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Ernestine

 

ERNESTINE ou LES CHARMES DE LA VERTU

SUIVI DE NELLY OU LA JEUNE ARTISTE

ET DE CAROLINE ET JULIETTE

PAR Mme CÉSARIE FARRENC

douzième édition,  TOURS, ALFRED MAME ET FILS, ÉDITEURS 1870.

 

BIBLIOTHÈQUE DE LA JEUNESSE CHRÉTIENNE APPROUVÉE PAR Mgr L'ARCHEVÊQUE DE TOURS 2e série 1n-12

 

 

Ernestine

 

CHAPITRE I

Introduction.

Sur les bords de la Seine, à peu de distance de Paris, était située une fort jolie maison de campagne. L'art avait disputé à la nature le soin de l'embellir; dans la belle saison, des char­milles de chèvrefeuille en couvraient presque entièrement les murs ; de grands marronniers chargés de fleurs la protégeaient contre les rayons du soleil. Un jardin potager offrait l'utile joint à l'agréable. Plus loin, un parterre ren­fermant des fleurs rares, parées des nuances les plus brillantes attestait par son arrange­ment le bon goût du propriétaire de ce petit Éden. Le voyageur, en passant devant cette délicieuse demeure, s'arrêtait malgré lui, en­viant le sort de ses heureux habitants. Mme Dorival y goûtait depuis treize années un bon­heur pur et tranquille. Restée veuve à l'âge de vingt ans, elle s'était éloignée d'un monde qui lui offrait peu d'attraits, car elle savait que les plaisirs qu'on y goûte sont presque toujours mêlés d'amertume. Les dispositions naturelles qui la portaient à la mélancolie avaient pris un nouveau développement depuis la perte d'un époux tendrement chéri ; elle trouvait dans la solitude un charme et une douceur inexprima­bles. Après la mort de son mari, elle concentra toutes ses affections sur Ernestine, seule enfant qu'elle eût eue de son mariage. La voir heureuse fut dès lors l'objet de tous ses désirs ; la soigner et l'instruire, son occupation continuelle.

Mmo Dorival avait une sœur dont elle igno­rait le destin. Bien jeune encore, Clara avait donné des craintes sur son avenir ; elle s'était montrée légère, dissipée, et toujours disposée à faire l'opposé de ce que lui commandaient ses parents. Clara était jolie, et savait, lors­qu'elle voulait plaire, prendre les apparences de la candeur et de la naïveté. Une dame fort riche, trompée sans doute par ses dehors sé­duisants, la demanda à sa mère pour l'emmener à Paris avec elle. N'ayant aucune fortune, la pauvre mère fut obligée d'accepter pour une de ses filles le sort heureux qu'on lui offrait. Après avoir donné à Clara de sages conseils, qu'elle interrompit souvent par ses larmes, elle vit s'enfuir la voiture et emporter loin de sa mère une jeune fille qui avait encore tant besoin d'être sagement guidée.

Restée seule en Provence avec Julie, la mère d'Ernestine, elle l'éleva dans la pratique des vertus les plus douces. Julie, bien différente de sa sœur, était docile aux leçons de sa mère, et lui montrait à chaque instant un attachement vif et profond. Cinq ans s'étaient écoulés depuis le départ de Clara, et cependant elle n'avait pas encore donné de ses nouvelles. La mère était cruellement blessée de cet oubli, de cette indifférence, qu'elle ne pouvait s'expliquer ; Julie redoublait de soins auprès d'elle. Elle envoya, à l'insu de sa mère, plusieurs lettres à Paris, afin de rappeler sa sœur à ses de­voirs; mais elles restèrent toutes sans réponse. N'osant croire sa sœur coupable, la bonne Julie pensa dès lors que Clara avait quitté la capitale.

Vers cette époque, les vertus de Julie lui attirèrent l'estime de M. Dorival ; sa main fut demandée et accordée aussitôt. En effet, ce ma­riage promettait à Julie plus de bonheur que sa mère n'avait osé en espérer pour sa fille : elle devenait l'épouse d'un homme vertueux et possesseur d'une petite propriété près de Paris, dont le revenu devait suffire à des personnes modérées dans leurs désirs. A peine cet hymen fut-il conclu, que la mère de Julie mourut, tranquille sur le sort de sa fille bien-aimée. Cette perte attrista les premiers mois du ma­riage de la jeune femme.

« Éloignons-nous d'ici, dit un jour M. Do­rival à son épouse; rien ne saurait plus nous y retenir ; allons vivre à la campagne, où tu pourras te livrer à tes goûts simples et ver­tueux. » Cédant aux instances de son époux, Julie quitta la Provence, non sans verser beau­coup de larmes. Ce n'étaient pas les dernières qu'elle devait répandre : peu de temps après leur arrivée dans leur terre, M. Dorival fut frappé d'une attaque d'apoplexie contre la­quelle échouèrent tous les secours de l'art. Deux mois après cette nouvelle perte, Ernes­tine reçut le jour, comme si elle fût venue tout exprès pour tarir les larmes de sa mère. En effet, en voyant cet être intéressant qui lui devait la vie, Mme Dorival sentit se calmer sa dou­leur ; elle s'arma de courage et de résignation pour remplir la tâche qui lui était imposée. Bientôt, lorsqu'elle trouva dans Ernestine une petite compagne, elle sentit que la maternité est le lien le plus doux et le plus fort en même temps par lequel la Providence nous rattache à la vie ; elle fit des vœux pour vivre long­temps, au moins jusqu'à ce que sa fille pût se passer de sa protection.

Fidèle à la route que son devoir lui traçait, cette bonne mère vivait modestement du pro­duit de sa petite propriété, qui suffisait à ses besoins; son unique ambition était d'élever Ernestine dans les principes de la vertu. La petite fille, douée d'une physionomie gracieuse et des plus aimables qualités de l'âme, répondait chaque jour do plus en plus, par sa con­duite exemplaire, aux tendres soins de sa mère, et lui faisait concevoir les plus douces espérances. Obéir à sa meilleure amie, ainsi qu'elle l'appelait familièrement, était un devoir aussi doux que sacré pour elle ; jamais elle ne lui avait causé la moindre peine. Grâce à la soli­tude dans laquelle elle vivait et aux sérieuses conversations de son institutrice, elle avait appris à réfléchir dès ses plus jeunes ans, et joignait le charme et la simplicité de l'enfance à la raison et aux idées sérieuses de l'âge mûr.

Souvent la mère et la fille faisaient ensemble des excursions dans les environs, visitant de préférence les plus pauvres chaumières, et, quoique leur fortune fût bornée, elles trou­vaient toujours moyen de soulager la misère.

« La charité, disait Mme Dorival à sa fille, est une vertu sublime qui nous procure une vive satisfaction intérieure, et qui fait goû­ter à notre âme un plaisir tout céleste. » Souvent elles retranchaient un plat de leur modeste dîner en faveur des indigents, et ce jour-là une plus grande gaieté présidait au repas.

Ernestine avait une volière remplie de char­mants oiseaux qui la divertissaient par leurs chants mélodieux. Ces petits prisonniers ai­maient et connaissaient la petite main qui leur prodiguait une abondante nourriture ; aussitôt que la jeune fille paraissait, elle en était saluée par un aimable gazouillement, qui lui faisait éprouver un bonheur extrême.

Mme Dorival n'avait négligé l'instruction de sa fille sous aucun rapport ; songeant plus au solide qu'à l'agréable, cette vertueuse mère avait voulu établir son ouvrage sur des fon­dements inébranlables ; ses entretiens graves et doux à la fois inculquèrent de bonne heure dans l'âme d'Ernestine les croyances et les prin­cipes de la religion catholique. Mme Dorival, qui avait dù à cette divine religion de si puis­santes consolations dans ses infortunes, la pra­tiquait avec ferveur, et elle s'était appliquée à la faire dominer sur toute autre pensée dans le cœur de sa fille, bien persuadée qu'elle ne pourrait jamais trouver le vrai bonheur que dans la piété. « N'est-ce pas, en effet, bâtir sur du sable, que de fonder sa félicité sur les chi­mériques jouissances de la vie terrestre, sitôt évauouies? La religion donne la vertu, et sans vertu, il n'est point de bonheur. Ainsi parlait Mme Dorival. La jeune fille souriait doucement, comme pour lui dire : « Oui, maman, je sais cela, parce que tu me l'as dit, et que ma propre expérience me l'a déjà prouvé. »

Ernestine, à douze ans, connaissait parfai­tement le français et l'italien ; l'histoire de son pays lui était familière; la géographie était pour elle un passe-temps des plus agréables ; passionnée pour la musique, elle avait une jolie voix, qu'elle savait accompagner de la guitare.

Les heures, remplies par des occupations variées, s'écoulaient trop rapidement au gré des désirs de la veuve et de sa fille. Abrégeant les longues soirées d'hiver par une lecture in­structive et agréable, elles entendaient souvent à regret sonner l'heure du repos ; elles unis­saient encore leurs âmes dans une ardente prière du soir ; puis, s'arrachant aux douceurs de leur paisible foyer, elles s'endormaient en se promettant pour le lendemain les mêmes plaisirs purs et tranquilles.

Mme Dorival avait fait d'inutiles recherches pour savoir ce qu'était devenue sa sœur Clara, dont Ernestine lui rappelait les traits char­mants. Heureusement pour cette dernière, le Ciel lui avait donné un cœur différent de celui de sa tante ; car la beauté serait sans charmes si les qualités de l'âme ne venaient s'y joindre.

Tous les efforts tentés pour retrouver les traces de Clara furent inutiles, et la douleur de Mme Dorival fut très-vive lorsqu'elle dut re­noncer à des démarches sans résultat. Jamais elle n'avait entretenu sa fille de ses chagrins se­crets et de ses inquiétudes sur le sort de Clara ; elle aurait craint, par ces tristes confidences, de troubler le bonheur si calme et si pur dont jouissait Ernestine. Cachons-lui, se disait-elle, cachons-lui le mauvais côté de la vie, elle apprendra peut-être trop tôt à le connaître ; laissons-la croire que tous les sentiments des hommes sont nobles et généreux, et n'antici­pons pas sur les déceptions qui arrivent avec les années.

Mme Dorival avait aussi à Paris un oncle, frère de sa mère, qui avait passé une partie de sa jeunesse dans les colonies d'Amérique, où il s'était livré au commerce, et avait réalisé une brillante fortune. Lors de son arrivée dans la capitale, après son mariage et la mort de sa mère, Mme Dorival, accompagnée de son époux, s'était présentée chez le millionnaire. Celui-ci avait d'abord accueilli sa nièce avec une grande bienveillance ; mais après la mort de M. Dori­val, les manières du colon ne tardèrent pas à changer à l'égard de sa veuve. Celle-ci vit avec douleur se fermer pour elle le cœur du seul parent qui lui restât; mais, craignant qu'il n'attribuât à des calculs intéressés les démar­ches qu'elle aurait pu faire auprès de lui, elle se renferma dans sa solitude, et renonça à voir un oncle qui la repoussait. Guidée par une dé­licatesse de sentiment bien louable, la jeune veuve supporta avec résignation ce nouveau malheur; elle l'avait même presque entière­ment oublié. Quelle fut donc sa surprise de recevoir un jour une lettre ainsi conçue :

« Ma chère nièce ,
« L'âge amène avec les infirmités de salu­taires réflexions ; les miennes sont de nature à m'affliger beaucoup. J'ai des torts envers vous, Julie, et je veux les réparer. Je possède deux cent mille francs de revenu, et pourtant je ne suis point heureux ! voilà en peu de mots ma position actuelle. A soixante-dix ans, ayant besoin d'un soutien et d'une amie dévouée, je compte sur vous, Julie, pour m'en tenir lieu. Je me reposerai sur vous du soin et de l'active surveillance que réclame ma fortune, dont vous jouirez seule après ma mort. Je compte sur vos soins et sur votre tendresse pour goûter encore ici-bas quelques moments de bonheur. Serez- vous assez bonne, ma chère nièce, pour ne pas vouloir me punir de ma dureté à voire égard? Vous n'avez qu'un moyen de me prouver que vous m'avez pardonné, c'est de vous rendre à l'appel de mon cœur.
Votre Ernestine, qui sans doute vous res­semble , contribuera aussi à adoucir mes der­niers jours. Dans l'espérance que vous ne re­fuserez point mes offres, je vous attends avec impatience.
« Dupatel. »

Mme Dorival, ravie autant qu'étonnée de ce soudain retour de tendresse de son oncle, et heureuse pour Ernestine de la fortune qu'il lui offrait, ne put cependant se défendre d'une douloureuse impression. Quitter cette aimable solitude où elle avait coulé des jours si heu­reux , cette solitude qui convenait si bien au calme de son cœur et à ses vertus simples et modestes, c'était pour elle un pénible sacrifice. Elle ne pouvait sans effroi penser qu'il lui fau­drait rentrer dans le monde, dans ce Paris sur­tout, si tumultueux ; elle ne pouvait sans un douloureux effort changer en un jour toutes ses habitudes, qui étaient devenues son existence même ; puis elle ne pensait pas sans crainte qu'il faudrait se soumettre à tous les goùts d'un vieillard, qui sans doute seraient bien différents des siens. C'était une révolution complète dans sa vie ; c'était une carrière nouvelle où il lui fallait entrer.

Ces tristes réflexions l'inquiétaient plus que ne la séduisait l'appât des richesses qu'on lui offrait. C'était surtout pour Ernestine que sa sollicitude maternelle s'alarmait. Sa fille, si bonne, si candide, si modeste dans son humble condition, conserverait-elle, au milieu d'une vie agitée, ce cœur pur dont l'heureuse mère s'était justement enorgueillie jusqu'alors? L'opulence, ce dangereux avantage si souvent fa­tal à l'innocence de ceux qui le possèdent, ne détruirait-elle pas en un moment l'ouvrage de tant d'années? L'exemple de Clara contribuait surtout à entretenir ces tristes idées dans le cœur de Mme Dorival. Elle tremblait en son­geant que l'amour de la fortune et des joies trompeuses du monde avait seul effacé du cœur de la jeune fille le respect et l'attachement qu'elle devait à sa mère, et son amitié pour sa sœur. A ces sombres pensées, toutes les cordes de la douleur vibrèrent au fond de son âme, et sa douce physionomie se voila d'une tristesse soudaine.

Enfin, après avoir longtemps réfléchi, elle s'écria : « Je ne suis qu'une égoïste, car je re­grette avant tout ma liberté : Ernestine possède des principes religieux trop solides pour que je puisse craindre de la voir changer de senti­ments. Dois-je m'affliger de l'événement qui va la rendre une des plus riches héritières de France, et permettre à cette aimable enfant d'exercer la bonté de son cœur en soulageant les infortunés! 0 mon Dieu, pardonnez-moi mes murmures ; j'accepte avec reconnaissance les nouveaux bienfaits que je dois à votre iné­puisable bonté. » Alors elle traça la lettre sui­vante :

« Mon cher oncle,
« C'est avec une vive satisfaction que j'ai reçu le témoignage de votre tendresse. Je me rendrai auprès de vous aussitôt que j'aurai arrangé mes affaires de manière à ce qu'elles ne souffrent point de mon absence : un mois est le délai que je réclame. Croyez bien, mon cher oncle, que l'amilié et les sentiments res­pectueux que je dois au frère de ma mère n'ont été nullement refroidis par votre silence à mon égard ; je vous prouverai, lorsque je serai près de vous, combien je suis sincère en vous par­lant ainsi.
« Recevez, etc.
« Julie Dorival. »

Lorsque cette lettre fut cachetée et expé­diée, Mme Dorival resta silencieuse, plongée dans ses réflexions, accoudée sur la table sur laquelle elle venait de signer le changement de sa destinée. Elle était depuis une heure en proie à cette perplexité d'esprit, qui lui faisait presque regretter la résolution qu'elle venait de prendre, lorsque Ernestine entra joyeuse­ment dans le salon. En voyant sa mère ainsi préoccupée, elle s'arrêta subitement, et se disposait à sortir afin de ne point interrompre ses méditations. Mmo Dorival, l'ayant aperçue, la rappela. « Tu n'es pas de trop ici, ma fille, lui dit-elle; assieds-toi près de moi. » La jeune fille, troublée par l'émotion visible de sa mère, lui obéit en silence. Mme Dorival continua : « Ernestine, tu as eu hier quinze ans ; tu n'es plus une enfant : depuis longtemps ta raison précoce t'a permis d'apprécier les choses à leur juste valeur, et je me suis accoutumée à te faire part de toutes mes pensées ; écoute- moi donc, ma chère amie : tu vas quitter la cam­pagne, la solitude où tu as été élevée ; tu vas te trouver au milieu d'un monde qui t'est encore inconnu.»

En voyant le ton solennel avec lequel sa mère lui parlait, Ernestine avait senti son cœur se serrer ; quand elle apprit qu'il fallait quitter le séjour où elle se plaisait tant, elle ne put s'empêcher de verser des larmes. L'aimable enfant tremblait de se séparer de sa mère.

Mme Dorival, habituée à lire dans les yeux de sa fille, comprit le sujet de ses craintes : « Rassure-toi, ma fille, lui dit-elle; je ne te quitterai jamais. » Aussitôt le sourire reparut sur les lèvres de la jeune fille, et ses beaux yeux bleus s'animèrent d'un éclat nouveau.

« A la bonne heure, maman, parle ainsi, si tu veux que je t'écoute sans effroi, s'écria- t-elle en posant la main sur son cœur.

— La société, poursuivit la mère, est sou­vent remplie d'écueils pour ceux qui ne savent pas encore discerner ce qu'elle a de dangereux d'avec ce qu'elle offre de bon ; tout y est sédui­sant, entraînant : le vice y emprunte souvent le langage de la vertu pour mieux trr. La flatterie est si douce aux oreilles, qu'on ne saurait trop se prémunir contre ses perfides attraits. Une jeune personne doit surtout se défier de son inexpérience et des impressions qu'elle reçoit; souvent une seule parole incon­sidérée, une démarche tant soit peu légère, ont compromis l'avenir le plus brillant, la destinée la plus belle. Une jeune fille doit marcher comme un aveugle, qui ne s'avance qu'en tâtonnant ; elle doit constamment s'appuyer sur sa mère, qui saura aplanir pour elle le sentier épineux de la vie. Combien je pourrais te citer d'exemples qui te prouveraient qu'une seule pensée cachée à une mère a souvent terni toute la vie d'une jeune fille! C'est surtout sur le choix d'une amie de ton âge que je désire te voir difficile. Ernestine, on ne saurait prendre trop de précautions avant de se fixer sur celle à qui on dévoile le secret de toutes ses pensées, et à qui on voue une affection absolue. Il nous est si facile d'imiter ceux que nous aimons, que l'on ne doit accorder les droits de l'amitié qu'à une personne dont la vertu soit éprouvée et fondée sur notre divine religion ; car sans piété véritable il n'y a pas de vertu solide. 11 faut se défier dans le monde de ces gens toujours prêts à nous dire qu'ils nous aiment : l'amitié véri­table est un sentiment qui doit suivre l'estime, et jamais la précéder ; on ne doit donc se livrer sans réserve qu'après avoir sérieusement étudié le cœur de celle dont on songe à faire son amie. Le bon La Fontaine, qui connaissait les hommes jusque dans les plus secrets replis de leurs pensées, disait en parlant de l'amitié : Rien de si commun que le nom, Rien de si rare que la chose. « Sois polie et affectueuse avec les dames, réservée et modeste avec les hommes. Il est si facile de s'attirer le blâme, et si difficile de mériter la considération générale, qu'il faut veiller sévèrement sur soi-même jusque dans les moindres actions. Préfère toujours la so­ciété des personnes sensées à celle des jeunes gens : l'une nous donne de sages préceptes, tandis que l'autre tend toujours à détruire nos résolutions les plus fermes; les vieillards ont des droits sacrés à notre respect et à nos attentions.

« 0 mon Ernestine ! jamais encore je n'avais songé à te prémunir contre les pièges que la société tend à l'innocence et à la candeur ; le danger me paraissait si éloigné de toi, qu'il était inutile de t'en inquiéter. Que pouvais-je craindre pour toi en te voyant au sein de la solitude, ne t'occupant que de tes travaux jour­naliers, et pratiquant à chaque instant les ver­tus qui procurent une satisfaction intérieure si pleine de charmes? Mais bientôt notre exis­tence va changer : cette pensée me fait trembler, et je crains maintenant de te livrer sans défense aux séductions d'un monde corrompu. Une fortune immense t'est destinée, ma fille ; n'en tire jamais vanité, sois toujours la simple, la douce Ernestine. Surtout observe la mo­destie dans la parure; aie toujours présente à ton esprit cette multitude d'infortunés qui manquent de pain, et que tu pourras soulager efficacement en leur faisant le sacrifice de ces futilités ruineuses que cherchent trop souvent les femmes. Les plaisirs de la vanité corrompent le cœur et sont toujours empoisonnés, tandis que les jouissances que l'on trouve à répandre des bienfaits remplissent l'âme d'une joie inef­fable et pure.

« Chère enfant, ton oncle te destine sa for­tune; bientôt nous serons près de lui. Là, au sein de cette capitale où les grandes infortunes viennent ordinairement se cacher, de même que les heureux du monde aiment à y briller de tout leur éclat, il te sera facile d'adoucir les peines de ceux qui gémissent sous le poids de la misère. Souviens-toi toujours des premières années de ta vie et des principes de sagesse et de piété que tu as puisés dans les conseils de ta mère. Je t'ai souvent entendue répéter que ton plus grand bonheur est de consoler l'infortune. Le Sei­gneur a compris ton innocente joie et tes ver­tueux désirs. Ne laisse jamais sommeiller un instant cette heureuse disposition. Si les dou­leurs du pauvre habitant des campagnes t'ont souvent attristée, que ne ressentiras-tu pas à la vue des milliers de malheureux qui peuplent la grande cité ! Ceux qu'on doit plaindre et re­chercher avec le plus d'empressement afin de répandre du baume sur leurs blessures, ce sont les infortunés qui souffrent dans le silence. Que de cris, que de gémissements sont étouffés par le fracas de la grande ville et perdus dans son immensité ! La vertu, rebutée, incomprise, constamment en butte à l'adversité, meurt avec joie, n'attendant plus que du Ciel la récom­pense de sa résignation. Par un dessein de Dieu, que les pauvres humains ne doivent point chercher à approfondir, le vice y prospère quel­quefois; mais il ne faut pas toujours croire aux apparences : souvent, au moment où tout semble réussir aux riches, et tandis que chacun envie son sort, il est obsédé de cruelles pensées et de troubles intérieurs, fruits amers d'une conscience inquiète qui le tourmente jour et nuit. Souvent, lorsque le sourire est sur ses lèvres et qu'on le proclame heureux, l'infor­tuné donnerait volontiers toutes ses richesses pour un seul instant du repos de la vertu.

« Parmi cette foule de malheureux il y a des hommes coupables, qui sont tombés dans la misère par l'abus de toutes leurs facultés, et parce qu'ils n'ont point opposé de frein à leurs passions. Combien de mendiants qui nous ten­dent la main diraient, s'ils voulaient être sin­cères , que c'est par leur faute qu'ils souffrent ! Ne détourne point tes yeux avec horreur et mépris de ces créatures dignes de toute ta pitié : souvent une douce charité, suivie d'un mot affectueux, a ramené dans le sentier de la vertu des êtres égarés. Songe que nous sommes tous frères sur la terre, et que la charité chrétienne renferme en elle seule toutes les plus sublimes vertus. Ernestine, que d'infortunés chancellent sur le bord du précipice ! un bienfait peut les en tirer, l'oubli les y plonge sans retour.

« C'est une vérité triste à dire, que l'excès de la misère peut conduire au crime, et que souvent l'homme, trop faible pour supporter les épreuves que Dieu lui impose, après avoir épuisé toutes les ressources et sollicité en vain du travail, se voit dans la cruelle alternative de faire le mal ou de mourir de faim. Vérité cruelle qui prouve que parfois l'homme riche oublie que le pauvre est son frère et le fils d'un Dieu qui tient compte d'un verre d'eau donné en son nom.

« Un mois encore, et nous nous éloignerons de cette paisible demeure, vers laquelle mes souvenirs aimeront toujours à se reporter.

—  N'y reviendrons-nous jamais, maman? repartit Ernestine.

—  Il est probable, ma fille, qu'arrivées à Paris auprès de notre oncle, nous aurons bien rarement l'occasion de revenir ici ; la recon­naissance et la déférence que nous lui devons nous imposeront de nouveaux devoirs. Je con­nais assez tes sentiments pour n'avoir pas be­soin de te recommander une douceur parfaite et une patience à toute épreuve à l'égard de ce respectable vieillard, qui est sur le bord de la tombe ; ton bon cœur t'inspirera la conduite que tu dois tenir. Surtout, ma chère Ernestine, ce que je te recommande par-dessus toute chose, et ce dont le devoir te fait une rigoureuse obligation, c'est d'avoir toujours à l'égard de ta mère une entière franchise et une confiance sans réserve.

—  0 maman! ne t'en ai-je pas toujours donné des preuves? dit la pauvre enfant, les larmes aux yeux, pensant que sa mère lui fai­sait un reproche.

—  Je le sais, reprit Mme Dorival; si je te parle ainsi, c'est pour t'engager à persévérer dans ta bonne conduite, et non pour te repro­cher la dissimulation, qui t'est inconnue. Ainsi, mon enfant, si tu veux suivre les maximes que je viens de te tracer, la vertu deviendra pour toi le plus doux des plaisirs ; tu assureras ton bonheur en cette vie et pour l'éternité. Suffi­samment en garde contre les écueils que pré­sente la société des hommes, tu pourras te lancer sur l'océan du monde sans crainte d'y faire naufrage. »

Mme Dorival cessa de parler. Ernestine ne savait si elle devait se réjouir ou s'affliger de son changement de fortune ; elle demeura pen­sive, soucieuse.

« Et mes chers oiseaux, maman, dit- elle enfin en soupirant, il faudra donc renoncer à les voir, à les soigner?

—     Nous les emporterons, Ernestine; ras­sure-toi, répondit la mère.

—     Oh ! quel bonheur ! » s'écria la jeune fille au comble de la joie.

Heureux âge ! pensa la mère ; puissent son innocence et sa candeur se prolonger long­temps encore !


CHAPITRE II

Arrivée à Paris. — La bonne gouvernante.

Le moment du départ approchait. Mme Do­rival avait été constamment occupée de ses préparatifs durant le délai qu'elle avait de­mandé. De son côté Ernestine se plaisait à faire de longues et fréquentes promenades ; elle visitait pour la dernière fois peut-être tous les endroits qui lui étaient chers.

Elle allait prier dans la modeste église où elle s'était si souvent attendrie en présence du Dieu de bonté, et elle se demandait si dans les temples magnifiques de la capitale elle

pourrait élever son âme avec autant de sim­plicité vers son Créateur, et l'implorer avec la même confiance pour sa mère.

Elle faisait ses adieux à la vallée solitaire où elle avait tant de fois contemplé le lever du so­leil, lorsque ses faibles rayons, à peine encore dorés, venaient ranimer toute la nature. Elle aimait à revoir cette prairie où elle avait cueilli la fraîche marguerite. Avant de quitter ces beaux lieux, elle aimait à courir sur le gazon de la prairie avec Médor, le chien fidèle qui veillait à leur sûreté. D'autres fois, regrettant qu'on ne pût transporter cette jolie propriété au sein de la capitale, qu'elle allait habiter, Ernestine adressait de touchants adieux aux échos qui avaient souvent répété et ses joyeuses romances et les éclats de sa joie naïve ; puis, légère comme une jeune biche, elle parcou­rait les coteaux, cueillant le thym odoriférant, ramassant çà et là des fleurs dont elle compo­sait des bouquets, et oubliant alors entière­ment les idées tristes qui auraient pu faire ombre au séduisant tableau qu'elle avait de­vant les yeux.

Enfin le jour du départ arriva. Un élégant équipage conduit par deux valets à riche livrée s'arrêta dans la cour. Mme Dorival et Ernestine ne purent retenir leurs larmes en voyant le profond chagrin que leur départ causait à leurs fermiers, qui les aimaient de tout leur cœur, et dont les regrets sincères prouvaient suffisamment la bonté constante que leurs maîtresses avaient montrée à leur égard. Pendant toute la route, la mère et la fille gardèrent le silence, ne voulant pas in­terrompre cette espèce de solitude du cœur dans laquelle on aime à retrouver des souve­nirs qui nous sont chers, ou à se nourrir d'es­pérances plus douces encore.

« Nous voici arrivées, » dit enfin Mme Do­rival.

Aussitôt Ernestine, mettant la main à la por­tière, éprouva cette première sensation que ressentent tous les enfants, et souvent même des voyageurs plus expérimentés, en voyant Paris si différent du tableau que leur imagina­tion s'était tracée d'après les récits et les des­criptions qu'on leur en avait faits. Toutefois on ne tarde pas à reconnaître l'injustice de cette première impression, et la vue des magnifiques monuments dont la capitale est ornée, en se dé­veloppant successivement, fait éprouver une admiration méritée.

« 0 maman ! s'écria Ernestine, dont les oreilles délicates, accoutumées à la douce tran­quillité des champs, étaient déjà fatiguées du tumulte incessant de la grande ville, c'est donc là ce Paris si merveilleux, si beau ! Vois donc ces horribles maisons si hautes, si noires ! Regarde tout ce monde tourbillonnant dans les rues, ces voitures se dépassant ou se croisant sans cesse ! 0 mon Dieu ! continua-t-elle en se pressant contre sa mère et en soupirant, c'est donc dans ce chaos que nous allons vivre !

— Ma chère Ernestine, lui dit sa mère avec la douceur et la bonté dont elle accompagnait toutes ses paroles, on ne doit jamais se lamenter ainsi. Qui t'assure que nous ne reviendrons pas un jour habiter notre aimable retraite? Songe que l'avenir est un livre fermé aux pauvres humains : espérer et nous résigner, tel est notre devoir. Console-toi, ma fille, ce n'est point avec la tristesse sur le visage que tu dois paraître devant ton vieil oncle. »

En cet instant la voiture entra dans une grande cour; plusieurs domestiques vinrent au-devant des dames pour les aider à descendre de voiture et les conduire auprès du maître de la maison.

Après avoir traversé une longue suite de pièces richement décorées, les voyageuses fu­rent introduites dans un salon meublé avec élégance. A leur aspect, un vieillard à l'œil vif, au teint frais, enfoncé dans son fauteuil, ayant une de ses jambes posée sur un coussin de ve­lours, essaya de se lever pour les recevoir.

« Avancez, avancez, mes chères enfants, s'écria M. Dupayel en tendant les bras à ses nièces; depuis longtemps j'aspirais au bon­heur de vous voir. Julie, m'avez-vous réelle­ment pardonné ma cruelle indifférence?

—  Jamais je n'ai osé accuser vos sentiments, mon oncle, répondit Mme Dorival ; ne vous exagérez point des torts si légers.

—  Bonne Julie! reprit M. Dupayel tout ému, combien j'étais fou de me priver de ta société et de celle de ta chère enfant, qui est vraiment charmante ! Maintenant je suis le plus heureux des mortels. Je serais allé vous cher­cher sans cette maudite goutte qui me retient depuis deux mois cloué sur ce fauteuil. Enfin j'espère que je penserai moins à mes maux, maintenant que vous m'aiderez à avoir de la patience. Toutefois je dois, mes chères amies, vous prévenir que je suis incommode, chagrin, quinteux : j'ai besoin de toute votre indul­gence pour pouvoir être supporté ; cependant je vous promets que je ne négligerai rien pour vous rendre heureuses.

—  Mon bon oncle, nous le serons toujours lorsque nos soins et notre tendresse seront parvenus à calmer vos douleurs ; ne changez rien à vos habitudes; c'est à nous de nous conformer à vos goûts et à vos besoins. Quel serait le mérite d'une vive affection si l'on n'avait que des joies à partager? Nous ferons de notre mieux pour vous rendre notre société agréable.

—  Excellente Julie, s'écria le vieillard en pressant do nouveau ses aimables nièces sur son cœur, quel bien, quel trésor je repoussais loin de moi ! » À ces mots il sonna. Mme Colin, vieille femme de charge qui avait toute la con­fiance de M. Dupayel, se présenta respectueu­sement.

« Voilà mes enfants, ma chère madame Colin, lui dit-il; vous savez avec quelle im­patience je les attendais, c'est vous dire com­ment je veux les recevoir. Conduisez-les dans leurs appartements, et les installez comme maîtresses de la maison; recommandez à tous mes gens de leur obéir comme à moi-même. » Mme Colin se montra empressée et attentive pour les nièces d'un maître qu'elle servait avec attachement et fidélité depuis douze ans. Après les avoir conduites dans toute la mai­son, elle les mena à leurs chambres, qui n'é­taient séparées l'une de l'autre que par une porte vitrée, et que le bon oncle avait pour­vues de toutes les commodités et de tous les agréments possibles. Cependant la mère et la fille ne goûtaient que très-peu de plaisir à considérer tout ce luxe inconnu à leurs mo­destes habitudes; restées seules, elles se re­gardèrent tristement, regrettant sans doute cette aimable liberté des champs dont elles se voyaient privées.

« Ma chère maman, dit Ernestine, c'est donc ainsi que vivent la plupart des riches, sacrifiant leur liberté aux plaisirs de la ville?

Dans ce cas, la pauvreté me paraît bien pré­férable; je vais m'ennuyer ici à en mourir, et si la pensée que nous sommes nécessaires à ce bon vieillard ne nous faisait un de­voir de demeurer près de lui, je n'hésite pas à croire que nous repartirions à l'instant même.

—  Sans ce motif, ma chère enfant, répondit la mère, nous n'eussions jamais quitté notre agréable solitude. Mais puisque nous sommes chez notre oncle, nous devons nous rendre dignes de ses bontés. Le frère de ma mère a des droits sacrés à notre dévouement et à notre respect; son cœur est excellent, et je suis per­suadée que nos devoirs nouveaux nous semble­ront bien doux. Une des plus grandes vertus, ma fille, est de savoir toujours être content du sort où il plaît à Dieu de nous placer.

—  Je sens d'ailleurs, repartit Ernestine, que nous n'avons pas le droit de nous plaindre du nôtre, et je reconnais que ce vieux parent si généreux mérite toute notre tendresse. Il m'a paru bien bon, il pleurait en implorant son pardon. Je m'efforcerai de lui plaire et d'a­doucir ses dernières années. En un mot, je veux qu'il m'aime bientôt autant que je le chéris moi-même.

— Très-bien, ma fille, répliqua Mme Dorival, j'aime à t'entendre parler ainsi. Ne songeons plus au passé que pour continuer à pratiquer ici les actes de religion et de vertus qui nous occupaient dans notre solitude, et confions à la Providence le soin de notre avenir. »

Mme Dorival voyait avec plaisir que son oncle n'avait pas des habitudes mondaines ; il ne re­cevait que quelques vrais amis, qui venaient habituellement le visiter: du reste, le vieillard passait tous ses moments dans la société de ses nièces. Déposant dans ce cercle intime toute la gravité de son âge, il savait se mettre à la portée d'Ernestine, qu'il affectionnait chaque jour davantage, à cause des excellentes qualités qu'il ne cessait de découvrir en elle. Sa goutte s'était calmée, et il commençait à se pro­mener dans ses appartements, appuyé sur l'épaule de la jeune fille. Ernestine volait au-devant de tous ses désirs; souvent, pour abréger les longues soirées d'hiver, et lorsque personne ne venait voir son oncle, l'aimable enfant faisait une lecture morale et instructive qui charmait le vieillard. Le vieil oncle croyait revenir au temps heureux de sa jeu­nesse : un doux sourire épanouissait ses traits, et faisait disparaître pour un instant les rides de l'âge. Charmé de plus en plus des qualités et des talents de ses nièces, le pauvre vieil­lard n'eût pu survivre au chagrin de s'en voir séparé de nouveau.

Un jour Ernestine était restée seule avec son oncle pendant que sa mère s'occupait à donner des ordres dans la maison. «Ma chère enfant, lui dit le vieillard en l'attirant à ses côtés, je crains toujours que tu ne te trouves pas heureuse ici.

—  Mon bon oncle, répondit Ernestine, est- ce que vous auriez cru remarquer chez moi des signes de fatigue ou d'ennui ?

—  Non, certainement ; mais sois sincère : ne regrettes-tu pas quelquefois sans oser me le dire cette belle campagne où tu vivais si joyeuse et si libre ?

—  Eh bien! mon oncle, répliqua la jeune fille, je veux être tout à fait franche avec vous : je vous avoue que j'éprouvai beaucoup de chagrin lorsque j'appris qu'il nous faudrait désormais habiter Paris ; mais alors je ne vous connaissais pas encore, je ne savais pas combien vous deviez être bon pour nous : n'étais-je pas excusable ?

—  Tu m'adresses un reproche sans t'en dou­ter, ma chère petite.

—    Comment cela, mon oncle?

—  Ne me suis-je pas montré dur et injuste envers ta bonne mère et envers toi, en vous délaissant depuis si longtemps? Je me re­proche à chaque instant cette barbarie.

—  N'en sommes-nous pas dédommagées aujourd'hui, puisque nous avons le bonheur d'être auprès de vous?...

—  Ainsi tu as éprouvé beaucoup de cha­grin de quitter la campagne? interrompit M. Dupayel.

—  N'était-il pas naturel, mon oncle, con­tinua Ernestine, d'éprouver de l'inquiétude en abandonnant cette retraite si jolie où s'é­coulait ma paisible enfance? Oh! je m'étais attachée à cette campagne comme l'enfant à sa nourrice, je l'aimais comme nous aimons les premiers objets qui frappent notre imagination en parlant à notre âme. J'aimais cette rustique chapelle où j'allais entendre chaque dimanche la parole de Dieu; j'aimais tous ces pauvres qui attendaient patiemment leur au­mône journalière. Je crois entendre encore leurs douces prières et les accents de leur reconnaissance lorsque je leur donnais ce que nous avions réservé pour eux; j'aimais à courir et à ramasser sous l'herbe fanée la noisette échappée aux regards clairvoyants des cultiva­teurs. J'aimais aussi à cueillir la fleur printanière et celle qu'avaient épargnée les frimas ; souvent je pénétrais dans des haies épaisses et épineuses, pour en saisir une conservée par miracle, et j'en faisais ma parure. Ce que je préférais à tout cela, c'étaient mes chers oi­seaux. Maman a fait apporter ici ma volière; mais ces pauvres petits montrent beaucoup d'ennui : on dirait qu'ils regrettent le sol qui les vit naître : ils ne m'égaient plus par leur chant; ils veulent à peine me reconnaître, moi dont la vue leur faisait naguère pousser des cris de joie ; ils semblent m'accuser d'avoir détruit leur félicité, et leur tristesse me dé­chire le cœur.

—  Pauvres animaux ! » dit l'oncle d'un air sérieux.

Ernestine, pensant que son oncle se moquait d'elle avec cette exclamation, s'écria : « Vous riez de cela, mon oncle?

—  Non, non, ma chère enfant, répondit M. Dupayel; et pour te prouver que je ne suis point insensible à ce qui peut te procurer quelque satisfaction, je veux te donner une autre volière plus belle et mieux fournie que n'est sans doute la tienne. » Ernestine, trans­portée de joie, pressa sur son cœur la main de son oncle.

« Je suis persuadé, d'après ce que tu viens de me dire, que ta bonne mère t'a enseigné à pratiquer la bienfaisance; je veux, chère Er­nestine , que tu continues ici à l'exercer ; et pour cela une somme de cent francs te sera remise chaque mois : tu l'emploieras comme tu l'entendras.

—  0 mon oncle ! s'écria la jeune fille au comble du bonheur, en embrassant le vénérable vieillard avec la plus cordiale affection.

—  Pourquoi tant me remercier, ma chère petite ? dit M. Dupayel: ne suis-je pas double-

ment heureux, puisqu'en te procurant une si douce joie je contribuerai à soulager la misère des pauvres? Mme Colin distribue pour moi quelques aumônes; prends-la pour guide; écoute toujours ses bons avis, dictés par une sage expérience et une vertu éprouvée. J'exige aussi que tu ailles te promener chaque jour pendant une heure; je peux maintenant me passer de soins aussi assidus. D'ailleurs ta mère, qui n'aime pas à sortir, me tiendra compagnie. Mme Colin t'accompagnera et veillera sur toi avec sollicitude, car c'est une femme digne de toute ma confiance et de la tienne.

—  0 mon bon oncle ! que vous me rendez heureuse ! dit Ernestine.

—  Je suis bien aise, mon enfant, de te voir satisfaite; je ne souhaite rien au monde plus vivement que d'assurer ta félicité. »

Posséder cent francs chaque mois pour les donner aux infortunés, quelle source de déli­cieuses jouissances pour Ernestine ! Elle courut bien vite auprès de sa mère pour lui faire par­tager sa joie. Dès le lendemain, elle voulut commencer ses courses et se mettre à la recherche d'infortunés dignes de son intérêt et de ses bienfaits. Depuis son arrivée, elle n'était pas encore sortie de l'hôtel de son oncle; con­stamment occupée auprès du pauvre malade, elle n'en avait même jamais éprouvé le désir. La bonne Mme Colin, choisie pour être le guide et la gouvernante d'Ernestine, se promettait de justifier la confiance qu'on lui accordait. « Venez, Mademoiselle, dit-elle à la jeune fille, le temps est beau, et cela est si rare à Paris qu'il faut savoir en profiter.» Elles se rendirent au jardin des Tuileries. Ernestine ne pouvait contenir son étonnement et son admiration à la vue du palais et des monuments magnifiques qui frappaient sa vue. Elle ne se croyait plus dans la même ville, dont elle n'avait vu jus­qu'alors que les quartiers fangeux et enfumés par lesquels la voiture avait passé en arrivant à Paris. Le printemps venait de ranimer la nature; on était alors au mois de mai, ce mois heureux qui réveille jusque dans l'âme la plus affligée des pensées d'espérance et de bonheur. Qui n'a éprouvé les douces sensations que cause à cette époque de l'année le réveil de la création? Une feuille qui verdit, une fleur qui

s'épanouit, le chant des oiseaux nous inspirent de vives jouissances. Il semble qu'en voyant le retour du printemps on reçoive la nouvelle assurance que rien ne périt entièrement, que tout meurt pour se reproduire.

Ernestine exprima le désir de s'asseoir sur un banc du jardin, pour respirer avec délices la suave odeur des lilas, dont un vent léger agitait les touffes entr'ouvertes. Elle était heu­reuse au sein des fleurs et de la verdure, qui lui plaisaient bien plus que de beaux appar­tements, qu'elle regardait comme d'élégantes prisons. Comme la journée commençait à s'a­vancer, elle reprit avec sa gouvernante le chemin de l'hôtel. Lorsqu'elle fut de retour, M. Dupayel adressa mille questions à sa nièce, dont la naïve admiration le divertit toute la soirée.

Pendant plusieurs jours elle continua ses promenades, accompagnée de Mme Colin.

« Il n'y a donc point de pauvres à Paris? dit-elle un jour à cette dame ; ou bien, s'il en existe, où faut-il donc aller pour les ren­contrer ?

— Point de malheureux à Paris, ma chère demoiselle ! cette ville en fourmille. A la vérité ils ne mendient point. Ceux qui tendent la main ne sont pas toujours les plus à plaindre ; il est une douleur muette, bien plus digne de pitié que celle qui se confond en gémisse­ments : c'est dans les galetas, dans les man­sardes que ces malheureux se cachent. Oh ! que de fois, portant des secours de la part de votre oncle dans les greniers habités par des infor­tunés en proie à la plus horrible indigence, j'ai réfléchi tristement sur les misères et les folies humaines ! Figurez-vous, ma chère demoiselle, que la même maison est habitée souvent par toutes les classes de la société ; pendant qu'on danse au premier étage, on pleure au second, on gémit au troisième sur le corps d'un objet chéri que la mort vient d'enlever à sa famille; dans les étages supérieurs on travaille nuit et jour pour se procurer un morceau de pain ; et souvent, hélas! sous les toits on expire de besoin ! Tel est Paris, Mademoiselle ; je ne puis y songer sans douleur.

— Je partage vivement vos sentiments, dit Ernestine touchée jusqu'aux larmes; mais je ne

conçois pas que l'on puisse se livrer à des plaisirs mondains, à la danse, par exemple, quand on sait que là, tout près de soi, il y a des pleurs à essuyer.

— La plupart des riches sont insensibles aux maux qu'ils ne connaissent point ; ils fuient la misère comme si elle était conta­gieuse, et, s'ils rencontrent un malheureux, ils ferment les yeux et détournent la tête, de crainte que la vue de ses misères ne trouble leurs plaisirs. »


CHAPITRE III

Rosine.

Un jour qu'Ernestine et sa gouvernante assistaient à une grand'messe à l'église Saint- Louis, la jeune fille se trouva distraite malgré elle, pendant une partie de la cérémonie, par la vue d'une pauvre femme agenouillée près d'elle. Bien que cette femme fût entièrement couverte de haillons, un reste de prétention avait présidé à son accoutrement : un chapeau fané cachait presque sa figure, qui était tournée vers l'autel; un grand châle tout déchiré, mais qui avait dù être jadis d'un grand prix, couvrait ses épaules ; une robe d'indienne percée en plusieurs endroits et des chaussures usées complétaient sa triste toilette. Lorsque l'office divin fut terminé, cette femme soupira amère­ment , et ces paroles échappèrent à sa douleur : « Mon Dieu ! envoyez - moi la foi, je doute de tout, je suis bien malheureuse. »

Ernestine entendit cette étrange plainte. L'infortunée ! pensa-t-elle en effet, elle est bien misérable ! Je voudrais pouvoir lui-parler et soulager ses souffrances. En cet instant la men­diante se releva; elle se retournait pour sortir, lorsque ses yeux se portèrent sur la jeune fille. La beauté d'Ernestine la frappa sans doute ; car elle la contemplait avec une admiration visible, se tenant immobile devant elle, et fixant imper­turbablement ses regards éteints sur les traits modestes et enchanteurs de la jeune personne. Ernestine, si jolie, si gracieuse, offrait à l'ima­gination de la malheureuse femme des pensées riantes ou des souvenirs de sa jeunesse; la vue de cette jeune fille qui lui apparaissait comme un ange descendu sur la terre, tant son visage respirait l'innocence et la candeur, semblait réveiller dans l'esprit de la vieille des souvenirs presque effacés et des sentiments oubliés depuis longtemps.

Ernestine, troublée de ce long examen, et frappée de la contenance singulière de cette mendiante, qui restait en extase devant elle, lui dit en se levant :

« Suivez-moi, je vous prie; je désire vous parler. »

Le cœur d'Ernestine battait de joie en son­geant qu'elle allait trouver une nouvelle occa­sion d'exercer sa bienfaisance. Enentendant ces douces paroles, la mendiante sembla étonnée : la bienveillante invitation de la jeune fille la surprit, comme si elle était accoutumée à ne jamais rencontrer de visage ami ; ce doux re­gard plein d'une charité toute chrétienne, di­rigé vers elle, lui causa une émotion aussi vive que subite, et des larmes abondantes jaillirent de ses yeux. Elle se remit cependant, et, es­suyant sou visage, elle suivit en silence la jeune fille, dont la douce voix venait d'inonder son cœur d'uue joie inconnue.

Lorsqu'elles furent loin de la foule qui sor­tait de l'église, Ernestine, s'arrêtant, dit avec émotion à la pauvre mendiante :

« Vous paraissez bien malheureuse, Madame ; je désire adoucir vos souffrances, si vous le permettez.

—  Quoi ! s'écria la malheureuse femme, vous daigneriez approcher de moi sans craindre de vous souiller! Ange de pureté, savez-vous qui je suis pour me parler ainsi?

—  Vous paraissez souffrante, cela me suffit, répondit Ernestine.

—  Quelle bonté, reprit l'infortunée, depuis près de douze ans je languis sous le poids de la misère et du désespoir, et personne jusqu'à présent ne m'avait encore donné des marques d'une charitable compassion ! Ah! c'est que je suis bien coupable ! c'est que, vertueuse et pure comme vous l'êtes, vous ne pouvez com­prendre les fautes qui m'ont réduite à cet état d'indigence. Bénie soyez-vous, vous qui venez comme un ange sécher toutes les larmes sans en demander la cause ! Cette mission que vous remplissez sur la terre est belle et noble, et, s'il est vrai qu'il existe un Dieu, vous repo­serez un jour dans son sein.

—  Vous en doutez, Madame! s'écria Ernes­tine : oh ! c'est maintenant que vous êtes véri-tablement digne de pitié ! Celui qui ne croit pas en Dieu se prive de toute consolation pendant les misères de cette vie, et du bonheur ineffable que la foi et la vertu nous assurent pour tou­jours dans un autre monde. Il n'est pas sur­prenant que vous ayez tant souffert : Dieu pouvait-il vous prendre sous sa protection, vous qui mettiez en doute sa puissance? N'accusez donc que vous-même de vos malheurs. Jamais, Madame, continua Ernestine avec feu, jamais il ne faut accuser Dieu de nos revers; nous sommes presque toujours les auteurs de nos peines; et, s'il arrivait que nous n'eussions rien à nous reprocher, notre devoir est de respecter la volonté de Dieu et de nous résigner à notre sort. La patience et le courage dans l'adversité ne manquent jamais d'attirer sur nous les bé­nédictions du Ciel. Il est un bonheurpur, déli­cieux, capable de compenser les plus grandes peines, et que l'on peut trouver sous la pourpre comme sous le chaume : c'est celui qu'on éprouve quand on n'a aucun reproche à se faire et que l'on peut s'estimer soi-même.

— C'est précisément ce bonheur qui me manque, dit la mendiante avec amertume.

— Du moins, repartit Ernestine, il vous reste le repentir, qui est toujours agréable à Dieu lorsqu'il est sincère. »

La mendiante baissa la tête en silence. Jamais voix aussi douce que celle d'Ernestine n'avait frappé ses oreilles; jamais la compassion n'a­vait employé un langage si persuasif. Elle sen­tait toute la sécheresse et l'aigreur de son âme s'amollir à ces doux accents, et, s'abandonnant avec délices à l'attendrissement qui s'em­parait d'elle, elle marchait respectueusement auprès de la jeune fille, qu'elle écoutait doci­lement, et sur laquelle elle n'osait lever les yeux.

Mme Colin, laissant Ernestine, suivre les in­spirations de son cœur généreux, la suivait à quelque distance en admirant sa candeur et sa générosité. Cependant la jeune fille, crai­gnant d'abuser de la complaisance de sa respec­table gouvernante, se disposait à la rejoindre. Avant de reprendre le chemin de l'hôtel, elle prit deux louis dans sa bourse, et volut les donner à la pauvre femme ; mais, au lieu de les accepter, la mendiante cacha ses mains sous son châle.

« Eh quoi! vous refusez des secours! dit Ernestine étonnée.

« Le bonheur que j'éprouve en vous re­gardant, en vous entendant parler, est un remède plus efficace pour guérir mon cœur, répondit l'infortunée. De grâce, jeune fille, qui semblez envoyée du ciel, relevez mon âme abattue, ramenez-la vers la vertu, la religion ! J'ai mille fois plus besoin de votre présence que de vos secours.

« Pauvre femme! dit Ernestine, vous avez donc des moyens d'existence?

- Il faut si peu à celle qui se nourrit de larmes et de remords !

- Mais encore faut-il du pain, et si vous ne travaillez pas, comment faites-vous pour vous eu procurer?

- Le bureau de bienfaisance fournit à ce premier besoin.

- Vous n'avez point de parents?

- Je suis seule au monde.

- Où demeurez-vous? >»

La mendiante donna son adresse.

- Votre nom?

- Rosine.

- Comptez sur moi, Madame, continua Ernestine, j'irai vous voir.

 

- Quoi! répondit la mendiante en tressail­lant, vous auriez cette extrême bonté! vous dai­gnerez visiter une pauvre créature comme moi ! »

En parlant ainsi, les yeux de la pauvre femme brillaient de bonheur, et son visage flétri sem­blait se ranimer.

« Oui, poursuivit Ernestine, j'irai demain chez vous avec Madame (elle désignait MmeCo­lin). En attendant, prenez ceci; ne me refusez pas, si vous voulez que je tienne ma pro­messe. »

Les deux louis tombèrent dans la poche de Rosine. Cette malheureuse femme, après avoir salué profondément, reprit le chemin de sa demeure.

Tout en causant de cette aventure, qui les avait tristement émues, Ernestine et sa gou­vernante rentrèrent à l'hôtel, se promettant bien de remplir dès le lendemain l'engagement qu'elles avaient pris envers cette infortunée. La jeune fille dormit peu cette nuit-là : elle ne pouvait chasser de son esprit l'impression in­définissable que lui avait laissée le langage de cette femme; elle revoyait dans l'obscurité de la nuit ses traits ravagés par la douleur plus encore que par les années. En proie à l'exalta­tion de ses idées, elle se persuada qu'elle avait déjà vu quelque part cette figure, qui semblait lui rappeler quelque souvenir confus. Cette im­pression, qui s'enracina de plus en plus dans son esprit, la fortifia dans la résolution qu'elle avait prise de ne point abandonner la men­diante, et de s'attacher spécialement à elle parmi toutes les créatures que Dieu l'appelait à consoler.

Empressée de se rendre chez Rosine, elle ne put, comme d'habitude, travailler longtemps auprès de sa mère. Après l'avoir tendrement embrassée, ainsi que son oncle, elle courut chercher Mme Colin pour lui rappeler l'heure de la promenade, que son impatience devan­çait ce jour-là.

« Vous voilà déjà ? lui dit la bonne gouver­nante ; il paraît que vous n'avez point oublié la pauvre Rosine.

— Oh ! non certainement, répondit Ernes­tine avec vivacité, j'ai songé à elle toute la nuit.

—  Permettez-moi une observation, ajouta respectueusement Mme Colin.

—  Parlez , Madame, je vous écouterai tou­jours avec plaisir, et je ferai en sorte d'être toujours docile à vos conseils.

—  Je vous remercie, Mademoiselle, de cette déférence que vous daignez m'accorder, ré­pondit Mme Colin ; une longue expérience m'a appris à me défier de ce que je vois; les appa­rences nous cachent quelquefois de tristes vérités. Il faut tâcher autant que possible de modérer votre généreuse sensibilité et la vive émotion que vous ressentez à la vue de tous ceux que vous voyez accablés de misère. Sem­blable à un chirurgien habile, tâchez de bien connaître le mal, d'en bien sonder la profon­deur avant d'y appliquer le remède. Il est sage de ne pas céder toujours au premier mouve­ment de son cœur ; il faut que la charité soit éclairée ; car, s'il est noble et digne d'un chré­tien de secourir l'infortune, c'est un malheur et même une faute de favoriser le vice en en­courageant la paresse et la gourmandise. Votre nouvelle protégée doit peut-être ses malheurs aux défauts que je viens de citer. S'il en est ainsi, il faut, avant de lui donner de l'argent, lui faire entendre qu'elle doit travailler pour subvenir à ses besoins. Nous allons au reste connaître aujourd'hui ses infortunes. »

Ernestine reconnut la sagesse de ces conseils, et promit de s'y conformer. Après cette conver­sation, les deux dames se mirent en route; elles arrivèrent dans une petite rue du faubourg Saint-Antoine, où était située la mansarde qu'occupait Rosine. Elles montèrent un esca­lier noir et étroit. La mendiante les attendait avec impatience; elle conduisit sa jeune bien­faitrice et sa gouvernante dans une chambre sale et en désordre, à peine éclairée par une ouverture pratiquée dans le plafond.

« Daignez vous reposer un instant, dit-elle à ces dames en leur présentant deux chaises dépaillées. Vous voyez, Mademoiselle, le triste séjour où je passe mes journées dans les larmes et les nuits sans repos; c'est ici que j'achève lentement de mourir. Oh ! j'attends la mort comme une divinité bienfaisante, qui doit me délivrer de toutes mes angoisses.

— Infortunée ! s'écria Ernestine, vous croyez donc qu'après la mort il n'y a plus rien? Si

vous étiez couvaincue, comme tout bon chrétien doit l'être, qu'il est une éternité, une autre vie, où nous obtiendrons la récompense due à nos bonnes actions ou la juste punition de nos mauvaises, vous prieriez Dieu chaque jour de prolonger votre existence et de vous laisser le temps de vous repentir et de mériter la com­passion du Créateur.

—  Je m'en sens indigne, Mademoiselle, répliqua Rosine, et cette pensée seule me dé­courage. Le souvenir de mes fautes me persé­cute, brûle ma poitrine ; c'est une plaie incu­rable. Je suis trop coupable pour espérer mon pardon.

—  Quand on reconnaît ses torts, dit Ernes­tine attendrie, on est bien près de s'en repentir. Prenez courage, Madame, Dieu aura pitié de vous : c'est un bon père, toujours disposé à pardonner à ses enfants lorsqu'ils ont regret de leurs fautes. Ah ! si vous saviez combien la prière est salutaire à notre âme lorsque nous sommes malheureux, je suis persuadée que vous élèveriez souvent votre âme vers le ciel, et que vous pourriez acquérir cette tranquillité d'esprit qui vous manque et sans laquelle la vie devient un supplice. Le travail et la prière devraient remplir tous vos moments, et ne pas vouslaisser le temps de songer à vos infortunes.

« Si vous me jugez digne de votre confiance, racontez-moi les épreuves que vous avez subies. Connaissant mieux vos sujets de chagrins, je pourrai vous apporter des consolations plus sûres.

— Pardonnez, ô ma bienfaitrice, si je vous refuse ce que vous attendez de moi : qui mieux que vous mériterait cette confiance pleine et entière? Mais je ne puis me résoudre à vous apprendre ce que je fus jadis. Non, non, je ne pourrais renoncer désormais à votre bienveil­lante compassion. Votre touchant intérêt pour moi peut me guider vers la vertu, et si vous saviez les erreurs coupables dans lesquelles je suis si souvent tombée, vous délaisseriez aussi la pauvre Rosine, vous détourneriez votre tête, en m'accablant de votre juste mépris !

« Ne me demandez plus qui je suis, ni ce que j’ai fait ; ne soyez pas généreuse à demi.

« Depuis que j'ai entendu votre douce voix, l'espérance est venue dans mon cœur ; je crois au ciel, j'ai la certitude que la vertu, dont vous êtes l'image, doit être aimable, parfaite; qu'elle seule peut nous faire aimer la vie; je regrette ce temps, si tôt enfui, employé d'une manière si frivole et si funeste ; je me dis, au milieu de l'amertume de mes pensées : Encore quelques entrevues avec ma bienfaitrice, encore quelques mots d'encouragement donnés avec sa douce voix, et je connaîtrai le repentir et la résigna­tion ! L'avenir est à moi : pourquoi donc ne saurais-je pas compenser par la constante pratique de la vertu les moments follement perdus? Si mon ange tutélaire me parlait de l'éternité, j'y croirais; car j'ai besoin de ne plus douter, pour me repentir et pour devenir heureuse.

— Vous avez tort de penser, répondit Ernes­tine, que la confession sincère de votre exis­tence pourrait vous enlever ma protection. Soulager le malheur, sous quelque aspect qu'il se présente, telle est, à mon avis, la vraie bienfaisance. Je ne vous crois point criminelle, Rosine; vous exagérez vos fautes, j'en suis bien certaine. Gardez vos secrets, puisqu'il vous serait pénible de me les confier : peut-être serez-vous plus expansive lorsque vous me connaîtrez mieux. »

Rosine baissa douloureusement la tête : des larmes abondantes s'échappaient de ses yeux, ses mains étaient jointes depuis l'arrivee d'Ernestine, qu'elle regardait comme un ange en­voyé du ciel pour la réconcilier avec son Dieu.

« Ah ! si l'on savait combien de maux enfante l'oubli des devoirs, continua la pauvre Rosine, et si l'on connaissait les tourments perpétuels que j'éprouve, on veillerait attentivement sur soi-même, afin d'éviter une première faute, de laquelle dépendent toutes les autres! Daignez, ma jeune protectrice, achever l'ouvrage que vous avez entrepris : rendez-moi la paix et le bonheur, vous seule le pouvez. »

En parlant ainsi, Rosine fixa avec angoisse ses regards sur Ernestine, craignant de lire uu refus dans ses yeux.

« Je reviendrai vous voir, lui dit la jeune fille pour la calmer, je vous le promets ; mais aussi j'exige de vous que vous cherchiez à tra­vailler continuellement, à prendre confiance en Dieu, et à vous attirer sa protection en le priant avec la foi sincère qu'il exige de vous. »

Ernestine et Mme Colin se levaient pour sor­tir, lorsque tout à coup Rosine se précipita aux

pieds de la jeune fille et les embrassa avec la plus grande humilité.

« Que faites-vous là? s'écria Ernestine, con­trariée de cette action : relevez-vous, ce n'est point devant la créature, mais devant le Dieu tout-puissant et tout miséricordieux, que vous devez ainsi vous prosterner; vous ne pourrez mieux me prouver votre reconnaissance qu'en travaillant pour votre repos et votre félicité éternelle. »

 

 CHAPITRE IV

 

Maladie du bon oncle. — Visite chez Rosine.

 

De retour chez son oncle, Ernestine apprit un événement qui lui causa une vive inquié­tude. M. Dupayel avait souffert considérable­ment d'une attaque subite de goutte qui avait failli lui causer la mort : la violence du mal s'était concentrée sur la poitrine du vieillard ; mais, à force de soins et de remèdes, on était par venu à le sauver en rappelant l'intensité de la goutte à ses pieds, qui étaient devenus rouges et enflés. Lorsque Ernestine entra, le vieillard était couché et plongé dans un nouvel évanouisse­ment, moins profond toutefois que les précédents. Mme Dorival, en proie au désespoir, serra sa fille contre son cœur, et lui peignit les hor­ribles craintes qu'elle avait éprouvées depuis son départ. En cet instant, M. Dupayel revint à lui et rassura ses nièces, dont les regards étaient empreints de la plus vive anxiété.

« Je suis charmé de te voir de retour, ma chère enfant, dit-il à Ernestine en lui tendant une main qu'elle couvrit de baisers et de larmes. Oh ! j'aurais été bien malheureux de mourir sans te revoir ! Reste auprès de ta mère, Er­nestine, ne nous quitte plus! »

Pendant tout le temps de la maladie de son oncle, la jeune fille déploya la plus vive sensibilité, et manifesta de la manière la plus évidente l'attachement profond qu'elle lui por­tait. Sans cesse au chevet de son lit, elle était attentive et complaisante ; sa main présentait à la bouche altérée du vieillard le breuvage salutaire, et sa voix touchante l'exhortait à la patience et à l'espoir. Sensible à tant de bonté, M. Dupayel ne put s'empêcher un jour de la montrer à son médecin, en lui disant : « Doc­teur, voilà celle qui saura adoucir mes der­niers moments. Lorsqu'on l'entend parler de l'éternité, on brûle du désir d'en connaître les jouissances, tout en craignant de quitter celle qui nous en trace un tableau si touchant. » La jeune fdle, confuse de ces éloges, qu'elle ne croyait point mériter, s'éloigna modestement du lit de son oncle pour cacher sa rougeur, et se rapprocha de sa mère, qui l'embrassa ten­drement.

Depuis un mois et demi que duraitla maladie! M. Dupayel, Ernestine n'avait guère quitté l'appartement de son oncle que pour se retirer le soir dans le sien. Malgré ses vives sollicita­tions , Mme Dorival n'avait pas consenti à ce qu'elle passât la nuit auprès du malade : cette bonne mère ménageait plus que la sienne la santé de sa fille, et résistait à ses instances en lui disant qu'elle ne devait point entre­prendre au delà de ses forces et se priver d'un sommeil nécessaire à son âge. Ernestine cédait, non sans éprouver beaucoup de chagrin de ne pouvoir partager les fatigues de sa mère et veiller avec elle ; que de nuits la trouvèrent éveillée, écoutant sans cesse si on ne l'appelait point ! car un des torts des personnes sensibles, c'est d'être ingénieuses à s'exagérer le mal, et de voir le danger plus grand qu'il n'est réellement. Une active surveillance, des soins attentifs et doux, joints aux bienfaits de l'art, triomphèrent de l'opiniâtreté de la maladie. M. Dupayel put enfin quitter son lit, et s'as­seoir dans son fauteuil ; il ne savait comment exprimer à ses nièces sa vive gratitude ; une larme silencieuse coulait sur ses joues. Est-il un langage plus éloquent, surtout lorsqu'il est adressé à des cœurs tels que ceux de Mme Dorival et de sa fille? Pendant la longue maladie du bon vieillard, les nombreux amis que lui avaient acquis ses aimables qualités étaient venus le visiter assidûment. Peu de personnes avaient été admises dans sa chambre, à cause de la tranquillité et du silence que le docteur avait prescrits ; mais le grand nombre de personnes qui s'étaient fait inscrire à la porte, et les questions pressantes que l'on adressait aux domestiques sur l'état de leur maître, prou­vaient suffisamment le vif intérêt qu'inspirait la santé de M. Dupayel.

Parmi les noms inscrits sur la liste des visi­teurs , le bon vieillard en remarqua un qui ramena le sourire sur ses lèvres. « Le général Godelin s'écria-t-il transporté de joie ; il est donc de retour de l'Afrique ! Ma chère Julie, donnez des ordres pour qu'on ne le renvoie jamais lorsqu'il se présentera. C'est à cet excel­lent ami que je dois tout ce que je possède : il m'a constamment aidé de sa bourse et de ses conseils. Je veux te donner une amie, dit-il en embrassant tendrement Ernestine. Hermance est digne de ton affection ; c'est un ange comme toi ; elle porte l'amour filial jusqu'à l'abnégation la plus complète; aussi le général en est fier au­tant que je le suis à ton sujet. Je célébrerai ma convalescence par ungrand diner où je réunirai tous mes amis. Nous avons vécujusqu'à présent dans une trop grande solitude ; je veux que désormais mon Ernestine soit admirée de tout Ie monde comme elle l'est de ses parents.

—  Vous finirez par m'inspirer trop d'or­gueil, mon cher oncle, dit la jeune fille avec modestie, et vous gâterez tout l'ouvrage de ma bonne mère, qui m'apprit toujours à douter de moi.

—    Doute toujours de toi, mon enfant, ré­pondit le vieillard ; mais reste aussi telle que tu es maintenant. Ta mère est une trop bonne institutrice pour que je veuille toucher à son œuvre. »

Bien que M. Dupayel n'eût jamais cru à la perfection humaine, les rares qualités de Mme Dorival et de sa fille lui apprirent qu'une femme réellement vertueuse est un trésor. C'est pourquoi le bon vieillard ne pouvait cacher ses idées à ce sujet, et il les exprimait avec effusion, sans penser que la modestie de sa pe­tite-nièce en souffrait continuellement.

Mme Dorival, selon les désirs de son oncle, hâtait les préparatifs d'une petite fête, qui devait procurer une heureuse distraction au vieillard convalescent ; et sa fille avait écrit, sous la dictée de M. Dupayel, toutes les invita­tions , qui furent expédiées à leurs adresses.

Pendant la maladie de son oncle, Ernestine avait négligé la pauvre mendiante, bien qu'elle y eût pensé souvent. Mme Colin, d'après ses ordres , était allée plusieurs fois chez Rosine sans jamais la rencontrer.

« Je voudrais pourtant lui faire accepter de l'argent, disait la jeune fille, le sien doit être épuisé.

— Soyez sans inquiétude, répondit la sage gouvernante, Rosine jouit d'une bonne santé, et si elle vous a dit la vérité, elle a dû chercher de l'ouvrage. A parler franchement, je la crois peu active ; la malpropreté et le peu d'ordre qui régnaient chez elle sont des indices trop certains de ces défauts. Un auteur a dit : Vou­lez-vous connaître le caractère et les penchants d'une personne, entrez dans sa chambre. Si ce raisonnement est juste, rien ne prouve en fa­veur de votre protégée.

—L'excès du malheur, répliqua Ernestine, rend insouciant ; ne soyez point aussi sévère pour cette infortunée, qui expie sur un grabat les torts de sa jeunesse. Je suis persuadée que Rosine est issue d'une famille distinguée. Com­bien elle doit souffrir alors de se voir ainsi seule et délaissée!     — Je vois, dit la gouvernante, qu'elle a su vous inspirer une bien tendre compassion. Je vais savoir aujourd'hui si elle mérite toute votre sollicitude; je ferai une enquête minu­tieuse sur son compte, et saurai de ses voisins ce qu'elle fait, ce qu'elle dit, et quelle est sa conduite.

—  Allez, madame Colin, dit Ernestine avec joie ; je suis persuadée que vous m'apporterez de bonnes nouvelles. »

En effet, lorsque la gouvernante revint, elle n'eut que de bons renseignements à donner sur la mendiante. Rosine travaillait sans relâche ; elle était devenue affable envers tous ceux qui avaient auparavant souffert de sa mauvaise humeur. « Je ne sais, avait dit à Mme Colin la plus proche voisine de Rosine, quelle heureuse révolution s'est opérée en elle; mais elle n'est plus reconnaissable. Elle avait refusé jadis un ouvrage fort lucratif que j'avais voulu lui don­ner, car elle avait excité ma compassion. — Oh! je travaille maintenant, m'a-t-elle dit. Mon bon ange m'est apparu pour m'enseigner mon devoir. »

« Voilà à peu près ce que j'ai appris, con­tinua Mme Colin; je suis bien résolue mainte­nant à lui porter tout ce dont vous daignerez disposer en sa faveur.

— Dites-lui, répondit Ernestine en remet­tant deux louis à sa messagère, que j'irai bien­tôt la voir, et que je suis satisfaite de sa doci­lité. »

Rosine témoigna une grande joie en recevant de nouvelles preuves de la bonté d'Ernestine.

« J'ai appris, dit-elle à la gouvernante, à rougir de moi-même en contemplant votre jeune maîtresse : après avoir mesuré l'énorme différence de nos sentiments, je me suis cour­bée devant son front ceint d'une auréole de beauté et de vertu. M'attirer son estime par une soumission sans bornes à ses volontés, telle est ma seule pensée, ma dernière espérance. »

Mme Colin fut satisfaite de voir l'ordre par­fait et la propreté qui brillaient cette fois dans la mansarde ; elle en parla à Ernestine. « Ob ! je veux que maman connaisse ma protégée, s'écria la jeune fille avec joie ; ses douces exhor­tations achèveront mon ouvrage. »

Le jour du grand dîner, impatiemment at­tendu par M. Dupayel, était enfin arrivé. Il exigea qu'Ernestine quittât ses simples vête­ments, qu'elle préférait de beaucoup aux cos­tumes élégants que son oncle lui offrait sans cesse. L'héritière de mes richesses doit être vêtue avec plus de recherche que tu ne l'es, dit-il d'un ton qui ne permettait point de ré­plique.

Ernestine se conforma au désir de son oncle, tout en ressentant du chagrin de penser qu'elle serait désormais obligée de porter ces parures qui plaisaient au vieillard. Lorsque la femme de chambre de sa mère déposa sur le sopha de sa chambre une belle robe de mousseline, garnie de dentelles, qu'elle venait de recevoir des mains de la couturière, la simple jeune fille ne put maîtriser sa douleur.

«Mon oncle, dit-elle naïvement, exige donc que je mette cette robe?

—  Oui, Mademoiselle, répondit la femme de chambre, et il m'a chargée de vous présenter ce cadeau de sa part.

—  Mon Dieu ! que vois-je! » s'écria tout à coup Ernestine troublée.

Cette exclamation fit sourire la servante. Ernestine souleva alors un papier qui recou­vrait un écrin de perles fines de la plus rare beauté.

« Cela coûte-t-il cher? dit-elle triste­ment.

—  Ces perles doivent être d'un prix fort élevé, car elles sont très-belles. »

Pour toute réponse Ernestine soupira.

« Quoi ! s'écria la femme de chambre, vous n'êtes point enchantée de recevoir des marques aussi flatteuses de l'affection de monsieur votre oncle !

—  Oh ! elles me sont toujours précieuses, bonne Joséphine, n'en doutez pas; mais n'est- il pas affligeant de voir tant d'argent employé à des choses futiles, et dont on pouvait se dis­penser?

—  Non, Mademoiselle, répliqua Joséphine, vous saurez plus tard que le monde ne juge que sur les apparences. Si la petite-nièce de M. Dupayel se présentait au salon un jour d'apparat, devant les nombreux convives, vêtue d'une robe simple et sans ornements, on ne manquerait pas de faire de fâcheuses suppositions, des commentaires sans fin , qui ne seraient peut-être point à l'avantage de monsieur votre oncle; car on ne pourrait supposer que votre goût seul ait présidé à votre parure.

—  S'il en est ainsi, dit Ernestine, je n'ai­merai jamais ce monde où il est d'usage d'épier et de censurer amèrement tous les actes des personnes dans l'intimité desquelles on pénètre sous le masque de l'amitié.

Pendant qu'elles parlaient ainsi, Joséphine disposait avec art la chevelure d'Ernestine, que celle-ci avait coutume d'étendre en larges bandeaux, de la manière la plus simple. Impa­tientée de cette espèce de torture à laquelle on la condamnait, elle s'écria tout haut : « Heu­reusement mon oncle ne donnera peut-être pas souvent des dîners ! » ce qui expliqua à José­phine l'ennui qu’avait la jeune fille d'être re­tenue sous son fer.

« Prenez patience, lui dit Joséphine; encore un instant, et vous serez charmante ! »

En effet, Ernestine était ravissante de grâces et de beauté. « Voyez, continua la femme de chambre en l'attirant devant une glace, com­bien vous êtes jolie !

—  Jamais je ne fus moins à mon gré, » ré­pondit Ernestine en rougissant.

Elle descendit au salon, où son oncle et sa mère étaient déjà réunis.

« Te voilà donc, Ernestine? dit le vieil­lard; c'est ainsi que je désirais te voir, mon enfant.

—  Je vous ai obéi, mon oncle, répliqua Ernestine.

En ce moment un domestique annonça plu­sieurs invités.

C'était le général Godelin, accompagné de sa fille Hermance et de son fils récemment sorti de l'École polytechnique, avec le titre d'ingé­nieur des ponts et chaussées.

M. Dupayel, avec cette aisance que donnent l'âge et l'habitude de la société, présenta sa famille à son ami. Puis, prenant une main d'Hermance, il la mit dans la main d'Ernestine. « Continuez, leur dit-il, cette amitié de vos parents, qui ne tardera pas à s'éteindre ; car nous sommes déjà bien vieux, mon brave, continua-t-il en frappant amicalement sur l'épaule du général.

— C'est vrai, répondit celui-ci ; il y a déjà plus de quarante ans que nous nous connais­sons , et depuis cette époque notre mutuelle affection nous a offert de bien douces consola­tions. ». !,„.(-


CHAPITRE V

Hermance.


Tandis que M. Dupayel et M. Godelin se rappelaient ainsi leurs jeunes années, Ernes­tine et llermance s'assirent l'une à côté de l'autre, se sentant attirées réciproquement et disposées à former une douce liaison.

La fille du général n'était pas jolie ; et pour­tant la douce expression de ses traits donnait à sa physionomie un charme plus séduisant que la beauté. Les étrangers ne pouvaient voir Hermance sans l'aimer aussitôt ; mais les per­sonnes qui avaient le bonheur d'être admises dans l'intimité du général, et qui étaient té­moins des soins empressés et de la respectueuse affection qu'elle portait à son vieux père, n'é­prouvaient pas seulement de l'amitié pour elle, mais même une véritable admiration. Hermance avait perdu sa mère dès ses plus jeunes ans ; son souvenir la lui représentait toujours, lorsque, sur son lit de mort, elle lui avait adressé ces mots, que sa fille n'oubliait point : « Je meurs, ma chère eufant : je te laisse seule ici-bas pour consoler ton père ; ne lui donne jamais de souci : qu'il trouve en toi tendresse et consolation. » En achevant ces mots, elle expira. Hermance avait alors sept ans. Pauvre enfant ! si jeune, et déjà si malheureuse ! Com­bien de larmes elle répandit en voyant tous les tristes apprêts funéraires : ces cierges éclairant de leur sombre lumière le corps inanimé de celle qui ne pourrait plus guider sa jeunesse, l'aider de son expérience et la couvrir de ses douces caresses !

L'infortunée jeune fille passa la nuit à prier à genoux près du cercueil ; puis, lorsqu'on vint lui arracher les dépouilles mortelles de sa mère, elle fit entendre des cris déchirants. « 0 ma-

man ! disait-elle enjoignant convulsivement les mains, c'en est donc fait ! Je vais rester ici sans toi ! 0 mon Dieu, je serai bien sage, bien obéis­sante, rendez-moi maman, ou réunissez-moi à elle pour toujours! je veux mourir aussi ! » Et ses plaintes s'éteignirent dans les larmes qui la suffoquaient. Tout à coup elle songe à son père; il lui semble que les derniers accents de sa mère frappent encore son oreille, tant ils sont pré­sents à sa mémoire : « Je te laisse seule ici-bas pour consoler ton père ! répéta-t-elle du ton so­lennel qu'avait pris sa mère mourante; et, mal­gré cette exhortation, je pleure seule et sans penser à lui ! » Alors elle essuya ses pleurs avec une résignation que le Ciel lui envoya subitement, et parcourut les appartements dé­serts sans rencontrer celui qu'elle cherchait.

Enfermé dans un petit cabinet obscur, le général, seul et assis sur un sopha, donnait un libre cours à ses larmes et à ses gémissements. Hermance, ayant entendu ses plaintes, se pré­cipita dans ses bras. « Mon père! s'écria-t-elle, pleurons ensemble aujourd'hui, cela nous soulagera ; mais, à compter de demain, je veux que ton chagrin s'adoucisse. Maman m'a ordonné de te consoler, jamais je ne cesserai de te ché­rir. Oh ! je t'aimerai pour deux, puisque le bon Dieu m'a enlevé maman! » Ainsi parla la pau­vre enfant. Le général la prit dans ses bras, et l'étreignit en silence contre sa poitrine.

Cette scène lugubre et douloureuse , si vi­vement sentie d'Hermance, lui inspira de pré­coces réflexions sur la courte durée de l'exis­tence, et voila d'une mélancolie profonde ses pensées enfantines. Elle offrait sur la terre l'image vivante de la souffrance et de la rési­gnation, et semblait n'attacher quelque impor­tance à la vie qu'à cause de son père.

Le général payait son dévouement filial du plus tendre retour. Inquiet de la pâleur de sa fille chérie, et du triste sourire qui remplaçait sur sa figure la gaieté bruyante et expansive de l'enfance, il crut en la conduisant dansle monde lui rendre la joie qu'elle avait perdue ; mais un contraste aussi frappant avec les goûts solitaires de la jeune fille, loin de la distraire, augmentait encore son chagrin. Elle ne pouvait partager la folle gaieté des personnes dont l'insouciance fait le bonheur ; elle ressemblait à un esprit céleste vivant au milieu des erreurs de la terre, dont le spectacle l'affligeait. Quoique bien jeune encore, son front était triste et pensif: 0n la comparait souvent à une rose qui doit vivre et mourir sur une tombe, et dont on craindrait de profaner le mystérieux parfum ou de briser la tige flexible. La fille du général inspirait un respect profond et une espèce de vénération à tous ceux qui l'approchaient; on la plaignait, chacun la chérissait, se disant involontairement se disant que la terre n'était pas la patrie de cette jeune lille. Si Hermance n'eût pas tant aimé l'auteur de ses jours, un cloître aurait été l'asile de son choix ; la paix profonde et les rêveries mélan­coliques qui naissent dans la solitude, et qui élèvent l'âme vers le Créateur, eussent satisfait les désirs purs de la jeune fille. Mais Hermanee connaissait ses devoirs, elle était jalouse de les remplir et d'achever la mission qu'une mère mourante lui avait confiée ; c'est pourquoi elle n’était heureuse qu'auprès de son père ; seules jouissances étaient de lui prouver sa tendresse en lui prodiguant mille soins attentifs. D'ailleurs elle aimait aussi son frère, qui était pour elle un ami tendre et dévoué. Quelle fête pour ces deux aimables enfants lorsque Jules venait passer les vacances au sein de sa famille ! Que de fois la lune les avait surpris tous deux, à l'ombre des acacias du jardin, prolongeant leurs entretiens pleins de douceur et de mélan­colie ! car le plus souvent ils avaient pour objet la bonne mère qu'ils avaient perdue. D'autres fois l'avenir s'offrait pur et brillant aux regards de l'impétueux jeune homme : « 0 ma bonne soeur! disait-il, Dieu l'a voulu, sachons nous résigner : n'avons-nous pas notre excellent père?» Insensiblement il parvenait à ramener la joie dans le cœur d'Hermance par les assu­rances d'une tendresse à toute épreuve, et par l'espérance de se voir réunis un jour à leur mère, dont rien ne pourrait plus les séparer. Mais lorsque le terme du congé venait forcer le frère et la sœur à se séparer, tout leur cou­rage se trouvait ébranlé, et des torrents de larmes se mêlaient aux adieux.

L'éducation d'un garçon est bien différente de celle d'une jeune fille : étudiant à la fois les langues mortes, les mathématiques, l'histoire et les arts, Jules voyait presque tout son temps pris par des travaux sérieux ; à peine sorti de collège, il fallut entrer à l'École polytechnique.

Prévoyant qu'ensuite il lui faudrait voyager, il ne pouvait penser sans chagrin qu'il serait pres­que toujours éloigné de la maison paternelle.

O Mon Dieu, disait-il quelquefois, quand donc serai-je réuni à ma famille? quand pourrai-je donner des soins à mon père et consoler ma sœur, si douce et si triste? Suis-je donc destiné à ne la voir qu'en passant, et toujours agité par la crainte d'entendre sonner l'heure qui doit m'arracher d'auprès d'elle! »

Ces tristes pensées excitaient ses larmes, et dans ces moments ses camarades faisaient de vains efforts pour qu'il partageât leur gaieté.

Bientôt un nouveau chagrin vint fondre sur Jules et sa sœur; le général reçut l'ordre de se rendre en Afrique. Le bon père, craignant pour Hermance les fatigues d'un long et pénible voyage, une traversée souvent périlleuse, la triste influence d'un climat si différent de celui du nord , voulut confier sa fille à Mme la com­tesse de Menval, qui lui témoignait une tendresse toute maternelle. La courageuse enfant ne voulut point consentir à cette séparation.

« Non, non, mon père! s'écria-t-elle, je veux partager tes fatigues. Qui donc te consolerait si tu devenais malheureux? quelle main panserait tes blessures? Non, tu ne seras point assez cruel pour me laisser ici ! »

Le général, vaincu par les instances de sa fille, qui le tenait serré contre son cœur, con­sentit enfin à sa demande. Pendant toute la traversée, Hermance éprouva faiblement ce mal si terrible qui fait pâlir souvent les hommes les plus robustes. Assise sur le tillac, au milieu des joyeux matelots, elle goûtait une sensation nouvelle et remplie de charmes en regardant avec délices cette immense nappe d'eau unie et bleue, magnifique ouvrage de Dieu.

Souvent absorbée entièrement par une douce rêverie, à la vue de ce majestueux spectacle, elle se plaisait à méditer sur des sujets pieux et saints ; mais bientôt les gais refrains des mate­lots venaient l'arracher à ses réflexions et frois­ser son cœur, rempli de pensées mélancoliques.

La traversée fut courte et agréable. En décou­vrant la terre, l'équipage fit éclater des trans­ports de joie. Le général et sa fille furent ac­cueillis avec les honneurs dus à leur rang ; une musique guerrière vint exécuter des fanfares sous le balcon du haut duquel le général saluait la troupe. Hermance éprouvait une douce sa­tisfaction chaque fois qu'elle était témoin des hommages qu'on rendait autant aux qualités qu'au grade de son père.

Pendant les deux années qu'ils passèrent en Afrique, Hermance eùt coulé une existence assez agréable si deux pensées pénibles ne l'eussent sans cesse agitée. Chaque fois que son père marchait contre l'ennemi, elle craignait qu'il ne fût victime de son courage, et elle était en proie à des angoisses inexprimables, jusqu'au moment où il revenait la presser avec tendresse sur son cœur, et la dédommager par un doux baiser de tout ce qu'elle avait souffert. Le souvenir de Jules, resté seul en France, venait aussi altérer tout le plaisir qu'elle eût pu goûter dans ces contrées à demi sauvages; car elle aimait à embrasser du regard ces plaines im­menses où la végétation est si belle, qu'elle n’ presque pas besoin du secours des hommes ;où croît à côté du palmier, l'oranger aux fruits d'or ; où des touffes de lauriers-roses s'entrelacent aux verts rameaux de gros oliviers, dont le feuillage procure un abri protecteur contre les ardeurs d'un soleil brûlant. La jeune fille trompée par une douce illusion, croyait voir le paradis terrestre, alors que les hommes ré­coltaient les fruits de la terre sans l'avoir au­paravant arrosée de leurs sueurs.

Quelles que fussent les pensées qui remplis­saient son cœur, Hermance était uniquement guidée dans ses actions par le dévouement qui l'attachait à son père ; aussi, lorsque le général reçut l'ordre de revenir en France, elle oublia les nouveaux ennuis qu'allaient lui causer le bruit et la dissipation de la capitale, pour par­tager sincèrement la joie que manifestait l'au­teur de ses jours.

Le général reçut des adieux affectueux, qui lui prouvèrent combien son brillant courage et ses nobles qualités lui avaient attiré d'amis parmi ses compagnons d'armes et parmi les anciens habitants du pays.

Les rivages africains disparurent bientôt aux yeux de nos voyageurs. Le général, moins pressé qu'à sa première traversée, se proposait de s'arrêter cette fois dans les différentes villes qu'ils devaient traverser. Ils débarquèrent au port de Toulon, cette ville maritime qui vit les premiers exploits guerriers de Napoléon. L'arsenal, situé à l'une des extrémités du port, présente un des spectacles les plus curieux du monde; là, objet des justes rigueurs de la so­ciété , vivent des milliers de criminels frappés par la justice humaine, et qui pour la plupart semblent, par la perversité dont ils font parade, braver le jugement bien plus redoutable qu'ils auront a subir un jour. Ils marchent deux à deux, attachés fortement par une double chaîne. Quelle source de pénibles médita­tions pour un esprit sensible et réfléchi, que la vue de ces êtres dégradés, qui semblent tirer vanité des crimes qu'ils expient !

Le général et sa fille, introduits dans l'inté­rieur du bagne, éprouvèrent une impression si douloureuse, qu'ils ne purent soutenir l'aspect de ce hideux spectacle, qui s'étale sous le plus beau ciel du monde. Cependant, ne voulant pas quitter la ville sans avoir vu toutes les curio­sités qu'elle renferme, le vieux militaire visita la corderie, à laquelle travaillent sans cesse des forçats moins coupables et dont les membres ne sont pas enchaînés; la salle d'armes surtout plut infiniment au général. Qu'on se figure un bâtiment immense, dont les murs sont entièrement cachés par des armes de toute espèce, d'une propreté merveilleuse, rangées dans un ordre admirable, s'élevant en piles symé­triques, se groupant en faisceaux étincelants, s'arrondissant en rosaces, se contournant en arabesques capricieuses, et l'on aura une idée de cette imposante collection. Ils visitèrent aussi la salle des modèles, de la même grandeur que la salle d'armes; elle est remplie de petits vaisseaux, semblables à des jouets d'enfants, qui servent de modèles pour la construction de ces grands et majestueux bâtiments qui font la gloire de la marine française. En voyant ces masses immenses voguer légèrement sur les flots, on a peine à comprendre qu'ils soient sortis de la main des hommes ; on est forcé de rendre hommage au génie de leurs construc­teurs, et de remercier Dieu, qui daigna accor­der de si puissants moyens d'exécution aux faibles mortels.

Les environs de Toulon sont charmants ; la nature s'y montre partout féconde et gracieuse. D'un côté, l'œil se perd dans l'immensité des plaines, tandis que, de l'autre, des collines ombragées par le pin et le chêne antique offrent des sites pittoresques et enchanteurs; l'air y est embaumé par la violette sauvage ou le thym presque toujours fleuri. La douce influence du climat de ces contrées fertiles s'é­tend jusque sur le caractère de ses heureux habitants : le paysan et le cultivateur, libres de toutes craintes, fredonnent en travaillant de gaies chansonnettes, car le soc de la charrue n'est jamais arrêté par la neige ou la glace.

Hermance, impatiente de revoir un frère qu'elle aimait tendrement, prêtait peu d'atten­tion à ces belles campagnes, dont l'aspect causait à son père un plaisir infini. La jeune fille ne fut vraiment joyeuse que lorsque, en­fermée dans la voiture, elle vit s'enfuir derrière elle les contrées qui la séparaient de l'objet de son affection. Cependant, craignant de causer quelque chagrin à son père, elle cacha son impatience et l'accompagna à Marseille, une des plus riches et des plus commerçantes villes de France.

Marseille est une ville bien bâtie, mais dé­nuée de monuments remarquables, excepté la cathédrale et la bourse. Le port, un des plus larges et des plus commodes qui existent, est sans cesse rempli de bâtiments marchands, attendant les produits qu'ils doivent transpor­ter dans les pays lointains. Vivre pour acquérir semble être la devise des bons Provençaux de ce pays. La campagne n'y est pas aussi belle que dans le département du Var ; de hautes murailles entourent la ville ; il faut aller bien loin pour rencontrer une campagne agréable ; la poussière soulevée par le vent appelé mis­tral décourage souvent les piétons et les fait renoncer à une longue promenade.

Que de fois la sécheresse fait craindre pour la récolte ! On demande à Dieu une pluie bien­faisante, attendant, comme un bonheur inouï, que ce ciel si pur se voile enfin de nuages, et répande avec la rosée céleste l'abondance sur la terre. Chaque matin le paisible propriétaire ouvre en tremblant sa fenêtre , espérant que ses vœux seront exaucés ; et, tout découragé, il se désespère en contemplant ces brillants rayons du soleil que tant d'autres climats en­vient à nos contrées méridionales.

Les Provençaux sont en général fort reli­gieux. 11 existe sur une montagne une jolie chapelle dédiée à Notre-Dame-de-la-Garde. Cet ermitage est en grande vénération parmi les matelots; souvent, près de faire naufrage, les malheureux voyageurs l'entrevoient à travers les brouillards et la tempête, comme le phare de leur dernière espérance : dans cet instant terrible, ceux qui sont animés d'une foi naïve et sincère se recommandent à la sainte Vierge.

Jamais leur confiance ne fut trompée : ils abordent au port, protégés par l'Esprit divin, qui veille sur ceux qui croient. Transportés de reconnaissance, ils vont processionnellement remercier, au pied de la statue de la Vierge-de-la-Garde, leur invisible protectrice. On a aussi recours à elle lorsqu'on désire la pluie. Dans toutes ses souffrances, dans tous ses be­soins, le pays s'adresse à cette bienveillante et puissante médiatrice.

Hermance alla prier dans la sainte et rustique chapelle. Elle aussi avait des actions de grâce à rendre à la bienfaitrice des voyageurs ; accompagnée de son père, qu'elle aidait à mon­ter, ils admiraient ensemble les nombreux troupeaux broutant le gazon fleuri qui orne la colline sur laquelle est situé l'ermitage.

Cependant llermance ne put dissimuler plus longtemps à son père son désir de retourner à Paris. Le général, le partageant sans doute, promit de ne plus s'arrêter jusqu'au terme de leur long voyage ; pour preuve de sa résolu­tion, il écrivit à Jules, en lui fixant l'époque prochaine de son arrivée.

Jules reçut cette lettre avec transport : cha­que jour il accusait le temps de lenteur, et comptait impatiemment les instants qui le sé­paraient encore de son père et de sa sœur.

Ce jour fortuné ne tarda pas à arriver, et bientôt tous les membres de cette famille si unie oubliaient dans de tendres embrassements leurs inquiétudes passées et les souffrances d'une longue séparation. Jules avait fait des progrès qui satisfirent le général ; il devait bientôt sortir de l'École polytechnique, et res­ter quelque temps dans sa famille, avant de se rendre au poste qu'on lui avait assigné. Le bon général était justement fier de ses deux en­fants. En effet, ils étaient l'un et l'autre tels qu'un cœur de père pouvait les désirer.


CHAPITRE VI

Histoire de Rosine.

 

Les détails qui précèdent ont dû faire suf­fisamment connaître l'amie que M. Dupayel donnait à sa nièce. Les rapports qui existaient dans les cœurs aimants et vertueux d'Hermance et d'Ernestine firent naître presque aussitôt, entre les deux jeunes personnes, une tendre sympathie qui ne tarda pas à se changer en une amitié aussi durable que vive, parce qu'elle était fondée sur la vertu. Mais revenons au moment où nous avons laissé les nouvelles amies, se voyant pour la première fois dans le salon de M. Dupayel.

Le dîner se passa gaiement, car les saillies du général et de son vieil ami ne tarissaient point. De leur côté, les deux jeunes personnes, placées l'une à côté de l'autre, s'étaient promptement entendues, et se faisaient mutuelle­ment mille promesses de se voir souvent.

« Vous me raconterez ce que vous avez vu dans vos longs voyages, disait Ernestine; ce doit être un bien grand plaisir de visiter sans cesse des pays nouveaux.

—  Pour moi, répondit Hermance, je préfère la vie sédentaire et uniforme de la campagne ; vous deviez être bien heureuse lorsque vous habitiez cette jolie solitude située sur les bords de la Seine ! Oh ! si vous saviez combien je suis contente ! mon père et moi nous avons formé les plus séduisants projets d'avenir ! nous aban­donnerons Paris aussitôt qu'il aura sa retraite, ce qui ne peut tarder à cause de son âge et de ses nombreuses blessures.

—  Je voudrais bien pouvoir vivre auprès de vous ! » répliqua Ernestine.

En causant ainsi, les deux jeunes filles for­maient de ces rêves charmants que leur âge heureux est si ingénieux à inventer ; ces doux projets leur semblaient à elles-mêmes des chi­mères, et cependant ils devaient pour la plu­part se réaliser un jour.

Après le dîner, on passa dans un salon où la société se livra à une vive et aimable cau­serie. M. Dupayel et le général firent une par­tie de trictrac, pendant que d'autres personnes demandaient à différents jeux une innocente distraction. Tandis que Mme Dorival causait avec des personnes plus âgées, Ernestine, Hermance et Jules, assis sur un divan, se livraient aux doux épanchements de l'amitié.

« Je suis charmé, dit le jeune homme en s'adressant à Ernestine, que ma soeur ait enfin trouvé une amie telle que vous, dont l'âge, les sentiments et les goûts semblent en tous points conformes aux siens. Lorsque je ne serai plus auprès d'elle, la douce certitude de lui savoir une si aimable compagne diminuera pour moi les tourments de l'absence.

—  Oh ! je vous promets de l'aimer, s'écria vivement Ernestine en posant ses lèvres sur le front de son amie, qui reçut avec joie cette marque de tendresse.

—  Hermance est une excellente personne, continua Jules; mais elle a le tort très-grave de revêtir tous les objets des sombres couleurs que son imagination mélancolique jette sur toutes ses pensées. Si le sourire paraît sur ses lèvres, c'est une lueur pâle et fugitive comme l'éclair. Je cherche, et souvent sans succès, à ramener dans son âme une gaieté qu'elle prend plaisir à repousser. J'ai même remarqué qu'au­près d'elle je deviens aussi, sans trop savoir pourquoi, taciturne et triste. Allons, belle rêveuse, dit-il tendrement en prenant la main d'Hermance, imitez cette amie que le Ciel vous envoie : devenez riante comme elle.

—  Je ne suis pas toujours aussi portée à la gaieté que je vous le parais aujourd'hui, re­prit Ernestine. Ce matin encore j'ai longtemps pleuré.

—     Pleuré! dit Jules; et pourquoi donc?

—    Oh ! je n'oserais vous le dire.

—  Vous piquez ma curiosité ; allons, con­tez-nous vos petits chagrins; nous les parta­gerons, et cela les adoucira.

—  Vous rirez peut-être de ma simplicité.

—  Jamais ! jamais ! s'écrièrent à la fois 1e frère et la sœur.

- Eh bien! dit Ernestine, habituée à la vie retirée et libre de la campagne, je ne puis m'habituer aux cruelles coutumes de la ville. J'ai en horreur la toilette, par exemple.

—  Il n'y paraît point, répliqua Jules en riant.

     Voilà le sujet de mon affliction, continua naïvement Ernestine. Ne suis-je pas bien mal­heureuse d'être ainsi contrariée dans mes goûts ? Je ne serai jamais joyeuse au milieu d'un monde pour lequel il faut faire tout l'op­posé de ce qui nous plaît.

—  Chère Ernestine, dit Hermance avec un vif sentiment de plaisir, en voyant qu'elle avait enfin rencontré quelqu'un qui pensait comme elle, et qui saurait assurément comprendre sa douleur muette et répondre à ses soupirs ; chère Ernestine, dit-elle, obligées quelquefois de nous conformer aux lois bizarres de la société, nous aimerons à nous retrouver en­semble, pour nous dédommager de la contra­riété qu'elle nous imposera ; nous gémirons ensemble…

—  Dieu ! que ce sera plaisant ! répliqua Jules avec vivacité. Je comptais sur vous, Mademoi-

selle, pour rendre la gaieté à ma sœur; et vous avez aussi besoin de consolation ! »

Cette apostrophe les fit rire tous trois.

« Jules , dit Hermance à son frère, quand donc cesseras-tu de tourner en ridicule tout ce qui ne sort pas d'une tête étourdie comme la tienne?

— Ma chère sœur, je rends plus de justice que tu ne sembles le croire aux pensées sé­rieuses lorsqu'elles sont utiles; mais je ne veux point, semblable à Héraclite, ce philosophe qui pleurait incessamment sur les erreurs hu­maines, m'abandonner à une inutile mélan­colie, qui détruit la santé et le bonheur. Je ne voudrais pas cependant tomber dans un autre excès, et rire de tout ; mais je crois qu'il faut éviter de s'abandonner sans raison à une vague tristesse, qui est une véritable maladie de l'esprit. »

Le bon jeune homme aimait sa sœur de toute la force de son âme ; ce n'était donc nulle­ment pour la contrarier qu'il blâmait ainsi les dispositions habituelles d'Hermance : il avait le louable désir de l'arracher à une mélancolie naturelle qu'il croyait devoir lui être funeste.

Dix heures venaient de sonner à la riche pendule qui ornait la cheminée de M. Du­payel : 0n songea à se séparer.

« Cher général, dit le vieillard à son ami en achevant la dernière partie de trictrac, qu'il avait perdue, à quand ma revanche?

—  Lorsque vous le voudrez, répondit le mi­litaire. Je suis libre, profitons-en pour nous voir souvent, car d'un moment à l'autre la pa­trie peut avoir besoin de moi. Ces jeunes filles ne seront pas fâchées de se revoir.

—  Non certainement, dirent Hermance et Ernestine : notre plus grand désir est de nous réunir le plus souvent possible. »

Chacun se sépara, se promettant bien de continuer des relations si douces.

M. Dupayel était tout à fait guéri de sa goutte : on aurait cru qu'il rajeunissait, en voyant la liberté de ses mouvements et la santé parfaite qui brillait sur sa figure. Il recevait du monde deux fois par semaine. Ernestine se montrait constamment aimable et affectueuse envers toutes les personnes admises chez son oncle ; Hermance apprenait, chaque fois qu'elle la voyait, à la chérir davantage.

Ernestine n'avait pas cessé de faire de nom­breuses aumônes ; ses courses habituelles n'é­taient nullement interrompues par l'obligation nouvelle où elle se trouvait de partager avec sa mère le soin de faire les honneurs de la maison de son oncle. Elle ne dédaigna point de visiter chaque jour les mansardes où elle distribuait à la fois des secours et des consolations, si douces et si précieuses pour les infortunés; elle savait cacher avec une modestie et une discrétion très-rares ses nombreuses libéra­lités. Jamais un mot ne lui était échappé sur ce sujet dans ses longues conversations avec Hermance : sachant que le vrai mérite d'un bienfait consiste à le cacher, elle renfermait ses secrets et son bonheur dans le fond de son âme.

La pieuse enfant s'était bien gardée surtout d'abandonner Rosine, sa pauvre protégée ; elle voyait avec satisfaction que ses leçons de vertu et de religion avaient rendu le repos à cette âme inquiète et troublée. Le travail lui faisait passer rapidement ces longues heures du jour, qui jadis lui semblaient éternelles, et la nuit elle goûtait un sommeil réparateur. Enfin, Rosine, calme et résignée, avait recouvré une sérénité d'esprit dont elle n'avait pas joui même dans les moments les plus heureux de sa vie.

Un jour, Mme Dorival se disposant à sortir pour faire une promenade, dont elle était privée depuis longtemps, voulut emmener Ernestine.

Maman, lui dit la jeune fille, je t'ai sou­vent parlé de ma protégée ; tu m'as témoigné le désir de la connaître : eh bien, si tu veux, nous irons la voir aujourd'hui. »

Mme Dorival consentit aux désirs de sa fille, et ordonna au cocher de se diriger vers le fau­bourg Saint-Antoine. Ernestine, ravie de la complaisance de sa bonne mère, la guida jusqu’à la chambre de Rosine ; cette dernière était auprès d’ une petite table couverte de l'attirail d’une couturière ; elle poussa un cri de joie en voyant la jeune fille.

« Voilà maman, dit Ernestine ; elle a voulu me procurer le plaisir de m'accompagner chez vous. »

Rosine, sans oser lever les yeux sur la dame qui daignait la visiter, avança silencieusement

deux chaises. Pendant ce temps, Mme Dorival considérait attentivement l'étrangère, croyant reconnaître ses traits et se disant à elle-même qu'assurément cette femme ne lui était pas in­connue. Cependant elle prit un siège, atten­dant avec une espèce d'anxiété l'explication d'un mystère auquel elle se sentait vivement intéressée. Après avoir réfléchi assez long­temps, tandis que Rosine montrait à Ernestine son travail en broderie et lui demandait quel­ques conseils, Mme Dorival s'écria : « Dites- moi, Madame, dans quel pays reçùtes-vous le jour? »

Rosine leva la tête aussitôt, paraissant con­trariée d'une question à laquelle elle ne s'at­tendait point.

« Je suis née bien loin de Paris, répondit- elle.

—  De grâce, satisfaites ma curiosité, qui vous paraîtrait bien excusable si vous pouviez en comprendre le motif.

—Vous l'exigez, répliqua tristement Rosine:

c'est Hyères, en Provence, qui m'a vu naître.

—  Grand Dieu ! se pourrait-il? s'écria MmeDo­rival. Votre nom véritable?

—    Clara.

—    Ma sœur ! »

En même temps qu'elle jetait ce cri parti du coeur, Mme Dorival pressait dans ses bras sa soeur miraculeusement retrouvée, et ne pouvait exprimer que par des sanglots tous les sentiments qui se pressaient dans son âme. Ernestine, au comble de la surprise, pouvait à peine croire tout ce qu'elle voyait et en­tendait.

Dans quel état je te retrouve, pauvre Clara! s'écria Mme Dorival.

—  Hélas! ma chère Julie, répondit Clara en baissant la tète avec confusion et en pleu­rant amèrement, tandis que tu jouis de tout le bonheur que mérite et que procure une conduite irréprochable, je coule ici une exis­tence misérable et abandonnée. »

Mme Dorival bénissait le Ciel, qui lui ren­dait une sœur dont le sort avait souvent causé son tourment secret.

« Ma chère maman, lui dit Ernestine, pourquoi m’avoir caché si longtemps tes souffrances ?

- Il est vrai, ma fille, que j'ai toujours gardé le silence sur ce sujet ; mais devais-je t’afflliger inutilement? Et cependant Dieu, dans sa profonde sagesse, s'est servi de toi pour me ramener cette sœur qui mettait tant de soin à se soustraire à mon amitié.

— Chère Julie, répliqua Clara profondé­ment émue, n'accuse point mes sentiments; mon silence à ton égard était un hommage rendu à ta vertu : je n'osais pas te donner le triste spectacle d'une existence devenue par ma faute si misérable. Souvent je demandais à Dieu la faveur de te contempler sans que tu pusses me voir, afin de lire sur ton visage ce calme profond que donnent l'innocence et la piété, cette tranquillité pure que mes re­mords me ravissaient. Hélas ! j'ignorais ta des­tinée, je te croyais dans la Provence. Une lettre, la dernière que j'ai reçue de ce pays , m'apprit la mort de notre mère; je m'accusai d'avoir hâté par mon indifférence la fin de ses jours. 0 Julie ! tout le bonheur était réservé à toi seule : car tu as sans doute recueilli avec son dernier soupir son baiser d'adieu et sa tendre bénédiction ; tandis que si mon nom s'échappa de ses lèvres mourantes, ce fut sans doute pour maudire le jour où elle me donna la vie ! »

En parlant ainsi, l'infortunée Clara, suc­combant sous le poids de sa douleur, versait un torrent de larmes.

« Non, ma sœur, reprit Mme Dorival, ma mère ne t'a point maudite. Dieu met dans le cœur d'une mère trop d'amour pour que le ressentiment d'une offense puisse jamais l'ef­facer entièrement. Ses derniers moments fu­rent calmes, résignés comme ceux que le Ciel envoie à une véritable chrétienne. »

Mme Dorival, dont la sensibilité était ré­veillée par le souvenir cruel de la mort de sa mère, ne put résister à une douloureuse émo­tion, qu'Ernestine partageait vivement.

« Achève, ma chère Julie, tes paroles répan­dent un baume salutaire sur mes blessures. Il est donc vrai que ma mère n'a point prononcé contre moi le fatal anathème! Grâces vous soient rendues, ô mon Dieu ! »

En disant ces mots, Clara élevait ses mains vers le Ciel, dont elle ne savait comment re­connaître la bonté. Après quelques instants d'un pénible silence, Mme Dorival demanda à sa sœur pourquoi elle avait quitté la dame qui l'avait si généreuse­ment adoptée.

« Je vais te raconter en peu de mots, reprit la pauvre Clara, ce qui m'est arrivé depuis que je t'ai quittée, et les fautes dont je me suis rendue coupable. Je passerai sous silence les défauts que je n'ai jamais cherché à vaincre dans un âge où il est si facile de se corriger lorsqu'on en a le ferme désir, défauts qui sont la source de tous mes malheurs. Orgueilleuse et vaine, je rêvais la richesse dès mon jeune âge, éprouvant un profond dégoût pour ce simple asile où nous vivions heureuses. Que de fois mes yeux s'arrêtaient avec tristesse sur les meubles antiques et fanés qui devaient un jour nous appartenir ! Je m'indignais contre ùn sort aussi injuste, et lorsque je voyais mon image dans un miroir, j'osais fonder un avenir bril­lant , une fortune rapide sur la beauté de mes traits. Telles sont les pensées qui agitent et dominent le cœur d'une jeune personne qu'une éducation religieuse ne met pas à l'abri de ces suggestions de l'enfer. Ces folles images dans la contemplation desquelles je me complaisais me poursuivaient jusque dans le sommeil : dans mes rêves, j'avais des châteaux, des pa­lais, dans lesquels je commandais à de nom­breux sujets, toujours prêts à obéir à mes moindres mouvements. Ces songes m'enivraient, et j'avais l'orgueil et la faiblesse de croire qu'ils se réaliseraient un jour. J'avais atteint ma treizième année, et je voyais avec un secret désespoir que jusqu'alors aucun chan­gement ne s'était opéré dans ma situation. A peu près à cette époque, une dame qui voya­geait en Provence pour rétablir sa santé se trouvant un jour chez une de nos voisines, et admirant la vivacité des jeunes Provençales, témoigna le désir de s'attacher une jeune per­sonne qui voudrait renoncer à sa famille pour la suivre à Paris. Seule, ayant perdu successivement tous ses enfants, elle cherchait une compagne qui put par son amitié et ses soins abréger ses longues heures d'ennui. Mon cœur battit avec force, et j'osai m'ofTrir ; elle ac­cepta, et demanda le jour même l'autorisation nécessaire à notre bonne mère. Celle-ci, qui avait souvent gémi sur mes malheureuses dis­positions et qui avait vainement cherché à ramener vers la religion et la simplicité mon àme exaltée, n'osa pas refuser une proposition qui semblait devoir combler tous mes vœux. Je te quittai alors, Julie, et, je dois l'avouer ici à ma honte, je te quittai sans répondre à tes tristes adieux par un seul regret, par une seule larme.

Pendant le voyage, je me montrai attentive, reconnaissante et désireuse de plaire à ma pro­tectrice, à qui je pensais devoir un jour cette position brillante qui était le but de toute mon ambition, le désir et l'espoir de mon cœur. Cotte dame, satisfaite de mes égards et de mon respectueux attachement, me comblait d'éloges et de caresses. Un superbe hôtel fut notre de­meure à Paris ; j'avais sous mes ordres de nom­breux domestiques : j'étais au comble du bon­heur.

Peu à peu, connaissant toute l'amitié de cette dame pour moi, je laissai se ralentir mes atten­tions à son égard. Quelques reproches sur ma désobéissance et ma légèreté me firent com­prendre, sans apporter aucun changement dans ma conduite, que Mme la comtesse de Maville, douée d'un cœur excellent, exigeait de la part de sa protégée soumission et prévenances, et qu'elle n'avait point oublié la distance qui me séparait d'elle, distance que sa bonté ne me fai­sait jamais sentir et que ma vanité cachait à mes yeux. Ce fut avec un chagrin bien grand que je fis cette découverte, si pénible pour mon amour- propre ; je ne pus dissimuler longtemps mes projets ambitieux. Les reproches de ma protectrice, dictés par le plus tendre intérêt, ne firent que lui attirer mon mépris et presque ma haine; je lui tins rigueur, je boudai pendant des journées entières. Elle s'en fâcha; je l'en­tendis même un jour se reprocher tout haut de m'avoir amenée à Paris. Dès lors une mésin­telligence déclarée régna entre nous.

Quelque désir que j'éprouvasse de rester tou­jours dans ce brillant hôtel, je faisais cepen­dant, insensée que j'étais, tous mes efforts pour m'en faire bannir à jamais. J'ignorais encore que la bonté, la douceur et la vertu peuvent seules nous conduire au bonheur et nous attirer l'estime et la bienveillance de nos semblables. Mme de Maville remplissait à mon égard les devoirs d'une bonne mère; elle m'exhortait au travail, à une vie douce et réglée; son plus grand chagrin était de voir mon indocilité et la froideur dont je payais sa tendre sollicitude. Quelquefois, en me traçant le tableau hideux de l'avenir qui m'était réservé si je ne songeais sérieusement à changer de conduite, des larmes de compassion s'échappaient de ses yeux ; mais la jeune fille rebelle qui s'était montrée sourde aux prières et aux remontrances d'une mère ne devait pas se rendre aux observations d'une amie. Bien que je parusse l'écouter avec recon­naissance, je l'accusais tout bas, dans mon in­justice, de caprices et de tyrannie : j'étais des­tinée à fournir un terrible exemple aux jeunes personnes ambitieuses et indociles. »


CHAPITRE VII

Suite de l'histoire de Clara.

 

« Plusieurs années s'écoulèrent ainsi ; j'avais atteint ma dix-septième année. Nous apprîmes alors la mort de ma mère ; Mme de Maville s'affligea sincèrement d'un événement aussi malheureux, qui semblait la rendre seule arbitre de ma destinée, en lui dounant les droits de la mère que j'avais perdue. Mais, comme elle était pieuse, elle se crut engagée envers Dieu à me protéger toujours.

Si je t'énumérais toutes les fautes dont je ne cessais de me rendre coupable envers ma bien-

faitrice, tu ne daignerais point me pardonner chère Julie; j'abrégerai donc ce pénible récit. Mmo de Maville me fit appeler un jour dans son cabinet.

« Clara, me dit-elle d'un ton grave et solen­nel, je veux vous marier ; un homme vertueux et capable de vous rendre heureuse m'a fait de­mander votre main. Puisque le Ciel vous a retiré vos parents, je dois les remplacer dans cette circonstance ; j'espère que vous vous rendrez à mes avis, et que vous ne rejetterez pas le parti avantageux qui se présente. Afin de vous prou­ver qu'en me chargeaut de vous je n'avais pas d'autre but que celui d'assurer votre félicité, je vous donne une dot de vingt mille francs.

—  Quel est celui qui daigne jeter les yeux sur moi? répondis-je en tremblant.

—  Vous le connaissez, me dit-elle, c'est le fils de notre riche mercier.

—  Quoi ! m'écriai-je, indignée d'une pro­position si peu en rapport avec mes rêves de richesse et d'ambition, c'est à un pareil homme que vous voulez me donner ! Non, Madame, n'espérez pas que je consente à une union si indigne de moi.

- A quoi prétendez-vous donc? répliqua la comtesse justement irritée. Votre inconcevable orgueil et vos prétentions ridicules me lasseronnt enfin ; la bienfaisance et la délicatesse des procédés ont des bornes, lorsque la personne envers laquelle on les exerce en est aussi indigne que vous.

«  Réfléchissez, Mademoiselle, rendez-moi réponse dans le plus bref délai ; car je vous préviens que, si vous ne cédez à mes désirs, qui me paraissent raisonnables, vous pouvez vous préparer à sortir d'ici. »

Rentrée dans ma chambre, je donnai un libre cours à mes sanglots. Le parti qu'on me pro­posait me paraissait une humiliation des plus cruelles. «  Moi mercière! m'écriai-je douloureusement ; je serais abaissée jusqu'à ce point ! Ma brillante fortune et les honneurs auxquels je m'étais crue destinée aboutiraient donc, en définitive, au misérable comptoir d'un petit mercier ! Je n'y consentirai jamais, m'écriai- je ; je préfère sortir de cet hôtel et, puisque j'en ai la liberté, je partirai. »

A peine eus-je pris cette résolution har­die, que je fis un paquet des vêtements que je

devais à la générosité de Mme de Maville. Je n'oubliai pas les bijoux qu'elle m'avait don­nés, et je quittai un matin, sans rien dire à personne, ce toit protecteur et hospitalier sans déposer sur le seuil un soupir, une seule larme !

Je me mis à courir dans les rues de Paris, aussi vite que si l'on m'eût poursuivie. Hélas! je m'étais rendue trop insupportable pour que personne songeât à me rappeler. Il arrive sou­vent qu'après avoir fait une mauvaise action, on réfléchit trop tard sur les conséquences qu'elle entraîne. Je ne tardai pas à l'éprouver : assise sur un banc du boulevard Saint-Martin, je me mis à penser au triste avenir qui m'était réservé, regrettant presque d'avoir pris un parti aussi désespéré, qui me jetait au milieu d'une ville immense et inconnue, seule et dé­pourvue de toute protection humaine. Je restai là pendant plus d'une heure, ne sachant quel parti prendre. Bientôt, pressée par la faim, j'entrai chez un restaurateur, sans songer à la singularité que présentait mon isolement. Un vieillard me considérait attentivement depuis mon arrivée. Surpris sans doute de me voir dans ce lieu, seule, triste, inquiète, et les yeux remplis de larmes, il s'approcha de moi fort respectueusement. « Ne cherchez-vous pas un emploi, mon enfant ? » me dit-il. Sur ma ré­ponse affirmative, il me conduisit dans un bel hôtel ; et me présenta tout de suite à une vieille demoiselle qu'il appelait sa sœur. Cette dame me reçut d'abord avec froideur, et me fit mille questions auxquelles je répondis avec une ap­parence d'ingénuité ; j'eus soin d'amplifier fort ce qui s'était passé entre ma protectrice et moi : je ne parlai que de ses prétendues violences pour m'arracher un consentement à un ma­riage odieux. L'air de bonne foi qui régnait dans ce récit mensonger dissipa bientôt les soupçons qu'avait conçus Mme Durval (ainsi se nommait ma nouvelle protectrice) ; elle me plaignit et me témoigna dès lors le plus tendre intérêt, m'offrant de me garder auprès d'elle jusqu'à ce qu'elle trouvât à me placer avec avantage. J'acceptai cette offre généreuse en témoignant une feinte reconnaissance.

La sœur de M. Durval était fort languis­sante ; elle ne se livrait qu'avec peine aux fastidieux détails d'un ménage. Ce fut sur moi qu'elle compta pour lui épargner ces soins ; elle m'investit donc du titre de femme de charge ce qui me déplut fort, tant mon amour-propre avait peine à se taire. Ainsi j'avais refusé d'être mercière, et je me voyais condamnée à veiller sur des domestiques, à avoir soin du linge, en un mot, à exercer une surveillance active sur tous les détails d'une maison. Je me résignai d'abord, m'efforçant de cacher mon affliction ; mais bientôt j'apportai une coupable négli­gence dans mes nouveaux devoirs. Les domes­tiques se plaignirent de ma hauteur insul­tante et du cruel empire que j'exerçais sur eux. La position subalterne dans laquelle me tenaient mes bienfaiteurs contribua aussi à m'inspirer du dégoût pour eux. Assise à leur table, il me fallait garder le silence; plusieurs fois je cherchai à lier conversation avec des personnes étrangères qui avaient été invitées, un regard sévère de Mme Durval faisait expirer ma phrase sur mes lèvres, que je mordais de dépit. Lorsque nous étions seules, elle me disait : « Sachez donc, Clara, qu'une jeune fille doit savoir se faire admirer par sa mo­destie ; songez que, n'ayant aucune position dans le monde, vous ne devez point chercher à vous y faire remarquer; n'imitez pas ces personnes libres et insensées qui parlent à tort et à travers, redoutant fort peu de s'attirer le blâme public : la pudeur est la plus belle pa­rure d'une femme, et le silence, dans certaines occasions, lui prête plus d'éloquence et de charmes. » Pour toute réponse, je hochais la tête, peu convaincue de ces vérités si opposées à mes idées.

Une vieille femme dont l'âge n'avait nul­lement mûri la raison, car, au déclin de ses jours, elle était folle et dissipée, fréquentait habituellement la maison Durval. Cette femme méchante et fausse, jalouse de la fortune de M. Durval, cachait sous l'apparence de l'ami­tié une haine profonde pour ma protectrice qui était bien loin de soupçonner ses mauvais desseins.

Cette odieuse personne ne tarda pas à remar­quer combien peu me plaisait le genre de vie que je menais dans cette maison. Un jour, étant restée seule avec moi au salon, elle me tint ce discours : « Pauvre demoiselle, faut-il, lors­qu'on est douée par la nature de tant d'avan-

tages, se voir contrainte à végéter sous une dis­cipline aussi sévère ! «  Mon amie est fière de sa richesse, et je suis persuadée qu'elle vous mal­traite souvent ; car ces nouveaux riches sont si ridicules et si sottement exigeants ! »

Ce langage, qui eût offensé une jeune fille sage et reconnaissante, me plut infiniment ; j'ajoutai mes sarcasmes aux siens, et nous dé­chirâmes sans pitié celle qui m'avait tendu la main dans mon malheur, et qui, sur la simple foi de mes paroles, m'avait généreusement in­troduite dans l'intérieur de sa famille. Ingrate et indiscrète, je dévoilai à l'ennemie de ma maîtresse ses petites faiblesses, ses habitudes les plus innocentes, que je présentais sous un point de vue odieux et ridicule. Je n'étais que trop bien encouragée par ma cruelle confidente, qui, sous les dehors de l'amitié voulait ine plonger dans un abîme de malheurs.

Ma bienfaitrice, de plus en plus souffrante, consulta les médecins, qui lui ordonnèrent la distraction comme un salutaire remède. M. Durval lui portait une vive affection, dont elle se montrait digne par l'amitié qu'elle-même lui avait vouée. Ce bon frère, espérant procurer à

sa soeur amusements favorables à sa santé, l'invitait sauvent chez leurs connaissances, et on me laissait seule à l'hôtel pendant les longues soirées d'hiver. Un jour, j'entends M. Durval parler d'un concert au bénéfice des pauvres ; grâce à ses pressantes instances, sa sœur promit de l'y accompagner. La vieille dame qui était devenue mon mauvais génie se trouvait alors à la maison. Restée avec moi, elle ne manqua pas de me dire avec une feinte tristesse qu'elle avait été outrée du manque d'égards que l'on avait pour moi. « Que veut-on faire de vous? me dit-elle : veut-on condam­ner votre jeunesse à une triste réclusion? Si Mlle Durval éprouvait la moindre amitié pour vous, elle n'eût certainement pas refusé de vous emmener avec elle. »

Je n'étais que trop disposée à écouter ces funestes insinuations, et je me montrai bientôt aussi irritée que si j'avais reçu réellement une grossière offense. Après m'avoir avec perfidie confirmée dans ces sentiments, la mauvaise conseillère, qui venait de concevoir un projet infernal, s'écria tout à coup : « Clara, si vous le voulez, nous irons demain soir à ce concert ; vos occupations étant terminées, rien ne peut vous empêcher de disposer à votre gré de la soirée. »

Cette invitation me transporta de joie. Aller au concert, dans le monde ; exciter l'admira­tion générale par ma beauté, que je savais si complaisamment m'exagérer, c'était mon vœu secret, mon désir le plus ardent : me proposer d'aller à ce concert, c'était m'offrir plus que je n'aurais osé espérer; aussi j'acceptai avec un empressement extrême.

Dans l'ivresse de ma joie, je me mis à passer en revue toutes mes robes pour chercher la plus fraîche et la plus élégante. Bientôt, n'en trou­vant aucune qui me convînt, je soupirai triste­ment. « Enfant, me dit la méchante vieille, à votre âge et avec votre figure on est toujours assez parée : vous serez la plus belle à ce con­cert. »

Cette flatterie grossière suffit pour ramener le sourire sur mes lèvres, et ma vanité caressée me persuada que personne n'était plus digne de mon amitié et de ma confiance que celle qui avait si bien su trouver moyen de me sou­mettre à sa fatale influence.

Le concert devait avoir lieu le lendemain. Mlle Durval faisait ses modestes apprêts de toilette; je l'aidai dans ces différents détails, me réjouissant tout bas de la tromper. Je me repré­sentai sa surprise lorsqu'elle me verrait dans la salle, et le beau triomphe que j'allais obtenir à ses yeux par l'effet que je ne pouvais manquer de produire. A peine Mlle Durval et son frère étaient-ils partis, que la dame arriva. «Allons, me dit-elle, hàtez-vous de vous habiller, car un fiacre nous attend à la porte. » Afin d'être plus tôt prête, je bouleversai tout dans ma chambre ; ma compagne, qui semblait aussi impatiente que moi, m'aida à tout disposer ; elle-même se chargea du soin de me coiffer: comme elle me dit qu'il fallait mettre des fleurs dans mes che­veux , lorsque je fus coiffée je me hâtai de po­ser sur le haut de ma tête un énorme bouquet d'hortensia arraché à un chapeau.

Nous fûmes bientôt arrivées; le concert ve­nait de commencer. En entrant dans la salle, je fus frappée de la clarté si vive, si brillante des lustres, qui faisait ressortir les élégantes parures des dames. Quand je fus un peu remise de cette première émotion, je ne tardai pas à m'apercevoir combien ma toilette, dont j'avais eu d'abord si bonne opinion, différait de celles des personnes qui m'entouraient. Cependant ma vanité habituelle vint à mon secours, et, si je comptais moins sur ma parure, je me re­posai encore sur mon propre mérite.

Pendant les intervalles qui séparaient les dif­férents morceaux, je vis quelques lorgnettes se diriger de mon côté, puis une foule de regards se fixèrent sur moi ; croyant le moment de mon succès arrivé, je me pavanais et me mettais le plus possible en évidence. Cependant l'atten­tion générale semblait de plus en plus se fixer sur nous; j'entendais à mes côtés des chucho­tements et des rires étouffés qui me parais­saient de mauvais augure, et les personnes auprès desquelles nous nous trouvions sem­blaient chercher à s'éloigner de nous, comme pour témoigner qu'elles n'étaient point de notre société et qu'elles se refusaient à toute solidarité avec nous.

Mon cœur se serrait de plus en plus à me­sure que je remarquais ces symptômes mena­çants. Bientôt on rit plus haut et plus souvent autour de nous, et un groupe de jeunes gens qui se trouvaient non loin de moi s'abandon­naient souvent aux accès d'une gaieté dont je sentais que nous faisions les frais; enfin un de ces jeunes gens, qui nous regardaient de ma­nière à me faire rougir, s'écria assez haut pour qne je l'entendisse: «D'où vient cette caricature? — Vit-on jamais une coiffure pareille? — Ai­mez-vous l'hortensia? on en a mis partout.»

Ces mots et d'autres non moins cruels, que j'entendais à demi, ne me firent que trop bien comprendre le genre d'effet que je produisais, et me jetèrent dans la plus grande confusion. Hors de moi, et pouvant à peine retenir mes larmes, je dis à ma compagne : «Sortons d'ici, je vais me trouver mal. » Et en disant ces mots j'entraînai hors de la salle cette méchante femme, que j'accablai de reproches entrecou­pés de larmes amères.

De retour à l'hôtel, je me retirai dans ma chambre, où je donnai un libre cours à ma doulenr. Deux heures après, j'entendis rouler dans la cour l’équipage de M. Durval ; le con­cert était terminé : fatal concert, auquel j'avais attaché tant d'espérances, qui s'étaient chan­gées en humiliations cruelles!

Je ne dormis pas de la nuit, tant j'étais agi­tée et tourmentée par les émotions pénibles qui avaient si vivement froissé mon amour-propre. Lorsque mes yeux se fermaient malgré moi, je croyais encore entendre les sons de la musique et surtout ces rires prolongés que ma sotte prétention s'était attirés.

Le lendemain, je repris silencieusement le cours de mes occupations. Espérant avoir échappé pendant la cruelle soirée de la veille aux regards de mes protecteurs, je me rendis avec assez de fermeté dans la salle à manger. En me voyant, Mlle Durval prit un air sérieux et mécontent.

« Clara, me dit-elle, vous êtes allée au con­cert hier sans m'en demander la permission ; vous avez manqué aux devoirs que vous im­posent la soumission et la reconnaissance que vous nous devez ; bien plus, vous avez fait preuve d'une légèreté impardonnable en vous rendant dans un lieu où une jeune fille modeste et vertueuse ne doit aller qu'accompagnée de sa mère ou de celle qui lui en tient lieu. Aussi vous en avez éprouvé toutes les amères consé­quences; j'ai entendu des propos qui feraient rougir une autre que vous : chacun se deman­dait qui vous étiez, d'où vous sortiez ; vous avez été sujet à de fâcheux commentaires, que vous auriez pu vous épargner si vous n'étiez poussée par un insatiable désir de briller. Mal­gré tout l'intérêt que votre triste situation nous inspirait, nous ne pouvons plus garder chez nous une jeune fille qui dans un âge si tendre annonce des vices faits pour flétrir et gâter plus tard toute son existence ; il nous est pé­nible de vous dire de chercher dès ce jour un autre emploi ; mais nous vous prévenons que désormais toute relation doit cesser entre nous. »

Humiliée, mais non repentante, je penchai ma tête sur ma poitrine, sans répondre un seul mot. Je comptais sur l'appui et la protection de la vieille dame qui m'avait attiré ce malheur. Je fis mon paquet, et sans remercier mes pro­fiteurs, sans leur demander pardon, je sortis précipitamment de l'hôtel et me dirigeai vers la demeure de celle que j'appelais mon amie. »

 

CHAPITRE VIII

Fin de l'histoire de Clara. — Conclusion.


« Je trouvai ma compagne de la veille dans une chambre qui aurait pu passer pour une ménagerie : un gros chat était devant le feu, près de deux chiens couchés mollement sur un grand fauteuil ; une perruche faisait entendre un jargon incompréhensible, et plusieurs oi­seaux au ramage étourdissant complétaient cette grotesque réunion.

«Vous voilà, Clara, me dit-elle; je gage que l'on vous a renvoyée.

— Oui, Madame, répliquai-je, je me trouve maintenant sans emploi ; mais heureusement j'ai confiance en votre parfaite amitié.

—  Et c'est pour cela que vous venez chez moi? interrompit cette méchante femme ; c'est fort bien raisonné, en vérité. Vous ignorez donc, petite sotte, que je n'ai point de for­tune, et que je ne puis rien faire pour vous, rien absolument.

—  Oh! vous pourriez bien, je pense, me garder jusqu'à ce que j'aie trouvé une maison où je sois plus heureuse que je ne l'étais chez Mlle Durval.

—  Que vous faut-il donc pour être heureuse? me dit-elle. Ah ! je comprends : vous désireriez devenir votre maîtresse, et ne vous refuser aucun agrément. Sachez donc que, lorsqu'on ne possède aucune richesse, il faut savoir s'at­tirer par sa douceur et sa docilité la bienveil­lance des autres, et surtout de ceux auxquels le sort nous soumet.

—  Ce n'est point ainsi que vous me parliez, répondis-je, étonnée de son langage, et sans vous je serais encore chez Mlle Durval.

—  Non, non, vous n'y seriez point restée, mon amie me parlait souvent de votre hauteur,de la roideur de votre caractère et de vos folles prétentions. Non, Clara, vous ny deriez point restée; vous n'avez hâté votre dis­grâce que quelques jours.

—  Que vais-je devenir maintenant? m'écriai-je ; je le vois, vous ne daignez pas vous

intéresser à mon sort.

—  Je ne le pourrais point, lors même que je le désirerais. Vous voyez la nombreuse famille qui m'entoure : ces chers petits absorbent toute mon amitié, et mes faibles revenus nous suf­fisent à peine. »

En voyant la cruelle manière dont cette vieille égoïste me traitait, je la quittai, non sans lui avoir auparavant dit tout ce que je pensais de la fausseté de son caractère.

Je fus bientôt dans la rue, aussi malheureuse que lorsque le charitable M. Durval me rencontra. Je ne souffrais point encore assez ; Dieu était trop bon pour moi, car jamais je n'avais songé à m'attirer sa protection en m'élevant à lui par la prière.

Quelle leçon je viens de recevoir ! m'écriai- je, désolée de tout ce qui m'arrivait; il est donc vrai que la bonté et la soumission nous attirent seules des amis sincères ! Je sens bien en ce moment que l'ingratitude porte toujours des fruits amers. N'ai-je pas manqué de reconnais­sance envers Mme de Maville et Mlle Durval? J'en suis bien punie ! Ah ! si quelque personne bienveillante daignait m'accorder sa protec­tion, je veillerais désormais sur moi avec un soin extrême.

Telles étaient les réflexions auxquelles je me livrais ; mais ces louables résolutions n'a­vaient que la durée d'un éclair ; ma vanité et ma paresse ne tardaient pas à prendre le des­sus sur tous mes autres sentiments.

Après avoir longtemps marché dans Paris, je songeai à me procurer une chambre. En cet instant je lus au-dessus d'une porte : Hôtel de Provence ; ce mot Provence produisit sur moi un effet magique, et réveilla dans mon coeur une foule de souvenirs.

« Entrons ici, me dis-je, le nom de ma pa­trie me sera peut-être favorable. » Je demande une chambre; un petit appartement me fut donné. Après avoir serré mes effets dans une commode, et compté mon argent, qui s'élevait à cent francs environ, je descendis et demandai à diner. Je m'assis devant une petite table ; je parcourais les Petites-Affiches, lorsque tout à coup mes yeux s'arrêtèrent sur l'avis suivant: Une dame désire une jeune personne bien élevée pour demoiselle de compagnie.

« Voilà ce qu'il me faut, me dis-je avec joie, j'avais bien raison d'espérer que cet hôtel me porterait bonheur. » Aussitôt que j'eus achevé mon repas, je m'acheminai vers le quar­tier du Marais, où était située la demeure de cette dame. Après que j'eus appris à un do­mestique mon nom et l'objet de ma visite, je restai un instant seule dans l'antichambre; bientôt il m'introduisit dans un salon. La maî­tresse de l'hôtel était assise sur une riche otto­mane ; deux jeunes filles d'une rare beauté se tenaient auprès d'elle. Je restai sur le seuil de la porte sans oser m'approcher.

« Avancez sans crainte , me dit-elle avec bonté. De quelle part venez-vous?

—    J'ai lu sur les Petites-Affiches...

—  Bien, bien, répondit-elle en m'interrornpant ; vous avez sans doute des répondants?»

Alors je lui contai les mêmes mensonges qu'à M Durval.     

Elle réfléchit quelques instants; puis elle continua ainsi : «S'il est vrai que vous soyez orpheline, je vais vous prendre à l'essai, et, si vous me convenez, nous nous arrangerons plus tard.»

Satisfaite au delà de mes espérances, je courus chercher mon petit paquet, et bientôt je fus de retour à l'hôtel de Mme la baronne de Marcy.

A peine m'étais-je installée dans la chambre qui m'était destinée, que les deux filles de la baronne vinrent m'y trouver.

Laurette et Flora étaient leurs noms : ces deux jeunes filles joignaient à une beauté par­faite une bonté et une candeur charmantes.

Elles voulurent m'aider à ranger mes effets, et, sans attendre ma réponse, elles ôtèrent le grand châle qui cachait la pauvreté de mes vêtements. Jugeant leurs sentiments d'après les miens, je sentis la rougeur me monter au front en pensant qu'elles étaient témoins de ma misère ; mais elles ne s'en aperçurent pas, tant leur cœur était différent du mien.

Alors on vint nous avertir qu'on nous atten­dait pour dîner. Un vieillard, père de Mme la baronne, et son mari composaient toute la famille. La baronne me présenta à ces deux messieurs, qui m'adressèrent un salut gra­cieux et bienveillant, auquel je répondis d'une manière respectueuse.

Cette heureuse famille possédait les vertus solides et aimables qui font trouver du charme dans l'intérieur d'une maison : le travail et la distraction se partageaient les heures de la journée. Laurette et Flora étaient fort in­struites ; elles possédaient à un très-haut degré plusieurs arts d'agrément : après avoir utile­ment rempli la journée, elles savaient occuper leurs soirées d'une manière agréable, et dis­traire leurs parents, soit en faisant de la mu­sique, soit en se livrant à des amusements innocents. Laurette excellait sur la harpe, et Flora touchait du piano avec une rare habileté. Bientôt à mes autres défauts vint se joindre le tourment affreux de la jalousie : tant il est vrai qu'un cœur où ne règne pas la religion est en proie successivement à tous les vices, et que toutes les attaques du démon le trouvent sans défense. Poussant l'ingratitude jusqu'à mé­connaître les soins que ces aimables enfants prenaient pour rendre mon destin plus doux je ne tardai pas à envier leur sort.

« Clara, me disait quelquefois la bonne Laurette, je n'aime point à vous voir ainsi triste ; prenez donc confiance en nous, ma­man ne vous abandonnera jamais. » Et la jeune fille, me croyant aussi candide qu'elle, dépo­sait avec tendresse un baiser sur mon front, qui se couvrait de rougeur, se sentant indigne d'une telle faveur.

Trois mois s'étaient à peine écoulés depuis mon entrée dans cette maison, et déjà je m'é­tais attiré des reproches de Mmo de Marcy: tantôt c'était sur ma brusquerie envers tout le monde, tantôt sur la nonchalance que je met­tais à exécuter ses ordres. Un jour elle me fit des reproches plus sévères que de coutume, sur la continuelle distraction que je montrais pendant la durée de la messe, où je l'accom­pagnais tous les dimanches. Pouvait-il en être autrement ? j'apportais à cette cérémonie reli­gieuse un cœur vide d'amour et de foi pour le Créateur !

Mme de Marcy recevait une brillante société pendant les longues soirées d'hiver. Laurette et Flora voyaient avec un plaisir extrême ap­procher cette froide saison, si agréable pour les riehes et si triste pour les malheureux. Depuis plusieurs jours elles répétaient sur leurs instruments, afin de plaire à leurs parents, les divers morceaux qu'elles devaient exécuter dans une soirée que donnait leur mère. Cette soirée si impatiemment attendue arriva enfin. Mme de Marcy me fit faire de la toilette, exi­geant que je restasse au salon. Déjà plusieurs personnes étaient arrivées ; les tables de jeu commençaient à se garnir; un groupe de jeunes personnes entouraient Laurette et sa sœur. Assise auprès des deux jeunes filles, je m'ima­ginais, tant mon amour-propre était excessif, que tous ces grands personnages ne jetaient sur moi qu'un regard furtif de dédain, peut- être de commisération. Préoccupée de ces tristes pensées, j'ignorais le malheur qui m'at­tendait.

Vers dix heures du soir, les deux battants de la porte du salon s'ouvrent, et j'entends annoncer, ô disgrâce! Mme la comtesse de Maville. Ce nom tinta à mes oreilles comme une sentence de mort. Une sueur froide couvrait mon front, lorsque je vis ma première protectrice s'avancer vers Mme de Marcy et prendre place à son côté : je souhaitai en cet instant que la terre s'entr'ouvrît pour m'engloutir. Je reculai un peu ma chaise, espé­rant me soustraire à ses regards, en me ca­chant derrière les jeunes personnes qui se tenaient debout à côté de Flora, dont elles admiraient le jeu brillant. Tout à coup la porte s'ouvre encore, et j'aperçois M. et Mme Durval. Oh! pensais-je en moi-même dans le trouble où me jetait leur apparition , c'est une véritable conspiration! Ma tête se per­dait... Je suis persuadée que si l'on m'eût adressé la parole, l'incohérence de mes ré­ponses m'eût fait prendre pour une insensée. Je souhaitais que la musique durât toujours; mais elle cessa, et les jeunes personnes qui me cachaient retournèrent à leur place.

Je ne pus éviter longtemps les regards de tant de personnes dont j'étais connue; bientôt je vis Mme de Marcy s'entretenir avec Mlle Durval et Mme de Maville, et je me sentais dé­faillir en songeant à toutes les fautes que ces trois personnes avaient à me reprocher. Mon sort ne fut pas longtemps douteux : Mme de Maville s'approchant de moi sans affectation, m'ordonna, d'un ton sec qui ne lui était pas ordinaire, de me retirer immédiatement dans ma chambre; c'était à peine si j'avais la force d'obéir.

Quand je fus seule, je m'abandonnai à une violente douleur, et je fis de tardives réflexions sur toutes les fautes que j'avais commises. « Voilà donc, me disais-je, voilà où m'ont conduite mon inconséquence et ma sotte va­nité. J'ai rempli de mépris pour moi des per­sonnes bienveillantes et charitables, sous la protection desquelles je pouvais vivre heu­reuse et considérée. Une vaine ambition, une vanité ridicule, m'ont fait rejeter le bonheur qui m’était offert, et je vais encore me trou­ver réduite au désespoir et livrée aux souffrances de la misère et de l'isolement ! Les fautes que j'ai commises me poursuivront maintenant partout, mon existence est désormais flétri par ma faute et vouée au malheur. »

Telles étaient les cruelles réflexions qui m'a­gitaient pendant la dernière nuit que je passai à l'hôtel de Mme de Marcy. Le lendemain, de bonne heure, un domestique vint y mettre fin en m'annonçant que Mme la baronne m'atten­dait dans sa chambre. Je m'y rendis en trem­blant.

« Mademoiselle, me dit Mme de Marcy, des personnes qui vous connaissent ont cru devoir m'informer de votre conduite passée. Vous avez dû comprendre déjà qu'il est impossible que vous restiez ici ; je ne puis conserver auprès de mes filles une jeune personne habituée au mensonge et livrée à une folle vanité : elles ne pourraient recevoir de vous des exemples de religion et de vertu, je dois donc vous éloi­gner. Allez, mademoiselle Clara, cherchez à vous placer ailleurs ; tâchez surtout que cette leçon vous rappelle aux principes de sagesse et de piété qui seuls peuvent assurer le bonheur ici-bas ; vous allez sortir de l'hôtel ce matin même ; mais comme je ne veux pas vous ex­poser à la misère et à ses dangereuses tenta­tions, voici ce qui doit vous mettre à l'abri du besoin jusqu'à ce que vous ayez trouvé à vous placer. »

En disant ces mots, Mme de Marcy me remit une bourse bien garnie, que je pris sans même

la remercier, tant j'étais humiliée et hors de moi. Je sortis bien résolue à ne plus solliciter d'emploi nulle part. « Je serai libre, me disais- je, et personne n'aura plus le droit de me faire rougir. » Je louai donc une petite chambre, décidée à y gagner ma vie par mon travail. Toutefois je manquai encore du courage et de la persévérance nécessaires pour réaliser un pareil projet ; je remettais toujours au lende­main à chercher sérieusement de l'ouvrage; mes économies diminuaient tous les jours, et je voyais le besoin qui déjà se présentait à moi sous les formes les plus hideuses.

Je n'étalerai pas devant toi le triste récit des nouvelles erreurs dans lesquelles m'entraî­nèrent mes malheureux penchants. Il n'y a de conversions réelles que celles qui sont dues à la religion: sans elle toute la morale du monde ne peut ramener au bien d'une manière durable. J'eus encore bien des torts , et, courant tou­jours après un vain fantôme de bonheur, je traînai une vie constamment souffrante et mal­heureuse. Le souvenir de ma mère put seul m'empêcher de tomber au dernier degré de l'avilissement, et me préserver d'une perte complète; toutefois je changeai de nom, car je craignais surtout d'être reconnue dans l'hor­rible misère où m'avaient plongée mes malheu­reux défauts.

Les bons conseils n'avaient plus d'empire sur moi, et la religion seule pouvait l'emporter dans mon cœur sur les vices qui s'y étaient enracinés. Un jour que je promenais dans un coin désert du jardin du Luxembourg ma mi­sère et mes tristes réflexions, je fus accostée par un digne vieillard qui m'observait depuis quelque temps, et qui, sensible aux soupirs qui s'exhalaient de ma poitrine, m'interrogea avec bonté sur ma position et sur mes besoins. Je voulus l'éviter, tant mon âme aigrie craignait de dévoiler ses tourments et ses remords. Sa bonté le rendit insistant ; il me retint auprès de lui, me força d'accepter quelques pièces d'or et me promit de me chercher du travail. Le charitable intérêt qu'il me témoigna m'avait touchée un instant, et quelques larmes avaient soulagé mon cœur oppressé; mais j'étais telle­ment attachée à mes habitudes de fainéantise, que je remis de jour en jour à aller chez cet homme généreux chercher le travail qu’il m’avait promis , et je finis par ne plus oser m'y présenter. D'ailleurs je trouvais une espèce de douceur amère dans l'excès de mes maux, et l'on aurait dit que je ne voulais pas perdre le droit que je croyais avoir à me plaindre du sort.

Au moment où cet ange m'est apparu, je vivais ignominieusement d'aumônes précaires, et mon esprit était trop inquiet, trop agité, pour que je pusse me livrer au travail avec suite et persévérance. Étendue sur mon misé­rable grabat, que j'arrosais de larmes, j'invo­quais la mort à grands cris. Le temps que j'aurais pu employer utilement à améliorer ma position, je le perdais en plaintes inutiles, accusant le destin de toutes mes infortunes, dont je n'aurais dù me prendre qu'à moi-même. Je me complaisais dans le sombre dés­espoir qui s'était emparé de moi : en proie aux plus poignantes tortures morales, je souffrais d'avance une partie des tourments qui atten­dent les coupables dans l'éternité malheu­reuse.

Il était réservé à ta fille de me tirer de cette horrible situation : sa voix, qui pénétrait

délicieusement mon cœur par la ressemblance que je lui trouvais avec la tienne, ô ma chère Julie, sa bonté angélique, m'ont arrachée au désespoir et à la honte. J'espère racheter une partie de mes torts par la sagesse de ma con­duite, et la confiance entière que j'ai mainte­nant dans la Providence ; car si Dieu ne veillait incessamment sur nous, et s'il ne pardonnait les torts dont on éprouve un regret sincère, serais-tu là dans ma pauvre mansarde? serais- je réunie à toi, à ma tendre et bonne sœur? »

En cessant de parler, la pauvre Clara, épuisée de fatigue, tomba aux genoux de sa sœur et lui demanda un pardon généreux. Mme Dorival la releva.

« Tes torts sont graves, ma chère amie, lui dit-elle, mais ils ne le sont pourtant pas assez pour te fermer la voie du salut. Les crimes de la terre ne peuvent dépasser l'immense misé­ricorde du Seigneur. Ton repentir sincère a déjà attiré sur toi la clémence du Tout-Puis­sant, puisqu'il te rend enfin à une famille qui te chérit. »

Mme Dorival, interrogée à son tour sur situation présente, raconta à sa sœur tous les événements sa vie, L'extrême bonté de son oncle ne fut point oubliée. «Viens, Clara, lui dit-elle ; viens partager la fortune du frère de notre mère : nous avons souvent parlé de toi, et, d'après ce que j'ai pu comprendre, il regrettait de n'avoir qu'une nièce à chérir.

— Bonne Julie, c'en est trop! Bien loin de prétendre à un pardon si généreux, dont je suis indigne, je ne demande qu'un peu de compassion pour moi. Je veux terminer ma carrière dans la pénitence : non, je ne veux point rentrer dans le monde. C'est dans la soli­tude, et au milieu des remords et de la prière, que doit s'achever une existence dont le com­mencement a été marqué par un si déplorable oubli des vertus chrétiennes. »

M Dorival, Ernestine et Clara montèrent en voiture pour se rendre auprès de leur oncle. M. Dupayel commençait à s'inquiéter de la 1ongue absence de ses nièces, lorsque le roule­ment de la voiture vint mettre un terme à ses tendres sollicitudes. Ernestine se précipita la première dans ses bras. Clara ne put retenir un cri de surprise et de crainte en reconnaissant son oncle pour le vieillard qui lui avait donné l'aumône au Luxembourg : elle se jeta aux genoux du frère de sa mère en implorant son pardon, sans oser lever les yeux, dans la crainte de le voir irrité.

M. Dupayel ne savait que penser, puis rap­pelant ses souvenirs :

« C'est donc ma nièce que je secourais sans le savoir, dit-il. Cet intérêt si fort, si puis­sant que vous m'inspiriez m'est donc enfin expliqué! » En parlant ainsi, le vertueux vieil­lard relevait l'infortunée Clara, qu'il n'osait encore presser sur son cœur, craignant de ne pouvoir l'estimer.

Mme Dorival comprit la pensée de son oncle. « Embrassez-la, mon oncle, s'écria-t-elle; jamais Clara n'a manqué à l'honneur. L'infor­tunée a expié longtemps les torts de l'incon­séquence, de la paresse et de l'orgueil. Que votre pardon achève de la purifier !

— Dieu soit loué ! » répliqua M. Dupayel, ému jusqu'aux larmes ; puis, levant les mains vers le ciel et les reportant sur la tête de Clara, qui s'était agenouillée, il lui dit : «Fille de ma sœur, que le pardon du Ciel descende sur ta tête avec ma bénédiction. »

Ce fut en vain qu'on voulut retenir à Paris la repentante Clara : elle éprouvait le besoin de la retraite, elle consentit à habiter la jolie solitude si chère à sa sœur et à Ernestine.

Huit jours après on la conduisit dans cet asile délicieux, que chacun revit avec une joie bien vive.

« Chère enfant, dit Clara à Ernestine, pro­mets-moi de venir me visiter quelquefois, ne néglige point ton ouvrage; oui, je me plais à te le dire : je te dois ma conversion et mon bonheur.»

M"" Dorival éprouvait un contentement in­exprimable de savoir enfin que sa sœur, dont le sort l'avait en secret constamment occupée, était désormais à l'abri de tout danger.

Le général Godelin voulut mettre le dernier sceau de bonheur à la destinée de cette inté­ressante famille. Ayant obtenu sa retraite, il désira vivre auprès de son vieil ami, et il crut ne pouvoir mieux assurer leur réunion qu'en demandant pour son fils la main d'Ernestine, qui lui fut accordée avec joie. Ainsi ces deux vertueuses familles rassemblées n'en formè­rent plus qu'une.

                       

Mes jeunes lecteurs puiseront, je l'espère, dans ce récit, la conviction que le vrai bon­heur ne se trouve qu'au sein de la vertu, et que la mauvaise conduite traîne toujours à sa suite les malheurs et le remords.

FIN D'ERNESTINE


*

 

NELLY ou LA JEUNE ARTISTE

 

CHAPITRE I

Naissance de Nelly. - Départ de ses parents.

 

M. Justin, fils d'un riche négociant de Mar­seille, avait épousé une jeune personne aussi remarquable par les qualités de son cœur que par sa beauté. Tout concourait au bonheur de ces vertueux époux : trois petites filles nom­mées Adèle, Clémence et Nelly, fruits de leur union, vinrent mettre le comble à leurs vœux.

M. Justin avait des propriétés en Amérique, où des relations d'affaires exigeaient impérieu­sement sa présence. Prévoyant que l'absence de son mari serait longue, Mmc Justin ne voulut

point le laisser partir sans elle : il fut décidé qu'Adèle et Clémence accompagneraient leurs parents dans ce long et périlleux voyage.

La petite Nelly, encore dans les bras de sa nourrice, fut l'objet de bien des hésitations de la part de ses parents, à qui il en coûtait de l'abandonner; mais elle était trop jeune encore et d'un tempérament trop délicat pour suppor­ter les fatigues d'un voyage de long cours. La nourrice consentirait-elle d'ailleurs à quitter son mari, ses enfants ? Cette pensée n'était guère admissible. Enfin, après avoir formé mille projets aussitôt abandonnés que conçus, les époux décidèrent qu'il fallait laisser en France la petite Nelly.

M. Justin avait à Marseille un frère cadet qui se livrait au commerce ; ce frère était uni à une épouse vertueuse ; et tous deux éprou­vaient chaque jour un vif chagrin de ne point avoir d'enfant. Ce fut à leurs soins que M. et Mme Justin confièrent Nelly, en les priant de veiller sur elle comme sur leur propre fille. M. Justin jeune ayant accepté avec joie, les parents, tranquilles sur l'avenir de Nelly firent leurs préparatifs de départ. Adèle et Clémence, comme tous les enfants, aimaient beaucoup le changement : elles sautèrent de joie lorsqu'elles allèrent avec leur mère visiter le bâtiment marchand sur lequel elles devaient faire la traversée. Bientôt tout fut prêt pour le départ, on n'attendit plus que le vent favo­rable pour mettre à la voile. Lorsque le mo­ment de se séparer fut arrivé, il fut triste et solennel pour les deux familles. Une séparation aussi longue qu'elle paraissait devoir l'être ne pouvait avoir lieu sans un vif chagrin. Afin d’en abréger la durée, on se promit mille fois de s'écrire. La pauvre mère de Nelly surtout sentait son cœur se briser; elle répétait à chaque instant à sa belle-sœur : « Aimez mon mon enfant, tenez-lui lieu de mère, enseignez-lui à prononcer notre nom et à nous chérir, for­mez-la à la vertu. » En parlant ainsi, la voix de la pauvre mère se perdait dans son émotion et dans les larmes. La tante de Nelly prit l'en­gagement sacré de ne jamais l'abandonner, quelque chose qui pût arriver, et de prendre autant de soin de son éducation que si elle était sa propre fille.

Laissons M. Justin aîné voguer tranquillement avec sa famille vers les rivages de l'Amé­rique ; restons à Marseille, auprès de M. Justin jeune et de sa digne compagne. Pendant long­temps cette femme, douée d'un naturel bon et sensible, ressentit la douleur d'une sépara­tion d'autant plus cruelle qu'elle avait été im­prévue; elle aimait les parents de son mari comme les siens propres. « Ah ! se disait-elle quelquefois, pourquoi l'intérêt et le désir des richesses sont-ils venus briser nos relations si douces et détruire mon bonheur ! Sait-on, hélas ! lorsqu'on se sépare, si l'on se reverra jamais ! 0 mon Dieu, veillez sur ces chers voyageurs, et daignez les protéger ! »

Le temps, qui sait atténuer les douleurs les plus cuisantes, vint apporter du calme à sa tristesse. Huit mois après, une lettre d'Amérique contribua à la consoler tout à fait ; M. Justin écrivait à son frère que le voyage avait été fort court et fort agréable, et que toute sa famille jouissait d'une santé parfaite. Ces bonnes nouvelles furent accueillies avec un plaisir extrême.

Chaque fois que la nourrice amenait Nelly chez sa tante, c'était avec des transports de joie que cette bonne parente la pressait sur son coeur et répétait tout bas : «Cest ma fille maintenant, je l'aimerai toujours. » A deux ans, Nelly était fort intelligente ; sa pa­tience et sa douceur la faisaient chérir de sa nourrice, qui se désolait en songeant qu'il faudrait bientôt s'en séparer. De son côté, l'enfant . prouvait pour sa nourrice, qu'elle croyait sa mère, une tendresse sans bornes. Mme Justin attendait avec impatience le moment de rappeler auprès d'elle sa petite nièce. Lorsque Nelly eut atteint sa troisième année, on signi­fia à la bonne femme l'ordre de la ramener; ce fut d'un côté un jour de fête, et de l'autre un jour de chagrin, que celui où la petite fille fut remise dans les bras de ses parents. Pour consoler la pauvre paysanne, qui pleurait à chaudes larmes, on lui fit la promesse de con­duire quelquefois l'enfant dans sa chaumière, qui était peu éloignée. Nelly poussa des cris en voyant repartir cette fois sa nourrice sans elle, ce qui fit dès lors augurer à sa tante qu'elle aurait un cœur sensible et reconnais­sant. Nelly poussa des cris en voyant repartir cette fois sa nourrice sans elle, ce qui fit dès lors augurer à sa tante qu’elle aurait un coeur sensible et reconnaissant. Elle lui donna des joujoux, des bonbons, qu'elle rejetait aussitôt sans les regarder ; elle se roulait avec désespoir sur le tapis du salon appelant sa mère, la seule qu'elle connût.

Mme Justin était désolée ; elle l'accablait de baisers, que Nelly effaçait avec sa petite main. Puis, lorsqu'elle examinait l'appartement de sa tante, si différent de celui où elle avait été élevée; lorsque ses regards se portaient sur la toilette élégante de sa tante, qui lui paraissait singulière en la comparant à celle de sa nour­rice, elle se cachait derrière un paravent et fermait les yeux pour ne plus apercevoir ces objets inconnus.

Peu à peu Nelly finit par s'habituer à cette vie nouvelle ; elle reporta sur Mme Justin tout l'attachement qu'elle avait eu pour sa nourrice, sans cesser cependant d'aimer cette dernière. Elle suivait sa tante dans toute la maison d'un air caressant, et l'égayait souvent par l'ingé­nuité de ses questions et par ses reparties spi­rituelles. On lui enseigna de bonne heure des prières, qu'elle aimait beaucoup à répéter ; souvent elle excitait l'attendrissement de la compagnie réunie au salon, en se mettant à genoux et en priant Dieu à haute voix. Tout ce qu'elle entendait développait ses idées; tout était un sujet d'intérêt pour sa jeune imagina­tion.

Un jour elle demanda à sa tante où était sa maman.

« Je dois en avoir une, lui dit-elle, puisque celle de la campagne n'est pas la mienne, comme vous me l'avez dit. Je voudrais bien que vous fussiez ma mère; mais vous n'êtes que ma tante. Où est-elle donc? est-elle au ciel?

— Non, non, ma fille, répondit la tante, ta mère est bien loin d'ici, en Amérique; elle a éprouvé beaucoup de chagrin en t'abandonnant seule ici ; mais j'espère qu'elle reviendra bieutôt. Tu as aussi deux petites sœurs qui t'aiment beaucoup. »

Alors Nelly voulut en savoir les noms, et dès ce jour elle ajouta à ses prières : « Mon Dieu, vous qui êtes si bon et si puissant, dai­gnez ramener promptement maman, Adèle et Clémence! »

Nelly n'avait guère que quatre ans lors­qu'elle montrait tant de raison et de sensibilité. Mme Justin avait souvent remarqué chez elle une intelligence précoce qui lui faisait déjà trouver dans cette enfant une société agréable; elle se plaisait à causer avec elle, et à l'instruire des devoirs et des obligations que l'on contracte en naissant.

« En suivant mes avis, ma bien-aimée, ajoutait-elle, tu deviendras heureuse; tout le monde te louera et te citera pour modèle aux enfants de ton âge, qui sont souvent bien peu raisonnables. »

Mme Justin se chargea elle-même du soin de lui apprendre à lire : c'était en jouant et sans s'en douter que Nelly recevait ses leçons ; au bout de deux mois elle lisait couramment. Chaque matin, après sa prière et son déjeuner, elle venait s'asseoir auprès de sa tante qui tra­vaillait, et ses questions recommençaient. Lors­qu'elle croyait avoir épuisé sa patience, elle prenait un livre, et faisait une lecture à haute voix. Lorsqu'elle ne comprenait pas une ex­pression , elle en demandait l'explication et faisait des observations qui témoignaient de la justesse de son raisonnement. Elles passaient ainsi toutes deux des heures entières dans de longues conversations, auxquelles Nelly trou­vait plus de charmes que dans les jeux bruyants de son âge.

Mme Justin voulut racheter par une éduca­tion solide et brillante les torts de la nature envers cette chère enfant. Nelly était laide : un teint fort brun et des traits irréguliers ne prévenaient pas favorablement pour elle au premier abord ; mais cette impression s'éva­nouissait aussitôt que l'on avait pu apprécier sa prévenance, sa bonté et son esprit. Alors son sourire paraissait plus doux, et sa physionomie s'animait d'un charme qui prenait sa source dans les qualités de son cœur. Sa tante espérait qu'en grandissant elle pourrait s'embellir; au reste, cette pensée ne l'occupait que fort peu, ear elle savait que la vertu et la bonté parent la laideur et l'effacent souvent tout à fait. La beauté est si passagère, que les personnes sensées la comptent pour peu de chose, pré­férant les qualités solides, qui doivent rester toujours, à un éclat passager.

« Pauvre petite ! disait-elle quelquefois à son mari en parlant de Nelly, elle formerait un grand contraste à côté de ses sœurs, si elles revenaient un jour, car elles annonçaient de­voir être fort jolies.

- C'est vrai, répondit M. Justin; mais mon frère avait soin de le leur répéter, ce qui con­tribua à les rendre vaines et frivoles. Notre Nelly, par son bon cœur, son amabilité et les talents que nous lui donnerons, sera préfé­rable à ses sœurs, et, si elle devait souffrir un jour du mépris orgueilleux de ces jeunes per­sonnes, elle aurait notre cœur et notre amour pour refuge. Ne négligeons rien pour elle, mon amie, rendons-la parfaite autant qu'il nous sera possible. »

Ainsi parlaient quelquefois ces vertueux époux ; pleins d'attachement pour Nelly, ils ne négligeaient rien pour mettre leur fille adoptive à l'abri de tous les malheurs qui pour­raient menacer son avenir.

Quoique bien jeune encore, Nelly savait reconnaître tous les soins de ses parents pour elle : soumise à leurs volontés, elle cherchait à lire dans leurs regards ce qui pouvait leur être agréable, et le faisait aussitôt sans hésiter. Sa tante surtout exerçait sur elle un empire qui augmentait de jour en jour. Lorsque la jeune fille la voyait souffrante, elle n'avait plus de repos, le sourire s'enfuyait de ses lèvres ; elle semblait partager ses maux, à tel point que cette bonne parente était souvent obligée de lui dissimuler ses incommodités.

Nelly n'avait jamais connu le mensonge; elle eût rougi d'abandonner son cœur à un défaut aussi affreux, qui détruit la pureté de nos idées et nous rend suspects et odieux aux personnes qui nous reconnaissent pour impos­teurs. Elle était affectueuse à l'égard des do­mestiques, les plaignait du sort malheureux qui les soumet à la volonté des maîtres, sou­vent injustes, et cherchait tous les moyens possibles d'adoucir leur condition. Dès l'âge le plus tendre elle s'était accoutumée à l'ordre et à la propreté ; jamais elle ne fut grondée pour une tache ou une déchirure.

« Ma tante, dit-elle un jour, êtes-vous bien riche?

—  La fortune d'un négociant, répondit Mme Justin, varie fort souvent, Nelly : il peut tout à coup tomber dans la misère la plus profonde ; c'est pourquoi l'on doit s'habituer à l'économie dans la richesse aussi bien que dans la pauvreté.

—  Mon papa ne vous envoie donc rien pour payer les dépenses que vous faites pour moi?

continua Nelly ; je suis sûre que je vous coûte beaucoup d'argent.

— Ton affection et ton obéissance nous dé­dommagent amplement de nos sacrifices, » répliqua Mme Justin.

Malgré toutes ces explications, Nelly n'était pas encore satisfaite. On m'a sans doute ou­bliée, pensait-elle quelquefois avec chagrin; mais aussitôt se rappelant la tendresse de son oncle et de sa tante, elle se reprochait cette supposition, et redoublait de soins et d'affec­tion pour eux.

M. Justin, d'accord avec son épouse, résolut de mettre Nelly dans un bon pensionnat pen­dant quelques années, et de lui donner des professeurs de musique et de dessin. La jeune fille avait montré de bonne heure des dispo­sitions pour ce dernier art : elle avait souvent tracé sur le papier des profils, des dessins de tout genre, dont la précision et la vérité étaient surprenantes. L'événement que nous allons raconter décida M. Justin dans son désir de la voir au plus tôt sous la direction d'un maître habile.

Un matin, elle était occupée à barbouiller du papier lorsque sa nourrice entra. Après l'avoir tendrement embrassée, Nelly lui dit :

« Tu arrives à propos, ma mère ; tiens, mets-toi là, ne bouge pas, et surtout regarde-moi bien en face. » La bonne femme ne compre­nait rien à ce genre de supplice que lui im­posait son enfant : habituée à satisfaire ses petits caprices, elle obéit sans dire mot. Nelly prit un crayon en disant : « Oh ! maintenant tu auras beau être absente , je te verrai tous les jours. Allons, petite mère, tiens-toi tran­quille, encore un peu de patience. Ne ris donc pas comme ça, je t'en prie, j'ai bientôt fini. » A ces mots elle s'écria en donnant un dernier coup de crayon : « Tiens, regarde , voici ton portrait. »

La bonne nourrice, délivrée de la con­trainte qui lui avait été imposée, ne put re­tenir sa joie en voyant sa ressemblance par­faite. « 0 ma chère Nelly! dit-elle, tu es un ange d'esprit et de talent. »

Toutes deux coururent alors montrer ce pe­tit chef-d'œuvre à M. Justin, qui s'écria en posant sa main sur la tête de l'enfant : « Tu seras un jour une artiste célèbre! » L'expression de la physionomie de la paysanne avait été si bien rendue, la pose de la tête et le costume villageois si bien saisis, que tous les domestiques nommèrent la nourrice en voyant ce portrait.

Le jour où Nelly entra en pension vit en­core couler bien des pleurs : tout est sacrifice dans la vie. « 0 ma chère tante ! dit-elle à Mme Justin, venez me voir souvent : je vous promets de m'appliquer si bien, que nous ne serons pas longtemps séparées. »

Mme Bernard tenait depuis plusieurs années un pensionnat de jeunes demoiselles ; elle jouissait à juste titre d'une excellente réputa­tion. Une piété solide et pure était la première base de l'éducation qu'elle donnait à ses élèves. Comme sa pension réunissait les enfants des familles les plus distinguées de la ville, elle s'était adjoint des professeurs instruits et expé­rimentés. Ce fut dans cette maison que Nelly entra comme pensionnaire. Le premier jour que l'on passe dans une maison de ce genre est toujours bien triste : la nouvelle pensionnaire regrette les parents qu'elle vient de quitter ; elle s'ennuie parmi toutes ces jeunes personnes étrangères qui folâtrent autour d'elle ; elle est solitaire au milieu de cette foule qui ne lui épargne point en passant des regards curieux ou indifférents. Nelly éprouva tout cela, elle aussi ; elle versa des larmes en silence ; mais l'habitude qu'elle avait prise de réfléchir lui traça dès le lendemain la conduite qu'elle devait tenir. Elle se consola et se promit fer­mement de mettre à profit tous ses instants. Combien de jeunes personnes pensent diffé­remment, et, sans s'inquiéter des sacrifices et souvent de la gêne de leurs parents, s'imagi­nent n'avoir qu'à faire machinalement leurs devoirs, sans hâter par leur application et leur bonne volonté des progrès si désirables pour elles, et dont la lenteur devient si onéreuse à leurs familles! Elles ne songent nullement aux heures qui fuient sans retour; le temps perdu est un vol que l'on fait au passé, l'avenir s'en venge toujours en nous donnant des regrets inutiles. Heureux celui qui a cultivé son esprit dans sa jeunesse! Des souvenirs agréables et une instruction précieuse viendront charmer sa vieillesse, et il descendra dans la tombe sans trouble et sans remords.          

Nelly, fidèle aux promesses qu'elle avait faites à son oncle et à sa tante, ne songea plus qu'à l'étude : bientôt toutes les pensionnaires la recherchèrent à cause de son excellent ca­ractère et de son égalité d'humeur, et briguè­rent son amitié. Mme Bernard elle-même lui accordait une affection particulière ; mais elle se gardait bien de faire paraître la moindre préférence pour elle, sachant qu'une institu­trice doit éviter de faire naître la jalousie dans le cœur de ses élèves. Plus que tout autre, cette dame savait cacher sous un air de dignité et d'impartialité l'amitié qu'elle éprouvait pour quelques-unes d'entre elles.

Pendant les récréations, loin de se livrer à des jeux bruyants et folâtres, ainsi que toutes ses compagnes, Nelly demandait à son piano ou à ses crayons chéris un délassement à des études plus sérieuses.

Sa tante venait la voir tous les jeudis. Un jour elle lui dit en entrant :

«Réjouis-toi, Nelly, voici une lettre pour toi.

— Ah ! c'est de maman, je gage ! s'écria- t-elle.

_ Tu as deviné, » répondit Mme Justin.

Nelly, tremblante d'émotion et de joie, lut tout haut ce qui suit :

Ma chère Nelly, ma fille bien-aimée,

« C'est ta mère, ta mère que tu ne connais point, qui t'écrit cette lettre. Tu as déjà neuf ans : j'aime à penser que ton cœur est sensible et ton esprit éclairé : alors tu mettras sans doute au nombre de tes plus doux plaisirs celui de recevoir de mes nouvelles.

« Mon cœur fut bien affligé, ma fille, lorsque je ne pus t'arracher, trop petite encore , des bras de ta nourrice, pour t'exposer aux fa­tigues d'un long voyage. Mon cœur se brisa en songeant qu'il fallait te quitter, ma chère en­fant, avant de l'avoir entendue bégayer notre nom, avant d'avoir reçu tes premières caresses. Je te laissai cependant dans des bras mater­nels et affectueux : ta tante possède mille vertus. Cette pensée me console, car je suis persuadée qu'elle t'aime comme si tu lui ap­partenais. Aime-la à ton tour de toute l'affec­tion que tu aurais eue pour ta mère, si Dieu

eût voulu la laisser près de toi. Aime-moi aussi bien tendrement : c'est un devoir que tu as à remplir, et, si tu es bonne et sensible comme on me l'a écrit, ce doit être un besoin pour ton cœur. Chère Nelly, je voudrais avoir quelques détails sur toi, sur ta personne : dis-moi tout dans ta réponse. Que la modestie ne te cache pas sous son voile : une mère doit tout savoir, les qualités et les défauts de ses enfants.

« Hélas ! la tienne est bien malheureuse, puisqu'elle n'a pas le bonheur de connaître sa fille ! Que cet Océan me semble affreux, sur­tout lorsqu'il me sépare de mon enfant bien- aimée! Tu sais sans doute que tu as deux sœurs, Adèle et Clémence. Elles sont fort jo­lies, mais elles sont bien peu instruites. Ton père ne veut pas qu'on les fatigue : Clémence est surtout l'objet de son aveugle prédilection, ce qui la rend très-capricieuse et peu docile à mes leçons et à mes avis. Je ne puis me permettre les plus légères réprimandes; il a toujours quelque excuse à m'opposer, ce qui rend mes observations inutiles en produisant sur la malicieuse enfant un effet tout con-

traire à celui que j'attendais. Je gémis de tout cela. Souffrir est le partage des femmes ; la résignation doit être leur vertu, comme dit un auteur dont j'aime les vertueuses maximes. Je te recommande, ma chère Nelly, de m'écrire par le prochain navire. Je vais compter les jours qui me restent à passer avant de re­cevoir ta lettre.

« Je finis, mon enfant, en t'apprenant que j'ai la douce espérance de te revoir l'année pro­chaine. Fasse le Ciel qu'elle puisse se réaliser!

« Adieu donc, ma fille chérie, je t'envoie mille baisers et te serre contre mon cœur avec tout l'amour que ressent pour toi

« Ta pauvre mère, etc. »

Cette lettre si tendre, si mélancolique, fit verser des larmes à la sensible Nelly. Sa mère l'aimait, pensait-elle, elle était si malheu­reuse ! Oh ! combien elle eût désiré pouvoir la consoler de tous ses chagrins!

Mme Justin et sa nièce causèrent longtemps ensemble, après que la lecture de cette lettre fut terminée. « Écris à ta mère, dit-elle à Nelly en se levant pour sortir. Je viendrai demain

chercher la réponse qui doit adoucir les cha­grins de ma pauvre sœur. »

Restée seule, Nelly reprit tristement le che­min de la classe. Lorsque l'heure de l'étude fut terminée, elle prit la plume, et son cœur lui dicta la lettre suivante :

« Ma chère et bonne mère,

« Je ne saurais vous exprimer la joie que j'ai ressentie en recevant une lettre de vous. Je l'ai baisée mille fois, je l'ai posée sur mon cœur, elle ne me quitte plus, c'est pour moi un précieux trésor. Vous avez souffert, me dites-vous, ma chère maman ; moi aussi, j'ai soupiré amèrement en songeant que je grandis sans vous connaître, que mes années s'écou­lent sans que je vous prodigue les soins de mon respectueux amour. 0 ma tendre mère ! cette pensée m'est bien cruelle. Combien j'envie le sort de mes sœurs, mille fois plus heureuses que votre Nelly ! Hélas ! depuis que je sais penser et parler, je prie Dieu de vous ramener tous en France. Alors seulement je me croirai vraiment heureuse. 

« Vous me demandez des détails sur mon compte, et vous me recommandez d'être sin­cère : je le serai toujours, dût la vérité m'être pénible. Je vous dirai, ma chère maman, que je suis bien laide. Cette pensée me chagrinait beaucoup autrefois. J'avais la folie de m'affliger de l'irrégularité de mes traits; car je ne savais pas encore que la beauté du corps n'est qu'un frêle agrément périssable, qui détruit quelquefois par la sotte vanité qu'il inspire toutes les qualités de l'âme, mille fois préfé­rables. Aujourd'hui, si je me regarde dans un miroir, ce n'est plus que pour me fortifier dans le bien et non pour me désoler, comme lorsque j'étais toute petite.

« Pour ce qui regarde ma conduite, mon excellente tante, que je chéris de tout mon cœur, ne m'a jamais fait aucun reproche. Est- ee indulgence de sa part, ou exactitude de la mienne à remplir mes devoirs? Je vous laisse le soin de décider vous-même de la vérité. Je suis dans une bonne pension, où j'apprends la musique et le dessin. Je veux, chère maman, vous envoyer mon portrait, assez ressemblant, que j'ai fait moi-même. Mais que dis-je? vous me donnez l'espoir de vous connaître et de vous voir bientôt : j'aime mieux me donner à vous tout entière que de vous envoyer un vilain portrait qui ne pourrait faire oublier ma laideur en vous disant combien je vous aime. Venez, ma chère maman, je brûle de vous embrasser.

« En attendant cet heureux moment, je vous embrasse mille fois, et me dis la plus soumise et la plus respectueuse des filles.

« Nelly. »

 

CHAPITRE II

 

Revers de fortune. - Une amie. — La première communion.

 

A cette époque, M. Justin éprouva des pertes considérables, plusieurs banqueroutes réduisirent sa fortune à des proportions extrê­mement modiques. A peine lui restait-il de quoi subsister, malgré toute l'économie de sa digne épouse. Ce malheur les affligea tous deux , mais n'abattit pas leur courage, appuyé sur la vertu et sur la religion. Leur plus grand regret était de penser que Nelly serait privée d'une fortune qu'ils lui destinaient. Pleins de générosité et de tendresse pour leur jeune nièce, ils convinrent de lui laisser ses maîtres, dussent ces sacrifices leur imposer les plus dures privations. « Surtout, se disaient-ils laissons-lui ignorer nos malheurs : la sensi­ble enfant repousserait alors une éducation si chèrement achetée. L'infortunée n'aura plus maintenant que ses talents pour tout bien : car qui peut répondre que son père n'éprou­vera pas le même sort que nous ? Si tu m'en crois, mon ami, ajouta Mmo Justin, nous quit­terons cet appartement somptueux : une simple chambre nous suffira. Je suis encore jeune, j'ai du courage ; je saurai me passer de domes­tiques : supprimons toutes les dépenses qui ne sont pas d'une nécessité absolue ; par ce moyen Nelly pourra rester encore au moins deux ans chez Mme Bernard. »

M. Justin approuva la généreuse résolution de son épouse ; il admira ses vertus et son dé­vouement pour l'enfant de son beau-frère, et ne l'en aima que davantage. Il vendit les meubles de luxe qui lui parurent superflus, et congédia tous ses domestiques. Mme Justin se défit de plusieurs parures en perles fines et en brillants, qui ne pouvaient lui servir dans la position obscure où elle allait s'ensevelir. D'ail­leurs Nelly était le plus beau diamant que son cœur pùt désirer. A force de privations, deux mille francs furent soigneusement cachés dans une armoire : c'était pour Nelly.

Cependant cette jeune fille tant aimée, le sourire sur les lèvres, la joie dans le cœur, ignorait complètement la cruelle position de son oncle et de sa tante, qui continuaient leurs fréquentes visites sans lui parler de rien. Ah ! si elle eût pu se douter de la vérité, aussi gé­néreuse pour ses parents que ceux-ci l'étaient pour elle, l'aimable enfant eût renvoyé de bon cœur des maîtres dont les leçons leur étaient si onéreuses.

A peu près à cette époque, Nelly fit connais­sance et se lia d'amitié avec une jeune personne qui possédait comme elle un cœur excellent et les qualités les plus estimables. Camille de Saint- Séverin était son nom. Son père était comman­dant du fort Saint-Nicolas à Marseille. Elle avait eu le malheur de ne point connaître sa mère, morte en lui donnant le jour. Elle devint l'idole de son père, qui ne négligea rien pour former son cœur à la vertu. Loin de la gâter, il réussit heureusement à la rendre telle qu'il la souhaitait, pieuse, aimable, bonne et studieuse.

Son père était, après Dieu, ce qu'elle aimait le plus, et chaque instant de sa vie s'écoulait dans l'accomplissement de ses devoirs et au milieu des soins de l'amour filial. Ayant été conduite dans la pension de Mmc Bernard pour y perfec­tionner son éducation, et sachant que son père souffrait de son absence, la douce jeune fille se promit de hâter par son application le moment qui devait la réunir à lui pour toujours. Comme Nelly, Camille ne cherchait qu'à s'instruire et mettait à profit ses récréations. Elles se ren­contrèrent toutes deux un jour dans la salle de musique. Camille étudiait la harpe, et Nelly le piano. Jamais jusqu'alors elles ne s'étaient parlé. Depuis un quart d'heure elles se regar­daient furtivement sans oser se dire un mot. Ce doit être bien agréable d'avoir une amie, pen­saient-elles tout bas, et, comme pour cacher leur mutuel embarras, elles faisaient bruyam­ment raisonner leurs instruments. Camille ne put retenir un grand éclat de rire, ce qui donna à Nelly le courage de lui adresser quelques paroles, et la regardant avec douceur, elle lui dit : « Oh ! cette cacophonie est vraiment char­mante! »

Camille répondit aussitôt :

« Si vous voulez bien le permettre, nous allons causer ensemble pendant le reste de la récréation ; car depuis longtemps je désirais avoir le plaisir de vous entretenir.

—  Je le veux bien, dit Nelly en rapprochant sa chaise de celle de sa compagne ; moi aussi je désirais depuis longtemps votre amitié.

—  Je vous aime d'autant plus, continua Camille, que vous paraissez avoir des goûts conformes aux miens. Je ne suis pas très-liée avec ces demoiselles, parce qu'aucune d'elles n'a jamais compris ce qui se passe en moi ; elles me donnent des épithètes de pédante, de philo­sophe, et mille autres de ce genre qui ne peu­vent m'offenser, car elles sont bien éloignées de la vérité. Mais je reconnais dans leurs senti­ments une antipathie insurmontable pour ceux que j'éprouve de sorte qu'aucune d'elles n'ex­cite en moi de sympathie. La plupart des jeunes personnes qui sont dans cette maison n'ont jamais connu la douleur. Constamment fêtées et caressées par leurs tendres mères, qui pensent sans cesse à elles, elles ne voient que le bon côté de la vie. Pour moi, je n'ai jamais aimé les jeux, parce que j'étais utile, in­dispensable au bonheur de mon père, auquel j'ai sacrifié tous mes goûts et mes affections : j'ai appris à l'école de l'infortune à n'avoir de bonne heure que des pensées sérieuses. »

En parlant ainsi, Camille posa sa main sur son cœur en soupirant.

« Vous êtes donc malheureuse, vous aussi, s'écria Nelly.

—  Oh ! oui, assurément, répliqua Camille en levant vers le ciel ses yeux pleins de larmes ; c'est une cruelle douleur que je ressens. Mais vous-même n'avez-vous pas quelque sujet de peines?

—  Hélas! dit Nelly, j'aurais tort de me plaindre de ma destinée ; mais il est si affligeant de ne point connaître sa mère ! c'est le plus grand malheur qui puisse arriver à un enfant. »

Alors Nelly raconta tout ce qui lui était arrivé depuis sa naissance, sans oublier le tendre attachement qu'elle avait pour sa tante, qui lui tenait lieu de mère.

« Vous, du moins, vous avez quelque espérance de la revoir, repartit Camille ; tandis que moi je ne pourrai jamais revoir la mienne en ce monde : elle est pour toujours ravie à mes caresses et à mon amour. Oh ! que de fois j'ai entendu soupirer mon pauvre père en me regardant ! Sans doute il songeait alors qu'il devait à ma naissance la perte de son épouse, de sa compagne. Cette pensée me navre le cœur ; chaque fois qu'elle se présente à mon es­prit, je ne puis retenir mes larmes. Je cherche à m'instruire le plus tôt possible, afin de re­tourner auprès de lui pour lui faire oublier, si je puis, tout ce qu'il a perdu. Nelly, soyons amies ; si vous y consentez, nous parlerons quelquefois de nos peines, nous les allége­rons sans doute en les partageant. »

Les deux jeunes filles se précipitèrent dans les bras l'une de l'autre, et se jurèrent une amitié éternelle.

La cloche qui les appelait au travail sonna trop tôt ce jour-là au gré des deux nouvelles amies ; elles rentrèrent en classe, non sans s'être jeté de tendres regards.

Nelly venait d'atteindre sa dixième année ; sa sagesse et sa piété furent remarquées de

l'aumônier du pensionnat. Suivant le désir qu'il manifesta, elle fut désignée par le bon pasteur, malgré son jeune âge, comme devant faire sa première communion l'année suivante. Ca­mille eut le même bonheur. Dès lors tout de­vint commun entre les deux amies ; leurs jours s'écoulaient heureux et paisibles ; car elles avaient les mêmes goûts, les mêmes caractères, les mêmes devoirs pieux à remplir, la même condition. Elles étudiaient ensemble leur ca­téchisme , et se le faisaient réciter récipro­quement ; elles savaient qu'aussitôt que leur première communion serait faite, elles ne res­teraient plus dans le pensionnat. « Encore une année d'étude, se disaient-elles ; notre amitié saura en abréger la durée. »

Avec quelle ardeur les deux jeunes filles cherchaient à se rendre dignes de ce premier sacrement, qu'elles allaient recevoir et qui de­vait renouveler leur vie ! En effet, lorsqu'on a le bonheur d'avoir reçu la communion, on ne doit plus s'occuper de choses frivoles et futiles. On doit alors sentir les devoirs auxquels on est appelé ; nous devons surtout nous appli­quer à nous assurer plus tard, dans une patrie meilleure, le bonheur infini.

Nelly et Camille, semblables à deux anges, marchaient d'un pas assuré vers la félicité éter­nelle ; leur amitié se fortifia encore par les sentiments vertueux qu'elles se reconnurent. Elles n'eurent bientôt qu'une même âme, une même volonté ; rien que de noble, de grand, de généreux, était l'objet de leurs désirs com­muns. Oh ! l'amitié de deux jeunes âmes pures et candides est un bienfait que Dieu répand sur elles; c'est une récompense anticipée, c'est un avant-goùt des joies célestes!

Le jour de la communion ne tarda pas à ar­river ; le temps s'écoule si vite lorsque chaque heure est utilement et sagement employée !

Fortifiées par la prière et par une foi ar­dentes , les deux amies se crurent dignes de recevoir leur Créateur. Ce jour-là elles se refusèrent les innocents témoignages de leur affection, s'élevant réellement au-dessus des choses périssables et terrestres.

C'est ainsi que la communion doit être faite ; le Seigneur ne veut à sa table que des cœurs purs, qui se donnent à lui sans partage. Mal­heur à celui qui conserve des sentiments op­posés aux vertus chrétiennes, et qui regarde le sacrement de l'Eucharistie comme un simple acte de la vie qu'il faut accomplir, comme un devoir qu'il faut se hâter de terminer, sans penser qu'une foi profonde et pure est le gage d'un bonheur à venir !

Nelly et Camille, ainsi que plusieurs autres pensionnaires, goûtèrent, sous les yeux de leurs parents et d'une assemblée pieuse et re­cueillie, ce divin bonheur qu'elles attendaient depuis longtemps avec impatience.

La tante de Nelly, comme on le pense bien, n'eut garde de manquer à cette touchante céré­monie ; elle serra avec transport sur son cœur sa nièce chérie.

« Prends encore patience, lui dit-elle ; bien­tôt tu reviendras près de nous.

— Dieu veuille, s'écria la sensible enfant, que cette époque ne soit pas éloignée ! »

Dans cette espérance, elle recommença à se livrer avec ardeur à ses études. Ses progrès dans le dessin furent si rapides et si extraordi­naires, qu'à douze ans elle avait déjà fait une foule de portraits d'une ressemblance frap­pante. Ses ouvrages, exposés au musée de Marseille, excitèrent l'admiration de tous les connaisseurs. Les éloges qu'elle recevait ne la rendirent pas plus vaine ; elle les recevait avec défiance et modestie, ne croyant point les mériter. Avec un talent aussi supérieur et aussi décidé, elle était à l'abri des coups du sort ; cette pensée dédommageait son oncle et sa tante des nombreux sacrifices qu'ils avaient faits pour elle.

Cependant le temps que Mme Justin avait fixé à sa fille pour son retour en France était passé depuis longtemps; l'espoir qu'avait conçu Nelly de revoir sa mère était presque évanoui. Bien que M. Justin jeune eût fait part à son frère de sa malheureuse position, il n'en recevait aucune nouvelle, et par conséquent point de soulagement. Ne sachant à quoi attribuer une semblable indifférence, il se perdait en conjec­tures, sans pouvoir démêler la vérité.

Camille, qui aimait Nelly avec une vive af­fection , voulut faire connaître son amie à son père. A cet etfet, devant sortir un dimanche pour toute la journée, elle invita Nelly à l'ac­compagner à la maison paternelle ; la jeune fille accepta, à condition toutefois que sa tante voulût bien y consentir. Camille lui ayant con­seillé d'écrire un petit mot, la réponse fut conforme à leurs désirs. Dès le point du jour les deux amies se mirent à leur toilette avec des transports de joie, qui augmentèrent lors­que le domestique de M. de Saint-Séverin vint de sa part chercher les deux jeunes filles. En présence de personnes qui lui étaient étran­gères, Nelly était toute timide, et ne se sentait à l'aise que lorsqu'elle se voyait soutenue de Camille, qui ne la perdait pas de vue. Avant de dîner, elles montèrent sur les tours du fort, du haut desquelles on découvre la belle ville de Marseille. A la vue de cette mer immense, dont les flots majestueux viennent se briser en gémissant au pied des remparts ; à la vue de ces nombreux vaisseaux qui voguaient çà et là sur l'onde et disparaissaient à ses yeux, Nelly s'écria les yeux pleins de larmes :

« Oh ! quand donc verrai-je le navire qui me ramènera ma mère ! »

Camille, voyant l'émotion soudaine de son amie, l'entoura de ses bras caressants.

« Viens, lui dit-elle ; descendons, l'air de la mer est trop vif. »

Un domestique vint alors les avertir que les personnes invitées étaient arrivées, et que le dîner étaitservi. Parmi les conviés se trouvaient beaucoup d'amis de M. de Saint-Sévérin. Ce dernier, fier de sa fille, se plaisait à la faire con­naître à ceux qu'il affectionnait. Nelly prit place auprès de son amie, et toutes deux, avec l'ap­pétit de leur âge, firent honneur à ce dîner splendide, si différent de celui de la pension.

Elles causaient tout bas, de peur d'inter­rompre la conversation de personnes plus âgées qu'elles. Bientôt elles furent forcées de prêter attention à ce qu'on disait : c'était le nom de M. Justin qu'un des invités venait de prononcer, sans se douter que la nièce de cet estimable négociant fît partie de la société.

« Oui, mon cher, disait à M. de Saint-Séverin un vieil officier décoré, les circonstances de la vie sont quelquefois bien extraordinaires ; c'est une variation continuelle de prospérités et de malheurs. Que de vertus la misère met au jour, et qui resteraient ensevelies dans le mystère et dans l'oubli au sein de l'opulence ! que d'ac­tions nobles et généreuses la pauvreté se charge de révéler au monde ! l'exemple de ce pauvre Justin en est une preuve frappante...

— Justin! s'écria un interlocuteur, Justin, le riche armateur ? que lui est-il donc arrivé ?

—    Comment ! vous ne savez pas cela ?

—    Non vraiment.

—  C'est cependant l'histoire du jour ; on ne sait vraiment lequel admirer le plus de lui ou de sa vertueuse épouse.

—  Vraiment! Eh bien, veuillez satisfaire notre curiosité en racontant son malheur. »

Nelly et Camille n'osaient respirer.

« Les Justin, continua le narrateur, étaient deux frères qui s'étaient attiré l'estime pu­blique par leur bonne conduite et leur loyauté dans les affaires : ils obtinrent la confiance de tous ceux qui avaient avec eux des relations commerciales, et arrivèrent au plus haut degré de la fortune. L'aîné partit pour les colonies, il y a environ dix ans, laissant à la garde de son frère une petite fille encore au berceau. Comme ils n'ont écrit qu'une ou deux fois depuis leur départ, on ne sait pas au juste ce qu'ils sont de­venus. Cependant le plus jeune et son épouse sont tellement attachés à cette pauvre petite délaissée, qu'ils l'ont toujours comblée de bien­faits ; ils lui ont fait donner une éducation brillante, et n'ont rien négligé pour la rendre parfaite. Ils l'ont même mise dans un pension­nat, où les meilleurs professeurs lui sont réser­vés. On dit, au reste, que cette enfant répond parfaitement aux soins qu'on lui donne, et qu'elle marche rapidement à la célébrité, car, elle est déjà très-forte sur la peinture.

—  Eh bien ! interrompit un autre person­nage d'un air insouciant, Justin n'a fait que son devoir : je ne vois rien d'extraordinaire dans cette conduite. Qu'a-t-elle donc de si éton­nant et de si méritoire?

—  Fort bien ! répliqua le narrateur : je pen­serais comme vous si je ne savais pas le reste.»

A ces mots chacun prêta l'oreille, et Nelly, comme on le pense bien, plus que personne.

« Oui, Messieurs, continua-t-il, la fortune est une aveugle, une cruelle, qui prive de ses faveurs les personnes les plus vertueuses. Jus­tin est ruiné ; il a été forcé de renvoyer ses do­mestiques, et de changer ses superbes apparte­ments contre une seule chambre très-modeste.

« Sa femme a vendu ses diamants en faveur de sa nièce : voulant consommer l'œuvre qu'ils ont si heureusement commencée, ils lui lais­sent ignorer les malheurs qui leur sont arrivés.

Justin est ruiné, il a tout perdu ; des banque­routes nombreuses ont englouti tous ses biens. Il languit dans une profonde misère, tandis que la pauvre enfant, abusée et tranquille, reçoit des leçons si onéreuses à son oncle dans sa si­tuation actuelle.

— Nelly ! Nelly ! s'écria tout à coup Camille avec le plus grand effroi en entourant de ses bras son amie sans connaissance. Oh ! Mes­sieurs, s'écria-1-elle en sanglotant et en se tournant vers les personnes qui se pressaient autour de l'enfant; la voilà, c'est elle, c'est Nelly Justin ! »

Tout le monde resta stupéfait ; on porta la malheureuse enfant sur un sofa : on lui fit respirer des sels. Hélas ! rien ne la rappelait à la vie.

« Reviens à toi ! s'écriait douloureusement Camille en se prosternant à côté d'elle, reviens à toi, ma chère Nelly ! Elle en mourra, elle est si bonne, si sensible ! Oh ! si j'eusse connu cette déplorable histoire, on ne l'aurait point racon­tée devant elle! » M. de Saint-Séverin et ses convives ignoraient que la jeune personne por­tât le nom de Justin. La fête fut changée en un deuil subit. Enfin l’infortunée Nelly ouvrit les yeux, elle porta les mains sur son front, comme pour rappeler ses souvenirs. Voyant Camille égnenouillée auprès d’elle, elle se pencha vers son amie en versant d’abondantes larmes qui la soulagèrent un peu. Chacun lui fit des excuses sur cette imprudente révélation.

Oh ! s’écria la pauvre enfant, vous venez de me rendre un véritable service : bien loin de vous blâmer, je vous en ai mille obligations. »

Toute la société se montra bienveillante et affectueuse pour une jeune fille aussi intéressante que malheureuse.

   Comme la nuit approchait, un domestique reconduisait les deux amies à la pension. Nelly écrivit un mot à son oncle, pour le prier de venir le lendemain sans faute la retirer de chez Mme Bernard ; elle alléguait pour motif d’une résolution aussi soudaine un dégoût insurmontable qui l’empêchait d’y rester un instant de plus. M. et Mme Justin furent extrêmement surpris d’un langage aussi nouveau de la part de la douce Nelly ; ils craignirent pour une santé aussi précieuse. « Va, mon ami, dit Mme Justin à son mari ; cours chercher cette enfant : elle terminera ici son éducation déjà fort avancée. »

Dès sept heures du matin , M. Justin était dans le salon de Mme Bernard, à laquelle il fit part du sujet de sa visite matinale. La bonne institutrice éprouva une vive douleur en se voyant enlever celle de ses élèves qui lui était la plus chère. Bien qu'elle dût se résigner à un malheur prévu, Nelly ne put se défendre d'une vive douleur au moment de se séparer de sa chère Camille, de Camille qui connais­sait tous ses secrets et qui savait si bien la consoler. Elles s'embrassèrent mille fois, et promirent dans les termes les plus tendres de ne jamais s'oublier.

Nelly suivit tristement son oncle, qui, ne sa­chant que penser de la prompte et ferme réso­lution de sa nièce, lui adressa cette question :

« Tu t'ennuyais donc bien dans ta pension, ma chère Nelly?

—  A mourir ! mon oncle, depuis hier seule­ment.

—  Cela t'a pris bien subitement, mon en­fant. Quelqu'un t'aurait-il fait de la peine? dis-moi.

—  Oui, mon oncle, on ne daigne pas me dire ce qui se passe, on m'accable à force de

générosité !

__ je ne te comprends pas du tout, ma nièce. Sans doute tu diras à ta bonne tante le mot de cette énigme.

—     Oh ! sans doute, car je n'ai rien à dissi­muler. »

En parlant ainsi, ils arrivèrent à la porte d'une maison de la plus mesquine apparence.

« Est-ce ici que vous demeurez maintenant? dit Nelly à son oncle.

—     Oui, mon enfant : je me suis rapproché du centre de mes affaires.

—     Vous voulez m'abuser, mon oncle; vous poussez trop loin le dévouement pour une pauvre orpheline.

—     Je ne comprends absolument rien à tes paroles, » répliqua M. Justin.

La bonne tante attendait Nelly au haut de l'escalier : lorsqu'elle aperçut la jeune fille, elle se précipita vers elle et la pressa sur son cœur avec la plus tendre effusion, puis elle la fit entrer dans une chambre meublée très-mi­sérablement.

« 0 mon Dieu ! est-ce ici que je vous retrouve, ma tante ! s'écria Nelly avec amertume

—  Oui, ma Nelly, notre fortune a diminué depuis quelque temps.

—  Et vous me le cachiez, ô mes généreux parents ! Je sais tout : des étrangers m'ont in­struite de vos malheurs. Lorsque toute la ville retentissait des éloges dus à votre suhlime dé­vouement , pour moi, j'ignorais vos malheurs,et je recevais avec insouciance vos généreux sacri­fices, sans pouvoir les apprécier. 0 ma tante bien-aimée, vous avez poussé trop loin la bonté pour votre Nelly ! Vous vous êtes dépouillée en ma faveur de toutes vos parures ; quelques jours encore, et vous vous seriez imposé pour me soutenir les plus cruelles privations. Oui, mes chers parents, les seuls que je connaisse, j'ai tout appris hier : j'ai failli mourir de dou­leur au récit de vos infortunes.»

En achevant ces mots, souvent interrompus par les sanglots qui la suffoquaient, Nelly em­brassait les genoux de son oncle et de sa tante, et les arrosait de ses larmes. M. Justin et son épouse ressemblaient à deux coupables pris en flagrant délit.

« Eh bien ! oui, Nelly, dirent-ils enfin, on t'a dit vrai, mais nous avons accompli à ton égard ce que notre devoir et notre cœur nous dictaient. Puissent les vertus et les talents que tu possèdes te rendre heureuse, et nous serons amplement récompensés de tout ce que nous avons fait pour toi : tu pourras du moins te tirer d'embarras, car il est probable que la fortune n'a pas été plus favorable à ton père qu'à nous. L'aisance que l'on acquiert soi-même est la plus sûre et la plus douce. Quant à nous, peu de bien suffit à notre ambition : les témoi­gnages de ta reconnaissance et de ton amitié nous seront plus précieux que les biens que nous avons perdus ; nous sommes encore riches en te possédant !

— 0 mes vertueux parents ! s'écria Nelly avec enthousiasme, dès ce jour je vous consacre toute mon existence. Puissé-je être assez heu­reuse pour vous procurer quelque consolation dans votre vieillesse, c'est le plus ardent de tous mes souhaits ! »

Dès l'instant que Nelly eut appris les mal­heurs de son oncle, elle conçut un noble pro­jet sur lequel elle résolut de garder un silence absolu jusqu'à son entier accomplissement. Afin de le réaliser, elle écrivit à Camille la lettre suivante : « Ma chère amie,

C'est hien l'exacte vérité qu'un étranger m'a révélée dimanche dernier chez ton père ; cela m'est, hélas ! bien prouvé maintenant. Ce n'est plus dans de vastes et brillants ap­partements que j'ai revu ma tante; ces tapis si beaux sur lesquels s'étaient essayés mes premiers pas ont disparu, et avec eux les élé­gants sofas sur lesquels je m'étais si dou­cement endormie. Des chaises grossières les remplacent. Une seule chambre, presque dé­nuée de meubles, forme notre demeure; un petit cabinet, un lit de sangles comme à la pension, tel est mon domaine. Mais, ma chère Camille, ce n'est pas pour moi que je gémis (et tu as assez appris à me connaître pour croire aujourd'hui à mes paroles); c'est pour mes vertueux parents, dont la position désastreuse m'afflige. Autrefois je les aimais seulement ; maintenant je ne puis plus exprimer les sen­timents qu'ils m'inspirent. Il me semble voir en eux des êtres célestes descendus sur la terre ; je suis prête à me jeter à leurs genoux lorsque je les aperçois ou lorsqu'ils m'adres­sent la parole. 0 sainte religion, combien votre pouvoir éclate ici ! car c'est vous qui inspirez aux faibles mortels des actions si su­blimes, des pensées nobles et généreuses. N'est- ce pas, en effet, la vertu angélique de ma tante qui a pu seule faire supporter à son époux, avec quelque résignation, toutes les calamités qui se sont réunies sur sa tête? Oui, Camille, si tu étais comme moi témoin de cette vive sollicitude, de cette bienveillance continuelle qui font un paradis de notre triste réduit, tu ne pourrais t'empêcher de penser qu'une femme vertueuse embellit l'existence de tous ceux qui l'entourent, et leur fait trou­ver quelque charme, même au sein de la mi­sère la plus affreuse, lorsqu'elle sait si bien mettre eu usage les consolations et la douceur infinie qui doivent être le partage de notre sexe.

« .le suis bien décidée à devenir artiste le reste de mes jours. Eh bien! je le serai, et je m'en glorifie, puisque mon art, que j'ai appris comme un simple amusement, pourra devenir indispensable même à l'avenir de mes chers parents.

« Ainsi, ma chère Camille, je compte sur toi, sur ton amitié, sur ton père et sur ses nombreux amis qui m'ont témoigné de l'inté­rêt pour me procurer les moyens de faire des portraits, dont le prix sera destiné à ma tante. Conçois-tu le bonheur que me fait éprouver d'avance un avenir aussi séduisant ! J'irai de­main trouver ton respectable père, je le prierai de me prêter son appui. Hélas ! je suis peut-être encore trop jeune, treize ans à peine ! mais le malheur me donnera du courage. N'est-ce pas, Camille, que tu t'intéresseras à moi, que tu m'aideras de tout ton pouvoir auprès des amis de ton père, et qu'ils ne se refuseront pas à mes vœux lorsqu'ils sauront que le prix de mon travail est destiné à ma tante si chère et si vertueuse?

« Telles sont mes espérances, j'aime à croire qu'elles ne seront pas déçues.

« Adieu, ma chère Camille.

« Ton amie pour la vie,

« Nelly, la jeune artiste. »

 

CHAPITRE III


Nouvelle affreuse. — Adèle et Clémence. Succès de Nelly.

 

Une vie nouvelle se révéla subitement aux yeux de Nelly. Fortifiée par le courage que donnent l'adversité et une conscience sans reproche, confiante dans l'art qu'elle aimait, Nelly rêva la gloire, la richesse, le bonheur ; et des rêves de ce genre valent quelquefois la même réalité. Un jour, ayant obtenu de sa tante la permission d'aller voir le père de Camille, elle se dirigea vers le fort Saint- Nicolas. M. de Saint-Séverin était dans son cabinet ; surpris de voir la jeune amie de sa fille, il lui fit plusieurs questions. Nelly lui ra­conta son départ précipité de la pension et son désir de faire des portraits pour soulager la misère de sa famille. Tant de candeur et de noblesse de sentiments toucha le commandant d'un tendre intérêt ; il promit à la jeune fille de lui être utile, et l'assura de plus de la pro­tection de tous ses amis.

« Aimable enfant, lui dit-il, il y a des êtres dont le mérite doit être proclamé à la face de la terre; vous êtes de ce nombre. Dieu ne manquera pas de protéger vos nobles efforts. Espérez. »

Ces paroles encourageantes fortifièrent l'es­poir de Nelly.

« Vous apprendrez sans doute avec plaisir, continua M. de Saint-Séverin, l'arrivée de Ca­mille; dimanche prochain je la reverrai pour ne plus m'en séparer ; je ne pouvais me passer plus longtemps de ses soins et de sa tendresse. Venez la voir souvent ; ma fille ne pourra que gagner à votre société ; vous établirez ici votre atelier de peinture.

—J'accepte votre offre obligeante, Monsieur, répondit Nelly, d'autant plus volontiers que je

voulais laisser ignorer à mon oncle l'emploi que je ferai de mon temps, car il ne voudrait pas que j'entreprisse des travaux qu'il croirait nui­sibles à ma santé.

—  Cela est convenu, répliqua le commandant : lundi prochain vous trouverez ici des personnes qui s'estimeront heureuses de vous être utiles et de posséder leur portrait fait par une main aussi habile. »

Nelly sourit du compliment flatteur du père de Camille. Après avoir salué avec grâce, elle reprit toute joyeuse le chemin de la maison.

« Encore cinq jours, se dit-elle, et mon avenir est assuré ! »

Mais sa joie ne tarda pas à se changer en tris­tesse. En arrivant chez ses parents, elle les trouva lisant une lettre qu'ils venaient de recevoir. A la douleur qu'elle vit régner sur leur physionomie, elle jugea qu'il se passait quelque chose d'extraordinaire.

« Quel nouveau malheur vient encore fondre sur nous? demanda-t-elle avec anxiété.

—  Ma chère Nelly, répondit Mme Justin en l'attirant sur ses genoux, toutes mes prévisions se changent, hélas ! en de cruelles certitudes.

Arme-toi de courage et de résignation pour sup­porter le nouveau malheur qui t'atteint ; songe que les décrets du Ciel sont mystérieux et im­pénétrables aux yeux des hommes, et que c'est par une route tortueuse et semée d'épines que Dieu nous rappelle à lui. Tu es réellement orpheline, ma chère enfant, ainsi que tes sœurs. Vous avez fait une perte irréparable ; vous n'avez plus ni père ni mère. Les infortu­nés , après avoir vu s'évanouir les espérances de richesses qu'ils avaient conçues, n'ont pas eu la force de supporter leur malheur ; ils se sont laissé abattre par le chagrin, qui les a con­duits successivement à la tombe. Adèle et Clé­mence sont au lazaret, où elles finissent leur quarantaine : ton oncle ne tardera pas à aller les chercher. »

Nelly, qui se croyait bien forte contre les coups du sort, ne s'attendait pas à celui qui venait subitement renverser ses rêves de gloire et de bonheur ; elle mêla ses larmes à celles de sa triste famille. Cependant peu à peu elle reprit sa sérénité : quelque douloureuse que fût cette perte, elle fut moins sensible à Nelly qu'à tout autre ; car elle n'avait jamais connu ses parents.

Elle remercia Dieu de lui avoir conservé son oncle et sa tante, et ne cessait de leur répéter en les embrassant :

« Ne suis-je pas encore bien heureuse que vous me restiez, et ne dois-je pas remercier la Providence, qui, en me privant des auteurs de mes jours, m'a placée sous votre protection? Je suis même injuste de me plaindre; car vous les remplacez dans mon cœur, et vous êtes pour moi les meilleurs parents. »

M. Justin paraissait vivement affecté de cette double perte ; son épouse et Nelly cherchaient à le consoler.

« Nous sommes bien malheureux, il est vrai, disait quelquefois la jeune fille ; mais, grâce à vous, mon cher oncle, je pourrai répa­rer peut-être l'injustice de la fortune , je tra­vaillerai.

— Allons, dit la tante en admirant la rési­gnation de Nelly, plus de pleurs ! il faut penser à notre bonheur commun en dissimulant nos angoisses ; le désespoir est un mal qui se gagne, bannissons-le de nos âmes ; Dieu veut que nous supportions avec résignation les épreuves qu'il nous envoie. Tes sœurs viendront demain partager notre sort; j'espère qu'elles auront de la raison et qu'elles nous aideront daus nos tra­vaux; je saurai aussi employer mon temps...

— Arrêtez, ma tante , s'écria Nelly ; je ne souffrirai jamais que vous travailliez, non, jamais!»

En parlant ainsi, les yeux noirs de la jeune artiste brillaient d'une expression, d'une assu­rance et d'une force de caractère surnaturelle. Mme Justin, baignée cette fois de douces larmes, la couvrit de caresses.

On chercha le jour même une chambre plus commode et un cabinet pour les nouvelles ve­nues. Nelly éprouva un plaisir secret en voyant que leur nouvelle demeure était peu éloignée du fort Saint-Nicolas, et qu'elle pourrait aller tous les jours chez le père de Camille ; elle aida ses parents à arranger le nouveau loge­ment, montrant dans tous ces préparatifs une activité et un ordre d'autant plus surprenants qu'elle n'avait pas l'habitude de tous ces petits détails domestiques. Aussi les deux époux la re­gardaient-ils comme un trésor, se disant souvent entre eux : « Un bienfait n'est jamais perdu ! »

M. Justin alla seul chercher ses deux nièces,qui étaient fort jolies, et dont le deuil rehaus­sait encore la beauté. Elles accueillirent très-froidement leur oncle.

« Vous êtes sans doute M. Justin, notre oncle? dit l'aînée en minaudant.

—  Oui, mes chères amies, répondit-il en leur ouvrant ses bras; je suis le frère de votre infortuné père. »

Les deux jeunes filles furent forcées de l'em­brasser.

« Venez chez moi, continua M. Justin avec bonté ; vous trouverez en moi les sentiments d'affection que j'avais pour mon pauvre frère. Les mêmes calamités ont également renversé ma brillante fortune.

—  Comment ! mon oncle, s'écria Adèle, vous êtes aussi ruiné?

—  Que sommes- nous donc venues faire en France? » ajouta Clémence en pleurant.

M. Justin ne savait que répondre à ces or­gueilleuses jeunes filles qui parlaient si légère­ment de choses si sérieuses. 0 Nelly ! pensait-il en lui-même, ce n'est point avec cette froide indifférence que tu as appris les malheurs de ton oncle !

« Allons, mes enfants, continua-t-il en s'adressant à ses nièces avec ironie, résignez- vous au malheur de perdre encore vos der­nières espérances ; car il paraît que c'était plutôt pour jouir de notre fortune que de notre affection que vous avez traversé témérairement les mers. »

Adèle et Clémence, voyant que leur oncle les avait si bien comprises, voulurent chercher de vaines excuses ; mais elles étaient si interdites, qu'elles n'eurent pas la force d'inventer le moindre mensonge.

« Venez avec moi, leur dit M. Justin; votre tante et votre aimable sœur vous attendent. »

Les deux jeunes filles suivirent en silence leur oncle, qui les conduisit chez lui. Mme Justin les pressa sur son cœur ; mais elles reçurent ses caresses avec une indifférence très-marquée.

« Où donc est Nelly? demandèrent-elles.

— Elle va venir, répondit Mme Justin ; l'ai­mable enfant désire depuis longtemps votre présence. Elle est si bonne, cette pauvre petite! »

En cet instant Nelly entra en simple robe de percale , les cheveux épars, sans prétention.

Elle courut embrasser ses sœurs, en répétant ces noms d'Adèle et de Clémence qu'elle se plaisait si souvent à prononcer. Bien loin de répondre à ses tendres caresses, ses sœurs l'ac­cueillirent d'un air froid et moqueur, et ne purent s'empêcher de s'écrier : « Dieu! qu'elle est laide ! » Ces mots cruels prononcés d'un ton sec, pour ne pas dire méchant, blessèrent l'âme sensible de Nelly ; ils résonnèrent à son oreille comme la sentence de mort à celle du coupable, et oppressèrent son cœur comme un poids lourd et glacé. Ce n'était pourtant pas l'amour-propre offensé qui la faisait cruelle­ment souffrir : c'était cette affection sur laquelle elle avait tant de fois compté, et qu'elle voyait s'évanouir ; c'était cette tendresse qu'elle avait si délicieusement rêvée depuis ses plus jeunes années, et qu'elle voyait si mal récompensée! Pauvre Nelly ! elle se tenait debout devant ses sœurs, semblable à une statue; ses regards étaient baissés vers la terre.

Mme Justin, indignée de l'odieuse indifférence d'Adèle et de Clémence, se chargea de venger sa nièce cruellement outragée. Après avoir adressé aux deux coupables des paroles dures et accablantes, elle attira Nelly sur ses genoux lui prodiguant les plus tendres caresses et les consolations les plus affectueuses. Nelly, sen­sible à tant de bonté, sourit à cette amie si généreuse, si dévouée.

« Ma chère enfant, lui dit sa tante, n'envie pas les dons stériles d'une beauté passagère. La beauté de tes sœurs est une dérision, un don perfide de la nature, fait aux dépens du cœur ! Malheur à la jeune personne qui ne compte que sur ses attraits pour capter l'estime et l'amitié des gens sensés ! Qu'importe la lai­deur, lorsque, comme toi, on est sûre de plaire toujours ? Sois douce, sois sage, sois toujours la bonne et patiente Nelly, et toujours chacun te chérira. »

Adèle essaya quelques excuses en voyant le dépit de sa tante; mais celle-ci, justement indignée, déposant pour la première fois de sa vie sa bonté naturelle, la repoussa durement, car on l'avait blessée dans tout ce qu'elle, avait de plus cher.

Cependant Nelly n'osait lever les yeux sur ses sœurs, craignant de lire dans leurs regards une froideur qui l'affectait vivement. Elle n’osait leur parler, espérant pouvoir plus tard s'attirer l'affection qu'elle s'affligeait de se voir refuser. Adèle et Clémence avaient peine à se supporter mutuellement ; car l'amitié est in­connue aux esprits vains et frivoles. La parure et les plaisirs, telles étaient leurs seules pensées; constamment devant le seul miroir qui fût à la maison, elles étudiaient leurs gestes et leurs attitudes, perdant un temps infini à se coiffer et à arranger avec grâce les plis de leurs robes. Mme Justin , lasse de ser­monner, haussait les épaules et désespérait de les rendre à la sagesse et à la raison.

Telles étaient les occupations des deux jeunes filles pendant les premiers jours. Nelly eùt bien désiré de leur part un tendre mot pour adou­cir le fiel de leur première entrevue. Ignorant ce qui se passait dans des cœurs si différents du sien, elle hésitait à faire des avances, de peur de voir s'évanouir la dernière espérance que son âme naïve aimait encore à nourrir. Cette phrase, Dieu! qu'elle est laide! arrêtait l'effusion de ses sentiments, et lesmots d'amitié, près de lui échapper, expiraient silencieuse­ment sur ses lèvres. D'autres fois elle se disait tout bas en les voyant : Vous m'aimerez un jour; j'effacerai par ma bonté cette laideur qui me nuit dans votre pensée. Oui, vous me direz : Nelly, nous t'aimons parce que tu es douce et patiente. Je ne comprends pas bien que j'aie besoin d'être jolie pour me faire aimer de vous. Camille n'est pas ma sœur, et pourtant elle m'aime bien ! D'où peut donc venir cette différence?

L'innocente Nelly ne savait pas qu'il existe des cœurs égoïstes, dénaturés et bassement envieux. Les éloges que la bonne tante faisait de Nelly dans chaque lettre qu'elle écrivait à leur mère, avaient excité la jalousie d'Adèle et de Clémence. Chaque phrase contenant le détail de ses rares qualités et de ses talents était une critique sévère de ses deux sœurs, vaniteuses et légères. Leur esprit étroit et dénué d'instruction était sans cesse occupé à établir un contraste entre leur beauté et la laideur de Nelly. C'était donc méchamment, et pour se venger de la douce jeune fille, dont la bonne tante répétait sans cesse l'éloge, qu'elles s'étaient écriées en la voyant : « Dieu. qu'elle est laide ! »

Nelly vit arriver avec un plaisir extrême le jour fixé par M. de Saint-Séverin. Six heures étaient à peine sonnées que la jeune fille, déjà habillée, était à genoux, occupée à prier Dieu; puis elle embrassa son oncle et sa tante, et leur demanda la permission d'aller passer la journée entière chez Camille. MmeJustin, charmée de la voir prendre cette distraction, la lui accorda avec joie. Peu d'instants après, Nelly montait les grands escaliers du fort. Camille l'attendait avec impatience sur le perron. Lorsqu'elle l'aperçut, elle lui tendit les bras : Nelly s'y précipita en pleurant. Son cœur versa dans celui de son amie tous ses petits chagrins.

« Toi, laide! ma Nelly, s'écria Camille jus­tement indignée. Oh ! jamais affront ne fut moins mérité. Pauvre Nelly ! exemple de ver­tus angéliques, n'es-tu donc sur la terre que pour souffrir injustement!

— Calme-toi, dit Nelly en essuyant ses larmes, ne murmure jamais. Dieu veut sans doute éprouver mon courage, nous devons respecter ses mystérieux décrets. »

En parlant ainsi, Nelly fermait avec sa main la bouche de son amie.

« Viens, lui dit Camille ; une nombreuse société est réunie chez mon père, tout le monde t'y attend. »

Les deux amies, les bras entrelacés, mon­tèrent au salon, où trente personnes environ étaient rassemblées. Chacun désirait connaître et revoir l'intéressante artiste qui, sans parler de ses vertus, montrait dans un âge tendre des talents qui ne s'acquièrent ordinairement que par une longue expérience. Plusieurs personnes de la société connaissaient M. et Mme Justin, et la conduite admirable qu'ils avaient tenue envers leur nièce. Nelly, ne s'attendant pas à trouver un cercle aussi nombreux, restait à la porte, tout intimidée.

Plusieurs dames étant venues la prier d'en­trer, elle salua avec grâce et prit place auprès de Camille, qui souriait avec bonté en lui ser­rant la main.

A peine était-elle assise, que M. de Saint- Séverin s'avança vers elle, et lui dit d'un ton affable : « Vous voudriez faire des portraits, n'est-il pas vrai, ma belle enfant?

— Oui, Monsieur, répondit Nelly avec ti­midité.

- En ce cas, vous ne manquerez pas d'ou­vrage, dit M. de Saint-Séverin ; car toutes les personnes qui sont ici veulent avoir le leur.

—  Oh! Monsieur, combien je vous re­mercie ! » s'écria la jeune fille, remplie d'une émotion bien naturelle.

Alors le père de Camille fit apporter par un domestique tout ce qui était nécessaire pour peindre. Nelly, charmée de la surprise qu'on lui avait si délicatement ménagée, souriait à toute l'assemblée, qui jouissait de son modeste embarras et du plaisir qui colorait ses joues d'une vive rougeur. En cet instant personne n'eût osé dire qu'elle était laide ; sa physio­nomie était rayonnante de bonheur et d'émo­tion. Nelly prépara son petit atelier avec une aisance parfaite ; tous les yeux étaient tournés sur elle. Camille était ravie de voir l'attention et l'intérêt qu'on portait à son amie.

Lorsque tous les préparatifs furent terminés, elle se retourna vers la société en demandant quelle était la personne qui voulait poser la première. Une jeune dame vint s'asseoir dans la position la plus favorable à une jeune ar­tiste. Un silence profond succéda bientôt aux causeries. Nelly commença : une heure lui suf­fit pour ébaucher tout le portrait. Alors chacun s'approcha, et un cri d'admiration s'éleva de toutes parts en l'honneur de la jeune artiste. La figure était très-ressemblante : les traits, le sourire de la jeune dame, étaient rendus avec une merveilleuse exactitude. On ne pouvait se lasser de féliciter Nelly, qui, les yeux humides de larmes, baissait la tête avec modestie, comme pour exprimer que ces éloges lui semblaient plus flatteurs que mérités.

Elle se reposa un moment, suivant l'invita­tion qu'on lui en fit ; mais bientôt elle reprit ses pinceaux et recommença à travailler avec ardeur.

L'heure avancée ne lui permit pas d'achever le portrait ce jour-là. Elle s'engagea à le ter­miner le lendemain. La dame voulut néan­moins lui en faire accepter le prix.

«Cela vous portera bonheur, mon enfant, » dit-elle en glissant trois cents francs en or dans le sac à ouvrage de la jeune artiste.

Nelly refusait opiniâtrément ; M. de Saint- Séverin fut obligé d'interposer son autorité pour l'engager à ne point repousser ce qui lui était dû. Toute la société se joignit à lui pour prodiguer à la jeune fille les éloges que mé­ritait son talent précoce ; les dames principa­lement l'accablaient de caresses et de baisers. Nelly devait donner chaque jour ses séances chez le commandant ; ce dernier lui promit, indépendamment du portrait de toute sa fa­mille, de lui commander une collection de pe­tits paysages qui devaient l'occuper pendant deux années entières. Nelly ne savait comment exprimer sa gratitude ; mais son silence et son émotion en disaient plus qu'aucune parole. Les diverses sensations qui se succédaient dans son àme, reflétées sur sa figure expressive, furent comprises de tout le monde. Camille d'ailleurs était là : elle s'était chargée du soin de remercier pour son amie.

On servit un grand diner : le nom de la jeune orpheline y fut souvent répété. On but à sa prospérité, à ses succès. Lorsque la nuit fut venue, chacun se sépara gaiement en se promettant de se revoir le lendemain.

M. de Saint-Séverin fit accompagner Nelly chez son oncle. Elle monta rapidement l'esca­lier, et, posant avec vivacité son chapeau de paille, elle s'assit auprès de sa tante, après l'avoir embrassée plusieurs fois.

« J'étais inquiète de toi, Nelly, dit la bonne tante. Ton absence si longue me pesait : j'avais besoin de me répéter souvent que tu étais chez Camille, pour ne point m'en alarmer.

—  0 ma tante, que vous êtes bonne ! ré­pliqua Nelly ; il faudra cependant vous accou­tumer à me voir souvent loin de vous.

—  Pourquoi donc? dirent aussitôt M. et Mmo Justin, étonnés de ces paroles.

—  Ah ! s'écrièrent ses sœurs, c'est que Ma­demoiselle aime mieux s'amuser et nous laisser mourir d'ennui dans cette triste chambre!

—  Mes sœurs se trompent, répondit Nelly avec douceur, jamais je n'éprouve autant de plaisir qu'auprès de ma tante; et loin d'elle, c'est encore d'elle et de son avenir que je m'occupe.

—  Et comment? repartirent Adèle et Clé­mence avec un sourire d'incrédulité.

—  Chère enfant, dit Mme Justin en dépo­sant un doux baiser sur le front candide et pur de sa nièce, tu n'as que des pensées nobles et sages.

     Voilà le prix de mes premiers travaux, reprit Nelly en retirant de son sac les pièces d'or et en les mettant sur les genoux de sa tante, qui ne pouvait en croire ses yeux. Vous avez semé avec profusion, continua-t-elle, c'est à vous de recueillir : tout cela vous ap­partient.

—  Explique-moi ce mystère, ma chère Nelly, dit la bonne tante étonnée : serait-il possible, mon enfant ! mes pressentiments ne m'ont donc pas trompée?

—  J'espère vous donner souvent pareille somme, ajouta Nelly : et si Dieu, qui est bon et juste, exauce mes prières, je pourrai un jour réparer les torts de la fortune à votre égard.

M. Justin et son épouse versaient des larmes de joie ; les deux sœurs se mordaient les lèvres de dépit, tout en s'efforçant de cacher leurs coupables sentiments sous une apparence de satisfaction. Nelly, sans le vouloir, s'était ven­gée en cet instant de leur mépris ; car le vrai moyen d'imposer silence à la malveillance n'est pas d'opposer injure à injure, mais de montrer une conduite ferme et généreuse.

La jeune artiste ne put fermer l'œil la nuit suivante ; la joie, aussi bien que la tristesse a ses insomnies. A sa seconde visite au fort, elle reçut les mêmes éloges, les mêmes caresses, et répondit à l'attente de ses admirateurs. En peu de temps elle avait amassé une somme de deux mille francs, qui lui faisaient concevoir l'espérance de se voir un jour en possession d'une petite fortune. Cependant Adèle et Clé­mence commençaient à comprendre combien elles avaient été jusque-là dans l'erreur, en croyant l'emporter sur Nelly à cause de la ré­gularité de leurs traits et de la blancheur de leur teint. Elles commençaient aussi à recon­naître qu'on ne doit point tirer vanité d'un don naturel, et que les qualités et les talents que l'on acquiert par l'étude sont les seuls dignes d'éloges. Une circonstance qui survint contri­bua à les guérir entièrement de leur ridicule amour-propre, qui leur fût infailliblement devenu funeste.

 

CHAPITRE IV

 

Le concert. — Les jeunes virtuoses. La vanité corrigée.

 

M. de Saint-Séverin, voulant célébrer l'an­niversaire de la naissance de Camille, invita les personnes les plus distinguées de la ville. Camille devait exécuter sur la harpe un mor­ceau nouveau et très-difficile; Nelly fut choisie pour l'accompagner sur le piano. Bien que notre jeune artiste eût peu de temps à donner à la musique, qu'elle aimait beaucoup, elle prenait depuis plusieurs jours une heure sur son travail pour étudier ce morceau, que Camille désirait exécuter avec elle. Le comman­dant jouissait d'avance de la surprise qu'é­prouveraient ses convives en entendant ces deux jeunes filles, qui jouaient avec un en­semble ravissant. Un dîner d'apparat devait être servi après le concert. M. de Saint-Séverin, voulant recevoir ce jour-là M. Justin avec sa famille, lui envoya une lettre d'invitation fort affectueuse, que l'honnête négociant ne put se dispenser d'accepter.

Adèle et Clémence, depuis leur arrivée, n'avaient pas encore paru en société. « Nous allons l'emporter sur Nelly cette fois, se di­saient-elles entre elles. Dans le monde les talents s'effacent, les vertus ne sont appréciées que dans l'intimité, tandis que la figure est l'objet principal auquel on s'attache, car per­sonne ne peut se défendre d'admirer une phy­sionomie belle et régulière. »

Ainsi parlaient ces deux jeunes filles igno­rantes et légères; puis elles s'occupaient des apprêts de leur toilette, qu'elles regardaient comme une affaire très-grave. Des robes de mousseline fine et bien blanche, de frais rubans roses pour ceinture, une coiffure artistement frisée, telle était la parure dont elles atten­daient mille éloges.

Nelly avait choisi une robe très-simple, en percale; ses cheveux, naturellement bouclés, retombaient épars sur ses épaules. Nelly n'ai­mait l'art que dans les tableaux. Lorsqu'un domestique annonça M. Justin et sa famille, un murmure de bienveillance et d'estime s'é­leva de tous côtés dans le vaste salon, et chacun se leva pour l'accueillir avec empres­sement. Par une attention toute particulière, la place de Nelly avait été désignée auprès de Camille.

Lorsque toutes les personnes attendues fu­rent arrivées, M. de Saint-Séverin fit éclairer les pupitres, près desquels étaient placés la harpe de Camille et le piano de Nelly.

« Il paraît que vous attendez des musiciens, dit une dame en s'adressant au commandant. Vous ne nous aviez pas annoncé que nous au­rions le plaisir d'un concert. Vous êtes bien ingénieux à nous procurer d'agréables sur­prises.

— Les musiciens sont dans le salon, répon­dit M. de Saint-Séverin. Les voici, » ajouta-t-il

en prenant la main de Nelly et de Camille, qu'il conduisit auprès de leurs instruments.

Les deux jeunes filles s'assirent tremblantes et intimidées. « Pourrons-nous jouer devant tout ce monde? » se disaient-elles tout bas.

Bientôt, encouragées par quelques paroles bienveillantes, elles préludèrent par quel­ques accords. Lorsqu'elles eurent exécuté leur brillant duo, qui avait été écouté d'un bout à l'autre dans un profond silence et avec un in­térêt toujours croissant, des applaudissements bruyants et prolongés prouvèrent la satisfac­tion de tous les auditeurs. On s'empressait autour du commandant et de M. et Mme Justin, en les félicitant de leur bonheur de posséder des enfants aussi aimables et doués d'un talent aussi précoce.

Les deux jeunes virtuoses furent accablées de caresses et de compliments par toutes les dames, qui se disputaient le plaisir de les em­brasser. Mmc Justin était au comble de la joie. Mais, ô cruelle déception pour Adèle et Clé­mence ! malgré toute leur beauté, elles furent complètement oubliées. Elles sentaient leurs yeux mouillés des larmes du dépit, peut-être du repentir ; parure, beauté, tout resta dans l’ombre et inaperçu. Elles auraient bien voulu pouvoir s'échapper pour pleurer en liberté, mais cela leur était impossible ; il leur fallait épuiser le calice jusqu'à la lie. On passa dans la salle à manger. Nelly et Camille obtinrent encore tous les suffrages, et attirèrent seules l'attention de tout le monde ; elles se montrè­rent aussi instruites que modestes. Enfin mi­nuit sonna; chacun songea à se retirer. Tout le monde était satisfait ; Adèle et Clémence seules étaient distraites et troublées.

Quelle fut la surprise de M. Justin et de son épouse, lorsqu'en entrant dans leur de­meure Adèle se précipita aux pieds de sa tante, les mains jointes :

« Oh ! pardonnez-moi, s'écria-t-elle avec une émotion extrême, je vous en supplie, tout le mal que j'ai pu vous faire, tous les torts dont je me suis rendue coupable envers ma pauvre sceur, à laquelle je suis si inférieure. Oui, j'ai senti ce soir, pour la première fois de ma vie, combien j'étais sotte et ridicule en croyant me faire chérir et admirer sans le mériter par mon savoir et par mes vertus. Je la méprise, cette beauté qui a causé mon malheur. C'est un don funeste du Ciel, lorsqu'elle n'a pas la bonté pour compagne. Oh ! pardonnez-moi, ma bonne et généreuse tante ! Et toi, Nelly, ma bonne sœur, pourras-tu jamais oublier et mon injure et mon odieuse indifférence? Je ré­parerai mes torts, je te le jure ; j'implore ton pardon à genoux.

A la vue d'Adèle suppliante à ses genoux, toute la famille fut saisie de pitié et d'atten­drissement. Nelly courut à elle, et, la relevant avec bonté : « Adèle, lui dit-elle, depuis long­temps mon cœur plaidait ta cause. Je t'aime, oh ! je t'aime tendrement ! ton nom chéri, ainsi que celui de Clémence (et elle attirait sur son cœur son autre sœur), fut ajouté à mes prières d'enfant. Bien jeune encore j'appris à les pro­noncer ; il ne me manquait que votre amour pour être complètement heureuse. »

Toutes trois alors s'embrassèrent tendre­ment.

M. et Mme Justin , en voyant cette union tant désirée, levèrent les mains vers le ciel et adressèrent à Dieu de touchantes actions de grâces.

Dès ce moment les deux jeunes personnes cherchèrent à marcher sur les traces de Nelly.

« Ma chère sœur, disait quelquefois Clé­mence, nous sommes maintenant revenues de notre funeste erreur. Puisse ton exemple ap­prendre à toutes les jeunes filles qui seraient tentées d'imiter notre ridicule aveuglement que les vertus chrétiennes et les talents utiles sont mille fois préférables à la beauté ! »

FIN DE NELLY

 

 * * *

 

 

 CAROLINE ET JULIETTE ou Les deux orphelines

 

CHAPITRE I

 

Premières années de Caroline et de Juliette. Mme Dorvigny. — Maladie de Mme Durosel.

 

 

Mmo Durosel habitait à Paris un hôtel somp­tueux; elle était veuve depuis quelques années, et toutes ses affections comme ses espérances reposaient sur ses deux filles, Caroline et Ju­liette. Bien que l'aînée fut douée d'une phy­sionomie douce et agréable, ses traits n'avaient point la régularité qui rendait remarquables ceux de Juliette ; mais elle possédait, en com­pensation de ce léger avantage, dont la nature l'avait privée, des dons infiniment plus pré­cieux.

Caroline était d'une douceur parfaite, qui lui attirait l'amitié de tous ceux qui la con­naissaient. Elle y joignait une sensibilité ex­quise , et avait pour sa mère le plus vif atta­chement et le plus tendre respect. Passionnée pour l'étude, etanimée des principes religieux, elle n'éprouvait point de charmes plus doux et de satisfaction plus grande que lorsqu'elle avait accompli tous ses devoirs. Il n'en était pas de même de Juliette : légère et dissipée, elle s'inquiétait fort peu des justes reproches de sa mère, qu'elle aimait cependant beau­coup. Son plus grand bonheur consistait à se voir dispensée, par quelque grande partie de plaisir ou par le soin de la toilette, d'étudier ses leçons ou de s'occuper à des ouvrages d'ai­guille. Mme Durosel poussait de fréquents sou­pirs en remarquant la grande différence qui existait entre ses deux filles; néanmoins, à travers les écarts auxquels s'abandonnait sou­vent Juliette, elle avait reconnu en elle un cœur excellent, ce qui lui faisait espérer que sa fille reviendrait à la raison lorsque le temps aurait calmé la fougue du jeune âge, et que l'exemple continuel de la bonne conduite et de la piété de Caroline lui aurait prouvé qu'il n'est point de véritable félicité en dehors des pensées sérieuses et des vertus solides.

Mme Durosel, possédant une fortune consi­dérable, et habituée par sa naissance et par le rang qu'elle tenait dans le monde à fré­quenter la haute société, ne pouvait s'en éloigner brusquement. Cependant elle sentait souvent qu'il serait sage et prudent de le faire, à cause de Juliette, qui devait y trouver des distractions continuelles et y puiser des goûts dangereux. Bien convaincue de cette pensée , cette mère sage et prudente se renfermait plus que jamais, depuis la mort de son époux, dans l'intérieur de sa maison, évitant autant que possible de se livrer à cet entraînement qui devient si pernicieux lorsque la raison et la modération n'y mettent pas de frein. Dès lors elle fit un choix parmi toutes ses con­naissances, ne conservant dans sa société que quelques personnes qui pouvaient donner à ses filles des exemples de sagesse et de piété, des principes d'une vertu douce et aimable. Caroline, à peine âgée de douze ans, avait déjà toutes les qualités qui distinguent une femme sensée ; bien souvent elle recevait de la part des amies de sa mère les éloges les plus flat­teurs sur son esprit précoce et cultivé, sur ses talents, et surtout sur l'aimable modestie qui voilait ses perfections sans les cacher. La pauvre enfant rougissait alors, et s'affligeait sincèrement d'obtenir une attention et des préférences qui semblaient diminuer la ten­dresse de sa sœur pour elle, en excitant dans le cœur de la jeune fille une fâcheuse jalousie. Caroline eût désiré être chérie de Juliette au­tant qu'elle l'affectionnait elle-même; aussi elle versait souvent des larmes, lorsque, re­tirées toutes deux dans leur chambre, Juliette ne lui témoignait que de la froideur.

Mme Durosel avait inspiré à ses filles, dès leur plus tendre enfance, l'amour de la re­ligion. Si Juliette n'avait écouté qu'avec une distraction condamnable les pieuses leçons de sa bonne mère, Caroline avait recueilli silen­cieusement dans son cœur toutes ses paroles.

Oui, se disait-elle quelquefois, et lorsque Juliette lui avait causé quelque chagrin, oui, ma mère a raison. L'amour de Dieu et la paix de la conscience peuvent seuls dédommager des peines, et assurer même ici-bas de véri­tables jouissances. Je me suis sentie bien sou­lagée de mes afflictions lorsque je les ai sup­portées en expiation des fautes que je commets journellement. Est-il un plus grand bien que de se dire qu'on a rempli sa tâche, quelque difficile qu'elle a été? L'espoir consolant d'en être un jour récompensé dans le ciel n'est-il pas un aiguillon puissant pour nous conduire à la vertu? 0 Père des affligés, Dieu juste et clément, s'écriait-elle les yeux humides de douces larmes, et en se prosternant à genoux, envoyez-moi un rayon de lumière, afin que je puisse connaître chaque jour de plus en plus ce que je dois faire pour obtenir votre protec­tion et votre grâce divine.

Tandis que Caroline se livrait au plus saint enthousiasme, Juliette ne pensait qu'aux moyens de plaire et de l'emporter sur sa sœur aux yeux de ce monde dans lequel elle avait jusque-là placé toutes ses affections et tous ses plaisirs. Ainsi, quoique également bonnes, ces deux jeunes filles suivaient une route tout op­posée : il appartenait à Caroline de dissiper les erreurs de sa sœur bien-aimée. Mme Durosel n'avait rien négligé pour l'éducation de ses filles. Juliette avait profité d'une manière re­marquable des leçons de danse et de musique qu'elle avait reçues ; elle saluait avec grâce, et chantait avec un charme infini, en s'accompagnant de la harpe ou du piano. Mais les ou­vrages indispensables à une femme qui doit un jour devenir mère de famille, et les soins du ménage, lui étaient complètement étrangers, bien que sa mère se fût sagement appliquée à lui en inspirer le goût, en lui en faisant sentir la nécessité. En effet, ces connaissances peu­vent offrir une grande ressource lorsque l'ad­versité vient nous commander impérieusement de songer au travail, et elles savent rendre la vie plus paisible et plus douce à celle qui doit vivre et mourir au sein des richesses. L'éco­nomie, l'ordre et une surveillance continuelle dans l'intérieur d'un ménage, sont une par­tie essentielle des qualités particulières à la femme, c'est un devoir dont elle ne doit jamais s'écarter, car il consolide la fortune de celle qui le remplit exactement, et lui attire la re­connaissance de son époux, de ses enfants, et le respect général.

Juliette se refusait à comprendre cette vé­rité , ne concevant pas qu'on pût louer Caro­line de ses vertus modestes et sans éclat, tandis qu'on n'applaudissait qu'à peine à l'exécution d'un morceau difficile, qui témoignait d'une manière éclatante en faveur de ses talents pré­coces. Caroline se trouvait si doucement émue lorsqu'elle recevait l'approbation de sa bonne mère, qu'elle ne négligeait rien pour la mé­riter sans cesse. Toutes ses actions prouvaient à Mme Durosel que les goûts de sa fille étaient toujours en rapport avec les siens, et qu'elle se conformait en tout à ses avis.

Au nombre des amis qui fréquentaient ha­bituellement l'hôtel se trouvait une dame que Mme Durosel connaissait depuis fort peu de temps ; une sympathie indéfinissable avait rapproché ces deux cœurs également vertueux et susceptibles d'une amitié profonde. Mme Dorvigny était âgée de quarante ans environ ; sa physionomie portait l'empreinte des malheurs qu'elle avait sans doute éprouvés, et dont elle semblait souffrir constamment, malgré sa for­tune, qui était considérable ; sa figure, en­core fort belle, était souvent assombrie par d'amers souvenirs ; des larmes s'échappaient quelquefois de ses yeux en présence de ses amies, sans qu'elle put les retenir.

L'amitié la plus tendre a ses craintes, ses scrupules : on n'aime point à arraeher une confidence qui peut rappeler de cuisantes douleurs, on attend tout du temps et de la confiance qu'on saura inspirer plus tard. Telle était la position de Mme Durosel à l'égard de sa malheureuse amie ; jamais elle n'avait osé lui adresser une question qui tendît à provo­quer des aveux. Elle se bornait à plaindre son amie, à la consoler vaguement, sans cher­cher à pénétrer ses secrets. Caroline, dont le cœur était aimant et sensible, s'attachait cha­que jour à cette dame, dont elle s'efforçait de calmer les chagrins. De son côté, Mme Dorvigny avait bien distingué cette jeune fille si remarquable par son âme angélique ; elle en­viait à Mme Durosel le bonheur d'avoir une telle fille, et, ne trouvant que dans cette vertueuse famille de véritables consolations, elle recher­chait sans cesse la société de ses amies. Admise très-souvent à leur table, elle avait été quel­quefois témoin du charme qu'un enfant peut répandre sur l'existence de sa mère. Oh! qu'une jeune fille entend mal ses intérêts lorsqu'elle se refuse aveuglément à toutes ces jouissances que doit lui procurer à son tour ce mutuel échange de tendresse ! L'amour d'une mère, la joie qu'on lui procure, sont les plus douces émotions que puisse éprouver un cœur sensible. Lorsqu'on les a goûtées, les traces en sont ineffaçables dans la pensée, jusqu'au terme de la vie. Heureux l'enfant qui n'a pas à se reprocher le chagrin de sa mère et qui fait tout pour l'adoucir ! c'est une précieuse consolation qui lui est réservée lorsque des épreuves cruelles viendront atteindre sa des­tinée. Tôt ou tard le Ciel garde une palme à l'enfant reconnaissant et dévoué.

Caroline, bien pénétrée de ses devoirs, fai­sait goûter à sa mère tout le bonheur qu'elle méritait. Voyait-elle Mme Durosel livrée à la tristesse, aussitôt elle faisait gaiement vibrer les cordes de sa harpe ; puis, s'approchant de sa mère et l'embrassant tendrement, elle cher­chait à la distraire de ses sombres pensées, en lui parlant de tout ce qu'elle savait lui être agréable et de nature à l'intéresser. Aussi elle réussissait toujours à ramener la gaieté dans son âme et le sourire sur ses lèvres.

Le plus grand bonheur de Mme Durosel était de se livrer à la bienfaisance ; jamais elle n'é­tait plus heureuse que lorsqu'elle parvenait à sauver de la misère une pauvre famille. Sor­tant à pied, vêtue avec la plus grande simpli­cité, elle ne dédaignait pas de monter jusqu'à la demeure du malheureux. Accompagnée de ses deux filles et plus souvent de Caroline seule, elle distribuait de l'or, qui lui rappor­tait un intérêt bien plus précieux, suivant son cœur, que celui qu'en retire l'avare avide d'augmenter ses trésors. Souvent elle refusait de se rendre à des fêtes où elle avait été invi­tée , dans le seul but de terminer un trousseau qu'elle destinait à quelque mère de famille in­digente.

Mme Durosel avait des pauvres qu'elle appe­lait aussi ses enfants ; elle était pour eux un ange tutélaire qui planait au-dessus de leur existence. Caroline la secondait admirablement dans ces diverses occupations si agréables à Dieu. Un jour, Mme Dorvigny donnait une soirée à la suite d'un dîner offert à un parent nouvellement arrivé; elle sollicita vivement Mme Durosel et ses filles d'embellir cette réu­nion de leur présence : la bonne mère se trouva dans un cruel embarras : il lui était pénible de refuser l'invitation de son amie, et cependant une layette non achevée encore était attendue le lendemain de bonne heure, chez une pauvre femme près d'accoucher. Dans cette alternative, Mme Durosel témoigna à ses deux filles tous les regrets qu'elle éprouvait en se voyant obligée de se rendre aux désirs de Mme Dorvigny ; elle prépara sa toilette en soupirant et en jetant de tristes regards sur le petit coffre qui renfermait le trousseau destiné à la pauvre indigente.

Au moment de monter en voiture, un autre chagrin vint oppresser son cœur : Caroline se plaignit d'une migraine subite, et supplia sa mère de ne pas l'emmener chez Mme Dorvigny, ajoutant qu'elle n'eût point à s'inquiéter de son indisposition, qui ne devait pas résister à quelques heures de repos. Mme Durosel veut rester. Caroline la conjure de ne point donner ce chagrin à leur amie. Enfin son sourire et ses instances réitérées persuadent à sa mère qu'elle n'est pas gravement malade, et réus­sissent à dissiper en elle toute crainte. Mme Du­rosel part plus tranquille sur l'état de sa fille. Restée seule, la jeune fille s'assied près d'un guéridon, et, à la lueur d'un flambeau, elle se met à l'ouvrage, pour compléter le trous­seau que sa mère destinait à la mendiante.

« Quelle sera demain la joie de ma bonne mère, s'écria-t-elle, lorsqu'elle verra son ou­vrage complètement achevé! Combien elle sera joyeuse de mon innocente supercherie ! Oh ! je suis mille fois plus heureuse en ce moment que si j'eusse assisté à une de ces soirées brillantes dont je n'ai rapporté bien souvent qu'un vide affreux, et presque toujours beaucoup d'en­nui. » Minuit sonnait lorsque la vertueuse Caroline achevait la tâche qu'elle s'était vo­lontairement imposée. Sa figure était rayon­nante de bonheur, tandis qu'elle arrangeait avec soin dans le petit coffre ses travaux ache­vés qui devaient produire le lendemain une si agréable surprise à sa bonne mère. Ensuite elle se coucha et ne tarda pas à s'endormir. Cependant Mme Durosel était restée, pour la première fois peut-être, triste et ennuyée chez son amie; celle-ci s était informée avec un tendre intérêt du motif qui avait empêché Caroline d'assister à sa soirée. Déjà elle s'était promis de la présenter à son parent comme une jeune personne qui méritait son estime et son admiration : aussi son chagrin fut-il ex­trême lorsqu'elle apprit que sa protégée se trouvait malade. Elle dut se résigner et re­mettre à quelques jours le plaisir qu'elle s'était promis.

Mme Durosel alla visiter sa fille aussitôt qu'elle fut rentrée à l'hôtel. Caroline dor­mait si profondément, la fraîcheur de ses joues était si vive, les battements de son cœur étaient si réglés, que la bonne mère, en la considé­rant, bannit toute espèce d'inquiétude. Mais quelle plume pourrait retracer avec exactitude toutes les douces émotions qu'elle éprouva lorsqu'en ouvrant le coffre, le lendemain, elle reconnut l'aimable ruse de Caroline? La pieuse enfant, pressée dans les bras maternels, sentit couler sur son visage les douces larmes qu'elle faisait répandre.

« 0 maman! s'écria-t-elle, je suis bien re­compensée en ce moment de ce que tu appelles

un sacrifice. Quel plaisir peut valoir celui de te rendre heureuse? »

Juliette, présente à cette scène touchante, n'avait jamais si bien compris la supériorité de Caroline sur elle ; mais cette fois elle n'en conçut aucune jalousie. Un repentir salutaire se glissa dans son cœur, et lorsqu'elle vit briller de joie les yeux de sa mère, noyés de douces larmes, elle s'avança vers Caroline, et serra dans ses bras la jeune fille, dont elle admirait les vertus célestes.

« 0 maman, s'écria-t-elle, je veux dès ce jour imiter ma sœur ; je veux m'unir à elle, afin que tu ne puisses plus verser que des lar­mes de bonheur et de satisfaction. » Mme Du­rosel, doublement joyeuse, pressa sur son cœur ses deux filles.

Depuis ce jour Juliette se montra en tout semblable à Caroline, à laquelle elle témoignait une vive affection ; elle rivalisait avec elle d'é­gards et de prévenances pour son heureuse mère, et finit par surmonter le dégoût qu'elle avait autrefois éprouvé pour la vie retirée. Voulant se rendre habile dans les ouvrages qu'elle avait négligés, elle passait des heures entières à broder ou à coudre, ne craignant plus de demander des conseils à sa sœur sur une foule de choses qu'elle ignorait.

Juliette commençait à goûter les doux fruits d'une bonne conduite : elle se montrait moins dissipée, moins vaine ; l'approbation et les baisers de sa mère suffisaient à son cœur. De son côté, Mme Durosel, dans le silence de son âme, remerciait Dieu d'avoir exaucé ses vœux les plus ardents, et lui adressait les plus tou­chantes actions de grâces.

Cependant le bonheur dont elle jouissait depuis si peu de temps touchait à son terme. Le Ciel, dont les mystères sont impénétrables aux aveugles humains, ne voulut pas per­mettre que cette douce félicité se prolongeât plus longtemps. A tant de jours prospères et de délicieuses espérances devaient succéder les larmes et le deuil. Mme Durosel ressentit des douleurs qui la contraignirent à garder le lit. Une maladie des plus graves se déclara en peu de jours , et fit concevoir les craintes les plus vives pour sa vie.

   Caroline et Juliette, réduites au désespoir, ne quittaient plus son chevet, lui prodiguant les soins les plus délicats et les plus affectueux. Ah ! c'est lorsqu'un malheur imprévu vient nous menacer que nous sentons se réveiller en nous des regrets souvent trop tardifs d'avoir négligé nos devoirs. La pauvre Juliette, dans ce moment cruel où elle voyait planer la mort sur la tête de sa mère, éprouvait des re­mords cuisants, mais salutaires. Combien elle regrettait de n'avoir pas toujours été ce qu'elle était devenue depuis peu ! Que de moments de bonheur elle avait perdus volontairement ! La sensibilité de son cœur lui suggérait mille reproches contre elle-même, à tel point qu'elle s'accusait quelquefois d'avoir détruit la santé de sa mère en la forçant de lui adresser des reproches, au lieu de caresses que cette bonne mère aurait tant aimé à lui prodi­guer. En voyant le sourire effleurer les lèvres de la mourante chaque fois que sa sœur s'approchait du lit, elle sentait son cœur se briser ; car elle comprenait, par ces tendres démonstrations de l'amour maternel, la différence qui avait existé entre elle et sa sœur pendant un si grand nombre d'annees. Cependant, comme elle était avide d'obtenir au moins les dernières marques d'une tendresse qu'elle n'avait pas toujours méritée, Juliette redoublait d'attention et d'amour envers sa mère ; c'était sa main qui approchait presque toujours de la bouche de la malade la tasse contenant la boisson ordonnée par le médecin. Caroline n'avait garde de lui envier ce triste devoir ; elle laissait volontiers à sa sœur le soin de l'accomplir. L'intéressante jeune fille com­prenait le motif qui rendait Juliette aussi em­pressée, et elle l'en aimait davantage. Malgré les efforts des hommes de l'art et les veilles continuelles de ses deux filles, la dernière heure de Mme Durosel ne devait pas tarder de sonner ; Dieu avait décidé qu'il rappellerait cet ange dans son sein.

Une nuit, les deux jeunes filles, dans une douleur profonde et silencieuse, attendaient avec anxiété les effets d'une potion calmante, qui devait, selon le docteur, apporter un chan­gement favorable : assises auprès du lit de dou­leur, elles succombaient malgré elles au som­meil , lorsque la malade, qui paraissait sans mouvement, appela Caroline de cette voix si douce qui savait rendre les reproches mêmes sans amertume. « Me voici, ma chère maman, s'écria la jeune fille en comprimant les san­glots qui s'échappaient de sa poitrine.

— Caroline, répéta la malade, je me sens beaucoup plus oppressée, j'ai là sur le cœur un poids qui m'étouffe. Approche- toi, Caro­line , afin que je puisse te parler sans fa­tigue. »

La jeune fille approcha son oreille contre la bouche de sa mère. Pendant ce temps Ju­liette , au supplice, retenait jusqu'à sa respi­ration.

« Chère enfant, reprit la pauvre mère après un instant de silence, il est cruel de me séparer de vous, mes chères filles; de toi, ma Caroline , qui pendant quatorze ans m'as fait goûter tant de douces joies ; mais Dieu l'or­donne, il m'arrache à votre amour, mes en­fants. Gardez-vous bien de murmurer, songez qu'en me retirant de ce monde il ne doit point nous séparer éternellement. Il est une patrie plus heureuse où les affreux déchirements des adieux ne sont point connus. Oui, n'en dou­tons pas, si Dieu enlève une mère à ses en­fants, c'est afin que du haut du ciel elle veille encore sur eux, et leur prépare la voie qui doit les réunir plus tard.

« Ne pleure pas, Caroline, et toi, ma Juliette, sois douce et patiente, autant que rési­gnée. Écoute-moi bien, Caroline, arme-toi de courage, et appelle à ton aide toutes les vertus que tu sus toujours pratiquer, pour entendre les aveux que je dois te faire en cet instant solennel. Toi, chère Juliette, viens aussi au­près de moi ; tu dois connaître, ainsi que ta sœur, ce que mon devoir me commande de vous apprendre. »

Les deux jeunes filles, s'approchant du lit funéraire, prêtent une oreille attentive à ce que la mourante va leur confier.

Après un silence assez long, Mme Durosel chercha à ranimer ses forces épuisées, et d'une voix éteinte fit le récit qu'on lira dans le chapitre suivant.

 

CHAPITRE II

 Le secret dévoilé. — Mort de Mme Durosel.

                                                     Le tuteur.

 

« Il y aura bientôt dix-sept ans que je for­mai les nœuds du mariage ; mon époux, le plus vertueux des hommes, jura au pied des autels de me rendre heureuse, et ce serment, il l'a inviolablement tenu jusqu'à sa mort. J'aime à me rappeler ces jours passés dans un accord admirable et dans une mutuelle tendresse. Je me plais à rendre aujourd'hui, mes enfants , un dernier hommage à ses qualités ; oui, jamais le moindre mouvement de mauvaise humeur ne vint refroidir le charme de notre douce alliance. Également jaloux de nous plaire, nous courions à l'envi au-devant de nos désirs, nous vivions l'un pour l'autre ; nos jours s'écoulaient dans la paix et dans la pratique des vertus chré­tiennes. Deux années s'étaient écoulées depuis mon mariage sans que Dieu m'eût accordé la faveur de me rendre mère. Cependant je dési­rais connaître ce bonheur ; je suppliais le Ciel chaque jour de m'accorder cette grâce. Quelle félicité peut se comparer à celle d'être mère, quand on comprend tous les devoirs qu'impose ce titre ! Élever, former une jeune âme qui tient à la nôtre par la nature, voir croître un petit être qui nous appartient, et qui doit à son tour payer par sa reconnaissance et sa tendresse la tendresse qu'on lui porte, c'est un ravissement qu'une mère seule peut comprendre et qu'elle ne pourra jamais assez bien exprimer. Tel était mon plus vif désir, qui devait être exaucé bientôt.

« Mon mari trouvait un charme infini dans la bienfaisance, et ne manquait pas une seule occasion de l'exercer. Tout le superflu de notre fortune était employé à soulager la misère de ceux qui, n'osant élever une plainte, meurent oubliés, méconnus, sans jamais avoir obtenu le secours de leurs semblables. Nous aimions à rechercher la cause de leur infortune, et bien souvent nous avons relevé de rabaisse­ment des malheureux qui s'étaient vus dé­daigneusement repoussés de la société, sans cependant en avoir démérité. Je ne puis me défendre d'une joie indicible lorsque je retrace à mon esprit le peu de bien que j'ai pu faire ; ces pensées suaves répandent un doux parfum qui ranime le cœur d'un agonisant. Mais je reviens à mon sujet, dont je me suis un instant écartée.

« Un soir, c'était au mois de décembre (il faisait cette année-là un froid très-rigoureux ; depuis quelques jours la neige s'était durcie sous les pieds des passants), seuls, mon mari et moi, auprès d'un feu pétillant, nous nous entretenions de la tristesse et des besoins des pauvres, qui devaient encore s'accroître par la rigueur de la saison et la cherté des vivres. Onze heures venaient de sonner à notre pen­dule, lorsque ma femme de chambre entra précipitamment dans le salon. Ma surprise fut extrême lorsqu'elle retira de dessous son manteau une petite fille, âgée de deux ans envi­ron , qui nous souriait malgré les larmes qui obscurcissaient ses yeux.

« — Madame, s'écria Rose en déposant son précieux fardeau sur le tapis auprès du feu, cette enfant n'a plus de mère : voulez-vous de­venir la sienne?... Je revenais, continua-t-elle, du faubourg Saint-Germain, lorsque, en tra­versant le Pont-Neuf, j'entendis une voix plaintive qui cherchait à attirer la commiséra­tion des passants. Je m'approchai de l'endroit d'où elle partait : c'était une jeune femme qui invoquait ainsi la compassion publique. Elle te­nait cette enfant dans ses bras : « Je me meurs ! dit-elle avec un accent déchirant ; âmes chari­tables, ayez pitié de ma fille ! » Je veux lui prodiguer des secours, l'infortunée tombe à la renverse. Tandis que la foule s'assemble autour d'elle, je m'empare de sa petite fille, croyant ne pouvoir mieux exécuter ses dernières vo­lontés qu'en vous remettant son enfant ; et j'ac­cours ici, laissant aux autres personnes le soin de lui porter les derniers secours que sa posi­tion réclamait. Je ne doute pas qu'en ce mo­ment elle n'ait rendu son âme à Dieu. »

« Je blâmai Rose de sa précipitation ; j'aurais désiré qu'elle fût restée auprès de l'inconnue jusqu'à ce que sa mort fût devenue certaine : car je me figurais combien il serait douloureux à cette femme, dans le cas où la Providence lui conserverait la vie, de ne plus retrouver son enfant dans ses bras. Cependant, heureuse de pouvoir être utile à cette petite fille si jolie, si gracieuse, me livrant à l'espoir séduisant de posséder auprès de moi une jeune enfant qui me donnerait le doux nom de mère, je sentis bientôt s'évanouir tous mes scrupules ; je ne songeai plus qu'à consoler, à réchauffer la jeune infortunée qui m'arrivait d'une manière si mi­raculeuse. Dès cet instant elle devint véritable­ment ma fille par l'amour que je lui portais. Chère Caroline, cette enfant qui m'a depuis si bien récompensée de ma bonne action, cette enfant que je chéris et que je quitte avec tant de regrets, n'as-tu pas encore deviné que c'est toi?»

Caroline, suffoquée par ses larmes, au comble de l'étonnement, s'était prosternée à genoux, l'âme agitée de mille sensations diverses. Quelle lumière elle venait d'acquérir! Quoi! Mme Durosel, pour laquelle elle avait ressenti tous les sentiments de l'amour filial le plus tendre, ne tenait à elle que par le lien de la pitié ! le destin le plus affreux l'avait seule conduite dans cet hôtel, où s'était écoulée son enfance insou­ciante et folâtre ! Qu'était devenue sa véritable mère? Toutes ces pensées se heurtaient dans sa tête, son cœur battait avec force, des larmes brûlantes ruisselaient le long de ses joues et tombaient par torrents jusque sur ses mains, qu'elle tenait jointes avec une force convulsive ; de son côté, Juliette partageait sa surprise et sa douleur.

« Achevez, ô vous que j'ai nommée ma mère ! s'écria la sensible Caroline, achevez de me dévoiler tous vos bienfaits. Ah ! si vous avez ressenti pour moi la tendresse la plus vive, quels noms dois-je donner aux sentiments que vous avez su m'inspirer! O ma mère, mon amie, mon excellente bienfaitrice! ne croyez pas que vos aveux puissent altérer l'affection que je vous porte. Pourquoi m'avez-vous révélé ce mystère si cruel et si doux à la fois? J'étais heureuse en me croyant unie à vous par les liens du sang, et cependant je suis encore plus satisfaite d'ajouter un nouveau degré à la gra­titude dont je payais tous vos soins. Que sais-je, ô mon Dieu ! quel fut le sort de mes pauvres parents? Ah ! puisse le Créateur recu­ler le terme de votre existence, afin que je puisse vous témoigner plus vivement les senti­ments que je vous porte ! » Ainsi s'exprimait Caroline au comble de l'exaltation.

Tandis qu'elle s'efforçait d'exprimer tout ce qui se passait en elle, l'agonisante cherchait à réunir de nouvelles forces pour lui parler encore avant de la quitter. « Chère enfant, re­prit-elle en se soulevant avec peine, je désire vivement que le Ciel permette que tu apprennes un jour quels étaient tes parents. Avant de paraître devant notre juge suprême, je dois te révéler tous les torts dont je me suis rendue coupable. Un égoïsme que je ne puis définir autrement que par la tendresse que je te vouai dès l'instant où tu fus remise dans mes bras, me fit négliger de faire des recherches sur les auteurs de tes jours. J'aurais pu faire connaître publiquement ton existence et le lieu où tu résidais : ta mère, qui survécut peut-être à ses souffrances, serait venue te réclamer. Quel dut être son désespoir quand, en reprenant ses sens, elle ne te trouva plus auprès d'elle! Cette cruelle idée a bien souvent détruit le charme que me causaient tes innocentes caresses. Plusieurs fois je me suis sentie prête à t'avouer ce qui me paraissait un crime, à t'apprendre le secret de ta destinée ; et toujours j'ai hésité, j'ai différé ! C'est ainsi que l'amour de nous-mêmes paralyse nos meilleures résolutions. Maintenant je dé­plore plus que jamais de n'avoir point accompli ce que me prescrivait le devoir, puisque Dieu m'appelle à lui, et que tu vas te trouver seule dans le monde, sans nom, sans soutien. Pauvre Caroline ! écoute ce que je vais te dire : dans mon secrétaire tu trouveras un petit coffre rouge, contenant la robe d'indienne et les petits vêtements que tu portais le jour où Rose, qui est morte depuis dix ans, t'enleva des bras de ta mère infortunée. Ces objets, que j'ai reli­gieusement conservés, serviront à convaincre tes parents que tu leur appartiens. Caroline est ton nom ; c'est ainsi que t'appelait ta mère lorsqu'elle se sentait défaillir. Maintenant tu sais tout, ma bien-aimée. Il me reste à te prier d'accepter la somme de vingt mille francs que je te lègue ; tu en trouveras l'acte dans le coffre renfermant tes effets.

« Approche , ma Juliette, ma fille ; avant d'expirer je veux te dire que ma tendresse pour celle que tu nommais ta sœur n'a en rien dimi­nué celle que je devais à ma fille véritable. J'ai beaucoup souffert lorsque je te voyais insensible à mes observations. L'exemple de Caroline a réussi à te convaincre que sans la vertu il ne peut exister de bonheur véritable. Ne m'a- t-elle pas ainsi récompensée de tout ce que j'ai fait pour elle? Tu lui dois beaucoup, chère enfant, ne l'oublie jamais; promets-moi de ne jamais te séparer d'elle, de suivre tous ses sages avis et de chérir ma mémoire, ainsi que le fera Caroline. Je vais vous quitter, mes chères filles; j'ai besoin, pour m'endormir doucement dans la tombe, que le pacte de votre amitié éternelle soit conclu auprès de mon lit de mort.

— 0 ma mère ! s'écria Juliette tout en larmes, et en embrassant avec effusion Caro­line, je l'aimerai toujours comme une sœur, et je m'efforcerai d'imiter ses vertus ! » Les deux jeunes filles ne purent rien ajouter, tant les larmes les suffoquaient.

« Je suis tranquille, mes enfants, ajouta Mme Durosel, puisque j'emporte au tombeau l'espérance de vous voir toujours unies. Faites appeler mon confesseur, j'ai besoin de lui ou­vrir encore mon cœur et de demander à Dieu de nouvelles forces pour le redoutable passage que j'aurai bientôt à franchir. »

Juliette s'empressa d'obéir au désir de sa mère, tandis que Caroline, toujours à genoux, était absorbée dans les plus tristes réflexions. L'infortunée prévoyait que le destin lui réser­vait des rigueurs qu'elle commençait à ressen­tir, et que Mme Durosel allait sans nul doute cesser de vivre. Si la pauvre jeune fille trouvait quelque adoucissement à sa douleur, elle ne le devait en cet instant qu'à la religion, qui nous défend le désespoir en nous montrant toujours un refuge assuré dans le sein miséri­cordieux du Seigneur. Heureux ceux qui, bien pénétrés des vérités éternelles, savent se rési­gner à toutes les souffrances que la volonté de Dieu leur impose !

Juliette entra dans l'appartement de sa mère, accompagnée d'un vénérable prêtre. Son air était mélancolique, ses paroles graves et touchantes. Il parla bas à Mme Durosel, tandis que ses filles étaient en prière.

Tant que dura la cérémonie du saint via­tique et de l'extrême-onction, leurs larmes ne cessèrent de couler. Plongée dans une extase divine, la mourante n'appartenait presque plus à la terre. Dans ce moment suprême si redoutable pour les méchants, l'âme du juste jouit par avance du bonheur des élus : aucune angoisse, aucun remords ne vient rendre difficile et pénible le passage d'un monde dans l'autre : toutes ses pensées sont douces et consolantes ; elle éprouve les ineffables sen­sations d'un enfant qui va rejoindre un père bien-aimé.

Tout à coup, se réveillant d'un sommeil lé­thargique, Mme Durosel eut un dernier éclair de vie ; ses yeux ternis brillèrent d'un éclat nouveau ; elle serra avec force ses enfants contre son sein, les consola et les bénit ; puis sa bouche murmura quelques mots inintelligibles ; et, sans effort, son âme s'échappa de son enve­loppe terrestre, et remonta vers les cieux.

On ne saurait exprimer la douleur qu'éprou­vèrent les deux pauvres orphelines lorsqu'elles se virent seules auprès de leur mère, sur laquelle on jeta le linceul funéraire. En vain les con­solations les plus affectueuses leur étaient pro­diguées : elles n'arrivaient point jusqu'à leur cœur, en proie au plus violent désespoir. A la vue de ce lit sur lequel leur mère chérie avait exhalé son dernier soupir, leur seul vœu, leur unique désir était de se voir réunies à elle pour toujours.

Cependant, bien que Caroline ne fût pas moins affligée que Juliette, elle fut la première à se calmer et à rappeler à sa sœur qu'il est souvent méritoire de renfermer sa douleur dans les bornes de la raison et de la patience.

« Séchons nos pleurs, ma chère Juliette, lui dit-elle en la tenant étroitement embrassée ; rappelons-nous en ce moment combien celle que nous regrettons aimait à nous voir soumises aux décrets de la Providence. Prions, ma sœur, et résignons-nous. »

Un parent éloigné du père de Juliette, le seul qui lui restât, fut nommé son tuteur et l'arbitre do la fortune de la jeune orpheline. Cet homme, dont l'ambition ne connaissait pas de bornes, accepta avec avidité la tutelle de Juliette, dont les grandes richesses, qu'il devait gérer jusqu'à la majorité de la jeune fille, of­fraient une proie à sa cupidité insatiable ainsi qu'à sa vanité. M. de Saint-Gert était âgé de quarante ans environ ; sa physionomie portait l'empreinte de l'insensibilité de son coeur; ses manières étaient brusques et souvent brutales.

Lorsqu'il se présenta à l'hôtel pour dresser un inventaire de tout ce qui s'y trouvait, les «deux jeunes filles ne purent le voir sans res­sentir aussitôt pour lui une aversion involon­taire. Cet homme grossier, oubliant les égards qu'il devait à l'orpheline et à sa compagne, parla uniquement des droits qu'il venait d'ac­quérir, sans songer à consoler les deux jeunes personnes qui passaient si rapidement du bon­heur le plus complet à la plus triste situation.

« Approchez, Juliette, dit-il d'un air dégagé, et dites-moi ce que vous savez des dispositions de feu votre mère. Comme dès aujourd'hui ma femme et moi nous devons la remplacer auprès de vous, nous ne croyons pouvoir mieux vous témoigner notre grande sollicitude qu'en venant habiter cet hôtel, meublé d'une ma­nière si mesquine et si bizarre. Cette jeune fille n'est point votre sœur, je viens de l'apprendre par le testament ; je ne conçois pas la manie qu'ont certaines gens d'introduire des étran­gers dans leur famille, et, plus que toute autre peut-être, votre mère a commis dans sa vie de nombreuses erreurs.

— Arrêtez, Monsieur, s'écria la pauvre Ju­liette indignée, ne profanez point les cendres de ma vertueuse mère ! Sachez que rien ne pourra diminuer l'amitié, le tendre attache­ment que je porte à Caroline ; elle est vérita­blement ma sœur, et j'entends qu'elle partage avec moi l'héritage de celle qui la nomma sa fille. Telle est ma volonté expresse, rien n'est capable de la faire changer. »

En parlant ainsi, Juliette serrait dans ses bras Caroline, qui venait d'éprouver une hu­miliation si cruelle.

Pour toute réponse l'insensible tuteur se contenta de hausser les épaules, se promettant de ne tenir aucun compte des idées de sa pu­pille.

Tel était l'état des affaires des orphelines. Enfermées dans leur chambre, elles s'aban­donnaient à de tristes épanchements de cœur, qui fortifiaient leur affection et leur vénération pour le souvenir de celle qu'elles avaient per­due. Là, du moins, elles se livraient en liberté à l'amertume de leurs regrets, que le temps seul pouvait diminuer. Les nombreux amis de Mme Durosel venaient successivement les visi­ter ; mais aucun ne connut mieux que Mme Dorvigny le moyen d'adoucir leur douleur. Cepen­dant elle ignorait toujours le secret de Caro­line ; jamais un seul mot des deux jeunes filles n'avait soulevé le voile qui cachait la naissance de l'une d'elles. En révélant ce mystère, elles auraient cru faire une injure à leur mère, qui l'avait caché pendant si longtemps.

M. de Saint-Gert, ainsi qu'il l'avait annoncé, s'établit dans l'hôtel de l'orpheline. Sa femme, sur laquelle les deux sœurs comptaient s'ap­puyer, se montra en tout point si semblable au tuteur, que sa présence devint pour elles un nouveau motif d'affliction. Cette jeune femme joignait à un mauvais naturel des inclinations vicieuses : acquérir des richesses aux dépens de sa conscience et de sa tranquillité, tel était l'objet de ses désirs. Aussi, sans ressentir au­cune espèce d'affection ni même d'estime pour sou mari, elle avait consenti à devenir son épouse par la seule raison qu'il possédait une fortune considérable. Alors elle se lança dans le monde, et ne mit plus de bornes à ses caprices. De son côté, M. de Saint-Gert, n'attachant aucun prix aux avantages d'un cœur bon et vertueux, avait d'abord été fier de la beauté de sa femme. Ce prestige, qui l'avait séduit un instant, ne tarda pas à s'évanouir lorsque, se renfermant dans l'intérieur de son ménage, il n'y trouva qu'ennui et dégoût. Sa femme n'é­tait point son amie ; au contraire, elle lui prouva dans mille occasions qu'elle n'avait aimé en lui que sa fortune. Cependant M. de Saint-Gert avait réussi à se conserver une ré­putation intacte ; chacun jusque-là le regar­dait comme un honnête homme, bien que dans maintes circonstances il eût agi secrètement avec peu de délicatesse.

Tel était l'homme à qui avait été confiée la tutelle de Juliette, car il était le seul parent qu'eût l'orpheline. M. de Saint-Gert et son épouse furent enchantés de cet heureux événe­ment; ils se promirent dès lors d'user de ruse et surtout de l'autorité que leur donnait la loi, pour exiger que la jeune fille se conformât à leurs moindres volontés. Caroline, plus âgée de deux ans que Juliette, leur paraissait un ob­stacle à ce qu'ils méditaient ; ayant reconnu en elle beaucoup plus de réflexion et de jugement que dans sa sœur, ils craignaient les avis qu'elle pouvait lui donner, en l'éclairant sur les me­sures qu'ils projetaient. Dès lors ils prirent en haine la pauvre Caroline, et ne négligèrent rien pour lui prouver qu'elle était étrangère sous le toit hospitalier où elle avait coulé tant d'heu­reux jours. C'était toujours avec un sourire iro­nique qu'ils entendaient les tendres protesta­tions que lui adressait Juliette.

Cette conduite coupable n'échappa pas à Caroline, dont elle navrait de douleur le cœur sensible et aimant ; et si Juliette ne l'eût retenue, elle eût quitté pour toujours cette maison, où elle ne trouvait plus que froideur et compli­ments ironiques. Et puis, comment eût-elle pu abandonner, sans mourir de chagrin, celle qui lui prodiguait tant d'amour, et dont les traits lui rappelaient sa bienfaitrice chérie? Cet effort eût été trop pénible pour Caroline : aussi elle souffrait avec résignation. Seulement, lorsqu'elle se trouvait seule, elle donnait un libre cours à ses larmes, demandant à Dieu et à celle qu'elle avait tant aimée la faveur de devenir plus patiente encore.

Ainsi s'écoulait l'existence des deux jeunes orphelines ; n'ayant d'autres distractions que celles qu'elles se procuraient elles-mêmes, elles ne négligeaient point leurs talents en peinture et en musique. Elles voyaient toujours appro­cher avec regret les heures des repas, où elles étaient obligées de voir des personnes qu'elles ne pouvaient aimer. Aussi se hâtaient-elles de les quitter pour retourner dans leur chambre, où leur amitié réciproque répandait un charme toujours nouveau sur leur solitude ; là, pas une pensée qui ne fût comprise, pas un soupir qui n'eût son écho. Les deux jeunes filles n'avaient qu'un désir, c'était de n'être jamais séparées. Si l'espérance de revoir ses parents, qu'elle n'avait jamais connus, faisait battre le coeur de Caroline, elle s'écriait tout haut : « Juliette ne m'abandonnera pas.

— Non, ma bonne sœur, répondait Juliette, qui l'avait comprise; jamais, jamais rien ne pourra nous séparer ! »       

En parlant ainsi, les deux orphelines se précipitaient dans les bras l'une de l'autre, et se tenaient longtemps étroitement em­brassées.


 CHAPITRE III

 

 Histoire de Mme Dorvigny. — Découverte inattendue. Conclusion.

 

Juliette devenait de jour en jour plus douce et plus sensée ; elle se reprochait continuelle­ment de n'avoir pas toujours été ce qu'elle était devenue. Persuadée que les relations d'une mère avec ses enfants subsistent encore après sa mort, elle se plaisait à croire que la sienne approuvait toutes ses bonnes actions. Chaque fois que Mme Dorvigny venait visiter les deux orphelines, la conversation était sans cesse ramenée sur Mme Durosel; cette excellente amie voyait avec peine l'isolement dans lequel les jeunes filles s'obstinaient à rester, et qui pouvait devenir contraire à leur santé ; elle avait réussi quelquefois à les conduire dans une promenade solitaire ; mais jamais elles n'avaient consenti à retourner dans la société dont elles avaient fait l'ornement et le charme. Caroline pensait avec raison que deux jeunes personnes seraient fort déplacées dans le monde, n'ayant plus leur mère pour les y ac­compagner ; Mme Dorvigny ne put qu'applaudir à une conduite aussi sage et aussi modeste.

Tandis que les deux orphelines se condam­naient à la retraite, il n'en était point de même de M. de Saint-Gert et de son épouse ; leur nou­velle position leur permettant de suivre leurs goûts désordonnés pour la dépense, ils repa­rurent dans le monde avec plus d'éclat que jamais : des diamants d'une grande valeur et des colifichets d'un prix très-élevé ornèrent la toilette de la jeune femme, et un équipage somptueux la conduisait à toutes les fêtes où elle pouvait faire briller son luxe. Mais ce dé­ploiement de faste donna beaucoup à penser à ceux qui connaissaient à fond la position obérée dans laquelle M. de Saint-Gert se trouvait avant d’avoir accepté la tutelle de Juliette. Cha­cun chuchotait à son approche ; on en vint à plaindre les orphelines qui lui avaient été con­fiées, et, loin de s'attirer la considération pu­blique, il ne recueillit qu'un mépris justement mérité. C'est en vain qu'on veut en imposer aux regards pénétrants du public, qui juge souvent mieux qu'on ne pense ; en vain l'on essaie de couvrir d'un voile épais une mau­vaise conduite, on laisse toujours apercevoir aux autres ce qu'on voudrait se cacher à soi- même.

Bien que Mme de Saint-Gert se fût aperçue qu'elle avait perdu dans l'opinion publique, loin de réformer sa conduite, elle s'ingéniait sans cesse pour tourmenter ses deux pauvres victimes. Un vice en entraine toujours un autre, et un aveuglement funeste empêche souvent le coupable de revenir sur ses pas. Lorsque enfin il est tombé dans l'abîme, alors seulement il commence à éprouver un repen­tir, hélas! tardif et inefficace.

De son côté, M. de Saint-Gert n'était pas tranquille. Voyant le déficit qu'une seule an­née de mauvaise gestion avait causé à la fortune de sa pupille, il voulut réparer ses pertes en se livrant à des opérations commerciales, à des spéculations de bourse, et il s'y jeta avec d'autant plus de fureur qu'il continuait tou­jours à perdre.

Réfléchissant que la jeune fille inexpérimen­tée n'avait point de parent qui pût lui deman­der des comptes de gestion, et ne supposant pas que la justice s'occupât des intérêts de l'orpheline, il espérait, dans le cas où ses projets viendraient à être déçus, se soustraire par la fuite à la rigueur des lois.

Tandis qu'il se livrait ainsi à des excès de tous genres, et qu'il marchait à grands pas vers sa ruine, les deux jeunes orphelines, qu'un malheur déplorable avait confiées à sa garde, restaient plongées dans la tristesse et la soli­tude. Cependant il enveloppait toutes ses ac­tions d'un profond mystère; plus il compro­mettait l'avenir de Juliette, plus il déployait de dissimulation : afin de ne point éveiller ses soupçons, il devenait attentif et empressé au­près de sa pupille.

Ces subterfuges n'échappèrent point à Caro­line ; quoique fort jeune encore, elle possédait un discernement et un tact qui lui tenaient lieu d'expérience. Après avoir cherché à découvrir d'où provenait un changement si extraordi­naire, elle finit par soupçonner que les inté­rêts de Juliette étaient gravement compromis. Justement alarmée de cette découverte, elle résolut de puiser dans la sagesse et l'amitié de Mme Dorvigny des conseils sur la conduite qu'elle avait à tenir dans une semblable cir­constance.

Un soir qu'elle était absorbée dans ses ré­flexions , Mme Dorvigny vint visiter les orphe­lines ; aussitôt qu'elle eut embrassé les deux sœurs, elle ne put retenir ses larmes ; sa dou­leur, si longtemps comprimée, cherchait à s'é­chapper de sa poitrine oppressée. En la voyant si tristement affligée, Caroline retint ses confi­dences pour ne s'occuper que de son amie ; elle eût bien désiré connaître les chagrins de cette dame, pour lui offrir plus sûrement des conso­lations. De son côté, Mme Dorvigny voulait rompre envers elles le silence qu'elle s'était imposé : elle brûlait d'épancher son àme dans celle de ces jeunes personnes, qui semblaient devoir la comprendre.

Il ne pouvait résulter de la confidence qu'elle allait leur faire qu'un soulagement pour son cœur : il est si doux de verser des larmes quand une main amie doit les essuyer ! « Mes chères amies, dit-elle en poussant un soupir amer, c'est en vain que j'ai gardé jusqu'à ce jour un silence profond sur les souffrances qui m'ac­cablent. Je ne puis plus longtemps vous dissi­muler mes infortunes. Yous voyez en moi la femme la plus infortunée qui ait jamais existé !

— Ah ! parlez , parlez ! s'écria Caroline. Daignez nous apprendre ce qui vous afflige. Puissions-nous réussir à vous rendre un peu de calme ! »

Mme Dorvigny essuya ses larmes et s'exprima de la sorte :    

« Je suis la fille d'un riche avocat de Mar­seille. Je ne connus jamais ma mère ; mais je possédais le meilleur des pères. Mon enfance heureuse s'écoula dans l'aisance et la paix. Mon père fut mon seul instituteur; il chercha à m'inspirer, avec le goût de la vertu, celui des sciences. Nous passion s tous deux la belle saison dans une charmante propriété située à quelques kilomètres de la ville, dans un site délicieux, à l'ombre des figuiers qui bordaient une rivière aux eaux limpides et argentées. C'est là qu'il se plaisait à m'instruire ; il élevait et fortifiait mon jeune cœur, m'apprenant à me défier de moi- même et à me reposer entièrement sur lui du soin de ma destinée, à tel point que je ne faisais rien sans le consulter, et que toutes ses pensées étaient les miennes. Je puis vous le dire, mes chères amies, je poussais l'amour filial jusqu'à l'enthousiasme et à l'abnégation de moi-même. Oh ! qu'il suffit bien à l'âme, ce sentiment ver­tueux qui nous fait consacrer tout notre amour à nos parents ! Oui, mon père, l'amour qui t'a ravi à ma tendresse n'a pu étouffer encore la joie que me cause le souvenir de mes jeunes années. Ils sont toujours présents à ma pensée, ces jours si doucement passés sous ta bienveil­lante protection. Rien ne peut en détruire le charme ; mon dernier soupir sera pour toi et pour un autre être non moins cher à mon cœur. Vous le voyez, mes amies, j'aime à me reposer sur les premières années de mon existence. Tant d'autres y ont succédé ne m'apportant que déception et désespoir !

« J'étais donc alors complètement heureuse ; l'idole et le trésor de mon père, son Amélie était nécessaire à son bonheur. Il m'enseignait le latin, la géométrie et quelques sciences pour lesquelles il avait reconnu en moi un goût prononcé.

« Mes progrès furent rapides, et j'obtins des encouragements flatteurs de plusieurs hommes de lettres amis de mon père. Assise sur leurs genoux, j'étais l'objet de leur admiration et de leur étonnement. Mais si les suffrages que j'en obtenais flattaient mon jeune orgueil, c'était parce qu'ils causaient à mon père un plaisir indicible. Mes yeux, constamment tour­nés vers les siens lorsque je répondais aux diverses questions qui m'étaient adressées, cherchaient à lire d'avance la satisfaction qu'al­laient lui causer mes réponses. La versification me fut enseignée aussi par lui, et j'aimais à exprimer dans mes vers tout ce que j'éprou­vais de sentiments religieux et mélancoliques. Souvent j'allais m'asseoir sous les pins touffus qui élèvent jusqu'au ciel leur cime majestueuse ; je faisais retentir les échos de mes accents poé­tiques et inspirés. Si parfois mon père venait à me surprendre, il me souriait doucement et me disait : « Bien, bien, mon Amélie ! j'aime à te voir ainsi studieuse et réfléchie; la science et la religion, ma fille, nous procurent un charme infini, au sein même de l'adversité la plus cruelle. » Puis il me suspendait à son bras, et nous regagnions gaiement notre de­meure.

« J'avais atteint mon adolescence : quinze années d'un bonheur sans mélange s'étaient écoulées comme un songe, et déjà le moment s'approchait où je devais payer ma félicité par des larmes amères. Présentée par mon père dans les meilleures sociétés de la ville, j'y fus accueillie avec une affabilité et une distinction flatteuses. Bientôt j'y fis la connaissance de M. Dorvigny. Bien qu'il appartînt à une famille distinguée et qu'il dût hériter après la mort de ses parents d'une fortune considérable , il était cependant peu fait pour assurer le bonheur de l'épouse qu'il devait choisir. Il joignait à un caractère brusque et emporté l'âme la plus in­sensible ; fourbe et dissimulé, il mettait au premier rang de ce qu'il appelait des qualités l'art de tromper habilement. Malgré des vices aussi prononcés, personne ne se doutait de sa mauvaise conduite, qu'il avait soin de cacher sous une apparente franchise. 11 suffit quel­quefois dans le monde d'avoir de l'or pour pos­séder toutes les vertus désirables. On l'ac­cueillait avec faveur dans les sociétés où mon père et moi nous étions reçus, et bien souvent je vis des mères désirer qu'il daignât jeter les yeux sur leurs filles.

« M. Dorvigny, habitué dès sa plus tendre enfance à suivre ses mauvais penchants, s'y livra plus tard sans réserve, et ses goûts de­vinrent des passions. C'est ainsi qu'il s'aban­donna sans mesure à l'habitude du jeu, la plus funeste de toutes, puisqu'elle détruit, dans le cœur qu'elle ronge, jusqu'au dernier germe de sensibilité.

« J'eus le malheur de plaire à cet homme, soit que mon air de douceur lui fît espérer de ne rencontrer en moi qu'une victime complaisante et résignée, soit que la dot que mon père me réservait satisfît son ambition. Il se mit à me rechercher avec une constance qui toucha mon vertueux père, trop franc et trop honnête homme pour soupçonner de fausseté celui qui implorait son estime et son amitié comme une grâce, et la main de sa fille comme un gage de son bonheur futur. Néanmoins mon père, ayant à cœur de me voir heureuse, prit des informa­tions sur le compte de M. Dorvigny. Hélas ! elles furent toutes conformes à ses désirs. Ainsi un destin barbare menaçait de m'atteindre. Je devais le subir dans toute sa rigueur. Mon père aimait M. Dorvigny; il répétait toujours qu'il s'estimerait heureux de me voir unie à lui : ce désir que mon père exprimait devint une loi à laquelle je résolus de me soumettre ; je lui cachai l'antipathie que j'éprouvais pour cet homme, et que je me reprochais comme une injustice.

« Le sourire sur les lèvres et les plus tristes pressentiments dans le cœur, je prononçai le oui fatal qui m'enchaînait à lui pour toujours. Je crois encore entendre la voix de mon tendre père, qui lui disait en plaçant ma main dans la sienne : « Je vous donne mon unique trésor ; Amélie est douce et bonne comme les anges; rendez-la heureuse! »

« M. Dorvigny voulut parer la victime qu'il attachait à sadestinée ; il me combla de présents magnifiques qu'il croyait appropriés aux goûts d'une jeune personne. Peu envieuse de briller, étrangère à la coquetterie des dames du grand monde, je désirais seulement rencontrer dans mon époux un ami, et le voir répondre à l'affection que mon devoir m'ordonnait de lui porter. Je ne tardai pas à voir s'évanouir tous les rêves de bonheur que j'avais formés autre­fois. Jamais le moindre mot de douceur ne charma mon oreille; je me demandais sans cesse comment il se faisait que mon mari m'eût choisie pour sa compagne. Hélas! je l'appris trop bien plus tard !

« Je vais glisser rapidement sur le récit de mes infortunes. Ces tristes détails, mes chères amies, affligeraient votre âme sensible, et ne serviraient qu'à rouvrir des plaies encore sai­gnantes. Notre fortune se dissipait de jour en jour par les désordres, les prodigalités et la fatale passion de M. Dorvigny. La mort de ses parents, qui le laissait maître de ses biens, ne fit qu'accroître notre détresse, en lui permet­tant de dissiper nos dernières ressources. La misère était à notre porte, son aspect lugubre n'arrêtait point mon époux sur les bords du précipice où sans doute il avait juré de nous plonger. Mon pauvre père, accablé de regrets et de chagrins, mourut deux ans après mon mariage, et me laissa sans force et sans cou­rage. La plus grande partie de mon temps se passait dans la prière. Cette élévation de mon âme vers Dieu, si elle ne calmait pas ma trop juste douleur, m'empêchait au moins de me livrer au désespoir.

« A peu près à cette époque je devins mère. Je reçus cette faveur du Ciel avec une recon­naissance inexprimable. Lorsque mes premiers transports furent calmés, je frémis de crainte en songeant au sort malheureux qui était ré­servé à mon enfant, et je ne savais pas si je de­vais me réjouir ou m'affliger de lui avoir donné le jour. Ma fille n'avait que quinze mois lorsque mon mari, poursuivi par de nombreux créan­ciers, méprisé de tous les honnêtes gens, réso­lut de fuir sa ville natale et de s'établir à Pa­ris, où il espérait pouvoir refaire sa fortune.

« Nous partîmes donc tous trois, et nous arrivâmes presque sans ressource dans la capi­tale. Enfermée avec ma fille dans une petite mansarde, je cherchais une consolation dans les tendres mots qu'elle savait déjà bégayer. Ce nom de maman, qu'elle me donnait, m'im­posait le devoir de m'en rendre digne et de vivre pour elle. Je m'efforçais de retenir mes larmes, qui semblaient affliger la douce petite créature.

« J'espérais que son amour rendrait mon avenir moins cruel. Nous habitions Paris de­puis plusieurs mois; et M. Dorvigny, entraîné loin de nous par de nouvelles connaissances, semblait oublier que nous existions pour souf­frir et manquer de tout.

« Si je me plaignais quelquefois de son ab­sence, c'était uniquement parce que j'étais à la veille de mourir de faim et d'être chassée de la mansarde dont il avait négligé de payer le loyer.

« Ce que je redoutais arriva. Un soir le pro­priétaire, sans pitié pour mes larmes et mon désespoir, me mit inhumainement à la porte. Depuis deux jours je n'avais pris aucune nour­riture, réservant pour ma fille le peu d'aliments que je pouvais me procurer... La tête égarée, les habits en désordre, tenant dans mes bras le seul bien qui me restât sur la terre, je par­courus les rues de Paris, implorant la pitié des passants, qui restaient sourds à mes tristes plaintes. J'étais épuisée de besoin et de cha­grin ; mes jambes fléchirent, je tombai sans connaissance... »

Alors Mme Dorvigny se couvrit le visage de ses deux mains, sans pouvoir achever, tant ses sanglots la suffoquaient. Caroline, éperdue, agitée, attendait avec une anxiété inexpri­mable la suite dé ce récit.

« Achevez ! achevez ! s'écria la jeune fille avec exaltation. Vous tombâtes évanouie, et, lorsque vous reprîtes vos sens, votre fille, votre petite Caroline n'était plus auprès de vous! N'est-ce pas ainsi que tout s'est passé ?

—  Qu'entends-je ! s'écria Mme Dorvigny; qui vous a dévoilé ce mystère, ma chère amie?» Et elle la considérait avec des yeux perçants et interrogateurs... « Il est vrai que je ne la retrouvai plus, et, ainsi que vous, elle se nommait Caroline...

—  Ma mère ! ô ma bonne mère ! s'écria Ca­roline ; la voilà, votre fille ! je suis cette enfant qui vous fut enlevée. Pressez-moi sur votre cœur! Ah! j'ai besoin de vos caresses.

—  N'est-ce point encore un songe qui va s'évanouir, un bonheur auquel il faudra renon­cer? repartit Mme Dorvigny. Dis-tu bien vrai? ne me trompes-tu point? Ne te joue pas de la douleur d'une pauvre mère ! Tu n'es donc pas la fille de Mme Durosel et la sœur de Juliette? »

Pendant que Mme Dorvigny multipliait ainsi ses questions, elle couvrait la figure de Caro­line de ses larmes et de ses baisers brûlants.

« Non , non, je ne vous trompe point, ma bonne mère, » répondit Caroline en déposant sur les genoux de sa mère la petite robe d'in­dienne qu'elle portait le jour que Mme Dorvi­gny l'avait perdue ; puis elle raconta tout ce que lui avait appris Mme Durosel à son lit de mort.

L'heureuse mère, convaincue d'une vérité si douce, ne savait comment exprimer sa grati­tude envers la mère de Juliette, qui avait pris soin de son enfant et l'avait rendue si bonne et si parfaite. Juliette, aussi heureuse que Caroline, fut embrassée tour à tour par ses amies, qui lui prodiguaient les plus touchantes marques d'affection.

Lorsque les premiers transports de leur joie se furent un peu calmés, Mme Dorvigny voulut continuer la narration de ce qui lui était arrivé depuis que sa fille lui avait été enlevée.

« Désormais, dit-elle à Caroline en la regar­dant avec amour, mes malheurs sont réparés ; tout ce que j'ai souffert est oublié, puisque ma Caroline m'est rendue. Va, la nature n'est point trompeuse, je le vois aujourd'hui. Attirée vers toi par un penchant irrésistible, je préfé­rais ta présence et ton amitié à tous les plaisirs que l'on pouvait m'offrir ; mais il m'était im­possible de supposer que la fille de Mmo Durosel fût l'enfant qui m'avait été ravie. 0 Dieu juste et bon ! vous n'avez pas voulu permettre que je quittasse ce monde avant de connaître les douces caresses de ma fille ! Je vais, mon en­fant, t'instruire rapidement de tout ce qui me reste à t'apprendre. Désespérée qu'on m'eût rendue à la vie, puisque tu m'étais enlevée, je faisais retentir l'air de mes cris déchirants ; je t'appelais, ma Caroline, et personne ne te rendait à ma tendresse. Tout ce que je pus apprendre sur ton sort, c'est qu'une femme t'avait emportée. Cependant je ne perdis point l'espérance : tu existais, et dès lors je pouvais te retrouver un jour. « Un passant qui m'avait prodigué ses soins pendant mon évanouissement voulut connaître la cause de ma détresse. Je lui appris mes in­fortunes ; il en fut touché, et m'offrit de me donner un asile chez lui, en m'assurant que je lui deviendrais utile. Cet homme, déjà fort âgé, était doué d'un cœur noble et généreux ; il était seul, sans parents, et possesseur d'une fortune considérable. Ma société lui devint agréable ; il s'attacha à moi par l'estime et la compassion, et, désirant calmer mes douleurs maternelles, il fit insérer dans les journaux de Paris des avis qui devaient faire connaître à ceux qui t'avaient enlevée que ta mère existait encore. Les années s'écoulaient sans qu'aucune lumière me fût donnée sur ton sort.

« Je n'avais plus revu ton père ; mais mon bienfaiteur, ayant eu l'obligeance de s'informer de lui, apprit qu'il était dans le plus affreux dénûment, et que, ne sachant que faire pour se procurer un morceau de pain, il était obligé d'exercer une profession manuelle. Quelle le­çon pour tous ceux qui voudraient l'imiter ! Un jour que j'étais plus triste que de coutume , et que j'attendais mon protecteur, dont la longue absence m'inspirait quelque crainte, je m'a­perçus, lorsqu'il rentra, que sa noble figure était pâle, qu'il paraissait agité.

« — Madame, me dit-il, prenez courage et résignez-vous.

« — Grand Dieu ! m'écriai-je, vous savez des nouvelles de ma fille ! Elle n'est plus peut-être ! Daignez achever...

« — Non, non, je ne sais rien sur votre en­fant , mais c'est sur votre époux ; il vient de terminer son existence : il a fini comme sa con­duite devait le faire présumer, il a rendu son dernier soupir à l'hôpital ! »

« A cette nouvelle, je ne pus retenir mes larmes. Oui, je donnai des pleurs à ton père , Caroline : ce titre me le rendait cher.

« J'étais libre, et, sans les chagrins que me causait ta disparition, j'aurais pu me croire heureuse et tranquille. L'honnête homme qui me prodiguait tant de généreux secours, et dont j'avais acquis l'estime et l'amitié, cher­chait à me faire oublier mes infortunes par de constants égards et des prévenances délicates. Mais un chagrin bien vif m'était encore ré­servé. Ainsi que je te l'ai dit, mon bienfaiteur était vieux et infirme ; ses forces déclinaient chaque jour, au point qu'il fut bientôt obligé de garder le lit pour y rester jusqu'à sa mort. Je ne le quittai pas un seul instant, et il parut satisfait de ma reconnaissance et de ma solli­citude pour sa santé.

« Il mourut en me faisant sa légataire uni­verselle. Je me voyais donc maîtresse d'une fortune honorable, que je reçus avec joie, parce que je conservais toujours l'espoir de te retrouver. Je cherchai dans l'exercice de la bienfaisance de touchantes consolations : j'avais trop connu le malheur pour ne pas compatir à celui des autres. Je vivais isolée du monde, et, malgré le soin que je mettais à éviter de nou­velles connaissances, Dieu permit que je me sentisse attirée vers Mme Durosel. Ah ! pourquoi n'ai-je point déposé dans son cœur le fardeau de mes douleurs! Depuis deux ans, Caroline, je t'appellerais ma fille! » Mme Dorvigny, en achevant son discours, serra sa fille chérie dans ses bras et l'y retint longtemps. Alors Caroline apprit à sa mère le triste état des af­faires de Juliette, qu'elle nommait toujours sa sœur.

« 0 ma mère! dit-elle à Mme Dorvigny, tâ­chez d'assurer ses intérêts. Il est temps de lui faire rendre justice. » Mme Dorvigny se levait pour s'occuper des affaires de l'orpheline, lors­qu'une servante accourut en disant que M. de Saint-Gert et son épouse avaient pris la fuite, emportant tout l'argent qu'ils avaient pu se procurer. Cette nouvelle consterna Mme Dor­vigny et les jeunes personnes. Juliette ne pos­sédait plus que l'hôtel qu'elle habitait. Tandis qu'elle déplorait son malheur, Caroline lui présenta le contrat de vingt mille francs que lui avait donné Mmc Durosel.

« Cela t'appartient aussi, lui dit-elle en l'embrassant. Juliette peut compter sur ma protection et ma tendresse, ajouta Mme Dorvigny ; je suis la plus fortunée des mères : j'avais perdu une enfant, et j'en retrouve deux. Puissé-je, ma chère Juliette, vous rendre les soins que votre mère prodigua à Caroline ! Dès ce moment vous êtes ma fdle, et vous ne me quitterez jamais. »

Alors Mme Dorvigny serra la jeune fille contre son cœur, et toute la vie elle s'efforça de la consoler de la perte cruelle qu'elle avait faite, en lui tenant lieu de mère et en la comblant de soins et d'amitié.

 

FIN