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L'orpheline de Moscou

 

L'héroïne du roman est connue chez les Martin sous le titre de : L'orpheline de la Bérésina.

Les familiers de Thérèse savent que c'est le surnom que lui donnait son père.

 

par Mme Woillez

dixième édition, Tours : MAME, IMPRIMEURS-LIBRAIRES, 1852.

Chapitre 1

Lorsque, abusés par la victoire, les Français entrèrent à Moscou, le 14 septembre 1812, ils ne trouvèrent dans cette vaste cité qu'une effrayante solitude, qui fut comme le présage de tous les revers dont ils allaient être accablés. A leur approche, les habitants avaient déserté leurs demeures, et le petit nombre de ceux qui n'avaient pu prendre la faite s'était réfugié dans les caves ou dans les immenses souterrains au-dessus desquels s'élève l'antique palais du Kremlin.
Ce fut pendant une sombre nuit que l'armée victorieuse fit son entrée dans cette ville déserte. Aucune lumière n'éclairait sa marche silencieuse ; autour d'elle tout était calme comme le tombeau. Harassés de fatigue et de souffrances, les soldats, consternés, n'avancent qu'avec crainte au milieu des épaisses ténèbres qui les environnent. En ce moment lugubre, chacun d'eux reporte avec tristesse sa pensée vers la France, vers cette France chérie, dont sept cents lieues le séparent, où toutes ses affections, toutes ses sympathies le rappellent, et que peut-être il ne reverra plus !...
A la suite de cette armée, menacée de tant de désastres, venait un grand nombre de blessés, qui tombaient d'épuisement sur le seuil des habitations. Un de ces infortunés, resté en arrière, marche péniblement, appuyé sur le bras d'une femme qui, portant ses armes et leur commun bagage, semble oublier sa propre fatigue pour ne s'occuper que de lui. « Prends courage, mon Antoine, lui dit-elle d'une voix émue ; le régiment ne peut être loin ; bientôt nous le rejoindrons, et nous trouverons une ambulance. . . Mais, quoi ! il tombe, il ne me répond plus. . .  Mon Dieu ! que devenir au milieu de cette obscurité ? »
Le blessé, en effet, s'est laissé tomber sur le sol ; il n'a plus la force d'articuler un seul mot, et la pauvre femme se désespère à ses côtés. Tout à coup, jetant autour d'elle ses regards éperdus, elle croit apercevoir une faible clarté dans une maison ; saisissant aussitôt le fusil qu'elle avait déposé contre le mur, elle frappe à la porte à coups redoublés, et implore du secours d'une vois lamentable.
« Qui êtes-vous? que voulez-vous ? demande timidement quelqu'un en entrouvrant une croisée.
— Je suis Française, répond l'infortunée ; et mon mari se meurt à quelques pas de votre maison. . . Au nom de Dieu, prenez pitié de lui ! ne nous refusez pas votre assistance ! »
Au même instant plusieurs lumières s'agitent, la porte s'ouvre, et une femme de trente- huit ans environ se présente, suivie d'une jeune personne charmante. Toutes deux sont pâles, et semblent agitées de crainte; mais à la vue du blessé elles ne songent plus qu'à lui prodiguer des secours, et l'invitent, dès qu'il est en état de se relever, à entrer dans leur demeure. « Que le Ciel vous récompense, dit le brave
militaire en regardant la plus âgée des deux dames. Vous êtes Française, je crois ? C'est à une compatriote que je dois la vie ; ma femme et moi nous ne l'oublierons pas.
— Oh ! non, reprend vivement cette dernière, nous ne sommes que de pauvres gens, mais nous avons du cœur pour reconnaître un bienfait, et le vôtre, Madame, ne s'effacera jamais de notre mémoire. »
Celle à qui s'adressaient ces naïves expressions de reconnaissance était Française en effet, et goûtait en ce moment un vif plaisir à les entendre dans sa langue naturelle. Il faut avoir vécu loin des lieux qui nous ont vus naître ; il faut avoir éprouvé la tristesse qu'inspire la terre étrangère lorsqu'on est forcé de l'habiter, pour comprendre quelle sorte de charme est attaché aux accents d'un compatriote ; ces accents sont pour l'unie comme une délicieuse harmonie qui la pénètre des plus douces émotions; ils lui retracent des souvenirs d'affection et de bonheur qu'elle cherchait vainement autour d'elle.
Mme Obinski, c'est ainsi que se nommait la dame compatissante, était née à Paris, et résidait à Moscou depuis son mariage avec un célèbre médecin russe, qu'elle avait eu le malheur de perdre récemment. Une fille, à laquelle elle avait transmis toutes ses vertus et les talents distingués qu'elle possédait elle-même, faisait son unique consolation sur cette terre glacée de la Russie, où les enfants de notre belle France ont tant de peine à s'acclimater. Seule, sans appui, avec cette fille si chère, Mme Obinski, au milieu des calamités que la guerre apportait à Moscou, avait eu un moment la pensée de fuir en même temps que les habitants de cette ville ; mais son titre de Française l'ayant fait délaisser par tous ceux qui pouvaient l'aider dans sa fuite, et même par les gens qui étaient à son service, elle n'avait vu d'autre remède à cette cruelle situation que de se renfermer chez elle avec sa Juliette, espérant que le Ciel daignerait leur accorder la protection que les hommes leur refusaient. La jeune fille même l'avait encouragée dans cette espérance, car, bien qu'elle n'eût pas encore atteint sa dix-huitième année, elle montrait au milieu de leur triste abandon une force de caractère et une résignation fort au- dessus de son âge : c'était une de ces organisations que le malheur mûrit promptement, et auxquelles il donne une énergie nouvelle. Mme Obinski, en formant le cœur de sa fille, avait eu soin d'ailleurs d'y faire germer de très bonne heure les principes religieux qui font la force du vrai chrétien, et sans lesquels il ne saurait y avoir de solide vertu. Dès sa plus tendre enfance, Juliette avait appris à s'appuyer sur Dieu dans toutes les circonstances de sa vie, et la plus tendre piété s'était confondue dans son cœur avec les sentiments affectueux qu'elle portait à sa famille.
Douée d'une exquise sensibilité, elle ne se montra pas moins empressée que sa mère pour le soulagement du pauvre blessé ; et la femme de celui-ci ne pouvait se lasser d'admirer avec quel zèle, quelle charité active, cette jeune fille semblait se multiplier pour secourir des infortunés qu'elle n'avait jamais vus, et dont la position sociale était si inférieure à la sienne.
Après avoir donné à leurs nouveaux hôtes tous les soins que réclamait leur situation, après les avoir établis dans une chambre bien chaude, où le blessé trouva un excellent lit, la mère et la fille se retirèrent dans leur appartement, bénissant la Providence de les avoir mises à même de faire cette bonne œuvre. Ni l'une ni l'autre n'étaient disposées à se livrer au repos, car les événements de cette nuit leur causaient une vive agitation. Mme Obinski surtout ne songeait qu'en frémissant à tous les dangers qui les environnaient dans cette ville abandonnée, qu'une armée ennemie venait d'envahir. Pressant sa fille dans ses bras, et ne pouvant plus lui cacher ses alarmes, elle dit : « Je crains, ô ma Juliette, que le moment des plus cruelles épreuves ne soit arrivé pour nous. Peut-être ne t'ai-je pas assez prémunie contre elles, et pourtant c'est en connaissant le péril, c'est en sachant l'envisager avec calme, que l'on parvient souvent à s'en garantir. Quelque chose qui avienne, et nous pouvons tout craindre au milieu de cette armée conquérante, promets-moi de ne pas te laisser dominer par la peur. La faiblesse de notre sexe n'exclut pas le courage moral, surtout quand nous le puisons dans notre confiance en Dieu. Souviens-toi que' si ce Dieu de bonté permet que ses enfants soient éprouvés sur la terre, c'est afin d'exercer leur vertu, pour les rendre plus dignes de lui ; mais qu'il ne cesse jamais d'étendre sa main protectrice sur ceux qui le servent avec fidélité. »
Attentive aux leçons de sa mère, Juliette lui promit, en la comblant des plus douces caresses, de ne jamais les oublier. N'ayant toutefois nulle expérience des dangers dont on lui parlait, il lui semblait que cette tendre mère se les exagérait un peu, et sa sécurité avait quelque chose de si naïf, de si touchant, que Mme Obinski n'eut pas le courage de la détruire entièrement en lui faisant une peinture trop effrayante des maux qu'elle redoutait. Renfermant donc au fond de son cœur ses tristes pressentiments, elle engagea Juliette, après cet entretien, à se livrer pendant quelques heures au sommeil, et passa le reste de la nuit à réfléchir sur le parti qu'elle devait adopter. L'idée lui vint d'écrire à quelque chef de l'armée pour lui demander de prendre sous sa protection la maison qu'elle habitait. Elle n'avait d'autre titre pour obtenir cette faveur que d'être veuve et Française ; mais elle pensait que ces deux titres suffiraient pour intéresser un homme d'honneur, et elle se mit à écrire sa lettre, espérant que la femme du militaire lui indiquerait le chef auquel elle devait l'adresser, et consentirait peut-être à la remettre elle-même.
Dès que le jour parut, cette dernière vint réitérer ses remerciements à ses deux bienfaitrices, et leur annoncer que son mari, grâce à leurs charitables soins, était dans l'état le plus satisfaisant. « Puisque vous avez eu la bonté d'accueillir un pauvre blessé, dit-elle à Mme Obinski, vous ne me refuserez pas de veiller sur lui pendant que j'irai donner de ses
nouvelles au régiment. Il ne faut pas que l'on croie que mon Antoine est parmi les morts ; il est d'ailleurs nécessaire que l'on sache qu'il y a ici des Françaises compatissantes, qui ont sauvé la vie d'un brave sergent delà garde impériale. Notre général est aussi un brave, lui; c'est le plus respectable, le meilleur des hommes; il nous aime, Antoine et moi, parce que l'un et l'autre ne manquons ni d'honneur, ni de courage ; et vous verrez qu'il reconnaîtra ce que vous avez fait pour nous, en vous protégeant contre toute insulte. »
Cette femme, en effet, quoique simple cantinière, jouissait d'une grande considération dans le régiment de son mari. On savait qu'elle n'avait embrassé sa profession que pour n'être pas séparée de son Antoine, et ce noble dévouement, la pureté de ses mœurs, le courage, l'humanité dont elle avait donné les preuves les plus éclatantes dans toutes les occasions, lui avaient obtenu l'estime générale et la faveur des chefs ; Marianne, c'est ainsi que se nommait la femme du sergent, était alors âgée de plus de quarante ans. Les fatigues et les maux de toute espèce qu'elle venait d'éprouver durant cette campagne, avaient singulièrement altéré ses traits; mais son énergie naturelle lui donnait encore l'apparence d'une grande agilité, et l'ensemble de sa figure portait un tel cachet de franchise et d'honnêteté, qu'il était impossible de la voir sans se sentir prévenu en sa faveur.     
Lorsque Mme Obinski lui eut montre la lettre qu'elle venait d'écrire, elle consentit avec empressement à s'en charger, et s'éloigna ensuite, non sans remercier de nouveau cette dame, et lui recommander son cher Antoine, dont la guérison ne dépendait plus que de quelques jours de repos.

Chapitre 2

Les guerres commencent par l'ambition des princes et finissent par le malheur des peuples.
BARTHELEMY, Voyage d'Anacharsis.
 
Déjà plusieurs heures s'étaient écoulées depuis le départ de Marianne. Tout jusque alors était resté paisible dans la rue qu'habitaient Mme Obinski et sa fille, et elles commençaient à se rassurer, lorsque tout à coup des cris sinistres: Le feu! le feu! vinrent porter dans leur âme une terreur profonde.
Le feu était, en effet, peu éloigné de leur habitation. Déjà il avait éclaté à deux heures du matin dans plusieurs autres quartiers, et n'avait pris d'abord qu'un faible essor; mais peu à peu les incendiaires russes se rapprochèrent du centre de la ville; ils jetèrent des matières inflammables dans les maisons abandonnées, quels que fussent les efforts des Français pour s'opposer à leur dessein; et ils parvinrent ainsi à étendre sur plusieurs points de la malheureuse cité l'affreux désastre qui devait consommer sa ruine (l). Ceux des habitants qui étaient restés cachés sortirent alors de leur retraite, et assistèrent à cette grande catastrophe en se croisant les bras, avec la morne impassibilité du désespoir.
Au premier cri d'alarme, Mme Obinski et Miette montèrent, éperdues, sur une terrasse qui dominait leur maison, pour s'assurer de quel côté venait le péril, mais une odeur suffocante et une pluie de feu les obligèrent à redescendre aussitôt : l'embrasement était près d'elles ; encore quelques instants, et il allait les atteindre. . .
« Que faire? que devenir ? s'écria la malheureuse mère eu regardant sa. fille, avec un horrible déchirement de cœur.
Tel était l'acharnement clé ces tommes, aveuglés par la vengeance, qu'ils n'épargnèrent pas des bateaux chargés de grains d'avoine et autres denrées, qui se trouvaient en grand nombre sur la Moskova. Tous furent consumés, et s'abîmèrent dans les eaux avec un effroyable pétillement.
— Du courage, maman, répond cette dernière, vous me l'avez dit, Dieu n'abandonne pas ses enfants. »
Ce mot rend à l'infortunée la force dont elle a besoin pour supporter cette épouvantable crise. Ramassant à la hâte des diamants d'un assez grand prix, les papiers et l'or qu'elle possède, elle fait deux parts de ce dernier objet, en prend une, donne l'autre à Juliette, et allant ensuite vers la chambre du blessé, qui, malgré sa faiblesse, s'était levé au premier cri :
« Venez, lui dit-elle, je ne sais où nous irons : la mort, une mort affreuse nous menace de tous côtés, mais nous essaierons du moins de la fuir. Venez, hâtez-vous ; ma fille et moi, nous soutiendrons vos pas. »
Toutes deux alors emmenèrent le pauvre militaire; puis, jetant autour d'elles un triste et dernier regard, elles s'éloignent enfin de cette maison où Juliette a vu le jour, où sont attachés les plus doux souvenirs, et qui bientôt n'offrira plus qu'un monceau de ruines.
Mais cette pensée douloureuse s'efface devant les périls qui les environnent : déjà l'air est embrasé, déjà on ne respire plus au milieu des ardentes fournaises que présentent les diverses rues qu'il faut parcourir. Entravées à chaque instant dans leur marche par la chute des décombres enflammés et par la faiblesse de leur compagnon, les deux malheureuses femmes n'avancent qu'avec une lenteur désespérante.
« Quittez-moi ! quittez-moi ! leur dit le brave sergent, je puis affronter la mort ; mais vous, Madame, mais cette jeune personne. . . Ah ! fuyez ! je vous en conjure ! »
En même temps il cherche à se dérober à l'appui de ses généreuses conductrices, qui, ne pouvant se résoudre à l'abandonner, s'efforcent de l'entraîner malgré lui. Bientôt, épuisées l'une et l'autre, elles semblent hors d'état de poursuivre leur route, et c'est alors le pauvre blessé qui les soutient et les entraîne à son tour. Mais plus ils avancent, plus le péril grandit : le feu, comme un torrent dévastateur, envahit toutes les rues environnantes, et nul espoir de salut ne restait à ces trois infortunés, quand tout à coup ils virent accourir vers eux, à travers les flammes, Marianne, l'héroïque Marianne, suivie de deux militaires.
« Sauvez votre sergent ! crie-t-elle à ces derniers ; je me charge des deux dames. »
Les prenant alors chacune par le bras, elle les guide à travers l'incendie avec un admirable sang-froid, cherchant à éloigner d'elles tous les périls, et veillant en même temps sur son Antoine, qu'elle ne perd pas de vue un seul moment.
Enfin ils sont tous arrivés sains et saufs sur une vaste esplanade où il leur est permis de respirer. Juliette se jette sur le sein de sa mère, et toutes deux se tiennent embrassées pendant quelques instants, sans pouvoir exprimer ce qu'elles éprouvent.
«Allons, ne nous attendrissons pas, dit Marianne, nous avons encore besoin de courage. Pauvres dames! il faut que vous me suiviez, car vous ne serez nulle part en sûreté dans cette ville vouée à la destruction. Rassurez-vous cependant, vous aurez un asile : j'ai aperçu, non loin du camp où nous allons, quelques chaumières abandonnées, c'est là que je vais vous conduire, vous y serez du moins à l'abri du danger, et Antoine et moi nous partagerons avec vous le peu que nous aurons. »
Juliette et sa mère remercient la digne femme, et la suivent le cœur gonflé de sanglots. Hélas! quelques instants auparavant, elles étaient entourées de toutes les douceurs de la vie ; elles avaient une riche habitation, où elles pouvaient exercer une généreuse hospitalité, et maintenant il ne leur reste d'autre refuge qu'une misérable cabane, où la pitié devra fournir à leur subsistance. . .
« Ma fille ! ma pauvre enfant ! » disait Mme Obinski, tandis que Juliette lui pressait la main avec une indicible expression de tendresse et de douleur.
Cherchant à les distraire, Marianne leur raconta ainsi qu'à son mari, qui les suivait, appuyé sur les deux soldats, ce qui lui était arrivé depuis le matin.
« Quand je vous quittai, leur dit-elle, je crus pouvoir rejoindre le régiment qui devait bivouaquer près du Kremlin; mais j'appris qu'ayant reçu contre-ordre, il était commandé pour aller camper sous les murs de Moscou. Il fallait le chercher, cela me prit du temps ; enfin je le trouvai, je vis notre général, je lui remis la lettre dont je m'étais chargée, et j'obtins aussitôt de lui un mot pour le maréchal commandant la place, afin qu'il protégeât la maison où nous avions trouvé asile. Deux soldats de la compagnie furent chargés de me suivre pour prêter assistance au besoin, car on savait alors que des hommes stipendiés cherchaient à incendier la ville. Le cœur palpitant de crainte pour mon Antoine et pour nos chères bienfaitrices, continue la bonne femme en regardant les deux dames, je me hâtai donc de retourner sur mes pas, et je résolus, quelle que fût mon inquiétude, de me rendre d'abord chez le commandant; mais en entrant dans Moscou je vis le feu éclater sur plusieurs points ; alors, ne songeant plus qu'au danger que vous pouviez courir, je volai vers la maison. Nous eûmes toutes les peines du monde à y arriver, quoique le feu ne l'eût pas encore atteinte. Ayant inutilement frappé, nous enfonçâmes la porte, et je ne saurais vous dire ce que j'éprouvai en ne vous y trouvant plus. Ne perdant pas courage cependant, et pensant que vous aviez pris tous les trois la route du Kremlin, où Antoine savait que j'avais du me rendre, je me mis sur vos traces avec ces braves gens, et le bon Dieu guida nos pas, puisque nous eûmes le bonheur de vous rencontrer. »
M™ Obinski avait écouté Marianne avec le plus vif intérêt, car le récit de cette excellente femme peignait à la fois l'énergie de son caractère et la bonté de son cœur.
« Vous nous avez appelées vos bienfaitrices, lui dit. cette dame ; c'est nous, au contraire, qui avons contracté envers vous une éternelle obligation : sans vos généreux secours, c'en était fait de nous, et c'est encore à eux que nous allons devoir l'abri qui nous est nécessaire au milieu d'un pareil désastre. »
En ce moment, Antoine et les militaires qui l'accompagnaient se séparèrent des deux fugitives qui prirent avec Marianne le chemin des cabanes. Déjà quelques habitants de Moscou s'y étaient réfugiés, et de toutes parts on n'entendait que des cris, des gémissements qui déchiraient le cœur. La femme du sergent s'empressa de visiter ces chaumières éparses, et eut enfin la joie d'en trouver une vide où elle fit entrer ses deux malheureuses compagnes. L'une et l'autre tombèrent épuisées de fatigue sur un banc de pierre, seul meuble qui fût resté dans ce misérable réduit.
Le jour avait disparu, et Marianne fut obligée de les laisser au milieu d'une obscurité profonde qui les environnait, pour aller au camp chercher de la lumière et quelques provisions indispensables. « Ne craignez rien, leur dit-elle, mon absence ne sera pas longue; certaine maintenant que mon mari est entouré de ses camarades, qui le soigneront avec zèle, je puis veiller sur vous pendant cette triste nuit, si ma présence peut vous rassurer. » Cette offre fut acceptée avec reconnaissance, et l'excellente femme s'éloigna.
Quand elles se virent seules au fond de la sombre masure, les deux infortunées sentirent redoubler à tel point leur tristesse, qu il leur fut impossible dans le premier moment de se communiquer ce qu'elles éprouvaient : il est des maux si cruels dans la vie, que l'âme, frappée de leur excès, se refuse aux épanchements qui pourraient la soulager. Néanmoins la jeune fille, cherchant à éloigner les pensées douloureuses qui l'accablaient, serra sa mère dans ses bras, et lui dit : « Prions, chère maman, prions, Dieu peut-être nous donnera la force de supporter notre malheur. » Aussitôt, tombant toutes deux à genoux, elles invoquèrent le Ciel avec tant de ferveur, qu'elles retrouvèrent enfin la résignation qui leur manquait.
Oh ! qu'ils sont à plaindre ceux qui ignorent de quelle ressource est la prière pour les âmes affligées; et combien Mme Obinski n'eut-elle pas à se louer, dans cette circonstance douloureuse, d'avoir donné à sa fille une éducation chrétienne qui lui fit sentir le prix de celte consolation puissante, et qui la rendit par cela même supérieure à l'adversité !
Marianne, en rentrant auprès d'elles, se réjouit de voir l'heureux changement qui s'était opéré pendant son absence, et s'empressa de leur offrir les provisions qu'elle s'était procurées. Ces provisions consistaient en une espèce de brouet noir, fait avec de mauvaise farine, et en quelques légumes mal cuits, qui n'avaient aucune saveur ; mais, au milieu de la disette générale, beaucoup d'autres infortunés se seraient encore estimés très heureux d'en trouver autant ; et la mère et la fille, qui n'avaient pris aucune nourriture depuis le matin, firent honneur à ces mets, sans se plaindre de leur grossièreté.
Cependant la soirée s'avançait; l'éclat de l'incendie avait un peu diminué, et Mme Obinski, qui possédait plusieurs maisons dans divers quartiers de Moscou, osait encore espérer que sa ruine ne serait pas complète, lorsque vers minuit une immense clarté, qui se répandit jusque dans la cabane, vint lui arracher cette dernière espérance.
Le feu, en effet, avait repris dans la ville avec une nouvelle intensité. Des milliers de fusées incendiaires, incessamment lancées du haut des clochers par les ordres de Rostopchine, gouverneur de Moscou, avaient mis le feu aux vastes magasins de farine, d'huile, d'eau-de-vie, et autres matières combustibles que renfermait cette ville ; une pluie de charbons ardents, un océan de flammes d'un bleu livide couvraient sa vaste enceinte, et chassaient au loin des torrents de fumée qui rendaient l'air suffocant. Les cris, les gémissements des innombrables victimes abandonnées dans les hôpitaux (On porte à vingt mille le nombre des blessés on malades abandonnés à Moscou lorsque l'autorité russe commanda l'incendie. Les troupes françaises se dévouèrent généreusement pour arracher ces infortunés à la mort ; mais elles n'en purent sauver que quatre mille) venaient se mêler à cette scène d'horreur. En vain les malheureux se débattaient contre la mort ; bientôt leurs cris cessèrent de se faire entendre : l'acte de destruction était consommé ; tous, ou presque tous avaient péri dans les flammes, et les quatre cinquièmes des habitations de Moscou n'existaient plus. . . (Au moment de cet affreux désastre, le feu gagna le Kremlin, qui renfermait un parc d'artillerie, et l'on frémit de penser qu'une seule flammèche venant à tomber sur un caisson, pouvait produire une explosion générale. Napoléon, qui habitait ce palais depuis le ma»n, ne put en sortir qu'à travers les flammes avec ses officiers et sa garde ; tous s'échappèrent, dans la plus horrible confusion, par une poterne donnant sur la Moskova).
Il faut avoir vu une pareille catastrophe, il faut avoir été au nombre de ceux qui eurent à en subir les funestes résultats, pour se faire une idée de ce qu'éprouva Mme Obinski pendant cette nuit désastreuse. Appuyée contre la misérable hutte, alors son unique abri, elle suivait d'un œil morne les progrès de l'embrasement qui consommait sa ruine, sans qu'un seul mot, une seule plainte, s'échappât de sa bouche ; la douleur dont elle était saisie n'avait plus d'expression pour se produire au dehors. Sa fille, cette enfant si chère, élevée jusque alors dans une sorte d'opulence, allait donc être réduite au dernier degré du malheur ? Que deviendront- elles sur cette terre étrangère, où la pitié ne daigna même pas leur tendre une main secourable, quand elles pouvaient encore lui offrir en échange une partie de leurs richesses ? Telles sont les pensées douloureuses qui s'offrent à l'esprit abattu delà pauvre mère.
Juliette, que le Ciel avait douée d'une intelligence supérieure, devine aisément tout ce qui se passe dans le cœur de cette mère si tendrement aimée. « Chère maman, lui dit-elle, c'est Dieu qui veut que nous soyons pauvres désormais : soumettons-nous à ses desseins ; il sait ce qui nous convient. Ne m'a-t-il pas d'ailleurs donné delà force et de la santé ? Vous m'avez souvent répété qu'avec cela on n'est jamais tout à fait malheureux. Je travaillerai; grâce à vos soins, je possède quelques talents : ne voyez-vous pas combien je serai heureuse de les utiliser pour vous ? Croyez-moi, je ne regretterai rien de notre aisance passée ; elle n'avait d'autre prix à mes yeux que de me donner le pouvoir de soulager les malheureux. Dieu ne veut pas qu'il en soit ainsi ; que sa volonté soit faite ! le bonheur de travailler pour ma mère me consolera, me dédommagera amplement de tout. »
Il y a quelque chose de si doux, de si délicieux pour le cœur d'une mère dans les témoignages de tendresse qu'elle reçoit de son enfant, que cette pure jouissance peut à elle seule lui faire supporter les plus cruelles adversités. « Ah ! sois bénie, mille fois bénie, dit Mme Obinski à sa Juliette. Chère enfant, c'est toi, toujours toi, qui me donnes l'exemple du courage ; je serais bien ingrate envers la Providence si j'osais me plaindre, quand elle m'a laissé un tel trésor. »
Un peu de calme étant revenu dans le cœur de la pauvre mère, elle attendit plus patiemment des nouvelles de l'incendie, que les Français s'efforçaient d'arrêter. Un bataillon de la garde impériale réussit à éteindre celui du Kremlin ; plusieurs grands édifices furent également préservés de leur ruine, et l'on put enfin rentrer dans la malheureuse cité.
Pressées de quitter le triste réduit où elles venaient de passer des moments si douloureux, voulant d'ailleurs connaître l'étendue de leurs pertes, Mme Obinski et sa fille se réunirent le lendemain au petit nombre d'habitants qui s'étaient réfugiés dans le village, et reprirent avec eux et la bonne Marianne, qui voulut les accompagner, le chemin de Moscou. Pour y arriver il leur fallait traverser divers bivouacs, que l'armée, chassée par l'embrasement, avait été forcée d'établir au milieu de champs dévastés et fangeux. Ces bivouacs avaient tous un aspect singulier qui frappait l'imagination d'une profonde tristesse. Lorsque les troupes françaises étaient entrées dans la ville, le pillage avait été expressément, défendu, et cette défense fut religieusement observée jusqu'à l'heure du désastre; mais quand il fut évident que le feu allait tout dévorer, liberté entière fut accordée aux soldats, et ils en usèrent si largement, que leur camp était comme un riche bazar improvisé dans la boue (La populace de Moscou joua, du reste, un très grand rôle dans le pillage ; c'était elle qui découvrait les endroits où les objets les plus précieux se trouvaient cachés, et le soldat, qui d'abord restait tranquille spectateur, devenait bientôt partie active). On y voyait entassé pêle-mêle, à côté des bagages militaires, tout ce que le luxe du nord peut offrir de plus précieux en meubles, fourrures, cachemires, etc. Les pièces d'argenterie y étaient surtout en profusion, et les soldats, toujours oublieux de la veille et insouciants du lendemain, mangeaient, gaiement dans cette vaisselle de prince leur pauvre brouet noir et des morceaux de cheval sanglants. Quelques milliers de pains de munition eussent bien mieux valu pour eux que toutes ces richesses ; mais en ce moment elles les consolaient du moins des privations qu'ils avaient à endurer, et elles les aidaient à s'étourdir sur les maux qui les menaçaient dans cette contrée lointaine, où le plus funeste aveuglement les avait conduits.
Mme Obinski et Juliette ne purent voir ce triste spectacle sans être douloureusement affectées ; mais c'est à Moscou, c'est dans cette ville naguère si riche, si florissante, que les attendaient les impressions les plus cruelles. Près de douze mille maisons, huit cents églises, d'innombrables manufactures, le magnifique bazar, presque tous les magasins renfermant la subsistance de la population avaient été la proie des flammes ; et la seconde capitale de la Russie n'offrait plus guère qu'une vaste plaine couverte de ruines fumantes, au milieu desquelles erraient une foule de malheureux Moscovites faisant retentir l'air de leurs cris déchirants (On vit un grand nombre de ces infortunés, poussés par la faim et le désespoir, se précipiter dans la Moskova, pour en retirer des grains que l'autorité russe y avait fait jeter, et s'abîmer ensuite dans les ondes après des efforts infructueux).
Éperdues à la vue de cette scène de désolation, la mère et la fille cherchent en vain la place qu'occupaient leur ancienne demeure et les autres maisons qu'elles possédaient : tout a disparu. De toutes parts on ne voit que des monceaux de décombres et des tourbillons de cendres chaudes, qu'un vent furieux répand dans l'air comme un épais brouillard.
« Fuyons ! fuyons ! dit Mme Obinski en entraînant sa fille. . . Mais où aller, mon Dieu, où trouver un abri au milieu de cet affreux désastre ? » Et l'infortunée, appuyée sur le bras de Juliette, et suivie de Marianne, s'éloigne à grands pas, comme si la fuite pouvait remédier à ses maux.
Toutes trois marchaient sans but, depuis une heure, parmi les débris épars, quand tout à coup Juliette s'écrie : « Maman ! un grand nombre de maisons sont encore debout ! voyez, voyez là-bas, c'est l'hôpital des Enfants Trouvés, je le reconnais. Allons de ce côté ; qui sait ? ils ne refuseront peut-être pas de donner asile à la veuve, à la fille de leur ancien médecin. Vous vous rappelez tout ce que mon père a fait pour cet établissement ; la cour elle-même a rendu hommage à son zèle ainsi qu'à son généreux dévouement, et les administrateurs ne sauraient l'avoir oublié. »
Un peu ranimée par cette lueur d'espérance, Mme Obinski se laisse conduire par sa courageuse enfant, qui, dans cette circonstance funeste, est bien plus occupée de l'anxiété où elle la voit que de son propre malheur. Enfin elles arrivent, non sans peine, au grand quai de la Moskova, où est situé l'hôpital des Enfants Trouvés. Un piquet de sauvegarde, envoyé dès le 14 septembre dans cette maison par l'autorité française, avait heureusement réussi à la sauver des fusées incendiaires et du pillage. Les enfants au-dessus de douze ans avaient été évacués, avant l'entrée des Français, sur Nijni Novgorod, sous la conduite du directeur en chef ; mais, par une imprévoyance inouïe, il en restait environ cinq cents qui eussent indubitablement péri dans l'embrasement général, si Napoléon n'eût, pourvu à leur sûreté.
Incertaine de l'accueil qu'on allait lui faire dans cette maison, Mme Obinski ne s'y présenta qu'en tremblant ; car elle savait malheureusement par expérience que, si les calamités publiques donnent lieu quelquefois à de nobles et grandes actions, quelquefois aussi ces mêmes calamités excitent dans les âmes un froid égoïsme qui les ferme à la pitié. L'abandon où l'avaient laissée toutes ses connaissances et les personnes employées à son service lors de la fuite des habitants, était une preuve trop frappante de cette vérité, pour qu'elle pût être sans crainte, quand la ruine générale ne laissait à chacun que la stupeur et le désespoir. Enhardie cependant par l'excès même d'une telle infortune, la pauvre mère demanda à parler au sous-directeur, qu'elle avait eu occasion de voir une ou deux fois depuis son séjour à Moscou. C'était un vieillard respectable, dont les années n'avaient pas refroidi le cœur ; Mme Obinski eut à peine expliqué ce qu'elle attendait de lui, qu'il s'empressa de lui accorder sa demande, et de l'entourer, ainsi que sa fille, de tous les soins que réclamait leur situation.
Heureuse de les voir enfin en sûreté dans une maison où du moins les premières nécessités de la vie ne leur manqueront plus, Marianne se disposa à prendre congé d'elles, leur promettant de venir les voir souvent, tant que le régiment de son mari serait à Moscou. Les plus tendres remerciements lui furent prodigués, et Mme Obinski, inquiète du dénuement où allait se trouver l'excellente femme pendant son séjour en Russie, voulut lui faire accepter une partie de l'or qu'elle avait sauvé au moment de sa fuite ; mais Marianne refusa : « Non, non, Madame, gardez cet or, lui dit-elle; il vous sera bien plus utile qu'à moi ; je sais endurer les privations ; mais vous, mais cette chère enfant, dont j'ai tant admiré la résignation et le courage, c'est la première fois, sans doute, que l'adversité vous frappe, et c'est un dur apprentissage qu'il me serait bien pénible de vous voir faire. . . N'insistez donc plus, ajouta-t-elle avec une profonde émotion : seulement permettez- moi d'espérer, après le service que vous m'avez rendu et l'intérêt que vous me témoignez en ce moment, que vous songerez quelquefois à la pauvre Marianne, qui ne vous oubliera jamais. »
Juliette et sa mère ne purent entendre ces paroles sans en être vivement touchées ; elles embrassèrent la digne femme qui leur avait donné des marques d'un dévouement si généreux, et leur tristesse augmenta encore après son départ. S efforçant néanmoins de comprimer les pensées
accablantes qui les poursuivaient, elles se hâtèrent de remercier Dieu de ne pas les avoir délaissées quand des millions d'infortunés étaient errants et dénués de tout.
C'est surtout par la comparaison que nous faisons de nos maux avec ceux d'autrui, que nous sentons mieux se ranimer notre courage et notre reconnaissance envers Dieu ; car, quelles que soient les adversités et les souffrances qui nous accablent, il y a très certainement des êtres encore plus malheureux que nous sur cette terre si fertile en douleurs. Ces êtres souffrants sont des créatures semblables à nous; ils ont les mêmes droits que nous devant le souverain maître de nos destinées, et pourtant nous osons quelquefois nous trouver plus à plaindre qu'eux, nous osons même accuser le Ciel de trop de rigueur, quand nous devrions le remercier de nous épargner des peines que nous n'aurions pas le courage de souffrir avec la même résignation.
Heureusement notre bonne Juliette avait puisé, nous l'avons dit, dans son éducation des idées plus justes. Sa propre infortune ne la rendait pas insensible aux maux qu'elle voyait souffrir autour d'elle, et, pendant les jours qui suivirent l'affreux désastre de Moscou, elle sollicita souvent de sa mère quelques portions de leurs faibles ressources, pour sauver des malheureux de la faim et du désespoir.
Les denrées étaient alors devenues si rares, que ce n'était qu'à un prix exorbitant que l'on pouvait se procurer la plus chétive nourriture ; l'autorité française fut même obligée de faire faire des distributions aux habitants les plus nécessiteux.
Il était impossible qu'un pareil état de choses se prolongeât ; car la disette allait toujours croissant ; et l'armée elle-même finit par manquer de tout. Des négociations pour la paix avaient été entamées par l'empereur Napoléon ; une suspension d'armes eut lieu ; mais bientôt les Russes la rompirent, les hostilités reprirent avec une nouvelle fureur, et la consternation devint générale.
Ce fut alors que la plupart des familles françaises qui habitaient Moscou avant l'occupation de cette ville, prirent la résolution de la fuir et de se mettre à la suite de leurs compatriotes pour retourner en France ; car il n'y avait plus pour elles aucune pitié à attendre de l'ancien gouverneur, dont la vengeance venait de se montrer si terrible : la cruauté des Cosaques ou 1 esclavage en Sibérie, telle était l'affreuse perspective qui semblait s'offrir à tous ceux qui resteraient en Moscovie avec le titre de Français.
Ces terreurs, que les événements désastreux qui venaient de se passer ne justifiaient que trop, s'emparèrent aussi de la mère de Juliette. Depuis longtemps déjà, toutes ses pensées se dirigeaient vers la France, qu'elle n'avait pas revue depuis près de vingt ans, et tous ses vœux tendirent dès lors à y retourner.
Une dame française, qu'elle eut souvent occasion de voir chez le sous-directeur de l'établissement où on lui avait donné asile, ne fit que l'affermir dans ce projet. Cette dame, nommée Mme Durval, poursuivie par la terreur commune, se proposait de partir incessamment avec son mari à la suite de l'armée, et décida Mme Obinski à être du voyage.
Juliette partagea d'abord la joie de sa mère ; mais bientôt un sentiment de crainte, que la catastrophe dont elle venait d'être témoin n'avait pas peu contribué à exciter dans son cœur, s'attacha malgré elle à la pensée de ce voyage lointain. Elle aimait d'ailleurs le pays où elle était née ; c'était celui de son père, et maintenant il fallait le quitter, ne plus revoir la tombe où étaient déposés les restes de ce père chéri.
Cette idée avait pour Juliette une grande amertume, et ce n'était pas toujours sans efforts qu'elle parvenait à renfermer sa tristesse.
Bientôt cette tristesse augmenta, car les apprêts du départ étaient à peu près terminés. Les diamants que Mme Obinski avait eu le bonheur de sauver de l'incendie lui ayant été achetés par un marchand étranger, la somme qu'elle en retira, jointe avec ce qu'elle avait déjà en sa possession, lui permettait de fournir aux frais de la longue route qu'elle allait entreprendre, et lui assurait même quelques moyens d'existence pour un certain laps de temps dans sa patrie. Cependant, près d'abandonner une contrée où elle avait passé les plus belles années de sa vie, la mère de Juliette eut besoin de tout son courage pour ne pas céder aux craintes qui vinrent aussi l'assaillir, et qui ébranlèrent même parfois sa résolution ; mais, de quelque manière qu'elle envisageât son sort et celui de sa fille, partout elle ne voyait que des dangers, et elle crut, en s'éloignant, prendre le parti qui en offrait le moins.
Avant de quitter Moscou, un devoir lui restait à remplir : elle voulait revoir encore une fois la tombe d'un époux qu'elle avait tendrement, et dont l'appui lui serait maintenant si nécessaire. « Viens, dit-elle à sa fille, viens ; allons demander à Dieu sur son tombeau même la force de nous en séparer et de supporter
notre infortune. »
Heureusement l'incendie n'avait pas étendu ses ravages jusqu'au cimetière des Moscovites, et ceux qui avaient à déplorer leur ruine pouvaient encore aller s'agenouiller dans ce lieu consacré à la douleur et à la méditation. Je dis à la méditation, car il me semble impossible de s'approcher d'un tel lieu sans que l'âme y puise quelque pensée salutaire, quelque souvenir des saintes affections de l'enfance, ou quelque avertissement de la brièveté de la vie. . . Quel livre, en effet, que toutes ces tombes ! comme il parle éloquemment au cœur de celui qui sait y lire ! comme il lui montre le néant des choses d'ici-bas ! Ah ! c'est dans ces pages tracées par la mort qu'il faudrait aller étudier la nécessité de la vertu. Won, l'homme ne saurait rester indifférent pour elle, s'il osait s'approcher plus souvent de ces tombeaux, qui semblent lui dire : « Va, méprise la fausse gloire, les grandeurs, les richesses, les vains plaisirs d'un monde corrupteur ; tout cela n'est qu'un prestige qui s'évanouira comme une vapeur légère ; la seule réalité, c'est la destruction de ton corps et l'immortalité de ton âme ! pour ce corps fragile, la poussière et l'oubli; pour ton âme le séjour céleste, où l'attend un bonheur sans fin, si elle n'a pas trahi sa mission durant son court pèlerinage sur la terre. » Malheur à celui qui resterait sourd à de tels enseignements ! malheur à celui qui foulerait sans émotion l'herbe d'un cimetière, et qui ne formulerait pas une prière au fond de son cœur à la vue de ces tombeaux, où tant d'affections, tant d'espérances se sont englouties, mais où surgit toujours la pensée de Dieu.
Cette pensée occupait Mme Obinski et Juliette lorsqu'elles s'approchèrent du monument funèbre qu'elles venaient chercher; mais, en s'agenouillant sur la pierre, en songeant qu'elles voyaient ce lieu pour la dernière fois, une inexprimable douleur les saisit toutes deux.
« O mon père ! s'écria la jeune fille, c'est donc pour jamais qu'il faut vous quitter ! La terre qui couvre vos restes chéris ne sera plus arrosée de nos pleurs ; nous ne viendrons plus épancher auprès d'eux nos éternels regrets. Ah! du moins, du fond de votre tombe, bénissez votre pauvre enfant qui va s'éloigner de vous pour toujours.
— Juliette, lui dit alors Mme Obinski, dont le cœur était déchiré, mais qui cherchait a ranimer son propre courage, c'est au ciel que doivent s'élever tes regards, en demandant la bénédiction de ton père ; c'est là qu'il goûte le bonheur des anges, et que nous le rejoindrons, j'espère, quels que soient les lieux où s'écouleront désormais nos tristes jours. . . . Ne sens-tu pas que cette espérance est le plus beau présent que nous ait fait le Créateur? Eh! qu'importent, après tout, des douleurs, des infortunes passagères, quand l'éternité nous appartient, quand nous pouvons conquérir le ciel par la vertu ! »
Ces paroles rendirent Juliette à elle-même. Se relevant alors, elle prit la main de sa mère, la porta à ses lèvres, et s'éloigna avec elle du mausolée, s'efforçant de montrer plus de calme et de résignation.
Cependant la retraite de l'armée française fut résolue au Kremlin, où l'on s'était bercé de vaines espérances (Napoléon était revenu habiter ce palais après l'incendie. C'est de là qu'il proposa à l'empereur de Russie de conclure la paix ; mais toutes ses offres ayant été rejetées, notre armée eut à subir toutes les conséquences de cette funeste campagne). Déjà divers corps dé troupes commençaient à s'ébranler. Marianne, qui était venue très fréquemment voir celles qu'elle nommait toujours ses bienfaitrices, et qui avait adopté avec ardeur le projet de Mme Obinski, de retourner en France, la pressa, ainsi que ses compagnons de voyage, de suivre le régiment dont son mari faisait partie, leur assurant que c'était le seul moyen d'échapper à l'attaque des Cosaques, répandus dans toute la contrée qu'ils allaient parcourir. Cet avis fut goûté par M. Durval, qui s'occupait avec un grand zèle des préparatifs nécessaires à une aussi longue route ; et le régiment ayant reçu l'ordre de partir, Juliette et sa mère quittèrent enfin Moscou.

Chapitre 3

De même que le feu éprouve le vase du potier, ainsi le malheur éprouve les justes.
ECCLESIASTIQUE, XXVII, 6.

Ce fut le 19 octobre que s'effectua ce départ. Le temps était superbe, et, chose inouïe dans cette contrée, on n'avait pas encore vu de neige sur le sol, ce qui fit croire aux Français qu'on leur avait exagéré la rigueur du climat. Aussi, oubliant les fatigues et les dangers qu'ils avaient dû affronter pour venir chercher si loin l'honneur de bivouaquer dans la seconde capitale des czars, tous partent pleins de joie au souvenir. de la mère patrie, où ils espèrent célébrer bientôt la nouvelle gloire acquise à nos armes. Pauvres Français, comme ils s'abusent !
La voiture de nos voyageuses, au nombre desquelles se trouvait Marianne, était commode et légère. M. Durval, qui savait que le pays qu'on allait traverser avait été complètement ruiné par le passage successif des armées russes et françaises, y avait joint un fourgon chargé de toutes les provisions qu'on avait pu se procurer dans les environs de Moscou. Ce fourgon portait aussi la nourriture des chevaux qui devaient faire la plus grande partie de la route.
On ne marchait néanmoins que bien lentement, parce que, outre l'encombrement des chemins, il était impossible de dépasser les troupes françaises sans courir le risque de tomber au milieu des Cosaques. Ces barbares, ne cherchant qu'à piller et à entraver la retraite, arrivèrent dès le premier jour sur les flancs des différentes divisions françaises, la lance en arrêt et en poussant des hurlements épouvantables. Ils furent repoussés sur tous les points, et leurs diverses attaques n'eurent d'abord aucune conséquence funeste pour l'armée; seulement elles firent perdre un temps considérable, et causaient un mortel effroi aux familles que les événements avaient forcées d'entreprendre ce périlleux voyage, au milieu de deux partis
ennemis qui se disputaient le terrain pied à pied.
Antoine avait obtenu, grâce à l'estime dont il jouissait, que Mme Obinski et ses compagnons marchassent sous la protection de son régiment, et un des chefs, homme aussi obligeant que brave, se plut à leur rendre durant la route tous les services qui étaient en son pouvoir. Cependant la défense de cette troupe courageuse ne les rassurait pas entièrement contre les craintes qui venaient à chaque instant les assaillir. Juliette, tremblant aux premiers coups de feu qu'elle entendit, chercha d'abord un abri dans les bras de sa mère ; mais elle la vit si épouvantée elle-même, que bientôt elle s'efforça de modérer son effroi, pour ne pas ajouter à celui de cette mère infortunée, qui déjà se reprochait d'avoir cédé à ses premières terreurs en quittant Moscou.
L'explosion du Kremlin (Une mine avait été disposée par ordre de Napoléon dans les son- terrains de ce palais; l'arrière-garde de l'armée y mit le feu en partant, et bientôt une grande partie de cette antique demeure des czars n'offrit plus qu'un monceau de ruines. Cet acte de vengeance, que nulle raison militaire ne semblait exiger, alimenta encore la haine des Russes contre les Français, et ne contribua pas peu, sans doute, à augmenter l'acharnement que l'on mit à les poursuivre dans la malheureuse retraite), qui se fit entendre le lendemain du départ, fit croire néanmoins à Mme Obinski que le parti qu'elle avait choisi était commandé par la prudence; car cette nouvelle catastrophe, qui multiplia les victimes, pouvait faire craindre que la malheureuse cité ne fût vouée à une entière destruction. Cette crainte ne se réalisa pas ; mais elle assombrit encore les réflexions douloureuses que faisait naître cette guerre, où toutes les passions haineuses se déchaînaient pour multiplier les désastres.
Ce fut à Feminskoé, à dix lieues environ de Moscou, que nos voyageuses entendirent cette épouvantable explosion ; mais, hélas ! les tristes impressions que cette nouvelle catastrophe laissa dans leur cœur n'étaient rien en comparaison de ce qu'elles éprouvèrent lorsque, peu de jours après, il leur fallut traverser les plaines de Borodino. Là, cinquante-deux jours auparavant, une grande bataille avait eu lieu ; trente mille braves y avaient perdu la vie, et ces champs de carnage étaient encore jonchés de leurs dépouilles mortelles. A cette vue, le soldat lui-même, quoique habitué à ces scènes sanglantes, détourne la tête en frémissant. On fait presser le pas, les voitures marchent aussi avec plus de rapidité; Marianne et M. Durval se hâtent de baisser les stores; mais Juliette a vu ces cadavres dont les animaux de proie font leur pâture : un cri d'horreur lui échappe, tous ses membres sont saisis d'un tremblement convulsif, et ce n'est qu'après avoir versé un torrent de larmes qu'elle parvient enfin à se calmer un peu. « 0 ma fille, ma Juliette chérie, prends courage, je t'en conjure, lui disait Mme Obinski en la pressant sur son cœur. Ah ! je le sens trop tard, j'ai causé tous tes maux en voulant te soustraire aux dangers que je redoutais pour toi. . . Mais ton âme jusqu'ici n'a pas cédé devant les cruelles épreuves qu'il nous a fallu subir ; demandons à Dieu de la raffermir encore.
— Oui, répondit Juliette en regardant sa mère avec tendresse, prions pour obtenir la force dont nous avons besoin ; mais prions aussi pour tous ces pauvres gens, dont les restes sont voués à l'abandon sur cette terre désolée. » Et prenant un livre qui ne la quittait jamais, elle lut à haute voix les prières des morts, d'un ton si touchant et si pénétré, que, malgré eux, les assistants en furent profondément attendris.
Jusque alors les époux Durval et Marianne n'avaient pensé que bien vaguement à la nécessité de la religion ; mais ces prières sublimes, adressées à Dieu sur un champ de bataille couvert de cadavres, par une faible jeune fille à peine revenue de son épouvante, leur donnent une si haute idée du christianisme et de la charité qu'il commande, qu'ils ne peuvent se défendre de faire sur eux-mêmes un retour salutaire. C'est ainsi que le vrai chrétien, quels que soient son âge et son sexe, exerce autour de lui une sorte de sacerdoce qui n'est jamais sans quelque heureux résultat : quand la piété ose se montrer à découvert, l'incrédulité envie malgré elle ses douceurs et ses convictions; de là au repentir et à la foi, bien souvent il n'y a qu'un pas. « Je veux aimer et servir Dieu comme vous, dit Marianne en prenant affectueusement la main de Juliette ; oui, je sens que vos prières vont droit à mon cœur. Ah ! répétez- les, répétez-les encore, afin que nous soyons tous bénis, et que les âmes de tous ces braves soient reçues au ciel ! »
M. et Mme Durval, non moins émus que la femme du sergent, regardaient aussi la jeune fille d'un air attendri; et quand elle recommença à prier, leurs voix se mêlèrent à la sienne.
Enfin ils se sont éloignés de ces champs de désolation ; mais chaque jour leurs maux s'accroissent. Le pays qu'ils parcourent n'est plus qu'un vaste désert où la mort semble les menacer de toutes parts : pas une maison, pas une chaumière qui ne soient en ruines ; tout a été brûlé, saccagé par les habitants avant qu'ils prissent la fuite ; et le malheureux voyageur, en s'avançant, ne trouve pas môme le plus chétif abri pour reposer son corps épuisé de fatigue.
Pour comble d'infortune, la douce température dont on avait joui pendant les premiers jours de la retraite fut remplacée tout à coup par un froid âpre, puis par des neiges abondantes qui couvrirent le sol d'une couche épaisse aussi glissante que du verglas, et sur laquelle les chevaux faisaient de vains efforts pour avancer. Ceux de ces animaux qui traînaient des voitures étaient tellement exténués, qu'il fallait, à force de bras, pousser les roues afin d'alléger leur fardeau, et bien souvent encore ils tombaient pour ne plus se relever.
Hélas ! combien de pauvres soldats eurent le même sort ! combien de ces infortunés, transis de froid, dévorés par la faim, exhalèrent leur dernier soupir sur cette terre fatale, sans qu'un seul ami leur fermât les yeux, sans qu'un seul laurier fût jeté sur leur tombe, et sans que leurs familles désolées pussent jamais savoir où reposent leurs ossements !
Il était impossible qu'un tel spectacle ne déchirât pas le cœur de ceux qui partageaient des maux si cruels. Jusque alors nos voyageurs, grâce aux soins de M. Durval, n'avaient pas encore manqué de nourriture : leur fourgon était muni de viandes salées, de riz, de légumes, que l'on faisait cuire pendant les baltes; mais ces provisions qui leur étaient si précieuses, il fallait souvent les partager avec les malheureux qui les entouraient. Des blessés, des femmes, des enfants étaient là, au milieu du désastre, périssant faute de secours, et Juliette surtout ne pouvait voir leurs souffrances sans éprouver le besoin de les soulager. Souvent au moment des repas, que l'on faisait toujours dans la voiture, elle disait à sa mère : « Maman, je ne puis manger ; mais, je vous en supplie, donnez- moi la part que vous me destiniez, et permettez que j'aille la porter à ces petits infortunés qui sont là, gémissant sur la route. » Quand elle avait obtenu ce qu'elle désirait, la charitable enfant faisait arrêter les chevaux, et s'élançait avec Marianne au-devant des malheureux qu'elle voulait secourir.
Un jour elle se dépouilla d'une pelisse doublée en fourrure, pour en couvrir une pauvre femme à moitié gelée, et portant un jeune enfant dans ses bras. Celle à qui un don si précieux était offert hésita d'abord de l'accepter, car il lui répugnait, quelle que fût sa misère, de priver sa jeune bienfaitrice d'un objet si utile. « Prenez, prenez, lui dit Juliette les larmes aux yeux, je puis me passer de ce vêtement, moi ; le froid me fait peu souffrir, j'y suis habituée ; mais vous, mais ce pauvre petit ! Ah ! je suis trop heureuse d'alléger vos maux. » En même temps elle les enveloppe tous deux dans la pelisse, et s'échappe sans attendre de nouveaux remerciements.
Les compagnons de voyage de cette aimable fille, témoins continuels des nobles qualités de son cœur, ne pouvaient se lasser de l'admirer. Les hommes mêmes que M. Durval avait choisis pour conduire leurs voitures avaient pour elle un respect sans bornes, et, à toutes les haltes, c'était à qui d'entre eux la servirait avec le plus d'empressement.
Cependant les désastres de l'armée s'augmentaient dans une proportion effrayante ; le découragement et le désespoir gagnaient le cœur de tous ces braves, qui tant de fois avaient affronté la mort sans pâlir. Napoléon, un bâton à la main, marchait souvent au milieu d'eux, cherchant, par son exemple et par des paroles bienveillantes, à relever le courage des plus abattus. Chacun lui reprochait alors intérieurement d'avoir pénétré en Moscovie et d'être resté trente-quatre jours au milieu des cendres de la ville incendiée, sans prévoir les difficultés du retour ; chaque souffrance, chaque revers était une nouvelle accusation qui s'élevait dans le cœur de tous ces hommes. Pourtant il n'en était pas un qui n'eût versé pour lui la dernière goutte de son sang, car son aveuglement pendant cette campagne n'avait pas effacé les glorieux souvenirs gravés dans leur mémoire, et la force morale dont il faisait preuve au milieu de tant de revers eût augmenté encore leur dévouement, si ce dévouement avait pu s'accroître.
Enfin, le 10 novembre, l'armée atteignit Smolensk, situé à quatre-vingt-douze lieues de Moscou : elle y reçut d'abondantes distributions, et y put oublier pendant quelques instants les maux qu'elle venait de souffrir. Nos voyageurs purent aussi se reposer dans cette ville et y renouveler leurs provisions à peu près épuisées.
Mais pendant leur séjour, le froid, qui avait augmenté progressivement depuis l'apparition de la neige, alla tout à coup à dix-neuf degrés et les effets de cette subite progression furent si terribles sur l'armée, que beaucoup d'hommes périrent, et qu'un plus grand nombre eurent les pieds, les mains, le nez ou les oreilles gelés.
Heureusement le temps se radoucit le 14, et l'on profita de cette amélioration pour se 'remettre en marche. Mais si l'on éprouvait quelque adoucissement par rapport au froid, la fatigue excessive qu'occasionnaient les marches forcées, les bivouacs et les privations qu'il allait subir encore, multiplièrent chaque jour les malades parmi les soldats. Beaucoup d'entre eux, atteints d'une sorte de délire, jetaient leurs armes et se laissaient tomber sur la route. En vain leurs camarades les appelaient et cherchaient à les ranimer; ils n'entendaient plus rien; l'instinct même de la conservation, ordinairement si puissant sur l'homme, était éteint dans leur cœur ; la mort leur semblait le seul bien désirable, et ils l'attendaient avec une effrayante impassibilité.
A tant de malheurs se joignaient journellement de sanglants combats qu'il fallait soutenir contre, un ennemi bien supérieur en nombre, habitué d'ailleurs aux rigueurs du climat, et qui sur tous les points cherchait à entraver la retraite. Depuis Smolensk, les attaques furent encore plus fréquentes, et diminuèrent le nombre de nos combattants, qui semblaient quintupler leurs forces pour soutenir la gloire des armes françaises. Jamais aucune armée ne se trouva dans des circonstances plus terribles, et ne montra plus de constance et d'héroïsme.
La garde impériale, quoique bien réduite, présentait encore une masse imposante et faisait chaque jour des prodiges de valeur. Protégés par ces braves, nos voyageurs suivaient leur route avec plus de sécurité que la plupart des autres familles fugitives ; ils éprouvaient aussi beaucoup moins de souffrances, parce que jusque alors ils n'avaient pas encore manqué de subsistances, et que leur voiture les abritait nuit et jour contre le froid. Mais, en avançant vers la Bérézina, les moyens de transport manquant pour les blessés, on les obligea de céder cette voiture qui leur était si utile, et ce fut à grand'peine qu'ils obtinrent de conserver leur fourgon. Ce changement leur fut excessivement pénible; néanmoins, en comparant leur situation à celle de tant d'autres malheureux qui les entouraient, ils durent encore bénir la Providence, qui leur avait ménagé cette ressource.
Ce fut le 26 novembre au matin, que l'on parvint à construire deux ponts sur la Bérézina, qu'il fallait traverser à tout prix. Quelques troupes avaient été jetées sur l'autre rive au moyen de chétifs radeaux, et elles repoussèrent l'ennemi qui cherchait à empêcher nos constructions, pendant lesquelles le courage des pontonniers ne se démentit pas un seul moment Le dévouement qu'ils montrèrent dans cette circonstance surpasse tout ce que l'esprit humain peut se figurer en fait d'héroïsme. Ces hommes intrépides dont le souvenir vivra dans la postérité, bravant le froid le plus rigoureux et toutes les difficultés que leur présentaient les glaçons dont le fleuve était couvert, se mirent dans l'eau jusqu'à la poitrine, et travaillèrent ainsi durant plusieurs heures, privés de liqueurs et d'aliments substantiels. C'était s'exposer à une mort presque assurée ; mais l'armée était là, elle les regardait; c'était de leurs travaux, de leur courage, que dépendait son salut ; ils se sacrifièrent pour elle.
Il n'y a point d'expression pour peindre l'impatience et l'anxiété dont chacun était agité en attendant la fin de ces travaux. Témoin de toutes leurs difficultés, et ne pouvant se dissimuler le danger que présenterait le passage de l'un ou de l'autre de ces deux ponts, construits à la hâte et sans aucun des matériaux convenables, Mme Obinski frémissait à la pensée de traverser l'un d'eux avec sa Juliette. En vain Marianne, habituée à franchir ces sortes de passages, cherche à la rassurer en lui promettant de veiller sur cette fille si chère, l'infortunée mère ne peut plus jeter les yeux sur le fleuve sans être saisie d'une profonde terreur, et elle ne se lasse pas de serrer Juliette dans ses bras, comme si un pressentiment funeste l'avertissait de quelque malheur.
Enfin, à une heure de l'après-midi, le premier pont étant terminé, le deuxième corps le traversa pour aller soutenir les tirailleurs engagés en cet endroit avec une division ennemie. L'empereur le passa ensuite avec sa garde, et l'ordre fut d'abord assez bien observé. Mais' la nuit étant venue, le passage se continua à la clarté delà lune, et bientôt l'encombrement augmenta à tel point, que nos voyageuses hésitèrent pendant quelques instants à suivre le corps qui les protégeait. Il fallait se déterminer cependant. Elles étaient descendues du fourgon qui prit les devants et gagna l'autre bord. M et Mme Durval le suivirent. Marianne, alors, saisissant le bras de Juliette, dit à Mme Obinski : « Allons, Madame, du courage, il faut marcher ! Confiez-moi votre fille, je vous réponds d'elle sur ma vie. " En ce moment Antoine accourait pour presser leur passage : il voit les craintes de la malheureuse mère, s'empare de sa main et l'entraîne, tandis que Marianne, tenant Juliette, s'élance intrépidement avec elle sur le pont, cherchant à la garantir de tout accident enfin elles sont toutes deux sur l'autre rive Antoine et Mme Obinski sont près d'y arriver aussi; mais, ô douleur ! à l'instant où ils vont toucher le bord, la foule qui les précède les rejette en arrière; alors un épouvantable craquement se fait entendre, le pont est rompu et ils sont précipités dans les flots à la vue de Juliette et de Marianne qui les attendaient.
« Ma mère ! mon Antoine, sauvez-les ! sauvez-les ! » crièrent à la fois ces deux infortunées ; mais, hélas ! personne ne s'inquiète de leurs cris ni de leur désespoir : la plus horrible confusion règne sur le rivage, et l'excès du malheur ferme en ce moment toutes les âmes à la pitié. En vain elles parcourent les bords du fleuve, en vain elles appellent les objets de leur affection, tout est sourd à leur voix : chacun les heurte, chacun les repousse, et ce n'est que plusieurs heures après que M. et Mme Durval parviennent à les retrouver sur la plage où s'exhale leur douleur.
Juliette, qui était alors saisie d'horribles convulsions, ne voyait plus rien de ce qui se passait autour d'elle, et ses amis profitèrent de cette espèce d'insensibilité pour la porter dans le fourgon, où ils lui prodiguèrent tous les secours qui étaient en leur pouvoir. Pendant fort longtemps leurs soins n'eurent aucun succès : à chaque instant, l'infortunée tombait dans de profonds évanouissements qui faisaient craindre pour ses jours. Marianne, livrée de son côté au Plus affreux désespoir, était retournée au rivage, et y passa le reste de la nuit, espérant toujours que son Antoine et Mme Obinski seraient sauvés des flots; mais toutes ses recherches furent inutiles, et elle ne douta plus de la réalité de son malheur.
Cependant, grâce au zèle des pontonniers, le pont avait été réparé, et le passage continuait, lorsqu'à deux heures du matin ce pont se rompit de nouveau ; il fallut alors que l'artillerie et les bagages se frayassent une route sur le second, qui était plus étroit et sans rebords.
Ici la plume se refuse à retracer les scènes d'horreur qui eurent lieu, car ce fut exactement sur un chemin de cadavres que passèrent les chevaux et les voitures. En vain les malheureux piétons, dont la masse grossissait à chaque instant, se débattaient pour leur disputer le passage; renversés sans pitié, broyés sous les roues, ils tombaient dans le fleuve et disparaissaient au milieu des glaçons. Quelques-uns, avec le courage du désespoir, se cramponnaient aux planches du pont, et restaient ainsi suspendus au-dessus de l'abîme; mais bientôt leurs mains écrasées laissaient échapper ce faible support, et ils allaient grossir le nombre des victimes. Des caissons entiers, conducteurs et chevaux, tombaient sur ces malheureux et hâtaient leur destruction.
On vit cependant, au milieu de cette épouvantable catastrophe, des traits de dévouement qui honorent l'humanité. De braves soldats, échappés des flots comme par miracle, osèrent s'y précipiter de nouveau pour sauver de pauvres enfants que leurs mères s'efforçaient d'élever au-dessus de l'onde, afin de retarder leur mort de quelques instants. Des officiers volèrent aussi au secours de leurs camarades qui périssaient, et ils s'attelèrent ensuite à des traîneaux pour les transporter près des bivouacs, où les soins les plus touchants leur étaient prodigués.
Ce fut au point du jour qu'eurent lieu ces événements désastreux. Marianne en vit une partie, et son cœur, quelque brisé qu'il fût, ne put rester insensible au spectacle que présentait le rivage. Ce sentiment de compassion la ramena naturellement à la pensée de Juliette, pour laquelle elle avait conçu une vive affection, et que leur malheur commun lui rendait encore plus chère. Quand elle la rejoignit, la pauvre enfant avait repris connaissance, et la vue de sa compagne d'infortune lui arracha des larmes qui la soulagèrent un peu.
« Retournons vers le fleuve, lui dit-elle d'une voix affaiblie ; bonne Marianne, ne me refusez pas !
—    Hélas ! Mademoiselle, j'y suis retournée, j'ai tout vu, tout parcouru, et nulle espérance ne nous reste.
—    S'importe, allons-y, ou j'irai seule. »
En vain les époux Durval voulurent la détourner de son dessein. Appuyée sur le bras de Marianne, elle descendit du fourgon et s'avança d'un pas chancelant vers l'endroit de la Bérézina où son infortunée mère et Antoine avaient été précipités dans les flots avec la foule. Là, saisie d'un tremblement convulsif, et tombant à genoux, elle s'écria d'une voix déchirante : « O ma mère, si tu n'es plus, si ton âme est au ciel, demande à Dieu de prendre aussi ton enfant. Que ferait-elle sans toi sur cette misérable terre, où elle n'a vu que des douleurs, et où elle n'a pas même un seul ami pour la protéger ?
—    Oubliez-vous donc la pauvre Marianne ? interrompit cette dernière. Hélas! oui, je suis bien pauvre, bien malheureuse ; j'ai perdu mon unique soutien, l'objet des mes plus chères affections; mais Dieu, en me frappant d'un coup si affreux, m'a laissé un devoir à remplir. Votre mère, à l'heure du péril, vous confia à mes soins ; vous êtes jeune, sans appui, je remplirai envers vous la tâche que m'impose une si douloureuse situation. Désormais je vous suivrai, je vous servirai, je travaillerai pour vous, comme une mère travaille pour sa fille, et je ne vous demande en échange que de m aimer un peu et de ne jamais nous séparer. »
En finissant ces mots, l'excellente femme prit Juliette dans ses bras, et parvint à l'emmener loin du rivage, où les avaient suivies M. et Mme Durval. Ceux-ci étaient loin d'avoir la sensibilité et la grandeur d'âme de la pauvre veuve ; mais ils la plaignaient sincèrement ainsi que la jeune orpheline, et s'efforcèrent de donner à toutes deux les soins que réclamait leur malheur.

Chapitre 4

C'est être bien avancé dans la science de la vie que de savoir souffrir.
DE MAINTENON.

Quelque affreux que soit l'instant où la mort nous ravit ceux que nous chérissons, les jours qui succèdent à cette perte sont assurément plus affreux encore, parce que alors notre âme, revenue de son premier saisissement, peut calculer l'immensité du vide où elle reste plongée. Ce fut là du moins ce qu'éprouva la malheureuse Juliette à la suite de l'événement que nous venons de décrire. Il y avait des moments où sa pensée, comme perdue dans le vague de la douleur, ne lui retraçait que confusément l'horrible image de sa mère engloutie dans les flots ; dans ce moment il lui semblait être le jouet d'un songe pénible ; mais quand elle sortait de cette espèce d'engourdissement, quand la triste réalité lui apparaissait tout entière, l'infortunée retombait dans un sombre désespoir et invoquait la mort comme son unique refuge. Tout à coup, cependant, au milieu d'un de ces accès, la pensée de Dieu vint la frapper ; elle se mit en prière, et peu à peu son cœur oppressé trouva quelque soulagement.
Jusque alors elle ne s'était pas encore aperçue que l'on avait quitté les bords de la Bérézina, où se livrait en ce moment un combat sanglant qui acheva la ruine de notre malheureuse armée. Lorsque l'orpheline reconnut que l'on s'éloignait du fleuve, ses pleurs recommencèrent, et elle supplia qu'on lui permit d'y retourner encore une fois ; mais M. et Mme Durval lui ayant démontré l'impossibilité de la satisfaire, elle n'insista plus, et renferma sa douleur au fond de son âme.
Oh ! quelles pensées déchirantes ont succédé aux rêves enchanteurs de son enfance ! Comme tout est changé pour elle ! Que de malheurs se sont accumulés sur sa tête dans l'espace de quelques mois ! Naguère entourée d'un père et d une mère chéris, guidée par leur amour, par leurs sages conseils, elle ne songeait à l'avenir qu'avec l'heureuse insouciance que donne le bonheur : maintenant la voilà seule au monde, la voilà dépourvue de tout, exposée à toutes les privations, à tous les périls, sans autre appui que la pitié de ceux qui l'entourent, et qui eux-mêmes sont accablés sous le poids de leurs propres maux.
Heureusement, nous le répétons, Juliette avait une piété solide et une grande confiance en Dieu ; quand ces idées cruelles venaient l'assaillir, elle élevait son âme vers le Ciel; aussitôt une voix intérieure semblait lui dire qu'elle ne serait pas abandonnée au milieu des orages da la vie ; alors la vertueuse enfant remettait son sort entre les mains de la Providence, et si ses pleurs continuaient de couler, jamais du moins sa bouche n'articulait un murmure. « C'est par les afflictions qui nous frappent, comme l'airain est frappé par le marteau, dit saint Augustin, que l'âme s'étend et se polit. » En effet, quand le malheur ne parvient pas à nous abattre, quand les espérances sublimes de la religion nous soutiennent au milieu des tribulations et des souffrances dont cette vie est semée, il est bien rare que notre âme n'acquière pas un nouveau degré de force et d'élévation que la prospérité ne saurait lui donner. Aussi, la pieuse Juliette, accablée sous le poids de ses regrets, mais résolue de se soumettre à la volonté divine, n'importuna plus ceux qui l'entouraient par ses plaintes ni par sa douleur ; elle souffrit en silence, et ne parut même pas s'apercevoir des privations et des maux qu'elle continua d'endurer pendant la route : ces maux, qu'étaient-ils à ses yeux, auprès de la perte qui l'avait frappée ?
Enfin, après avoir partagé tous les désastres que notre malheureuse armée continua d'éprouver dans sa retraite, l'orpheline et ses compagnons, réduits dans l'état le plus déplorable, arrivèrent à Varsovie, et se dirigèrent ensuite vers Strasbourg, où M. et Mme Durval avaient des relations de commerce assez étendues.
Ces époux, presque entièrement ruinés par l'incendie de Moscou, comptant se rendre incessamment aux États-Unis pour y rétablir leurs affaires, furent contraints d'annoncer à la pauvre orpheline l'obligation où ils étaient de se séparer d'elle. Cette nouvelle lui causa un profond accablement, car, pendant le funeste voyage qu'elle venait de faire, ces deux personnes avaient eu pour elle des soins trop affectueux, pour qu'elle n'en fût pas reconnaissante ; et cette séparation, dans son isolement, était une nouvelle peine qu'elle sentit vivement! Désolés aussi de la quitter, quand leur appui lui était encore si nécessaire, les deux époux l'engagèrent à essayer, avant leur départ, de se placer soit en qualité de gouvernante auprès de jeunes enfants, soit comme sous-maîtresse dans quelque institution de Strasbourg, afin qu'ils pussent emporter, eu se séparant d'elle, quelque tranquillité sur son sort. Juliette consentit à ce projet, et diverses personnes recommandables l'ayant secondée, on lui proposa, peu de jours après, un emploi chez la femme d'un négociant, dont l'opulence était renommée dans toute la province, et qui avait deux petites filles qu'elle voulait faire élever sous ses yeux.
Ce ne fut pas sans peine cependant que la jeune Moscovite se décida à se présenter chez la dame à laquelle on l'avait annoncée. Sa timidité naturelle, le sentiment profond de son malheur, le cruel apprentissage qu'elle allait faire d'une situation si nouvelle et presque toujours si pénible pour les personnes qui sont forcées de l'accepter, tout excitait dans son âme un redoublement de tristesse et de découragement. Mais enfin il fallait vivre, il fallait aussi soutenir l'existence de l'amie dévouée qui avait partagé son infortune, et dont le sort était désormais lié au sien ; elle se résigna.
Le cœur brisé, la pâleur sur le front, 1 infortunée s'achemina avec Mme Durval vers l'habitation de Mme V***, mère des deux enfants. Jamais peut-être le luxe des plus beaux hôtels de la capitale n'avait surpassé celui qui se faisait remarquer chez le simple négociant. On eût dit que les maîtres de cette riche demeure, ne pouvant imposer le respect par des titres de noblesse, que tant de gens affectent de dédaigner et que tous envient à ceux qui les possèdent, voulaient éblouir la foule par la somptuosité qu'ils affichaient. Mme Durval en fut émerveillée, et ne put s'empêcher de témoigner son admiration à sa jeune compagne. « Ah ! Madame, lui répondit la pauvre enfant, que les discours et les regards effrontés d'une foule de valets avaient mise au supplice en arrivant, je ne saurais admirer avec vous cet étalage fastueux ; j'avoue que j'aurais bien préféré trouver, à la place de tant d'opulence, une modeste habitation qui fût plus en rapport avec la position sociale des maîtres et qui m'eût donné une idée plus favorable de l'urbanité et de la simplicité de leurs mœurs. »
On les avait introduites dans un vaste salon, où elles attendirent impatiemment le bon plaisir de Mme Y***, à laquelle on était allé les annoncer. Pendant cette attente qui dura un temps considérable, une élégante femme de chambre passa plusieurs fois devant elles, toisant l'orpheline avec un sourire dédaigneux et qui semblait lui dire : « Ici j'aurai le pas sur vous. » Peu d'instants après, la même femme reparut avec deux petites filles, dont l'air maussade et hautain annonçait déjà la mauvaise éducation. Elles ne saluèrent point en entrant, et, après avoir regardé Juliette d'une manière stupide, celle qui paraissait la plus âgée dit à sa bonne, assez haut pour être entendue : « Mon Dieu, qu'elle a l'air triste ! Pourquoi est-elle ainsi vêtue de noir ? Je ne veux pas d'une gouvernante habillée comme cela. »
Juliette, quand les petites filles se furent retirées, exprima à sa compagne toute la répugnance qu'elle éprouvait à se charger de pareilles élèves ; mais Mme Durval, qui ne voulait pas que ses soins fussent perdus, lui répondit assez sèchement: « Patience, Mademoiselle, patience ; il faut, avant tout, voir Mme Y*** . On la dit très généreuse quand on sait lui plaire ; d'ailleurs les 'emplois de gouvernante ne sont
pas communs dans cette ville : celui-ci est le seul qui s'y trouve en ce moment ; il y aurait folie à ne pas l'accepter. »
La pauvre enfant, qui vit qu'elle n'était pas comprise, se tut et se soumit à une entrevue dont elle n'augurait qu'un surcroît de souffrance.
Enfin un domestique parut, et leur dit que Mme Y*** consentait à les recevoir; puis, les ayant fait traverser plusieurs pièces plus magnifiques les unes que les autres, il ouvrit la porte d'un charmant boudoir au fond duquel la dame du lieu était nonchalamment couchée sur un divan, que foulait aussi un horrible carlin.
M'"e V*** était une femme de vingt-huit ans environ, qui n'avait jamais été jolie, mais qui avait toutes les prétentions capables d'enlaidir la beauté elle-même. Ses manières froides et hautaines annonçaient un esprit étroit et plein d'arrogance. Une femme d'un certain âge, à l'air dur et commun, les deux petites filles que Juliette avait déjà vues, et la femme de chambre au regard impertinent, étaient auprès d'elle, formant comme une espèce d'aréopage qui s'apprêtait à juger du mérite de la pauvre étrangère.
« Approchez, Mademoiselle, lui dit Mme V*¥* en lui montrant un siège; on m'a dit que vous cherchiez une place de gouvernante ?
—    Je la désirais, en effet, Madame.
—    Il ne suffit pas de la désirer, il faut savoir si vous êtes en état de la remplir. Avez-vous déjà fait quelque éducation ?
—    Non, Madame.
—    Comment alors comptez-vous présider à celle de mes filles ? c'est un métier qui ne s'apprend pas à volonté.
—    Je comptais, Madame, mettre en pratique
les leçons que j'ai reçues moi-même et qui sont
fidèlement gravées dans ma mémoire. . .
—    Cela ne saurait remplacer l'expérience. Aujourd'hui on se croit propre à tout, quand souvent on n'est propre à rien. Vous êtes née en Russie, je crois ? j'aurais préféré une Anglaise. . . Cependant on pourrait essayer. Quel âge avez-vous ?
—    Dix-huit ans, Madame.
—    C'est bien jeune ! Vous avez, m'a-t-on dit, perdu votre mère ? »
Ici Juliette essaya vainement de retenir ses pleurs.
« Mon Dieu, je comprends votre peine, reprit Mme y*", mais elle est sans remède; et si je
vous prenais pour être auprès de mes enfants, il ne faudrait pourtant pas toujours pleurer ainsi, ces chères petites en seraient attristées; déjà, je dois vous le dire, elles m'ont déclaré que votre air et vos vêtements de deuil leur déplaisaient : elles sont si peu habituées à voir le malheur !
—    Je le crois, Madame ; et cette remarque m'avait tellement frappée en entrant ici, que je regrettais de vous avoir fait prier de m'admettre en votre présence.
—    Pourquoi ? si vous me promettez de n'être pas toujours ainsi, et surtout de ne jamais les contrarier.
—    C'est une double promesse que je ne saurais faire sans craindre de me démentir.
—    Mais, en obtenant un emploi dans ma maison, il faudra pourtant bien vous soumettre à ma volonté et vous efforcer de plaire à vos élèves ; c'est là le premier soin que j'exige d'une gouvernante. Que savez-vous en fait de talents d'agrément ?
—    C'est un sujet inutile à traiter entre nous, Madame ; je ne pense pas vous convenir sous les autres rapports, et je vous demande la permission de me retirer. »
En même temps, Juliette, s'étant levée, saluait déjà pour sortir, lorsque Mme Durval, qui n'avait pas senti comme elle tout ce qu'avaient de choquant le ton et le langage de Mme V***, se rapprocha de cette dernière et se mit à lui vanter sa protégée, de manière à lui donner l'envie de se l'attacher. Mais la résolution de l'orpheline était prise : elle avait prévu, dès le premier instant, qu'une femme d'une telle trempe ne serait jamais propre qu'à détruire les soins que l'on prendrait pour l'éducation de ses enfants, et elle avait trop d'élévation dans les sentiments pour accepter des fonctions qui l'eussent mise sans cesse en contradiction avec les devoirs qu'elle se serait imposés. La suite de l'entretien de M™ V*** n'ayant fait que la confirmer dans cette opinion, elle refusa, au grand regret de sa compagne, et peut-être aussi de la femme opulente, tous les avantages qu'on lui offrit, et sortit du magnifique hôtel, plus triste, plus découragée encore qu'auparavant.
De retour auprès de Marianne, elle épancha devant cette amie dévouée les sentiments pénibles qu'elle s'était efforcée de renfermer devant Mme Durval. Le seul instinct du cœur les fit comprendre à la bonne veuve; aussi mit- elle tout en œuvre pour la consoler et relever son courage. Cependant il fallait prendre un parti, les deux époux allaient quitter Strasbourg, et Juliette ne voulait pas rester après eux dans une ville où il lui avait été impossible de se placer convenablement.
Enfin, le cœur brisé, sans autre ressource qu'une modique somme qui pouvait à peine fournir à ses besoins pendant quelques mois, et n'ayant nul autre appui dans le monde que sa compagne d'infortune, elle prit avec cette dernière la route de Paris, où M. Durval lui avait conseillé de se rendre, l'assurant qu'elle y trouverait plus aisément à se créer des moyens d'existence dans la carrière de l'enseignement, bien moins encombrée par les femmes, à cette époque, qu'elle ne l'est de nos jours. Des lettres adressées par cet homme obligeant à diverses personnes qu'il avait connues avant son séjour en Russie, semblaient devoir encourager les espérances de l'orpheline, et pourtant, que d'inquiétudes, que d'amertumes restaient attachées à sa situation !
Assise à côté de la fidèle Marianne, au fond de la diligence où les avaient conduites leurs anciens compagnons de voyage, elle dévore ses larmes; car, dans certaines âmes, le chagrin a sa pudeur, il ne peut souffrir les regards curieux et indifférents. Aussi Juliette n'ose même pas lever les yeux sur les personnes qui l'entourent; elle sent qu'elle est au milieu d'étrangers auxquels sa tristesse n'inspire aucune sorte d'intérêt. Hélas ! ce sont encore des étrangers qu'elle trouvera au terme de la route; aucun témoignage d'affection ne viendra l'accueillir quand elle arrivera dans la cité où sa mère a vu le jour ! Peut-être y a-t-elle encore quelques parents éloignés ; elle l'a du moins entendu dire ; mais ils ignorent son existence; et elle sait à peine leur nom. Qu'irait-elle d'ailleurs chercher auprès d'eux ? elle ne leur paraîtrait qu'une charge importune. « Non, non, se dit- elle, je n'irai pas implorer le secours de la pitié ; je travaillerai, et Dieu daignera soutenir les efforts de la pauvre enfant qui n'a plus de mère. »
Cette dernière pensée releva un peu le courage de Juliette. Biais depuis la perte qui l'avait frappée, ses forces physiques étaient presque entièrement abattues. Une fièvre continuelle, augmentée encore par l'excès de la fatigue, la dévorait intérieurement, et elle eut à peine passé quelques heures dans la voiture, que, sentant redoubler ses souffrances, elle craignit d'être hors d'état de continuer son voyage. Pour comble de maux, le chemin qu'elle parcourait était couvert de neige, et la diligence n'avançait qu'avec une lenteur désespérante. Plusieurs fois l'infortunée fut sur le point de demander à descendre dans une des maisons qu'elle apercevait sur la route, et toujours la crainte d'alarmer sa compagne la retenait. Elle prit cependant la résolution de s'arrêter dans la première ville qu'elle trouverait sur son passage, si le mal continuait à l'accabler d'une manière aussi violente ; mais pour cela il fallait encore attendre plusieurs heures, et cette attente la mettait au supplice.
Quels que fussent ses efforts pour renfermer ses plaintes, Marianne ne tarda pas à s'apercevoir de son état. Déjà l'excellente femme se livrait aux plus vives alarmes, quand tout à coup, près d'arriver à un village assez considérable dont on voyait le clocher et les premières maisons, la voiture fut emportée avec une rapidité extraordinaire. Cette voiture descendait en ce moment une côte assez élevée, que la neige rendait très glissante. Aucune précaution n'avait été prise ; le postillon, troublé, n'étant plus maître des chevaux, abandonna les rênes, et la voiture, après avoir parcouru en quelques secondes un grand espace, fut renversée au bord d'un ravin profond, où le moindre mouvement pouvait la précipiter.
Heureusement cet accident eut lieu presque à l'entrée du village. Plusieurs personnes, parmi lesquelles se trouvaient un vénérable ecclésiastique et un homme décoré, accoururent au secours des voyageurs, qui tous, plus ou moins meurtris, se hâtèrent de sortir de la fatale voiture. Juliette était hors d'état de suivre leur exemple, car une violente contusion à la tête lui avait presque entièrement ôté l'usage de ses sens, et Marianne, désespérée, la soutenait dans ses bras, en suppliant les assistants de venir à son aide. Aussitôt on s'empresse; la jeune personne, toujours évanouie, est retirée de la diligence avec toutes les précautions possibles ; peu d'instants après on la place sur une chaise à bras, et on la transporte au village. Marianne demande que l'on s'arrête à la première chaumière qui se présente ; mais l'ecclésiastique lui fait observer que sa compagne n'y recevrait pas tous les secours nécessaires à sa situation. Enfin, au bout de quelques minutes, on se trouve devant un très beau château, précédé d'une longue avenue. Les porteurs tournent de ce côté : plusieurs dames viennent au-devant de la jeune étrangère, et lui prodiguent des
soins ; tout est inutile, rien ne parvient à la rappeler à la vie, et Marianne, toujours plus désespérée, est près de tomber dans le même état.
Des ordres avaient été donnés pour aller chercher un médecin. Il arriva peu d'instants après, examina la malade, et, l'ayant aussitôt fait placer sur un lit, il lui pratiqua une saignée, après laquelle elle parut se ranimer un peu. Ses regards se portèrent d'abord sur Marianne, dont tous les traits peignaient la vive inquiétude. Elle voulut lui parler, elle n'en eut pas la force, et ses yeux s'appesantirent de nouveau. Le docteur paraissait inquiet de l'état du pouls. Déjà, par diverses questions adressées à Marianne, il avait appris les malheurs récents de l'orpheline, et ne doutait pas qu'ils n'eussent autant de part à la gravité de son état que l'accident qui venait de lui arriver; aussi recommanda-t-il de la laisser dans un calme absolu et d'éviter surtout qu'elle éprouvât aucune espèce d'émotion.
Les maîtres de la maison s'étaient retirés au moment où on l'avait couchée, laissant auprès d'elle une femme qui eut ordre de veiller attentivement à tous ses besoins et à ceux de sa compagne. L'ecclésiastique avait aussi quitté la chambre ; mais jugeant, comme le docteur, que l'état de la malade était assez grave, il attendit dans la pièce voisine, pour s'assurer si elle n'aurait pas besoin des consolations de la religion. Marianne l'aperçut en reconduisant le médecin, et lui annonça que Juliette venait de tomber dans un profond sommeil. Les pleurs de la pauvre femme continuaient de couler, car elle avait encore de vives alarmes ; et son cœur, si plein de tristesse, s'épancha devant le vénérable vieillard, en lui racontant son malheur et celui de la jeune Moscovite, dans des termes si naïfs, si touchants, qu'elle augmenta encore l'intérêt dont il se sentait déjà pénétré.
M. de Bonnier, c'est ainsi que se nommait cet homme compatissant, joignait à toutes les vertus de son état une haute sagesse et une sensibilité profonde qu'il étendait sur tous les êtres souffrants. Le plus à plaindre était toujours celui qu'il accueillait avec le plus d'empressement et de bienveillance. Jamais un froid égoïsme n'avait fermé son cœur à la pitié ; tout ce qu'il possédait était le patrimoine du pauvre. Curé depuis dis ans au village de Bert, il n'avait pas passé un seul jour, une seule heure de sa vie, sans s'occuper d'améliorer, par ses secours, son crédit ou ses conseils, le sort de ses paroissiens, et sans chercher à réveiller parmi eux les sentiments religieux que les orages politiques y avaient effacés. Sa piété douce et persuasive allait, sans jamais se lasser, cherchant l'impie jusque sous son toit, et presque toujours elle sortait victorieuse de la lutte où elle s'engageait, car les âmes les plus endurcies ne pouvaient lui résister.
Il était impossible qu'un homme d'un tel caractère ne fût pas profondément touché des malheurs de cette jeune étrangère, qu'on lui peignait si douce, si vertueuse et si délaissée. Après avoir témoigné à Marianne tous les sentiments de bienveillance qui étaient dans son cœur, il rentra avec elle auprès de l'intéressante malade, qui, peu d'instants après, se réveilla. Agréablement surprise en voyant devant elle la figure vénérable du vieillard, elle parut réfléchir, et demanda où elle était.
« Vous êtes, Mademoiselle, répondit M. de Bonnier, chez des personnes parfaitement honorables, chez le colonel baron de Granville, qui prend, ainsi que sa famille, un vif intérêt à votre situation. Vous me permettrez d'ajouter que vous voyez en moi un ami sincère, tout disposé à vous servir et à vous offrir des consolations. »
Juliette joignit les mains, puis jeta sur le pasteur un regard plein de reconnaissance ; mais, trop faible pour la lui exprimer, elle referma les yeux, et l'on vit aussitôt deux ruisseaux de larmes couler sur ses joues.
« Pauvre enfant ! dit M. de Bonnier, comme son cœur est rempli de tristesse ! »
Et, se mettant à genoux, il pria tout bas pour la jeune infortunée, qui lui offrait en ce moment l'image la plus touchante de la douleur. S'étant ensuite aperçu qu'elle était retombée dans un sommeil assez paisible, il sortit avec précaution, recommandant à Marianne de le faire avertir si l'orpheline désirait le revoir, et alla rejoindre le baron de Granville, qui l'attendait avec impatience pour savoir des nouvelles de la jeune voyageuse recueillie dans sa maison.
Ce brave militaire, ancien élève de M. de Bonnier, se montrait digne d'un tel maître, car il joignait aux talents les plus distingués une noblesse de sentiments et une bonté de cœur que le contact du monde n'avait pu altérer. Aussi franc que loyal dans ses relations, il était généralement honoré, et il ne lui manquait, pour être heureux, que d'avoir dans sa femme une âme qui répondit à la sienne.
Le caractère de la baronne de Granville n'avait, en effet, aucune sorte de sympathie avec celui de son époux. Mariée fort jeune, sans avoir aucune notion des devoirs de son nouvel état, et naturellement très légère, elle n'avait vu d'abord que le côté brillant de sa situation, puis s'était jetée à Paris dans le tourbillon du grand monde, ne songeant qu'à y faire remarquer sa beauté et le faste qu'elle y afficha. Malheureusement M. de Granville avait été obligé de la quitter immédiatement après leur mariage pour se rendre à l'armée, la laissant sous la conduite d'une tante qu'il croyait capable de la diriger. Celle-ci, au contraire, quoique déjà d'un âge assez avancé, joignait, à tous les travers d'une femme futile et orgueilleuse, un goût effréné pour les plaisirs du monde. Bientôt la maison de sa nièce fut montée sur le pied le plus opulent, et dans l'espace d'une année la dot que cette dernière avait apportée à son mari se trouva entièrement dissipée.
Éclairé trop tard sur un tel abus de confiance, mais trop généreux pour faire peser sur sa jeune épouse tout le poids de son indignation, le colonel, de retour auprès d'elle, se borna à lui montrer le tort qu'elle s'était fait à elle- même, en se retirant pour l'avenir l'opulence à laquelle elle attachait tant de prix. L'ayant séparée ensuite de sa tante, pour laquelle il ne pouvait plus avoir aucune sorte de considération, il l'emmena en Lorraine, où il possédait une fort jolie propriété, et lui promit encore le bonheur si elle voulait se conformer au genre de vie qu'il désirait lui faire adopter. La douceur de ses manières, la tendre indulgence qu'il lui montra, surent d'abord triompher du dépit qu'elle ressentait d'être ainsi séparée du monde et des vains plaisirs qu'elle y avait goûtés ; renfermant son humeur et ses plaintes, elle s'efforça de sourire à sa nouvelle situation, mais le fonds du caractère resta le même, et il fallut toute la fermeté du colonel pour parvenir à établir dans sa maison l'économie, qui était devenue indispensable à l'état présent de sa fortune.
Cependant la baronne le rendit père d'une petite fille, et cinq ans après il eut le bonheur d'attirer auprès de lui le digne précepteur qui l'avait élevé. Alors sa vie désenchantée prit un tout autre aspect ; chaque fois que son service lui permettait de revenir à Bert    , il y retrouvait, sinon une félicité parfaite, du moins les caresses de sa chère petite Lucie, qu'il adorait, et les consolations de l'ami de sa jeunesse, dont il ne se lassait pas d'admirer les vertus.
Telle était la famille où la Providence avait conduit Juliette et Marianne.
Quand M. de Granville eut entendu le rapport de son ancien maître, son intérêt pour la jeune étrangère s'accrut encore, et il s'estima heureux de pouvoir exercer envers elle une généreuse hospitalité; car, venant de partager aussi les désastres de Moscou, mieux qu'un autre il pouvait apprécier ce qu'elle avait dû souffrir pour continuer son voyage, après la perte qui l'avait frappée.
Tout pénétré encore du récit de M. de Bon- nier, le colonel rentra au salon, où la baronne et sa fille faisaient compagnie à quelques dames du voisinage. Toutes à la fois le questionnèrent sur la jeune voyageuse, et quand il leur eut appris ses malheurs, toutes aussi s'extasièrent sur le courage qu'il lui avait fallu pour supporter tant de maux.
« Je serais morte mille fois si j'avais été frappée de semblables adversités, s'écria la jeune Lucie, car elles me paraissent au-dessus des forces humaines.
— Sans doute, mon enfant, répliqua la baronne ; mais il faut bien espérer que tu n'y seras jamais exposée. Il est probable que cette jeune personne est née dans une classe où l'on est forcé
de s'exercer de bonne heure à supporter les peines de l'esprit et les fatigues du corps, sans quoi elle eût inévitablement succombé sous le poids de tant de désastres.
— Cette jeune personne, reprit gravement M. de Bonnier qui venait d'entrer, parait, au contraire, avoir été élevée avec tous les soins, toutes les délicatesses de l'opulence: ses parents tenaient, m'a-t-on dit, un rang honorable à Moscou; mais tout porte à croire que, par une éducation solide, appuyée sur la religion, ils surent la prémunir, dès son enfance, contre les peines et les revers qui peuvent atteindre toutes les classes de la société ; c'est là, sans doute, ce qui a fait sa force quand l'heure de la souffrance est arrivée pour elle. »
La baronne rougit en entendant les paroles du vieillard ; mais elle n'osa y répondre, de peur que son mari ne lui fit quelque réflexion peu flatteuse sur l'opinion qu'elle venait d'émettre si légèrement devant sa fille.
Quoique ayant tous les défauts d'un esprit futile et peu cultivé, la mère de Lucie n'était cependant pas dépourvue de qualités attachantes ; son cœur avait de la bonté, de la générosité même ; et si la légèreté étouffait quelquefois ces heureuses dispositions, son premier mouvement la portait toujours à se montrer compatissante envers l'infortune qui réclamait son appui. Aussi celle de l'orpheline la toucha si sincèrement, qu'elle redoubla d'attentions pour que tous les soins lui fussent prodigués.
Pendant plusieurs jours ces soins n'eurent aucun succès : la pauvre malade paraissait toujours dans le même état, et Marianne ne cessait de verser des larmes. Enfin la force de la jeunesse triompha de la maladie : Juliette reprit entièrement connaissance, et le premier usage qu'elle en fit fut d'ouvrir son cœur au saint vieillard, qu'elle avait vu assidûment a son chevet, comme un ange consolateur. M. de tourner ne put lire dans cette âme pieuse et candide sans ressentir les plus douces impressions, et ce lut avec un véritable bonheur qu'il appela sur elle les bénédictions célestes.
« Allons, mon enfant, lui dit-il ensuite, reprenez courage, et Dieu, tôt ou tard, récompensera votre résignation dans l'adversité et votre constance dans la vertu. C'est sa divine providence qui a tout conduit; adorons ensemble ses décrets, et voyez en moi désormais un ami, un second père, qui sera toujours prêt à vous soutenir au milieu des écueils dont cette malheureuse vie est semée. »
Profondément touchée de ce langage, Juliette remercia le digne prêtre avec toute la sensibilité dont son âme était capable, et lui témoigna ensuite le désir d'exprimer sa. reconnaissance à ses généreux hôtes, qu'elle n'avait pas encore vus, mais dont les soins la pénétraient. Le médecin, qui arriva, s'opposa à son dessein, en lui prescrivant pendant quelques jours encore un repos absolu, et il recommanda qu'on ne laissât entrer personne auprès d'elle, excepté le bon curé dont la présence paraissait lui être si agréable.
Quelles que fussent les craintes du docteur, Juliette se trouva beaucoup mieux dès le lendemain, car elle avait puisé dans les consolations de la religion et dans la touchante bienveillance de celui qui les lui avait offertes, une force que tous les secours de la médecine n'auraient pu lui rendre. Peu de jours après, elle fut en état de se lever et d'aller jusqu'à une grande pièce peu éloignée de sa chambre, où elle se promena, appuyée sur le bras de sa fidèle Marianne, qui ne savait comment exprimer sa joie de la voir enfin rendue à la vie.
La pièce où elles se trouvaient alors conte-
liait une bibliothèque et divers instruments de musique, parmi lesquels Juliette remarqua un très beau piano qui était ouvert. Tous ces objets la reportèrent au temps de son bonheur, à ce temps où, entourée d'une famille chérie, sa jeunesse s'écoulait au milieu d'études agréables et de témoignages d'affection. Un instant ses pleurs coulèrent avec amertume ; mais se rappelant bientôt les avis du saint vieillard, elle chercha à s'arracher à ses tristes pensées en s'approchant du piano. Juliette aimait passionnément cet instrument, sur lequel elle avait acquis une grande habileté. Ses doigts se promenèrent d'abord sur les touches d'une manière distraite ; mais peu à peu l'attrait de la musique l'emportant sur ses tristes préoccupations, elle se mit à jouer un morceau très -difficile qu'elle trouva sur le pupitre, et l'exécuta avec une telle perfection, que la bonne Marianne, qui ignorait qu'elle possédât un tel talent, l'écouta dans une véritable extase, n'osant se mouvoir de peur de l'interrompre.
Pendant que l'une et l'autre étaient ainsi occupées, elles ne s'aperçurent pas que l'on avait furtivement ouvert une porte, à travers laquelle une jeune personne de quinze ans environ glissait sa jolie tète pour écouter. Juliette la vit dans une glace placée au-dessus du piano, et, se levant aussitôt, elle parut un peu troublée ; mais la jeune fille la rassura en accourant vers elle, et en lui disant avec un charmant sourire :
«C'est moi, c'est Lucie, n'ayez pas peur. M. le curé ne voulait pas que j'ouvrisse cette porte, mais je n'ai pu résister à l'envie que j'avais de vous voir. Maintenant continuez de jouer, je vous prie, car papa et maman sont là avec M. de Bonnier; ils vous écoutaient aussi, et vous me feriez gronder si vous les priviez de vous entendre. »
En cet instant le bon curé entra, suivi de M. et de Mme de Granville ; l'orpheline put alors exprimer aux deux époux toute la reconnaissance dont son cœur était pénétré pour leur généreuse hospitalité.
Pressée ensuite par la baronne et par Lucie de se remettre au piano, elle ne voulut pas se faire prier, et joua d'abord avec un peu d'hésitation ; mais bientôt son exécution se raffermit et devint aussi pure que brillante. On lui demanda successivement deux morceaux qui présentaient les plus grandes difficultés : elle les joua à livre ouvert avec une telle habileté, une telle perfection, que ses auditeurs furent dans
un véritable ravissement. Comblée d'éloges par la baronne, elle n'affecta point cette fausse modestie qui n'est trop souvent qu'un voile dont la vanité se pare, mais elle répondit avec une sensibilité profonde : « C'est à ma mère, Madame, que je dois ce que vous daignez louer. Hélas ! ses leçons m'ont été ravies trop tôt !
—    Son ouvrage cependant ne paraît pas être resté imparfait, dit M. de Granville ; je suis sûr, Mademoiselle, que le piano n'est pas le seul talent que vous possédiez. Veuillez nous dire quelles ont été vos autres études.
—    Oui, ma chère enfant, reprit M. de Bon- nier, qui jouissait des succès de sa jeune protégée et qui avait ses vues; oui, dites-nous tout ce que vous avez appris; parlez avec confiance, ce sont des amis qui vous écoutent. »
Juliette, toujours plus émue eu se retraçant tout ce qu'elle devait aux soins de sa mère, répondit : « J'ai étudié l'histoire, l'histoire sainte surtout, la géographie, les langues russe, italienne et française, et je me suis un peu essayée à la peinture.
— Comme vous vous êtes essayée au piano, peut-être, interrompit la jeune Lucie. 0 Mademoiselle, que vous êtes heureuse de savoir tant de choses, et que je voudrais vous ressembler ! »
Un peu confuse de la réflexion de sa fille, dont l'instruction avait été jusque alors fort négligée, la baronne se hâta d'interrompre un entretien qui la mettait mal à l'aise, et Juliette se retira après avoir renouvelé ses remerciements de toutes les bontés dont on l'avait comblée depuis son entrée dans la maison.
Plusieurs jours s'écoulèrent; la jeune convalescente reprit enfin ses forces, et se fit aimer de plus en plus dans la famille de Granville, par les grâces de son esprit, son inaltérable douceur, et toutes les vertus qui brillaient en elle.
Quelle que fût néanmoins la bienveillance qu'on lui témoignait, elle songea qu'elle ne pouvait prolonger plus longtemps son séjour chez ses généreux hôtes sans risquer d'abuser de leurs bontés, et parla de la nécessité de son départ au vénérable pasteur, qui était devenu son guide et son appui. Le bon vieillard, tout en approuvant la délicatesse des sentiments qu'elle exprimait, lui dit de ne rien précipiter, parce qu'il pensait avoir trouvé un moyen de la fixer auprès de lui. Une heure après qu'il l'eut quittée, Juliette fut mandée par le colonel, qu'elle trouva seul dans la bibliothèque.
Jusque alors M. de Granville avait rarement adressé la parole à l'orpheline, et tout en ayant pour elle les plus grands égards, il s'était abstenu de mêler ses éloges à ceux que lui prodiguait souvent la baronne, ainsi que toutes les personnes qui fréquentaient le château. En revanche, il l'avait étudiée avec une grande attention dans ses moindres actions, comme dans ses moindres discours, et elle était devenue l'objet de toutes ses conversations avec M. de Bonnier.
Juliette en l'abordant parut un peu troublée, car, bien que la figure du baron peignit une grande bonté, une profonde mélancolie, qu'il n'était pas toujours le maître de renfermer, lui donnait habituellement un air grave qui imposait à la timide jeune fille.
« Rassurez-vous, Mademoiselle, lui dit cet homme, respectable en remarquant son embarras, l'entretien que j'ai pris la liberté de vous faire demander n'a rien, j'espère, qui doive vous être pénible. M. de Bonnier, qui a su obtenir votre confiance, et qui la mérite à tant d'égards, a dû vous dire que ma famille et moi nous vous portons un vif intérêt ; mon désir serait de vous en voir convaincue.
— Vous m'en avez donné des preuves trop réelles, Monsieur, répondit Juliette, pour que je puisse douter de ce généreux sentiment de votre part.
—    Je viens pourtant d'apprendre que votre dessein est de nous quitter; vous déplairiez-vous donc parmi nous ?
—    J'espère, Monsieur, que vous ne le pensez pas. Comment me déplairais-je au milieu de ceux qui ont exercé envers moi une si noble hospitalité ? C'est à vous, c'est aux soins dont vous avez daigné m'entourer, que je dois la vie, et ce souvenir me suivra partout ; mais plus vos bontés et celles de Mme la baronne ont été grandes pour la pauvre étrangère, moins elle doit en abuser : vous lui avez rendu la santé, il faut maintenant qu'elle use de ce bienfait en cherchant à se créer des moyens d'existence.
-— Ces moyens sont tout trouvés, Mademoiselle, interrompit M. de Granville, si vous daignez consentir à la proposition que je vais vous faire. Vous vous destinez à l'instruction : eh bien ! chargez-vous de celle de ma Lucie : devenez son amie, sa compagne, le guide de sa jeunesse; réparez, par vos conseils et vos exemples, les défauts que lui a fait contracter la faiblesse dont jusqu'ici elle a été l'objet, et vous acquerrez ainsi des droits éternels à la reconnaissance
d'un père qui vous tiendra compte de tout ce que vous ferez pour son enfant.
— Une telle marque de confiance, M. le baron, m'étonne autant qu'elle m'honore, répliqua Juliette profondément touchée ; mais, en comprenant tout ce qu'elle renferme de flatteur pour moi, je n'ose l'accepter, parce que je me sens trop au-dessous de ce que vous attendez de mes soins. L'importante mission d'institutrice d'une jeune personne de quinze ans demande une expérience que je n'ai pu acquérir encore ; j'ai à peine atteint ma dix-huitième année ; le peu que je sais pourrait, je pense, me servir auprès de jeunes enfants, ou dans une pension ; mais que je devienne maintenant le guide d'une jeune personne dont l'âge diffère si peu du mien, ce serait risquer, il me semble, de ne remplir qu'imparfaitement les devoirs qui me seraient confiés, et cette pensée troublerait mon repos.
— Une telle crainte pourrait être fondée, Mademoiselle, reprit le baron, si chez vous la raison n'eût pas devancé l'âge. Vous parlez d'expérience ; peut-être, en effet, vous manque-t-il celle du monde ; mais vous avez celle du malheur, et d'un malheur éprouvé avec la plus courageuse résignation ; c'est là surtout ce que je voudrais que vous apprissiez à ma fille, qui jusque ici a trop compté sur 1'heureuse situation dont elle jouit. Si je venais tout à coup à lui manquer, et la vie d'un militaire est assurément plus exposée que celle des autres hommes, son sort aurait à subir peut-être de douloureux changements auxquels son éducation ne l'a nullement préparée. Enseignez-lui comment on supporte l'adversité ; qu'elle puise chaque jour dans vos touchants exemples l'amour de la religion, de la vertu, de l'ordre, du travail ; inspirez-lui le goût de l'étude et des talents que vous possédez ; tâchez, en un mot, qu'elle vous ressemble, et vous aurez assez fait pour son bonheur. Du reste, continua M. de Granville, notre digne ami s'est chargé de vous seconder : sa prudence, sa sagesse guideront vos soins, et vous répondent d'avance du succès qu'ils obtiendront. J'ajouterai que l'excellente femme qui vous a accompagnée jusque ici ne vous quittera pas. Son caractère me parait digne d'estime, et je comprends quelle sorte d'attachement vous devez lui porter : il est juste que vos amis acquittent le devoir de reconnaissance que vous avez contracté envers elle, en lui offrant auprès de vous une situation douce et tranquille. »
Ce discours avait ému Juliette jusqu'au fond de l'âme, et, quelles que fussent encore ses craintes, elle osa d'autant moins insister, que M. de Bonnier, qui entra en cet instant, l'engagea à accepter les propositions du colonel, lui promettant de diriger le plan d'éducation qu'elle aurait à suivre. Il fut donc arrêté qu'elle ne quitterait plus la jeune Lucie, et sa résolution fut à peine connue, que la baronne et sa fille vinrent lui en témoigner leur joie.
Toutes deux, quoique d'un caractère fort opposé à celui de la jeune étrangère, n'avaient pu se défendre de prendre pour elle beaucoup d'attachement, parce que sa modestie, sa grâce, sa douceur produisaient généralement cet effet sur toutes les personnes qui étaient à même de la connaître. Mme de Granville, habituée d'ailleurs à gâter sa fille et à n'exiger d'elle que très peu de chose en fait d'étude, était ravie que le baron eût choisi une aussi jeune institutrice, espérant exercer sur celle-ci assez d'autorité pour qu'elle se conformât à tous les caprices de son élève, qu'il fallait, disait-elle, rendre heureuse avant tout. Ces idées, qu'elle se gardait bien d'exprimer devant son mari, qui les eût sévèrement condamnées, la portèrent donc, non moins que son penchant naturel, a combler l'orpheline de témoignages d'affection.
Cette dernière cependant était loin d'avoir banni toutes ses craintes sur les devoirs qu'elle venait de s'imposer, car elle était douée d'un jugement trop sain pour que la légèreté de la baronne et la faiblesse qu'elle montrait à sa fille eussent pu lui échapper. Sous ce dernier rapport, la mère de Lucie lui rappelait un peu Mme V*** de Strasbourg, et, quoiqu'il n'y eût aucune comparaison à établir entre ces deux personnes pour l'esprit, le cœur et les manières, Juliette n'en redoutait pas moins de rencontrer chez Mme de Granville quelques-uns des obstacles qu'elle eût inévitablement trouvés chez la femme du négociant.
Renfermant cette inquiétude au fond de son cœur, elle ne la montra même pas à sa fidèle Marianne, parce qu'ayant appris de bonne heure à se taire sur les défauts qu'elle remarquait dans les autres, elle se croyait de plus obligée par la reconnaissance à ne pas faire connaître ceux d'une personne qui, jusque alors, ne lui avait donné que des témoignages de bonté. Moins réservée pourtant avec le sage vieillard qui était le dépositaire de ses pensées les plus secrètes, elle osa lui parler à cœur ouvert à ce sujet, et lui dit quelles sortes d'entraves elle craignait de rencontrer.
« Je les ai aussi redoutées pour vous, ma fille, lui répondit M. de Bonnier ; il se peut même que mes craintes aient dépassé les vôtres, parce que, témoin continuel de la mauvaise éducation que reçoit la jeune Lucie, je ne puis douter des peines que vous rencontrerez pour la réformer ; mais j'ai cru pouvoir compter sur la bonté de votre cœur, comme sur votre raison. Il m'a semblé que vous étiez propre à corriger, par vos conseils comme par vos exemples, les défauts d'une enfant qui ne manque ni d'intelligence ni de sensibilité, et à laquelle vous avez su inspirer la honte de son ignorance. C'est déjà un pas de fait. Il s'agit encore pour vous, il est vrai, d'une grande persévérance, d'une fermeté soutenue avec la mère et la fille, en même temps d'un dévouement sans bornes pour toutes deux; mais si, toujours animée de la charité chrétienne, vous envisagez le bien que vous pourrez produire, ces choses vous deviendront faciles, et je vous réponds d'avance du succès de vos soins. »
Le sage vieillard donna ensuite à sa protégée tous les avis qu'il crut les plus propres à lui aplanir les difficultés, et lui prescrivit de ne jamais se relâcher du plan d'éducation qu'elle adopterait, l'assurant que M. de Granville
approuverait tout ce qu'elle croirait devoir faire pour arriver à son but.
Cette assurance était sans doute d'un grand poids pour l'orpheline, mais elle n'en redoutait pas moins la lutte qu'il lui faudrait soutenir contre la baronne, et cela ajoutait encore à l'amertume de ses regrets. « O ma mère ! disait- elle, toi qui as formé le cœur de ta pauvre enfant, inspire-lui donc aujourd'hui tout le courage, toute la prudence dont elle aura besoin pour se conduire dans la route épineuse où ta perte l'a jetée ! »

Chapitre 5

Les devoirs ne sont jamais si énergiques que quand il en coûte à les remplir.
CHATEAUBRIAND.

Décidée cependant à se soumettre à la volonté de son protecteur, Juliette se hâta de dresser un plan d'éducation, qu'il lui fut aisé de calquer sur celui que sa mère avait suivi. Ce plan, adopté dans tous ses détails par MM. de Bonnier et de Granville, 'fut communiqué ensuite à la baronne, qui s'abstint d'y faire aucune objection, parce que, son mari devant partir incessamment, elle se promettait d'y apporter toutes les modifications que lui suggéraient son étrange faiblesse pour sa fille et son dégoût pour le nouveau genre de vie que l'on voulait faire suivre à cette enfant.
L'institutrice entra donc en fonctions, et chercha d'abord à captiver le cœur de son élève, en lui montrant autant d'affection que de douceur. Les choses allèrent à merveille tant que le baron soutint par sa présence l'autorité dont il l'avait investie ; mais un ordre de départ pour l'armée d'Allemagne l'arracha peu de temps après à sa famille, et la pauvre Juliette vit bientôt se réaliser toutes les craintes qui l'avaient agitée.
M. de Granville, avant son départ, avait pris soin cependant d'exprimer sa volonté d'une manière claire et précise par rapport à sa fille ; il avait exigé que la baronne lui promit de ne mettre aucun obstacle aux études de cette enfant, et de s'abstenir surtout de l'emmener avec elle dans les fréquents voyages qu'elle faisait à Nancy ou dans les châteaux environnants. Toutes ces recommandations avaient même été faites devant Lucie, et il partit, espérant que chacun s'y soumettrait ; mais il se fut à peine éloigné, que les goûts de dissipation se réveillèrent chez la mère et la fille avec une nouvelle ardeur. Il s'agissait alors, pour s'y livrer avec plus de sécurité, de les faire partager à la jeune institutrice, et d'endormir aussi la surveillance du vénérable ami de M. de Granville. Cela ne parut pas impossible à la baronne, car la légèreté naturelle à son caractère l'empêchait souvent de saisir les inconvénients ou les difficultés des projets inconsidérés qu'elle formait.
Un matin que Lucie et Juliette vinrent ensemble dans son appartement, elle dit à cette dernière : « Ne trouvez-vous pas que les joues de ma fille ont déjà perdu de leur fraîcheur? En vérité, mon mari a beau dire, je pense que l'excès du travail auquel on l'a nouvellement assujettie nuit essentiellement à sa santé. Les études doivent se mesurer sur les forces de ceux à qui on les impose; il faut marcher par gradation, sans quoi on risque de tout perdre en voulant tout obtenir. Je veux donc absolument que ma Lucie se repose, pendant quelques jours du moins. Vous-même, ma jeune amie, vous me semblez fatiguée. Je ne prétends pas que vous soyez astreinte à une tension d'esprit continuelle ; quelques distractions vous sont nécessaires, et je compte vous faire partager toutes celles dont je jouirai moi-même. Pour plaire à M. de Granville, qui avait encore restreint nos relations depuis la campagne de Moscou, je me suis vue condamnée ici à une solitude presque absolue; mais je viens de recevoir une invitation pour une fête charmante, que doit donner sous peu de jours une de mes amies. Toute la province y sera; vous y viendrez avec ma fille, et je vais donner des ordres pour que vos toilettes ne laissent rien à désirer ; je veux, continua-t-elle en prenant affectueusement la main de Juliette, que chacun admire comme moi ma jolie Moscovite.
— Ah ! Madame, répondit cette dernière, le souvenir de l'affreux malheur qui m'a frappée est encore trop présent à mon cœur pour que la vue d'une fête puisse tarir mes larmes ; ce serait pour moi, au contraire, un redoublement de tristesse. D'ailleurs, ma situation, comme les vêtements de deuil qui me couvrent, me fait une loi impérieuse de fuir des plaisirs que je n'ai jamais enviés, et qui ne sont pas toujours sans danger, m'a-t-on dit, pour ceux qui les recherchent. Quant à l'assiduité de mes soins pour notre chère Lucie, loin d'en souffrir, j'y puise la seule distraction qui me convienne ; je ne pourrais d'ailleurs rien en retrancher sans un préjudice réel pour cette enfant. Vous savez, Madame, qu'elle est arrivée à l'âge où la perte du temps est un mal irréparable. Le plan qui a été adopté nous interdit toute dissipation qui tendrait à interrompre nos études journalières, et je serais désolée qu'elle ne le considérât pas
comme une règle absolue de sa conduite. Du reste la santé de Lucie ne souffre nullement : nous avons plusieurs récréations dans la journée, de fréquentes promenades ; et vos alarmes, Madame, ne prennent, je crois, leur source que dans un excès de tendresse. . .
—    Vous me permettrez cependant, Mademoiselle, interrompit vivement la baronne, de me considérer comme devant être juge compétent en pareille matière, et je vous déclare que je ne veux plus que ma fille soit continuellement astreinte au travail. Elle a joui jusqu'ici d'une entière liberté, elle a partagé les rares distractions que j'ai pu me procurer depuis que l'on m'a confinée dans cette espèce de désert; je veux qu'elle les partage encore. Vous êtes maîtresse de vous en abstenir ; mais assurément je ne vous accorderai pas le droit de les interdire à ma fille, ni celui de me priver d'elle quand il me conviendra de jouir de sa présence.
—    A Dieu ne plaise, Madame, répliqua l'orpheline avec dignité, que je veuille m'arroger ici des droits qui vous appartiennent tout entiers; je n'avais pour objet dans l'opinion que j'ai osé émettre que l'intérêt de mon élève; du moment que cette opinion n'obtient pas votre approbation, il ne me reste qu'un seul parti à prendre, et je me dois à moi-même de ne point hésiter à l'adopter. »
Se levant alors, elle sortit en saluant profondément Mme de Granville, et se rendit dans son appartement, où elle fondit en larmes. C'était la première fois que la pauvre enfant avait eu à lutter, d'une manière aussi pénible, contre celle qu'elle considérait comme sa bienfaitrice, et il avait fallu que le devoir lui en fit une loi pour qu'elle eût été capable d'un tel effort. Sa résolution était prise cependant : elle devait s'éloigner de Lucie, quelle que fût déjà l'amitié qu'elle lui portait, plutôt que de souffrir que l'on continuât à lui donner des goûts de dissipation ; c'était là ce qu'elle avait voulu faire entendre à Mme de Granville en la quittant.
Pendant qu'elle était tristement occupée des moyens de faire consentir M. de Bonnier à sou départ, sans être forcée d'accuser la baronne, cette dernière ouvrit sa porte et se présenta devant elle. Son humeur durait toujours ; mais, en voyant les pleurs de la jeune fille, sa bonté naturelle prit le dessus : s'arrêtant fort troublée, elle demanda avec douceur à Juliette le sujet de son affliction.
« Je gémis, Madame, d'avoir perdu en si peu de temps la bienveillance dont vous vouliez bien m'honorer, et d'être forcée de me montrer ingrate envers vous, lui répondit l'orpheline.
—    Je ne vous comprends pas, ma chère enfant. Il m'a semblé tout à l'heure que vous aviez fini par céder à mes désirs par rapport à Lucie, et dans ce cas je ne vois pas pourquoi je vous retirerais une amitié dont jusqu'ici vous vous êtes montrée si digne.
—    La question que vous agitiez, Madame, était trop délicate pour la pousser plus loin devant mademoiselle votre fille, qui doit avant tout respecter votre volonté ; néanmoins vous avez dû comprendre quelle devait être ma résolution.
—    Voilà justement sur quoi je voulais vous faire expliquer, reprit la baronne feignant toujours de ne pas la comprendre : parlez donc maintenant : voyons enfin si nous nous entendrons.
—    Je m entendrai toujours avec vous, Madame, sur l'éternelle reconnaissance que je vous dois ; mais je ne puis être d'accord avec vos désirs par rapport à mon élève. M. de Granville et vous-même avez voulu que je me chargeasse de lui faire réparer le temps qu'elle a perdu : cette perte est déjà considérable, et je ne pourrais, sans trahir mes devoirs, souffrir quelle l'augmentât en allant chercher dans le monde des plaisirs qui nécessairement l'éloigneraient de plus en plus de l'amour de l'étude que nous voulions lui inspirer.
—    Ainsi, Mademoiselle, votre soumission apparente n'était qu'un leurre que vous vouliez m'offrir.
—    C'était, je le répète, Madame, le désir de ne pas me montrer plus longtemps en opposition avec vous, me réservant de m'éloigner ensuite, puisque nous ne pouvions être d'accord sur un point aussi important.
—    Quoi ! vous songiez à nous quitter ! s'écria la baronne ; mais, en effet, c'est là une véritable ingratitude.
—    C'en est du moins l'apparence, reprit Juliette ; et c'est justement, Madame, ce qui fait couler mes pleurs.
—    En vérité, vous êtes une personne bien étrange ! Ne sauriez-vous donc concilier ce que vous appelez vos devoirs avec mes vues ? Sans doute, je ne veux pas que ma fille reste ignorante ; j'avoue même que les talents et le savoir me plaisent ; mais, s'il fallait sacrifier à ces avantages le bonheur de mon enfant, je préférerais encore qu'elle sût moins et que sa jeunesse fût plus heureuse.
    Si vous faites consister le bonheur de Lucie dans les plaisirs du monde, Madame, je dois avouer à mon tour que je ne puis être juge d'un tel bonheur, puisque je ne l'ai jamais connu : pourtant jamais fille n'en goûta un plus pur que celui dont je jouissais auprès de mes parents; et je crois, permettez-moi de le dire, que c'est là le seul véritable, le seul qui ne laisse après lui aucun sentiment pénible, et qui soit entièrement d'accord avec nos besoins.
—    A la bonne heure ; mais remarquez, ma chère Juliette, que votre position devait être différente de celle de ma fille : le rang que tient son père, celui de ma famille me fout une loi de lui donner d'autres idées que celles dont il vous a nourrie ; chaque condition a ses exigences, et il faut que ma Lucie apprenne à vivre dès à présent dans la société où elle est destinée à figurer un jour.
—    Je pensais, Madame, que cette sorte d'apprentissage ne devait commencer qu'après qu'elle aurait acquis, dans l'intérieur de sa famille, les vertus, l'instruction et les talents qui seuls peuvent la faire distinguer dans le monde. Les plaisirs qu'elle ira y chercher maintenant ne sont propres, il me semble, qu'à la dégoûter de ceux qui conviennent à son âge, et à l'éloigner des études qui doivent, en éclairant son esprit, développer en elle l'amour du bien, et lui préparer pour l'avenir des jouissances que rien ne saurait remplacer. N'est-il pas à craindre aussi qu'au milieu de ces dissipations que vous voulez prématurément lui faire connaître, elle ne rencontre de dangereux écueils, et qu'elle n'y puise enfin des goûts, des habitudes entièrement contraires à ses devoirs comme à son bonheur ? »
Ici la baronne fit un mouvement, comme une personne qui se sent attaquée à l'improviste, car les dernières paroles de Juliette lui rappelaient la légèreté de sa conduite, et, pour la première fois peut-être, elle sentit naître au fond de son cœur le regret de n'avoir pas su ployer ses goûts à ceux de l'homme estimable auquel elle était liée. L'orpheline ignorait combien de reproches Mme de Granville avait à se faire sous ce rapport ; désolée de l'effet que son discours avait produit, elle s'arrêta un instant, et dit ensuite :
« Pardon, Madame, je m'aperçois que mon zèle m'a entraînée beaucoup trop loin. Ce n'était pas à moi, pauvre jeune fille, qui n'ai encore acquis aucun droit à votre confiance, d'oser exprimer devant vous des opinions opposées aux vôtres ; il fallait m'éloigner et me taire ; mais mon affection pour votre enfant et le souvenir de toutes vos boutés l'ont emporté sur la réserve que j e devais me prescrire. Daignez me pardonner et me promettre de ne pas haïr celle qui eût été trop heureuse de reconnaître vos bienfaits par ses soins et son dévouement.
—    Vous ne m'en ôterez pas les témoignages, lui répondit la baronne, car je ne souffrirai certainement pas que vous nous quittiez. Que dirait mon mari, s'il venait à savoir ce qui vous aurait portée à une telle séparation ? Il me donnerait tort, j'en suis sûre; et voilà ce que vous m'auriez attiré par une résolution aussi étrange.
—    Je pense, Madame, que vous m'estimez assez pour croire que je vous laisserai entièrement maîtresse de la lui présenter sous le jour qui vous conviendra le mieux.
—    Je vous crois en effet capable de tout ce qui est bon et généreux, reprit Mme de Granville en pressant la main de Juliette ; mais si vous nous quittiez, ma fille et moi, nous n'en perdrions pas moins une amie qui nous est chère. Allons, mon joli mentor, écoutez-moi ! cédons chacune quelque chose, et nous serons tout a fait d'accord ensuite ; j'irai cette fois seulement, avec Lucie, à la fête où je suis invitée, puis après je vous l'abandonne pour ne plus vous la disputer. Qu'avez-vous à répondre ?
—    Peu de chose, Madame, car je sens que j'ai fort mauvaise grâce d'oser insister encore, même après la promesse que vous daignez me faire; mais, en restant l'institutrice de Lucie, je suis forcée de lui faire suivre exactement la ligne de ses devoirs, et ce serait souffrir qu'elle s'en écartât si je la laissais désobéir à son père, qui, vous le savez, a expressément défendu en sa présence qu'elle retournât dans le monde avant que son éducation fût achevée.
—    Il est vrai ; mais pour une fois ?
—    Il suffirait de cette seule fois, Madame, pour donner à votre enfant l'idée qu'elle peut composer avec son devoir : il faut qu'elle apprenne à s'y soumettre, dès à présent, sans aucune sorte de restriction, si l'on veut qu'elle ait des principes arrêtés en fait de vertu.
—    C'est pousser trop loin la sévérité. Comment voulez-vous qu'une jeune fille, de l'âge de Lucie, s'astreigne à ne jamais s'écarter un moment de ce qu'on lui prescrit ? Il faudrait lui supposer un degré de raison dont les personnes plus âgées ne sont même pas capables.
—    Assurément, Madame, ce n'est pas quelquefois sans de grands efforts que nous nous soumettons, quel que soit notre âge, à tous les devoirs qui nous sont commandés; mais plus cela est difficile, plus il importe de s'y habituer dès sa jeunesse. L'éducation chrétienne conduit ordinairement à ce résultat : quand nous sommes animés de l'amour de Dieu et de la crainte de l'offenser, il est bien rare que nous n'ayons pas la force de nous vaincre.
—    Tout cela est très bien ; cependant vous conviendrez que je ne puis exiger maintenant de ma fille le sacrifice d'un plaisir que je lui ai promis.
—    C'est là un inconvénient, sans doute. Madame ; mais vous pourriez, il me semble, revenir sur cette promesse, les raisons ne vous manqueraient pas; une mère d'ailleurs ne doit jamais avoir besoin de justifier sa volonté.
—    Ainsi, Mademoiselle, c'est votre dernier mot; vous prétendez que ma fille et moi nous soyons privées de cette fête charmante, car vous savez bien que je ne donnerai pas à Lucie le chagrin d'y aller sans elle.
—    Je n'ai rien prétendu, Madame; j'ai seulement exprimé une opinion que vous daignerez approuver, je l'espère, quand vous y aurez un peu réfléchi. »
Juliette souffrait évidemment en faisant cette réponse, et la lutte qu'on l'obligeait de soutenir lui devenait si pénible, qu'elle eût donné tout au monde pour qu'il lui fût permis de quitter sur- le-champ une personne dont les idées étaient si opposées aux siennes.
Cependant la fermeté qu'elle venait de montrer dans cette circonstance avait produit un tel effet sur l'esprit de la baronne, que, n'osant plus insister, elle sortit sans prononcer un mot de plus. Juliette crut alors que leur rupture n'était plus douteuse, et son cœur s'en affligeait, lorsqu'elle vit entrer Lucie tout en larmes, et ayant l'air si maussade, qu'elle jugea que Mme de Granville avait eu le courage de lui annoncer qu'elle n'irait point à la fête.
„ Vous paraissez affligée, ma jeune amie ; vous serait-il arrivé quelque malheur ? demanda
l'institutrice.
— Si ce n'est un malheur, c'est du moins une chose qui me donne bien du chagrin, Mademoiselle; car vous conviendrez qu'il est très- désagréable d'être forcée de renoncer à un plaisir que l'on nous a promis.
— C'est en effet une contrariété, ma chère Lucie ; mais si vous vouliez reconnaître qu'au lieu d'une contrariété de ce genre, vous auriez pu être frappée par des afflictions réelles, par des adversités qui malheureusement sont le partage de tant d'infortunés en ce monde, je pense qu'au lieu de vous plaindre d'une pane vous vous ce petit sacrifice, afin de mériter qu'on vous en épargne de plus grands.
— Mais pourquoi maman m'a-t-elle promis que nous irions à cette fête ? C'était donc pour me donner un chagrin à la place d'un plaisir ?
— Vous m'affligez, Lucie; je n'aurais jamais cru que de telles paroles pussent vous échapper.
Eh quoi ! vous l'objet de toute la tendresse de madame votre mère, vous osez former contre elle une telle supposition ! C'est manquer a la fois à tous les sentiments que vous lui devez. Croyez-moi, repoussez loin de vous une pensée si coupable ; quelle que soit la volonté de celle qui vous a donné la vie, songez que c est toujours votre bien qu'elle a en vue, et qu'il faut vous y soumettre comme a un ordre émane du Ciel même. Ah ! je vous trouve bien heureuse de pouvoir suivre encore la volonté d'une mère. . . Par combien de sacrifices n'achèterais-je pas une telle félicité ! »
L'orpheline n'avait pu prononcer ces derniers mots sans laisser échapper des larmes, qui touchèrent profondément Lucie ; car, à travers tous les défauts que l'on avait laissés croître chez cette enfant, elle était douée d'une sensibilité qui ne demandait qu'à être bien dirigée pour devenir en elle une qualité charmante. Regrettant ce qu'elle venait de dire, et sincèrement affligée d'avoir réveillé les douloureux souvenirs de son institutrice, pour laquelle elle avait autant de respect que d'affection, elle resta pensive ; puis tout à coup se jetant dans les bras de Juliette : « Pardonnez-moi, lui dit- elle ; je vois maintenant combien j'ai eu tort de m'exprimer ainsi ; mais je comptais si bien m'amuser à cette fête !
—    Chère Lucie, ne la regrettez pas; il est des plaisirs beaucoup plus doux que vous ignorez encore ; nous les chercherons, et je suis sure que bientôt vous n'en voudrez plus d'autres.
—    Eh bien ! je vous promets de n'y plus penser, et de ne plus accuser maman quand elle me refusera quelque chose. Allons la trouver ensemble, car elle avait aussi du chagrin quand je l'ai quittée. »
En même temps elle entraîna Juliette, et alla combler la baronne de si tendres caresses, que cette dernière, en la pressant sur son cœur, se consola de la privation qu'elle s'était imposée. Se tournant alors vers l'orpheline, qui se tenait à quelques pas dans une attitude modeste elle l'attira vers elle, et lui dit tout bas :
— Vous êtes bien sévère; mais je vous dois un des plus doux moments de ma vie ; je ne l'oublierai pas.

Cet instant fut aussi bien doux pour notre Juliette, car la victoire qu'elle venait de remporter sur la mère et sur fa tille lui prouvât que les difficultés qu'elle avait craint de rencontrer pour l'éducation de son élève ne seraient pas aussi insurmontables qu elle les avait jugées d'abord. Il lui fut aisé de reconnaître que les défauts de Mme de Granville ne tenaient qu'à une mauvaise direction dans les idées, et il ne lui parut pas impossible de lui en suggérer de plus conformes à son bonheur comme à celui de sa famille.
Le soir même elles eurent ensemble un entretien qui ne fit que l'affermir dans cette résolution. Se trouvant seule avec la baronne, cette dernière lui dit en souriant :
« Eh bien ! j'espère que vous devez être contente de moi ? Vous avez à la fois triomphé aujourd'hui de mon goût et de ma volonté. En vérité, ce sont là de ces sacrifices que je ne me croyais pas capable de l'aire; ce qui est certain, c'est que personne ne les eût obtenus autrefois.
—    C'est peut-être qu'autrefois, Madame, répondit Juliette, vous ne sentiez pas encore tout le bonheur que goûte une mère qui se consacre sans partage à l'éducation de sa fille : Lucie était bien jeune alors ; maintenant qu'elle est arrivée à l'âge où elle sentira mieux chaque jour le prix de vos soins, où elle vous en dédommagera de plus en plus par son respect et sa tendresse, vous voulez lui offrir en vous-même le parfait modèle de toutes les vertus qu'elle doit acquérir.
—    Sans doute, c'est là mon désir, reprit la baronne; mais j'avoue à ma honte que je manque de courage pour le réaliser. O ma chère Juliette, vous ne savez pas combien ce inonde, qu'il faudrait que j'abandonnasse entièrement, offre d'attraits à ceux qui, comme moi, y ont passé leur jeunesse. C'est une vie factice où le cœur a peu de part, j'en conviens ; mais ce n'en est pas moins un enchantement, une occupation continuelle qui nous ravit et nous dérobe à nous-même. Ici, au contraire, dans cette retraite que je suis forcée d'habiter, où j'ai si rarement la possibilité de me livrer à la société que j'aimais,
eh bien' je péris d'ennui; le temps, que je trouvais toujours si rapide, me parait maintenant d'une longueur insupportable, et quand les amies, avec lesquelles j'ai conservé quelques relations, me font la peinture des amusements dont elles jouissent, je vous assure que je me sens bien malheureuse, car enfin, qu'ai-je pour me dédommager ?
— Peu de chose, sans doute, Madame, répondit Juliette, si vous envisagez les plaisirs du monde comme les seuls qui puissent constituer le bonheur ici-bas; mais tout, si vous vouliez réfléchir aux biens sans nombre que le Ciel a mis à votre portée. C'est ainsi que nos joies et nos tristesses dépendent fort souvent de l'opinion que nous nous formons de la vie ; beaucoup de gens seraient, je crois, moins portés à s'en plaindre, si eux-mêmes ne s'attachaient à la rendre misérable.
—    Ainsi donc, vous pensez que je ne dois accuser que moi de l'ennui que j'éprouve ?
—    Je pense du moins, Madame, qu'il dépendrait de vous de le diminuer considérablement. Espérer un bonheur parfait sur la terre serait sans doute une folie; mais, quelque triste que soit généralement la vie humaine, il est un grand nombre de situations où l'on peut jouir. Je ne me croyais pas capable de faire; ce qui est certain, c'est que personne ne les eut obtenus autrefois.
— C'est peut-être qu'autrefois, Madame, répondit Juliette, vous ne sentiez pas encore tout le bonheur que goûte une mère qui se consacre sans partage a l'éducation de sa fille : Lucie était bien jeune alors ; maintenant qu'elle est arrivée à l'âge où elle sentira mieux chaque jour le prix de vos soins, où elle vous en dédommagera de plus en plus par son respect et sa tendresse, vous voulez lui offrir en vous-même le parfait modèle de toutes les vertus qu'elle doit acquérir.
— Sans doute, c'est là mon désir, reprit la baronne; mais j'avoue à ma honte que je manque de courage pour le réaliser. O ma chère Juliette, vous ne savez pas combien ce monde, qu'il faudrait que j'abandonnasse entièrement,' offre d'attraits à ceux qui, comme moi, y ont passé leur jeunesse. C'est une vie factice où le cœur a peu de part, j'en conviens ; mais ce n'en est pas moins un enchantement, une occupation continuelle qui nous ravit et nous dérobe à nous-même. Ici, au contraire, dans cette retraite que je suis forcée d'habiter, où j'ai si rarement la possibilité de me livrera la société que j'aimais ; eh bien ! je péris d'ennui ; le temps, que je trouvais toujours si rapide, me parait maintenant d'une longueur insupportable, et quand les amies, avec lesquelles j'ai conservé quelques relations, me font la peinture des amusements dont elles jouissent, je vous assure que je me sens bien malheureuse, car enfin, qu'ai-je pour me dédommager ?
— Peu de chose, sans doute, Madame, répondit Juliette, si vous envisagez les plaisirs du monde comme les seuls qui puissent constituer le bonheur ici-bas ; mais tout, si vous vouliez réfléchir aux biens sans nombre que le Ciel a mis à votre portée. C'est ainsi que nos joies et nos tristesses dépendent fort souvent de l'opinion que nous nous formons de la vie ; beaucoup de gens seraient, je crois, moins portés à s'en plaindre, si eux-mêmes ne s'attachaient à la rendre misérable.
—    Ainsi donc, vous pensez que je ne dois accuser que moi de l'ennui que j'éprouve ?
—    Je pense du moins, Madame, qu'il dépendrait de vous de le diminuer considérablement. Espérer un bonheur parfait sur la terre serait sans doute une folie; mais, quelque triste que soit généralement la vie humaine, il est un grand nombre de situations où l'on peut jouir d'une large portion de ce bonheur tant envié, quand on veut le chercher autour de soi et dans son propre cœur ; c'est le cas où vous me semblez être, Madame.
—    Quelle erreur est la vôtre, ma chère Juliette ! ne viens-je pas de vous dire que je ne trouve rien de pire que mon existence, et puis-je espérer de l'embellir en m'éloignant précisément de tout ce qui peut la rendre agréable ? Expliquez-moi donc votre pensée, car je ne la comprends pas.
—    En vérité, Madame, il faut beaucoup compter sur votre indulgence, sur votre bonté, pour oser traiter avec vous un sujet que mon âge et mon expérience semblent m'interdire. Si vous exigez que je réponde à vos questions, veuillez du moins vous souvenir que chacune des idées que j'exprime devant vous m'a été suggérée par mon excellente mère, que ce sont toujours ses jugements que je reproduis, et non les miens.
—    Je le sais, interrompit la baronne ; et c'est justement ce qui redouble ma confiance. Toutes les vertus qui brillent en vous, votre discernement précoce, prouvent la haute sagesse de celle qui vous a élevée, et je désire connaître toutes les idées qu'elle vous a transmises, principalement sur le point que nous traitons. Parlez donc sans crainte, ma jeune amie; dites-moi d'abord comment vous croyez qu'en sacrifiant mes goûts, mes habitudes, en un mot tous les genres d'attraits qui m'attachent au monde, je pourrais échapper à l'ennui dont je suis dévorée dans cette espèce de désert, où je vis malgré moi.
— Ce désert, Madame, vous offrirait mille charmes si vous vouliez les y chercher, et surtout les comparer aux vains plaisirs dont vous avez joui au milieu du tourbillon du monde. Ici tout est réel, tout est selon le cœur et la raison ; là tout est futile, tout est factice, et ne peut laisser à l'âme que d'importuns souvenirs, que de trompeuses illusions, dont l'esprit ne saurait jamais se nourrir sans danger. C'est du moins ce que pensait ma mère des dissipations mondaines ; elle ne les croyait propres qu'à nous éloigner des occupations qui conviennent à notre sexe, et de la pratique des vertus qui nous gagnent le cœur de ceux que nous aimons.
« Souviens-toi, ma Juliette, me disait cette tendre mère, qu'une femme est destinée à s'occuper sans cesse du bonheur de tout ce qui l'entoure. C'est de son mérite, de ses prévenances, de la sûreté comme de l'agrément de son caractère que dépend d'abord la félicité de ses parents, et ensuite celle de l'époux qu'on lui choisit. Les charmes extérieurs qu'il trouve en elle reçoivent souvent, il est vrai, son premier hommage ; mais, si elle ne savait qu'être belle, elle n'obtiendrait de lui qu'un sentiment passager. Pour conquérir toute son affection et sa confiance, il faut qu'elle possède des avantages que le temps ne puisse détruire ; il faut que, sans chercher à briller par l'esprit, elle s'efforce de lui être toujours agréable, qu'elle étudie ses goûts, qu'elle paie à sa vertu le premier tribut d'admiration, qu'elle s'associe à ses joies, le console dans ses revers, qu'elle soit enfin sa meilleure, sa plus constante amie.
« Comme mère de famille, la mission de la femme ici-bas est encore plus sacrée, car c'est presque toujours de l'éducation et des exemples qu'elle donne à ses enfants que dépend leur avenir ; c'est d'elle qu'ils doivent apprendre à pratiquer tous les devoirs que la religion et la société imposent ; et ces devoirs, elle ne saurait les étudier au milieu des vains prestiges du monde. . . Crois-en donc mon expérience, «foutait cette bonne mère ; ne recherche jamais que les plaisirs purs que nous offre l'intérieur de la famille; la vie de la femme, cette vie toute d'amour, d'abnégation et de sacrifices, ne doit être que là, parce que l'obscurité dont elle s environne prête un nouvel éclat à ses vertus. »
Juliette aurait pu continuer longtemps encore sur le même sujet sans que la baronne fût tentée de l'interrompre, car cette peinture que Ion venait de lui tracer d'une femme modeste et vertueuse lui démontrait, mieux que n'auraient pu le faire les plus sanglants reproches, toute l'inconséquence de sa conduite passée. Elle était tombée dans une sombre rêverie, d'où elle ne sortit que pour manifester ses regrets.
„ Que vous êtes heureuse ! s'écria-t-elle en regardant la jeune fille ; que vous êtes heureuse d'avoir eu une mère qui ait gravé de telles leçons dans votre cœur!. . . Hélas! c'est le contraire que l'on a fait pour moi ; au lieu de me montrer les dangers du monde, on l'a peint à mes yeux sous les couleurs les plus séduisantes, et j'avais adopté la plupart de ses erreurs, avant d'être en état de réfléchir aux écueils que je pouvais y rencontrer. Aujourd'hui même, je l'avoue, soit aveuglement, soit que les impressions qui m'ont frappée aient laissé dans mon esprit des traces trop profondes, je ne suis pas encore entièrement détrompée des illusions dont je me suis nourrie ; rien, d'ailleurs, ne saurait m'en dédommager ici. N'ai-je pas négligé tout ce qui pouvait embellir ma retraite, tout ce qui pouvait m'obtenir la tendresse et la confiance de celui auquel le sort m'a liée ?
—    Ah ! Madame ! s'écria à son tour l'orpheline, vous oubliez en ce moment les témoignages d'affection que M. de Granville vous donne sans cesse, et ce serait, permettez-moi de le dire, vous montrer injuste envers lui que d'accuser son cœur.
—    Le devoir seul l'attache à moi, chère Juliette; et le malheur est de ne pouvoir s'en plaindre, puisque j'ai provoqué son indifférence en manquant à l'esprit d'ordre qu'il apprécie avant tout, et en ne cherchant pas à acquérir les talents et les qualités qui peuvent lui plaire. Abusée jusqu'ici par une sotte vanité, je me suis persuadée que la beauté dont j'étais pourvue devait me donner des droits suffisants à son admiration, à sa tendresse : vous avez détruit ma funeste erreur; mais le mal est fait, je ne puis plus le réparer; j'ai trente-quatre ans. . .
—    Eh ! qu'importe l'âge, Madame, reprit la jeune fille, quand on a en soi tout ce qu'il faut pour faire oublier un tort quelconque ? Ne connaissez-vous pas le noble caractère de votre
époux ? Daignez faire quelques efforts pour lui prouver votre affection; daignez adopter ses goûts, ses sentiments, vous livrer aux études qu'il aime, lui montrer que, tout entière à vos devoirs d'épouse et de mère, la retraite où vous vivez n'a plus rien d'effrayant pour vous, bientôt vous recueillerez le fruit de vos soins, en voyant que son bonheur et celui de votre Lucie seront votre ouvrage.
— Eh bien ! dit alors Mme de Granville, entièrement vaincue, vous serez donc mon guide, mon soutien; car, sans vous, ma persévérance ne tarderait pas à être en défaut ; c'est sur vous qu'il faut que je m'appuie, si je veux triompher de moi-même. . . Oh ! ne baissez pas ainsi les yeux, ne m'alléguez plus votre extrême jeunesse ; ne l'emportez-vous pas sur moi en raison comme en talent ? C'est donc à vous à me donner des leçons, que je ne recevrais de nulle autre. Vous serez aussi mon institutrice, et, pour que désormais chacun de nous soit tout à fait dans son rôle, je veux que vous me nommiez votre Adèle, comme vous dites à ma fille, ma Lucie. »
L'orpheline s'était jetée dans les bras de la baronne, qui l'y retint en pleurant et en riant tour à tour.
« Parlez donc, lui dit-elle ensuite; est-ce que le joli mentor ne veut pas de la pauvre Adèle?
—    Il est, au contraire, si pénétré de ses bontés, reprit la jeune fille, qu'il ne sait comment l'en remercier, et qu'il demanderait volontiers, à genoux, d'être moins bien traité, car le poids de sa reconnaissance dépasse ses forces.
—    De la reconnaissance ! et que dirai-je donc, moi, qui vais tout lui devoir ? O ma chère Juliette ! c'est de cet instant seulement que je commence à sentir le prix d'une pure amitié, que sans vous je n'aurais jamais goûtée peut-être. Maintenant mon cœur est à l'aise, je suis en paix avec moi-même, car je veux sérieusement suivre vos avis et marcher sur vos traces. »
Ces paroles émurent profondément l'orpheline. Quels que fussent les regrets dont son cœur était encore brisé en songeant à la perte de sa mère, elle sentait que la vie lui serait moins triste désormais, puisqu'elle pourrait la rendre utile aux personnes qui l'avaient si généreuse ment accueillie dans sa détresse ; et cette pensée était pour elle une consolation puissante.
De retour auprès de sa fidèle Marianne, qui l'attendait, elle ne lui dit pas la conversation qu'elle venait d'avoir avec Mme de Granville, mais elle lui montra un visage plus épanoui que de coutume, et se mit ensuite à faire avec elle la prière du soir. Depuis que le malheur les avait attachées l'une à l'autre, jamais elles n'avaient manqué de se réunir pour accomplir ce pieux devoir, et la pauvre veuve y puisait chaque jour plus de courage et de résignation. Tout en pleurant son Antoine, elle ne pouvait se lasser de remercier Dieu de lui avoir conservé cette jeune orpheline, dont elle était fière comme si elle lui eût donné le jour. Son affection pour Juliette était même poussée si loin, que jamais elle ne souffrait qu'une autre la servit : elle veillait sur elle comme une tendre mère veille sur son enfant, et ne pouvait entendre faire son éloge sans renchérir encore sur ses qualités.
Agréablement surprise ce soir-là en voyant l'air satisfait de sa bonne maîtresse, c'est ainsi qu'elle l'appelait toujours, elle lui prit affectueusement la main et lui dit :
« Mes vœux sont donc exaucés : vous êtes moins triste, moins abattue. Ah ! puissé-je enfin vous voir heureuse !
— Heureuse ? dites-vous. Non, chère Marianne, non, je ne puis plus l'être en ce monde, répondit la jeune fille, puisque la perte de ma mère sera toujours présente à mon cœur ; mais je puis goûter les consolations que Dieu, dans sa bonté, a daigné m'offrir ; il m'a donné en vous une amie tendre et fidèle, et dans ce lieu, où sa divine providence nous a conduites, de nobles et généreux protecteurs, qui, chaque jour, s'efforcent d'adoucir notre infortune.
—    Qui donc eût repoussé un ange tel que vous ? Peut-on vous voir et ne pas vous chérir ?
—    Bonne Marianne, votre affection pour moi va beaucoup trop loin : ici c'est votre cœur qui parle, et non votre raison, car vous me prêtez un mérite qu'assurément je n'ai pas; ce serait manquer de reconnaissance envers nos bienfaiteurs, que de ne pas attribuer à leur seule bonté les témoignages d'intérêt qu'ils nous donnent. »
Marianne se tut, mais ne rabattit rien de son opinion sur sa maîtresse bien-aimée. Cette dernière, avant de se coucher, alla embrasser Lucie, qui dormait en ce moment d'un profond sommeil dans une chambre voisine de la sienne. Jusque alors la jeune institutrice, tout en remplissant religieusement les devoirs qui lui étaient confiés, avait craint de se livrer à toute l'affection que lui inspirait son élève, parce que les difficultés de sa position semblaient lui présager une séparation prochaine; mais les nouvelles dispositions de la baronne avaient fait disparaître ses craintes, et il lui semblait si doux de pouvoir enfin s'abandonner à ses sentiments pour Lucie, qu'elle resta quelque temps à la contempler, en se promettant bien de ne rien négliger pour en faire une femme vertueuse. S'étant retirée ensuite, elle s'endormit paisiblement, car l'âme retrouve toujours un calme bienfaisant quand c'est en Dieu qu'elle met son espérance.

Chapitre 6

Le christianisme a placé la charité comme un puits d'abondance dans les déserts de la vie.
CHATEAUBRIAND.

Le lendemain matin, Juliette, à son réveil, retrouva les pensées consolantes qui l'avaient occupée la veille. Déjà le soleil se montrait radieux à l'horizon; elle sortit de son lit à la hâte pour aller contempler ce magnifique tableau. De son balcon ou dominait sur le village, autour duquel s'étendaient le plus charmant paysage et d'immenses prairies d'où s'exhalaient de délicieux parfums. La terre, en s'éveillant au premier souffle du printemps, paraissait avoir revêtu sa plus brillante parure. Dans les prés, dans les bois, au bord des eaux, tout s'animait, tout prenait une vie nouvelle, tout semblait résonner de douces et lointaines harmonies. Jamais la jeune Moscovite n'avait vu dans son pays un si ravissant spectacle; pendant quelques minutes elle en fut comme extasiée, puis elle dit en laissant échapper des larmes : « 0 ma mère ! ma bonne mère ! si vous étiez là ! »
En cet instant Lucie accourait vers elle. « Déjà levée, ma bonne amie ! que faites-vous donc à ce balcon, si matin ? lui dit-elle en l'embrassant.
— Je contemplais, chère Lucie, ce charmant paysage. Cette première scène du printemps est magnifique, et l'on ne peut se lasser de l'admirer, surtout quand on songe que c'est à Dieu que l'on doit tant de merveilles. Regardez ce beau soleil qui va réchauffer et vivifier la terre ; écoutez le gazouillement de ces jolis oiseaux, qui sautillent le long des haies et sur les arbres, où ils vont commencer leur nid ; voyez ces fleurs près d'éclore, cette verdure des blés et des prairies ; ne dirait-on pas que toute cette belle création se ranime pour célébrer son divin auteur ? C'est pour l'homme qu'il a formé à son image, que toutes ces choses ont été faites ; et pourtant cet être si favorisé, si supérieur au reste de la nature, oublie souvent d'où lui viennent tant de grâces et de bienfaits. Ah ! n'imitons pas une telle ingratitude envers le Seigneur, ma chère Lucie; rendons hommage à sa puissance, à sa bonté, en le remerciant de ses dons. » Toutes deux alors se prosternèrent et se mirent à prier avec tant de ferveur, qu'elles ne virent pas la baronne, qui, en ce moment, entrait à petit bruit avec Marianne.
Mme de Granville ne sentait rien à demi; préoccupée de ses résolutions de la veille, et impatiente de commencer les études dont lui avait parlé sa jeune amie, elle s'était levée de très grand matin, contre sa coutume, pour venir la surprendre.
Il serait impossible de dire les nouvelles émotions dont son âme fut remplie à la vue des deux jeunes filles agenouillées sur le balcon, les mains jointes, en face de ce beau ciel, où s'élevait leur prière, comme un pur encens. Le premier mouvement de la baronne fut de courir vers elles et de les serrer dans ses bras ; mais un sentiment indicible la retint près de la porte, et tombant à genoux, elle aussi se mit à prier.
Juliette, en se retournant, la vit dans cette humble posture, et son cœur en palpita de joie. C'était la première fois qu'elle lui voyait accomplir un acte religieux avec autant de recueillement, et ses espérances delà veille ne firent que s'accroître.
La baronne, après avoir terminé sa prière, vint, encore tout émue, embrasser les deux jeunes filles. « Je croyais être plus matinale que vous aujourd'hui, leur dit-elle ; et c'est vous, au contraire, qui m'avez devancée.
— Oh ! je suis bien contente de m'être levée, reprit Lucie ; car ma bonne amie m'a appris à admirer toutes ces belles choses, qui sont l'ouvrage de Dieu. J'avoue que jusqu'ici je les ai vues sans y songer, ou du moins sans réfléchir d'où elles viennent. Regardez, chère maman, ce joli paysage. C'est singulier, on dirait que le village s'est embelli. Voyez comme toutes ces chaumières font un charmant effet au milieu de la verdure. Quel dommage de les voir habitées par des êtres si grossiers.
— Ce que vous appelez des êtres grossiers, ma chère Lucie, interrompit l'institutrice, sont des gens simples et laborieux, qui ont droit à nos égards et même à notre reconnaissance, puisque' c'est à leurs pénibles travaux que nous devons cette variété de productions de la terre, qu'on voit avec tant de profusion sur la table du riche ; et c'est souvent au milieu de ces braves gens que va se réfugier la vertu quand les autres hommes la méconnaissent. Oui, c'est sous leurs toits rustiques que l'on voit encore la piété filiale en honneur et l'hospitalité sans ostentation ; c'est là que la bonne ménagère, en pétrissant son pain destiné à sa famille, songe en même temps à la part du nécessiteux, qui viendra sans crainte s'arrêter à sa porte; enfin c'est là surtout que résident la paix et l'innocence, au milieu du travail et de la résignation. Sans doute, continua Juliette, tous ceux qui habitent ces pauvres cabanes n'ont pas au même degré les vertus dont je parle : le contact des villes peut en avoir gâté quelques-uns ; mais ce doit être le petit nombre. Il en est d'autres encore qui, accablés sous le poids de la misère, envient quelquefois le bien- être dont ils sont privés. Ceux-ci sont faciles à ramener à des idées meilleures : un peu d'or offert à leur indigence les raccommode bientôt avec l'opulence qu'ils accusaient. C'est presque toujours la faute du riche quand il s'attire la haine ou l'envie du pauvre : tendez la main à celui qui souffre, montrez quelque intérêt à ses maux, bientôt il vous aimera, il vous bénira.
— Eh bien ! je veux être aimée, je veux être bénie, s'écria vivement Lucie. Désormais je ne parlerai plus si légèrement de ces bons villageois, que je trouvais si grossiers et qui sont quelquefois si malheureux. » Puis, se retournant vers sa mère : « Maman, vous deviez me faire plusieurs cadeaux pour aller à cette fête, vous savez?. . . Si aujourd'hui vous vouliez me donner l'argent que vous eussiez dépensé poux- moi ?
— J'y ajouterai, chère enfant, tout celui que j'eusse dépensé pour moi-même, » répondit la baronne, qui avait pris sa part des paroles de l'orpheline, et qui était ravie de fournir à sa fille l'occasion de montrer la bonté de son cœur.
Lucie sauta de joie, et voulait aller à l'instant même distribuer tout l'argent que lui promettait sa mère, aux pauvres paysans qu'elle rencontrerait ; mais la jeune institutrice, sachant que la charité a besoin d'être éclairée pour être bien faite, l'engagea à chercher d'abord les plus nécessiteux, afin de partager entre eux, selon leurs besoins, la somme dont elle pourrait disposer.
« Il ne suffit pas, lui dit-elle, de vouloir soulager les malheureux, il faut encore s'assurer du bon emploi de ses dons, si l'on veut les voir profiter. Du reste, je crois pouvoir vous indiquer quelques pauvres familles qui ont véritablement besoin d'être secourues ; j'en connais une surtout qui mérite le plus vif intérêt, et je puis vous y conduire, si vous le désirez. »
Juliette, en effet, n'était pas en peine de montrer à son élève les plus pauvres cabanes du village. Chaque fois qu'il lui arrivait d'aller seule à l'église avec Marianne, jamais elle ne manquait d'en visiter une ou deux en sortant, et d'y laisser quelque marque de sa bienfaisance. L'emploi qu'elle occupait, et qui lui était très généreusement rétribué, la mettait à même de satisfaire le penchant de son cœur sous ce rapport. Depuis longtemps déjà elle désirait associer Lucie à ses bonnes œuvres, mais les obstacles que suscitait sans cesse la baronne à son plan d'éducation l'avaient forcée d'attendre que cette enfant fût disposée à profiter de ses leçons et de ses exemples.
Enfin le moment est arrivé où elle va recueillir le fruit de sa persévérance. M™ de Granville et Lucie montrent un égal empressement à aller visiter la pauvre famille qu'elle vient de recommander à leur charité. Après le déjeuner, toutes deux prirent avec elle et la bonne Marianne le chemin du village ; en peu d'instants elles arrivèrent à une masure qui semblait sur le point de tomber en ruine, et près de laquelle un chien était couché. Éveillé à l'improviste par les pas qu'il entendit, ce chien se mit à aboyer avec une telle violence, que la baronne et Lucie étaient près de prendre la fuite. « Ne craignez rien, leur dit l'orpheline; il ne vous fera aucun mal. » Ouvrant alors la barrière qui se trouvait à quelque distance de la cabane, elle appela le fidèle animal, qui accourut vers elle en bondissant de joie, et lui lécha les mains comme à une ancienne connaissance.
Un peu rassurées, la mère et la fille osèrent enfin suivre Juliette et Marianne dans la chaumière. Une femme, que l'âge avait rendue aveugle et paralytique, y était seule en ce moment, assise dans un grand fauteuil au coin de la cheminée, et cherchait, au moyen d'un bâton qui lui servait ordinairement d'appui, à ranimer la chaleur du foyer « Qui est là ? demanda-t-elle en entendant marcher.
—    C'est moi, dame Marguerite; c'est moi, répondit Juliette, lui prenant affectueusement la main.
—    Dieu soit loué ! car votre chère présence nous apporte toujours du bonheur. Asseyez- vous là, tout auprès de moi. Je vais vous raconter à quoi nous avons employé l'argent que vous nous donnâtes l'autre jour avec tant de charité.
—    Bonne Marguerite, interrompit vivement l'orpheline, Mme la baronne de Granville et sa fille sont ici avec moi ; elles sont venues dans l'intention de soulager vos peines et celles de
vos enfants : dites-leur tout ce que vous avez souffert.
—    Quoi ! s'écria la bonne femme, Mme la baronne vient aussi visiter la maison du pauvre ? Que Dieu l'en récompense ! qu'il lui conserve son digne époux ! C'est lui qui est bon et accessible au malheureux ! Ah ! s'il eût été ici quand l'an dernier on nous enleva notre pauvre André, qui était le gagne-pain de la famille, peut-être qu'il ne serait pas parti, et sa pauvre grand'mère aurait du moins en mourant la consolation de le bénir...
—    La conscription a donc frappé un de vos enfants ? lui demanda la baronne.
—    Hélas ! oui, Madame : et, pour comble de malheur, le chagrin conduisit peu de temps après son père au tombeau. Il me fallut survivre à mon fils, jugez de ma peine ! Mais ce n'est pas tout : ma pauvre bru, chargée de trois enfants en bas âge et d'une malheureuse infirme comme moi, tomba malade à son tour. Pendant un jour ou deux elle se traîna encore hors de son lit, pour m'assister et soigner ses enfants; mais à la fin le mal fut le plus fort ; et sans monsieur le curé, qui chaque jour nous envoya de la nourriture, nous serions tous morts de misère; car il y a plus de pauvres que de riches dans ce village, et personne autre que le saint homme ne venait à notre secours. Ce fut lui aussi qui soigna ma bonne Christine ; elle revint à la santé, et se remit à l'ouvrage ; mais l'époque du loyer approchait. Celui dont nous tenons le petit morceau de terre qui nous fait vivre, nous pressait sans pitié ; il nous menaçait même de prendre notre vache, seul bien qui nous reste à présent, et de nous chasser de cette pauvre masure. Christine et moi, nous étions bien affligées ; pourtant nous n'osions dire notre peine à M. le curé, qui avait déjà tant fait pour nous. Ce fut alors que cet ange vint à notre aide, continua Marguerite en se retournant vers l'orpheline. Elle vit un jour Christine pleurant dans un coin de l'église, son cœur en fut touché, et en sortant elle la suivit avec la brave femme qui, dit-on, l'accompagne toujours; puis elles vinrent, puis. . . »
Ici Juliette chercha encore à interrompre Marguerite ; mais celles qui l'écoutaient avaient tout compris. La baronne, s'approchant alors de l'aveugle, lui dit d'un ton pénétré :
« Ma bonne mère, c'est aussi cet ange qui nous a amenées vers vous, ma fille et moi ; je regrette amèrement de n'y être pas venue plus tôt ; mais promettez-moi de recourir à nous désormais dans vos besoins.
— En attendant, dit à son tour Lucie, veuillez accepter ceci, dame Marguerite. »
Et l'aimable enfant mit dans la main de la pauvre femme une pile d'écus, que cette dernière reçut avec une vive émotion.
En cet instant Christine, ployant sous le faix d'une énorme bourrée, et suivie de ses trois enfants, qui avaient aussi chacun leur charge, entra dans la cabane. Interdite à la vue de la baronne et de Lucie, qui avaient dans le village la réputation d'être très fières, elle déposa son fardeau et salua gauchement, sans oser articuler une seule parole.
« Viens, viens, lui dit sa vieille mère, qui avait reconnu ses pas ; vois tout cet argent ; eh bien ! c'est madame la baronne et sa fille qui nous le donnent : c'est notre chère bienfaitrice qui les a amenées ici ; elles ont eu aussi pitié de notre misère. »
Christine, joignant les mains, regarda alors la mère et la fille avec un profond sentiment de reconnaissance ; reportant ensuite les yeux sur ses trois enfants, elle dit d'une voix émue :
« Pauvres petits ! vous n'aurez plus faim, et notre cher André aura aussi sa part !
— Il viendra. je l'espère, la chercher lui- même, bonne Christine, lui dit la baronne; vous êtes veuve, il est votre fils aîné, et ce titre lui donne un droit incontestable à l'exemption du service militaire. Je vais écrire au ministre de la guerre dont je suis un peu connue ; et je pense que nous réussirons. »
A ces mots, les deux mères furent saisies d'une telle joie, qu'il leur fut impossible de l'exprimer autrement que par des larmes. Vivement touchée de cette scène, Mme de Granville réitéra à la pauvre famille l'assurance du vif intérêt qu'elle lui inspirait, et quitta la chaumière, emportant dans son cœur de si douces émotions, qu'elle dit tout bas en sortant à sa jeune amie :
« C'est à vous, chère Juliette, que je dois le plaisir que je viens de goûter. Oui, je le sens, quand le bonheur des autres est notre ouvrage, il nous rend plus heureux qu'eux-mêmes. Ah ! pourquoi ai-je méconnu si longtemps d'aussi pures jouissances ! »
Lucie, qui était restée en arrière avec Marianne, se rapprocha en ce moment de son institutrice, et lui dit à son tour, avec un mélange de gaieté et de sentiment :
« Ma bonne amie, si j'étais impératrice, vous seriez à l'instant même nommée intendante de mes plaisirs, car ceux que vous choisissez font tant de bien au cœur, que l'on ne voudrait plus en avoir d'autres. Quel dommage que ma bourse soit à peu près vide, et que nous ne puissions pas aller tous les jours porter la joie chez de pauvres gens comme ceux-ci ! je serais si contente de pouvoir renouveler souvent de si bonnes matinées !
—    Pour la renouveler le plus souvent possible, répondit Juliette en souriant, il faut d'abord nous mettre à l'étude avec ardeur ; vous savez que monsieur votre père vous a promis de récompenser généreusement chacun de vos progrès ; je suis sûre que, quand il saura le digne emploi que vous voulez faire de ses dons, il les multipliera autant que le lui permettront les circonstances.
—    Voilà un moyen; déjà j'y pensais, et j'en userai très certainement; mais n'y en a-t-il aucun autre ?
—    Il reste celui d'une sévère économie dans votre toilette, et dans beaucoup de dépenses dont vos besoins factices vous font souvent une nécessité. Les petites privations que vous vous imposeriez sous ce rapport, chère Lucie, auraient pour vous un double avantage : d'une part, elles vous habitueraient à savoir vous contenter de peu ; de l'autre, elles vous mettraient à même de satisfaire votre cœur, en venant au secours de ceux qui souffrent. Nous pourrions, en outre, dans nos récréations du soir, qui se passent en lectures et en causeries, travailler pour les enfants des pauvres et poulies vieillards, leur faire du linge, des vêtements, dont ils manquent presque toujours. Pendant que l'une de nous lira à haute voix, l'autre tirera l'aiguille. Les étoffes que nous emploierons coûtent peu, et nous réunirons nos bourses pour les achats.
—    Oh ! c'est charmant ! s'écria Lucie; oui, voilà qui est dit : d'abord j'économiserai beaucoup, puis je travaillerai. Maman, vous nous aiderez, n'est-ce pas ? vous joindrez vos économies aux nôtres, vous travaillerez avec nous ?
—    De tout mon cœur, chère enfant ; je te le promets.
—    Et moi donc, demanda la bonne veuve, vous regarderai-je faire ?
—    Non vraiment, reprit Lucie ; vous, chère Marianne, vous serez l'ouvrière en chef, vous nous dirigerez, et vous irez à la découverte des malheureux. »
Il serait difficile d'exprimer la vive satisfaction qu'éprouva la jeune institutrice en entendant son élève former de tels projets. Cette dernière, en rentrant au château, se remit à l'étude avec une nouvelle ardeur ; la baronne n'en montra pas moins pour commencer le cours d'instruction qu'elle se proposait de suivre. Elle voulait même se joindre sur-le-champ aux exercices de sa fille ; mais Juliette lui fit remarquer qu'il serait beaucoup plus convenable que ses études fussent d'abord secrètes, et elle l'engagea à n'en donner connaissance à Lucie que lorsqu'elle aurait acquis, sous ce rapport, un certain degré de supériorité.
Nous avons dit que l'instruction de Mme de Granville avait été très peu cultivée dans sa jeunesse : sauf un peu de piano, de dessin, et les premiers éléments de la langue française, le reste avait été totalement négligé ; mais, résolue de réparer ce tort, trop souvent irréparable, et douée d'une grande intelligence, elle sut tellement profiter des leçons de sa jeune amie, que ses progrès redoublèrent encore son zèle.
Il y avait quelque chose de bien touchant dans l'application de cette femme, naguère indolente, futile, légère, et alors si active, si avide de s'instruire, si docile surtout envers celle qu'elle voulait imiter, et qui, auprès d'elle, n'était qu'une enfant. Leur rôle à chacune était en sens inverse de leur âge; mais l'intimité de leurs rapports n'en souffrait aucunement, parce que, d'une part, il existait un grand fonds d'attachement, une confiance sans bornes, auxquels se joignait une admiration sincère ; et de l'autre, une rare modestie et un zèle empressé, qui jamais ne cessait de se montrer respectueux.
Chaque jour la réforme tardive que Mme de Granville s'efforçait d'opérer sur elle-même devenait plus sensible pour ceux qui l'entouraient. M. de Bonnier, auquel Juliette n'avait pas communiqué les résolutions de sa noble amie, afin de lui laisser tout le plaisir de la surprise, fut véritablement stupéfait quand, au retour d'un petit voyage qu'il avait été forcé de faire, il retrouva l'épouse de son ancien élève presque entièrement métamorphosée.
En effet, ce n'était plus la même personne : l'expression de sa physionomie était aussi changée que ses habitudes et ses manières ; sa beauté, encore si remarquable, semblait en avoir pris un nouvel éclat. Elle s'aperçut que le vénérable vieillard l'examinait avec une attention particulière, et se trouvant alors seule avec lui :
« Mon respectable ami, lui dit-elle, vous cherchez ici la folle d'autrefois, l'épouse dissipée, la mère inconséquente, qui a brisé le bonheur qu'elle devait à vos soins. Ah ! j'espère que cet être coupable ne blessera plus vos regards ; à sa place est une pauvre femme qui reconnaît aujourd'hui tous ses torts, qui voudrait les réparer au prix de son sang, mai s qui craint bien qu'ils ne lui soient jamais pardonnés par celui dont ils ont fait le malheur.
—    Rassurez-vous, Madame, lui répondit le vieillard : on répare ses fautes quand on les pleure, et votre époux vous aime trop tendrement, il est trop généreux pour ne pas accueillir les nouveaux sentiments que vous manifestez ; je connais son âme, et suis garant qu'ils le combleront de la joie la plus vive.
—    Je crois, reprit la baronne avec une touchante naïveté, que tous ces sentiments étaient dans mon cœur ; cependant, sans la vertueuse Juliette, il est probable qu'ils y fussent restés enfouis : c'est à elle, à ses conseils, à ses exemples, que je dois d'être enfin éclairée sur mes devoirs. »
Alors Mme de Granville raconta au bon curé quelle avait été la conduite de l'orpheline, sa courageuse résistance, et enfin les résolutions qu'elle lui avait fait adopter.
Profondément ému de ce récit, qui lui présageait un heureux avenir pour son cher élève, et qui en même temps justifiait si bien toutes les espérances qu'il avait conçues de sa protégée, malgré son extrême jeunesse, M. de Bonnier exprima à la baronne la vive satisfaction dont il était pénétré, et l'encouragea, par ses discours pleins d'onction, à persister dans la nouvelle route qu'elle s'était tracée. Sachant que jusque alors, quels qu'eussent été ses efforts auprès d'elle, les maximes du monde l'avaient emporté, dans son esprit, sur les vérités de la religion, il profita habilement de cet instant pour les lui rappeler encore et l'amener aux saintes pratiques de cette religion sublime, si étroitement liées à notre bonheur comme à notre salut.
« Croyez-moi, Madame, lui dit-il; la vertu qui veut marcher sans cet appui n'est, qu'un orgueil dissimulé que le moindre choc fait faillir. Qui peut répondre de soi, quand il n'a pas Dieu pour guide et pour soutien ? Aujourd'hui ce Dieu de bonté veut vous compter au nombre de ses enfants les plus fidèles, ne résistez pas à sa grâce, ne repoussez pas la main qu'il tend à votre faiblesse; avec elle, vous marcherez d'un pas ferme dans l'étroit sentier que vous voulez suivre. Bientôt aussi une douce paix rentrera dans votre âme : et tous vos devoirs vous deviendront faciles. »
La figure du vénérable vieillard avait en ce moment quelque chose de si grave et tout à la fois de si touchant, que la baronne ne résista plus à cet appel à la vertu.
« Demain, mon Père, lui dit-elle, demain matin j'irai vous trouver au tribunal de la pénitence. »
Après avoir reçu cette promesse, qui achevait de lui prouver le changement complet de l'épouse de son ami, le vieillard rejoignit l'orpheline, à laquelle il voulait témoigner aussi toute sa satisfaction.
« Venez, venez, que je vous bénisse, lui dit-il en l'abordant. Bonne Juliette ! c'est à vous, c'est aux sages enseignements que vous avez répandus ici, que je dois de voir accomplir aujourd'hui un des vœux les plus ardents de ma vieillesse. Maintenant je puis mourir ; je ne craindrai plus rien pour le salut de cette famille, qui m'est si chère.
—    O mon respectable ami ! que parlez-vous de mourir ? s'écria Juliette. Et moi donc, pauvre orpheline, que ferais-je sur la terre si vous aussi vous veniez à me manquer ?
—    Vous continueriez, mon enfant, à y pratiquer toutes les vertus qu'une mère sage a si heureusement fait germer dans votre cœur : vous continueriez à les répandre autour de vous, et vous trouveriez en elles la force de supporter ma perte, comme vous supportez celles qui vous ont frappée. La résignation dont vous avez fait preuve vous a déjà mérité de grandes récompenses, vous en obtiendrez d'autres encore, je l'espère ; ainsi ne songeons pas d'avance à un chagrin qui, pour être inévitable, n'est pas encore venu. Je vis, ma chère Juliette, je vis pour vous bénir, pour partager la joie que vous devez éprouver en voyant les heureux effets de vos soins et de votre persévérance. C'est Dieu lui- même qui vous a inspiré tout ce que vous avez fait : suivez toujours cette inspiration divine, et vous aurez dignement accompli la mission qu'il vous a confiée. »
Juliette trouva bien de la douceur dans l'approbation du saint vieillard, auquel elle portait la plus tendre vénération; mais ce qu'il venait de lui dire sur la probabilité de sa fin prochaine, avait éveillé en elle des craintes que le grand âge du bon curé ne justifiait que trop ; et ces craintes ajoutèrent encore à la tristesse qu'elle s'efforçait vainement d'écarter de son cœur. Il fallut cependant la maîtriser pour s'occuper uniquement de la baronne, qui, peu après, vint lui annoncer elle-même la promesse qu'elle avait faite à M. de Bonnier. Cette promesse s'effectua le lendemain matin, et dès ce moment il y eut un tel accord entre les deux amies, qu'il semblait que la même impulsion les fit agir.
L'éducation de Lucie se ressentit bientôt de cet accord parfait. Adulée autrefois par sa mère, cette enfant avait pris l'habitude de l'exigence, de l'indocilité et d'une humeur capricieuse ; elle était impérieuse ou trop familière avec les femmes qui la servaient, et se plaisait quelquefois à exciter entre elles des jalousies et d'interminables discussions : elle aimait en outre à être remarquée, et ne montrait ordinairement des égards qu'aux personnes titrées ou opulentes.
Peu à peu tous ces défauts se modifièrent. Juliette, en lui inspirant d'abord de l'admiration par la supériorité de ses talents, la noblesse de ses manières et de son langage, était parvenue à prendre un grand empire sur son esprit. Lucie rougissait devant elle de toutes ses imperfections, et désirait ardemment captiver son amitié ; enfin le changement subit qui s'opéra chez la baronne acheva ce que la {jeune institutrice avait si heureusement commencé. De toutes les leçons, il n'en est pas de plus fructueuse que celle de l'exemple. Lucie ne se rendait pas compte comment il se faisait que sa mère était devenue tout à coup si raisonnable ; mais, en la voyant accomplir strictement tous ses devoirs, en recueillant de sa bouche les plus sages conseils, et en remarquant qu'elle s'astreignait elle-même à l'ordre nouvellement établi dans sa maison, non seulement elle sentit croître son respect pour cette bonne mère, mais elle chercha à l'imiter, et parvint à se corriger en très peu de temps.
Les projets charitables que lui avait suggérés son amie ne contribuèrent pas peu aussi à exciter son zèle, car rien ne porte au bien comme le bien lui-même : plus on l'exerce, plus on veut l'exercer; c'est un attrait dont jamais le cœur ne se désenchante ; et Lucie en trouvait tant à multiplier les heureux autour d'elle, que cette jouissance était celle qu'elle recherchait avec le plus d'ardeur.

Chapitre 7

Celui qui a trouvé une femme vertueuse a trouvé un trésor ; il a reçu du Seigneur une source de félicité.
PROVERBES, xviii, 22.

Depuis plusieurs mois, les choses étaient en cet état au château de Bert***, lorsqu'un matin une lettre du colonel annonça son arrivée pour le lendemain.

« Une affaire de service me rappelle en France pour quelques jours seulement, ma chère Adèle, écrivait-il à la baronne. Je n'aurai que de bien courts instants à passer auprès de toi; mais je dois encore m'estimer heureux de pouvoir goûter ce moment de bonheur, au milieu de tous les revers dont nous sommes frappés ici. Il semble que la fatalité se soit   attachée à nos armes. Enfin je vais te revoir ! Je vais revoir ma Lucie, l'ami de mon enfance, toujours si vénéré, et la seconde fille que m'a envoyée la Providence. Tu m'as annoncé que ses exemples et ses leçons ont eu tout le succès que j'en espérais auprès de notre enfant ; le Ciel en soit mille fois loué ! Oh ! si tu savais, mon Adèle, quel bien m'ont fait tes lettres depuis quelques mois, et combien elles m'ont rattaché à cette existence qu'auparavant je prisais si peu!. . . Mais, adieu, adieu. Demain je te reverrai. »

Cette nouvelle inattendue jeta la baronne dans un trouble inexprimable. Elle était ravie, sans doute, de la pensée de revoir un époux dont elle appréciait alors la tendresse et les rares qualités ; mais elle eût souhaité que les progrès qu'elle avait faits dans ses nouvelles études, et dont elle avait gardé le secret avec lui, fussent plus sensibles encore, puisque le principal but de tous ses efforts avait été de lui ménager une douce surprise.
Le lendemain, cependant, tout fut en mouvement au château pour recevoir celui qu'on y attendait. Lucie était ivre de joie. L'orpheline aussi était heureuse de voir l'homme respectable qui lui avait montré une si noble confiance, et le bon curé remerciait Dieu de lui permettre d'embrasser encore une fois son fils d'adoption. Dans son trouble, Mme de Granville eut un moment la pensée de préparer à son mari une petite fête dont les habitants de Bert. . . eussent été les acteurs ; mais, s'étant concertée avec sa jeune amie, sans laquelle elle ne prenait plus aucune détermination, elle reconnut bientôt que les circonstances dans lesquelles l'armée d'Allemagne se trouvait alors, étaient trop pénibles pour que le colonel fût disposé à prendre part à des réjouissances publiques, et elle défendit à ses gens toute manifestation extérieure.
Voulant néanmoins hâter l'instant d'une réunion si désirée, elle monta en calèche, dès le matin, avec M. de Bonnier, Juliette et Lucie, et se fit conduire sur la route par où M. de Granville devait arriver. Un mélange de crainte et de joie faisait palpiter violemment le cœur de cette femme naguère si frivole et si indifférente pour le meilleur des époux. Au moment de le revoir, elle se retraçait avec amertume ses inconséquences passées, le peu de soin qu'elle avait pris de lui plaire; et, quelle que fût la généreuse indulgence qu'il lui montrait dans sa lettre, elle ne pouvait se figurer qu'il lui pardonnât jamais entièrement tout ce qu'il avait dû souffrir.
« Oh ! qu'il est bien vengé ! disait-elle tout bas au vénérable ami qui était assis à ses côtés ; mes regrets pèsent sur mon cœur comme un poids immense, car je le sens, jamais M. de Granville ne pourra oublier cette légèreté qui me fit paraître à ses yeux, pendant tant d'années, si vaine et si ridicule. »
Inutilement le vieillard cherchait à la rassurer ; malgré elle la crainte l'emportait sur l'espérance.
Enfin cette pénible anxiété cessa : Mme de Granville reconnut la voiture de son mari, et, descendant précipitamment de la sienne avec Lucie, elle courut au-devant lui, et l'embrassa avec une telle effusion de tendresse, que ce seul instant le paya de tous ses chagrins.
C'était la première fois que l'excellent époux recevait un accueil aussi empressé. Une joie vive et pure brillait dans ses yeux quand il joignit le curé et Juliette, qui, par discrétion, étaient restés à quelque distance; mais combien les profondes émotions qui se peignaient en lui s'augmentèrent encore en arrivant dans sa maison ! C'est là surtout qu'il allait acquérir toutes les preuves de l'heureux changement que les lettres de sa femme lui avaient fait pressentir, et que sa présence semblait lui confirmer.
Autrefois la baronne, entièrement étrangère aux soins domestiques, avait une femme de charge qui gouvernait tout le château et la maîtresse elle-même, parce qu'elle avait su se rendre nécessaire, et qu'elle joignait une extrême impertinence à beaucoup d'adresse. Ce personnage, qui n'avait réussi qu'à multiplier les dépenses et à s'attirer la haine de tous ceux que sa tyrannie accablait, avait été renvoyé. On avait également supprimé plusieurs autres domestiques inutiles ; néanmoins le service se faisait avec une exactitude remarquable, et un air de satisfaction régnait sur tous les visages. Plusieurs embellissements qui joignaient l'utile à l'agréable, avaient été faits dans les jardins et les dépendances. L'appartement du baron venait d'être restauré avec un goût parfait ; les autres ne se faisaient remarquer que par un air d'arrangement et de propreté qui semblait être le seul luxe qu'on y recherchât désormais. Tout, en un mot, annonçait dans cette demeure l'ordre et les soins assidus de la maîtresse, et elle en faisait les honneurs à son mari avec une grâce si touchante, qu'en la contemplant il croyait parfois être le jouet d'un songe. Il avait tout vu, tout deviné. Aucune amélioration ne lui avait échappé, ses regards attendris allaient alternativement de sa femme à sa fille; puis, de ces deux êtres si chers, il les ramenait sur Juliette, dont il reconnaissait pleinement l'heureuse influence, et il disait tout bas à son respectable ami, qui partageait son bonheur : « Cet ange a fait ici des miracles. Comment m'acquitterais-je jamais de tout ce que je lui dois ? »
Après le dîner, pendant lequel Lucie avait rendu un compte exact de ses diverses études, elle se plaça au piano; sa mère l'y suivit, sur un signe que lui firent M. de Bonnier et l'orpheline, et elles exécutèrent ensemble un morceau à quatre mains avec une si étonnante supériorité, que le colonel, ne résistant plus à ses émotions successives, courut les presser toutes deux dans ses bras en s'écriant : « Assez ! assez ! vous me rendez trop heureux ! » S'approchant ensuite de l'orpheline, et lui serrant la main avec un sentiment indicible : « Vous avez dépassé toutes mes espérances, lui dit-il, chère et bonne Juliette ; après m'avoir rendu le plus fortuné des hommes, achevez votre ouvrage, en me promettant de me regarder désormais
comme votre second père. » La jeune fille était trop émue pour répondre comme elle l'eût désiré à ce témoignage d'affection et de reconnaissance, mais les larmes qui mouillaient sa paupière disaient assez ce qui se passait dans son cœur.
Pendant que cette scène de famille avait lieu, une foule d'habitants du village s'avançaient vers le château. Une paysanne, tenant la main d'un jeune homme couvert d'un mauvais habit militaire, était à la tête de cette troupe. « Vive la baronne de Granville ! Vive notre brave colonel ! Vive la jeune Moscovite ! » criaient-ils tous ensemble. Le curé alla voir ce qui pouvait donner lieu à ces cris extraordinaires, et revint aussitôt, amenant avec lui Christine et sou fils André. La foule, par respect, resta dans l'antichambre.
« Le voilà, Madame ! le voilà ! dit l'heureuse mère en montrant son fils bien-aimé à sa bienfaitrice; il vient d'arriver, et j'ai voulu vous l'amener tout d'abord. »
Le colonel demanda quelques explications. Alors Christine, surmontant, dans l'excès de sa joie, sa timidité habituelle, se mit à raconter tout ce que la jeune Moscovite, la baronne et Lucie avaient fait pour elle. « Depuis que ces bonnes dames sont venues chez nous, dit-elle, ma mère Marguerite, mes enfants et moi, nous n'avons plus manqué de rien ; il ne nous fallait plus que notre André. Eh bien ! Mme la baronne nous l'a rendu ! Ah ! le bon Dieu la bénira, j'espère, ainsi que ces deux chères demoiselles ; tout ce qu'on fait pour les malheureux, il le rend avec usure. »
M. de Granville était vivement touché, car sa femme et sa fille venaient d'acquérir à ses yeux un nouveau mérite. Il voulut prendre part à leur bonne œuvre, en donnant au fils de Christine de quoi s'habiller à neuf, et en lui promettant que désormais il serait employé au château. S'étant aussi avancé vers les bons villageois, qui tous lui portaient un véritable attachement, il leur adressa des paroles pleines de bienveillance, et leur fit distribuer des rafraîchissements qui redoublèrent encore les vivats.
Lorsque toutes ces bonnes gens se furent retirés, le baron embrassa tendrement sa femme et sa fille, et dit à cette dernière : « Je te félicite, ma Lucie; ton cœur sait apprécier le bonheur de faire des heureux; c'est une jouissance que la satiété ne saurait atteindre, et qui conduit presque toujours à la vertu.
— Autrefois, répondit ingénument la jeune fille, je ne savais pas la goûter, cette jouissance : j'avais peur de ces bons paysans, ou du moins ils m'inspiraient de la répugnance; ma bonne amie, après m'avoir fait rougir de ma sottise, m'a conduite parmi eux, m'a montré leur misère, et maintenant je ne suis heureuse que quand je peux la soulager. »
Alors, avec toute la vivacité de son âge, elle conduisit son père à une armoire dans laquelle étaient renfermés du linge et des vêtements destinés aux pauvres ; étalant successivement ces divers objets sous les yeux du baron, elle lui montra l'ouvrage de sa mère, le sien, celui de sa jeune amie, et dit ensuite : « Demain matin notre bonne Marianne, qui ne se lasse jamais quand il s'agit des malheureux, ira leur distribuer toutes ces choses, afin que la joie de votre arrivée, cher papa, se répande aussi dans leurs cabanes. »
Ces mots, recueillis de la bouche de son enfant, doublèrent encore le bonheur de l'excellent père ; et quand il rejoignit la baronne et Juliette, il leur exprima de nouveau la joie dont, son âme était pénétrée.
Hélas ! cette joie, qu'il était si digne de goûter, fut bientôt troublée par la nécessité d'une nouvelle séparation. Le peu de jours qu'il lui était permis de passer dans sa famille s écoulèrent avec une rapidité désespérante.
« Pourquoi les ai-je revues ? dit-il à son vénérable ami en allant lui faire ses adieux. Pourquoi ai-je passé auprès d'elles des moments si doux, puisqu'il fallait encore une fois m arracher au bonheur ? Moins heureux autrefois, je trouvais la force de m'éloigner d'ici, et je comptais ma vie pour rien dans les combats; mais aujourd'hui que tous mes liens sont resserrés, cette séparation me paraît affreuse, et ce ne sera pas sans quelque effroi, peut-être, que j irai affronter de nouveaux périls : l'existence acquiert tant de prix au sein d'une famille dont on se sent aimé !    
_ Oui mon cher enfant, répondit l'excellent homme auquel ces paroles s'adressaient, oui, je sens votre peine. Il est des devoirs bien pénibles à remplir dans ce monde, où nous comptons peu de vraies jouissances ! Mais, plus votre sacrifice est grand, plus la force de votre âme s'accroîtra, je l'espère, et plus vous trouverez de consolation dans l'estime de vous-même. Toute action difficile, qui a un but noble et élevé, porte avec elle sa récompense. Qui nous dit, d'ailleurs, que vous ne serez pas bientôt rendu aux objets de votre juste affection ? Cette guerre désastreuse ne peut durer toujours ; les nations sont fatiguées de combattre.
—    Je crains que la nôtre, répliqua le colonel, ne succombe enfin dans la lutte, et n'ait à subir tôt ou tard le joug de l'étranger. Quoi qu'il arrive, quelle que soit la peine que j'éprouve en m'éloignant de ce que j'ai de plus cher au monde, je n'en serai pas moins dévoué à mon pays. Ici, devant l'ami de ma jeunesse, continua-t-il en pressant la main de M. de Bonnier, j'ai pu m'abandonner pendant quelques instants à la faiblesse de mon cœur; mais, en face de l'ennemi, j'ose croire que mon courage ne faillira pas; promettez-moi seulement de veiller sur ma famille, de la diriger toujours par votre sagesse et votre prudence.
—    Ah ! je m'y engage bien volontiers, tant qu'il plaira à Dieu de prolonger mes jours, s'écria le digne homme eu retenant un sanglot près de lui échapper. Adieu, mon fils, adieu ! »
Tous deux alors se jetèrent dans les bras l'un de l'autre; ils y restèrent un moment dans une douloureuse étreinte, puis le vieillard étendit la main sur le front du guerrier, qui reçut à genoux sa bénédiction; et ils se séparèrent.
Pendant que cette scène se passait au presbytère, tous les habitants du château étaient plongés dans la tristesse, Les chevaux étaient mis à la voiture ; l'heure du départ allait sonner. La baronne et Lucie suivaient avec angoisse les mouvements de la pendule, tandis que Juliette, debout auprès d'elles, versait des larmes
Le baron, en rentrant, vit ce groupe qui renfermait ses affections les plus tendres, et sentant la nécessité de brusquer son ne pas céder à la douleur qui l'oppressait, embrassa étroitement sa femme et sa fille, prit sur ses lèvres la main de l'orpheline, et sortit précipitamment, sans pouvoir articuler un seul mot. Un instant après, le bruit des roues annonça qu'il s'éloignait.

Chapitre 8

Le chrétien se regarde toujours comme un voyageur qui passe ici-bas dans une vallée de larmes, et qui ne se repose qu'au tombeau.
CHATEAUBRIAND.

Plongée dans un morne désespoir, la baronne resta deux jours comme anéantie. Il semblait qu'un pressentiment funeste s'attachât pour elle à ce cruel départ ; une crainte vague I avait saisie au moment où son mari s'était éloigné, et ce ne fut qu'après bien des efforts que Juliette réussit à lui rendre un peu de calme et d'espérance.
Mais tandis que cette dernière prodiguait à 1 épouse affligée toutes les consolations que son cœur lui suggérait, une profonde inquiétude la dominait elle-même. Le bon curé, pour lequel elle éprouvait une affection toute filiale, n'avait pu voir le départ du colonel, dans les circonstances où se trouvait alors la France, sans en être vivement affligé. Cette affliction, qu'il cherchait à dérober sous l'apparence d'un grand calme, avait produit sur sa santé, déjà très- chancelante, un effet si funeste, que peu de jours après il fut dans l'impossibilité de venir au château, et même de continuer l'exercice de son ministère. Les paroles qui lui étaient échappées sur sa fin prochaine se retracèrent alors à l'esprit de Juliette d'une manière plus sinistre encore ; et elle n'eut plus un moment de repos. Enchaînée auprès de Mme de Granville et de Lucie qu'il fallait distraire sans cesse comme toutes les personnes qui ne sont pas habituées à supporter les peines de la vie, la pauvre enfant n'osait les quitter qu'une ou deux fois par jour pour aller s'assurer de l'état du vieillard ; et quoiqu'elle eût installé Marianne auprès de lui' dès qu'elle s'était aperçue que sa situation exigeait des soins particuliers, elle regrettait amèrement de ne pouvoir se consacrer elle-même à cet ami si cher : c'était le plus grand sacrifice qu'elle pût faire à ses devoirs.
Un matin qu'elle se rendit chez lui comme de coutume, elle apprit que depuis la veille il s'était senti si oppressé, qu'il n'avait pu quitter le grand fauteuil où il se reposait ordinairement; et elle fut si frappée de l'altération de ses traits, qu'elle résolut à l'instant de ne plus le quitter, et fit dire au château qu'on ne l'attendit pas.
La situation de M. de Bonnier n'avait d'autre caractère qu'un affaissement général; cependant il était aisé de voir que cet affaissement tendait à une prochaine destruction. Son médecin, qui, ainsi que tous les habitants de Bert. . ., lui portait un vif attachement, était assis à ses côtés quand l'orpheline entra. Elle l'interrogea du regard, et ne put démêler d'abord ce qu'il pensait de la position de son malade, qu'il ne voulait point alarmer eu manifestant ses craintes, ou plutôt ses tristes convictions; mais, quand il sortit, Juliette apprit, en le reconduisant, qu'il ne conservait nulle espérance. « Dans quelques heures, dit-il d'une voix émue, tout sera fini pour cet homme de bien. Il m'a questionné sur son état, et j'avoue que je n'ai point eu le courage de lui dire la vérité ; je lui ai laissé croire que sa vie pourrait se prolonger encore. »
Accablée sous le poids d'un si funeste arrêt, la malheureuse jeune fille resta immobile pendant quelques minutes : aucune plainte cependant ne sortait de sa bouche ; elle avait déjà tant appris à supporter les afflictions ! mais comme en cet instant toutes celles qu'elle avait souffertes se ranimèrent vives et poignantes au fond de son cœur ! Incapable de rentrer sur-le- champ auprès de son vénérable ami, elle ouvrit une petite porte qui communiquait du presbytère à l'église, et alla s'agenouiller dans ce temple rustique où chaque jour elle venait unir sa prière à celles des bons villageois.
L'église était déserte : elle put y gémir en liberté ; se rappelant toutefois que ses soins pouvaient être utiles à son cher malade, bientôt elle retourna près de lui, s'efforçant de lui dérober les traces de sa douleur.
Sur un signe du vieillard, Marianne, qui le servait avec le zèle le plus affectueux, laissa l'orpheline seule avec lui. « Approchez-vous, mon enfant, dit-il à cette dernière d'une voix très affaiblie ; venez me donner une preuve de votre affection; celle-là, ma chère Juliette sera la plus précieuse de toutes, et je l'attends de vous, comme de l'âme la plus véritablement chrétienne que je connaisse. Écoutez-moi : je crois que ma fin approche. Depuis longtemps déjà je la pressentais, vous le savez, et Dieu
m'a fait la grâce de m'y préparer; mais maintenant qu'il me semble la sentir plus près encore, je voudrais être tout à fait éclairé sur mon état. Vainement j'ai questionné le médecin, il a cherché à me rassurer, et ne m'a pas répondu comme je le désirais. Vous aussi vous l'avez interrogé, sans doute, et il a dû vous dire la vérité : c'est elle que je vous demande, ma fille ; parlez, parlez sans crainte : quelques devoirs me restent à remplir, et, si tout est près de finir pour moi, vous comprenez combien il importe que je me hâte. . . »
A cette question si inattendue, l'orpheline fondit en larmes, et tomba éperdue aux pieds du vieillard, sans pouvoir articuler un seul mot ; il comprit cette muette réponse, et, ayant sonné, il donna des ordres à voix basse à la vieille ménagère qui le servait ; puis, se retournant vers Juliette, il lui dit avec le calme d'un ange : « Ne pleurez pas, mon enfant ; vous savez que la mort du chrétien n'est que la fin de son exil sur la terre : le mien a duré quatre-vingts ans, ne regrettez pas qu'il finisse; priez plutôt le Seigneur d'étendre ses miséricordes sur une âme qui n'aspire qu'à rentrer dans la céleste patrie. »
Juliette, toujours à genoux, continuait à verser des pleurs. Il la bénit, et ajouta : « Allez, ma fille, allez au pied des saints autels ; c'est là que vous retrouverez des forces et des consolations. Si, comme je l'espère, quelques jours heureux brillent encore pour vous en ce monde, n'oubliez pas l'ami qui vous chérissait ; soyez toujours bonne et vertueuse, et nous nous retrouverons là où il n'y a plus que des joies à compter. »
En cet instant, un prêtre entrait auprès du vénérable curé, et Juliette se retira, pouvant a peine se soutenir. La baronne et Lucie arrivaient ; elle les conduisit à l'église, où déjà tous les habitants de Bert. . ., qui avaient appris le danger de leur saint pasteur, se portaient en foule. Une profonde affliction se peignait sur leurs visages. Tous se mirent en prière, et jamais peut-être le Ciel ne fut invoqué avec une ferveur plus sincère ni plus touchante.
Peu d'instants après, le tintement d'une cloche annonça que l'on allait porter le saint viatique à celui pour lequel tant de vœux s'élevaient vers Dieu. Oh! qui pourrait entendre, sans un moment de tristesse et d'effroi, ce son lugubre qui précède la mort ! L'impie lui- même ne saurait y rester insensible, car il l'avertit que lui aussi devra paraître un jour devant le souverain Juge, et que les espérances sublimes du chrétien ne l'y suivront pas.
Saisis d'une vive douleur, mais d'un profond respect pour l'acte religieux qui allait s'accomplir, tous les habitants accompagnèrent le saint viatique jusqu'à la demeure du mourant. Là, prosternés devant sa chambre, qui était située au rez-de-chaussée, et dont les fenêtres étaient ouvertes, ils purent contempler encore ces traits vénérables qui tant de fois s'étaient émus au récit de leurs maux : ils respiraient alors une joie ineffable, et semblaient éclairés d'un rayon de la gloire céleste.
Après avoir écouté dans un profond recueillement les paroles que lui adressa le prêtre, M. de Bonnier reçut les sacrements ; puis, rassemblant le peu de force qui lui restait, il jeta sur ses paroissiens un regard plein d'affection, et leur dit : « Mes amis ! mes enfants ! je vais vous quitter, mais nous nous rejoindrons dans le sein de Dieu ; je me sens heureux de mourir ainsi au milieu de vous. . . Ne m'oubliez pas dans vos prières. J'emporte la douce espérance que vous resterez attachés à la foi de vos pères. Ne négligez aucune des pratiques de notre sainte religion ; elles seules peuvent nous faire marcher d'un pas ferme dans la route du salut. Soyez toujours unis, secourez-vous les uns les autres, et le Seigneur vous bénira comme je vous bénis. » En cet instant la vois, du saint homme s'affaiblit ; il resta quelques minutes la tête penchée, on crut que c'en était fait, et les pleurs redoublèrent ; mais peu d'instants après il se ranima, aperçut la baronne qui s'était agenouillée auprès de l'orpheline dans un coin de la chambre, et lui ayant fait signe d'approcher, il la chargea de ses plus tendres adieux pour son cher élève. Sentant ensuite ses forces décliner, il demanda la prière des agonisants ; elles furent à peine achevées qu'il s'endormit doucement dans le Seigneur, sans qu'il parût avoir éprouvé la plus légère souffrance.
Chacun des assistants regrettait dans cet homme de bien un père, un ami, un bienfaiteur ; et sa mort fut une calamité publique, qui répandit la désolation dans tous les cœurs. Accablée d'un coup si funeste, l'orpheline trouva cependant une sorte de consolation dans ce deuil général, qui sympathisait si bien avec sa propre douleur. Elle reconduisit la baronne et Lucie au château; mais elle obtint de revenir ensuite avec Marianne prier auprès des restes de son "vénérable ami, où la foule se pressait dans un religieux silence.
Le lendemain, les autorités du lieu firent l'ouverture d'un testament que M. de Bonnier avait laissé; et les regrets qu'excitait sa perte redoublèrent encore lorsqu'on apprit que son patrimoine, qui avait été constamment celui des pauvres de sa paroisse, leur était entièrement légué, à l'exception d'une somme de douze mille francs qu'il laissait à Juliette. « Je désire, disait-il en parlant de ce dernier legs, que l'intéressante orpheline, amenée vers moi par la Providence, trouve dans ce léger don une marque de ma constante sollicitude pour elle. »
Juliette, quoique étrangère, s'était généralement fait aimer à Bert. . . par ses qualités aimables, sa bienfaisance et toutes les autres vertus qu'elle pratiquait; aussi cette disposition du bon curé parut à tous une juste récompense offerte au mérite. Mais comment exprimer les nouvelles impressions qui se gravèrent dans l'âme de l'orpheline en recevant ce bienfait si inattendu, et qui était pour elle une preuve si touchante de l'affection de son digne ami. « Ah ! se dit-elle en versant un torrent de larmes, tout en veillant jusqu'à son dernier jour au soulagement des malheureux, il a voulu laisser entre mes mains un dépôt qui me mit à même de perpétuer ses charités : ce dépôt sera sacré pour moi ; jamais ma main n'essuiera les pleurs de l'infortune qu'au nom de mon généreux bienfaiteur. »
Le jour des funérailles, Juliette eut le courage de se joindre à la foule qui accourait de tous côtés pour rendre un dernier hommage au saint pasteur. Ce jour-là les travaux des champs avaient été suspendus, un morne silence régnait d'un bout à l'autre du village, et tous les habitants, pauvres et riches, se rendirent à la cérémonie, portant sur eux quelques signes extérieurs du deuil qu'ils avaient dans le cœur. Tous aussi s'y tinrent dans un recueillement qui annonçait combien leurs prières étaient ferventes; mais quand il fallut se séparer pour jamais de l'objet de leurs regrets, quand ils virent se refermer la tombe où l'on avait déposé ses restes vénérés, leur douleur ne se contint plus, et une explosion de sanglots se fit entendre.
« Qui nous aimera comme il nous aimait? qui soulagera maintenant notre misère? disaient les uns. Qui nous guidera, qui nous consolera comme lui ? disaient les autres ; il était si bon ! si compatissant ! » Et chacun s'en allait, le cœur gros de soupirs, racontant tout ce qu il devait à l'homme vertueux qui, depuis dix ans, avait été pour eux tous le meilleur des pères. « Quelle vie et quelle mort ! » s'écriait-on de toutes parts, et les pleurs recommençaient à couler.
Heureux, mille fois heureux celui que de tels regrets accompagnent à sa dernière demeure ! C'est là assurément la plus belle de toutes les oraisons funèbres.

Chapitre 9

Le courage moral est l'attribut de la femme, surtout quand elle le puise dans sa confiance en Dieu.


La malheureuse orpheline était si accablée en rentrant au château, qu'elle fut plusieurs jours sans pouvoir se livrer à ses occupations ordinaires. La raison cependant finit par reprendre sur elle assez d'empire pour lui faire renfermer au fond de son cœur la vive affliction dont elle était pénétrée. N'avait-elle pas appris sur les bords de la Bérésina à supporter des douleurs plus cruelles encore ? Le malheur est un si grand maître lorsqu'on veut écouter ses leçons ! Juliette avait d'ailleurs pour se soutenir dans cette dernière épreuve une pensée qui ne la quittait jamais, celle de se rendre digue, par sa résignation et son courage, de ceux-là mêmes dont elle déplorait la perte.
Le moment où elle retourna pour la première ibis à l'église de Bert. . ., après la mort de son vénérable ami, fut néanmoins bien terrible pour elle : là, plus qu'ailleurs encore, ses souvenirs étaient déchirants ; mais là aussi se trouvaient des consolations puissantes que son âme sut goûter. La baronne et Lucie, qui l'avaient accompagnée, admirèrent, en sortant du saint lieu, quelle sérénité avait succédé dans ses traits à la sombre tristesse qui s'y peignait auparavant.
« Que vous êtes heureuse, lui dit son élève, de pouvoir ainsi maîtriser toutes les affections de votre âme ! Assurément je ne me sens pas un tel courage, et je crains bien de ne l'avoir jamais.
— Pourquoi, ma chère Lucie, répondit Juliette avec un sourire mélancolique, pourquoi désespérer ainsi de soi-même ? Aidé de la grâce, on parvient, sinon à surmonter ses peines, du moins à s'y résigner ; mais pour cela il faut regarder au ciel, il faut ouvrir son cœur aux douces, aux puissantes consolations du christianisme, qui ne nous défend point les larmes, qui sait même les essuyer en nous offrant des espérances qui surpassent tous nos maux. C'est dans ces espérances si grandes, si sublimes, ma chère Lucie, que j'essaie chaque jour de puiser le courage que vous semblez m'envier. Comme vous, je suis bien jeune encore; et pourtant j'ai déjà éprouvé de vives souffrances, d'amers chagrins. Hélas! la douleur n'est-elle pas de tous les temps ? Si je m'étais abandonnée à toutes celles qui ont pesé et qui pèsent encore sur moi, que serais-je devenue ? Où sont ceux qui ne se seraient pas lassés de la manifestation continuelle de mes peines ? Vous, la première, eussiez-vous souffert avec plaisir, pour compagne de vos jeunes années, une personne dont les larme» ne se fussent jamais taries ? Won, non, ne e croyez pas : on sympathise volontiers avec e malheur ; mais cette sympathie si naturel e qu'elle soit aux bons cœurs, n'empêche pas qu'ils ne finissent par se fatiguer de tableaux lugubres. C'est donc par nécessité, comme par^ religion, que nous devons nous efforcer d'être courageuses et résignées au milieu des peines delà vie. Du reste, ma jeune amie, ajouta l'orpheline en soupirant, puissiez-vous ne jamais avoir besoin d'un tel courage, il en coûte trop pour l'acquérir !
- Avec vous je l'aurais peut-être, répondit Lucie en se jetant au cou de son institutrice ; car je sens que vos exemples et vos leçons se gravent bien avant dans mon cœur. »
Ces leçons, recueillies si utilement par la jeune fille, étaient aussi d'un effet salutaire pour la baronne, qui plus que jamais avait besoin d'être soutenue au milieu du chagrin et des tourments dont elle était abreuvée. La mort du vénérable curé avait suivi de trop près le départ du colonel, pour que cette perte, si vivement sentie de tous, ne réveillât pas dans son esprit les funestes pressentiments qu'elle s'était efforcée d'en écarter : sans cesse elle était poursuivie par l'image des dangers de son époux, et ces craintes continuelles la jetaient dans un découragement qui minait sa santé et ses forces.
Un état si alarmant n'échappa point à Juliette, et, son attachement pour la baronne lui faisant un devoir de chercher à y remédier, elle s'oublia elle-même pour ne songer qu'à rendre un peu de calme à cette amie, qui chaque jour lui devenait plus chère. Ce ne fut pas par des consolations banales, que les indifférents formulent et que les affligés repoussent, qu'elle essaya de ranimer son courage ; ce fut en lui montrant une affection tendre et dévouée que la plainte ne lasse jamais, en l'entourant de ces prévenances délicates que le cœur inspire, et que lui seul peut inventer ; en réunissant autour d'elle toutes les distractions qui pouvaient lui plaire ; enfin, en l'intéressant aux peines d'autrui et en lui offrant l'occasion de faire des heureux. De tous les moyens de consolation, ce dernier est assurément le plus puissant, parce qu'il donne à l'âme affligée le seul aliment qui lui convienne : plus elle souffre, plus elle sent le besoin de s'identifier aux maux qu'elle voit souffrir ; et le plaisir qu'elle trouve à les soulager devient un allégement pour ceux qu'elle endure.
C'est ainsi que Mme de Granville, en répandant autour d'elle de nouveaux bienfaits, en s'occupant sans cesse d'améliorer le sort des familles indigentes, qui venaient alors lui parler avec une entière confiance de leurs besoins, retrouva la force de vaincre son abattement, et de reprendre les études qu'elle avait si heureusement commencées sous la direction de sa jeune amie. Un peu de tranquillité rentra donc au château ; les lettres du colonel y arrivaient Irrégulièrement, et, quoiqu'elles fussent empreintes d'une grande tristesse, augmentée encore par la mort du bon curé, elles respiraient toutes une si vive tendresse, que la baronne y puisait toujours un nouveau courage.
Mais, hélas ! le calme dont elle jouissait, et que l'orpheline s'efforçait d'entretenir, ne devait pas être de longue durée. Les événements politiques, qui se pressaient alors avec une incroyable rapidité, devinrent chaque jour plus graves et plus menaçants : toutes les nouvelles qui arrivaient de l'armée annonçaient d'irréparables pertes pour la France, et presque toutes les familles étaient dans le deuil ou dans la plus douloureuse attente. Cette profonde inquiétude, qui avait succédé à l'enivrement de tant de triomphes, ne tarda pas à s'étendre jusque chez Mme de Granville. Depuis quelques jours aucune lettre du colonel ne lui était parvenue; déjà de mortelles alarmes s'étaient emparées de son cœur, lorsqu'un matin, ouvrant avidement un journal dans l'espoir d'y trouver quelque nouvelle du régiment de son mari, elle apprit que ce régiment, après s'être vaillamment défendu contre les phalanges russes, avait été taillé en pièces, et que son brave colonel, couvert de blessures, était tombé vivant au pouvoir de l'ennemi.
Nous n'essaierons pas de peindre le désespoir de la malheureuse épouse à cette foudroyante nouvelle. Anéantie sous le coup qui la frappait, l'infortunée tomba dans un état qui fit trembler pour ses jours; une fièvre nerveuse des plus intenses se déclara, de violentes convulsions lui ôtèrent complètement l'usage de ses membres, et elle poussait continuellement des cris qui déchiraient le cœur de tous ceux qui l'approchaient.
Fixée nuit et jour à son chevet, Juliette la soignait avec toute la tendresse, toute la sollicitude dont son âme aimante était capable. C'était elle aussi qui soutenait le courage de la pauvre Lucie, qui. sans son affection, eût succombé à sa douleur. Mais tandis que l'orpheline se vouait ainsi aux soins que réclamaient la mère et la fille, que d'inquiétudes, que de tourments la dévoraient ! Sans cesse poursuivie par la pensée du brave colonel, elle cherchait dans son esprit quelque moyen de l'arracher à sa captivité, et se désespérait de n'en trouver aucun qui répondît à ses vœux. D'un autre côté, la maladie de la baronne, loin de diminuer, faisait chaque jour d'effrayants progrès; pour comble de maux, on annonçait que les troupes alliées avaient envahi le territoire français ; qu'elles s'avançaient à marches forcées sur divers points, notamment sur la route où était situé le village de Bert. . .
A cette fatale nouvelle, la terreur s'empara de tous les esprits. Frémissant au seul nom des Cosaques, dont on leur avait fait les plus horribles peintures, les habitants des campagnes s'enfuyaient éperdus de leurs chaumières, emmenant avec eux les bestiaux et tous les objets qu'ils pouvaient transporter : toutes les routes encombrées présentaient le bizarre et affligeant tableau de gens égarés par la peur, allant chercher un asile dans le lieu même où d'autres se disposaient à prendre la fuite.
Au milieu de cet effroi général, la pauvre orpheline, livrée sans conseils, sans appui, aux sentiments de la plus vive inquiétude, était bien plus occupée des dangers qui menaçaient ses deux amies que de ceux qui pouvaient l'atteindre elle-même, et elle se désolait en voyant l'impossibilité où l'on était de transporter sa chère malade, dont les souffrances et le délire allaient toujours croissant. « Comment la préserver de ce nouveau malheur? Comment en garantir aussi cette enfant, déjà si cruellement frappée dans ce qu'elle a de plus cher ? » se disait-elle avec angoisse en considérant l'état de Mme de Granville, à laquelle le plus léger mouvement arrachait des cris plaintifs.
Un jour que Juliette était absorbée dans ces pensées douloureuses, à côté du chevet de la baronne, elle entendit tout à coup retentir dans le village, que les principaux habitants avaient
abandonné, un bruit extraordinaire qui la fit frémir malgré elle, en songeant qu'il pouvait être l'annonce des maux qu'elle redoutait. Au même instant, en effet, Lucie, qui était descendue pendant quelques minutes au jardin, accourut précipitamment vers la chambre de sa mère, et se jetant éperdue dans les bras de son amie : « Les Cosaques ! les Cosaques ! lui dit-elle d'une voix sourde; je les ai vus; ils sont à la -ville du château. Marianne, à leur approche, m'a dit de venir ici me renfermer avec vous et ma pauvre maman. André, le fils de Christine, est en bas avec plusieurs de nos bons paysans ; tous vous conjurent de ne pas vous montrer ; ils sauront bien, disent-ils, nous défendre contre ces barbares. »
Ces derniers mots redoublèrent encore les frayeurs de l'orpheline, car elle comprenait qu'une folle résistance pouvait compromettre la sûreté du château. S'avançant aussitôt vers l'antichambre, où se tenaient ordinairement deux femmes de service, elle chargea l'une d'elles d'aller recommander en son nom à Marianne et à André de se comporter avec prudence envers cette troupe, que le droit de la guerre rendait en ce moment maîtresse de leur vie, et de lui accorder tout ce qu'elle exigeait, plutôt que d'engager une lutte où nécessairement elle aurait l'avantage. Juliette savait que cet ordre serait respecté, parce qu'elle était trop généralement chérie pour qu'on voulût l'enfreindre.
Peu d'instants après, la même femme revint, la pâleur sur le front, fermant derrière elle toutes les portes, et en s'écriant que la maison était envahie par une compagnie entière de Cosaques, dont la barbe longue et les piques gigantesques feraient mourir de peur les plus intrépides.
« Que font Marianne et André ? demanda l'orpheline en s'efforçant de modérer l'effroi dont elle était frappée.
— Hélas ! Mademoiselle, pour se conformer à vos ordres, ils distribuent à ces sauvages tout ce qu'il y a de provisions au château; mais il n'y en aura peut-être pas encore assez pour un si grand nombre ; alors Dieu sait ce que nous deviendrons ; ils ont l'air si vorace, si cruel ! Déjà ils furètent partout et se promènent dans tous les appartements, s'asseyant sur les plus beaux meubles comme sur leurs bancs de casernes ; enfin, la maison est au pillage, et bientôt peut- être ils nous égorgeront tous. » La malheureuse, en faisant ce récit, se tordait les bras de désespoir, et ce ne fut pas sans peine que l'orpheline obtint d'elle de se modérer un peu. De retour auprès de la malade, qui, heureusement, n'était pas en état de partager les frayeurs communes, Juliette fit sur elle-même des efforts inouïs pour rassurer son élève, qui, pâle et tremblante, était comme terrifiée en regardant sa malheureuse mère. « Prions, ma chère Lucie, lui dit-elle; c'est dans la prière seule que nous trouverons la force dont nous avons besoin dans un pareil moment. Songeons à votre mère ! qui la soignerait, qui veillerait sur elle si nous nous laissions abattre ? N'est-ce pas à nous à la garantir de tous les dangers qui l'environnent, et à mourir, s'il le faut, pour la défendre ? »
Lucie, la tête penchée, resta pendant quelques instants comme suffoquée par les larmes qui l'oppressaient; cédant néanmoins au conseil de son amie, elle tomba à genoux, et pria avec d'autant plus de ferveur, qu'en ce moment les cris et le tumulte que l'on entendait dans le château redoublaient encore son épouvante. Ces cris, hélas ! retentissaient aussi dans le cœur de l'orpheline, et y répandaient un mortel effroi ; car elle avait trop entendu parler des cruautés des Cosaques pour ne pas les craindre, ^e rappelant les terreurs de sa mère au nom seul de ces barbares, elle se disait, dans l'amertume de son cœur: « C'est pour les fuir, c'est pour me sauver de leur approche que cette tendre mère m'a enlevée au sol natal, et qu'elle a péri dans les flots ; et me voici sans défense au milieu des mêmes périls dont elle voulait me préserver. . . 0 mon Dieu, ayez pitié de nous ! Daignez étendre votre main puissante sur cette maison, où je fus recueillie dans ma détresse. Si vous voulez que je meure, épargnez du moins cette femme infortunée, cette enfant que j'élevais dans votre amour ; épargnez aussi ma fidèle Marianne, et ce bon André si nécessaire à sa famille ! »
Cette fervente prière fut interrompue par la baronne, dont le délire était toujours le même. « Ces Russes le tueront, dit l'infortunée d'une voix à peine intelligible. Voyez ses blessures, elle saignent encore, et les barbares le chargent de liens. Ah ! courez ! courez donc à son secours ! Ils l'emmènent sur leur terre glacée. Ils le jettent dans une affreuse prison. Il va périr, mon Dieu ! » Et la malheureuse épouse retomba de nouveau comme anéantie sur le bras de Juliette, dont l'âme était déchirée par toutes les douleurs à la fois. La pauvre Lucie, toujours à genoux, étouffait ses sanglots, en pressant sur ses lèvres les mains brûlantes de sa mère.
Pendant que cette scène désolante se passait, de nouveaux cris se firent entendre, et une lutte terrible s'engagea à la porte extérieure de l'appartement de la malade. Les deux femmes qui en gardaient l'entrée accoururent en décriant : « Ils sont là, en dehors de l'antichambre, ils veulent pénétrer ici. Marianne et André se débattent contre eux avec les gens du château; mais ils ne peuvent les arrêter. Ils vont enfoncer la porte. Que faire ? que devenir, mon Dieu ?
— Il faut veiller ici sur votre maîtresse, dit Juliette en déposant la tète de la mourante sur son chevet. Je vous la confie, avec M"* de Granville.     
— O ciel !quelle est votre intention ? Où allez-vous, ma bonne amie ? s'écrie Lucie éperdue.     
—Je vais parler à ces hommes, répond 1'orpheline, je sais leur langue; ils m'écouteront peut-être. Chère Lucie, laissez-moi, je vous en conjure; je veux sauver votre mère de leur fureur. Au nom de Dieu, ne me suivez pas. » Se dégageant alors des bras de son élève, elle la remet dans ceux des deux femmes éplorées ouvre la porte, qu'elle referme aussitôt à double tour, et traverse la pièce voisine en dehors de laquelle les cris se font entendre.
La voix suppliante de Marianne, les paroles étouffées du pauvre André se débattant au milieu de cette troupe furieuse, retentissent douloureusement dans son cœur. « Nous tuer vous si pas ouvrir ! hurlait un des Cosaques ; vous avoir ici des trésors cachés.
— Oui ! répond courageusement l'orpheline en paraissant tout à coup à leurs yeux, oui, nous avons un trésor ; mais celui-là ne peut satisfaire votre cupidité : c'est une femme expirante que nous voulions dérober à vos fureurs. . . Irez-vous porter l'épouvante et la menace jusqu'au lit où elle se débat contre la mort ? Souillerez-vous vos drapeaux par une odieuse barbarie qui vous couvrirait à jamais de honte ? Vous ne sauriez pourtant oublier que l'empereur Alexandre, en touchant le sol français, vous commanda de respecter vos ennemis sans défense ? Croyez-vous donc qu'il ne punira pas cette coupable infraction à ses ordres ? N'êtes-vous plus ses soldats, et braverez-vous sans frémir le châtiment dû à votre action criminelle ? Ah ! plutôt, cédez, je vous en conjure, à la voix d'une de vos compatriotes qui vous implore ; qu'un sentiment d honneur vous rappelle à vous-mêmes. . . Mais déjà vous paraissez m'écouter sans colère, déjà vous semblez être touchés de mes pleurs. Merci, mille fois merci de ce généreux mouvement d'humanité. Maintenant je ne crains plus rien pour cette maison où ma jeunesse fut recueillie ; maintenant je puis me glorifier encore d'être Moscovite. »
Les Cosaques, en effet, étaient, là comme fascinés sous le regard de cette jeune fille qui venait de leur adresser, dans leur propre langue, des paroles aussi énergiques que touchantes. Frappés d'admiration et de respect pour elle, craignant aussi sans doute les punitions dont elle venait de les menacer, ils se retirèrent à petit bruit, en lui promettant de quitter le château, et quelques minutes après ils s'en éloignèrent.
Qu'on juge de la joie que chacun éprouva après leur départ ! Ceux qui avaient été témoins de cette scène ne pouvaient se lasser d'admirer le courage de l'orpheline. Marianne, les larmes aux yeux, la pressait dans ses bras avec orgueil, et chacun l'appelait la libératrice de tous. Elle se déroba à leur reconnaissance pour retourner auprès de la baronne, où Lucie l'attendait dans la plus horrible anxiété.
« Rassurez-vous, ma bien-aimée, lui dit- elle en l'embrassant, nous n'avons plus rien à craindre de ces hommes ; ils s'en vont, ils quittent le château. Bénissons le Seigneur ; sa main tutélaire s'est étendue sur nous ; et elle continuera de nous protéger désormais, j'espère : mettons en lui toute notre confiance. »
En cet instant la baronne ouvrit les yeux, les fixa un moment sur sa fille, puis sur sa jeune amie, qu'elle parut reconnaître. « Eh quoi ! ne le rendez-vous pas à ma tendresse ? lui dit-elle. H est dans votre pays, et vous le laissez à ses bourreaux?. . . N'y a-t-il donc là aucune âme ouverte à la pitié ? » Après ce peu de mots, elle s'arrêta comme épuisée par l'effort qu'elle venait de faire, et ne prononça plus que des paroles sourdes et incohérentes. Le médecin, qui arriva, trouva cependant une légère amélioration dans le pouls ; mais il ne put répondre que cette amélioration se soutînt.
Juliette paraissait, épuisée par la fatigue et les émotions violentes qu'elle venait d'éprouver. Déjà, depuis plusieurs jours, le docteur, qui lui portait le plus vif intérêt, l'avait suppliée de prendre quelque repos : toujours elle s'était refusée à ses instances, dé peur de s'éloigner un seul moment de sa chère malade, cette fois il la vit si pâle, si abattue, qu'il insista de nouveau, lui promettant de ne pas quitter la baronne de toute la nuit, si elle accédait à sa prière. Marianne, qui survint, lui fit la même promesse, et parvint enfin à l'entraîner avec Lucie, qui, non moins accablée, ne tarda pas à se livrer au sommeil. Malgré son extrême abattement, l'orpheline ne put l'imiter qu'après avoir longtemps réfléchi encore au moyen d'opérer la délivrance du colonel, à laquelle était attachée la vie de sa malheureuse épouse. Mille projets s'offrirent successivement à son esprit ; un seul parut lui offrir quelques chances de succès, elle s'y arrêta et finit par s'endormir, décidée à le mettre à exécution dès le lendemain à son réveil.

Chapitre 10

Les mains armées sont presque toujours généreuses ; rien n'est plus ami de l'infortune que la gloire.
CHATEAUBRIAND.

La première idée qui s'offrit à Juliette en ouvrant les yeux le lendemain matin, fut celle de ce projet qui lui avait souri la veille et qu'elle avait cru d'abord d'une exécution facile ; mais son imagination, devenue plus calme par le repos de la nuit, lui présenta alors une foule de difficultés qu'elle n'avait pas aperçues, et qui la désenchantèrent delà plus grande partie de ses espérances. «N'importe, se disait-elle, les obstacles ne sauraient m'arrêter : il s'agit de sauver mes bienfaiteurs, je dois tout tenter pour arriver à ce but. Dieu m'a donné hier le courage d'affronter la fureur des Cosaques, il daignera peut-être m'accorder encore son appui dans cette circonstance. » En même temps elle ouvrit son secrétaire, et se mit à écrire ce qui suit :
A SA MAJESTE L'EMPEREUR ALEXANDRE.
Sire,
Une jeune Moscovite, privée de ses parents et accablée sous le poids d'une immense infortune, a trouvé dans la famille du baron de Granville une noble hospitalité. Son bienfaiteur, colonel du T régiment de dragons, vient de tomber au pouvoir de vos armes; il est prisonnier en Russie, et Votre Majesté peut, d'un seul mot, le rendre à son épouse mourante, à son enfant désolée. C'est ce mot que la pauvre Moscovite implore ; daignez le prononcer, Sire, et Dieu vous bénira.
Au château de Bert…, le 11 janvier 1814.

L'orpheline avait à peine achevé d'écrire cette supplique, que Marianne entra auprès d'elle d'un air préoccupé, qui lui fit craindre que la baronne ne fût plus mal. « Rassurez-vous, lui dit la bonne veuve, la nuit a été, au contraire, assez paisible ; mais je viens vous apprendre que notre brave André, qui est véritablement animé du plus grand zèle pour la sûreté du château, a rencontré un général russe qui pourrait peut- être nous faire obtenir une sauvegarde : ce serait un grand bonheur dans les circonstances où nous nous trouvons. Ce général étranger est accompagné d'une nombreuse escorte, et les décorations qui brillent sur sa poitrine annoncent que c'est un militaire distingué. Son air est très- respectable; c'est un homme d'un certain âge; qui paraît avoir blanchi sous les drapeaux. Comme il s'exprime assez bien en français, et qu'il désirait quelques renseignements sur le pays, il s'adressa à André, qui ne fuyait pas devant lui comme les autres habitants ; il lui fit diverses questions. Le jeune villageois y répondit avec aisance, et eut ensuite l'heureuse hardiesse de lui raconter ce qui s'était passé hier ici ; il lui parla du courage que vous avez montré au milieu du péril qui nous menaçait tous, et lui peignit enfin la situation de Mme la baronne en termes si touchants, qu'il parvint à lui inspirer de l'intérêt pour elle. « Conduisez-moi « chez cette dame, a dit le général ; je ferai en « sorte de la mettre à l'abri de nouvelles insultes. » Il est en bas, continua Marianne, et demande Mme de Granville; je lui ai répondu qu'elle était hors d'état de le recevoir, mais que sa jeune amie pourrait la remplacer et je suis venue vous avertir.
— C'est la Providence qui nous l'envoie, s'écria Juliette en prenant vivement la lettre qu'elle venait d'écrire ; allons vers lui, chère Marianne, et puisse le Ciel me faire trouver dans cet homme l'appui que je cherchais ! »
Au même instant elle descendit rapidement l'escalier accompagnée de la bonne veuve, et parut devant l'étranger, dont l'air noble et les cheveux blancs lui inspirèrent tout d'abord de la confiance. Frappé à son tour de la grâce avec laquelle elle l'aborda, il la salua profondément, et lui dit en français :
« Je suis heureux, Mademoiselle, que vous ayez daigné recevoir ma visite, car j'avais à cœur de faire connaître aux personnes qui habitent cette maison tous les regrets que j'éprouve du trouble qu'y ont apporté hier quelques-uns de nos soldats : ils ont enfreint en cela l'ordre exprès de S. M. l'empereur Alexandre, qui veut que les propriétés soient respectées ; leur action criminelle sera punie, je vous le promets.
— Monsieur le général, répondit Juliette, ce n'est pas la punition de ces soldats que la baronne de Granville réclamerait si elle était en état de paraître devant vous ; elle vous prierait, au contraire, de leur pardonner ce moment d'égarement, qui, d'ailleurs, n'a eu d'autre résultat que de nous causer quelque frayeur.
—    Serait-ce vous, Mademoiselle, qui avez eu le courage de les rappeler à leur devoir, et ai-je le bonheur de parler à une compatriote ?
—    Oui, Monsieur, reprit l'orpheline en se servant de la langue russe, et ma pensée se reporte bien souvent encore vers cette patrie, toujours chère, où les joies les plus pures entourèrent mon enfance. . .
—    Oserai-je vous demander, Mademoiselle, dans quelle partie de la Russie vous êtes née ?
—    J'ai vu le jour dans cette déplorable cité dont la destruction voua tous ces habitants au malheur. Déjà alors je n'avais plus de père, mais une mère chérie me restait. Complètement ruinées par l'incendie, qui en quelques instants dévora tout ce que nous possédions, n'ayant plus d'abri où reposer nos têtes, nous quittâmes Moscou. Mon infortunée mère était Française ; elle crut me sauver des nouveaux désastres qu'elle redoutait en m'emmenant dans son pays. Hélas ! j'étais condamnée à y venir seule ; j'eus l'affreux malheur de la perdre au passage de la Bérésina. . . »
Ici Juliette ne fut pas maîtresse de retenir ses larmes. Le général russe, qui l'avait écoutée avec une grande attention, lui demanda d'un accent pénétré quel était le nom de son père ; elle l'eut à peine articulé, qu'il s'écria : « Quoi ! vous êtes la fille du savant Obinski, dont les vertus et les talents étaient si justement honorés à Moscou ? Mais ce titre seul, Mademoiselle, vous donne un droit incontestable à la bienveillance de notre souverain ; daignez me permettre de le faire valoir, et croyez que je m'estimerai véritablement heureux si mes services peuvent vous être utiles. J'ai beaucoup connu votre digne père, et il m'honorait de quelque estime.
— Ah ! Monsieur, répliqua vivement l'orpheline, cette offre m'est bien précieuse, non pour améliorer mon sort ; c'est, je l'avoue, ce qui m'occupe le moins dans ce moment ; mais pour obtenir une faveur que je priserais au-dessus de tout. Veuillez lire cet écrit que j'avais préparé pour Sa Majesté, sans savoir encore comment je le lui ferais parvenir, et jugez de quelle importance sera pour moi votre généreux appui, si vous daignez me l'accorder. » Présentant alors sa pétition au général, elle lui parla d'une manière si touchante de tout ce qu'elle devait au baron de Granville et à sa famille, que bientôt elle parvint à exciter au plus haut point son intérêt.
« Je ne vous dissimule pas, lui dit-il, que l'objet de votre demande offre de grandes difficultés : ordinairement on ne rend les prisonniers que par échange, et cet échange n'est pas près d'avoir lieu pendant la guerre ; cependant tout est possible à celui qui tient en main la puissance. Je vais rejoindre l'empereur, que je n'ai quitté que pour faire une reconnaissance dans ce pays, et je vous promets de lui parler en faveur du baron de Granville. Il est d'ailleurs un moyen plus efficace encore de servir cet officier : dans quelques heures, Sa Majesté passera une revue à une très petite distance de ce village : vous sentez-vous le courage, demanda en souriant le général, d'affronter encore la présence de ces Cosaques qui vous ont causé tant de terreur ? Je vous assure que ce sera cette fois sans aucune sorte de danger, car je puis vous donner un sauf-conduit pour vous et les personnes dont vous voudrez vous faire accompagner, et je laisserai ici deux hommes qui auront ordre de vous conduire ; de cette manière vous n'aurez rien à craindre. »
A cette proposition, Juliette avait pâli : l'idée de ces hommes en armes, de tout cet appareil de guerre, dont il lui faudrait s'approcher, et plus encore peut-être celle de paraître, elle, pauvre jeune fille, devant l'un des puissants de la terre, la fit d'abord reculer devant un tel projet, mais bientôt le désir de sauver son bienfaiteur l'emporta sur sa timidité naturelle. « Monsieur le général, dit-elle en jetant sur celui qui lui offrait si généreusement son appui un regard plein de reconnaissance', je suivrai vos conseils : j'irai trouver l'empereur Alexandre, si vous croyez qu'il daigne écouter la voix d'une infortunée qui n'attend plus d'autre satisfaction en ce monde que celle de rendre au bonheur la noble famille qui l'a adoptée. »
Cette réponse rehaussa encore l'orpheline dans l'esprit de son nouveau protecteur. Lui ayant remis aussitôt le sauf-conduit dont il venait de lui parler, il donna des ordres particuliers aux deux hommes qu'il laissait au château, et prit congé d'elle, en lui recommandant d'être exacte à se trouver au lieu qu'il lui indiqua. C'était une vaste plaine, située à deux lieues de Bert. . ., où déjà plusieurs corps de troupes attendaient Alexandre.
Lorsque le général W*** se fut éloigné du château, Juliette eut un moment d'entretien avec le bon docteur, dont elle connaissait le dévouement pour le colonel et pour sa famille, et elle accepta avec plaisir l'offre qu'il lui fit de l'accompagner dans la démarche qu'elle allait entreprendre. Étant ensuite passée dans la chambre de la malade, dont l'état n'avait pas changé, elle demeura pendant quelques minutes devant ce lit de douleur, où elle désirait si ardemment ramener l'espérance, et pria avec toute la ferveur dont son âme était capable, pour que Dieu bénît ses pas. L'idée lui vint alors d'emmener Lucie avec elle, afin que la vue de cette enfant intéressât le prince en faveur du prisonnier ; mais elle la trouva si abattue, si atterrée par les émotions de la veille, qu'elle parut hésiter.
« Oh ! je vous en conjure, lui dit son élève, ne craignez rien de ma faiblesse ; permettez que ma voix aille se mêler à la vôtre pour demander la liberté de mon père ; la pensée de son malheur et des souffrances de ma pauvre maman soutiendra mon courage ; d'ailleurs ne serai-je pas avec vous ?
— Eh bien ! partons, et que le Ciel nous protège ! » dit Juliette en pressant sur son cœur l'aimable enfant.
Toutes deux, laissant la baronne aux soins de plusieurs femmes dévouées, montèrent aussitôt en voiture avec Marianne et l'obligeant docteur. André les accompagnait à cheval avec plusieurs domestiques et les deux Russes que le général avait laissés pour servir d'escorte.
La route était couverte de troupes alliées, auxquelles il fallut plusieurs fois montrer le sauf-conduit, et qui, plusieurs fois aussi, firent frémir les deux jeunes filles par leur air menaçant. On arriva néanmoins sans accident devant une ferme abandonnée, peu éloignée de la plaine où Alexandre devait passer la revue. Cette ferme était entièrement cachée par un massif d'arbres ; la voiture s'arrêta dans ce lieu, les deux jeunes personnes en descendirent, et aussitôt un des Russes qui les escortaient s'éloigna à toute bride pour aller au-devant du général, qu'il avait ordre d'avertir. -Une heure environ s'écoula avant que rien n'annonçât l'arrivée du prince ; cette heure parut un siècle à Juliette et à ses compagnons; car, outre l'inquiétude du non succès, chacun d'eux éprouvait un invincible sentiment de douleur et d'effroi à la vue de cette masse d'ennemis qui était là, immobile devant eux, et qui bientôt allait porter la guerre au sein de notre belle France, si accoutumée jusque alors à dicter des lois.
Enfin l'empereur parut à l'extrémité de la plaine, suivi d'un nombreux état-major. Mais comment arriver jusqu'à lui ? comment oser traverser cette troupe en armes, dont la vue seule faisait frissonner ? Cachée derrière le massif d'arbres, Juliette suivait avec anxiété tous les mouvements du prince ; son cœur battait avec violence, et la pâleur de ses traits annonçait sa pénible émotion. Tout à coup elle vit avancer Alexandre du côté où elle était placée, et un cri de joie lui échappa : elle avait reconnu, au milieu du cortège, M. W**, celui qui la protégeait. Saisissant alors la main de son élève : « Venez, ma Lucie, lui dit-elle, venez, Dieu veillera sur nous ! »
Elles eurent à peine l'ait quelques pas, suivies du docteur et de Marianne, qui, pour rien au monde, n'eût voulu les quitter dans un pareil moment, qu'elles virent accourir au-devant d'elles le brave général russe. Sa figure était rayonnante de joie. « Prenez courage, dit-il à Juliette, l'empereur est prévenu ; vous connaissez, d'ailleurs, les nobles qualités de son âme. » Dans son trouble extrême, la pauvre enfant ne l'entendit pas, et quand elle arriva devant Alexandre, elle était si tremblante, qu'il lui fut impossible d'articuler un seul mot.
« Rassurez-vous, Mademoiselle, lui dit ce prince avec bonté, la fille du savant Obinski a des droits réels à mon intérêt ; je sais que de grands malheurs vous ont frappée ; veuillez m'indiquer ce que je puis faire pour les adoucir. »
Pendant ce discours, prononcé d'un ton plein de bienveillance, Juliette s'était un peu remise, et répondit :
« Puisque Votre Majesté daigne m'encourager, j'ose implorer d'elle une faveur qui sera pour moi le plus grand de tous les bienfaits, c'est la liberté de mon noble bienfaiteur, que le sort des armes retient prisonnier en Russie. »
En même temps elle présenta à l'empereur la pétition qui contenait le nom du colonel. Alexandre lut cet écrit ; quand il l'eut achevé, Juliette ajouta, en lui présentant Lucie :
« Sire, voici la fille du baron de Granville ; daignez compatir à ses larmes, sauvez-la du malheur d'être orpheline ! »
Pendant que Juliette parlait avec une émotion toujours croissante, Lucie, les yeux baignés de pleurs et les mains jointes, attendait en frémissant l'arrêt qu'allait prononcer le monarque. « Séchez vos pleurs, Mademoiselle, lui dit Alexandre d'une voix émue, allez consoler madame votre mère, je vais donner des ordres pour que le brave colonel vous soit rendu. »
Se tournant alors vers le protecteur de Juliette, il le chargea de veiller à ce que ces ordres fussent exécutés dans le plus court délai ; puis, regardant l'orpheline, dont les traits expressifs peignaient la joie la plus vive, il ajouta :
« Mademoiselle Obinski, vous ne m'avez demandé qu'une faveur, et je vous l'ai accordée; maintenant je vous dois un acte de justice : vous jouirez désormais d'une pension à laquelle les services de votre père vous donnent des droits incontestables ; le brevet vous en sera incessamment expédié, et vous en jouirez où il vous conviendra de résider. De plus, j'accorde une sauvegarde à la maison que vous habitez. » Puis, sans attendre que l'orpheline lui exprimât sa reconnaissance, il la salua gracieusement et rentra au milieu de ses troupes. M. W**, dont le zèle avait eu de si heureux résultats, fut obligé de le suivre ; mais il eut soin de donner des ordres pour que ses deux protégées fussent reconduites par la même escorte qui les avait amenées, et pour que leur demeure fût à l'abri de toute insulte durant le passage des armées alliées.
Les grandes joies sont comme les grandes douleurs, elles manquent souvent d'expression, et celle qu'éprouvaient Juliette et son élève, en retournant au château, avait pénétré si avant dans leur âme, qu'il leur fut d'abord impossible de la manifester autrement que par des larmes.
« C'est la Providence qui vous a inspirée, s'écria enfin Lucie en embrassant l'orpheline, c'est elle qui vous a amenée de si loin pour sauver mes pauvres parents. . . Ah ! si déjà mon cœur était à vous tout entier, si déjà je vous regardais comme ma sœur, comme ma meilleure amie, jugez maintenant ce que j'éprouve pour la libératrice de mon père ! »
Pendant quelques minutes, les deux jeunes filles se tinrent étroitement serrées dans les bras l'une de l'autre, et tous ceux qui les entouraient partagèrent leur profonde émotion.
Lorsqu'ils arrivèrent près de Bert. . ., la nuit était venue, et tous les habitants qui n'avaient pas pris la fuite au moment de l'invasion accoururent à leur rencontre. Les troupes répandues dans la campagne ayant empêché ces braves gens d'aller plus loin, ils étaient restés sur la route une grande partie de la soirée, attendant impatiemment le retour des deux amies qu'ils n'avaient pu voir sans une vive inquiétude aller au camp des Russes.
« Permettez que je leur annonce la bonne nouvelle, dit le docteur en les apercevant; leur attachement mérite bien cette récompense. » Aussitôt il leur cria : « Mes amis, nous reverrons notre brave colonel, il sera rendu à la liberté !
— Dieu soit loué ! répondirent à la fois tous ces bons paysans, c'est une grande consolation
au milieu de nos peines. » Et tous saluèrent les deux jeunes filles avec des témoignages d'intérêt qui les touchèrent vivement.
« Qu'il est doux d'être aimé ainsi ! dit Mlle de Granville à son institutrice ; c'est encore à vous, mon excellente amie, que je dois ce bonheur. Voyez, tout ce qui m'arrive d'heureux est toujours votre ouvrage.
— Ma Lucie, répondit Juliette en pressant la main de la reconnaissante enfant, je n'ai été dans tout ceci que le faible instrument dont il a plu à Dieu de se servir pour vous manifester sa bonté ; c'est à lui que nous devons reporter toutes nos actions de grâces. »
Enfin elles arrivèrent au château, et leur premier soin fut de courir à la chambre de la baronne, qui, toujours dans le même état, ne s'aperçut même pas de leur présence. Cette continuelle insensibilité fut un véritable supplice pour les deux jeunes filles, si avides de faire partager leur joie à celle qu'elles aimaient.
« Eh quoi ! d'un seul mot nous pourrions la rendre à la vie, et ce mot ne saurait arriver à son cœur ! Mais n'y a-t-il donc aucun moyen de lui faire retrouver, pour quelques moments du moins, la faculté de nous entendre ? demandèrent-elles au docteur.
— Ce moyen n'est pas au pouvoir de la médecine, répondit-il en soupirant ; nous épierons l'instant favorable, et je vous promets de ne pas le laisser échapper, mais encore ne faudra-t-il rien brusquer. Quand notre chère malade recouvrera sa connaissance, l'espérance doit lui être offerte goutte à goutte, pour ainsi dire ; une joie trop subite la tuerait. »
Soumise à cet arrêt, quelque pénible qu'il fût, Juliette reprit sa place au chevet de son amie, et aucune instance ne put la déterminer à s'éloigner. Sentant néanmoins le besoin de prendre quelque nourriture après une journée si fatigante et si agitée, elle consentit à partager le souper de Lucie, que l'on servit dans la pièce voisine. Ayant ensuite confié cette enfant aux soins de Marianne, qui depuis longtemps était devenue une seconde elle-même, elle retourna auprès de la baronne, pour épier le moment dont le médecin avait parlé, afin de lui offrir du moins les premières consolations, et de la préparer au bonheur qui l'attendait.
La nuit se passa presque entièrement sans qu'elle pût réussir dans son dessein ; la malade paraissait toujours en proie au même délire. Cependant, vers le matin, la fièvre qui la dévorait tomba tout à coup ; elle reconnut sa jeune amie, qui la regardait avec la plus tendre affection, et lui dit : « Vous ne me quittez donc jamais? Quand j'ouvre les yeux, votre charmante figure est toujours là, me souriant comme un ange tutélaire. . . Bonne Juliette ! ah ! si tant de dévouement pouvait guérir du plus affreux malheur,
bientôt le mien disparaîtrait.
— Ce malheur, Madame, est peut-être bien moins grand que vous ne pensez, répondit aussitôt l'orpheline ; d'ailleurs, quel qu'il soit, Dieu ne peut-il pas y mettre un terme ? Offrez-lui votre affliction, vos souffrances, et vous verrez qu'elles vous mériteront une faveur si chère. » La malade fixa de nouveau les yeux sur elle, et dit : « Vous espérez donc, vous?
—    Si j'espère ? ah ! Madame, je ne doute pas que le Ciel ne vous rende au bonheur.
—    Que ne puis-je partager cette espérance ! » reprit la baronne. Puis, se recueillant, elle ajouta : « En effet, je devrais prier, et j'en suis incapable. . .
—    Il suffit de votre intention, mon excellente amie ; ce Dieu si bon, si puissant, qui d'un seul regard peut changer en joie nos maux les plus cruels, ne lit-il pas jusqu'au fond de nos âmes ? Et nos prières, quelle que soit leur forme, ne montent-elles pas toujours jusqu'à lui ?
—    Eh bien ! priez-le donc pour moi ; pour mon époux infortuné ; je vais me joindre à vous de cœur, ma Juliette. »
Cette dernière se mit aussitôt à genoux, et pria avec une telle ferveur, que la baronne, en la contemplant, parut prendre de la sérénité, et dit, comme se parlant à elle-même :
« Oui, quand une âme si pure invoque le Tout-puissant, ses vœux doivent être exaucés ! »
En cet instant, le médecin, qui n'avait pas quitté le château, vint examiner sa malade, et parut très satisfait de la trouver aussi calme.
«Voyez, lui dit-elle en montrant Juliette c'est elle qui m'a donné ce calme-là. Elle m'assure que Dieu aura pitié de moi, qu'il me rendra un époux chéri.
—    Eh bien ! Madame, livrez-vous tout entière à cette douce espérance, répondit le docteur ; vous savez bien que Mlle Obinski est notre bon ange à tous ; et, quand elle nous prédit le bonheur, il faut la croire. Mais maintenant gardons le silence, une plus longue conversation vous fatiguerait ; je supplie même votre charmante garde-malade d'aller prendre quelques heures de repos : je vais la remplacer auprès de vous, Madame; et j'espère qu'à son retour elle vous trouvera dans un état assez satisfaisant pour continuer ce qu'elle a si heureusement commencé. »
Juliette, comprenant l'intention du docteur, consentit à se retirer, ainsi qu'il le désirait, et alla rejoindre Lucie, à laquelle elle rendit la tranquillité en lui annonçant que sa mère était beaucoup mieux.
Un doux entretien s'établit alors entre ces deux jeunes filles, dont chaque jour les liens d'affection se resserraient davantage. C'était surtout dans ces entretiens, toujours si pleins de charmes, que l'institutrice cherchait à développer l'intelligence et les sentiments de son élève. Chaque circonstance, chaque événement lui fournissait un texte pour lui inculquer quelque idée nouvelle sur les divers points de morale qu'il lui importait de lui faire étudier ; la jeune fille apprenait ainsi, sans y songer, et, pour ainsi dire, en folâtrant, les devoirs qui lui seraient un jour imposés dans le monde ; et elle s'accoutumait d'avance à mettre son bonheur dans leur accomplissement. Rien, du reste, dans ces enseignements journaliers, ne sentait la méthode; c'était toujours de faits pris au hasard que ressortaient les conséquences ; et jamais Lucie, après avoir entendu son institutrice ou l'avoir vue agir, ne soupçonnait qu'elle eût eu l'intention de lui donner une leçon ou de lui offrir un modèle.
Lorsque toutes deux rentrèrent auprès de la baronne, cette dernière, qui avait eu plusieurs heures d'un sommeil paisible, était si bien, que son médecin avait cru devoir la préparer à l'heureuse nouvelle qu'on devait lui apprendre.
« Je vous attendais impatiemment, dit-elle en voyant Juliette; le docteur m'assure que vous savez des choses qui doivent me rendre heureuse. Ah ! parlez, hâtez-vous ; le bonheur ne peut jamais arriver trop tôt. . . Auriez-vous appris quelque chose sur mon malheureux époux ?
—    Je sais, Madame, qu'une haute protection lui est accordée, et que sa captivité sera moins longue que nous l'avions craint d'abord.
—    Qui vous l'a dit ? Oh ! je vous en conjure, ne me donnez pas une fausse joie.
—    Non, non, chère maman, s'écria Lucie en pressant avec ardeur la main de sa mère, papa nous sera rendu ; c'est ma bonne amie qui a demandé sa liberté à l'empereur Alexandre. »
Elle raconta alors à la baronne comment Juliette avait eu l'idée d'écrire à ce prince, comment elles lui avaient été présentées l'une et l'autre, le vif intérêt qu'il avait montré à l'orpheline, enfin la double faveur qu'il avait accordée, quoiqu'elle n'en eût sollicité qu'une.
« Du reste, ajouta l'aimable enfant en regardant son amie, je ne suis pas surprise de ce qu'elle a obtenu : il aurait fallu avoir un cœur bien dur pour lui résister; elle était si belle, si touchante quand elle parut avec moi devant l'empereur, que tous ceux qui entouraient ce prince semblaient presque aussi émus que nous. »
Mme de Granville avait écouté Lucie dans une sorte d'extase. Tout ce qu'elle venait de lui raconter lui semblait si merveilleux, qu'elle croyait par moment être le jouet d'un songe. Enfin quand la réalité lui fut bien prouvée, elle tendit les bras à l'orpheline, et ne put d'abord exprimer ses sentiments que par des larmes.
« Chère et bonne Juliette, lui dit-elle ensuite d'une voix entrecoupée, ce nouveau bienfait surpasse tous les autres; jamais nous ne pourrons l'acquitter.
- Que dites-vous, Madame ? interrompit l'orpheline; oubliez-vous donc que j'avais contracté d'avance envers vous et M. de Granville des obligations qui doivent durer autant que ma vie ? Quand vous m'avez recueillie pauvre et malade, quand vous m'avez comblée des soins les plus généreux, vous ne me connaissiez pas, j'étais pour vous une étrangère à laquelle vous ne deviez que de la pitié ; moi, au contraire, en m'efforçant de soulager votre peine, je n'ai fait que remplir un devoir sacré envers mes bienfaiteurs. Ah ! je vous en supplie, ne me parlez plus d'une reconnaissance que moi seule je dois ressentir ; daignez aimer toujours la pauvre enfant qui n'a plus de mère : elle serait trop payée de ses soins ! » Ces derniers mots augmentèrent encore l'émotion de la baronne. Le médecin voulut alors que Juliette et Lucie la quittassent pendant quelques heures, afin que, durant cet espace de temps, elle ne pût reprendre un sujet d'entretien qui produisait sur elle de trop vives impressions.
Mais, à dater de cet instant, il n'y eut plus rien à craindre pour sa vie : le mieux se soutint, et fit même des progrès si rapides, qu'au bout de huit jours elle fut en pleine convalescence, line dépêche, apportée par estafette du quartier général d'Alexandre, hâta encore sa guérison. Le général russe, qui avait si généreusement pris à cœur les intérêts de sa jeune compatriote, mandait à cette dernière que les ordres de l'empereur, pour rendre la liberté au colonel, avaient été expédiés en Russie dès le lendemain de l'audience qu'elle avait obtenue; que l'on ignorait dans quelle ville de l'empire cet officier supérieur avait été envoyé, mais que, la liste des prisonniers se trouvant dans les bureaux de la guerre avec les différents lieux de détention qui leur étaient assignés, il serait facile de retrouver M. de Granville, et que toutes les facilités possibles lui seraient accordées pour son retour.
On comprend toute la joie qu'une telle assurance apporta au château. A cette lettre, écrite dans les termes les plus flatteurs pour la jeune Moscovite, était joint le brevet d'une pension de trois cents roubles, dont une année lui était envoyée en billets sur la banque de France, à titre d'arrérages. Ce bienfait de l'empereur toucha profondément Juliette; mais tout à coup une pensée douloureuse vint troubler les douces impressions que son âme en recevait : « A quoi va me servir cette aisance si peu attendue? se dit-elle en laissant échapper des pleurs ; hélas ! je n'ai plus de mère pour la lui faire partager !. . . » Longtemps elle resta absorbée dans cette affligeante idée ; se souvenant enfin que c'était se montrer ingrate envers la Providence de ne pas assez priser les dons qu'elle en recevait, elle songea au bien qu'elle pouvait faire, et son premier soin fut d'aller porter aux pauvres paysans, dont l'invasion avait encore augmenté la misère, la part qu'elle leur destinait.
Cette bonne action la rendit plus calme, mais ne put entièrement la distraire des tristes souvenirs qui venaient de se réveiller dans son âme, et que le malheur de ses amis en avait écartés pendant quelques moments.
Quand la prospérité ne nous vient qu'après la perte de ceux que nous aimions, loin de nous consoler, elle nous attriste ; l'orpheline le sentait si bien, que sa mélancolie habituelle s'accrut chaque jour davantage, quels que fussent ses efforts pour la surmonter. En vain la baronne et sa fille la comblaient de soins et de prévenances; elle en était touchée ; elle y répondait par un dévouement sans bornes; mais le vide affreux que la perte de sa mère avait laissé dans son cœur ne pouvait être rempli. Il y a des affections que nulle autre affection ne remplace, et l'amour filial était porté à un tel degré chez Juliette, qu'il lui était désormais impossible de vivre heureuse.
« Comprenez-vous bien tout votre bonheur, ma chère Lucie ? disait-elle quelquefois à son élève : vous possédez une bonne mère ! ah ! c'est le plus beau présent que le Ciel nous ait fait dans sa bonté ; plus on avance dans la vie, plus on sent le prix de ce don céleste. Qui peut, en effet, nous aimer comme nous aime notre mère ?
Toutes les autres affections sont sujettes à décroître, la sienne ne change jamais. Sa tendresse, sa sollicitude ne sauraient être égalées ; elle est pour nous à la fois le guide le plus sûr et l'amie la plus constante; c'est dans son cœur que se trouvent tous les genres de dévouement. C'est elle qui saisit notre premier sourire, et c'est d'elle aussi que nous recevons la première caresse. De quels soins elle entoure notre berceau ! comme tout s'efface à côté de cet enfant, devenu la plus chère partie d'elle-même ! Comme elle s'associe ensuite à ses peines, à ses plaisirs ! comme elle le suit pas à pas dans ses succès et dans ses revers ! et de quel sacrifice n'est-elle pas capable pour lui épargner seulement une larme ? 0 ma chère Lucie, puissiez-vous toujours conserver ce bien suprême, que rien ne saurait remplacer ! » Et Juliette s'éloignait alors pour cacher ses pleurs.
Dans ces accès de tristesse, c'était presque toujours au tombeau de son vénérable ami qu'elle allait se réfugier. Là, plus qu'ailleurs, elle retrouvait de la résignation, parce qu'entre la tombe et le ciel il y a des harmonies qui parlent au cœur. Agenouillée sur la pierre tumulaire qui recouvrait les restes du saint vieillard, il lui semblait entendre encore les sages exhortations qu'il lui avait données, et, pour lui obéir, elle cherchait à éloigner d'elle des souvenirs trop déchirants.
Du reste, elle avait été jusque alors trop soumise à la volonté de Dieu pour que le chagrin profond qu'elle conservait de la perte de sa mère fût jamais un obstacle à l'accomplissement de ses devoirs envers la baronne et Lucie. Sans cesse, au contraire, elle leur montrait une parfaite égalité d'humeur que l'une et l'autre ne se lassaient pas d'admirer.
« Comment faites-vous, ma bonne amie, lui disait son élève, pour avoir constamment cette douceur de caractère que je vous envie, sans pouvoir toujours l'imiter?
— Tout dépend des habitudes que l'on se forme dans la jeunesse, répondit Juliette; pour acquérir celle de la douceur, il faut commencer par obtenir quelque empire sur soi-même. Sans doute il est des natures rebelles qui ont de grandes difficultés à se vaincre; mais elles y parviennent avec une ferme volonté et en s'appuyant sur Dieu, qui jamais ne nous refuse ces sortes de grâces quand nous les lui demandons avec humilité et persévérance. De toutes les qualités propres à notre sexe, la douceur, vous le savez, ma chère Lucie, est assurément la plus indispensable, et nous ne saurions faire trop d efforts pour l'obtenir, car nous sommes destinées à vivre dans la dépendance de tout ce qui nous entoure. Si nous manquons de cette qualité essentielle, qui embellit jusqu'à la laideur, ou qui du moins la fait supporter, c'en est fait de notre repos et des affections qui peuvent nous rendre heureuses. C'est surtout ce que mon excellente mère me répétait souvent : « Une femme douce, me disait-elle, désarme la violence elle-même; presque toujours elle parvient à se concilier la bienveillance et l'attachement; tandis que la femme acariâtre n'inspire que 1'éloignement et le dégoût, quels que soient les avantages extérieurs dont elle est pourvue. Celle qui se fie à sa beauté et néglige d'acquérir les vraies qualités de son sexe, limite volontairement la durée de son bonheur, ou plutôt elle le rend pour jamais impossible. » Ce fut à ces sages observations, continuait l'orpheline, que je dus de m'habituer, dès mon enfance, à modérer la vivacité de mon caractère, qui fort souvent s'irritait à la moindre contradiction. Quand je cédais à des mouvements d'impatience, qui dégénéraient quelquefois en colère, ma mère avait coutume de me traiter comme une enfant malade, et m'obligeait à suivre un régime plus ou moins rigoureux, selon que l'accès avait été plus ou moins violent. Sous prétexte que le mal dont j'étais atteinte ne pouvait se passer que dans la solitude et le repos, elle m'isolait de tout le monde et me privait de mes jeux ordinaires. Jugez quel était alors mon ennui, et comme je m'efforçais ensuite de me montrer douce et patiente, afin de lui prouver que la maladie avait disparu ! Du reste, cette bonne mère n'usa de ces moyens que pendant mon enfance ; quand ses soins assidus eurent développé ma raison, c'est à elle qu'elle s'adressa pour me corriger des autres défauts qui lui semblaient devoir nuire à mon bonheur ; le désir de la satisfaire, le besoin de son approbation ne furent pas moins puissants que ses leçons sur mon esprit et sur mon cœur : la voir sourire à mes efforts était une récompense que j'ambitionnai s par-dessus tout. Il y a tant de douceur, ma chère Lucie, à se sentir digne de la tendresse d'une mère ! »
Ces conversations entre l'institutrice et son élève produisaient chaque jour des effets plus merveilleux sur cette dernière, car elle voulait à toute force ressembler à sa jeune amie, qu'elle aimait avec une sorte de passion ; et, pour mériter aussi son amitié, elle s'efforçait de suivre ses conseils et de marcher sur ses traces.

Chapitre 11

Le bonheur ne nous paraît jamais si grand que quand il nous advient au milieu de l'adversité.


Cependant les jours s'écoulaient au château dans une attente qui devenait à chaque instant plus pénible. La baronne avait entièrement recouvré la santé, et s'était remise à ses études, dans l'espoir de se rendre plus que jamais digne de l'affection de son mari. Mais bientôt de vives inquiétudes vinrent se mêler à toutes les espérances de bonheur que la mère et la fille avaient conçues. Éloignée de toutes relations, ne recevant aucune nouvelle ni de la Russie, ni du quartier général de l'empereur Alexandre, qui s'avançait alors sur Paris, Mme de Granville commença à craindre que les ordres de ce prince n'eussent pas été exécutés, ou qu'ils ne fussent arrivés trop tard pour le malheureux colonel. Juliette elle-même était souvent poursuivie par cette crainte affreuse, et ne trouvait pas toujours des raisons suffisantes pour rassurer son amie, qui ne jouissait plus d'un seul moment de repos.
Deux mois s'étaient écoulés au milieu de ces anxiétés cruelles, et tout faisait craindre que l'épouse infortunée n'y succombât, lorsqu'un soir qu'elle était assise avec Juliette et Lucie sur une terrasse qui dominait l'avenue du château, elles entendirent une voiture s'arrêter en dehors de la grille, et virent aussitôt accourir André, qui leur cria : « C'est lui ! c'est lui ! c'est notre brave colonel ! »
Lucie s'élança comme un trait ; mais sa mère ne put l'imiter : la joie qui venait de s'emparer de son cœur était au-dessus de ses forces ; elle retomba évanouie dans les bras de Juliette, et quand elle reprit connaissance, elle se sentit pressée dans ceux de son heureux époux, qui lui prodiguait les noms les plus tendres. Déjà on l'avait transportée au château ; elle put voir alors sur la noble figure du baron tous les maux qu'il avait endurés pendant sa captivité.
« Pauvre ami, s'écria-t-elle en voyant son affreuse maigreur, tu as donc bien souffert ?
— Ne me parle plus de souffrances, lui répondit vivement le brave militaire; ne sont- elles pas oubliées, puisque je suis au milieu de tout ce que j'aime ? »
Puis, se tournant vers la jeune institutrice, il l'embrassa avec une effusion de joie impossible à décrire, et lui dit : « Vous aussi, chère Juliette, vous allez être heureuse!. . . J'ai enfin trouvé un moyen de m'acquitter envers vous. . . Oui, je puis maintenant vous rendre au bonheur ; mais, pour cela, il faut me promettre de le supporter avec autant de courage que vous en avez montré dans l'adversité. »
Juliette, étonnée, crut que la joie avait un peu troublé les idées de son bienfaiteur. Il devina sa pensée, et reprit : « Non, non, ne croyez pas que mon esprit s'égare : je suis, il est vrai, enivré de ma félicité ; mais elle serait moins complète si je ne pouvais, d'un seul mot, faire passer dans votre âme toute la joie dont la mienne est comblée. . . Espérez ! espérez ! ma bien chère Juliette ! »
A ces paroles étranges, la jeune fille pâlit, tous ses membres s'agitent, et elle dit d'une voix étouffée par sa profonde émotion : « Au nom de Dieu, Monsieur, ne me donnez pas un espoir que vous ne sauriez réaliser. Une seule chose pourrait me rendre à un bonheur aussi parfait que le vôtre, la vie de ma mère !
—    Eh bien ! soyez donc heureuse, mille fois heureuse ! car cette mère si chérie, si regrettée, elle est vivante, je vous l'assure !
—    O ciel ! que dites-vous ? ma mère !
—    Oui, vous l'avez crue engloutie dans les flots de la Bérésina, mais elle vit, elle vit pour vous aimer !
—    Achevez. . . Où est-elle ?
—    Venez, venez, la voici ! » s'écria en ce moment Marianne en ouvrant brusquement la porte d'un cabinet où se trouvait en effet Mme Obinski, qui reçut sa fille dans ses bras, mais qui retomba aussitôt sur le divan où André l'avait portée en descendant de voiture.
« Ma mère ! Ma Juliette ! » furent d'abord les seuls mots que purent articuler la mère et la fille. Tour à tour elles s'embrassaient étroitement, ou se regardaient avec extase.
« Vous vivez ! vous m'êtes rendue ! s'écriait l'heureuse enfant en baignant de ses pleurs les mains de cette mère adorée, devant laquelle elle était tombée à genoux ; ô mon Dieu, je ne suis donc plus orpheline ! vous avez daigné faire pour moi un miracle. . . Chère maman !
—    Ma bien-aimée Juliette ! »
Et toutes deux recommençaient à s'embrasser, comme si elles avaient craint de se voir encore séparées.
Tous ceux qui assistaient à cette scène partageaient leur joie et leur vive émotion. Marianne seule n'avait pu en être témoin : après avoir conduit Juliette dans les bras de sa mère, elle s'était retirée dans la pièce voisine, d'où on l'entendait sangloter.
« Pauvre femme ! dit Mme Obinski, elle pleure, et je ne puis la consoler. Hélas ! c'est pour me sauver, c'est pour me rendre à mon enfant que son Antoine a péri !. . . »
A ces mots Juliette se leva, courut vers Marianne, et se jetant à son cou :
« Tu as vécu pour moi, lui dit-elle ; tu m'as servi de mère. . . Ah ! viens, viens, je t'en conjure, partager mon bonheur ! Ne sais-tu pas que ma vie entière sera consacrée à te chérir ? »
Celle à qui s'adressaient des expressions si tendres avait une âme trop aimante pour y être insensible.
« Pardonnez-moi ces larmes qui troublent un moment si heureux pour vous, répondit-elle en embrassant Juliette; je n'ai pu les retenir; mais déjà je sens que votre affection les rend moins amères. »
Alors, s'avançant vers Mme Obinski, qui lui tendit les bras, elle lui dit à travers ses pleurs : « Je bénis le Ciel, puisque mon Antoine a pu vous sauver ! »
La famille du colonel voulut à son tour exprimer sa joie à la mère et à la fille. Heureuse du bonheur de son amie comme du sien propre, Lucie la pressa sur sou cœur en lui disant : « Autrefois j'osais à peine caresser ma mère devant vous, parce que je vous trouvais trop à plaindre d'avoir perdu la vôtre ; mais, maintenant que nous en aurons chacune une, ou plutôt chacune deux, nous serons également heureuses, et je ne me gênerai plus. »
Ce mot, qui peignait si bien le cœur de l'aimable fille, toucha profondément Juliette, qui déjà paraissait accablée sous le poids de tant de félicité. Cependant, après que les premières émotions se furent un peu calmées, lorsqu'elle put regarder sa mère avec plus d'attention, elle fut épouvantée des ravages que le malheur avait opérés dans toute sa personne. Mme Obinski n'était plus eu effet que l'ombre d'elle-même, elle avait à peine trente-huit ans quand le plus affreux événement l'avait séparée de sa fille; alors sa noble figure était encore d'une beauté remarquable, et maintenant chacun de ses traits portait l'empreinte d'une longue souffrance. Elle était d'une telle maigreur et d'une telle faiblesse, qu'à chaque instant on eût dit qu'elle allait s'évanouir. Plus Juliette examinait ce triste changement, plus son inquiétude s'accroissait.
« Ne t'alarme pas, chère enfant, lui dit cette tendre mère, qui devinait tout ce qui se passait dans son âme ; le bonheur que je goûte auprès de toi aura bientôt fait disparaître ces traces d'infortune qui t'affligent. Oublies-tu donc que le Seigneur a fait pour nous un miracle ? Ah ! sa bonté ne nous a pas réunies pour nous séparer maintenant. . . Non, non, Juliette, rassure-toi, il me laissera vivre pour te chérir ; déjà je me sens mieux ; ta vue me rappellerait, je crois, des portes du tombeau ! »
Le baron, qui depuis longtemps déjà était habitué à donner des soins à Mme Obinski, lui proposa alors de prendre quelque nourriture, et la conduisit jusqu'à la table où l'on avait servi le souper. Juliette, en remarquant ses attentions délicates et sa sollicitude pour sa mère, en fut touchée jusqu'aux larmes. Avec quelle douce émotion aussi elle vit cette mère chérie assise à la même table où tant de fois son souvenir l'avait troublée, et où maintenant chacun se disputait le bonheur de la servir !
« Il ne manque ici, dit le brave colonel d'une vois attendrie, que le vénérable ami de ma jeunesse. . . Hélas! ici-bas il n'est pas de félicité parfaite.
— Son âme est au ciel, répondit Juliette, c'est là notre consolation. Il m'avait prédit des jours heureux, et alors je ne croyais plus au bonheur; mais une inspiration toute céleste lui montrait l'avenir. »
En disant ces mots, elle pressait avec ardeur la main de sa mère, qui, tout entière au plaisir de la contempler, ne trouvait aucune expression qui pût rendre ses sentiments. Revoir sa fille après s'être crue séparée d'elle pour jamais, la retrouver plus belle, plus accomplie encore qu'au moment de leur séparation, la retrouver surtout honorée et chérie des personnes les plus respectables, quand l'abandon et le malheur semblaient menacer sa jeunesse ; oh ! c'est là une de ces joies immenses que le cœur d'une mère peut seul comprendre, parce qu'elle ne ressemble à aucune autre joie !
Mme Obinski était si extasiée, si pénétrée de la sienne, qu'il lui fut impossible de répondre à la curiosité pleine d'intérêt que chacun montrait pour savoir comment elle avait été arrachée à la mort. Vainement aussi la baronne et Lucie » questionnèrent M. de Granville.
 « J'ai tout oublié, répondait-il en serrant l'une et l'autre dans ses bras ; l'histoire de ma captivité n'a d'ailleurs rien d'intéressant que ma rencontre avec notre digne amie : elle-même se chargera de vous raconter cette rencontre presque miraculeuse ; mais, pour aujourd'hui, il faut. lui faire grâce. »
Éludant ainsi tout ce qui pouvait lui rappeler de pénibles souvenirs, lui-même se surprenait faisant aussi mille questions, auxquelles personne n'était en état de répondre d'une manière claire et précise ; et la soirée tout entière se passa au milieu de phrases commencées et non finies, au milieu de ce trouble, enfin, qu'amènent presque toujours les grandes joies comme les grandes douleurs.
Quand Juliette et sa mère se retrouvèrent seules, leur premier soin fut de tomber à genoux pour remercier le Seigneur de les avoir rendues l'une à l'autre. Oh ! que cette action de grâces fut douce pour toutes deux ! Elles sentaient si vivement ce que ce Dieu de bonté avait fait pour elles, et il y avait si longtemps que leurs voix ne s'étaient réunies pour lui rendre hommage ! Elles voulurent ensuite se livrer à de mutuels épanchements ; mais leur émotion les en empêcha ; Mme Obinski avait d'ailleurs le plus grand besoin de repos ; sa fille la pressa de s'y livrer. S'étant fait dresser un lit tout à côté du sien, elle passa une grande partie de la nuit à contempler cette mère si tendre, qu'elle avait tant pleurée, et qui maintenant était là, près d'elle, goûtant un sommeil paisible, et paraissant encore lui sourire.
« A présent plus de tristesse, plus d'ennui, se disait l'heureuse fille ; mon cœur, désormais, n éprouvera plus ce vide affreux qui me désenchantait même des plus grandes beautés de la nature ; tout va s'animer pour moi, une vie nouvelle m'apparaît ; chaque jour, à chaque instant, je verrai ma mère, je travaillerai à son bonheur ! »
De douces larmes s'échappaient alors de ses yeux, et elle aspirait à être au lendemain pour entendre de nouveau les accents de la tendresse maternelle.
Enfin le jour parut, et Mme Obinski, à son réveil, se sentit pressée dans les bras de sa Juliette.
« O ma bien-aimée ! que tu me rends heureuse ! s'écria-t-elle en lui rendant caresse pour caresse; comme ton âme est bonne ! que je bénis Dieu de t'avoir conservée si digne de mon amour !
— Chère maman ! oui, Dieu a soutenu de sa main paternelle l'enfant que vous aviez formée ; il a même daigné lui accorder quelque aisance, afin qu'en vous retrouvant elle pût rendre votre
vie entièrement indépendante. Voyez, continuât-elle en apportant un petit coffret contenant ses épargnes, le brevet de sa pension et le contrat des douze mille francs que lui avait laissés M. de Bonnier ; voyez, désormais vous ne manquerez de rien ; dans sa bonté, la Providence a pourvu à tout. Avant cet instant fortuné, j'attachais bien peu de prix à ces dons ; maintenant ils complètent mon bonheur, puisque ma mère va en jouir ! »
Assurément il n'y avait rien que de fort naturel dans l'action de Juliette; mais toutes les mères comprendront combien Mme Obinski dut en être touchée : le bien qui nous arrive par nos enfants porte un cachet à part ; non seulement il nous plaît en raison de son utilité, mais il donne à notre âme un bien-être indicible, puisqu'il est un témoignage de cet amour filial dont se compose principalement notre félicité en ce monde.
L'empressement que l'excellente fille avait mis à rassurer sa mère sur leur avenir allait donner lieu à de mutuels épanchements, lorsque la baronne et Lucie vinrent les interrompre en leur apportant le nouveau tribut de leur affection. Bientôt le colonel fit demander la permission d'entrer aussi : elle lui fut accordée sur-le-champ ; et, après avoir embrassé cordialement Juliette et sa mère, il dit à celle-ci : « Nous avons vainement cherché, Madame, pendant notre interminable route, quel était le bon ange qui avait fait cesser ma captivité, et par suite la vôtre ; eh bien ! rendez à Dieu de nouvelles actions de grâces : c'est à votre digne enfant que nous sommes redevables de cet immense bienfait ! Bonne et chère Juliette, continua-t-il en regardant la jeune fille d'un air attendri, vous avez cru ne travailler que pour celui qui avait déjà contracté envers vous les plus grandes obligations, et en l'arrachant au malheur vous avez trouvé la plus douce récompense de v os soins. Le Ciel en soit mille fois béni ! » M. de Granville dit ensuite à sa fille de raconter à Mme Obinski ce qu'elle venait de lui apprendre à lui-même concernant la démarche de Juliette auprès de l'empereur Alexandre. Lucie ne se fit pas prier : parler de son amie était toujours un nouveau besoin pour son cœur ; et elle mit une grâce si parfaite en traçant à l'heureuse mère tous les détails qui pouvaient l'intéresser, que cette dernière l'embrassa tendrement pour la remercier du plaisir qu'elle lui avait causé.
La baronne et Juliette témoignèrent ensuite à Mme Obinski le désir de connaître de quels moyens la Providence s'était servie pour l'arracher à la mort et la réunir ensuite à M. de Granville. Comprenant leur curiosité à ce sujet, elle s'apprêtait à la satisfaire, lorsque le bon docteur, qui avait pris tant de part au chagrin de la famille, fit demander à lui offrir ses félicitations. Il était suivi de tous les habitants du village, qui demandaient aussi à voir le brave colonel. Il fallut donc remettre ce récit, si impatiemment attendu, après le déjeuner. M. et Mme de Granville descendirent avec Lucie, et pendant ce temps Juliette habilla sa mère, non sans soupirer plus d'une fois en remarquant de nouveau tous les ravages qui s'étaient opérés dans sa personne. Toutes deux étaient près de rejoindre la famille, lorsque Marianne, accourant vers elles, leur dit : « Venez, venez, vous êtes attendues par tous les bons paysans ; ils demandent à voir la mère de la jeune Moscovite ; ils veulent lui souhaiter aussi la bienvenue. » Ces mots, qui apprenaient à Mme Obinski combien sa fille était aimée, la firent tressaillir de plaisir. Elle descendit, appuyée sur le bras de sa Juliette, et fut accueillie avec des témoignages de respect qui la touchèrent profondément : « Ah ! Madame, que vous êtes heureuse ! lui dirent ces gens simples et naïfs ; quelle excellente fille vous avez là ! comme elle est bonne et charitable ! Oh ! elle méritait bien le bonheur de vous retrouver ! » Qu'on juge ce qu'éprouva Mme Obinski en écoutant de tels discours ! Il y a tant de douceur pour une mère à entendre louer son enfant !

Chapitre 12

La résignation précède l'espérance, comme le crépuscule parait avant l'aurore.
DROZ.

Lorsque les habitants de Bert. . ., qui s'étaient plu à rendre hommage aux vertus de la jeune Moscovite, se furent éloignés du château, la famille se réunit avec le bon docteur autour de la table du déjeuner. M. de Granville sortit ensuite pour aller saluer la tombe du vénérable ami qu'il regrettait ; Mme Obinski, cédant alors à l'empressement que chacun témoignait pour connaître ce qui lui était arrivé depuis sa séparation d'avec sa fille, commença son récit en ces termes :
« Tu n'as pas oublié, ma Juliette, ce moment funeste où je vis, à la pâle lueur de la lune, la courageuse Marianne s'élancer avec toi sur le pont de la Bérésina. Éperdue, je me mis en chancelant sur tes traces, conduite par le bon Antoine, qui vainement s'efforçait d'écarter la foule dont ce pont fatal était encombré. Nous n'avancions qu'avec peine au milieu de cette masse compacte, qui, en avant comme en arrière, se ruait sur nous, quand tout à coup l'horrible craquement qui se fit entendre ouvrit un abîme sous nos pas. Nous y fûmes précipités. . . Antoine, le généreux Antoine, n'avait pas quitté ma main. Luttant avec un courage intrépide contre la mort qui nous menaçait, il me soutenait au-dessus des ondes ; et déjà nous étions près d'atteindre le bord du fleuve, lorsqu'un énorme glaçon nous repoussa loin du rivage. Dans ce choc violent, Antoine avait reçu une blessure qui lui arracha un long gémissement. Bientôt ses forces s'épuisèrent, et ce fut à mon tour à le soutenir : j'avais heureusement saisi un des débris du pont qui flottait au-dessus de l'eau ; mais ce débris m'échappa, et j'allais périr quand un de ces hommes héroïques qui se dévouèrent dans ce moment plein d'horreur pour sauver quelques victimes, me prit par mes vêtements et me ramena sur la plage que je venais de quitter. Hélas ! mon infortuné compagnon avait disparu. . . Je fus
transportée mourante devant le feu d'un bivouac, où l'on me donna quelques secours; mes yeux se rouvrirent un moment; je prononçai ton nom chéri, ma Juliette ; et aussitôt je retombai dans un profond anéantissement; quand je revins à moi, le bivouac était désert. . .
Ce n'est qu'en songeant à la puissance de ce Dieu de bonté qui me réservait au bonheur dont je jouis, que je puis comprendre comment je ne succombai pas alors à l'horrible douleur qui s'empara de mon âme, car, pendant quelques instants, le sentiment de mes maux s'y réveilla tout entier. Mon corps brisé, exténué de faiblesse, ne pouvait plus se mouvoir; je sentais dans tous mes membres d'intolérables souffrances, qui n'approchaient pas encore des déchirements de mon cœur. Cette affreuse angoisse était au-dessus de mes forces ; je m'évanouis de nouveau; j'ignore combien de temps je restai dans cet état. En reprenant l'usage de mes sens, j'aperçus près de moi des militaires français blessés. L'un d'eux me tendit par pitié une gourde, dans laquelle se trouvait un peu de vin. Je rassemblai toutes mes forces pour en avaler quelques gouttes, qui me sauvèrent la vie. Un regard jeté sur mon bienfaiteur m'apprit que lui-même était mourant. Je voulais lui
rendre sa gourde. « Gardez-la, me dit-il; moi je n'en ai plus besoin, et j'en bénis le Ciel. Etre prisonnier des Russes ! Non, non, il vaut mieux mourir. » En finissant ces mots, il laissa retomber sa tête sur le sol, et ma faible voix l'appela en vain. . .
Tous les autres blessés poussaient des plaintes et des cris qui ne faisaient qu'ajouter à l'horreur de ma situation. Quelques-uns d'entre eux, moins souffrants que les autres, avaient ranimé le feu du bivouac; ils parlèrent d'un combat qui venait d'avoir lieu (1), déplorant le malheur d'être tombés vivants au pouvoir des Russes. Leurs discours me remplirent pour moi-même d'une telle épouvante, que je n'eus pas la force de leur adresser une seule question. Bientôt, hélas! je ne pus douter de mon horrible sort : des Cosaques vinrent enlever les blessés français pour les placer dans des traîneaux; on m'emporta avec eux, malgré mes prières et mes gémissements; et je fus conduite à Boriz. . ., en proie à une fièvre dévorante qui ne me quitta, pendant quelques instants, qu'au bout d'un mois environ. Quand le délire cessa quand je pus fixer mes regards sur les objets qui m'environnaient, je me vis au milieu d'une espèce de cachot, où une étroite croisée, fermée d'une grille, laissait à peine pénétrer quelques rayons de lumière.
Mes idées furent d'abord si confuses, que je regardai comme machinalement autour de moi; peu à peu le chaos dans lequel je semblais être plongée se dissipa : le passé m'apparut, l'image de ma Juliette se présenta devant moi ; et toutes les douleurs de mon âme se ravivèrent.
Mon Dieu ! c'est vous qui, dans ce moment de douloureuse angoisse, vîntes me consoler, car à mes plaintes se joignit une fervente prière que votre bonté daigna accueillir. Une voix intérieure sembla me dire : Ta fille est sauvée ! Je crus à cette voix, et je repris courage : O Marie ! reine des anges f je vous ai confié mon enfant dès son berceau, m'écriai-je; daignez aujourd'hui protéger sa jeunesse abandonnée ! soutenez-la dans l'affliction, éloignez d'elle tous les périls, demandez à votre divin Fils de me rendre un jour cette enfant si chère ! »
Après cette invocation, je repassai dans ma mémoire l'instant où ma Juliette, emmenée par Marianne, s'élança avec elle sur le pont. Il me sembla que la foule immense qui s'y précipita
en même temps que moi, et qui me repoussa en arrière avec Antoine, n'avait pu les empêcher d'atteindre l'autre rive, parce que mon hésitation leur avait donné un peu d'avance sur nous; cette pensée acheva de me rassurer, et je pus alors, faisant un retour sur moi-même, examiner avec plus d'attention le lieu où j'étais enfermée. L'inspection, hélas! en fut bientôt faite : c'était, je le répète, un misérable réduit où les rayons du soleil n'avaient jamais pénétré.
Un mauvais châlit recouvert d'une paillasse sur laquelle j'étais étendue, un banc placé tout auprès et une cruche d'eau composaient seuls l'ameublement de ce lieu infect. Je ne doutai pas que je n'y fusse prisonnière, car, m'étant soulevée pour regarder la porte, j'y vis une énorme serrure fermée à triple tour. Retombant alors sur mon grabat, je fondis en larmes. Peu de temps après j'entendis ouvrir ma prison : une femme d'une taille gigantesque et d'une figure repoussante parut devant moi.
« Vous êtes donc enfin éveillée, me dit-elle en langue russe ; ma foi ! je vous croyais endormie pour toujours, car il y a un mois que vos yeux ne se sont ouverts comme maintenant. Voyons, avez-vous repris votre bon sens, et finirez-vous de me regarder ainsi ? »
Ces mots et le ton de dureté qui les accompagnait me firent frémir, ils m'apprenaient dans quelles mains inhumaines j'étais tombée.
« Ayez pitié de moi ! dis-je à cette femme ; apprenez-moi où je suis.
—    Où vous êtes ? reprit-elle avec un affreux sourire ; eh ! mais, en prison apparemment; ne le voyez-vous pas ?
—    Hélas ! je le craignais. Mais pourquoi suis- je prisonnière ? Je n'ai fait aucun mal.
—    Et ces Français parmi lesquels on vous a trouvée, comptez-vous cela pour rien ? Tous êtes de la même nation, cela est aisé à entendre; ainsi on doit vous traiter comme une ennemie.
—    Ce serait une grande injustice ! m'écriai-je, quoique née Française, j'habitais Moscou depuis vingt ans, mon mari était Russe, et l'autorité ne saurait avoir aucun intérêt à me retenir prisonnière ; elle n'en a pas le droit.
—    Eh ! n'a-t-elle donc pas celui du plus fort ? reprit ma geôlière avec une sorte d'embarras.
—    Mais vous êtes femme, insistai-je; vous aurez pitié d'une pauvre mère séparée de son enfant ! vous m'aiderez à faire connaître la vérité.
—    Pitié ! pitié ! murmura-t-elle ; sans doute j'aurai pitié. . . Ne vous ai-je pas soignée depuis un mois que vous êtes là ? Je ne voulais pas avoir
votre mort à me reprocher. Et maintenant je veux bien vous donner de la nourriture, vous ne manquerez de rien; tenez, prenez ceci. »
Ouvrant alors un panier qu'elle avait déposé à terre, elle en tira une petite cruche, versa du lait chaud dans une écuelle, y mit un peu de pain, et me fit avaler quelques cuillerées de ce mélange. Je voulus ensuite essayer de nouveau de l'intéresser à mon sort, mais elle me dit brusquement :
« Finissons ! on ne parle pas tant ici, entendez-vous ? Voici de quoi boire si vous avez soif; je vous laisse ce reste de pain trempé, vous le mangerez si vous avez faim. Ce soir je reviendrai vous apporter quelque autre chose, à condition que vous ne me ferez plus entendre toutes ces jérémiades que je n'aime pas. »
Quand elle se fut éloignée, une idée soudaine vint me saisir : en quittant Moscou, j'avais ceint mon corps, par-dessous mes vêtements, d'une large ceinture de peau, recouverte en taffetas ciré, et dans laquelle j'avais enfermé, outre des papiers qui pouvaient m'être utiles, une somme en or assez forte, provenant de la vente de mes diamants ; c'était ce qui composait notre petite fortune. Je ne t'en avais remis qu'une faible portion, ma Juliette, afin que le poids de cet or ne te gênât pas durant ce voyage. Juge de mon saisissement, ou plutôt de mon désespoir, quand je reconnus que cette ceinture m'avait été enlevée ! Il ne me semblait pas qu'elle m'eût été prise avant mon emprisonnement, et mes soupçons ne purent se porter que sur ma geôlière. J'entrevis alors à quel degré de malheur j'allais être réduite; car, si cette femme, qui paraissait n'avoir rien de son sexe, s'était en effet rendue coupable d'un tel larcin, elle avait nécessairement un grand intérêt à empêcher mes réclamations de parvenir à l'autorité, et c'en était fait de ma liberté, peut-être même de ma vie.
Cette pensée accablante m'arracha des larmes amères; j'en étais encore baignée lorsque ma geôlière revint auprès de moi. Sentant la nécessité de ne pas lui montrer toute l'horreur qu'elle m'inspirait, je m'efforçai de comprimer mes sentiments, et je reçus la nourriture que sa main me présenta. Mon cachot était alors éclairé par une lampe qu'elle avait apportée avec elle, et je pus examiner plus attentivement encore sa figure osseuse, où se peignaient tour à tour la dureté et une sorte de trouble, dont elle ne parvenait pas toujours à se rendre maîtresse. Voulant l'obliger à me parler, je lui demandai son nom. On m'appelle Soniska, me répondit-elle.
—    Soniska, repris-je, vous ne voulez donc pas que je meure, puisque vous me donnez de quoi soutenir ma misérable existence ?
—    Que vous viviez ou que vous mouriez, cela m'est égal, je ne veux qu'une chose, c'est de ne pas contribuer à votre mort en vous laissant manquer du nécessaire.
—    Je vous suis obligée de cette intention, et je désire vous en récompenser, Soniska; veuillez me remettre une ceinture que j'avais sur moi quand on m'apporta dans ce lieu; elle contient assez d'or pour me fournir le moyen de reconnaître vos soins, et je le ferai avec plaisir. »
A cette demande son trouble augmenta sensiblement ; mais, reprenant presque aussitôt de l'empire sur elle-même, elle me jeta un de ces regards que je ne pouvais voir sans frémir, et me dit d'une voix concentrée par la colère :
« Qu'est-ce que c'est? une ceinture, de l'or ? sais-je de quoi vous me parlez, moi? Votre tête bat donc encore la campagne; vous devenez tout à fait folle apparemment, et me feriez bien passer pour une voleuse. Mais prenez garde ! si vous répétez encore ces sornettes, ma patience sera bientôt à bout, et alors !. . . »
Ici elle fit un geste qui me remplit d'épouvante, car je le regardai comme une menace de mort. Elle vit l'effet qu'elle avait produit, et se retira aussitôt, me laissant dans une obscurité profonde, qui ajouta encore à toutes les terreurs qui s'étaient emparées de mon âme. L'idée que j'étais entièrement à la merci d'un être aussi pervers, l'idée de ne plus voir ma Juliette et de mourir dans cet affreux cachot sans savoir quel était son sort, me jeta toute la nuit dans un état de stupeur impossible à décrire. La fièvre, à laquelle j'avais déjà failli succomber, se ranima plus violente que jamais, et je passai encore un temps considérable dans des alternatives de souffrances aiguës et d'anéantissements qui, du moins, m'arrachèrent au sentiment de mon malheur.
Qui le croirait ? pendant tout ce temps, que je pus estimer ensuite à plus de trois mois, je fus soignée par Soniska avec la même assiduité, la même persévérance que durant la première période de ma maladie. Évidemment cette femme souhaitait ma mort; j'étais pour elle un sujet de peine et de soucis ; mais elle désirait que ma fin arrivât naturellement, pour n'avoir pas deux crimes à se reprocher.
Contre toutes ses prévisions, je résistai à tant de maux ; et elle me vit revenir à la santé avec autant d'étonnement que de tristesse. Dès cet instant sa brusquerie et sa dureté augmentèrent encore. Je n'essaierai pas de vous peindre tout ce que je souffris, toutes les tortures qui déchiraient mon âme en pensant à ma fille ; mon bonheur actuel est trop grand pour que je puisse me retracer de si douloureux souvenirs, j'ai tout pardonné d'ailleurs. Souffrez donc que je vous épargne ces tristes détails, et que j'arrive à mon heureuse délivrance, que l'auteur même de ma misère prépara.
Je languissais depuis un an dans ce lieu de douleur, sans avoir joui un seul jour de la bienfaisante clarté du soleil, sans avoir vu d'autre être vivant que ma geôlière, lorsque je m'aperçus d'un affaiblissement notable dans la santé de cette femme. Chaque jour je la vis plus pâle, plus affaissée; et son caractère de brusquerie prit encore une teinte plus sombre ; pourtant le peu de paroles qu'elle m'adressait étaient beaucoup moins dures, moins révoltantes qu'auparavant ; et la nourriture qu'elle m'apportait était infiniment meilleure. Elle me fournissait aussi du linge plus fin et plus régulièrement ; en un mot, ma triste vie s'améliora, car dès lors les attentions, les soins de Soniska allèrent souvent pour moi jusqu'à la délicatesse ; souvent aussi je surprenais une larme sous sa paupière abaissée, quand elle voyait couler les miennes : mais si j'essayais de lui parler, si j'osais réclamer contre mon injuste détention, elle m'imposait silence par son regard terrible, et fuyait aussitôt pour ne pas entendre mes plaintes.
Cependant les forces de cette malheureuse femme allaient toujours en décroissant : quoiqu'elle ne se plaignît pas, je la voyais dépérir, et j'eus alors de mortelles inquiétudes pour moi- même, par la crainte de tomber en des mains pires que les siennes, si elle venait tout à coup à succomber. J'étais résolue à hasarder quelques questions auprès d'elle à ce sujet, lorsqu'un jour, après l'avoir attendue pendant plusieurs heures dans la plus douloureuse anxiété, je vis entrer dans ma prison une fille de vingt-quatre ans environ, chargée du panier dans lequel Soniska m'apportait ordinairement ma nourriture. Je fis une exclamation de joie à la vue de cette fille, car sa ligure peignait la bonté, et elle parut si vivement attendrie en me regardant, les paroles qu'elle m'adressa étaient si pleines de douceur et d'intérêt, que je fondis en larmes. Privée jusque alors, au fond d'un sombre cachot, de toute consolation humaine, j'avais enduré tous les genres de misères et de souffrances, sans avoir entendu sortir une seule fois de la bouche de ma geôlière un mot qui exprimât la pitié. Qu'on juge de ma joie, de ma profonde émotion, quand je vis la jeune fille compatissante se pencher vers moi, me serrer affectueusement les mains, et que je l'entendis me dire :
« Ne pleurez plus, Madame, Dieu vous secourra.
—    Il a donc enfin compassion de mes maux, m'écriai-je, puisqu'il vous envoie pour me consoler. Dites-moi qui vous êtes; où est Soniska? venez-vous ici par son ordre ?
—    Oui, me répondit-elle. Soniska est ma tante ; je demeure avec elle, ainsi que mon frère, qui est guichetier dans la maison. Depuis hier ma pauvre tante est bien malade ; ne pouvant venir, elle m'a envoyée.
—    Saviez-vous que j'étais ici ?
—    Oui, mais je n'y pouvais rien alors ; on ne me permettait pas de venir, et bien souvent j'étais triste en pensant à vous. . . Ah ! je n'ai pas un cœur fait pour une prison : toujours voir des gens malheureux ; et puis vous, c'était bien pis encore, je vous plaignais plus que les autres.
—    Bonne fille ! comment, en effet, pouvez- vous habiter ce lieu de désolation ?
—    Que voulez-vous ? mon oncle est concierge de la prison de Boriz. . . ; mon frère et moi nous étions de pauvres orphelins, il nous a fallu accepter l'asile qu'on voulait bien nous donner. Mais adieu, Madame, adieu ; je ne puis rester plus longtemps. Ce soir, quand mon oncle sera couché, je reviendrai ; il faut que je vous parle.
—    Eh quoi ! déjà vous me quittez ? ah ! restez encore un moment.
—    Cela est impossible, on ne me laisserait plus venir, et tout serait perdu. Prenez courage ; à ce soir ! »
Quand elle se fut éloignée, une vague espérance se glissa dans mon cœur : Soniska malade, cette fille qui paraissait prendre un si tendre intérêt à mon sort, la promesse qu'elle m'avait faite de revenir, le mystère qu'elle devait mettre à sa visite, tout me fit croire qu'elle voulait tenter ma délivrance. Cette pensée me jeta dans une agitation impossible à décrire, et je comptai les heures avec anxiété jusqu'à son retour.
L'excellente fille fut exacte au rendez-vous, car la soirée était peu avancée lorsqu'elle arriva. Après diverses questions que je lui adressai, et auxquelles elle répondit avec ingénuité, je me convainquis que l'autorité russe n'était nullement complice des rigueurs que l'on exerçait sur moi : le vol que m'avait fait Soniska, à l'instigation de son mari, était la seule raison qui les eût portés à me retenir prisonnière.
« Mon Dieu ! me dit la bonne et simple créature à laquelle mes questions s'adressaient, je les avais bien prévenus qu'ils allaient se mettre dans l'embarras ; quand on fait le mal, c'est toujours ce qui arrive. Maintenant voilà ma tante qui va mourir, désespérée de sa mauvaise action, sans pouvoir entièrement la réparer. Ah ! Madame, ne haïssez pas la pauvre femme, quoiqu'elle ait causé tous vos maux; je vous assure que votre patience et votre douceur l'avaient bien attachée à vous. Quand elle vous voyait prier, cela lui allait droit à l'âme, et le repentir y entrait toujours plus avant. Maintenant qu'elle a peur des jugements de Dieu, elle voudrait bien vous voir sortir d'ici, parce que mon oncle n'est pas bon ; mais elle craint que vous n'alliez vous plaindre à M. le gouverneur ; sans quoi, comme vous n'êtes pas portée sur le contrôle des prisonniers, elle vous laisserait aller peut-être. . .
— Ah ! que cette crainte ne l'arrête pas, m'écriai-je tremblant de joie : si Soniska consent à me rendre la liberté, je m'engage à ne jamais révéler au gouverneur, ni à aucun habitant de la Russie, le vol dont elle s'est rendue coupable et les mauvais traitements qu'elle m'a fait subir.
Dites-lui bien que jamais une chrétienne ne manque à sa promesse, quand même cette promesse serait faite à un ennemi ; et que, loin de me souvenir de sa conduite, je prierai le Seigneur pour qu'elle trouve grâce devant lui. »
A ces mots la jeune fille fondit en larmes, et me dit :
« Oh! je vous crois, Madame, quand on craint Dieu, on ne peut mentir, et l'on sait pardonner. Je vais rapporter vos paroles à ma tante ; j'espère la décider. Attendez-moi. Mon oncle dort, il a beaucoup bu ce soir, et nous aurons le temps. . . » Puis, se rasseyant, elle ajouta : « Bah ! je puis maintenant tout vous dire ; écoutez : un Français, prisonnier de guerre, est dans cette maison depuis quelque temps ; il parait bien bon, bien respectable. Hier le gouverneur l'a fait appeler ; il avait ordre de lui rendre la liberté. On va le reconduire en France dans une bonne voiture, qu'un de nos amis doit fournir. Voilà une belle occasion. Demain, à quatre heures du matin, cette voiture viendra prendre le Français ; mon oncle, qui a d'avance signé la sortie, ne sera pas levé alors, et mon frère le remplacera. Comme le jour ne sera pas encore venu, nous pourrons vous faire monter dans la voiture sans que vous soyez aperçue des sentinelles. Le conducteur lui-même fera semblant de ne pas vous voir, et vous serez libre !
—Mais le prisonnier, lui dis-je, consentira-t-il aussi à se charger d'une inconnue ?
—    Soyez tranquille, me répondit la nièce de Soniska ; j'ai songé à tout ! déjà mon frère et moi nous sommes d'accord avec lui. Nous ne lui avons pas avoué tout ce qui en est, parce qu'on doit toujours cacher, autant que possible, les fautes de sa famille ; mais nous l'avons intéressé à vous en lui disant que vous êtes une pauvre dame française bien malheureuse, qui désire retourner dans son pays natal ; et il a promis de vous emmener. »
En entendant ces paroles, qui achevaient de me prouver que ma délivrance était possible, je me jetai au cou de ma libératrice.
« Dites-moi votre nom, m'écriai-je, pour qu'il se grave à jamais dans ma mémoire.
—    Je m'appelle aussi Soniska, me répondit- elle ; et, en faveur de ce que je fais pour vous r ne maudissez pas ce nom, je vous en prie !
—    Ah ! je le bénirai, au contraire, jusqu'à mon dernier jour, repris-je, bonne Soniska ! Puisse le Ciel vous récompenser d'un si noble dévouement pour une infortunée qui vous était inconnue !
—    Tous les chrétiens sont frères ; ils doivent tous s'entr'aider, » me répondit-elle ; et, s'arrachant de mes bras, elle sortit de mon cachot avec précaution.
Dès qu'elle fut partie, je tombai à genoux, et restai pendant quelque temps comme suffoquée par l'excès de ma joie. Ce fut ensuite par des sanglots que j'exprimai à Dieu tous les sentiments de mon âme ; il m'eût été impossible de les traduire autrement.
Quand Soniska revint, elle me retrouva dans la même posture.
« Tenez, me dit-elle en me faisant avaler un peu de lait, il faut prendre des forces ; » puis, m'aidant à ôter les vêtements qui me couvraient et qui étaient en lambeaux, elle m'en mit d'autres fort propres, y joignit une pelisse fourrée, et me dit avec un charmant sourire : « Ce sont mes bardes; vous vous souviendrez de moi en les portant, n'est-ce pas ?
—    Bonne Soniska ! vous vous dépouillez de tout pour me vêtir, et moi je n'ai rien, rien pour vous témoigner ma reconnaissance.
—    Je ne fais que mon devoir, répondit la digne créature. Que ne puis-je avec cela vous rendre tout ce qui vous appartient !. . . Mais venez à présent, ajouta-t-elle; et, si véritablement vous voulez me montrer que vous êtes contente de moi, ne nie refusez pas de voir ma pauvre tante ; elle veut entendre elle-même son pardon sortir de votre bouche avant de paraître devant Dieu. Venez donc, et soyez bonne pour elle, je vous en conjure !
— Ah ! conduisez-moi, lui répondis-je : ce sera de grand cœur que je lui répéterai ce pardon, et que je la remercierai de ce qu'elle fait pour moi en ce moment. »
Appuyée sur le bras de la bonne Soniska, je sortis alors de ma prison. C'était la première fois que j'en franchissais le seuil depuis que j'y étais entrée, et si ma libératrice ne m'eût soutenue, j'aurais difficilement parcouru la sombre voûte qui me séparait de l'habitation de la malade. La jeune fille m'avait prévenue de parler très bas, afin que son oncle, qui était couché dans une chambre voisine, ne pût nous entendre. Enfin, j'arrivai auprès de la malheureuse femme, et je fus frappée du changement qui s'était opéré en elle dans un si court espace de temps. Tous les signes de la mort étaient déjà répandus sur ses traits ; ses yeux hagards se fixèrent sur les miens avec une douloureuse angoisse. Je m'approchai en frémissant : mais je la vis pleurer, et mes larmes coulèrent aussi.
« Soniska, lui dis-je à voix basse, tout est pardonné ; ne vous affligez plus ; chaque jour je prierai Dieu pour vous.
—    Oui, mais ce Dieu que j'ai tant offensé me pardonnera-t-il, lui ?
—    Nous devons l'espérer ; vous savez bien que les larmes du repentir ne sont jamais stériles devant sa miséricorde. Recourez aux consolations de notre sainte religion, et la paix rentrera dans votre âme, n'en doutez pas.
—    Eh bien ! je vous croirai, me répondit- elle ; oui, je réparerai autant qu'il me sera possible le mal que j'ai fait ; aujourd'hui môme un prêtre entendra l'aveu de mes fautes; mais avant tout, il faut vous rendre la liberté. Tenez, ajouta-t-elle en me présentant un petit sac, il y a là dedans quelques roubles ; c'est tout ce que je puis vous rendre. J'y ai joint les papiers qui étaient enfermés avec votre or, dont mon mari s'est emparé, et dont il ne veut pas se dessaisir. Hélas ! sans cet or maudit, que je lui montrai, il ne m'eût pas forcée de vous garder prisonnière. Maintenant, quand il saura que je vous ai ouvert les portes, il se mettra en fureur ; mais je ne le crains plus : quand la mort s'avance, qu'est-ce que la colère d'un homme auprès de celle de Dieu ? »
J'hésitai à accepter l'argent qu'elle me présentait ; songeant néanmoins à mon dénuement absolu, je souffris que la jeune Soniska le mît dans ma poche. En cet instant, le bruit d'une voiture se fit entendre, et mon cœur tressaillit. La mourante me prit la main : « Vous avez promis de vous taire sur mon crime devant l'autorité, et de prier pour moi, me dit-elle d'une voix éteinte, je compte sur votre promesse.
— Elle est sacrée, lui répondis-je; n'ayez aucune inquiétude à ce sujet. »
La jeune fille alors se jeta à mon cou, et bientôt après me remit entre les mains de son frère, qui venait me chercher. Une obscurité profonde nous environnait, car l'honnête guichetier avait pris la précaution d'écarter les lumières en me conduisant ; et je fus placée par lui dans la voiture sans que personne pût m'apercevoir.
D'après les instructions que m'avait données ma libératrice, je me tins blottie au fond de cette voiture, la tète cachée dans ma pelisse, qui était d'une couleur très foncée ; et quand mon compagnon de voyage arriva, il ne put juger que j'étais auprès de lui que par le mouvement involontaire de mes membres, qui étaient dans la plus violente agitation.
Nous n'échangeâmes pas un seul mot tant que nous fûmes en vue des sentinelles, mais lorsque nous eûmes franchi la porte de la prison, je me remis sur la banquette, et j'essayai, malgré mon saisissement, d'articuler quelques paroles pour remercier celui qui n'avait pas hésité à rendre un si éminent service à une inconnue. Il me répondit avec toute la grâce, toute la bonté que vous lui connaissez, car vous avez déjà deviné que ce généreux compagnon de voyage n'était autre que M. de Granville. Il venait de me sauver d'une affreuse captivité, et j'allais être forcée d'implorer encore son appui pour m'aider à te retrouver, ma Juliette. Si, comme j'osais l'espérer, le Ciel t'avait conservée à mon amour, ce n'était pas en Russie qu'il fallait te chercher, car je ne doutais pas que les époux Durval, et surtout la bonne Marianne, ne t'eussent engagée à les suivre en France. C'était donc là où tendaient tous mes vœux ; mais il fallait qu'un être compatissant m'aidât à traverser l'espace immense qui me séparait encore de ce pays ; il fallait enfin pouvoir compter sur une générosité, un dévouement que je n'osais attendre d'une personne qui m'était entièrement inconnue ; et cette idée me jetait dans une affreuse inquiétude.
Quand le jour vint, quand je pus voir la noble figure du baron, je sentis disparaître la plus grande partie de mes craintes. Mon air abattu le toucha sans doute, car, après m'avoir examinée un moment, il me dit avec cet accent de l'âme qui peint si bien toute la sensibilité dont il est doué : « Pauvre dame ! vos maux ont donc dépassé les miens ? Ah ! parlez ! parlez ! nous sommes compatriotes, et j'ai trop éprouvé le malheur pour ne pas savoir y compatir. »
Ces mots provoquèrent toute ma confiance ; j'entamai le détail des événements qui m'avaient décidée à quitter la Russie; mais j'eus à peine parlé de l'incendie de Moscou et nommé ma Juliette, qu'une vive exclamation lui échappa : « Quoi ! vous êtes Mme Obinski ! s'écria-t-il en saisissant ma main.
—    Sans doute, m'écriai-je à mon tour ; d'où savez-vous mon nom ? Ma fille, ma Juliette vous serait-elle connue ? Dieu a-t-il eu pitié de mes larmes ? l'a-t-il sauvée ?
—    Oui ! me répondit-il ; mais, je vous en conjure, modérez votre émotion; ne me faites pas repentir de n'avoir pas été maître de la mienne en vous reconnaissant. . . J'aurais dû ne pas vous apprendre si brusquement l'existence de cette fille si chère. »
J'étais, en effet, dans un état qui faisait craindre à M. de Granville que je ne perdisse connaissance ; mais les pleurs qui m'oppressaient s'échappèrent enfin, et j'acquis alors l'entière certitude de mon bonheur ; j'appris que l'homme généreux qui venait de m'arracher à la captivité avait été auparavant le sauveur de ma Juliette, que c'était chez lui, dans sa propre maison, que j'allais la retrouver, toujours plus digne de mon amour. Vous dire quelles furent mes impressions en l'écoutant, me serait impossible : il y a des sentiments qu'on ne saurait peindre tels qu'on les éprouve. M. de Granville, presque aussi ému que moi, me fit raconter le reste de mon histoire, et nous avisâmes ensemble aux moyens dont nous pourrions nous servir pour que je ne fusse pas inquiétée durant la longue route que nous avions à parcourir; je ne possédais, en effet, d'autres papiers que ceux dont Soniska m'avait fait la remise ; et ces papiers ne pouvant remplacer un passeport, nous ne fûmes pas sans inquiétude à ce sujet. M. de Granville espérait néanmoins que la protection que le gouvernement russe venait de lui accorder d'une manière si imprévue pourrait au besoin s'étendre jusqu'à moi; mais nulle part on ne prit garde à ma personne. Il suffisait que le colonel exhibât l'ordre de l'empereur, qu'on lui avait remis à son départ, pour que tous les obstacles disparussent et que chacun se montrât empressé de le servir. Cet ordre était pour nous comme un talisman auquel rien ne résistait, et M. de Granville cherchait vainement comment il pouvait être l'objet d'une si merveilleuse protection.
« En vérité, je crois rêver, me disait-il : naguère plongé dans le plus affreux dénuement, en butte à toutes les rigueurs de la plus dure captivité, n'ayant aucune espérance de revoir ma famille, et redoutant sans cesse l'affreuse Sibérie, je suis tout à coup non seulement délivré de mes chaînes, mais secouru, honoré de tous ces Eusses que dans mon désespoir je maudissais comme mes ennemis les plus cruels. . . Véritablement cette délivrance et notre rencontre tiennent du miracle : c'est l'œuvre de Dieu lui-même ! »
Occupés sans cesse de la félicité qui nous attendait ici, nous faisions mille projets pour le moment de notre arrivée, et nos vœux dévoraient l'espace. Enfin nous touchâmes le sol de notre France, de cette terre toujours chérie que je n'avais pas revue depuis vingt ans. Hélas! des soldats étrangers l'avaient envahie, et nos cœurs se serrèrent : je vis des larmes mouiller les paupières de mou noble compagnon de voyage; mais je lui parlai de son Adèle, de sa Lucie, dont il m'avait appris les noms si chers ; et bientôt la joie qu'ils réveillèrent dans son âme effaça cette impression pénible.
Je n'essaierai point de vous peindre ce que j'éprouvai en arrivant à la porte de ce château, qui renfermait ma vie, mon bonheur, en un mot tous les genres de félicité que le Ciel me réservait : le souvenir seul en fait encore battre mon cœur, et je ne puis que redire que je suis la plus fortunée des mères. »
En finissant ces mots, Mme Obinski se jeta dans les bras de sa Juliette, qui était encore baignée des larmes que lui avait fait verser ce récit. La baronne, Lucie et le docteur, qui n'avaient pu l'entendre sans en être aussi profondément touchés, témoignèrent à leur tour à la mère de leur jeune amie toute la part qu'ils prenaient aux maux qu'elle avait soufferts.
« Ah ! dit Lucie; la peinture de semblables adversités, supportées avec une constance si héroïque, doit assurément inspirer du courage à celles qui, comme moi, se laissent abattre à la moindre épreuve. Désormais, quand je sentirai mon cœur faillir devant quelque peine, je songerai à toutes celles que Mme Obinski a endurées dans son affreux cachot, et je m'efforcerai d'être plus courageuse et plus résignée. »

Chapitre 13

Quand le bonheur consent à se fixer quelque part ici-bas, c'est toujours loin du fracas du monde et au sein des affections de famille qu'il s'arrête.


Après tous les épanchements que devait naturellement ramener l'heureuse réunion du colonel avec sa famille et de Mme Obinski avec sa Juliette, cette dernière songea à créer pour sa mère chérie une existence douce et paisible qui assurât entièrement son indépendance. Sans doute la pensée de quitter l'élève qu'elle avait formée ne pouvait naître dans son cœur : elle aimait trop tendrement Lucie ; elle avait d'ailleurs contracté envers M. et Mme de Granville des obligations trop sacrées, pour ne pas chercher à les reconnaître par la continuation de ses soins pour leur enfant. Cependant, après avoir bien réfléchi, il lui sembla possible de concilier tous les devoirs que lui imposaient la nature et la reconnaissance, en fixant la demeure de sa mère assez près du château pour qu'elle pût jouir en même temps du bonheur de la voir continuellement, et d'être à côté de sa fille adoptive.
Les propriétés à Bert. . . étaient alors à un prix si modique, que les douze mille francs que lui avait laissés M. de Bonnier pouvaient fournir, et même au delà, à l'achat d'une habitation dans le voisinage de ses amis. La pension qu'elle tenait de la munificence de l'empereur Alexandre suffirait aussi à une vie modeste et retirée, telle que pouvait la souhaiter M™ Obinski, et lui laisserait encore la possibilité d'exercer sou penchant à la bienfaisance.
C'était dans le secret de son cœur que Juliette formait ce projet, car elle désirait que son exécution fût une surprise pour sa mère; et jusque alors elle n'avait pas osé le communiquer à ses amis, de peur qu'ils ne vissent dans cette résolution une vaine fierté ou une sorte d'ingratitude.
Cependant la santé de M™ Obinski exigeait un grand calme, dont elle ne pouvait toujours jouir au château, où les visites se multipliaient depuis quelque temps d'une manière fatigante. De longues souffrances morales donnent ordinairement à l'âme le besoin du recueillement, et la mère de Juliette, plus qu'une autre, éprouvait souvent ce besoin impérieux, qui ne se fait jamais mieux sentir que quand on ne peut le satisfaire. De plus en plus pénétrée du bonheur dont elle jouissait auprès de son enfant, l'excellente mère ne le goûtait jamais si bien que lorsqu'elle ne pouvait se livrer sans distraction aux épanchements de sa tendresse; et ce n'était pas sans beaucoup d'efforts qu'elle se prêtait à tout ce qui l'éloignait de l'unique objet de ses pensées. Mais un des premiers fruits d'une bonne éducation est de nous apprendre à modifier les mouvements intérieurs qui peuvent causer quelque déplaisir à ceux qui nous entourent, et à savoir nous sacrifier à leur satisfaction ! Ainsi, jamais la baronne, qui aimait à jouir de la présence de Mme Obinski, même quand il y avait du monde au château, n'avait pu se douter que l'obligation que son amitié lui imposait fût diamétralement opposée à ses goûts, et que c'était l'astreindre à la plus pénible contrainte. Ce que n'avait pas compris Mme de Granville, Juliette, avec sa tendresse de fille, le devina sans peine, et son désir le plus ardent fut bientôt d'exécuter le plan qu'elle avait conçu.
Il fallait pour cela aborder la question avec le colonel, et ce ne fut qu'en tremblant qu'elle s'y décida. Ainsi qu'elle l'avait craint, le premier effet de sa confidence fut d'affliger cet ami respectable ; mais quand elle lui eut bien expliqué toutes ses raisons, quand elle l'eut convaincu que rien, dans cette nouvelle situation, ne l'empêcherait de se dévouer, comme elle l'avait fait jusque alors, à l'éducation de Lucie, il céda a ses désirs et lui promit de la seconder de tout son pouvoir.
Peu de temps après, une petite propriété charmante, entourée d'un jardin délicieux, attenant au parc du château, étant venue à vaquer, M. de Granville en fit secrètement l'acquisition au nom de Mme Obinski, et l'on fit venir de la ville la plus voisine tous les objets nécessaires à son ameublement.
Juliette, l'heureuse Juliette présida avec une joie indicible à l'arrangement de chaque objet.
D'avance elle souriait au bien-être et au repos dont sa mère allait jouir dans cette paisible retraite, et son cœur payait un nouveau tribut de reconnaissance à l'homme généreux qui l'avait mise à même d'offrir à cette mère chérie un asile selon ses goûts. Le portrait du vénérable cure, que son pinceau avait su fidèlement reproduire de mémoire, fut placé dans la pièce la plus apparente delà maison; et elle disait en contemplant cette image de son bienfaiteur : « Ah ! s'il eût vécu, si j'avais pu lui présenter ma mère,
où est le bonheur que le mien n'eût surpassé ? » Quand tout fut préparé, quand elle fut bien sûre que rien ne manquait à ses dispositions, et qu'elle eut fait comprendre à la baronne la nécessité de ce changement, elle engagea un matin sa mère et Marianne, qu'elle n'avait pas non plus initiée à son secret, à faire avec elle une promenade dans le parc. C'était le lieu de prédilection de Mme Obinski, et l'idée de parcourir ce lieu enchanteur avec sa fille la décida aisément à céder au désir qu'elle manifestait.
Jamais Juliette ne s'était montrée aussi gaie qu'en ce moment. On eût dit que, le voile de l'oubli s'étendant sur tous les maux qu'elle avait soufferts, elle était revenue tout à coup au temps le plus heureux de sa première jeunesse, où elle aimait à folâtrer à coté de sa mère, et où chacune de ses sensations était une jouissance. Heureuse de sa joie, Mme Obinski la contemplait dans un doux ravissement, que partageait l'excellente amie qui était à ses côtés. « Mon Dieu, qu'on est bien ici ! dit la bonne mère en jetant autour d'elle des regards où se peignait le bonheur.
— Nous y serions encore bien mieux, reprit gaiement Juliette, si nous y avions à déjeuner. Mais venez de ce côté, chère maman; je pense qu'il y aura là quelque âme charitable qui voudra bien nous accueillir. » En même temps elle entra dans une allée fraîchement sablée, au bout de laquelle se trouvait une petite porte. L'ayant ouverte, elle introduisit ses deux compagnes dans un jardin délicieux, où l'air était embaume des plus doux parfums, et au milieu duquel on apercevait une habitation de peu d'étendue, mais qui semblait annoncer l'aisance et la propreté. De charmants bosquets, de belles pelouses de verdure encadrées de fleurs, un riche potager et un beau verger donnaient à cette maison l'aspect le plus agréable et le plus riant. Juliette voulut que sa mère et son amie en fissent le tour. Une grille nouvellement peinte, et donnant sur la principale rue du village, fermait le côté opposé à celui par où elles étaient entrées ; 1'on voyait auprès de cette grille une petite maisonnette, qui semblait être la demeure du concierge. Lorsqu'elles approchèrent, un gros chien se mit à aboyer de toutes ses forces; mais presque aussitôt il s'apaisa, et accourut vers Juliette, exprimant sa joie par des bonds et des caresses qu elle eut peine à modérer. Marianne reconnut alors le chien de Christine, car elle eut sa part de ses démonstrations joyeuses. « Tu vois, lui dit Juliette qui s'amusait beaucoup de son air étonné, tu vois que nous sommes ici en pays de connaissance. Cette maisonnette est maintenant la demeure de Christine et de la vieille Marguerite. Toute la famille est entrée au service de la nouvelle propriétaire ; on leur fait l'abandon de cette petite maison, où ils seront mieux que dans leur cabane en ruine, et d'un très beau champ qui fait partie de cette propriété. En échange, André et sa mère soigneront le jardin, où ils trouveront une grande partie de leur subsistance; de cette manière ils seront désormais à l'abri du besoin, car le travail qu'André aura ici ne l'empêchera pas de continuer celui dont il est chargé au château. »
Mme Obinski, connaissant déjà cette famille, prit, ainsi que Marianne, un vif intérêt à l'heureux changement survenu dans sa position. Bientôt André et Christine s'avancèrent vers elle en habits de fête. « Soyez mille fois la bienvenue, Madame, dit cette dernière à la mère de sa jeune bienfaitrice. Tous les cœurs ici sont dévoués à Juliette, qui nous a tous sauvés de la misère; et nous serions bien heureux maintenant si vous vouliez aussi nous aimer un peu.
— Cela ne sera pas difficile, répondit Mme Obinski en regardant la bonne paysanne d'un air attendri; tous ceux qui aiment ma fille sont bien sûrs d'avoir part à mon affection. » En même temps elle entra dans la maisonnette, où la vieille Marguerite l'attendait dans son grand fauteuil.
« Mon Dieu ! quel beau jour ! s'écria l'aveugle, pourquoi mes yeux ne peuvent-ils s'ouvrir, ne fût-ce qu'un moment ? » Puis, saisissant la main que lui tendait la mère de Juliette : « Soyez mille fois bénie, vous qui l'avez rendue si bonne, si compatissante ! ajouta-t-elle ; maintenant je mourrai contente, puisqu'elle est heureuse !
— Allons, bonne Marguerite, interrompit la jeune fille, ne pensons pas à mourir, quand Dieu nous fait vivre si joyeux. Bien des jours comme celui-ci vous sont encore réservés, j'espère. » Puis se tournant vers Christine : « Nous voudrions déjeuner, lui dit-elle ; mais auparavant je désirerais montrer à ma mère et à notre amie l'intérieur de cette maison. Serait-il possible d'y entrer ?
—    Bien de si aisé, répondit la villageoise en souriant ; André va vous y conduire pendant que je préparerai tout ce qu'il vous faut.
—    Mais, ma fille, si cette maison est habitée, dit Mme Obinski, ce serait peut-être une indiscrétion de nous y présenter ?
—    Bah ! reprit André, la propriétaire ne l'habite pas encore; d'ailleurs elle est si bonne, si accueillante ! »» En même temps il prit une clef, et, précédant la compagnie, il s'avança avec elle vers le joli manoir.
En y entrant, Juliette, toujours plus gaie, plus folâtre, s'écria : « C'est bien dommage que je ne sois pas une fée, sans quoi je donnerais un coup de baguette, et notre déjeuner viendrait nous trouver ici. » Elle avait à peine prononcé ces mots, qu'une porte s'ouvrit devant elle ; et l'on vit au milieu d'une salle à manger charmante, qu'une belle treille ombrageait de son vert feuillage, une table couverte de pâtisseries de toute espèce, de crèmes exquises et de fruits magnifiques, dont la vue seule excitait l'appétit.
« Eh ! mais, si tu n'es pas une fée, tu as du moins quelque magicien à ta disposition, dit la mère fort étonnée.
— Je commence à croire qu'il en est ainsi, répondit Juliette en riant ; car ce banquet champêtre parait nous être destiné. Cependant je vois, au nombre des couverts, que d'autres convives doivent y assister avec nous, et mon aimable magicien devrait bien les engager à venir sans retard. »
Au même instant la porte s'ouvrit, et la famille de Granville vint embrasser Mme Obinski, qui, jusque-là un peu inquiète de l'assurance que montrait Juliette dans une maison étrangère, fut enchantée d'y trouver ses excellents amis, et les remercia de s'être ligués avec sa fille pour lui faire une surprise agréable.
On déjeuna gaiement, servis par André et sa mère, qui montraient autant de zèle que d'intelligence ; après le repas on passa dans un petit salon meublé avec goût, et qui offrait une vue délicieuse « Quelle charmante retraite ! s'écria Mme Obinski, ignorant encore que cette demeure lui fût destinée; comme la vie doit s'écouler ici douce et paisible ! on y respire un calme qui repose l'âme agréablement.
_ Je trouve cependant ce lieu un peu solitaire, dit à sou tour la baronne.
_ C'est précisément ce qui lui donne le plus de charme à mes yeux, reprit la mère de Juliette. Si l'on pouvait vivre ici au sein de toutes ses affections, ce serait, selon moi, un véritable Elysée.
—    Si cet Élysée vous appartenait, vous permettriez sans doute que vos amis vinssent quelquefois apprendre de vous à vivre heureux dans
une telle solitude ?
—    Vous n'en sauriez douter, car je ne comprends le bonheur qu'au milieu de ceux que j'aime.
—    Eh bien ! chère maman, dit alors Juliette, engagez donc ceux que vous aimez à venir chaque jour embellir par leur présence cette retraite qui vous plaît.
—    Que dis-tu, ma fille ? je ne te comprends pas.
—    Je dis, reprit l'heureuse enfant, que cette petite maison est à vous ; que ces amis si tendres ont daigné se prêter au désir que j'avais de l'acheter et de vous y voir établie avec ma bien-aimée Marianne ; qu'enfin, s'oubliant eux-mêmes, ils permettent que ma Lucie vienne habiter avec nous cette maison, tant que mes soins lui seront utiles. »
A ces mots, les yeux de Mme Obinski se remplirent de larmes. Elle tendit la main à sa fille, puis regardant M. et Mme de Granville avec la plus vive sensibilité : « En vérité, leur dit-elle, je suis accablée sous le poids de mon bonheur ! O mes bons, mes excellents amis ! comment vous témoigner toute ma reconnaissance ?
—    Ce sentiment, lui répondit le baron, est aujourd'hui si bien confondu entre nous, que désormais il serait impossible de dire lequel doit en éprouver la plus grande part; ainsi, croyez- moi, ma digne amie, ne songeons désormais qu'à nous chérir les uns les autres, sans nous occuper de quel côté est l'obligation. Nous n'avons, du reste, mon Adèle et moi, d'autre mérite dans cette circonstance que d'avoir consenti au désir que montrait notre chère Juliette de fixer ici
votre demeure, tandis que nous espérions vous conserver toujours avec elle au château : mais enfin, si ce nouvel arrangement vous plaît davantage, nous devons voir avant tout votre satisfaction. Cette habitation est d'ailleurs trop voisine de la nôtre, les communications entre nous seront trop faciles, pour que vous ne consentiez pas à alléger notre privation, en accompagnant tous les jours chez nous nos deux filles chéries ; de cette manière la séparation nous sera moins sensible.
—Ah ! je n'aurai besoin pour cela que de consulter mon cœur, » répondit affectueusement Mme Obinski en tendant la main au colonel.
Il l'engagea alors à achever de visiter son petit domaine. Partout les soins de l'amitié et de la tendresse filiale s'y faisaient remarquer jusque dans les moindres détails ; aussi l'heureuse mère ne pouvait se lasser de témoigner sa gratitude et sa vive satisfaction. Marianne, non moins émerveillée, non moins attendrie, exhalait ses sentiments en pressant furtivement la main de Juliette, qui l'avait appelée sa bien-aimée, et qui lui dit tout bas : « Ici c'est ta maison, entends- tu? tout y est à toi comme à nous. Je ne veux plus que tu travailles ; désormais tu seras servie comme ma seconde mère.
— J'accepte ce titre, répondit l'excellente femme ; car j e le mérite par ma tendresse ; mais, je vous en conjure, souffrez que je vous serve toujours ; c'est là ma vie, mon bonheur, à moi, je n'en veux pas d'autre. »
Quelques jours après, Mme Obinski, Juliette, Lucie et Marianne vinrent s'installer dans le petit domaine, et dès cet instant on régla si bien l'emploi de chaque heure du jour, qu'il n'y en eut pas une seule qui ne fût remplie par quelque chose d'utile ou d'agréable. La baronne venait assidûment participer aux leçons que recevait sa fille, et trouvait que le temps passait avec une telle rapidité, qu'elle en était devenue presque aussi économe que ses deux amies.
M. de Granville, ayant pris sa retraite, se voua dès lors tout entier à l'agriculture. Dirigées par lui, les ressources se multiplièrent au village de Bert. . ., et il put espérer enfin de voir s'améliorer le sort de ces bons paysans, qui le regardaient comme un père. Juliette et Lucie contribuèrent aussi à cette amélioration en continuant de consacrer chaque jour quelques moments à visiter les pauvres. Veillant sans cesse à leurs différents besoins, elles leur donnaient des instructions religieuses et les soins les plus charitables, quand la maladie venait les surprendre. Elles parvinrent, en outre, à l'aide d'une dépense annuelle que M. de Granville se réserva, à fonder des écoles, où les enfants des deux sexes étaient gardés et instruits, pendant que leurs parents allaient à leurs travaux journaliers. De cette manière, tout marcha, tout se régularisa dans le village ; car la vertu, comme un aimant, attire tout vers elle. On savait que, pour mériter la protection et l'intérêt des deux jeunes amies, il fallait suivre la route qu'elles avaient tracée, et chacun s'y jetait sans peine, heureux de suivre de tels modèles. Oh ! comme alors elles sentaient la douceur que l'on goûte à faire le bien ! Comme toutes leurs jouissances étaient douces et pures !
La fin de chaque journée était pour les deux familles le moment le plus précieux : on se retrouvait avec bonheur ; on se rendait compte avec une entière confiance de chaque action du jour ; on formait pour le lendemain de nouveaux projets où la charité était toujours pour quelque chose, et la vie s'écoulait paisiblement, sans qu'une seule pensée mauvaise, de ces pensées que le monde et ses tristes passions enfantent, vint troubler la douceur de cette harmonie.
Souvent le chant mélodieux des deux jeunes filles se faisait entendre ; souvent aussi la voix de la baronne se mariait à leurs accents, et ces concerts étaient pour M. de Granville et pour Mme Obinski un plaisir si délicieux, qu'ils oubliaient tous les maux qu'ils avaient soufferts et se serraient la main comme de bons amis parvenus au port, après avoir essuyé les mêmes orages.
Ce fut au milieu de ces plaisirs si purs, que beaucoup de gens ont à leur portée sans en savoir jouir, que les habitants du château de Bert. . . apprirent les événements de 1815. On sait que, peu de temps après, les alliés envahirent la France pour la seconde fois, et que la terreur se répandit de nouveau dans les campagnes comme dans la capitale.
Longtemps avant ces événements, Juliette avait annoncé au général de W" qu'elle avait eu le bonheur de retrouver sa mère, et ce noble étranger, qui en était la première cause, avait répondu à ce témoignage de reconnaissance, en offrant de nouveau à sa jeune protégée ses services, s'ils pouvaient lui être utiles. On s'attache d'ordinaire aux heureux qu'on a faits, et M. de W*** avait trop de générosité dans les sentiments pour oublier jamais les habitants de Bert. . . Aussi, quand les troupes alliées rentrèrent sur le territoire français, il envoya au château, qui était peu éloigné des frontières, une nouvelle sauvegarde ; de cette manière, les deux familles, qui se réunirent à cette époque sous le même toit, furent préservées de toute espèce d'exaction.
Lorsque l'empereur Alexandre fut rentré dans Paris, le général russe, toujours plus zélé pour les intérêts de la mère et de la fille, leur écrivit une lettre pressante pour qu'elles vinssent saluer, ce monarque. « Je lui ai parlé de vous, leur disait-il, et il a manifesté aussitôt le désir d'être témoin de votre bonheur. Vous ne pouvez maintenant vous dispenser de lui apporter l'hommage de votre reconnaissance. »
Cette lettre excita dans l'âme de Juliette plus de tristesse que de plaisir ; car, quels que fussent ses sentiments de gratitude pour l'empereur de Russie, elle ne pouvait songer, sans une sorte de crainte, à s'éloigner de sa charmante retraite, et à paraître au milieu de ce monde auquel elle était demeurée jusque alors presque entièrement étrangère.
Une circonstance nouvelle augmentait encore sa répugnance à s'absenter de Bert. . . : Lucie venait d'accomplir sa dix-huitième année : elle était alors la jeune personne la plus accomplie de la province, tant par son éclatante beauté que par ses talents, le charme de son caractère, et toutes les vertus que sa jeune institutrice avait fait germer dans son âme, Déjà bien des fois sa main avait été recherchée par diverses familles opulentes, et toujours ses refus avaient éloigné les aspirants. Cependant il venait de s'en présenter un qui semblait devoir l'emporter sur ses rivaux, car il réunissait tous les suffrages par ses qualités personnelles, la noblesse de son caractère et le nom distingué qu'il portait. Les convenances de fortune ne laissaient d'ailleurs rien à désirer; par-dessus toutes ces considérations, le comte de C*** s'engageait à ne jamais séparer Lucie de ses parents et de l'amie si chère à qui elle devait toutes ses vertus. Cette promesse si importante au bonheur de la petite colonie de Bert. . . obtint au comte de C*** la préférence qu'il désirait, et le mariage fut résolu.
C'était cette circonstance si intéressante qui doublait la répugnance de Juliette pour le voyage de Paris. S'éloigner de sa Lucie, de sa sœur bien-aimée, dans un pareil moment, lui semblait un sacrifice pénible auquel elle eût voulu pouvoir échapper. Lucie, de son côté, à la première nouvelle de ce voyage, avait versé des larmes ; mais les amis, réunis en conseil, jugèrent qu'il n'y avait pas moyen de l'éviter. Il fallut donc se résoudre à une séparation que l'on se promit bien d'abréger autant qu'il serait possible. Du reste, le mariage fut ajourné jusqu'au retour de la mère et de la fille, et toutes deux, suivies de Marianne, prirent la route de Paris.

Chapitre 14

La modestie est à la vertu ce qu'un voile est à la beauté : elle en fait ressortir l'éclat.
LORD CHESTERFIELD.

Les deux jeunes personnes s'étaient promis de s'écrire tous les jours. Elles tinrent religieusement cette promesse, et nous croyons devoir extraire de cette correspondance, qui peignait leur affection mutuelle, une lettre de la jeune institutrice à son élève.
«Paris, le 20 juillet 1815.
« Vous vous ennuyez loin de moi, chère Lucie, lui disait-elle; ah ! je suis de moitié, je vous assure, dans tous vos sentiments ; il me semble même que la vie agitée, dont cette ville immense m'offre le tableau, redouble encore ma tristesse. Que notre paisible retraite est bien préférable à cette agitation qui vous arrache continuellement à vous-même ! Dans nos bois, dans nos champs, nous nous sentons vivre, tandis qu'ici l'existence passe et se précipite comme l'eau d'un torrent qui échappe aux regards.
« Non, je ne conçois pas que l'on puisse se plaire au milieu de tant de bruit et de sensations diverses. Il est pourtant des gens qui s'y croient heureux!. . . Ces bals, ces spectacles, tous ces plaisirs où ils courent, que peuvent-ils leur offrir, si ce n'est l'ombre de ce qu'ils cherchent ? En vérité, on dirait qu'ils ne veulent se repaître que d'illusions, et l'on est forcé de les plaindre, en songeant aux tristes réalités qui leur apparaîtront quand le prestige aura disparu.
« Bénissons Dieu de nous avoir fait échapper à ce besoin d'agitation, à ces goûts dangereux qui éloignent du vrai bonheur. Nous sommes encore bien jeunes, sans doute, et les séductions du monde sont souvent bien attrayantes à notre âge; mais nous avons goûté une félicité trop pure au sein de la retraite et des affections de famille, pour vouloir la chercher ailleurs.
« O ma Lucie ! que de jours heureux nous avons passés dans notre chère solitude, et de quelle douce satisfaction n'avez-vous pas rempli mon cœur, lorsque je vous ai vue multiplier vos
efforts pour arriver à la pratique de toutes les vertus qui aujourd'hui embellissent votre âme ! Laissez-moi vous dire que jamais institutrice ne commença une éducation avec plus de crainte, et ne trouva des succès plus faciles et plus réels : l'instinct du bien était en vous ; je n'eus qu'à l'y développer.
« Grâce à la docilité avec laquelle vous vous êtes prêtée à mes soins, vous possédez aujourd'hui l'instruction et les talents qu'une femme raisonnable peut souhaiter d'acquérir, et vous pourrez les perfectionner encore, si vous continuez de consacrer, chaque jour, quelques heures à l'étude. Vous savez que cette habitude est une source inépuisable de jouissances dans toutes les situations ; qu'elle transforme en délices l'isolement et la solitude, qui sont la terreur des esprits futiles. Vos lectures jusque ici ont été un utile délassement, parce que nous avons soigneusement évité les ouvrages d'imagination, qui ne sont propres qu'à dégoûter des réalités de la vie, à énerver le cœur et à le nourrir de chimères. Les productions du génie qui présentent une saine morale, sont les seules qui vous plaisent, et celles-là, en effet, ne peuvent que vous entretenir dans l'amour du vrai et rehausser encore à vos yeux la sublimité de la vertu.
 « Grâce aussi aux promenades lointaines et aux travaux champêtres dont nous entremêlions nos études, vous avez trouvé cette santé florissante, si nécessaire à l'exercice de toutes nos facultés intellectuelles, et qui nous fait jouir plus pleinement des biens qui sont à notre portée.
« Enfin, vous avez étudié à fond vos devoirs de chrétienne, et vous mettez votre félicité à les accomplir. C'est là surtout ce qui fait ma joie ; si j'avais échoué auprès de vous sous ce rapport, ma vie entière eût été troublée.
« Il est cependant un écueil, ma chère Lucie, que je vous ai signalé quelquefois, et contre lequel nous devons toujours nous mettre en garde : cet écueil, c'est la vanité. On dit que dans le monde une foule d'hommes désœuvrés ou corrompus ne s'occupent qu'à épier ce défaut dans notre sexe pour s'en faire des armes contre lui, et l'on est forcé d'avouer que beaucoup de femmes ne se prêtent que trop à les leur fournir. Les unes, n'attachant de prix qu'à leurs avantages extérieurs, et oubliant que rien n'est si court que le règne de la beauté, s'enivrent de l'encens qu'on leur prodigue, et se préparent ainsi  s'amères déceptions, souvent même d'éternels regrets. Les autres, en apparence plus raisonnables, dédaignent de telles louanges, et ne se montrent avides que de l'admiration qu'excitent leurs talents ou leur esprit. Ces deux sortes de vanités me semblent également funestes, car elles exposent aux mêmes attaques, et par conséquent aux mêmes dangers. Je suis, du reste, bien convaincue que vous saurez toujours vous préserver de la première, il ne faut qu'un peu de raison pour la trouver absurde; mais peut-être que la seconde m'effraierait pour vous, si je ne savais combien vous êtes docile aux avis de l'amitié. J'ai remarqué que votre âme expansive et tendre vous fait souvent un besoin de l'approbation de tout ce qui vous entoure, que vous êtes sensible aux éloges, que vous attachez même un très grand prix à ceux des personnes étrangères. Je ne dis pas que cela ne soit fort naturel : les suffrages que nous obtenons sont un encouragement à mieux faire encore ; mais il ne faut pas que la noble émulation qu'ils excitent en nous dégénère en vanité ; rien n'est si près d'un défaut qu'une qualité dont on ne sait pas régler l'emploi, et c'est surtout à celle dont nous parlons qu'il faut savoir mettre de justes bornes.
« Gardez-vous aussi de chercher à prendre le dé de la conversation dans les cercles où vous serez obligée de paraître. En général, les hommes reprochent à notre sexe de trop parler, et surtout de parler inconsidérément. Sous ce rapport, je crois qu'il en est beaucoup parmi eux qui pourraient s'adresser le même reproche ; néanmoins ce n'est pas une raison pour adopter un défaut qui pourrait nous rendre ridicules aux yeux des personnes sensées. Savoir parler et se taire à propos, c'est savoir faire un bon usage de l'intelligence que le Ciel nous a départie; mais parler pour briller, parler pour occuper de soi, c'est dépenser en futilités ruineuses les trésors de cette même intelligence, c'est s'exposer à tous les dangers qu'entraîne la vanité.
« Dans l'intérieur de la famille, au contraire, quand nous ne sommes entourées que d'amis, nous pouvons nous livrer sans crainte à ces douces causeries, où nos pensées s'échappent, pour ainsi dire à notre insu, et dans lesquelles se découvre l'expression de nos sentiments les plus intimes, parce qu'alors nos paroles, loin d'être mal interprétées, ont du charme pour ceux qui nous chérissent. C'est aussi au milieu d'eux que nous devons faire valoir tous les talents que nous avons acquis, s'ils peuvent contribuer à leur offrir quelques distractions agréables. Là seulement nous jouissons avec une entière sécurité des suffrages qu'ils obtiennent : quand c'est l'amitié qui loue, la vanité se tait, et le cœur seul reçoit la louange.
« La femme, ma Lucie, a une grande tâche en ce monde : il faut que, s'oubliant elle-même, elle consacre au bonheur de ceux qui l'entourent toutes les facultés, tous les moyens dont la nature l'a douée, sans quoi sa mission sur la terre n'est qu'imparfaitement remplie. Ce bonheur dont je parle, vous l'avez donné jusque ici à votre famille; désormais vous en devrez une large part à l'époux qui vous est destiné, ou plutôt il faudra vous consacrer exclusivement à le rendre heureux, et à multiplier autour de lui les jouissances, si vous voulez qu'il bénisse ses liens.
« Beaucoup de jeunes filles inconsidérées pensent avoir tout fait lorsqu'elles ont consenti à changer de nom, et ne se doutent pas à quoi les engage cette communauté d'existence qu'elles acceptent. Le mariage, cependant, me semble un état grave, où l'on ne saurait apporter trop de réflexion. Se reposer sur sa jeunesse, sur ses agréments extérieurs, pour y trouver une félicité durable, est une grande erreur. J'ai toujours entendu dire à ma mère que c'est uniquement par les qualités de l'âme qu'une femme peut captiver l'affection et l'estime de son mari.
Vous obtiendrez du vôtre ces sentiments, car vous possédez tout ce qu'il faut pour les faire naître, et il vous suffira, pour les conserver, de suivre les inspirations que Dieu mettra dans votre cœur.
« Mais adieu, adieu, ma bien chère Lucie Tout occupée de vous, j'oubliais que c'est demain que, ma mère et moi, nous serons présentées à l'empereur Alexandre, et que notre zélé protecteur va venir pour nous annoncer l'heure désignée par le prince. Si vous saviez comme je suis émue en songeant à cette foule de courtisans qu'il nous faudra traverser pour arriver jusqu'à lui ! Il me semble que la première fois j'ai eu plus de courage; c'est qu'alors j'étais animée par une pensée qui absorbait toutes les autres. Aujourd'hui que je n'ai plus le même motif, toute ma timidité est revenue. Mais enfin il faut obéir; et puis, quand j'aurai rempli ce devoir, ne suis-je pas sûre d'aller vous rejoindre ? Ah ! puissions-nous n'être plus jamais séparées, ma Lucie ! Dites à vos bons parents combien leur Juliette sera heureuse de les revoir ! »

Le lendemain que cette lettre fut écrite, Mme Obinski et sa fille furent conduites en effet, par le général russe, devant l'empereur Alexandre, et elles reçurent de ce monarque un accueil si flatteur, si plein de bonté, que Juliette sentit disparaître son trouble.
« Je vous retrouve donc heureuse? lui dit le prince en la voyant entrer : mais vous avez acheté le bonheur par bien des peines.
—    Elles sont toutes oubliées, Sire, puisque Votre Majesté m'a rendu ma mère, répondit Juliette.
—    Comment ai-je contribué à vous la rendre ? demanda Alexandre avec une expression d'intérêt des plus marquées.
—    En brisant les fers de mon bienfaiteur, Sire : c'est le baron de Granville qui a retrouvé cette mère chérie, et qui l'a ramenée dans mes bras.
—    En effet, reprit l'empereur, je me souviens maintenant que M. de W**, qui vous porte un intérêt tout paternel, m'a rapporté cette circonstance. «Puis, se tournant vers Mme Obinski, dont l'extrême maigreur attestait encore les longues souffrances, il voulut apprendre de sa bouche les événements qui l'avaient séparée de sa fille, et ce qui l'avait retenue en Russie après cette séparation.
La mère de Juliette, en faisant succinctement ce récit, évita de laisser soupçonner à l'empereur les horribles traitements que lui avaient fait subir ses criminels gardiens dans la prison de Boriz. . . ; elle avait promis le secret à Soniska mourante, et ce secret, elle le garda envers celui qui pouvait punir; en revanche, elle peignit avec une éloquence si vraie les tourments qu'elle avait endurés loin de sa fille, elle exprima si bien la joie de l'avoir retrouvée, que l'empereur l'écouta avec une bienveillance toujours croissante.
« Je comprends, Madame, lui dit-il ensuite, tout ce que vous avez souffert, et tout le bonheur dont vous devez jouir aujourd'hui; mais ce bonheur, que toutes deux vous méritez si bien, il ne faut pas qu'il soit mêlé d'inquiétudes. M. de W*** ne m'a-t-il pas dit que l'incendie de Moscou vous avait enlevé tout ce que vous possédiez ?
— Oui, Sire, j'ai tout perdu dans ce grand désastre ; mais Votre Majesté m'a sauvée du malheur, en daignant accorder à ma fille une pension dont elle ne fait usage que pour fournir à mes besoins. »
Ici l'empereur regarda Juliette d'un air satisfait, et dit : « C'est bien, très bien. » Puis, s'adressant de nouveau à Mme Obinski, il ajouta : « Vous ferez, Madame, un état approximatif de vos pertes à Moscou. Les habitants de cette malheureuse ville, qui ont le plus souffert, ont déjà reçu des indemnités ; je veux que vous en receviez aussi. Votre mari était d'ailleurs l'un de nos savants les plus distingués, je dois réparer les malheurs qui ont frappé sa veuve et sa fille, en leur assurant une existence indépendante. »
A ces mots, Juliette et sa mère voulurent exprimer leur reconnaissance.
« Ne me remerciez pas, reprit le monarque avec cette grâce charmante qui donnait tant de prix à ses témoignages de bonté, ne me remerciez pas; vous voyez bien que dans ceci c'est moi qui suis le plus heureux. »
Puis, les saluant affectueusement, il passa dans une autre pièce où l'attendait la foule. Mme Obinski et Juliette s'éloignèrent alors, le cœur plein d'une si vive émotion, qu'elles fondirent en larmes en montant dans la voiture de M. de W***, qui ne les avait pas quittées.
« C'est à vous, Monsieur, lui dit Mme Obinski, que nous devons tous les bienfaits dont nous comble Sa Majesté; rien ne pourra jamais acquitter des soins si généreux.
— Détrompez-vous, Madame, répondit le brave militaire, vous ne devez les bienfaits de notre souverain qu'à sa justice et au vif intérêt que sut lui inspirer mademoiselle votre fille lorsqu'elle parut devant lui pour la première fois.
—    Mais vous seul, Monsieur, interrompit Juliette, aviez provoqué en ma faveur cette généreuse disposition. Sans vous, mon bienfaiteur n'eût peut-être jamais revu sa patrie, et je n'aurais pas retrouvé ma mère.
—    Eh bien ! reprit alors M. de W***, puisque vous voulez me tenir compte du peu que j'ai fait, promettez-moi de me traiter désormais comme un ami, qui vous sera toujours dévoué, et prouvez-moi votre affection en ne me parlant plus de reconnaissance. »
S'occupant ensuite des intérêts qu'il avait pris à cœur avec tant de zèle, il voulut, en rentrant chez Mme Obinski, que cette dame dressât sous ses yeux l'état des propriétés qu'elle avait perdues à Moscou, et dont les titres se trouvaient heureusement parmi les papiers que lui avait rendus Soniska. Cet état montait à une somme de trois cent mille francs environ, et fut remis le soir même à l'empereur Alexandre, qui ordonna sur-le-champ que la moitié de cette somme fût comptée à la veuve du savant Obinski, comme indemnité de ses pertes, et aussi en paiement des terrains dont elle faisait l'abandon à la ville de Moscou. Le prince spécifiait, en outre, que Juliette continuerait à jouir de la pension qu'il lui avait précédemment accordée.
Un tel bienfait surpassait les espérances que la mère et la fille avaient pu concevoir, et elles rendirent à Dieu mille actions de grâces pour tous les biens dont il daignait les combler après tant d'épreuves. L'une et l'autre avaient trop appris, au sein du malheur, à se contenter de peu, pour attacher un grand prix à la fortune qui leur était rendue : mais cette fortune, qui dépassait leur ambition, allait les mettre à même d'étendre les secours qu'elles aimaient à offrir aux malheureux, et c'était pour toutes deux une nouvelle source de félicité.
Peu de jours après, elles prirent congé de l'ami généreux qui les avait protégées avec tant de zèle. Mme Obinski, en le quittant, le pria de faire remettre de sa part un fort joli présent au neveu et à la nièce de Soniska, pour lesquels elle conservait une profonde reconnaissance ; et l'obligeant général lui promit d'être désormais leur appui.
Enfin nos voyageuses reprirent la route de Bert. . ., où elles étaient attendues avec une vive impatience. En revoyant ses amis, le cœur de Juliette tressaillit de joie, car cette courte absence lui avait fait mieux sentir encore à quel point ils lui étaient chers, et combien elle en était aimée. « Ne nous quittez plus, lui dit la baronne avec une vive effusion de tendresse vous savez bien que la félicité dont nous jouissons est votre ouvrage, et que sans vous elle serait incomplète. »
Le mariage de Lucie eut lieu dès le lendemain, au milieu d'une nombreuse et brillante assemblée, qui ne pouvait se lasser d'admirer les deux jeunes amies. Toutes deux, également belles et vertueuses, étaient profondément émues et firent passer leur émotion dans l'âme de tous les assistants. En quittant l'autel, Lucie se jeta dans les bras de ses parents ; puis, passant dans ceux de son institutrice, elle lui dit : « Soyez toujours ma sœur, mon amie, mon modèle, et je serai sûre de mon bonheur. »

FIN

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