu; adieu, étrennes!

adieu, dragées! Notre Eusèbe ne mangera plus de bon­bons, il ne recevra plus de joujoux. Mais il mangera de la science (ce qui vaut bien mieux); il recevra de bons bulletins, Ah ! vive la science ! c'est cela qui fait l'homme. Cependant, il ne faut pas croire que l'on re­cueille des fruits tout d'abord. Ah ! dame ! non. Vigne­ron, bêche ta vigne, si tu veux avoir du raisin. Laboureur, cultive bien ton champ, si tu veux avoir du beau blé, ut horrea vincat, ce qui veut dire : Afin qu'il fasse crever le plancher du grenier. Jardinier, ne va pas boire à la guinguette, mais sarcle ton jardin pour posséder de gros et bons légumes. Élève, fais bien les thèmes et les versions, afin qu'un jour tu sois digne de remplir la charge qu'on te donnera sur la terre, et par là mériter le ciel. Car c'est là, mon bon Eusèbe, où il faut toujours aboutir dans ses actions. Travaille bien, non pas afin que l'on te vante et que l'on te donne des éloges, mais parce que le bon Dieu te l'or­donne. Prends donc pour maxime de ta vie : Tout pour le bon Dieu ! Prie-le bien et souvent. Sois docile envers tes supérieurs, bon camarade envers tes condisciples, et tout le monde t'aimera, et tu seras heureux.

Enfin, Eusèbe vient de faire sa première communion; aussitôt Théophane lui adresse ses compliments : Mon cher petit frère, tu viens de faire un grand pas dans la vie, un pas de plus vers le ciel. Un moment, tu t'es arrêté pour dresser ta tente avant de continuer ton voyage sur la terre d'exil; tu as contemplé le passé, scruté ces jours de l'enfance, innocents aux yeux du monde, mais non pas sans péril aux yeux du chrétien, Puis, agenouillé aux pieds du prêtre, ministre des vo­lontés divines, tu as déposé dans son sein les fautes de la faiblesse humaine, et le prêtre, au nom du Dieu trois fois saint et trois fois miséricordieux, t'a pardonné. Tu es redevenu l'enfant du bon Dieu et l'ami des anges, et, aussi favorisé que les anges, tu as reçu dans ton cœur Celui que le ciel et la terre ne peuvent contenir. Oh ! qui pourrait peindre le bonheur, la jubilation de l'enfant qui reçoit pour la première fois son Dieu !     

Mystère d'amour ! Qui le comprendra jamais !... Le langage humain n'est pas assez pur pour redire les transports de joie qui surgissent dans celui que Dieu a comblé de ses grâces. Les anges le connaissent, ce langage; puisses-tu le parler aussi un jour, petit ange de la terre!..., etc., etc., etc.

Nous retrouverons bientôt de nouveaux conseils adres­sés au même; et à mesure que le petit frère grandira, le zélé Mentor grandira aussi ses nombreuses instructions, et par leur sujet et par l'expression même que sa parole devra revêtir.

Notre Théophane, âgé à peine de dix-huit ans, s'avisait aussi parfois de traiter la. question politique; citons seulement quelques passages. On était alors au mois de mars 1848. Après avoir parlé à son point de vue, et toujours très-sagement, de la chute de la royauté de 1830 et de ce qui s'ensuivit, il ajoute :

Ah ! pauvre royauté ! Comme on l'a bernée depuis cinquante ans ! Comme on l'a moquée, sifflée, outragée, traînée dans la fange, habillée des injures les plus grossières, véritable jouet dont se sont amusés les peuples, ainsi que l'enfant s'amuse de ses joujoux, et le chat de la souris.

O Providence! Tels sont aussi tes jouets! Tu conduis à ton gré les empires; toi seule abats et édifies, et les hommes ne sont que d'aveugles instruments que tu manies selon ton bon plaisir ! Ainsi, tu te ris de leurs vains projets !

Pour nous, mes bons amis, peu nous importent les remuements de la terre; ce n'est pas ici-bas qu'il faut fixer sa tente. Quels que soient les gouvernements, Dieu est toujours le même, ainsi que son Église...

Quinze jours après, Théophane ajoutait avec une sorte d'angoisse: Les idées de liberté, engendrées par 93, ont germé dans le monde, et elles commencent à porter des fruits bien extraordinaires. A voir le vertige dont l'univers est saisi, les peuples secouer tous les jougs et se proclamer libres, les trônes chanceler et tomber, on dirait un génie de discorde agitant le tison de l'anar­chie, soufflant le vent pestiféré des révolutions, et allumant par tout le globe un vaste incendie. La France a donné le branle, la secousse est rude : que ne produira-t-elle pas?... — Nous ne pouvons faire que des conjectures fort incertaines sur l'avenir... De même les folies de cette époque déplaisaient souverainement à l'esprit et au cœur du jeune Théophane; tous ces symptômes de bouleversements, qui déjà ébran­laient le monde, et dont il désirait vivement le terme, contribuèrent pour beaucoup à lui faire souhaiter la fin de l'année, afin de pouvoir attendre en paix, au milieu des siens, des jours meilleurs. Mais, tout à coup, cette pensée que cette seule année de philosophie est déjà écoulée et qu'il va revoir sa famille, le fait tressaillir de joie et d'espérance.

Oui, un mois et quelques jours, et je reverrai le ciel embaumé de mon vallon natal! Douce perspective! Bel horizon de l'avenir, avec quelle splendeur tu te déroules à mes regards! Moment du retour, que tu me parais beau! Joies ineffables d'un cœur aimant, qui peut vous peindre! Ah ! je m'écrie avec le poète : " Courez, volez, heures trop lentes, Qui retardez cet heureux jour!"

Mes amis du Grand-Séminaire vont me précéder d'un mois entier; c'est une épreuve! Ma vie d'éco lier n'a pas été sans quelques soucis; heureusement que les ennuis s'envolent avec les vents, et qu'après eux succède un doux zéphir! Heureusement que sous les épines est épanouie une belle rose que ma main doit cueillir!

Pour le moment, il me faut ce petit vent frais de la vallée qui caresse et rafraîchit; il faut cette nature si riche et si variée, pour donner au jeune homme ce bien-être qui le fait vivre par le corps et par l'âme. Jusqu'à présent, moi, je n'ai pas vécu; mais je vais commencer à vivre. Chaque être ici-bas a une route qu'il doit suivre ; chaque être a un point de départ et un but. La mer s'agite, le ruisseau murmure, le fleuve coule, la plante végète, l'animal broute, l'homme vit

et marche à Dieu. Mais chaque homme y va selon sa manière. L'un fouille la terre, l'autre ses pensées ; le manoeuvre pourvoit aux besoins de l'homme; le poli­tique, aux besoins de la société. Tous, en un mot, gravitent vers la mort en suivant un sentier différent. L'homme n'est pas libre de choisir, car il a sa carrière tracée; toutes les fois qu'il s'en écarte, il y a désordre. Eh bien! moi, j'ai hâte de m'élancer au milieu de la société; j'ai hâte d'aller servir mes frères : je le sens, telle est la course que j'ai à parcourir. Quelque emploi que j'examine, aucun d'eux n'a d'attrait pour moi. Toujours je reviens à une pensée unique : être prêtre ! Oui, un jour, je serai soldat de Jésus-Christ, et la ban­nière de l'Église deviendra ma bannière ! Ce jour n'est pas éloigné pour moi; dans quelque temps, j'en verrai poindre l'aurore. Voilà pourquoi je suis heureux à la pensée que je vais regagner mes foyers, et de là ma petite cellule.

Évidemment, si notre Théophane est si pressé de quit­ter Montmorillon, ce n'est pas par dégoût de vivre au Petit-Séminaire. Non, il se défend de pareils sentiments, et il ajoute qu'il ne quittera cette maison bénie qu'avec de doux souvenirs. Mais son âme ardente est poussée à sa merveilleuse destinée par la grâce du Saint-Esprit. Et aujourd'hui qu'il reste à peine quelques pas à faire pour arriver au terme de sa route, le jeune lévite voit le but de ses désirs apparaître dans un jour plein d'éclat ; sa marche se porte avec vitesse vers l'horizon autrefois lointain que ses aspirations d'enfance avaient fait luire à ses yeux !

 

 

 

CHAPITRE TROISIÈME. Le grand-séminaire de Poitiers: vertus qu'il y pratique.—il se souvient du foyer paternel. — comment sa piété surnaturalise toutes choses. — résolutions pour les vacances. — deuxième année : première tonsure. — les ordres mineurs. — quelques paroles préparatoires à la grande nouvelle. — il l'annonce a sa soeur aux vacan­ces de 1850. — troisième année: conseils spirituels a sa sœur. — l'ordination du sous-diaconat.

L'abbé Vénard entra au Grand-Séminaire, vivement sollicité par la grâce à suivre la carrière ecclésiastique. En homme sérieux, il comprit tout d'abord l'impor­tance du Séminaire, pour acquérir les différentes vertus qui doivent faire l'ornement du prêtre; et considérant la brièveté du temps consacré à cette préparation au sacer­doce, il se mit à l'œuvre avec ardeur, et voulut que cha­que instant de sa vie de séminariste fût marqué par un nouveau progrès. Le soin qu'il apporta dans ce travail de sanctification fut si persévérant et si soutenu, que, malgré lui, le mérite de ses vertus éminentes dut s'échapper au dehors pour l'édification de ses frères : ainsi tous, à son insu, purent être témoins de sa marche rapide dans les voies de la perfection.

Esprit fin et délicat, théologien distingué, critique judicieux, littérateur de bon goût, il semblait réunir tout ce qui d'ordinaire attire l'attention: mais aucune de ces qualités ne put jamais lui faire perdre de vue la sainte humilité, il s'appliqua bien plutôt à passer inaperçu dans la foule. De plus, le jeune séminariste voulut que la vertu de charité devînt la compagne inséparable de sa sœur l'humilité. Il se fit un devoir de ne jamais blesser en quoi que ce soit cette belle vertu, et il en vint jusqu'à se défendre même complètement ces paroles malicieuses, ces traits aiguisés et fins que son esprit eût facilement trouvés, et que la vertu elle-même et la bonne éducation semblent autoriser. Je ne sais si je ne me trompe, dit l'un de ses anciens confrères aujourd'hui Dominicain, mais il y a là un mérite qui a bien sa valeur. — Du reste, plein d'amabilité pour tous, évitant toute fréquen­tation tant soit peu prétentieuse, aimant à se fondre avec les élèves réguliers et pieux, recherchant même ceux qui semblaient le moins richement dotés par la nature, pourvu qu'ils fussent vertueux, il garda toujours ce na­turel candide, cette noble aisance qui lui allaient si bien; il était humble et petit, obligeant et charitable, mais tout simplement, tout naïvement, tout bonnement.

Non moins que sa modestie et sa charité, on eut bien­tôt à remarquer encore sa régularité exemplaire aussi bien que son application aux diverses études. Se faisant un réel scrupule de bien employer tous les instants con­sacrés au travail, il se montra tout d'abord disposé à s'interdire, dans une certaine mesure, la jouissance la plus douce à son cœur en même temps que la plus légi­time, en abrégeant ses chères correspondances avec ses amis de la famille. Du reste, il n'aimait pas à s'éloigner de sa cellule, et, justifiant pleinement la sentence du pieux auteur de l'Imitation, là il goûtait les douceurs promises à ceux qui la gardent fidèlement,

" Tout me parle, dit-il, dans ma cellule; chaque détail de mon ménage me va au cœur. Je l'aime, mon petit ménage ! Je l'aime comme une mère aime son fils. D'ailleurs, mon ménage, mais c'est mon fils, car c'est moi qui l'ai fait naître ; mon ménage, c'est mon ami, mou compagnon; il me connaît, je le connais aussi, et nous nous connaissons tous les deux. Là, tout me dit quelque chose de doux, de tendre, d'affectueux. J'entre : à ma droite est un bénitier, il me dit : Ta cellule est un sanctuaire, et rien de souillé n'y peut entrer. Et moi, je laisse la mondanité à la porte, et je me purifie avec l'eau sainte. —J'avance : vis-à-vis moi est la fenêtre, d'où je puis contempler le ciel à loisir, et j'entends une voix qui me dit : Là-haut, ta place est marquée; travaille pour la conquérir. Alors, je prie Dieu de bénir mon travail, et afin qu'aucune pensée étrangère ne vienne distraire mon esprit, l'image de Jésus crucifié est appendue aux premiers rayons de ma bibliothèque, et me prêche sans cesse son divin exemple. Puis, du haut de cette même bibliothèque, la croix étend ses bras sur moi et me protège comme sous son ombre ; et bientôt, je l'espère, j'aurai l'image de Marie Immaculée veillant sur son enfant. Et tu crois, Mélanie, que je puis engendrer quelque souci dans ma cellule? Non. Le Séminaire, c'est le paradis sur la terre. Tous y sont heureux, même ceux qui ne sont pas encore des saints, comme tu vois."

Tout entier à son bonheur, le jeune séminariste vivait dans le présent, confiant en Dieu pour l'avenir. Si par­fois il permettait à sa pensée et à son cœur de franchir les limites de l'enceinte du Séminaire, c'était pour les reporter vers le pays natal et vers ceux qui l'habitaient. Du fond de ma chambrette, je te salue, ô foyer paternel ! Je vous salue, vous qui le contemplez chaque soir ! — Puis il ajoute : Quand l'homme est exilé, il vit de souvenirs; habiterait-il une terre de délices,

à l'abri des hivers, sous un ciel toujours bleu ; n'importe :

"Le souvenir est l'âme de la vie "

"Cela est vrai, essentiellement vrai. Voilà pourquoi, au jour de la souffrance et de la douleur, l'homme regarde le ciel !

"L'homme est un roi déchu qui se souvient des cieux ! "

" Heureux celui qui vit de souvenirs, surtout de souvenirs agréables, et le souvenir du foyer est de ce nombre. Heureux celui qui, vivant de souvenirs, vit aussi du présent ! Oh! il est doublement heureux ! Et c'est de ce double bonheur que je jouis. "

Éloigné de la famille, Théophane voulait qu'on lui fit part de tous les incidents qui s'y produisaient ; et de son côté, il tenait les siens au courant de son histoire. La plus petite circonstance était pour lui une occasion d'épancher son cœur; un nouveau bienfait de son père, une complaisance de sa sœur donnaient lieu aux plus tendres et aux plus affectueux remerciements. Que je vous aime! écrivait-il un jour; que vous êtes aimable de m'envoyer tout ce que je vous demande! J'ai dit : Des manchettes me seraient utiles, et les manchettes sont venues me couvrir les bras ; des rideaux me seraient agréables, et je les vois maintenant décorant ma fenêtre et défendant à tout œil profane de scruter le bonheur de ma cellule. J'ai dit : L'argent manque; l'argent s'est présenté, et il a été bien reçu. Bien plus, on prévient mes désirs, et rien ne manque plus à mon ménage, pas même le plumail, ami de la propreté. Encore une fois, grâces vous soient rendues ! Merci !

 

 

 

— Une chose cependant me manque : c'est le temps; le temps ! Un petit quart d'heure, pour vous dire encore merci ! et puis encore : merci ! ! !

Malgré la rigidité apparente du Séminaire, notre Théophane aimait toujours la gaieté ; il ne pouvait la chasser de son cœur, surtout en écrivant à sa famille. Dans une lettre, il avait annoncé le départ d'un séminariste pour les Missions-Étrangères, et l'entrée, chez les Jésuites, de deux élèves de Montmorillon, et il avait ajouté : On dit que parmi eux et parmi nous d'autres vocations se déclarent. Cela est magnifique ! Nous sommes enthousiasmés ! — Cette nouvelle, ainsi annoncée, avait causé une certaine émotion dans la famille, et sa sœur ne put le lui cacher; il répondit : Oh ! vraiment, ma sœur, vous êtes une personne bien facile à intriguer ! — Le petit billet que je vous ai envoyé vous a un peu intriguée! — Eh! que contenait-il donc, ce petit billet?.. — Je dis qu'un de nous est parti pour le séminaire des Missions-Etrangères : qu'y a-t-il là de si mystérieux pour intriguer? Eh! mon Dieu! cela n'arrive pas tous les jours, et on peut le raconter. J'ajoute que plusieurs vocations se déclarent. Oui, on dit que l'un va à la Trappe, l'autre à la Chine, l'autre chez les Jésuites. Ah! si vous croyez que le Séminaire n'a pas ses nouvelles, vous vous trompez ; il aurait de quoi fournir tout un journal de faits divers. Mais ce sont toujours des on-dit, et c'est un on-dit que je rapporte dans mon petit billet. Je ne me le rappelais plus. Mais vous, vous êtes de ces gens qui approfondissent les choses; sur ce malheureux on-dit, que d'hypothèses ont dû trotter par vos têtes ! J'en ris encore. Une autre fois, je vous en prie, ne vous creusez pas ainsi le cerveau, et dormez votre sommeil paisiblement.

A côté de ces traits qui révèlent un talent facile, la vertu du séminariste se fait jour partout, et laisse admi­rer, entre beaucoup d'autres qualités, cette belle modes­tie dont il ne se départit jamais. Simple dans son style parce qu'il l'était dans ses goûts et dans toute sa per­sonne nul plus que lui n'était éloigné de tout ce qui pouvait sentir le luxe et la prodigalité. Parfaitement rangé dans sa tenue et son maintien, comme dans l'ameu­blement de sa cellule, il savait se contenter de peu, et il veillait avec soin à ce que toujours cette même simplicité sans faste ni prétention fût observée dans tous les objets qui devaient être à son usage.

Dans cette vie humble et cachée, comme celle du divin Sauveur à Nazareth, rien ne frappe comme la facilité avec laquelle notre Théophane sait passer du naturel au surnaturel. Toutes choses le portaient vers Dieu.—Après avoir raconté naïvement à son jeune frère comment, à l'occasion de la fête de Pâques, il a remué toute sa cham­bre et changé la disposition de son ménage, il ajoute : C'est toute une affaire que de changer le ménage d'une chambre, cela donne de la vie, et un certain air de gaieté et de jeunesse qui fait plaisir. Maintenant, je vais travailler avec une nouvelle ardeur; car, vois-tu, il y a toujours une pensée qui est le mobile de toute la vie du séminaire, une pensée fondamentale, et qui nous est suscitée partout : Pourquoi es-tu venu ici ? Pourquoi le séminaire ? Le séminaire passera, ce n'est point là qu'il faut fixer sa tente. Le séminaire ? Et après ?... Oh ! dans cette pensée, l'on baisse la tête, l'on s'adresse à Dieu pour avoir une réponse, et l'on va selon qu'il a parlé .

Si de petits riens, comme celui que nous venons de signaler, ramenaient notre jeune abbé à des pensées si sérieuses et si profondes, à bien plus juste raison il en devait être ainsi des grands événements du monde catho­lique et des cérémonies si touchantes de la sainte Église. Il faudrait citer toutes les belles réflexions qu'il livrait au papier à l'époque des ordinations, des fêtes, au sujet du Mois de Marie, des jours de la Semaine-Sainte, du Vendredi-Saint surtout. Oh ! ce jour-là, dit-il, est un jour exceptionnel au séminaire   A nous voir errer dans les cours et sous les cloîtres, observant un silence absolu, sans entendre un seul mot, le moindre chuchotement, on eût dit des brebis sans pasteur. Eh ! c'est qu'en effet, le Pasteur des pasteurs était mort, le bon Pasteur avait donné sa vie pour ses brebis.

Ces pieuses pensées, que le jeune séminariste nourris­sait sans cesse dans son coeur, il les manifestait de la sorte, pour que les siens en fissent aussi leur profit : c'était une manière délicate de porter vers Dieu leurs esprits, sans paraître vouloir leur faire des sermons. Même à l'égard de son plus jeune frère, sur lequel l'âge lui donnait autorité, il employait souvent cette forme plus discrète, sachant combien il est difficile de faire accepter des conseils sévères. D'autres fois, en moraliste expérimenté, il se servait de la louange, donnant des éloges pour les qualités qu'il supposait exister, afin de les faire acquérir, mais y mettant toujours la forme la plus attrayante et la plus aimable. Je t'envoie ces quelques mots, dit-il, afin que tu te souviennes de moi. De mon côté, sois persuadé que j'ai sans cesse ton souvenir présent à ma mémoire, que tu m'es présent partout, que je te vois à l'étude, sage, tranquille, bon travailleur; en récréation, joyeux, t'amusant à merveille ; à l'église, recueilli, pieux, attentif, comme les Anges autour de l'autel. Oh! bien-aimé petit frère, conduis-toi bien, et tout le monde t'aimera. Mille baisers!... — Et ailleurs: Prie pour nous tous, les vivants et les morts ; travaille bien, te dirai-je avec la mère du Savoyard, dans une chanson plaintive:

Travaille bien, fais ta prière ;

La prière, vois-tu, c'est le ciel ici-bas!

Et tu seras toujours heureux, comme tu l'es maintenant. Si tu es heureux, je le suis aussi. Au séminaire, mon cher, l'air est pur et salubre; la vie s'y écoule sans nuage.

C'est en pratiquant ainsi la vertu que notre Théophane se préparait de loin au sacerdoce, soupirant chaque jour après l'heureux moment où il lui serait donné de se con­sacrer au service du Seigneur. L'ordination de Noël, à laquelle, ainsi que tous les élèves de première année, il avait assisté comme simple spectateur, l'avait ému pro­fondément et excité ses pieux désirs. L'époque de l'ordi­nation de la Trinité vint de nouveau réveiller ses aspira­tions brûlantes; là du moins il devait faire un premier pas dans la cléricature.

Ma chère sœur, dit-il, je serai tonsuré: telle est, je crois, la volonté du bon Dieu. Je serai tonsuré, c'est-à-dire je ne serai plus du monde, j'appartiendrai au Seigneur, je lui dirai : Seigneur, vous êtes la part de mon héritage, la part que j'ai choisie sur la terre, et qui me sera donnée dans les cieux. Je serai tonsuré, c'est-à-dire, je dirai à la sainte Vierge : Reine du clergé, priez pour nous ! Oh! que je serai heureux quand je porterai sur la tête l'emblème de cette couronne dont les Saints sont couronnés, et à la conquête de laquelle il n'est pas trop de consacrer sa vie !

Mais son bonheur devait être retardé assez longtemps encore : la cruelle mort, en privant le diocèse de son chef bien-aimé, empêcha aussi l'ordination dans laquelle le jeune séminariste devait recevoir la tonsure. Ce retard lui fut bien sensible ; mais dans un deuil public, comme celui qui eut lieu à la nouvelle de la mort de Mgr Guitton, il ne voulut point faire attention au sacrifice particulier qui lui était imposé. Il avait trop de noblesse et de générosité pour ne pas s'oublier lui-même, en s'associant à la douleur commune.

Cependant la première année de séminaire touchait à son terme, et le cœur aimant du jeune homme battit de joie au souvenir de la patrie qu'il allait revoir. Mais cette pensée lui donne bientôt l'occasion d'exprimer à son père tout son amour. Il venait de parler d'argent, sans lequel on ne peut rien faire et qui s'échappe de nos mains si facilement ; et, après avoir béni le Seigneur de ne l'avoir pas fait naître riche, et de ne l'avoir cependant laissé manquer de rien, il ajoute: Je ne suis pas riche: ah! je m'en console facilement, parce que, au lieu de richesses métalliques, Dieu m'a donné un bon et tendre père dont l'amour m'est plus précieux que tous les trésors du monde. Oh ! de ce trésor-là je suis avare ; je me dis: Gardons, gardons-le bien. Et puis avec con- fiance je m'adresse à Dieu : Seigneur, vous êtes le maître de la vie et de la mort; gardez-nous notre très-cher père, conservez-le-nous, veillez sur lui, nous vous en supplions, car nous avons grand besoin de son secours.

Un peu avant l'époque des vacances arrivait la fête de ce bon père, au vingt-quatre juin ; malgré la besogne du moment, il y songea néanmoins et écrivit avec une briè­veté qui n'a d'égale que la beauté de l'expression : Mon cher Papa, je me suppose auprès de vous samedi soir, et je vous embrasse de tout mon cœur ; et vous offrant la plus belle fleur du jardin, la pensée, je vous dis : "Humble et petite fleur, toute de sentiment, C'est l'emblème du cœur, surtout du cœur aimant."

La première année de séminaire était donc finie; elle avait été fructueuse pour l'abbé Vénard ; sa vertu éprou­vée semblait n'avoir rien à craindre, elle pouvait défier les dangers des vacances. Cependant, à la veille de fran­chir le seuil du séminaire, il sentit le besoin de se forti­fier par des résolutions bien précises. Nous voulons les reproduire : elles feront juger de son esprit de discerne­ment et de la prudence avec laquelle il savait diriger sa conduite ;

" 1er juillet 1849.

A. M. D. G.

"QUELQUES RÉSOLUTIONS pour les vacances.

 

Déjà une année écoulée au séminaire! et il faut que j'aille rendre compte au monde de ce temps de retraite et de sanctification. Hélas ! où sont les vertus que j'ai acquises? Mon Dieu, ne scrutez pas ma vie. Vous trou­vez des taches dans les Anges même, et moi suis-je un ange?... Pourtant voici le moment des épreuves et des combats plus que jamais arrivé. O mon Dieu ! ayez pitié de moi ! Daignez bénir les résolutions que je vais prendre, et donnez-moi la force de les observer. Vierge Marie, je vous ai prise pour ma Mère dès mon plus jeune âge, vous la serez toujours; priez pour moi, bonne Mère, ma force et mon refuge.

Art. 1. Je me lèverai aussitôt que je serai éveillé en donnant mon cœur à Jésus et à Marie. Mon lever ne passera jamais six heures Si je sers la messe de six heures, je ferai ma prière seulement auparavant, re­mettant après mon oraison et la récitation des Petites Heures. Si, au contraire, je sers la messe de huit heures, je ferai ma prière et mon oraison dès que je serai levé, puis je ferai une lecture d'Ecriture Sainte, je réciterai Prime et Tierce avant la Messe, Sexte et None après. Le reste de l'office, je le réciterai dans la soirée à des moments séparés.

Art. 2. Je ferai mon examen particulier avant la collation sur les deux heures. Cet examen consistera à méditer quelques instants, tantôt sur la foi, tantôt sur la charité, la modestie, le recueillement intérieur, et à considérer de quelle manière j'ai pratiqué ces vertus. Au bout du mois je ferai un examen général pour re­tremper mon âme et empêcher le relâchement.

Art. 3. Dans la soirée, avant de réciter Matines et Laudes, si je puis, je ferai une visite au Saint-Sacre­ment et à la sainte Vierge, en m'aidant des exercices de saint Liguori à ce sujet Quelquefois aussi je méditerai quelques pages du Memoriale vitœ sacerdotalis ou bien du livre de l'Imitation de Jésus-Christ que je porterai toujours sur moi avec mon Nouveau Testa­ment.

Art. 4. Le matin après le déjeuner, je travaillerai soit à mon devoir de vacances, soit à l'Écriture Sainte, à mon gré. Le soir, après la récitation des Vêpres et Complies, je travaillerai aussi, mais d'un travail moins sérieux. Je pourrai faire cette étude en me promenant; je pourrai aussi passer ce temps chez mon curé,

Art. 5. Dans mes rapports avec le monde, j'userai toujours d'une grande modération de paroles. Je serai doux envers tous, dans ma famille surtout. Quand l'occasion s'en présentera, je ne négligerai point de dire un petit mot du bon Dieu, surtout aux enfants. Mais j'userai d'une grande discrétion sur cet article, me souvenant toujours que les actions valent mieux que les paroles.

Art. 6. Les jours de fête, je travaillerai entre la Messe et les Vêpres, si j'ai le temps. Ces jours-là, je serai plus recueilli.

Art. 7. De toutes les résolutions que j'ai prises, il y en a que je dois strictement mettre en pratique : ainsi l'oraison, l'examen particulier, la visite au Saint-Sacrement, la lecture spirituelle du Memoriale ou de l'Imi­tation de Jésus-Christ. Il y en a d'autres pour lesquelles je pourrai être moins sévère. Ainsi, quand mes amis et mes condisciples se réuniront pour une promenade ou une partie de plaisir, ce serait sauvagerie que de n'y pas participer, surtout avec des condisciples tels que ceux que j'ai pour compagnie ordinaire : c'est pourquoi les minutes ne me régleront point. En un mot, je dois éviter dans ma conduite tout ce qui pourrait la faire remarquer ; l'affectation en est donc exclue.

" La vertu véritable pour le grand nombre doit être simple et inaperçue; elle répugne à tout ce qui pourrait faire quelque éclat. Donc toujours humilité, cha­rité, modestie, et je crois qu'alors les vacances auront moins de danger pour moi. D'ailleurs les exemples de vertu ne me manqueront pas, et puis n'aurai-je pas la grâce de Dieu ?... Vive Jésus et Marie! Amen.

Th. Vénard.

Nous ne voyons mentionné dans ce règlement de vie rien de ce qui regarde la fréquentation des sacrements : c'est que le fidèle séminariste se faisait un devoir rigou­reux d'agir à ce sujet absolument comme au séminaire : dès lors, nul besoin d'en parler. De même aucune men­tion du chapelet, à ce point que l'on pourrait croire à un oubli. Mais non : Théophane savait que le chapelet se récitait en famille tous les soirs, et il n'avait garde d'aller contre une habitude si louable et si fructueuse : aussi se fit-il toujours une obligation, pendant les vacances, de présider lui-même à cet exercice.

En somme, ce programme de conduite, ainsi tracé, paraît assez simple et peu sévère : la raison en est que le pieux Théophane ne voulait pas qu'il fût une lettre morte: aussi eut-il la force de s'y conformer entièrement. Malgré cela, la régularité de sa vie, pendant les vacances, ne l'empêcha point de se livrer avec ses amis à des ré­créations innocentes auxquelles il fut convié par eux, et dont lui-même fut bien souvent le promoteur. Tout le temps qu'il ne donnait pas à ses confrères et à l'observa­tion de quelque point de son règlement, il aimait à le passer avec les siens, avec son vénéré père, ses jeunes frères, sa bien-aimée sœur. Le plus souvent, seul avec celle-ci, il s'entretenait de choses saintes, de pieuses pen­sées; il lui lisait des histoires édifiantes, ils chantaient ensemble des cantiques à la sainte Vierge : c'était là une de ses jouissances les plus douces. Puis il aimait à rap­peler les années d'enfance et leurs touchants souvenirs; et pour cela le coteau de Bel-Air devenait souvent, à son instigation, le but de promenades communes ; en outre il trouvait là, pour ainsi dire, le réveil de sa vocation apostolique.

Après des vacances passées si saintement, le pieux Théophane devait goûter de nouveau au Grand-Sémi­naire le bonheur qui lui avait souri lorsqu'il y était entré pour la première fois. Grâce à la vertu, qui modé­rait tous ses actes, il s'y retrouva avec les saintes habi­tudes qu'il y avait prises, les pieuses aspirations qu'il y avait développées, et aussi avec les mêmes fréquents retours de sa pensée et de son cœur vers les siens.

Deux mois après la rentrée du séminaire, le huit dé­cembre, Mgr Pie, nouvel Évêque de Poitiers, faisait son entrée solennelle dans sa ville épiscopale; rien n'est beau comme l'enthousiasme avec lequel Théophane décrit à sa sœur tous les détails de cette belle fête. Mais la vue du jeune et saint Pontife, envoyé de Dieu et de la sainte Eglise, fait surtout battre son cœur avec violence. Ah! s'écrie-t-il, nous l'aimerons donc bien, ce père chéri que la Providence nous a donné ; oui, je l'aimerai comme j'aime un autre père à qui m'attachent et les liens de la nature et les marques incessantes d'une tendresse sans bornes. A l'un et à l'autre respect, amour, dévouement! "

; L'arrivée de l'Evêque procurait à son cœur un autre sujet de joie, en voyant approcher l'ordination de Noël, où il devait avoir le bonheur si désiré de recevoir la pre­mière tonsure. Il s'y prépara comme si c'eût été là un acte définitif. Aussi ce premier pas fut pour lui une con­sécration entière, un sacrifice parfait. Considérant dès lors la carrière qui s'ouvrait devant lui jusqu'au sommet de la montagne sacerdotale, il s'étudia à remplir parfai­tement les obligations nouvelles qu'il avait contractées, afin de se rendre digne successivement des divers degrés de la cléricature, qui précèdent le dernier à de courts intervalles. Il ne perdit jamais de vue le but où il aspirait.

Cependant jusque-là ses amis les plus intimes, témoins des belles vertus qu'il pratiquait, se contentaient de l'ad­mirer, sans chercher à sonder les secrets de son âme. Mais dès lors, de temps à autre, il va laisser échapper dans ses lettres quelques mots qui pourront mettre sur la voie ; il en saisira avidement les occasions, afin de préparer les esprits à cet événement qui doit être pro­chain. L'ordination de la Trinité 1850, où il devait rece­voir les ordres mineurs, ne fut donc pas négligée; il écrivit à sa sœur : Prie le bon Dieu pour moi, afin que sa sainte volonté se fasse. Voici le temps des grandes décisions qui approche : pour Noël prochain, peut-être, je devrai discuter la question grave du sous- diaconat. Prie Dieu pour moi ; sois sûre que de mon côté je ne t'oublie pas. La Trinité passée, viendront les vacances, là nous nous verrons. Je veux que ces vacances, s'il est possible, soient encore mieux employées que les précédentes.

En écrivant à son père, Théophane gardait d'ordinaire une plus grande réserve, ne voulant pas avant le temps livrer son cœur à l'inquiétude. Il se contentait de lui témoigner en toutes occasions un respect plus profond, une affection de plus en plus filiale. À l'époque de cette dernière ordination, il lui disait : Oh ! qu'un jour d'ordination est beau ! que j'aurais été heureux de vous voir témoin et participant de mon bonheur ! Oh ! vous y serez, quand je ferai le pas redoutable que l'on ne fait pas deux fois ; vous serez là, quand se célébreront ces noces spirituelles du cœur de votre enfant, de son âme, comme épouse avec le divin Époux, l'agneau sans tache, le bien-aimé Jésus ! Vous serez là pour me bénir !... Et quand se lèvera l'aurore de ce grand jour ?... Dieu le sait... Attendons en paix.

Théophane connaissait à fond le cœur de son père; il en avait éprouvé si souvent la tendresse, qu'il devait bien prévoir les combats qu'il faudra un jour lui livrer. Aussi il cherchait lui-même de plus en plus à le porter vers Dieu en le détachant de la terre et des espérances que l'avenir pouvait lui promettre, et parfois alors sa plume laissait échapper des expressions d'une grande profon­deur : Hélas! mon père, écrit-il en une rencontre où celui-ci avait eu à faire un léger sacrifice, hélas ! les hommes sont si inconstants! il y a tant de déceptions dans la vie ! Mais tout passe en ce pauvre monde qui un jour passera aussi. Il n'y a que Dieu qui soit stable, Dieu en qui nous devons mettre toute notre espérance parce qu'il nous a créés pour lui, et qu'un temps viendra où nous serons réunis à lui pour toujours. Alors ! plus de tristesse, plus de crainte, plus d'angoisse. Joie, bonheur sans mélange, indéfectible, éternel !

Quelques jours avant ces vacances qui devaient être les dernières, il écrivait à sa sœur pour la préparer à la grande nouvelle qui allait lui être communiquée bien­tôt dans leurs causeries intimes : C'est à toi que je vais donner le mot de souvenir aujourd'hui: je n'ai pas le temps de faire de longues lettres ; la vie du séminariste est une vie bien remplie, une vie active. Plus l'on travaille, plus l'on veut travailler ; le champ est immense à parcourir, et le temps est si court ! Voilà déjà la seconde année de séminaire écoulée, elle a passé comme un rêve, c'est effrayant ! Je ne puis pas me figurer que dans trois semaines je serai à la veille de mon départ. Viendront trois mois de vacances qui s'écouleront bien vite aussi : et comment en serait-il autrement dans le pays natal, auprès de ceux qui ont eu mes premières affections ? Puis succédera une troisième et dernière année de séminaire, qui sans doute décidera du reste de ma vie et passera encore comme les autres.

Et puis après... qu'y aura-t-il....? Mais pourquoi s'en préoccuper si vivement ? Il y aura ce que le bon Dieu voudra. En attendant, il faut nous préparer à aller vivre de la vie de vacances.

La pieuse sœur connaissait toute la vertu de son frère, et elle savait, d'un autre côté, que le bon Dieu demande de plus grandes choses à ceux à qui il communique plus abondamment sa grâce. Aussi ces dernières paroles, malgré leur vague apparent, ne passèrent point inaper­çues pour elle. Du reste, elles furent confirmées par d'autres qui suivirent de près: A toute la famille, salut !

Encore quelques jours, et nous serons réunis, réunis pour trois mois ! J'aime bien le séminaire, et je serais un ingrat s'il n'en était pas ainsi ; mais avec lui j'aime aussi la famille, la patrie, j'aime les deux. En quittant l'un, je serai un peu triste ; en approchant de l'autre, les nuages se dissiperont, et le ciel redeviendra serein. Eh bien donc! au revoir.... — J'ai projeté un petit voyage que j'espère réaliser vers le commencement des vacances; cela fait, je me casanerai dans la maison paternelle, pour n'en plus sortir. Je serai plus sage, je pense, qu'aux vacances de l'an passé. Ce n'est point un vain mot, car il me semble que je suis plus grave, plus sérieux, moins enfant que je ne l'étais il y a un an. C'est que l'époque des grandes décisions approche, approche à grands pas.

Le pieux séminariste, ayant donc ainsi préparé les voies à la grande nouvelle, crut devoir d'abord en prévenir son excellente sœur, pendant les vacances; car son pauvre cœur avait besoin de s'épancher dans un cœur ami. Puis il avait une si haute idée de la vertu de son aînée ! il pensait bien qu'elle garderait fidèlement le secret de son âme ; et eu outre, en raison de sa tendre sensibilité, la nouvelle du départ et le départ lui-même, arrivant coup sur coup, eussent pu l'abattre, au lieu que, prévenue d'avance, elle pouvait se fortifier dans la piété et l'amour de Dieu.

Fidèle aux engagements qu'il avait pris, Théophane consentit à peine à aller chercher quelques distractions en dehors du pays natal, il voulut être tout entier aux siens ; et, bien qu'il ne pût douter que son souvenir ne fût gardé fidèlement dans la famille, il désira néanmoins laisser à tous et à chacun un gage particulier, auquel sa mémoire fût attachée. Ainsi, le vit-on consacrer une partie de ses vacances à dresser à l'extrémité du jardin pa­ternel, de concert avec ses frères, des bancs de gazon, où chacun des membres de la famille irait, après son départ, méditer sur leur commun sacrifice, sur ses consolations et ses mérites. Là, se disait-il sans doute, en travaillant de la sorte, là sur ce siège que j'ai élevé, mon vénéré père viendra pleurer son fils, en demandant à Dieu la résignation ; de chaque côté, Mélanie, Henri et Eusèbe, tristement assis, verseront avec lui leurs plus douces larmes; enfin la place de Théophane, restée vide, dira assez haut la cause de la douleur commune.

Cependant, les vacances de 1850 se sont écoulées rapi­dement, et le jeune clerc, rentré au séminaire, se dispose à profiter, le mieux possible, du temps qui lui est donné encore, pour se préparer à son grand dessein. Néan­moins, en s'occupant de lui-même, il n'oublie pas les autres, et les paroles qu'il leur adresse sont plus pré­cieuses à mesure que la décision est prochaine. A son jeune frère, il semble donner les derniers conseils, tant ils sont pressants et multipliés. Mais il lui apprend sur­tout à mettre la piété au premier rang ; car, la science sans la piété, dit-il, est plus nuisible qu'utile ; et il ajoute une considération, qui est bien de son caractère: Ne va pas te figurer, au moins, que la piété doive être austère, et froncer toujours les sourcils : au contraire la piété de l'écolier, comme de tout le monde au reste, mais surtout de l'écolier, parce qu'il est plus jeune, doit être douce, prévenante et gaie avant tout, ainsi que saint Paul disait: Gaudete in Domino semper ; iterum dico, gaudete — A sa sœur, il trace d'une main exercée la ligne qu'elle doit suivre, pour assurer son progrès spirituel :

" Je suis bien aise, ma chère Mélanie, de te voir prendre la résolution de servir Dieu avec une nouvelle ardeur. Dans le chemin de la perfection chrétienne, en effet, il faut avancer ou reculer ; il ne faut pas rester stationnaire, cela d'ailleurs est impossible. Mais je te prie de remarquer (tu me permettras bien cet avis fraternel) que la base de la perfection est l'humilité, et que l'obéissance en est la gardienne. A ce propos, je te conseillerai de lire le traité de l'humilité, qui se trouve dans l'un des volumes de la Perfection chrétienne, du P. Rodriguez Biais, en lisant cet ouvrage, fais bien attention que tu ne peux pas t'appliquer tout ce qui y est dit, vu que l'auteur parle particulièrement aux religieux. En outre, il ne faut pas confondre les préceptes absolus, c'est-à-dire qui en tout temps et en toutes circonstances doivent être observés, et ceux dont la pratique varie suivant les circonstances et la position de chacun. Il faut agir avec beaucoup de prudence en cette distinction ; au reste, demande toujours à Notre-Seigneur qu'il daigne t'inspirer ce que tu as à faire.

Depuis que le secret avait été manifesté par Théophane à sa sœur aux dernières vacances, celle-ci, on le con­çoit, était vivement préoccupée. Le saint élève du sémi­naire, instruit de ces diverses inquiétudes de l'âme de sa sœur, lui écrit donc avec plus d'autorité encore et plus de précision : Les sentiments que tu m'as exprimés dans quelques-unes de tes lettres ont été parfaitement compris par moi ; mais courage ! Dieu ne demande de nous qu'un peu de bonne volonté, et sa grâce fait le reste. Surtout garde-toi bien de tomber dans le découragement. La devise de l'âme chrétienne est l'espérance, l'espérance toujours, l'espérance quand même. Oui, ma sœur, Dieu le demande, élève ton âme au-dessus de toutes les suggestions du malin esprit. Sois généreuse en tout, à l'égard de Dieu, qui est un si bon Maître : c'est pourquoi bannis de ton cœur tout trouble, toute vaine préoccupation. Fais ce que tu peux faire, et prie humblement Jésus-Christ de vouloir bien avoir pour agréables tes faibles efforts; après quoi, tiens-toi dans la paix et la confiance. Si tu as quelque manquement à te reprocher, demande pardon, gémis, et puis vite relève-toi et prends ta revanche. Telle est la liberté des véritables enfants de Dieu, qui ne sera parfaite qu'au ciel, là où nous ne serons plus aggravés par la pesanteur de notre corps, mais que chacun doit travailler à acquérir dès ici-bas. Le meilleur moyen pour cela, c'est de pratiquer la sainte humilité, fuir les regards du monde, se tenir en présence de Dieu recueilli, respectueux, se faire petit, s'anéantir devant sa Majesté: telles sont les dispositions qui lui plaisent davantage, et toi tu peux facilement t'entretenir en ces dispositions, en raison de ta manière de vivre chaque jour, assez semblable à la vie obscure et cachée de la sainte famille à Nazareth.-—Ah ! excuse- moi de mon petit sermon : je n'ai pas le temps de rire, quoique la gaieté cependant puisse être prêchée avec l'humilité, dont elle est la compagne habituelle. — Or, cette lettre était terminée par ces mots : Une grande affaire est en train : il faut prier plus que jamais. Tu comprends ?....

Mais, avant de penser à cette grave affaire, il fallait qu'une autre affaire non moins sérieuse fût terminée : l'affaire du sous-diaconat ; car notre séminariste, qui pourtant était appelé de Dieu d'une manière si manifeste, réfléchissait beaucoup, priait sans cesse, pour connaître la volonté du Seigneur à cet égard. — Cela demande de grandes réflexions, écrivait-il, car la décision est pour toute la vie et l'éternité. Oh ! que j'ai donc grand besoin des prières de mes amis, afin que je sache ce que le bon Dieu demande de moi ! Je vous prie, dans ce but, de vouloir bien réciter le Souvenez-vous de la prière du soir à mon intention. Je vous remercie mille fois par avance.

Enfin la décision fut prise. — Oui, oh ! que ce soit pour la plus grande gloire de Dieu ! s'écrie le fer­vent séminariste. — Alors il adresse à son vénéré père la lettre suivante : Mon père, je suis à un âge auquel, dans une autre carrière, j'aurais dû me préparer un avenir quelconque; peut-être il eût fallu parler de mariage. J'aurais été sans doute, pour votre sollicitude paternelle, une source d'inquiétude et de soucis. Mon bien cher père, consolez-vous, il n'en sera pas ainsi : non, la question est résolue, ne me cherchez pas sur la terre une compagne. Dieu, qui est tout bon et tout miséricordieux, a bien voulu faire choix de son indigne créature et fixer sur elle ses regards. Il veut me posséder tout entier, corps et âme, s'unir à moi par des liens indissolubles. Oui, en ce moment il me demande mon cœur ; et moi, confondu par tant d'amour et de bonté, que puis-je dire autre chose, sinon que je le veux bien? Et puis, me souvenant que j'ai un père sur la terre, de qui après Dieu je tiens tout, vers lui je tourne les yeux, vers vous, ô mon bien-aimé père !- N'est-ce pas que vous aussi, vous le voulez bien ? N'est-ce pas que vous consentez de tout cœur à me donner à Dieu? à me donner sans aucune réserve, à faire abandon complet de votre Théophane ? Oh! oui, je le sais ; car en mon père, avec le cœur du père est le cœur du chrétien, et du bon chrétien. Ainsi soit-il !

Mais n'est-ce pas le père qui mène la fiancée à la maison du Seigneur ? Ses frères ne l'accompagnent-ils pas ? Et tous les parents et amis ne sont-ils pas prévenus de la grande solennité? Oh! oui, vous viendrez, mon cher père, assister à cette auguste et imposante cérémonie, d'un aspect, terrible et effrayant au premier abord, mais qui donne de bien douces joies au cœur néanmoins, disent mes aînés dans la sainte cléricature. Vous viendrez à la célébration, célébration pour la vie et l'éternité, de ce mariage mystérieux, tout spirituel, d'une âme humaine avec son Dieu. Vous viendrez, vous-même offrir votre enfant au Seigneur qui vous l'a donné, vous viendrez le bénir, en votre nom d'abord, et puis au nom de celle que nous n'avons plus avec nous ici-bas, mais qui sans doute, du haut du ciel, priera pour nous tous, au nom de ma mère .

Nous joignons à cette lettre le fragment d'une autre adressée, dans la même circonstance, par Théophane à sa marraine, pour laquelle il avait tant de respect et une affection si vraie et si délicate : J'ai hâte d'annoncer à ma très-affectionnée et très-chère marraine une grande nouvelle. Sans doute, ma bonne marraine n'oublie pas que le petit enfant qu'elle a tenu sur les fonts du baptême vient d'accomplir sa vingt-unième année; et c'est l'âge requis par l'Eglise pour les jeunes gens qu'elle admet au sous-diaconat. Le sous-diaconat ! immolation de la nature humaine, par le vœu de chasteté perpétuelle ; mariage spirituel ; union de l'âme à Dieu; participation prochaine au saint sacrifice, obligation de la prière pour tous. Oh ! que de

pensées pour un jeune homme ! quelle décision à prendre !

Aujourd'hui que je vous écris, chère marraine, elle est prise, cette décision : je serai sous-diacre le vingt-et-un de ce mois. Ce n'est pas moi qui l'ai dit le premier : je serai; oh! non, c'est Dieu qui le veut, qui me demande mon cœur, qui me choisit, moi son indigne et chétive créature. Est-ce que je puis répondre : non? A moi d'admirer et de bénir la miséricorde de Dieu; à la nature de se soumettre. Je sais bien, l'homme succombe, mais Dieu soutient le faible qui espère en lui, et avec Dieu on peut tout.

J'espère que mon père viendra assister au sacrifice de son fils et le présenter lui-même au Seigneur. Je n'ai plus de mère ici-bas : puis-je oser émettre le désir que ma marraine, ma mère dans l'ordre de la grâce, vienne tenir sa place ?

Le jour de l'immolation arriva bientôt; le sacrifice du jeune sous-diacre fut entier, et désormais, jouissant de la liberté parfaite des enfants de Dieu, dans les liens sacrés qui l'attachaient à Jésus, il se présenta à son directeur d'un air triomphant : Maintenant, dit-il, rien ne s'oppose plus à mon départ, vous ne voudrez plus sans doute y mettre obstacle?... Depuis longtemps, en effet, le prudent et sage directeur avait dû le retenir et prolonger l'épreuve, ne voulant rien décider avant que ne fût terminée l'affaire du sous-diaconat; mais, dès lors, jugeant l'épreuve suffisante, il songea à faire ouvrir à son pieux pénitent le séminaire des Missions-Étran­gères.

En attendant de Paris une réponse favorable, et avant que ne fût passée dans son cœur la première impression du sous-diaconat, Théophane voulut faire part de ce premier bonheur à sa sœur bien-aimée et à son jeune frère, qui n'avaient pu assister à la grande cérémonie : Ma chère Mélanie, ton frère est sous-diacre ! Quel jour que le jour du sous-diaconat ! Mon âme surabonde de joie, mais d'une joie si douce, si pure, si suave, qu'elle n'a pas d'expression. Je voudrais pouvoir te rendre compte quelque peu de ce que j'éprouve, mais je ne sais que dire, je ne sais que penser ; mon cœur jouit d'une joie inexprimable. J'ai fait le pas terrible sans trembler; Dieu infiniment bon m'a épargné toutes les frayeurs de l'angoisse en un pareil moment. Mes genoux ne se sont point entrechoqués, mon pied n'a pas faibli; et quand je me fus étendu sur le pavé, je conservai le plus grand calme. Seulement, quand je me relevai, j'avais brisé tous mes liens, j'étais libre comme un petit oiseau s'échappant de dessous le filet de l'oiseleur. Oh ! que volontiers alors je me serais envolé au ciel !

Dans la lettre adressée à son frère, il débute avec plus d'entrain : Mon cher Eusèbe, Henri IV disait : Pends-toi, brave Crillon, nous avons vaincu à Arques, et tu n'y étais pas. Tu n'y étais pas à cette auguste et touchante cérémonie, et ton frère faisait le pas irrévocable, se couchait sur le pavé et se donnait à Dieu. Ah ! frère, tu n'y étais pas... Mais je sais que ce n'est pas ta faute: aussi ne te pends pas, je t'en prie. Ah ! plutôt joins-toi à moi, pour remercier le bon Dieu de la grande grâce qu'il m'a faite, du bonheur dont je suis encore tout enivré. Grâces à Dieu pour ce don ! Oh ! que ce jour était un beau jour ! et ce jour n'est pas fini ; non, il n'a pas de soir. Grâces à Dieu pour son don inénarrable, qui ne connaît pas de couchant. Son aurore a brillé et brillera toujours, toujours jusque dans l'éternité, car je suis sous-diacre, sous-diacre pour l'éternité ! Et maintenant moi je puis bien te dire : O Eusèbe, n'aime pas le monde ni ses joies. Le monde est riche d'apparences, au fond ce n'est que pourriture, corruption, néant, remords. Oh! aime Dieu, le bon Dieu ! Sois comme une brebis docile sous sa main. Aime le bon Dieu, et tu n'auras pas à t'en repentir, même sur la terre. Lui aussi, il promet des joies, mais des joies vraies, des joies sûres, des joies inexprimables, la paix de Dieu qui surpasse tout sentiment.

Ces joies si suaves, ce bonheur si parfait, ces délices de l'âme qui appartient à Dieu tout entière, le nouveau sous-diacre va les goûter de plus en plus, à mesure que la grâce se manifestera davantage à son cœur, et le pous­sera dans la voie sainte du martyre où il mourra d'amour, en donnant son sang pour Jésus. — La réponse si ardem­ment désirée arriva bientôt de Paris. Aussitôt le pieux Théophane se mit en devoir de faire ses préparatifs, pour quitter le séminaire de Poitiers, dire adieu à sa famille, et voler de tout cœur vers cette maison bénie, où se for­ment depuis deux siècles les apôtres de la Chine et du Ton-King.

 

 

CHAPITRE QUATRIÈME.

départ du séminaire. — quinze jours passés dans la famille. — derniers adieux.

Le départ du séminariste étant définitivement résolu, il fallait annoncer cet événement à la famille, et surtout à son chef qui, fier d'avoir un fils si distingué, avait déjà fait pour l'avenir les plus belles combinaisons. Théo­phane n'ignorait pas cette particularité. Il connaissait bien le courage de son père, sa foi patriarcale, son cœur généreux; mais il savait aussi qu'il était lui, le fils chéri, l'enfant de prédilection, et son cœur, plus encore que son intelligence, avait calculé la force du coup qu'il de­vait porter. Néanmoins, il ne voulut pas qu'une bouche étrangère, ni qu'une main empruntée annonçât la grande nouvelle; mais, prenant lui-même la plume, il écrivit cette belle page, que nous transcrivons tout entière :

7 février 1851.

Mon très-cher Père,

Il y a un peu plus d'un mois, c'était pour votre Théophane un grand bonheur de vous avoir pour témoin de son sacrifice et de sa consécration à Dieu. Vous-même, père, avez de vos mains, pour ainsi parler, présenté la victime au Seigneur. Ah ! pauvre et chétive victime ! Et néanmoins le Seigneur, qui est bon d'une bonté sans bornes, a bien voulu la recevoir pour agréable, telle quelle. Ah! que le temps depuis a marché vite ! Dieu, voyez-vous, mon père, mène les hommes, et les hommes vont. Voici que ce Dieu de miséricorde m'a pris par la main, comme son enfant ; il m'a dit, et c'est bien sa parole que j'ai entendue, parole entraînante, irrésistible : Mon fils, viens, suis-moi, ne crains rien ; tu es petit, pauvre, faible, mais je suis le Dieu tout-puissant ; viens, je serai avec toi... Et moi, puis-je donc avoir une volonté en présence de la volonté de Dieu ?...

Mon père bien-aimé, avez-vous compris ?— Un jour, Dieu dit à Abraham : Prends avec toi ton fils unique, ton fils de prédilection, ton Isaac, et va me l'offrir en holocauste, au lieu que je t'indiquerai. Et Abraham obéit sans différer un seul instant, sans murmurer, et son obéissance plut au Seigneur. N'est-ce pas, ô mon bien-aimé père, vous avez com­pris maintenant ? — Eh bien ! voici que votre fils que vous aimez, votre Théophane se présente à vous lui-même ; il n'a point voulu emprunter le secours d'une voix étrangère, il vient ouvertement et sans chercher des détours indignes et de vous et de lui. Oui, c'est Dieu le bon Dieu qui le veut. Oh! dites que vous aussi, dites que vous voulez bien que votre Théophane fasse un missionnaire !

Pauvre père ! le mot est dit ; allons ! que la nature ne faiblisse pas. Mettez-vous à genoux, prenez le cru­cifix suspendu à la cheminée du bureau, celui qui, je crois, a reçu le dernier soupir de ma mère, et dites : Mon Dieu, je le veux bien : que votre sainte volonté soit faite !-Ainsi soit-il.

" O mon pauvre père, pardonnez-moi d'avoir moi-même frappé le coup. II y en a peut-être qui pourraient vous dire que je suis un insensé, un ingrat, un mauvais fils. Mon père, mon bien-aimé père, non, vous ne le penserez pas. Ah ! je sais que l'âme de mon père est grande et noble, parce qu'elle s'inspire aux sources de la véritable grandeur, de la véritable noblesse, aux sources de la religion et de la foi !

Mon pauvre père, j'ai contristé votre cœur ! Ah ! le mien aussi est plongé dans une grande douleur. Le sacrifice est rude ! O Seigneur Jésus! puisque vous le voulez, je le veux aussi moi, et mon père également le veut bien.

Allons, résignation, père ; confiance en Dieu et en la sainte Vierge. Prions les uns pour les autres. — Je m'agenouille à vos pieds, père : bénissez votre enfant respectueux et soumis.

J. Théophane Vénard, "Sous-Diacre."

Ainsi qu'on l'avait bien prévu d'avance, le coup porté par le jeune sous-diacre fut un coup aussi terrible qu'inat­tendu ; mais, néanmoins, il ne fit pas une de ces bles­sures mortelles dont le cœur ne saurait se relever jamais : car la foi de M. Vénard n'était pas égoïste, mais profon­dément catholique. Cet homme qui avait un fils au cœur si large, et qui avait glissé dans ses veines du sang de missionnaire, devait avoir lui-même un cœur d'apôtre; il sentait couler en tout son être un sang généreux, comme le véritable chrétien seul peut en avoir.

D'un autre côté, l'âme de M. Vénard, en cette circons­tance, ne fut point comme un dur rocher insensible aux plus grandes émotions, et son cœur fut plus bouleversé qu'il ne le fit paraître. Mais, par sa force d'âme, il sut ménager d'autres douleurs plus expansives que la sienne et dont le débordement pouvait être malheureux. Du reste, le brisement opéré par ce chagrin fut tel que rien ne put jamais en consoler son cœur.

La réponse de M. Vénard ne fut donc pas un refus ; loin de là, elle fut un consentement aussi plein que pos­sible, un consentement admirable et vraiment digne de la grande résolution de son fils ; au point que l'on peut parfaitement mettre en parallèle ces deux cœurs géné­reux, et se demander même lequel des deux l'emporta sur l'autre, dans cette rivalité de vertus sublimes. Un jour, un des amis de M. Vénard voulut avec prudence lui faire comprendre que la vocation de son fils avait été par ses supérieurs parfaitement étudiée et mise à l'épreuve, il lui fut répondu cette parole vraiment belle, citée plus tard avec bonheur par Mgr de Poitiers : Comment! mais que deviendrait donc la prophétie de Notre-Seigneur Jésus- Christ, qui déclare que l'Évangile sera prêché par toute la terre, si les directeurs de Séminaire, ou les pères de famille empêchaient les jeunes ecclésiastiques de partir pour les Missions ?

Tel était le caractère du père de notre futur Martyr, un caractère franc, loyal, généreux, sensible même sous une écorce qui paraissait un peu dure au premier abord. Du reste, on peut le juger parfaitement par sa ré­ponse à la lettre de son fils :

Saint-Loup, 12 février 1851.

MON CHER ET BIEN-AIMÉ FILS,

Je n'essaierai pas de te dépeindre ici l'émotion que ta lettre m'a causée ; je pense que tu as calculé la force du coup avant de le porter. Oui, mon bon ami, je suis de ton avis, le sacrifice est rude, et cette fois, c'est bien un sacrifice. L'ordination à laquelle j'ai assisté pour te présenter au Seigneur ne m'a rien coûté ; au contraire, elle a comblé mes désirs, et j'étais bien content. Aujourd'hui, mon cher fils, c'est tout différent ; je vois toutes mes combinaisons renversées; on a grandement raison de dire: L'homme propose et Dieu dispose. J'avais conçu l'espoir de te voir un jour placé non loin de moi, de présenter Henri comme mon successeur, avec le temps ; et ensuite, je voulais te prier de me recevoir chez toi, afin de finir auprès de toi ma pénible carrière ; en un mot, j'espérais que tu me fermerais les yeux. Illusions bien grandes!

Je ne veux pas, mon cher fils, chercher à te détourner des grandes résolutions que tu as prises, ni contrister ton cœur par des reproches. Non ; je me contenterai de te demander si, à ton âge, on est bien capable de faire d'aussi sérieuses réflexions. Si tu vois que Dieu t'appelle, et ici, je n'en doute pas, je te dirai : Obéis sans hésiter ; que rien ne te retienne, pas même l'idée de laisser un père affligé d'une semblable séparation, ni celle que tu ne seras plus abrité quelquefois sous le toit paternel ! Assez dit.

Je sais que celui qui met la main à la charrue ne doit pas regarder derrière lui; je sais aussi que celui qui laissera son père ou sa mère pour marcher sur les traces de Jésus-Christ doit espérer une grande récompense: puissants motifs !!!

Je n'étais pas en état de te répondre de suite, mon cher fils, car il a fallu, avant d'y penser, payer son tribut à la nature ; mais aujourd'hui, étant un peu plus calme, je m'efforce de combler tes désirs. Tu me demandes mon consentement : je te le donne sans restriction; ma bénédiction : eh ! mon bon ami, pourquoi te la refuserai-je?... Tu sais bien que je suis tout entier à mes enfants; alors, tu peux bien y compter. Tout ce qui peut te faire plaisir m'en fait aussi, coûte que coûte. Les sacrifices pour moi ont commencé par toi, quand je t'ai mené au collège, parce que je te perdais de vue ; ils ont continué jusqu'à ce jour : quand et comment finiront-ils ?... Triste exis­tence que celle d'un père séparé de ses enfants. Enfin, je me résigne et laisse tout entre les mains de Dieu, qui rendra peut-être un jour le nouvel Isaac au nou­vel Abraham, puisque tu veux bien me comparer au père des croyants.

Ne t'afflige pas de ces quelques réflexions, mon cher fils ; les idées sont mal cousues, tu devineras ma pen­sée. Espérons que Dieu nous soutiendra l'un et l'autre. Ta sœur, quoique prévenue d'avance, n'a pas été insen­sible à la déclaration, parce qu'elle croyait que ce qui était éloigné ne devait pas arriver ; mais, comme tu dis, le temps marche vite.........

Henri s'est aperçu qu'il y avait quelque chose d'extraordinaire ; il s'en est informé, rien ne lui a encore été dévoilé. Et Eusèbe, le pauvre Eusèbe, qui devait se calquer sur toi, il va donc perdre son modèle ? — Je vais trop loin, mon bon ami, pardonne à un pau­vre père qui ne vit que pour ses enfants ; je vais trop loin, je crains de te faire de la peine, et tu ne le mé­rites pas.

Je consens néanmoins à tout ; sois tranquille et ne te trouble pas, la main de Dieu est partout. En attendant les derniers adieux, reçois les embrassements de cœur d'un père qui t'aime bien tendre­ment.

" Vénard. "

Le futur missionnaire pouvait donc sans crainte quitter le séminaire : au lieu du courroux de son père, des bé­nédictions l'attendaient, des louanges, des marques nombreuses de la plus tendre affection. Quelques jours avant de quitter le séminaire, il voulut écrire encore à sa soeur la lettre suivante :

à Ma bonne et excellente soeur,

"Oh ! que j'ai été attendri en lisant ta lettre ! Oui, je comprends, et il y a longtemps que j'ai compris, quel sacrifice j'allais imposer à ma famille, à toi, à toi en particulier, ma bonne Mélanie. Et crois-tu donc qu'il ne m'a pas fallu faire aussi moi un grand, un rude sacrifice, pour me déterminer à une pareille démarche? Qui jamais plus que moi a aimé la vie de famille ?Mon bonheur ici-bas. je ne l'avais placé que là. Mais Dieu, qui m'avait donné de goûter, dans la famille, les plus douces et les plus pures jouissances (je ne sais quel ciment d'amour, par suite de circonstances que tu connais, a lié nos âmes les unes aux autres, mieux qu'en aucune autre famille); Dieu, dis-je, a voulu en sevrer mon coeur. — Oh ! que de combats la nature m'a livrés ! que de luttes j'ai eu à soutenir ! et les luttes du cœur sont bien grandes. Heureusement le Seigneur, qui demandait le sacrifice, m'a donné le courage de le faire. J'ai eu même la force de proposer à mes amis de partager ma croix, de présenter de mes mains le calice d'amertume. Je l'ai fait, parce que je connaissais mes amis ; je l'ai fait, parce que je me suis confié à la Providence; et je l'ai fait, je puis dire, avec tranquillité d'âme, parce que je me suis armé de foi et d'espérance. Et mon espérance n'était pas vaine, elle n'a point été trompée. Le coup que j'ai

porté, ah ! sans doute il a frappé fort ; mais il n'a point abattu et réduit ceux que soutenaient la même foi, la même espérance et le même amour.

Ah! maintenant, comprenons les desseins de la miséricorde divine ! Élevons nos pensées ! adorons, admirons et bénissons le Seigneur qui a tout fait.

Est-ce donc que les jouissances de la famille ne sont pas saintes? Est-ce donc que Dieu les a condamnées? ou bien est-ce que nos cœurs y avaient mis trop d'attache, et que Dieu a voulu nous punir en nous en privant entièrement ; ou bien agissons-nous en insensés aujourd'hui? — Eh! non, évidemment non. Le monde dira tout ce qu'il voudra: que nous importe à nous, enfants de la grâce, qui avons reçu les célestes promesses ? Le monde, avec ses maximes, a reçu s depuis longtemps de la bouche de Notre-Seigneur Jésus-Christ sa condamnation. Ah! Seigneur, vos pensées ne sont pas les pensées des hommes ; et votre miséricordieuse Providence marche à son but, par des voies à elle connues, et ignorées du monde et de ses adeptes. — Oh! vois donc, ma sœur, nous avions une bonne mère, et elle nous a été enlevée quand nous ne faisions qu'entrer dans la vie : combien nous l'avons pleurée! Mais cependant nous nous sommes résignés, et Dieu a pris pitié des pauvres petits orphelins ; il t'a donné à toi la force et la sagesse, pour tenir dans la famille la place de notre mère, même après la mort de notre grand'mère, qui s'est doucement en allée de la vie d'ici-bas à la vie de l'éternité, en nous invitant à la suivre au ciel. — Un troisième sacrifice nous a été demandé, et nous nous préparions à le faire, avec le secours des grâces. Bonne sœur ! tu étais déjà donnée à Dieu ; mais sa Providence en a disposé autrement, elle a bien voulu se contenter de notre soumission, sans exiger la consommation du sacrifice.

Cependant, Dieu veillait sur ton frère, ma chère Mélanie ; il le conduisait comme par la main dans les sentiers de sa miséricorde infinie, ô miracle de la grâce ! ô profondeur, ô abîme des bontés de Dieu ! A quelle sublimité une pauvre et chétive créature est élevée ! Dieu, qui n'a pas besoin des ressources humaines pour faire ses œuvres, va prendre, pour instrument de ses desseins, ce qu'il y a de plus misérable, de plus à dédaigner! Moi, car c'est de moi qu'il s'agit, moi petit et faible, je reçois en mon âme l'inspiration de l'apostolat !... Ma sœur, disons donc ensemble : Que Dieu est bon, infiniment bon ! que toute la terre le dise avec nous, et dans un saint transport de reconnaissance.

Tu vois, mon affectionnée sœur, combien Dieu nous aime ! comme il nous comble de ses dons! Oh ! un sacrifice nous est encore demandé: Dieu n'éprouve-t-il pas ses bien-aimés, afin de les épurer et de les rendre dignes de lui? Une croix nous est donnée, disons généreusement merci ! Pleurons, pleurons; oh ! oui, mais offrons nos pleurs à celui qui les fait verser. La terre après tout n'est bien qu'une vallée de larmes, et le divin Maître a dit : Bienheureux ceux qui pleurent, parce qu'ils seront consolés ! — Et puis, il est vrai que nous allons nous quitter sur la terre, mais seulement de corps ; nos âmes par la pensée, qui ne connaît pas l'espace, demeureront unies, et plus inséparablement que jamais. Au ciel nous nous retrouverons ! Oh ! oui, nous tous! ayons confiance en Dieu et faisons généreusement le sacrifice. Et puis Henri est là, et la Providence veille sur le petit frère Eusèbe; prions, espérons. Ici-bas demeurons unis dans le cœur de Jésus et de Marie.

Que je parle maintenant de mon cher père ! Ah ! je suis fier d'être son fils ! Il me tarde de le presser sur mon cœur, de l'étreindre de mes embrassements. Mon père, bon courage, foi ferme et inébranlable, amour envers Dieu. Tout pour le ciel, même votre Théophane. Ah! là nous nous retrouverons, là nous serons heureux ensemble. Mon père, ces âmes que je vais aller gagner, je vous en fais dès à présent l'hommage après Dieu ; elles seront votre couronne de gloire dans la patrie, dans le séjour des élus.

Je m'en vais, mais je vous laisse un ange consolateur, un bon ange gardien. Quand le temps de votre pèlerinage sera fini, Mélanie fermera vos paupières, priant à vos côtés, et elle vous parlera du pauvre petit Missionnaire, et vous la bénirez, et lui aussi. — Mais pourquoi parlerais-je de mourir ? Oh ! vous vivrez encore de longs jours pour le bien et le bonheur de vos enfants. Le petit Missionnaire recevra de loin en loin des nouvelles de la famille, et ce sera là une de ses grandes joies. J'espère bien d'ailleurs aller passer encore quinze bons jours au sein de mes amis, et jouir de leur présence..............................

Le pieux séminariste arriva dans sa famille le samedi quinze février, sur le soir ; comme il venait à pied de Parthenay, son frère Henri alla à sa rencontre, selon un avis donné par Théophane, et c'est alors que celui-ci l'initia au secret dont le hasard lui avait découvert l'existence depuis plusieurs jours. Quant au plus jeune frère, qui se trouvait à Airvault, au collège, il ignorait absolument le grand événement qui devait avoir lieu; Henri et lui avaient seulement été préparés par un petit billet à peu près ainsi conçu : Mon cher frère, je te conjure de dire, jusqu'à nouvel ordre, un Souvenez-vous à la sainte Vierge, pour obtenir une grande faveur ; tu sauras bientôt ce que cela veut dire. — Mais alors les pau­vres enfants étaient bien loin de deviner le dénouement de ce mystère.

Henri, âgé alors de dix-huit ans, sut apprécier promptement toute la portée de l'entreprise de son frère. Pour Eusèbe, son incertitude disparut le lendemain, lorsque son aîné et son modèle vint l'arracher à ses études, et l'emmener pour quinze jours au foyer paternel. Le cher Théophane, en effet, voulait que la famille tout entière fût réunie encore une fois, et que tous ses membres fis­sent ensemble le sacrifice volontaire de ces joies indicibles du temps passé, de tout ce bonheur de la vie commune, si douce pour des coeurs qui s'aiment tendrement.

On comprendra facilement combien le rôle du futur missionnaire dans sa famille, pendant ces quinze der­niers jours passés avec elle, fut pénible pour son cœur et difficile à remplir. Ce devait être pour lui un rude travail d'avoir à consoler un père, une sœur et des frères bien-aimés, d'une séparation qui lui coûtait autant qu'à eux ; d'avoir à affaiblir le coup qu'il portait lui-même à leur cœur si volontairement, et cela lorsque lui aussi avait peine à se contenir et serrait son propre cœur à deux mains pour l'empêcher de déborder. Il sentait le besoin de se montrer aimant, tendre, affectueux, et en même temps il devait être ferme et résolu. Or le futur Mission­naire remplit son rôle d'une façon vraiment merveilleuse.

La première entrevue de Théophane avec son père fut une scène que nous renonçons à vouloir peindre, parce que ces choses-là se voient, se comprennent, elles vont au cœur, elles ne se disent pas. Ils se jetèrent dans les bras l'un de l'autre, et demeurèrent ainsi étroitement unis et comme confondus, sans mot dire, sans pleurs, sans soupirs; les deux coeurs se parlaient; et après un instant, revenus à eux-mêmes, il n'y eut que cette seule parole : Mon bon père! Mon cher fils !... Or cette parole disait beaucoup, elle disait tout, à ceux qui savaient se comprendre.

Ce spectacle si beau du premier jour ne devait pas finir avec lui : il se renouvela tous les jours suivants, ou plutôt il fut presque continuel. Combien de fois n'est-il pas arrivé de ces scènes attendrissantes et vraiment ad­mirables, surtout le soir, après le repas, lorsqu'on était assis au foyer. Souvent le silence était assez prolongé, parfois alors le père serrait fortement la main de son fils, et si Théophane laissait échapper de ses lèvres cet éloge flatteur : Oh ! que je suis heureux de vous avoir pour père ! — celui-ci répliquait : Que je suis fier d'avoir un tel fils! — Et le même silence recommençait jus­qu'à ce qu'il fût encore rompu par un pareil échange de quelques belles paroles.

Assez ordinairement, lorsque Théophane ne se trou­vait pas à la maison, les autres membres de la famille se laissaient dominer par la tristesse : On devenait pen­sif, et dans cet état il fallait peu de chose pour faire couler les larmes ; mais le futur Missionnaire arrivait-il, il égayait toujours par mille petites finesses de conver­sation, mille petits incidents qui dissipaient un peu les chagrins causés par la pensée de l'avenir. Un jour, en­tre autres, la gaieté et l'entrain prirent le dessus d'une façon plus extraordinaire : les frères et la sœur causaient des Chinois; et dans leur enthousiasme intéressé, il est vrai, par l'amour fraternel, Mélanie, Henri et Eusèbe voulaient aussi quitter la terre de France et accompa­gner leur cher Théophane; or ils faisaient à ce sujet bien des plans et combinaisons, dans lesquelles chacun recevait sa part de besogne. Cependant, le pauvre père écou­tait en silence tous ces beaux projets, et attendait qu'enfin on lui trouvât aussi quelque fonction; mais il vit bien qu'on l'oubliait complètement, ou que peut-être on vou­lait ménager sa douleur. Alors, semblant sortir d'une rêverie qui n'était qu'apparente, il se retourna vers ses enfants et leur dit, avec un à-propos dont ceux-ci ne sauraient jamais perdre le touchant souvenir : Et moi donc, que vais-je devenir? Voulez-vous me laisser tout seul ici, comme le bonhomme Zébédée, à raccommoder mes filets? Je n'accepte pas ce rôle, je partirai avec vous ! — Les enfants de M. Vénard, et surtout le bon Théophane, trouvèrent la parole et la comparaison vrai­ment délicieuses, et dès lors ils ne laissèrent plus de côté, dans leurs plans de missions, le père au cœur généreux qui lui-même eût désiré pouvoir accompagner son cher fils. — Il le lui déclara plusieurs fois pendant ces quinze jours et avec un accent qui ne permettait aucun doute. Mon cher enfant, disait-il, si j'étais seul avec toi, je partirais sans hésiter; mais je me dois à tes frères : cette obligation passe avant tout le reste. Et parfois il ajou­tait avec une conviction profonde : D'ailleurs je ne tiens pas à la vie, j'y ai connu trop de douleurs pour m'y at­tacher; mais je demande à Dieu de me donner encore le temps et les moyens de finir ce que j'ai commencé; après cela, je dirai mon Nunc dimittis.

Cependant le temps passait bien rapide, et chaque jour le cœur se serrait davantage à la pensée des derniers adieux qui approchaient. La séparation de chaque soir devenait de plus en plus pénible, parce que l'on pensait qu'enfin arriverait un soir où ces pieux épanchements auraient lieu pour la dernière fois, un soir où l'on dirait au bon Théophane adieu pour toujours. On se répétait alors: C'est d'aujourd'hui en huit jours ; c'est dans quatre jours: il n'y a plus que deux jours ; puis enfin : Oh! de­main, ce sera pour la dernière fois! Alors on causait en­core quelques minutes, et enfin on s'embrassait encore ; et même, je ne crois pas ici faire injure à la pieuse Mélanie, en dévoilant qu'elle demeurait toujours la dernière, voulant pour elle le dernier adieu du jour. Sa mémoire avait toujours oublié quelque chose, certain secret du cœur qu'il fallait absolument confier au bon Théophane.

Malgré ces veilles prolongées assez avant dans la soi­rée, il restait néanmoins quelque chose à dire, au point que la dernière nuit dut y passer tout entière; la sœur avait à faire les derniers apprêts du trousseau, son frère voulut lui tenir compagnie. Après dix ans écoulés, Théo­phane, alors confesseur de la foi, se rappelait encore cette particularité, qui lui fut un baume consolateur dans la captivité de sa cage. Il l'écrivait à sa sœur elle- même quelques jours avant son immolation : C'est avec toi, chère Mélanie, que j'ai passé cette nuit déli­cieuse du vingt-six février 1851, qui était notre dernière entrevue sur la terre, dans des entretiens si sympathiques, si doux, si saints, comme ceux de saint Benoît avec sa sainte sœur !

Le lendemain fut définitivement le jour fixé pour le départ; on avait besoin de force pour toute la journée, on alla en puiser aux pieds des saints autels, près du tabernacle sacré. Toute la famille assista à la messe et fit la sainte communion pour témoigner au Seigneur, de­vant tous, que le sacrifice, bien qu'il coûtât cher, se faisait néanmoins de bon cœur. Théophane, qui servait la messe, ressemblait plutôt à un ange qu'à un homme, et les témoins de cette pieuse scène s'en rappellent toutes les circonstances avec attendrissement et avec bonheur.

Mais déjà il était temps de commencer les visites d'a­dieu : dans toutes les maisons ce furent des soupirs, des larmes, des sanglots, parfois des reproches amers, dictés sans doute par l'intérêt et l'attachement à la famille, mais qui ne manquèrent pas de frapper avec violence le cœur du pauvre Missionnaire. Cependant il parut toujours joyeux, tarissant les larmes par une bonne parole, élu­dant les réprimandes par une pieuse pensée, quelquefois par une fine plaisanterie, toutes choses qui montraient comment la vertu avait su dominer en lui les mouve­ments de la nature; il semblait en tout cela agir sans effort, et cependant il dira en arrivant à Poitiers que son cœur ne pouvait plus y tenir; il était suffoqué par sa douleur concentrée.

Dans cette journée de visites, son frère Henri eut la pieuse pensée de le conduire au cimetière de la paroisse, où ensemble ils prièrent une dernière fois sur la tombe de leur mère chérie qu'ils avaient tant pleurée. Quitter ces précieuses dépouilles coûta encore beaucoup au bon Théophane : il aimait tant sa mère, il avait ressenti tant de chagrin de ne pouvoir demander sa bénédiction à son lit de mort ! Du moins il fut heureux de pouvoir lui dire adieu avant son départ, lui promettant de se trouver au suprême rendez-vous du ciel, où déjà il avait la douce confiance qu'elle-même était arrivée, sa foi étant appuyée sur un fait que nous avons raconté au début de ce tra­vail. Aussi il sut toujours gré à son frère de sa bonne pensée; elle fut sa consolation bien souvent, et parfois il en rappela avec délices le touchant souvenir.

Le départ de Saint-Loup avait été fixé à neuf heures du soir, Théophane ayant préféré cette heure avancée, pour éviter le trop grand concours de témoins qui n'au­raient pas manqué de se trouver là, à une heure quelconque de la journée; son frère et un excellent ami devaient le conduire à Parthenay pour prendre à minuit la voiture publique. On se mit donc à table d'assez bonne heure pour le dernier souper de famille, auquel assistait M. le Curé, dont l'amitié réclamait la présence, et qui d'ailleurs avait un ministère à remplir au moment su­prême. Grâce au concours de ce vénérable ami de la famille, et surtout à la vertueuse amabilité de Théophane, le repas ne fut point triste; eu égard aux circonstances, il fut même quelque peu joyeux. Sur la fin cependant, une première parole d'adieu prononcée par le père, au moment où d'ordinaire la joie éclate, ramena les esprits à la triste réalité.

Quand le repas fut fini, il fallait déjà précipiter les choses, car l'heure avançait. Comme tous les jours pré­cédents, on dit en commun le chapelet; le bon Mission­naire lut un chapitre de l'Imitation choisi pour la cir­constance, puis tous se mirent à genoux pour faire la prière du soir. D'ordinaire, c'était la pauvre sœur qui récitait cette prière ; mais elle prévoyait en ce jour n'en avoir pas la force : aussi Théophane voulut bien encore s'en charger. Vers le milieu, sans doute à la pensée que dans quelques minutes on allait se séparer pour toujours, les pleurs commencèrent ; on entendit des soupirs à demi-étouffés, puis des sanglots. Mélanie, Henri, Eusèbe ne pouvaient plus contenir leur douleur, et tous les as­sistants bientôt, comme eux et avec eux, répandirent leurs larmes.

On se releva en silence. Mes chers amis, fit le Mis­sionnaire, l'heure est venue, il faut nous séparer. Mon père, voulez-vous bénir votre fils, votre Théophane ?... et il se jeta aux pieds de son père, embrassant ses genoux. Le bon père leva les yeux et les mains au ciel, et d'une

voix tremblante mais ferme néanmoins, prononça ces paroles en faisant le signe de la croix sur la tête de son Théophane : Mon cher fils, reçois la bénédiction de ton père qui te sacrifie au Seigneur ; sois béni à jamais au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit. Ainsi soit-il! Alors Théophane, se relevant, demanda de la même manière la bénédiction de M. le Curé. Puis à commencer par son père, sa sœur et ses frères, il embrassa rapide­ment tous les assistants, parents et amis, comme chaque soir avant de se coucher; mais... c'était pour la dernière fois. Henri était sorti pour le départ immédiat. Eusèbe se précipitait entre les bras de son frère en pleurant à chaudes larmes et s'écriant : Encore une fois, encore une fois. Mélanie était abattue par la douleur, elle tomba sans forces sur une chaise et comme sans connaissance; le pauvre père était debout, immobile, assisté de M. le Curé. — Mes amis, du courage ! Soyons généreux! dit le Missionnaire. Il se revêtit de son manteau, prit son chapeau à la main et sortit pour monter en voiture. Tous le suivirent, excepté Mélanie et quelques personnes; plusieurs habitants de Saint-Loup attendaient dans la rue pour lui dire un dernier adieu ; il les salua affec­tueusement, puis : Adieu ! adieu ! nous nous reverrons au ciel... Et la voiture roula vers Parthenay : le grand sacrifice était accompli, et dès lors M. Vénard pouvait dire en toute vérité, sans faire injure à ses autres en­fants: J'ai perdu la plus belle fleur de mon rosier. Arrivé à Parthenay sur le minuit pour prendre la voi­ture, on apprit qu'elle était partie depuis cinq minutes, premier contretemps qui coûtait cher au Missionnaire : car il aurait désiré que la dernière séparation fût faite : il sentait son cœur sur le point de déborder. Il fallut néan­moins attendre à six heures du matin une autre voiture ; alors tout fut dit ; mais nos deux jeunes gens remar­quèrent fort bien qu'aussitôt monté, Théophane détourna les yeux pour ne plus les regarder; et à le voir, en s'éloignant, le visage caché dans ses mains, ils pensèrent qu'il pleurait amèrement : n'en avait-il pas besoin pour soulager son pauvre cœur, qu'il avait grand'peine à con­tenir depuis si longtemps?

 

CHAPITRE CINQUIÈME.

Théophane à paris: le séminaire des missions-étrangères. — les doux souvenirs de la famille. — pratique des grandes vertus: la charité fraternelle, l'humilité, le

zèle, la piété. — ordination du diaconat. — paris et ses merveilles. — la question politique en 1851.

 

Trois jours après ces événements, Théophane quittait aussi Poitiers. C'était un nouveau sacrifice qu'il accom­plit avec la môme générosité que tous les précédents, avec le même calme, la même gaieté de cœur; tous, en le voyant si rempli du feu divin, si embrasé du désir de sauver les âmes, ne pouvaient s'empêcher de concevoir les plus belles espérances pour les travaux apostoliques qu'il devait accomplir et les éminents services qu'il était appelé à rendre à la Propagation de la Foi dans les pays infidèles. Pour lui, l'humble sous-diacre se regardait comme un ouvrier indigne ; il n'avait point d'ambition, ou plutôt il n'en avait qu'une seule : aussi, avec quelle vivacité, pleine de conviction, reprit-il l'ami trop bien­veillant qui osait lui dire : Vous, vous serez Évêque !— Moi, Évêque reprit-il ; oh ! non, mieux vaut le martyre! — Cette parole, ainsi échappée de sa bouche, était une aspiration brûlante; elle pouvait être égale­ment une prédiction véritable de la grâce qui lui était un jour réservée.

Mais déjà le futur Missionnaire touche Paris, la grande ville; il frappe à la porte du Séminaire des Missions- Étrangères, et cette porte lui est ouverte : ses vœux sont satisfaits : Comme mon cœur battait ! s'écrie-t-il; comme mon émotion était grande ! Cependant, je n'éprouvai aucun trouble... A peine suis-je arrivé, que mes nouveaux confrères le savent, et ils accourent à l'envi m'installer dans ma cellule. Deux descendent chercher ma malle, un autre s'occupe de préparer mon lit pour la nuit, les autres disposent le reste de mon petit ménage. En un instant, je suis au courant de tout ce qu'il y a de plus essentiel à connaître. De peur que je ne m'ennuie, ils ne me quittent pas ; eux-mêmes me conduisent voir MM. les Directeurs ; en un mot, il n'est point d'attention délicate qu'ils n'aient pour moi. Oh ! la charité habite réellement notre Séminaire! Le parfum de cette aimable vertu embaume, si l'on peut s'exprimer ainsi, l'air qu'on y respire.

Le Séminaire des Missions-Etrangères! c'est bien là en effet le sanctuaire sacré de la charité. Ce feu divin y est entretenu et nourri sans cesse, pour de là répandre sa chaleur féconde jusqu'aux extrémités du monde oriental. Au sein de la grande cité, au milieu d'un monde emporté par le tourbillon des affaires et des plaisirs, et par des préoccupations tout autres que celles dont le mobile est dans la foi chrétienne, des hommes, la plupart encore jeunes, mais déjà apôtres par le cœur, trouvent la soli­tude et la paix, et dans cette paix et cette solitude pui­sent avec abondance les flots de la grâce qui va les trans­former. Sainte retraite, nouveau cénacle béni que le Saint-Esprit se plaît à visiter, où il distribue avec mys­tère ses dons merveilleux, par lesquels ces nouveaux sol­dats du Christ vont s'élancer à la conquête des âmes !

Là, on le conçoit, Théophane dut se trouver parfaite­ment heureux. Cependant ce bonheur ne l'empêcha point de ressentir toujours l'amertume de la séparation :

Nous sommes une famille parfaitement unie, écrit-il. Le souci n'est point connu parmi nous, à moins que ce ne soit au milieu des herbes qui forment les pelouses du jardin ; mais alors, en le foulant aux. pieds, nous le traitons selon qu'il le mérite. Je n'aurais plus rien à désirer maintenant, si je vous avais près de moi, mes chers amis. Je sens bien que j'ai fait un grand sacrifice, et je le renouvelle encore chaque jour. Votre souvenir, ô mon père, ma sœur, mes frères, votre souvenir me pénètre jusqu'au fond de l'âme. Vous étiez la moitié de mon cœur, et vous le serez toujours. Ah ! qu'importe la distance, puisque nous sommes réunis dans les saints Cœurs de Jésus et de Marie ? Non, nous ne nous quitterons plus ici-bas, nous serons toujours unis, et au ciel encore et surtout. Dieu nous éprouve, il est vrai: c'est qu'il nous aime. Oh ! il nous a donné à nous la bonne part : la Croix qui conduit aux cieux ! Allons-y donc, pleins de résignation et de confiance ! Répétons avec foi : Au ciel le rendez-vous ! que personne n'y manque !

Néanmoins ce retour du cœur vers ceux qu'il avait quittés n'était point un regret et encore moins un désir de revenir sur son sacrifice. Sur ce point la réponse sui­vante dut faire dissiper complètement les inquiétudes pa­ternelles, supposé qu'elles existassent en réalité : " Je suis vivement touché, mon père chéri, de la préoccupation que vous cause à mon sujet votre tendre sollicitude. Mais vous me permettrez bien de vous faire là-dessus quelque petit reproche. Est-ce que je ne suis pas maintenant plus que jamais l'enfant de la Providence? Ne m'avez-vous pas vous-même confié à sa garde? Ah! bannissez donc toute crainte : Celui qui fait croître les fleurs des champs, revêt et nourrit les oiseaux du ciel, donne, comme il l'assure lui-même, un abri au passereau. Oh! il aura bien soin de moi, quelque part que je me trouve : je vaux au moins un passereau !

S'il me manque quelque chose, c'est votre présence auprès de moi ; mais je m'entretiens souvent dans votre souvenir, ma pensée me transporte sans cesse auprès de vous, et en cela je n'éprouve point de chagrin. Au contraire, le sentiment qui en résulte au fond de mon cœur est un sentiment de joie paisible et suave que produit l'amour souffrant et résigné. C'est ainsi que l'âme pieuse se dilate dans la pensée du ciel, bien qu'il lui peine de n'être point encore en ce séjour d'inaltérable bonheur. Mais ayons confiance : passent encore quelques années, et elles passeront comme un instant, et viendra la réunion, et tout sera amplement compensé, dommages et intérêts. Quel heureux jour ! Espérance chrétienne, que tu es belle! Que tu satisfais bien les désirs du cœur de l'homme, être d'un jour ici-bas, créé immortel pour les cieux !

Pendant les premiers mois qui suivirent la séparation sans doute les lettres de la famille étaient toujours un peu plaintives, et exprimaient le vide immense que le départ du Missionnaire avait creusé au milieu des siens. Aussi, toutes ses réponses tendent à cicatriser la plaie toujours saignante, et il veut avoir une parole pour cal­mer la douleur de chacun. Ainsi, il écrit à son frère Henri les lignes suivantes :

Mon bien cher Henri, la lecture de ta lettre m'a beaucoup attendri, et à chaque fois que je l'ai réitérée, ce qui m'est arrivé souvent. — Pauvre et heureux frère, me dis-tu, quel vide tu laisses, qui ne sera jamais rempli !... — Oh ! je le sais bien, je suis trop aimé pour être oublié. Je sais bien que mon souvenir ne quittera pas ceux dont je me suis séparé, et mon frère en particulier. — Mais le souvenir n'est pas la présence... — Je puis dire comme toi. Ma pensée se reporte souvent vers le toit paternel, s'arrêtant à chacun de ceux qui l'habitent encore, et elle s'en va trouver le collège d'Airvault, puis repassant par Saint-Loup, elle retourne vers moi, mais elle est seule. Ainsi Dieu l'a voulu, mon frère, et nous nous sommes résignés à sa sainte volonté. Ah ! bénissons-la toujours ! Est-ce qu'un jour les vides ne seront pas remplis? Est-ce que tous nous ne nous rendons pas au même rendez-vous? Là, tu le sais, nous sommes déjà attendus. Sans doute tu te rappelles cette soirée qui précédait la dernière, en laquelle tu m'accompagnais dans mes visites d'adieu. Tu eus l 'heureuse inspiration de me conduire au cimetière, nous priâmes ensemble ; nous parlions de notre mère, et toi tu pleurais. Oh ! un jour nous irons la rejoindre au ciel, où il nous tarde de nous voir avec elle réunis ; c'est notre ferme espérance, dans les liens de laquelle, en nous embrassant, nous avons resserré nos coeurs."

A l'adresse de sa bien-aimée sœur, Théophane écrit encore : Avant de commencer ma lettre, je viens de relire la tienne, et pour la dixième fois. O ma bonne sœur, je comprends chacune de tes paroles, car le bon Dieu nous a donné un même cœur ; s'il m'arrive parfois de rappeler le passé en mon souvenir, je trouve en nous deux mêmes goûts, mêmes affections. Nous sommes vraiment nés l'un pour l'autre, et cependant comment se fait-il que nous soyons séparés?... Oui, oui, malgré cela, il est bien vrai, nous sommes nés pour être unis, ne faire qu'une seule âme; tu comprends, ici-bas, et au ciel bien mieux encore, dans les saints Cœurs de Jésus et de Marie. Et ne vois-tu pas que si la Providence nous sépare, c'est qu'elle veut nous réunir?... Comme tu dis toi-même, ma chère Mélanie, vivant ensemble ici-bas, nous nous serions attachés à la terre ; tandis que, séparés, nos âmes s'épureront mieux, et soupireront avec plus d'ardeur après l'instant heureux où elles pourront voler au ciel. Ah! dit un grand serviteur de Dieu, si la bonté divine n'avait mêlé un peu de fiel aux choses de ce monde, nous nous serions accoutumés dans le lieu de l'exil, en ou­bliant la patrie.

A son jeune frère, il donne aussi le petit mot de con­solation ; mais toujours il trouve en même temps l'occa­sion de réveiller sa piété : Tu ne peux imaginer que par le plaisir que tu ressens en recevant mes lettres, celui qui a inondé mon cœur à la réception des tiennes. Tes paroles, mon cher Eusèbe, brûlantes d'amour fraternel, ont pénétré jusqu'à l'intime de mon âme; je vois bien, et je savais d'avance qu'il en serait ainsi, que le sacrifice demandé à ton cœur l'a fortement remué ; néanmoins je suis grandement consolé en apprenant que tu ne t'es pas laissé abattre, et que tu as raisonné ton chagrin. Tu t'es jeté dans les bras de Marie, comme un enfant dans les bras de sa mère. Oh ! là, sur le sein d'une mère, il fait bon à reposer sa tête ! Et quand cette mère est la toute bonne, tout aimante Mère, la Mère des mères, Marie, encore une fois, disons qu'il fait bon de reposer sur son cœur ! Que ce soit donc là, mon bien cher frère, ton asile, toujours, toujours ! La sainte Vierge est très-aimée et honorée au Séminaire des Missions-Étrangères : aussi bien, est-elle la seconde Providence du Missionnaire. Quand donc tu auras quelque peine, quand tu éprouveras quelque ennui, va le confier à Celle qui console, offre par elle à Jésus la petite épreuve, et ne te préoccupe plus de rien. Ainsi, tu n'auras rien à craindre, ni du démon, ni des hommes ; tu suivras paisible et heureux, autant qu'on peut l'être ici-bas, le chemin de la vie, et tu arriveras plein d'espérance là où chacun est appelé, où chacun de nous voudrait être déjà rendu.

Cette ravissante piété, jointe à l'amour filial et fra­ternel, était surtout ce qui adoucissait, pour le futur Missionnaire, l'amertume de la séparation. Le Seigneur, qui avait demandé le sacrifice, se plaisait ainsi à inonder son cœur des joies les plus pures, et le pieux Théophane aimait à publier, bien souvent, ces ineffables bontés de son Maître bien-aimé. O mon Dieu, dit-il, vous- même ainsi mettez le baume de la consolation et de la joie dans nos cœurs, alors que, naturellement, ils devraient être brisés de douleur. Vous nous faites goûter tous les charmes de l'amitié, même quand nous sommes séparés, peut-être sans retour ! O Dieu ! purifiez notre amour ! Oui, que nous nous aimions, mais pour vous! que nous ne soyons qu'un, mais en vous! Amen ! Avec un cœur si bien préparé et si pleinement dévoué à Jésus-Christ, Théophane dut s'élever bientôt à la pra­tique des vertus les plus éminentes. Cependant, là comme partout, sa modestie craignit les regards, et si, malgré lui, la beauté de son âme jeta au dehors des éclairs brillants, ce ne fut jamais qu'à travers les voiles de la simplicité et de l'humilité. Que ne pouvons-nous à ce sujet reproduire les éloges si complets de ses supé­rieurs et les communications intimes qui nous ont été faites par ses amis, et par celui surtout qui, comme le dit Mgr de Poitiers, fut le confident privilégié de son cœur, et est descendu, plus qu'aucun autre, dans les secrets de son âme ?

Le pieux Théophane, dit encore Sa Grandeur, avait une âme franche et droite, en quelque sorte transpa­rente ; elle se laissait volontiers pénétrer par les yeux amis. Doué d'un caractère confiant et communicatif, il était très-accessible aux charmes de l'amitié ; il avait surtout besoin d'ouverture et d'épanchement. Or, le con­naître, c'était l'aimer. — Parmi ses nombreux confi­dents du Séminaire de Paris, nous citons, en première ligne, M. Dallet et M. Theurel, tous les deux du même âge que lui, se plaisant comme lui à épancher leur cœur aimant et à se communiquer leurs impressions les plus pieuses.

Cependant, aux Missions-Étrangères, cette amitié, qui était si douce, si intime, si fraternelle, ne connaissait point les faiblesses du cœur ; et les tendres liens qui unis­saient les trois amis si agréablement servirent surtout à leur avancement dans les voies de la perfection, où aspi­raient tous leurs vœux. Ainsi tout d'abord, entre eux, fut conclu un pacte secret, par lequel ils devaient se rendre le mutuel service de s'avertir de leurs petits manque­ments. Or, au dire de ses amis, Théophane remplissait son devoir en conscience, et même il eût paru sévère dans ses petits reproches, si la gravité de sa parole n'eût été tem­pérée par la plus exquise douceur. Pour lui, il semble qu'il n'avait pas besoin de moniteur; il était à son égard plus sévère qu'aucun ami n'eût pu l'être jamais. Par ce travail il devint si humble, que bien souvent dans la mé­ditation, il se voyait des défauts incompatibles avec la vocation apostolique ; et cette conviction, qui était sincère,

le portait à conjurer les âmes pieuses de faire pour lui des prières. A plusieurs reprises, nous le savons, il alla se jeter aux pieds de la Vierge de Notre-Dame-des-Victoires, afin d'obtenir la grâce de sa conversion ; il poussa même, le scrupule jusqu'à se faire recommander publiquement. C'est dans cette pensée qu'il écrivait à son père : " Si je jouis d'une santé extérieure assez; florissante, je dois en acquérir une autre plus nécessaire, qui est la santé de l'âme ; et il la faut, au Missionnaire, forte à toute épreuve. C'est Dieu surtout qui la donne mieux encore que la santé du corps. O mon père, demandez, demandez-la-lui pour moi, demandez par l'intercession de Marie. Vous avez fait de ma personne le généreux sacrifice, vous m'avez donné au bon Dieu, de tout cœur. Oh ! oui, mon cher père, Dieu vous en rendra compte au jour des jours où tout sera pesé, lui qui a promis de tenir compte du verre, d'eau froide donné en son nom. Mais plus le présent est riche et précieux, et mieux il est reçu; embellissez donc, ornez de la toute ferveur de vos prières votre présent. Plus de gloire en rejaillira sur votre couronne, quand elle vous sera donnée. Vous voyez, nos intérêts ne sont point séparés ; ils ne le seront jamais, puisqu'ils ont pour lien la charité de Notre-Seigneur Jésus-Christ dans laquelle j'ai le bonheur d'être votre très-respectueux et affectionné fils. "

Dans la page suivante, il s'adresse à une pieuse et vé­nérable demoiselle qui lui avait offert son concours pour préparer sa chapelle, et, après lui avoir donné les ren­seignements demandés, il ajoute ces paroles: " Je ne suis pas même certain de partir : ne serai-je pas trouvé trop indigne? J'espère en la grâce et en la miséricorde de mon Sauveur, Jusqu'à présent je n'ai pas vu l'avenir d'un œil autre que par le passé ; tout au contraire, je suis plus ferme, plus résolu; mais enfin ce n'est pas moi qui me juge en dernier ressort. La sainte volonté de Dieu soit faite !— Après tout, Dieu permettrait que je ne fusse pas missionnaire, ce que je ne puis savoir, puisque tout me fait croire le contraire, cette pensée ne doit pas vous inquiéter : car ce n'est pas pour moi, mais pour Dieu que votre charité travaille, et vous ne seriez pas embarrassée de placer les fruits de vos travaux, si je ne devais pas les recevoir moi-même, ce que je ne suppose pas devoir arriver. — En vérité, si vous travailliez pour moi, et je termine ma lettre par cette considération, je serais fort en peine de vous donner une récompense, un remerciement digne de votre zèle. Mais, Dieu soit loué ! c'est à lui que vous avez voué votre vie. Oh ! quelle couronne de gloire il vous destine ! quel beau fleuron vous allez y ajouter en co-opérant à l'extension de son Évangile dans les contrées lointaines ! Que je serai heureux, au jour de la grande distribution des prix de mérite, d'acclamer le vôtre reconnu et glorifié, et de chanter Amen à la solennelle déclaration qui vous introduira au séjour de la vie, de la lumière, de l'amour, avec Dieu, Notre-Seigneur Jésus-Christ, la sainte Vierge Marie, et tous les bienheureux ! "

A tant de vertus si éminentes, le pieux Théophane joignait encore à un degré très-excellent l'esprit de pro­sélytisme ; il avait à cœur de voir arriver un grand nombre d'ouvriers à la vigne du Seigneur : ses lettres à Mgr de Poitiers surtout en sont la preuve. Ainsi, après avoir fait à Sa Grandeur un exposé de l'état du Sémi­naire de Paris et avoir donné des éloges aux diocèses qui alimentent le plus ce cénacle de nouveaux apôtres, il s'écrie : Et Poitiers aussi peut dire : J'ai les miens et dans leurs rangs une gloire. Ah! le Poitou se remue, Monseigneur ; vous êtes la tête du mouvement, et j'en suis heureux et fier. Oh ! que le bataillon se fortifie, se grossisse ! J'ai à cœur l'honneur de mon régiment, et il me semble que mes désirs sont les désirs d'un bon soldat

Théophane fut ordonné diacre à Noël 1851 ; et bien que ce ne fût pas là encore pour lui une consécration définitive, néanmoins son esprit réfléchi, qui ne s'arrê­tait pas au présent, considérait comme tout prochain le jour de son élévation au sacerdoce. C'est pourquoi il voulut donner tous ses soins à la retraite spirituelle qui précéda l'ordination. Le bonheur de ces communications avec son Dieu et de ces épanchements intimes que son cœur voyait arriver, lui fit adresser à son jeune frère cette poétique et toute céleste description : Dimanche soir, dit-il, nous entrerons en retraite jusqu'au samedi jour de l'ordination, retraite douce, paisible, sans préoccupation, sans fatigue : solitude délicieuse à l'ombre de l'autel, loin des agitations du monde. Figure-toi un jour de printemps, un ciel pur, un soleil nouveau, un feuillage naissant, calme des forêts, la nature qui dort. Ah ! c'est bien mieux que tout cela encore, le ciel commencé, le ciel en petit ! Dieu qui se donne, se communique à l'homme; l'homme qui s'élève, s'unit à Dieu ! Ah ! quel bonheur, mon cher ami !

Après l'ordination, c'est à ses amis de Saint-Loup que le nouveau diacre va communiquer son bonheur. Mes bons amis, à qui ferais-je part de mes émotions du jour de l'ordination mieux qu'à vous ? Ce sont de beaux jours dans la vie que ces jours où Dieu s'approche de l'homme plus près, et répand dans l'âme comme une effusion de son éternelle béatitude. Dieu s'unit à l'homme; par Jésus-Christ le Dieu-Homme, l'homme devient Dieu ; l'esprit s'agrandit, le cœur se dilate. Et c'est le mystère des destinées de l'humanité, de chacun de nous. C'est le mystère du Baptême, de la Confirmation, de la sainte Communion, de l'Ordination, le ciel vu de loin, quelque chose qui ne peut s'exprimer, mais que chacun ressent dans ses moments de ferveur. Ah ! me disais-je le matin en nous rendant à Saint-Sulpice au moment où Paris dormait encore, ah ! que de passions humaines vont se remuer aujourd'hui, et que moi j'ai bien reçu la bonne part ! — L'ordination était générale, et toutes les diverses communautés de Paris y avaient leurs membres : ainsi à mes côtés je voyais des Lazaristes, des Picputiens, des Dominicains, des Missionnaires du Saint-Esprit, des Irlandais, des Nègres ; je n'en connaissais aucun, mais mon cœur les vénérait et les aimait comme des enfants du même Père, des serviteurs du même Maître, des soldats du même Roi. Le même but nous avait réunis, la même grâce à différents degrés nous était distri­buée, le même Dieu se donnait à nous, nous invoquions la même Reine, Marie la Mère du Sauveur du monde ; et puis, ainsi que des frères, nous nous donnions le baiser de paix reçu du Pontife. Ah ! que je me sentais heureux !!!"

Plus bas dans la même lettre, le pieux Théophane, le cœur plein d'émotion à ces touchants souvenirs, ajoutait au sujet des chants et cérémonies de l'Église: Les chants de l'Église ont toujours pour moi un nouveau charme. Plus je les entends, plus je les aime entendre, comme

plus je les chante, plus j'aime les chanter: car c'est le chant de l'homme exilé, le chant de l'Église qui prie, espère, aime. Oh! que je voudrais bien que le peuple français fût redevenu chrétien, et se remît à chanter les chants de ses pères qu'il chantait si bien autrefois, en ces jours de foi simple et naïve! A quoi bon la dissipation des plaisirs de la terre, la dissipation politique!... Maudits soient les méchants, qui ont ôté à mes concitoyens leurs croyances et leurs espérances, la paix du cœur, le calme des désirs ! Ils étaient si heureux ! — Mais non, ne maudissons personne ; que Dieu ait pitié de tous ! "

Après avoir dit un mot des beautés du culte, parlons maintenant de merveilles profanes, et assurément le sujet ne manquera pas, au sein même de la capitale. Le jeune Parisien va nous parler d'abord de ce qu'on ap­pelle vulgairement le monde, qu'il considère dans ses différentes situations et classes variées, peuple, bourgeoi­sie, aristocratie. Il écrit à son frère Henri:

" A Paris, mon cher, comme tu le dis, les deux extrêmes sont en présence. Le vice et la vertu y règnent : le vice, en ce qu'il a de plus ignoble; la vertu portée au plus haut degré d'héroïsme. J'ai pu, à loisir, contempler, en plusieurs occasions, ce qu'on appelle le monde. Il nous arrive souvent, en revenant de Meudon, où se trouve située notre modeste maison de campagne, à deux lieues de Paris, de passer par Boulogne. C'est une promenade magnifique au milieu de bois très- étendus, et où l'on a réuni tous les agréments imagi­nables. Les bois de Boulogne reçoivent une foule de visiteurs ; on ne voit que cavalcades, que trains de toute espèce.

En sortant du bois, on se trouve dans l'avenue qui conduit à la place de la Concorde, par l'arc-de-triomphe de l'Étoile, avenue plantée d'arbres, bordée de superbes maisons, longue d'une lieue au moins. Il y a la route des voitures, qui s'y croisent par milliers, et la route des gens de pied, qui s'y coudoient. C'est le chemin du plaisir ; chacun veut en prendre sa part. — Le plaisir est-il au milieu du tumulte et du fracas? Oui, pour ceux qui veulent être étourdis. Et le bon­heur ? Non. mon frère; si tu veux être heureux, reste au foyer paternel. C'est la vie de famille, quand Dieu est honoré, quand chacun s'aime et se soutient, qui satisfait le cœur, autant que le cœur ici-bas peut l'être. On dit maintenant : Le peuple, la grande famille hu­maine ! On voit écrit partout : Fraternité ! Mots vides de sens ! Dans ce Paris si fameux, on a en effet aboli la famille. — La fusion doit être complète! — Ah! beau mélange que celui qui s'est opéré! Si je ne res­pectais pas les âmes honnêtes et vertueuses qui font le bien, malgré tout, je dirais : Paris est un pêle-mêle confus, où personne ne se connaît, ne s'aime, ne s'es­time. — Pour que la fraternité soit vraie, il faut qu'elle soit écrite, non sur les murs, mais dans les cœurs, et elle ne peut l'être que dans les cœurs des bons chrétiens. Alors les liens de chaque famille, loin de se dissoudre, s'affermissent ; les familles ne s'isolent pas, mais s'entraident mutuellement. Il s'établit des rapports de réciprocité qui font le charme de la vie, et puis tous les membres sont unis, d'une manière plus ou moins étroite, dans la charité de Celui qui est mort pour tous : Notre-Seigneur Jésus-Christ ! Ainsi, mon cher Henri, chacun vit d'abord pour sa famille, chacun vit pour ses amis, chacun vit pour tous les hommes, mais premièrement chacun vit pour Dieu ; ou plutôt Dieu en tout et toujours, notre principe et notre fin, devient le mo­bile de notre vie. —Que chacun fasse de même : quelle belle harmonie en suivra !

Le jeune Eusèbe avait demandé également à son Théophane une description de Paris ; celui-ci, après bien des sollicitations, contenta enfin ses désirs : Tu voudrais, mon cher Eusèbe, que je te fisse faire une promenade d'imagination au milieu des beautés de la capitale. Mais comment veux-tu que je m'y prenne? On a fait des livres sur ce sujet, et de gros livres, et l'on n'a pas tout dit. A ce préambule je te vois ouvrir de grands yeux : Qu'est-ce donc que ce fameux Paris dont tout le monde parle? Est-ce un pays enchanté? Les pierres sont-elles argent et or? Les arbres poussent-ils des gâteaux? La rivière coule-t-elle le vin mousseux et le lait si doux? Sans doute il y a un soleil et une lune pour Paris tout seul, et les hommes y sont bien plus fins qu'ailleurs? — Eh bien ! entrons à Paris. Je ne veux pas te faire passer par certains faubourgs, tout noirs de la fumée des manufactures, boueux et fangeux, où les habitants ont des visages de déterrés. Nous pouvons tout simplement sortir du débarcadère d'Orléans, où finit le chemin de fer de Poitiers, et nous nous trouvons sur ce qu'on appelle les quais qui bordent la Seine, ou plutôt qui resserrent la Seine dans un lit très-étroit où aboutissent tous les égouts, et qui roule une eau très-peu claire, pour ne rien dire de plus (notre Thouet a plus de charmes).... Le jardin des Tuileries serait à vanter comme celui du Luxembourg, si les ignobles statues païennes dont ils sont peuplés ne les déshonoraient pas....

Nous sommes au centre du monde parisien. Nous voyons les beaux hôtels, les équipages brillants, des oisifs qui hument l'air et les nouvelles, des messieurs bien pimpés, des dames qui se prélassent à peu près comme des paons et qui auraient grand besoin d'aller à l'école de la modestie, de l'humilité et du bon sens même. On fait des promenades sentimentales, on circule dans les musées ou collections de curiosités universelles, dans les galeries du Palais national, autrefois Palais royal, autour des loges des animaux au Jardin des Plantes ; on visite les monuments, on va au bois de Boulogne étaler les nouvelles modes, on veut voir et être vu. Les bonnes font jouer les enfants, les singes font des singeries, les jets d'eau marchent, les jongleurs s'évertuent pour faire rire... Est-ce que le dîner n'est pas bien gagné? Suit le salon où chacun joue son rôle du mieux qu'il peut. Il faut aller au spectacle, au bal. Le gaz illumine la cité depuis la nuit tombante, il est temps d'aller prendre son repos. Quelle journée pour une créature raisonnable, pour un chrétien ! ! ! — Voilà le monde, le monde des heureux soi-disant de la terre. Je n'en dis pas davantage, mon bon ami ! j'ai toutes ces fadaises en dégoût. Et puis, je n'en finirais pas, si j'entreprenais de caractériser tous les ridicules de la pauvre espèce humaine, quand elle ne pose pas Dieu, le bon Dieu, le grand Dieu Jésus-Christ, le Dieu Sauveur, principe, centre et fin de la vie.— L'un se donnera des airs de philosophe, l'autre rêvera en poète, celui-ci a la passion de la musique, celui-là a la passion des tableaux. 11 y en a qui causent à tort et à travers sur toutes sortes de sujets : qui n'essaie pas de dire son mot en politique ? Pitié ! pitié !!

Ah ! mou bien cher Eusèbe, que je suis heureux, après avoir coudoyé le monde, entendu son tumulte, de rentrer dans notre retraite du Séminaire des Missions ! Que j'aime la solitude de ses corridors, la paix de ses cellules, l'ordre des exercices, les longues heures d'étude et de recueillement encore trop courtes, la gaieté de ses récréations, la charité de ses habitants, le charme de sa chapelle, la voix de ses souvenirs, un je ne sais quoi qui dit l'apostolat et le martyre!

Allons maintenant à Versailles. Versailles n'a de célébrité que son château, et c'est beaucoup. J'ai visité ce merveilleux monument et son immense parc, sans enthousiasme. Je me disais alors : C'est donc là tout ce que l'homme a produit de plus beau ! Je suis destiné à voir des magnificences bien plus grandes un jour! La terre pâlit quand on lui compare le ciel ! "

 

A un ami d'enfance, le futur Missionnaire dit égale­ment :

" J'ai visité Paris et ses merveilles ! Saint-Loup vaut mieux, car il donne le bonheur à ses paisibles habitants. Paris ne le donne guère aux siens. Crois-moi, mon ami : affectionne-toi au foyer paternel, et tu t'en trouveras bien. "

Théophane parle aussi des inventions ; et à propos des ballons, il dit : Les dames mêmes se donnent en spectacle ; autrefois, le paganisme les eût flétries? Qu'est-ce que tout cela présage? — Si l'homme renvoyait à Dieu la gloire de ses découvertes, Dieu pourrait les bénir ; mais nous inclinons au matérialisme de la vie: que Dieu ait pitié de la France et de l'Europe! "

Une autre fois, son esprit revient sur le frappant con­traste du bien et du mal dans la même ville de Paris. Si tu y fais quelque voyage un jour, écrit-il, tu verras de tes yeux cette grande cité du bien et du mal, l'immense dissipation de sa vie, le brouhaha étourdissant de tout ce qui se remue en son enceinte. Ah ! que je déteste ses rues qui fatiguent mes pieds, mes oreilles et mes yeux, où circule le monde et le cortège de ses vices ! etc., etc., etc.

A côté, ou plutôt au milieu de la cité du diable, est bâtie aussi la cité de Dieu; mais elle n'est pas bâtie de la même façon, et beaucoup de ceux qui ont des yeux ne la voient pas. La vertu ne va pas s'éventer au grand air, elle habite modestement sous l'œil de la Providence, qui la maintient et la dilate. Oh ! non, le christianisme n'est pas mort, comme se plaisent à dire les méchants, queue de Voltaire et compagnie."

Enfin, dégoûté de parler de Paris et de ses merveilles profanes, le pieux séminariste s'écrie tout à coup : A quoi bon t'entretenir des vanités du monde? Ce sont de belles vanités sans doute; mais le ciel est plus beau et donne l'éternité; une âme aimant Dieu est plus belle, et elle verra Dieu, l'inénarrable beauté. Te dirai-je, par exemple, que je suis allé visiter les somptueuses décorations de Notre-Dame, qui ont servi au triomphe de Louis-Napoléon, le premier jour de l'année 1852 ? Tu ne peux rien imaginer d'aussi splendide sur la terre. Mais ce que j'y ai trouvé de plus beau, c'est la pensée qui a amené les grandeurs de la terre devant la Majesté de Dieu, et la part de gloire qui en est revenue à la sainte Église catholique. C'est Dieu qui est la beauté souveraine, ce sont ses œuvres qui sont belles; et l'homme n'est grand, ses œuvres ne sont belles, que lorsqu'il se rattache à Dieu et y puise les inspirations de sa pensée. Gloire à Dieu en toutes choses, mon cher Eusèbe, partout et toujours, par Jésus-Christ Notre-Seigneur. Amen !,

A son frère Henri, sur le même sujet, il dit encore : J'aimais bien considérer cette pompe, ces flambeaux, et ces oriflammes, ces pavillons divers s'inclinant devant la grandeur de Dieu. Il est remarquable que tous les pouvoirs vont demander à l'Église catholique comme le soutien de leur droit, comme une permission d'exister. C'est que l'Église catholique est le pouvoir premier, le pouvoir indestructible, et chez un peuple catholique, le gouvernement qui n'est pas catholique ne peut vivre; le vent le balaiera dans les jours de tempêtes.

Voilà assurément un magnifique point de vue, d'où l'on peut considérer en son vrai jour toute question poli­tique ; après cela il n'est pas étonnant que, posé ainsi en face des événements de cette époque, le clairvoyant Mis­sionnaire ait formulé à leur sujet des jugements remplis de sagesse. En 1848, son esprit avait été frappé des débats si violents de l'Assemblée nationale, qui ne présageaient que des malheurs : aussi, arrivé à Paris, il désirait beau­coup voir l'aspect de la Chambre et en juger par lui-même. Un jour donc, il en eut l'entrée libre, et aussitôt après la séance il mit la main à la plume, afin de faire part à son père de ses impressions qui étaient loin de porter à l'espérance.

Comme pour réaliser ses sinistres prévisions, l'horizon politique s'assombrissait de plus en plus; et, au premier novembre, Théophane écrivait avec tristesse à son père : Vous savez, mon cher père, que l'année qui commence est annoncée sous de tristes présages ; nous ignorons quel avenir la Providence nous réserve. Les peuples ont grandement forfait à l'égard de Dieu, et ils semblent ne pas le comprendre.....

Le même jour, le pieux Théophane disait à son frère Henri : De temps en temps le vent de l'opinion vient souffler à nos oreilles quelques sinistres pressentiments... Tout le monde est inquiet... Quand la conscience n'est pas sans reproche, le remords l'agite, une crainte indéfinie attriste la vie ; les peuples sont ainsi aujourd'hui, leur conscience n'est pas nette, et ils ont peur. Mais l'Église catholique ne craint rien pour elle, les bons chrétiens ne craignent rien pour eux, parce qu’ils ont posé en Dieu leur espérance.

Au jeune Eusèbe dont le cœur s'inquiétait un peu au sujet de son aîné, dans ces conjonctures au sein du re­muant Paris, il écrivait aussi ces paroles : " Que nous importe l'avenir? S'il arrivait que le monde d'aujourd'hui fût détruit, Dieu, avec sa sainte Église, saurait bien nous en donner un meilleur. N'aie pas peur, mon bon ami, ne te préoccupe de rien à mon égard; il n'y a que les méchants qui doivent trembler.

Enfin, le coup d'État du deux décembre étant survenu, Théophane écrivit tout de suite à sa famille :

" LA PAIX DU SEIGNEUR SOIT AVEC VOUS !

Mon cher père,

Il est dix heures du matin... Paris est déclaré en état de siège, l'Assemblée nationale est dissoute. Puis il raconte comment le fait s'est accompli, et il ajoute: Le bon Dieu daigne nous venir en aide ! Prions pour la France et l'Europe tout entière ! — .Nous attendions la secousse d'un moment à l'autre, car les nouvelles nous parviennent de première source. —Quand est-ce que tout finira? Les hommes et les événements passent: Dieu seul est immuable, allons vers lui ! Les œuvres demeurent, faisons des œuvres de justice. Détachons-nous des choses humaines; vers le ciel nos esprits et nos cœurs !!       

Au jeune séminariste de Montmorillon il disait aussi :

... Pour remédier au mal, il faut que la France se convertisse; sinon Dieu permettra aux ouvriers, à ceux qui ne possèdent rien, d'être les instruments de sa vengeance tôt ou tard, demain ou dans cinquante ans. Nous devons donc, tous et chacun en particulier, nous efforcer de devenir meilleurs, et alors Dieu aura pitié de nous... — Pour ce qui me concerne, je t'assure que je suis en parfaite sûreté : notre Congrégation est vue d'un bon œil à Paris, et à peu près tout le monde la connaît. En février 1848, la veille de la déchéance de Louis-Philippe, la Communauté traversait les Champs-Elysées ; une foule innombrable circulait en tous sens ; et plusieurs, voyant passer des ecclésiastiques, délibéraient sur ce qu'il fallait en faire ; mais quelques-uns dirent : Laissons-les: ce sont eux qui vont se faire martyraliser en Chine. L'observation fut très-bien goûtée.

" Jeudi quatre décembre, nous passions à Boulogne; un détachement de cuirassiers allait à toute bride à Paris, où l'on se battait. Tous les ouvriers étaient sortis dans les rues, muets et inquiets; ils nous faisaient bonne mine. Le lendemain trois de nos confrères parcouraient les rues où avaient été dressées les barricades la veille; les soldats bivouaquaient autour de grands feux, le peuple circulait innombrable, silencieux, plein de l'esprit de vengeance ; on laissait passer nos confrères sans difficulté cependant. "

Enfin, après le coup d'État, les passions s'étant cal­mées, l'espoir revint peu à peu dans les esprits, Théo­phane aussi conçut alors de l'espérance, et il en fit part à sa vénérée marraine : " Le gouvernement actuel, dit-il, semble avoir pour principe de rendre à la religion tout l'honneur qui lui est dû. S'il continue sur ce pied, Dieu le bénira et pourra se servir de lui pour réorganiser notre pauvre France. — Puisque Dieu s'est fait homme, il faut que l'Homme-Dieu marche en tête de l'humanité, sinon l'humanité demeurera languissante; les peuples élevés par le christianisme seront ingouvernables, par la raison que la corruption de ce qui est le meilleur est toujours plus grande. Les hommes qui voient les choses de loin espèrent en l'avenir, j'aime à espérer avec eux. Je serai bienheureux, rendu dans les contrées étrangères, d'apprendre ces bonnes nouvelles de ma patrie. Vienne ce beau jour ! Amen !

A ces paroles si belles nous voulons joindre cette phrase par laquelle nous ne pouvons mieux conclure ce chapitre : Mon Dieu, le peuple vous connaît et vous aime par instinct. Ses chefs le trompent, l'égarent!... Ce serait un si beau spectacle, si tout le monde vous servait de concert, d'un même esprit, d'un même cœur!!!....

 

CHAPITRE SIXIÈME.

Théophane à paris (suite) : conseils a Eusèbe, élève ecclé­siastique. — le coup de foudre du deux aout 1852. —

conseils à Henri, jeune homme du monde. — conseils a Mélanie, future religieuse.— l'oratoire de la sainte vierge et la salle des martyrs au séminaire des mis­sions-étrangères. — ordination de prêtrise. — départ précipité. — cérémonie des adieux.

Dans le chapitre précédent, dont celui-ci n'est que la continuation, nous avons cité grand nombre de lettres ou fragments de lettres du futur Missionnaire, sur bien des sujets ; et cependant nous n'avons pas encore abordé l'article si remarquable des instructions, avis et conseils donnés à ses frères et à sa sœur, suite de ce que nous avons vu ailleurs. Pour les trois, le langage sera sans doute bien différent, en raison de ce qu'ils doivent être un jour : un prêtre, une religieuse, un homme du monde ; mais le talent du Mentor uni à son amour fraternel saura toujours dicter, le mieux du monde, ce qui est conve­nable à chacun. Nous commençons par les instructions qui s'adressent au jeune Eusèbe, parce qu'elles sont les plus longues. Le pauvre enfant, à peine entré dans l'ado­lescence, privé de son modèle, semblait en effet en avoir le plus grand besoin.

Théophane, dans ses leçons, insiste sur la piété et la gaieté, deux vertus qu'il regarde comme fondamentales chez un écolier; et lorsque le temps ne lui permet pas de faire un long sermon, du moins les petits billets qu'il adresse au jeune homme rappellent toujours ces deux points jugés plus importants. " Bon courage, mon cher Eusèbe, écrit-il, au milieu de tes soucis ! Chasse loin de toi l'ennui. Il faut s'accoutumer de bonne heure à vivre dans les contrariétés, au sein des dégoûts; l'âme par là s'élève et grandit ; tu ne trouveras nulle part la perfection, elle n'est qu'au ciel. Et puis point de beaux jours sans nuage. Il faut se résigner à la pluie, aux frimas, comme on se réjouit par le beau temps : être toujours gai quand même, mais être gai de par Dieu ! "

Depuis longtemps le jeune frère attendait une longue lettre, ayant demandé lui-même des avis qui ne pou­vaient lui être refusés, au moment où il allait quitter le collège pour entrer au Petit Séminaire. Alors Théophane lui écrivit enfin :

" Te voilà rendu à un âge, mon cher Eusèbe, décisif pour ton existence à venir, parce que c'est à cet âge que les convictions se forment peu à peu dans l'esprit, la pensée devenant plus sérieuse et les choses se faisant voir sous un jour plus net.

" Mon bon ami, dans ton commerce avec les hommes tu auras à combattre bien des préjugés; depuis longtemps, vois-tu, les peuples se sont égarés dans leurs voies. Aujourd'hui la société d'Europe est putréfiée et se décompose comme un cadavre : Dieu seul prévoit sa destinée! Ce n'est pas à dire qu'autrefois les hommes n'étaient pas mauvais, l'homme est le même partout et toujours. Mais autrefois, c'est-à-dire il y a quelques siècles, la société avait des bases solides, il y avait vie en elle; car la société était religieuse, et Dieu seul donne la vie tant à l'homme en particulier qu'aux nations. Plus tard, tu comprendras.

" Quelle position, mon cher Eusèbe, occuperas-tu un jour parmi tes semblables? Tu prieras Dieu de te le faire connaître, tu prieras simplement, humblement, et tu seras exaucé. Alors tu suivras l'inspiration que la divine miséricorde te mettra au cœur. Quoi qu'il arrive, écoute bien ceci : il y en a qui disent : Moi, je veux être prêtre, je veux être soldat, je veux être propriétaire; un prêtre, un soldat, un propriétaire n'ont pas besoin d'avoir de si hautes connaissances, et ils n'étudient que ce qui leur semble convenir à tel ou tel état. — Calcul des paresseux. Pareils raisonnements doivent se faire sur la piété. — Piété ! bonne pour les prêtres et les religieuses ! Dieu ne m'en demande pas si long (ce que souvent l'on ignore). — Calcul des cœurs froids et indifférents ! — Toi, mon bon frère, tu diras : Je suis homme avant tout, Dieu m'a créé pour le connaître, l'aimer et le servir; je viens de Dieu, je vais à Dieu, j'appartiens à Dieu; mon corps est à lui, mon esprit est à lui, mon cœur est à lui ; mon corps, mon esprit et mon cœur seront jugés selon leurs œuvres, d'après la mesure des grâces départies à chacun d'eux. Eh bien! j'userai, Dieu aidant, de mon corps, de mon esprit et de mon cœur, le mieux qu'il me sera possible, pour sa plus grande gloire et son plus grand amour.

" Mon cher Eusèbe, toute la vie bien employée se résume à cela : Fidèle correspondance à la grâce! bon emploi des talents reçus ! —11 n'y a pas d'autre vertu, pas d'autre piété, et cette règle de vie est la même pour tous.—Mais qu'est-ce que Dieu demande de moi ?' — Il faut prier, observer les divins commandements, écouter la voix de notre mère la sainte Église, et puis s'abandonner confiant à la Providence. Que d'hommes ne raisonnent pas ainsi ! — A Dieu seul de les juger !

Pour toi, mon bon ami, tu as à continuer pour le présent tes études commencées, bienfait que tu dois à la bonté divine et à l'amour généreux de notre vénéré père. Tu en useras bien, je n'en doute nullement, et tu ne ressembleras pas au grand nombre pour qui l'instruction est un malheur. Tu travailleras pour Dieu ; celui qui ne travaille pas pour Dieu travaille pour le parti du diable et de son ami le monde. —Or, Dieu est représenté ici-bas par l'Église catholique, apostolique, romaine ; elle est la cité de Dieu dont tu es citoyen en quelque place que tu habites. Je m'expliquerais bien davantage, mais les développements seraient trop longs, et d'ailleurs le temps te les apprendra. Un mot seulement :

Notre-Seigneur Jésus-Christ est le chef de la cité de Dieu; mais nous ne le verrons qu'après la consommation et le renouvellement de toutes choses. Le Pape le représente sur la terre avec le corps des Évêques ; ils sont l'autorité permanente et infaillible à laquelle on doit croire comme à Jésus-Christ. Qui n'est pas avec eux est contre eux. L'Église catholique est militante sur la terre contre Satan et le monde. Elle reçoit des attaques sous toutes les formes, depuis qu'elle existe. Tu combattras pour elle, ayant pour guide l'autorité enseignante, pour protection les prières des saints.

.... Il faut que tu prennes désormais l'habitude du bon ton dans la conversation ; la plaisanterie douce, honnête, polie, est malheureusement trop peu connue, on aime mieux goguenarder ! — Les hommes parfaits sont extrêmement rares, le sage prend le bien partout où il se trouve, et laisse le déchet. Je termine ce discours, qui te paraîtra peut-être un peu insipide, en t'exhortant à suivre le droit chemin sans broncher; les principes de la vie posés et le bien vu, en avant ! et fi des moqueurs ! Tu couronneras le tout par un amour de petit enfant envers la sainte Vierge et une amitié confiante avec ton Ange Gardien. "

Le jeune frère allait donc entrer au Petit-Séminaire. Les conseils qu'on vient de lire s'adressent en partie à tout jeune homme qui commence sa carrière des études ; ceux qui suivent vont être dictés spécialement pour celui qui se destine à l'état ecclésiastique :

"Tes goûts et tes pensées et une secrète impulsion de la grâce, mon bon frère, te portent vers l'état ecclésiastique. Oh ! que le Seigneur soit mille et mille fois béni ! Mais si le Seigneur t'appelle, il faut que tu répondes. Un jour le jeune Samuel entendit une voix : Samuel, Samuel — Me voici, Seigneur, répond le jeune homme, me voici. — Eusèbe, Eusèbe ! et il te semble que le Seigneur aussi t'appelle à lui. Eh bien ! réponds comme Samuel : Me voici, Seigneur, car vous m'avez nommé, et je viens : que voulez-vous que je fasse? Je veux tout ce que vous voulez, et je le ferai, si vous m'aidez de votre grâce ; et vos bontés passées me l'ont appris, elle ne me manquera pas.

" C'est donc aux environs du 1er octobre, mois consacré aux saints Anges, que tu quittes ta première patrie, le sol natal, la jolie vallée d'or qui a donné son nom à la petite ville témoin de tes premiers essais d'étude. Courage, tu vas à une autre patrie ; quand on quitte quelque chose pour Dieu, on en reçoit la récompense au centuple et dès ici-bas, le Seigneur l'a dit. Et

maintenant te voilà donc tout seul ? Oh! non, non, tu es l'enfant de la sainte Vierge, la petite brebis du bon Dieu ; aie confiance. Néanmoins si ton cœur se fond eu toi-même, va, mon bon frère, va, pleurer à la chapelle, va offrir comme prémices à Jésus et à Marie, tes pleurs et ton sacrifice, et là, seul devant Dieu seul, consacre-toi sans réserve à son service. Offre-lui, pour commencer, ta vie de Petit-Séminaire ; jette-toi comme un enfant dans les bras de Marie, et crois-le bien, tu ne seras pas délaissé...

Bientôt il te faudra choisir un confesseur, tu prieras Jésus-Christ et la sainte Vierge de t'éclairer. Tu ouvriras ton cœur à celui que le bon Dieu t'aura donné, quel qu'il soit, non-seulement en confession, mais en des entretiens particuliers que tu auras avec lui dans les visites que tu devras lui rendre de temps en temps. Tu lui exposeras fidèlement tout ton intérieur selon l'inspiration de la grâce, tu le consulteras dans tes études, et tu iras chercher auprès de lui des consolations dans tes peines. Tu suivras ponctuellement ses avis, sans en changer un iota. C'est ce qu'on appelle la direction spirituelle nécessaire à quiconque veut avancer dans le bien. Confie-toi sans crainte à ton directeur, il doit garder et il gardera tes petites confidences comme un secret de confession...

" Tu n'es plus un enfant, mon cher Eusèbe, et tu dois commencer à vivre en jeune homme digne des desseins miséricordieux de la Providence à ton égard. Tu te feras un petit cahier où tu écriras les différentes impressions de ta vie, surtout les émotions pieuses, en mettant la date. Tu les dédieras à la sainte Vierge. Plus tard tu les reliras avec bonheur, et cela retrempera ton âme aux jours d'abattement. "

Théophane, nous le savons, avait lui-même mis en pratique ce dernier point ; et ses amis des Missions-Etran­gères, dans les mains desquels ces pages d'impressions pieuses étaient tombées en une circonstance, nous ont déclaré qu'elles étaient vraiment dignes d'attirer l'atten­tion. Ils firent inutilement tous leurs efforts pour en avoir une copie, ou du moins pour en obtenir la conser­vation: Théophane exigea qu'ils les brûlassent eux-mêmes avec plusieurs autres compositions, à l'époque d'une maladie qui paraissait offrir pour lui des craintes tout à fait sérieuses.

Reprenons la lettre et les conseils adressés à son frère : " Sois humble devant Dieu, te rappelant ta misère, et devant les hommes pour ressembler au divin Maître, qui se prépara par trente années d'une vie humble et cachée à son ministère public. Si tu es humble, tu seras charitable pour tes nouveaux condisciples, ne te recherchant en rien, mais te consacrant tout entier à eux, même à ceux qui te feraient de la peine. J'aimerais bien que tu te privasses parfois de quelque douceur pour donner aux pauvres. D'ailleurs tu ne devras pas faire de grandes dépenses, n'imite pas tout ce que tu verras faire. Souviens -toi de la maison paternelle; souviens-toi des malheureux qui ont à peine ce qui suffit pour ne pas mourir de faim.

"Surtout, il faut que tu sois pieux, que tu aimes tout ce qui a rapport à Dieu, que tu vénères les prêtres du Seigneur, que tu te plaises à parler de Jésus et de Marie. Dieu est dans les petites choses comme dans les grandes; il doit être le grand mobile de tes pensées, de tes actions, de tes paroles. Tu iras souvent à confesse; tu auras beaucoup de dévotion au saint Sacrement de l'autel, et puis tu entreras le plus tôt possible dans la Congrégation de la sainte Vierge. Ah! mon Dieu, que j'étais heureux le premier jour que je m'appelai Congréganiste ! Quelles délicieuses émotions autour de votre autel, ô ma Mère !

"Allons, va donc, mon cher Eusèbe, va te réfugier sous l'aile de Jésus et de Marie ; va, fuis le monde et ses vanités et ses folies ; va t'aguerrir contre ses perfidies et celles de son maître le démon. Va donc; que l'Ange du Seigneur t'accompagne et guide tes jeunes pas dans la vie ; un vaste horizon est ouvert devant tes yeux. Quelle belle vocation est la tienne ! Regarde-la fixement ; et, ancré sur la miséricorde infinie de Dieu qui t'a appelé, et sur la confiance en sa grâce qui te soutient, répète hardiment la parole de saint Paul : Ad destinatum persequor, ad bravium supernœ vocationis in Christo Jesu ! "

Eusèbe est arrivé au Petit-Séminaire, il a maintenant quinze ans, le voilà jeune homme ; Théophane va lui faire entrevoir la dignité du jeune homme : ..." Rappelle-toi cette parabole du Samaritain faite par Notre-Seigneur : Cet homme charitable rencontre un blessé sur sa route, et il s'empresse de le secourir, versant le vin et l'huile dans ses plaies. L'homme, l'humanité sont un grand malade, un grand blessé. Tout en versant dans l'âme de l'homme et de l'humanité le vin enivrant de la vérité perdue, il ne faut pas oublier de verser l'huile de la charité qui pénètre, adoucit et conforte. Prie pour moi, mon cher frère, afin que je sache verser le vin et l'huile.

Un jour viendra, et ce jour peut-être sera dans quelques années, où il te sera dit à toi aussi d'aller verser dans l'âme de nos frères blessés le vin et l'huile. J'ai l'espérance, douce à mon cœur fraternel, que le bon Dieu te ménage cette grâce. Mais il faut être humble et pieux. O Eusèbe, tu traverses le plus bel âge de la vie. Sais-tu pourquoi ? — Parce que c'est l'âge des passions, l'âge des combats et des grands combats, et par suite des grandes victoires. Un jour Notre-Seigneur vit un jeune homme, et il le regarda d'un regard d'amour. Disons mieux : le Sauveur regarda le jeune homme, non un jeune homme en particulier, mais l'homme en son jeune âge, notre jeune âge, et il l'aima : le jeune homme, c'est toi. Du courage, frère ; sois digne de ton âge. Après la victoire, quelle récompense ! Peut-être entendras-tu la voix du divin Maître disant : Viens avec moi ; alors nous nous retrouverions soldats du même régiment, voyageurs sur la même route, sous le même ciel ! — Ait ! ah ! frère, qu'en dis-tu ?... Que la sainte volonté de Dieu soit faite, non la nôtre !

" Frère, dépose souvent la pensée de ton avenir entre les mains de la Providence, dans le cœur de Jésus, le Dieu fait homme, et pendant un temps jeune homme; car Jésus-Christ est le Dieu enfant, le Dieu jeune homme, le Dieu homme, le Dieu de tous les âges ; dans le cœur de Jésus, dis-je, et dans le cœur de Marie, notre douce Mère. Entretiens amitié avec ton Ange Gardien ; et puis espère. Accomplis avec joie le travail de chaque journée, apprends soigneusement à chanter les chants de l'Église. Sois gai, très-gai. La vie du chrétien doit être un perpétuel jour de fête, prélude de la fête de l'Éternité.

En terminant, une pensée me vient, qui est de te proposer de lire et de méditer, chaque jour une petite minute, un verset des Chapitres XIV, XV, XVI, XVII de l'Évangile selon saint Jean. Tu ne comprendras pas toujours, n'importe, Dieu agréera ta bonne volonté. Tu savoureras chaque parole, un verset pourra te servir plusieurs jours. C'est le dernier discours de Jésus-Christ aux hommes: chaque lettre en est une perle précieuse...— Enfin, frère, je conclus en t'invitant à dire avec moi chaque matin la prière que faisait Salomon, demandant à Dieu la sagesse. Dieu agréa la prière de Salomon, il agréera la nôtre. — Et qu'est-ce que la sagesse ?... Elle te sera révélée plus tard ! " Dieu de nos pères et Seigneur de miséricorde, qui avez créé toutes choses par votre parole, donnez-moi cette sagesse qui siège avec vous toujours sur votre trône, parce que je suis votre serviteur et le fils de votre servante ; homme faible et de peu d'importance, trop petit pour arriver à l'intelligence de vos jugements ; envoyez- la des cieux où vous habitez, afin qu'elle soit avec moi, et qu'elle travaille avec moi, que je sache ce qui est le plus digne de vous... et que je le fasse Ainsi soit-il "

Le petit Séminariste touche maintenant à la fin de sa Troisième. Théophane, ayant remarqué dans ses lettres quelque progrès en littérature, saisit bien vite cette oc­casion pour glisser à ce sujet quelques conseils qui seront développés plus tard. Il faut toujours, dit-il, que la phrase vienne après l'idée et n'en soit que l'humble servante. Suis ce principe |en tes compositions, quel-

que imagination qui y soit déployée; avant de dire, il faut avoir quelque chose à dire, il y en a tant qui parlent pour ne rien dire ; je n'aime pas ces dévergondages. Attache-toi à l'esprit d'analyse et de comparaison. Aime à te rendre compte de toutes choses: par la tu formeras ton esprit et le régulariseras, puis après tu places les bordures du chemin, tu sèmes les plantes et les fleurs, et tu ornes le paysage."                                                                      

A la fin de l'année scolaire, le jeune Eusèbe allait en vacances : le cœur de Théophane l'accompagna. Rendu dans la patrie, écrit-il, rends visite aux personnes de connaissance, chacun aime cela ; et puis de la gaieté, de la douceur, de la modestie, de la gracieuseté. — Et il ajoute : Quelles parties de plaisir vous allez faire! Je songe à ces soirées de famille ! Vous jouerez, vous rirez ; j'envie presque un si beau sort... Au moins, vous parlerez un peu de l'absent, et puis on me fera des récits... J'y compte. Quelquefois le souvenir du passé vient à ma mémoire et conduit des larmes à mes yeux. O mes amis, s'il n'y avait pas l'espérance de me retrouver avec vous au ciel, s'il ne me semblait pas que la volonté du Seigneur est que je m'en aille d'avec vous, est-ce que je vous quitterais ? Mais en vous disant adieu, nous nous disons: Au revoir! n'est-ce pas?... Par toutes ces instructions si solides et si sages, on voit que Théophane aimait son frère sincèrement et de l'amour le plus efficace ; il aurait voulu le rendre bon et pieux comme il l'était lui-même. Pour arriver à ce but, le saint Missionnaire n'employa pas seulement les paroles persuasives, mais aussi il s'adressait au Seigneur dans la prière; il le conjurait de veiller sur celui qu'il appelait le petit Benjamin, et de protéger ses jours; et quand il fut prêtre, c'est alors surtout qu'il recourut pour cela à l' assistance divine par l'offrande du saint Sacrifice, et fit pour ainsi dire violence à Dieu, comme nous allons voir.

Théophane avait écrit à son jeune frère dans le cou­rant de juillet : Je dirai la Messe pour toi le premier août, fête de saint Eusèbe de Verceil, évêque et martyr, et celui-ci y comptait sans nul doute. Or, le trois du mois d'août, il recevait de Paris une nouvelle lettre où on lisait : " Ce matin, deux août, j'ai dit pour toi la sainte Messe, afin que le bonheur t'accompagne. — Pour quelle raison Théophane ne remplit-il pas sa promesse, et au lieu de dire cette Messe le premier août, la renvoya-t-il au lendemain? Nous l'ignorons absolu­ment ; mais sans dire précisément que nous voyons ici un miracle, on va se convaincre que du moins il s'y trouve une coïncidence bien étrange et tout à fait providentielle.

Le lundi deux du mois d'août 1852, à la suite d'un vio­lent orage, la foudre éclata sur le Petit-Séminaire de Montmorillon, et une étincelle échappée à la masse électrique vint frapper le jeune Eusèbe Vénard. Le fou­droyé un instant laissé pour mort fut à grand'peine rap­pelé à la vie, et bientôt après hors de danger. Or, en voyant cette coïncidence du coup de foudre et de la Messe de Théophane, renvoyée à ce même jour sans raison ap­parente, il est bien difficile que l'esprit d'un homme de foi ne se persuade pas qu'il y a là une grâce du Ciel due à la piété du jeune prêtre. Du moins, savons-nous que son frère Eusèbe n'a jamais voulu entendre parler qu'on expliquât la chose autrement. D'un autre côté, le saint Missionnaire, qui avait bien remarqué lui-même la coïn­cidence et à qui on l'a rappelée plusieurs fois, n'a donné aucun démenti ni aucune explication à ce sujet ; quelques jours après l'événement, il s'est borné à écrire à sa fa­mille avec le plus grand calme : J'ai dit une Messe d'actions de grâces, ce matin, pour remercier Dieu de nous l'avoir conservé.

Le futur Missionnaire, si dévoué à l'égard de son plus jeune frère, ne l'était pas moins à l'égard d'Henri, à cette époque devenu déjà jeune homme. En différentes cir­constances, il lui donne des avis d'une importance capi­tale. Peu de temps après le départ de son frère, Henri lui avait écrit une lettre où se trouvaient traduits tous les sentiments de tendresse que le vide de la séparation fai­sait fortement sentir à son cœur; et dans la réponse de Théophane, il avait remarqué, au milieu des expressions les plus fraternelles, une fleur de poésie tout embaumée; il l'en félicita, connaissant bien du reste, depuis long­temps, son talent incontestable en cette matière. A son tour, Théophane profita de l'occasion pour parler poésie et prononcer son jugement sur ce sujet :

" Je ne suis point étonné, mon cher Henri, dit-il, que tu aies vu de la poésie dans ma lettre, non pas qu'elle y fût véritablement, mais ton cœur l'y a mise. Puisque tu me parles de poésie, je te ferai à ce sujet une réflexion : c'est que le mot et la chose ont été profanés par les hommes et le sont encore aujourd'hui plus que jamais. Poésie veut dire élévation de l'âme, épanchement du cœur épris des beautés qu'il découvre dans la création, et de là en Dieu. Les Mystères chrétiens, surtout le Mystère de la sainte Eucharistie, sont éminemment poétiques; là est l'exquise et fine fleur de toute poésie. Mais quand je vois Messieurs les soi-disant poètes porter leurs rêves poétiques dans un vague indéfini comme l'espace, sans s'arrêter à rien, puis ensuite abuser des mots les plus purs et les plus beaux pour revêtir leurs idées de boue et de fange, mon âme

se soulève. Poésie n'est pas enivrement et exaltation des sens! Et les trois quarts et plus des poètes font de cette poésie !! — Henri, allons puiser à d'autres sources ; le siècle coule en tous sens ses flots impurs. O mon frère, on peut bien avoir peur d'en être sub­mergé. Mais courage ! suivons le droit chemin, ne détournant la tête ni à droite, ni à gauche. Vois-tu l'exilé qui va vers la patrie ? Il ne voit qu'elle ! Nous sommes tous des exilés ici-bas, allons à la patrie du Ciel ! ! !

De même qu'à son plus jeune frère, Théophane fait aussi part à Henri de ses réflexions sur le jeune homme; mais comme Henri est dans une position toute différente au milieu du monde, le Missionnaire veut lui dire ce qu'est le jeune homme du monde, Donc, après avoir écrit : " Bel âge que ton âge! Bel âge que l'adolescence, que l'âge du jeune homme! il ajoute : Qu'est-ce qu'un jeune homme ? — Un être contradictoire comme tout l'homme. Beaucoup d'orgueil avec beaucoup de générosité, beaucoup d'indépendance avec une certaine soumission, beaucoup de boue avec beaucoup de pensées pures, du courage et de l'audace avec de la lâcheté, de l'ardeur au travail avec une grande pa­resse, l'élément du mal et l'élément du bien.

" Je connais des jeunes gens au milieu du monde, vivant au sein du luxe et des plaisirs, humbles, doux, respectueux, charitables jusqu'à aller chercher le pauvre dans ses réduits les plus misérables, pieux d'une piété de bonne femme, comme d'autres disent. Leur démarche est simple, naturelle, dégagée; leur abord est plein d'une aimable vivacité, leur regard se possède, leur front reflète la beauté de leur âme, leur présence est aimée et enviée, et toute leur vie s'écoule dans l'exercice du bien. Ils peuvent faire des fautes, car l'homme est faible, mais ils n'en mettent qu'une plus grande confiance en la miséricorde divine, qui les garde sous son aile. Dieu soit béni ! Ces jeunes gens ne sont pas très-rares, mais ils ne flânent pas dans les rues pour se faire connaître.

" Il y a une autre espèce de jeunes gens. On les voit au dehors ou dans les cafés et autres lieux de réunion pour le plaisir, jamais avec eux-mêmes. Ils sont inquiets, ils marchent comme des fous, rient ou raisonnent dans le même genre; ils prennent des airs d'importance, ils jugent et critiquent tout, ils ne respectent et ne vénèrent pas la femme, ils veulent tout voir, tout entendre; ils parlent pour parler, leur moins mauvaise action est de ne rien faire, etc., etc. Ces jeunes gens fourmillent dans les rues de Paris : leur vie secrète est encore plus digne de pitié que leur vie publique.

" Tous les jeunes gens, plus ou moins, peuvent prendre rang dans ces deux bataillons. Or il en coûte moins pour se mettre du bon côté, mais il faut avoir du cœur, raisonner sa vie et..... aimer et servir Dieu.

" Adieu, mon frère; écris-moi longuement : tes lettres me font tant de bien !...

Les conseils de Théophane à sa sœur ont pour but de conduire celle-ci à la perfection, où elle-même aspire de tous ses vœux. — Mélanie, toujours souffrante depuis le départ de son frère, fut atteinte d'une manière plus grave, quelques semaines seulement après la séparation. Puis on expédia bientôt à Paris la nouvelle d'un complet rétablissement, et alors le pieux Théophane écrivit à sa sœur ces considérations sur le profit que l'on peut tirer de la maladie :

" Ma chère sœur, je suis bien aise que tu aies été malade, et que la maladie n'ait pas eu de suites fâcheuses. Je m'empresse de te donner la raison de la première partie de ma phrase, qui pourrait t'épouvanter. Je te trouvais trop en santé, et l'excès est partout nuisible. Tu avais du superflu, cela sied bien vraiment à quelqu'un qui désire faire abnégation de toutes choses. Et puis tu as eu l'occasion de souffrir quelque chose pour l'amour de Jésus-Christ. Oh ! tu auras bien compris l'avantage de ta position. Les souffrances, tu le sais bien, sont la monnaie dont on achète le ciel. Sous ce rapport, tu en es au commencement de ta fortune. Pour moi, je n'ai pas le sou, selon le dicton populaire ; je suis gueux, à proprement parler, comme un rat d'église. Mais... j'espère aller en Californie ! Tu vois donc que mon raisonnement n'est pas trop contraire à la charité fraternelle. D'ailleurs, tu sais bien que je t'aime.

Du reste, Théophane avait pour tous cette admirable charité qui consiste à aimer l'âme avant d'aimer le corps, à souhaiter à ses amis les biens spirituels avant les biens temporels, le ciel avant la terre. Il en fait preuve dans une autre circonstance très-remarquable. Qu'on nous permette cette petite digression vraiment digne d'intérêt. — Une jeune mère avait prié le futur Missionnaire de faire recommander sa fille infirme à Notre-Dame-des-Victoires. La commission fut remplie fidèlement et avec bonheur; mais le pieux Théophane, plein de l'Esprit de Dieu, écrivit à la pauvre mère:

" L'affaire est donc maintenant entre les mains de la sainte Vierge ; il ne reste plus qu'à lui exposer la cause, et nous pouvons compter qu'elle sera bien plaidée. Mais qu'allons-nous demander?... Ah ! je parle à une mère, et je crains d'attrister son cœur. Mais aussi je parle à une mère chrétienne, et cette pensée me donne de la hardiesse. Eh bien! donc, que demanderons - nous à Dieu par l'intercession de Marie pour votre intéressante petite? La vie du corps ou la vie de l'âme?... Ici-bas la santé, le bonheur, ou la couronne de l'innocence dans le ciel, la satisfaction de nos désirs, ou la plus grande gloire de Dieu?...

" Pauvre mère, je vous demande pardon de parler de la sorte. Je discute avec la tendresse maternelle, je ne calcule pas les coups que je porte.— Mais pourquoi craindrais-je ? Non. ...je serai compris. Si la santé du corps devait être préjudiciable à votre chère enfant, vous ne la demanderiez pas pour elle, n'est-ce pas? — Si le bon Dieu destinait ici-bas des souffrances, des infirmités, des croix à l'enfant, pour épurer son âme et lui donner une plus belle récompense, vous ne voudriez pas contrarier les desseins de la Providence. Oh ! non, vous ne demanderiez que la grâce de la résignation pour vous. Mais peut-être le Dieu des miséricordes ne veut pas vous faire subir une si rude épreuve ; peut-être veut-il exercer votre foi, et, si elle en est digne, lui accorder sa demande, procurer ainsi sa gloire, celle de la sainte Vierge, et vous donner à vous de grands motifs de reconnaissance et d'amour envers lui. Donc il faut dire : Seigneur, ainsi que vous le voulez, je le veux aussi moi. Amen ! Tout, Seigneur, pour votre plus grande gloire !...

Revenons à ce qui concerne la pieuse Mélanie: depuis longtemps elle désirait se consacrer tout entière à Dieu, et les plans de son frère, nous l'avons vu, avaient mis obstacle à l'accomplissement des siens. Elle en avait fait généreusement le sacrifice: néanmoins de temps à autre elle sentait en son âme de pressantes sollicitations, Le bon frère comprenait bien les élans de ce coeur, et il essayait parfois d'en modérer les battements :

"Console-toi, ma chère sœur, disait-il : puisque nous sommes faits pour vivre ensemble, nous irons vivre ensemble au ciel. — Il faut que tu sois patiente en attendant le moment où le bon Dieu, s'il te veut exclusivement à lui, te facilitera le moyen de répondre à son appel. La perfection n'est pas plus dans un lieu que dans un autre, elle est dans la correspondance à la grâce de Dieu, là où il nous veut." — Puis le saint Missionnaire cherchait à égayer sa pauvre sœur, et pour cela, la moindre petite chose était une précieuse occa­sion. J'ai reçu le petit morceau de gâteau avec une joie dont rien ne peut donner une idée ; j'ai bien reconnu là ton cœur, ma bonne Mélanie. Je garde ce petit morceau de gâteau comme une relique ; de temps en temps je le grignote, et je le trouve fort bon. Tu n'as pas épargné le beurre ni le sucre, et c'est bien : je devais t'en faire le compliment. J'accompagne chaque petit festin d'un chant de quelques couplets des cantiques que tu m'as envoyés. J'irai chantant ces cantiques tout le long de ma vie, en quelque lieu que je sois ; ils me rappelleront ce que j'ai de plus cher sur la terre, ce que j'ai de plus cher aux cieux ; ils me serviront de passeport pour l'éternité.

Quand pourrai-je à tes sacrés cantiques, O Sion, unir mes chants joyeux ! Célébrer sous tes heureux portiques Le doux nom de la Reine des cieux ?

Mais si les lettres de Théophane demandaient pour les projets de Mélanie un retard nécessaire et toujours péni­ble, elles avaient aussi le mot de la consolation et de

l'espérance : Ne te décourage pas, ma chère sœur. Et puis, ta vie humble et cachée dans la famille est aussi méritoire que les plus brillantes vies, et elle est plus sûre.

Cependant si Mélanie devait attendre encore plusieurs années, elle pouvait, du moins, réaliser une partie de ses désirs en s'engageant au service de Jésus-Christ sous la bannière de la virginité tout en demeurant dans le monde : c'est ce qu'elle songea à faire, mais non pas sans avoir consulté son saint ami des Missions-Étran­gères qui avait toute sa confiance. Voici la réponse de ce dernier :

" Ma très-chère Mélanie. — Ta dernière lettre m'a comblé de joie, car elle m'a montré combien tu es désireuse d'avancer dans la perfection, et combien Notre-Seigneur Jésus-Christ te favorise de ses grâces les plus signalées. Je l'en bénis chaque jour, et je le prie de t'éclairer d'une lumière plus vive encore et plus pure, de te fortifier de son secours tout-puissant, de te guider dans la route vers la patrie, de t'inspirer l'esprit d'humilité, frère de l'esprit de pureté, de dé- verser sur toi tous les dons de sa grâce : et le don de Sagesse qui fait goûter Dieu et son indicible suavité, et le don d'Intelligence dont l'œil est si pénétrant, et le don de Conseil qui arme de prudence, et le don de Force qui combat pour notre faiblesse, et le don de Science qui enseigne notre ignorance, et le don de Piété qui donne le pur amour, et le don de Crainte qui veille à l'entrée de notre âme. J'unis mes prières aux tiennes, et j'ai fait déposer ta recommandation aux pieds de Notre-Dame-des-Victoires. Ne précipite rien. Tu veux être obéissante aux conseils de ton confesseur, tu as raison, car l'obéissance est un sûr guide.

" Tu es bien bonne, ma sœur, de me consulter, moi qui ne suis qu'après toi dans la famille, et je te remercie beaucoup de cette attention de ton amitié ! Eh bien ! quelle réponse te donner? Tu ne veux pas que je dise Non, et je ne le veux pas non plus. Comment te conseillerais-je de rester unie au monde que je déteste comme toi et que j'ai quitté? — Eh ! je sais bien, il y a longtemps que ton cœur s'est détaché aussi de ce monde corrompu et corrupteur; mais l'acte de renoncement, tu ne l'as pas signé encore, et c'est ce qui te reste à faire. Qui t'arrête donc? Consulte ton courage, consulte la voix de la grâce, consulte les âmes vénérables qui vivent avec toi chaque jour; et si rien ne s'y oppose, que tes désirs soient accomplis; que la volonté de Dieu soit faite : célèbre aussi tes noces, donne ton cœur et ta vie, revêts-toi de la robe nuptiale, mets un anneau à ton doigt, prends un nom nouveau, entre dans une nouvelle famille. Je te salue, Sœur Marie (du futur Missionnaire), vierge épouse du Christ Jésus! Amen t

" Vienne le jour où je saurai que ma bien-aimée sœur fait partie du chœur des Vierges dont Marie Immaculée est la Reine, et cet autre jour où tu compteras ton frère dans les rangs des apôtres dont Marie est encore la Reine ! Comme alors nous redirons avec bonheur : " Regina apostolorum, Regina virginum ! Oui, Reine de mon frère, apôtre de la foi, diras-tu ; et moi : Reine bénie de ma bien-aimée sœur, vierge épouse du Christ Jésus, priez pour nous !...

Tu veux que je devine ton nouveau nom? Je me creuse la tête en vain, et je n'en trouve pas d'autre à te donner que le mien ; peut-être est-ce celui que tu as déjà pris. L'amitié a des idées si bizarres !....

L'amitié en effet a des idées parfois bien bizarres : elle aime surtout à inventer des expédients, même les plus impossibles, pour satisfaire ses tendres élans. Nous le voyons par cette phrase de Théophane, qui fait supposer chez Mélanie l'émission d'une autre idée de ce genre : Tu voudrais être religieuse-missionnaire, ma très-affectionnée sœur? — Je me défie de ta vocation, il me semble qu'il s'y mêle un peu d'amour fraternel.

Cependant le grand jour approchait pour Mélanie; à la date du quinze juillet 1852, son frère lui adressa quel­ques phrases qui n'ont à nos yeux que le défaut de la brièveté. Il avait reçu encore du gâteau de la Saint-Jean, fête de son père : J'ai mangé du gâteau, méchante et moqueuse sœur, et je l'ai trouvé bon ; il était cependant trop salé, c'est là toujours le défaut dominant de ta cuisine. Eh bien! sois donc le sel de la terre ! tant d'âmes le laissent s'affadir et s'évaporer... Ah ! tu ne t'attendais pas à cette morale ?...

Il faut être une sœur comme toi pour te souvenir de la manière dont j'étais placé, le surplis sur le bras, après la messe d'adieu. Ma follette de sœur, tu m'aimes trop ; c'est peut-être bien pour te punir que le bon Dieu m'a dit de m'en aller.

Je te félicite, Mélanie, de te séparer du monde, quoique au milieu du monde : c'est le bon parti. Dieu te prépare une grande grâce, reçois-la en toute reconnaissance et humilité; indique-moi le grand jour. Allons, adieu, sœur Marie-Théophane, ne manque pas d'être douce."   

Enfin, la bonne Sœur ayant fait sa consécration au Seigneur, le Missionnaire, sur un petit billet écrit à la hâte, dit encore cette parole par laquelle nous voulons clore cette magnifique série de conseils, et qui montre aux personnes pieuses du monde comment il faut tout d'abord, avant de faire des œuvres de surcroît, remplir ses devoirs chacun dans sa position: Je te félicite, — mais souviens-toi que ton premier devoir est dans la famille, pour la famille. — Puis il finit: "Douceur et humilité, et joyeuseté dans les saints Cœurs de Jésus et de Marie ! "

Cependant le moment approchait où M. l'abbé Vénard devait recevoir l'onction du sacerdoce; et à mesure que l'aurore du grand jour apparaissait à ses yeux dans un avenir moins éloigné, son âme redoublait encore de piété et de ferveur. Du reste, ces vifs élans vers le sommet de la perfection semblaient chez lui faciles et naturels dans ce sanctuaire de bénédiction, là où chaque pas réveille de si beaux souvenirs, où, tous les jours de la vie, se renou­vellent ces spectacles si émouvants qui, en frappant les sens, pénètrent aussi jusqu'à l'intime de l'âme! Tout à l'heure nous parlerons de la cérémonie des adieux ; main­tenant disons un mot seulement de l'oratoire de la sainte Vierge et de la salle des Martyrs, et pour cela emprun­tons toujours les paroles mêmes du futur Missionnaire: "Je tiens surtout à te parler, ma chère sœur, d'un petit oratoire à jour, disposé en berceau et consacré à la sainte Vierge, à l'un des angles du jardin. La statue de notre Mère est au fond ; au-dessous sont plusieurs gradins destinés à recevoir des flambeaux et des fleurs. Nous nous réunissons en ce lieu chaque samedi soir et la veille des fêtes, après notre souper. Les flambeaux sont allumés; en outre, les veilles de fêtes, on découvre un beau lustre qui pend du sommet du berceau et on le charge de bougies. Voici donc une illumination au milieu du bocage et à l'entrée de la nuit, puis une voix adresse à Marie en latin les invocations écrites au-dessus des différentes entrées de l'oratoire: Cause de notre joie, Reine des Martyrs, Reine des Confesseurs, Reine des Apôtres, O Reine conçue sans péché, Marie, Etoile des mers ! Et tous les aspirants répondent chantant: Ora pro nobis; on récite Pater, Ave, Memorare, Sub tuum, et on chante quelques hymnes ou antiennes à la sainte Vierge ou un cantique. Suit la récréation, puis la prière à neuf heures. Mais, en sortant de la Chapelle pour rentrer à sa cellule, personne n'oublie d'aller rendre visite aux restes vénérés de ceux dont nous avons chanté Marie Reine. Autour d'une salle dont le parquet est couvert d'un grand et beau tapis, dont les murs sont parsemés d'étoiles et de palmes d'or, sont rangés avec ordre les nombreux reliquaires qui renferment les dépouilles des Martyrs de la Chine et du Tong-King, les uns Missionnaires, d'autres indigènes, qui ont pu être soustraites aux persécuteurs. Chacun s'agenouille, prie et se retire silencieux en baisant un crucifix teint du sang de Mgr Borie."

La salle des Martyrs ne renferme pas seulement des reliquaires et des ossements. On y voit encore, dit M. Eugène Veuillot, des cangues, des cordes, des chaî­nes, des rotins, et à côté de ces instruments de supplice des vêtements teints de sang et des tableaux. Ces ta­bleaux sans perspective, peints à la hâte par des mains inexpérimentées, n'indiquent pas même l'enfance de l'art; mais ils rappellent le martyre ou plutôt le triom­phe de divers Missionnaires français et indigènes; ce sont des témoignages historiques. Malgré l'absence d'art, ces peintures font frémir : on y voit les bourreaux léchant avec une joie féroce et bestiale leurs sabres teints de sang, et c'est là, en présence de ces enseigne­ments augustes et terribles, que les futurs Missionnaires sentent se développer le saint amour des combats apos­toliques.

A la vue de ces glorieuses dépouilles qui parlent si fort aux coeurs même des plus indifférents qui les visitent, l'enthousiasme de notre Théophane, pensons-nous, devait être bien grand. Écrivant à une parente, il trouve l'occasion de glisser ces quelques phrases dont il s'efforce encore d'adoucir l'expression : La mission du Tong-King est maintenant la Mission enviée, vu qu'elle offre le moyen le plus court d'aller au Ciel.... Mais je n'ose pas trop m'appesantir sur ces choses dont la description vous faisait frémir, si je m'en souviens bien, lorsque je vous en parlais de vive voix. Ne craignez rien, ma chère tante : Dieu, qui m'a appelé, me soutiendra à l'occasion et, s'il le faut, me rendra digne de mes devanciers.

De même, l'ardent Missionnaire, après avoir raconté à sa sœur le martyre de M. Schœffler au Tong-King, ne peut s'empêcher de s'écrier malgré lui : " O ma bonne sœur, si un jour moi aussi je devais être appelé à fournir de mon sang un témoignage de la foi ! — Je pense que cette perspective ne t'effraie pas, et si je te parle de la sorte, c'est que je présume bien de ta générosité. Quoi qu'il arrive, j'ai toujours besoin de tes prières, et j'y compte."

Évidemment, le vertueux Théophane était conduit dans cette voie de l'apostolat et du martyre par la grâce divine ; sans doute, la nature et ses goûts si simples le tenaient fortement attaché au sol et à la famille, mais chaque jour la grâce travaillait intérieurement pour l'en séparer de plus en plus jusqu'au moment qui devait être le dernier sur la terre de la patrie. Dès lors, dit un écrivain moderne, il aspire à cette vie d'immolation pour Dieu, dont son âme a deviné les joies ; il la goûte d'avance ; il veut s'en assouvir, et le monde n'a point de chaînes de fleurs assez belles qui puissent l'empêcher de courir à ces nobles fers. C'est ce qu'il nous est facile de conclure d'après ce fragment de lettre à Mgr de Poitiers :

" Autrefois, Monseigneur, je me réjouissais dans l'espérance de recevoir des mains de Votre Grandeur le complément des grâces dont le bon Dieu par elles m'a déjà comblé. La divine Providence a disposé de mes espérances en disposant de mon avenir. Monseigneur, je regrette mes espérances, mais je fixe l'avenir du même œil que par le passé. Oui, je l'avoue, Monseigneur, je me détache chaque jour de la France, même lorsque la France dit pour moi Poitiers, et mes goûts deviennent décidément de plus en plus Chinois. Je ne sais quelle impulsion irrésistible me fait sympathiser avec ces peuples d'un autre ciel, Indiens ou Chinois ; cependant quelques-uns de mes confrères veulent que ma physionomie ait des tendances chinoises. On me donne une tête de Chinois, des yeux de Chinois, des poses de Chinois, enfin je suis tout Chinois. Je ne dédaigne pas la Chine, mais je ne la choisis pas. Je n'ai pas d'autre choix que la volonté de mes supérieurs, si tant est que je sois jugé bon à quelque chose. Je me trouverai toujours trop bien dans le lieu où le divin Maître daignera me permettre de travailler pour le salut de mes frères et la gloire de son nom. "

Cependant les Supérieurs de Paris avaient parfaite­ment reconnu les vertus du jeune aspirant aux Missions, à travers le voile d'humilité sous lequel elles se cachaient : c'est pourquoi ils hâtèrent le moment de sa consécration définitive, et malgré son âge peu avancé (il avait vingt- deux ans et demi), ils l'appelèrent à l'ordination de la Trinité. A cette nouvelle, deux sentiments opposés pri­rent également place dans le cœur du futur prêtre, la crainte et la joie ; et s'il écrit de suite à sa famille, il ne peut dire que cette parole : Je serai prêtre à la Trinité ! O mon Dieu ! je n'ai pas la force d'avoir une pensée ; je ne sais si je dois chanter ou gémir.

Quelques jours après, Mgr Pie recevait aussi une lettre qui lui donnait avis de cet événement prochain :

" Monseigneur, Ils n'ont pas de saveur, ces fruits qui devancent le temps ordinaire de la maturité. Moi, je suis un fruit jeune et encore vert, et pourtant il faudrait que je fusse mûr dans un mois. En vérité, Monseigneur, malgré le beau soleil de mai, n'est-ce pas trop tôt?...

" Je ne pensais pas être appelé à la prêtrise avant Noël ; mais il me semble que le bon Maître a pitié de ma jeunesse et la veut réjouir dès maintenant. Oui, je dis bien vrai, je ne suis pas dans l'illusion : Introïbo ad altare Dei, ad Deum qui lœtificat juventutem meam. Ensuite ne tardera pas à venir peut-être le jour où une autre parole me sera dite, dont la pensée me remue déjà fortement : Il faut plier bagage et partir.

" Quand je me replie sur moi-même, que je vois ces mains presque enfantines que l'huile sainte va consacrer, ces pieds qui ne dédaigneraient pas encore les jeux du collège et qui porteront l'Évangile de vérité et de paix, tout mon être enfin qui ne fait qu'essayer la vie et doit apprendre à vivre aux hommes, je ne puis m'empêcher de rire, d'un rire de compassion d'abord, et puis, je ne le cacherai point, d'un rire de bonheur, car tous les sentiments se pressent en moi.

" J'espère en Notre-Seigneur, qui m'élèvera et m'illuminera, et me donnera force, douceur, humilité, prudence, science et charité. J'espère en outre que Votre Grandeur voudra bien ne pas m'exclure du catalogue de ses enfants, et ne refusera pas de verser sur mon indigence quelque peu des grâces que vos prières, Monseigneur, lui obtiendront.

Veuillez agréer... "

Cependant le Seigneur voulait encore de son futur ministre un nouveau genre de préparation, en le rete­nant pendant trois semaines sur un lit de douleurs, afin d'épurer entièrement son âme. Pendant toute la durée de cette épreuve, nous a-t-on dit depuis, le malade fut d'une gaieté incomparable et qui n'eut d'égale que sa patience ; c'était pour ses confrères un réel plaisir de lui donner des soins. Dès le commencement de la convales­cence, comme l'ordination était proche, le futur prêtre écrivit :

" J'ai donc un corps tout neuf, et c'est un bien dont je remercie la divine Providence; puisque je dois aller dans un pays également tout neuf pour moi, nous nous accorderons ensemble. Il serait bon que je me fisse aussi un esprit et un cœur nouveaux, que je devinsse un nouvel homme. Priez pour que je sois transformé le jour de l'ordination ; que le jeune homme quasi- enfant soit mûri comme un fruit d'été, avec la saveur et le parfum, et comme un fruit d'hiver longtemps préparé, d'une maturité qui dure. "

Le convalescent fut tout juste assez fort pour assister à l'ordination, le cinq juin, et dire sa première Messe le lendemain. — Le jour de la Trinité, le jeune Prêtre s'empressa de saluer ses amis :

" Je vous envoie ma bénédiction ; j'ai dit ma première messe ce matin ! Mon Dieu, quel beau jour ! Je ne puis, il est vrai, méditer, ma tête n'est pas encore assez forte, ni me pénétrer des grands mystères qui ont fait de moi un nouvel homme. Mais je jouis d'une grande paix, je suis heureux. Plus heureux je serais avec vous, vous participeriez à ma joie qui serait une joie

de famille...enfin, Dieu ne l'a pas permis ! Soyons forts avec les pensées de la foi et de l'espérance. Prions unis. "

Le futur Missionnaire était prêtre. Son départ ne pou­vait se faire attendre longtemps ; la nouvelle lui en fut donnée trois jours après l'ordination. De suite, il en avertit les siens en disant que sa destination n'était pas fixée, ni le jour définitif des adieux, mais qu'il fallait se tenir prêt ; du reste, il serait averti un mois à l'avance, et il ajoutait : Amis, du courage, de la foi. Dieu veille suri nous. La sainte Vierge nous protège."

Cependant l'époque désormais prochaine de son dé­part, bien qu'il fît tous ses efforts pour donner du cou­rage aux autres, ne laissait pas que de sensibiliser for­tement son propre cœur et de reporter bien souvent son esprit vers ceux qu'il aimait : J'envie le bonheur de ces douces soirées dont tu me fais la description, dit-il à sa sœur; toi, de ton côté, tu envies ma bonne part : d'où je conclus que le bon Dieu est bien nommé, lui qui nous rend heureux malgré nos sacrifices, ou plu- tôt qui fait de nos sacrifices une source de bonheur. Que sera donc la paix du Ciel?..... Oh ! comme là nous serons heureux!!! — Je vois venir les vacances, écrit-il encore à son frère Henri ; Eusèbe, déjà grandi, arriver tout joyeux : vous vous embrasserez, vous rirez de tout cœur..., . Ah ! dans vos réunions, pensez quelquefois au frère aîné. Sachez que de temps en temps il donne une larme à ces beaux jours... Te souviens-tu des bords du Thouet, du coteau de Bel-Air, de ces pêches nocturnes, du chant de la chouette, dès gaudrioles qui égayaient la sombre nuit?..".

Le bon Théophane, si fidèle en ses souvenirs, n'oublia point, cette année encore, la fête de son bien-aimé père le vingt-quatre juin. Je remercie la divine Providence, dit-il, qui me permet encore cette année de me joindre à ma sœur et à mes frères, pour vous offrir notre tribut d'amour filial. Voyez comme notre bouquet est joli ! Mélanie et Henri donnent les fleurs toujours belles du pays natal ; notre petit Benjamin envoie celles qu'il a cultivées et fait éclore en sa retraite, fleurs de sagesse, de piété, de travail, tout ce qu'il y a de plus rare dans le jardin d'un écolier ; moi j'envoie des fleurs parisiennes, ce n'est pas à moi d'en vanter l'éclat et le parfum. L'année prochaine, peut-être, j'en enverrai qui sauront faire un compliment en chinois elles auront bien leur intérêt. Pour le moment donc du fond de la capitale à grande renommée, laissant tout son bruit, son luxe et ses richesses, je me recueille dans la pensée de votre souvenir qui vaut mieux que tout cela, et je l'inscris sur le papier et je vous l'envoie toute remplie de caresses, de baisers et des souhaits les plus heureux et les plus dignes que puisse imaginer votre très-respectueux et aimant fils..."

Les deux amis de Théophane dont nous avons parlé dans le chapitre précédent, MM. Dallet et Theurel avaient aussi été ordonnés prêtres le samedi cinq juin veille de la Trinité. Peu après, M. l'abbé Theurel reçut sa des­tination pour le Tong-King; il devait partir dans le cou­rant de septembre. M. l'abbé Dallet, destiné pour les Indes, s'embarqua au milieu du mois d'août, et ainsi le vide se faisait peu à peu dans ces coeurs liés si intime­ment par l'amitié. Avant de partir, le saint Missionnaire des Indes écrivait à M. Vénard père : Je suis heureux d'être l'ami de votre fils, et je remercie Dieu de m'avoir procuré cette amitié. Nous sommes du même âge, nous avons été faits ensemble diacres et prêtres; nous nous séparons demain pour toujours, car je pars le premier, mais je conserverai son souvenir, et nous nous retrouverons au ciel.

De son côté, notre cher Missionnaire, le lendemain du départ de son confrère, trouve l'occasion d'écrire : "Nous étions liés ensemble, mais quelle liaison durable ici-bas?... Hier matin je l'ai conduit à la voiture, bien triste, triste de le perdre, triste de ne pas partir avec lui ! " Mais l'ardent apôtre ne doit pas longtemps attendre : une lettre datée du treize septembre annonce à sa famille la nouvelle subite d'un départ précipité :

Mon cher père, ma chère Mélanie, mes chers

frères Henri et Eusèbe,

" Encore une fois disons ensemble : Dieu soit béni ! — Il y a à peu près un mois, cinq de mes confrères furent avertis de se tenir prêts à partir : j'étais laissé afin que j'eusse le temps d'achever l'entier rétablissement de ma santé; d'ailleurs ma destination, arrêtée à peu près, ne me conduisait pas avec eux. Comme j'ai pleuré alors!... Mais j'abrège, le temps me presse.

" Voici qu'un des cinq, revenu auprès de sa famille pour affaires, ne se présente pas au jour désigné par lui, et le départ approche. Je suis nommé son rempla­çant. Je m'en vais donc, mes bien-aimés, je vais vous quitter, vous dire adieu pour toujours jusqu'à notre réunion en la patrie du ciel I

Je n'achèverai pas la semaine à Paris : vendredi, probablement, sera mon dernier jour sur le sol de la France; nous nous embarquons à Anvers..."

Le dix-neuf septembre fut le jour du départ ; dès le matin de ce jour le nouveau Missionnaire envoya à chacun des membres de sa famille une parole spéciale d'adieu :

" Mon cher et bien-aimé père. — Aujourd'hui je quitte la France, aujourd'hui les derniers adieux, je pars à sept heures du soir. Lundi je m'embarque à Anvers ; mardi matin nous mettons à la voile           — Allons, père, adieu !...

" Mon départ vous fait souffrir; Oui, la séparation est dure, je le sens bien aussi. Mais du courage! la vie de la terre s'en va vite, la mort viendra bientôt nous réunir : car la mort du chrétien est sa vie, sa vie bienheureuse au sein de Dieu, avec les anges et les élus. Au revoir donc, mon père : la route n'est pas longue. Adieu! adieu !!... Je vous embrasse très-affectueusement.

Adieu, ma bonne Mélanie. — Je souffre beaucoup de ne pouvoir t'envoyer une longue lettre! Oh! nous aurions tant de choses à nous dire tous, pourtant !. Je me souviendrai de nos années d'enfance, de nos fêtes et joies de famille : ce souvenir charmera ma solitude ; après, la réunion se fera. Je pars, le cœur bien oppressé et les yeux pleins de larmes. Prions de concert les uns pour les autres. Adieu ! adieu ! Je t'embrasse avec tendresse.

" Adieu, mon bon Henri. — Adieu, frère. Que ta lettre m'a fait plaisir! Oh ! non ! je n'ai pas un cœur de pierre ! Mon pauvre cœur, au contraire, est fondu comme la cire...Mais nous nous reverrons. Je vais faire connaître notre Père qui est aux cieux à nos frères qui l'ignorent, et je serai au rendez-vous peut-être avant les autres. — Prie pour moi, la prière adoucit l'amertume de la douleur. Et moi, pourrais-je t'oublier ? — Adieu ! du courage dans la vie ! Adieu ! je t'embrasse avec amour."

"Adieu, mon bon Eusèbe. — Nous nous séparons, mon cher Eusèbe, mais que nos pensées s'unissent de plus en plus avec nos prières. Il nous faut marcher droit au ciel tous.— Bienheureux les premiers arrivés! Mes confrères et moi partons sous de bons auspices : hier nous a appris un nouveau martyr au Tong-King. Adieu ! adieu ! ! je t'embrasse, frère, avec amour."

Avant le départ des Missionnaires, eut lieu, selon la coutume, la scène traditionnelle qu'on nomme la Céré­monie des adieux, et qui, chaque fois qu'elle se renou­velle, attire toujours une foule de personnes de toutes les conditions à l'église des Missions-Etrangères. Toutes ces cérémonies se ressemblent à peu près; le lecteur nous saura gré de le faire assister à l'un de ces émouvants spectacles.

La cérémonie a lieu la veille du départ, après la prière du soir. Les voyageurs du lendemain sont introduits dans la chapelle. Ils s'agenouillent sur les marches de l'autel, au pied du tabernacle. Derrière eux, se rangent leurs frères et tous les Directeurs de la maison, puis les amis qu'ils avaient autrefois dans le monde et qui sont accourus pour les voir une dernière fois. On y voit des soldats, des domestiques, des gens de travail, des Frères de la Doctrine chrétienne, des prêtres, des hommes de la haute société. On y voit leurs parents... et quelquefois leurs pères... La prière du soir, la même que l'on fait ordinairement, est d'abord récitée; le silence qui règne pendant cette prière saisit l'âme : il semble que l'on soit déjà sous l'influence du vide qu'aura fait en quelques heures le départ des jeunes missionnaires.

Après la prière, on lit un sujet de méditation que tous les séminaristes doivent faire le lendemain matin et que les pèlerins doivent emporter avec eux. La lecture terminée, tous les assistants s'assoient ; seuls, les Mis­sionnaires partants restent debout, au pied de l'autel. Cependant l'un des directeurs de la maison, ancien Missionnaire lui-même, leur adresse la parole au nom de tous. Le discours, qui varie naturellement dans sa forme, selon l'orateur, renferme toujours en substance les mêmes idées qui seraient bien capables assurément de retenir celui qu'un enthousiasme passager aurait captivé tout d'abord; mais pour ceux que Dieu appelle véritablement, toutes ces réflexions ne font qu'exciter leur ardeur.

Aussitôt après l'allocution, les nouveaux apôtres fran­chissent les marches du sanctuaire, et là debout à deux pas du tabernacle, ils se tournent vers leurs frères. Eu ce moment, ceux-ci sortent de leurs places, et après eux tous les assistants; ils viennent baiser à genoux ces pieds heureux des envoyés du Seigneur, tandis que le chœur chante ces belles paroles, qui appartiennent à la fois à la loi ancienne et à la loi nouvelle, et que le Saint-Esprit semble avoir inspirées pour cette cérémonie : « Qu'ils sont beaux et dignes de notre vénération, les pieds de ces Anges de la terre, qui vont porter au loin la bonne nouvelle du salut ! » Alors, un épisode comme celui que raconte un éminent écrivain catholique, dans des pages inspirées par ce sujet, vient quelquefois ajou­ter encore à cette émotion déjà surabondante :

"J'assistais un soir, il y a quelques années, à pareille cérémonie. C'était, je me le rappelle, en plein carnaval. Ce soir-là, ils étaient sept qui devaient partir, et les clameurs de la rue ajoutaient, s'il est possible, au sentiment de vénération avec lequel nos lèvres se posaient sur ces pieds, où la boue allait devenir une parure plus brillante et plus précieuse que l'or. Tout à coup, du milieu des assistants, un vieillard s'avança, marchant avec peine ; l'un des supérieurs de la Communauté le soutenait. Une indicible émotion, à laquelle les jeunes Missionnaires n'échappèrent point, courut partout dans la chapelle et fit faiblir les voix. C'était une sorte d'anxiété que chacun ressentait, quoique chacun n'en connût pas la cause. Le vieillard s'avançait lentement. Arrivé à l'autel, il baisa successivement les pieds des quatre premiers Missionnaires; le cinquième, comme par un mouvement instinctif, s'inclina, étendant les mains pour l'empêcher de se mettre à genoux devant lui. Cependant le vieillard s'agenouilla, ou plutôt se prosterna ; il imprima ses lèvres sur les pieds du jeune homme qui pâlissait; il y pressa son front et ses cheveux blancs; et enfin il laissa échapper un soupir, un seul, mais qui retentit dans tous les coeurs, et que je ne me rappelle jamais sans me sentir pâlir, comme je vis en ce moment pâlir son fils. Et ce fils était le second que cet Abraham sacrifié donnait ainsi à Dieu ; et il ne lui en restait point d'autre... — On aida le vieillard à se retirer, il baisa encore les pieds des deux Missionnaires qui suivaient son cher enfant, et il revint à sa place. Le chœur, un moment interrompu, chantait Laudate, pueri, Dominum."

Dès que leurs frères ont déposé à leurs pieds le baiser de leur vénération, les Missionnaires les relèvent, et dé­posent à leur tour sur leur front le baiser de leur amitié. Puis sur la fin de la cérémonie, un chant, non moins de circonstance que les précédents, est entonné parle chœur.

C'est le Chant du départ, dont l'auteur, M. Dallet, nous est déjà parfaitement connu. Le voici en son entier :

CHANT POUR LE DÉPART DES MISSIONNAIRES.

 

Partez, hérauts de la bonne nouvelle . Voici le jour appelé par vos vœux. Rien désormais n'enchaîne votre zèle : Partez, amis ; que vous êtes heureux ! Oh ! qu'ils sont beaux, vos pieds, Missionnaires ! Nous les baisons avec un saint transport : Oh ! qu'ils sont beaux sur ces lointaines terres Où règnent l'erreur et la mort !

Refrain :

Partez, amis ; adieu pour cette vie ; Portez au loin le nom de notre Dieu ; Nous nous retrouverons un jour dans la patrie : Adieu ! frères, adieu ! !

La musique do ce chant, ainsi que l'accompagnement pour orgue ou piano, ont été composés par Ch. Gounod, dont le nom est célèbre parmi les artistes.

 

Qu'un souffle heureux vienne enfler votre voile !Amis, volez sur les ailes des vents ; Ne craignez pas : Marie est votre étoile : Elle saura veiller sur ses enfants. Respecte, ô mer ! leur mission sublime; Garde-les bien ; sois pour eux sans écueil ; Et sous ces pieds qu'un si beau zèle anime, De tes flots abaisse l'orgueil.

Hâtez vos pas vers ces peuples immenses; Ils sont plongés dans une froide nuit, Sans vérité, sans Dieu, sans espérances ; Infortunés ! l'enfer les engloutit. Soldat du Christ, soumettez-lui la terre ; Que tous les lieux entendent votre voix ; Portez partout la divine lumière, Partout l'étendard de la Croix.

Empressez-vous dans la sainte carrière ; Donnez à Dieu vos peines, vos sueurs ; Vous souffrirez, et votre vie entière S'écoulera dans de rudes labeurs. Peut-être aussi tout le sang de vos veines Sera versé ; vos pieds, ces pieds si beaux, Peut-être un jour seront chargés de chaînes, Et vos corps livrés aux bourreaux !!

Partez, partez, car vos frères succombent ; Le temps, la mort ont décimé leurs rangs ; Ne faut-il pas remplacer ceux qui tombent Sous le couteau de féroces tyrans ? Heureux amis, partagez leur victoire ; Suivez toujours les traces de leurs pas. Dieu vous appelle, et du sein de la gloire Nos martyrs vous tendent les bras.

 

Soyez remplis du zèle apostolique ; La pauvreté, les travaux, les combats, La mort : voilà l'avenir magnifique Que notre Dieu réserve à ses soldats. Mais, parmi nous, il n'est point de cœur lâche; A sou appel tous nous obéirons ; Nous braverons et la cangue et la hache ; Oui, s'il faut mourir, nous mourrons.

Bientôt, bientôt nous courrons sur vos traces, Cherchant partout une âme à convertir ; Nous franchirons ces immenses espaces, Et nous irons tous prêcher et mourir. Oh ! le beau jour, quand le roi des Apôtres Viendra combler le désir de nos cœurs, Récompenser vos travaux et les nôtres, Et nous proclamer tous vainqueurs !

En nous quittant vous demeurez nos frères : Pensez à nous, devant Dieu, chaque jour ; Restons unis par de saintes prières, Restons unis dans son divin amour. O Dieu Jésus ! notre Roi ! notre Maître, Protégez-nous, veillez sur notre sort ; A vous nos cœurs, notre sang, tout notre être : A vous, à la vie, à la mort.

Refrain :

Partez, amis ; adieu pour cette vie ; Portez au loin le nom de votre Dieu, Nous nous retrouverons un jour dans la patrie. Adieu, frères, adieu !!

 

 

CHAPITRE SEPTIÈME.

Embarquement à Anvers. — on relâche à Plymouth. — traversée sur le Phylotaxe.— Singapore.— intéressante dissertation de linguistique.

Nos voyageurs partant de Paris avaient le cœur gros de quitter le Séminaire: car, pour moi, dit Théophane, " je m'y étais affectionné comme à une seconde famille" ; et puis, ajoute-t-il, "votre souvenir était présent ; chacun des objets que je voyais disait adieu aussi ; je souffrais beaucoup en tout mon être." — Cependant le bon Dieu leur ménagea à ce moment même une bien douce consolation, celle d'être seuls réunis tous ensemble dans le même wagon, de sorte que mutuellement ils purent se consoler, s'égayer, et surtout chanter et prier à leur gré. "Bientôt, dit encore Théophane, je fus donc joyeux et riant comme lorsqu'on va à une fête ; je crois que le bon Dieu voulait, en versant un peu de gaieté en mon âme, adoucir l'amertume de la séparation."

Quelques heures seulement après le départ, les Mis­sionnaires étaient arrivés à Anvers où les attendait le navire le Phylotaxe (ami de l'ordre), joli kipper améri­cain de 600 tonneaux, fin voilier et presque tout neuf. Comme il leur fallait demeurer deux ou trois jours en cette ville pour attendre les derniers préparatifs du voyage, ils eurent le loisir d'étudier un peu le peuple belge dont ils admirèrent la simplicité, la bonhomie et l'esprit de religion. L'embarquement eut lieu le vingt-trois septembre. —

"En partant, écrit Théophane, le navire dit adieu à la ville d'Anvers par neuf coups de canon ; la citadelle répondit ; nous, nous disions adieu et à Anvers et à chacune de nos patries, et à nos parents et amis et à toute l'Europe. — Je suis un peu rêveur ; si le bon Dieu ne m'aidait pas, mes bien-aimés, le cœur peut-être me manquerait. Vous étiez la moitié de ma vie, et je res­sens vivement la séparation. Au moins vous êtes fixés, ancrés dans mon souvenir ; et cette présence, quoiqu'imparfaite, de mes amis avec moi, me délectera toujours. — Nous avons passé deux nuits à bord du navire : que les soirées sont belles sur l'eau ! que sera­it-ce en pleine mer? La lune répand sur les flots un immense jet de sa douce lumière, la vague murmure et nous murmurons avec elle quelque chant de la patrie, tout en fumant le cigare. Car désormais le tabac doit être une partie de notre vie, et pour faire connaissance avec lui, nous nous essayons sur de légers cigares vieux de douze ans ; nous en avons à souhait : un excellent Monsieur d'Anvers a exigé que nous en acceptassions un millier pour la traversée.

Je dors dans mon petit nid comme l'oiseau, sans souci aucun. Ma santé est parfaite : j'espère n'avoir point le mal de mer ; je saurai ce soir si j'ai eu raison d'espérer, car le vent est bon, et malgré la marée montante, le Phylotaxe vogue à merveille. Son équipage est modèle; l'obéissance est parfaite; le capitaine est aimé comme un père. Malgré la dispense, nous faisons maigre le vendredi : ainsi est la coutume des Belges. Le capitaine n'oublie jamais la prière avant et après le repas, et les officiers l'imitent. J'ai pu entrevoir combien est dur le métier de matelot ; néanmoins il a ses charmes. J'aime entendre le chant qui accompagne la manœuvre, afin de l'exécuter en cadence et avec moins de fatigue ; j'admire comme nos marins grimpent le long des cordages, se balancent sur les vergues sans autre appui qu'une simple corde, et se hissent au sommet des mâts dont le plus haut sur notre navire a cent pieds d'élévation à compter du pont seulement. J'aime surtout rêver devant l'immense étendue d'eau qui se déploie sous mes yeux. Les deux rives du fleuve m'apparaissent encore. Je dis adieu à chaque village, à chaque clocher. Bientôt nous ne verrons plus que le ciel et la mer. Adieu donc jusqu'à plusieurs mois."

Ce n'était pas là le dernier adieu : le lendemain, il y eut occasion pour le Missionnaire de dire encore un bon­jour à sa famille et lui donner un simple bulletin de santé écrit à la hâte et au crayon. Ce billet était ainsi conçu :

" Dimanche. 26.

Par une barque de pêcheur, à sept lieues de Calais,

Mes chers Amis, Salut ! Je me porte bien, mais je ressens un peu cependant le mal de mer Priez pour nous. La gaieté est à bord du Phylotaxe. Bonjour, mon père, ; bonjour, Mélanie; bonjour, Henri; bonjour, Eusèbe ; bonjour, les amis - France, Adieu !

D'après l'opinion commune et selon toutes les proba­bilités, cet adieu devait être le dernier venu de l'Europe; mais la Providence ménageait au Missionnaire et à sa famille une dernière consolation. A la suite d'une tem­pête que les voyageurs eurent bientôt à essuyer, il fallut relâcher à Plymouth, port de guerre de la puissance britannique. De là pendant un séjour qui dura trois fois vingt-quatre heures, Théophane eut encore le loisir de saluer tout à son aise ses parents et amis. Puis venant à parler de la mer, il dit à son frère Henri, à propos de la tempête : " Peu à peu le vent devint violent et la mer agitée. Le navire montait et descendait les vagues, comme l'on monte et descend une escarpolette. L'exercice va bien quelques instants, mais à la longue il fatigue, la tête tourne, l'estomac se brouille et rend à la mer ce qu'il a pris à table, et il n'y a pas à demander de quel droit... Les matelots appellent cela compter ses chemises, et ils s'en amusent beaucoup. Pour moi, je ne m'en amusais qu'à demi : si je me tenais à l'air, si je descendais au carré, si je me couchais dans mon hamac, les nausées me poursuivaient toujours ; j'aurais presque rendu l'âme. Aujourd'hui, cinquième jour de la tempête, je suis guéri. Nous n'avons couru aucun danger : ce n'était qu'un jeu, une accoutumance. Cependant notre mât d'artimon a fatigué un peu, et notre capitaine a jugé prudent de relâcher à Plymouth pour le consolider, et je me réjouis de l'occasion qui m'est procurée de saluer les amis.

"Ce soir, je pus admirer un beau coucher du soleil sur l'Angleterre, pendant que la lune, lui empruntant ses reflets de pourpre, se levait de dessus la France. Je me mis à méditer sur cette Angleterre pour laquelle le soleil de vérité s'est couché depuis si longtemps : je priai pour elle de bon cœur. L'Angleterre ferait tant pour la bonne cause, si la bonne cause était la sienne ! Elle règne sur les mers, et elle ne sème que l'erreur. "

Dans la même lettre, le Missionnaire, parlant de Ply­mouth, donne à son père, sur les Anglais, quelques appréciations assez piquantes que nous allons repro­duire : "Il y a longtemps que le peuple anglais a vu la soutane du Prêtre ; tous ceux qui nous voyaient passer nous regardaient avec ébahissement : hommes, femmes, enfants faisaient cortège derrière nous, il y avait même des petits enfants qui s'enfuyaient de peur ; un homme poussa la curiosité jusqu'à venir toucher la soutane de l'un de nous et en examiner les nombreux boutons. Nous les entendions rire à gorge déployée, ce qui nous faisait rire aussi ; si nous étions entrés dans la ville, nous n'aurions pu, sans doute, nous en tirer. L'Anglais est très-curieux, et d'une façon assez peu spirituelle. Un de nos confrères, il y a un an, s'embarqua à Londres : les enfants couraient après lui ; sur ce point, Anglais et Chinois se ressemblent.

De Plymouth, Théophane écrivit également à sa sœur:

" Ma Soeur, Salut, paix et amour en Nôtre-Seigneur Jésus-Christ!

La Providence veut que je passe quelques jours à Plymouth, port de guerre de la puissance britannique, pour attendre que notre navire, fatigué de la tempête qui nous a surpris au commencement de notre navigation, se mette en état de la continuer heureusement. Tout le monde dira que c'est l'unique raison de notre séjour en cette ville ; je n'en crois rien. N'est-ce pas plutôt afin que je puisse dire adieu à mes bons amis tout à mon aise ? J'ai été obligé de partir comme un courrier improvisé, sans saluer personne ; au moins qu'on se dise adieu, bon courage et bon voyage. N'est- ce pas, ma bonne Mélanie .

" Quand, autrefois, mes vacances finies, je devais reprendre la route du collège, nous prenions le chemin le plus long pour aller à la porte, et nous n'y allions que le plus lentement possible, en causant beaucoup. Je ne pouvais avoir la dernière parole, ni toi non plus : on a tant de choses à se dire en se quittant ! Aujourd'hui, je pars, et pour ne point revenir sans doute ; ma sœur, causons donc un peu. — Ah ! faut-il que je sois seul à parler ! Tu n'es pas ici pour me répondre ; tes yeux ne me regardent pas ; ta main ne prend pas ma main comme pour me retenir quelques minutes de plus. Et notre père, notre bon père, et Henri, et Eusèbe : où sont-ils ? Ah ! ils sont tous réunis, et moi je suis seul, seul avec vous, mon Dieu, tout seul désormais.... — Mais leur pensée m'a suivi, leur souvenir demeure en moi, et le mien avec eux ; et puis ma lettre ira frapper à la porte de la maison où ils demeurent, et elle aura bonne hospitalité. Ah ! comme je suis enfant, Mélanie !... — Mon Dieu, vous le savez bien, ce n'est pas mal d'aimer son père, sa sœur, ses frères, de souffrir de leur séparation, de nous consoler l'un l'autre, de mêler nos pleurs, et aussi nos espérances ; car nous nous quittons pour vous, nous voulons travailler pour vous, et nous espérons être réunis avec vous et en vous pour toujours !

Comme tu vois, ma sœur, je m'abandonne, mon cœur s'épanche.... tu me comprends ? Mais les mo­ments sont comptés, raisonnons nos affaires. — Ma sœur, tout est fini, n'est-ce-pas ? Une énorme distance nous sépare ; plus ne nous reverrons sur la terre. Eh bien! qu'importe, après tout? Un peu plus tôt, un peu plus tard, nous nous reverrons au ciel. Nos pères, nos mères, nos frères et sœurs, les Saints, sont partis avant nous ! Au revoir ! ont-ils dit... ; à nous de les rejoindre. Voyons, au plus vite rendu : je passe par ici, toi par là ; le plus tôt arrivé encouragera l'autre...

" Mélanie, tu aideras notre père à passer de ce monde à Dieu, et consoleras les derniers jours de sa vie sur la terre. Fais un pacte pour le bien avec Henri et Eusèbe. Unissez-vous, liez-vous des liens de l'amour fraternel le plus tendre : trois roseaux sont plus forts qu'un. Si l'avenir ne vous sépare pas dans le chemin, je vous en conjure à genoux, marchez de front en vous donnant le bras ; si un, si tous se séparent, frères, que nos souvenirs soient indivis. L'amour ne casse jamais: il se dilate et se déploie, et ne fatigue point ; l'amour ne meurt pas non plus, puisqu'il est plus fort que la mort. Dieu l'a dit. L'amoura sa force dans la prière et grandit par elle ; nous sommes petits et faibles, soutenons- nous à celui qui a nom Fort et Puissant ; ses bras s'étendent vers nous : levons les nôtres.

" Notre existence a des jours bien amers, pleins de fatigues et d'ennuis ; sans doute nous n'existons qu'à demi. —Les petits ruisseaux et même les grands fleuves se rendent au même but, à la grande mer. Dieu est un Océan, une immensité; en lui abondance et plénitude ; patience, courage : nous y serons bientôt, il l'a promis. — Quand le ruisseau est desséché, le ciel verse la pluie, et le ruisseau reprend son cours; quand notre vie est mal à l'aise, demandons la rosée, le rafraîchissement, la pluie, la nourriture. Notre Père qui est aux cieux sait que nous avons nos besoins, et ses ministres ont ordre d'y pourvoir..

Donc, c'est entendu : que chacun s'entraide, se for­tifie, dise de bonnes paroles, prenne son élan avec les autres. Courte est la route... Adieu !

Ma sœur, tu vois, mes sentiments se heurtent et se pressent ; mais tu devineras les choses dites à demi et tu les feras comprendre. Je te parle à toi, puis je m'adresse à tout le monde, comme tu vois. Il y a confusion, tu débrouilleras.

Ma chère Mélanie, quand, assistant au saint Sacrifice, tu entendras le Prêtre chanter Sursum corda, en haut les cœurs ! songe que c'est moi qui t'adresse la parole, que j'invite au nom du Seigneur. En haut nos cœurs ! Toujours ! Montons, montons à tire d'ailes, comme des oiseaux de passage. Voilà le ciel atteint.

" Les cœurs en haut et la bêche à la main ! Il faut travailler, nous avons notre tâche ; sois patiente, sois douce, sois aimante. Je vais aussi à mon chantier : prie pour ton frère afin qu'il devienne comme toi patient, doux, humble, aimant. Prie pour ceux avec lesquels je serai ; prie pour les familles et les peuples. Fais ta prière universelle ; c'est là la fraternité et la communion des Saints.

" De temps en temps tu prendras la plume et la feras courir sur le papier jusqu'à ma solitude ; tu prieras les amis de la famille et du dehors d'être de la partie.

Quelles douces surprises ! comme je serai joyeux !        

J'enverrai aussi mes courriers habillés à la chinoise pour vous faire rire : la gaieté relève le cœur et anime la vie.

" Je ne veux pas continuer, ma chère sœur : il y a terme à tout, par conséquent à trois petites pages de lettre. — Je mets mon cœur sur ton cœur et ma main dans ta main. Adieu ! tu entends bien ? A Dieu !

De Plymouth Théophane écrivit aussi à son jeune frère ! pour lui donner encore quelques avis. Voici de quelle; manière il commençait sa lettre : on dirait un chant de Psalmiste ou une inspiration de saint Paul :

Bénissez le Seigneur, pluie, vents et tempêtes qui m'avez relégué dans le port de Plymouth, pour que je dise encore un mot à mon Eusèbe. —Puis il conti­nue : Eh bien! frère, l'adieu est dit ; notre vie ne s'écoulera pas sur le même coin de terre, à moins que tu n'aies aussi les goûts chinois. Je te tourne le dos, mais non pas le cœur, bien entendu ; nos pensées demeureront toujours unies avec nos prières et nos travaux.

Tu vas retourner au collège: travaille, le temps est précieux au-delà de tout ce que tu peux imaginer. Apprends tout ce que tu seras à même d'apprendre, les langues en particulier ; car les peuples fraternisent et se fusionnent aujourd'hui, et il faut que ce soit pour le triomphe de la vérité. Apporte ta coopération.

Je te laisse à la garde de ton bon Ange. Qu'il protège ta jeunesse, ton adolescence, toute ta vie.

Cher frère, je te reverrai au ciel ! Je te donne pour devise, ainsi qu'à Mélanie, Sursum corda, en haut les cœurs ! — Que le bon Dieu te guérisse pleinement ! — Patience, paix et joie dans la vie.

Adieu, frère, adieu ! !

Cette lettre et les précédentes étaient datées du sept oc­tobre : deux jours après, les voyageurs quittaient le port de Plymouth, et l'on ne reçut d'eux aucunes nouvelles jusqu'au mois d'avril suivant, époque où arriva une let­tre datée de Singapore, au mois de février.

Là, se trouve le récit long et détaillé de toute la tra­versée; nous n'entreprendrons point de le donner en son entier, car outre que ce serait chose fatigante pour le lecteur, grand nombre de récits sont des redites de tous les voyages de long cours, qui se ressemblent à peu près. Nous donnerons seulement quelques extraits, pris parmi ce qu'il y a de plus intéressant, laissant de côté tout ce qui se trouve ailleurs dans les histoires de voyages mari­times et dans les livres qui parlent de la mer.

" Entre les îles Saint-Paul et Amsterdam ! " sur le 77e de longitude orientale.

"Mer des Indes, le 1er janvier 1853.

La bonne année à mon père, à Mélanie, à Henri, à Eusèbe et aux amis. — Paix et joie à mes bien-aimés dans le Seigneur !

Bientôt approchera le port. Je prépare donc à l'avance mes lettres, et je suis content de commencer le premier jour d'une nouvelle année. Ce matin, ma seconde pensée, la première étant pour Dieu de droit, a été pour vous, bien chers amis. J'ai salué chacun de vous, à chacun j'ai dit mon compliment, de la même manière que si je me fusse trouvé à votre réveil. Ah ! que la mémoire est une belle faculté, et qu'il y a de bonheur dans le souvenir des amis que l'on a quittés !

C'est le dix octobre, un dimanche soir, que nous quittâmes la rade de Plymouth. Il y avait un autre navire belge, l'Atalante, mouillé dans la même rade et chargé de 160 passagers chercheurs d'or. Pauvre but que le leur ! Mes bien chers, croyez-le, je ne vous aurais point abandonnés pour tout l'or de l'Australie aussi bien que de la Californie.

Le navire Phylotaxe est un fin voilier, il file sur les vagues ainsi qu'une hirondelle ; il dépasse tous ses concurrents ; et s'il avait les vents à souhait, les traversées seraient rapides; mais les vents sont inconstants et capricieux. Souvent des calmes, les voiles battent le long des vergues, le pavillon-girouette est inanimé : désolation d'un capitaine ! Le nôtre est patient, il dit quelquefois avec bonhomie : Il ne peut a pas y avoir toujours beau temps ; — et encore, si la brise est contraire : Le bon Dieu a tant de monde à contenter ! chacun son tour. — D'autres jureraient, tempêteraient : à quoi bon ?— Du reste, écrit le Missionnaire à Mgr Pie, évêque de Poitiers, nous ne pouvons faire trop l'éloge de notre vénérable et bon capitaine qui a si bien pris soin de nous ; nous n'avons qu'à nous louer de Messieurs les officiers et de tout l'équipage qui a voulu recevoir de nous quelque petit souvenir religieux, au moment où nous avons quitté le Phylotaxe. La bonne harmonie qui régna constamment entre nous tous nous aida beaucoup à supporter les incommodités inséparables d'une si longue navigation. Notre capitaine nous a montré en lui un homme respectable à tous égards par son âge déjà avancé et par ses nombreuses qualités, entre lesquelles brillent un jugement parfaitement sain, une grande égalité de caractère et un amour sincère de tout ce qui est bon. En le connaissant, j'ai connu un homme de bien de plus sur la terre; on ne nous avait pas trompés à Anvers, en nous faisant les plus beaux éloges du capitaine de Ruyter, qui a une grande réputation dans cette ville.

Le Missionnaire écrit la même chose en d'autres termes au P. Dallet : Le capitaine du Phylotaxe est le doyen des capitaines d'Anvers, un homme digne sous tous les rapports, religieux par la force de sa nature et la solidité de ses convictions, parlant peu et toujours à

propos, bon comme une mère, d'un caractère de marin parfait. Je ne me souviens pas de l'avoir entendu parler ou vu agir d'une façon le plus petitement répréhensible.

Comme il est arrivé plusieurs fois, surtout les jours d'orages, le dix-neuf, nous eûmes la compagnie des hirondelles de mer ; il y en avait de terre quelques-unes. A la nuit tombante, celles-ci se reposèrent sur les cordages, et nous en prîmes plusieurs, et nous leur chantâmes : Hirondelle gentille, et uniquement pour leur dire :

" Viens-tu de la patrie Eloignée et chérie,

Du condamné? (Sans prendre pour nous...) " Dis-moi, belle compagne, Viens-tu de la montagne " Où je suis né ?

Et nous leur permîmes de s'envoler, car il est dit à la fin de la chansonnette du prisonnier :

" II n'est en cette vie Qu'un bien digne d'envie: La liberté !

"Mes confrères et moi, nous aimions à converser au clair de la lune. Nous chantions quelquefois des can­tiques.

" Avec transport les cieux l'ont proclamée Reine des cieux, des trônes, des vertus, etc.

était notre favori. Le temps est bien long sur un na­vire, les journées sont bien monotones. Le travail, l'étude et la prière nous aident puissamment contre l'ennui. Nous jouons aux dames : de notre vie, nous n'avons tant joué ;en vérité, Monsieur l'armateur, en nous donnant un damier, nous a rendu un grand service. — La mer offre peu de distractions. Quand une fois l'on a vu une légion de marsouins sautant sur les vagues et semblant faire concurrence, pour la course, avec le navire, ou bien les bouites faisant des plongeons, ou quelque requin vorace rôdant çà et là pour saisir une proie, on n'a plus envie de voir. On est bientôt las aussi d'examiner les vagues qui se heurtent et écument et mugissent. La double immensité des eaux et du ciel offre un aspect imposant et solennel, sans doute ; mais je trouverais tout cela plus beau, si j'avais le pied affermi, surtout si je le voyais moins souvent.

Nous eûmes pendant un mois et demi la consolation de la sainte Messe chaque dimanche, puis nos pains d'autel se gâtèrent. Oh ! que de fois j'ai gémi de ne pouvoir faire une petite visite au Saint-Sacrement, assister à quelque cérémonie du culte catholique! Quand le corps est privé de nourriture, il languit ; l'âme languit de même, si elle n'a plus son pain de vie qui la sustente. Elle pense alors au ciel, la vie lui est véritablement un pèlerinage et un exil. Vous comprenez maintenant pourquoi nous aimions tant chanter le cantique : Avec transport les cieux...., qui est un soupir vers le ciel dont Marie est la reine. Je ne me lasse jamais de répéter :

"Et moi, mon fils, comment pourrais-je vivre Loin de ces lieux où réside sa cour ? Au ciel, au ciel, je veux, je dois la suivre !, .. "Volons, volons, sur l'aile de l'amour... Volons, volons, mon âme, "Loin de ce lieu mortel ; Prends tes ailes de flamme : " Suivons Marie au ciel !

Après ta douce Mère, Vole, mon pauvre cœur ; et Loin d'elle, sur la terre, Loin d'elle est-il bonheur !

Il m'arrivait souvent de rêver en face de la mer, appuyé sur la rampe qui borde la dunette. Mais ma grande rêverie eut lieu le vingt-et-un novembre, jour connu de vous. Je repassai en moi-même ma vie depuis le vingt-et-un novembre 1829 jusqu'au vingt-et-un novembre 1852, ma naissance à la vie de la nature et à la vie de la grâce, mes premières années sur les genoux de mon grand-père, entre les bras de ma bonne grand'mère. Je fus délicieusement ému au souvenir de ma douce mère que j'ai si peu connue ici-bas. Je songeai au sacrifice de mon bien-aimé père pour me faire instruire, aux vacances joyeuses, aux réunions de famille, à Mélanie ma bonne sœur, à Henri et à Eusèbe avec lesquels j'ai fait tant et de si agréables parties, à mon entrée au Séminaire, maison de paix où Dieu me parla au cœur, et m'invita à aller annon­cer son Évangile et son salut aux peuples qui les ignorent. Je me souvins de ces quinze derniers jours passés en votre compagnie, mes bien chers ; de cette réunion de famille à l'autel de la sainte Vierge, du dernier souper, et puis du temps écoulé si vite à Paris, de l'ordination qui a commencé mon sacerdoce, de la nouvelle subite de mon départ, et de ce départ lui-même pour les Missions. — Maintenant me voilà sur mer, entre les mains de la Providence, admirant sa conduite miséricordieuse envers moi, la bénissant pour le passé, espérant en elle pour l'avenir. Mon père, dans la lettre que vous m'écrivîtes pour m'annoncer que vous acceptiez mon départ, vous m'invitez à la confiance, parce que, dites-vous, la main de Dieu est partout ! Ce sera la devise.de ma vie. Oui, la main de Dieu est partout; elle sera donc partout avec moi ! Donc, confiance, espérance, et pour vous et pour moi !

Enfin, après quelques autres détails, le Missionnaire termine ainsi sa longue narration: Rendus à Singapore, nous avons appris l'Empire sans être étonnés. Dieu donne la paix à la France et au monde ! En ces pays l'or est le dieu suprême; on découvre sans cesse de nouvelles mines d'or, on n'y trouve point ni la paix ni le bonheur. Non, c'est le Dieu de la charité, de l'union fraternelle qui la donne, lui seul. La charité, c'est l'or pur, l'or véritable, l'or passé au creuset. Le reste n'est que de la fausse monnaie.

De Singapore le Missionnaire adressa de nouveau à son jeune frère quelques conseils. Après avoir assez lon­guement démontré combien est avantageuse l'étude des langues étrangères, il ajoute : Je t'ai laissé le livre de M. L***, j'ai hésité, voici pourquoi : ce bon Monsieur a éprouvé beaucoup de tribulations, et tu sais que la souffrance irrite souvent le caractère, ce qui fait que, dans son livre, au lieu de donner des raisons avec calme et placidité, au lieu de servir un vin fort et généreux, il offre du vinaigre, et je ne voudrais pas pour tout au monde que tu eusses le goût des acidités et des amertumes; j'aime mieux te voir préférer le sucre ou l'huile. Ainsi tiens-toi pour averti, et, laissant de côté les herbes amères, sache en extraire le bon suc. Soit dit ceci pour M. L*** et pour les autres hommes, qu'il s'agisse de leurs personnes ou de leurs ouvrages; un bon esprit prend le bon côté des personnes et des choses, et laisse le mauvais.

Pour achever mon explication, je t'indiquerai une langue à étudier, la plus belle, la plus riche, la plus philosophique, la plus parfaite qui ait pu être inventée. Elle se parle de deux manières, dans le calme et la paix des cœurs purs entre Dieu et ses enfants, et sur les lèvres des gens de bien avec leurs frères. Je te conseille d'en étudier la grammaire; la syntaxe se compose de la foi, de l'humilité, de la douceur, de la charité. Pour la bien posséder, il faut faire des versions et des thèmes; les versions se tirent de la vie du Seigneur Jésus et des Saints; les thèmes seront les bonnes œuvres. 11 paraît qu'on y compose ensemble sans cesse, et qu'un jour il y aura une superbe distribution de prix. Ah ! frère, je me félicite de t'y voir couronné ; il ne faut pas viser seulement à des accessits, mais aux couronnes et aux prix. Je serai fier, à ce brillant concours, d'être ton frère !

Il a été question, dans mon espèce de dissertation, de l'esprit de sagesse. Or, je connais quelqu'un qui a eu cet esprit en partage à un haut degré; je ne parle pas du grand Maître qui, avec bien plus de raison que saint Éloi, porte écrit sur son enseigne : Maître sur maître et maître sur tous. Le sage que je veux t'indiquer n'est qu'une copie du parfait modèle, mais je te l'assure, c'est une belle copie. Sa vie a été écrite, et lui-même il a composé des ouvrages assez volumineux, surtout qu'on ne se lasse pas de lire. Mon frère Eusèbe, tu aimes sans doute ce qui est amabilité, douceur, suavité, noblesse et grandeur; même tu ne dédaignes pas les fleurs délicates et embaumées d'une poésie pure et toute céleste. Eh bien ! tu aimes saint François de Sales; si tu es une abeille diligente et soigneuse à recueillir le suc des plus odoriférantes fleurs, pour composer le bon miel de la vertu, vas à saint François de Sales; quête d'ici de là tout ce qui vient de lui ou parle de lui : sa Vie, son Esprit, son Introduction à la vie dévote, ses Lettres, son Traité sublime de l'amour de Dieu. Lis et relis, ne te lasse pas, car c'est là la bonne veine, et restes-y. Crois-moi, tu tiens la clef de la science de la vie, et la sagesse pour toutes choses et toutes occasions       

" Mon cher Eusèbe, sois bien doux et bien humble. Outre que tu te formeras aux grandes vertus (car l'humilité est vraiment une grande et héroïque vertu, quoiqu'elle fasse la petite), tu acquerras encore une liberté et indépendance de cœur incroyable, partant la paix, la quiétude la plus parfaite : c'est l'orgueil qui ronge et trouble et rend la vie amère.

" Du reste, mon cher frère, marche tout doucement ton petit bonhomme de chemin, au jour le jour comme les oiseaux du ciel. Surtout, ne fais aucun plan d'avenir, car à quoi bon s'occuper de ce qui n'est pas encore ? Laisse-toi entraîner par le mouvement pacifique de la grâce, ne voulant aller que là où elle veut et précisément dans le temps qu'elle veut, ainsi qu'une nacelle qui suit le courant de la rivière, tantôt lent et tantôt rapide. Au surplus, tu auras des supérieurs, et tu suivras leurs avis. Je te dis cela parce que souvent tu m'as manifesté tes goûts et tes propensions. Ainsi ce que Dieu voudra, tu le voudras aussi : conclu. Tu comprends ?"

Les voyageurs étaient encore à Singapore, lorsqu'arrivèrent en cette ville plusieurs jeunes élèves cochinchinois envoyés au collège de Pinang par Mgr Gaultier ; leur vue fit battre violemment le coeur de notre Théo­phane, il semblait que toute une révolution s'opérait dans son âme. Voici comment il rend compte de cette impression au P. Dallet :

" Le soir, dit-il, ces jeunes gens se réunissaient pour prier, et nous mettions l'oreille aux fentes de la porte pour les entendre. Mon ami, quel moment de délicieuse émotion pour nous! Et puis, quel doux chant ! quel accent plaintif et suppliant !.... Et puis, et puis....

que vous dirai-je encore ? C'étaient des héros que nous avions à côté de nous, qui jouaient leur vie pour sortir seulement de leur pays. C'étaient des fils, des frères de Martyrs. Ils venaient de l'empire d'Annam, de la terre des Martyrs ! ! "

Après trois semaines de séjour à Singapore, M. Vénard et deux de ses confrères partirent pour Hong-Kong ; les deux autres restaient, attendant une occasion favorable qui leur permît de se rendre chacun à son poste. Avant de quitter cette ville qui reproduisait encore quelque chose de la patrie, Théophane, dont le cœur était si riche en souvenirs, se rappela une des époques les plus douces de sa vie d'enfant : le coteau de Bel-Air et ses charmes devenus désormais immortels.

Au moment de son départ de Paris, il avait reçu une lettre de la pieuse fille qui avait été sa compagne au­trefois; n'ayant pas eu en ce temps le loisir de lui ré­pondre, il lui écrivit de Singapore ces quelques mots tout simples, mais pleins d'une exquise charité :

J'aime à voir que vous vous souvenez toujours de notre vieille amitié du coteau, et des lectures si agréables que nous y faisions ensemble. Je vous assure que, de mon côté, je suis resté fidèle à ce souvenir, et que je ne puis songer à cet heureux temps de ma jeunesse sans être ému. Je porte tous mes amis dans mon cœur, et leur souvenir me met souvent la larme à l'œil, non que je regrette ce que j'ai fait, car il me semble que j'ai suivi l'impulsion de la volonté divine, mais parce que cette séparation d'avec ceux qui me sont si chers ne s'est pas faite sans déchirement, et que toutes les fois que la blessure se rouvre, elle saigne.

Vous me dites que vous avez des peines : je le crois bien, et j'y prends intérêt, et je demande à Dieu qu'il vous aide à les porter. Ah ! il faut avouer que notre vie sur la terre est une pauvre vie, et qu'il ne s'y écoule guère de jours sans nuages. La peine est pour tous, c'est le pain quotidien de chacun. Heureux le chrétien qui sait user de celles qu'il trouve en sa route ! il en sera dédommagé amplement plus tard. Savez-vous que nos misères sont une bonne monnaie pour acheter la gloire des cieux ; mais il faut placer sur cette monnaie l'image de Notre-Seigneur Jésus-Christ. Sur les pièces de cinq francs, on voit l'image des rois qui les ont fait frapper; et n'est-il pas juste que sur cette espèce de monnaie, qui sert à acquérir le bonheur éternel, on place l'image du Seigneur Jésus, le grand Roi du Paradis ? Courage donc, courage ! Ce Roi du paradis vous aime et vous appelle : apprenez à le connaître, à l'aimer et à le suivre. Quand je vous reverrai là où tous nous espérons nous revoir, vous serez riche en gloire, parce que vous aurez été riche en peines et en mérites!"

Le Missionnaire adressa aussi de Singapore ses adieux à sa famille, donnant à tous rendez-vous à Hong-Kong, où il espérait trouver les lettres venues de France. Ce voyage s'accomplit sur un navire anglais, et il n'y eut point d'incident remarquable en cette traversée, sinon quelques traits d'originalité britannique, qu'il ne serait peut-être pas charitable ni de bon goût de mettre au jour ; du reste, il y eut même certaine petite fête qui fit tant de plaisir au capitaine, qu'il déclara vouloir en faire mettre le récit sur les journaux anglais après son retour. Mais la traversée fut plus longue qu'on ne le pensait, à cause de la mousson contraire, et du moins les voyageurs connurent le désagrément de l'ennui, d'au­tant plus que le port n'était qu'à une faible distance. Aussi, comme ils chantèrent de bon cœur le Te Deum d'actions de grâces en mettant pied à terre ! Notre Théo­phane le dit à Mgr de Poitiers avec cette belle réflexion : " Je comprends maintenant quelle joie l'on éprouve d'arriver au port, et je sens mieux, par la comparaison d'expérience, combien est désirable ce port où l'on aborde en quittant la mer orageuse du monde, pour se reposer en Dieu ! 1

 

 

CHAPITRE HUITIÈME.                               

Théophane à Hong-Kong. — son bonheur dans les souve­nirs de famille et l'amour fraternel. — obstacles qui s'opposent au bien dans plusieurs missions. — en quoi consiste et ce que vaut la véritable amitié. — conseils sur la poésie. — monseigneur Guillemin. — rapports avec les supérieurs.

Arrivé à Hong-Kong, le Missionnaire ne trouva point la lettre qui devait lui indiquer sa destination; il en eut d'abord quelque chagrin, mais il se consola en songeant combien est lourde et redoutable la charge du ministère apostolique. Les athlètes, dit-il à son père, veulent voir leurs adversaires avant de les combattre : à plus forte raison puis-je faire comme eux, moi qui suis loin d'être un athlète.

Théophane eut encore là une autre déception : ce fut au sujet des lettres de sa famille qui n'étaient point arri­vées, et qui firent défaut encore quelques mois. Il écrit à ce propos à M. Dallet, son ami des Indes : Mes bien-aimés de la famille ne m'ont rien envoyé, du moins je n'ai rien reçu. Pas une syllabe, même de ma sœur, c'est dur ! Dieu le permet ainsi. Amen ! — Puis il ajoute :

" En me voyant tout seul dans la vie, sans savoir ce que c'est que la vie, le soupçonnant cependant, le découvrant chaque jour à peu près, j'ai éprouvé bien des tristesses et des dégoûts. La foi en Jésus-Christ, lui le Maître qui nous a envoyés, m'a soutenu et fortifié. Après l'épreuve, ma petitesse se relevait toute fière et pleine d'énergie. Vive Dieu ! il sera avec moi toujours ! Vive Marie, notre grande reine et notre a aimante Mère ! Une mère n'abandonne pas son enfant.

" Ah ! écrit-il à deux de ses anciens amis de Poitiers, je vis souvent avec vous, mes bien chers : je me transporte souvent aux lieux où j'ai passé avec vous une des plus agréables parties de ma vie. Le Séminaire de Poitiers surtout ne peut pas quitter ma mémoire : on y coule des jours si paisibles sous l'aile de la Providence, en compagnie de si bons confrères, sous la direction de Maîtres si estimables ! Je m'en souviens comme les Hébreux captifs se souvenaient de Sion. Ici je suis à Babylone, où règnent trois reines détestables, que saint Jean appelle la concupiscence de la chair, la concupiscence des yeux et l'orgueil de la vie. Ce sont les reines du monde, mais nulle part mieux qu'ici : Super flumina Babylonis illic sedïmus ac flevimus, cum recordaremur Sion."

Sur le même sujet il écrit encore à son père : Oh ! vos lettres me font du bien, voyez-vous, et je les aime comme on aime une douce rosée après les grandes chaleurs, comme on aime une oasis verdoyante dans le désert. Le Missionnaire vit au désert, lui, à peu près toujours. Quand vient un souvenir des amis de France, comme il est précieux ! comme il est aimé ! Je me sens plus fort, quand j'ai lu quelques-unes de vos pages, car je suis fortifié de toutes vos sympathies. Je vois que je ne suis pas seul dans mon sacrifice, que d'autres le partagent, que d'autres vivent avec moi. Soit béni le Seigneur qui a placé le berceau de ma vie au milieu de vous, mes bien chers. Je suis un rameau d'un arbre dont vous formez les belles branches ; je ne me suis pas desséché en quittant le tronc, je me nourris de la même sève à l'épreuve des plus rudes climats. Dieu est le même en Chine, en France ; et que voulons-nous autre chose que Dieu sur la terre, dans la patrie du Ciel !

La facilité des communications entre Hong-Kong et la France permit à Théophane de reprendre quelque temps ses fréquentes correspondances avec ses amis de la fa­mille. Son frère Eusèbe, qui alors faisait ses cours d'hu­manités, lui écrivit plus souvent ; il y eut des débats assez longs sur l'amitié fraternelle, et même parfois, dans ces joutes pacifiques, le papier souffrit quelques échanges de pointes et saillies que Théophane appelait le sel de l'amour fraternel. Son cœur avait une réelle jouissance en ces suaves entretiens, et par là à certains mo­ments la grâce de la consolation était si forte, qu'elle le portait jusqu'à l'enthousiasme : c'est alors qu'il laissait échapper de sa plume des pages comme celles que nous allons citer. C'était peu de temps avant son départ d'Hong-Kong, et par conséquent l'amour devenait plus fort à la pensée d'une nouvelle séparation toute pro­chaine. Il écrit :

Vive l'amitié fraternelle et ses doux épanchements ! Qu'il fait bon se parler cœur à cœur à plusieurs milliers de lieues de distance ! Et combien je remercie le Seigneur d'avoir pu ainsi, une année entière, presque chaque mois, jouir de ces joies si vraies, si pures de l'amitié avec mon cher Eusèbe, c'est-à-dire avec toi, mon bien-aimé frère, et avec tous mes amis ! Oui, oui, c'est une bonne chose, une chose délicieuse, que des frères vivent unis dans la même maison ! N'est-ce pas, frère Eusèbe ? — Il est bien vrai qu'il y a entre Théophane et Eusèbe une immense distance ; mais n'importe, c'est que la maison où ils habitent est spacieuse; Eusèbe se trouve dans une chambre, Théophane en une autre, voilà tout. La terre est la maison de l'homme, son lieu de passage en cette vie ; il n'y a qu'une famille dont Dieu est le Père régnant aux Cieux. Mon cher Eusèbe, soyons frères en tous les sens, faisons de l'amitié en grand, ayons le cœur large comme le monde ; enfants, imitons notre Père, le grand Dieu qui ne connaît point d'espace ni de temps.

" Oh! vois donc de combien de manières nous sommes frères, et de quelle innombrable famille nous sommes les membres !..Mais notre fraternité s'étend à tout, depuis l'infiniment petit jusqu'à l'infiniment grand. Car notre Père n'est-il pas le Créateur et le Père de toutes choses ? Ainsi toutes choses créées sont de notre parenté, et saint François d'Assise disait une chose vraie en appelant la brebis sa sœur, le loup son frère, et ainsi pour tout. — Voici bien une autre considération... Ecoute... Le bon Dieu qui est notre Père a bien voulu aussi être notre Frère, et c'est par Jésus et Marie, en Jésus et Marie, que s'est opérée cette sublime merveille de notre fraternité divine. Ainsi notre fraternité est éternelle et infinie : En Jésus et Marie, en Dieu ! Mon cher, je mets mon cœur dans le tien, tu mets ton cœur dans le mien ; nous nous a mettons tous deux dans les cœurs de Jésus et de Marie, et nous sommes frères inséparables, à la vie, à la mort, ici-bas et dans l'éternité. Amen ! Amen !"

C'est cette fraternité ainsi étendue que là encore, comme en s'éloignant de sa famille et en quittant Paris, Théophane recommande à ses frères et à sa soeur : Pour moi, disait-il, je suis errant sur le globe, j'ai parcouru presque toute la terre, n'ayant plus de patrie que l'espérance du ciel. Je n'ai rien vu de nouveau, les hommes sont hommes partout. La première vue impressionne, mais elle passe. Je trouve les Chinois aussi beaux que les Européens, tous nous sommes des enfants d'Adam. Ce qui demeure toujours beau, toujours nouveau, c'est l'amitié fraternelle, et je l'ai plantée sur mon cœur pour y demeurer et s'y réchauffer sans cesse. Aimez-vous bien tous trois, soyez unis. Une seule âme, un seul désir, une même condescendance. Adieu ! Vivez heureux, vivez joyeux en attendant la grande joie du ciel. Je place sur ma petite lettre trois baisers, un pour chacun. Ma sœur Mélanie, mon frère Henri, mon frère Eusèbe, je vous porte sous l'aile de la Providence qui prend soin des petits oiseaux. Je répète encore une fois que je vous aime beaucoup. Adieu !!! "

M. Vénard séjourna quinze mois à Hong-Kong, atten­dant toujours sa destination : pendant ce temps, il étudia la langue chinoise, car il présumait qu'on dispo­serait de lui pour une des provinces de l'Empire ; et d'ailleurs, dans tous ces pays de l'extrême Orient, c'est la langue la plus répandue. Tous parlent le dialecte mandarin : il était donc toujours utile, pour le Mission­naire, de se livrer à cette étude, qui offre des difficultés vraiment incroyables. Il y mit tout son cœur et son courage ; mais sa santé, affaiblie par les chaleurs continuelles, ne le lui permettait pas autant qu'il l'eût désiré. Dans les cas les plus difficiles, il se consultait avec ses confrères, et, en s'encourageant les uns les autres, ils s'éclairaient réciproquement de leurs lumières. — S'il n'en était pas ainsi, dit-il, je serais beaucoup moins courageux, car, à la longue, ce travail fatigue. Cette étude est aride pour les commençants, si aride, qu'après quelques jours la vue seule de mon livre me faisait mal au cœur, et un de mes confrères est malade chaque fois qu'il se met à ce travail. Vraiment je serais tenté de croire que cette langue a été inventée par le diable, pour en rendre l'étude plus difficile aux Missionnaires !

Pour se distraire d'un travail aussi pénible, et par raison de santé, comme pour mieux connaître les mœurs et le caractère chinois, les Missionnaires faisaient de temps en temps de longues promenades sur le bord de la mer, ou bien gravissaient les pics nombreux qui s'élèvent aux environs de la ville. Théophane, avec son œil observateur et son jugement sûr, ne laissait rien passer qu'il n'en fît son profit. Il constatait les obstacles qui entravent l'œuvre des missions, et surtout l'esprit d'or­gueil et d'égoïsme, de même qu'il se plaisait à voir le bon côté des choses ; et si, dans ses lettres, il faisait connaître en trois mots le fond du caractère chinois, ruse, hypocrisie, lâcheté, il ne manquait pas de dire avec la même impartialité : Il est certain cependant que les femmes pourraient enseigner la modestie extérieure aux femmes chrétiennes d'Europe : leurs habits sont toujours parfaitement décents.

Mais entre tous les obstacles qui viennent à l'encontre du bien dans les Missions où les Européens sont libres, le clairvoyant Missionnaire n'en distinguait pas de plus

grand que le mauvais exemple des Européens eux-mêmes, et des Européens haut placés. Il l'avait remarqué dès son arrivée à Singapore : " Quant aux Européens, dit-il, ils gâtent l'œuvre de Dieu. — Dans sa juste indignation, son esprit ne trouve pas de mots assez durs pour flétrir surtout le vilain rôle de l'Angleterre, en ces contrées malheureuses, en premier lieu, au sujet de son commerce de l'opium, qu'il appelle un des crimes les plus détestables et les plus abominables devant Dieu, au point que vendeurs et acheteurs lui inspiraient un dégoût profond. — Je goûterais fort, dit-il à son ami M. Dallet, une association de prières, pour obtenir de Dieu la destruction d'un commerce si indigne, de même que l'on fait pour les grands besoins et contre les grands maux. — Il dit également à ce sujet à sa sœur :

" L'opium est une substance que l'on tire du pavot, et que l'on fume ainsi que le tabac. Le résultat de cette fumigation est la destruction des forces physiques et morales : elle finit par abêtir ceux qui en usent en certaine quantité. Les Chinois se sont passionnés pour cet opium, et les Anglais se sont empressés de venir leur en vendre ; ils le tirent de l'Hindoustan. Malgré toutes les réclamations possibles et tous les traités, la contrebande de l'opium va toujours, et l'on ne peut dire les sommes énormes que les Anglais en retirent : il faut compter par centaines de millions de piastres, chaque année. Ce commerce est une ignominie pour l'Angleterre. Inutile de dire que les Missionnaires défendent l'opium aux chrétiens : le diable ne pouvait inventer rien de plus mauvais pour achever de pervertir la Chine. "

A propos des Anglais, le Missionnaire parle aussi du protestantisme qui sert à ceux-ci de moyen pour servir leur égoïsme: Beaucoup croient, et je crois avec eux, que le protestantisme anglais est le mobile caché de toute cette confusion. (La Chine était alors en pleine révolution. ) Je trouve très-naturel que le protestantisme vienne agiter la Chine, lui qui a bouleversé et boule- verse encore l'Europe, lui qui est l'âme de la Franc-Maçonnerie et de toutes les sociétés secrètes, le boute-feu des révolutions. Est-ce qu'un enfant ne tient pas de son père ? et lui, fils du diable, il fait les oeuvres de son père. Son milieu est le désordre et la perturbation, tant dans les esprits que dans les cœurs, tant chez les individus que chez les peuples. On peut lui dire ce que Notre-Seigneur disait aux Juifs : Vos ex patre diabolo estis, et desideria patris vestri vultis facere.

Au sujet de l'insurrection chinoise et des vexations de tous genres qu'avaient à subir les chrétientés naissantes à la porte même des villes où dominent le commerce et l'autorité de l'Europe, Théophane va nous dire sa pen­sée sur les faits qui se passaient alors et qui étaient publics

"La Chine se trouve en ce moment dans le plus pitoyable état : il semble, aux yeux de plusieurs que c'est une vieillerie qui s'en va, une ruine qui s'écroule, un cadavre en décomposition. Mais en tout ce désordre, il y a une chose déplorable, c'est la conduite peu noble et peu franche des Européens à l'égard des Chinois. Outre que la rébellion s'est inspirée aux sources protestantes, à ce point que beaucoup ne font nulle difficulté de croire que les ministres protestants en sont les fauteurs, plusieurs disent même les chefs, quelques représentants des puissances européennes n'ont pas tenu une conduite impartiale vis-à-vis des divers partis ; les rebelles même ont été évidemment favorisés. Il en est résulté que le peuple chinois a exercé sa haine contre les étrangers, et il est fort à craindre que l'empereur ayant le dessus, ce qui arrivera assez probablement, ne prenne une terrible revanche, et ce seront les pauvres Missionnaires catholiques et leurs chrétiens qui en pâtiront. C'est toujours ainsi : la vérité et la justice sont persécutées ici-bas. Mais l'iniquité n'a qu'un temps..., son tour viendra, quand viendra le jour des révélations. Et je lis à la fin de l'Apocalypse ces paroles consolantes : L’Esprit et l’Epouse disent : Viens! "

Ailleurs, il dit encore, mais à l'adresse des journalistes : Que font les rebelles en Chine? — Personne n'en sait rien ; on dit beaucoup de choses, mais on ne connaît point le véritable état des affaires. On a fait monts et merveilles de la rébellion chinoise, il semble probable que ce sera montagne enfantant souris. Les journaux de France et d'Angleterre font de longs articles, donnent des nouvelles, découlent en leurs colonnes de magnifiques considérations sur la Chine; souvent ce ne sont que des mots en l'air, des rêveries de journalistes. Ici cela fait rire, c'est une comédie; je ne sais et où l'on va puiser ces documents. Il faut se défier des journalistes, quand ils traitent la question chinoise ; elle a la propriété de donner la berlue. — Ils parlent quelquefois aussi d'énergiques représentations en fa­veur de la religion chrétienne; nous ignorons qui in- vente de la sorte : il n'y a rien de vrai, rien, absolument rien. L'esprit qui animait Constantin, le grand Théodose, saint Louis et les chevaliers, cet esprit n'est plus avec les gouvernements modernes, devenus athées sous l'influence du protestantisme et du voltairianisme. Et quand une fois on s'est pénétré de maximes fausses, on ne s'en dépouille pas comme d'un habit (même ceux qui sont les mieux intentionnés). En Dieu surtout, espoir et secours ; il faut donc le prier pour la conversion des infidèles, et le prier beaucoup. La prière vaut bien un boulet de canon. "

Enfin, à la même époque, il parlait à M. Dallet de la persécution dans la Mission de Canton ; et après quelques vertes paroles, il disait : Ah ! où donc est saint Louis avec ses chevaliers?

Les citations fréquentes que nous faisons des lettres écrites par Théophane à M. Dallet, nous fournissent une preuve convaincante que leur intimité ne s'est point re­froidie par l’éloignement: elle semble plutôt avoir grandi encore, et s'être perfectionnée en passant les mers. M. Dal­let a bien voulu nous communiquer quelques autres do­cuments, émanés de la plume de notre Missionnaire, et que nous allons donner encore ; le lecteur ne fera que gagner assurément à faire ainsi plus ample connaissance avec cette amitié réciproque, épurée par la religion et la foi. Tout d'abord, voici que Théophane va nous dire lui-même quelle était cette amitié, par ce qu'il écrit à M. Dallet, à la date du vingt-six septembre 1853 :

" Vous me demandez, mon cher ami, si je vis avec vous, en votre souvenir ? — Oh ! oui ! sans cesse. Je puis le dire, je vous aime d'une amitié toute particulière ; ne vous en scandalisez pas. Il est bien permis de former une amitié particulière, quand on se trouve si éloigné de celui que l'on aime; la communauté n'en souffrira guère. J'ai confiance que Dieu ne me désapprouve pas, car il me semble que c'est pour son amour et en son amour que nous avons uni nos coeurs. Ce n'est pas ce qui en nous peut être mauvais que nous affectionnons, n'est-ce pas ? Sur ce point nous avons fait nos preuves. Soyons donc toujours unis, mon bien cher, toujours frères, dévoués à la même cause, disciples soumis du meilleur des maîtres. Pour tout au monde, ne regardons pas en arrière. En haut ! nos coeurs ! Pour moi, je vous assure que plus je vois les hommes, plus je m'en dégoûte ; plus j'avance dans la vie, plus je la trouve amère : Nolite diligere mundum a nequeea quœ inmundo sunt —Nos pieds marchent sur la terre, mais il est bon et il faut que nos âmes planent dans le ciel...

" Mon Évêque m'écrivait, lorsque j'étais encore à Paris : Je prie pour vous et demande à Notre-Seigneur que votre dévouement se perfectionne de jour en jour, que votre holocauste soit complet, et que faisant une si grande entreprise, vous la poursuiviez à la manière des Saints. Ne soyez pas apôtre à demi, mon cher enfant. Ayez devant les yeux vos grands modèles, vos

admirables devanciers. En imitant leur abnégation, leur mépris de la vie, leur habitude de vie intérieure et de continuelle oraison, vous serez élevé à la même puissance qu'eux, et vous multiplierez les conquêtes de Jésus-Christ.

" J'ai ces paroles toujours présentes à ma mémoire, elles me donnent du courage et de la force ; je vous les ai transcrites, afin que vous puissiez en user aussi."

Théophane, du fond de la Chine, se rappelait aussi les preuves de l'amitié données autrefois, et de temps à autre il glissait encore un petit mot :

" Adieu, dit-il, ne perdons pas de vue la douceur et l'humilité. L'humilité! elle fait la petite ; c'est de l'humilité. Les connaisseurs ne s'y laissent pas tromper : montons sur ce cheval de bataille qui est invincible. Adieu, frère, dans le cœur de Jésus et dans les bras de notre Mère. " — Plus bas, il disait en riant: " Je viens de lire votre lettre au Père Chapdelaine, qui a ri beaucoup de votre barbe avec moi. Vous croyez que je l'envie ? ma moustache me suffit. Qu’importe ces richesses à ceux qui n'ont pas de désir ? Mon bien cher, adieu ! L'amour et la paix de Notre-Seigneur avec vous ! "

La véritable amitié ne se borne pas à exciter à la piété et à porter les cœurs vers Dieu ; elle n'est pas seulement conseillère, elle est encore consolatrice.

" Cher ami, dit-il au Père Dallet, vous êtes bien éprouvé dès le début de votre ministère apostolique. Ah ! que ne suis-je avec vous pour vous serrer la main, pleurer avec vous vos peines, essayer de vous dire quelques paroles de consolation ! Je sens vivement l'exposé de vos chagrins, je les comprends, et si je ne connaissais vos dispositions, je vous plaindrais. Vous

passez par le creuset, et votre or se raffine : Dieu vous veut à lui : après vous avoir nourri avec du lait, il vous a sevré, vous connaissez une nourriture plus forte. Vous marchez à la plénitude de votre âge en Jésus-Christ. 11 faut être un homme parfait pour être un homme de Dieu, n'est-ce pas, Père Dallet ? Si l'instrument n'est pas apte à l'usage qu'on en veut faire, c'est un instrument à moitié inutile. Ne soyons pas apôtres à demi, ne soyons pas des moitiés d'homme ; c'est une grande chose d'être Missionnaire, les devoirs d'un Missionnaire sont sans limite, c'est la perfection à atteindre, si possible est. Mais, Père Dallet, qu'est-ce qu'un bel échafaudage, s'il est posé sur le sable mouvant ? qu'est-ce qu'un navire sans ancre au sein d'une tempête ? Ah ! mon bien cher, comprenons ce que nous sommes, ce que nous devons faire, ce que Dieu, notre grand Maître, veut demander de nous, et rendus au poste, au moment d'agir, ne soyons pas trouvés minus habentes.

"Tous les maux dont vous me parlez et ceux que je vois me transpercent l'âme, mais ils m'apprennent à mépriser ce qui est de ce monde et tournent mes désirs vers le ciel, vers Dieu, là où sont rassemblés les élus, là où est Jérusalem, la paix, la paix, la paix !! Cependant le désespoir ne me prend point ; il me semble même que ce qui est mauvais, en me déplaisant, me porte davantage à ce qui est bien. Je sens que mon âme prend des forces en souffrant, qu'au milieu de ses blessures elle acquiert une nouvelle sève et un tempérament plus solide. Père Dallet, courage ! Comme vous me dites : " Il y a de tristes choses en ce monde : heureux celui qui se tient à l'écart, qui vit dans son propre cœur et meurt entièrement à lui-même. C'est cela, mon cher, c'est cela. Je suis bien consolé que Jésus-Christ, ce bon Maître, verse en vos plaies l'huile et le vin qui les cicatrisent, et vous fasse goûter, avec les amertumes, les suavités de la Croix : Benedictus Deus Pater Domini nostri Jesu Christi qui consolatur nos in omni tribulatione nostra !

Au sujet de l'amitié, Théophane écrit encore au Père Dallet :

" On dit quelquefois : la séparation, l'éloignement, voilà la pierre de touche de l'amitié. Pour moi, je mets la main sur mon cœur, et je trouve qu'il bat encore plus fort au loin qu'auprès : c'est que la séparation, c'est une déchirure, une peine. Voyez, mon cher Père Dallet, nous aimons Dieu, du moins nous désirons l'aimer, nous aimons la patrie du ciel et ses joies infinies mais c'est un amour de séparation et partant un amour souffrant. Au Paradis nous jouirons de l'amour avec plénitude et paix. Oh ! vienne ce jour ! Vous vous rappelez nos dissertations sur la paix, sur l'étymologie de Jérusalem, que nous aimions tant à conclure par le chant de l'hymne : Cœlestis urbs Ierusalem, beata pacis visio. Mais la pensée du Missionnaire se portant toujours vers l'humilité, il conclut de cette manière : Arrêtons-nous, Père Dallet : mon cœur ne se lasse point, mais ma tête se fatigue. Cependant je veux vous dire que je répète souvent la petite prière : Jésus doux et humble de cœur, aie pitié de nous. Je la répète, dis-je, si souvent, que je m'en suis fait une routine, comme de ces mots qu'on répète à tout propos, pour lesquels il semble que l'on ait une affection toute particulière. Mais je vous entends vous écrier : Ah ! je vous vois bien venir ! Pour le coup vous n'y êtes pas, je ne veux plus dire de mauvaises raisons, je veux essayer de devenir aimable.

Puisque nous en sommes au chapitre de l'amitié et de l'amitié vraiment fraternelle, continuons le même et in­téressant sujet. — Théophane s'était fait plus d'un ami au Séminaire des Missions-Étrangères ; mais entre tous nous pouvons nommer M. l'abbé Theurel, depuis, évêque d'Acanthe, dont nous avons déjà parlé plus haut. Or, il existe des monuments qui prouvent que le lien de l'amitié, là comme ailleurs, ne fut jamais brisé.

Après quelques semaines de séjour à Hong-Kong, M. Theurel allait partir pour le Tong-King, laissant là notre Missionnaire dont il était le dernier des compa­gnons de voyage. Celui-ci, voyant le vide se faire encore une fois autour de lui, sentit se renouveler son chagrin, et pour charmer sa tristesse et honorer davantage son ami, il voulut lui chanter quelques couplets, afin, comme il le dit lui-même, de lui faire ses adieux en forme.

AU PÈRE THEUREL PARTANT POUR LE TONG-KING,

Adieux de son compagnon de route.

Air de Castibelza.

" Nous sommes tous ' des oiseaux de passage

Pour divers cieux ; De notre Dieu nous portons le message,

Courriers joyeux.             /

On dit heureux celui qui de la rive

Va s'éloigner. Bien plus heureux qui vers le but arrive Pour terminer ! (bis.)

" Bon compagnon, le grand maître t'appelle :

" Prends ton essor... Ah ! puisses-tu, volant à tire d'-aile,

T'abattre au port ! Nous, nous restons privés de ta présence,

Mais dans nos cœurs D'un prompt départ nous mêlons l'espérance Avec nos pleurs. (bis.)

 

"Tu vas t'unir au bataillon d'élite,

Heureux soldat!

Cueillir la palme accordée au mérite

Dans le combat.

"Pour toi déjà se tresse la couronne

De verts lauriers,

Que le Seigneur ne réserve et ne donne

Qu'à ses guerriers ! (bis)

 

"Nos rangs sont pris sous les mêmes bannières;

Restons unis ;

D'une famille ainsi qu'on voit les frères

Parfaits amis.

"Si quelquefois nos âmes sont lassées,

Consolons-nous...

Nous nous dirons les misères passées

Au rendez-vous ! (bis)

M. Vénard avait retrouvé à Hong-Kong quelques an­ciens amis du Séminaire partis à une époque antérieure ; d'autres vinrent aussi l'y rejoindre, et son cœur sut là encore en gagner plusieurs. Nous ne pouvons ici les mentionner tous, parlons seulement de M. Chapdelaine.

M. Chapdelaine était beaucoup plus âgé que notre Théophane ; celui-ci dit à son frère Eusèbe qu'il avait près de quarante ans, néanmoins un air grave et déjà vénérable s'alliait fort bien dans sa personne avec une gaieté franche et un caractère très-aimable. Théophane ajoute que c'était un Normand d'une constitution ro­buste, d'un entrain traditionnel, mais surtout un saint homme, un bon confrère, un Missionnaire plein de cou­rage. Dans une lettre toujours à l'adresse de M. Dallet, il dit : " Le Père Chapdelaine (qui entre parenthèses vous envoie ses amitiés) attend que le Père Amat ait préparé son logis pour le recevoir. C'est le mieux portant, le plus frais et le plus ingambe de nous tous ; il porte sur son visage les roses d'une jeunesse éternelle, comme disait le Père Bariod dans le compliment qu'il lui a adressé pour sa fête.

M. Vénard n'ajoute pas que lui aussi fit au Père Chapdelaine son petit compliment ; mais cependant il nous est parvenu. A la vérité, c'est une plaisanterie, mais une plaisanterie de bon ton, et nous ne voulons pas en pri­ver nos lecteurs ; on verra une fois de plus que la bonne piété, la sainteté véritable n'exclut pas toujours la gaieté, la joie, les douces récréations.

CHANT

POUR LA FÊTE DE M. CHAPDELAINE.

Air du couplet : Pourquoi cette vive allégresse ?

Air du refrain : En ce jour, ô bonne Madone.

 

" Pour chanter un grand personnage,

Il faut être un chantre parfait ;

Je laisse à d'autres ce partage

Sublime n'ai pas été fait.

Et même il peut être une gloire                     ,

Au-dessus de tout compliment,

Un nom disant plus qu'une histoire...

Comment donc chanter dignement ?

 

Refrain : "Dignement

Sans peine ni gêne

Chapdelaine Le Normand.'

 

Le monde donne des couronnes

Au mérite victorieux,

Et fait graver sur des colonnes

Le nom de ses guerriers fameux ;

Mais pour offrir un digne hommage

A la vertu... Rien d'assez grand

Ne se peut dire en son langage...:

Comment donc chanter dignement

Refrain : Dignement, etc.

 

Ni gêne

 

Quand un homme est sur cette terre

Tout à tous comme le Sauveur,

Chacun l'estime et le vénère,

Et l'aime du fond de son cœur.

Puis le bon Dieu le récompense

En son Paradis le plaçant,

Là de chanter j'ai l'espérance

Un peu mieux qu'ici dignement.

Refrain, : Dignement, etc.

 

Théophane aimait à l'occasion faire quelques rimes, et le soupçon lui vint que parfois peut-être son jeune frère pourrait avoir le même goût : c'est pourquoi il lui donne à ce sujet quelques avis.

" Je ne demande pas, dit-il, que tu sois poète, cela est peu utile, et tu es de cet avis ; ce que je désire, c'est que lorsque l'occasion se présentera d'exercer ta muse, tu ne la rejettes pas avec dédain ; surtout je ne voudrais pas être privé de participer à la fête. Faire des vers pour faire des vers n'est pas plus de mon goût que du tien; mais je ne trouve aucun mal à essayer quelques strophes ou couplets en l'honneur de la sainte Vierge, pour célébrer la fête d'un de ses maîtres, pour chanter un père, une sœur, un frère et les amis, le clocher de son village, ses jeunes années, le souvenir de sa mère..., etc., la nature et ses beautés, qui disent la gloire de Dieu et son amour pour nous. Tu comprends, l'occasion se présentant, de loin en loin bien entendu, il faut s'y laisser aller. Si ta verve n'y est pas, ne l'y force pas ; mais quand le ruisseau veut couler, je n'approuve pas qu'on lui oppose une digue sans raison ou par système. Saint Basile et saint Grégoire se dilataient dans leurs correspondances poétiques, simples et innocentes; beaucoup d'autres Saints ont cédé à la même tentation. On offre à Jésus et à Marie sa petite chanson, et elle est bénie. La nature doit agir sans trop de contrainte en ces choses qui ne sont pas mauvaises; de la simplicité, de la limpidité, peu de sentiments enthousiastes; car l'imagination devient facilement folle, et là est le danger. Tu comprends cela, n'est-ce pas? Surtout si quelque supérieur disait : Halte la rime! sans plus tarder, il faudrait plier bagage et rengainer la plume en son fourreau.

Un peu plus tard, Théophane donnait encore les con­seils suivants à son cher élève d'humanités : "Te voilà en rhétorique, à la fin de tes cours de littérature : défie-toi de l'imagination, mets la tienne entre les mains de la sainte Vierge. Rappelle-toi toujours que le bon sens doit passer avant sa sœur l'imagination. Il me semble que tu pourrais faire de très-utiles lectures dans Fénelon pour te former le goût. Tu peux consulter tes maîtres, pour connaître les passages qui te seront le plus utiles; les dialogues sur l'éloquence vont en première ligne. D'ailleurs, tout Fénelon est bon à lire pour se former l'esprit et le cœur; j'excepterais néanmoins son Télémaque, où il y a cependant tant de bonnes choses, mais j'ai la plus grande antipathie contre les fictions mythologiques dont il est rempli; je ne puis les excuser qu'à cause du goût du temps." — Quelques mois après, le prudent Missionnaire donnait de nouvelles instructions : "Travaille, disait-il, à faire une bonne philosophie ; lis les œuvres de saint Thomas, Fénelon, Bossuet, les Pensées de Pascal, les œuvres de M. de Maistre, les Études philosophiques de M. Nicolas, le Traité de l'amour de Dieu de saint François de Sales, le plus beau Traité de philosophie qu'un homme ait composé. Surtout réfléchis, médite ; après cela, s'il te reste du temps, étudie les autres branches des connaissances humaines. Rien n'est de trop à savoir, en quelque position qu'on occupe, sinon le mal. "

Le martyre de M.de Chapdelaine, dont nous avons parlé tout à l'heure, a été écrit par Mgr Guillemin, préfet apos­tolique de Canton; c'est un nouvel ami de Théophane dont nous allons faire rapidement la connaissance. Près de la ville de Hong-Kong, il y a un petit collège de la Mission de Canton sous le patronage de saint François- Xavier. M. Guillemin, alors simple prêtre, en eut pendant quelque temps la direction, et il demanda M. Vénard pour enseigner la philosophie à un élève qui avait fait ses pre­mières études à Pinang, autre collège des Missions. Notre Missionnaire accepta, heureux d'avoir à travailler pen­dant plusieurs mois, en attendant sa destination définitive, de concert avec un homme réputé par tous pour un saint.

Or, nos lecteurs n'ignorent pas que M. Guillemin fit un voyage en Europe, il y a peu d'années, et qu'à son passage à Rome il fut sacré Évêque. Nous avons vu, quel­ques mois après, Sa Grandeur à Poitiers, accompagnée d'un jeune Chinois; M. l'abbé Eusèbe Vénard, qui était alors au Grand-Séminaire, racontait ainsi à cette époque les entrevues qu'il avait eues à plusieurs reprises avec Mgr Guillemin et son compagnon de voyage : car celui- ci se trouvait précisément être l'élève auquel Théophane avait enseigné la philosophie au collège Saint-François-Xavier, à Hong-Kong.

"Ce fut le trente janvier 1857 que Mgr Guillemin vint au Grand-Séminaire présider la lecture spirituelle, afin de nous entretenir de sa mission. Ce jour-là je ne vis pas Sa Grandeur, mais j'eus le bonheur de voir Benoît, le jeune homme qui l'accompagnait. Dès que mon nom lui fut prononcé, on vit une joie indicible briller sur son visage : ce nom lui rappelait un touchant souvenir. Aussi dès cet instant, nous fûmes amis, et aussitôt nous nous embrassâmes comme deux frères qui ne s'étaient pas vus depuis longues années. — Le lendemain, quand je fus présenté à Monseigneur, Sa Grandeur m'examina avec attention ; puis, ayant reconnu sur mon visage quelques traits du visage de Théophane, Elle me parla avec une bonté, une aménité à me confondre. Ah! mon cher abbé, mon bon abbé ! disait-Elle; mais il faudrait pouvoir peindre avec quel accent du cœur Elle pronon­çait ces paroles d'un ton affable, tendre et paternel.

" Nous causâmes beaucoup de Théophane, car c'était là le but principal de ma visite. Sa Grandeur me vanta surtout sa gaieté, son enjouement, et en même temps sa vertu et ses talents distingués ; il possédait, disait Mon­seigneur, un esprit très-vif et très-pénétrant; il faisait très-facilement les vers français; et comme il était très-aimant et très-délicat, il se servait souvent de cette faci­lité pour fêter ses amis et ses supérieurs. Le vilain m'a joué bien des fois des tours de ce genre, quand nous étions ensemble au collège Saint-François-Xavier. Lorsque j'ai été nommé supérieur de la Mission de Canton, tous les élèves conduits par votre Théophane vinrent me féliciter; alors je n'étais pas encore Evêque, Il avait rimé en cette occasion quelques vers en mon honneur, et de plus fabriqué à la hâte une mitre avec des joncs, et une crosse en bambous, témoignant par là de sa joie, et faisant connaître les vœux et désirs de son cœur. Du reste, cet esprit gai et rempli d'en train me fut d'un grand secours pour diriger le collège. Les élèves l'aimaient extrêmement, de sorte que tout marchait comme sous l'impulsion de sa gaieté. "

Après la nomination de M. Guillemin, Théophane était très-désireux de voir, au moins de loin, la Mission de Canton : un jour donc ils partirent tous les deux avec des provisions, et après avoir gravi une haute montagne pen­dant trois heures, de son sommet ils aperçurent la terre promise. "Jamais, dit Mgr Guillemin, je n'ai vu le petit Missionnaire plus joyeux qu'en revenant de cette excursion. Ah ! mon cher abbé, votre frère est un saint Missionnaire, et j'ai bien regretté son départ pour le Tong-King, car je l'aimais beaucoup, et il était à moi tout d'abord. "— Sa Grandeur me donna encore beaucoup d'autres petits détails très-intéressants, qu'il serait trop long d'écrire. Quand je fis mes adieux à Monseigneur, il m'embrassa avec effusion, avec tendresse; je compris bien dans mon cœur qu'il aimait sincèrement et affec­tueusement mon frère, et je sentis passer en tout mon être le témoignage certain de cette tendre affection. Je lui demandai sa bénédiction à genoux : alors, le front appuyé sur mon front, sa main dans ma main, il parla douce­ment à mon oreille; j'étais bien impressionné, et je crois que Sa Grandeur lisait tout au fond de mon âme ce que je ressentais. Elle m'embrassa encore une ou deux fois, et je La quittai tout ému pour dire adieu à mon cher ami Benoît, qui était aussi vraiment attendri en m'embrassant pour la dernière fois."

Dans ces relations de Théophane avec Mgr Guillemin rapportées par Sa Grandeur Elle-même, nous voyons avec quelle finesse d'esprit, avec quelle franchise venant du cœur, le jeune Missionnaire savait, à l'occasion, adresser des compliments à ses supérieurs, sans aucune recherche, mais en toute simplicité. C'est que Théo­phane les aimait véritablement, et qu'en leur personne, outre leurs qualités propres, il voyait Dieu lui-même, qu'ils représentaient. Aussi, de leur côté, ses supérieurs ne se sont jamais trompés sur le motif qui le faisait agir: tous l'ont aimé et estimé, parce que, avec les qualités de l'esprit qui brillaient en lui vives et resplendissantes, les qualités du cœur apparaissaient avec non moins d'éclat. Mgr Cousseau, évêque d'Angoulême, qui a été son supérieur au Grand-Séminaire, nous en fournit un riche témoignage dans une lettre adressée à M. l'abbé E. Vénard au mois de janvier 1862 : " J'aimais tendrement votre excellent frère ; j'admirais cette vertu si douce et si pure, cette candeur et cette simplicité jointes à une intelligence et à un sérieux de pensées si rares à son âge." — Le lecteur comprendra la valeur du témoignage rendu par un tel maître à un tel disciple.

"Je ne terminerai pas ma lettre, écrivait Théophane à Monseigneur de Poitiers, sans témoigner à Votre Grandeur tout le plaisir que j'ai ressenti en lisant, à Hong-Kong, sur les feuilles publiques, quelques dis­cours prononcés par Elle en diverses circonstances : c'est la Providence qui m'a envoyé quelques miettes de ce bon pain dont vous nourrissez vos enfants, Monseigneur, au nombre desquels je me fais gloire de me trouver.

Si quelque jour vous daigniez, Monseigneur, dépo­ser sur une feuille de papier votre sainte bénédiction, pour l'envoyer à votre chétif serviteur, la voie la plus simple est de l'adresser à M. le Supérieur du Séminaire des Missions-Étrangères à Paris." — Puis, quelque temps après, la lettre étant venue avec la bénédiction : "Je vous remercie, Monseigneur, de toutes les bénédictions que vous m'avez envoyées avec la lettre de Votre Grandeur ; elles me porteront certainement bonheur."

Évidemment, si Théophane parlait ainsi, c'est que son esprit droit et profondément religieux avait une si haute idée de la dignité épiscopale, et Mgr de Poitiers surtout, avec sa grande et noble figure, lui paraissait si digne de respect, que naturellement sa plume écrivait ce que sentait son cœur. Et puis le saint Missionnaire avait l'humilité en partage ; il l'avait acquise par le travail. Aussi ne trouvera-t-on pas extraordinaire, mais vraiment belle dans sa naïveté, cette phrase qu'il écrira bientôt du Tong-King : " Monseigneur, j'ai reçu la lettre que Votre Grandeur m'a fait l'honneur de m'écrire ; elle m'a causé un plaisir que je ne sais comment exprimer, et aussi elle m'a couvert de confusion, parce que Votre Grandeur daigne m'appeler son ami. Que je sois votre enfant, Monseigneur, oh ! oui ; mais quant au titre d'ami, je n'ose le recevoir, je suis trop jeune, trop inexpérimenté dans la vie et trop petit." — Mais vrai­ment nous ne finirions pas, si nous voulions dire tou­tes les ressources contenues dans cet esprit et dans ce cœur. Plus nous l'étudions, plus nous apprenons à le connaître ; ce que nous savions d'avance n'était que ce qui débordait malgré lui comme d'un vase trop plein. Du reste, Dieu l'avait ainsi orné et rempli de grâces pour lui-même.

 

CHAPITRE NEUVIÈME.

Destination pour le tong-King occidental

adieux. — derniers conseils. — Macao. -

voyage. — arrivée dans la mission.

Ce fut au mois de février 1854 que M. Vénard reçut sa mission définitive pour le Tong-King occidental. Le Seigneur comblait ainsi une partie de ses vœux, puisque c'est là que l'avaient porté les rêves de son enfance. Voici en quels termes il fait part de son bonheur à M. Barran, alors supérieur du Séminaire des Missions-Étrangères:

Monsieur le Supérieur,

Tong-Kinois pour Chinois, je ne perds pas au change ! J'aurais aimé toute Mission qui m'eût été donnée ; mais la Mission du Tong-King que gouverne le grand Évêque Mgr Retord, le Tong-King occidental si riche, si illustre en souvenirs, je l'aime d'un double amour. Je l'aime, comme la part d'héritage que le Père de famille me donne à cultiver ; je l'aime parce que c'est la belle Mission entre toutes, une magnifique armée rangée en bataille, le diamant de l'Asie, comme chante un poète du Tong-King. Quand, étant encore à Paris, je restai seul au milieu de mes confrères, sans destination, M. Albrand m'adressa quelques bonnes paroles pour me consoler, et un jour il me dit: Non, ce n'est pas le cas de répéter: Pour les derniers venus, au dîner, il ne reste plus que les os ! (Virgile). J'aime ici à rappeler ce souvenir, et j'en prends occasion d'adresser au bon Albrand toutes sortes d'actions de grâces, pour ses bontés envers moi. L'heureux et digne Apôtre fait aussi part de la bonne nouvelle à sa famille : Je m'en vais donc au Tong-King, mes bien-aimés ; c'est là que le vénérable Charles Cornay est mort martyr. Cela ne veut pas dire que le même sort m'y attend ; cependant, si vous priiez bien le bon Dieu pour moi, peut-être la même faveur me serait plus facilement accordée. A la grâce de Dieu, n'est-ce pas ? vous tous ainsi que moi, au Tong-King comme en France."

A son jeune frère : " J'ai vu la Chine de loin, comme Moïse vit autrefois la terre de promission, sans y entrer. Je n'entrerai point en Chine non plus, il me faut diriger ma barque vers un autre rivage.... Je vais donc au Tong-King, dans la patrie de la Mission qu'on appelle Tong-King occidental; c'est là que le vénérable Charles Cornay a été martyrisé; c'est là que MM. Schœffler et Bonnard, l'un le premier mai 1851, l'autre le premier mai 1882, ont obtenu la même couronne du ce martyre. C'est dans le pays Annamite, qui comprend la Cochinchine et le Tong-King, que la persécution est le plus en activité ; la tête de chaque Missionnaire est mise à prix, et quand on en peut saisir quelqu'un, on lui tranche cette tête sans façon. Mais Dieu veille sur les siens, et il ne donne aux bourreaux que ceux auxquels sa miséricorde veut octroyer la grâce du martyre. L'un est pris, l'autre est laissé ; et, là comme partout, la sainte volonté de Dieu reçoit son exécution. Quoique la persécution soit plus violente en la terre annamite qu'en toute autre contrée, c'est pourtant là que les Missions sont le plus florissantes. Le sang des Martyrs est une semence de chrétiens.(Tertullien.)

"J'ai à redouter, dans la traversée de Hong-Kong au Tong-King, les attaques des pirates qui infestent cette partie de la mer ; mais vogue la nacelle ! ils ne la prendront qu'autant que Dieu le permettra."

Dans une autre lettre, le saint Missionnaire dit encore avec enthousiasme : La Mission du Tong-King occidental vers laquelle je vais diriger mes pas et où toutes mes affections sont depuis longtemps rendues, est une Mission vraiment belle, belle en son organisation forte et puissante, belle dans le nombre et la ferveur de ses chrétiens dont le chiffre atteint 150.000, et plus belle encore en espérance ; belle en son clergé indigène qui compte 80 prêtres sous la direction desquels marchent 1, 200 catéchistes; belle en ses communautés religieuses où vivent 600 Sœurs ; belle en ses Séminaires qui renferment 300 séminaristes; belle en son illustre évêque Mgr Retord, dont on peut résumer la louange, en disant que, depuis son épiscopat, il a accru le nombre des brebis de son troupeau de 40, 000 ! N'est-ce pas là a un beau cortège pour monter au ciel, et une belle couronne pour l'éternité ? Oh ! j'ai quelque impatience d'être rendu auprès de ce saint Évêque pour m'initier au ministère apostolique, me former à une si belle école, et marcher, humble soldat, sous la direction d'un si grand capitaine. En outre, il y a six Missionnaires de la Congrégation des Missions-Étrangères : puissé-je faire un digne septième ! — En énumérant les beautés du Tong-King, je n'ai rien dit de ses martyrs, fleurs immortelles que la main du Seigneur a cueillies dans le champ de sa prédilection. Les Martyrs sont les patrons, les protecteurs, sans nul doute, des Missions qui les ont donnés au royaume des Cieux ; leur sang répandu pour la bonne cause par le haut devant Dieu, et le souvenir de leur victoire fortifie le courage de ceux qui demeurent au lieu du combat. Dis-moi, frère, quel honneur et quel bonheur a Théophane, si le bon Dieu daignait.... Tu comprends?

Enfin, avant de s'en aller au Tong-King, il voulut également écrire au Père Dallet ; et comme le martyre était évidemment l'objet de tous ses vœux, et que son cœur semblait l'entrevoir déjà, il dit à son ami, avec une expression plus saisissante encore : Il y a quelques années, MM. Galy et Berneux furent pris en arrivant au Tong-King ; si le même sort nous attendait !... Oh! cher Père Dallet, toutes les fois que la pensée du martyre se présente à moi, elle me fait tressaillir : c'est la belle et bonne part, qui n'est pas donnée à tous... alleluia ! Je n'ose pas demander une si brillante couronne ; mais mon âme ne peut se défendre d'une vive émotion et de fréquents soupirs… Vous vous rappelez votre prière : elle a pour moi un charme invincible: Sancta Maria, Regina martyrum, ora pro nobis Priez, priez pour votre ami, qui ne vous oublie pas un seul jour !

 

Nous vous louons, Seigneur... La blanche armée des Martyrs vous offre ses louanges.

Que les saints se réjouissent dans le Seigneur. (Office des Martyrs.)

Seigneur, vous avez dit : Il n'est point d'amour plus fort que celui qui porte à donner sa vie pour ceux que l'on aime. (Off. des Apôtres.)

Sainte Marie, Reine des Martyrs, priez pour nous. (Litanies de la sainte Vierge.)

définitif;

 

 

il serait trop long de les reproduire toutes, nous donnons seule­ment celle qu'il adressa à son frère Henri :

Ali ! frère, dit-il, j'ai bien compris ta phrase : Eusèbe est arrivé frais et bien portant, en sorte que nous voilà presque au complet. — Et moi au contraire, je m'en vais. Ah! de même que toi en Chine, je voyage sou­ci vent en esprit à Saint-Loup, et bien des fois, je t'assure, les larmes me viennent aux yeux au souvenir de nos jeunes années, des joies si douces goûtées en la compagnie de tous les amis que j'ai connus. Oh! je puis bien dire avec Virgile et comme traduit Delille : Un jour (et moi je dis : Toujours),

Un jour, ces souvenirs auront pour moi des charmes.

" Depuis que je suis parti, plus n'ai rencontré en mon chemin de ce bonheur de la famille et de la vraie amitié : je m'y attendais. J'espère qu'après le déchirement viendra la cicatrice. D'ailleurs, chaque âge, chaque position a ses soucis, ses peines, ses amertumes. Rien de très-bon, mon frère, ici-bas, sinon ce qui est de Dieu, la grâce qui nous fait ses amis; et au ciel ce qui est avec Dieu, la gloire qui couronne les Saints. —

Il ajoute : ...... Je n'ai point d'ennui. Vive la gaieté!

Quand on travaille et vit pour le bon Dieu, on a le cœur à l'aise. — Et toi, tu grattes le papier chaque jour : c'est bien ! La vie de bureau a ses charmes. Pour moi, ce que j'eusse aimé dans la vie, c'eût été le bureau et l'air des champs. Aussi cette partie de chasse dont tu me parles, il me semblait y être. Oh! le bon vieux temps! — Au Tong-King, je ne sais ce que je trouverai. Vogue la galère! on trouve le bon Dieu partout, c'est lui qui est notre bonheur et notre joie."

Il finissait dans le même sens ses adieux à son frère Eusèbe en disant : ... Il n'y a que peu d'utilité dans la tristesse, en sorte qu'au sein de l'abattement et du dégoût et de toute espèce de souffrances, il faut prendre son cœur à deux mains et lui faire crier malgré lui : Vive la joie quand même !!"

Théophane allait donc partir; mais tout en faisant ses adieux, il voulut encore donner à chacun un dernier conseil. S'adressant donc à sa sœur, il saisit une cir­constance qui paraît bien futile :

Au temps de Noël, celle-ci se représentant, par la mé­ditation, la Crèche du divin Sauveur avec tous les per­sonnages et les animaux qui l'entouraient, voulut se choisir près de Jésus un rôle qui lui convînt. Dans son embarras, elle tira au sort, et le beau rôle de Marie lui échut en partage. La pensée lui vint alors de tirer aussi pour son Théophane, dont le souvenir ne la quittait ja­mais, et voilà qu'à celui-ci échut un rôle bien humble et bien vil en apparence, le rôle de l'âne, tandis que son excellente sœur pensait peut-être avoir pour lui le rôle de Joseph. Pour égayer un peu son frère, elle s'avisa de lui écrire en plaisantant ce qu'avait décidé le caprice du sort; or, voici quelle fut la réponse de Théophane :

" Je suis très-content de la part qui m'est échue dans le tirage de Noël; j'ai la part de l'âne: soit. Si je voulais, je t'accuserais bien d'un peu de malice en cette rencontre, mais non. L'âne sait braire : il m'enseigne par là à être une bonne trompette de l'Évangile; l'âne reçoit les coups sans se plaindre : puissé-je avoir aussi la patience en partage! Le pauvre animal reçoit l'insulte et la dérision; son nom est loin d'être un compliment, mais il fait fi de tout cela et va son train. Et moi, comme lui, je dois faire fi du monde, cultiver l'humilité dans les mépris et suivre, disciple fidèle, Jésus-Christ mon Maître partout, toujours et quand même.

" Ta part à toi est belle : médite-la bien, garde-la bien ; c'est la vie de recueillement, la vie d'union à Dieu. Te voilà assise, comme Marie, aux pieds de Jésus, écoutant sa parole; sois douce, attentive, et ne te laisse pas distraire par le bourdonnement du dehors. Tu ne dois pas seulement vivre d'une vie active représentée par Marthe, mais y joindre la vie contemplative représentée par Marie-Madeleine : car Marie, Mère de Jésus, a su unir ces deux vies ; la science en effet est là, il faut donner à chacune ce qui lui convient. Tu peux quelquefois être Marie seulement ; mais quand tu es Marthe, ne sois pas Marthe toute seule, pleine d'inquiétude et de soucis. Fais les œuvres de Marthe avec l'esprit de Marie ; fais bien toutes choses, ce qui est de la vie intérieure et ce qui est de la vie extérieure, conformant ta volonté à la volonté de Jésus. Imite Jésus, imite la sainte Vierge Marie, et tu seras parfaite. "

A son frère Henri, à son tour, le prudent et zélé Mis­sionnaire adresse des paroles que nous voudrions faire entendre à tous les jeunes gens ; il savait bien que la pente du mal est glissante, et il voulait l'en prémunir d'a­vance. Dans la vie, dit-il, l'âme se trouve placée en différentes situations, étant tantôt gaie, calme et à l'aise, tantôt sombre, vagabonde, déchirée. Cela doit être pour tous, à moins que l'on ne soit un phénomène dans la nature : car c'est là la lutte de la partie bonne et de la partie mauvaise, qui malheureusement existe chez tous les hommes. Quand la partie bonne triomphe, c'est le premier état, l'état normal, celui qu'il faut aimer et chercher à conserver toujours, coûte que coûte. Quand la partie mauvaise triomphe, et c'est le second état, l'état de désordre, d'agitation, de vague, d'inquiétudes, de désirs insensés, de vagabondage ! l'état mauvais dont il faut se défaire à tout prix, et avec lequel il ne convient pas de prendre une résolution grave, parce qu'alors les idées sont obscur­cies et le jugement juge faux. —Or, comment est produit cet état anormal ? Je l'ai dit, par le triomphe de la partie mauvaise. Comment triomphe-t-elle ? Parce qu'elle reçoit du renfort. Quel est ce renfort? Les mauvaises compagnies, les mauvais livres, l'oubli de ses devoirs, et par suite les habitudes vicieuses.

Mon frère, je te dis tout ceci pour te prémunir contre le mal qui aujourd'hui est répandu partout; tu en feras ton profit, et si, chez toi comme chez tous, il y a une partie mauvaise en lutte avec la partie bonne, tu éviteras de donner du renfort à la première contre la seconde par les moyens que j'ai dits. Mais j'insiste surtout au sujet des mauvais livres, car c'est une peste.

Un mauvais livre n'est pas seulement un livre impie et un livre immoral (ceux-là, ce sont des poisons mortels) ; mais c'est encore un livre qui donne des idées fausses, qui parle de tout, juge de tout, fait rire de tout à tort et à travers. Ce livre est d'autant plus mauvais qu'il est d'un plus beau style ; avec lui la jeunesse s'évapore, se fausse le jugement, se rend incapable de travailler à son bien et au bien de la société. Ainsi sont les livres qu'on appelle romans. J'ai vu un élève de la marine royale, brillant sujet, qui avait alimenté et abreuvé sa jeunesse par toutes les lectures dont je te parle ; il est maintenant revenu à la raison et à l'honneur : c'est vraiment un digne jeune homme. Eh bien ! tu ne peux te figurer avec quelle indignation il se prononçait devant moi contre les romans et les ouvrages quasi-romans. O mon frère, il ne faut pas plaisanter avec le poison !

C'est à cette époque, au moment même de partir pour le Tong-King, le bon Théophane écrivait, avec sa gaieté ordinaire, cette aimable parole : " Puisque je m'en vais au Tong-King, il faut me préparer une châsse pour mettre mes futures reliques. Or la châsse, c'est le volume où sont déposés tant et de si beaux souvenirs, et surtout les lettres du cher martyr, en attendant qu'il soit donné de rendre un autre honneur à des restes plus précieux encore.

Le vingt-six mai 1854, M. Vénard et un ancien mis­sionnaire du Tong-King qui retournait à son poste, dirent enfin adieu à la colonie anglaise, et comme le vent les servit à souhait, au bout de quelques heures ils furent à Macao, attendant une occasion favorable, et jouissant de la plus cordiale hospitalité chez les RR. PP. Dominicains espagnols. M. Vénard nous dit au sujet de cette ville :

"L'importance de Macao a été grande autrefois, comme vous savez, au temps où le Portugal avait presque l'empire.de la mer. Les navires affluaient dans sa belle rade, aujourd'hui déserte; elle était l'entrepôt général du commerce européen avec la Chine. Les nombreux Missionnaires qui ont arrosé de leurs sueurs le sol ingrat de l'Empire-Céleste, partaient tous de Macao, pour se disperser en tous sens dans les immenses régions de l'extrême Orient. Oh ! vraiment, le Portugal était chargé d'une noble mission par la Providence, et il l'a méconnue et reniée. Il semble que dès lors sa décadence a commencé, comme si Dieu eût voulu le briser, de même que l'on brise un instrument détérioré et inutile. Les rois n'ont jamais rien gagné à lutter contre l'Église de Jésus-Christ et contre son chef sur la terre, et leur histoire est prédite magnifiquement dans le psaume deuxième : rien de plus beau à méditer et à chanter sur des ruines : Et maintenant, ô rois, comprenez; instruisez-vous, vous qiu jugez la terre. (PS. XI.)

"A vrai dire, continue le Missionnaire, Macao est une ruine. On y salue encore un gouverneur, mais il n'a plus de prestige ; les soldats montent des gardes, mais leur nombre est restreint, et on n'a plus d'argent pour les payer. — Il y a de belles maisons : les unes sont closes, les autres occupées par des Anglais et des Américains. Les riches portugais sont le petit nombre, les pauvres fourmillent ; les Chinois seuls, qui sont la partie la plus nombreuse de la population, soutiennent assez bien leur commerce, Hong-Kong achève de donner la mort à Macao.

" Il y a quelques curiosités à voir dans la vieille colonie : le tombeau de Camoens, enclavé entre deux rochers, au milieu du plus charmant passage, est tel qu'on peut se figurer un tombeau de poète. Ce tombeau est l'ornement principal d'un superbe jardin, qui malheureusement n'est pas bien entretenu. Beaucoup de curieux visitent le tombeau et déposent leurs impressions sur un cahier placé ad hoc ; les marins français l'ont surtout illustré, quelques-uns ont été assez mal inspirés dans des chansons indécentes et de mauvais goût."

Nos deux Missionnaires partirent le deux juin de Macao ; nous allons laisser Théophane raconter lui-même son voyage :

"Rendu au Tong-King, veille de la Saint-Jean, 23 juin 1854.

" Mon cher Henri, mon cher Eusèbe,

Je vous dédie ma première lettre datée du Tong-King. Je suis arrivé en paix dans la Mission des RR. PP. Dominicains espagnols, et c'est là que je prends la plume pour saluer votre fraternité et vous donner, currente calamo, quelques détails sur mon voyage.

Mon confrère, M. Legrand et moi, nous nous embarquâmes à Macao le deux juin sur le soir, à la tombée de la nuit, comme des gens qui méditent un mauvais coup. Nous pensions que notre navire chinois partirait au plus tôt ; pas du tout, les Chinois ne vont guère par les lignes droites. Il faut délibérer sur le voyage, consulter le diable, se précautionner contre les pirates. Nous devions naviguer en compagnie d'autres navires chinois ; mais les Chinois se défient les uns des autres, et, avant de partir sérieusement, ils simulent plusieurs fois le départ et font diverses manœuvres pour voir si les navires qui vont de compa­gnie sont sûrs.

En attendant le jour du départ définitif, nous allâmes mouiller à quelque distance de Macao, en un lieu où les Anglais font la contrebande de l'opium. Nous voilà donc, nous, deux Missionnaires Européens, au milieu de gens qui n'aiment guère ce qui sent l'Européen, et sont toujours prêts à prodiguer l'insulte, quand il n'y a pas lieu de craindre. Nous sommes installés en un petit réduit où nous ne pouvons demeurer qu'assis ou couchés, respirant un air fétide, recevant la visite d'une multitude d'insectes de toutes formes. Là, il nous faut demeurer la nuit, et souvent aussi le jour. Si nous paraissons dehors, les Chinois nous appellent diables d'étrangers, examinent curieusement notre personne et tout ce qu'elle fait. Si le départ est retardé, plus tard dans la route s'il y a danger des pirates, si le vent souffle peu ou souffle trop fort, certainement c'est nous qui en sommes la cause. 11 est difficile de tenir une contenance qui plaise : si nous sommes familiers, nous recevons le mépris; si nous parlons peu ou si nous gardons un peu de sérieux, nous sommes des Européens superbes.

"Le Missionnaire puise dans la croix beaucoup de consolation et de force au milieu de ces misères ; avec le souvenir de la croix, on passe sur beaucoup de choses qui irritent, et l'on peut garder l'égalité de caractère, vertu nécessaire, mais quelquefois difficile. Bref, sur toutes ces considérations, j'abrège parce que notre courrier nous presse.

" Nous partîmes enfin en compagnie de soixante-dix navires qui avaient réussi à s'entendre, après avoir beaucoup parlementé : il faut naviguer de concert afin d'épouvanter les pirates par le grand nombre. Nous les vîmes en un lieu appelé Tin-Pac; six de leurs navires défilèrent en notre présence, on leur envoya du canon, et, le vent étant favorable, nous voguâmes à toutes voiles vers Haï-Nan qui est une grande île où nous demeurâmes quelques jours devant une grande ville que l'on dit contenir deux cent mille habitants. Vous concevez que nous ne sommes pas allés nous y montrer. Un Missionnaire de notre congrégation, et en outre du diocèse de Poitiers, M. Bisch, travaille pour le Seigneur dans cette île : nous le saluâmes de cœur. En sortant de Haï-Nan, les navires chinois se divisèrent et peu prirent le chemin du Tong-King. Jusqu'alors, la mer avait été belle; les deux derniers jours du voyage, elle fut mauvaise ; j'ai donc payé mon tribut selon mon habitude en pareille occurrence. — Mais voilà, que nous touchons la terre chérie du Tong-King, je la salue avec transport, car c'est ma nouvelle patrie. "

Le Missionnaire dit de même à Mgr Pie : " De plus loin que je pus apercevoir ses rivages, je leur envoyai mes saluts, mes voeux. J'étais ému, et à mesure que nous approchions, mon émotion croissait. Je me suis alors offert à Dieu, me soumettant à tout ce qu'il plaira à sa bonté de disposer à mon égard ; j'invoquai Marie, ma Reine et ma Mère, je me mis sous la protection de mon bon ange et des anges protecteurs du Tong-King."

Nous reprenons maintenant la première lettre : " La vue générale du pays est magnifique; des plaines riches, semées de collines verdoyantes, une végétation luxuriante comme celle qui est décrite dans le livre de Robinson, puis, pour borner le paysage, de grandes montagnes entassées jusqu'au ciel. Nous entrâmes par un beau fleuve dont les eaux coulent lentement entre des rives semées de bocages, et nous allâmes jeter l'ancre en un lieu nommé Cuà-Câm, où se fait la contrebande chinoise. Il ne nous est plus permis de montrer notre visage d'Européen au soleil, et nous ne pouvons même respirer un peu la nuit qu'avec précaution. Cette vie ne dura heureusement que deux fois vingt-quatre heures. Le mandarin du lieu vint inspecter le navire; nous pûmes considérer son personnage à travers les fentes d'une cloison, ne soufflant mot et retenant tout mouvement un peu brusque. Le renard n'a pas senti le nid.

Cependant on nous procura une barque chrétienne ; presque tous les habitants de Cuà-Câm sont chrétiens. Il y eut quelque malentendu; un instant les hommes de la barque montrèrent beaucoup de peur, et nous nous crûmes perdus. Mais nous fîmes bonne figure; nos chrétiens prirent confiance ; encore quelques heures, et nous sommes parvenus en lieu de sûreté, dans une belle chrétienté de la Mission confiée aux RR. PP. Dominicains espagnols. Mgr Hilarion Alcazar nous donne en son palais épiscopal, c'est-à-dire en sa cabane épiscopale (car ici toute habitation est une cabane), une hospitalité cordiale, telle qu'on se la figure donnée chez les chrétiens des premiers siècles de l'Église catholique. Je répare un peu mes forces abattues par les fatigues du voyage. Je commence à goûter cette paix inénarrable que le Seigneur envoie aux Missionnaires, et très-spécialement aux Missionnaires du Tong-King; et je vous écris, mes bien-aimés frères, cette causerie fraternelle que je fais bien rapide et bien courte. Il faut arrêter l'ardeur de mon stylet ... "

M. Vénard est arrivé au Tong-King, mais non pas au Tong-King occidental ; voici comment il continue lui- même le récit de son voyage :

Mission du Tong-King occidental, Au village de Ving-Tri, 31 juillet 1854.

Ma Chère SoeUr,

Je présume que déjà bien souvent ta pensée s'est portée vers les pays lointains où ton frère, le petit missionnaire, a été conduit par la divine Providence. Peut-être plusieurs fois tu t'es demandée à toi-même: Que fait maintenant mon Théophane? est-il en santé ou malade? A-t-il son cœur en paix? Les peines ne sont-elles pas sans cesse assiégeant sa porte?...— Ma sœur, Théophane vit toujours avec toi sous l'aile du Seigneur, à qui appartient toute la terre. Si loin que j'aille, quelque circonstance qui advienne, n'importe : j'espère que tu me trouveras toujours présent par la grâce de Dieu, au rendez-vous que nos cœurs se sont donné. — Je pourrais clore ici ma lettre, mais quel­ques détails de causerie fraternelle pourront ne pas te déplaire.

Tu as déjà pu lire, dans la lettre que j'ai adressée à Henri et à Eusèbe, comment notre voyage de Macao au Tong-King s'est effectué sans mésaventure, et com­ment nous quittâmes le navire chinois le vingt-trois juin, pour nous rendre, mon confrère et moi, auprès de Sa Grandeur Mgr Hilarion Alcazar, coadjuteur de Mgr Hermozilla, vicaire apostolique du Tong-King oriental. Plus tard, j'ai appris que si nous fussions demeurés un jour de plus sur notre navire chinois, il

est bien probable que la nouvelle de ma mort eût suivi de près la nouvelle de mon arrivée. Trois navires du roi ayant eu vent de notre présence, sont venus cerner la jonque chinoise, et la visiter minutieusement, ainsi que plusieurs autres jonques pour tâcher de nous découvrir. Temps et peines perdus ! Pour nous, nous ne songions qu'à jouir de l'hospitalité la plus agréable chez Mgr Alcazar.

" Nous demeurâmes auprès de Sa Grandeur pendant huit jours ; je fus malade à peu près tout ce temps. Un médecin annamite me fit prendre des potions qui me rendirent assez de forces pour continuer la route. A ce nom de médecin, tu t'étonnes sans doute, pensant que le pays du Tong-King est un pays de sauvages, où il est difficile de trouver quelqu'un digne de porter le nom si noble d'un disciple d'Hippocrate. Or, il faut que tu saches que les Annamites ont une civilisation aussi estimable sur plusieurs points que celle d'Europe, et possèdent un grand nombre de médecins dont plusieurs ont un grand renom dans le pays. Celui qui m'a soigné est remarquable pour pouvoir connaître au pouls du malade quelle maladie le travaille. Il paraît que le siège de la mienne était dans le foie.

De chez Mgr Alcazar, nous nous rendîmes chez Mgr Hermozilla, vénérable vieillard, une des colonnes restées debout au milieu de beaucoup de ruines. Rien n'égale la simplicité et la gaieté de ce bon évêque. A ce propos, je me rappelle qu'un jour les chefs d'une chrétienté se plaignirent à Monseigneur de ce que plusieurs chrétiens n'avaient pas encore payé le riz de la sainte Vierge. On appelle ainsi une contribution prélevée sur chaque récolte pour parer aux divers besoins de la chrétienté, soit pour le culte, soit pour d'autres dépenses nécessaires, et placée sous la protection de la sainte, Vierge. Cette année, la moisson du cinquième mois ayant fait défaut en partie, un certain nombre de contribuables se trouvaient grevés. Monseigneur prit la défense des pauvres contre les avocats de la sainte Vierge, et il s'éleva une dispute en règle, en laquelle chaque partie proposait ses raisons ; je crois que Monseigneur parvint à gagner la cause des pauvres.

" Nous demeurâmes deux jours seulement au palais épiscopal de Mgr Hermozilla. Ne va pas te méprendre, ma sœur, à ce nom pompeux de palais épiscopal: ce n'est rien moins qu'une pauvre cabane, moitié bois, moitié boue, et couverte de paille. Ici toutes les habitations sont de ce genre : on s'y accoutume vite, vu que le climat est très-chaud ; il suffit d'être garanti des rayons du soleil et de la pluie, voilà tout. Les églises ne sont pas plus belles : un toit de paille soutenu par des piliers de bois que l'on couvre de tentures les jours de fêtes, rien de plus; quelques planches mal jointes forment l'autel. Si les Annamites avaient la paix, ils pourraient, quoiqu'ils ne soient pas riches, construire à la gloire de Dieu des temples un peu plus somptueux ; mais, aujourd'hui, on ne peut faire que des édifices d'un jour, qu'il soit facile de détruire quand circulent les nouveaux bruits de persécution. Après quelques jours, nous dirigeâmes nos pas vers le second vicariat des Pères Espagnols, qu'on appelle Vicariat central. Nous devions aller en barque; mais le vent étant contraire, nous ne pûmes nous rendre à temps à une certaine station, et il nous fallut changer de route et traverser, portés dans des filets, selon la coutume du pays, un grand nombre de villages païens, et même un grand marché qui se tenait en travers du chemin que nous devions tenir. Nous étions au beau milieu de ce marché, vis-à-vis la demeure d'une certaine autorité du village, devant laquelle la règle est que les inférieurs doivent marcher à pied par respect, et nous nous donnions bien de garde d'observer la règle. Nos porteurs filaient au plus vite. On crie sur nous : Quels sont ces hommes qui ne descendent pas de leurs filets ? Le catéchiste, chef de la bande, répond que ce sont des malades, gens de la maison. — Au moins, ajoute la sentinelle, il faut abaisser le filet. Les porteurs d'abaisser le filet. M. Legrand comprenait ce qui se passait, et, selon le langage du pays, il avait peur dans son ventre. Pour moi, je n'y entendais pas malice; et, voyant abaisser mon filet, je crus dans ma simplicité qu'il fallait descendre, et j'allongeais déjà mes jambes. Vous concevez quelle besogne j'allais faire. Heureusement les porteurs ne me laissèrent pas le temps d'accomplir mon dessein, et remirent prestement le système sur leur dos. Si l'on avait fait une visite, tu penses quelle trouvaille, quel nid, quels oiseaux! A peu de distance nous rencontrâmes un fleuve et plusieurs barques chrétiennes : nous nous jetâmes dans une, et vogue la nacelle! Elle nous mena direc­tement chez Mgr Diaz, vicaire apostolique du Tong-King central. Deux courriers envoyés par Mgr Retord, notre vicaire apostolique, nous y attendaient pour nous prendre et nous piloter jusque dans notre Mission. Après quelques jours de repos, nous dîmes adieu à l'hospitalité espagnole, si vraie, si franche, si cordiale, si noble, et nous entreprîmes notre dernière étape, qui pour cela n'en était pas moins dangereuse.

" Nous allâmes la nuit et en barque. Nous dûmes passer devant une citadelle et devant un poste de 400 soldats occupés à garder le magasin de riz du roi. Rendus vis-à-vis la citadelle, nous fûmes interpellés ; les gens de notre barque répondirent qu'ils condui­saient un mandarin. On ne les crut pas sans doute, car nous entendîmes aussitôt sonner la corne d'alarme et battre le tambour, et une barque se mit à notre poursuite ; mais nous avions le devant, et elle ne put nous atteindre. Une seconde barque nous suivait, portant une partie de notre bande, elle fut attaquée; mais elle se défendit avec ses rames, et fit tant de manœuvres qu'elle put également s'échapper; quant au poste de 400 soldats, il ne nous a pas inquiétés.

Voilà en gros, ma chère sœur, comment on voyage au Tong-King, le plus souvent la nuit, tantôt en naviguant sur les fleuves, les ruisseaux et même les ri­zières avec un changement continuel de barques ; tantôt comme de grands seigneurs sur le dos de ses semblables, dans des espèces de lits de sangles ou de hamacs ; une natte vous met à l'abri des regards indiscrets des passants ; tantôt à pied, sans chaussures ; par de petits sentiers ménagés entre les champs de riz. Si c'est le jour, on peut se tirer de la difficulté du chemin; mais la nuit, il faut se résigner à marcher clopin-clopant, à tomber dans les trous, dans l'eau des rizières, dans la boue; souvent c'est en vain que l'on cherche la terre ferme : chacun pour soi dans ces moments périlleux où, croyant poser solidement le pied, vous glissez légèrement sur une terre argileuse et humide et mesurez votre longueur sur le terrain. N'est-ce pas que voilà une manière de voyager bien pittoresque? Elle est bien un peu pénible, mais je trouve qu'elle est pour le moins aussi risible que féconde en incidents pleins d'intérêt...       

Cependant, ma sœur, tu attends que j'écrive enfin que je suis arrivé à bon port. Ce fut le treize, à trois heures du matin, que je touchai le sol de ma Mission, et que je vis mon vicaire apostolique, l'illustre Mgr Re­tord, dont tu as lu beaucoup de lettres dans les Annales. Je trouvai Sa Grandeur occupée à faire une retraite d'ordination; Mgr Jeantet, coadjuteur, doyen de tous les Missionnaires du Tong-King, était venu pour aider Mgr Retord. En outre deux Missionnaires avaient été amenés par les circonstances auprès de Leurs Grandeurs. Nous nous vîmes donc six Européens réunis, deux Evêques et quatre Missionnaires : cela n'arrive pas tous les jours au Tong-King. "

Donnant les mêmes détails à Mgr de Poitiers dans une lettre postérieure, M. Vénard ajoutait : "Oh ! que je me trouvai heureux d'être au milieu d'une si belle réunion, et d'en faire moi-même partie! Quelle gaieté franche ! quel abandon mutuel ! quelle bonté et quelle condescendance dans nos deux Seigneurs ! Après avoir raconté bien des histoires, causé de la France, de

Rome, de la guerre des Russes       ; après avoir chanté un grand nombre de chants anciens et nouveaux, la belle réunion se dissipa."

Peu de temps après son arrivée dans la Mission du Tong-King occidental, M. Vénard écrivit aussi à M. Dallet :

" Je trouvai là, dit-il, auprès de Mgr Retord, ce cher Père Theurel à qui j'avais adressé des adieux si pleins de larmes, il y a presque un an. Qu'est-ce que les probabilités, Père Dallet ?... Voilà un mois qu'ici je mène joyeuse vie, je savoure les délices des plaisirs du Tong-King : car, Père Dallet, il fait bon à vivre au Tong-King. —M.Theurel prêche, confesse et brûle le travail; sa santé est on ne peut meilleure. La mienne n'est pas brillante; mais.... que sert-il de courir? Vous savez la fable : les santés faibles peuvent mener loin, et je me console. — Du courage dans la vie ! Vive la joie quand même ! Voilà une fameuse maxime de sainte Thérèse que vous connaissez sans doute, mais que je veux néanmoins vous transcrire pour en rafraîchir votre mémoire et la mienne : Que rien ne te trouble, que rien ne t'épouvante, tout passe. Dieu est immuable. La patience tout obtient ; qui possède Dieu, rien lui manque. Dieu seul suffit. " —J'ai oublié de vous dire que nos effets ont été pillés en partie par les païens, nous ne savons encore ce qu'ils sont devenus pour ce qui reste. Mais... qui possède Dieu, rien ne lui manque... Vous pensez bien que ma première visite a été au tombeau de M. Bonnard, placé près de l'autel de l'église du collège. "

Si la joie de M. Vénard fut grande de retrouver au Tong-King son ami M. Theurel, le bonheur de celui-ci ne fut pas moindre de voir arriver M. Vénard. Nous pen­sons qu'autrefois il y avait eu à ce sujet entre les amis certaines prévisions de se rencontrer un jour : de là vient que Théophane disait tout à l'heure : Qu'est-ce que les probabilités, Père Dallet? — Plus tard, M. Theurel écrit aussi dans le même sens : Mon bon et cher Père Dallet, qui l'eût dit, qui l'eût pensé, qui eût pu le croire? Il faut pourtant bien que, vous rappelant ce que sont les probabilités, vous soumettiez votre imagination à vous représenter que le Père Vénard et moi sommes au Tong-King occidental tous les deux, dans un même village, dans une même chambre... Vous raconter le plaisir !... Oui; mais ça vous fendrait le cœur de n'être pas de la partie ! Cependant il faut vous consoler...; pourvu que je la saisisse...la couronne du ciel. (Ep. 1), cela seul est nécessaire. Il paraît que le Père Vénard, qui est ici depuis un mois, parlera la langue avec un accent juste, sa petite voix s'y prête bien au reste. C'est bon !... Je vous souhaite la concorde et la paix des Missionnaires du Tong-King !

Pour Théophane, son bonheur et son enthousiasme étaient si grands de faire enfin partie de cette Mission qu'il avait appelée autrefois le bataillon d'élite, et son cœur battait si fort en posant le pied sur cette terre bénie, glorieux champ de bataille des soldats du Sei­gneur, que pour garder plus doux et plus beau le sou­venir d'une époque aussi mémorable, il voulut traduire sa joie dans un nouveau chant, qu'il adressa à son jeune frère. Il paraît qu'il le composa avec une grande facilité, puisqu'il déclare lui-même avoir rimé ces quelques cou­plets pendant une nuit d'insomnie. Du reste, c'est le moment qu'il choisissait d'ordinaire avec une prédi­lection marquée.

CHANT D'UN MISSIONNAIRE ARRIVANT AU TONG-KING.

( air du Général Bertrand quittant Sainte-Hélène. Ou encore du Cantique : De tes enfants reçois l'hommage.)

"Portés sur la brise légère, Nous touchons le port désiré. Salut ! salut ! nouvelle terre ! Salut ! salut ! sol vénéré ! D’Annam ils sont beaux, les rivages, Comme un jardin délicieux ; Grandioses ses paysages . De monts entassés jusqu'aux cieux (bis.)

Refrain.

" Noble Tong-King ! terre par Dieu bénie, Des héros de la Foi glorieuse patrie,

". Je viens aussi pour te servir,     l

"Heureux pour toi de vivre et de mourir !'

" L'Eglise annamite s'élève Ici-bas avec majesté, Comme un temple qui ne s'achève Qu'au soleil de l'Eternité

C'est là que mes frères travaillent Courbés sous le poids de leurs maux, Et, valeureux soldats, bataillent Contre les démons infernaux (bis).

Refrain: Noble Tong-King, etc.

Le Seigneur a promis sa gloire A tout victorieux soldat ; Mais pour obtenir la victoire Il faut prendre part au combat, Allons donc gagner la couronne : Pour être heureux il faut souffrir ; L'immuable décret l'ordonne ; Et pour vivre il nous faut mourir ( bis).

Refrain : Noble Tong-King, etc.

" Déjà, dans cette arène sainte, D'autres sont entrés avant moi ; Mes yeux y contemplent l'empreinte De leur sang versé pour la Foi. Leurs noms sont au livre de vie : Dieu les a proclamés Martyrs ! Sur la route qu'ils ont suivie, Ils m'ont laissé leurs souvenirs (bis).

Refrain : Noble Tong-King, etc.

" Seigneur, le Père de famille Invite à cueillir le bon grain, Et je m'arme de la faucille Que me présente votre main. Je me rends aussi vers la vigne Fouler avec vous le pressoir, Travailler et me rendre digne D'être admis au banquet du soir (bis),

Refrain : Noble Tong-King, etc.

" Seigneur, donnez-moi la prudence Et pour penser et pour agir ;

Courage, zèle et puis constance, Afin de ne jamais faiblir. Je me mets sous votre tutelle, Je suis faible... Vous Êtes fort ! Faites-moi demeurer fidèle, Toujours, toujours, jusqu'à la mort (bis).

Refrain.

Noble Tong-King ! terre par Dieu bénie, Des héros de la Foi glorieuse patrie : Je viens aussi pour te servir, Heureux pour toi de vivre et de mourir !

 

Voilà quelles étaient les dispositions de l'ouvrier en arrivant à sa besogne : travailler, sauver des âmes et mourir. Nous allons voir maintenant comment il sut s'acquitter de ce rôle sublime; mais, avant de donner des détails, il est bon de jeter un coup d'œil général sur l'arène du combat, à l'arrivée de ce nouveau champion.

 

CHAPITRE DIXIÈME.

Coup d'oeil SUR les persécutions passées. — état du catho­licisme en 1854. —m. Vénard au tong-King. — maladie et persécution. — un doux souvenir.— rapports avec les chrétiens. — nouveaux détails de maladies et de persécutions.

Aucun catholique n'ignore qu'entre toutes les Missions du monde, celles de la Cochinchine et du Tong-King ont éprouvé les plus cruelles persécutions de la part des hommes. Or, parmi ces dernières, la Mission du Tong-King occidental tient sans contredit le premier rang, bien que depuis quelques années on puisse peut-être lui trouver une égale dans sa sœur : la Mission du Tong-King central, dirigée par les Dominicains espagnols. C'est pourquoi elle a été appelée la Mission belle entre toutes, le bataillon d'élite, et comme le vestibule du ciel. Les jeunes soldats aiment ce champ de bataille et s'estiment heureux d'y combattre sous l'étendard de la Croix de Jésus-Christ. La Croix, c'est là le programme résumé des Missionnaires du Tong-King, et c'est aussi leur histoire à tous; depuis les premiers jours leur vie n'a été qu'un long martyre, une croix continuelle admirable­ment figurée et prédite par cette grande croix de bois dressée sur le rivage annamite avant l'arrivée d'aucun Missionnaire connu, et trouvée par le Dominicain Diego Advarte en 1596.

Les Pères Jésuites furent les véritables fondateurs de la Mission dans la personne du Père Alexandre de Rhodes, mort en 1660. De leurs mains elle passa dans celles de la Société des Missions-Étrangères, qui la cultive encore aujourd'hui avec une prédilection marquée, parce que c'est la terre où croissent plus abondantes les palmes du martyre. En effet, depuis son premier enfant parti pour le ciel en 1644 jusqu'à nos jours, il n'y a place que pour l'héroïsme devenu ici vulgaire ; et la Mission, combattue sans cesse par le glaive, a grandi les pieds dans le sang et la tête sur l'échafaud. (Cet aperçu est en grande partie extrait des Annales de la Pro­pagation de la Foi)

Cependant, bien que la vie de la Mission du Tong-King fût de toujours mourir, il y eut des moments de crise et des jours de calme apparent. La première tourmente commença avec le dix-huitième siècle ; la Providence s'en vengea en brisant les trônes d'où la persécution ne cessait de descendre : terrible leçon aux princes qui égorgent dans les chrétiens leurs plus fidèles sujets. Les dynasties de la Cochinchine et du Tong-King furent ba­layées du sol, et l'héritier de leurs droits, ramené plus tard dans son royaume par la main d'un Évêque, ne rentra en possession de son sceptre qu'après avoir dé­chiré les édits de persécution. Vingt ans de paix sous Gialong donnèrent ensuite à l'Église Annamite le temps de se préparer aux sanglantes persécutions de Minh-Menh, qui, comme autrefois Pharaon, oublia les nombreux bienfaits dont ses pères avaient été comblés par les Missionnaires chefs des chrétiens.

Minh-Menh ! Ce nom inspire aux cœurs catholiques autant de dégoût et d'horreur que celui de Néron lui- même. Tous nos lecteurs connaissent par les Annales la terrible persécution qui commença en 1833 et ne finit qu'après 1841, persécution dont seule la rage de Satan put inspirer l'horrible projet à un cœur d'homme. Nous n'entrerons point dans les détails qui peuvent se lire au Tome IX des Annales : du reste il suffit, pour en avoir une idée, de citer les noms de nos martyrs : MM. Gagellin, Marchand, Cornay, Jaccard, Borie, auxquels on peut joindre les Dominicains espagnols morts pour la même cause, et les nombreux indigènes qui ont mer­veilleusement suivi la trace de leurs maîtres. — Mais la coupe des iniquités ayant débordé, le bras de Dieu se leva bientôt pour mettre un terme aux cruautés du tyran. Minh-Menh périt presque subitement d'une chute de cheval, le vingt-et-un janvier 1841, également en exécra­tion aux chrétiens et aux païens. Sa mort suspendit les poursuites et les tortures ; le glaive tombé des mains du persécuteur resta quelque temps oisif et oublié ; le nouveau roi Thieu-Tri semblait hésiter à le ramasser dans le sang ; du reste son bras efféminé n'était pas de force à frapper ces grands coups qui avaient rendu si terrible la fureur de son père. La persécution ne se fit que sourdement et en vertu des anciens édits ; quelques Missionnaires furent pris et délivrés par l'intervention française.

Cependant Tu-Duc arrivait au trône en 1848 ; encore un persécuteur, d'abord assez timide et comme sans haine, mais depuis quelques années, ainsi que nous le verrons, acharné et plein de rage. Si au commencement de ce règne les Missionnaires furent plus tranquilles de ce côté, d'autre part ils furent fortement éprouvés par les fléaux, la famine, la peste, le typhus, le choléra, qui emportèrent des milliers de victimes. Mais du moins il y eut là un avantage réel, c'est que les chrétiens eurent la satisfaction de montrer à leurs ennemis comment la charité sait exercer la vengeance. Pour toute reconnaissance, les mandarins firent couler le sang de deux nouveaux martyrs, MM. Schœffler et Bonnard ; puis enfin d'heu­reux symptômes semblèrent indiquer bientôt une ère de paix pour les chrétiens. Hélas ! cette paix tant désirée devait se faire attendre longtemps encore. M. Vénard lui-même, qui arriva au Tong-King au moment de ce demi-calme en 1834, ne pourra pas en jouir; après quelques années, il sera emporté par la tourmente qui de nouveau viendra agiter ces pauvres peuples et les chefs spirituels que le Seigneur leur a donnés.

Néanmoins alors, malgré les obstacles de tous genres opposés à la prédication de l'Évangile, malgré le petit nombre des ouvriers apostoliques et l'insuffisance de leurs ressources, malgré toutes les fureurs des persécu­tions anciennes, et surtout celle de Minh-Menh, qui dura plus de vingt ans, le Tong-King était assurément l'un des pays idolâtres où le christianisme avait fait le plus de progrès. Mgr Retord disait à cette époque : Quand j'ai pris le gouvernement de cette mission, il y a seize ans, elle ne contenait que 100, 000 néophytes, et mainte­nant elle en compte 139, 000, quoique le choléra de 1851 nous en ait enlevé près de 10, 000. Or, tous nos chrétiens, à part un fort petit nombre, observent tous les préceptes de la religion avec une exactitude, une assiduité et une constance capables de faire rougir les vieux chrétiens d'Europe. Inutile de dire que tous sont catholiques ro­mains; les ministres hérétiques, avec leur cortège de femmes et d'enfants, n'ont jamais abordé sur ces plages insalubres, pauvres et persécutées, pour chercher à y faire des adeptes.

Mgr Retord n'avait guère plus de 50 ans, quand M. Vénard arriva au Tong-King pour travailler à cette vigne qui promettait de si beaux fruits. Sa Grandeur, disait alors le jeune Missionnaire, est un homme grand et encore vigoureux, malgré ses longues années de travaux et de fatigues. Il a traversé les temps les plus mauvais ; mais l'énergie de son âme, aidée du secours divin, l'a rendu plus fort que toutes les épreuves, et, au milieu des plus grandes difficultés, il a établi la Mission du Tong-King occidental sur le pied le plus florissant... — Grâce à son zèle et à ses soins, la Mission compte aujourd'hui au moins 75 prêtres indigènes bien instruits des devoirs de leur saint état, la plupart zélés et vraiment recommandables ; ce nombre ne pourra que s'accroître par la suite. Le Petit-Séminaire établi près de la résidence de Mgr Retord compte près de 200 élèves, distribués par classes comme dans les Séminaires de France. Il y a en outre plusieurs petits collèges secondaires. Quand les Séminaristes ont ter- miné leurs études, ils passent un examen pour être reçus catéchistes ; l'examen passé, avant que ne soit délivré le diplôme de catéchiste, il faut que chacun convertisse au moins dix infidèles. Les Théologiens sont choisis parmi les catéchistes, et ils ne sont admis aux Ordres qu'après un long temps d'épreuve. En vérité, ici l'œuvre du bon Dieu prospère ; l'an dernier, les catalogues se sont enrichis de 1, 500 nouvelles con­versions. Le nombre des chrétiens dans toute la Mission est de 140, 000 : c'est un beau chiffre ; mais le nombre des païens est énormément plus considérable. Les plus experts n'admettent pas un chrétien sur trente ni même sur quarante païens, plusieurs même admettent à peine un chrétien sur cent. Cette proportion donne pour la population totale du Tong-King un chiffre très-fort et qui paraît incroyable en regard de la petite étendue du pays ; mais il est certain que les villages se touchent presque tous; que la population regorge partout, que du reste le terrain est très-fertile et la vie matérielle peu coûteuse.

Après cette petite diversion, qui peut avoir son utilité et son intérêt, nous reprenons maintenant la suite de notre récit.

Avant même d'arriver au Tong-King, pendant une grande partie de son séjour à Hong-Kong et à son pas­sage à Macao, M. Vénard était atteint d'une maladie de poumons qui ne fit que s'aggraver avec le temps. La médecine chinoise et annamite employa tous ses remèdes pour obtenir une guérison, ce fut en vain ; et si le Mis­sionnaire parvint plus tard à se débarrasser presque complètement du mal, il le dut d'une façon manifeste à l'intervention divine. Nous allons entendre de la bouche même de Théophane les récits de ses souffrances ; il écrit à son père au mois de mars 1855 :

"Quand je vous ai adressé ma dernière lettre au mois d'août 1854, mon bien vénéré et bien-aimé père, j'étais avec Mgr Retord en sa résidence du collège de Vinh-Tri. A la fin du mois d'août, Monseigneur m'envoya étudier la langue annamite dans un collège au village de Ké-Doân, et pour cela, Monseigneur m'adjoignit deux catéchistes sachant parler un peu latin. Je passai par Kê-non où se trouve le Grand-Séminaire dirigé par Mgr Jeantet, coadjuteur de Mgr Retord. Je demeurai huit jours auprès de Sa Grandeur. Mgr Jeantet est âgé de 63 ans, et il y a 37 ans qu'il est venu en Mission ; c'est un vieillard bien vénérable, mais aussi bien aimable. Ces huit jours s'écoulèrent comme une heure ; Sa Grandeur ne se lassait pas de me faire des questions sur l'Europe, surtout sur la France, patrie si chère au cœur du Missionnaire. J'avais aussi grand plaisir à aller visiter les Séminaristes et à baragouiner avec eux les quelques mots annamites que j'avais déjà appris.

" Je m'en allai donc, comme je vous l'ai dit, étudier la langue au petit collège de Làng-Doân : un mois s'écoula comme rien dans cette étude. Le deuxième dimanche d'octobre je me hasardai à débiter un petit sermon, dans l'église du village, en présence des chrétiens. Les premiers de l'endroit vinrent me féliciter ; ce n'est pas qu'ils eussent compris grand'chose à mon allocution, mais les Annamites sont forts sur la politesse et l'urbanité, et bien que j'eusse fort mal parlé, ils ne m'en faisaient pas moins de compliments. Quelques jours après, le bon Dieu permit que je tombasse malade, une maladie pestilentielle se déclara dans la communauté, et je fus atteint des premiers. Mes catéchistes me soignèrent avec beaucoup de charité et d'attention; Mgr Retord, Mgr Jeantet et M. Castex, pro-vicaire de la Mission, m'envoyèrent des médecins pour me guérir, et, avec la grâce de Dieu, ils en vinrent à bout. Sitôt que je pus me tenir sur mes pieds, je changeai d'air et m'en allai en barque à un autre village nommé Kè-Dâm, où un prêtre Annamite a sa résidence principale. Il faut vous noter ce point, que j'allai en barque à travers les champs, parce que tous les ans, à cette époque, il y a une inondation générale causée par le débordement des fleuves, résultat des pluies torrentielles sur les montagnes de l'Ouest. Alors toute la campagne devient comme une mer ; les villages mêmes sont tout inondés, et les voyages alors par le moyen des barques sont très-faciles.

"Je me trouvai assez fort, le jour de la Toussaint, pour dire une Messe privée; la veille, tout le village se réunit dans l'église et autour de l'église pour me féliciter de mon heureuse guérison. Les premiers de l'endroit, en beaux habits de fête, vinrent me chercher et me conduire solennellement à l'église, au son de la musique et au bruit de nombreux hourras. — Vous voyez, cher père, que les Annamites aiment les Missionnaires. Mais le soir de la fête de la Toussaint fut un vrai revers de médaille. J'étais à peine couché qu'on vint me réveiller, en m'annonçant l'arrivée d'un mandarin et en me priant de partir pour un autre village. Quoique la nouvelle ne fût pas très-certaine, je me laissai faire et je déménageai. Je fus porté avec mes effets au milieu de la nuit au susdit village. C'est là ma première fuite nocturne; depuis, j'en ai vu plus d'une autre.

Je demeurai huit jours dans la maison d'un brave chrétien qui me traita à merveille ; et, pour lui témoigner ma reconnaissance, je fis à toute la famille une large distribution de chapelets et de médailles. Je me rendis alors à un autre collège situé dans le village de Hoàng-Nguyên, où M. Castex a sa résidence principale. M.Castex était à faire l'administration des chrétientés et ne revint qu'au mois de décembre, Je demeurai donc seul Européen dans le collège à la tête duquel est un Père annamite. C'est en ce lieu que je commençai à confesser, d'abord les élèves, ensuite les chrétiens; mais j'y fis peu de besogne, car je retombai malade d'une maladie de poitrine qui me mit dans un état de langueur très-alarmant.

" M. Castex revint accompagné d'un autre confrère, M. Titaud ; puis un autre vint aussi nous rejoindre, M.Néron, et nous nous trouvâmes quatre Missionnaires. Vous pouvez juger quelles fêtes ! quelle joie ! quel abandon ! Après quelques jours de réjouissance mutuelle, M. Titaud remonta à son district. Quelque temps après M. Néron se mit en devoir de revenir au collège de Vinh-Tri, dont il est supérieur ; mais ce cher confrère fut pris en descendant le fleuve, et il s'en est fallu de rien que nous eussions un nouveau martyr. Par une Providence spéciale, un soldat qui allait à la ville chercher du renfort pour conduire notre confrère rencontra un chef de canton de sa connaissance qui, ayant vu de quoi il était question, bien qu'il fût païen, délivra le cher prisonnier. Il y eut seulement une somme d'argent perdue assez forte.

" Vous voulez sans doute que je vous parle de ma santé un peu plus au long. Le premier de l'an européen m'a trouvé allant de mal en pis, et c'est à peine si j'ai pu recevoir la visite des chrétientés venant souhaiter la bonne année aux Missionnaires. Monseigneur m'envoya encore un médecin très-habile, dont les médecines me firent un peu de bien ; mais, après son départ, je retombai de nouveau. M. Castex prenait de moi un soin inimaginable, et avait grande inquiétude et grand souci à mon égard. Je dus cesser de confesser, de dire la sainte Messe, de réciter le bréviaire, de lire et même de causer. Enfin M. Castex me conseilla une neuvaine aux saints Cœurs de Jésus, de Marie et de Joseph, et voulut la faire avec moi. Nous commençâmes le jour de la Purification de la sainte Vierge : dès lors je me suis senti rajeuni, et depuis, mes forces sont assez bien revenues. Vivent les saints Cœurs de Jésus, de Marie, de Joseph !

" Sur ces entrefaites l'horizon s'assombrit ; des partis politiques et rebelles se sont formés dans le Tong-King ; un nouvel édit du roi a paru poursuivant la religion, des gens mal intentionnés ont dénoncé aux mandarins les résidences des Européens ; le collège de Ké-Vînh a été dispersé ; Mgr Retord s'est enfui et se tient secrètement caché avec plusieurs Missionnaires. Le mandarin de Ké-Cho, ville capitale du Tong-King, a bloqué le Grand-Séminaire de Kë-Non, mais Mgr Jeantet s'était enfui aux montagnes d'où il nous écrit à M. Castexet à moi : J'ai été visiter mes anciens antres où j'habitais lors de la persécution du roi Minh-Menh. C'est bien pénible à mon âge de gravir les rochers ; c'est vraiment merveilleux que je ne succombe pas. —Le mandarin n'a pris qu'un Père annamite et un diacre qu'il a même relâché quelque temps après, ayant consenti à recevoir de l'argent, une somme énorme à la vérité, presque dix mille francs ; mais au moins l'établissement de Ké-Non est debout.

Quant à M. Castex et moi, après avoir couru en trois ou quatre lieux, nous avons fini par aller nous cacher dans un coin d'une maison de religieuses au village de Bùt-Dông, où nous vivons en vrais reclus avec deux catéchistes depuis plus d'un mois. Nous nous proposons de remettre bientôt le nez à l'air, vu que l'orage semble se dissiper. Néanmoins, il faut être prudent: car le dénonciateur de Mgr Jeantet, ayant manqué son coup, a promis sa propre tête au mandarin, si dans trois mois il ne livrait pas un Européen. — Tout le monde se tient donc au secret. Qu'adviendra-t-il ? Dieu le sait ; en tout cas, il vaut mieux espérer que craindre, et, comme nous écrit Mgr Retord : Jésus et Marie ne nous abandonneront pas plus que par le passé. Prions donc un peu fort, et ayons bonne confiance, ne nous laissons pas décourager ni abattre par la tristesse, et puis si quelqu'un d'entre nous attrape la couronne du martyre, rien de mieux. "Sicut fuerit voluntas tua, sic fiet."

" La rébellion continue à s'organiser ; elle veut rétablir sur le trône le descendant d'une ancienne dynas­tie, on dit même que sous peu le nouveau roi va paraître. D'un autre côté, la misère est grande ; la moisson du riz a été mauvaise l'an passé: cette année elle est perdue en beaucoup de lieux ; il y a une foule de gens qui souffrent la faim. C'est chose bien digne de compassion ; en Europe, on n'a pas l'idée de la misère publique de ce pauvre pays. Les fêtes du premier de l'an Annamite, d'ordinaire si joyeuses, se sont passées cette année assez tristement, et il n'est pas probable que le reste de l'année voie de meilleurs jours.

" Je m'arrête ici, cher et bien-aimé père. Adieu ! ne soyez point inquiet pour moi: Ce que Dieu garde est bien gardé ! Portez-vous bien ! que la joie du Seigneur Jésus remplisse votre cœur ! ! "

Le Missionnaire n'avait dit à son père qu'un mot seu­lement de ses rapport avec les chrétiens ; il remplit cette lacune en écrivant à ses frères et à sa sœur : —" Tu voudrais être petit oiseau, chère sœur, et venir voltiger autour de moi pour voir comment je me tire d'affaire au milieu de mes chrétiens. Oh ! vraiment les rapports avec eux sont très-faciles ; les Annamites sont bons, et ils ont pour les Missionnaires un respect très-grand. Jusqu'à présent, je n'ai pas pu faire l'administration des chrétientés à cause des circonstances actuelles politiques du pays, et parce qu'aussi je ne suis pas très-savant dans la langue ; mais néanmoins, quand j'étais seul, très-souvent les chefs des chrétientés sont venus me voir pour me saluer et m'apporter quelque petit présent. Je ne pouvais leur dire que quelques mots inintelligibles, ce qui leur donnait grande envie de rire ; mais ils s'en gardaient bien, de crainte de me faire de la peine. Quelquefois les simples particuliers venaient aussi me saluer : c'était un père de famille qui mariait un de ses enfants et venait m'apporter la tête du cochon que l'on avait tué pour la fête ; c'était quelque bonne mère qui venait me recommander son fils partant pour l'armée ; c'étaient quatre ou cinq pauvres femmes qui s'étaient cotisées pour venir m'offrir un petit panier de fruits, et me demander un chapelet ou une croix, etc., etc. Je ne pouvais répondre que quelques mots, et cependant mon monde se retirait tout content.

" C'est la coutume des Annamites qu'un inférieur ne se présente jamais devant un supérieur quelconque, sans offrir quelque présent. Du reste, si nos chers chrétiens ont quelque beau fruit, prennent quelque beau poisson, très-souvent ils viennent voir le Missionnaire pour le plaisir de les lui offrir. Aussi je t'assure, Mélanie, que j'aime beaucoup les Annamites, et que je remercie Dieu de m'avoir envoyé consacrer ma vie à leur service. Ne va pas cependant te figurer que tout ici soit roses ; il y a aussi grand nombre d'épines.

"Un mot encore sur les religieuses Tong-Kinoises t car tu le demandes expressément. Elles sont réunies en communauté sous l'autorité d'une abbesse, mais elles ne font pas de vœux : c'est pourquoi elles peuvent être reçues très-jeunes. Elles travaillent les champs, ou bien elles préparent des toiles de coton, ou encore elles vont vendre des pilules, ce qui leur facilite le moyen d'administrer le baptême aux enfants d'infidèles en danger de mort. Elles vivent pauvrement, récitent beaucoup de prières, se donnent la discipline, jeûnent plus que les simples chrétiens. Au besoin, elles sont d'excellents courriers pour porter les lettres, ce qui n'a rien de choquant dans les mœurs du pays ; alors elles vont deux par deux. Elles portent aussi les effets de Mission, ce qui est souvent très-pénible ; mais elles sont faites à la fatigue, comme toutes les femmes Annamites ; les chrétiens les appellent du nom de Sœurs."

A son frère Eusèbe : " C'est une chose agréable à entendre que la prière des Tong-kinois, quand ils s'accordent bien ensemble ; c'est une harmonie qui me touche plus que l'harmonie des plus belles musiques d'Europe. J'aime beaucoup le chant solennel des Litanies de la sainte Vierge, surtout les Litanies de son Saint et Immaculé Cœur. Mais l'action de grâces après la communion est ce qu'il y a de plus touchant ; quand je l'entends, je suis tout ému. Les Annamites ne savent pas prier tout bas ; et quand même il n'y a qu'une personne qui ait communié, elle n'en fait pas moins tout haut son action de grâces, soit seule, soit aidée des personnes préposées au chant. Les catéchistes savent aussi chanter un peu le plain-chant, et quelquefois ils chantent la grand'messe ; mais alors il y a toujours la musique du village qui accompagne. Elle consiste en quelques mauvais violons, harpes, hautbois, tambours et cymbales. Les Annamites ne sont pas riches en airs de musique, et depuis le commen­cement de la Messe jusqu'à la fin, ce n'est guère qu'un même air répété à satiété. Dieu n'en est peut-être pas moins bien loué que si c'était la plus belle harmonie exécutée par les plus habiles artistes. C'est l'harmonie du cœur plus que la vibration quelconque des cordes qui plaît à Dieu.

" Et les élèves latinistes, sont-ils bien savants? Il est difficile qu'ils le soient, n'ayant point de dictionnaire. A la fin de leurs études, ils comprennent à la lecture le Catéchisme du Concile de Trente ; depuis quelques années Mgr Retord a institué une classe de philosophie, et elle se fait en latin. Tu te figures facilement qu'il n'est nul besoin d'enseigner Ovide, Horace et la belle Mythologie aux Tong-Kinois : c'est pourquoi la controverse des classiques est jugée par ici. "

Pour donner une idée de la simplicité et naïveté du peuple annamite, nous citons également un passage d'une lettre de Théophane à un ancien ami : "Je suis sûr que le premier mariage que vous avez béni n'a pas eu une cérémonie comme celui que j'ai béni. Au Tong-King, cela se fait tout simplement : il n'y a pas un cortège pour conduire les mariés comme en France. Au Tong-King on reçoit le Sacrement de Mariage comme le Sacrement d'Eucharistie, sans plus de solennité. Or donc, mes deux fiancés étant allés à confesse et s'étant préparés à recevoir le Sacrement de Mariage, le jour fixé je sors de grand matin dire la Messe dans l'assemblée des chrétiens, car, au Tong-King, on dit la Messe de très-bonne heure. Mon catéchiste invite les fiancés, âgés tous deux de dix-huit ans, à monter près de l'autel : la jeune fille monte; et le fiancé où est-il donc? Il ne paraît pas. Alors la jeune fille est invitée à se retirer et à revenir le lendemain. Le lendemain le jeune homme ne fait pas défaut, je bénis le mariage. Dans la journée, les deux nouveaux mariés, conduits par la sœur de la mariée, vinrent me saluer et me remercier. Je demandai pourquoi le marié n'était pas venu la veille, il me répondit qu'il ne s'était pas réveillé assez à temps pour venir à l'église. "

Nous reprenons maintenant la suite du récit. Ces nou­veaux détails nous sont fournis par une autre lettre de Théophane, à la date du mois de septembre 1855 :

A Mon Père, ma sœur Mélanie, mes Frères et mes Amis.

"Du fond du Tong-King, j'envoie le salut dans la Seigneur ! —Je pense que mes dernières lettres, datées de la fin de mars 1855, vous sont parvenues. Depuis lors, qu'ai-je à raconter qui puisse vous intéresser, mes bien-aimés ? — Il a plu à la divine Providence de m'ôter la santé qu'elle m'avait accordée quelque temps auparavant; je suis retombé quelques jours après vous avoir écrit.

Le mercredi-saint, je me rendis auprès de M. Castex, provicaire de la Mission, qui se trouvait au collège de Noàng-Nguyên; le chemin n'était que d'un quart de lieue, mais la route était pleine de boue et d'eau. J'eus chaud, puis froid; depuis lors, mon état a été en empirant. Il m'a aussi fallu fuir le mandarin plusieurs fois, tantôt seul, tantôt avec mon confrère, ce qui n'a a pas contribué, vous pensez bien, à me guérir. Les gens de mon entourage désespéraient de ma vie, on faisait les préparatifs pour les funérailles; mais voilà que le bon Dieu, qui mène aux portes du tombeau et en ramène, m'a envoyé un bon médecin qui m'a fait de bonnes médecines, et j'ai reparu à l'horizon de la vie, joyeux et plein d'espérance. J'ai reçu deux fois l'Extrême-Onction, en deux circonstances différentes; et à chaque fois le sacrement de l'Église, en fortifiant mon âme, a relevé aussi mon corps malade et mourant. Je suis présentement à la communauté de Kê-Vînh, où réside Mgr Retord, qui m'y a fait venir pour que je complète ma guérison ; ce sera peut-être difficile, car il semble que j'ai un catarrhe chronique qui même a déjà fait ravage dans le poumon gauche. Je ne sais pas la chose au juste, mais je pense que c'est cela : car quand je sue, la partie gauche de mon visage, de mon front surtout, ruisselle, et la partie droite n'a pas de sueur; en outre, les cheveux de la partie gauche de la tête sont toujours humides, et ceux de la partie droite sont secs. Cet été, la partie gauche du visage a été travaillée par les clous ; mais il n'en a pas poussé un seul dans la partie droite. Le soir ou le matin, j'ai souvent des oppressions de poitrine, comme une sorte d'asthme ; et presque chaque matin j'éternue beaucoup, je mouche, je crache, ce qui m'empêche de dire parfois la sainte messe, quand mon nez est de difficile composition. J'ai bon appétit et je mange bien, ce qui me permet de continuer mes petites études journalières. Ne vous affligez pas, mes chers amis, de ce que je sois malade ; mais priez pour moi, afin que je mette à profit cette épreuve et que je sache faire tourner le mal de mon corps au bien spirituel de mon âme. Assez sur ma précieuse personne."

La santé du pauvre Missionnaire était bien altérée; cependant il ne disait pas tout à fait le mot, le laissant à deviner; mais M. Theurel. son ami, qui le voyait s'étein­dre peu à peu, écrivant à M. Dallet, dit à ce sujet avec tristesse : M. Vénard, qui ne se sentait pas la force d'écrire une lettre, a voulu néanmoins vous adresser quelques lignes, mais c'est là son dernier effort : ce pauvre ami est malade presque depuis son arrivée au Tong-King; il est bien faible, a déjà reçu deux fois l'Extrême-Onction, et il n'est pas sûr qu'il se rétablisse de manière à travailler beaucoup. Ce n'est pas à moi à vous dire combien c'est dommage.

Enfin M. Vénard lui-même, sur ce billet dont parle M. Theurel, semblait dire le dernier adieu à son ami des Indes : Et moi je m'éteins peu à peu comme une chandelle, je ne tiens à la vie que par un cheveu. Je suis à peu près abandonné des médecins. Vive la joie quand même ! Voici peut-être le dernier mot que vous recevrez de moi. Priez pour moi afin que, si le corps périt, au moins l'âme soit sauvée. Que Jésus et Marie vous protègent ! Nous nous verrons dans la patrie ! Adieu ! " Nous reprenons sa lettre de septembre 1855 :

" La tourmente semblait devenir terrible au commencement; grâces à Dieu, elle n'a pas réalisé nos prévisions. Ce sont nos bourses qui ont le plus souffert, il a fallu fermer la bouche aux mandarins avec des barres d'argent. On peut bien dire que nos chrétientés, déjà si pauvres, se sont saignées afin de satisfaire à la rapacité des païens. Oh ! comme le démon inspire peu les sentiments d'humanité et de pitié ! Car voyez, chers amis, ce pauvre peuple Annamite toujours accablé de fléaux : chaque année ou c'est l'inondation, ou c'est la sécheresse; presque jamais une complète moisson n'arrive dans les greniers. Une écuelle de riz, voilà toute la félicité et la bonne fortune du peuple Annamite, et il ne l'a pas souvent à discrétion tout le long de l'année. Cependant, MM. les mandarins, qui sont soi-disant les pères du peuple, ne s'occupent qu'à le tracasser, à le piller, à le sucer comme de grosses sangsues ; en vérité, il n'y a guère d'honnêtes gens dans la classe mandarine. Les chrétiens surtout leur fournissent une belle aubaine, eux dont le roi proscrit la religion et qui sont sensés des rebelles et des traîtres. Depuis les maîtres des villages jusqu'aux grands mandarins des provinces, tous les dignitaires veulent avoir leur part du butin : il y a quelques exceptions honorables, mais elles sont peu nombreuses. Souvent aussi, dans un village partie chrétien, partie païen, les chrétiens sont rançonnés pour avoir la liberté de conscience. O cupidité ! ô soif de l'or et de l'argent ! comme tu es exigeante et que tu causes de mal à nos pauvres chrétiens et d'embarras aux Missionnaires ! Mais je ne veux pas maudire nos persécuteurs ; que le bon Dieu daigne éclairer leurs cœurs et les amener à connaître sa loi sainte et les conduire au salut !

Cette année, nous n'avons donc pas de martyr. Je n'ai entendu parler que d'un mandarin de sous-préfecture qui a emprisonné un médecin et ses deux frères ; ce médecin, je le connais beaucoup, il est très-pieux et très-fervent. Lors de la persécution du roi Minh-Menh, il a déjà confessé la foi ; présentement encore il est très-ferme, et il est bien à espérer que cette affaire ne tournera qu'à la gloire de Dieu et à la honte du mandarin.

Bien que la persécution ne soit pas flagrante, le résultat de cette année, pour l'administration des sacrements et le mouvement de prédications, sera très-faible: car avant de reprendre ses aises et ses franches coudées, il faut laisser reposer les esprits ; ce n'est que peu à peu que le rat sort de son trou et se met en campagne. Grâce à la bienveillance du grand-mandarin de la province où se trouve la communauté de Ké Vînh, et grâce à quelques petites barres d'argent, Mgr Retord a pu revenir à sa résidence principale. La grande affaire de Ké-Non, à la suite de laquelle le vénérable Mgr Jeantet avait été forcé de fuir, cette affaire est pacifiée, et Sa Grandeur est retournée diriger comme de coutume le Grand-Séminaire. C'est ainsi qu'après la tempête vient le calme, et que le Seigneur sait accorder aux siens toute protection et tout secours, afin que les méchants ne dominent pas et ne se prévalent pas de leurs forces.         

"Depuis le mois de janvier, je n'ai point reçu de vos nouvelles, il me tarde d'en avoir et de savoir si vous vous portez tous bien. Que le bon Dieu et la sainte Vierge vous gardent toujours, cher et vénéré père, et toi aussi, bonne sœur, et toi, cher Henri, et toi, frère l'abbé ! Que la joie et le bonheur soient avec vous !"

A la date du premier décembre 1855, le Missionnaire envoya une nouvelle dépêche adressée à sa sœur ; il y disait que sa santé était moins mauvaise, que son côté gauche était redevenu presqu'aussi fort que le côté droit, et il invitait ses amis à remercier Dieu, la sainte Vierge et saint Joseph pour cette précieuse faveur tout d'abord inespérée. Le calme un instant troublé était quelque peu rétabli, et les Missionnaires, las d'attendre en vain la liberté, s'étaient imaginés de la prendre eux-mêmes, du moins dans une partie de la Mission, celle où se trouvait la communauté de Ké-Vinh. De sorte que maintenant, écrit Théophane, nos élèves étudient comme de coutume, Monseigneur peut gouverner assez tranquille­ment et même officier pontificalement les jours de grande fête, et nous pouvons en plein jour aller nous promener à notre gré dans toute la longueur et la largeur du jardin cultivé par les élèves, faveur dont peut-être tu ne sens pas tout le prix, mais que tu comprendrais mieux sans doute, si pendant quelques mois on a t'avait condamné à garder la chambre, sans pouvoir ni chanter ni parler trop haut. Puis le Missionnaire parle ainsi d'une espèce de tentative des Anglais : Dernièrement les esprits ont été mis en émoi par l'apparition d'un navire de guerre anglais à Touranne, près de la capitale du royaume, en Cochinchine. Le gouverneur général de Hong-Kong et plénipotentiaire de Sa Majesté Victoria est venu pour proposer sans doute un traité de commerce à Tù-Dùc, le roi annamite ; celui-ci n'a pas voulu recevoir les dépêches, en sorte que les Anglais se sont retirés sans rien faire, ce qui s'appelle vulgairement, je crois, se casser le nez. Or de là, il est résulté un édit de surveillance à l'égard des disciples de Jésus, parce qu'on s'imagina qu'eux-mêmes avaient appelé les Anglais. Nous verrons plus tard que les apparitions des Français firent plus de mal encore.

Enfin, après avoir dit que depuis un an les pauvres Missionnaires du Tong-King n'avaient reçu aucunes nou­velles d'Europe, le bon Théophane finissait ainsi: " Prie pour moi, chère sœur, afin que je sois un digne prêtre de Jésus-Christ, et que je me conduise, dans le poste où je suis, avec toute la prudence et la sagesse qui conviennent. Pour moi, je prie chaque jour pour vous. Souvenez-vous de Théophane ! "

 

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État des esprits au tong-King en 1856. — l'inondation.—singulière opération médicale. — blocus et fuites. — mort de m. castex, provicaire. — ambassade française

en 1837. — belles considérations. — administration. — détails plus intimes.

Nos chers Missionnaires, qui se plaignaient avec tant d'amertume de ne recevoir aucunes nouvelles de la pa­trie, semblaient comprendre que de graves événements se passaient alors en Europe: c'est qu'en effet, en l'année, 1855, deux faits très-importants remplirent le monde : la proclamation du dogme de l'Immaculée Conception et la guerre de Crimée, l'une par ses splendides fêtes or­ganisées spontanément par la piété des fidèles, en l'hon­neur de Marie, et l'autre par la bravoure de nos soldats combattant sur une terre lointaine. Aussi, bien que de­puis seize grands mois Théophane n'eût reçu aucune nouvelle directe de ses amis de France, apprenant ces événements qui réjouissaient son cœur, il mit de nouveau la main à la plume.

" J'ai appris, dit-il, par la voie des Missionnaires de Cochinchine, que le Saint-Père a défini le dogme de l'Immaculée Conception de la sainte Vierge, et toutes les fêtes qui ont eu lieu dans le monde entier, surtout en la belle patrie de France, pour célébrer la Reine du ciel et de la terre, et je me suis uni de plein cœur aux concerts de félicitations et de louanges que l'univers entier envoie à Marie.

J'ai appris aussi les hauts faits de nos braves en Orient, et je suis un peu impatient de savoir la prise de Sébastopol. Jamais la France n'a eu plus belle cause a à défendre, et je prie chaque jour pour l'heureux succès de ses armes. Ici aussi et dans tout l'extrême Orient les coeurs se tournent vers la France, et désirent voir son drapeau flotter sur les terres païennes : car il y a aussi beaucoup d'oppresseurs en Chine, au Japon, en Corée, en Cochinchine, au Tong-King. Si le bon Dieu daignait ouvrir le cœur de l'Empereur des Français, et lui faire prendre en pitié les chrétiens opprimés sous le joug des tyrans païens, le nom de Louis-Napoléon serait béni et acclamé par une foule de pauvres opprimés."

Cette lettre était écrite à la date du 5 mai 1856 ; voici quel était alors au Tong-King l'état des esprits : "Depuis ma dernière lettre, écrite à la fin de l'année 1855, dit le Missionnaire, la persécution a fait une noble victime : un de nos prêtres, nommé Huông, a été pris et couronné du martyre ces jours derniers. Cela n'a pas empêché Mgr Retord d'envoyer ses Missionnaires faire l'administration pendant le Carême ; et, grâce à la protection de Marie, nous n'avons pas eu de graves sinistres, et il ne nous a pas fallu prendre plus de précautions, pour nous cacher, que dans les temps ordinaires. Pour ce qui me concerne, j'ai accompagné Sa Grandeur dans la visite de deux paroisses où le travail a été comme un feu roulant. Sa Grandeur est venue célébrer les fêtes de la Semaine-Sainte, au même lieu où je me trouvais malade l'an dernier, à pareille époque ; tout s'est opéré assez en paix, autant que l'on peut appeler paix notre position dans ce pays.

Vous avez sans doute peine à comprendre comment nous tenant cachés, sans cesse sur le qui-vive et en alerte, et nos têtes étant mises à prix d'argent, nous pouvons réaliser des fêtes et parler de paix. Moi-même je ne le comprends pas très-bien ; cependant un petit mot explique tout, à savoir : que le bon Dieu veille sur les siens, et que la sainte Vierge Marie nous protège. Du reste, si nous et nos chrétiens réussissons à prendre quelques heures de liberté, c'est bien peu de chose comparé au cercle de vexations et de contrainte dans lequel il nous faut vivre; et vous savez que lorsque les rats se hasardent à gagner le large, c'est pour peu de temps, et ils ont vite fait de regagner leurs trous. Nous aussi, nous nous jouons de la griffe du chat, nous nous payons d'audace, mais nous sommes prudents, et nous ne marchons haut la tête qu'après avoir bien regardé tout autour de nous pour nous assurer que les méchants n'y sont pas. "

Ce fut après avoir jeûné des lettres d'Europe un long jeûne de dix-neuf mois, que le pauvre Missionnaire reçut directement, par l'occasion des navires chinois, des nouvelles de ceux qu'il aimait toujours sur la terre de France. II répondit presque aussitôt dans une lettre gé­nérale, disant un mot à chacun.

Après avoir répondu aux lettres de ses amis, le Mis­sionnaire continue sa petite histoire particulière, en y joignant le récit des événements qui s'étaient passés au Tong-King depuis sa dernière lettre :

"Ma dernière dépêche, dit-il, envoyée aux environs de Pâques de cette année, vous annonçait un grand mieux dans ma santé: ce mieux a diminué peu à peu pendant les chaleurs tropicales de l'été, et m'a échauffé tellement le corps que j'ai été comme sous l'action d'une petite fièvre continuelle qui ne constituait pas une maladie proprement dite.

" À la Saint-Pierre, Mgr Retord a convoqué tous ses Missionnaires auprès de lui et de son coadjuteur, Mgr Jeantet, au collège de Ké-Vînh. Nous avons fait une retraite commune et avons passé une quinzaine de jours dans la paix la plus délicieuse, en dépit des mandarins dont les espions rôdaient dans les environs; nous avons chanté force cantiques et chansons de la France, et pris ainsi, dans les communications de l'amitié, de petites vacances, ce semble, bien légitimes. Au moment de nous séparer, des lettres de nos confrères de Cochinchine sont venues couronner nos petites fêtes en nous apprenant les magnifiques succès des armées alliées, la paix de l'Europe, la naissance d'un fils à l'Empereur, et les détails les plus consolants sur les fêtes de la proclamation du dogme de l'Immaculée Conception, et la jubilation des peuples à l'occasion de cet événement si longtemps désiré ; et enfin, la Mission donnée par l'Empereur à M. de Montigny, nouveau ministre plénipotentiaire en Chine, de négocier efficacement avec le roi annamite, à l'effet de faire cesser l'oppression tyrannique qui pèse sur les chrétiens de ce pays et sur les Missionnaires français dont ce roi cruel, digne fils de ses pères, a versé le sang innocent.

Nous nous disposions donc alors à nous disperser et aller chacun dans notre district ; déjà trois confrères sur huit que nous étions, plus Leurs deux Grandeurs, avaient pris congé des autres, quand arriva une inondation épouvantable, telle que de mémoire de vieillard il n'y en a pas eu encore de semblable dans le pays, et nous retint captifs au lieu où nous nous trouvions. La crue a duré un grand mois, et les eaux ont couvert quatre grandes provinces, après avoir brisé les digues de fleuves en grand nombre d'endroits. Le riz nouvellement semé a été complètement perdu ; celui de la dernière récolte a été submergé et s'est pourri en grande partie ; plusieurs villages ont été anéantis et des milliers de personnes ont perdu la vie : il y a une innombrable quantité de maisons, maisons de bois couvertes en paille, qui ont été renversées, ou au moins ont perdu leurs murs de terre. Ceux qui habitent près des montagnes y sont allés chercher un lieu de refuge ; d'autres se sont sauvés avec ce qu'ils ont pu emporter, sur la partie encore intacte des digues où ils n'avaient aucun abri et presque pas de vivres ; le plus grand nombre des inondés a dû garder le logis et lutter contre l'action des eaux toujours montantes. Il fallait continuellement exhausser les quelques planches qui constituent le plancher de la maison, et, dans un grand nombre de cas, d'étage en étage, l'on est monté jusqu'au toit, qu'il fallait alors percer pour pouvoir recevoir l'air extérieur.

Dans les endroits accoutumés à la petite inondation de chaque année, on a pu se tirer assez bien d'affaire avec les barques dont on se pourvoit habituellement ; mais combien de lieux dépourvus de barques ! Et dans ce cas, jugez quelle existence pénible ! quelles souffrances pour ces malheureux ! Je ne parle pas des animaux domestiques dont un grand nombre a succombé, ni des arbres dont beaucoup d'espèces ne supportent pas d'être baignés par l'eau et ont péri. A force de travaux continués jour et nuit, nos élèves sont parvenus à construire des digues et à garantir l'église et un petit coin de terre où nous sommes allés nous réfugier, l'eau ayant gagné la maison de Monseigneur. "

M. Vénard termine ainsi sa lettre en parlant de sa santé : " C'est sur ces entrefaites que je suis tombé malade d'une fièvre violente avec crispations nerveuses et accès d'asthme, et c'est dans l'un des accès les plus brûlants que vos lettres sont venues doucement me rafraîchir, comme la rosée du matin relève la plante affaissée et flétrie ; et ne prenez pas mes paroles pour une simple figure, car en vérité, par la lecture de vos lettres, la joie que je ressentais intérieurement a réagi sur mon corps, et l'accès de fièvre a beaucoup diminué. Cependant les médecines annamites m'ont encore relevé ; mais comme je faisais tout joyeusement et bellement une bonne convalescence, une fièvre typhoïde m'a jeté de nouveau à bas, et m'a mis encore une fois en face avec la porte de l'autre vie ; et pourtant je ne suis pas entré, puisque c'est bien de ce monde que je vous écris la présente. Mgr Retord et mes confrères ont dit chacun une Messe à saint Pierre d'Alcantara à qui, dit sainte Thérèse, rien n'est refusé dans le ciel, et sous la protection duquel il est donc bon de se mettre. Il suit de tout ce mic-mac de fièvres que je me trouve toujours sur mes deux jambes, un peu faible, mais ayant bon appétit. Il n'y a qu'un petit asthme qui vient chaque matin me réveiller de trop bonne heure, qui retarde ma guérison. Mon côté gauche n'est plus si mauvais ; et puisque le bon Dieu m'a gardé jusqu'ici, il y a espoir probable que sa Providence me gardera encore un peu plus longtemps. Je lui demande qu'il daigne aussi tous vous garder."

Après ces derniers détails que le cher Missionnaire donnait sur sa santé, tous en France, appréhendaient à chaque instant une douloureuse nouvelle ; c'était à tort : la lettre suivante, datée de juin 1857, annonçait une guérison presque complète :

" Tout d'abord, je me dis que vous êtes impatient, cher et vénéré père, ainsi que ma bonne Mélanie, et mes bons frères et mes amis, de savoir où j'en suis de ma santé. Or, voyez, par les lignes que je viens de tracer, que ce n'est pas la main d'un mourant qui tient la plume ; bien au contraire, c'est la main d'un vivant qui se propose de remplir les quatre pages de cette lettre avec le meilleur entrain du monde.—Je suis donc guéri, fort et robuste, direz-vous ? Oh ! non pas si vite en besogne ; mais les forces reviennent peu à peu, et il y a espoir que le mieux se continuera. Par exemple, supposons que la mort soit comme une for­teresse, un Sébastopol à détruire. Eh bien ! je vous dirai que les tranchées sont fort avancées et que mes batteries font de terribles dommages à la place. J'aime assez croire même que j'ai pris Malakoff d'assaut. — Mais, demanderez-vous, comment en suis-je à un si heureux résultat ? — Voici :

" A la fin de l'année 1856, j'étais devenu phtisique et asthmatique prononcé, sans espoir de guérison que la résurrection générale ; alors j'ai pris l'avis de Mon­seigneur Retord, et je me décidai à subir une opération très-délicate, que la médecine chinoise n'emploie que dans les cas de maladie extrême. J'appellerai cette opération cautérisation ; en annamite cela se dit Pyep-Quêuou ;elle consiste à brûler des petites boulettes d'une certaine herbe un peu semblable à l'absinthe, en certaines parties du corps.

Dans le corps de l'homme, il y a 369 points où l'on peut brûler selon les différentes maladies. Vous avez mal aux yeux, on vous brûlera en un petit point qu'il faut chercher entre le pouce et l'index ; ainsi des autres maladies. Le point difficile, c'est de trouver juste l'endroit où il convient de brûler : car si l'opérateur se trompe, il peut estropier, rendre un homme boiteux, aveugle, lui mettre la mâchoire de travers, etc. A ce préambule ne vous hâtez pas de sourire et de crier à la superstition, car je parle de choses parfaitement avérées et dont j'ai été témoin plusieurs fois ; enfin, j'ai été moi-même patient sur la sellette.

" Or donc, ma maladie n'était pas de celles qu'il est aisé de traiter, et si l'on se résout à l'opération, il ne s'agit pas de brûler quelques dizaines de boulettes seulement, mais bien des centaines. Les endroits où il faut brûler s'appellent huyet, fosses ; il y a des fosses qui veulent que l'on soit assis pour que l'on brûle efficacement ; pour d'autres on se couche; pour celles-ci, il faut s'accroupir sur ses talons; pour celles-là se tenir debout ; et quand vous avez pris telle ou telle position, gardez-vous de remuer avant la fin de l'opération, mais armez-vous de votre grande vertu de patience pour souffrir le feu de ce petit purgatoire aussi longtemps que les Esculapes le jugeront opportun. Généralement, pour trouver les fosses, on prend pour mesure la longueur de la seconde articulation du doigt majeur de la main gauche, et. plaçant une règle flexible à tel point de votre corps, la dirigeant selon telle direction qui varie suivant la maladie, l'on compte sur cette règle un certain nombre d'articulations selon que les livres indiquent ; quelquefois il faut prendre la largeur de la bouche fermée ; enfin il y a une foule de menues précautions qu'il serait trop long d'énumérer ici.

Quant à ce qui me concerne, on m'a cautérisé ou brûlé des boulettes sur le sommet de la tête, en quatre endroits à côté des omoplates, vis-à-vis la naissance des poumons ; au-dessous, en six endroits ; le long de la colonne vertébrale, un peu en côté, au bas de la gorge, tout près de l'os, au milieu de la poitrine, sur le ventre, au-dessous des genoux, sur les pieds et sous les pieds, en tout 500 boulettes, dont un peu moins de 200 à la naissance des poumons. Quand on a brûlé, au bout de quelques jours, les fosses rejettent le principe morbidique par un peu de pus jaunâtre ; mais quand il ne se forme pas de pus, l'opération est manquée et plus nuisible qu'utile. Pour moi, il y a des fosses qui ont réussi, et c'est le plus grand nombre ; quelques-unes seulement sont demeurées sans pus.

"Voilà donc, cher père, où j'en suis de ma santé : en assez bonne voie, cependant encore un peu chancelant. L'avenir est entre les mains de Dieu, qui sait distribuer à chacun ce qui convient : maladie et santé, biens et maux. Sans doute, la nature a bien envie quelquefois de se plaindre et de murmurer, et ce n'est certes pas elle qui choisit toutes ces croix et ces crucifiements ; mais nous ne sommes ici-bas que pour lutter contre les instincts déraisonnables de cette nature déchue, et nous rendre dignes, par une noble lutte, d'une honorable récompense.

"Après vous avoir parlé de mes maladies, c'est, ce semble, avoir tout dit à propos de moi : car, être malade, c'est toute ma vie. (Mgr Retord disait de notre Mis­sionnaire, au mois de juin 1857 : M. Vénard semble avoir choisi les souffrances pour sa spécialité ) — Cependant, j'ajouterai quelques détails pour faire ma lettre plus longue, et ces détails ne diront que des choses désolantes et tristes, des blocus, des persécutions, des fuites et des morts.

Je me trouvais avec Mgr Retord et un de mes con­frères, M. Charbonnier, à la communauté de Ké-Vînh, quand, le vingt-sept février, à huit heures du matin, on nous annonce que le mandarin de la sous-préfecture cerne le village. Aussitôt Monseigneur est conduit dans une cachette souterraine, et M. Charbonnier et moi sommes colloqués dans un entre-mur, où nous restons quatre heures sans avoir la lumière du jour. Au bout de ce temps, on vient nous avertir que le mandarin est reparti, emmenant avec lui le directeur du collège, prêtre vénérable, appelé Tinh, un de ses catéchistes, et ce le maire et l'adjoint du village.—Eh ! pourquoi donc, direz-vous, cet importun mandarin est-il allé si su­bitement troubler votre sécurité ? — C'est que, dans une province voisine, les grands-mandarins ayant arrêté un certain nombre de chrétiens, les ont contraints, à force de coups de bâton, de faire des déclarations compromettantes sur le lieu de résidence des chefs de reli­gion, en particulier sur Ké-Vinh; et en outre, une pauvre femme, qui portait plusieurs lettres européennes à un Missionnaire, a laissé saisir ces lettres, et mise à la question, elle a déclaré qu'on les lui avait remises au village de Kê-Vînh. C'est pourquoi les grands-mandarins de notre province, informés, par les grands-mandarins de la province voisine, que ce village de Ké-Vînh était un repaire d'Européens et de chefs de religion, avaient envoyé le sous-préfet faire la visite domiciliaire dont j'ai parlé.

Mais ce n'est là que le commencement d'une série de maux : car, le 2 mars suivant, le général de di­vision qui commande les troupes de la province et le mandarin de la justice criminelle sont venus en per­sonne avec deux cents soldats armés de fusils, de haches, de lances, de marteaux et de canons pour mettre notre chère Communauté au pillage, abattre l'église du village et l'église du collège ; mais d'Européens, de prêtres annamites et de catéchistes, ils n'ont pris personne, car nous avions reçu la nouvelle de leur venue, et nous avions décampé avec armes et bagages, sans tambour ni trompette cependant. Le lendemain du désastre, nous sommes revenus au gîte, où nous n'avons trouvé que des ruines; et comme les alentours étaient remplis d'espions, nous avons dû nous résoudre à quitter de nouveau la place; Mgr Retord et M. Charbonnier sont allés se cacher sur les montagnes, et moi, je me suis rendu secrètement en barque jus­qu'au collège de Hoàng-Nghuyên, où j'avais déjà résidé les deux années précédentes, en compagnie de M. Castex, provicaire de la Mission.

Ce vénéré confrère s'y trouvait encore avec M. Theurel, supérieur du collège; mais il était atteint d'une ce maladie rhumatismale qui, dans le principe, ne présentait aucun danger, et qui cependant a fini par empirer et occasionner sa mort. Quand Mgr Retord apprit que la maladie de M. le provicaire offrait un caractère sérieux, Sa Grandeur s'empressa de descendre des montagnes avec M. Charbonnier, et vint pour consoler notre cher malade. Nous avons prié et fait des vœux pour demander son retour à la santé : le Seigneur en a décidé autrement que nous ne désirions, et nous l'a ravi le samedi, veille de la fête de la Sainte Trinité, après l'avoir purifié par de grandes souffrances. Il s s'est éteint doucement en notre présence, sans aucun effort pénible de la nature ; il s'est endormi paisiblement dans la paix de son Dieu, en nous donnant le parfait exemple de la mort d'un juste ; il est mort comme il avait vécu, saintement. — Pour moi, qui ai

joui de sa douce intimité pendant deux ans, je le pleure comme ayant perdu un bon ami, et il me faut armer de mon plus grand courage pour me consoler de sa perte. Mgr Retord m'a donné le district qu'administrait ce bien-aimé confrère, et c'est dorénavant dans cette partie du champ du Père de famille que je devrai travailler au salut des âmes. Puissé-je imiter les vertus de celui qui m'a devancé, et fasse le ciel que ma mort un jour soit sainte et précieuse devant Dieu comme la sienne !

" Le bon prêtre Tinh, dont j'ai parlé, que le manda­rin a pris et conduit à la préfecture, y a confessé la foi glorieusement, et l'ordre est arrivé de la capitale de lui trancher la tête, ce qui a été exécuté sur-le-champ, sans que les chrétiens aient eu le temps de rien préparer pour l'aider dans ses derniers instants. Le sabre du bourreau s'est brisé dans l'exécution, ce que le mandarin a regardé comme de mauvais augure, et, dès le soir, il a fait des sacrifices païens pour apaiser les mânes de la victime. Les trois compagnons de sa captivité ont aussi confessé généreusement la foi, et ont été condamnés à un exil perpétuel sur des montagnes lointaines et malsaines.

Peu de mois après, un chef de canton païen, irrité contre Mgr Diaz, évêque dominicain, dont le vicariat prend une partie de la même province où a été martyrisé notre heureux Père Tinh, l'a dénoncé aux grands-mandarins de cette province, et Sa Grandeur a été saisie par eux dans sa résidence, au village de Biù-Chu, et menée à la préfecture, où elle est gardée à vue. On attend de jour en jour le décret du roi qui condamne Sa Grandeur à mort. — Cependant le grand-mandarin s'est pris de colère contre les chrétiens, et a fait placer des croix à toutes les portes de la ville, afin que chacun, entrant ou sortant, foule au pied la croix. Il a en outre fait faire par les soldats une visite à domicile chez toutes les familles chrétiennes de la ville. Heureusement la nouvelle s'en est répandue à l'avance, et nos pauvres chrétiens ont pris en grande partie la fuite.

Dans la Cochinchine, l'état des affaires religieuses est dans la plus triste désolation depuis l'apparition du plénipotentiaire français à Touranne. Dans une de mes lettres précédentes, je vous annonçais que l'Empereur envoyait un ministre plénipotentiaire pour traiter et défendre la cause des chrétiens annamites et demander compte de la violation des anciens traités faits par le roi de ce pays avec la France. Mais le grand plénipotentiaire de France, M. de Montigny, qui, à la vérité, nous est tout dévoué de cœur, n'a apparu qu'avec une corvette et deux petits bateaux à vapeur et sans pouvoir réel pour traiter. Aussi, qu'est-il arrivé ? Le roi annamite a refusé de rien entendre, et nos Français ont été obligés de lever honteusement l'ancre et de virer de bord ; et dans tout le pays, chrétiens et païens, qui, à l'arrivée des navires, battaient des mains et se réjouissaient à la pensée que leur roi tyran serait débusqué, voyant nos Français ne produire

rien moins que des merveilles, ont fini par se moquer d'eux et les mépriser, et la honte nous est en partie restée, à nous, pauvres Missionnaires, qui sommes du noble royaume de France. Ces expéditions avortées et mesquine n’appartiennent plus à la France dont le cœur est si généreux : si la France fait quelque chose devant le monde, elle doit le faire grandement, convenablement à son caractère. Néanmoins tout espoir n'est pas perdu, puisque la guerre de Chine fait arriver dans nos mers des forces considérables, et nous espérons que le souverain de la France prendra notre cause en commisération et enverra ses représentants en ces parages lointains reprendre le sublime rôle de défenseur du faible et de vengeur de l'opprimé.

Mgr Retord, dans une longue lettre insérée aux Annales, juge l'intervention française de 1857 de la même manière que notre Missionnaire, et il s'arrête un instant à énumérer les maux de tous genres qui arrivèrent à la suite de cette expédition pour toutes les chrétientés annamites, et en particulier pour celles du Tong-King occidental. Nous ne transcrirons point ces détails donnés aussi par Théophane. Nous passerons même sous silence quelques considérations pleines de vérité et de lumière adressées par celui-ci à M. Dallet ; il s'y rencontre quelques paroles un peu dures et des reproches peut-être mérités qu'il serait sans doute très-inopportun de repro­duire. Expliquons seulement comment nos agents fran­çais, obligés de se retirer, furent cause, sans le vouloir, des malheurs qui suivirent leur apparition passagère :

M. de Montigny, écrit le Missionnaire, devant céder aux circonstances, mais attristé de ne pouvoir nous être utile autant que son cœur l'eût désiré, voulut au moins nous couvrir d'un manteau de protection, et déclara au roi qu'il aurait à rendre compte du sang qu'il aurait répandu à la suite du passage des navires.

L'intention était bonne, mais voyez comme le roi annamite se moque des Français : Considérant l'intérêt que M. le plénipotentiaire portait aux chrétiens, le roi en conclut qu'eux-mêmes l'avaient appelé. Nos braves compatriotes nous ont donc laissés, sans aucun secours, sous les griffes du tigre, après l'avoir bien irrité contre nous. Entre autres faits, un mandarin chrétien fut saisi avec une trentaine de néo­phytes ; après lui avoir fait subir d'horribles tortures, avant de lui couper la tête, on le promena par les rues de la capitale, et à chaque place un mandarin criait la sentence, à la suite de laquelle le saint confesseur recevait trente coups de bâton. Dans cette sentence on insultait à la religion chrétienne et à Notre-Seigneur, car il y était dit: Les chrétiens disent : Ceux qui souffrent de pareilles tortures vont au paradis après la mort; qui sait cela ? Insensés de chrétiens qui souffrent les supplices et la mort! Où donc est Jésus qui ne vient pas les secourir ?— Jésus, ajoute notre pieux Missionnaire, a entendu ce défi et s'en souvient. Oui, j'en ai la ferme confiance, Jésus nous secourra et vengera l'honneur de son nom.

Après la mort de M. Castex, M. Vénard dut résider au village de Hoàng-Nghuyén, où Mgr Retord avait aussi fondé un collège sous la direction de M. Theurel. Les deux amis furent donc encore une fois réunis, au grand contentement de l'un et de l'autre. Or il n'était pas pos­sible qu'ils pussent jouir si favorablement de cette douce et inappréciable intimité sans faire part de leur bonheur à leur commun frère des Indes ; ce fut M. Vénard qui s'en chargea. " Nous nous voyons donc souvent, dit-il, ou plutôt je suis demeuré en la compagnie de ce bon ami à peu près continuellement depuis que je suis installé en district. Or se voir et ne pas causer, est-ce possible? Oui, nous en faisons, des causeries et des considérations et des projets ; nous nous entendons bien, et il faudra que le génie de la discorde soit bien habile pour réussir à nous brouiller. Si ma santé se maintient ferme je pense aller faire bientôt la visite de mon district. Puis, venant à parler de la conversion des païens qu'il déclare à peu près impossible dans l'état de persécution incessante qui empêche les Missionnaires de communi­quer avec eux, il ajoute avec un accent de tristesse et de conviction profonde ces considérations:

" Je me dis quelquefois : Est-ce que la grâce du bon Dieu ne produit pas d'effet comme autrefois ? Est-ce que le temps de la conversion des gentils serait passé ? Ou bien est-ce que nous, Missionnaires de l'époque actuelle, nous ne valons pas nos devanciers ? Je sais bien que moi je ne les vaux pas ; mais, parmi mes confrères, un grand nombre sont remplis de l'esprit de foi et de zèle, et cependant les conversions sont rares ; et de celles qui se font, beaucoup ne demeurent pas stables et durables. Oh ! que c'est triste de regarder autour de soi et de n'apercevoir que des villages païens, que des toits de pagodes, de n'entendre que le son des cloches des bonzes, de ne voir que les cérémonies diaboliques paraître en public ! Pour la religion de Notre-Seigneur Jésus-Christ, il faut qu'elle courbe son front humilié devant Confucius et Bouddha ; ses ministres se cachent, leur tête est mise à prix, et mandarins et peuples vexent à qui mieux mieux ses adora­teurs. Est-ce que le jour de la délivrance ne se lèvera pas bientôt ?

" Dans ce royaume annamite, la persécution, telle qu'elle est. fait un mal immense ; les édits sont très-cruels, mais ils ne sont exécutés qu'à demi, grâce aux sommes considérables d'argent avec lesquelles on paie sa foi ; et les mandarins aiment cette persécution d'argent qui les enrichit, et ce n'est que lorsqu'ils sont forcés par les circonstances, qu'ils sévissent suivant la lettre des édits. Cela fait que nos pauvres chrétiens sont grugés et rongés, par conséquent harcelés et fatigués, et cherchent par toutes espèces de ruses à esquiver l'action des mandarins petits et grands, sans que pour cela la foi s'accroisse plus forte : au contraire, elle s'alanguit. La foi achetée au prix du sang est forte et vigoureuse et produit des fruits, mais la foi conservée avec de l'argent est faible et stérile.

Si au moins l'argent donnait la paix, alors les Vicaires apostoliques, les Missionnaires, les prêtres indigènes pourraient travailler la vigne sainte avec liberté ; des réformes nécessaires s'opéreraient, les anciennes lois seraient remises en vigueur, on pourrait calculer ses opérations. Mais cette persécution à demi coupe les bras des travailleurs apostoliques ; vous manquez de fondement, de base pour asseoir vos entreprises, vous êtes toujours sur le qui-vive ; aujourd'hui vous installez une église, un collège: au bout de quelques années il faudra tout jeter à bas et s'enfuir.

Parfois, on demeure en paix quelque temps, en payant les mandarins ; vient un autre mandarin qui n'entend pas de la même oreille ou qui demande trop : voilà votre édifice, construit avec tant de peines, qui s'écroule...         

" Tout le monde jette les yeux vers la France et appelle son intervention ; si la France, en la personne de son Empereur, écoute le cri des chrétiens annamites et leur porte secours efficace, nos églises reprendront vie ; sinon il faudra un miracle de la bonté et puissance divine pour les soutenir ; et sans nul doute nous devons l'espérer ce miracle et nous devons le demander encore plus que l'intervention de la France, mais il n'est pas moins vrai que notre situation actuelle est triste et affligeante.

" Pour mon compte, je base mes espérances pour l'avenir sur Marie Immaculée, et je crois que c'est d'elle que partira l'éclair qui foudroiera les idoles du monde. J'ai vu les récits des brillantes fêtes que la proclamation de ce dogme béni a suscitées en Europe. Je m'y suis uni de cœur ; mais hélas ! que nous sommes loin d'une pareille jubilation ! Sous le coup de l'oppression et du despotisme, nous ressemblons assez aux captifs juifs chantant Super flumina Babylonis, au souvenir des fêtes et réjouissances de la sainte Église, comme eux au souvenir des fêtes du temple de Salomon. Je regarde cette proclamation solennelle comme l'arc-en-ciel annonçant la fin de nos orages, et j'aime à croire que des grâces extraordinaires vont être données au monde par Marie Immaculée : c'est pourquoi je me suis placé sous la protection de son étendard, moi, les miens et toutes mes entreprises."

Enfin, sous le coup de sa douleur, notre pauvre Missionnaire termine ainsi sa lettre à son ami : Et vous, Père Dallet, écrivez-nous, parlez-nous de l'Inde et de vous. Si vous avez des joies, nous nous réjouirons avec vous ; si vous avez des peines, des croix, des déboires, des déceptions, et vous en avez, dites-les-nous, nous prierons pour vous, nous vous enverrons quelques paroles d'amitié pour vous consoler. Vive la joie toujours !

" Agréez ces lignes que mon esprit envoie sur le pa­pier à vol de plume. Vous trouverez peut-être que j'ai oublié le français, que mes idées se suivent peu, et autres choses : que voulez-vous ? La maladie m'a pressuré, mon pauvre corps est rudement mené, l'esprit s'en ressent un peu ; mais le cœur à votre égard, il est toujours le même. "

M. Vénard, ayant reçu le gouvernement d'un district, s'empressa de veiller avec zèle et sollicitude au salut des âmes qui lui étaient confiées. —En septembre 1857, écri­vant à sa sœur, il veut bien l'initier à ses travaux et lui parler de sa vie au milieu de ses chrétiens :

" Ma chère sœur, ma dernière lettre a dû t'apprendre que, grâces à Dieu, ma petite santé s'était fortifiée, et que Mgr Retord m'avait confié l'administration d'un district. J'ai donc maintenant une famille et une nombreuse famille, famille de chrétiens, famille de païens. Les chrétiens sont au nombre de 12, 000 environ, distribués en quatre paroisses que gouvernent six à sept prêtres indigènes comme curés ou vicaires. La fonction de ton frère est d'aller de paroisse en paroisse, de chrétienté en chrétienté, ayant l'œil à tout pour voir si rien ne cloche, rétablir la paix là où il y a désunion; donner des dispenses, s'il est nécessaire; administrer par un pouvoir spécial le sacrement de confirmation à la place du Vicaire apostolique, qui ne peut visiter tout le Vicariat; donner des retraites, si cela est opportun ; faire la mission pour que les méchants se convertissent ; en un mot entretenir la foi vive et pure et augmenter dans les coeurs l'amour du bon Dieu.

"Quant aux païens, je n'en connais pas le nombre, j'estime à peu près 250 à 300 mille ; tu peux penser qu'une dizaine de saint François-Xavier ne seraient pas de trop pour amener tout ce monde à l'Evangile. Pour le moment, il nous est difficile d'avoir action sur les païens, à cause de la persécution qui nous oblige de nous cacher ; néanmoins de temps en temps il nous est donné de recueillir quelques âmes ; ces jours pas­sés, on m'a apporté un petit enfant païen nouveau-né sur le point de rendre le dernier soupir ; sa mère, jeune veuve de vingt et un ans, était dans la plus profonde misère : depuis douze jours, elle n'avait mangé que cinq fois ; aussi elle était maigre à faire pitié. J'ai confié cette pauvre païenne, avec son enfant que j'ai baptisé, à une bonne chrétienne, en lui donnant quelque argent pour subvenir aux premiers besoins ; dans quelques mois j'espère la baptiser lorsqu'elle sera suffisamment instruite et qu'elle aura fait preuve de bonne conduite.

"Après la fête de l'Assomption, je suis allé visiter une chrétienté d'environ 200 âmes éparpillées au milieu des païens, et tout près de la résidence du mandarin. Jamais Européen n'était allé là : aussi j'ai dû me tenir parfaitement au secret, autant que possible. Mais les enfants auxquels je donnais la confirmation m'ont décelé dans le public, disant qu'il y avait un Européen, tout petit, à peau très-blanche et très-joli : car il faut que tu saches, ma sœur, que nous autres, Européens passons pour être le type de la beauté, et celui qui est brun en Europe devient ici fort blanc en face de ces pauvres gens brûlés par le soleil des tropiques. Que faire ? le lièvre est levé. En cette occurrence j'ai mis ma confiance en Marie, et j'ai travaillé à défricher la vigne du Seigneur jour et nuit pendant une semaine. Mes braves chrétiens avaient bien peur, ils faisaient sentinelle perpétuelle pour observer les intentions des païens qui, sachant la présence d'un Européen, venaient fréquemment demander à le voir, ce qui ne leur était point accordé.

La besogne achevée, je suis parti fort secrètement à la faveur des ténèbres, et me suis rendu en lieu plus sûr, c'est-à-dire à ma résidence habituelle dans un village tout chrétien, de 4 à 500 âmes, dont tout le voisinage en partie est chrétien, en partie se compose de villages païens qui ne sont pas hostiles à la religion. Mes allées et venues sont donc faciles, surtout en cette saison, pendant laquelle tous les alentours sont inondés durant quatre ou cinq mois de l'année. Le pays devient une mer immense parsemée de villages verdoyants : plus de chemins, il faut se servir de barques pour voyager ; mais ici les barques abondent, il y en a de grandes, il y en a de moyennes, il y en a de petites, si petites qu'une seule personne peut s'y loger; ces barques sont tressées en bambous et fort légères. J'ai aussi moi ma petite barque, et chaque soir, tu ne serais pas peu surprise, si tu voyais ton frère assis en tailleur dans sa petite barquette, manœuvrant dextre- ment deux petites palettes en guise de rames et allant humer l'air du temps dans la campagne d'eau qui entoure le village. Là il rencontre les gens qui vont et viennent, dont quelques-uns se mettent à sa suite; on se porte des défis à qui ramera le plus vite, défis où ton frère est toujours le vaincu, bien entendu. Je vais voir les gens jusqu'à leurs maisons, ce qui leur fait grand plaisir.

"Cette année et l'année dernière, l'inondation a été extraordinaire: l'eau est entrée d'un pied dans ma maison : j'ai vu poissons, crapauds, grenouilles, crabes, serpents prendre leurs ébats dans ma chambre, moi installé sur quelques planches, à trois ou quatre centimètres au-dessus d'eux. Tu frémis, ma sœur ; ce qui est bien pire, les rats sont venus coucher avec moi sur ma natte, voire même que j'ai eu le malheur d'en écraser un, une nuit. Le vilain m'a fait joliment trémousser, mais il m'a sauvé d'un grand danger, à savoir qu'il m'a aidé à découvrir une vipère à raies blanches et noires, qui était montée sans bruit sur mon lit et avait pris hospitalité sous un coin de ma natte, à l'endroit où j'allongeais mes pieds. N'en voulons donc point trop au pauvre rat.

" Cependant j'ai résolu d'élever ma maison de quelques pieds, afin d'éviter la compagnie de pareils hôtes. Elever ma maison ! Tu t'exclames à ce mot. Eh !oui, je vais faire verser de la terre haut de deux ou trois pieds, en dedans, en dehors de ma maison, et j'inviterai une centaine de chrétiens à venir prêter le concours de leurs mains et de leurs épaules pour enlever la sus dite maison et la placer sur son fondement sur exhaussé. Car il faut que tu saches, chère sœur, que ma maison comme la plupart des maisons annamites, ce sont tout simplement quelques colonnes de bois reliées entre elles par un treillis de bambou revêtu d'un enduit de boue, recouvert lui-même d'une légère couche de chaux, pour lui donner un air un peu propret et distingué. La maison n'est élevée que de dix à quinze pieds, et son toit est un toit de feuilles sèches. Tout ce système, tu le vois, n'est pas fort pesant, et la main d'homme peut le soulever. —Voilà donc ma maison que je veux soustraire à l'eau de l'inondation, Je te dirai aussi que je cultive quelques fleurs pour me distraire dans mes instants de loisir, dont quelques-unes sont fleurs d'Europe et me rappellent la patrie, à savoir un rosier, des balsamines, un chèvrefeuille, des passe-roses. "

Le saint Missionnaire finit sa lettre par une page toute d'humilité : Je suis persuadé, chère Mélanie, que, dans ton bon cœur, je passe pour un grand saint ; néanmoins, tu te trompes, car je ne suis pas même en réalité un petit saint. La maladie a brisé mon pauvre corps, et abêti mon esprit, et attiédi mon cœur. Je t'avoue ma misère spirituelle, afin que tu t'apitoies sur elle et que tu pries pour ton frère. Autant le soleil des tropiques est brûlant, autant mon cœur est froid et glacé. Ici point de belles églises, point de pompeuses cérémonies pour réveiller de l'engourdissement, arroser de quelques gouttes de piété la sécheresse de la foi.

" Prie donc, chère amie, pour que la rosée céleste descende humecter le cœur de ton frère, que l'esprit intérieur se fortifie, que l'homme d'oraison naisse, que la vie de sacrifice s'accroisse, que celui qui porte le nom de Missionnaire fasse aussi des œuvres dignes d'un si beau nom. Demande aussi un peu de santé pour lui : car si le corps tombe de fatigue au milieu de la route, comment le traîner jusqu'au bout ? Si le laboureur chancelle en traçant le sillon, le sillon sera de travers et creusé à demi. Demande pour moi à l'Auteur de tous biens, tous les biens que je n'ai pas et dont j'ai besoin, afin d'accomplir la besogne de ma vie.

Peut-être tu voudrais savoir si je ne désirerais point quelques objets de culte ou autres. Si, par hasard, tu peux t'entendre avec quelques personnes pieuses pour me fabriquer une chasuble qui aille avec la bourse et la palle déjà fabriquées, je vous remercierai beaucoup, et mes catéchistes seront enchantés : car ils m'ont déjà dit : Père, écrivez donc en France, que l'on vous envoie un ornement de messe un peu joli pour les grandes fêtes.

"J'arrive à la conclusion de ma lettre. J'envoie un baiser plein de respect et de tendresse à mon bien-aimé père ; j'embrasse avec amour l'abbé Eusèbe et le cher Henri. Je prie le bon Dieu de vous combler de ses bénédictions. Je salue cordialement tous les amis. Je remercie tous ceux qui ont la bonté de se souvenir de moi, et je me recommande à leurs prières.

Et toi, chère sœur et chère amie, agrée tous mes sentiments de parfait amour fraternel.

 

 

CHAPITRE DOUZIÈME.

Quelques détails de persécution. — les supplices. — mis­sionnaires poursuivis, a la dernière extrémité — blocus du collège de iloang-nghuyen. — les chrétiens indigènes au prétoire. — les mandarins. — mort de monseigneur retord. — nouvelles misères. —espérances. — la comète de 1858.

Une lettre de notre Missionnaire, écrite au mois de mai 1858, ne nous est point parvenue ; pour faire suite aux événements et empêcher une lacune, nous allons recou­rir aux renseignements envoyés, à cette époque, par Mgr Retord. — L'orage montait toujours ; et si par­fois le calme semblait renaître, ce n'était que pour pré­sager des calamités plus grandes. Ce qu'il y eut d'éton­nant, c'est que l'esprit et le corps des Missionnaires purent supporter tant de misères, sans succomber un seul instant.

"Quelle position ! dit Mgr Retord : être toujours comme l'oiseau sur la branche, sans cesse agités par une foule de mauvaises nouvelles annonçant que des espions nous ont vus, que nous sommes dénoncés, que les mandarins vont venir nous bloquer, et alors quel malheur pour la Mission et pour les chrétiens, qui seront pillés et dont plusieurs seront mis à mort à cause de nous! Pour leur épargner ce danger, tantôt nous allons sur les fleuves nous cacher dans quelques barques, tantôt nous nous retirons dans nos souterrains, espèces de tombeaux, où l'on s'enterre avant la mort. Une fois, nous y sommes restés ensevelis pendant huit heures, n'ayant pour respirer que l'air com­muniqué par un petit tube de bambou ; quand nous en sortîmes, nous étions tout hébétés et presque idiots. Cependant, les peines corporelles qu'on éprouve en ces moments critiques ne sont rien en comparaison des angoisses de l'âme.

Les recherches des mandarins étaient si actives, qu'il était presque impossible qu'il ne tombât personne entre leurs mains ; un prêtre indigène fut pris le premier et conduit en prison, d'où il ne sortit que pour aller au martyre. Ses compagnons, pris avec lui, furent con­damnés à un exil perpétuel, et parmi eux un petit enfant de dix ans, qui, plutôt que de renier Jésus-Christ, aima mieux souffrir les coups de rotin, abandonner ses parents et sa patrie, vivre en des déserts éloignés et malsains, et porter, jusqu'à la mort, la chaîne des malfaiteurs.

Quelque temps après, un autre prêtre indigène fut encore pris avec un jeune chrétien qu'on envoya en exil, tandis que le premier reçut la palme du martyre, et cette affaire produisit des conséquences désastreuses pour toute la chrétienté dont ils faisaient partie. Puis, deux nouveaux édits de persécutions furent publiés, à la suite desquels survint un redoublement de zèle et de fureur parmi les agents du gouvernement. Sans parler de chapelles détruites par précaution, de maisons démolies, d'élèves dispersés et de sommes d'argent perdues en rachat, voici ce que l'apporte Mgr Retord sur les maux particuliers de ses Missionnaires :

" Chacun de mes confrères, dit-il, a eu sa part de tribulations personnelles. MM. Theurel et Vénard, entourés d'une population tremblante, qu'alarmaient les allées et venues incessantes des mandarins, ont traversé quelques jours de fortes crises, et ont été contraints de se réfugier dans les réduits les plus sombres, même de s'enfouir dans des souterrains.— M. Titaud a vu tomber son église et sa maison, et lui-même s'est retiré dans un lieu solitaire, où il se tient toujours caché.— Pareille aventure est arrivée à M. Saiget, qui n'ose encore se montrer à personne. — M. Mathevon, serré de plus près, a failli tomber, par hasard, entre les mains des méchants ; des païens venaient déjà de s'emparer de son catéchiste et de son guide, et l'auraient infailliblement pris lui-même, s'il n'avait eu la bonne idée de sauter sur un petit galetas où quelques vieilles nattes le dérobèrent à la vue des profanes.— Monseigneur Jeantet a dû cesser sa classe de théologie pour venir s'abriter sous les rochers des montagnes, sans savoir encore quand il pourra retourner à son poste. — Enfin, nous aussi, M. Charbonnier et moi, qui avions tenu ferme contre tous les vents dans mon palais de Yînh-Tri, dûmes l'abandonner également pour chercher un refuge contre la fureur des hommes, à l'ombre des rochers qui servent de retraite aux tigres et aux ours. — MM. Galy et Néron, placés aux extrémités de la Mission, ont été moins agités que nous, sans cependant jouir d'une véritable paix. Et maintenant, dans nos retraites de proscrits, viennent sans cesse nous attrister les nouvelles de quelques désastres. Le courageux évêque entre ensuite dans le détail de quelques misères arrivées à la suite de fouilles dans le village de Kim-Bang ; puis il en vient à raconter l'horrible raffinement de tortures que les mandarins se plaisent à faire endurer aux pauvres chrétiens pour les faire tom­ber dans l'apostasie. Nous allons faire un résumé de ces détails, car il n'est pas indifférent que nous sachions ce que nos frères dans la foi souffrent en ces lointains pays pour le nom de Jésus-Christ.

Le premier supplice est celui de la cangue, espèce d'échelle de quatre à cinq pieds de longueur, de dix à quarante livres de pesanteur, dont les deux côtés sont unis ensemble à une distance d'environ six pouces par quatre chevilles ou échelons de fer. La tête du patient est passée entre les deux traverses du milieu, et les deux montants pèsent sur les épaules. Or, un semblable meuble à porter jour et nuit doit être extrêmement incommode : le cou et les épaules finissent par en être déchirés; et quand les geôliers s'avisent de le faire tourner à droite et à gauche, sur la chair vive, quelle douleur pour le pauvre chrétien !

Dans la prison, qui est une sorte d'enfer, on subit le deuxième supplice, celui des ceps ou entraves. Ce sont deux pièces de bois dans lesquelles les pieds sont pris au-dessus de la cheville. Or, ces entraves entament souvent les pieds, et la douleur est d'autant plus grande qu'on ne peut y appliquer aucun médicament pour l'adoucir. Ce qu'il y a de plus insupportable, disent ceux qui ont passé par là, ce sont les nombreuses punaises qui sont logées dans les fissures du bois, et se nourrissent du sang des malheureux captifs. Ces entraves étant immobiles, les prisonniers sont obligés toute la nuit de se tenir couchés ou assis, sans pouvoir bouger de place.

Le troisième supplice est celui du rotin, et on l'em­ploie de la manière la plus brutale. On fait coucher les victimes sur le ventre, à la file les unes des autres, quand elles sont plusieurs, les pieds des unes attachés aux mains des autres, toutes étendues jusqu'à dislocation des join­tures. Quand on assène sur l'un des patients des coups qui doivent tous faire jaillir le sang, cela lui imprime un soubresaut involontaire qui produit dans tous les autres un tressaillement général, semblable à la secousse d'une étincelle électrique, de sorte que ceux qu'on ne frappe pas encore souffrent presque autant que celui qui est atteint ; et, comme on met un certain intervalle entre chaque coup, il faut ordinairement plusieurs heures pour que tous en reçoivent cinquante à soixante. Le rotin est une verge flexible, de la grosseur du petit doigt, et d'en­viron quatre pieds de long; le bout a été fendu en quatre parties qui ont été ensuite reliées très-fortement par une ficelle trempée dans la colle, ce qui la rend plus lourde à son extrémité, et l'empêche de s'écraser en frappant.

Après la flagellation viennent les tenailles, tantôt froides, tantôt rougies au brasier d'un forgeron qui est toujours là avec son soufflet, dont le bruit seul fait frémir. On pince avec ces tenailles un morceau de chair aux cuisses du malheureux patient couché et lié à terre, et on le lui arrache par un double mouvement de torsion et de traction brusque et saccadé ; cette opération est renouvelée cinq ou six fois sur le même individu. Le supplice des tenailles froides est le plus douloureux, mais la plaie est plus tôt guérie ; celui des tenailles rougies au feu cause plus d'appréhension, les suites en sont aussi plus graves, parce que la chair d'alentour se pourrit, mais son application est plus supportable, parce que la brûlure surprend et engourdit les nerfs.

Un cinquième raffinement de tortures est celui des pointes de clous fixés dans une planche sur laquelle on fait mettre le confesseur de la foi à genoux, pendant un temps plus ou moins long. Ces pointes aiguës lui entrent dans les jointures et pénètrent jusqu'aux os; le sang ruisselle, la victime pousse des soupirs déchirants, et les mandarins rient de ses contorsions, mêlant à ses angoisses des blasphèmes contre Jésus-Christ.

Enfin, si le patient a tenu ferme contre tous les tour­ments, on emploie le sixième supplice, qui consiste à le porter sur la croix par les deux bouts de sa cangue, tandis qu'on lui tire les pieds et qu'on les lui frappe à coups de rotin pour le contraindre à la fouler. Si pendant ce temps il prie, les bourreaux lui appliquent des soufflets sur la bouche, et eux-mêmes, en sa présence, outragent ignominieusement l'objet de son culte. — Enfin, après tous ces tourments, le mandarin fait conduire ces mal­heureux en prison, chargés de fer et séparés les uns des autres. La chaîne dont on les décore a trois branches, dont l'une est attachée au cou par une grande boucle, et les deux autres fixées aux jambes par les anneaux qui les terminent. Elle pèse de cinq à quinze livres; si elle est trop longue, pour marcher il faut la soutenir d'une main ; si elle est trop courte, on doit se tenir constam­ment courbé.

Après tous ces supplices, il n'est pas étonnant que parfois le courage des chrétiens faiblisse, ce qui augmente encore le chagrin du Missionnaire, souffrant déjà un si cruel martyre moral, d'être témoin de tant de misères. Aussi Monseigneur déclarait-il que sa tristesse était immense, et que la grâce de Dieu toute seule pouvait le soutenir au milieu de tant de maux.

Cependant nous touchons à l'heure où l'illustre apôtre va tomber enfin sur le champ de bataille où il a si noble­ment combattu, et sa chute sera sa dernière et suprême victoire; mais auparavant il doit être abreuvé de la croix et mourir sur la croix. A partir du jour de Pâques 1858, on ne peut plus compter les désastres que les chrétientés Annamites eurent à subir ; et Sa Grandeur elle-même, voulant en tracer un abrégé pour M. l'amiral Rigault de Genouilly, qui lui avait demandé des rensei­gnements sur l'état des affaires, se surprend à s'égarer dans le dédale d'une énumération sommaire qui contient plus de trente articles. A la fin de ce tableau désolant l'Évêque s'écrie : Et que sommes-nous devenus pendant une telle tribulation qui dure encore, et qui, dit-on, va recommencer avec une nouvelle fureur ? Où sommes-nous maintenant, nous malheureux Apôtres de cette Mission si belle autrefois, à cette heure si désolée, si abattue ?— Où sommes-nous? Je ne sais trop. Voilà six mois que je n'ai point reçu de nouvelles de M. Néron. Je ne sais ni où il est, ni s'il vit encore. M. Galy est parti sur une barque de marchands annamites, pour aller implorer l'assistance de nos chers compatriotes ou des Espagnols de Manille; mais qu'est-il devenu ? et ne lui est-il pas arrivé comme au P.Salgot, assassiné sur mer ? MM. Titaud, Theurel et Vénard, découverts dans leur petite cabane de bambous, ont été obligés d'en sortir et de se disperser. Voilà deux mois que je n'en ai pas reçu de nouvelles. Mgr Jeantel a rôdé longtemps sur les montagnes, puis il a habité chez des paysans, il est tombé dans l'eau en courant la nuit, et a failli se noyer. Je n'ai absolument aucune nouvelle de M. Saiget. Quant à MM. Charbonnier et Mathevon et moi qui étions à But-Son, depuis le treize juin, nous

avons habité dans quatre cabanes de chrétiens, dans quatre maisons de bambous et dans une quinzaine d'autres, ou sous des arbres, ou dans les broussailles, courant par les chemins les plus difficiles, sur les pierres, dans les buissons et la boue, couchant dehors avec la pluie sur le dos, n'ayant presque rien à manager et point d'habits pour nous couvrir, accablés de fatigues, de chagrin, sans savoir que faire ni où donner de la tête ; nos tribulations ont été et sont encore in- croyables.

Voilà quatre mois que nous n'avons point dit la sainte Messe, n'ayant plus d'ornement et point de maison pour la dire. Presque aucun des prêtres anna­mites ne peut la dire non plus, et à peu près tous les malades meurent sans les Sacrements. Tout est dispersé, brûlé, tout est abattu, tout est en fuite ; peu de gens savent où je suis; je n'ai personne pour envoyer des lettres ; celles qu'on m'écrit ne me parviennent pas, personne n'ose les porter, on les brûle. Nous sommes vraiment à la dernière extrémité.

Ces nouvelles allaient jusqu'au mois d'octobre 1858; qu'arriva-t-il ensuite? C'est M. Vénard qui va nous le dire dans une longue lettre adressée à son jeune frère; nous reviendrons un peu sur les événements dont Mon­seigneur Retord a déjà donné le sommaire, et ensuite nous arriverons à d'autres faits dont le narré ne se ren­contre nulle part ailleurs.

" Mission du Tong-King occidental, Décembre 1858.

Mon bien cher Eusèbe,

J'ai reçu en octobre de cette année tes lettres de décembre 1857 et janvier 1858, en compagnie de celles des autres membres de la famille : tu peux comprendre le plaisir qu'elles m'ont procuré, d'autant plus grand qu'elles étaient plus longues que d'ordinaire. Il faut donc maintenant que je tâche de répondre de mon mieux à ton amabilité fraternelle. Je voudrais te raconter des choses agréables, pieuses, réjouissantes comme celles que tu m'as décrites. Hélas! je ne vois de tous côtés que des misères, des pleurs, des barbaries, des angoisses qui, comme les eaux d'un déluge, sont venues fondre sur notre chère Église annamite.

A la date de ma dernière lettre, mai 58, je disais que les grands-mandarins de Nam-Dinh déchaînaient leur rage satanique contre les chrétiens, et leur faisaient subir des tortures inouïes jusqu'à ce jour, et que de nouveaux édits étaient envoyés de la capitale (Hué) aux provinces, plus sévères que tous les précédents ; que cependant la province de Hà-Nôi, où je me trouvais, n'avait pas encore ressenti toutes les fureurs de l'orage, mais que nous étions dans de grandes appréhensions ; qu'en outre un paquet de lettres que M. Theurel et moi envoyions aux marchands chinois de Nam-Dinh, afin qu'ils les expédiassent pour Hong-Kong, avait été saisi par les mandarins de la susdite province, et que probablement cette circonstance nous attirerait des malheurs : en effet, ce fut comme une étincelle qui alluma un grand incendie.

Le porteur de nos lettres fut saisi, torturé; interrogé, il avoua tout, et de plus renseigna les mandarins sur les différents villages qui servaient de retraite aux Missionnaires européens, et en particulier trois endroits où Mgr Retord avait, avec beaucoup de peine, organisé les collèges de latin et la classe de théologie, à savoir : les villages de Vînh-Tri, Ké-Non et Hoàng-Nghuyên. Le grand-mandarin de Nam-Dinh signala de suite à celui de Hà-Nôi les deux derniers de ces trois m villages qui se trouvent situés dans sa province. En même temps, le diable entra dans le cœur d'un de nos lettrés chrétiens, comme autrefois en celui de Judas, et cet apostat se mit au service des mandarins pour leur dévoiler les ruses innocentes au moyen des quelles les chrétiens ont coutume d'esquiver leurs recherches, et toute l'organisation intérieure des collèges et des chrétientés.

"Cependant, M. Theurel, supérieur du collège de Hoàng-Nghuyên, et moi, qui revenais d'une autre chrétienté, considérions ensemble le mouvement des affaires, non sans inquiétude, mais cependant tenant bon au poste et résolus de ne l'abandonner qu'à la dernière extrémité. Nous pensions que nos mandarins se borneraient à espionner, et en nous gardant nous espérions échapper à leurs espionnages ; mais ils étaient trop bien renseignés sur nous. Le 10 juin, à la nuit, un chrétien arrive de la préfecture en hâte, et nous annonce que les mandarins sont en marche pour venir nous bloquer ; deux heures après, nouvelle que les troupes sont arrivées à tel endroit. il faut donc se résigner à plier bagage, et promptement. Songe, cher Eusèbe, si c'était chose facile : deux Européens, trois Pères Annamites, dix à quinze catéchistes, plus de cent élèves, et tout le bagage de la Mission qu'il faut mettre en lieu sûr. Mais nos Annamites sont si bien exercés à plier bagage, qu'en quelques heures, hommes et effets furent cachés eu divers lieux.

"Dès le matin de la Saint-Barnabé, la troupe mandarine arrive au nombre de 2, 000, plus 1, 000 à 1, 500 jeunes gens païens des villages voisins, partis pour garder les avenues. En un clin d'œil, ils bloquent non- seulement Hoàng-Nghuyên, mais encore trois autres villages chrétiens et un païen, situés dans la même direction. Ils se croyaient bien sûrs de leur coup, et pensaient prendre le lièvre au gîte ; heureusement, nous avions placé notre monde dans nos chrétientés plus éloignées, et il n'y eut que deux élèves qui furent saisis dans les champs en flagrant délit d'escapade, emportant avec eux leur petit bagage d'écoliers ; de suite ils furent gratifiés chacun d'une cangue.

" Les soldats s'étaient promis un beau butin, mais ils ne trouvèrent que des maisons vides et dénuées de tout, comme si elles eussent été abandonnées depuis longtemps ; leur rage les porta alors à aller bloquer deux autres chrétientés d'un autre canton, où justement tous les élèves du collège s'étaient réfugiés, et où ils eussent été infailliblement pris, si nous ne les avions pas licenciés dès le grand matin. Il n'y eut qu'une dizaine de retardataires qui furent rencontrés fuyant dans la campagne et dont les soldats s'emparèrent et qu'ils mirent à la cangue, comme les deux autres ; dans ce nombre se trouva aussi un vieux diacre âgé de plus de soixante-dix ans. Les mandarins ne pouvant trouver aucun catéchiste ou élève dans les quatre premiers villages, s'emparèrent de notre vieux portier, d'un aveugle que nous employions à piler le riz, et enfin d'une vieille femme avec sa fille, gardiennes de l'église. Les soldats ne pillèrent point les mai- sons des chrétiens, grâce à la protection d'un lieutenant-colonel et du sous-préfet, animés tous deux de bonnes intentions à notre égard.

"Voilà donc les mandarins qui s'en retournent, emmenant nos chers prisonniers, la cangue au cou comme des scélérats, objets de la dérision des païens, comme Jésus autrefois portant le bois de la Croix et marchant vers le Calvaire. — Ce blocus du collège de Hoàng-Nghtuyén en suscita un grand nombre d'autres, et plusieurs autres catéchistes furent pris avec un certain nombre de chrétiens, plus trois prêtres annamites, en tout au moins cinquante personnes. Nos chers confesseurs de la foi ont eu à souffrir beaucoup de tortures, la flagellation plusieurs fois répétée, le supplice des tenailles froides et des tenailles rougies, la cangue et la chaîne; le plus grand nombre a persévéré, aimant mieux leur prison que la liberté par l'apostasie.

" Le mandarin commandait à un catéchiste d'aposta­sier. Le disciple de Jésus-Christ répondit: Mandarin, si l'on vous apportait la monnaie frappée à l'effigie du roi et si l'on vous disait de la fouler aux pieds, oseriez-vous le faire?— Un énorme soufflet fut la réponse à sa demande. — Un autre, prenant le crucifix dans ses mains, dit tout haut : Seigneur, vous ne m'avez jamais fait de mal, et l'on veut que je vous insulte : comment oserais-je y consentir?— Vingt coups de rotin récompensèrent sa piété.— Les mandarins dirent aux élèves du collège de chanter leurs prières, ils obéirent à l'instant et chantèrent les Litanies des Saints, et rendus à l'invocation: Nous vous prions pour le roi et tous les mandarins : Seigneur, délivrez-les de tout mal, ils la répétèrent trois fois ; les mandarins comprirent le reproche qui leur était adressé par une pareille invocation, et ordonnèrent le silence aux pauvres chan­teurs.— Ils voulurent faire apostasier la vieille gardienne de l'église et sa fille, mais elles refusèrent généreusement, et la bonne femme répliqua : Quel est donc l'imbécile qui oserait marcher sur la tête de son père et de sa mère?— Cette réflexion provoqua l'hilarité de l'assemblée, et le mandarin de la justice criminelle, confus de voir une femme lui tenir tête, les renvoya toutes les deux chez elles.

De tous ces prisonniers les trois prêtres ont eu la tête tranchée, le vieux diacre et deux catéchistes ont consommé leur sacrifice dans les souffrances de la prison, et les autres ont été envoyés en exil dans les contrées malsaines, sur les montagnes sauvages, où beaucoup d'autres les ont précédés et d'autres les sui­vent : que le Seigneur les y soutienne, soulage et conforte ! C'est pour avoir confessé son nom devant les hommes que les hommes méchants les persécutent; le monde les regarde comme des fous, mais ce sont les vrais sages ; ici-bas ils sèment dans l'humiliation et la douleur ; un jour ils moissonneront dans la gloire et la joie, Amen ! ! Il en est ainsi !

"Notre collège, nos églises et toutes nos maisons ont et été livrés aux flammes, nos haies de bambous qui nous cachaient ont été coupées et notre nudité exposée aux regards des passants. Il nous a fallu encore perdre beaucoup d'argent extorqué par la rapacité des mandarins et de leurs agents, renards humains toujours à la piste de quelque affaire embrouillée de laquelle ils se puissent retirer quelque profit ; sangsues publiques, qui se croient le droit de sucer le sang de tout ce qui es faible sans que jamais ils soient rassasiés. Qui pourrait, mon cher Eusèbe, raconter les incroyables déprédations de tous ceux en général qui ont le pouvoir en main dans ce royaume d'Annam, depuis le roi et les grands-mandarins jusqu'aux simples maires et adjoint, de chaque village ? Mais c'est surtout sur les pauvres chrétiens que la rapacité exerce ses vexations ; et dans ces dernières années, cette année courante surtout, ces vexations ont été poussées aux dernières limites. Chacun se croit le droit de les molester, de les insulter, de les piller, comme un malfaiteur public dont tout le monde prétend être le bourreau.

" Le premier soin de tout mandarin qui arrive à son poste est d'envoyer ses agents interroger les chrétiens s'ils ont exécuté les édits du roi : cela veut dire : Apportez-moi de l'argent ; quand il se dispose à changer de poste, même demande. Ses satellites sont encore plus exigeants : ils s'installent chez les chrétiens, ils veulent qu'on les traite bien, qu'on leur apporte des présents. Si on leur donne, ils reviendront ; si on ne leur donne pas, ils reviendront encore plus souvent. Le peuple les a bien définis en leur donnant le sobriquet de mouches du mandarin ; et ce qui augmente encore ces vexations c'est que les mandarins changent sans cesse. Cher frère, je n'entre pas dans le détail de toutes ces misères dont la pensée fait mal au cœur, tant elles décèlent de bassesse, de turpitude et de vilenie......

" Le sort que notre collège de IIoàng-Nghuyênaeu, tu peux présumer, cher frère, qu'il a été commun à ceux de Ké-non et de Vinh-Tri; mais Vînh-Tri, qui se trouve dans la province de Nam-Dinh, a été traité avec plus de cruauté. Je ne puis te raconter les détails de ce qui le concerne, car j'en suis éloigné de deux journées de chemin, et maintenant les communica­tions entre les chrétientés sont très-difficiles, vu que l'on a établi des patrouilles très-nombreuses qui arrê­tent les voyageurs et interrogent s'ils sont chrétiens, cas auquel on les oblige à fouler aux pieds la Croix ; il y a même plusieurs routes sur lesquelles les païens ont placé la Croix en travers pour forcer les chrétiens à marcher par-dessus. Je sais seulement que le grand mandarin a emprisonné de trente à quarante des principaux du village qui compte neuf cents âmes ; que, sur ce nombre, au moins vingt-cinq sont demeurés fermes dans la foi, malgré toutes les tortures qu'on leur a fait endurer ; que vingt d'entre eux sont partis pour l'exil, et les cinq autres ont été condamnés à mort.

Et ne crois pas, cher Eusèbe, que ce soit le seul vicariat de Mgr Retord qui ait ressenti cette recrudescence de persécution ; son flot dévastateur a parcouru et parcourt encore tout le pays d'Annam, depuis le Cambodge jusqu'à la Chine. Les deux vicariats qu'administrent les Dominicains espagnols ont peut-être encore été plus dévastés que les autres. Ordre est parti de la capitale de poursuivre tous les Missionnaires européens à outrance, ainsi que les prêtres indigènes ; et ceux des Européens qui seront pris, les mandarins doivent les faire mourir dans les tourments et leur couper tous les membres, en commençant par la cheville, puis les genoux, ensuite les poignets, les coudes, le haut des jambes, les épaules et enfin la tête : c'est ce qu'on appelle supplice Lang-Tri, dont le sens est cruauté lente. Mgr Melchior, dominicain, Vicaire apostolique du Tong-King oriental, a été pris, et le féroce mandarin de Nam-Dinh lui a fait subir cet horrible supplice au mois d'août dernier.

Ce nouvel édit, paru en juillet, a surexcité la rage des mandarins, et ils ont mis leurs troupes en campagne ; un très-grand nombre de villages chrétiens, soupçonnés de recéler les Missionnaires et les prêtres indigènes, ont été bloqués et visités sévèrement. La plupart de ces pauvres villages ont été pillés, soit par les soldats au moment du blocus, soit par les mandarins, qui ont exigé des sommes d'argent qu'il a fallu leur donner pour éviter de plus grands maux.

Mais je m'imagine t'entendre dire, mon cher Eusèbe : Où étiez-vous donc tous alors ? comment avez-vous pu éviter d'être enveloppés par l'ouragan ? — Je réponds en disant : Par la grâce de Dieu qui garde les siens et ne permet pas que la main des méchants les atteigne, et par les stratagèmes que la prudence naturelle suggère, dont au reste la pratique nous est familière. Veux-tu que je t'esquisse un peu comment opère notre tactique ? Il faut que tu saches que nos chrétiens font sentinelle autour de nous pour nous avertir quand le danger est prochain; et notre grande tactique à nous est de demeurer cachés dans quelque coin de la maison comme dans une prison cellulaire, observant un silence de trappiste, n'osant tousser ni cracher, ni éternuer trop haut. Heureux qui peut, dans cette solitude, avoir un petit trou qui laisse passer un rayon de lumière et éclaire les pages de son bréviaire ou de quelque autre livre ami ! C'est dans cet isolement qu'il est bon d'user de patience et d'abandonner sa vie à la disposition de la Providence. Puis si le mandarin semble vouloir inquiéter votre gîte, alors vous profitez des ténèbres de la nuit pour passer ailleurs et garder le même règlement de vie. De temps en temps cependant on peut saisir quelque moment favorable pour sortir respirer l'air extérieur et dégourdir un peu ses jambes. Et tel est, cher Eu­sèbe, le grand stratagème dont la plupart des prêtres indigènes et tous les Missionnaires, et même un très- grand nombre de catéchistes, ont dû et doivent user pour éviter la publicité qui exposerait leur vie.

 

" II est évident que, dans un pareil système de choses, on ne peut administrer les sacrements aux chrétiens ; un certain nombre de malades même meurent sans recevoir les secours spirituels. Ce n'est pas tout, cher Eusèbe : cette retraite et cette réclusion dans les maisons des chrétiens n'ont pas suffi pour mettre plusieurs à couvert de la poursuite des persécuteurs, il leur a fallu aller, dans les maisons des païens bien intentionnés, chercher un asile devenu impossible chez les chrétiens. Nous-mêmes, M. Theurel et moi, avons passé deux jours et deux nuits sous le toit d'un païen qui avait des obligations à un chrétien et a consenti pour cela à nous loger; mais il se figurait recevoir des prêtres indigènes, non des Européens, et il ne nous a pas vu la face, ni nous la sienne ; et nous fûmes bien avisés de ne pas demeurer plus longtemps chez lui, car, une heure après notre départ, le maire païen de l'endroit arrivait avec sa troupe pour nous prendre.

"Mgr Retord, voyant que les Missionnaires poursuivis avec tant d'acharnement pourraient difficilement échapper aux recherches des mandarins, leur conseilla de quitter la plaine et de se retirer dans les villages chrétiens situés au pied des montagnes, où Sa Grandeur s'était déjà enfuie avec deux confrères, M. Charbonnier et M. Mathevon. Mgr Jeantet fut contraint aussi de chercher asile dans les mêmes parages. Quant à M. Theurel et moi, nous montâmes plus haut et allâmes rejoindre M.Titaud dans le village de Dông-Chiêm. Mais les mandarins ne nous laissèrent pas en repos : l'apostat dont j'ai parlé au commencement de ma lettre avait donné

aux mandarins le signalement de Nos deux Seigneurs et de deux ou trois Missionnaires, Aussitôt ils vinrent cerner tous les villages où ils savaient que Leurs Grandeurs avaient cherché asile, et garder toutes les avenues des montagnes ; mais Nos Seigneurs purent s'enfoncer dans les bois et se soustraire à temps.— Les mandarins firent des perquisitions dans les différents antres des montagnes, et s'emparèrent de tous les effets qu'on y avait cachés, à peu près tout ce que nous possédions ; cependant ils ne prirent personne.

Mgr Retord et les deux confrères que j'ai nommés errèrent sur les montagnes, nu-pieds, à travers des bois épineux, marchant sur des pierres aiguës que les Annamites appellent pierres oreilles de chat, souffrant la faim et n'ayant pour désaltérer leur soif qu'une eau malsaine, dont personne ne boit impunément ; et, ne voyant aucun moyen de sortir de ces lieux sau­vages, ils finirent par construire une cabane en bambous dans le sein d'une épaisse forêt. En ce lieu ils ont vécu de vie érémitique pendant quatre grands mois : des chrétiens leur apportaient quelques vivres non sans danger d'être dévorés par les tigres qui peuplent ces montagnes et qui font beaucoup de victimes. J'ai envoyé un de mes catéchistes visiter Sa Grandeur vers la mi-août ; il fit deux fois la rencontre d'un et tigre royal, qui avait dévoré ce jour-là deux pauvres filles chrétiennes occupées à faire paître leurs buffles, et lui-même n'échappa à la griffe de cet animal féroce que par une protection spéciale de Marie, dont il attacha le scapulaire au bout de son bâton de voyage.

Cher frère, tu veux sans doute me demander si et Mgr Retord est encore dans son ermitage des forêts! Je te répondrai : Son corps, oui ; mais son âme a quitté ce séjour de misères pour passer à un monde meilleur. Mgr Retord n'est plus, la fièvre maligne des bois l'a emporté le vingt-deux octobre. Ainsi s'est terminée, dans le délaissement et la misère, cette vie de labeurs et de souffrances, après vingt-cinq ans passés dans les Missions, dont dix-huit ont supporté la charge si lourde de Vicaire apostolique. Mgr Retord n'a point vu luire les beaux jours si désirés de la paix ; toute sa vie de Missionnaire s'est écoulée au milieu des persécutions et des déboires de tous genres, elle n'a été que la réalisation d'un rêve de sa jeunesse dans lequel la sainte Vierge lui était apparue et l'avait transporté en songe sur le haut d'une montagne, au pied d'une grande croix, eu lui disant que sa vie serait crucifiée jusqu'à la fin. Toute vie de Missionnaire est féconde en croix ; celle de Mgr Retord l'a été plus que toute autre, et sa mort sur une montagne sauvage, au sein d'une forêt peuplée de bêtes cruelles, dans le dénuement absolu de toutes choses, c'est la mort sur la croix, la croix toute nue, tout austère comme celle du Maître, le Sauveur Jésus.

Quand Mgr Retord mourut, il n'y avait que M. Ma­ttevon pour assister Sa Grandeur, car M. Charbonnier, ayant ressenti le premier quelques accès de fièvre, était déjà parti pour aller se soigner dans une chrétienté de son district; et après le trépas de Sa Grandeur, M. Mathevon put se rendre dans un lieu moins malsain où il est encore caché. — Quant à nous, MM. Titaud, Theurel et moi, il nous a aussi fallu gravir sur les montagnes, marcher sur les pierres oreilles de chat, et installer un ermitage dans une clairière des forêts. Nous y demeurâmes de huit à quinze jours en paix, et chaque jour nous ajoutions quelque nouveau perfectionnement à notre vie de Robinson ; nous recueillions l'eau de pluie pour cuire nos aliments et infuser notre thé; nous avions aplani une allée pour nous promener ensemble, ou réciter notre bréviaire en marchant. Chaque matin nos vivres nous étaient apportés par des chrétiens du village de Dông-Chiêm distant d'une lieue, et nous avions déjà défriché du terrain pour planter des ignames, quand une certaine matinée nous reçûmes la visite inattendue de six païens armés de fusils et de couteaux de chasse, qui nous dirent être à la poursuite d'un tigre. Nous les reçûmes poliment, et, un instant après, prenant un prétexte pour nous écarter dans la forêt, nous descendîmes du plateau où était notre ermitage, au pied de la montagne baignée par les eaux de l'inondation annuelle, en un lieu où nous faisions tenir une barque toujours prête à nous recevoir en cas de danger. Ces païens n'étaient rien moins que des chasseurs, c'étaient des espions envoyés à notre recherche. Pour lors, nous résolûmes d'habiter sur notre barque, dans les roseaux, tantôt ici, tantôt là ; et deux fois le jour, un jeune homme nous apportait notre nourriture, feignant d'aller pêcher. Nous menâmes cette vie d'oiseaux aquatiques quelques semaines, au bout desquelles nous reçûmes des nou­velles alarmantes, qui nous obligèrent de nous sépa­rer, pour aller essayer si la vie de reclus dans les mai­sons des chrétiens nous offrirait plus de sécurité. Profitant donc des eaux de l'inondation qui cou­vraient tout le pays, j'ai pu revenir dans mon district; je suis demeuré chez un chrétien pendant trois se­maines au milieu d'alertes continuelles, et j'ai ensuite pris logement dans une maison de religieuses, au vil­lage de But-Dông, où je suis encore. Ce village est moitié chrétien, moitié païen ; l'adjoint est chrétien et je suis convenu avec lui que, quelque alerte qui soit donnée, je ne sortirai point du village, mais que, en cas de blocus, je descendrai dans un antre creusé à cet effet. — J'ai eu le bonheur d'offrir à un de mes con­frères de venir partager mon asile. Ce cher confrère était condamné à vivre depuis trois mois entiers dans un réduit obscur, lorsque le chef de canton de l'endroit, ayant eu connaissance de son séjour, vint s'emparer de lui. Mais M, Saiget (c'est le nom de ce confrère) put s'évader du lieu où il était retenu, par un trou pratiqué dans le toit. J'ignorais complètement où il était ; mais, apprenant son aventure, je me suis empressé de lui donner de mes nouvelles et de l'inviter à se rendre dans le village de But-Dông, ce qu'il a pu faire, non sans grande difficulté,

Maintenant nous jouissons donc ensemble d'une certaine tranquillité; les religieuses nous ont cédé une de leurs chambres assez vaste pour que nous puissions faire cinq ou six pas ; deux de mes catéchistes sont avec nous et nous aident à étudier les lettres chinoises pour passer le temps. Les espions des mandarins rôdent autour de nous, et nos pauvres religieuses, qui ne sont que seize, sont obligées de faire la garde nuit et jour ; elles sont dans des craintes continuelles : un chien qui aboie, la voix des gens qui se querellent les font tressaillir. Cependant notre présence, tout en leur causant des inquiétudes, d'un autre côté les rassure et leur fait continuer en paix leurs petits travaux journaliers. Et en effet, si nous n'étions pas chez elles, toutes les nouvelles du dehors, soit de villages bloqués, soit de chrétiens emprisonnés, soit des autres monialeries qui sont détruites, mettraient la perturbation dans leur esprit, tandis que, par notre présence, nous les consolons et fortifions, et puis elles ont l'avantage de se confesser et de communier plus souvent, bonheur inappréciable pour elles."

A la suite du récit de ces désolations et de ces inexpri­mables misères, M. Vénard fait part de ses espérances :

Nous sommes dans l'attente de la paix, nous savons que nos libérateurs sont près de nous, qu'une escadre française s'est emparée de Touranne, le premier septembre, et que 3, 000 hommes de troupes, dont une partie d'Espagnols, sont campés sur la plage. Aussitôt la nouvelle de leur apparition s'est-elle répandue dans le pays, que tout le monde, soit les chrétiens, soit les païens, a été dans la jubilation : car les païens, en général, détestent la dynastie régnante, et ils attribuent les malheurs des dernières années, la peste, l'inondation, la famine, à la mauvaise conduite du roi qui ne s'occupe que de ses plaisirs, nullement du bien de son peuple, et laisse les mandarins l'opprimer à leur guise. Ils sont enchantés que les Européens viennent renverser cette dynastie. Plusieurs aussi disent : On en a trop fait envers les chrétiens, les Européens viennent les délivrer : on ne peut les blâmer, c'est justice. Tout le monde s'attend à voir le roi vaincu, et on serait fâché d'apprendre le contraire.

L'apparition d'une comète est venue confirmer les esprits dans la croyance que la dynastie actuelle a fait son temps. Une comète dans les cieux est un signe de guerre pour ces peuples superstitieux; ils croient que le ciel lui-même déploie l'étendard de la révolte: aussi ils nomment une comète étoile étendard, et il n'a jamais apparu de comète, qu'il n'y ait eu de soulève-

ment et que quelque écervelé ne se soit cru avoir la vocation pour se mettre à la tête de la révolte. Mais jamais on n'avait vu d'étoile étendard déployer dans le ciel un si bel oriflamme que celle qui a paru en septembre de cette année; elle avait encore cela de parti­culier qu'elle montait chaque jour d'un degré plus haut sur l'horizon. Ajoute, mon frère, sa coïncidence avec l'apparition de l'escadre française, et tu comprendras l'effet qu'elle a dû produire sur le peuple annamite. Aussitôt la révolte s'est organisée avec rapidité, prête à éclater lorsqu'on apprendrait la prise de Hué par les Français; on s'attendait à ce que cette prise eût lieu dans très-peu de temps, et l'on ne supposait pas les obstacles qui l'ont entravée sans doute, puisque voilà trois mois et demi que l'escadre sta­tionne sur la côte de Cochinchine, et la renommée ne m'apprend rien sur ses opérations.

La persécution n'est pas ralentie ; au contraire, la fureur et la haine du roi et des mandarins contre les Missionnaires et les chrétiens, qu'ils supposent avoir appelé les Français à leur secours, s'en est accrue davantage. Ils ont voulu jeter l'ignominie sur le Dieu des chrétiens, et ils ont fait placer la croix sur la grande voie qui relie la capitale aux provinces, afin qu'elle fût foulée sous les pieds des passants. D'un autre côté, pour affaiblir dans l'esprit du peuple l'effet produit par l'apparition de la comète, le roi a porté un édit qui défend de l'appeler étoile étendard, et change son nom en celui d'étoile abondance. De plus, quand les mandarins ont vu que cette étoile abondance était sur le point de disparaître, ils ont fait un sacrifice au ciel et lui ont adressé cette prière : Si le roi et les mandarins sont devenus indignes de gouverner le peuple,

nous te demandons, ô étoile, de nous faire connaître la volonté du ciel en demeurant visible dans le firmament; que si au contraire le roi et les mandarins ne sont pas devenus indignes de la faveur du ciel, ô étoile, nous te demandons d'éteindre ta lumière et de disparaître. — Au bout de quelques jours la comète ne se voyait plus en effet que très-faiblement : apparemment le roi Tu-Duc et ses mandarins sont très-dignes de tenir en main le sceptre du pouvoir et de gouverner le royaume d'Annam : autrement la comète, qui s'était déjà éloignée de notre globe terrestre, aurait certainement rebroussé chemin pour dire le contraire. Qui en doute ? "

M. Vénard ajoute : " Je viens de recevoir la nouvelle de six nouveaux Martyrs dont quatre prêtres, un riche chrétien et un jeune élève de notre collège qui avait eu le malheur d'apostasier, et qui, touché de repentir, est allé se remettre entre les mains du mandarin de Nam-Dinh, lequel, irrité, l'a fait écraser sous les pieds des éléphants.

Mgr Jeantet dit que c'était un élève de huitième, très-jeune encore . Les jeunes gens qui étaient plus avancés, ajoute Sa Grandeur, ne furent pas moins admirables. Un jour, l'un d'eux, tout inondé de sang, dit, en souriant à ses bourreaux : Le rotin n'y peut rien, les tenailles non plus. Tenailles ou rotin, tout cela revient au même : cherchez mieux.."

Enfin, le Missionnaire termine : 21 décembre. Je reçois des lettres de M. Legrand de la Lyraie, missionnaire de ce vicariat, devenu interprète de M. l'amiral Rigault de Genouilly, commandant de l'escadre française dans les mers de Chine. M. Legrand nous écrit à tous pour nous inviter à descendre à bord des va­peurs français, en attendant que toutes les mesures soient prises par l'armée française pour agir et déli­vrer les chrétiens annamites de l'oppression. M. l'amiral gémit de nous voir dans le danger, et il voudrait que nous missions notre vie en sûreté, en descendant à bord des bâtiments de guerre ; mais la chose est à peu près impossible pour les Missionnaires de ce vicariat occidental : nous sommes trop loin de la mer, et la circulation dans le pays est trop périlleuse pour que nous tentions l'entreprise. Je réponds à M. Legrand et j'insère cette lettre dans la sienne, quoique je craigne beaucoup qu'elles ne puissent parvenir. Au moins je prie les saints Anges de garder et conduire en paix les deux femmes porteuses de mes lettres ; j'envoie des femmes, parce qu'elles voyagent plus facilement que les hommes."

 

 

 

CHAPITRE TREIZIÈME. Mort de m. Vénard père. -- lettre a m. Paziot : vie de

proscrit. — expédition franco-espagnole en Cochinchine.

— malheureux résultat de cet événement pour la re­ligion. — conduite indigne des mandarins. — désolation extrême de l'église annamite.

La lettre qui termine le chapitre précédent était datée du mois de décembre 1858, elle arriva à destination dès le mois de mars 1859, le Seigneur ayant bien voulu permettre que les deux messagères arrivassent sans acci­dent à Touranne où hivernait l'escadre française. Au mois de juillet 1859, le bon Missionnaire rédigea une autre dépêche qui ne vit jamais la terre de France, et ce fut seulement au mois de mars 1800 qu'il mit de nouveau la main à la plume. Mais déjà avant cette date la cruelle mort avait moissonné dans la famille du futur martyr son chef vénéré, dont le cœur semblait prévoir qu'il allait annoncer au ciel la venue prochaine de son bien-aimé fils. Le jour de sa mort, ses autres enfants, tous trois à genoux, demandèrent sa bénédiction; la douce Mélanie, fidèle à la promesse faite à son cher Théophane, tenait en ses mains, sur le lit, le portrait de ce bien-aimé : Cher père, dit-elle, Théophane aussi est là, vous allez le bénir avec nous. A ce souvenir si cher, le pauvre père poussa un soupir indicible qui pénétra jusqu'au fond de l'âme des assistants : Ah! ce cher ami, où est-il?... Puis, reprenant toute sa force et se redressant sur son séant, il fit tout haut cette prière : Chers enfants, recevez tous en ce moment la dernière bénédiction de votre père : Au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit. Ainsi soit-il ! Et sa main affaiblie retomba sur le lit. Tous pleuraient, et, en ce jour, ils ne pouvaient s'empêcher de songer aussi à cette autre bénédiction donnée à Théophane, le vingt- Sept février 1851.

Plusieurs minutes avant que n'arrivât le dernier sou­pir, le généreux patriarche, tout rempli de son Dieu et de saintes pensées que de bonnes âmes lui suggéraient, leva les yeux au ciel, où il les tint fixés de telle manière, que tous crurent qu'il avait alors une vision divine, avant-goût des délices du ciel; et, quand tout fut fini, une personne pieuse, là présente, ne put s'empêcher de dire: C'est ainsi que meurt le juste . En effet, jamais âme n'a quitté son corps avec moins d'efforts et de se­cousses ; ce ne fut pas une rupture, un brisement, ce fut un doux passage. Cette belle mort eut lieu sur le midi, le vendredi vingt-six août 1859. M. Vénard était âgé de soixante-quatre ans et trois mois. — Ses enfants ont fait graver sur sa tombe cette inscription, dont le sens est aux saints Livres : Seigneur, il a participé à votre sacrifice : faites qu'il jouisse de votre paix!

La nouvelle de cette mort fut expédiée immédiatement pour le Tong-King; mais l'état désolant de ce pays, en proie plus que jamais à la plus affreuse persécution, ne permit pas à la triste missive d'arriver assez tôt : Théo­phane ne connut jamais ici-bas le trépas de son vénéré père. Le Seigneur, qui voulait bientôt le ravir lui-même au ciel, lui épargna cette douleur, ménageant pour son cœur la douce surprise de voir son excellent père, avec sa pieuse mère, venir ensemble à sa rencontre le jour de sa naissance au Paradis.

Après la mort de son père bien-aimé, il semble que, pour Théophane, les événements se précipitent, afin de le faire arriver au dernier jour qui doit enfin le réunir à ceux qu'il aime. Nous touchons donc aux derniers tra­vaux du Missionnaire, et bientôt à ses derniers combats. Avant de le laisser raconter lui-même les souffrances vraiment terribles de la pauvre Église annamite, jetons un coup d'œil rapide sur l'état des choses après la mort de Mgr Retord, l'illustre Évêque d'Acanthe. — Ainsi qu'on a pu s'en convaincre par les documents qui pré­cèdent, la dernière crise de la persécution de 1858 avait laissé de toutes parts de bien tristes ruines réduites à de­meurer sur le sol, à cause de l'inactivité forcée des Mis­sionnaires poursuivis à outrance. C'est une commotion si violente, dit l'un d'eux, une débâcle si universelle, que c'est presque une fin du monde et la perte de Mgr Retord, dans les circonstances présentes, est pour nous un coup terrible... Mgr Jeantet, vieillard de soixante-dix ans, restait à la tête de la Mission ; et l'on doit comprendre que, malgré l'énergie de son âme, ses travaux apostoliques, continués pendant quarante années au milieu de tant de déboires et de privations, avaient dû singulièrement diminuer ses forces. Dans cette occur­rence, voyant la paix de la religion fuir toujours comme une ombre insaisissable, et afin de pourvoir plus sûre­ment aux besoins des âmes en cette Église désolée, Sa Grandeur crut devoir se donner un coadjuteur : ce fut M. Theurel, déjà provicaire depuis la mort de M. Castex, qui fut investi de la dignité épiscopale; il s'inclina devant le choix de ses confrères, et reçut, à l'âge de vingt-neuf ans et quelques mois, le titre de l'illustre dé­funt. Si, alors du moins, la paix eût été donnée aux malheureuses chrétientés Tong-Kinoises, il eût encore été possible de relever tant de ruines et de réparer tant de désastres. Monseigneur le vicaire apostolique, secondé par un coadjuteur si plein de zèle et de courage, eût pu remettre sur un pied florissant l'administration du vica­riat, et la moisson, un instant si endommagée, eût re­pris sa fécondité première et produit des fruits nouveaux, au centuple. Mais le Seigneur permit que, par la suite, cette pauvre Mission fût encore abîmée davantage dans la douleur et une destruction presque complète.

M.Vénard va nous donner les détails navrants de cette nouvelle recrudescence de malheurs ; c'est la dernière lettre qu'il ait écrite avant de tomber entre les mains des ennemis de Jésus-Christ; après cela, ce seront les paroles d'un confesseur de la foi :

10 mai 1860.

A M. L'ABBE PAZIOT.

Mon cher ami, Il y a bien longtemps que je ne vous ai écrit, et peut- être pensez-vous que je suis mort, ou que le temps passant sur notre vieille amitié en a fait comme une de ces ruines antiques à travers lesquelles l'œil avide cherche en vain à lire l'histoire du passé. Or, l'une et l'autre supposition vont s'évanouir à la réception de cette belle feuille de papier que je vous envoie, débris sauvé du naufrage de mes effets, et que je m'efforce de peindre de mon mieux et dans le meilleur style que mes souvenirs de la langue de ma patrie déjà confus puissent représenter à ma mémoire.

Je vous écris toujours de Tong-King, et n'attendez pas que je vous donne signe de vie d'ailleurs, car j'espère que de là aussi vous recevrez la nouvelle de mon passage en l'autre vie. Je vous écris donc du Tong-King, dans un petit réduit obscur où ne pénétra jamais un rayon de soleil, où la porte, légèrement entr'ouverte, sert de fenêtre pour laisser passer avaricieusement jusqu'à moi quelque peu de lumière qui me permette de lire quelques feuilles de volumes, dépareillés, ou de vous tracer péniblement ces lignes. Car il faut être aux aguets : si le chien jappe, ou si quelque étranger passe, de suite je referme la porte, et je me tiens prêt à m'enfouir dans une petite cachette, pratiquée dans le coin de mon réduit. Voici trois mois que je l'habite, et j'ai quitté, pour y venir, d'autres réduits dans le même genre que j'ai occupés tantôt seul, tantôt en compagnie de Mgr Theurel, mon compagnon de voyage sur mer en 1852, devenu le coadjuteur de notre vicaire apostolique, tantôt en compagnie d'un autre confrère.

" La monialerie qui nous abritait a été renversée par les païens qui y sont entrés un jour pour nous prendre, car ils avaient eu vent qu'il y avait un chef de re­ligion caché en ce lieu. J'étais avec Mgr Theurel, nous eûmes juste le temps de nous mettre dans une entre-cloison large d'un pied et disposée ad hoc. De là nous voyions, à travers les fentes de la cloison, cette bande de païens, le maire en tête, garrottant cinq ou six des vieilles religieuses qui étaient restées pour faire face, tandis que les plus jeunes s'étaient sauvées. Ils frappaient ces pauvres filles à coups de verges, couraient par toute la maison pour prendre tout ce qui leur tombait sous la main, même les quelques vases de terre suspendus le long de notre cloison, et nous les entendions vociférer, hurler comme des démons, menaçant de tuer, d'incendier, si on ne leur donnait pas une grosse somme d'argent. Cette visite dura près de quatre heures, et nous étions là près d'eux, les touchant presque, n'osant faire le plus petit mouvement, retenant notre haleine, jusqu'à ce qu'enfin invités par un des premiers du village chrétien, ils fussent sortis pour aller manger et s'enivrer chez lui. Ils ne partirent point, cependant, sans laisser des gardes autour de la maison, et ce n'est que le matin, au chant du coq, que nous pûmes nous évader et passer dans le taudis enfumé d'une vieille femme chrétienne, et où un autre confrère, obligé aussi de décamper de son trou, vint au bout de deux jours partager nos délices.

Quel sort digne d'envie, ami Paziot ? trois Missionnaires dont un Evêque, couchés côte à côte jour et nuit dans un espace d'un mètre cinquante centimètres carrés, recevant un jour incertain par trois trous gros à passer le doigt, perforés dans la terre de la cloison [et que notre vieille a bien soin encore de boucher à demi par un fagot de paille en dehors ! Et si les méchants nous inquiètent, ne croyez pas que nous soyons à bout de ressources. Sous nos pieds est un antre en briques fort bien construit, quoique à la chandelle, pendant deux ou trois nuits, par un de nos catéchistes ; dans cet antre il y a trois tubes de bambous qui vont habilement sous terre chercher l'air extérieur sur les bords d'une mare voisine. Ce catéchiste a encore bâti deux antres dans le même village, sans compter quatre ou cinq entre-cloisons.

" Nous avons joui de l'hospitalité offerte par la vieille chrétienne pendant trois semaines, et ne croyez pas que nous étions tristes au moins ; je n'ose le dire, mais peut-être eussiez-vous été mal édifié de notre gaieté. Quand notre fenêtre à trois trous nous refusait le jour, nous

avions une lampe préparée artistement de manière à laisser échapper trois rayons de lumière, juste assez pour éclairer une demi-page d'un livre in-douze, et sans oublier l'abat-jour, afin que la lumière ne se reflétât pas sur les cloisons et ne sortît pas à l'extérieur par les fentes. Cher ami, ce n'est qu'avec des précautions aussi minutieuses qu'il y a moyen d'éviter l'œil des espions et les recherches des méchants.

Un jour nous nous sommes trouvés bloqués à l'improviste et d'une manière si bien combinée, qu'avant l'aurore il y avait des sentinelles postées à toutes les maisons, de sorte que si quelqu'un avait voulu s'enfuir ou seulement passer d'une maison dans une autre, il aurait été infailliblement pris. C'était un apostat qui nous valait cette surprise, et il nous savait certainement dans la chrétienté. Eh bien, ! cependant ses plans ont parfaitement avorté. Depuis le matin jusqu'au soir les païens, convoqués de divers endroits, ont passé et repassé près de nous, mis sens dessus dessous les meubles des maisons, fureté dans tous les coins. Dieu n'a pas permis qu'ils découvrissent seulement un chapelet ou une médaille. Ils ont défoncé les cloisons à trois pas de l'entre-cloison, où j'étais caché avec un de mes catéchistes, et un instant j'ai cru que l'heure du martyre allait sonner pour moi. Vains sont les efforts des hommes, quand Dieu s'oppose à leurs desseins !

" Peut-être me demanderez-vous : Dans un pareil état de réclusion, sans air, sans lumière, sans exercice, comment pouvez-vous encore vivre?— Cher ami, votre question est parfaitement raisonnable ; vous pourriez même demander: Comment ne devenez-vous pas fous ? Toujours renfermés dans l'étroitesse de quatre murs, sous un toit que vous touchez de la main,

ayant pour commensaux les araignées, les rats et les crapauds, obligés de toujours parler à voix basse, comme le vent, disent les Annamites, assaillis chaque jour de mauvaises nouvelles, prêtres pris, décapités, chrétientés détruites et dispersées au milieu des païens, beaucoup de chrétiens qui apostasient, et ceux qui demeurent fermes envoyés aux montagnes malsaines sur lesquelles ils périssent abandonnés, etc., etc.., et cela sans que l'on puisse prévoir quelle sera la fin, ou plutôt ne le prévoyant que trop : j'avoue qu'il faut une grâce spéciale, ce qu'on appelle une grâce d'état, pour résister à la tentation du découragement et de la tristesse.

Quant à ce qui est de notre physique, si j'étais élève de seconde en pleines humanités, je vous décrirais au fond des caves ces tubercules entassés qui projettent vers un étroit soupirail leurs longues tiges grêles et blanchâtres pour y mendier un peu d'air et de lumière, source de la vie pour toute créature visible. Je n'ai a point honte de vous avouer, cher ami, qu'aussi moi de temps en temps je mets le nez à la porte entrouverte de mon réduit pour y aspirer à pleins poumons un peu de ce bon air que le bon Dieu a répandu avec prodigalité autour de notre globe, et dont je vois avec quelque sentiment d'envie tous les êtres user sans mesure selon leur bon plaisir.—Un confrère d'une province voisine m'écrit qu'il y a dix-huit mois qu'il n'a vu le soleil, et sa lettre est datée du pays des taupes, à dix pieds sous terre : aussi son estomac est-il complétement délabré. Pour moi, je vivote encore sans me faire trop de bile ; la partie faible en moi sont les nerfs, et j'aurais besoin d'un régime fortifiant, d'un peu de vin surtout ; mais à peine en ai-je assez pour pouvoir dire la messe : il ne faut donc pas y penser. J'use à la place de pilules fortifiantes qu'un médecin annamite m'a préparées. Il y a quelques jours, je suis passé à la maison voisine confesser quelques personnes, et je me suis trouvé bien surpris de me voir trébucher comme un homme ivre; j'avais perdu l'habitude de marcher : voilà tout le mystère.

Mais en vous parlant de moi comme cela, je m'aperçois que je tombe sous les anathèmes de M. Tronson. Je vais donc essayer de tourner le discours sur quelque question générale; mais là encore un écueil, car en sortant de moi je rencontre le prochain, et des compatriotes, des libérateurs, juste à côté de moi, dans la baie de Touranne.

" En décembre 1858, j'ai écrit à ma famille quelques détails que vous avez pu lire; il y avait alors plus de trois mois que l'escadre française s'était emparée de Touranne, et par son arrivée avait excité l'attention du peuple annamite et ranimé l'espérance d'un secours efficace dans le cœur des chrétiens. Au commencement de 1859, l'escadre alla détruire les fortifications d'un lieu appelé Saigon, en Basse-Cochinchine, puis en se retirant laissa une petite garnison dans un des forts de la rivière. L'été arrivé, arrivèrent aussi les nouvelles de la guerre avec l'Autriche, arrivèrent encore les maladies engendrées par différentes causes ; elles décimèrent le personnel de l'expédition, ce pour quoi en entra en pourparlers de paix avec les Annamites. Mais, ne pouvant s'entendre, et d'un autre côté la campagne d'Italie ayant amené la cessation de la guerre avec l'Autriche, on reprit de nouveau en automne les hostilités avec le gouvernement annamite, jusqu'en avril de cette année 1860, que l'escadre, pour des causes à moi complétement cachées, s'est retirée des points occupés jusqu'alors.

Depuis cette époque jusqu'à ce jour, il paraît qu'il y a eu une communication secrète faite par la cour aux mandarins des provinces, de certains points de négociation soi-disant conclus avec les Français. J'ai lu une copie de cette communication : on y dit mille choses vraiment incroyables      

Je ne sais qu'en penser ; si cette pièce est authentique, il n'y a qu'un article d'exécuté, à savoir : la retraite de l'escadre française. Quant aux maux des chrétiens, ils vont toujours s'augmentant. Et voilà, cher ami, tout ce que je sais de l'expédition française en Annam; je ne doute pas que vous ne soyez beaucoup mieux renseigné que moi sur cet article.

Maintenant, vous croyez peut-être, mon cher ami, que je vais user ma plume à faire maints commentaires et critiques sur cette expédition ? que je demanderai, par exemple, pourquoi................

Mais nous passons sous silence cette nombreuse suite de pourquoi qui ne sont pas méchants, mais seulement plaintifs et quelque peu amers ; une bouche éloquente a dit que ce sont là des appréciations qui seront un jour reproduites par le burin de l'histoire : aujourd'hui ils manqueraient d'opportunité. Nous reproduisons seule­ment la fin de ce passage, afin que l'on comprenne combien le cœur des Missionnaires devait être peiné des démarches hors de saison de quelques-uns de leurs compatriotes en ces trop pénibles circonstances : "Si je laissais courir ma plume, dit-il, je n'aurais pas assez de papier pour dérouler le chapelet de mes pourquoi. Et si j'étais méchant, sans aiguiser mon esprit en pointes superflues, je rapporterais simplement les ré- flexions du peuple annamite sur l'expédition française ; et pour bouquet, je m'amuserais à vous peindre la gentillesse et la gracieuseté de certains officiers de marine, faisant demander à de pauvres Missionnaires qui ont le couteau sous la gorge, toutes espèces d'objets curieux, de beaux costumes de femmes annamites, etc., pour l'agrément de leurs beaux yeux.

" Mon cher ami, je ne me lancerai point dans cette voie de vaine critique ; disons ensemble le vieux proverbe : L'homme propose et Dieu dispose. Une expédi­tion que la volonté ferme de l'Empereur Napoléon III avait décidée et confiée au bras de M. l'amiral Rigault de Genouilly, devait être couronnée d'un plein succès. Mais que sont les probabilités humaines devant les conseils divins? Ainsi c'est Dieu qui, pour des raisons à lui seul connues, a permis que l'heure de notre délivrance fût retardée, que même la mesure de nos maux ait débordé, comme une mer en furie qui brise ses digues et porte partout la désolation et la mort. Oui, ô Dieu clément, regardez-nous avec miséricorde, parce que nous vous avons offensé. C'est à cause de nos péchés que nos malheurs se sont accrus, et il est mieux que nous frappions notre poitrine plutôt que d'étendre la main pour frapper celle de nos frères.

Voici maintenant quel fut le contrecoup de ces événe­ments sur la religion : " Le gouvernement annamite, voyant que l'escadre française n'entreprenait rien de décisif contre lui, a résolu de détruire radicalement la religion chrétienne dans le royaume. Pour cela, les mandarins favorables aux chrétiens ont été cassés et remplacés par d'autres dont la haine était bien connue. Ordre a été donné de placer des croix, non-seulement sur les grands chemins, mais à l'entrée de tous les villages, avec des corps de garde pour forcer les passants à les fouler aux pieds. En beaucoup d'endroits des gens dignes de l'infâme mandarin qui a chanté, en sales vers, que les Européens ont tous des figures de chien, parce qu'ils tirent leur origine de Zato (c'est le nom adorable de Jésus tel que les Annamites le prononcent en chinois), vu que, d'après cet homme à jamais maudit, Zato a eu un chien pour père; des ouvriers, dis-je, ont prêté leur main exécrable pour sculpter des figures de Zato crucifié, avec une figure de femme d'un côté et celle d'un chien de l'autre, et ils ont placé sur les chemins cette abominable sculpture, afin de réduire au dernier avilissement Zato, le Dieu des Européens.

" Mais les persécuteurs ont surtout pris à tâche d'effacer le signe du Sauveur de l'âme de tous les chrétiens, et un certain nombre de mandarins se sont fait un vrai renom dans cette œuvre de destruction infernale. Ils s'y sont pris avec perfidie, simulant d'un côté la compassion et la tendresse afin d'assurer mieux leurs coups, et d'un autre côté lâchant la bride aux villages païens pour molester en toutes manières les villages chrétiens, les piller, les voler, les rassasier de vexations et les dégoûter de la religion. Après cela, les mandarins ont envoyé émissaires sur émissaires que les chrétiens devaient payer grassement: Ils ont fait venir d'abord les principaux des chrétientés à leur tribunal, et les ont renvoyés avec de bonnes paroles; quelques jours après, même scène, de manière à lasser la pa­tience des pauvres gens. Après ceux-là est venu le tour de toute la population masculine, et alors ces manda­rins suppôts de Satan ont levé le masque... (Mais nous sommes obligés de jeter un voile sur de telles abominations. )

" Le gouvernement a en outre établi pour chaque canton un fonctionnaire appelé berger du canton (vous pouvez facilement comprendre, cher ami, que c'est le loup plutôt que le berger), et par chaque mairie un autre fonctionnaire nommé le fort du village, c'est-à-dire le brigand du village, l'un et l'autre à l'effet de surveiller les Zato. Ajoutez à ces deux fonctionnaires les chefs et sous-chefs de chaque canton, les maires et adjoints et maîtres des corvées de chaque village, tant ceux qui sont en fonctions que ceux qui ont été cassés ou se sont démis de leur place, lesquels, à cause de leur ancienneté, ont souvent plus d'influence que les nouveaux, tous en général rivalisant de zèle pour persécuter les Zato. Zato a été mis hors la loi ; tout le monde peut lever la main sur ce bouc émissaire, on peut lui faire tout le mal possible impunément, excepté qu'il n'a pas encore été permis de le tuer...         .

"De plus, il y a en Annam une loi de solidarité qui rend tout un village et les fonctionnaires d'une même circonscription solidaires des crimes commis, il n'est pas rare de voir des villages se dissoudre et même se disperser pour le seul fait qu'un maire n'aura pas payé le tribut annuel, ou parce que la récolte aura manqué, ou parce qu'il l'aura dissipée à son profit. Si aujourd'hui on prenait un chef de religion dans un village, surtout un Européen, ce village serait rasé et les habitants une partie condamnée à mort, et l'autre dispersée aux quatre vents; les maires et chefs de canton, même païens, au moins envoyés en exil, le mandarin de la sous-préfecture cassé, et celui de la préfecture privé ou de sa solde ou d'une partie de ses grades ; tandis que si ces fonctionnaires prennent eux-mêmes le chef de religion, ils recevront une grosse somme d'argent et seront promus à un grade supérieur. Quoi de mieux pour stimuler l'ardeur des chiens à courir à la piste du gibier ?

"Autre plaie : à la destruction de nos collèges et maisons de Dieu, plus de douze cents jeunes gens se sont trouvés sur le pavé ; une partie a pu revenir au lieu de leur patrie, mais un grand nombre n'a pas eu cette facilité, ou bien parce qu'ils auraient été pris, ou bien parce qu'ils n'ont plus de famille. Les voilà donc sans feu ni lieu, errant de chrétienté en chrétienté pendant de longs mois. Beaucoup ont été pris et ont rendu témoignage au nom de Jésus ; presqu'aucun d'eux n'a cédé ni aux tortures, ni aux caresses des mandarins, et l'Église annamite peut s'enorgueillir de les avoir enfantés.

" Après cela, cher ami, vous voyez qu'il est presque impossible que nous, pasteurs des fidèles, puissions-nous montrer à eux et leur distribuer le pain de l'exhortation et de la consolation. Les pasteurs sont obligés de se cacher, et voilà le troupeau à la merci des loups dévorants : loups qui ne veulent pas tuer le corps, mais l'âme des brebis, et qui usent, pour cela faire, de tous les moyens que la ruse et la perfidie les plus consommées puissent mettre en jeu. Et puis autant, dans ce pays annamite, ceux qui ont la force en main sont despotes, insolents et orgueilleux, autant le petit peuple est esclave, pusillanime et peureux. Les femmes sont comptées pour peu de chose et traitées comme des enfants : c'est pourquoi, bien qu'elles soient en général chastes et zélées pour la religion, elles ne peuvent avoir la noblesse et la dignité des chrétiennes d'Europe. La peur leur fait perdre le sens et il n'y a guère que nos religieuses qui, recevant une éducation chrétienne plus soignée, et mûries dans l'exercice de la religion, gardent le sang-froid devant les persécuteurs. .

" En automne 1859, quand les Français reprirent l'offensive, le gouvernement annamite, pensant que tous les chrétiens avaient comploté un soulèvement général, crime dont ils étaient bien innocents, mon Dieu ! a fait saisir les principaux de toutes les chrétientés pour les emprisonner à la préfecture, et confié un grand nombre d'autres à la garde de certains villages païens, avec charge, fort lourde à chaque chrétienté, de les nourrir. Ç'a été encore là un rude coup porté à la religion, parce qu'alors toutes les chrétientés, privées de leur tête, ont été de plus en plus livrées à la merci des méchants. J'ai la consolation de compter un adjoint de la commune où j'ai commencé ma lettre, au nombre des braves qui n'ont pas écouté la chair ni le sang, mais qui, au contraire, ont suivi le mouvement de l'esprit qui fait les enfants de Dieu. Il est parti pour l'exil avec ses compagnons. Depuis l'arrivée des navires français, sur soixante-dix prêtres annamites que compte notre vicariat occi­dental, dix ont déjà remporté la palme du martyre, et sept autres attendent, dans les prisons, que la sen­tence de mort, portée contre eux, soit confirmée par la cour. Les Vicariats des RR. PP. Dominicains peuvent se glorifier d'un plus grand nombre encore. Je ne sais pas au juste le nombre des exilés: tant dans les Vica­riats voisins que dans le nôtre ; certainement il y en a plus de mille, prêtres ou chrétiens. Voilà les vaillants que Dieu s'est choisis pour glorifier son nom devant les puissances de la terre, et dont le souvenir nous console au milieu de nos désolations.

" Je vous ai dit, mon cher ami, au commencement de ma lettre, que je vous écrivais d'un petit réduit, au sein d'un village chrétien ; mais il ne m'a pas été donné de la terminer dans ce fortuné réduit : des événe­ments se sont passés au sein de la chrétienté, qui m'ont obligé de transporter mes pénates ailleurs. Voici com­ment : cette chrétienté est dans la sous-préfecture d'un mandarin qui, je ne sais pourquoi, a une haine de démon envers les chrétiens. Or, elle lui a toujours résisté, malgré les moyens hypocrites qu'il a employés pour la réduire, premièrement parce qu'elle est bien unie et qu'elle a la foi vive, deuxièmement parce qu'elle nous garde deux Missionnaires et en notre per­sonne Jésus-Christ dans son sein depuis avant l'arrivée de l'escadre française jusqu'à ce jour; troisièmement parce que le chef de canton a de l'influence sur le mandarin et protège les chrétiens. Ce persécuteur s'est donc vu contrecarré dans ses desseins, mais ne les a point abandonnés; et, pour y réussir, il se sert d'un païen d'un village de la même commune, qui ne craint pas le chef de canton et qui déteste beaucoup les chrétiens.

" Voici encore la tactique du mandarin : il annonce sans cesse qu'il va venir, et qu'il faut que toute la population chrétienne se présente à lui. Aussitôt les païens se répandent par bandes dans la chrétienté, poursuivant surtout les jeunes filles, garrottant ceux et celles qu'ils rencontrent, et s'emparant de tout ce qui leur tombe sous la main, sans que personne leur résiste ; et ensuite le mandarin n'arrivant point, ils relâchent, moyennant une certaine somme, ceux qui ont été pris. Nos pauvres chrétiens sont toujours sur le qui-vive, ils ne veulent pas fouler aux pieds la croix, et pour éviter ce malheur ils préfèrent s'enfuir, hommes, femmes, enfants se cachant dans les rizières et demeurant des journées et des nuits entières à demi-couchés dans l'eau et dans la boue. Parfois on en a rapporté quelques-uns à demi-morts de faim et de froid, Nous avons vu se répéter pareille scène assez souvent.

" Or, ces jours passés, notre hypocrite de mandarin a annoncé encore sa visite, et comme de juste les païens gardaient avant le jour levé toutes les avenues de la chrétienté, et se répandaient dans toutes les maisons pour donner cours à leur sauvage immoralité et à leur soif de pillage. Il est arrivé que, par la faute de jeunes gens étourdis, ces brigands ont découvert un antre où heureusement il n'y avait ni personnage ni effets compromettants. Cependant ils ont fait grand bruit de cet antre, ils ont dénoncé au grand-mandarin qu'il y avait là un prêtre caché qui s'est enfui, etc. C'est pourquoi le lendemain matin ils arrivèrent armés de bêches et de pelles, à dessein de creuser dans toutes les maisons de la chrétienté ; mais la Providence, qui veille sur les siens, nous a délivrés de leurs mains : car le chef de canton, ayant entendu dire que la veille on avait pris un Européen dans le susdit antre, est arrivé de grand matin avec une centaine de gens armés, disposés à user de la force pour délivrer cet Européen. Des chrétiens lui ont alors avoué imprudemment qu'ils cachaient de la marchandise précieuse, et lorsqu'il s'est retiré, il a invité les chrétiens à lui confier en dépôt cette marchandise. — Et voilà comment, cher ami, je suis venu achever ma lettre dans un village tout païen, sans trop savoir ce qui va arriver par la suite. A en juger par les apparences, les dispositions de ces païens sont bienveillantes, mais Dieu seul connaît le fond de leur cœur. Ils parlent avec une circonspection très-grande, comme craignant de montrer leur vrai sentiment, ou plutôt craignant de lancer quelques propositions fausses qui leur fassent honte : car ils ont une haute idée de ce personnage qui est venu de si loin se confier à leur hospitalité. Sans doute Dieu veut-il, en cette circonstance, leur ouvrir la voie à la connaissance de l'Évangile.

" Mon cher ami, en vous traçant ces lignes, la pensée de nos malheurs s'est présentée si vivement à mon esprit, que j'ai eu bien de la peine à arrêter le cours de mes larmes et à achever ma lettre. Nous sommes comme Jérémie gémissant au milieu des ruines de Jérusalem ; autour de nous sont des ruines immenses : seront-elles jamais relevées ? C'est la plaine couverte d'ossements de la vision d'Ézéchiel : y aura-t-il pour eux dans le temps un jour de résurrection ? "Je vous ai expliqué en gros nos désastres, mais ils sont compliqués d'une foule de circonstances qui les aggravent, et qui tiennent au caractère et aux mœurs du pays, et qu'il serait fastidieux de vous énumérer, Quand la pen­sée du présent se porte vers l'avenir, un frisson glacial parcourt vos membres, le courage le plus mâle défaillit, et les eaux de l'angoisse menacent de submerger votre cœur. Les maux de la fille de Sion sont bien grands ! Pour moi, très-cher ami, j'ai confiance en Dieu, que je consommerai ma course, que je conserverai intact le dépôt de la foi, de l'espérance et de l'amour, et qu'il me sera donné de partager avec les amis de Dieu la couronne de justice.

J'ai écrit à mon père une lettre datée de juin ou juillet 1859, qui sans doute n'est point parvenue à sa destination. J'envoie celle-ci à ce bien-aimé père, afin qu'il la lise comme à lui écrite, et qu'il en prenne occasion d'augmenter ses prières pour son Missionnaire. Pauvre père ! il doit se faire vieux maintenant ! Je suis quelque peu impatient de savoir de ses nouvelles, car depuis décembre 1858 aucune lettre d'Europe ne m'est parvenue.

"Bien chère Mélanie, j'avais dessein de t'écrire spécialement ainsi qu'à Henri et à Eusèbe; mais la présente lettre est aussi pour vous. Vous m'avez tous écrit des lettres que j'ai reçues en décembre 1858; depuis lors, vous m'avez sans doute encore écrit; peut-être dans quelques mois j'aurai de vos nouvelles. Adieu, mes bien-aimés ! Soyez saints de plus en plus!

 

Adieu tous dans le Seigneur! Adieu, cher ami ! Priez pour moi qui suis toujours votre très affectionné in Christo.

J'envoie le salut dans le Seigneur à tous mes amis que vous connaissez, et je me recommande à leurs prières. "

Tout le contenu de cette lettre et surtout les lignes qui la terminent ne font que trop prévoir le triste mais glo­rieux dénouement qui va suivre, et que Théophane lui-même entrevoit tout le premier. Les Missionnaires, traqués comme des bêtes sauvages, ne savent plus trou­ver de retraites pour se dérober aux investigations des satellites, et il est vraiment miraculeux que tous aient pu résister jusque-là à de si incroyables calamités. Cepen­dant M. Titaud, du diocèse du Puy, épuisé par le régime cellulaire auquel il était réduit depuis deux ans, rend son âme à Dieu le vingt-neuf janvier 1860 et au mois d'août suivant, M. Néron, du diocèse de Saint-Claude, est livré par un traître entre les mains de ses ennemis. Après avoir subi le supplice du rotin, être demeuré trois mois en prison, dont vingt et un jours sans prendre d'autre nourriture que quelques gouttes d'eau chaque matin, ce courageux Missionnaire consomme enfin par le sabre son dernier sacrifice, et ainsi s'accomplit la prophétie qui lui a été faite d'une manière si positive à Paris en 1848 — M. Néron vient de nous quitter, passant de l'arène des combattants à la palme des Martyrs, dit Mgr Theurel, et voilà que M. Vénard prend le même chemin et va bientôt s'envoler au ciel. —Or, en abordant les détails qui vont suivre et qui sont les Actes mêmes du martyre de Théophane, actes touchants et sublimes, empreints du céleste cachet de candeur qui a été le ca­ractère de toute sa vie, nous sommes saisis d'un saint respect; l'on ne devrait, ce semble, qu'à genoux lire de semblables récits.

 

 

CHAPITRE QUATORZIÈME.

La prise. — l'interrogatoire. — la captivité. — les suprê­mes adieux. — le martyre. — jugement sur m. Vénard considéré comme missionnaire.

Les actes de ce glorieux martyre doivent comprendre tout d'abord plusieurs lettres du bienheureux Théo­phane lui-même, dont quelques-unes seront, pour les âges à venir, des monuments à jamais mémorables comme certains Actes des Martyrs des premiers siècles. Enchâssées dans ce volume, dit Mgr d'Angoulême, elles y brilleront comme des pierreries. Viennent ensuite les relations des vénérables évêques du Tong-King occi­dental, dont l'un avait pour notre pieux Missionnaire des sentiments tout paternels, et l'autre un vrai cœur de frère. Le nouvel évêque d'Acanthe a bien voulu lui-même écrire tout ce qui concerne le triomphe de celui qui pendant tant d'années avait été son confident intime. Sa Grandeur du reste sentait le besoin de rendre à son ami ce dernier devoir et de soulager aussi son chagrin en lui donnant ce suprême témoignage de la plus tendre affection. C'est donc surtout à cette source que nous irons puiser nos détails, lorsque le cher Théophane lui- même sera devenu insuffisant à nous les fournir.

La lettre qui termine le chapitre précédent conduit le Missionnaire jusqu’ au mois de mai 1860. Voici la suite des événements prise dans la relation de Mgr Theurel : A cette époque, dit Sa Grandeur, M. Vénard était réfugié clans un grand village païen, prêchant la religion à ses hôtes, autant, du moins, que le permettaient les circonstances. On l'écoutait volontiers, on goûtait sa doctrine, mais on répondait que la question de se faire chrétien devait nécessairement s'ajourner après la cessation de la persécution. Le chef de canton qui résidait dans ce village, ayant un peu fait soupçonner qu'il regardait notre confrère comme son prison- nier, M. Vénard renonça lui-même à cet asile devenu périlleux, et après quelques détours se rendit à la chrétienté de Kê-Bèo. Il la trouva pleine de superstitions : mais cette circonstance fut une raison de plus pour qu'il essayât de fixer là sa tente pendant quelque temps, afin, comme il le disait agréablement, d'y engager la lutte avec le diable. Après avoir donc ranimé le courage de ces pauvres néophytes, il put faire, Dieu aidant, au milieu d'eux une administration fructueuse. L'on se roidit contre la peur; les superstitions furent abandonnées ; les personnes mal embouchées réformèrent leur langage; la chrétienté en un mot prit un aspect nouveau. C'était d'autant plus réjouissant que, dans ces temps orageux, l'on ne voyait faire nulle part ailleurs une administration aussi soignée.

Lorsque tous ces chrétiens, à l'exception de trois ou quatre, furent rentrés dans le devoir, M. Vénard, qui n'ignorait pas que sa présence était plus ou moins ébruitée dans les environs, s'éloigna de Kê-Bèo, après un séjour d'un peu plus d'un mois. Il passa ensuite environ vingt jours au village de Kîm-Bâng, où il fit aussi quelque bien, et de là se rendit dans la chrétienté de Bùt-Sòn, l'un de nos plus célèbres asiles dans cette persécution de trente ans. Là, secondé par un excellent prêtre indigène, il fit encore un effort de zèle qui fut couronné d'heureux fruits de salut. Cependant cette administration fut moins tranquille que celle de Ké-Bèo, entrecoupée qu'elle fut de plusieurs nouvelles de blocus qui toutefois n'eurent pas d'autre suite. Sur ces entrefaites, Mgr Jeantet, notre vénérable vicaire apostolique, étant venu lui-même s'abriter à Bùt-Sòn M. Vénard, après quelques jours passés avec Sa Grandeur, lui céda ce poste réputé presque inexpugnable...

M. Vénard revint au village de Kîm-Bâng ; mais, après quelques jours, voyant qu'il ne pouvait y demeurer en sûreté, il passa en barque au village de Kê-Bèo... C'était environ le onze octobre. Le bruit de l'administration qui avait eu lieu dans ce village au mois de juillet précédent, n'était pas encore apaisé ; et M. Vénard à son retour ayant cru pouvoir sans danger compléter et perfectionner son œuvre, sa présence devint de plus en plus notoire. Mais il convint néanmoins avec son catéchiste Luòng, resté à la chrétienté de Bût-Dông, qu'il reviendrait bientôt chercher dans cet ancien bastion le refuge qu'il y avait toujours trouvé dans les temps antérieurs ; il voulait seulement attendre quelques jours. C'étaient les jours décisifs.

"Le trente novembre, vers neuf heures du matin, cinq ou six barques, portant environ vingt hommes, se présentèrent à quelques pas de la maison qui recelait le Missionnaire. Comme cette maison était isolée et voisine des champs, et que l'inondation recouvrait encore tout le pays, ces barques suffisaient pour gar­der toutes les avenues. Elles étaient amenées par un ancien chef du canton voisin appelé Cai-Dô, le même qui, en 1854, avait tiré M. Néron des mains de la douane, envoyé qu'il était alors par un chrétien plus puissant que lui et qui est mort en 1855. Cet homme aujourd'hui jouait un rôle différent. Laissant ses barques à quelque distance, il se dirige avec cinq ou six de ses gens vers la maison qu'habitait le Missionnaire. Celui-ci, ayant compris d'un coup d'oeil ce qui se préparait, s'était déjà caché dans un double mur construit pour de pareilles occurrences. En arrivant dans la maison le païen s'écrie : Que le prêtre Européen paraisse ici ! — A cette sommation le catéchiste Khang qui, occupé à cacher les effets de M. Vénard, n'avait sans doute pas eu le temps de se cacher lui-même, se présente aux preneurs dans l'espoir de leur donner le change, et leur dit C'est moi qui suis ici, j'y suis arrivé récemment ; si vous avez pitié de moi, je vous remercierai ; si vous me prenez, je me résignerai. — L'ancien chef de canton, tout en faisant signe à ses hommes de garrotter le catéchiste, s'avance droit vers le double mur qui couvrait le Missionnaire, et l' enfonçant d'un coup de pied, il en tire M. Vénard qui est immédiatement entraîné dans les barques avec son servant. C'était une fort belle capture faite à très-bon marché. Lorsque le village de Ké-Bèo sut de quoi il s'agissait, les barques avaient déjà pris le large, emmenant leur facile proie.

" Vous me demandez sans doute, mon cher Eusèbe, quel est le Judas qui a trahi le ministre de Jésus-Christ. Il y a sur ce point quatre versions... —Le vénérable narrateur donne en détail ces quatre versions, mais il serait trop long de les reproduire. Il suffit de savoir que la plus probable, celle adoptée par Mgr Theurel lui- même et par tout le village de Kê-Bèo, c'est que le traître s'appelle Sù-Dôi, un païen, parent de la veuve chez qui le Missionnaire s'était réfugié

"Le chef du canton Dô, ayant amené chez lui M. Vénard et son servant, installa de suite un festin de réjouissance ; après lequel il fit au Missionnaire une cage de bambou, et au catéchiste une cangue, et sur le soir se présenta à la sous-préfecture avec ses deux prisonniers. Il dit que, faisant la patrouille en barque, il avait rencontré ces deux hommes au milieu de la campagne, sur le territoire d'un canton qui n'était pas celui de Ké-Dèo, et qu'ayant réussi à les prendre, il s'était empressé de les amener au mandarin. Ainsi, par cette seule déclaration que M. Vénard et le catéchiste Khang eurent soin d'appuyer par des paroles à double sens, le village de Kê-Dèo se trouvait en dehors de l'affaire. Le chef de canton Do espérait que le village lui paierait cher une déclaration si bienveillante ; mais il avait encore, pour agir ainsi, un autre motif : son gendre étant chef du canton de Ké-Bèo, s'il eût déclaré avoir pris le prêtre européen dans ce village, alors de deux choses l'une: ou bien il eût mis son gendre de la partie, ou non. Dans le premier cas, ils eussent partagé ensemble la récompense de trente barres ; mais le roi n'eût donné ni à l'un ni à l'autre aucune dignité. Dans le second cas, le gendre eût infailliblement perdu sa place. Malgré cette déclaration, les mandarins surent très-bien que de fait M. Vénard avait été pris à Kê-Bèo, et ce village dut faire une dépense d'environ huit cents ligatures dont notre communauté, malgré sa détresse, a porta la moitié.

Ce fut de la sous-préfecture, où il venait d'être amené, que le Missionnaire écrivit à sa famille une première lettre qui annonçait sa prise. Bien que cette lettre ne soit parvenue que la dernière à sa destination, nous la citons néanmoins ici, afin de conserver l'ordre chronologique des événements :

J. M. J.

3 Décembre 1860.

A MES PARENTS.

Mes bien-aimés,

Le bon Dieu dans sa miséricorde a permis que je tombe entre les mains des méchants. C'est le jour de saint André que j'ai été mis dans une cage carrée et conduit à la sous-préfecture d'où je vous trace ces lignes assez péniblement, car je n'ai qu'un pin­ceau pour écrire. Demain, quatre décembre, je vais être conduit à la préfecture. J'ignore ce qui m'y est réservé, mais je ne crains rien ; la grâce du Très-Haut sera avec moi, Marie immaculée ne manquera pas de protéger son chétif serviteur. — J'espère que l'on me fournira encore les moyens d'écrire ; je profite néanmoins de l'occasion qu'un bon païen mon gardien m'offre pour vous en­voyer le salut de ma prison. La maison du sous-préfet est pleine d'égards pour moi, et je ne souffre pas beaucoup. Plusieurs vien­nent me voir, et on me laisse parler librement ; j'en profite pour instruire de la doctrine chrétienne, et un grand nombre m'avouent que la religion du Seigneur du ciel est conforme à la raison ; et si le roi ne la défendait pas, ils l'embrasseraient volontiers.

Me voilà donc entré dans l'arène des Confesseurs de la Foi ; il est bien vrai que le Seigneur choisit les petits pour confondre les grands de ce monde. Quand vous apprendrez mes combats, j'ai confiance que vous apprendrez également mes victoires. Je ne m'appuie pas sur mes propres forces, mais sur la force de Celui qui a vaincu les puissances de l'enfer et du monde sur la Croix. Je me souviens de vous, mon très-cher père, ma chère sœur et mes chers frères ; si j'obtiens la grâce du martyre, alors surtout je me souviendrai de vous.

Adieu, mes bien chers ; au ciel le rendez-vous ! Nous nous re­verrons là-haut. — Dans un instant je vais porter les chaînes des Confesseurs.

Adieu, cher et honoré père. Adieu, bien-aimés sœur et frères."

Mgr Theurel continue : " Le mandarin sous-préfet, à l'arrivée du convoi, fut loin de se réjouir; l'on dit même qu'il fit hautement une protestation à la Pilate, déclarant que le péché et l'odieux de cette affaire retombaient sur les preneurs; que pour lui, il ne recevait les prisonniers que parce qu'il ne pouvait s'y refuser. Il fut très-poli avec M. Vénard, et lui changea sa cage de bambou pour une autre en bois convenable, longue et haute, dans laquelle notre confrère pouvait prendre à peu près toutes les positions qu'il voulait. Il lui fit aussi faire une chaîne extrêmement légère, qui est maintenant en mes mains et que j'estime peser tout au plus un kilogramme. Notre cher prisonnier n'en a point porté d'autre jusqu'à sa mort. Enfin le sous- préfet porta les égards jusqu'à inviter le Missionnaire à manger à la salle d'audience, comme un homme libre. Lorsque la ville eut envoyé un détachement de cinquante à cent soldats, commandé par un lieutenant- colonel et deux ou trois capitaines, pour renforcer l'escorte des deux prisonniers, le sous-préfet les envoya au préfet de la capitale du Tong-King, avec un procès-verbal conforme à la déclaration du chef de canton Dô, qui fit aussi partie du convoi.

Arrivé à la préfecture, le cher prisonnier, après quel­ques jours, adressa lui-même à sa famille la relation de ce voyage accompli sous une aussi bonne escorte, puis un compte-rendu sommaire de l'interrogatoire qu'il eut à subir. Nous voulons les reproduire intégralement.

j. m. j.

2 Janvier 1861- A MES PARENTS.

Mon très-honoré et bien cher père,

ma chère soeur et chers frères,

Je vous écris au commencement de cette année, qui sera sans doute la dernière de mon pèlerinage sur la terre. Déjà je vous ai écrit un petit billet par lequel je vous faisais connaître ma prise le trente novembre, fête de saint André, dans un village chré­tien. Le bon Dieu a permis que je fusse trahi par un mauvais homme, mais je ne lui en veux pas. Dans ce village je fus conduit à la sous-préfecture, et je vous ai tracé quelques lignes d'adieu au moment où on allait me passer la chaîne des scélérats au cou et aux jambes. Je l'ai baisée, cette jolie chaîne de fer, vrai lien d'esclavage de Jésus et de Marie, que je ne changerais pas pour son pesant d'or. Le mandarin a eu l'attention délicate de comman­der une chaîne très-légère, exprès pour moi, et pendant les trois jours qu'il m'a gardé, en attendant un détachement de soldats partis de la préfecture pour m'escorter, il m'a traité avec beau­coup d'égards. Son frère est venu dix fois au moins m'engager à fouler la Croix, par pitié de me voir aller à la mort à la fleur de mon âge.

En sortant des portes de la sous-préfecture, une foule nom­breuse m'attendait au passage; alors un jeune chrétien, prison­nier pour la foi, n'a pas craint de venir se prosterner par trois fois devant ma cage, et de me reconnaître, en présence des mandarins et de la multitude, pour l'envoyé du ciel.

Au bout de deux jours je suis arrivé à la préfecture de Kêcho, ancienne capitale des rois du Tong-King. Me voyez-vous sié­geant tranquillement dans ma cage de bois, porté par huit sol­dats, au milieu d'un peuple innombrable qui se presse sur mon passage ? J'entends dire autour de moi: Qu'il est joli, cet Euro­péen ! Il est serein et joyeux comme quelqu'un qui va à la fête ! Il n'a pas l'air d'avoir peur ! Celui-là n'a aucun péché ! Il n'est venu en Annam que pour faire du bien, et cependant on le mettra à mort ! etc., etc.

Nous entrons dans la citadelle par la porte de l'Orient, et l'on m'introduit au tribunal de la justice criminelle. Mon catéchiste nommé Kliang, pris avec moi, marche derrière ma cage, la cangue au cou. Je prie l'Esprit-Saint de nous fortifier lui et moi, et de parler par notre bouche selon la promesse du Sauveur. J'invoque la Reine des martyrs, et je la conjure d'assister son petit serviteur.

Tout d'abord le juge me gratifie d'une tasse de thé que je bois sans façon dans ma cage. Ensuite il procède à l'interrogatoire selon la coutume.

Il me demande d'où je suis?

Je réponds que je suis du Grand-Occident, du royaume ap­pelé France.

—  Qu'êtes-vous venu faire en Annam ?

—     Je suis venu uniquement pour prêcher la vraie religion à ceux qui ne la connaissent pas.

—  Quel âge avez-vous ?

—  Trente-un ans.

Le juge se dit avec un accent de compassion : Il est encore bien jeune ! — Puis il demande :

—  Qui vous a envoyé ici ?

—     Je réponds : Ce n'est ni le roi ni les mandarins de France qui m'ont envoyé ; c'est de mon chef que j'ai voulu aller prêcher les païens, et mes supérieurs en religion m'ont assigné le royaume Annamite comme district.

—     Connaissez-vous l'évêque Liéou ? ( C'était le nom annamite de Mgr Retord. )

—  Oui, je le connais.

—     Pourquoi l'évêque Liéou a-t-il donné des lettres de recommandation à des chefs de rebelles pour enrôler les chrétiens?

—    J'ose demander au mandarin de quelle source il tient ce renseignement ?

—  Le préfet de Namm-Digne nous l'a écrit.

—  Eh bien ! moi, je témoigne que cela n'est pas vrai. L'évêque Liéou était trop sage pour faire de pareilles sottises ; et si l'on a trouvé de ces prétendues lettres, ce sont des faux. J'ai bien vu une circulaire de l'évêque Lié ou adressée à ses prêtres ; mais il défendait de suivre les chefs de rebelles, et il déclarait qu'il donnerait plutôt mille fois sa vie que de tremper sa crosse dans le sang.

— Et les guerriers d'Europe qui ont pris Touranne et Saigon, qui les a envoyés ? Quel est leur but en faisant la guerre à notre pays ?

" Mandarin, j'ai bien entendu dire autour de moi qu'il y avait guerre; mais, n'ayant aucune communication avec ces guerriers d'Europe, je ne puis répondre à votre question.

Sur ces entrefaites arrive le préfet ; à peine assis, il me crie d'une voix vibrante :

— Ah ça ! chef de la religion chrétienne, vous avez une phy­sionomie distinguée ; vous saviez bien que les lois Annamites défendent l'entrée du royaume aux Européens : à quoi bon alors venir vous faire tuer par ici ? C'est vous qui avez excité les na­vires européens à nous faire la guerre, n'est-ce pas ? Il faut dire la vérité, ou bien on va vous mettre à la torture !

— Grand-mandarin, vous me demandez deux choses : à la première je réponds que je suis un envoyé du ciel pour prêcher la vraie religion à ceux qui l'ignorent, n'importe en quel lieu, en quel royaume. Nous respectons beaucoup l'autorité des rois de la terre, mais nous respectons encore plus l'autorité du Roi des cieux. A la seconde question, je réponds que je n'ai excité en aucune manière les Européens à faire la guerre au royaume Annamite. — En ce cas voulez-vous aller leur dire de partir, et l'on vous pardonnera?

_ Grand-mandarin, je n'ai aucune autorité pour régler une telle affaire : cependant si Sa Majesté m'envoie, je prierai les guerriers européens de ne plus faire la guerre à Annam, et si je n'atteins pas mon but, je reviendrai subir la mort.

─Vous ne craignez pas la mort ?

─   Grand-mandarin, je ne crains pas la mort. Je suis venu ici prêcher la vraie religion ; je ne suis coupable d'aucun crime qui mérite la mort; mais si Annam me tue, je verserai mon sang avec joie pour Annam.

—   Avez-vous de la rancune contre celui qui vous a pris ?

—  Aucunement, la religion chrétienne apprend à aimer ceux qui vous haïssent.

—  Chef de la religion chrétienne, il faut déclarer les noms des lieux qui vous ont recélé jusqu'à ce jour ?

—  Grand-mandarin, l'on vous appelle le père et la mère du peuple : si je fais ces déclarations, je serai la cause de beaucoup de maux que le peuple aura à souffrir. Jugez vous-même si cela convient ou non !

—   Foulez la croix, et vous ne serez pas mis à mort.

—  Quoi ! j'ai prêché la religion de la Croix jusqu'à ce jour, et vous voulez que je l'abjure ? Je n'estime pas tant la vie de ce monde que je veuille la conserver au prix d'une apostasie.

—  Si la mort a tant de charme à vos yeux, pourquoi vous cachiez-vous de crainte d'être pris ? ─           Grand-mandarin, la religion défend de présumer de ses forces et de se livrer soi-même. Mais le ciel ayant permis que je sois arrêté, j'ai confiance qu'il me donnera assez de courage pour souffrir tous les supplices et être ferme jusqu'à la mort.

Voilà, en somme, les questions les plus importantes qui m'ont été faites, et la manière dont j'ai répondu. Les mandarins ont aussi questionné mon catéchiste, et l'ont fait frapper de dix coups de rotin. Le Seigneur lui a donné la force de confesser sa foi avec constance.

Depuis ce jour, j'ai été installé avec ma cage à la porte même du préfet, sous la garde d'une compagnie de soldats cochinchinois. Beaucoup de personnes de tout rang viennent me visiter et entretenir conversation avec moi. On veut absolument que je sois un habile médecin, un fameux astronome, un devin, un prophète à qui rien n'est caché. Aussi un bon nombre de visi­teurs me prient-ils sérieusement de prédire leur destinée. D'autres m'interrogent sur l'Europe, sur la France, ou, pour mieux dire, sur le monde entier. Cela me fournit l'occasion de les éclairer sur une foule de points au sujet desquels ils ont les idées les plus bizarres. Je tâche surtout de leur enseigner la voie du salut ; mais les Annamites ont l'esprit léger, ils n'aiment point parler de choses sérieuses, à plus forte raison de philosophie et de religion. En revanche, leur cœur est assez bon, ils me témoignent de l'intérêt et de la pitié. Les soldats mes gardiens m'ont pris en affection, et quoiqu'ils aient été blâmés deux fois pour m'avoir laissé sortir pour prendre l'air, ils continuent à m'ouvrir de temps en temps la cage, et à me permettre quelques instants de promenade.

Parmi ces nombreux visiteurs, quelques-uns, comme il s'en trouve partout, eurent la hardiesse de parler de choses inconvenantes : c'est pourquoi le saint captif ajoute :

Je ne leur pardonne pas ces paroles, mais je les rappelle à l'ordre, et quelquefois je les semonce vertement. Je leur dis qu'ils s'avilissent l'un l'autre par leurs pensées impures et leurs discours libertins ; et puisqu'ils osent parler de la sorte sans rougir, ils sont dignes de pitié, pour ne pas dire de mépris. Mes leçons les font se retenir et s'observer dans leur langage; plu­sieurs même m'ont demandé pardon de leurs paroles inconve­nantes. Cependant je dois dire que tout n'est pas rose et parfum. Si le plus grand nombre me témoigne de la sympathie, il y a aussi des gens qui m'insultent, qui se moquent de moi et me parlent impoliment. Que le Seigneur leur pardonne !

Maintenant j'attends en paix le jour où il me sera donné d'of­frir à Dieu le sacrifice de mon sang. Je ne regrette pas la vie de ce monde, mon cœur a soif des eaux de la vie éternelle. Mon exil va finir ; je touche le sol de la vraie patrie, la terre s'enfuit, le ciel s'entrouvre. Adieu, père, sœur, frères ! Ne me regrettez pas, ne me pleurez pas. Vivez en paix les années que le Seigneur vous donnera. Observez la religion ; gardez-vous purs de tous péchés. Un jour nous nous retrouverons dans le Paradis, et nous jouirons du vrai bonheur en la compagnie de Dieu, de Marié Immaculée, des Anges et des Saints. Adieu, je voudrais vous écrire à chacun en particulier, mais je ne le puis. Vous devinez mon cœur, cher et honoré vieux père, bonne Mélanie, cher Henri, bien-aimé Eusèbe. Adieu à tous ceux qui m'ont aimé, surtout à vous, cher abbé Paziot ! Depuis trois ans je n'ai point reçu de nouvelles de France, je ne sais pas ceux qui sont encore, et ceux qui ne sont plus. Adieu !

Le prisonnier de Jésus-Christ vous envoie à tous le salut. Dans peu sans doute mon sacrifice sera consommé.

Le bon évêque d'Acanthe, que le bien-aimé captif avait chargé de faire parvenir cette lettre à destination, ajoute à ce récit : La sentence de votre cher Théophane est terminée, mais il ne sera décapité, selon toute apparence, que dans le courant de février. En attendant, grâce, à Dieu, il ne manque de rien ; et quoique por­tant sa chaîne, il vit dans sa cage aussi gaiement qu'un oiseau dans la sienne."

Nous reprenons maintenant la relation de Mgr Theurel pour faire suite aux événements. Comme j'étais, dit Sa Grandeur, de nos confrères le plus rapproché de Kêcho, n'en étant qu'à une journée de marche, je fus naturellement chargé de prendre soin de M. Vénard et de correspondre avec lui. Je lui écrivis, pendant sa détention, quatre lettres ; Mgr Jeantet et M. Saiget lui écrivirent aussi, et notre cher prisonnier nous répondit très-exactement. Nous avions pour intermédiaire un chrétien à cœur d'acier et chef de patrouille, appelé Huong-Moï, dont la maison venait d'être mon refuge pendant deux mois, et qui s'était mêlé par dévouement à la troupe des huissiers et serviteurs du prétoire. Dans un premier billet du vingt-huit décembre 1860, votre frère me disait : " Il y a quatre jours que les mandarins ont donné à la capitale la nouvelle de ma prise, mais sans rédiger de sentence. Ils m'ont fait faire moi-même ma déclaration par écrit. J'ai signé avec le catéchiste Khang. Cette déclaration ne compromet personne. J'ai quelque pressentiment que j'irai à la capitale; on me traite assez bien : les soldats cochinchinois qui me gardent sont de braves gens. Mais je suis sur le passage à la porte du mandarin-préfet ; c'est pourquoi je puis très-difficilement écrire... Le grand-mandarin donne chaque jour six sous pour ma nourriture. Je me porte assez bien. Mon cœur est paisible comme un lac tranquille ou un ciel serein ; je n'ai pas peur. Le mandarin du bailliage de Nam-Xang (qui molestait beaucoup les chrétiens) est venu me voir, et je lui ai déclaré que Jésus était plus fort que lui, que c'était en vain qu'il se luttait avec Jésus, et que Jésus saurait bien l'abattre comme tant d'autres. Le greffier Tù (qui en 1859 a pris quatre prêtres) m'a demandé de vos nouvelles. Je lui ai dit en pleine séance qu'il faisait un vilain métier, et que son diplôme de mandarin de neuvième classe, prix du sang des quatre prêtres versé par lui, se fanerait comme la fleur du prin­temps, ce qui a fait rire le mandarin de la justice et toute la légion des greffiers. Je suis aimé et respecté ; le grand-mandarin m'a festiné deux fois.

Le trois janvier suivant, le prisonnier de Jésus-Christ m'écrivait de nouveau :

J'ai reçu votre lettre si affectueuse ! Merci ! Je profite de l'ab­sence du grand-mandarin pour écrire avec quelque loisir... Le grand-mandarin donnait six sous pour ma nourriture; mais il ne les donne plus, de sorte qu'aujourd'hui je me serais allé coucher sans souper, si le chef de canton Maï, qui est emprisonné avec moi, ne m'avait envoyé une écuelle de riz... Hier le nou­veau mandarin de la justice est venu me voir et m'interroger pour la forme. Comme il me disait que le bonheur de l'autre vie était incertain, tandis que le bonheur de ce monde est certain et positif, je lui ai répondu : Pour moi, grand-mandarin, je ne trouve rien sur la terre qui me rende heureux; les richesses font des en­vieux et donnent des soucis, les plaisirs des sens enfantent une foule de maladies. Mon cœur est trop grand, rien de ce qu'on appelle bon­heur en ce monde ne peut le satisfaire. — Il a été passablement poli. Comme il ordonnait de me bien traiter, je lui ai dit que je n'avais plus rien à manger : il a fait semblant de ne pas com­prendre ; demain le capitaine de mes gardes ira lui renouveler la représentation. Tout en parlant de soins et d'attentions, ce man­darin a aussi ordonné de faire autour de moi une garde sévère, et ce soir il a envoyé quelqu'un voir si ma cage était fermée... Parmi les greffiers, il y en a un très-bon, son nom est Tièn, il me témoigne beaucoup de respect. Lui seul, avec un certain ca­pitaine, ne craint pas de se servir, en me parlant, des expressions bâm lay (qui sont celles dont on se sert, quand on adresse la parole aux mandarins). Le premier jour de l'an, un capitaine de Sa Majesté m'avant régalé d'une tasse de thé de première classe, mon greffier Tièn, venant à passer, s'est assis aussitôt pour participer à la fête, mais avec des façons délicates et polies, d'une simplicité que l'hypocrisie ne contrefera jamais... — Mais voilà que ma lettre s'allonge, et je n'ai encore rien dit du sentiment. J'ai écrit à ma famille une lettre assez longue sur de mauvais papier, je prie Votre aimable Seigneurie de l'envoyer en com­plétant les détails... Ah ! Monseigneur, me voici donc rendu à cette heure que chacun de nous a tant désirée. Ce n'est plus peut-être un jour... (comme dans le chant du départ des Mission­naires) ; c'est :

" Bientôt, bientôt tout le sang de mes veines: Sera versé ; mes pieds, ces pieds si beaux, Oh 1 quel bonheur ! il sont chargés de chaînes ! Près de moi, je vois les bourreaux !

Dans les longues heures de ma cage, ma pensée s'envole vers l'Éternité. Le temps va finir, il faut se dire adieu ! Vous, vous répéterez la parole de saint Martin : Domine, si adhuc populo tuo sum necessarius, non recuso laborem — Moi je dirai avec saint Paul les paroles que malgré la persécution nous ne man­quions jamais de chanter le jour de la Toussaint et des Trépas­sés, et qui toujours nous ont émus jusqu'aux larmes.      —Je ne sais si je pourrai encore écrire ; adieu ! J'eusse été heureux de travailler avec vous : j'ai tant aimé cette Mission du Tong-King! A la place de mes sueurs, je lui donnerai mon sang. J'ai le glaive suspendu sur ma tête, et je n'ai point de frissons. Le bon Dieu ménage ma faiblesse ; je suis joyeux. De temps en temps j'honore de mes chants le palais du mandarin : "O Mère chérie ! Place-moi Bientôt dans la patrie Près de toi Noble Tong-King ! terre par Dieu bénie, Des héros de la Foi, glorieuse patrie ! " Je suis venu pour te servir, Heureux pour toi de vivre et de mourir !

" Ce dernier couplet est le refrain d'un chant composé par M. Vénard lui-même, à son arrivée au Tong-King. Notre heureux confrère continuait :

Quand ma tête tombera sous la hache du bourreau, ô Mère Immaculée, recevez votre petit serviteur., comme la grappe de raisin mûr tombé sous le tranchant, comme la rose épanouie cueillie en votre honneur. Ave Maria ! Je lui dirai aussi de votre part : Ave Maria.

" Je l'avais instamment prié de saluer Marie de ma part à son arrivée en paradis.

Enfin M. Vénard disait en note :

Je serai aise que vous envoyiez quelque souvenir à ma famille, à votre bon plaisir. Mon calice est un souvenir de famille : si mon frère Eusèbe l'avait, il serait aux Anges.

" Par cet extrait de la lettre écrite par votre frère en date du trois janvier, vous avez vu, mon cher ami que le mandarin-préfet avait cessé de nourrir le Missionnaire prisonnier. C'était ce que nous attendions avec impatience. Nous eûmes de suite trouvé une veuve chrétienne nommée Nghién, sœur du cuisinier d'un des grands-mandarins, qui se chargea de pourvoir à tous les besoins de M. Vénard, et par elle nous pûmes dès lors communiquer avec lui assez facilement.

" Le six janvier votre frère m'adressait encore une petite lettre :

J'ai reçu, me disait-il, votre souhait de bonne année. Merci ! Oui, vraiment bonne ! C’est avoir une fois bonne chance…. J'aurais dû déjà vous faire mes politesses, excusez mon oubli. Bonne année, Monseigneur ! La paix et les travaux, et ensuite viendra le grand repos de l'Éternité!... — En l'absence du mandarin-préfet, sa femme, jeune fille de Kêcho nouvellement mariée, est venue me voir ; mais quand je suis sorti de ma cage, elle s'est enfuie comme une enfant. Je l'ai envoyé appeler avec douceur ; mais, revenue, il a fallu que d'autres parlassent pour elle, elle n'a pas ouvert la bouche... Monseigneur, il faut travailler à l'éducation de la femme, la relever de son abaissement, établir des écoles pour les jeunes filles...—Disons ensemble encore une fois à Marie : Tuus tutus ego sum.

Il y avait alors dans les prisons de Kêcho un prêtre annamite appelé Khoân, qui y est encore maintenant. J'avais d'abord espéré que M. Vénard pourrait le voir, mais la rencontre n'ayant pu s'effectuer, j'envoyai à notre cher prisonnier le Père Thinh, vicaire de la paroisse de Kêcho. Ce fut le chef de patrouille Huong-Moï qui se chargea d'introduire ce Père jusqu'au palais du grand-mandarin et jusqu'à la cage de M. Vénard. L'entrevue eut lieu le quinze janvier, en présence des gardes et d'une foule de personnages de la suite des mandarins, qui encombraient toute la salle. Votre frère, feignant de ne pas connaître le Père Thinh, demanda au chef de patrouille Huong-Moï : Quel est donc ce Monsieur qui est entré avec vous?.... — C'est, dit le chef de patrouille, le thây-câ, expression qui dans le langage chrétien signifie nettement un prêtre, mais qui dans le langage des païens peut s'entendre de l'aîné d'une famille. — A ces mots tout le sang et le courage du Père Thinh lui descendit dans les jambes. Mais le chef de patrouille, qui se joue avec les dangers, couvrit par ses plaisanteries la pâleur du Père, et porta sur d'autres choses l'attention des assistants. M. Vénard. sortant de sa cage, alla se promener au jardin pour y faire son examen de conscience ; aucun des gardes ne l'y suivit. A son retour, et lorsqu'il fut rentré dans son petit logis, le chef de patrouille fit un nouvel effort pour amuser toute l'assistance; et le Père annamite, feignant d'examiner la cage, échangea avec le prisonnier de Jésus-Christ quelques paroles prononcées à voix basse, puis s'éloigna tranquillement. Votre frère, ayant reçu l'absolution, régala toute la compagnie de quelques tasses de thé, et ensuite le Père Thinh prit congé de lui. Ce Père, qui avait apporté le Saint-Sacrement à la ville, le remit à la veuve dont j'ai parlé plus haut, et celle-ci, sur le soir, l'apporta à M. Vénard, qui jouit ainsi de la présence de Notre- Seigneur jusqu'après minuit, et alors s'en communia.

" Dans une lettre du vingt janvier adressée à Mgr Jeantet et à tous les confrères de la Mission, votre frère écrivait avec émotion :

Le Père Thinh vous dira comment je l'ai régalé d'une tasse de thé en présence de toute la foule. Il m'a apporté, en revanche, le pain du voyageur, Jesu ! dans ma cage !

M. Vénard ajoutait :

Je n'ai pas reçu un seul coup de rotin. J'ai rencontré peu de mépris, beaucoup de sympathie: personne ici ne voudrait me faire mourir. Les gens de la maison du grand-mandarin sont charmants. Je ne souffre rien en comparaison de mes frères. Je n'aurai qu'à incliner humblement la tête sous la hache, et aussi­tôt je me trouverai en présence du Seigneur, en disant : Me voici, Seigneur, votre martyr. Je présenterai ma palme à Notre-Dame, et je lui dirai: Salut ! Marie, ô Mère! ô Maîtresse, ô Reine, salut ! et je prendrai rang sous la bannière des tués pour le nom de Jésus, et j'entonnerai l'hosanna éternel. Amen! Donc:

" Adieu, mes amis de ce monde ! Il se fait tard, séparons-nous, Et ne pleurez pas sur ma tombe, Mais plutôt réjouissez-vous ! — Je ne veux plus de cette vie, D'un dur exil trop sombre lieu ; Nous nous verrons dans la patrie, Adieu ! Adieu ! Adieu !!! "

C'est aussi à la date du vingt janvier que doivent se rapporter les dernières lettres d'adieu adressées par M. Vénard à chacun des membres de sa famille ; il est impossible d'avoir un cœur et de les lire sans émotion. Nous allons donc les placer ici toutes les quatre, regret­tant de ne pouvoir les encadrer au milieu de palmes d'or, tant l'émotion qui en découle est déjà le fruit de la grâce prématurée du martyre :

 

J. M. J.

20 janvier 1861.

Mon très-cher, très-honoré et Bien-aimé Père,

Puisque ma sentence se fait encore attendre, je veux vous adresser un nouvel adieu qui sera probablement le dernier. Les jours de ma prison s'écoulent paisiblement ; tous ceux qui m'entourent m'honorent, un bon nom­bre me portent affection. Depuis le grand-mandarin jus­qu'au dernier des soldats, tous regrettent que la loi du royaume me condamne à la mort. Je n'ai point eu à en­durer de tortures comme beaucoup de mes frères. Un léger coup de sabre séparera ma tête, comme une fleur printanière que le maître du jardin cueille pour son plaisir. Nous sommes tous des fleurs plantées sur cette terre et que Dieu cueille en son temps, un peu plus tôt, un peu plus tard. Autre est la rose empourprée, autre le lis virginal, autre l'humble violette. Tâchons tous de plaire, selon le parfum ou l'éclat qui nous sont donnés, au souverain Seigneur et Maître. — Je vous souhaite, cher père, une longue, paisible et vertueuse vieillesse. Portez doucement la croix de cette vie à la suite de Jésus, jusqu'au calvaire d'un heureux trépas. Père et fils se retrouveront en Paradis. Moi, petit éphé­mère, je m'en vais le premier. Adieu !

Votre très-dévoué et respectueux fils,

J. TH. VÉNARD, Miss. Apost.

 

J. M. J,

En cage au Tong-King, 20 janvier 1861.

Chère Soeur,

J'ai écrit, il y a quelques jours, une lettre commune à toute la famille, dans laquelle je donne plusieurs détails sur ma prise et mon interrogatoire ; cette lettre est déjà partie et, j'espère, vous parviendra. Maintenant que mon dernier jour approche, je veux t'adresser, à toi, chère sœur et amie, quelques lignes d'un adieu spécial : car, tu le sais, nos deux cœurs se sont compris et ai­més dès l'enfance. Tu n'as point eu de secret pour ton Théophane, ni moi pour ma Mélanie. Quand, écolier, je quittais, chaque année, le foyer paternel pour le collège, c'est toi qui préparais mon trousseau et adoucissais par tes tendres paroles la tristesse des adieux ; toi qui parta­geais plus tard mes joies si suaves de Séminariste ; toi qui as secondé par tes ferventes prières ma vocation de Missionnaire. C'est avec toi, chère Mélanie, que j'ai passé cette nuit du vingt-six février 1854, qui était no­tre dernière entrevue sur la terre, dans des entretiens si sympathiques, si doux, si saints, comme ceux de saint Benoît avec sa sainte sœur. Et quand j'ai eu franchi les mers pour venir arroser de mes sueurs et de mon sang le sol Annamite, tes lettres, aimables messagères, m'ont suivi régulièrement pour me consoler, m'encou­rager, me fortifier. Il est donc juste que ton frère, à cette heure suprême qui précède son immolation, se sou­vienne de toi, chère sœur, et t'envoie un dernier sou­tenir.

Il est près de minuit : autour de ma cage de bois sont des lances et.de longs sabres. Dans un coin de la salle un groupe de soldats jouent aux cartes, un autre groupe jouent aux dés. De temps en temps les sentinelles frap­pent sur le tam-tam et le tambour les veilles de la nuit. A deux mètres de moi, une lampe projette sa lumière vacillante sur ma feuille de papier chinois, et me per­met de te tracer ces lignes. J'attends de jour en jour ma sentence. Peut-être demain je vais être conduit à la mort. Heureuse mort, n'est-ce pas? Mort désirée qui conduit à la vie... Selon toutes les probabilités, j'aurai la tête tranchée : ignominie glorieuse dont le ciel sera le prix. A cette nouvelle, chère sœur, tu pleureras, mais de bonheur. Vois donc ton frère, l'auréole des martyrs couronnant sa tête, la palme des triomphateurs se dres­sant dans sa main ! Encore un peu, et mon âme quit­tera la terre, finira son exil, terminera son combat. Je monte au ciel, je touche la patrie, je remporte la vic­toire. Je vais entrer dans ce séjour des élus, voir des beautés que l'œil de l'homme n'a jamais vues, entendre des harmonies que l'oreille n'a jamais entendues, jouir de joies que le cœur n'a jamais goûtées. Mais au­paravant il faut que le grain de froment soit moulu, que la grappe de raisin soit pressée. Serai-je un pain, un vin selon le goût du Père de famille ! Je l'espère de la grâce du Sauveur, de la protection de sa Mère Immacu­lée : et c'est pourquoi, bien qu'encore dans l'arène, j'ose entonner le chant de triomphe, comme si j'étais déjà couronné vainqueur.

Et toi, chère sœur, je te laisse dans le champ des vertus et des bonnes œuvres. Moissonne de nombreux mérites pour la même vie éternelle qui nous attend tous deux. Moissonne la foi, l'espérance, la charité, la pa­tience, la douceur, la persévérance, une sainte mort!...

Adieu, Mélanie ! Adieu, sœur chérie. Adieu !!

Ton frère,

J. Th. VÉNARD,

Miss. Apost.

J. M. J.

20 janvier 1861.

Mon bien cher Henri,

Je veux aussi t'écrire quelques lignes d'amitié frater­nelle. Tu étais bien jeune encore, quand tu m'as fait tes derniers adieux, et tu ignorais ce qu'était le courant des idées mondaines. Ah ! le cœur de l'homme est trop grand, pour que les joies factices et passagères d'ici- bas le satisfassent : tu ne chercheras donc pas le bon­heur là où le bonheur n'est pas.

Mon cher Henri, n'use pas ta vie dans les inutilités du monde. Tu as maintenant 29 ans, c'est l'âge d'homme; sois donc un homme. Résister aux penchants de la chair et l'asservir à l'esprit, se tenir en garde contre les pièges du démon et les pratiques du monde, observer les préceptes de la religion, voilà être un homme. Ne pas faire cela c'est être moins qu'un homme.

— Je t'écris ces mots à une heure solennelle : dans quel­ques heures, au plus dans quelques jours, je vais être mis à mort pour la Foi en Jésus-Christ. — Oui, mon Henri, sur le point de quitter la terre, j'ai la confiance que tu aimeras toujours le Dieu de tes jeunes années. C'est le Dieu de tes pères, le Dieu de ceux qui t'ont donné le jour, le Dieu de tes frères et sœur et de tous tes amis. C'est le Dieu que les plus grands esprits dont l'humanité s'honore, ont adoré et servi; c'est le Dieu, tout bon et tout clément, le Dieu qui nous aide à faire le bien, à éviter le mal, le Dieu qui, un jour, nous récompensera ou nous punira éternellement.

Lis et relis ces lignes bien souvent. C'est ton meilleur ami, ton frère Théophane qui les a écrites. Je te lègue en mourant notre bon père ; sois un bon fils, et alors tu seras aussi un bon frère. Oui, sois un bon fils, un bon frère, un bon chrétien, à la vie et à la mort. Adieu, frère; viens me retrouver au ciel.

Celui qui t'aime,

Ton frère affectionné,

J. Th. VÉNARD,

Miss. Apost.

J. M. J.

20 janvier 1861.

Mon bien-aimé,

Si je ne t'écrivais pas quelques mots particuliers, tu serais jaloux, et, je l'avoue, d'une jalousie rationnelle,

Tu le mérites bien, toi qui m'as écrit tant de lettres aussi intéressantes et aimables que longues.—Il y a bien longtemps que je n'ai reçu de tes nouvelles ; maintenant sans doute, tu es prêtre, et qui sait? peut-être mis­sionnaire. Quoi qu'il en soit, quand tu recevras cette petite missive, ton frère ne sera plus de ce mauvais monde... Il l'aura quitté pour un autre monde meilleur, où tu devras t'efforcer de le rejoindre un jour; ton frère aura eu la tête tranchée, il aura versé tout son sang pour la plus noble des causes, pour Dieu. Il sera mort martyr !... Ç'a été là le rêve de mes jeunes années. Quand, tout petit bonhomme de neuf ans, j'allais paître ma chèvre sur les coteaux de Bel-Air, je dévorais des yeux la brochure où sont ra­contées la vie et la mort du Vénérable Charles Cornay, et je me disais : Et moi aussi je veux aller au Tong- Kiug, et moi aussi je veux être martyr. O admirable fil de la Providence, qui m'avez conduit parmi le la­byrinthe de cette vie jusqu'au Tong-King, jusqu'au martyre ! Bénis et loue avec moi, cher Eusèbe, le Dieu bon et miséricordieux, qui a pris si bien soin de sa chétive créature…

Cher Eusèbe, j'ai aimé et aime encore le peuple An­namite d'un amour ardent. Si Dieu m'eût donné de lon­gues années, il me semble que je me serais consacré tout entier, corps et âme à l'édification de l'Église Tong-Kinoise. Si ma santé, faible comme un roseau, ne me permettait pas de grandes œuvres, j'avais du moins le cœur à la besogne. Disons : L'homme propose et Dieu dispose. La vie et la mort sont dans sa main ; pour nous, s'il nous donne la vie, vivons pour lui ; s'il nous donne la mort, mourons pour lui.

Toi, cher frère, encore jeune d'années, tu restes après moi sur la mer de ce monde, naviguant au mi­lieu des écueils. Conduis bien ton navire. Que la pru­dence soit ton gouvernail, l'humilité ton lest, Dieu ta boussole, Marie Immaculée ton ancre d'espérance. Et malgré les dégoûts et les amertumes, qui comme une mer houleuse inonderont ton âme, ne laisse jamais submerger ton courage ; mais, comme l'arche de Noé, surnage toujours sur les grandes eaux... Ma lampe n'éclaire plus.

Mon frère, mon Eusèbe, adieu jusqu'au jour où tu viendras me retrouver au ciel !

Ton frère tout affectionné,

J. TH. VÉNARD,

Miss. Apost.

 

Ces lettres étaient accompagnées d'une courte note de Mgr Theurel, laquelle annonçait la consommation défi­nitive du sacrifice. Comment les choses s'étaient-elles passées ? Le voici, d'après la suite de la relation de Sa Grandeur :

Le premier février, M. Vénard m'écrivait encore une petite lettre qui ne me parvint qu'après son martyre. Il me disait entre autres choses :

Cher Seigneur, les jours de mon pèlerinage se prolongent. Le mandarin-préfet est étonné que ma sentence ne soit pas encore arrivée... Toutes les dépêches passent devant moi ; à chaque fois, je demande si c'est mon arrêt de mort ; chaque fois le postillon me donne une réponse négative. Je salue chaque aurore qui se lève, comme l'aurore do l'Éternité ; mais l'Éternité ne s'ouvre point. Suivant la raison et suivant mon cœur, je salue la mort chaque jour ; mais, si j'en croyais mes pressentiments, je n'ai point de réponse de mort : j'aurais même le pressentiment du contraire, si je ne le repoussais comme une embûche du démon... Adieu ! Seigneur d'Acanthe ! Sera-ce le dernier ? Adieu ! Que la volonté de Dieu s'accomplisse, et non la mienne !

 

" Cet adieu devait être réellement le dernier. Dans la nuit du premier au deux février, la sentence si désirée arriva enfin; mais M. Vénard n'en sut rien. Le deux au matin, il déjeuna comme d'habitude, puis sortit au jardin. La veuve Nghién, l'ayant suivi, lui dit : Père, vous devez être exécuté aujourd'hui. Et comme votre frère refusait d'y croire, pensant qu'il devait être conduit à la capitale, elle répliqua : C'est certain, Père, l'on vous exécute aujourd'hui ; déjà les éléphants sont prêts, les soldats sont rangés en ordre ; dans un instant, vous allez être conduit à la mort. M. Vénard crut alors à l'authenticité de cette nouvelle, et revint à sa cage pour distribuer à son entourage son petit mobilier. Sur ces entrefaites arriva une vieille demoiselle, appelée Xin, qui apportait le Saint-Sacrement au prisonnier de Jésus-Christ. C'était pour la quatrième fois que le Père Thinh lui envoyait le Pain des forts, sans savoir que le dernier jour du Martyr était venu. Cette pieuse fille, voyant que les instants étaient courts, pénètre à travers la foule des soldats jusqu'à la cage de M. Vénard, et réussit à lui mettre en main la petite boîte contenant le Saint-Sacrement. Mais c'était trop de hardiesse. Aussitôt que le Missionnaire a reçu la précieuse boîte, les soldats se précipitent sur lui, la lui arrachent de vive force, et la remettent à un capitaine. M.Vénard, effrayé du danger de profanation où se trouvait le Corps de Notre-Seigneur, appelle au secours la veuve Nghién, en disant : Ils m'ont enlevé mon viatique ! L'intrépide veuve court au capitaine qui tenait la boîte, lui représente qu'elle contient non un poison pour accélérer la mort et devancer le coup de sabre, mais un aliment mystérieux pour le passage de cette vie à l'autre, et ajoute d'un ton assuré : Si vous osez toucher au Viatique de mon Père, vous et toute votre famille mourrez de mort subite. Le capitaine, ne sachant trop que penser de tout cela, rendit timidement la boîte à la veuve, qui à cause du tumulte ne put la livrer à M. Vénard. Elle la remit à la demoiselle Xin, qui la rapporta sans autre accident au Père Thinh.

Tandis que ces choses se passaient, les mandarins faisaient appeler le Confesseur de la Foi pour lui signifier sa sentence et l'envoyer à la mort. M. Vénard s'était fait préparer, pour ce jour de noce, un habit de coton blanc et un autre de soie noire, qu'il ne porta que ce jour-là. S'en étant revêtu, il se présenta devant les mandarins, et lorsqu'il eut entendu sa sentence, il prit la parole et fit un petit discours. C'était une déclaration formelle qu'il n'était venu en ce pays que pour y enseigner la vraie religion, ajoutant qu'il allait mourir pour la même cause. Il terminait en disant aux mandarins : Un jour nous nous reverrons au tribunal de Dieu. Le mandarin de la justice répondit : Pas d'insolence. Et le convoi se mit en marche vers le lieu de l'exécution. Il se composait de deux éléphants et de deux cents soldats commandés par un lieutenant- colonel. M. Vénard entonna des chants latins qu'il prolongea jusqu'à la sortie de la ville. Le lieu de l'exécution en était éloigné d'environ une demi-heure. Lorsqu'on y fut parvenu, les soldats formèrent un grand cercle, en dehors duquel furent refoulés tous les curieux à l'exception de la veuve Nghién, qui obtint de rester dans l'intérieur jusqu'au dernier moment.

M. Vénard, le visage tranquille et joyeux, promena ses regards sur toute la foule, y cherchant sans doute le Père Thinh, pour recevoir de lui une dernière absolution ; mais ce Père, n'ayant pu être informé à temps, ne s'était pas transporté à ce suprême rendez-vous. Votre frère ayant donné ses sandales à la veuve Nghiên, s'assit sur une natte. Alors on lui ôta sa chaîne, en faisant sauter, au moyen d'un marteau et d'un coin de fer, les clous qui fermaient les anneaux du cou et des pieds ; et en ce moment les soldats repoussèrent la veuve Nghién elle-même en dehors de l'enceinte.

Le bourreau était un bossu appelé Tûè, ancien soldat, présentement comédien, et qui avait déjà décapité quatre de nos prêtres, le vingt-cinq mars 1860. Il avait sollicité cette triste fonction pour avoir les dépouilles du Martyr. Il commença par lui demander, comme à un criminel ordinaire, ce qu'il lui donnerait pour être exécuté habilement et promptement ; mais il reçut pour toute réponse ces paroles : plus ça durera, mieux ça vaudra t... Cependant, voyant que M. Vénard était vêtu d'habits propres et neufs, il voulut s'en emparer avant qu'ils fussent souillés de sang. Il pria donc sa victime, de s'en dépouiller ; et comme cette première invitation demeurait sans effet, il usa de ruse et dit à M. Vénard : Vous devez être Iang-tri, c'est-à-dire avoir les membres coupés à toutes les jointures et le tronc fendu en quatre. Alors le Missionnaire, soit qu'il crût à ce mensonge, ce que je ne pense pas, soit pour en finir avec les importunités de ce bossu impitoyable, soit plutôt au souvenir de Notre-Seigneur qui, avant d'être crucifié, éprouva le même traitement, se dépouilla de tous ses vêtements, à l'exception du pantalon. Après quoi on lui lia fortement les coudes derrière le dos, pour l'obliger à tenir la tête élevée et à présenter le cou au sabre fatal ; ensuite il fut attaché à un pieu de bambou assez mal affermi. Dans cette position et au signal donné, M. Vénard reçut le premier coup qui ne fut que comme un coup d'essai et ne coupa guère que la peau. Le deuxième coup mieux appliqué trancha presque entièrement la tête et renversa à la fois le Martyr et le pieu. Le bourreau, voyant son sabre ébréché, en prit un autre et donna encore trois autres coups, après lesquels, ayant saisi la tête par l''oreille, il l'éleva pour la faire voir au lieutenant-colonel qui présidait l'exécution. Celui-ci, ayant commandé aux officiers municipaux de l'endroit de faire bonne garde, pendant les trois jours que devait durer l'exposition de la tête, fit sonner immédiatement la retraite et ramena ses soldats à la ville. Pendant ce temps, la veuve Nghién et plusieurs autres femmes chrétiennes se lamentaient comme à la mort de leur premier-né. Aussitôt que les troupes eurent laissé le champ libre, ces femmes et toute la foule se précipitèrent sur le corps, pour tremper dans le sang du Martyr des étoffes et du papier; et l'on y mit une telle ardeur, qu'il ne resta pas un brin d'herbe sur le lieu du supplice.

L'exécution n'avait pas eu lieu à l'endroit ordinaire le grand-mandarin avait ordonné que le Missionnaire fût décapité sur le bord du fleuve, afin qu'on fût plus à portée d'y jeter la tête après l'exposition. C'est pourquoi une partie des curieux avait fait fausse route, et avec eux un païen de nos amis qui s'était chargé de l'ensevelissement du Martyr: aussi, bien que l'exécu­tion ait eu lieu de huit à neuf heures du matin, le corps cependant demeura étendu sur le sable et recouvert d'une natte jusque vers midi. Alors seulement, la bière ayant été rapportée du côté du fleuve, on se mit en devoir de procéder à la sépulture. Outre la famille de ce brave païen appelé Huông-Da, il y avait là la veuve Nghiên qui n'avait pas quitté le corps un seul instant ; puis un ancien maire chrétien du village de Dong-Tri, appelé Ly-Vûng, c'est-à-dire Maire-le-Solide, et un batelier du Tong-King méridional, aussi chrétien. Ce dernier eut la délicatesse de revêtir le Martyr de son propre habit dont il se dépouilla lui-même pour cet effet. Le corps fut ensuite enveloppé de toile de coton, puis lié solidement avec trois bandelettes, par lesquelles on avait le dessein de l'enlever les jours suivants, et l'on se contenta d'enterrer le cercueil à un pied de profondeur pour la même raison.

Restait la tête qui immédiatement après l'exécution avait été mise dans une petite caisse de bois, et élevée au bout d'une perche. Le maire Ly-Vûng dont j'ai parlé, ayant confectionné une boîte toute semblable, essaya de la substituer à celle qui renfermait cette précieuse relique ; mais il fut impossible de surprendre la vigilance des gardes. Il fallut songer à d'autres expédients. On parla au greffier qui devait présider à la projection de la tête au fleuve, et on lui promit une

barre, s'il nous permettait de la jeter à notre façon. L'on fit aussi quelques promesses aux officiers municipaux du lieu, et l'on attendit la fin du troisième jour, qui était le quatre février. Notre greffier, qui avait bonne envie de gagner une barre, ne se présenta qu'à la noire nuit. C'était pour faciliter l'escamotage. Mais Dieu permit qu'un autre personnage vînt se mettre en travers : ce fut le petit mandarin du bailliage, jeune loup de 23 ans, qui, fort de son origine royale, ne se donne d'autre souci que de dévorer son peuple. Il envoya un homme de sa maison pour assister à la projection de la tête.

Le chef de patrouille Huong-Moï avait piqué à l'oreille droite un hameçon avec 200 pieds de ficelle et un petit flotteur, recommandant au maire de l'endroit de jeter le tout au fleuve : le lendemain, la vue du flotteur eût fait trouver la tête sans difficulté. Mais le maire voulut faire quelque chose de mieux. A peine quelques coups de rame avaient mis au large la barque qui portait la tête et tous ces différents personnages, que le maire en question jeta le précieux chef à l'eau, mais sans lâcher la ficelle qu'il attacha à la barque. L'homme du mandarin du bailliage se fâcha de ce qu'on ne lui avait pas fait voir la tête avant de la jeter, et, soupçonnant de la supercherie, il éclata en menaces. Cependant la barque, après avoir décrit un long circuit, revint à son point de départ, et la tête la suivait encore sous l'eau. L'on n'était plus qu'à quelques pas du rivage, lorsque quelqu'un s'écria que le mandarin du bailliage arrivait pour visiter la barque, ce qui n'était pas. A ce cri, le maire, auparavant présomptueux, se trouble ; il agite violemment la ficelle dans l' intention de se débarrasser de la tête, qui effectivement se détache et roule au fond du fleuve. L'on fit, les jours suivants, toutes les recherches possibles, mais sans résultats, Dieu ne voulant pas que personne pût vanter en cette affaire son habileté et sa prudence. Mais il nous réservait une bien douce consolation.     

Le quinze février au matin, des païens, amis du maire Ly-Vûng, descendant le fleuve en barque, aperçurent à fleur d'eau quelque chose d'extraordinaire qui se présentait tantôt noir, tantôt blanc. S'en étant approchés, ils recueillirent dans leur barque le chef si regretté de notre cher Martyr ; c'était environ à quatre lieues de l'endroit de l'exécution. Le maire Ly-Vûng, averti par ces païens, vint recevoir la tête, la porta dans sa maison, et donna la nouvelle au Père Thinh, qui alla faire lui-même la reconnaissance de la relique, la mit dans un sac de toile et la déposa dans un vase de terre qui fut ensuite soigneusement goudronné. Le Père étant venu m'informer de cette heureuse trouvaille, je me fis apporter le précieux dépôt que je reçus le vingt-quatre février. J'ouvris le vase en présence d'un prêtre, d'un diacre, d'un sous-diacre, d'un clerc minoré et d'un chef de famille chrétien. Je pris le sachet blanc qui avait renfermé la tête pendant neuf jours ; je détachai aussi de l'oreille droite l'hameçon que le chef de patrouille Huong-Moï y avait fixé ; il était largement ouvert comme par le fait d'une secousse violente ; il restait environ un pouce de ficelle. L'aspect des chairs au-dessous de l'oreille gauche semblait dénoncer que plusieurs coups de sabre avaient comme haché cet endroit. Les cheveux commençaient à se détacher, j'en coupai cinq ou six mèches avec des ciseaux. Je tournai et retournai seul de mes mains ce chef bien-aimé ; puis je le replaçai dans son urne et le fis enterrer dans une maison voisine qui m'en avait fait la demande avec beaucoup d'instance. Mon dessein était de réunir dans ce temps-ci les membres à la tête ; mais il ne me fut pas possible de le faire commodément : alors je me contentai de les faire enterrer dans un lieu sûr, où ils reposeront jusqu'à la paix de religion. "

Le dernier sacrifice est donc consommé, la victime est immolée, le saint martyr est monté au ciel jouir des joies auxquelles son cœur pieux et aimant aspirait avec tant d'ardeur. Là il retrouva sa mère, partie déjà depuis dix-huit ans, et son père qui l'avait devancé de dix-sept mois. Oh! combien fut délicieuse pour tous cette rencontre si attendue et si bien méritée ! Le vénérable évêque de Pentacomie, Mgr Jeantet, vicaire apostolique du Tong-King occidental, aime à se figurer ce touchant spectacle, et c 'est ainsi qu'il cherche à adoucir la douleur d'un père que Sa Grandeur croit encore vivant :

" Déjà, écrit le pieux évêque, il me semble avoir vu sa sainte mère, instruite à temps du martyre de son cher Théophane, courir à la porte du paradis et y attendre son bien-aimé fils. Le voyant approcher, reconnaissant ses traits fins, ses yeux perçants, sa petite taille, sa parole prompte : C'est bien toi, mon fils, s'écrie- t-elle! Tu as été fidèle à la piété et à la foi que je t'ai si souvent inspirées ; tu as confessé ton Dieu devant les méchants qui le méprisent; tu n'as pas craint la planche hérissée de clous, ni les verges, ni les pinces, ni le glaive. Permets à ta mère qu'elle baise les plaies de ton cou. Comme ils t'ont déchiqueté ! C'est ta gloire, ô mon fils ! Viens que je te présente à Marie que tu as tant aimée; elle te présentera à Jésus son divin Fils, dont tu as si bien porté la croix, et dont tu as suivi les pas si courageusement. Viens en compagnie de ton Ange gardien et de tes saints patrons; viens : je te présenterai aux saints martyrs parmi lesquels tu vas prendre place. Puis, dans notre félicité, nous prierons : pour que ton père si aimant et si tendrement aimé, pour que ta douce sœur et tes frères chéris viennent tous jouir du bonheur dont nous jouissons, quand il plaira au bon Dieu de les y appeler. Nous conjurerons Marie, cette bonne et puissante mère; nous l'importunerons même, s'il le faut.

Le pieux Théophane avait mérité cette grande faveur du martyre par les vertus excellentes que nous avons admirées dans le cours de sa vie; et la sainte Vierge, qui fut dès l'enfance sa protectrice, voulut le glorifier aux yeux de tous d'une manière éclatante, dit encore Mgr Jeantet, en récompense de sa tendre dévotion pour une si bonne Mère. C'est pourquoi, après avoir béni les secrets desseins de la Providence à son égard, en pleu­rant sa mort, nous avons applaudi à son glorieux triom­phe . C'est aussi ce double sentiment qui remplit le cœur de ses bien-aimés confrères du Tong-King; à la nouvelle de son trépas, Mgr Theurel, le fidèle compa­gnon de sa vie, le déclare lui-même en terminant son intéressante relation :

"Vous dirai-je, mon cher ami, que nous nous sommes réjouis du martyre de votre frère, ou vous dirai-je que nous nous en sommes affligés ? Pour dire la vérité, je dois confesser que nous nous sommes tous réjouis du triomphe de notre confrère, bénissant Dieu du choix qu'il a fait de fui ; et que, pour mon compte particulier, j'ai été profondément affecté de la séparation que le choix du bon Dieu a mise entre nous. Je suis tout jeune encore, du même âge que le cher Théophane; l'amitié et la conformité de vues qui nous unissaient devaient être pour moi un secours puissant dans les travaux et la sollicitude que l'avenir semble nous réserver. Votre frère était la moitié de ma force et de mon courage. Il avait une grande sagacité et un zèle immense; il me semblait que lui et moi réunis pouvions faire beaucoup de choses dans cette vigne du Tong-King. Son départ m'a abattu et a fait vaciller ma boussole. Je l'ai pleuré et le pleurerai encore, n'en déplaise à personne.

J'ai dit qu'il avait un zèle immense : aussi, bien qu'il fût plus faible de santé que tous les Missionnaires de ce Vicariat, il faisait autant d'ouvrage que tout autre, passant souvent la moitié de la nuit et quelquefois la nuit entière au confessionnal. Sa confiance en Dieu était sans bornes et le rendait très-hardi dans ses entreprises. Tandis qu'il travaillait si bien à Kè-Béo dans les mois de juin et de juillet 1860, je lui écrivis de prendre des précautions, le ciel étant toujours gros d'orages; il me répondit, avec la liberté et l'assurance qui étaient le fond de son caractère, que pas un seul cheveu ne tomberait de sa tête sans la volonté de Dieu. Et effectivement, c'est bien le Seigneur qui a voulu qu'il fut martyr, puisque cet heureux sort lui avait été prédit dès 1851.

M. Vénard, dit encore Mgr Theurel, a traduit en bon annamite la Concordantia Evangelica qui se trouve dans le Cours complet d'Ecriture sainte de M. Migne, et y a ajouté la traduction des Actes des Apôtres. Il venait d'achever la traduction des Epîtres et de l'Apocalypse, et s'occupait de faire un Commentaire abrégé de celui de Picquigny, quand il a été arrêté. Ces deux dernières traductions, dont personne autre que lui n'avait encore d'exemplaires, ont été brûlées, non pas par le chef de canton qui l'a pris, mais bien par les chrétiens de Kè-Béo à qui la peur avait troublé l'esprit.— Une autre chrétienté a été plus fidèle à la mémoire de ce cher Martyr : c'est celle de Bùt-Dông où votre frère a résidé dix-huit mois avec M. Saiget. Cette paroisse est, depuis plus d'un an, en lutte ouverte et perpétuelle avec ce petit mandarin de Nam-Xang que votre frère apostropha de sa cage avec tant d'énergie. Ce fonctionnaire est venu lui-même au village de Bùt Dông pour y faire fouler la croix; mais toute la population ayant unanimement refusé d'apostasier, il a reculé devant cette résistance en masse de huit cents chrétiens ; et, bien que, depuis lors, il ait rendu décret sur décret, il n'a fait que perdre son temps et sa peine.

Voilà, certes, un heureux succès, un succès bien digne d'envie, et qui montre aussi très-clairement toute l'au­torité que le saint Martyr avait su prendre sur ces peu­ples et la puissante influence que ses vertus aimables exerçaient sur tous les cœurs. Aussi Mgr Jeantet, dont l'expérience se connaissait en hommes et en mission­naires, déclare que peu de jours après leur séparation au village de Bùt-Sòn, il écrivit à M. Vénard que si la paix leur était rendue, et dans le cas où il leur fût pos­sible de rétablir leur Séminaire, il le nommait professeur de théologie. J'espérais beaucoup, ajoute Sa Grandeur, de sa piété, de son zèle et de sa science. Le souverain Arbitre de toutes choses en a décidé autrement. Fiat voluntas tua. "

A la fin de sa lettre, Mgr Theurel dit encore : "La veuve Nghién a fait racheter les habits et la chaîne de notre confrère, et nous a tout remis fidèlement. Plus tard, s'il plaît à Dieu, nous enverrons à notre sémi­naire de Paris la chaîne, le petit sac et l'hameçon dont j'ai parlé, avec des cheveux, une ou deux lettres autographes du Martyr, et de la toile de coton trempée dans son sang. Il manque à la chaîne l'anneau du cou, que le frère d'un des grands-mandarins s'est approprié, et l'un des deux anneaux des pieds, dont je ne sais quel autre personnage s'est aussi emparé.

Sa Grandeur ajoute: " Vous aurez, mon cher Eusèbe, ainsi que M. Henri et Mlle Mélanie, votre portion particulière de cheveux et de toile imbibée de sang. Je ne vous fais point cet envoi aujourd'hui, parce que ma lettre est déjà trop grosse : ce sera pour la prochaine fois. Plus tard nous vous enverrons aussi à chacun quelque souvenir pris dans les effets qui restent de votre frère. Mgr Jeantet et moi, et sans doute aussi tous les confrères, consentons volontiers à ce que le calice du Martyr passe en vos mains.

Dans une lettre datée du 25 mars 1865, Mgr Theurel écrit, an sujet de ces reliques, à M. l'abbé E. Vénard, vicaire de la cathé­drale de Poitiers : Tout le corps de votre frère, excepté la tête, est arrivé à Hong-Kong le 1er mars et est parti pour la France sur le navire le Saint- Vincent-de-Paul ; il vous arrivera à la fin d'août ou au commencement de septembre par Nantes. Avec le corps sont partis le calice et autres objets de souvenir.................................

Sous le même pli que cette lettre, Mgr Theurel, comprenant notre impatience, a bien voulu envoyer en avant quelques portions de reliques. Elles étaient contenues dans trois petits paquets munis du sceau épiscopal et des inscriptions suivantes signées de Sa Gran­deur : Cheveux de M. Th. Vénard ; linge de coton imbibé de sang ; petits ossements, cartilages, fragments d'ongles, moelle des os.

(Note de la famille.)

 

Enfin Mgr Theurel termine de la sorte son long et pré­cieux récit : Le catéchiste Khang, pris avec votre frère, a été exilé dans la province de Hông-Hòa qui appartient à ce Vicariat du Tong-King occidental. Mais, avant de partir pour l'exil, il a obtenu permission d'aller visiter la tombe de son Père, et de vénérer sa tête encore exposée; c'était le quatre février. Le chef de canton Dô, outre la récompense de trente barres donnée par le roi, a reçu encore quatre barres du mandarin-préfet, et a été créé mandarin de neuvième classe.

Après le martyre de votre frère, j'ai appris la mort de votre bon père: c'est pourquoi je ne lui ai point adressé cette lettre...

Bienheureux ceux qui lavent leur robe dans le sang de l'A­gneau. (Apoc.)

 

 

CHAPITRE QUINZIÈME.

PREMIER ANNIVERSAIRE DU MARTYRE, DEUX FÉVRIER 1862. — UNE SÉANCE DU CONGRÈS DE MALINES, AOUT 1863. — CON­CLUSION.

La nouvelle officielle du triomphe de l'illustre Martyr ne parvint en France qu'à la fin du mois de décem­bre 1861, presque onze mois après l'événement. Aussitôt Mgr l'Évêque de Poitiers conçut le dessein de glorifier publiquement, aux yeux des fidèles, celui que sa main avait autrefois introduit dans le sanctuaire, et qui était devenu la gloire du diocèse par sa confession courageuse de Jésus-Christ, et la généreuse effusion de son sang pour la Foi.

La fête fut fixée au dimanche deux février, jour de la Purification de la sainte Vierge, et anniversaire du Martyre : précieuse coïncidence que l'on s'empressa de favoriser pour l'honneur de cet enfant si aimé de Marie. Sa Grandeur Elle-même, assistée de ses deux vicaires généraux, vint présider la cérémonie dans l'église de Saint-Loup, paroisse natale du héros chrétien. En outre, on vit le Pontife entouré de plusieurs membres du Cha­pitre et d'environ une centaine de prêtres, les uns autrefois supérieurs, les autres amis et condisciples du bienheureux Théophane. M. le supérieur du Séminaire des Missions-Étrangères, qui l'avait formé pour les travaux de l'apostolat, avait bien voulu se joindre au clergé poitevin pour fêter aussi un de ses enfants ; et M. l'abbé Dallet, le confident intime du séminaire de Paris, que la maladie avait ramené en France, avait tenu également à déposer sur les palmes et les couronnes de son ami les douces larmes du souvenir et de l'af­fection, se confiant aussi en son intercession pour qu'il lui fût permis de retourner bientôt vers ses chers néo­phytes.

Vers dix heures commença la cérémonie: une foule compacte remplissait la vaste nef de l'église. Après la bénédiction des cierges de la Chandeleur, Monseigneur donna le signal de la procession, et chaque prêtre, le cierge à la main, tout en rendant hommage à Jésus la lumière des nations, paraissait dire aux paroissiens de Saint-Loup : Voyez comme votre pieux Théophane a été aussi une lumière vive et pure, et a su justifier pleine­ment la belle signification de son nom.

On savait que Monseigneur devait parler après la Messe. L'orateur et le héros donnaient droit d'attendre beaucoup : l'attente fut dépassée, et telle fut l'impres­sion produite dans l'auditoire tout entier, qu'après quel­ques phrases de l'orateur, l'émotion monta à son comble, et tous sans distinction répandirent d'abondantes larmes. Après le discours le chœur des prêtres chanta, avec une pieuse et mâle vigueur, le psaume qui invite toutes les nations à bénir le Seigneur, et ainsi se termina la céré­monie du matin.

C'était un véritable triomphe, avec sa joie et son enthousiasme, car les pleurs mêmes qui avaient coulé n'étaient point des pleurs de tristesse: c'est que tout dans la vie et la mort du pieux Théophane invitait à être joyeux. "Dans chaque martyr, dit M. l'abbé Pauvert, la grâce revêt une forme différente; chez Théophane, elle est aussi fièrement dessinée : c'est une indomptable sérénité que rien ne trouble.

"On peut lui appliquer ce que les Anglais disaient d'un de leurs poètes : qu'il est né avec un bouton de rose sur les lèvres et un oiseau pour chanter à son oreille, tant ses images sont gracieuses, et ses paroles pleines de mélodie... Son aménité céleste fait partout éclore des fleurs. La veille de sa mort, il les verse à pleines mains sur sa cage de bois, sur l'instrument du supplice, sur la terre qui boira son sang. Pour lui, le coup fatal qui tranchera sa tête n'est que la pression légère qui détache de sa tige la fleur destinée à orner l'autel.

Cette sérénité du Martyr, connue de ses parents et de ses concitoyens, avait donné la même teinte à la fête ; rien n'y sentait la mort, tout y respirait l'espérance et la vie. La maison paternelle était ornée de fleurs ; comme au jour des noces, un festin hospitalier, présidé par ses deux frères, attendait les nombreux condisciples du héros et les amis de la famille, dans une salle ornée de festons et de guirlandes, et du chiffre du martyr encadré parmi les palmes et les couronnes. Mademoiselle Mélanie Vénard, déjà alors Religieuse de la Sainte-Famille, sous le nom de Sœur Théophane, était venue aussi, assister à la fête.

Tout y respira la joie céleste, et aussi à la table de M. le curé de Saint-Loup où l'illustre Pontife était assis au milieu des principaux membres du clergé, de la même manière que le matin, à la messe, l'Office de la sainte Vierge avec ses blanches couleurs, n'avait été troublé par aucun signe de deuil, par aucun souvenir du trépas

" Vers la fin du dîner, M. l'abbé Chauvin, vicaire de Saint-Jacques de Châtellerault, a lu un hymne en l'honneur du martyr : sa poésie, tour à tour fière, gracieuse et tendre, a provoqué souvent des mur­mures d'approbation et aussi des larmes d'attendrissement. En voyant ces mains extrêmes dans la hiérarchie sacerdotale, celles du Pontife et celles de l'humble vicaire, s'unir pour tresser la couronne du Martyr, nous nous sommes souvenus de celle que le poète latin ambitionnait pour le front de son héros : Permets que le lierre s'enlace sur ton front parmi les lauriers vainqueurs.

Voici quelques strophes de cet hymne :

Salut ! ô victime choisie !

Salut ! grappe foulée, aux confins de l'Asie, Pour le calice du Seigneur ;

Epi de froment pur tombé sous la faucille, Et par le Père de famille Placé dans la gerbe d'honneur

Théophane, salut !! — Salut à ta patrie !

Au seuil où t'accueillait une mère chérie ;

Au sol que tes pieds ont foulé ;

Au temple, heureux témoin de tes ardentes larmes ;

Salut à cet autel où s'aiguisaient tes larmes!

Héros pour le Christ immolé !

L'airain de ton baptême a sonné ta victoire.

L'église de Saint-Loup gardera ta mémoire, Enfant, sa joie et son orgueil ;

Et si les flots, un jour, rapportent tes reliques,

On verra tout son peuple, en chantant des cantiques, Baiser ton glorieux cercueil.

 

. Cette strophe et quelques autres du même Hymne ne sont que l'expression poétique de certains passages des adieux du Martyr à sa famille.

Car tu n'es pas tombé comme tombent les lâches ! Tu n'as pas reculé devant les grandes tâches,

Infatigable moissonneur ; Tu n'as pas au larron livré le champ du Maître ; Tu n'as pas, oubliant ta royauté de prêtre, Préféré la honte à l'honneur.

Tu n'as pas, chancelant à l'aspect du supplice, En détournant la vue accepté le calice :

Tu le bus serein et joyeux; Et devant les bourreaux, radieux d'espérance, A tous ceux qui t'aimaient sur la terre de France Tu laissas ces derniers adieux :

" Je pars, mes bien-aimés, je quitte la carrière ; Du séjour des élus j'entrevois la lumière,

Dieu m'ouvre ses bras et son cœur, Sitôt que mes combats vous saurez ma victoire J'ai conquis des Martyrs et la palme et la gloire !... " Pleurez, pleurez, mais de bonheur.

Adieu ! je vais offrir mon dernier sacrifice.., J'aurais la vie au prix d'un léger artifice,

Mais pourquoi fuir devant la mort ? Mon cœur a soif des eaux de l'éternelle vie ; "Au banquet nuptial le Seigneur me convie.

Adieu ! je vous attends au port !...

Mais sur son cou cinq fois s'est abattu le glaive '...         

Ecoutez... dans le ciel un cri joyeux s'élève : Il a vaincu ! gloire au Martyr !" Et du temple éternel il gravissait les marches, Quand soudain, traversant les rangs des patriarches, On vit deux vieillards en sortir !

C'est lui ! s'écriaient-ils, ce fils, notre espérance, Que nous t'avions, Seigneur, dès sa plus tendre enfance,

Consacré d'un commun accord ! " Comme aujourd'hui Marie au temple de la terre, Permets, Roi des Martyrs, à son père, à sa mère, Permets de te l'offrir encor !"

Et du glaive à son cou baisant les traces saintes :"Dieu, s'écriait le père, a terminé mes plaintes,

L'exil, mon fils, je l'ai quitté ! Je viens, comme au début de ton lointain voyage, Te bénir au retour !... Sois béni d'âge en âge! Sois béni pour l'éternité !!"

Salut ! ô victime choisie ! Salut ! grappe foulée, aux confins de l'Asie,

Pour le calice du Seigneur ; Épi de froment pur tombé sous la faucille, Et par le père de famille Placé dans la gerbe d'honneur !

Le jour même de la fête entre les offices, et le lende­main, grand nombre de ceux qui avaient éprouvé en ce jour de si douces émotions, voulurent aussi monter en pèlerinage au coteau de Bel-Air d'impérissable souvenir, là où le jeune Théophane encore enfant avait été touché par la grâce divine, et où sa famille a conçu le projet de construire bientôt une petite chapelle commémorative, et c'est alors que chacun, joyeux et satisfait, rega­gna sa demeure en racontant partout le délicieux spec­tacle dont il lui avait été donné d'être l'heureux témoin.

Avant de quitter cette terre si privilégiée de la paroisse de Saint-Loup, Monseigneur, voulant laisser à cette église un souvenir de la fête du deux février, donna au véné­rable curé, celui-là même qui avait baptisé Théophane, le cierge dont s'était servi Sa Grandeur pendant la cérémonie, cierge empreint de ses armes et entouré de pal­mes avec d'ingénieuses devises incrustées dans la cire. Un objet si précieux à tant de titres a été placé par les soins du pasteur dans un endroit apparent de l'église, à côté d'un tableau d'environ quarante centimètres carrés où se trouve l'autographe d'une lettre du saint Martyr lui-même, écrite au pinceau, et la première qui soit datée de sa cage. Ce sont là des monuments pleins d'in­térêt qui rappelleront aux âges futurs, avec la gloire du héros, tous les détails de sa glorification.

Et maintenant est-ce que la grande émotion éprouvée dans toute la chrétienté à la lecture des derniers adieux du Martyr à sa famille, est-ce que cette émotion est entiè­rement dissipée ? Est-ce que l'attention des esprits, détournée d'autre part, peut-être vers des choses fri­voles, ne s'arrête plus à contempler ce beau type de la vertu, la vertu aimable au plus haut degré ? Est-ce que son influence ne se fera pas sentir parmi nous d'une manière efficace ? Oh ! rassurons-nous. Le Seigneur ne permettra pas qu'un triomphe si glorieux pour l'Église, après une vie si pieuse et si sainte, demeure sans effet pour le bien des âmes.

Notre Théophane à peine était parti pour le Tong- King, que déjà ses lettres admirables, communiquées en secret, attiraient après lui de nouveaux apôtres ; et sur les traces de ceux-ci la fête du deux février en a décidé encore plusieurs autres à s'enrôler sous cette bannière des soldats de Jésus-Christ. Aujourd'hui, un doux pres­sentiment nous le fait croire, cette vie et cette corres­pondance livrées au public feront naître aussi des voca­tions nouvelles. — Ceux qui ne se sentiront pas la force d'entreprendre un si rude labeur, du moins se feront apôtres sur le sol natal, où il y a également tant à faire pour le salut des âmes. Et les pieux fidèles, nous en avons la confiance, ne se borneront pas à lire et à admi­rer ces pages si édifiantes, ils seront portés par elles à devenir meilleurs ; et chacun, dans la sphère où le bon Dieu nous a placés, nous chercherons à imiter le jeune héros qui a été pour nous ici-bas une céleste lumière, reflet admirable de la lumière divine qui éclaire tout homme venant en ce monde, et qui maintenant du haut du ciel, où il prie pour nous, nous invite à le suivre, en nous montrant avec son même sourire d'autrefois sa palme et sa couronne.

De plus, les âmes vouées au bien se feront un devoir d'agir efficacement en faveur des oeuvres divines pour l'extension desquelles le généreux Théophane, à la fleur de son âge, a sacrifié sa vie et répandu son sang, les œu­vres si belles de la Propagation de la Foi et de la Sainte-Enfance. Déjà un orateur catholique, au dernier Congrès de Malines, a noblement plaidé cette cause, en profilant avec bonheur d'une lettre de Théophane pour exprimer un vœu digne de son cœur. M. Augustin Cochin, après avoir prononcé un éloquent discours sur le progrès des sciences et des arts au point de vue religieux, invite les hommes chrétiens et éminents qui l'écoutent à prendre plusieurs résolutions qu'il propose de voter par acclama­tion avec lui, et dont la première est ainsi formulée :

Mon premier vœu est en faveur de l'œuvre de la Propagation de la Foi. (Applaudissements.)

Je ne comprends pas qu'on soit un catholique com­plet sans soutenir énergiquement dans les régions encore fermées à l'Évangile, les hommes, nos frères et nos modèles, qui propagent la vérité par le martyre.

Messieurs, leur parole répand la vérité, et leur vie la prouve, . J'ai parcouru un volume des Annales de la Propagation de la Foi, au moment où j'étais condamné à lire un livre moins édifiant, qui a tant indigné le monde chrétien et déçu le monde savant. J'ai été saisi par une comparaison involontaire qui m'a fait venir les larmes aux yeux, non pas des larmes de colère ; c'est trop facile, la colère, et cela ne prouve rien ; il faut des larmes de deuil et de charité inconsolable envers ceux que l'on combat, et l'important, ce n'est pas de prouver qu'un homme est un homme, mais que Jésus est un Dieu... J'ai donc trouvé dans ce livre et dans les Annales de la Propagation de la Foi un rapprochement inattendu, deux pages adressées par deux hommes à leur sœur, pages émues toutes les deux, délicates, sincères, et toutes les deux écrites en présence de la tombe, l'une par un frère à sa sœur qui est morte, l'autre à sa sœur par un frère qui va mourir.

" A cette morte qu'il aimait, l'un des deux frères, le plus fameux, se recueillant et cherchant dans son âme ce qu'il a de plus profond, dans son langage ce qu'il a de plus pur, que dit-il, Messieurs ? Il parle de fines questions, de doutes discrets, de larmes mêlées aux ondes de Biblos par les femmes antiques, des mystères d'Adonis... Voilà tout ce qu'il trouve à envoyer, au

delà de la tombe, à sa sœur qu'il nomme un bon génie !....

L'autre frère, inconnu des hommes, illustre devant Dieu, petit pâtre autrefois, devenu plus tard missionnaire, écrit à sa sœur une lettre que je vous demande la permission de vous lire tout entière :

A Mademoiselle Mélanie Vénard, chez son père, à Saint-Loup-sur-Thouet, par Parthenay

(Deux-Sèvres).

" En cage au Tong-King, le 20 janvier 1861, à minuit.

(C'était il y a deux ans, Messieurs, en hiver, à une heure où plusieurs d'entre nous étaient peut-être au bal ! ) "

— Suit la lecture de la lettre citée plus haut par nous in extenso ; cette lecture est accompagnée des plus bruyants applaudissements, et l'orateur ajoute :

"Messieurs, entre ces deux lettres, entre les deux doctrines qui les inspirent, entre les deux états de l'âme qu'elles supposent, mon choix est fait, et c'est pourquoi je vous recommande l'œuvre de la Propagation de la Foi ! (Bravos prolongés.)

Cette pensée d'établir une comparaison entre la lettre de l'impie Renan à sa sœur et celle du pieux Théo­phane à la douce Mélanie, est une pensée heureuse, et nous nous figurons facilement le frappant contraste qui tout d'abord a dû émouvoir les esprits des membres du Congrès. Mais un autre succès non moins efficace ne de­vait pas se faire longtemps attendre : cette lettre, que M. Cochin appelle une des plus belles pages de l'histoire des Martyrs du dix-neuvième siècle, avait pro­duit également dans l'âme de plus de trois mille au­diteurs une émotion douce et pieuse, et le lendemain l'orateur catholique recevait sous enveloppe et sans signature un billet de mille francs pour l'œuvre des Missions .

Espérons donc que cette personne au cœur généreux aura aussi des imitateurs; et puissent les efforts que nous avons faits pour rendre notre travail intéressant, vu notre grande faiblesse, porter les âmes chrétiennes à des actes de semblable générosité, aujourd'hui surtout que le traité de paix conclu entre la France et la Cochinchine, l'édit de liberté religieuse publié par le féroce Tû Duc, et l'ambassade solennelle qui vient d'être reçue à Paris, semblent promettre que sera close sans retour l'ère des persécutions annamites. Alors de nouveaux ou­vriers apostoliques pourront partir pour remplacer ceux qui sont tombés sous le glaive des persécuteurs, relever tant de ruines éparses, et recueillir une abondante mois­son dans ce champ du Père de famille, arrosé trop long­temps par un sang si pur et si généreux.

Ainsi le cher Théophane, si dévoué pendant sa vie à l'Église Tong-Kinoise, travaillera toujours dans le ciel à l'extension du royaume de Dieu sur la terre et au salut des âmes qui devront compléter à la fin des temps le nombre des élus !

 

DISCOURS PRONONCE par MGR L'ÉVÊQUE DE POITIERS

Le 2 février 1832, dans l'église paroissiale de St-Loup

A L'OCCASION DU PREMIER ANNIVERSAIRE DU MARTYRE

DE J. THÉOPHANE VÉNARD, DÉCAPITÉ POUR LA FOI AU TONG-KING.

 

Vous serez mes témoins jusqu'aux extrémités de la terre. (Act.des Ap., i, 8.)

La parole que vous venez d'entendre, M. T.-C. F., est la der­nière qui soit tombée des lèvres du Verbe incarné tandis qu'il habi­tait parmi nous. Après qu'il l'eut proférée, on le vit remonter vers les cieux, et une nuée le déroba aux regards des hommes. Or, ce testament suprême du Christ n'a pas été répudié par notre race ; la merveille qu'il promettait s'est accomplie aussitôt, et elle continue de se manifester sans interruption depuis dix-huit siècles. L'Homme-Dieu a eu ses témoins, c'est-à-dire des hommes qui, au prix de leur sang et de leur vie, se sont faits garants de son incar­nation, de sa mort, de sa résurrection, garants de la divinité de sa personne et de la divinité de sa doctrine ; il les a eus à tou­tes les heures de la durée, il les a eus sur tous les points de l'espace, il les a encore, il les a partout, il les aura toujours.

Jérusalem n'était pas encore renversée par les armes romaines que déjà, selon l'oracle du Christ les apôtres avaient témoigné de lui, non-seulement dans la Ville sainte et dans la Judée, mais jusqu'au-delà des limites de l'empire romain. Le premier siècle de l'ère chrétienne n'était pas encore révolu, et déjà le saint pape Clément certifiait que toutes les nations, à la suite les unes des autres, avaient cru au Christ-Dieu . Et si l'on m'objecte qu'en beaucoup de lieux ce premier souffle de l'apostolat laissa peu de traces après lui, et que, dans tous les cas, il n'atteignit point la moitié alors inconnue de notre globe, j'accorderai volontiers qu'il était réservé à la succession apostolique de reprendre et de continuer, par un travail plus lent et plus pro­fond, l'œuvre dont les apôtres avaient posé le fondement : de telle sorte que la première prise de possession du monde entier par l'Évangile avant la ruine de Jérusalem n'était que l'essai et le prélude d'une seconde tâche d'évangélisation plus opiniâtre et plus décisive qui doit s'effectuer successivement sur toute la terre avant la catastrophe finale...

Il aura donc toujours de puissants retentissements dans les âmes, Chrétiens mes Frères, ce suprême adieu et ce suprême oracle du Christ à ses disciples : " Vous recevrez la vertu de l'Esprit-Saint qui surviendra en vous, et vous serez mes témoins, non-seulement ici et là, mais jusqu'aux extrémités du monde : Accipietis virtutem supervenientis Spiritus sancti in vos, et eritis mihi testes in Jerusalem, et in omni Judeâ, et usque ad ultimum terrœ.

C'est cette force suréminente de l'Esprit-Saint qui a éclaté dans l'âme de votre jeune compatriote, pieux habitants de cette pa­roisse, et qui l'a lancé dans la carrière apostolique où il a eu le bon­heur de moissonner les palmes du martyre. En ce premier an­niversaire de son immolation, nous avons éprouvé le besoin de venir chanter avec vous le cantique de l'action de grâces. Il nous était doux de nous rapprocher de sa maison natale et de son berceau, de nous agenouiller dans ce temple, de nous placer en­tre ce baptistère et ce tabernacle, et d'entonner là, en l'honneur de l'immense majesté du Dieu Père, Fils et Saint-Esprit, l'hymne de louange que chantent au ciel le collège glorieux des apôtres et la blanche armée des martyrs. Oui, pour ma part, ce m'était une consolation, un soulagement, parmi tant et de si profondes tris­tesses, d'apparaître aujourd'hui en ce lieu et d'y consacrer, par une solennité exceptionnelle, cette date du deux février que votre dévotion vous rendra désormais doublement sainte et mémorable. Ne pouvant plus voir ici-bas le visage de celui que j'appelais mon fils, et que le décret des préséances éternelles a installé pour jamais au-dessus du chœur des pontifes, mon amour et ma piété ont voulu du moins retrouver sur ce sol les traces de ses pas, dans cette église les parfums de sa prière, sur le visage de ses proches quelque ressouvenance de ses traits. L'histoire me dit qu'un jour que Louis IX tenait sa cour plénière dans une ville voisine de nous, à Saumur, tous les assistants se montraient à l'envi un jeune prince allemand, et se disaient l'un à l'autre que c'était là le fils de sainte Élisabeth de Thuringe, et que la reine Blanche l'embrassait souvent avec grande dévotion en cherchant sur son jeune front les traces des baisers qu'y avait autrefois déposés la Sainte. Mes Frères, une impression semblable a traversé mon âme aujourd'hui. Comment s'en étonner ? N'est-il pas naturel que notre amour, que notre religion envers les serviteurs de Dieu nous portent à rechercher et à chérir tous leurs vestiges ?

Aussi, ne soyez pas surpris, N. T.-C. F., si je descends de cette chaire sans vous adresser un long discours. Je suis venu pour prier, pour m'édifier, pour jouir d'un spectacle consolant et magnifique, pour épancher mon âme devant Dieu et devant vous. Je n'y suis pas venu pour discourir. Et que vous dirai-je que vous ne sachiez d'avance ? Tout le passé du pieux Théophane, chacun le connaît ici comme moi, mieux que moi peut-être. Et l'acte final de sa vie, un mot l'exprime plus éloquemment que tous les discours. II a été martyr, cela suffit, et tout est dit : Appellavi martyrem, prœdicavi satis !.

En effet, dès lors que des documents légitimes établissent la certitude et la cause du martyre, le pape Benoit XIV, interprète de toute la tradition, enseigne qu'il n'y a plus place à la discus­sion de la sainteté, parce que le martyre contient en lui-même toute sainteté; et qu'il implique une pureté absolue et immaculée de l'âme . Et quoiqu'il soit réservé à l'autorité apostolique de déclarer authentiquemenl l'existence du martyre, et d'autoriser ainsi le culte public et solennel, il est des cas d'évidence si manifestes qu'ils portent avec eux une conviction invincible dans tous les esprits. Or, tel est le cas actuel : incontestablement votre jeune concitoyen a été martyr ; et, le saluer de ce nom, c'est l'honorer du plus beau de tous les panégyriques.

Toutefois, s'il est ici des étrangers dont la pieuse curiosité récla­merait des détails sur l'origine, sur les qualités, sur les vertus du héros de cette fête, leur désir serait facilement satisfait. Les habitants de Nazareth disaient de Jésus avec une sorte de dédain : N'est-ce pas là le fils de Joseph, dont nous connaissons le père et la mère ? Et le Sauveur faisait remarquer à ce propos qu'aucun prophète n'est le bienvenu dans son propre pays, que c'est le seul lieu où il demeure le plus souvent sans honneur. Mes frères, nul de vous ne se donnerait ici un tort semblable. Vous êtes unanimes à proclamer que cet enfant de bénédiction, issu d'une famille chrétienne et honorable, a toujours été parmi vous un sujet d'édification; votre digne pasteur atteste hautement qu'il grandissait en âge, en piété, en grâce et en sagesse devant Dieu et devant les hommes. Que dis-je ? Nous possédons, sur les pensées et les projets que le jeune Théophane nourrissait dès ses premiers ans, un témoignage du plus haut poids, parce qu'il est émané de lui-même. A l'heure où la victime touchait à son sacrifice, et où l'immolation était imminente, une dernière confidence s'échappa de son âme pour passer dans celle de son frère Eusèbe : Mon bien-aimé, quand tu recevras cette lettre, ton frère aura eu la tête tranchée ; il aura versé tout son sang pour la plus noble des causes, pour Dieu ; il sera mort martyr!!! Ç'a été le rêve de mes jeunes années. Quand (je ne veux rien changer à ses expressions) quand, tout petit bonhomme de neuf ans, j'allais paître ma chèvre sur les coteaux de Bel-Air, je dévorais des yeux la brochure où l'on racontait la vie et la mort du Vénérable Charles Cornay, et je me disais : Et moi aussi, je veux aller au Tong-King, et moi aussi je veux être martyr ! O coteaux bienheu­reux qui dominez la vallée du Thouet, ô sentiers bénis de la mon­tagne, le long desquels cheminait le petit pâtre de neuf ans, portant déjà devant Dieu l'auréole du martyre, parce que son cœur en contenait le vœu et que l'avenir lui en destinait la réalisation : ah ! désormais vos fleurs seront plus belles, votre verdure plus douce, vos eaux plus limpides, votre aspect plus riant ! A vos brises du printemps se mêleront des senteurs plus exquises, je veux dire les parfums des bons désirs, les émanations de la sainteté, les célestes odeurs de la grâce divine!

Ce vœu du martyre, Théophane l'a mûri dans son âme, et durant les années de ses études littéraires au collège de Doué, et pendant son cours de philosophie au Petit-Séminaire de Montmorillon, et tandis qu'il se préparait aux saints ordres dans notre séminaire de Poitiers. Dans ces divers asiles, il fut successivement, par son application comme par sa ferveur, le modèle des écoliers pieux, l'exemple parfait de la jeunesse cléricale, la fleur des lévites sacrés. Ses maîtres et ses condisciples sont ici présents en grand nombre, et ils ne me donneront pas de démenti. Théophane occupa tou­jours dans leur estime une place d'honneur : c'était, à plusieurs égards, la perle du noviciat ecclésiastique. Nous en jugions ainsi Nous-même, et Nous sentîmes toute l'étendue de Notre sacrifice, le jour où Nous dûmes accéder à sa demande d'entrer dans la carrière des Missionnaires. Mais comment enchaîner de si nobles élans? comment apporter obstacle à l'éminence des dons de l'Esprit-Saint ! Notre paternité spirituelle ne pouvait être moins généreuse que celle de la nature. Or le père de Théophane avait dit cette grande et mémorable parole : Si les parents s'opposaient à la vocation k des Missionnaires, comment s'accomplirait la prédiction de Jésus-Christ, qui a dit que son Évangile serait annoncé par toute la terre? D'ailleurs, nous avions le pressentiment que ce jeune homme serait grand devant le Seigneur, et Nous le considérions déjà avec respect, tandis qu'agenouillé humblement à Nos pieds, il recevait Nos derniers conseils et nos dernières bénédictions. Volontiers Nous eussions auguré, tout haut, qu'un jour la gerbe de ce généreux moissonneur se lèverait et se tiendrait debout, riche de ses épis d'or et de pourpre, taudis que les nôtres, plus humbles et plus vulgaires, viendraient se ranger autour d'elles et se prosterner en sa présence Enfant, est-ce que moi qui suis ton père, et ceux-ci qui sont tes frères aînés, nous nous courberons un jour devant toi sur la terre en signe d'honneur et de vénération ? Oui, il en sera ainsi, et nous rendrons grâce au Sei­gneur, si nous vivons assez longtemps pour offrir notre encens à cet enfant béni et pour inaugurer son image sur les autels.

Le Noviciat du Missionnaire, les circonstances de son départ, les détails de sa vie, de ses œuvres: M. F., un volume se pré­pare qui vous dira ces choses.

Le biographe puisera à des sources variées. Notre Missionnaire avait gardé du Vendéen l'attachement au pays, l'amour de la fa­mille: et ce sentiment se traduisait par des correspondances plei­nes d'intérêt. C'est là que se révèlent sa sensibilité profonde, sa délicatesse exquise, et aussi son talent facile, son esprit perspi­cace, servi par une imagination gracieuse et par un solide juge- ment. Combien il nous a été doux de feuilleter ces pages ! Nous les avons plus d'une fois couvertes de nos baisers, et nous avons à demander pardon d'en avoir maculé quelques-unes de nos larmes.

Une autre mine de renseignements nous est encore ouverte.

Cette âme si franche, si droite, était en quelque sorte transparente, elle se laissait volontiers pénétrer par les yeux amis. Doué d'un caractère confiant et communicatif, Théophane était accessible aux charmes de l'amitié ; il avait besoin d'ouverture et d'épanchement. Ce qu'il demandait aux autres, les autres le lui donnaient avec délice. Le connaître, c'était l'aimer. De là ces témoignages empressés qui lui sont rendus de toutes parts. Merci donc, merci à ce vénérable Supérieur des Missions-Étrangères qui est venu s'associer à cette pieuse manifestation, et qui ne tarit pas en éloges de notre martyr. Merci à ce jeune Missionnaire des Indes, qui fut le confident, privilégié de notre Théophane, qui est des­cendu plus avant qu'aucun autre dans les secrets de cette âme d'élite, et que sa confiance dans l'intercession de son ami a conduit. ici aujourd'hui. Voilà les témoins qu'il faut consulter, voilà les panégyristes qu'il faut entendre.

Pour moi, je dois hâter, mon récit, car j'ai promis de négliger l'homme et de ne parler que du martyr. Avec quel transport il apprit, après une attente assez prolongée à la procure de Hong-Kong, que sa destination était fixée pour la mission du Tong-King ! Ah ! il s'était dépouillé de sa liberté entre les mains de ses supérieurs ; il avait abdiqué tout droit d'opter et de choisir; il ne lui était per­mis de rien vouloir. Cependant il portait toujours dans son sein cette aspiration que la grâce y avait fait naître de si bonne heure: " Et moi aussi, je veux aller au Tong-King !" Tous ses voeux sont exaucés. Sa vie entière est désormais liée au Tong-King; le Tong- King est l'occupation de toutes ses pensées. Il n'en parle qu'avec un enthousiasme lyrique." La mission du Tong-King occidental, vers laquelle je vais diriger mes pas, et où mes affections sont depuis longtemps rendues, est une Mission vraiment belle, belle en son organisation forte et puissante ; belle dans le nombre et la ferveur de ses chrétiens dont le chiffre atteint 150, 000, et plus belle encore en espérance ; belle en son clergé indigène qui compte 80 prêtres, sous la direction desquels marchent, 200 catéchistes; belle en ses communautés religieuse où vivent 600 sœurs; belle en ses séminaires qui renferment 300 séminaristes; belle en son illustre chef, Mgr Pierre Retord, ëvéque d'Acanthe, dont on peut résumer la louange en disant que, depuis son épiscopat, il a accru le nombre de ses brebis de 40, 000 ; belle enfin en ses martyrs, fleurs immortelles que la main du Seigneur a cueillies dans le champ de sa prédilection ! Les martyrs sont les patrons, les protecteurs des Missions qui les ont donnés au royaume des cieux ; leur sang parle haut devant Dieu, et le souvenir de leur victoire fortifie le courage de ceux qui demeurent encore au lieu du combat". Et il termine sa lettre en disant : "Dis-moi, frère, quel honneur et quel bonheur si le bon Dieu daignait... Tu comprends."

Ainsi, c'est toujours le cri du petit pâtre de Bel-Air : Et moi aussi, je veux aller au Tong-King! et moi aussi, je veux être martyr ! Le premier de ces vœux était exaucé; le second ne devait pas tarder à l'être.

La robe nuptiale du martyr, plus désirable que la main de Rachel, est d'assez grand prix pour se faire acheter. Notre Mis­sionnaire l'obtint par sept ans de travaux, par sept ans d'épreu­ves et de souffrances. Un instant il sembla que le soleil de l'Évan­gile allait enfin rayonner librement sur le vaste empire d'Annam. De grandes espérances furent conçues ; hélas! de grandes et lamentables déceptions les suivirent. Les lettres de notre Missionnaire contiennent des appréciations qui seront un jour repro­duites par le burin de l'histoire. Ah ! s'écrie-t-il à la date du dix mai 1860, que sont les probabilités humaines devant les conseils divins ? C'est donc Dieu qui, pour des raisons à lui seul connues, a permis que l'heure de notre délivrance fût retardée, que même la mesure de nos maux ait débordé comme une mer en furie qui brise ses digues et porte partout la désolation et la mort… Oui, ô Dieu clément, regardez-nous avec miséricorde, parce que nous vous avons offensé. C'est à cause de nos péchés que nos maux se sont accrus ; et il est mieux que nous frappions notre poitrine, plutôt que d'étendre notre main pour frapper celles de nos frères.

Les lettres qui suivirent celle-ci n'étaient pas seulement signées d'un apôtre, mais d'un captif de Jésus-Christ. Je ne me sens point la force de vous les lire, et il y aurait une sorte de crime à les mutiler. D'ailleurs elles sont déjà connues de la plupart de vous. Quel calme, quelle force, quelle sagesse surhumaine dans les réponses faites à ce difficile interrogatoire ! On sent l'accom­plissement, de la promesse du Maître : Quand ils vous feront comparaître dans leurs prétoires, quand ils vous citeront devant leurs tribunaux, à cause de mon nom, ne vous mettez point en peine comment vous leur parlerez, ni de ce que vous leur répondrez : car ce que vous devrez dire vous sera donné sur l'heure, et ce n'est pas vous qui parlerez, mais l'Esprit de votre Père qui parlera en vous La victime est si jeune, elle est si douce, elle porte tant de candeur et de bonne grâce dans ses traits, qu'elle excite la compassion de ces barbares, et qu'elle devient l'objet d'un intérêt qui pourrait ébranler sa vertu si sa vertu n'était inébranlable. La cangue, la flagellation, les tenailles, les planches hérissées de clous lui sont épargnées ; on lui invente même une chaîne plus légère qu'à d'autres. On le conjure de songer à sa jeunesse, de sauver sa vie par un mot, par un geste. Quoi ! s'écrie-t-il, j'ai prêché la religion de la croix jusqu'à ce jour, et vous voulez que je l'abjure! Je n'estime pas tant la vie de ce monde que je veuille l'acheter au prix d'une apostasie ! Ce n'est pas seulement à sa foi, c'est à son innocence que des pièges sont tendus. Le prisonnier du Christ se fait vengeur de la morale en même temps qu'évangéliste de la doctrine. Il enseigne à ces païens abrutis la dignité de l'homme et de la femme, et il fait monter sur leurs fronts un commence­ment de rougeur

Le supplice de sa détention dura deux longs mois. Il était entré dans sa cage au jour de la fête de saint André, cet intrépide amant de la croix ; il n'en devait sortir, pour monter au ciel, que

sous les auspices de sa Mère bien-aimée, la Vierge Marie, au jour de sa Purification et de la Présentation de son Fils au tem­ple. Durant toute cette captivité, quels vœux ardents sortaient de son âme pour le salut du peuple qui allait l'immoler ! Grand mandarin, avait-il répondu à son juge, je suis venu en Annam prêcher la religion ; je ne suis coupable d'aucun crime qui mérite la mort ; mais si Annam me tue, je verserai mon sang avec joie pour Annam. — Ah ! oui, s'écrie-t-il quelques jours plus tard, j'ai aimé et aime encore ce peuple annamite d'un amour ardent. Si Dieu m'eût accordé de longues années, il me semble que je me serais consacré tout entier à l'édification de l'Église Tong-Kinoise ."

Cet amour de son peuple d'adoption ne lui fait point oublier les siens. La vue du supplice prochain ne peut tarir la source vive de tendresse qui bouillonne dans son âme. Il est jusqu'à la fin l'homme bon qui tire de bonnes choses du bon trésor de son cœur. Jamais sa parole n'a revêtu plus de sensibilité, plus de charme. Les plus aimables souvenirs, les plus douces affections de son enfance viennent s'offrir à son imagination et se placer sous le grossier pinceau qui lui sert de plume. A son vieux père, qu'il croit encore sur la terre et qui est mort depuis un an déjà, à son frère qui vit dans le monde et à celui qui est engagé dans le sacerdoce, enfin à sa sœur bien-aimée dont il ignore le bonheur et qui a pu vêtir enfin le voile des vierges qu'il lui avait tant de fois souhaité, à tous et à chacun, il adresse de derniers adieux, de derniers conseils, de derniers témoignages de tendresse ; à tous et à chacun, il donne rendez-vous au ciel. Peut-être demain, dit-il, je vais être conduit à la mort. Heureuse mort, n'est-ce pas ? Mort désirée qui conduit à la vie ! Selon toute probabilité, j'aurai la tête tranchée ; ignominie glorieuse dont le ciel sera le prix. A cette nouvelle, chère sœur, tu pleureras, mais de bonheur. Vois donc ton frère, l'auréole des martyrs couronnant sa tête, la palme des triomphateurs se dressant dans sa main. Encore un peu, et mon âme quittera la terre, finira son exil, terminera son combat. Je monte au ciel, je touche la patrie, je remporte la victoire, je vais entrer dans le séjour des élus, voir des beautés que l'œil de l'homme n'a jamais vues, jouir de joies qu'il n'a jamais goûtées, entendre des harmonies que l'oreille n'a jamais entendues. Mais, auparavant, il faut que le grain soit moulu, que la grappe de raisin soit pressée. Serai-je un pain, un vin selon le goût du Père de famille? Je l'espère de la grâce du Sauveur, de la protection de sa Mère Immaculée. C'est pourquoi, bien qu'encore dans l'arène, j'entonne le chant du triomphe comme si j'étais déjà vainqueur ."

Déjà il était vainqueur en effet. Mais la victoire allait être plus disputée qu'il n'avait cru. Comme le glorieux martyr Ignace, dont la fête a immédiatement précédé son sacrifice, il devait être moulu. Il avait cherché à consoler les siens en leur assurant qu'il n'aurait point à endurer beaucoup de tortures. Un léger coup de sabre, écrivait-il, séparera ma tête, comme une fleur printanière que le maître du jardin cueille pour son plaisir. Il n'en fut pas ainsi. L'émotion fit-elle vaciller le glaive des bour­reaux ? la pitié ébranla-t-elle la main de ces barbares ? je ne sais ; mais ce ne fut qu'au cinquième coup de sabre, nous écrit le vicaire apostolique, que la tête fut séparée du corps. Jetée dans la rivière, on la retrouva douze jours après, à quatre lieues de l'endroit où s'était accomplie l'exécution. Dix autres jours s'étant écoulés, le coadjuteur de ce même vicaire apostolique, le nouvel évêque d'Acanthe, le compagnon et le tendre ami du martyr, avait la consolation d'ensevelir de ses mains cette chère tête, et il nourrissait l'espérance de réunir bientôt les membres au chef. Lui-même, sur une fidèle relation, a rédigé aussi les actes de ce glorieux martyre. Puissent-ils nous parvenir bientôt, et satis­faire nos justes désirs de connaître les moindres circonstances de cette fin héroïque !

En attendant, il m'est doux de redire les paroles par lesquelles l'évêque de Pentacomie avait cherché d'avance à adoucir la douleur d'un père qu'il croyait encore vivant. Déjà, lui écrivait-il, il me semble avoir vu sa sainte mère, instruite à temps du martyre de son cher Théophane, courir à la porte du Paradis et y attendre son bien-aimé fils. Le voyant approcher, reconnaissant ses traits fins, ses yeux perçants, sa petite taille, sa parole prompte : C'est bien toi, mon fils ! s'écrie-t-elle. Tu as été fidèle à la piété et à la foi que je t'ai si souvent inspirées ; tu as confessé ton Dieu devant les méchants qui le méprisent ; tu n'as pas craint la planche hérissée de clous, ni les verges, ni les pinces, ni le glaive. Permets à ta mère qu'elle baise les plaies de ton cou. Comme ils t'ont déchiqueté ! C'est ta gloire, ô mon fils. Viens, que je te présente à Marie que tu as tant aimée ; elle te présentera à Jésus, son divin Fils, dont tu as si bien porté la croix, et dont tu as suivi les pas si courageusement. Viens, en compagnie de ton ange gardien et de tes saints patrons, viens : je te présenterai aux saints martyrs parmi lesquels tu vas prendre place. Puis, dans notre félicité, nous prierons pour que ton père si aimant et si tendrement aimé, pour que ta douce sœur et tes frères chéris viennent tous jouir et du bonheur dont nous jouissons, quand il plaira au bon Dieu de les y appeler ! C'est ainsi, chrétiens M. F., que deux évêques vénérables, toujours placés eux-mêmes en face du mar­tyre, épuisent toutes les délicatesses de la bonté pour faire par­venir plus doucement les consolations de la foi au cœur d'une famille dont ils se semblent à eux-mêmes être devenus les mem­bres, tant leur affection était vraie, leur intérêt paternel pour celui qui s'est envolé dans la gloire !

Et maintenant, M. T.-C. F., il me reste encore quelques mots à dire. Évidemment, dans les conseils divins, de tels holocaustes ne doivent pas profiter seulement aux victimes. De quel augure sont-ils pour ces contrées infidèles ? Que nous en reviendra-t-il à nous-mêmes? Pour répondre à ces questions, nous aurions besoin d'être admis dans les secrètes pensées de Dieu. Tout ce qui nous est permis, c'est d'interroger humblement les desseins de sa Providence.

Enfin, enfin, ces terres lointaines, ces plages de l'Extrême-Orient, si longtemps imbibées des sueurs des apôtres, si souvent engrais­sées du sang des martyrs; enfin, enfin, ces cités si résistantes à la grâce, si endurcies contre toutes les avances de la miséricorde vont-elles comprendre et reconnaître le jour de la visite du Sei­gneur? Ces immenses régions vont-elles finir par ouvrir leur sein au libre règne de l'Évangile ? Le redoublement de fureur et de car­nage dont nous sommes témoins est-il un dernier effort de Satan contre son vainqueur, et le Christ Jésus s'apprête-t-il à s'asseoir bientôt sur les autels des idoles détrônées, à prendre possession de leurs temples purifiés? Tu-Duc, l'atroce Tu-Duc, est-ile Maximilien-Hercule d'une dixième et dernière persécution, et verrons- nous paraître le Constantin de ce grand empire Annamite ? L'ave­nir réserve-t-il des chrétientés florissantes à ces repaires séculaires de la superstition et de la barbarie? L'Évangile, tant de fois pré­senté, si longtemps repoussé, sera-t-il un jour la loi de ces peuples ? Ah ! je ne sais; mais, si certains signes me font espé­rer, d'autres me font trembler. Du moins, ce que je sais certaine­ment, c'est que le sang des martyrs, quand il ne fait pas germer des peuples entiers de chrétiens, n'est pourtant jamais stérile ; ce que je sais, c'est que, pour les ouvriers évangéliques, s'il y a moins de consolation et de fruit à glaner qu'à moissonner, il y a plus de fatigue et de mérite ; ce que je sais, c'est que de s'avancer aux dernières frontières du globe pour y porter la lumière de l'Évangile et la grâce de Jésus-Christ à quelques âmes de bonne volonté, c'est le suprême héroïsme de l'apostolat ; ce que je sais enfin, c'est que notre sacerdoce est au service de la justice de Dieu, comme il est aux ordres de son amour, et qu'il est dans ses attributions de rendre inexcusables ceux qu'il ne lui est pas donné de conquérir. Certes, l'apostolat catholique n'aura pas failli à sa mission. On pourra dire même qu'il s'y est acharné jusqu'à l'excès. En quelque ville que vous entriez, disait le Maître à ses apôtres, si les habitants vous chassent et vous repoussent, éloignez-vous de cette cité maudite, et secouez sur elle

la poussière de vos pieds comme un témoignage qui fera sa condamnation." Mes Frères, cette parole du Sauveur est la seule que l'apostolat chrétien semble n'avoir pas acceptée. Con­tre les cités indociles, contre les royaumes rebelles, il s'est saintement obstiné. Cent fois rejeté de ces plages, il a tenté cent fois d'en forcer l'accès ; cent fois chassé de ces villes, il en a cent fois franchi les portes. Seigneur, Seigneur, ne convertissez pas en armes de vengeance entre vos mains ces nobles exploits de la charité sacerdotale ; ne changez pas en charbons ardents ces prodiges d'amour. Non, non, nous ne voulons jamais dire avec le Psalmiste : Versez, Seigneur, votre colère sur ces nations qui ne vous ont point connu et sur ces peuples qui n'ont point invoqué votre nom. " Nous vous demandons bien plutôt d'é­couter le cri du sang de vos serviteurs, et d'accorder à leur sainte mort les conquêtes que leur vie n'a pu obtenir.

Mais nous vous demandons aussi, Seigneur, de vous souvenir toujours de cet Occident, d'où partent incessamment pour les pays de l'aurore les rayons de votre doctrine et de votre grâce. M. F., nous vivons dans des temps troublés, dans une société profon­dément ébranlée. Des sages se demandent ce que l'avenir réserve à l'Europe. Serait-il vrai qu'en portant la foi aux nations loin­taines, nous hâtons le déplacement du flambeau sacré qui doit s'éloigner de nous ? Faut-il croire que la vie chrétienne et catholique est à la veille de nous abandonner, et que la puissance vitale du Christianisme sera transportée à des peuples nouveaux, à des races de néophytes ? Fénelon exprima un jour cette appré­hension, dans un discours qu'on aime à rappeler devant les hé­ritiers de ceux qui l'ont entendu, devant les hôtes de cette maison d'où sortent les hommes par qui les derniers restes de la gentilité entendent la bonne nouvelle. Mais le temps a-t-il donné raison à ces éloquents et sinistres présages ? Il ne le semble pas. Ni l'Orient ne s'est enrichi, ni l'Occident ne s'est appauvri dans les proportions que l'on prophétisait. Le Seigneur est maître de ses dons. Il ne lui a pas plu de traiter également toutes les nations, et de leur révéler pareillement les dispensations de sa grâce… Ne scru­tons pas la profondeur de ses mystères : l'éternité nous dira que jusque dans ses préférences et ses apparentes défaveurs, le bon plaisir de Dieu était encore régi par la justice et la miséricorde. Il est des peuples chez qui plus de grâce n'aurait abondé que pour donner lieu à plus de péché, et où plus d'amour eût attiré plus de colère. Quoi qu'il en soit, l'Occident, qui porte dans ses flancs le Siège du Vicaire de Jésus-Christ, restera jusqu'à la fin le centre de l'Église ; là sont les parties nobles de ce grand corps, là sont les organes de la respiration, les grandes artères qui partent du cœur et qui y aboutissent. France, tu garderas toujours tes privi­lèges. Tu es le principal contrefort de l'édifice divin. La pierre que la main du Christ a posée au versant de tes monts a besoin de toi comme d'un point d'appui. France, tu seras toujours chré­tienne, tu seras toujours catholique, et pour cela tu te montreras toujours universelle dans ton apostolat. Continue, continue d'en­voyer tes fils à tous les horizons du monde. Plus tu donneras aux autres, plus tu seras assurée de conserver pour toi-même. Non, ils ne s'enrichiront point à tes dépens. En cette matière, donner, c'est acquérir ; répandre, c'est amasser ; s'étendre, c'est s'accroître et se fortifier.

O chère et illustre Église de Poitiers, garde toujours ce caractère d'universalité qui te distingue depuis ton berceau. Si noble et si fécond que soit ton propre sol, jamais tu ne t'es laissée emprison­ner dans les étroites barrières d'un rationalisme rapetissé. Lève tes yeux et vois : aujourd'hui encore, tes enfants sont partout, ils évangélisent les Indes, le Maduré, la Mantchourie, le Sutchuen, la Tartarie chinoise, le royaume de Siam, le Japon. L'un d'eux, armé du bâton pastoral, fait éclore comme par enchantement une forêt d'églises sur le sol des îles Sandwich : Honolulu, Koala, Maui, Halava voyaient hier leurs sanctuaires sortir de terre à sa voix.

Le Sénégal aurait été témoin de semblables merveilles, si le Seigneur n'avait rappelé prématurément à lui le vaillant ouvrier que nous avions dépêché aux côtes brûlantes de l'Afrique. Un autre enfant du Bocage vendéen repose enseveli dans les sauvages mon­tagnes de l'Himalaya, assassiné par le sabre des Michemis aux con­fins du Thibet. L'océan, me dit-on, vient encore d'engloutir un de nos fils avant même qu'il ait foulé la terre qui devait être le théâtre de ses travaux. Enfin Théophane Vénard a trouvé les palmes du martyre sur la même terre où le vénérable Charles Corrnay les avait déjà cueillies. Merci, mon Dieu, merci de tant de grâces, merci de tant de gloires. Si la voix de votre Esprit parle dans d'autres âmes, qu'elles lui obéissent. Allez, dirai-je, allez, anges rapides, allez, prompts messagers, allez guérir les maux d'une chrétienté aux abois, allez verser le baume sur ses blessures saignantes ; allez reprendre les travaux de vos frères, cultiver ce qu'ils avaient semé, récolter peut-être des gerbes joyeuses là où ils jetèrent la semence dans les larmes. Nous n'arrêterons point votre ardeur. Nos apôtres, nos martyrs, c'est notre gloire, c'est notre richesse, c'est notre bien. La tribu sacerdotale ne se maintient et ne s'accroit chez nous que parce qu'elle fournit son ample contingent au recrutement apostolique. Dieu ne se laissera pas vaincre en générosité. Les sacrifices que nous lui faisons de si grand cœur seront le principe d'une bénédiction plus abondante et plus féconde pour nos Missions indigènes.

Finissons. Saint Cyprien recommandait de noter les jours où quelque chrétien perdait la vie pour la foi. C'est ce que nous avons voulu faire aujourd'hui, M. T.-C. F. Nous avons voulu que, dès ce premier anniversaire, ce jour reçût si bien sa note et sa marque, que le souvenir ne pût jamais s'en perdre parmi vous. Nous avons voulu que cette paroisse pût dire dès à présent cette belle parole de saint Jérôme : " La force des nations, c'est le triomphe de leurs martyrs; or, nous aussi, nous avons lieu d'être fiers des nôtres. " En cela nous n'avons point empiété et nous n'empiéterons point sur les questions justement réservées au Siège apostolique. Non, nous ne rendons point encore de culte public à notre martyr. Nous nous contenterons d'étudier ses vertus, d'admirer son courage, et de demander à Dieu la force de marcher sur ses traces. Nous louerons Dieu qui est admirable dans ses Saints et qui est saint dans toutes ses œuvres. Nous prierons pour l'extension et la propagation de la foi dans les pays infidèles. Enfin, tenant en nos mains les cierges bénits par l'Église dans cette solennité, nous remercierons Jésus et sa Mère d'avoir appelé à eux notre jeune apôtre en cette fête. Car lui aussi fut une cire vierge, une cire pure par la blancheur de son âme et l'innocence de sa chair ; lui aussi, par la générosité de son apostolat, fut une lumière ardente, une cire enflammée. Il méritait donc d'être introduit et présenté aujourd'hui par Marie dans le temple de la gloire. Et tout à l'heure nous ne pouvions pas ne point asso­cier la pensée du disciple à celle du Maître, tandis que, parcou­rant processionnellement cette église et cette place publique de sa paroisse natale, nous bénissions le Seigneur de ce qu'il avait daigné préparer une lumière pour l'illumination des gentils et pour la gloire de son peuple d'Israël : Amen.

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