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Les jeunes ouvrières

 

Les jeunes ouvrières

l'épreuve et la récompense

par Mme WOILLEZ

Auteur du Robinson des Demoiselles, de l'Orpheline de Moscou, des deux Éducations, du Frère et la Sœur, etc.

dixième édition - TOURS : alfred mame et fils, éditeurs 1868

 

CHAPITRE I

Le christianisme a placé la charité comme un puits d'abondance dans le désert de la vie.

M. de Chateaubriand, Génie du christianisme.

Par une belle matinée de septembre 1815, un homme dont l'extérieur annonçait la pau­vreté s'acheminait à grands pas vers Paris, par la route de Vincennes. Il portait dans ses bras une charmante petite fille de six ans en­viron, qui dormait paisiblement, et sur la­quelle de temps en temps ses regards se fixaient avec affection. Une hésitation inquiète se peignait alors sur la pâle figure de cet homme; il s'arrêtait court, pressait doucement l'enfant sur sa poitrine, et, comme si un souvenir pénible lui eût fait une loi de conti­nuer sa route, il recommençait à marcher pré­cipitamment.

Fatigué sans doute de cette lutte intérieure, et se trouvant arrivé près de la barrière du Trône, il déposa son fardeau sur une pelouse de verdure qui bordait un des côtés du che­min , puis il s'assit dans un profond accable­ment. Bientôt après l'enfant s'éveilla, et, regardant autour d'elle d'un air étonné, elle s'écria :

« Où sommes-nous donc, père Maurice? Je ne vois pas votre maison, ni mes frères, ni mes sœurs. »

À cette question si simple, mais qui avait sûrement pour le voyageur une signification douloureuse, il tressaillit; ses yeux se rem­plirent de larmes, et, sans répondre, il tira de sa poche un chétif morceau de pain bis, qu'il présenta à l'enfant en lui faisant signe de manger.

« Je n'ai pas faim, moi, père, reprit celle- ci... Vous pleurez ! »

En même temps elle se leva pour se jeter au cou du pauvre homme, qui ne put retenir ses sanglots.

Au bout de quelques instants il parut faire un nouvel effort sur lui-même; reprenant alors l'enfant dans ses bras, il traversa la bar­rière, marcha d'un pas rapide jusqu'à l'hos­pice des Enfants - Trouvés de la rue Saint- Antoine , et ne s'arrêta que lorsqu'il fut entré dans la cour de cet établissement. Là une sœur de Charité accompagnée d'une jeune fille de quinze à seize ans vint au-devant de lui, et l'introduisit dans le parloir, où il se jeta sur le premier siège qui se trouva à sa portée.

« Vous paraissez bien fatigué, lui dit la religieuse d'un ton compatissant.

— Oh! non, ma sœur, répondit-il, ce n'est pas la lassitude, voyez-vous : je ne viens que de Saint-Maur, tout près d'ici ; mais voici une pauvre petite que je suis forcé d'amener dans votre maison; c'est là ce qui m'ôte les forces, c'est là ce qui fait ma peine... Chère enfant! elle est si gentille, si bonne, si caressante !

—    Cela doit être, en effet, un grand chagrin pour vous, répliqua la sœur Madeleine ; et il faut des raisons bien légitimes pour en venir à une telle extrémité.

—    Hélas ! reprit Maurice, ce ne sont pas les raisons qui me manquent ; car il n'y a guère d'hommes plus malheureux que moi sur la terre. J'avais un champ qui nourrissait ma famille, une cabane qui l'abritait; les Cosa­ques ont tout ravagé, parce que je n'ai pas voulu me soumettre à eux comme un esclave ; puis, par-dessus le marché, j'ai perdu ma Toinette, la mère de mes quatre enfants, qui n'ont plus que moi dans le monde.

—    Celle-ci est la plus jeune, sans doute, demanda la religieuse en regardant la petite fille avec un intérêt toujours croissant.

—    Non, elle ne m'appartient pas, répondit Maurice; pourtant, si je pouvais la garder, le

bon Dieu sait bien que je le ferais de grand cœur ; mais quand déjà mon travail ne peut suffire à sustenter les miens, je ne dois pas diminuer leur part pour nourrir une étran­gère : n'est-ce pas, ma sœur?

—     Comment cette enfant se trouve-t-elle entre vos mains? Vous comprenez que pour la faire admettre ici il faut que vous donniez exactement tous les détails qui la concernent. Quels sont ses parents?

—    Sur cela je ne peux pas en dire plus que je n'en sais, répliqua Maurice, et le récit que j'ai à faire à son sujet ne sera pas bien long. Il y a six ans et demi environ que ma femme, étant nouvellement accouchée, voulut prendre un nourrisson. On lui en promit un qui devait lui être grassement payé. Nous demeurions alors à Paris, dans le haut de la rue Rochechouart ; et mon état de jardinier ne rappor­tant guère, nous attendions avec impatience ce nourrisson, afin de nous tirer un peu de la détresse ; mais l'enfant qu'on devait nous confier mourut en naissant, ce qui désola ma Toinette ; car la misère nous serrait alors de plus près chaque jour. Enfin, au bout de quelques mois, tandis que la pauvre créature s'attristait un soir de notre mauvais sort, voilà qu'une femme tout essoufflée entre chez nous, et lui dit en déposant entre ses bras un nou­veau-né : « Je sais que vous êtes bonne, que vous avez « de la probité, et je vous apporte cette enfant avec confiance ; prenez-en grand soin ; vos peines ne seront pas perdues. En attendant, voici une bourse qui contient 500 francs. « Achetez tout ce qui sera nécessaire ; dans quelques jours je reviendrai; jusque-là soyez discrète, ne parlez de votre nourrisson à personne. Adieu ; je compte sur vous. »

Et elle disparut sans attendre le consen­tement de Toinette, qui, tout étourdie de l'a­venture , ne put même voir de quel côté cette femme avait tourné ses pas. Depuis lors on ne l'a jamais revue.

Dans une pareille occasion il n'y avait pas à balancer. L'enfant cria; Toinette, pour l'apaiser, lui présenta le sein, et ma fine, quand elle l'eut pris, ce fut tout de suite une attache ; il n'y aurait pas eu de bourse, que c'eût été tout de même : il faut bien avouer pourtant que ça n'y gâta rien.

« Je rentrai en ce moment : Toinette me conta l'histoire, et se mit ensuite à arranger la petite fille. Elle était enveloppée par-dessus ses langes d'un châle que voici, continua l'honnête Maurice en tirant de dessous son ha­bit déchiré un très-beau cachemire de l'Inde ; car vous avez déjà deviné, n'est-ce pas, que le nourrisson et la petite fille que je vous amène c'est tout un ? On avait suspendu à son cou une bague façonnée que je vous remets également ainsi que la bourse. Quant à la somme qu'elle contenait, dame ! vous pensez bien que nous nous en sommes servis en toute sûreté de conscience, puisque nous gardions l'enfant. Pour les autres choses, nous les lui avons précieusement conservées, pensant qu'un jour elle serait peut-être bien aise de les avoir pour se faire reconnaître de sa famille, si Dieu veut qu'elle la retrouve. Je vous apporte donc le tout, afin que vous le lui gardiez à votre tour. »

En même temps Maurice tira de sa poche la bague et une bourse vide. Chacun de ces deux objets était orné d'un chiffre. Il remit aussi à la sœur Madeleine un acte dressé par l'auto­rité, puis l'extrait de baptême de l'enfant.

« Par ces papiers, reprit-il, vous verrez que c'est ma femme et moi qui avons tenu la petite sur les fonts, et que nous l'avons nom­mée Louise, parce que c'est le 25 août, jour de la Saint-Louis, qu'elle tomba comme du ciel dans les bras de Toinette. Dame! depuis lors nous l'avons aimée comme notre propre enfant... Pourquoi faut-il que je sois forcé de m'en séparer ! J'avais quitté Paris pour aller à Saint-Maur, espérant que là je viendrais à bout de leur donner du pain à tous ; et d'abord, comme je vous l'ai dit, nous y vivions, sinon tout à fait à l'aise, du moins avec le contente­ment du cœur; mais les maudits Cosaques sont venus, j'ai perdu Toinette ; pour lors tout m'a tourné à mal, et d'après ça vous voyez bien, ma sœur, que je ne peux plus garder la pauvre petite... »

Ici Maurice s'arrêta, suffoqué par ses san­glots. Il fallut pourtant qu'il répétât ensuite le récit qu'il venait de faire ; car l'administration de l'hospice exigea que ce récit fût consigné dans l'acte d'admission de Louise. Enfin, lors­que toutes les formalités se trouvèrent rem­plies , le bon père nourricier souleva l'enfant, la pressa un moment sur sa poitrine ; puis, la remettant à la sœur Madeleine, il s'échappa dans un véritable désespoir.

Cette scène avait vivement touché ceux de­vant lesquels elle s'était passée. La jeune fille qui accompagnait la religieuse en fut surtout si attendrie, que son excellent cœur la porta dès ce moment, par un attrait irrésistible, vers l'enfant délaissée. Elle obtint de la sœur Madeleine de se consacrer pendant tout le jour à cette petite infortunée, et lui prodigua tant de soins, qu'elle parvint bientôt à tarir les larmes que lui faisait répandre le départ de Maurice.

- Un air posé, presque grave, une figure où se peignaient à la fois l'intelligence, la douceur et la bonté dans leur plus touchante expres­sion, tels étaient les traits distinctifs de celle qui allait devenir la compagne de Louise. On la nommait Cécile. Privée de ses parents dès son bas âge, la pauvre jeune fille n'avait ja­mais connu les affections de famille, que son âme aimante était si digne de sentir. En re­vanche, ses charmantes qualités lui avaient si bien gagné, depuis son entrée à l'hospice, l'at­tachement des bonnes sœurs, qu'elles étaient devenues pour elle de tendres amies, des mères adoptives, qui se faisaient une joie de la former à toutes les vertus dont elles-mêmes étaient douées.

Oh ! qui n'admirerait ces nobles filles, qu'un pieux dévouement conduit au berceau de l'en­fance délaissée comme au lit de souffrance du pauvre? Pour elles, la vie n'a d'attraits que dans le soulagement de toutes les misères humaines. Elles quittent des parents chéris, elles s'éloi­gnent de leur terre natale ; elles renoncent au monde, à ses plaisirs, aux joies de la famille, pour se livrer sans partage à cette grande, à cette sublime mission qui leur fait adopter pour frères tous les malheureux. Les chercher, les assister sans cesse, est leur plus douce, leur unique occupation ; elles ne comptent les heures que par de nouveaux bienfaits ; aussi, quand l'une d'elles s'offre à nos regards, nous pouvons dire : Elle vient d'accomplir une bonne action, ou bien elle va la faire.

Parmi ces saintes femmes que de si hautes vertus recommandent à notre respect comme à notre admiration, la sœur Madeleine se distin­guait par une instruction solide, un esprit éclairé, et par une sensibilité que l'exercice des bonnes œuvres semblait rendre tous les jours plus profonde. Chaque enfant confiée à ses soins était l'objet d'une sollicitude toute spéciale ; aussi son bonheur comme sa récom­pense était de découvrir dans ces jeunes infor­tunées quelque heureuse disposition qu'elle pût faire fructifier pour leur bonheur futur. Sous ce rapport, Cécile, nous l'avons dit, ne laissait rien à désirer : piété tendre et sincère, docilité parfaite, jugement sain, amour du travail et de l'étude, elle réunissait tout ; aussi la bonne sœur éprouvait pour elle une secrète prédilection, qu'elle se plaisait à lui montrer toutes les fois que ses devoirs ne s'y opposaient pas.

La jeune élève avait gagné à cela d'excel­lentes manières, et l'habitude d'exprimer no­blement ses pensées; elle possédait en outre une foule de petits talents, qu'elle n'eut peut- être pas acquis au même degré si son in­struction se fût bornée à celle que recevaient les autres enfants de l'hospice. Sans cesse on l'offrait à ses compagnes comme un modèle de piété, d'obéissance, de bonne tenue, et elle se montrait si douce, si prévenante envers celles- ci, qu'elles s'habituèrent aisément à la traiter avec autant de déférence que d'amitié.

Il était donc impossible que Louise tombât en de meilleures mains. L'enfant le sentit in­stinctivement sans doute ; car elle eut à peine passé quelques heures auprès de sa jeune pro­tectrice , qu'elle ne voulut plus la quitter. Quand la fin du jour arriva, on songea à la conduire dans la division dont elle devait faire partie ; mais elle versa tant de larmes, et sa jeune amie parut également si désolée de de­voir se séparer d'elle, que la sœur Madeleine, touchée de leur mutuel chagrin, obtint de la supérieure de les réunir dans le même dortoir.

On se figurerait difficilement la joie qu'é­prouva Cécile lorsqu'on vint lui annoncer qu'il lui était permis de garder sa petite pro­tégée.

« Remarquez pourtant, lui dit la sœur Madeleine, que c'est une charge trop lourde que vous allez prendre, ma chère Cécile. Notre mère supérieure entend qu'en vous laissant cette enfant, personne autre que vous n'ait à lui donner des soins, et il faudra que vos travaux ainsi que vos études habituelles n'en souffrent aucunement. Cette condition me semble difficile à remplir, songez-y bien.

—    Je me hâterai un peu plus, répondit la jeune fille sans hésiter, et j'ose espérer que rien ne sera négligé dans mes devoirs.

—    Bien ; mais je dois vous dire encore qu'en vous chargeant de cette enfant vous allez jus­qu'à un certain point vous rendre responsable des fautes qu'elle pourra commettre, des défauts de caractère qu'elle pourra montrer dans la suite, et que cela va vous astreindre à une surveillance de tous les moments.

—    Je m'y dévouerai, ma sœur, répliqua Cécile, et je ferai de mon mieux pour empê­cher cette chère petite de s'attirer des repro­ches. Elle est si gentille !

— Allons, reprit la religieuse en souriant, puisque votre résolution sur ce point est bien arrêtée, je vous souhaite un plein succès: puisse le Seigneur bénir vos soins ! »

En même temps sœur Madeleine montra à sa protégée le lit que devait occuper Louise, et se retira ensuite bien convaincue que cette dernière ne pouvait être confiée à de meilleures mains.

Du reste, il n'était pas rare que les reli­gieuses accordassent à d'autres élèves de l'âge de Cécile et annonçant des dispositions ana­logues aux siennes, la faveur qu'elle venait d'obtenir ; plusieurs étaient chargées de sur­veiller un certain nombre d'enfants, et cette surveillance ou plutôt cette sollicitude qu'on leur inspirait pour leurs jeunes compagnes d'infortune produisait presque toujours d'heu­reux effets sur elles-mêmes.

C'était comme une sorte d'apprentissage des devoirs maternels qui les rendait plus atten­tives à se corriger de leurs propres défauts, et plus disposées à acquérir les qualités qu'elles étaient forcées d'exiger chez les enfants dont la direction paraissait leur être abandonnée.

Ce moyen, peut-être trop négligé dans l'éducation des jeunes personnes, fut si puis­sant pour stimuler le zèle de Cécile, que, du moment où elle eut adopté Louise, on la vit faire journellement de nouveaux progrès dans la vertu, comme dans les divers petits talents que les bonnes sœurs se plaisaient à lui ensei­gner. Tout en se perfectionnant, elle devint aussi d'une telle habileté au travail, qu'il lui restait toujours assez de loisir pour donner des soins assidus à Louise, et pour cultiver utilement son intelligence.

« Pauvre enfant, disait-elle quelquefois en la regardant, tu es vouée comme moi à l'in­fortune ; comme moi, tu es privée des caresses d'une mère, et cela est bien dur au cœur. Va, je remplacerai celle dont tu es séparée, je t'aimerai comme si tu étais ma sœur ; nous ne nous quitterons plus ; quand ta raison sera formée, et que tu seras capable de juger mon affection, nous nous appuierons l'une sur l'autre dans cette vie, où nous serons toujours bien isolées sans doute, mais où le bon Dieu daignera nous protéger, si nous restons fidèles à la vertu. »

Tout en faisant ces réflexions, souvent la jeune fille laissait échapper des larmes que Louise se hâtait de tarir en redoublant d'ama­bilité ; aussi leur attachement mutuel se for­tifiait de jour en jour. L'enfant fit plusieurs maladies qui la mirent en danger ; Cécile, pen­dant ces divers accidents, ne connut plus un seul moment de repos : elle partageait avec une infatigable assiduité tous les soins des bonnes religieuses, les suppliait de la laisser toujours auprès de sa chère petite malade, et la mère la plus tendre n'eût pas montré une sollicitude plus ingénieuse, ni un dévouement plus absolu.

Des sentiments si généreux furent récom­pensés : Louise surmonta toutes les maladies ordinaires à l'enfance, et finit même par ac­quérir une santé si florissante, que sa jeune amie se rassura entièrement.

Avec la joie qu'elle conçut de l'état prospère de sa bonne petite sœur, ainsi qu'elle l'appelait souvent, elle eut celle de la voir croître en esprit et en beauté. Sous ce dernier rapport surtout, Louise avait dépassé les espérances de Cécile, car il semblait que la nature eût voulu répandre à la fois toutes ses perfec­tions sur sa charmante figure. A sa vue, cha­cun était dans l'admiration, et le premier mouvement était de s'écrier : « Qu'elle est belle ! »

Cependant cette beauté, qu'on ne pouvait s'empêcher de remarquer, finit par devenir un sujet d'inquiétude pour les dignes religieuses. Elles virent qu'en grandissant, Louise se mon­trait beaucoup trop sensible aux éloges, qu'elle s'efforçait même de les provoquer en se mettant en évidence toutes les fois qu'elle en trouvait l'occasion ; et ce penchant à la vanité les alarma

à tel point, qu'elles redoublèrent de vigilance, et exigèrent de Cécile plus de sévérité envers sa jeune protégée.

« Prenez garde, ma fille, lui dit la sœur Madeleine, votre amitié pour cette enfant vous aveugle; vous ne voyez pas les défauts qu'elle contracte. Malheureusement elle est belle, et ces défauts que vous laissez croître dans son cœur en acquerront chaque jour plus de gravité ; ils peuvent devenir un obstacle à son salut et lui préparer bien des peines.

— Mais, ma sœur, répliqua Cécile, c'est donc un malheur d'être belle? .Je croyais, au contraire, que c'était un grand avantage, et, je l'avoue, il m'est quelquefois arrivé de le regretter pour moi-même.

—Si nous ne considérions cet avantage que selon le monde, répondit la sœur, il pourrait, en effet, paraître désirable, puisqu'il attire à la femme qui le possède une faveur presque universelle; partout la beauté reçoit un encens qui la flatte ; les hommes sont en général tellement superficiels, qu'ils la préfèrent souvent au mérite et à la vertu ; mais les succès qu'elle obtient sont, comme elle, éphémères : le temps, qui détruit tout dans son cours rapide, la flé­trit en passant, lui enlève toutes ses illusions, et malheur alors à celles qui n'ont pas su se préparer à subir cette loi commune ! Ce n'est pas encore tout, continua la sœur Madeleine ; si maintenant nous envisageons la beauté sous le rapport du salut, que de séductions, que de dangers l'entourent ! Toujours de nouveaux écueils se présentent sous ses pas : on dirait que l'esprit du mal la considère comme sa proie; il la poursuit, il l'enveloppe de ses pièges, et si elle ne sort pas victorieuse de ces luttes incessantes, non-seulement elle se pré­pare dans cette vie de nombreuses déceptions, de cuisants chagrins, mais elle aliène tous ses droits aux récompenses futures, qui doivent être le principal objet de nos vœux.

— Ainsi vous croyez, dit Cécile, que la beauté et la vertu sont incompatibles.

_ Non, assurément, répliqua la sœur : si je pouvais concevoir une telle pensée, il est une foule d'exemples qui viendraient chaque jour me prouver le contraire ; pourtant je dis que cet avantage passager sera toujours une tentation, un dangereux écueil pour les per­sonnes de notre sexe qui n'auront pas assez de raison et de sagesse pour le considérer comme un moyen de se rendre plus agréables à Dieu par leur modestie, leur humilité, et par toutes les vertus enfin qui peuvent nous attirer ses bénédictions.

—    Comment donc faire, demanda vivement la jeune fille, pour donner ces vertus pré­cieuses à notre chère Louise? Je pensais que rien n'était si aisé que d'élever un enfant, et je vois maintenant que c'est une tâche bien difficile.

—    Oui, reprit la sœur Madeleine, cette im­portante mission présente, en effet, d'innom­brables difficultés ; il faut y apporter autant de réflexion que de persévérance, parce que les moyens doivent varier selon l'âge, la con­dition et le caractère de l'élève qu'on' est appelé à conduire; puis les modifications à mettre en usage dans la diversité des cas exi­gent une telle sagacité, que peu de personnes peuvent se flatter de la posséder au degré nécessaire. Cependant, poursuivit la sœur, il est dans l'éducation un principe qui, une fois adopté, nous conduit infailliblement au succès. Appuyées sur ce principe, nous pouvons nous méprendre sur quelques points, mais jamais assez pour échouer dans les choses essentielles.

—    Quel est donc ce principe, ma sœur ? demanda encore la jeune fille en redoublant d'attention.

—    C'est la connaissance de Dieu ainsi que celle de tous les devoirs qu'il nous a lui-même tracés.

—    Il me semble que l'idée de Dieu est si grande, si élevée, qu'elle ne saurai entrer complètement dans la faible intelligence d'un enfant, objecta Cécile.

_ Aussi n'est-ce pas l'affaire d'un seul jour, reprit la sœur Madeleine. C'est peu à peu, c'est par des raisonnements aussi clairs que précis, toujours appropriés à l'âge, au degré d'entendement de l'élève, que l'on parvient à lui inculquer cette idée sublime, sans laquelle nous marchons en aveugles vers un abîme immense. Il est d'ailleurs un moyen propre à éclairer l'esprit d'un enfant quel qu'il soit, et à le porter à l'amour du bien : c'est la sagesse, c'est la pureté des actions que l'on accomplit en sa présence. Sans cette condition, non-seulement aucune répression n'est pos­sible, mais nul principe ne saurait s'établir. Il faut que l'élève trouve sans cesse dans la conduite de ses instituteurs des leçons pra­tiques qui soient toujours efficaces : l'exemple est un maître dont les préceptes ne sont jamais perdus; bons ou mauvais, ils fructifient chez ceux qui les reçoivent.

— Oh ! je vous comprends ! s'écria Cécile ; aussi désormais je m'efforcerai d'être si attend-

tive à bien dire et à bien faire, que ma petite Louise puisse m'imiter sans danger. Mais com­ment parvenir à arracher de son cœur cette funeste vanité que vous y avez remarquée, ma bonne sœur !

— Vous devez d'abord, répondit cette der­nière, vous défaire de l'habitude de l'admirer, et vous abstenir en même temps de lui montrer cette tendresse excessive que vous avez pour elle. L'enfance a besoin de caresses sans doute ; mais il faut en être très-sobre avec elle, et les lui accorder comme une récompense, jamais comme un droit, dont elle est toujours dis­posée à abuser. Ensuite je vous ai vue mettre un soin particulier dans l'habillement de votre élève, regretter même devant elle de n'avoir, pour la parer, qu'une robe de bure et un bon­net noir. Mon enfant, c'est là un tort grave dont vous vous êtes corrigée, j'en conviens, mais qui a déjà porté ses fruits, n'en doutez pas ; la coquetterie chez les jeunes filles serait beaucoup moins précoce et moins répandue si celles qui les entourent ne leur en donnaient les premières leçons ; on leur prodigue incon­sidérément les éloges ; on les entretient d'objets futiles, on attache en leur présence un grand prix à la parure; puis on s'étonne de celui qu'elles finissent par y attacher elles-mêmes. Ah ! ce dont il faudrait s'étonner, c'est que toutes celles qui sont exposées à recevoir de si funestes leçons ne perdent pas entièrement le goût de la modestie.

—    Mais, ma sœur, dit Cécile, une jeune fille, pour être modeste et sage, doit-elle donc né­gliger totalement le soin de sa personne? Il me semble pourtant vous avoir entendue blâmer cette sorte de négligence

—    Je la blâme en effet; car l'extérieur d'une femme, quelle que soit sa condition, doit toujours annoncer l'ordre et la pro­preté : il faut que son corps soit en quelque sorte comme le reflet de la pureté de son âme; mais de ce soin à ceux qu'inspire la vanité il y a bien loin, ma chère enfant : et

ce sont ces derniers seulement que je con­damne. »

Ici la digne institutrice fut interrompue ; néanmoins les avis qu'elle venait de donner à son élève produisirent l'effet qu'elle en avait espéré. Cécile, nous l'avons dit, était douée d'autant de docilité que d'intelligence ; elle eut le courage de se montrer plus sévère pour les défauts de sa jeune protégée ; et celle-ci fit dès lors de tels progrès dans la vertu, qu'il était impossible de voir, dans une position ana­logue , une enfant qui réunît des qualités plus aimables.

 

CHAPITRE II

L'amitié s'enrichit de tout ce qu'elle donne. V***

 

Plusieurs années s'écoulèrent ainsi. Louise fit sa première communion - et ce fut à cette époque, au moment où Dieu, éclairant sa jeune âme, répandait sur elle la profusion de ses grâces, qu'elle comprit mieux encore tout ce qu'elle devait aux pieuses femmes qui l'avaient recueillie, ainsi qu'à l'amie généreuse qui s'é­tait vouée à soigner son enfance. Ce n'est que pour les mauvais cœurs que la reconnaissance est un fardeau ; pour les bons, au contraire, ce sentiment est si plein de charmes, qu'il a conti­nuellement besoin de s'épancher; aussi Louise n'était heureuse qu'en exprimant à sa jeune protectrice toute la gratitude qu'elle ressen­tait. Elle savait que cette dernière avait atteint depuis longtemps l'âge où il lui eût été permis de quitter l'asile que la charité lui avait ouvert ; elle savait que plusieurs occasions favorables s'étaient présentées ; que de toutes parts on lui offrait des emplois avantageux, parce que son talent pour les travaux à l'aiguille était connu au dehors ; et dans l'élan de son cœur, Louise s'écriait:

« Que tu es bonne, ma Cécile! C'est pour moi que tu restes ici ; c'est pour moi que tu sacrifies ton avenir ! Comment donc m'acquitterai-je envers toi? comment te prouverai je aussi combien je t'aime?

— Ne désespère pas, lui répondait Cécile en souriant ; mon affection ne sera jamais bien exigeante ; elle fera toujours la moitié du chemin. Plus tard, d'ailleurs, les circonstances te mettront sans doute à même de me donner ces preuves d'amitié dont tu parles, et je te pro­mets de les réclamer au besoin. En attendant, travaille avec courage. Nos sœurs m'ont permis de rester ici avec toi tant que je le voudrai : tu sais que depuis longtemps déjà je n'y suis plus une charge. Lorsque tu seras devenue bonne ouvrière, nous sortirons ensemble de cet hos­pice, et en réunissant nos travaux nous échap­perons à l'indigence, qui n'est provoquée le plus souvent que par le manque d'une profes­sion ou par la paresse. »

Ces projets étaient bien propres à stimuler le zèle de Louise. La pensée de vivre toujours avec son amie, l'espoir aussi de travailler pour son pauvre père nourricier, qui venait la voir chaque mois, redoublèrent tellement son ar­deur, qu'à l'âge de quatorze ans elle était de­venue presque aussi habile que sa compagne.

Ce fut alors que la bonne sœur Madeleine, qui depuis longtemps déjà s'occupait du sort

de cette dernière en lui préparant une situation analogue à ses goûts, songea à mettre à exécu­tion le projet qu'elle avait formé. Il s'agissait de la direction d'un ouvroir.

Cécile, âgée à cette époque de vingt-quatre ans, était en effet très-propre, par la solidité de ses principes, par son instruction et ses ta­lents, à remplir la mission qu'on voulait lui confier. Plusieurs dames attachées à une asso­ciation de charité secondèrent les vues bienfai­santes de la religieuse. Un ameublement mo­deste, mais complet, fut disposé dans un local voisin de l'hospice ; il pouvait contenir douze élèves que Cécile devait diriger, et l'excellente fille fut installée en triomphé à la tête de ce petit troupeau.

On peut se figurer la joie, les émotions qu'elle éprouva lorsqu'elle se vit établie avec sa Louise, qu'on lui avait permis d'emmener, dans une maison qui devenait la sienne. Jusque- là elle n'avait connu que par ouï-dire le charme qui se trouve attaché au foyer domestique, et ce bien qu'elle avait toujours ardemment sou­haité, elle le trouvait tout à coup auprès de sa jeune amie, auprès de cette enfant de son adop­tion, à laquelle elle s'était dévouée si généreu­sement ! C'était là un bonheur qui surpassait toutes ses espérances.

De son côté, Louise, non moins heureuse, regardait autour d'elle dans une sorte d'extase. Il lui semblait qu'être ainsi chez sa jeune bien­faitrice, c'était ne plus sentir le joug que lui avait imposé le malheur ; aussi, ne pouvant exprimer toutes les pensées qui se pressaient dans son cœur, elle se jeta au cou de Cécile en versant de douces larmes.

« Oui, lui dit celle-ci, qui la comprit par­faitement ; oui, nous avons un toit qui nous appartient. O ma Louise! voilà toute mon ambition satisfaite, voilà tous mes rêves de bonheur réalisés ; car depuis que la Provi­dence t'a conduite vers moi, depuis que j'ai pris pour toi l'attachement, d'une sœur, je n'ai plus formé d'autre vœu que celui d'obtenir par le travail la stabilité de notre réunion. Avant de t'avoir vue, continua l'excellente fille en pressant la main de sa jeune compagne, le monde me semblait un vaste désert, où j'étais condamnée à végéter sans affection ; mais tu es venue ; ton amitié a répondu à la mienne ; j'ai compris alors que le bon Dieu, en me rendant orpheline, avait voulu me donner en toi une douce compensation, et je t'ai acceptée comme un bienfait de sa miséricorde.

—    Chère Cécile, répondit Louise, c'est avec cette pensée que tu m'as sacrifié les plus belles années de ta jeunesse, que tu as refusé toutes les occasions, tous les moyens qui se sont of­ferts de te créer une situation heureuse. Privée de ma mère, j'en ai trouvé une en toi ; tes soins, tes veilles, tu m'as tout donné ! Ah ! plus je te dois, plus je crains de ne pouvoir jamais te montrer assez de reconnaissance.

—    Que dis-tu ! ne m'aimes-tu pas? inter­rompit Cécile avec tendresse.

— Si je t'aime ! cette question-là, tu n'as pas besoin de la faire ; tu connais mieux mon cœur que je ne le connais moi-même : n'est-ce pas toi qui l'as formé, qui lui as inspiré tous les sentiments qu'il renferme?

—Eh bien, j'ai donc tout ce que je désirais, reprit Cécile; et maintenant songeons aux enfants qui nous sont confiées ; elles aussi vont avoir des droits à nos soins et à notre solli­citude ; c'est en remplissant dignement nos devoirs envers elles que nous mériterons d'ar­river à la réussite de notre entreprise. »

Après ces mots, Cécile alla vaquer à l'arran­gement de sa maison : tout y était réglé avec tant d'ordre et d'intelligence, que le lendemain ses jeunes apprenties purent déjà commencer utilement leurs exercices et leurs travaux.

L'établissement des deux amies fut donc dès le principe en voie de prospérité. Elles avaient été habituées depuis leurs plus jeunes ans à une vie simple, frugale et laborieuse ; elles excellaient, en outre, dans tous les genres d'ouvrages auxquels les femmes se livrent communément ; et elles mirent tant de zèle à perfectionner ceux qui leur furent confiés, que bientôt les demandes abondèrent dans leur ouvroir, et qu'elles se virent forcées de s'ad­joindre plusieurs ouvrières du dehors en état de les seconder.

Heureuse d'un tel succès, Cécile apportait en même temps le plus grand soin à donner aux jeunes filles qu'elle dirigeait des exemples capables de les porter à la vertu. Chez elle une franche gaieté s'alliait toujours avec l'accom­plissement du devoir : on y servait Dieu avec joie, avec amour, parce que la voie qui conduit à lui se montrait aussi facile qu'agréable.

Ah! si toutes les personnes chargées de di­riger l'enfance comprenaient bien la religion, nul doute que toutes aussi ne parvinssent, comme Cécile, à la faire chérir : son joug est si doux, si léger, surtout lorsque les passions ne sont pas encore venues soulever dans ces jeunes cœurs des sentiments contraires! Mais trop souvent on leur montre cette religion sublime sous l'aspect le plus sombre ; on fait de ses lois, toujours si bien en harmonie avec nos besoins, des lois tyranniques qui, par con­séquent, semblent incompatibles avec notre bonheur. Alors la crainte, le découragement, quelquefois même l'odieuse hypocrisie, vien­nent remplacer le pur amour que Dieu a mis dans l'âme de ses créatures ; et la route du bien se trouve à jamais fermée, à moins que le re­pentir n'y ramène.

Pour les élèves de notre bonne Cécile, au contraire, cette route s'embellissait chaque jour ; toutes y marchaient à l'envi sur ses traces, et cette douce émulation la comblait de tant de joie, qu'elle ne se lassait pas de rendre grâces au Ciel de tous les biens dont elle se voyait comblée.

Louise savoura d'abord, comme son amie, les charmes de leur nouvelle situation, et durant la première année son cœur ne forma pas d'autre vœu que de se rendre digne de cette amie si chère.

Jusque-là les idées de la jeune orpheline par rapport au monde ne s'étaient guère étendues en dehors de l'étroite sphère où elle avait vécu ; songeant peu au passé, ne s'inquiétant pas de l'avenir, elle coulait, au sein de la paix et de l'amitié, des jours pleins de douceur. Cepen­dant, quand les scènes de la vie commencèrent à se dérouler à ses regards, lorsque ses rela­tions, en se multipliant, la mirent à même d'établir des comparaisons, de saisir quelques- uns des étonnants contrastes que cette vie nous offre sans cesse, ses idées prirent peu à peu un autre cours : elle se préoccupa du mystère qui enveloppait sa naissance, elle songea à l'espèce de dédain que ce mystère pouvait lui attirer ; alors, se révoltant d'avance contre une injus­tice qui ne l'avait pas encore atteinte, elle commença à s'attrister, à trouver son sort beaucoup moins heureux.

C'est ainsi que le prix de la plupart des choses de ce monde varie à nos yeux, selon la disposition où nous sommes quand nous les examinons. Il ne faut souvent qu'une circon­stance fortuite, un souvenir, une simple pen­sée, pour nous désenchanter de ce qui naguère faisait nos délices. Nous voulons à toute force être heureux : chercher le bonheur est un be­soin inhérent à notre nature, et quand le Ciel daigne nous accorder l'objet que nous souhai­tons, nos vœux insatiables se hâtent d'aller au-delà ; nous dédaignons le bien présent pour nous créer des chimères qui peut-être cesse­raient de nous sourire s'il était possible qu'elles devinssent des réalités.

Néanmoins Louise, tout en s'abandonnant à des pensées qui tendaient à troubler sa paisible existence, possédait déjà des principes re­ligieux trop bien arrêtés pour ne pas s'efforcer de se résigner à ce qu'elle appelait son infor­tune. Les pieux exemples de son amie ne pou­vaient d'ailleurs qu'augmenter chaque jour son goût pour la vertu ; mais le tort qu'elle eut fut de cacher ses peines, quelles qu'elles fus­sent, à cette amie si sage, si dévouée, et d'affecter en sa présence une gaieté qu'elle ne res­sentait plus.

Il faut le dire, ce tort de Louise est celui de beaucoup de jeunes personnes de son âge. Souvent des idées bizarres, irréfléchies, s'em­parent de leur imagination; elles se créent mille chimères, se laissent aller quelquefois à une tristesse vague, dont l'expérience ne leur a pas encore appris à triompher, et au lieu d'user d'une entière confiance envers ceux qui les dirigent, au lieu de provoquer leurs avis en épanchant librement devant eux les pensées ou les sentiments qui peuvent les troubler, elles aiment mieux, soit par respect humain, soit par une fausse délicatesse, les renfermer péni­blement au fond de leur cœur, ou bien, ce qui est pis encore, ne les confier qu'à des personnes incapables de les éclairer, et par cela même portées fort souvent à leur donner de perni­cieux conseils.

Du reste, ce danger, contre lequel on ne saurait trop prémunir la jeunesse, ne pouvait

être aperçu par la naïve enfant dont nous tra­çons l'histoire. Jusque-là elle avait si peu songé à faire mystère de ses impressions à sa jeune protectrice, que celle-ci, à son tour, n'avait pas jugé nécessaire de l'avertir qu'un tel mystère serait une faute. Aussi ce fut dans la bonne foi de son cœur que Louise se tut sur des pensées qui pouvaient affliger celle qu'elle chérissait, et ce fut aussi avec les meilleures résolutions qu'elle s'efforça de les bannir de son esprit. Mais à seize ans il faut, pour triompher de certaines idées, de certaines dispositions, chercher de l'appui ailleurs qu'en soi-même, et la pauvre enfant, se fiant trop à ses propres forces, ne put parvenir à vaincre ni le chagrin que lui causait la privation de ses parents, ni l'espèce de dégoût que son humble condition commençait à lui inspirer.

 

CHAPITRE III

La flatterie est comme la fausse monnaie, elle appauvrit celui qui la reçoit. V***.

 

Ce fut dans cette disposition d'esprit, tou­jours si dangereuse quand la raison manque de force pour la combattre, que Louise se lia avec deux nouvelles ouvrières présentées à Cécile pour l'aider dans ses nombreux travaux.

L'une, nommée Fanchette, ayant été élevée par une mère chrétienne, joignait à une cer­taine instruction les qualités les plus aima­bles , un jugement sain, de solides vertus.

L’autre, au contraire, née de parents irréli­gieux, n'avait qu'un esprit superficiel, plein d'exaltation, et cachait sous une feinte mo­destie une vanité excessive, qui déjà avait dé­veloppé en elle les plus mauvais penchants.

Forcée à un travail assidu, sous peine de manquer des premières nécessités de la vie, l'orgueilleuse Julie ne se consolait de cet as­sujettissement, si opposé à ses goûts, que par l'espoir d'y échapper dès que le hasard lui en fournirait l'occasion.

Ce hasard, qu'elle invoquait dans le secret de son cœur comme l'unique maître des desti­nées humaines, elle le voyait sans cesse opérer les plus étonnantes métamorphoses dans les romans, dont elle faisait sa seule lecture ; et, se comparant à toutes les jeunes héroïnes qui passaient tour à tour devant ses yeux, elle ne doutait pas qu'un jour aussi elle n'eût de merveilleuses aventures à raconter. En atten­dant, elle se posait dans sa propre imagination comme une noble victime, ou comme un de ces êtres incompris faits pour mépriser les in­telligences grossières qui les entourent, et elle ne supportait son sort qu'en s'abandonnant aux illusions fantastiques que lui présentaient ses rêves.

Malheureusement le caractère de cette fille romanesque n'est pas d'invention : on en ren­contre chaque jour le type dans les divers rangs de la société, notamment dans les classes inférieures ; c'est là surtout qu'il amène les plus funestes résultats.

Autrefois l'honnête ouvrière ignorait ce be­soin d'émotions factices qu'elle trouve aujour­d'hui dans une foule de livres jetés devant elle comme un appât, et qui, en la dégoûtant des réalités de la vie, ne sont propres qu'à égarer sa raison et son cœur. Plus près de la nature, avant de s'être enivrée de ces dangereuses chimères, plus près surtout de la pensée de Dieu, toujours si bien en harmonie avec nos véritables besoins intellectuels, elle se créait alors d'innocentes distractions qui ne la détournaient ni de ses travaux ni de ses devoirs, qui ne lui faisaient ni envier le luxe de l'opu­lence, ni rêver pour elle-même ces folles péri­péties dont ses lectures actuelles lui présentent sans cesse la décevante image. Heureuse dans sa modeste condition, elle n'en rougissait pas ; elle se gardait bien d'aller chercher dans un état plus relevé une considération qu'elle pouvait facilement acquérir par la régularité de ses mœurs, par l'honnêteté de ses sen­timents, et qui lui échappe presque tou­jours, quand, sortie de sa sphère, la réussite ne vient pas couronner ses efforts. Du reste, je ne m'appesantirai pas davantage sur ces réflexions, qui rassortiront tout naturelle­ment de mon sujet ; et. je me hâte de revenir à Julie.

Cette fille dangereuse eut à peine passé quelques jours dans l'ouvroir de Cécile, qu'elle prétendit ressentir pour la jeune Louise une irrésistible sympathie : l'exaltation de l'esprit amène toujours une exagération de langage, qui devient un leurre pour la crédulité ou pour l'inexpérience.

Soigneuse cependant de cacher cette exal­tation à Cécile, ce n'était que pendant les fréquentes absences auxquelles celle-ci se trouvait obligée pour ses travaux que Julie s'entretenait avec la naïve enfant dont elle voulait capter la confiance. Une telle conduite eût été moins répréhensible peut-être, si l'a­mitié y eût poussé cette fille artificieuse ; mais elle n'était attirée vers l'orpheline que par le coupable désir de l'entraîner hors de la bonne voie. Il est malheureusement des âmes aux­quelles la vertu est importune, et qui sont avides de propager le mal, comme les âmes honnêtes sont avides de propager le bien ; Julie était du nombre des premières. Déjà fort en­nuyée de ne trouver dans l'ouvroir aucun écho qui répondît à ses idées, il lui parut pi­quant de les inculquer à la plus chère amie de Cécile, et dès ce moment tout fut mis en usage pour parvenir à ce coupable but.

Sans que son extérieur fût séduisant, Julie avait dans les traits, et surtout dans la voix, une certaine expression de sensibilité qui pré­venait naturellement en sa faveur. Elle pos­sédait en outre au plus haut degré l'art de faire ressortir tous les avantages de ceux qu'elle désirait captiver; et elle prodigua si bien l'en­cens à la trop confiante Louise, qu'elle parvint bientôt à réveiller en elle le fonds de vanité que les bonnes sœurs de l'hospice et son amie s'étaient efforcées d'y étouffer.

Hélas ! cette vanité qui nous saisit au ber­ceau, pour ainsi dire, et qui s'attache encore aux tristes débris de notre vieillesse, comment une pauvre jeune fille peut-elle s'y soustraire, si on ne lui montre tous les maux auxquels cette maladie de l'âme peut la conduire, et si continuellement on ne prend soin de la fortifier contre les flatteries dont elle est en­tourée jusqu'au milieu de ses compagnes? Même dans l'âge de la raison on sourit au flat­teur, tout en le méprisant ; dans la jeunesse on fait plus que sourire, on le croit, on se persuade qu'il ne peut tromper, et l'âme asser­vie demeure sans défense contre ses pièges.

C'est ainsi qu'en comparant les deux jeunes filles nouvellement admises dans l'ouvroir, Louise se laissa entraîner vers celle qui sa­vait le mieux lui prodiguer la louange, tandis qu'instinctivement elle préférait la douce et bonne Fauchette, qui se montrait aussi très- disposée à rechercher son amitié. Si dans cette seconde circonstance la jeune imprudente avait consulté sa bienfaitrice, nul doute que son choix n'eût été plus sage ; mais le premier effet d'un manque de confiance envers ceux qui ont le droit de nous donner des conseils est évi­demment de nous porter à la dissimulation : on cache une première pensée, une première action; bientôt l'habitude se forme, le cœur se replie sur lui-même, on se porte vers des objets moins dignes de l'attacher ; souvent alors l'ingratitude vient remplacer les saintes affections dont l'âme aimait à se nourrir, et qui déjà étaient un acheminement à la vertu.

Louise fit donc mystère à Cécile du double penchant qui la portait vers ses nouvelles compagnes, et trouva ce mystère suffisamment justifié par la crainte que l'ancienne amitié ne se blessât d'un partage qui, en effet, pouvait lui paraître offensant.

Après tout, se disait-elle, je l'aime toujours, cette bonne et chère Cécile : pourquoi lui dirais-je que les dix années qu'elle a de plus que moi m'imposent un respect qui restreint l'aveu de mes pensées secrètes?... Avec Fauchette, au contraire, et principalement avec Julie, dont l'âge est plus rapproché du mien, je me sens tout à fait à l'aise ; j'éprouve du plaisir quand je suis seule avec cette dernière, parce que je puis causer de tout ce qui me vient à l'esprit, sans qu'elle me fasse des observations; elle m'apprend d'ailleurs une foule de choses que j'ignorais ; et depuis qu'elle est ici je me sens moins triste.

On voit que déjà l'astucieuse créature avait fait faire bien du chemin à la crédule enfant qu'elle voulait captiver. Aussi, profitant de toutes les absences de Cécile, elle sut si bien ménager les occasions de causer sans témoin avec Louise, que bientôt elle connut jusqu'aux moindres sentiments de son cœur.

« Pauvre amie! lui dit-elle un jour dans son langage romanesque, moi seule ici je pouvais vous comprendre, parce que, comme vous, j'ai senti de bonne heure que j'étais au-dessous de ma condition. Hélas! la fortune s'est montrée bien injuste envers nous ! Ce travail qui se re­nouvelle sans cesse, ce train de vie si commun, si ennuyeux dans sa régularité, ne pouvait convenir à des âmes comme les nôtres ; il nous fallait des scènes plus variées, moins terre à terre que celles auxquelles nous assistons ; mais il faut espérer qu'un jour nous pourrons l'une et l'autre secouer un tel fardeau.

— Je ne vois pas, interrompit Louise, ce qui pourrait nous en débarrasser. Notre situation est du nombre de celles qui ne varient guère : un peu plus ou moins de gain dans nos travaux, voilà, il me semble, tout ce que nous pouvons attendre.

— Si vous connaissiez le monde, reprit la perfide, ou du moins si vous aviez lu ces livres charmants dont je vous ai parlé, vous sauriez qu'il peut survenir bien d'autres chan­gements dans la vie d'une femme qui réunit la beauté à la jeunesse ; et assurément personne n'a plus droit d'espérer ces changements-là que mon aimable Louise. »

A cette flatterie, la jeune fille rougit de plai­sir ; cependant, soutenue encore par les prin­cipes de vertu gravés dans son cœur, elle ré­pondit :

« Je crois, ma chère Julie, que tout pela s'ar­range ainsi dans vos romans, mais qu'il peut être fort dangereux d'y arrêter sa pensée ; Cé­cile m'a dit plusieurs fois que ces sortes d'ou­vrages ne sont propres qu'à égarer l'esprit, en mettait continuellement des chimères à la place de la réalité. Ces lectures, en effet, doivent être bien nuisibles, surtout à notre âge; pour rien au monde je ne voudrais m'y livrer : car, en me montrant des jeunes filles mieux partagées que je ne le suis, elles augmenteraient encore ma tristesse.

—    Convenez du moins que ce partage in­égal est bien affligeant pour des cœurs qui ont quelque élévation.

—    Si le bon Dieu l'a réglé ainsi, il faut bien se soumettre à sa volonté.

—    A la bonne heure ; mais j'avoue que je n'ai pas tant de résignation, et si j'entrevoyais une condition meilleure, assurément je ferais tout pour l'obtenir. »

Les deux amies agitaient encore ce sujet, qui se reproduisait souvent entre elles, lorsque Fanchette survint. Aussitôt Julie voulut rom­pre l'entretien ; mais Louise, désirant s'éclai­rer, le continua en disant :

« Voyons, bonne Fanchette, que pensez- vous de notre situation? Voudriez-vous aussi n'être plus astreinte à travailler?

—   Moi! répliqua la jeune fille avec étonnement : pourquoi donc ne voudrais-je plus ga­gner ma vie? Voilà une belle question !

—Mais, reprit Louise, si, au lieu de vous envoyer la pauvreté, Dieu vous eût donné des richesses, vous n'en seriez pas fâchée sûre­ment ?

—    Bah ! il faut des pauvres et des riches dans ce monde, répondit Fanchette en sou­riant; sans quoi, si nous étions tous au même niveau, nous nous croiserions les bras, et nous ne voudrions plus rien faire les uns pour les autres. Ainsi la Providence a tout arrangé pour le mieux, sonder ses desseins c'est une folie.

—    Ce n'est pas là répondre à la question de Louise, interrompit aigrement Julie : elle vous demandait si la prospérité ne vous plairait pas mieux que la nécessité du travail.

—    Si j'avais eu le choix, il est probable que j'aurais préféré l'une à l'autre. Pourtant c'est une chose que je n'ai jamais assez examinée pour en dire au juste mon sentiment. A quoi

bon d'ailleurs se faire à soi-même de pareilles questions, quand on n'a aucun pouvoir de changer ce qui est? Moi, je n'ai songé qu'à apprendre un état qui me fit gagner du pain honnêtement : c'est là que s'est bornée mon ambition.

—Au milieu de cela avez-vous été heureuse?

—    Pourquoi pas? répliqua de nouveau Fanchette ; je travaille gaiement, je dors tout d'un somme, et la tristesse n'entre dans mon cœur qu'à la vue d'une souffrance que je ne peux soulager.

—    Et vos délassements, vos plaisirs? car enfin il en faut, ajouta Julie.

—    Mes plaisirs! Oh! je n'en manque pas, je vous l'assure : d'abord, tous les dimanches, après avoir rempli nos devoirs religieux, nous nous réunissons en famille, nous causons, nous rions; puis souvent ma mère nous conduit, mes sœurs et moi, dans la campagne ; mes frères y viennent avec nous : et alors comment n'être pas joyeux? Nous sommes si bien tous ensemble à côté de notre bonne mère! C'est avec elle que nous respirons l'air embaumé des champs, que nous parlons de nos projets, de nos espérances! Aussi la journée passe trop vite : c'est là notre seul chagrin! mais nous nous disons : Dans huit jours le même bon­heur reviendra; et nous sommes consolés. » En écoutant cette peinture naïve des joies que l'on goûte en famille, les yeux de Louise se remplirent de larmes, tandis que sa nou­velle amie répliqua ironiquement à Fanchette : « Je vois qu'en fait de jouissances vous n'êtes pas exigeante ; toutefois vous me permettrez de croire que si la fortune vous eût mieux traitée, vous seriez plus heureuse.

-Je ne le pense pas, reprit Fanchette; car ma mère m'a dit que la maison dorée du riche renferme souvent de plus grandes peines que celle du pauvre, et que les gens qu'on appelle heureux se créent une foule de besoins et de soucis qui nous sont inconnus.

—Oui ; et comptez-vous pour rien les plaisirs que ces gens-là goûtent au milieu des bals et des fêtes où ils assistent si brillamment parés? Tandis que nous, pauvres hères, nous ne sommes bonnes tout au plus qu'à leur pré­parer ces toilettes magnifiques dont l'éclat in­sulte notre misère.

—     Mon Dieu, pauvre Julie, comme vous vous passionnez ! Hé ! que nous importent ces fêtes, si nous pouvons nous en passer? Quant à ceux qui s'y rassemblent, leurs joies, je le répète, ne doivent pas nous faire envie, puis­que les nôtres sont plus pures, plus exemptes d'inquiétudes.

—    Mais ils ont ce que vous n'avez pas : le plaisir d'être, quand il leur plaît, secourables au malheur.

—     Oh ! pour cela je vous l'accorde, répon­dit vivement l'excellente fille; oui, c'est là une grande jouissance que j'ai bien souvent désirée; mais le bon Dieu a dit : Quiconque donnera un verre d’eau en mon nom, en rece­vra la récompense ; or, ce verre d'eau, nous pouvons toujours l'offrir; nous pouvons aussi partager quelquefois notre pain avec l'indigent affamé ; nous pouvons l'aider dans ses travaux, ou le soulager dans ses maladies, en lui con­sacrant quelques-unes de nos veilles ; ainsi le bonheur de la charité ne nous est point inter­dit : celui qui fait tout ce qu'il peut fait tout ce qu'il doit, et devant le Seigneur l'intention vaut l'action.

— A vous entendre, s'écria Julie, évidem­ment dépitée, tout est pour le mieux en ce monde ; cependant, quand votre mère est res­tée veuve avec ses huit enfants, vous avez dû connaître un peu mieux les peines de l'indi­gence. »

Ici Fanchette, toujours plus étonnée de l'ai­greur et du langage de Julie, la regarda fixe­ment , et reprit aussitôt :

« Je n'ai pas nié les peines qui accompagnent la pauvreté, j'ai seulement voulu dire que chaque condition a les siennes, et que l'obli­gation du travail ne peut être regardée comme un malheur, puisqu'elle nous sauve de l'ennui, de l'oisiveté, et rend notre vie plus pure. Quant aux épreuves subies par ma famille, elles prou­vent que l'indigence honnête n'est pas toujours délaissée. Ma mère, restée veuve avec ses huit enfants, a trouvé des âmes charitables qui sont venues à son aide ; nous avons tous été placés successivement ; et comme chacun de nous avait appris, par l'exemple d'une mère courageuse, à remplir son devoir, nous avons redoublé d'efforts ; les plus grands ont soutenu les plus petits, et aujourd'hui, loin d'être à charge à notre mère, nous pouvons travailler pour elle, lui rendre la vie douce. C'est là sa récompense, c'est aussi la nôtre ; car rien ne fait autant de bien au cœur que de contribuer au bonheur de celle qui nous a donné la vie : voir son sourire, obtenir ses bénédictions, sont des jouissances que le manque de richesses ne peut nous ôter, et que les plaisirs du monde ne nous donne­raient certainement pas. »

L'honnête ouvrière avait prononcé ces derniers mots d'un ton si digne et à la fois si tou­chant, que Louise, fort émue, lui tendit la main en lui disant :   « Oui, bonne Fanchette, je comprends main­tenant que dans votre humble condition vous puissiez vous trouver heureuse ; mais ce bon­heur si doux n'est pas à la portée de toutes celles qui sauraient l'apprécier. Il est dans le monde une foule de pauvres jeunes filles qui sont comme moi sans parents, sans appui, et qui, au milieu de leurs travaux, n'ont aucune consolation, aucun plaisir réel à es­pérer.

— Chère Louise, répondit Fanchette, si ces jeunes personnes ont comme vous de bons sen­timents, si elles regardent la vertu comme le premier des biens, elles ne seront pas, comme vous le dites, privées de toute consolation; car le témoignage d'une bonne conscience nous donne une joie qui nous soutient au milieu des peines de la vie : le malheur a beau nous frap­per, elle le surmonte ; tandis que la joie du méchant s'évanouit à la moindre contrariété, parce qu'il a oublié Dieu.

— Sans doute, reprit Louise, si l'on songeait toujours à cela, on s'affligerait moins; mais dans l'intervalle de ces pensées salutaires on s'appesantit malgré soi sur son sort ; on songe aux plaisirs du monde dont on est privé, et le cœur retombe dans la tristesse.

—Pauvre enfant! interrompit Fanchette, il n'y a que l'inexpérience qui puisse regretter ces plaisirs trompeurs; la religion nous les in­terdit, parce qu'ils sont nuisibles à notre repos ainsi qu'à notre salut ; les désirer c'est donc déjà violer les devoirs qu'elle nous impose, et malheur à ceux qui osent inspirer ces désirs à l'innocence! »

En parlant ainsi, Fanchette jeta sur Julie un regard sévère qui fit rougir celle-ci. Elle était vaincue, et se réduisit au silence; mais son orgueil blessé avait soulevé dans son cœur une vive animosité contre sa compagne : la haine est toujours l'arme du vice quand il n'est pas triomphant. Fanchette le savait, et pour­tant elle ne craignit pas de montrer toute la vérité à la jeune orpheline.

« Tenez, mon aimable Louise, lui dit-elle le lendemain, vous êtes beaucoup moins âgée que moi, je crois donc devoir vous avertir qu'il est des liaisons qui peuvent avoir leur danger. Hier Julie s'est permis devant vous d'étranges réflexions, qu'assurément elle n'eût pas osé faire devant Mlle Cécile ; or, quand nous devons cacher nos pensées et nos discours aux personnes qui ont sur nous de l'autorité, c'est que nous sommes dans l'erreur, ou que nos intentions manquent de pureté. J'ai toujours entendu dire à ma mère que, pour être ver­tueux , notre cœur doit toujours pouvoir se montrer à nu. Du reste, je ne prétends pas ju­ger ici le caractère de Julie, je dois seulement blâmer ses paroles en ce qu'elles ont de dange­reux pour vous. Il ne faut pas, chère Louise, se créer des idées et des goûts hors de son état ; selon moi, c'est se livrer à l'orgueil que de se croire supérieur à une condition obscure, lorsqu'on ne possède ni les talents ni le mérite nécessaires pour en sortir honorablement ; et c'est le cas où se trouve Julie.

—    Ainsi vous pensez, dit Louise, qu'il faut se contenter de sa position, alors même qu'elle a cessé de nous plaire.

—    Quand cette position est mauvaise, cher­cher à la rendre, meilleure est un devoir; mais lorsqu'elle est bonne, ou du moins suppor­table, lorsque surtout elle n'a rien d'avilissant, vous conviendrez qu'il y a une grande vanité ou une grande imprudence à chercher plus haut un mieux qu'on obtient rarement. Je ne puis d'ailleurs, continua l'excellente fille, rai­sonner à fond sur ces choses-là; seulement j'ai ouï dire à des gens capables d'en juger, que l'ambition est une fort mauvaise conseillère. Ils ne parlaient pas de l'émulation qui porte l'ouvrier à se rendre supérieur à ses travaux ; ce sentiment est, au contraire, fort louable ; mais ils déploraient l'aveuglement de ceux qui, pouvant arriver au premier rang dans leur modeste état, vont en chercher un autre où ils seront forcés de demeurer au dernier. Or, si ce raisonnement est vrai pour la plupart des hommes, combien ne l'est-il pas plus encore pour de pauvres jeunes filles que leur obscurité protège, et qui se perdent si souvent à la lu­mière du grand jour ? Je vous en supplie donc, ma chère Louise, renoncez à ces mauvaises idées, elles ne tendent qu'à vous faire envier de faux biens et à troubler votre repos.

— Hélas ! répondit l'orpheline, il y a long­temps déjà que ce repos est loin de moi : ce n'est pas la nécessité du travail qui me l'a ôté, mais bien l'ignorance où je suis de mes parents. Vous, Fanchette, vous avez une famille qui vous chérit, tandis que moi, pauvre abandon­née , un tel bonheur m'a été enlevé dès ma nais­sance ; jamais ma mère ne me bénira, ne me pressera sur son sein... Ah ! vous ne savez pas ce qu'on souffre d'une telle privation ! vous ne savez pas ce que c'est que de voir des enfants entourer leur mère, et de n'avoir plus la sienne ! »

Ici Louise fondit en larmes, et celle qui l'écoutait pleura avec elle ; cependant, inspirée par son cœur, elle lui dit ensuite :

« Oui, votre peine est bien légitime ; néan­moins il ne faut pas désespérer de la bonté de Dieu : il peut vous rendre vos parents; priez- le sans cesse, abandonnez-vous à sa volonté ; et ne doutez pas qu'il ne bénisse vos prières ainsi que votre résignation.

—    Je désire bien suivre vos conseils, ré­pondit Louise; mais, je vous l'ai dit, trop sou­vent la tristesse m'accable, et je manque de courage.

—    Vous en retrouverez au pied de la croix, répliqua la pieuse Fanchette ; c'est là aussi que vous comprendrez mieux quelles sortes de consolations vous restent : vous possédez une amie véritable ; Mlle Cécile est pour vous une seconde mère; alors vous ne lui ferez plus mystère de vos pensées ; alors vous ne formerez plus à son insu des liaisons qui peuvent avoir de véritables dangers, et vous trouverez la force de surmonter votre chagrin. »

L'honnête ouvrière, en articulant ces mots, était animée d'une conviction si profonde, son accent était si persuasif, que l'orpheline lui promit de se conformer désormais à ses avis, et de fuir tout entretien particulier avec Julie. Elle exigea toutefois que les imprudents dis­cours échappés à cette dernière ne fussent pas rapportés à la maîtresse de l'ouvroir. Le secret exigé dans cette circonstance provenant évi­demment d'une intention louable, Fanchette s'engagea d'autant plus volontiers à le garder qu'il lui eût été très-pénible de provoquer le renvoi d'une de ses compagnes.

Tout dès lors marcha au gré de l'excellente fille. Heureuse d'avoir prémuni l'orpheline contre une mauvaise liaison, elle la vit avec bonheur surmonter sa mélancolie, et se mon­trer en même temps plus affectueuse envers celle qui avait élevé son enfance. L'amitié cimentée par la vertu est un lien qui agrandit l'âme et qui la dispose aux plus nobles senti­ments. Ce fut donc avec une véritable joie que Louise abandonna ses vaines rêveries pour revenir aux idées pieuses qu'elle chérissait na­guère ; et elle retrouva une si douce paix au fond de son âme qu'elle ne comprenait pas comment elle avait pu se livrer un seul mo­ment à d'autres pensées.

A cette époque, d'ailleurs, tout semblait concourir à améliorer encore sa situation. Nous l'avons dit, l'ouvroir était en pleine voie de prospérité : les travaux y abondaient de toutes parts ; et Cécile les dirigeait avec tant d'intelligence et de perfection, qu'après avoir remboursé les avances qui lui avaient été faites pour fonder cette maison, elle put com­mencer à prélever sur les dépenses mensuelles diverses petites sommes qu'elle plaça au nom de Louise comme au sien.

Si l'ordre et l'épargne sont les soutiens in­dispensables d'une fortune aisée, combien ne

sont-ils pas plus nécessaires encore à ceux qui n'ont d'autre bien que le travail de leurs mains? Pour ces derniers, toute espèce de dépense frivole est un préjudice irrémédiable, de même que toute économie, quelque minime qu'elle soit, porte avec elle d'immenses avan­tages si elle est souvent répétée. Pour que l'ouvrier soit heureux, il faut toujours que sa dépense se trouve au-dessous du produit de ses travaux. Sans doute il est une foule de cas où ce boni est impossible; il en est d'autres encore, et c'est le plus grand nombre, où il ne peut s'obtenir qu'au prix d'une multitude de privations ; mais ces privations cessent d'être aussi pénibles quand c'est par raison qu'on se les impose; il vaut mieux d'ailleurs avoir à les supporter dans sa jeunesse, que d'y être condamné lorsque l'âge vient à en faire une véritable souffrance.

Convaincue de cette vérité, Cécile, sans être parcimonieuse, se faisait donc une loi rigoureuse de l'économie, et elle en donnait constamment l'exemple à ses élèves.

« Croyez-moi, leur disait-elle souvent, tra­vaillons avec courage, puis soyons ménagères, afin de nous assurer une honnête indépen­dance et de préparer ainsi quelques ressources à notre vieillesse, qui sans cela serait vouée au malheur. N'imitons jamais surtout ces jeunes filles vaniteuses qui ne s'appliquent à l'ouvrage que pour se mettre à même d'acheter une foule de colifichets avec lesquels elles se croient belles, et qui souvent ne font que les enlaidir. La simplicité et la modestie, voilà les véri­tables ornements qui nous conviennent ; quand nous en cherchons d'autres, non-seulement nous exposons notre salut, mais nous sommes en butte à d'amères censures, souvent aussi à des insultes qu'il n'est pas toujours en notre pouvoir de repousser, et qui, dans tous les cas, sont pour nous un sujet de honte. »

Passant de là à d'autres considérations, Cécile faisait encore remarquer à ses élèves quelle funeste habitude ont adoptée les jeunes personnes qui aiment à briller et à attirer les regards.

« Voyez ces jeunes imprudentes, disait-elle, elles se persuadent que la taille d'une femme ne peut avoir de grâces qu'autant qu'elle res­semble à un fuseau, et c'est à qui d'entre elles serrera la sienne plus étroitement : que leur importe de respirer, pourvu que leur coquet­terie soit satisfaite? C'est ainsi cependant que nous voyons tant de santés florissantes se dé­truire sans retour. Le sang, comprimé sans cesse vers le cœur, amène dans la constitution d'irréparables désordres : les maladies de poitrine et les anévrismes, qui nous étaient presque inconnus autrefois, se multiplient au­jourd'hui d'une manière tout à fait effrayante: vainement les médecins signalent le danger;

on méprise leurs avertissements, ou bien on es­saie de leur donner le change, et ce n'est qu'a­près avoir ainsi creusé son tombeau, ce n'est que près d'y descendre, qu'enfin on reconnaît les fatales conséquences de la vanité. »

Ces conseils, ces sages réflexions de Cécile, produisaient ordinairement sur ses élèves les effets les plus salutaires, notamment sur Louise, dont le cœur se rattachait de plus en plus à la vertu. Elle devint même si raisonnable et si laborieuse, que son amie la désigna dès lors comme seconde maîtresse de l'ouvroir, et exigea en outre qu'elle prélevât chaque mois, pour son usage personnel, une petite somme dont elle n'aurait nul compte à rendre à la communauté.

Cette seconde faveur toucha si vivement Louise, que sa reconnaissance pour sa géné­reuse amie alla toujours en s'accroissant. C'é­tait la première fois qu'elle pouvait disposer de quelque chose qui lui appartînt en propre ; et cette faculté, toujours flatteuse, quelque désintéressé qu'on soit, la rendit si joyeuse, que souvent elle ne se couchait qu'après avoir contemplé son petit trésor.

Plusieurs mois s'écoulèrent ; diverses grati­fications vinrent grossir ce trésor précieux, et

celle qui le possédait ne tarda pas à songer qu'il pouvait se convertir en une jolie montre d'or. Cécile, tout en recommandant l'éco­nomie, n'exigeait pas qu'on se privât des objets qui peuvent avoir de l'utilité : et quoi de plus utile qu'une montre ! Cependant l'a­mie est consultée; elle permet l'achat ; aussi, sans plus tarder, on décide qu'il s'effectuera le lendemain.

Toute la journée, l'heureuse jeune fille ne pense qu'au charmant bijou; la nuit elle le voit en rêve, et dès que le jour paraît elle est sur pied, suppliant son amie de se hâter pour la suivre chez le marchand, dont la boutique ne doit pas tarder à s'ouvrir. Enfin Cécile est prête, les deux amies vont sortir, lorsque paraît tout à coup Maurice, le père nourricier de Louise. Il est triste, abattu, comme le jour où il fut obligé de la déposer à l'hospice. Frap­pée de l'altération de ses traits, l'orpheline l'in­terroge avec une tendre sollicitude ; et d'abord il veut éluder ses questions, mais elle insiste.

« Père Maurice, lui dit-elle, si vous avez du chagrin, vous ne devez pas me le cacher ; vous savez bien que j'y prendrai part.

—    C'est justement ce que je ne veux pas, répond l'excellent homme ; je ne suis pas venu pour vous affliger, ma chère Louise ; et tenez, d'ailleurs, en vous voyant, je me sens déjà le cœur soulagé:

—N'importe, il faut me dire votre peine... Parions que vous manquez d'ouvrage.

—Quand cela serait, une mauvaise semaine est bientôt passée ; on m'a promis de m'occuper dans huit jours.

—    Et pendant ces huit jours-là vous man­queriez de pain ! Non ! non ! » s'écrie Louise en s'avançant vers son père nourricier, et en lui glissant l'argent qu'elle destinait à l'achat de sa montre.

«Qu'est-ce que cela? demanda Maurice, palpitant d'émotion.

—C'est son gain; vous pouvez l'accepter, » lui répond Cécile; en même temps elle se

tourne vers son élève et la presse sur son cœur.

Cette dernière est radieuse. En vain Maurice la supplie de reprendre son bienfait.

«Eh quoi! voulez-vous donc m'ôter la joie que j'éprouve? O mon bon père ! vous ne sa­vez pas combien je suis heureuse!

—    Mais, répond celui-ci, avec le quart de cette somme je serais déjà riche ; laissez-moi vous remettre le surplus, ma bonne Louise.

—   Je ne reprendrai rien, je veux que vous gardiez le tout.

—   Et vos privations, chère enfant, croyez- vous que je ne les sentirais pas?

—   Est-ce qu'il y a des privations quand le cœur est content? interrompit la jeune fille avec un doux sourire. Tenez, n'insistez plus, ou vous me feriez du chagrin. »

Enfin le brave homme cède à de si tou­chantes instances ; il se hâte de retourner vers ses enfants, pour leur faire partager les bien­faits de sa chère Louise, qu'il bénit mille fois en versant des larmes de tendresse.

« Qu'il y a de bonheur à faire ainsi un peu de bien ! dit cette dernière à son amie, lorsque Maurice se fut éloigné. Comment n'ai-je pas pensé à cela plus tôt ?

—    Aussi tu t'es privée d'une montre, lui répondit Cécile, qui trouvait du charme à lire jusqu'au fond de sa pensée.

—    Sans doute, répliqua l'orpheline ; mais quelle différence avec le plaisir que m'eût fait la possession de ce bijou et celui que je goûte en ce moment! Ah! je suis bien heu­reuse que Maurice soit arrivé avant cette em­plette ; elle ne m'eût donné que des regrets, tandis que maintenant je songe avec bonheur à la joie de cette pauvre famille. »

A ces mots, la bonne Cécile embrassa de nouveau son élève.

«Oui, lui dit-elle; oui, je te trouve bien heureuse de savoir goûter les douceurs de la charité ; c'est un plaisir qui ne s'use pas, ma Louise ; plus on l'éprouve, plus on en devient avide ; c'est par lui surtout que l'âme s'agrandit, qu'elle se rapproche le mieux de son di­vin auteur.

—Oh ! je n'en veux plus chercher d'autre, répliqua la jeune fille: désormais tout ce que je pourrai économiser sur mon entretien sera pour ce bon Maurice, qui, malgré sa pau­vreté, a été si longtemps l'unique soutien de mon enfance. »

Ces derniers mots réveillèrent dans le cœur de Louise les tristes pensées qui venaient trop souvent l'assaillir en songeant aux parents qui l'avaient délaissée; mais peu à peu elle sur­monta cette impression douloureuse, et elle fut le reste du jour d'une gaieté qui enchanta son amie.

 

 

CHAPITRE IV

Le vice nous séduit par tant d'artifices, nous gagne par tant d'attraits, nous pé­nètre par tant d'avenues , qu'il faut une prévoyance infinie, une puissance sans bornes et un soutien sans relâche pour nous sauver de ses pièges.

Bossuet, Sermons.

 

Cependant Julie, que nous avons laissée pour quelque temps, continuait à faire par­tie de l'ouvroir. C'était celui où l'ouvrage se payait le mieux, et la nécessité lui faisait une loi de s'y tenir; mais l'insensée mau­dissait plus que jamais une telle obligation. Forcée, par la froideur que lui témoignait Louise, de se renfermer dans les bornes d'une grande réserve, elle s'ennuyait à périr, et n'avait pas pourtant renoncé à ses cou­pables projets de séduction. Il semblait même que le profond ennui qu'elle éprouvait leur donnât une nouvelle ténacité; mais jusqu'a­lors Fanchette s'était montrée une surveillante si attentive, qu'ils n'avaient pu être mis à exécution.

Malheureusement cette surveillance, qui avait été si utile à la jeune orpheline, vint à cesser tout à coup : Fanchette fut obligée de se rendre en province, auprès d'une sœur de sa mère qui était disposée à la doter. Elle partit sans avoir à peine le temps de prendre congé des deux amies, et son départ laissa la pauvre Louise sans défense.

Julie, néanmoins, se garda bien d'employer alors des moyens semblables à ceux dont elle s'était servie précédemment. Plus prudente cette fois, ce fut par une feinte tristesse, par mille petits soins, qu'elle commença à attaquer la sensibilité de l'innocente enfant, et bientôt

elle parvint à réveiller dans son cœur l'intérêt qu'elle y avait fait naître dans le commence­ment de leur liaison.

Ainsi peu à peu on reprit les causeries mys­térieuses. Elles ne roulèrent d'abord que sur des généralités sans importance ; mais ensuite mille récits attrayants vinrent les animer et leur donner un caractère plus intime. Julie parla de bals, de spectacles : elle avoua qu'un de ses frères, qui était la complaisance même, lui procurait chaque dimanche l'un de ces plaisirs, où d'ailleurs la décence régnait dans toute sa pureté, où l'oreille la plus chaste ne pouvait trouver le plus petit mot à reprendre ; puis elle finit par déplorer le sort des pauvres jeunes personnes qu'une éducation trop austère privait de ces charmantes distractions.

On comprend que de tels discours, ménagés avec art et répétés sous mille formes diffé­rentes, ne pouvaient manquer leur funeste effet sur celle qui se prêtait à les écouter. C'est presque toujours dans ces sortes d'entretiens que les personnes sans expérience se familia­risent avec la pensée du mal. Il s'y montre sous une apparence si candide, si séduisante, et la vertu y est peinte en même temps sous des couleurs si lugubres, qu'il ne tarde guère à exciter contre elle le murmure, et trop sou­vent à la faire déserter.

Ainsi Louise, attirée de nouveau vers Julie, reprit insensiblement du dégoût pour sa pro­fession, et en vint à désirer sa part des plaisirs dont on lui faisait une si attrayante peinture, se persuadant qu'on lui en avait beaucoup trop exagéré le danger.

De là à la volonté d'en jouir il n'y avait pas loin ; aussi cette volonté ne tarda-t-elle pas à se manifester ; seulement on ne savait comment la satisfaire. Le moindre mot dit à ce sujet per­drait indubitablement Julie dans l'esprit de Cécile, et son renvoi serait le résultat d'une telle imprudence. D'un autre côté, recourir à l'adresse, au mensonge, était une chose à laquelle Louise ne pouvait consentir ; en cela, du moins, elle avait encore le courage de ré­sister à sa perfide compagne; mais une cir­constance inattendue vint favoriser les projets de cette dernière.

La confection d'un riche trousseau obligea Cécile à faire un voyage à quarante kilomètres de Paris; elle partit, laissant sa jeune amie à la tête de l'ouvroir ; dès lors toutes les diffi­cultés se trouvèrent aplanies.

Bien des craintes cependant assaillirent l'or­pheline au moment de l'exécution ; il s'agis­sait d'un bal pour le lendemain soir ; elle reculait encore devant l'idée d'y assister à l'insu de sa bienfaitrice; mais l'odieuse Julie, dont le zèle se trouvait stimulé dans cette occasion par un motif secret, combattit ses scrupules avec tant d'art, et elle la força de s'occuper si activement des apprêts néces­saires, que les réflexions cédèrent d'abord à ce funeste ascendant.

Enfin l'heure est arrivée, la toilette com­mence, et mille sentiments divers viennent de

nouveau agiter le cœur de la malheureuse enfant... Eh ! pourquoi donc tant d'émotion ? C'est une chose fort ordinaire que d'aller au bal, diront peut-être quelques-unes de nos jeunes lectrices qui se livrent à ces sortes de divertissements, sans croire qu'ils puissent leur offrir le moindre danger.

Oui, sans doute, c'est une chose très ordinaire ; mais l'habitude n'exclut pas le péril : quand le nautonier affronte volontairement les écueils, il s'expose à s'y briser, et l'imiter est une folie. Louise, d'ailleurs, n'avait personne auprès d'elle qui pût la protéger contre les attaques auxquelles sa jeunesse allait être en butte. Elle sentait confusément que la honte l'attendait au milieu de cet essaim d'étourdis et de jeunes débauchés qui composent d'or­dinaire les réunions où chacun est libre de se faire admettre ; et la rougeur qui déjà cou­vrait son front semblait l'avertir qu'elle allait commettre une faute.

Toutefois Julie, ayant achevé de la parer, la conduisit devant un grand miroir, et là ses répugnances furent vaincues ; les dangers du lieu où on allait la conduire, le chagrin qu'elle préparait à l'amie de son enfance, si cette dernière venait à découvrir sa téméraire action, tout disparut devant le plaisir qu'elle goûta en contemplant sa beauté.

Oui, se dit-elle intérieurement, Julie a rai­son; ce serait réellement dommage que l'on ne me vît pas. Ces fleurs, ces rubans, me vont à ravir. Quelle différence de cette charmante coiffure à celle que Cécile me fait porter ! Vrai­ment c'est à peine si je me reconnais moi-même... Oh! que du moins une fois dans ma vie j'aie la joie de me montrer ainsi !

Et, dans son impatience du triomphe, elle presse sa compagne de hâter son départ. Celle- ci cependant n'a pas encore mis la dernière main à sa toilette.

Pendant qu'elle la termine, Louise croit entendre quelque bruit dans le dortoir des jeunes filles confiées à ses soins. Inquiète, elle prend une lumière, entre d'un pas léger dans un oratoire contigu à cette pièce; puis, ayant écouté attentivement, elle reconnaît que tout est tranquille, et va pour retourner auprès de Julie, quand tout à coup une puissance irrésis­tible l'arrête. En passant elle a jeté un regard furtif sur un grand christ devant lequel elle a coutume d'aller se prosterner chaque jour, et la voilà maintenant tremblante, éperdue, n'osant plus lever les yeux sur le signe sacré de notre rédemption : elle veut fuir, et reste immobile ; une sueur froide inonde son visage, une pro­fonde terreur glace son âme; elle essaie de lutter contre cette force invincible qui la re­tient; mais mille pensées viennent l'accabler à la fois, elle entend le cri de sa conscience, elle voit l'abîme où elle allait se précipiter ; alors, tombant à genoux et jetant loin d'elle les fleurs qui ornent sa tête :

« Grâce! grâce ! mon Dieu, dit-elle, je vous oubliais; j'allais vous offenser; pardonnez-moi ce moment d'erreur! je suis toujours votre enfant ; mon cœur a entendu votre voix misé­ricordieuse ; il est encore à vous tout entier et pour jamais. »

En achevant ces mots, elle ose enfin contem­pler l'image du Sauveur, et les larmes qu'elle répand lui rendent une paix délicieuse.

C'est en ce moment que paraît Julie.

« Que signifient cette posture, ces fleurs, ces rubans épars! dit-elle stupéfaite. Oubliez- vous, chère Louise, qu'il faut partir, que déjà mon frère nous attend en bas, avec les autres personnes qui doivent nous accompa­gner au bal ?

—Je n'y veux plus aller, répond l'orpheline en demeurant à genoux, et je demande pardon à Dieu d'avoir pu céder à un projet si cou­pable. Retirez-vous d'ici ; vos plaisirs ne me tentent plus.

— Que je me retire! vous n'y songez pas; il faut que vous me suiviez ; vous l'avez pro­mis, votre refus actuel est un caprice sans exemple : on ne se joue pas ainsi des gens.

Allons, point d'enfantillage; venez, je vous en supplie. »

En même temps la misérable s'efforce de faire relever Louise ; mais celle-ci la repousse en lui disant :

« Laissez-moi, ou j'appelle à l'instant toutes les jeunes filles de l'ouvroir.

— Eh bien ! moi aussi, j'appellerai, » ré­plique Julie furieuse.

En même temps elle se précipite dans la pièce voisine, puis sur l'escalier, ayant l'in­tention sans doute de faire monter son frère, afin qu'il l'aide à entraîner Louise.

Heureusement ce dessein ne put s'accom­plir ; elle fut à peine sortie, que cette dernière courut vers la porte, et la barricada si bien, que toute tentative pour l'ouvrir en dehors fut rendue impossible. Cependant les craintes de la pauvre enfant ne s'apaisèrent qu'après le départ de Julie, et ce ne fut qu'au bout d'un quart d'heure d'inutiles instances que celle-ci se décida à s'éloigner.

Délivrée de ses importunités, Louise re­tourna aussitôt au pied de la croix pour y épancher son cœur. Elle comprenait que le changement subit qui venait de s'opérer en elle était une inspiration céleste, et cette pen­sée la touchait si profondément, que son émo­tion ne pouvait se traduire que par des larmes.

L'impie qui lirait ces lignes les taxerait sans doute d'exagération ; car il ignore la joie inef­fable qui se répand dans une âme chrétienne quand Dieu daigne lui faire sentir un mouve­ment de sa grâce; mais cette joie si délicieuse éprouvée par Louise, les cœurs purs la com­prendront ; ils y trouveront un nouvel exemple de l'efficacité de la foi, et de nouveaux motifs pour persister dans les principes religieux, sans lesquels la vertu n'est qu'un vain mot, et le monde un vaste écueil.

Ainsi revenue tout entière à cette foi su­blime qui seule peut nous faire traverser la vie avec sûreté, l'orpheline reconnut tout ce qu'elle devait à la bonté de Dieu, et sa conviction sur ce point devint d'autant plus pro­fonde, que peu d'instants après une lettre tombée sous sa main acheva de l'éclairer sur le danger qu'elle avait couru.

On se rappelle que depuis longtemps l'o­dieuse Julie cherchait à sortir de l'obscurité qui blessait son orgueil. Pour y parvenir, elle avait vainement tenté les plus vils moyens, lorsque tout à coup elle imagina de faire servir l'innocente Louise au succès de ses vues. Il s'agissait, d'entrer comme figurante à la solde d'un directeur de théâtre qui se montrait dif­ficile dans le choix de ses sujets. Déjà il avait refusé d'admettre Julie parce que son extérieur ne lui semblait pas assez séduisant; mais on vint à lui parler de la jeune orpheline : on lui vanta ses grâces, sa beauté, et il promit de recevoir les deux compagnes à la fois, si la plus jeune était telle qu'on la lui représentait. Par suite de cette convention faite à l'insu de la trop crédule enfant, i1 avait donc mis tout en usage pour la décider à se rendre au bal, où l'infâme marché devait se conclure, et sa perte était assurée, si elle eût eu le malheur de céder à la misérable qui avait résolu de la faire des­cendre à son niveau.

Louise n'était pas encore revenue de ses premières émotions, lorsque la Providence fit tomber sous sa main la lettre où cette horrible intrigue se trouvait expliquée. Dans sa précipi­tation , Julie avait sans doute laissé échapper ce papier. Il ne portait aucune suscription, et l'orpheline le déplia sans rien soupçonner. Apercevant toutefois son propre nom dès la première ligne, elle continua sa lecture, et rien ne saurait rendre ce qu'elle éprouva après l'a­voir achevée. Dans son saisissement, elle de­meura d'abord comme anéantie ; puis, ramas­sant le fatal écrit, qu'elle avait laissé tomber à ses pieds, elle le relut, cherchant encore à se persuader qu'elle en avait mal interprété le sens ; mais le projet de l'avilir, de l'enlever à son amie, à sa vie innocente et paisible, pour en faire une fille de théâtre, était trop clairement expliqué pour que l'ombre d'un doute pût lui rester longtemps sur ce point ; et ce fut alors surtout qu'elle comprit toute la gravité de la faute qu'elle avait commise en renouant avec une créature si perverse la liaison dont l'honnête Fanchette lui avait montré le danger. Se retraçant en même temps son ingratitude envers la généreuse Cécile, l'abus de confiance dont elle avait été sur le point de se rendre cou­pable en quittant furtivement une maison con­fiée à sa garde, elle demeura accablée sous le poids de ces pensées amères, et s'abandonna au plus vif chagrin.

Cependant il fallut bientôt qu'elle composât ses traits pour paraître devant les jeunes ou­vrières , qui se rassemblèrent dès le point du jour, et qui vinrent lui parler de leur maîtresse chérie, attendue le soir même.

Cécile s'était toujours montrée si bonne, si juste envers ses élèves ; qu'elle en avait obtenu un attachement presque filial. Aussi ce fut d'un commun accord qu'elles improvisèrent une petite fête pour célébrer son retour. Le siège où elle devait s'asseoir fut entouré de fleurs ; la plus savante de la bande joyeuse composa des couplets, que l'on trouva charmants; ils furent appris et répétés en chœur avec tout l'élan d'une franche gaieté, et l'on se remit en­suite à l'ouvrage avec tant d'ardeur, que les intérêts de la maison ne souffrirent aucune­ment du temps qu'on avait perdu.

Durant ces divers préparatifs, Louise, tou­jours plus accablée de douleur, demeura comme suspendue entre le désir de revoir son amie et la crainte de l'aborder.

« Hélas ! se disait-elle avec amertume, toutes ces jeunes filles vont l'embrasser avec joie, car elles n'ont rien à se reprocher. Protégées par leur humilité, elles ont échappé aux regards du vice ; tandis que moi, malheureuse, j'ai été désignée par lui comme une proie facile... 0 toi qui m'as comblée de tant de soins, de tant de bienfaits, que diras-tu lorsque tu sauras dans quel piège ta sœur d'adoption allait tomber, Ah ! n'est-ce pas déjà être flétrie que d'a­voir donné lieu à des entreprises aussi in­fâmes ! »

Ce fut au milieu de ces tristes pensées que la pauvre enfant vit arriver Cécile. Elle réussit néanmoins, dans le premier moment, à lui dérober son trouble ; mais quand les élèves se furent retirées, quand elle se trouva seule en présence de cette amie, dont elle avait blessé la généreuse affection, ses pleurs, trop long­temps retenus, coulèrent en abondance, et le pénible aveu lui échappa. Peignant tour à tour sans nul déguisement ses intentions, ses com­bats intérieurs, son imprudente confiance en la perfide Julie, elle en vint à raconter toutes les circonstances de la nuit précédente, et finit par montrer à son amie la lettre qu'elle avait trouvée. En la lisant, cette dernière éprouva une si vive indignation, ses traits peignirent en même temps une peine si profonde, que l'orpheline se crut à jamais perdue dans son cœur ; mais, rassurée aussitôt par les plus doux témoignages d'attachement, elle s'écria à tra­vers ses larmes :

«Eh quoi! tu me pardonnes, tu ne me re­proches ni l'inconséquence de ma conduite, ni la noire ingratitude dont j'ai payé tes bien­faits?

—Pauvre enfant, lui répondit Cécile, quels reproches pourrais-je t'adresser, que déjà tu ne te sois faits à toi-même? Serai-je donc plus sévère que ce Dieu de bonté qui a daigné te re­tenir au bord de l'abîme! Non, quelque pénible que me soit cette épreuve, loin d'altérer mes sentiments pour toi, elle redoublera ma solli­citude. Dans tout ceci d'ailleurs je ne suis pas exempte d'imprudence : j'aurais dû admettre moins légèrement la misérable Julie, et veiller avec plus de soin sur le dépôt que la Provi­dence m'a confié; c'est un devoir que je m'engage à mieux remplir désormais. Ne t'afflige donc plus ; le Ciel est pour nous ; nous saurons déjouer les pièges des méchants. Cependant n'oublie pas que le choix d'une amie est une chose très-importante, surtout à ton âge : si ce choix est bon, il nous maintient dans le chemin de l'honneur et de la vertu ; s'il est mauvais, il nous ouvre presque infailliblement celui du vice. Ainsi l'espérance de la perfide qui t'abusait était bien de t'y conduire. Une fois dans ses mains et dans celles de ses complices, vainement tu aurais cherché à leur échapper ; de telles gens ne reculent pas devant le crime, et ta perte était assurée. »

Ces dernières paroles, quoique prononcées du ton le plus doux, portaient en elles-mêmes un tel caractère de vérité, qu'elles ajoutèrent encore aux craintes ainsi qu'aux regrets de Louise ; cependant son amie la rassura de nou­veau avec tant d'affection, qu'elle finit par retrouver un peu de calme.

Le lendemain de ces diverses scènes, Julie se présenta à l'ouvroir. Elle s'était aperçue de la disparition de sa lettre ; aussi, maudissant son imprudence, elle arriva de très-bonne heure, espérant trouver un moment favorable pour parler en secret à l'orpheline : son attente fut trompée; elle ne vit que Cécile.

« Que voulez-vous? lui demanda celle-ci d'un ton sévère ; et comment osez-vous vous présenter encore dans une maison où je me reproche amèrement de vous avoir admise? Retirez-vous, et surtout n'ayez jamais la har­diesse d'aborder aucune des jeunes personnes confiées à mes soins ; sans quoi la preuve de votre infamie passerait à l'instant même entre les mains de l'autorité, et vous savez quelle serait votre punition. »

Julie voulut répliquer par un audacieux men­songe ; mais Cécile, indignée, reprit aussitôt : « Vous ne sauriez m'abuser ; vos pièges me sont connus; sortez, vous dis-je, si vous n'ai­mez mieux être chassée honteusement. »

Ici Julie, espérant toucher l'excellente fille, tomba à Ses pieds et fondit en larmes. Cécile, en effet, cédant à un mouvement de pitié, lui dit d'un accent plus doux :

« Ce n'est pas devant moi qu'il faut vous prosterner, c'est devant Celui qui punit le mé­chant, et qui peut aussi lui faire miséricorde, s'il le voit abjurer ses fautes. Si donc il était vrai que le repentir entrât dans votre âme, parlez sans crainte ; je puis encore vous aider, non en vous employant ici, mais en vous fai­sant ouvrir une sainte maison où vous pourrez rentrer dans la voie du bien et réparer vos funestes erreurs. »

A cette proposition, Julie sourit dédai­gneusement.

« Je vous entends, reprit Cécile ; ce n'était pas à un tel but que tendaient vos feintes larmes; vous me dressiez un nouveau piège, espérant ainsi renouer avec une innocente en­fant la liaison qui a failli la perdre. Allez donc, puisque le vice s'est, à ce point emparé de votre cœur ; demeurez son esclave. Je vous avertis pourtant qu'un jour vous regretterez amère­ment d'avoir rejeté mes offres, parce que tôt ou tard la main de Dieu s'appesantira sur vous ; alors vos larmes seront sincères; mais elles ne remédieront pas aux maux que vous vous serez si volontairement attirés. »

Plus irritée qu'attendrie de ce langage, celle à qui il s'adressait se hâta de sortir ; et la bonne Cécile, qui déplorait un tel endurcissement, alla apprendre à Louise ce qui venait de se passer. Cette dernière, en l'écoutant, rougit encore d'avoir pu s'attacher à une fille aussi perverse, et renouvela à son amie la promesse qu'elle s'était faite à elle-même de ne jamais contracter aucune liaison à son insu.

Cette promesse, elle la tint religieusement, et les réflexions que lui suggéra le danger qu'elle avait couru fortifièrent tellement sa raison et sa piété, qu'elle n'eut plus aucun ef­fort à faire pour éloigner entièrement de son cœur les mouvements de vanité qui avaient failli l'entraîner vers les plaisirs du monde.

Jusque-là aussi, Louise n'avait pas su mettre ses loisirs assez à profit pour se livrer à des lectures qui pussent l'intéresser et développer en même temps son intelligence. Guidée par les

conseils de son excellente amie, elle répara le temps perdu ; et ces lectures lui devinrent si profitables, que l'ennui fut désormais banni de son esprit.

« En vérité, disait-elle quelquefois à Cécile, je ne comprends pas l'indifférence que j'ai d'a­bord montrée pour ce genre de délassement ; c'est pourtant le plus facile et le plus fruc­tueux ; il est à la portée de chacun, et, loin de laisser des regrets après lui, il nous enrichit toujours de quelque chose. En lisant un bon livre, la pensée s'élève, s'agrandit; elle s'as­socie aux nobles sentiments qui s'y trouvent exprimés, et l'on se sent devenir meilleur à mesure qu'on l'étudie davantage. »

On voit par ces paroles que désormais les idées de la jeune ouvrière ne se bornèrent plus à par­courir le cercle étroit où elles avaient été renfer­mées jusqu'alors. En fut-elle plus heureuse? demandera-t-on peut-être. Assurément ; car les lectures dont elle se nourrissait, loin d'exciter dans son cœur de mauvais penchants, loin de donner l'éveil à des vœux ou à des projets chi­mériques, lui montraient la vanité des choses qui passent, et qui nous déchirent dans leur course rapide; elles la prémunissaient contre les dangers du monde, contre ses artifices, ses déceptions ; elles lui faisaient chérir la vertu, goûter le charme de la vie intérieure, et la pré­paraient en même temps à subir avec courage les épreuves qu'il plairait à Dieu de lui envoyer.

Ce fut donc sans nul effort que Louise s'ac­coutuma dès lors à son humble condition. Dé­pouillée de tout orgueil, mais stimulée par une noble émulation, elle profita des nombreuses relations que son amie avait réussi à établir, pour multiplier le genre d'ouvrages exécutés dans leur atelier, et pour leur donner à tous une égale perfection. Grâce à son goût exquis, elle inventa, en lingerie et en broderie, plu­sieurs modes qui furent adoptées par l'opu­lence; et la prospérité de l'établissement s'ac­crut encore.

Cependant Louise n'en fut ni plus fière, ni plus recherchée dans sa mise : son seul luxe consista dans un joli ameublement et dans la possession de quelques bons livres. Lorsqu'elle fut satisfaite sur ce point, elle restreignit telle­ment ses dépenses personnelles, que Cécile lui demandait souvent à quoi elle employait l'ar­gent dont elle continuait à lui abandonner le libre usage. « Je le place, » répondit-elle en riant, ajoutant tout bas « Oui, je le place sans intérêts sur la terre, mais à usure dans le ciel. » En effet, les épargnes particulières de la pieuse enfant passaient presque entièrement entre les mains des pauvres, dont le plus inté­ressant à ses yeux était toujours son bon père nourricier. Chaque mois il en recevait la meil­leure part ; le reste de sa modeste aumône était donné à d'infortunées mères de famille, pour lesquelles, par un autre sentiment, Louise se sentait aussi une grande prédilection. Multi­pliant ainsi ses jouissances, elle songeait alors sans nulle envie au monde qu'elle avait tant désiré connaître, et elle disait :

« Là on s'agite, on rit, on pleure tour à tour, et la vie se précipite comme un torrent, sans qu'on ait le temps de prévoir où elle doit abou­tir ; ici, au contraire, elle s'écoule sans bruit, sans agitation, mais pleine d'innocents plaisirs, de saintes espérances. O mon Dieu! je vous re­mercie ; vous m'avez fait le meilleur lot. »

Outre ces plaisirs si purs que la jeune ou­vrière était parvenue à se créer, elle avait la satisfaction de concourir au bonheur de tout ce qui l'entourait, et de voir la bonne Fanchette, pour laquelle elle éprouvait toujours un sin­cère attachement, dans une position tout à fait prospère.

Dotée par la sœur de sa mère, et mariée depuis quelques mois à un ouvrier aussi hon­nête que laborieux, cette excellente femme continuait à travailler pour l'ouvroir des deux amies, et jouissait ainsi d'une sorte d'aisance dans son ménage. Pour elle, cette situation était la félicité dans toute sa plénitude ; aussi ne se lassait-elle pas de dire à Louise :

« Ma mère avait bien raison : le sort d'une ouvrière qui possède la santé, le courage et l'intelligence de ses travaux, est mille fois plus heureux que celui de toutes ces grandes dames qui s'épuisent à chercher des joies là où il n'y a trop souvent que mensonge et folie. Il est pourtant, continuait Fanchette, bien des jeunes filles qui pourraient vivre contentes dans leur position, et qui s'obstinent à la quit­ter pour aller chercher plus haut le bonheur qu'elles tiennent dans leurs mains. Souvent même elles abandonnent sans regret les pa­rents , les amis qui les ont comblées d'affec­tion, et vont quelquefois jusqu'à les renier... Oh ! c'est là un excès d'ingratitude et d'orgueil qui ne peut demeurer impuni. Quant à nous, ma chère Louise, restons paisiblement dans la voie que la Providence nous a tracée ; si elle paraît obscure aux yeux du monde, elle est très-certainement agréable au bon Dieu, et cela suffit pour nous la faire préférer. »

Ces conversations, auxquelles Cécile prenait souvent part, avaient toujours du charme pour l'orpheline, parce qu'elles satisfaisaient en même temps sa raison et son cœur. D'un autre côté, la famille de Fanchette la comblait de tant d'égards, de tant de prévenances, qu'elle ne se sentait plus isolée dans la vie.

Il règne, en général, dans les relations des classes inférieures un abandon, une chaleur de dévouement qui ne se trouvent pas toujours au même degré chez les personnes d'un rang supérieur. Ce n'est pas assurément que la cul­ture de l'esprit puisse altérer la générosité de nos sentiments ; elle ne tend, au contraire, qu'à les élever et à les ennoblir ; mais le contact du monde, où surnagent tant de passions diverses, vient parfois détruire ce que l'instruction, ce que la bonne éducation ont édifié ; tandis que pour l'artisan honnête cet inconvénient est moins à craindre. Plus simple, moins exigeant dans ses goûts ainsi que dans ses besoins, il porte habituellement au fond de son cœur un calme, une gaieté qui le disposent plus favorablement envers ses semblables, surtout quand l'instruction religieuse est venue régler ses penchants et lui inspirer l'amour du bien. Comprenant alors tout le prix de la vertu,. il la pratique sans effort comme sans ostenta­tion , et ses amitiés sont aussi franches que solides.

Louise, entourée de ces bonnes gens, éprou­vait donc cette douce sécurité, ce contente­ment intérieur de l'âme, qui font couler la vie sans orages. Si quelquefois sa pensée cher­chait à percer le mystère de sa naissance, si ses pleurs coulaient encore en songeant qu'elle était privée des aresses maternelles, elle ré­capitulait aussitôt les consolations qui lui avaient été accordées dans son malheur, et son chagrin s'apaisait bientôt.

 

CHAPITRE V

L'épreuve la moins équivoque d'une vertu solide, c'est l'adversité.

MASSILLON, Oraisons funèbres.

 

L'orpheline atteignit sa vingtième année sans qu'aucun autre souci vînt troubler la paix dont elle jouissait au sein de l'amitié ; et tout jusqu'alors, nous l'avons dit, prospérait si bien aux deux compagnes, que déjà elles pouvaient entrevoir l'époque où il leur serait permis, sinon d'abandonner leurs travaux, du moins d'en ralentir un peu l'activité. Mais, hélas ! ici-bas le bonheur n'a jamais de longs jours, et ses plus doux sourires ne sont souvent que de fausses promesses. Cécile et Louise ne sen­tirent que trop cette vérité; car les plus dures épreuves vinrent les frapper au milieu même de toutes leurs espérances. La première eut une maladie grave dont l'effet fut de la priver presque entièrement de la vue. Dès lors un chagrin profond s'empara de son âme, et ses organes s'affaiblirent au point que sa jeune compagne ne pouvait plus la quitter un seul moment sans la trouver baignée de larmes.

Cette dernière cependant, loin de perdre courage, multiplia ses efforts pour lui faire supporter une si grande affliction ; jour et nuit elle la soigna avec un zèle infatigable ; elle ap­porta en même temps une telle assiduité dans la surveillance de l'ouvroir que rien ne souf­frit du triste état de Cécile. Ainsi le malheur dont gémissait celle-ci n'entraîna pas la perte de son aisance, et ce fut pour Louise une puis­sante consolation. Mais les fatigues, les soins pénibles auxquels elle se condamna ne furent que le faible prélude des malheurs qui l'atten­daient.

Une nuit qu'elle avait prolongé son travail auprès de sa languissante amie qui sommeil­lait, des cris sinistres, le feu ! le feu ! viennent tout à coup la glacer d'épouvante. Au même instant elle voit une fumée épaisse envahir la chambre de la pauvre malade. Éperdue, elle vole au dortoir de ses élèves, les appelle, puis revient auprès de son amie, la prend dans ses bras, et trouve la force de l'emporter vers l'escalier ; mais déjà cette voie de salut est en­vahie par les flammes ; le foyer de l'incendie est au rez-de-chaussée, et il ne reste au­cune autre issue...

« O Ciel ! que devenir? dit Cécile d'une voix lamentable ; laisse-moi, Louise, laisse-moi ! tâche de te sauver avec ces pauvres enfants, il n'y a qu'un étage à franchir...

— Tu le franchiras avec nous, ou je mour­rai avec toi, » répond Louise en ouvrant une fenêtre qui donne sur la rue, et sous laquelle déjà la foule est rassemblée.

« Secourez-nous ! » s'écria l'infortunée avec l'énergie du désespoir.

An même instant les échelles sont dressées. Poussées par la peur, les jeunes ouvrières se précipitent dessus, mais les deux amies sont encore dans la chambre, dont le plancher me­nace de s'écrouler.

« Du courage, Cécile ! dit Louise ; pose tes pieds sur l'échelle, ne crains rien, je la tien­drai jusqu'à ce que tu sois en bas.

 —« Impossible ! » répond la pauvre infirme, qui essaie vainement d'obéir ; et c'en était fait de ces deux amies fidèles si un homme géné­reux, témoin de leur détresse, ne se fût dévoué pour les sauver. Franchissant l'étage, et sai­sissant la malade d'un bras vigoureux, il parvient à la descendre au milieu des vives acclamations de la foule.

À son tour, Louise s'élance sur les échelons ; déjà elle en a franchi plusieurs, lorsqu'on la

voit remonter précipitamment, et reparaître ensuite tenant un petit coffret. Alors les flam­mes tourbillonnent autour d'elle comme un vol­can, la fumée la suffoque, sa tête se perd, son corps chancelle, et de toutes parts on pousse des cris d'effroi ; mais le même homme qui s'est déjà dévoué vole à son secours; il la dirige, il la soutient dans sa route périlleuse, et la porte ensuite dans les bras de Cécile.

Comment exprimer les émotions de ces deux infortunées, lorsque, revenues un peu à elles- mêmes et s'étant assurées que toutes leurs élè­ves étaient hors de danger, elles essayèrent d'exprimer leur reconnaissance à celui qui les avait si généreusement arrachées à la mort?

« Ne me remerciez pas, leur dit celui-ci; je suis assez payé par le bonheur que j'éprouve. Veuillez seulement m'indiquer dans quel lieu vous voulez être conduites.

— Chez nous ! chez nous ! » s'écrient à la fois plusieurs personnes du voisinage qui sont ac­courues auprès des deux amies ; et quelques minutes après elles se trouvent établies dans un logement, où chacun s'empresse de leur porter les objets de première nécessité. Tous ces bienfaits ne sont dus qu'à de pauvres ar­tisans; mais, nous l'avons dit, l'absence des richesses n'exclut pas la bonté du cœur; subir l'épreuve de l'infortune, c'est souvent ap­prendre à y compatir.

Ce fut donc entourées de la plus douce compassion, de la plus active charité, que les deux amies passèrent les premiers moments qui suivirent l'affreuse catastrophe dont elles avaient failli être victimes. Leur libérateur s'était fait connaître comme médecin, et les prescriptions qu'il laissa à Cécile en s'éloignant produisirent sur celle-ci un effet si salutaire, qu'après quelques heures de sommeil elle se trouva dans un état meilleur que l'événement ne permettait de l'espérer.

Quand elle s'éveilla, Louise seule était assise à ses côtés, et leurs larmes se confondirent dans une longue et douloureuse étreinte.

«Ruinées! ruinées sans ressource! dit en­suite la pauvre infirme d'une voix brisée.

—     Oui, répondit Louise, oui, tout a été la proie des flammes ! mais le bon Dieu nous reste, chère Cécile !

—    Sans doute, reprit celle-ci, et je rends grâces à sa bonté ; c'est elle qui envoya vers nous ce noble jeune homme dont le courage nous a sauvées d'un si affreux péril ; mais quelle vie misérable nous est laissée ! Impo­tente, presque aveugle, que puis-je faire maintenant pour gagner mon pain ?

—    Ne le gagnerai-je pas pour toi? répondit vivement la jeune fille. Écoute, Cécile : le Seigneur nous envoie, il est vrai, une grande, une terrible épreuve ; mais c'est à nous de la supporter avec résignation, si nous voulons être bénies. Offre-lui tes souffrances, moi je lui offrirai mon travail de chaque jour, et il daignera soutenir nos efforts ; tu sais bien qu'il aime ceux qui souffrent en son nom et qui s'abandonnent à sa volonté.

— Louise, que tu es bonne! que j'aime à t'entendre parler ainsi ! Cependant laisse-moi t'exprimer mes craintes; pardonne-moi si je ne puis sans un mortel chagrin me voir une charge pour toi...

—Ai-je donc eu de pareilles craintes, moi, interrompit l'orpheline, lorsque, pour soigner mon enfance, tu sacrifias tes plus belles an­nées, et que tu me comblas ensuite de tant de bienfaits? Ah ! quand deux existences se sont confondues ainsi, tout est nivelé entre elles : elles s'appartiennent, elles n'ont plus le droit de calculer laquelle l'emporte dans son dé­vouement ; et l'amitié te fait une loi d'accepter aujourd'hui celui de ta Louise. »

Après ces mots, les deux amies se jetèrent de nouveau dans les bras l'une de l'autre, et cette fois leurs larmes coulèrent avec moins d'a­mertume : elles sentaient que sous le poids de l'adversité il est des affections qui consolent, surtout quand c'est la vertu qui les cimente.

En voyant son amie plus calme, Louise songea à lui montrer le petit coffret qu'elle avait si courageusement sauvé de l'incendie. Il contenait les divers objets qui pouvaient ser­vir à la faire reconnaître, si le Ciel permettait qu'elle retrouvât ses parents ; aussi ce fut avec une joie profonde qu'elle étala ces divers ob­jets devant son amie.

« Tiens, vois-tu, lui dit-elle, comme Dieu est bon : il m'a laissé emporter mon cher tré­sor. Oh ! si tu savais comme la vue de tout cela émeut mon cœur ! Regarde ce beau châle ; il appartenait sans doute à ma mère ; plus heu­reux que moi, il l'a touchée, lui ! »

En parlant ainsi, la pauvre enfant portait le châle à ses lèvres avec un mélange de tendresse et de respect ; puis examinant, pour la cen­tième fois peut-être, le chiffre qui ornait la bourse, ainsi que la bague trouvée suspendue à son cou par sa nourrice, elle prit la résolution de porter habituellement ce dernier objet.

« A présent, continua-t-elle, je puis bien parer ma main de cette bague ; c'est au péril de ma vie que je l'ai disputée aux flammes ; elle est doublement mon bien, et sa vue soutiendra mes espérances. »

Ayant ensuite remis soigneusement dans le petit coffret le reste de son trésor, elle songea

à se procurer, ainsi qu'à son amie, quelques vêtements qui leur étaient indispensables. La Providence y avait pourvu : Fanchette, ayant appris leur malheur, entra en ce moment chargée de tout ce qui leur était nécessaire, et bientôt l'une et l'autre furent habillées con­venablement pour leur situation.

« Venez, leur dit ensuite l'excellente femme en pleurant à chaudes larmes, venez chez nous ; vous y trouverez des cœurs qui compa­tiront à vos peines, et qui s'efforceront de les alléger. »

Vivement touchées de ces offres, les deux amies la remercièrent avec effusion ; mais ne voulant pas être une charge pour le jeune ménage, elles consentirent seulement à louer dans son voisinage un modeste local qui se trouvait vacant, et le soir même elles allèrent s'y établir.

Hélas ! ce n'était plus cette riante demeure où naguère elles jouissaient de tous les agré­ments, de tout le bien-être que procure l'ai­sance : c'étaient de pauvres chambres toutes dégarnies, où elles ne voulurent accepter de la compatissante Fanchette que les meubles indispensables ; et ce dénuement parut d'abord bien pénible à l'infortunée Cécile. L'orpheline, en apercevant les pleurs qu'elle cherchait à lui dérober, sentit aussi son courage faillir ; peu à peu cependant elle reprit toute son éner­gie naturelle. Examinant alors avec réflexion leur situation présente, elle vit qu'en retirant les fonds produits par des économies qu'elles avaient faites depuis cinq ans, elles pourraient payer les marchandises détruites par l'incen­die , et qu'aucune des maisons de commerce qui les leur avaient confiées ne perdrait à ce désastre.

C'était là une des plus puissantes consolations qu'elle pût offrir à Cécile. Après avoir établi ses calculs d'une manière aussi claire que précise, elle les lui communiqua, et par­vint ainsi à la rassurer sur la continuité de leurs travaux.

Elles n'avaient plus, il est vrai, la bonne sœur Madeleine pour les protéger dans un nou­vel établissement : depuis longtemps déjà la charitable fille avait été envoyée en province, et ses anciennes élèves ne pouvaient plus en attendre que des vœux ; mais elles avaient mis en Dieu leur espérance, et elles éprouvèrent bientôt que cette espérance n'est jamais déçue, quand elle émane d'une véritable piété.

Dès le lendemain toutes les jeunes per­sonnes que l'incendie avait chassées de l'ouvroir vinrent, suivies de leurs mères, offrir aux deux amies de travailler chez elles gra­tuitement jusqu'à ce qu'une partie de leur désastre fût réparée. Une telle proposition était trop honorable aux deux maîtresses pour qu'un vain orgueil la leur fît repousser; aussi l'une et l'autre ouvrirent leurs bras à ces dignes mères de famille qui s'associaient si généreu­sement à leur infortune, et il fut convenu que jusqu'au moment où l'ouvroir serait de nouveau en voie de prospérité, les jeunes ouvrières qui le composaient viendraient y travailler en qualité d'externes, sans aucune sorte de rétribution. En attendant, deux d'entre elles demandèrent à rester auprès de Cécile, tandis que Louise irait au dehors va­quer aux intérêts communs ; et dès ce moment le chagrin fut presque banni de la demeure des pauvres incendiées.

Oui, quand c'est Dieu qui console, l'adver­sité ne saurait abattre l'âme : celui qui lève incessamment les regards vers ce consolateur suprême trouve bientôt la force de gravir les aspérités de sa route, quelque difficile qu'elle soit ; à travers ses maux, il sourit à l'espoir d'un meilleur avenir, et il sent parfois au dedans de lui-même des joies ineffables que les heureux de la terre ne peuvent goûter, parce qu'ils ne savent pas les comprendre.

Ces convictions étaient gravées trop avant dans le cœur de la jeune ouvrière pour qu'elle ne cherchât pas à y puiser toute la résignation dont elle avait besoin ; aussi son premier mou­vement, en quittant Cécile, fut d'aller se re­tremper par la prière au pied des autels. Là ses larmes coulèrent encore abondamment ; mais déjà c'étaient des larmes de reconnaissance, et celles-là sont toujours sans amertume.

Cependant Louise éprouva tout à coup, à la sortie de l'église, une grande perplexité : il s'agissait pour elle de régler plusieurs affaires d'intérêt dont jamais elle ne s'était occupée directement. Aussi ce ne fut pas sans peine qu'elle vainquit sa timidité. Enfin, poussée par l'ardent désir de tranquilliser sa compagne, elle se présenta chez le dépositaire de leur mo­deste avoir. Heureusement celui-ci était un homme de bien ; quoique la pauvre enfant n'eût plus aucun titre à faire valoir, il consentit, sur son simple reçu et celui de Cécile, à lui faire le remboursement immédiat des fonds dé­posés , offrant même de lui ouvrir ensuite un crédit, si elle le jugeait nécessaire au rétablis­sement de sa maison.

Une offre aussi généreuse était bien de nature à fortifier le courage de Louise ; car, si d'un côté elle était résolue à n'en pas faire usage, de l'autre, elle y trouvait la preuve que nos actes de vertu, toujours récompensés dans le ciel, le sont aussi, plus souvent qu'on ne croit, parmi les hommes. Sans doute il est en ce monde bien des travers et bien des vices : la mauvaise foi, la perversité et l'égoïsme s'y montrent tour à tour d'une manière bien odieuse ; mais, à côté de ces vices dégradants, combien de bonnes actions, combien de nobles cœurs nous réconcilient avec l'humanité, et nous forcent à l'admirer, tout en gémissant sur ses faiblesses !

Ainsi l'orpheline, depuis le malheur qui l'avait frappée, ne rencontrait que des sym­pathies ; pauvres et riches, tous se plaisaient à lui donner des marques de compassion et d'estime, et ce concours de sentiments géné­reux était pour elle une si douce récompense, que dans son cœur la joie égalait presque la peine.

Le jour même, toutes les marchandises con­fiées aux deux amies, et qui avaient été la proie des flammes, furent payées intégrale­ment ; alors les diverses maisons de commerce auxquelles elles appartenaient s'empressèrent d'offrir à Louise de nouveaux objets à confec­tionner, et lui promirent de ne la laisser jamais manquer d'ouvrage.

Tranquille sur l'avenir, elle se hâta donc de retourner vers sa bien-aimée Cécile. Il lui restait à peine de leurs épargnes de quoi sub­sister pendant une semaine ; mais elle se disait tout bas : « Nous ne devons plus rien, et dans huit jours, je l'espère, j'aurai gagné de quoi vivre la semaine suivante : combien d'hon­nêtes ouvriers sont moins heureux ! »

Quand l'orpheline regagna sa demeure, les plus nobles inspirations de la vertu se reflé­taient sur sa charmante figure, et son air était à la fois si doux, si modeste, qu'il était impos­sible de la voir sans lui porter le plus vif intérêt. Aussi ce fut là l'impression qu'elle produisit sur l'homme qui l'avait sauvée. Il était auprès de Cécile lorsqu'elle rentra ; et, en voyant la pieuse résignation dont cette jeune fille s'était armée dans son infortune, il se sentit pénétré pour elle d'un véritable respect, et se félicita doublement d'avoir été son libérateur.

Du reste, M. Derban était digne à tous égards d'apprécier Louise. Né d'une famille très honorable , où la vertu était héréditaire, il avait puisé dans sa première éducation les croyances religieuses qui complètent l'homme de bien, et les études sérieuses auxquelles il s'était livré depuis, en qualité de médecin, n'avaient fait que développer en lui ses heureuses disposi­tions. Agé de trente ans environ, M. Derban était grave dans ses manières comme dans ses discours ; une sorte de mélancolie semblait être le trait dominant de son caractère ; il était même aisé de voir, à l'expression mobile de sa physionomie, qu'une vive sensibilité animait son âme, et cette remarque, qui ne pouvait échapper à l'observation, ramenait à la con­fiance ceux que la sévérité de son maintien aurait pu d'abord éloigner.

Tout en saisissant parfaitement cette nuance, Louise ne put témoigner à son libérateur la vive

reconnaissance dont elle était pénétrée : elle avait osé la lui exprimer au moment où il ve­nait de la délivrer des flammes, parce qu'alors l'émotion l'avait emporté sur sa timidité natu­relle ; mais, devenue plus calme, et se retrou­vant en présence du grave docteur, elle se sentit tout à coup si interdite, que les mots lui manquèrent pour traduire ses sentiments.

Étonnée de son apparente froideur, Cécile la lui reprocha ensuite avec vivacité ; car M. Derban, en sauvant la vie à cette excellente fille, puis en soulageant ses maux par de savantes prescriptions, s'était placé si haut dans son esprit, qu'elle ne pouvait se lasser de l'admirer, et trouvait fort étrange que chacun n'éprouvât pas pour tant de mérite un enthousiasme égal au sien.

Rien de si commun, du reste, que cette dis­position de la bonne Cécile : on aime générale­ment à faire partager aux autres ses impres­sions ou ses sentiments, parce que le cœur et l'amour-propre sont également intéressés à cette approbation.

Il fallut donc que la pauvre Louise, déjà fort dépitée contre elle-même, eût encore à subir les reproches de sa compagne. Celle-ci pour­tant finit par s'apercevoir que son admiration pour leur libérateur lui avait fait oublier un moment les droits de l'amitié, et aussitôt la paix fut rétablie.

 

CHAPITRE VI

Les petites vertus sont comme les violettes, qui se plaisent à la fraicheur de l'ombre, qui se nourrissent de la rosée, et qui, quoique de peu d'éclat, ne laissent pas de répandre une bonne odeur.

Esprit de saint François de Sales.

 

Enfin Louise a repris ses travaux ; ses élèves, fidèles à leurs promesses, la secondent avec tant d'ardeur, que le désastre éprouvé semble se réparer peu à peu : déjà la pauvre malade ne manque plus de rien ; sa chambre est re­garnie ; sa nourriture est appropriée à son état, et Louise peut rétribuer convenablement ses ouvrières. Mais, tandis que tout paraît ainsi prospérer autour d'elle, la généreuse enfant ne dit pas par combien de sacrifices, par combien de secrètes privations elle achète cette appa­rente prospérité. Presque prodigue pour sa compagne, elle s'accorde à peine son propre nécessaire, travaille sans relâche, prolonge souvent ses veilles durant des nuits entières, et, au milieu de cette vie péniblement laborieuse, c'est à Dieu seul qu'elle confie ses peines.

Il en est une surtout qui lui pèse cruel­lement : elle ne peut plus faire l'aumône ; elle ne peut plus alléger la misère de son bon père nourricier, et cette privation, si dure pour son cœur, lui arrache souvent des larmes involontaires.

Au bout de quelque temps, une grande con­solation lui arriva cependant. Grâce aux soins empressés de M. Derban, les souffrances de Cécile s'apaisèrent, et elle put se passer de l'assistance continuelle de sa jeune compagne. C'était là une amélioration sensible pour toutes deux ; Louise alors fut à même de s'occuper uniquement des travaux de l'ouvroir, qu'elle

avait rétabli sur son ancien pied, et les gains se multiplièrent. Elle trouva aussi d'amples dédommagements dans l'affection des jeunes personnes qui lui étaient confiées. Toutes admiraient son courage, ses vertus, et c'était sans aucun effort qu'elles obéissaient à ses moindres ordres.

En prenant l'entière direction de ces jeunes filles, Louise, éclairée à la fois par ses lectures et par de sages conseils, avait eu le bon esprit d'établir un règlement qu'elle sut rendre stable par la scrupuleuse exactitude avec laquelle elle le fit observer et s'y conforma elle-même. Dans l'éducation publique ou privée on ne saurait être trop rigide sur ce point; car le bon ordre des idées dépend presque toujours de celui qu'on apporte dans les habitudes communes de la vie. L'enfant qui s'est astreint de bonne heure à une règle invariable devient rarement un enfant dissipé ou rebelle, parce que la dis­cipline qui lui est imposée le force à veiller sur lui-même, et le prépare insensiblement à se soumettre aux obligations plus difficiles qui lui seront imposées dans la vie.

Du reste ce n'était jamais par des voies de rigueur que Louise maintenait l'esprit de sou­mission parmi ses élèves. Comme Cécile, elle les y amenait par la douceur, la persuasion, et surtout par l'étude approfondie des préceptes de la religion, qui toujours s'accordent avec nos vrais besoins et notre bonheur. L'exacte observance de ces préceptes étant la base de tout son système d'éducation, c'était à les faire bien connaître, à les faire aimer, qu'elle mettait principalement ses soins.

Des lectures solides faites en commun durant le travail, des conversations agréables à cer­tains moments des récréations, ne contribuaient pas peu aussi à former le cœur et l'esprit de ces jeunes filles. S'attachant également à gagner leur confiance, Louise les laissait exprimer sans contrainte devant elle leurs impressions et leurs sentiments, et cette méthode était d'autant plus efficace, qu'en les habituant à une noble sincérité elle leur donnait en même temps une facilité d'élocution qui manque presque toujours aux jeunes personnes dont l'instruction se trouve bornée à de simples éléments, et que l'on oblige à bannir la con­fiance en leur imprimant la crainte.

Outre les moments consacrés à ces entretiens familiers, mais qui n’étaient jamais sans utilité, la jeune maîtresse en avait réservé d'autres pour le recueillement. Ceux-ci n'étaient pas les moins fructueux : méditer souvent sur les gran­deurs de Dieu, puis descendre au fond de son propre cœur, c'est vouloir sincèrement réparer ses fautes. Aussi Louise ne permettait jamais que ses élèves manquassent à ce pieux exercice.

A la suite de ces méditations, dont elle leur fournissait ordinairement les sujets, elle se plaisait encore à leur raconter avec cette élo­quence du cœur, toujours si touchante et si persuasive, quelque noble action propre à élever leur âme et à leur faire chérir la vertu. Choisissant de préférence ses exemples dans les rangs inférieurs de la société, elle parvenait plus aisément à piquer l'émulation des jeunes filles qui l'écoutaient; et si elle les voyait en­suite s'exercer au bien dans les choses ordi­naires de la vie, elle se hâtait d'encourager leurs efforts par des éloges ou des récompenses, car elle savait que l'exacte pratique des petites ver­tus conduit infailliblement à l'amour des plus grandes. En effet, l'âme qui sait se dominer, l'âme qui s'étudie sans cesse à devenir meil­leure, qui souffre avec humilité, avec patience, ses propres maux et ceux qui lui viennent d'au­trui, saura s'élever au besoin jusqu'à l'héroïsme.

« Soyez douces, obligeantes les unes envers les autres, disait Louise à ses élèves; attachez-vous à corriger vos propres défauts, sans vous occuper de ceux de vos compagnes; fuyez la médisance, détestez le mensonge; soyez dis­crètes, sobres, laborieuses, simples et modestes dans vos discours comme dans vos vêtements ; en un mot, chérissez l'humilité, la charité, et vous serez à la source de toutes les vertus. »

L'orpheline enseignait aussi à ses ouvrières à faire un bon emploi du temps, dont l'infortune et la réflexion lui apprenaient mieux chaque jour à connaître le prix. Elle se gardait bien pourtant d'exiger de ces pauvres jeunes filles une assiduité continuelle au travail de l'ai­guille ; cette assiduité sans interruption est un abus que l'humanité réprouve, et dont assuré­ment Louise ne pouvait se rendre coupable. Voulant donc concilier les intérêts de sa mai­son avec les soins dus à ses élèves, elle avait si sagement réparti leurs moments de récréation, que de salutaires exercices venaient toujours interrompre utilement l'immobilité qui pou­vait leur être nuisible, et, quelque pressée qu'elle fût par ses travaux, jamais elle ne per­mettait que l'une de ces récréations fût omise. En revanche, lorsqu'on reprenait l'ouvrage, elle exigeait que toute mollesse fût bannie ; car elle avait horreur de la paresse et ne la tolérait pas dans son ouvroir.

« Vous le savez, disait-elle à ses ouvrières, le paresseux est pour tout le monde un objet de dégoût ; chacun en parle avec mépris, et sa route est encombrée d'épines. Ne l'imitons pas ; travaillons avec courage, avec persévé­rance, en vue d'accomplir la loi de Dieu, et nous serons bénies. »

Exercée de bonne heure aux soins du mé­nage, l'orpheline exigeait encore que ses élèves apprissent tour à tour l'ordre et l'économie do­mestique, dont elles devaient être appelées un jour à faire usage dans leur propre maison. Aucune jeune personne d'ailleurs, quels que soient son rang et sa fortune, ne saurait se dispenser de faire cette sorte d'apprentissage, puisqu'il la conduit à remplir dignement les devoirs qui lui seront imposés. Toute incapa­cité ou toute insouciance sur ce point ne saurait être rachetée par l'instruction et les talents : avant tout il faut qu'une femme connaisse ses devoirs, et il n'en est pas de plus important pour elle que de se consacrer aux soins de sa famille, à l'ordre, à l'économie de son ménage.

Vainement un fol orgueil prétendrait ranger ces devoirs parmi ceux de la domesticité : ils font partie de la mission que Dieu nous a don­née en ce monde ; les dédaigner ou les négliger, c'est trahir cette mission, c'est renoncer au plus bel attribut de notre sexe. Sans doute une femme riche peut se faire suppléer dans le service de sa maison ; mais elle n'en doit pas moins connaître, elle n'en doit pas moins surveiller tous les plus petits détails, afin que ses gens ne puissent abu­ser de son ignorance ou mépriser ses ordres. L'intérieur d'une famille est un gouvernement où la femme qui veut être respectée doit toujours tenir les rênes d'une main douce et habile. Or, si ces obligations nous sont étroitement imposées, même au sein de l'opulence, quelle gravité n'acquièrent-elles pas quand la fortune nous a refusé ses dons! C'est dans ce cas sur­tout que l'inertie et la négligence deviennent d'irréparables fautes : la femme riche peut quel­quefois remédier à sa mauvaise administration ; la femme pauvre qui manque d'activité, qui ne sait pas mettre tout à profit dans son ménage, en provoque infailliblement la ruine.

Ces réflexions, que le simple bon sens sug­gère, avaient trop souvent occupé notre Louise dans son humble condition pour qu'elle ne se fit pas une loi de les transmettre aux ouvrières qu'elle dirigeait, et l'on conçoit que de tels en­seignements, toujours appuyés de l'exemple, qui lui-même est une leçon si efficace, ne pou­vaient pas manquer de fructifier dans ces jeunes esprits. Aussi l'établissement des deux amies était regardé comme une maison modèle en son genre, et sa prospérité allait toujours croissant .

Cependant Cécile, quels que fussent les soins qu'on lui prodiguât, n'était pas encore arrivée à une guérison complète ; sa vue était toujours faible, et ses longues souffrances s'é­taient changées en un état de langueur habi­tuelle qui exerçait la plus triste influence sur son caractère. Aussi bien souvent elle affligeait sa jeune compagne en lui disant :

« Hélas ! je ne suis plus pour toi qu'une charge pénible, pauvre enfant ! c'est véritablement abuser de ta généreuse amitié. Déjà plusieurs fois ta main a été demandée, tu as refusé toutes les propositions qu'on a pu te faire, et j'ai lâchement souffert de pareils sacrifices.

— N'appelle pas ainsi mes refus, répondait l'orpheline ; je t'ai déjà dit que ma raison et mon cœur les ont dictés, et que tu ne m'en dois aucune sorte de reconnaissance ; car, indé­pendamment de la vive affection qui m'attache à toi, je suis résolue, tant que j'ignorerai quels sont mes parents, à m'abstenir des liens du mariage. Ne reviens donc plus, je t'en supplie, sur un pareil sujet, et surtout ne me parle plus de charge : quand l'amitié compte, elle s'appauvrit, et tes calculs me causent une vé­ritable peine. Que t'importe, après tout, que ce soit ton travail ou le mien qui fournisse à nos besoins? 11 suffit que Dieu ait laissé à l'une de nous la santé et la force en partage : elle en use au profit de toutes deux, elle ne fait en cela que son devoir. »

Ces paroles, si propres à rassurer la pauvre Cécile, lui causaient ordinairement tant de joie, que malgré elle, elle s'étudiait toujours à les provoquer. Tout à coup elle changea de système, sans motif apparent, et se livra à des préoccupations dont elle laissa ignorer la cause à l'orpheline. Celle-ci, usant du droit de l'amitié, la questionna plusieurs fois sans pouvoir obtenir d'elle aucun aveu, et ce mys­tère inaccoutumé commençait à lui donner de l'inquiétude, lorsqu'un soir, Cécile l'ayant appelée auprès d'elle, lui dit avec une pro­fonde émotion :

« Enfin je puis parler, tous les obstacles sont aplanis, tous mes vœux sont comblés ! Ma Louise va être heureuse : elle aura dans le monde une position honorable, des affections, un entourage dignes d'elle...

— Que dis-tu? s'écria l'orpheline en se méprenant sur le sens de ses paroles : aurais- tu découvert mes parents ? Parle, hâte-toi, je t'en conjure !

—        Non, ce n'est pas de ta famille qu'il s'a­git , répond Cécile, mais d'un époux qui saura la remplacer. »

A ces mots, qui détruisirent toutes ses illu­sions, la pauvre enfant se laissa tomber sur un siège, en disant :

« Pourquoi donc m'abuser ainsi? pourquoi réveiller par une exagération de langage l'amer chagrin qui me poursuit? Tu sais bien que retrouver ma famille est mon unique désir, le seul bonheur auquel je puis aspirer !

—        Il en est pourtant un autre qui t'attend, repartit Cécile avec une indicible joie. Écoute : Depuis longtemps déjà tes vertus, ta pieuse résignation dans l'adversité, avaient produit une vive impression sur notre libérateur ; il désirait ardemment t'offrir un sort plus doux en te choisissant pour sa compagne ; mais des considérations de famille arrêtaient l'élan de son cœur généreux. Sa mère, ayant été privée par un procès d'une fortune considérable, dé­sirait lui faire contracter un mariage avantageux, que depuis longtemps elle lui ménageait dans sa province, et il n'osait lui avouer les sentiments qui contrariaient ses vues ; mais l'a­mour maternel éclaira enfin Mme Derban ; elle questionna son fils, lui arracha son secret, et, loin d'user de son autorité pour l'amener à l'accomplissement de ses projets, elle se borna à de sages observations, et enfin eut la géné­rosité de consentir à l'union qu'il désire. En me faisant la demande de ta main, M. Derban m'a montré ce consentement. Quelques regrets y percent encore, il est vrai; cependant chaque mot est l'expression d'un noble cœur, et je suis convaincue qu'en voyant ma Louise l'ex­cellente mère oubliera les avantages qu'elle aura sacrifiés... Mais qu'as-tu donc? reprit Cécile en fixant sur sa jeune compagne des regards étonnés; que signifie cet air triste, abattu, quand tu ne dois éprouver que de la joie? Est-ce la surprise qui te cause une im­pression si étrange? En effet, je t'ai appris tout cela trop brusquement ; j'étais si troublée, si heureuse moi-même! Enfin que penses- tu, que dis-tu de cette demande?

-—.Je dis qu'elle m'honore, et que je ne puis l'accepter, répondit la jeune fille en s'efforçant de surmonter son trouble.

—    Cela est impossible! s'écria Cécile avec impatience. -Jusqu'ici j'ai compris tes refus, je m'en suis réjouie même secrètement, parce que les partis qui se présentaient me semblaient peu regrettables, et que je m'effrayais à la seule pensée de notre séparation ; mais aujour­d'hui je serais sans excuse si je ne te pressais d'accepter de telles offres. Songe d'ailleurs que nous serons encore, sinon sous le même toit, du moins à portée de nous voir chaque jour; M. Derban, devant continuer l'exercice de son état à Paris, achèvera de me guérir; j'irai me loger près de vous ; tu viendras souvent visiter l'ouvroir ; tu seras toujours la bonne, la fidèle amie de ta Cécile, et le bonheur dont elle te verra jouir lui fera surmonter tous ses maux.

—  Assez, interrompit ici l'orpheline, ne t'appesantis pas plus longtemps sur de telles images : ce projet ne saurait se réaliser. Dans toute autre position j'aurais porté avec joie le nom qui m'est offert ; mais pour qu'une union soit heureuse, il faut qu'elle se trouve assortie, et celle-ci ne présenterait que de choquantes disparates. M. Derban, par sa famille, par sa profession, par ses talents enfin, tient un rang honorable dans le monde ; il y jouit d'une con­sidération méritée : veux-tu donc qu'abusant de son penchant pour moi, comme de son im­prévoyance, j'aille lui faire perdre cette con­sidération que l'homme de bien doit toujours désirer et respecter?

—    Pourquoi la perdrait-il? interrompit Cé­cile : n'es-tu pas digne de lui par tes vertus?

—     Son choix prouve qu'il le pense ainsi, répondit l'orpheline; et moi-même peut-être osé-je croire que mes sentiments justifient son estime ; mais ce n'est pas assez pour le monde : celui qui vit en société doit se conformer aux usages, aux convenances qui s'y trouvent établis; lorsqu'il s'en écarte, il s'attire un juste blâme, et c'est là ce que je dois épargner à M. Derban. Ma pauvreté, le mystère qui en­veloppe ma naissance, tout me fait une loi de refuser ses offres. Si le Ciel me permet que je retrouve un jour mes parents, et qu'ils soient dans une mauvaise situation, personne autre que moi n'aura du moins à souffrir de leur malheur ; je pourrai me vouer à eux sans être arrêtée par des considérations que mon cœur ne saurait admettre.

—      Mais, répliqua Cécile, ne dois-tu donc rien aussi à l'homme qui t'a sauvé la vie? et puisque son bonheur est attaché à ce mariage, veux-tu, pour prix de sa généreuse action, le rendre malheureux, le blesser dans ses vœux les plus chers ?

—La réflexion viendra à son aide, répondit l'orpheline; alors, approuvant mon refus, il trouvera le courage de vaincre un penchant que la raison condamne ; il songera aussi à sa mère, dont il doit avant tout respecter le repos.

Le consentement qu'elle lui donne dans cette circonstance est évidemment un douloureux sacrifice qu'il ne peut accepter sans trahir son devoir. Malheur à l'enfant qui contriste le cœur de celle qui lui a donné le jour ! et mal­heur aussi à l'imprudente qui ose profiter de son aveuglement! une union formée sous de tels auspices ne serait propre qu'à troubler ma vie. »

Ici l'orpheline s'arrêta, son émotion trahis­sait les pénibles efforts de son âme, et pourtant le sentiment du devoir exerçait en elle une telle puissance, que bientôt elle reprit avec fermeté en regardant sa compagne :

« Cécile, je ne puis te cacher la peine que j'éprouve : il est possible que cette union eût fait mon bonheur; mais je dois y renoncer. Je te charge donc de déclarer mon refus à M. Derban; dis-lui que la pauvre Louise, élevée dans un hôpital, et ne sachant à qui elle appartient, ne consentira jamais à l'associer à son abandon et à sa pauvreté. Cette résolution est inébranlable; toute tentative pour m'en faire changer serait inutile. Je compte sur ton amitié pour m'épargner des luttes qui n'auraient d'autre résultat que de m'affliger. Épargne-moi aussi à l'avenir toute rencontre importune : quand la raison et la conscience nous imposent un sacrifice, il faut l'accomplir sans mollesse ; et je suis résolue à fuir la présence de M. Derban tant qu'il ne sera pas engagé dans les liens du mariage. »

Après ces mots, Louise sortit, laissant Cécile comme pétrifiée. Jusque-là l'excellente fille, aveuglée par son cœur, n'avait aperçu que le côté séduisant de l'union proposée, et peu s'en fallut que dans l'amertume de ses regrets elle ne taxât d'obstination les nobles sentiments de sa compagne. Bientôt cependant la réflexion lui arriva, et les motifs de refus apportés par Louise prirent à ses propres yeux un caractère de gravité qui ne l'avait pas frappée d'abord.

Elle comprit que si déjà l'inégalité des con­ditions, comme celle de la fortune, devient

souvent une source de trouble et de désunion dans les familles, à bien plus forte raison la situation exceptionnelle de sa jeune amie pou­vait lui susciter une foule de peines plus sen­sibles encore ; et dès lors elle se promit de ne plus insister pour la faire changer de résolu­tion. Mais comment annoncer à M. Derban que ses vœux sont repoussés? Ce fut le sujet d'une vive inquiétude pour la bonne Cécile. On sait quelle admiration, quelle reconnaissance elle portait à celui qui deux fois lui avait sauvé la vie ; aussi elle passa le reste de la nuit à cher­cher des paroles qui pussent adoucir le cha­grin qu'elle était forcée de lui causer.

Pendant qu'elle se tourmentait ainsi, l'or­pheline n'était pas plus tranquille; et il fit à peine jour, qu'elle se rendit à l'église pour demander à Dieu de la soutenir au milieu d'une si rude épreuve. Elle savait d'ailleurs que M. Derban devait venir de très-bonne heure chez Cécile, pour connaître le résultat de sa demande, et, ne voulant pas s'exposer à le rencontrer, elle résolut de passer toute la ma­tinée hors de l'ouvroir.

Hélas ! il est des heures bien douloureuses dans la vie ! notre pauvre Louise le sentit en cette circonstance. Cependant, lorsqu'elle eut passé quelques moments au pied de l'autel, elle se trouva moins oppressée : la prière est pour l'âme pieuse comme une douce rosée qui la vivifie; aussi ne saurait-on trop plaindre l'infortuné privé d'un tel secours au jour de l'affliction.

Ce secours fut si efficace pour l'orpheline, qu'au sortir du lieu saint, n'osant encore re­joindre son amie, elle eut le courage de se rendre dans un magasin fort éloigné de sa de­meure , où on l'avait fait appeler la veille pour lui confier divers ouvrages.

Elle y était depuis une heure environ, lors­qu'une femme élégamment vêtue descendit d'un brillant équipage, et entra d'un pas déli­béré dans la même maison. Drapée dans un ma­gnifique cachemire, et entourée d'un essaim de commis accourus au-devant d'elle, cette femme passa majestueusement devant l'humble ou­vrière sans la remarquer.

« C'est une de nos meilleures clientes, dit tout bas à cette dernière la jeune fille de comp­toir chargée de distribuer l'ouvrage ; à voir ses dépenses, on croirait vraiment que toutes les mines du Pérou lui appartiennent ; mais elle a beau prodiguer l'or, affecter de grands airs, elle n'en vaut pas mieux pour cela : c'est une personne mal famée, qui fréquente des gens de sa sorte. Du reste, comme elle paie comptant, on l'accueille avec empressement au magasin, c'est tout clair. »

Louise ne répondit rien à ce propos : elle avait reconnu Julie dans l'élégante dont on lui faisait une si amère critique ; désirant échap­per à ses regards, elle se hâta de terminer avec la jeune marchande, et sortit. Néanmoins cette rencontre imprévue la préoccupa péniblement. Tout en déplorant le sort de son ancienne com­pagne, qui n'achetait sans doute l'opulence qu'au prix du déshonneur, elle fit sur elle- même un triste retour, et le sacrifice qu'elle s'était imposé en refusant la main de M. Der­ban lui parut alors si douloureux, qu'un mo­ment elle fut violemment tentée de revenir sur sa généreuse résolution.

Il faut le dire, le cœur humain est soumis à des variations bien étranges : il semble que sa destinée soit, de lutter incessamment contre lui- même. Déjà notre Louise avait eu à combattre bien des fois ses penchants, et toujours sa raison comme sa piété l'en avait fait triompher ; elle en triompha encore dans cette occasion. Après s'être arrêtée quelques instants sur les avan­tages de l'union qui lui était offerte, elle envi­sagea de nouveau tous les motifs de refus que la prudence et la délicatesse lui avaient sug­gérés , et se dit :

« Non, non, je n'irai pas porter le trouble et la désunion dans une famille honorable, je n'irai pas entraver l'avenir de l'homme géné­reux qui m'a sauvé la vie ; je ne l'exposerai pas à rougir de son choix, à le regretter peut- être... La Providence a voulu que je fusse pauvre, obscure, délaissée par ma famille : s'il faut lui obéir, il faut supporter mon sort tel qu'il est ; Dieu m'en donnera le courage : n'est- il pas le soutien de ceux qui l'invoquent avec confiance? »

Ce fut en se parlant ainsi que l'orpheline atteignit sa demeure. Quand elle y arriva, M. Derban venait de quitter Cécile, qui était demeurée seule dans sa chambre ; et les deux amies furent si troublées en se revoyant, que ni l'une ni l'autre ne purent d'abord articuler un seul mot. Louise cependant finit par sur­monter cette émotion, et dit à sa compagne : « Aux traces de chagrin que j'aperçois dans tes traits, ma bonne Cécile, je juge que tout est terminé, que tu as rempli l'office d'une amitié généreuse; je t'en remercie. Maintenant épargnons-nous à toutes deux les détails d'une entrevue qui a dû être fort pénible; dis-moi seulement si je puis espérer que nulle tentative

ne sera faite désormais pour ébranler ma ré­solution.

— M. Derban part dans peu de jours, ré­pondit Cécile d'une vois altérée. Il m'a fallu invoquer plusieurs fois le nom de sa mère pour le déterminer à ce départ, qui me semble néces­saire à son repos et au tien. Enfin il s'y est dé­cidé, et je pense que si plus tard il revient à Paris, c'est qu'alors il sera marié selon le vœu de sa famille. »

Après ces mots, les deux amies se turent, et à dater de ce moment l'une et l'autre s'abs­tinrent de prononcer le nom de leur libé­rateur.

Depuis lors aussi le caractère de Louise prit une teinte plus sérieuse, plus grave, sans néan­moins que sa douceur habituelle en fût altérée. L'accomplissement d'un devoir difficile est une épreuve qui fortifie l'âme au lieu de l'abattre : une fois entrée dans la voie de la vertu, elle en surmonte les difficultés, ou du moins s'y ac­coutume ; appuyée sur Dieu, elle marche, elle avance, quelque fatiguée qu'elle soit; et plus elle approche du but, plus sa peine s'adoucit.

Ainsi la jeune ouvrière, en refusant une alliance qui l'eût soustraite à son obscurité, avait immolé ses goûts, ses sentiments les plus intimes, et après son refus il ne lui resta en perspective qu'une vie isolée et l'obligation continuelle du travail; mais de cette situation même naissaient pour elle de puissantes con­solations : elle avait rendu le repos à une famille respectable; elle avait assuré le bien-être de l'homme qui voulait tout lui sacrifier ; elle avait enfin mérité l'estime des gens de bien, et, pour une âme véritablement attachée à ses devoirs, ce sont là des considérations qui peuvent faire supporter bien des maux. Aussi Louise endura les siens avec un courage qui ne se démentit plus : fidèle à sa généreuse résolution, elle s'interdit toute plainte, toute récrimination inutile, et son amie elle-même ignora toujours ce qu'il lui en coûtait d'efforts pour montrer ce calme, cette égalité d'humeur que chacun admirait.

Du reste, fuyant de bonne foi les pensées qui pouvaient attrister son cœur, elle reprit ses lectures avec un nouvel empressement; et, comme autrefois, elle y trouva mille charmes.

Il est encore un autre genre de plaisir qu'une âme comme la sienne était bien digne de goû­ter. Grâce à son habileté et à une sévère écono­mie, elle était parvenue de nouveau à prélever sur son gain la part de l'indigence, et chaque bienfait qu'elle répandait ainsi était un véri­table allégement pour ses peines. Ah ! quand les tribulations nous frappent, quand de tristes réalités viennent remplacer de décevantes illu­sions, s'il nous reste la possibilité de faire quelque bien, ne nous décourageons pas : la charité nous ouvre une source de jouissances que la satiété ne saurait atteindre ; plus on les goûte, plus on en devient avide.

Ce fut donc surtout par les bonnes œuvres, par l'exercice de cette vertu touchante que la bonté du Créateur a placée dans nos âmes comme un avant-goût des joies célestes, que Louise parvint à surmonter sa tristesse. Une inquiétude lui restait cependant : elle désirait s'assurer si M. Derban s'était conformé aux vœux de sa mère, et n'osait interroger Cécile sur ce point, bien qu'elle la supposât instruite de ce qui l'intéressait.

Enfin un soir, se trouvant seule avec elle, et remarquant dans ses traits un abattement qui semblait venir d'une peine secrète plutôt que d'une souffrance physique, elle se hasarda, pour la première fois depuis son refus, à pro­noncer le nom du docteur, et à demander s'il était marié.

« Il ne l'est pas encore, répondit Cécile en sou­pirant, mais bientôt... dans huit jours, je pense.

—    Dans huit jours ce sera la Saint-Louis, dit l'orpheline; ce sera aussi l'anniversaire du jour où je fus abandonnée par mes parents. Est-ce donc à cette date que M. Derban a fixé son mariage?

—    Oui, précisément. Comprend-on qu'il ait pu la choisir?

— Pourquoi pas? Répartit l'orpheline; Dieu le veut ainsi sans doute, afin que, durant cette journée, je me souvienne encore mieux qu'il est mon unique appui, mon unique espé­rance sur la terre... D'ici là, ma chère Cécile, tâchons de mériter, par une entière résigna­tion à sa volonté, qu'il exauce les prières que nous devons lui adresser pour notre libéra­teur. »

Après ces mots elle se tut, et ne tarda pas à quitter son amie, qui elle-même semblait désirer ne pas prolonger ce sujet d'entretien. Il faut bien l'avouer, la bonne Cécile, tout en approuvant les raisons alléguées par sa jeune compagne, tout en admirant la délicatesse de sentiments qui avait déterminé son refus, ne pouvait se consoler de lui voir perdre un éta­blissement si honorable, et peu s'en fallait qu'elle ne fît un crime à M. Derban d'avoir cédé sitôt aux vœux de sa famille. C'est ainsi trop souvent que nos affections les plus pures, quand nous ne savons pas leur donner de justes bornes, peuvent égarer notre jugement et nous conduire à l'injustice.

Quant à Louise, ses pensées étaient fort dif­férentes. Sans doute elle souffrait au fond de son cœur ; mais elle bénissait le Ciel de l'avoir éclairée, de lui avoir donné le courage d'agir selon la raison, et, loin de blâmer la conduite du généreux Derban, elle l'en estimait davan­tage, et souhaitait ardemment qu'il trouvât dans sa prochaine union tout le bonheur dont il était digne.

 

CHAPITRE VII

Un bienfait n'est jamais perdu.

 

   Enfin la Saint-Louis est arrivée. Ce jour-là, toutes les jeunes filles qui composaient l'ouvroir avaient coutume de fêter l'orpheline. Aussi dès le matin elles se mirent en mouvement pour terminer les préparatifs commencés la veille. Cécile eût voulu pouvoir arrêter l'expression bruyante de leur joie; car elle prévoyait com­bien ces démonstrations seraient pénibles pour son amie dans un pareil moment. Mais celle-ci, ayant deviné son intention, la supplia de ne

pas troubler le plaisir que se promettaient leurs élèves, et de les laisser agir en toute liberté. Seulement elle s'échappa avant de les admettre auprès d'elle, et se rendit à une église voisine, où elle allait tous les jours avant de commencer son travail.

Il n'était que huit heures lorsqu'elle sortit du saint lieu. Au moment où elle traversa le porche, plusieurs pauvres l'entourèrent; elle leur distribua avec empressement le contenu de sa bourse, et elle eut à peine fait une cen­taine de pas dans la rue, qu'elle aperçut une autre infortunée dont les regards semblaient implorer sa compassion, sans que sa bouche osât formuler une demande. Les traits de cette femme annonçaient plus d'honnêteté que de distinction; mais la souffrance y était em­preinte d'une manière si touchante, que l'or­pheline , cédant au mouvement de son cœur, s'approcha d'elle aussitôt, et lui demanda si elle pouvait lui être utile.

« Un peu de pain, par pitié ! dit alors l'inconnue d'une voix déchirante; depuis hier matin je n'ai rien pris, et je sens que mes forces sont épuisées.

Infortunée ! suivez-moi ; ma demeure est près d'ici, je vais vous y conduire. »

En même temps, la charitable fille tend la main à l'indigente, soutient ses pas chance­lants, et la mène ainsi jusqu'à la porte de l'ouvroir. Cécile accourt avec les élèves; la salle de travail est tapissée de fleurs, un excellent déjeuner y est servi : c'est le festin de l'amitié.

« Merci, dit Louise avec effusion en re­gardant son amie et ses compagnes ; puis, se hâtant de faire asseoir la pauvre femme à ses côtés, elle lui présente de la nourriture, et voit avec joie ses traits se ranimer.

« Mon Dieu ! je vous rends grâces ! murmure l'inconnue ; vous n'avez pas voulu laisser périr de faim votre pauvre créature ; vous lui avez envoyé un ange qui l'a conduite à une table hospitalière, et le jour de la Saint-Louis n'est plus pour moi un jour malheureux...

— Non, non, s'écrièrent à la fois toutes les élèves, c'est, au contraire, un très-beau jour ; c'est la fête de notre chère maîtresse. Vive Louise ! vive notre bonne, notre excellente amie ! »

En même temps elles entourent l'orpheline, elles l'embrassent tendrement. Celle-ci reçoit avec délices ces touchants témoignages d'affec­tion; voulant ensuite que ces jeunes filles s'a­musassent librement, elle conduit l'étrangère, après le déjeuner, dans une pièce voisine, et s'informe alors avec la plus douce bienveil­lance de sa situation.

« Ah ! permettez avant tout, lui dit l'infor­tunée, les yeux baignés de larmes, que je vous remercie de votre compatissant accueil ; le Ciel vous en récompensera ; il n'est jamais sourd à la prière du pauvre; tous les jours de ma vie je lui demanderai de vous bénir, de vous com­bler de ses faveurs les plus précieuses. »

En prononçant ces paroles, elle prend affec­tueusement la main de sa jeune bienfaitrice, la

presse avec la plus vive reconnaissance ; puis tout à coup, jetant les yeux sur la bague que porte habituellement l'orpheline, elle demeure saisie d'étonnement, examine avec attention la forme de ce bijou, le chiffre dont il est orné, et paraît en proie à une agitation extraordinaire.

« Qu'avez-vous donc, Madame? lui demande Louise, qui elle-même commence à être fort émue de cette scène étrange.

—    Ce que j'ai ? hélas! ce n'est peut-être qu'une illusion; mais, au nom du Ciel, dites- moi d'où vous vient cette bague?

—   Il y a aujourd'hui vingt-deux ans qu'elle fut trouvée suspendue à mon cou par ma nourrice..., alors je venais de naître.

—    Achevez ! quelle était cette nourrice?

—   La femme d'un jardinier demeurant alors rue Rochechouart.

—    Qui vous confia à ses soins?

—    Une femme inconnue me déposa un soir dans ses bras, lui remit une somme de cinq cents francs, puis disparut, annonçant qu'elle reviendrait sous peu de jours ; mais cette pro­messe, elle ne l'a pas tenue.

—Et ce fut le 25 août, n'est-ce pas? reprit vivement l'étrangère ; vous étiez enveloppée d'un cachemire de l'Inde couleur amarante ; la bourse où les cinq cents francs étaient ren­fermés portait un chiffre pareil à celui de la bague ?

—    Plus de doute ! s'écria ici l'orpheline ; le mystère de ma naissance vous est connu; par­lez, je vous en conjure ! Qui êtes-vous?

—   Je suis l'infortunée qui vous déposa entre les mains de cette femme ; en ce moment la peur m'égarait, je craignais d'être poursuivie ; il fal­lait vous sauver des mains d'un ennemi cruel.

—    Et ma mère, qu'est-elle devenue? inter­rompt Louise dans la plus douloureuse anxiété.

—    Mon Dieu! je n'en sais rien, reprend l'inconnue en versant des larmes; on nous a violemment séparées, parce que je la servais avec trop d'affection.. . Depuis lors je l'ai vainement cherchée, et vous aussi, pauvre enfant ! car votre abandon pesait sur mon cœur comme un remords. »

En achevant ces mots, la pauvre femme pa­rut entièrement épuisée par la violence de son émotion. Louise elle-même, hors d'état de la secourir, fut obligée d'appeler son amie, à la­quelle elle expliqua ce qui venait de se passer.

Lorsque l'étrangère eut recouvré quelques forces, elle comprit avec quelle impatience l'orpheline attendait de nouvelles lumières sur sa famille, et elle fit alors le récit qu'on va lire.

« Avant de vous parler de ce qui vous inté­resse, lui dit-elle, permette-moi, Mademoi­selle, d'entrer dans quelques détails qui vous expliqueront comment je fus appelée à con­naître le malheur de madame votre mère. A l'époque où je la vis, je venais d'essuyer moi- même de grandes afflictions : la mort m'avait enlevé mon mari et mes enfants ; comme au­jourd'hui, j'étais dans la plus affreuse misère, et mon unique ressource consistait dans l'état de garde-malade, que j'avais exercé longtemps, mais que je m'étais vue forcée d'abandonner pour me livrer aux soins de ma famille.

« Craignant donc de ne pouvoir tirer parti assez tôt de cette profession pour me sauver du besoin, je résolus de chercher, en attendant, un emploi dans quelque maison riche, et j'eus recours à un bureau de placements, où j'allai me faire inscrire. J'étais près de sortir de ce bu­reau, lorsqu'un homme âgé de cinquante ans environ, parfaitement vêtu, s'y présenta. Il dit se nommer M. de Nervin, et demanda si l'on pouvait lui procurer sans retard une personne sûre qui peut être à la fois femme de chambre et garde-malade. Je me hâtai de lui offrir mes services. Aussitôt il m'examina avec attention, me fit diverses questions sur ma famille, sur mes relations; et quand il eut appris mon en­tier isolement, ainsi que ma triste situation, il consentit à me prendre, m'accorda quelques instants pour aller chercher le peu d'effets qui me restaient, et m'emmena, après avoir généreusement payé le double salaire de l'agent chez lequel notre traité avait été conclu.

« Mon empressement à profiter de cette place, que dans ma détresse je regardais comme un bienfait du Ciel, ne m'avait pas permis encore de remarquer la dureté des traits de mon nou­veau maître ; je n'en fus frappée que quand je me trouvai en face de lui dans le fiacre qui nous emmenait. Alors sa physionomie, habi­tuellement sombre et sévère, m'inspira une sorte de crainte qui altéra subitement ma joie. Il s'aperçut sans doute de l'impression désagréable qu'il produisait; car je crus voir ses lèvres pâles et minces se crisper sous un amer sourire, qu'il réprima cependant, en m'adressant de nouvelles questions auxquelles je répondis de mon mieux.

« Il me demanda ensuite mon nom; je lui dis que je m'appelais Elisabeth Duval. Puis il reprit :

« C'est ma nièce que vous allez servir ; votre séjour auprès d'elle ne vous offrira rien

de pénible, si vous savez vous conformer aux habitudes de retraite qu'elle a adoptées. Quoi­que très-jeune encore, elle est sous le poids d'un malheur sans remède : son mari vient de périr sur un champ de bataille ; elle est près d'être mère, et s'abandonne quelquefois à des accès de désespoir qui altèrent sa raison. Sou­vent vous l'entendrez articuler des plaintes absurdes, se créer mille chimères, et accuser ceux-là mêmes qui lui portent l'intérêt le plus réel... Mais ces tristes hallucinations n'auront qu'un temps, je l'espère; sa délivrance amè­nera quelque heureux changement dans une situation si déplorable. Jusque-là votre unique occupation sera de la servir avec zèle et de me rendre un compte exact de ses actions, même de ses discours, afin que je puisse mieux suivre les diverses périodes de la maladie mentale dont elle est affectée... Si vous remplissez fidèlement mes ordres sur ce point, j'augmen­terai vos gages, et vous pourrez même, si vos services se prolongent, obtenir par la suite une récompense qui vous mettra au-dessus du besoin. »

« De telles promesses, continua Elisabeth, étaient sans doute bien séduisantes, surtout dans la position où je me trouvais; et pourtant ce que je venais d'entendre m'avait tellement serré le cœur, l'homme qui était devant moi avait quelque chose de si étrange et de si mys­térieux dans toute sa personne, que je fus sur le point de rompre mon engagement. Hélas ! la pensée de la misère dans laquelle j'allais retomber arrêta ce mouvement.

« Après tout, me dis-je, s'il ne s'agit que de soigner une femme affligée et malade, cela ne sera pas difficile; car, mieux qu'un autre, je saurai compatir au chagrin de la pauvre dame, et mes soins adouciront peut-être ses maux.

« Tandis que je faisais intérieurement ces réflexions, nous arrivâmes à l'extrémité du faubourg Poissonnière; le fiacre tourna dans une rue déserte, puis s'arrêta devant une mai­son d'assez belle apparence, mais dont toutes les persiennes étaient fermées ; la porte s'ou­vrit; nous descendîmes.

« Je ne saurais vous dire quel sentiment de vague terreur j'éprouvai encore une fois lors­que, la voiture étant partie, j'entendis se fer­mer derrière moi la lourde porte par laquelle j'étais entrée. La cour qu'il nous fallut traver­ser pour arriver au corps du logis principal était très-grande ; mais l'herbe y croissait de toutes parts ; un silence de mort régnait dans la mai­son, et la figure du domestique qui nous avait introduits était plus repoussante, plus sinistre encore que celle du maître. Celui-ci lui donna ses ordres à voix basse; puis, m'ayant fait parcourir l'aile gauche du bâtiment, dont la vue donnait sur un vaste jardin, il me con­duisit enfin à l'appartement de ma maîtresse.

«. O Mademoiselle, continua la bonne Duval, c'est ici que je voudrais pouvoir vous peindre ce qui se passa en moi à la vue de cette infor­tunée : sa beauté, sa jeunesse, ses habits de deuil, le profond abattement dans lequel elle paraissait plongée, tout en elle m'inspira tant d'intérêt, qu'aussitôt je me sentis disposée à la servir avec le plus grand dévouement.

« Quand nous entrâmes, elle était assise, la tête appuyée sur une de ses mains. Ses yeux, chargés de pleurs, se levèrent à peine; seu­lement je crus apercevoir dans ses traits un mouvement de répulsion lorsque M. de Nervin s'avança vers elle.

«Edma, lui dit-il, voici une femme que je mets à votre service; je désire qu'elle vous convienne, et qu'elle diminue par ses soins vos souffrances et votre tristesse. »

« Il paraissait attendre une réponse; n'en ayant reçu aucune, il se détourna avec hu­meur, et sortit. Un assez long silence suivit son départ; j'étais interdite. Enfin je me ha­sardai à demander les ordres de ma maîtresse, et je le fis du ton le plus respectueux.

« Des ordres! dit-elle avec amertume, je n'en ai pas à donner dans cette maison, où je suis prisonnière. »

« En même temps elle leva les yeux sur moi ; mon air ne lui déplut pas apparemment, car elle reprit : « Si pourtant vous voulez arranger un peu cette chambre, vous m'obli­gerez. »

« Tout, en effet, était autour d'elle dans une grande confusion : plusieurs malles éparses annonçaient une récente arrivée, et les meu­bles, quoique très-beaux, étaient couverts de poussière. Je me hâtai donc de mettre tout en ordre. Pendant que je terminais ce travail, le domestique que j'avais déjà vu vint demander à ma maîtresse si elle voulait qu'on la servît: elle répondit par un geste d'insouciance ; il apporta néanmoins son dîner, le plaça devant elle et sortit. A ma prière, elle consentit à prendre un peu de nourriture; puis, quand elle eut achevé ce léger repas, elle me dit avec bonté de prendre le mien ; mais elle se tut le reste du jour, et ne cessa de pleurer.

« C'était véritablement un spectacle déchi­rant que de voir cette infortunée sous le poids

d'une telle douleur, et j'aurais donné tout au monde pour oser lui offrir quelque consola­tion.

« Jusque-là, cependant, rien en elle ne m'annonçait les symptômes d'égarement dont M. de Nervin m'avait parlé; c'était une pro­fonde affliction, à laquelle nul signe de dé­mence ne se mêlait : aussi dès ce moment je soupçonnai que l'on avait cherché à m'abuser sur l'état moral de ma pauvre maîtresse.

« Le soir, quand je l'eus déshabillée, elle se mit à genoux, et pria avec un recueillement qui fit couler mes larmes ; son action, à la fois si pieuse et si calme, ajouta encore à mes doutes : je n'en eus plus les jours suivants, car je recon­nus que cet être si intéressant jouissait d'une entière lucidité, et je me promis alors de tout mettre en usage pour découvrir la cause du mensonge absurde qui m'avait été fait.

« J'essayai d'abord de faire parler l'espèce de cerbère qui nous apportait notre nourriture : il se montrait parfois un peu moins rude dans les rapports du service que nous avions ensemble, et j'osai un soir me hasarder à lui faire une question; mais il eut à peine compris mon dessein, que, me regardant d'un air sombre :

« — Quoi donc ! ma mie, me dit-il, seriez- vous bavarde et curieuse? Oh! de cette en­geance-là, voyez-vous, il ne nous en faut pas ici. On vous paie pour servir et vous taire; obéissez ou renoncez à votre place, qui pour­tant n'est pas à dédaigner, vous le savez bien.»

« Le ton que prit ce brutal en prononçant ce discours me glaça d'une telle peur, que je n'eus pas le courage de lui répliquer une seule parole. Il me quitta enchanté, sans doute, de l'effet qu'il avait produit, et depuis lors tout entretien cessa entre nous.

« D'un autre côté, M. de Nervin ne paraissait jamais chez ma maîtresse, et celle-ci, dans l'ac­cablement de sa douleur, se montrait si réser­vée envers moi, qu'il me devint impossible de pénétrer le mystère qui l'entourait. Quoiqu'elle me traitât avec une grande douceur, il était évident qu'elle me croyait dévouée à son en­nemi, et, je l'avoue, un tel soupçon m'affec­tait sensiblement.

« Enfin un jour que nous nous étions pro­menées assez longtemps au jardin sans qu'elle m'adressât un seul mot, mon cœur était si gonflé, qu'en remontant je me retirai dans ma chambre pour y attendre ses ordres ; elle vint m'y trouver une demi-heure après, et s'aper­çut que je versais des larmes.

« Pauvre femme, me dit-elle aussitôt, vous pleurez donc aussi? »

« J'étais près de lui répondre que sa méfiance causait en ce moment mon chagrin ; mais, par réflexion, j'aimai mieux ne l'attribuer qu'à mes malheurs, et je lui dis :

« Depuis bien longtemps déjà, Madame, la tristesse et moi nous ne nous quittons plus ; j'ai vu descendre au tombeau mon mari, mes enfants, et il ne me reste d'autre consolation que de songer à eux. »

« Alors la noble femme se rapprocha de moi ; tout son corps palpitait, et elle s'écria d'une

voix déchirante : « Et moi aussi, j'ai perdu l'époux que je chérissais; mon bonheur s'est évanoui comme un vain fantôme, et les joies maternelles que j'entrevoyais se sont transformées en affreuses tortures... »

« Ces pensées la rendirent si tremblante, qu'elle fut obligée de s'asseoir. Je me mis à ses pieds, et j'osai enfin lui exprimer le vif intérêt que je prenais à sa douleur. Elle crut sans doute à la sincérité de mes paroles; car, après m'avoir écoutée, elle me regarda de nouveau en disant :

« Non, non, la fausseté ne saurait avoir ce langage ni cet accent; c'est celui du coeur. Elisabeth, je vous crois : si vous me trompiez, vous seriez un monstre, et tout en vous, au contraire, annonce une âme aussi honnête que compatissante. »

« A dater de cet instant, qui me rendit bien heureuse, ma maîtresse fut entièrement à l'aise

avec moi, et ce changement, je n'en saurais douter, apporta quelque allégement à ses peines.

« Bientôt elle me demanda si, en me plaçant à son service, on m'avait laissé la liberté de sor­tir quelquefois. Je lui répondis que, loin de là, on m'avait intimé l'ordre de ne pas la quitter un seul instant; mais que, si elle le désirait, j'alléguerais un prétexte pour obtenir une per­mission. Elle m'en pria instamment, et je me présentai à cet effet devant M. de Nervin. Hélas ! j' eus à peine exprimé mon désir, que son regard scrutateur tomba sur moi, et me fit, perdre toute mon assurance.

Ne m'avez-vous pas déclaré, me dit-il d'un ton sévère, qu'il ne vous reste ni parents ni amis, et que vous vous astreindrez sans peine à nos habitudes de retraite? Que signifie donc ce caprice? Aucune affaire sérieuse ne peut vous appeler au dehors. Si vous avez besoin de quelque chose, faites une note, on vous apportera ce que vous demanderez ; quant aux sorties, elles vous sont absolument inter­dites pour le moment ; voyez si cela vous con­vient. »

« Pendant qu'il me parlait ainsi, la réflexion vint à mon secours ; je me remis un peu, et je parvins à lui persuader que ma maîtresse n'était pour rien dans le désir que je venais de mani­fester. Se radoucissant alors, il chercha à me captiver par l'appât du gain, et en me payant le mois de gages qu'il me devait, il y joignit une gratification dont je me montrai fort satis­faite. Mes autres réponses à ses questions sur sa nièce lui ayant fait croire ensuite que j'étais "toujours dupe du mensonge qu'il m'avait fait, il se rassura entièrement, et me quitta en me promettant de nouveaux profits.

« Lorsque je rendis compte à mon infortunée maîtresse du refus que je venais d'éprouver, elle me dit en pâlissant :

« Je m'y attendais! » puis, joignant les mains avec désespoir, elle s'écria : « Mon pauvre enfant ! comment le sauver?

« — Eh quoi! Madame, lui demandai-je aussitôt, auriez-vous quelque chose à craindre pour lui ?

« — Tout ! chère Elisabeth, tout ! reprit-elle vivement. L'homme qui me retient ici prison­nière fut l'époux d'une tante qui m'a légué des biens considérables dont il devait hériter à son tour si je mourais sans enfants. Cette fatale disposition lui a fait me vouer une haine qu'en vain il s'efforce de dissimuler sous l'apparence d'une affection à laquelle mon inexpérience se confia d'abord. Frappée dans ce que j'avais de plus cher, en proie au plus affreux désespoir après la mort de mon malheureux époux, je ne vis pas les pièges dont m'entourait le cupide Nervin; je crus à sa compassion, à sa feinte sollicitude, et il profita de mon aveuglement pour m'enlever aux lieux qui m'ont vue naître, afin de pouvoir s'assurer ensuite plus aisément de mon pauvre enfant. De lui-même, peut-être, il n'irait pas jusqu'à commettre un tel crime; mais le misérable Arnoult, qui est à son service, le gouverne entièrement : c'est lui qui a formé l'épouvantable projet que la Providence m'a fait découvrir; j'ai entendu cet homme conseiller à son maître d'abandonner à l'hô­pital l'être infortuné à qui je dois donner le jour, et l'isolement complet dans lequel on me tient depuis notre arrivée en ce lieu me prouve assez que ce dessein horrible sera mis à exécu­tion, si auparavant je ne trouve quelque moyen d'échapper à tant d'iniquité. »

« Ma pauvre maîtresse, continua Elisabeth, ne put achever ces mots sans pousser des san­glots déchirants; mais je vois, Mademoiselle, que ce récit vous cause de trop pénibles émo­tions , souffrez que je le suspende jusqu'à ce que vous ayez la force de l'entendre jusqu'au bout. »

Louise, en effet, était dans un état que nous n'essaierons pas de décrire. Cependant elle in­sista pour que la bonne Duval continuât sa narration ; cette dernière obéit.

« Je voudrais, reprit-elle, pouvoir vous épargner le tableau des angoisses de votre infortu­née mère; mais je vous dois un compte fidèle des motifs qui m'ont fait agir. Le danger était pressant : il fallait la rassurer ou la voir suc­comber sous le poids de ses douleurs, de ses craintes, qui s'augmentaient à chaque mi­nute; et, sans savoir encore comment je m'y prendrais, je lui promis de vous sauver, fût-ce au péril de ma vie.

a Dès lors je cherchai à me former un plan, et avant tout j'invoquai Dieu, qui daigna me prêter son assistance.

« Le lendemain soir étant descendue, tou­jours occupée de la même pensée, dans une espèce de hangar où je mettais rafraîchir de l'eau, je fus étonnée d'entendre très-distincte­ment du lieu où je me trouvais des aboiements qui n'étaient pas ceux du chien qui servait de garde à la maison. Frappée de cette circon­stance, je m'approchai de l'endroit d'où les cris me semblaient partir. Évidemment ils ve­naient du dehors, et le hangar s'appuyant sur le mur d'enceinte, qui était très-élevé et d'une grande épaisseur, je ne comprenais pas com­ment ces mêmes cris parvenaient si aisément à mon oreille.

Il restait à peine assez de jour pour que je pusse distinguer les objets qui m'entouraient ; le côté du hangar qui attirait mon attention était d'ailleurs encombré d'une masse de bran­ches d'arbres qui, selon toute apparence, y sé­journaient depuis fort longtemps. Cependant, poussée par une sorte d'instinct, je me hâtai de déranger quelques-unes de ces branches, et, m'étant glissée contre la partie du mur que je venais de mettre à nu, ma main s'y promena et y rencontra une porte. Elle était fermée, mais la clef était dans la serrure ; et le chien, qui grattait et aboyait de l'autre côté avec un re­doublement de fureur, me confirma dans l'idée que cette porte donnait sur la rue qui longeait le jardin. Dans ma joie, je fus sur le point de l'ouvrir; puis, craignant d'être surprise par Arnoult, je me contentai de prendre la clef; et, ayant remis soigneusement les branches à la place qu'elles occupaient auparavant, je quittai le hangar, me promettant d'y revenir le lendemain matin, dès que notre geôlier, qui nous enfermait chaque soir, m'aurait rendu la liberté.

« Vous pouvez deviner à quel point j'étais émue en rentrant auprès de ma chère maîtresse. Néanmoins, comme elle éprouvait depuis plu­sieurs jours un redoublement de souffrances, je n'osai lui faire part encore de ma découverte, de peur de lui donner une fausse espérance. Quand je l'eus quittée, je me livrai de nouveau à mes conjectures, et toutes me persuadèrent que cette porte secrète, jusque-là demeurée cachée à M. de Nervin et à son digne serviteur, était un moyen de délivrance que le Ciel nous avait ménagé.

« Dire avec quelle impatience j 'attendis le len­demain me serait impossible ; l'espoir de sauver ma maîtresse me donnait de telles palpitations de cœur, que je ne pus dormir une seule minute.

« Enfin le jour parut. M'étant levée sans bruit, j'allai voir celle qui était en ce moment l'unique objet de mes pensées. Elle ne dormait pas, et je la trouvai même dans une telle agi­tation, que mille craintes vinrent tout à coup m'assaillir. Cependant, le moment étant venu de montrer du courage, je donnai d'abord tous les soins nécessaires à la pauvre dame ; puis, quand je pus sortir, je descendis au hangar, où je vis avec bonheur que toutes mes conjec­tures se trouvaient justifiées : la porte, que j'ou­vris cette fois, donnait dans une ruelle entière­ment déserte, et rien n'était si facile que de sortir sans être vue, si je pouvais amener ma maîtresse jusque-là.

« Ayant donc remis tout en ordre, je me hâtai de monter vers elle, et ne lui cachai plus rien. Dans sa joie, elle m'embrassa avec effusion, puis elle essaya de se lever; mais elle fut saisie au même instant par de si violentes douleurs, que toute tentative pour la faire échapper alors devint absolument impossible.

« Dieu ne le veut pas, me dit-elle d'une voix qui me déchira le cœur : je sens que je vais de­venir mère... Chère Élisabeth, au nom du Ciel, n'avertissez personne, et sauvez mon enfant quand il aura vu le jour ; le savoir hors des mains de ses ennemis me donnera le courage de le rejoindre bientôt. »

« Éperdue, mais résolue de tout tenter pour lui obéir, je formai dès lors le plan dont je ne pus, hélas ! mettre que la moitié à exécution.

«  Avant d'entrer en service j'avais entendu parler d'une excellente nourrice habitant le haut de la rue Rochechouart. La proximité de sa demeure, que je connaissais parfaitement, pouvait favoriser mon entreprise, si l'événe­ment qui venait nous surprendre demeurait caché à nos geôliers.

« Heureusement, depuis quelques jours, ma maîtresse avait ordonné à Arnoult, dont la vue lui était odieuse, de déposer la nourriture qu'il nous apportait dans une chambre voisine, où j'allais la recevoir; et M. de Nervin osant rarement se présenter devant sa victime, nous jouis­sions d'une entière liberté dans l'intérieur de l'appartement.

« J'étais en proie néanmoins à de mortelles anxiétés : d'un côté les souffrances de mon in­fortunée maîtresse, de l'autre les obstacles qui pouvaient empêcher l'exécution de nos des­seins , enfin la crainte que m'inspiraient pour moi-même les ennemis de cette femme angélique, me jetaient par moment dans un tel trou­ble, que ma tête en était un véritable chaos.

« Je pris cependant toutes les précautions nécessaires. Ma maîtresse possédait une somme de mille francs en or ; elle m'en donna la moi­tié, que nous destinions à la nourrice, et nous attendîmes ensuite l'événement.

« Il se passa beaucoup mieux que je n'osais l'espérer. Dieu permit que votre courageuse mère vous donnât le jour, Mademoiselle, sans qu'il arrivât aucun accident fâcheux. Je vous ondoyai, et vous remis ensuite dans ses bras. Elle vous regarda pendant quelques instants en versant des larmes où se mêlaient à la fois toutes les tendresses et toutes les douleurs maternelles ; puis, ayant été bénie et pressée sur son sein, elle suspendit à votre cou cette bague qui m'a fait vous reconnaître, et me fit signe de vous emporter.

« Ah ! sans l'espoir de vous rejoindre bientôt, l'infortunée n'aurait jamais eu la force d'ac­complir un si affreux sacrifice ; et même avec cette espérance, depuis si cruellement trompée, j'ignore comment elle en fut capable.

« Je sentis toutes ses angoisses, mais il fallait vous sauver; l'heure était favorable; l'obscurité commençait à se répandre, et nos geôliers, ne soupçonnant rien, étaient à table en ce moment. Je descendis donc avec vous, ayant pris la précaution de vous envelopper du châle de votre mère ; et quand j'eus franchi la porte secrète, je me mis à courir avec une telle rapidité, que j'arrivai haletante chez la nourrice.

« Peu de mots suffirent à cette femme pour lui faire comprendre ce que j'attendais d'elle ; je lui remis la bourse contenant les cinq cents francs, et m'échappai aussitôt pour retourner où le devoir m'appelait.

« Je ne vous dirai pas quelles furent les nou­velles craintes qui m'assaillirent au moment de rentrer chez M. de Nervin. Près d'ouvrir la porte secrète, je me demandai s'il ne serait pas plus sage d'aller auparavant avertir quelque magistrat; mais je songeai en même temps à l'état dans lequel j'avais laissé mon infortunée maîtresse, à ses mortelles inquiétudes, si je tardais à la rassurer sur sa fille chérie ; et cette pensée l'emportant dans mon cœur, j'ouvris précipitamment, et remontai près d'elle sans avoir été aperçue.

« En me voyant, elle me tendit les bras, et ce muet témoignage de reconnaissance me fut mille fois plus précieux que tous les remercîments qu'elle eût pu me faire. Craignant néanmoins que sa vive émotion ne lui devînt nuisible, je la suppliai instamment de se calmer, et je m'efforçai ensuite d'affermir ses es­pérances.

« Ma bonne et chère maîtresse, lui dis-je, prenez courage, dans peu de jours vous reverrez cette enfant, dont l’éloignement fait couler vos pleurs ; elle est dans des mains sûres ; il ne peut lui arriver rien de fâcheux, et, d'un autre côté, vos ennemis ne se doutent pas du moyen de délivrance qui est à votre disposition; pour en profiter plus tôt, chassez de votre esprit toute pensée triste ; ne songez qu'à vous rétablir. » « Elle m'écouta, et peu de moments après elle tomba dans un sommeil si profond, qu'elle n'entendit pas notre geôlier lorsqu'il vint nous enfermer.

« La nuit qui suivit fut parfaitement calme. Grâce à une longue pratique de ma profes­sion, je pus donner tous les soins nécessaires à mon intéressante malade, et le désir de vous rejoindre la soutint si puissamment, que peu de jours après elle me dit :

« N'hésitons plus, chère Elisabeth, je vous en conjure; tout peut se découvrir d'un mo­ment à l'autre ; et ma pauvre enfant, que de­viendrait-elle, si notre captivité se prolongeait? Ah ! cette pensée est affreuse ! la supporter plus longtemps me serait impossible. Fuyons, arrachez-moi d'ici ; Dieu me donnera la force de vous suivre, et, s'il le faut, j'invoquerai l'appui des lois pour soustraire ma fille à mon cruel ennemi. »

« Cette résolution était trop bien d'accord avec mes propres vœux pour que je ne me prê­tasse pas à la seconder de tout mon pouvoir. Votre mère me rassurait d'ailleurs par son courage, et nous nous décidâmes à nous échapper le soir même. Mais, hélas! un seul moment suffit pour renverser tous nos plans, pour ruiner toutes nos espérances, et ce mo­ment horrible, je ne puis encore me le rap­peler sans frémir.

« L'heure était venue où nos geôliers avaient coutume de prendre leur repas; j'avais usé de toutes les précautions indiquées par la prudence, je me croyais sûre que nous pourrions franchir l'escalier sans être aperçues, lorsqu'à l'instant où nous allions sortir de l'apparte­ment, un coup frappé en dehors vint nous glacer de terreur.

« Ma maîtresse recula en me disant d'ouvrir; j'obéis, et M. de Nervin parut, tenant une lumière. S'approchant alors de sa victime, il demeura d'abord muet d'étonnement ; puis saisissant la main de l'infortunée :

« Que s'est-il passé ici ? où est votre enfant? « — A l'abri de votre haine, répondit-elle avec une fermeté dont assurément je ne la croyais pas capable. Vous attendiez sa nais­sance pour lui ravir ses droits, pour l'arracher à ma tendresse et la livrer à l'abandon : Dieu, en la sauvant, vous a épargné ce crime atroce ; et maintenant que voulez-vous ? que préten­dez-vous ? Ma fortune ? Eh bien ! elle est tout entière entre vos mains; gardez-la, je prends l'engagement de n'en rien réclamer tant que vous vivrez ; à ce prix rendez-moi la liberté, et du sein de ma misère je pourrai encore vous pardonner l'odieux abus que vous avez fait de ma confiance. »

« La noble femme avait prononcé ces mots d'un ton si digne et à la fois si déchirant, que son persécuteur demeura quelques instants comme accablé sous le poids de la honte; bientôt cependant, tournant vers moi des re­gards étincelants de fureur, il allait se porter peut-être à quelque extrémité, quand votre courageuse mère, se jetant entre nous, s'écria indignée:

« Eh quoi ! vous auriez la lâcheté de vous en prendre à cette femme, et, après l'avoir rendue comme moi prisonnière, la rendez­ vous aussi responsable de mes actions? En­core une fois je vous déclare que le salut de mon enfant est dû à la bonté de Dieu. Inter­rogez donc, si vous l'osez, ce divin protec­teur ; lui seul connaîtra désormais le sort de l'innocente victime que convoitait votre hor­rible cupidité... »

« L'infortunée ne put achever ces mots sans verser des larmes. Son ennemi n'osa lui répli­quer; mais, ayant sonné son digne valet, il lui fit visiter l'appartement avec un soin mi­nutieux, ferma ensuite à double tour la porte du cabinet que j'avais occupé jusqu'alors, en prit la clef, et, après avoir ordonné à Arnould de s'établir dans l'antichambre, il se retira.

« Je me hâtai alors de mettre au lit ma pauvre maîtresse, dont la situation me brisait le cœur. Elle reçut avec bonté les témoignages de ma vive affection ; mais en proie au déses­poir, elle murmurait sans cesse :

« Ma fille ! ma bien-aimée fille ! J'ai cru la sauver, et je l'ai perdue. Mon Dieu, ne l'aban­donnez pas ! »

« J'essayai de lui faire entendre quelques paroles de consolation, et lui promis de tout tenter pour m'échapper afin de veiller sur vous. Cette promesse parut lui rendre quelque calme, et elle exigea que je prisse sur moi à l'instant même le peu d'or qui lui restait. Elle m'autorisa aussi, dans le cas où je pour­rais recouvrer ma liberté, à faire ma déposition chez un magistrat ; mais au moment où elle allait me donner toutes les instructions néces­saires pour appuyer mes révélations, l'infâme Arnould, qui sans doute alors s'était concerté avec son maître, ouvrit brusquement la porte et m'ordonna de le suivre.

« Oh ! Mademoiselle ! continua la bonne Duval, ce moment restera pour jamais gravé dans ma mémoire; car je devinai qu'on allait me séparer de ma chère maîtresse, et cette pensée m'anéantit... Envahi je voulus résister au misérable : abusant de sa force, il me poussa rudement hors de la chambre en me faisant d'atroces menaces, et il me conduisit de l'autre côté de la maison où il me renferma.

« Je ne vous dirai pas mes souffrances du­rant les trois jours qui suivirent; elles ne sont rien comparées à celles que dut éprouver votre excellente mère; et je m'abstiendrais

même de mentionner les persécutions que j'eus ensuite à subir, si je ne tenais à vous montrer l'impossibilité où je fus d'acquitter la pro­messe que je lui avais faite par rapport à vous. Ah! du moins, si je ne pus vous sauver de l'abandon, j'eus le courage de résister à vos ennemis. Après avoir inutilement tenté envers moi de tous les moyens de séduction, ils eu­rent recours au plus odieux traitement pour m'arracher le secret qu'ils avaient intérêt à découvrir, et, voyant enfin que rien ne me déciderait à parler, ils me firent prendre un breuvage narcotique, et parvinrent ainsi à me transporter à trente myriamètres de Paris, dans une maison isolée, où nul secours ne pouvait arriver jusqu'à moi.

« Là un de leurs complices se chargea de me garder prisonnière, et il fut le seul être humain que j'aperçusse dans cette affreuse solitude. On m'avait enlevé l'or dont ma maî­tresse m'avait rendue dépositaire, et tout me prouvait que le dessein de ces hommes criminels était de me séquestrer pour jamais du monde, afin de s'assurer ainsi l'impunité.

« Je dois dire pourtant que les indignes traitements dont ils avaient d'abord usé en­vers moi s'adoucirent beaucoup lorsque je fus entre les mains d'Armand, mon nouveau geô­lier; à part son obéissance passive pour le maître, qu’il servait., cet homme n'avait rien de cruel dans le caractère, et pendant tout le temps que je fus en son pouvoir, je n'eus à me plaindre que de la privation de ma liberté. Mais cette privation m'était insupportable ; manquant de toute consolation religieuse, de tout appui et de tout conseil, sans cesse en présence de mes tristes souvenirs, je m'aban­donnai au chagrin ; ma santé s'altéra ; mes or­ganes s'affaiblirent, et peu à peu je tombai dans une espèce d'idiotisme.

« Quel que fût cependant le désordre de mes idées, il en était une pourtant que je ne per­dais jamais entièrement de vue, c'était celle de ma délivrance. Je me rappelle qu'elle me

suivait dans toutes les promenades qu'Armand me permettait de faire autour du pavillon solitaire qu'il m'avait assigné pour prison, et que je la retrouvais jusque dans mes rêves.

« D'un autre côté, depuis que j'étais tom­bée dans ce misérable état, qui me faisait ressembler à une pauvre idiote, mon gardien s'était beaucoup relâché de sa surveillance ; il voyait bien que je ne pouvais plus nuire à son maître, puisque l'incohérence presque conti­nuelle de mes discours eût naturellement dé­truit l'effet de mes révélations ; et, soit pitié ou insouciance, s'il ne me rendit pas tout à fait libre, il étendit du moins assez les limites de ma prison pour que je trouvasse enfin l'oc­casion de m'échapper.

« Vous dire ce que je devins immédiatement après avoir recouvré la liberté me serait im­possible; car la maladie dont j'éprouvais les premières atteintes fit tout à coup de tels progrès, que sa durée forme comme une la­cune dans mes souvenirs : je sais seulement que je fus recueillie dans un hôpital où l'on me traita avec de grands soins, et où l'on par­vint à me guérir.

« Hors d'état ensuite de gagner ma vie, parce que mes longues souffrances avaient dé­truit mes forces, j'entrai, pour me soustraire à la misère, chez une femme charitable qui voulut bien me nourrir en échange de mes faibles services, et ce fut ainsi, Mademoiselle, que les années s'écoulèrent sans que je pusse connaître votre sort.

« J'écrivis néanmoins plusieurs lettres à votre nourrice ; toutes restèrent sans réponse. Je fis aussi ma déposition chez un magistrat de la petite ville que j'habitais ; mais votre in­fortunée mère, en me donnant si tardivement sa confiance, ne m'avait dit ni son nom de fa­mille ni son pays, et c'est, comme vous le savez, au moment où elle allait me fournir ces diverses instructions que l'on m'avait brus­quement arrachée d'auprès d'elle ; en sorte que je ne pus donner à mes révélations un caractère assez authentique pour diriger les re­cherches. On sut seulement que la maison de Paris que je désignais avait, en effet, été ha­bitée pendant quelques mois par un individu nommé de Nervin; mais cet homme, après avoir payé une année de loyer, avait quitté la maison pour ne plus y revenir, et, personne n'étant intéressé à suivre ses traces, on igno­rait ce qu'il était devenu.

« Pauvre et sans nul appui, je ne pus donc continuer des démarches que l'autorité elle- même croyait devoir suspendre. Cependant je ne cessai pas de songer à ma bonne maîtresse, ainsi qu'à vous, et mon premier soin en arri­vant à Paris, il y a un mois, fut d'aller m'informer de votre nourrice, rue Rochechouart : personne ne la connaissait ; moi-même j'étais devenue étrangère au milieu de toutes ces fi­gures nouvelles, et nul ne prit pitié de mes peines. Vainement je cherchai à me créer une occupation quelconque ; mes haillons et mes soixante ans me firent repousser de toutes parts: quand l'adversité nous poursuit jusqu'à cet âge, presque toujours elle est sans remède. Dieu a daigné pourtant me donner une grande consolation en me faisant vous rencontrer, Mademoiselle; maintenant qu'il vient d'exau­cer mon vœu le plus ardent, je me sens un nouveau courage, et je ne désespère plus de retrouver un jour ma bonne et chère maî­tresse. »

 

CHAPITRE VIII

Il est dans le ciel une puissance divine, compagne assidue de la religion et de la vertu ; elle nous aide à supporter la vie, s'embarque avec nous pour nous montrer le port dans les tempêtes, également douce et secourable au voyageur célèbre, au passager inconnu. Quoique ses yeux soient couverts d'un bandeau, ses regards pénètrent l'avenir; quelquefois elle tient des fleurs naissantes dans sa main, quelquefois une coupe pleine d'une liqueur enchanteresse ; rien n'approche du charme de sa voix, de la grâce de son sourire... La Foi et la Charité lui disent : Ma sœur! » et elle se nomme l'Espé­rance .

Chateaubriand, les Martyrs.

 

Nous n'essaierons pas de décrire les déchi­rantes émotions qu'avait éprouvées Louise pendant le récit qu'on vient de lire; il est des sentiments qu'on affaiblit en voulant les peindre, et la jeune fille elle-même eût été incapable de traduire ce qui se passait alors dans son âme. Cependant une pensée y domi­nait, celle de tout tenter, de tout entreprendre pour découvrir son infortunée mère, et lors­qu'elle eut témoigné sa vive reconnaissance à la fidèle Elisabeth, elle lui demanda si, d'après ses anciennes dépositions, on avait fait une en­quête dans le lieu d'où elle s'était échappée.

« Je ne pense pas, répondit cette femme, que les recherches aient été fort exactes : à cette époque, ma pauvre tête était encore bien fai­ble, et je ne me rappelais distinctement que la maison de Paris où vous êtes née, Made­moiselle; aujourd'hui même, il me serait im­possible de préciser l'endroit où Armand me retint prisonnière. Toutefois, en recueillant mes souvenirs et les circonstances de mon en­trée à l'hôpital, qui m'ont été depuis fidèle­ment rapportées, je crois pouvoir affirmer que c'est dans le département des Ardennes, du côté de Givet : c'est du moins près de cette ville que je fus trouvée donnant des signes d'aliénation mentale. On m'a dit que je paraissais excédée de besoin ainsi que de fatigue, et quand on me demanda d'où je venais, je tournai mes regards vers la chaîne de rochers qui borde la Meuse, en remontant vers Fumay. Long­temps après je me suis rappelé aussi une petite chapelle dédiée à la sainte Vierge où je m'étais arrêtée quelques instants dans ma fuite : il me semble la voir encore. Elle est située au milieu d'un charmant vallon que domine un mont as­sez élevé, sur le plateau duquel je crois bien avoir aperçu un moulin. Je ne puis cependant être tout à fait sûre de la vérité de ces détails ; car tout ce qui tient à cette funeste époque est resté confus dans ma mémoire.

—    Pensez-vous du moins, demanda vive­ment Louise, qu'il vous serait possible de reconnaître les lieux que vous venez de dé­crire, s'ils se présentaient à votre vue?

—    Oui, reprit Elisabeth, et je crois aussi que je reconnaîtrais la maison isolée où Ar­mand me garda prisonnière.

—    Et cet homme lui-même, vous rappelez- vous ses traits ?

—    Oh ! parfaitement. Je n'ai pas oublié non plus ceux d'Arnoult ; mais où trouver ce mi­sérable ?

—    Rien n'est caché à Dieu, repartit la jeune fille, fions-nous donc à sa justice, à sa bonté; il doit bénir l'enfant qui se dévoue à sa mère, et je suis résolue de ne prendre aucun repos que je n'aie retrouvé la mienne ; dès demain mes démarches commenceront : puis-je comp­ter sur vous pour les seconder, ma chère Eli­sabeth?

—    Vous n'en sauriez douter un seul mo­ment ! s'écria cette dernière ; votre pieux dessein ranime mon courage, et je me sens capable de tout entreprendre pour sa réus­site. »

Huit jours après cet entretien, deux femmes modestement vêtues descendaient la Meuse, au-dessous de Charleville, dans un grand ba­teau conduit par un vieux marinier et ses deux

fils. Ceux-ci égayaient leurs travaux nautiques par des ris et par des chants que répétaient les échos d'alentour ; mais tout à coup, à un signe de leur père, ils regardèrent la plus jeune des deux femmes, et aussitôt leur bruyante gaieté s'arrêta.

« Notre père a raison, dit l'un d'eux, il ne faut pas interrompre cette belle enfant; elle semble prier tout bas, et cela nous portera bonheur durant le voyage.

—    Oui, répondit l'autre; mais, vois-tu, Antoine, je parierais bien qu'il y a du chagrin dans l'âme de cette jeune fille ; regarde comme elle a l'air triste, et la vieille aussi.

—    C'est pour cela qu'il ne faut plus rire ni chanter, comme nous le faisions tout à l'heure, sans y penser, reprit Antoine. Ce n'était pas bien ; il n'y a que les mauvais cœurs qui osent montrer leur gaieté devant les gens qui sont affligés ou qui souffrent. »

Après avoir échangé ce peu de mots, les deux bateliers ne parurent plus s'occuper des voya-

geuses, que le lecteur a déjà reconnues sans doute.

C'était, en effet, Mme Duval et Louise. Celle- ci, tout en priant, ainsi que le pensait l'hon­nête marinier, essuyait furtivement ses larmes de temps en temps, car une amère douleur l'ac­cablait; elle venait de quitter l'amie de son enfance, elle venait pour la première fois de s'éloigner des lieux où elle avait été élevée à l'abri des orages du monde ; et, quelque pres­sant que fût le motif de son voyage, elle n'en éprouvait pas moins cette tristesse, ce vide immense, suite inévitable de toutes les sépa­rations où le cœur est intéressé.

« Bonne et chère Cécile, disait-elle tout bas, ta pensée me suit dans ce triste pèlerinage où tout jusqu'ici m'apparaît comme un vaste désert... ; tu pleures mon absence, et pourtant, toujours dévouée, toujours généreuse, loin de combattre ma résolution, tu l'as encouragée, tu as fait les plus grands sacrifices pour qu'elle pût s'accom­plir. Oh! puisse le Ciel, que tu vas implorer

chaque jour pour ta Louise, lui permettre de retourner bientôt vers toi avec sa mère !... Mon Dieu, ce ne sont pas des grandeurs, des ri­chesses, que je vous demande; depuis long­temps vous m'avez appris à trouver la paix au sein de la pauvreté et du travail ; mais rendez- moi cette mère chérie qui a tant souffert ! Ayez pitié d'elle ; faites que mes soins, ma tendresse, lui donnent encore quelques jours heureux! »

On comprend que la pieuse enfant ne pouvait articuler de tels aveux sans que la vive émotion qu'elle ressentait se produisît sur sa figure expressive, et jamais peut-être la tristesse ne s'était montrée sous des traits plus touchants.

Bientôt cependant les scènes pittoresques qui se présentèrent à ses regards finirent par la dis­traire de ces pensées douloureuses. Personne en général ne contemple avec plus de ravisse­ment les beautés de la nature que l'habitant des grandes cités. Pour lui, les champs, les arbres et les fleurs ont toujours un nouvel attrait; il savoure avec délices l'air embaumé qu'ils lui apportent, et les sites agrestes, à peine remar­qués du villageois, sont pour le citadin de ma­giques tableaux qui l’étonnent, qui l’électrisent, et le ramènent à l'idée du Tout-Puissant, trop souvent perdue au milieu du fracas des villes.

Sans doute cette sublime pensée n'avait pas besoin d'être réveillée dans l'âme de Louise ; mais elle la sentit grandir à la vue des magni­ficences qu'étalèrent à ses yeux les bords du fleuve qu'elle parcourait. Ici d'immenses val­lées, où la nature s'est plu à répandre à la fois toute la variété de ses richesses ; là de ravis­sants coteaux, sur lesquels se laissaient aper­cevoir à travers les arbres d'élégantes villas, de jolies chaumières, qui semblent inviter au repos le voyageur fatigué. Partout le silence, partout une paix profonde, délicieuse, qui porte à la contemplation.

«  Que les habitants de cette contrée doivent être heureux ! dit Louise à sa compagne, et que je voudrais qu'il me fût donné de partager leur sort !

— Si on les interrogeait, répondit cette der­nière, ils envieraient peut-être le vôtre, Made­moiselle; car, voyez-vous, l'homme ici-bas n'est jamais content de son lot ; ses désirs vont toujours au-delà de ce qu'il possède.

—11 est impossible, reprit la jeune enthou­siaste , qu'une si charmante solitude ne rem­plisse pas les vœux de ceux qui l'habitent : je sens du moins que, si j'y étais avec tous ceux que j'aime, la vie aurait pour moi mille dou­ceurs, tandis qu'à Paris, même au sein de l'obscurité, elle n'a presque toujours que des agitations : emportée sans cesse par le torrent, elle passe rapide comme lui, sans qu'on en jouisse. »

Cette conversation fut interrompue par une vive exclamation que fit Elisabeth : étendant la main, elle montra à Louise deux chaînes d'énormes rochers qu'on apercevait au loin, et vers lesquelles se dirigeait le bateau. Devinant aussitôt la pensée de sa compagne, la jeune fille demanda au vieux batelier, qui était alors au gouvernail, si dans les environs de ces rochers

il connaissait une chapelle de la sainte Vierge.

« Il y en a une, en effet, répondit-il, qui est bien ancienne; elle est dédiée à Notre-Dame- de-Bon-Secours ; mais nous en sommes encore très-loin : car elle se trouve située dans un val­lon au-delà de Fumay, où nous n'arriverons que ce soir.

— Pourriez-vous me dire, reprit Louise en s'efforçant de cacher son émotion, si cette cha­pelle est la seule qui soit dans ces parages, jusqu'à Givet ?

—Je n'en connais pas d'autre ; et je suis du pays. Autrefois même j'y allais bien souvent prier avec ma mère... Oh ! c'était le bon temps alors ; les hommes avaient la foi, et Dieu les bénissait.»

Ici Elisabeth prit la parole, et demanda au vieillard s'il se rappelait avoir vu un moulin aux environs de la chapelle.

« Dans ma jeunesse il n'y en avait pas, re­prit-il ; depuis, il. y a de cela environ vingt-

cinq ans, on en a établi un qui est tout au haut de la colline ; le chemin qui y conduit se trouve au-dessus de Fumay, un peu sur la droite. »

Après avoir donné aux deux voyageuses ces renseignements précieux, le vieux batelier se tut, ne songeant plus qu'à sa manœuvre ; car il lui fallait alors une grande attention pour éviter les nombreux écueils que renferme le fleuve, surtout en approchant de Fumay.

Enfin le bateau s'avança entre les deux chaînes de rochers qui depuis longtemps atti­raient les regards de Mme Duval et de Louise. Jamais cette dernière n'avait vu de spectacle si imposant. Mesurant des yeux la hauteur pro­digieuse de ces rochers, dont la crête semble toucher aux nues, et au pied desquels les eaux écumantes forment un immense abîme, elle demeura d'abord glacée d'effroi, et ses regards se détournèrent un moment des formidables murailles qui lui dérobaient la vue du ciel ; mais peu après ses terreurs firent place à une admiration profonde. Ce lieu sauvage présente, en effet, des beautés si étonnantes, si majes­tueuses, qu'on ne saurait les contempler sans éprouver le besoin de rendre hommage à leur divin auteur.

Ce tribut, Louise le paya avec toute la cha­leur des sentiments qui l'animaient. Elle était encore sous cette impression, lorsque le vieux batelier annonça que dans quelques instants on arriverait à Fumay. Déjà l'obscurité com­mençait à s'étendre, et la jeune voyageuse, à son grand regret, perdit une partie des déli­cieux points de vue qu'offrent les alentours de cette petite ville, où sa compagne et elle pas­sèrent la nuit.

Poussées l'une et l'autre par une égale im­patience , elles quittèrent leur auberge le len­demain au lever du soleil, et, suivant avec exac­titude les indications données par l'honnête marinier, elles explorèrent à pied les environs, sans que Louise s'extasiât de nouveau sur la beauté des sites, parce qu'alors une seule pen­sée l'occupait.

Malheureusement les lieux qu'elle parcou­rait avec Elisabeth étaient si déserts, qu'une grande partie du jour s'écoula en vaines re­cherches comme en vaines fatigues, et toutes deux commençaient à désespérer du succès, quand, au détour d'un petit bois qu'elles avaient dû traverser, la bonne Duval s'écria : « Voilà le moulin, et voici la chapelle ! oui, je la reconnais ; oh ! bientôt nous découvrirons aussi la maison où ils m'ont tenue prisonnière ; je crois voir d'ici le chemin que j'ai suivi en me sauvant...

—Allons d'abord invoquer la sainte Vierge, dit la jeune fille vivement émue ; ces indices ne nous suffiraient pas, si nous n'obtenions son assistance. »

Et aussitôt, entraînant sa compagne, elle alla s'agenouiller avec elle devant cette chapelle vénérée qu'elles étaient venues chercher de si loin.

Là, le front prosterné dans la poussière, la pauvre enfant épancha toutes les inquiétudes,

toutes les craintes qu'elle ressentait ; car, en en­treprenant de chercher sa malheureuse mère, elle ne s'était nullement abusée sur les nom­breuses difficultés qu'allait lui offrir une telle entreprise. Les renseignements que lui avait donnés Elisabeth étaient aussi vagues qu'incer­tains, et il avait fallu que l'amour filial parlât bien haut dans son cœur pour la déterminer à un voyage qui présentait si peu de chances de succès. Cependant, au milieu même de tant d'obstacles, elle avait toujours senti une espé­rance qui semblait lui venir du Ciel, et en ce moment encore c'était à cette impulsion qu'elle obéissait en demandant avec confiance à la sainte Vierge de la protéger.

Ce fut dès lors avec bien plus de calme qu'elle suivit sa compagne. Mais la nuit s'avan­çait; il fallut se procurer un asile, et toutes deux songeaient déjà à gravir la côte, pour en aller demander un au moulin, lorsqu'une vieille paysanne, sortant tout à coup d'un champ d'avoine, d'où elle les avait vues agenouillées devant la chapelle, leur dit en passant :

« Que le bon Dieu et Notre-Dame vous soient en aide, et bénissent votre route !

—    Merci, Madame, répondit la jeune fille ; votre rencontre est déjà pour nous d'un bon augure. Nous sommes étrangères dans ce pays, et vous aurez sans doute la charité de nous in­diquer un abri pour la nuit qui s'approche.

—    Ça ne sera pas bien difficile, repartit la villageoise : ma chaumière est près d'ici, si vous voulez vous en contenter, c'est de grand cœur que je vous l'offre.

—    Et c'est avec une vive reconnaissance que nous l'acceptons, » dit Louise, enchantée des manières ouvertes de la bonne vieille.

Dès ce moment une sorte de confiance ami­cale s'établit entre elles ; car les âmes pures se devinent aisément, et Gertrude, c'est ainsi que se nommait la paysanne, avait été si touchée en voyant la dévotion des deux étrangères, que déjà elle se sentait disposée à leur vouloir du bien.

Ce fut donc avec plaisir qu'après les avoir établies dans sa cabane elle se hâta de leur préparer à souper, en disant :

« Je suis vraiment contente de m'être trouvée là tout à point pour vous offrir un gîte; car il n'y en a guère dans cette vallée. C'est seule­ment dommage de ne pouvoir mieux vous traiter : autrefois, quand mon fils Baptiste était avec moi, il allait à la chasse, et de temps en temps nous mangions de bonnes grives ou quelque autre menu gibier ; mais ce temps-là est déjà loin ; depuis, ma pauvre vie a été bien lourde à porter ! Oh ! les enfants ne savent pas, quand ils s'en vont, ce qu'il en coûte à leur mère.

—    Votre fils vous a donc quittée, Madame? demanda Louise du ton le plus compatis­sant.

—    Hélas ! oui, reprit Gertrude, il trouvait que ses journées ne nous rapportaient guère, et comme un de ses amis, marié à ma nièce, a une place qui lui vaut beaucoup d'argent, il

voulut en gagner aussi, et se mit au service du même maître; c'est ce vilain Armand et sa femme qui lui ont fourré ça en tête : sans eux il serait encore auprès de moi... »

A ce nom que venait de prononcer Gertrude, les deux voyageuses se regardèrent, et, pres­sées d'en apprendre davantage, elles deman­dèrent à cette dernière si c'était dans le voisi­nage que servait son fils.

«Mon Dieu non, reprit-elle, c'est bien là ce qui fait mon souci. Autrefois le maître avait ici près une assez belle maison ; mais il faut croire qu'il ne la trouva pas à son goût, car il ne l'a jamais habitée. Armand, qui en était le gardien longtemps avant son mariage, y demeura encore après, et c'est quand il partit avec sa femme pour aller rejoindre son maître, qu'il emmena Baptiste, lui promettant de gros gages. Quant à ça, il a dit vrai, et aussi mon pauvre enfant a bien soin de ne me laisser manquer de rien ; mais de l'argent tout seul, ça ne fait pas le bonheur.

—    Vous avez de ses nouvelles ? vous savez où il est, dit Louise.

—    Oui, sans doute, et pourtant ça ne m'a­vance guère : jusqu'à présent on ne lui a pas permis de venir, ni à ma nièce non plus, et je suis trop vieille pour les aller trouver; puis m'en retourner ici toute seule, il me semble que ça me ferait trop de chagrin.

—    Ils sont bien loin peut-être?

—    Près de Dinant, qui est au bord de la Meuse, environ à quarante kilomètres d'ici : ce n'est pas là une grande distance, me direz- vous; cependant, vu mon âge, c'est toujours trop... Eh bien! qu'est-ce que je fais donc? ne voilà-t-il pas qu'en vous parlant de ma peine j'oublie de vous donner à souper! Oh ! c'est que, voyez-vous, quand je suis sur ce chapitre-là, je ne peux plus m'arrêter. »

Et en parlant ainsi Gertrude se hâta de pla­cer devant ses deux convives un énorme plat de pommes de terre, du laitage et des fruits, les engageant à faire honneur à ce repas, qui

leur eût paru délicieux, si le désir de ramener la bonne femme au sujet qui les intéressait ne l'eût emporté sur leur appétit.

Ce qu'elles venaient d'entendre ne leur lais­sait presque plus de doute sur l'identité du neveu de Gertrude et de celui qui avait été le geôlier d'Élisabeth. Pour acquérir une entière conviction sur ce point, il ne s'agissait plus que d'aller le lendemain reconnaître la maison qu'il avait habitée, et puisqu'il était toujours au service du même maître, elles espéraient découvrir bientôt ce dernier, et pénétrer enfin l'affreux mystère dont il avait enveloppé sa victime. Les nouveaux détails qu'elles obtinrent ensuite de leur vieille hôtesse, qui ne deman­dait pas mieux que de prolonger ce sujet de conversation, les confirmèrent de plus en plus dans cette espérance.

« Je vous ai parlé de mon chagrin, leur dit-elle, et, puisque vous y compatissez, il faut bien que je vous parle aussi de mes consolations. Après tout, voir prospérer sa famille, ça fait du

bien au cœur, et mon Baptiste est avancé en grade, comme il dit dans sa lettre que j'ai re­çue avant-hier. Il paraît qu'il y avait au châ­teau de la Roche, où il demeure, un autre do­mestique, nommé Arnoult, qui voulait avoir l'autorité à lui tout seul, au point qu'il faisait souvent peur à celui-là même qui lui payait ses gages. Ge méchant homme ne savait quoi inventer pour tourmenter le monde, et mon Baptiste tout le premier. Enfin le bon Dieu s'est lassé, et l'a puni d'un seul coup. Dernièrement, comme il revenait de Namur avec son maître, les chevaux prirent le mors aux dents, la voiture tomba dans la Meuse, et Arnoult s'y noya. Quant au Monsieur, il eut le bonheur, lui, de pouvoir se jeter à la nage, et des bate­liers le sauvèrent ; mais le pauvre homme, à ce qu'il parait, a été sauvé de là dans un état pitoyable; on dit même qu'il est très-malade, et l'on craint qu'il n'en revienne pas. Cepen­dant à quelque chose malheur est bon : depuis lors tous ses gens sont tranquilles et heureux.

Armand a remplacé le défunt, et il a promis à sa femme ainsi qu'à Baptiste de les laisser ve­nir un peu plus tard. Je vous demande si je serai contente de les voir, de les embrasser tous deux ! car, voyez-vous, j'aime ma nièce Marianne comme si elle était mon enfant, c'est une bonne créature. Avant de l'épouser, Ar­mand était tant soit peu sournois ; on ne savait jamais ce qu'il avait dans l'âme ; depuis son mariage il est devenu tout autre. »

Ici Gertrude s'arrêta, et, après avoir reçu les félicitations des deux voyageuses, elle les con­duisit dans une petite chambre au-dessus de la sienne, où elles purent enfin se communiquer les diverses impressions qu'avaient fait naître dans leur esprit les paroles de la bonne vieille.

Évidemment le maître du château de la Roche n'était autre que le coupable de Nervin ; et, son odieux complice n'existant plus, tout faisait espérer qu'on parviendrait plus aisément à découvrir le sort de leur victime.

Cependant une crainte affreuse s'était emparée de Louise en écoutant Gertrude. Cette femme, que son fils et sa nièce tenaient si bien au courant de ce qui se passait au château, ne paraissait avoir nulle idée qu'il y existât d'au­tres personnes que celles dont elle venait de faire mention, et la pauvre enfant en conclut que peut-être sa malheureuse mère avait suc­combé sous le poids de ses maux. Non moins inquiète sur ce point, Elisabeth chercha pour­tant à la rassurer.

« Ne désespérons pas, lui dit-elle ; c'est la Providence elle-même qui nous a amenées, comme par la main, jusque dans cette chau­mière, afin que le mystère dont s'enveloppe votre ennemi pût enfin nous être dévoilé, et tout porte à croire qu'il ne laissera pas son ouvrage imparfait. »

Ces paroles ramenèrent l'espoir dans le cœur de Louise ; aussi il fit à peine jour le lende­main, qu'elle éveilla sa compagne, avec laquelle elle se rendit vers la maison isolée habitée autre­fois par Armand. Elisabeth la reconnut, et ne conservant plus alors aucun doute sur l'identité de cet homme, elles annoncèrent à Gertrude que, leur dessein étant de passer par Dinant, elles se chargeraient volontiers d'une lettre pour sa famille. La bonne femme ne se fit pas prier; seulement, comme elle ne savait pas écrire, elle choisit Mme Duval pour secrétaire, et, après avoir apposé une croix, bien connue de Baptiste, au bas de la précieuse missive, elle embrassa cordialement les deux voyageuses, qui se hâtèrent de reprendre la route de Fumay, où de nouveaux bateliers se chargèrent de les conduire jusqu'à Dinant.

A l’approche de cette ville, Louise eut besoin de tout son courage pour ne pas s'abandonner aux pensées lugubres qui vinrent encore une fois l'assaillir. Elle comprenait les difficultés qu'elle allait avoir à combattre : il fallait qu'elle découvrît le sort de sa mère sans exposer cette infortunée à quelque acte de violence de la part de son ennemi, et l'adresse pouvait être seule employée, jusqu'à ce que les événements lui apprissent de quelle manière elle devait agir envers le coupable Nervin. Mais comment par­venir jusqu'à lui ? comment pénétrer le mystère d'iniquité dont il s'enveloppait depuis vingt- deux ans? C'était là sans doute un immense sujet d'inquiétude pour la pauvre jeune fille ; aussi, avant de faire usage de la lettre adressée au fils de Gertrude, elle résolut de se servir d'une recommandation puissante dont elle s'é­tait pourvue avant son départ de Paris, et qui était de nature à lui assurer partout l'intérêt et la protection des gens de bien.

Ce fut donc munie de ce papier, où un véné­rable prélat avait daigné apposer sa signature, que la jeune voyageuse se présenta avec sa com­pagne chez le curé de Dinant, dont chacun lui avait vanté les vertus durant son voyage.

M. D*** était, en effet, un véritable apôtre de la charité chrétienne ; sa figure vénérable an­nonçait tant de bonté et de sagesse, que Louise, pénétrée de respect à la vue de ce digne vieil­lard, n'hésita pas à lui parler avec une entière confiance et à lui demander son appui.

« Il vous est dû, ma fille, lui répondit M. D"*, après l'avoir écoutée avec la plus grande atten­tion ; la recommandation que je viens de lire, votre jeunesse, le noble but que vous vous pro­posez, tout me fait une loi de vous servir, et je m'y dévouerai de grand cœur. Cependant je ne dois pas vous cacher les obstacles que j'entre­vois à l'exécution de vos projets. Le maître du château de la Roche vit dans une telle solitude depuis qu'il habite ce domaine, que nul ne connaît la moindre particularité de sa vie. Nos bons Dinantais, étonnés de l'espèce de mys­tère dont il s'entoure, cherchèrent d'abord à le pénétrer ; mais ils finirent par renoncer à une curiosité entièrement vaine dans ses ré­sultats . Moi-même, poussé par le désir de soula­ger quelque douleur secrète, et songeant aussi à l'intérêt des pauvres, que l'homme riche doit être appelé à soulager, je me suis présenté plusieurs fois à la grille du château ; on m'a constamment répondu que M. de la Roche ne reçoit personne ; quant à ses aumônes, il me les a toujours envoyées très-régulièrement, et, sous ce rapport du moins, il s'est attiré l'estime de la population. Je ne sais, continua M. D"*, si la mort de son factotum Arnoult, qui seul avait des communications au dehors, appor­tera quelque changement dans les habitudes de cet homme mystérieux; je n'ose le croire : car, ayant appris l'accident dont il a failli être aussi la victime, je me suis présenté de nou­veau à sa porte, et j'ai été éconduit, sinon avec la même dureté, du moins avec la même per­sistance. C'est là, mon enfant, ce qui me fait redouter pour vous de grandes difficultés. Tou­tefois ne nous décourageons pas : si le méchant parvient souvent à se dérober aux hommes, il ne peut jamais fuir la justice de Dieu; lors­qu'elle veut l'atteindre dès cette vie, le plus faible roseau devient alors dans ses mains une arme victorieuse. »

Après ces mots, le digne vieillard invita les deux voyageuses à partager le repas du soir,

que l'on venait de lui servir. Ensuite il les fit mettre en possession d'un petit logement voi­sin de son presbytère, où elles trouvèrent les soins de la plus généreuse hospitalité.

Sans doute un tel accueil était bien fait pour dédommager Louise de toutes les fatigues qu'elle avait eu à subir ; mais il est des situa­tions dans la vie où les préoccupations de notre âme l'emportent sur les circonstances favo­rables qui peuvent nous arriver, et la pauvre enfant, quoique pénétrée de reconnaissance pour les bontés du saint pasteur, ne put goû­ter un seul moment de repos.

 

CHAPITRE IX

De la bonté céleste un rayon éternel
Semble se réfléchir dans le cœur maternel,
Et la Divinité nous offrant son image,
Sous les traits d'une mère appelle notre hommage.
Millevoye, la Tendresse maternelle.

Après une nuit d'angoisses, Louise vit enfin naître le jour; s'étant levée aussitôt pour se rendre à l'église, où le vénérable pasteur était déjà en prière, elle épancha toutes ses pensées dans le sein de ce digne ministre de Jésus-Christ et reçut ensuite la sainte communion. Oh ! ce n'est jamais sans fruit que nous re­courons à ce divin remède : par lui, notre âme se dilate, s'agrandit et s'élève au-dessus des choses qui passent ; unie à son Dieu, elle par­ticipe à toutes les consolations, à toutes les grâces réservées à la foi ; elle sent qu'une éter­nité de bonheur l'attend au-delà de cette vallée de misères qu'on appelle la vie ; s'affermissant alors contre les épreuves, elle s'y soumet sans murmure, et puise dans son courage les inspi­rations nécessaires pour les surmonter.

En sortant d'accomplir ce pieux devoir, Louise se sentit donc plus forte pour affronter les difficultés que présentait son entreprise ; aussi, à peine de retour chez M. D***, elle se décida à se rendre au château de la Roche; prenant à cet effet des vêtements semblables à ceux que portent habituellement les paysannes des Ardennes, elle espéra, sous ce costume plus que modeste, parvenir auprès du fils de Ger­trude, et l'intéresser sans qu'il s'en doutât au succès de ses desseins.

   Jusqu'alors pourtant aucun plan ne pouvait être arrêté ; avant tout, il fallait obtenir l'entrée

du château, n'importe à quel titre, et c'était vers ce but que devaient tendre d'abord les efforts de la courageuse enfant. Quant à Elisa­beth , il fut résolu qu'elle resterait au presby­tère, attendu qu'Armand pouvait se rappeler ses traits, quelque changés qu'ils fussent ; et M. D*" accompagna seul sa jeune protégée.

On peut deviner les diverses émotions qu'é­prouva cette dernière en gravissant la côte es­carpée au sommet de laquelle était située la mystérieuse habitation de son ennemi. Le bois qui l'avoisinait lui en cacha d'abord la vue ; mais, au bout d'un quart d'heure, M. D*" la lui mon­tra , et alors elle fut obligée de s'arrêter, tant les battements de son cœur redoublèrent.

« O mon Dieu ! dit-elle tout bas, faites que là je retrouve ma mère! faites qu'elle puisse encore bénir sa Louise, et tous mes vœux en ce monde seront comblés ! »

Lorsqu'elle eut repris un peu d'assurance, son vénérable protecteur la quitta pour entrer dans un taillis voisin, où il pouvait la suivre jusqu'à la grille du château sans être aperçu. Un silence de mort régnait dans ce lieu solitaire, et la partie des bâtiments que les arbres laissaient voir paraissait entièrement inhabitée. Cepen­dant, au mouvement que la tremblante Louise donna à la sonnette, un homme se montra. Il était âgé de cinquante ans environ ; d'après le portrait que Mme Duval avait fait d'Armand, la jeune fille pensa que ce pouvait être lui. Elle ne se trompait pas. « Qui êtes-vous? que de­mandez-vous? dit-il en s'avançant.

—    Je suis, répondit Louise, envoyée par la mère Gertrude ; j'ai logé chez elle il y a peu de jours, et elle m'a chargée d'apporter une lettre à son fils, ainsi qu'à son neveu et à sa nièce, qui demeurent, je crois, dans ce château.

—Donnez-moi cette lettre, je la leur remet­trai.

—   Monsieur, je désirerais bien les voir eux- mêmes ; Gertrude me l'a ordonné ainsi. Je vou­drais d'ailleurs les supplier de m'accorder leur protection.

—   Pourquoi faire ?

—    Oh ! ce serait pour avoir, s'il était possi­ble, quelque occupation dans ce château. Mon travail est toute ma ressource ; mais pour trou­ver de l'ouvrage ou une place, il faut des reommandations.

—   Est-ce que vous n'êtes pas de ce pays?

—    Non, Monsieur ; le malheur m'a forcée de quitter le mien ; ce serait vraiment une bonne œuvre que d'employer une pauvre orpheline comme moi. Je ne demande pas à gagner beau­coup ; le plus petit gage me suffira, pourvu que j'aie la nourriture. »

Louise avait prononcé ce discours d'un ton si modeste et si touchant, qu'Armand ne put se défendre d'éprouver quelque intérêt pour elle. Il réfléchit un moment; puis, ayant tiré un son aigu de l'énorme sifflet pendu à sa bouton­nière, il alla au-devant d'un autre domestique qui venait à lui, et ils se parlèrent assez long­temps à voix basse.

Pendant cet intervalle , Louise , restée endehors de la grille, était au supplice, et son protecteur, demeuré caché dans le taillis, d'où il n'avait pas perdu un mot de sa conversation avec Armand, éprouvait lui-même une véri­table anxiété.

Enfin les deux hommes se rapprochèrent ; le plus jeune était le fils de Gertrude; il prit la lettre, l'ouvrit avec empressement, et, après l'avoir lue tout haut, il demanda à Armand :

« Eh bien ! puisque cette personne demande du travail, et qu'elle nous est envoyée par ma mère, nous pouvons l'employer ; il me semble que ce n'est pas ici que l'ouvrage manque ; chacun en a tout son saoul.

— Oui, mais si le maître venait à le savoir !

—    Bah! comment donc le saurait-il? Ni toi ni moi nous n'irons le lui dire, j'espère, et si tant est que le pauvre homme en revienne, il n'y pourra toujours rien voir de longtemps. Tu sais d'ailleurs que ta femme est excédée de fatigue, et qu'à tout moment elle te demande une aide.

—Eh bien ! arrangez-vous tous deux, reprit Armand ; pour moi, je m'en lave les mains. Va la chercher, nous verrons ce qu'elle dira. »

Baptiste ne fit qu'un bond jusqu'au château, et revint peu de temps après, amenant une femme jeune encore, dont les manières rappe­laient celles de la bonne Gertrude ; seulement un fond de tristesse se peignait dans ses traits.

En apercevant Louise, qui était toujours en dehors de la grille, elle dit à son mari d'un ton de reproche :

« Eh quoi ! tu n'as pas seulement ouvert à l'envoyée de ma tante? Serons - nous donc toujours ici comme dans une prison? Tu sais pourtant que cet esclavage ne me va pas, et qu'il faut que tout cela finisse. »

Armand ne répondit rien, mais il tira les verrous. Louise franchit la grille ; et son pro­tecteur, qui la vit entrer, remercia Dieu de ce premier succès.

Marianne, c'est ainsi, on s'en souvient, que se nommait la nièce de Gertrude, fut d'autant plus empressée d'accueillir la jeune étrangère, qu'en cela elle obéissait à une double impul­sion : à sa bonté naturelle et au désir, déjà ex­primé, d'échapper à une manière de vivre qui lui déplaisait. Étant donc parvenue à vaincre l'hésitation de son mari dans cette circonstance, ce fut d'un air triomphant qu'elle emmena au château sa protégée, et qu'elle la combla de toutes sortes de prévenances, voulant, disait-elle, la dédommager de la mauvaise réception qu'on lui avait faite. Cette dernière comprenait que la moindre imprudence pouvait la trahir ; aussi s'efforça-t-elle, en entrant dans ce lieu, de maîtriser sa vive émotion ; et elle se montra si reconnaissante envers Marianne, que la bonne femme consentit avec empressement à se l'adjoindre dans quelques parties du service dont elle était chargée. C'était là, pour le mo­ment, que tendaient tous les vœux de Louise. Résolue de captiver entièrement les bonnes grâces de celle qui la protégeait, elle apporta dès lors tant de zèle, tant d'exactitude dans ses divers travaux, que sa faveur alla toujours

croissant; Marianne ne cessait de s'extasier sur son habileté, sur son entente parfaite du ménage, et la pauvre enfant, de son côté, bénissait le Ciel de l'avoir mise à même de remplir la tâche qui lui était imposée par sa nouvelle situation.

Cependant, au milieu de ses courageux ef­forts, elle vit les jours s'écouler sans obtenir aucune certitude de l'existence de sa mère dans ce château mystérieux, où son dévouement fi­lial lui avait fait accepter le titre de servante. Quoique parfaitement traitée par Armand et les siens, elle était exclue des divers conciliabules de la famille. On lui avait assigné une certaine partie du jardin pour les promenades qu'on lui permettait de faire avant ou après son service ; on lui avait aussi laissé la libre entrée de quel­ques pièces du rez-de-chaussée ; mais jusqu'a­lors rien de ce qui se passait autour d'elle ne pouvait l'éclairer sur le principal objet de ses recherches. Seulement elle avait entendu dire que le maître du château souffrait d'atroces douleurs; chaque jour elle voyait Armand in­troduire un médecin auprès de lui, et c'était là que se bornaient toutes ses lumières.

Une pareille situation devenait d'autant plus intolérable pour Louise, qu'elle devinait l'inquiétude dans laquelle Cécile devait être plongée, ainsi qu'Élisabeth et M. D***. Ce der­nier lui avait, promis, si elle parvenait à entrer au château, de venir chaque jour l'attendre, à certaine heure, près de la grille, jusqu'à ce qu'il eût réussi à lui parler, et depuis lors elle avait été tellement surveillée, que toute tentative pour voir son protecteur lui était de­venue impossible.

Enfin un jour, s'étant assurée, que personne ne pourrait la surprendre, elle se hasarda à s'avancer vers ce lieu, et, le succès ayant couronné ses espérances, elle puisa dans les conseils du saint pasteur le courage de pour­suivre son entreprise.

Le soir même, une circonstance d'abord as­sez insignifiante en apparence vint attirer toute

son attention. Marianne, contre sa coutume, ne parut qu'à la fin du souper ; ses traits portaient l'empreinte d'une préoccupation pénible, qui semblait appartenir à une autre cause qu'à l'état du maître, et, en manifestant le désir de parler sans retard à son mari, elle ordonna à Louise d'aller se coucher. Celle-ci se retira aussitôt; mais les remarques qu'elle venait de faire la préoccupèrent à son tour. Ne se sen­tant nulle disposition au sommeil, elle éteignit sa lumière en entrant dans sa chambre, qui était située au rez-de-chaussée sur le jar­din , et s'assit près de sa fenêtre, dont une persienne cachait l'ouverture.

Immobile et pensive, elle était là depuis une heure environ, prêtant l'oreille au moindre bruit, lorsqu'elle crut entendre des pas fouler les feuilles sèches dont l'automne commençait à couvrir le sol : c'étaient ceux de Marianne. Louise reconnut cette femme malgré l'obscu­rité, et, ne doutant pas que sa sortie nocturne ne cachât quelque mystère, elle n'hésita pas à la suivre, et la vit se diriger vers une haute charmille où elle perdit ses traces. Cette partie du jardin était précisément celle qui avait été interdite à Louise ; mais, résolue d'éclaircir ses soupçons, elle brava la défense, et entra aussi sous la charmille, en étendant les bras pour ne pas se heurter. Une vive crainte vint cependant la saisir au milieu de cette obscurité complète ; tremblante, elle s'arrêta, ne sachant plus de quel côté tourner ses pas, puis, reprenant cou­rage, elle changea de direction, et presque aus­sitôt elle crut apercevoir une faible clarté se des­siner à travers les arbres. Se dirigeant alors de ce côté, elle vit une porte ouverte, la franchit, et se trouva dans un autre jardin, à l'entrée duquel était un pavillon , d'où s'échappait la lumière qu'elle avait d'abord aperçue.

Louise en ce moment semblait obéir à une puissance surhumaine ; car, quelles que fussent ses craintes, elle s'avança sans hésiter vers l'une des croisées de cette habitation, jusque-là in­connue pour elle dans le château, et plongea avidement ses regards à travers la jalousie. Un rideau l'empêcha de voir dans l'intérieur ; mais elle entendit la voix de Marianne.

« Je vous en supplie, Madame, prenez cou­rage, disait cette femme d'un ton compatissant, tout va bientôt changer: je vous assure que votre ennemi ne peut plus aller loin ; en atten­dant qu'il meure, nous vous soignerons, nous adoucirons vos peines autant qu'il nous sera possible. Vous savez qu'Armand, quoique très- attaché à son maître, qui l'a comblé de biens, ne ressemble en rien à ce misérable Arnoult ; il est révolté, au contraire, de tout ce que ce méchant homme vous a fait souffrir depuis vingt-deux ans, et sans la crainte de compro­mettre M. de la Roche, il y a longtemps qu'il aurait été déclarer aux magistrats que vous êtes prisonnière dans ce château. Enfin le bon Dieu a tout disposé pour le mieux, et dans quel­ques jours vous deviendrez libre, et pour que d'ici là vous soyez mieux servie, Armand vient de m'autoriser à vous amener demain une jeune fille que nous avons maintenant à gages ; elle est douce, avenante, et vous soignera avec zèle, j'en suis sûre. Plus de chagrin donc, je vous en prie; encore un peu de patience, et votre malheur finira... »

Un long sanglot fut toute la réponse que re­çut Marianne, et ce sanglot alla retentir si dou­loureusement dans le cœur de Louise, qu'elle fut obligée de s'appuyer sur le mur du pavillon pour ne pas tomber de toute sa hauteur.

Plus de doute, sa mère était là, et il fal­lait que la pauvre enfant contînt l'élan de son amour filial ; il fallait qu'elle refoulât toutes ses émotions, tous ses sentiments, pour at­tendre jusqu'au lendemain le bonheur auquel elle aspirait depuis tant d'années !

Pendant une demi-heure elle demeura comme suspendue entre l'ardent désir de pénétrer dans le pavillon et la crainte de causer à sa mère une surprise qui pouvait lui être funeste. Enfin cette crainte l'emporta, et elle se retira, en chancelant, vers la charmille, où du moins elle put donner un libre cours aux larmes qui l'oppressaient.

« Ma mère ! ma pauvre mère ! dit-elle, je l'ai donc enfin retrouvée ! Mon Dieu, soyez béni ! Mais comment feindre demain en sa présence? comment me défendre de la presser dans mes bras ! Il le faudra pourtant : oui, encore ce sa­crifice, encore cet effort sur moi-même, puis je pourrai lui donner ce nom si cher ! je pourrai lui prodiguer tous les témoignages de ma ten­dresse, je l'entendrai m'appeler sa fille ! »

Après s'être abandonnée ainsi aux divers mouvements de son âme, Louise regagna sa chambre, et, devenue un peu plus calme, elle songea à faire connaître à M. D*** la précieuse découverte qu'elle venait de faire. Elle était convenue avec lui que, dans le cas d'une néces­sité pressante, elle déposerait une lettre au pied de l'un des piliers de la grille ; aussi, dès qu'elle fut parvenue à se procurer de la lumière, elle se mit à écrire, suppliant son protecteur de tout tenter pour obtenir enfin l'entrée du château. Ayant ensuite placé sa lettre dans une petite boîte de métal que le bon curé lui avait donnée pour cet usage, elle la porta sur-le- champ à l'endroit désigné, la cacha soigneu­sement parmi les hautes herbes qui croissaient autour du pilier, afin que personne autre que M. D*** ne pût la découvrir, puis retourna chez elle pour y attendre le jour. Il parut à peine, que Marianne accourut la chercher.

«Venez, hâtez-vous, lui dit-elle. Vous n'avez pas su jusqu'à présent que la nièce de notre maître habite ce château ; mais, puisque nous sommes résolus à vous garder, il faut bien que vous preniez votre part de mon service auprès d'elle, d'autant plus que la pauvre dame, déjà infirme depuis bien des années, tombe mainte­nant dans des évanouissements qui m'obligent à ne plus la laisser seule. Je lui ai dit que vous êtes douce, prévenante, et je crois bien que vous ne me ferez pas mentir, n'est-ce pas?

— Non, non, chère Marianne, soyez tran­quille. Me voilà prête, je vous suis.

—Eh bien! marchons... Mais, dites donc, comme vous êtes pâle! seriez-vous malade?

— Nullement, jamais je ne me suis sentie si bien; et tenez, je cours mieux que vous... » En même temps Louise cherche à entraîner sa compagne ; mais celle-ci, voulant lui donner toutes ses instructions, marche, au contraire, avec une lenteur désespérante. Enfin elles ar­rivent au pavillon ; Marianne y entre la pre­mière, et dit en revenant aussitôt sur ses pas : « Elle dort. Allez vous placer doucement au­près de son lit; bientôt je reviendrai pour lui donner moi-même ce qui lui sera nécessaire. Si elle s'éveille auparavant, tirez un des cordons de sonnette, ils correspondent à ma cuisine. » En achevant ces mots, Marianne s'en va, et Louise, palpitante d'émotion, entre alors dans la chambre de sa mère. Tremblante, elle soulève le rideau qui lui cache encore ses traits chéris, les contemple d'abord dans une sorte d'extase ; mais en apercevant les ravages que le malheur et la souffrance y ont imprimés, elle pousse un sourd gémissement, et tombe à genoux, suffo­quée par ses pleurs.

Ce fut en cet état que la malade la surprit.

« Qui êtes-vous? pourquoi versez-vous des larmes? demanda l'infortunée.

—    Pardon, Madame, répondit Louise en balbutiant ; amenée ici par Marianne pour vous servir, je n'ai pu me défendre de gémir sur vos maux, dont les traces sont si visibles.

—    Aimable enfant! merci! Un si touchant intérêt pour une pauvre femme qui vous est étrangère prouve assurément que vous possé­dez un bon cœur, et je bénis le Ciel de vous avoir envoyée vers moi. »

Se soulevant alors afin de mieux voir Louise, qui s'était relevée et qui s'avança pour la sou­tenir, elle la regarda fixement, et bientôt une vive émotion se peignit dans ses traits. « Étrange ressemblance ! » dit-elle ; puis elle retomba, épuisée, sur l'épaule de sa fille.

Ce qui se passa en ce moment dans l'âme de cette dernière ne saurait se décrire ; elle tenait

entre ses bras celle à qui elle devait le jour ; sa tête touchait la sienne, elle aspirait son souffle, et elle n'osait se faire connaître, et elle n'osait articuler ce doux nom, qui tant de fois avait fait tressaillir son cœur ! Oh ! pour être capable d'un tel effort il faut bien du courage, et la pauvre enfant eut besoin de songer sans cesse à l'état de faiblesse dans lequel sa mère était réduite, pour ne pas céder sur-le-champ au mouvement qui l'entraînait. La présence de Marianne vint lui donner la force de se maîtri­ser pendant quelques instants encore; mais quand elle se retrouva seule avec sa chère ma­lade, toute sa fermeté l'abandonna.

« Au nom du Ciel, lui dit celle-ci en la re­gardant avec une émotion toujours croissante, expliquez-moi le trouble où je vous vois, ce que j'éprouve moi-même... Non, votre ressem­blance avec l'époux que j'ai perdu ne saurait être une illusion. Parlez, parlez, je vous en conjure; qui êtes-vous?

— Votre enfant, s'écrie Louise emportée par son cœur : Elisabeth m'a tout appris ; voici la bague que vous-même avez suspendue à mon cou au moment où je fus ravie à votre amour... Ma mère! ma bonne mère! j'ai donc enfin le bonheur de vous serrer dans mes bras ! Mais j'en ai trop dit, vous pâlissez... Je vous en sup­plie , calmez ces transports, ils peuvent vous être funestes.

—Ne crains rien, s'écrie à son tour la tendre mère; va, laisse-moi goûter cette joie que je n'espérais plus; déjà je sens qu'elle me rend des forces... Ma fille! ma bien-aimée fille! oublie mes souffrances, ne songe plus qu'à mon bonheur ! »

- Et toutes deux alors versent des larmes dé­licieuses. Pressée dans les bras de son enfant, l'heureuse mère la contemple avec ivresse ; elle l'interroge; elle l'écoute dans une sorte d'ex­tase ; son amour maternel la rend avide des moindres détails : elle se les fait répéter, tou­jours avec un nouveau charme, et, à mesure que se déroulent devant elle tous les trésors de vertu que renferme le cœur de sa fille, elle rend intérieurement à Dieu de nouvelles ac­tions de grâces.

Oh ! pour Louise aussi ces épanchements fu­rent bien doux ! Jusqu'alors elle n'avait connu que ceux de l'amitié : ils avaient été pour elle une puissante consolation sans doute; mais l'amitié, quelque tendre, quelque généreuse qu'elle soit, ne peut jamais égaler l'affection maternelle : celle-ci est un pur amour émané du ciel même ; elle rend capable de tous les sacrifices, de tous les dévouements, et, après la bonté de Dieu, il n'y a rien de si parfait que la bonté d'une mère. Louise le comprit. Age­nouillée devant la sienne, elle savourait avec délices tous les sentiments que lui exprimait cet être si cher. Elle lui apportait d'ailleurs le pre­mier de tous les biens : une vie sans tache, dont le souffle du monde n'avait jamais altéré la pu­reté ; c'était là la récompense de ses longs et pénibles efforts, et cette récompense si ardem­ment désirée lui fit goûter une joie ineffable ; car l'approbation maternelle lui sembla en ce moment comme la voix de Dieu.

Après avoir écouté sa fille avec tant de bon­heur, la tendre mère sentit cependant se ré­veiller tout à coup dans son âme un vif regret, en songeant à l'époux qu'elle avait perdu.

« O mon cher d'Olmeuil, dit-elle, pourquoi ne m'est-il pas donné de partager avec toi une telle félicité ! Ah ! du moins c'est en ton nom comme au mien que je veux bénir notre enfant !»

Posant alors une main tremblante sur le front de sa fille, elle formula une ardente prière. Cette scène fut une nouvelle épreuve pour la sensibilité de Louise : c'était la pre­mière fois qu'elle entendait nommer son père, et ce nom produisit sur elle une vive impres­sion, qu'elle réprima néanmoins; car elle s'apercevait que tant d'émotions successives avaient entièrement épuisé sa chère malade. S'efforçant aussitôt de la distraire de ses tristes souvenirs, elle la décida enfin à prendre quelques instants de repos, lui promettant de veil­ler à ses côtés durant son sommeil.

On peut imaginer quelles furent alors les pensées de notre Louise. Assurément bien des peines cuisantes étaient venues l'accabler de­puis sa naissance : pauvre enfant abandonnée, nourrie du pain de la misère, sans cesse elle avait dû lutter contre la pauvreté par le travail, triompher de ses moindres goûts, et se vouer aux plus durs sacrifices ; mais toutes ses luttes, toutes ses souffrances, qu'étaient-elles en com­paraison de la récompense accordée à son amour filial ! Oh ! en ce moment le souvenir du passé n'était déjà plus pour elle qu'un vain songe. Assise auprès de son excellente mère, qui dor­mait alors paisiblement, elle la contemplait avec un ravissement profond, avec l'espérance de la voir bientôt rendue à la santé ; une vie nouvelle lui apparaissait : elle n'était plus or­pheline, elle allait connaître ces doux liens de famille qu'elle enviait depuis si longtemps, elle allait enfin se consacrer à celle qui lui avait donné le jour; et cette idée la rendit si heu­reuse, que tout autre sentiment fut d'abord écarté de son cœur. Bientôt cependant elle songea à l'amie de son enfance, à cette amie dévouée qu'elle regardait comme une tendre sœur, et elle se mit à lui écrire :

« O ma Cécile, lui disait-elle, je l'ai enfin retrouvée ! Oui, j'ai pressé dans mes bras cette mère chérie que je croyais à jamais perdue pour moi! C'est près de son lit que je t'écris; elle dort en ce moment, et l'impression de bonheur qui se peint encore dans ses traits me fait espérer que nos soins parviendront à rétablir sa santé, cruellement altérée par ses longues souffrances... J'ai besoin d'éloigner le souvenir de tous les maux qu'on lui a fait endurer pour être capable de pardonner à ses ennemis, dont le dernier va, dit-on, paraître bientôt devant le Juge suprême. Quel horrible effroi doit être dans le cœur de cet homme! Mais ne parlons de lui qu'à Dieu... Incessamment nous fuirons d'ici, et nous nous réunirons à toi pour ne plus te quitter. Tu aimeras aussi ma mère ; elle aura deux filles au lieu d'une. Si le Ciel ne permet pas qu'elle retrouve sa fortune, nous travaillerons ensemble pour la nourrir, ainsi que la bonne Elisabeth, cause de tant de félicité. Déjà j'ai dit à mon excellente mère ce que tu as été, ce que tu seras toujours pour ta Louise. 0 ma Cécile! c'est à toi, c'est à tes douces vertus que je dois d'être digne de ton amour; sois-en mille fois bénie! Jamais je n'ai mieux senti à quel point je t'aime!

Adieu. Demain je t'écrirai encore ; je veux que tu partages toutes mes joies. Embrasse pour moi notre chère Fanchette, ainsi que toutes nos chères compagnes; dis-leur de prier pour ma mère. »

   Mme d'Olmeuil, s'étant éveillée au moment où sa fille terminait cette lettre, demanda à la lire ; et l'on peut deviner quels furent les sen­timents qui remplirent son cœur durant cette lecture.

« Chère Louise, dit-elle en regardant celle-ci avec une ineffable tendresse, j'ai bien souf­fert , il est vrai ; mais en retrouvant une en­fant telle que toi, tous mes maux s'effacent ; je ne sens plus que le bonheur d'être ta mère. »

Comme elle prononçait ces paroles, Marianne entra, la pâleur sur le front, et s'écria : « Ma­dame, aurez-vous pitié de ce malheureux? Il va mourir, et il demande à entendre sortir de votre bouche le pardon de ses crimes. Monsieur le curé de Dinant est avec lui. Ce matin, comme je sortais d'ici, le digne homme sonnait à la grille, j'allai lui parler ; il m'ordonna d'ouvrir, et je lui obéis, tout en n'espérant guère que le moribond voulût l'entendre, puisqu'il l'avait toujours refusé ; mais l'heure était venue : quand c'est Dieu qui frappe, il faut bien qu'on lui cède, bon gré mal gré. A peine monsieur le curé parut-il près du mourant, que celui-ci, s'apitoyant sur lui-même, se décida à se con­fesser ; puis, ayant rappelé Armand, il l'envoya en toute hôte chercher un magistrat et son greffier, auxquels il a fait des déclarations qui vous concernent. Ces messieurs sont encore là ; il y a de plus le notaire, et c'est devant eux que le pauvre homme demande à vous voir. Madame, par pitié, permettez qu'on vous porte près de son lit. Armand et Baptiste sont ici ; ils attendent vos ordres.

— Hâtons-nous donc, répondit aussitôt Mme d'Olmeuil en regardant sa fille ; mainte­nant je me sens le courage de le voir.

Aussitôt on l'habilla, et, l'ayant placée dans un fauteuil, on la porta dans la chambre du moribond, autour duquel régnait en ce mo­ment un lugubre silence. Assis à quelques pas de son lit de mort, les hommes de loi le regar­daient avec une expression sévère, tandis que le prêtre, agenouillé, invoquait pour lui la mi­séricorde céleste.

« Edma! c'est vous ! »

Tels furent les seuls mots que put d'abord prononcer ce malheureux en apercevant sa vie-

time. Celle-ci tenait la main de Louise ; elle la serra, et dit à son ennemi :

« On m'assure que vous êtes repentant ; que Dieu en soit loué! Espérez qu'il vous pardon­nera comme je vous pardonne.

—   Quoi ! vous daignez m'accorder ce pardon généreux ! Chère Edma ! se peut-il ! Mais l'hor­rible abus que j'ai fait de votre confiance, de votre malheur ; ces vingt-deux années durant lesquelles je vous ai retenue captive, pourrez- vous les oublier? N'est-ce pas à moi d'ailleurs que vous devez attribuer la perte de votre enfant?

—   Je l'ai retrouvée, s'écria la noble Edma ; oui, la fille de mon cher d'Olmeuil m'est ren­due. La voici! et, à l'exemple de sa mère, elle priera pour vous.

Nous essaierions vainement de décrire l'effet que produisit cette déclaration inattendue sur les assistants comme sur le moribond. Celui-ci, s'efforçant de se soulever, jeta sur Louise un regard où se peignirent toutes les tortures du remords, et il dit en poussant un long san­glot :

« Mon Dieu ! Et j'ai pu condamner cet ange à l'abandon !... » Puis, s'adressant aux hommes de loi, il reprit d'une voix plus ferme : « Les actes que je vous ai remis me déclarent le spoliateur de tous les biens d'Edma de Beldink, baronne d'Olmeuil. Je réitère devant elle l'aveu de mon crime; j'implore de nou­veau son pardon ainsi que celui de sa fille, et je lègue à cette dernière tout ce qui peut m'appartenir en propre, comme un trop faible dé­dommagement du mal que je lui ai causé. »

Mme d'Olmeuil et Louise voulurent d'abord s'opposer à cette disposition du mourant; mais leur refus parut lui faire ressentir une peine si vive, que, cédant à la pitié qu'il leur inspirait, elles permirent que sa volonté fût accomplie, et peu de moments après il ex­pira.

   Aussitôt l'on arracha la mère et la fille à ce lugubre spectacle. L'une et l'autre en étaient

si profondément frappées, qu'elles ne parvin­rent à surmonter leur saisissement qu'à la vue de leur chère Elisabeth, que le bon curé avait fait appeler secrètement au château. Ivre de joie, l'excellente femme ne pouvait se lasser de presser les mains de sa chère maîtresse ; et celle-ci fut elle-même bien heureuse de la revoir. Mais cette journée si fertile en évé­nements avait complètement épuisé ses forces; il fallut se hâter de la recoucher ; et la bonne Duval, rétablie dans ses anciennes fonctions, se chargea de veiller près d'elle le reste de la nuit, tandis que Louise, sûre alors que sa chère malade serait parfaitement soignée, consentit à prendre aussi quelques heures de repos.

 

CHAPITRE X

Heureux le coupable qui prête attention au cri salutaire de sa conscience! tout n'est pas perdu pour lui : le remords peut encore le ramener au bonheur, en le ramenant à la vertu par le repentir.

Le Dr DESCURET, la Médecine des passions.


On peut imaginer avec quelle joie la mère et la fille s'embrassèrent le lendemain. Il sem­blait en ce moment que la pensée de leur bon­heur mutuel eût acquis un nouveau charme et fût entrée plus avant dans leurs âmes par la réflexion. Assez maladroitement Elisabeth vint troubler les douceurs de cette pensée, en témoignant le désir de connaître ce qui avait suivi sa séparation d'avec sa chère maîtresse; celle-ci ne revint qu'à regret sur ces tristes souvenirs.

« Ma fille et moi, dit-elle, nous avons par­donné à notre ennemi repentant, et désormais nous ne parlerons de lui que pour le recom­mander à la miséricorde divine. Quelques bonnes qualités d'ailleurs existaient chez cet homme; une passion cupide les y a étouffées, j'en conviens; mais cette passion elle-même, il l'eût vaincue peut-être sans les perfides con­seils de son complice. Une fois entré dans la voie du mal, il n'eut point le courage de reve­nir sur ses pas, et il crut, cette erreur n'est, hélas! que trop commune, que le seul moyen d'assurer le secret de son crime était d'y per­sévérer. L'état dans lequel je tombai quand l'espoir de retrouver ma fille me fut ravi, ne favorisa que trop leurs plans coupables : non- seulement cet état me rendit impossible toute tentative d'évasion, mais il m'ôta pendant plu­sieurs mois la faculté d'apprécier l'excès de mon malheur.

« Ce fut cette époque funeste que choisit Arnoult pour me transporter ici avec une de ses sœurs. J'y retrouvai le sentiment de ma misère, sans y recouvrer la santé. Depuis quelque temps, mes membres étaient affectés d'une roideur convulsive qui m'en laissait ra­rement l'usage, et dans cette affreuse situation je fus trop heureuse d'accepter les soins de la femme qui m'avait accompagnée. Quoique entièrement dévouée à son frère, cette femme me traita toujours avec une sorte de déférence, et son zèle à me servir ne se démentit jamais.

Sa conduite me prouva donc que l'intention de mes ennemis n'était pas d'exercer envers moi de nouvelles cruautés ; mais il me fut aisé de voir qu'ils comptaient que la douleur et la maladie achèveraient enfin de les dé­barrasser de ma frêle existence... Dieu m'a soutenue, et il les a frappés, adorons ses desseins !

« Du reste, avant la mort d'Arnoult, mon sort avait déjà subi quelques changements que

je dois dire heureux. La sœur de cet homme, fatiguée du métier de geôlière, avait demandé à se retirer, et la femme d'Armand la rem­plaça. Celle-ci joignit la même exactitude dans son service, une véritable sympathie pour ma douloureuse situation, et la bonté de son cœur, je n'en doute pas, l'eût portée à favo­riser ma fuite, si les infirmités dont je suis accablée n'eussent paralysé ses intentions gé­néreuses.

« Enfin, continua Mme d'Olmeuil, durant ces longues années de souffrances, Dieu ne m'a pas délaissée : il a soutenu ma foi, il m'a envoyé des consolations ; au milieu même de mes plus cruelles angoisses, mon âme s'élevait vers lui, et la résignation y rentrait; je me sentais plus forte contre mes souvenirs, contre mon isole­ment, et parfois j'espérais un avenir meilleur. »

Ces paroles redoublèrent encore dans le cœur de Louise le respect qu'elle éprouvait pour celle qui lui avait donné la vie.

« O ma mère bien-aimée ! s'écria-t-elle, que je suis heureuse et fière de vous appartenir ! Qu'il me serait doux de pouvoir imiter tant de vertus !

—Ma chère enfant, lui dit en souriant le bon curé qui entrait alors et qui avait entendu le souhait qu'elle venait de former, soyez dans la prospérité ce que vous avez été dans l'infor­tune, et tout vous sera donné par surcroît. »

M. D"* félicita ensuite la mère et la fille, non avec cette froide politesse qui s'efforce en vain d'imiter le sentiment, mais avec toute la sensibilité d'une belle âme ; et son langage af­fectueux toucha si vivement Mme d'Olmeuil, que le jour même elle témoigna le désir de déposer ses pensées secrètes dans le sein du vénérable vieillard.

Elisabeth et Louise s'étant retirées afin de la laisser libre, la dernière profita de cet instant de loisir pour aller visiter le jardin du pavillon, qu'elle n'avait pas encore vu en détail. Toute­fois ce lieu, quelque agréable qu'il fût par sa disposition, ne lui inspira que de la tristesse, parce qu'elle songeait combien sa mère avait dû y gémir, et elle allait s'en éloigner, lorsque la femme d'Armand vint par sa présence faire diversion à ce sentiment pénible.

« Qu'avez-vous donc, bonne Marianne? lui demanda Louise, remarquant qu'elle ne l'a­bordait qu'en tremblant et avec une sorte de confusion : que signifient cet air étrange, ces révérences inaccoutumées ?

—Ce que ça signifie? hélas ! ce n'est pour­tant pas difficile à deviner, répondit la bonne femme. Croyez-vous donc, Mademoiselle, que je ne sente pas ma sottise! Dame! elle saute assez aux yeux pourtant, et j'en ai tant de chagrin que je n'en ai pu fermer l'œil durant toute la nuit... Dire que je vous ai prise pour mon égale, pour moins que ça encore, tandis que vous voilà l'une des maîtresses de ce château !

—Votre erreur, chère Marianne, était toute naturelle, interrompit Louise, et vous ne devez la regretter en aucune façon. Quant au changement survenu dans mon sort, j'aime à croire qu'il ne vous cause aucune peine; car per­sonne, assurément, ne peut vous apprécier mieux que moi ; et, puisque vous m'avez aimée quand je n'étais à vos yeux qu'une pauvre servante, j'espère que vous me conserverez cette affection, bien que la Providence ait daigné m'assigner un autre rang.

— Ah! vous le méritez cent fois! s'écria Marianne vivement attendrie, et maintenant si vous voulez de nous, ce sera à la vie et à la mort que nous vous serons fidèles, Armand et moi ; car, voyez-vous, lui aussi a bon cœur : s'il a péché, c'a été d'abord par ignorance, ensuite par séduction, par attachement à son maître, qui a toujours été bon pour lui. Il n'a d'ail­leurs jamais ressemblé à ce misérable Arnoult ; ils avaient ensemble, au contraire , des crises terribles ; c'est même pour ça qu'Armand vou­lait avoir Baptiste avec lui, afin d'être deux contre un; s'ils y restaient, c'était pour em­pêcher le méchant Arnoult de faire encore plus de mal ; et tout ça n'en cause pas moins au­jourd'hui bien du chagrin à mon pauvre homme, car l'apparence est contre lui.

—    Allez le consoler, repartit Louise ; dites- lui que ma mère, en faveur de ses regrets comme de vos généreux soins, ne l'exclura certainement pas du pardon qu'elle a pro­noncé. Dites, aussi à Baptiste que non-seule­ment nous désirons qu'il reste au château, mais que nous souhaitons aussi y voir la bonne Gertrude. C'est à l'hospitalité que m'a donnée cette excellente femme, aux renseignements qu'elle m'a fournis, que je dois le bonheur dont je jouis présentement; je veux en retour la rendre heureuse en la mettant à même de vivre désormais au sein de sa famille. L'inten­tion de ma mère est de conserver ce domaine ; et, en y établissant Gertrude, je compte sur vous, bonne Marianne, pour lui rendre ce séjour agréable et lui faire oublier sa chau­mière.

— Ah ! c'est le bon Dieu qui vous inspire une telle pensée ! s'écria la femme d'Armand au comble de la joie ; voilà qui s'appelle mériter ses richesses... Allez, vous n'aurez pas affaire à des ingrats... » Puis, saisissant la main de sa jeune maîtresse, elle la pressa dans les siennes, et partit comme un trait pour aller annoncer la bonne nouvelle à son mari et à Baptiste.

Quand Louise retourna auprès de sa mère, elle lui trouva une figure si calme, si heu­reuse, que l'espoir de sa guérison se fortifia encore dans son esprit. Cependant les jours qui suivirent suscitèrent de nouvelles agitations à l'intéressante malade ; il fallut un grand nombre de formalités pour qu'elle rentrât dans ses droits, et pour que ceux de sa fille fussent régularisés ; mais le bon curé leur montra tant de zèle dans cette occasion, et fut si parfaitement secondé par les hommes de loi chargés de leurs intérêts, qu'elles virent enfin s'aplanir les difficultés dont Mme d'Olmeuil s'était effrayée d'avance.

   Pendant ce temps, divers médecins des environs furent successivement appelés auprès de cette dernière; nul d'entre eux n'ayant réussi à soulager ses maux, Louise la décida à se rendre à Paris, où des soins plus efficaces lui seraient offerts. Tout dès lors fut donc disposé pour que l'intéressante malade pût faire le voyage sans trop de fatigue : néan­moins il fallut attendre qu'elle eût repris quelques forces, et Louise comptait les jours avec d'autant plus d'impatience, qu'à l'ardent désir de la guérison de sa mère se joignait en elle celui de revoir sa bien-aimée Cécile.

Enfin, au bout de quelques semaines, Mme d'Olmeuil, se croyant en état de supporter la route, fixa elle-même le jour du départ. Mais rarement ici-bas nos espérances se réa­lisent telles que nous les enfantons ; car au- dessus de nous est une puissance agissante qui règle tout selon ses desseins, et non selon nos faibles vues; Louise en fit alors l'expérience. La veille du jour qui avait été désigné pour le départ, s'étant retirée de bonne heure afin de laisser à sa chère malade un plus long repos, elle dormait elle-même profondément, lorsque la voix de Marianne vint tout à coup l'arra­cher à ce paisible sommeil.

« Hâtez-vous, Mademoiselle, lui dit cette femme éplorée, hâtez-vous, Madame a une nouvelle crise, et Mme Duval a voulu que je vinsse vous en prévenir... Baptiste et Armand sont partis, chacun de leur côté, pour aller chercher du secours ; l'un doit ramener M. le curé de Dinant, l'autre un médecin arrivé depuis hier dans un château tout près d'ici. Il n'est pas de cette contrée, et on le dit plus savant que tous les autres ensemble. »

Ces derniers mots, Louise ne les entend pas. Éperdue, elle se précipite dans la chambre de sa mère, qu'elle trouve sans mouvement dans les bras d'Élisabeth. A ce spectacle, une hor­rible douleur s'empare de son âme. D'une voix brisée elle appelle cette mère chérie, et, voyant que rien ne parvient à la ranimer, elle s'écrie en tombant à genoux : « Grâce ! grâce, mon Dieu ! ne me l'ôtez pas, ou faites-moi mourir avec elle. »

C'est en ce moment que les pas d'Armand se font entendre ; on avertit Louise que le mé­decin est avec lui. Se relevant aussitôt, elle court au-devant de ce dernier, et ils ont à peine échangé un regard, qu'une vive excla­mation leur échappe en même temps.

« Monsieur Derban ! vous ici ! s'écrie la jeune fille... Mais n'importe, c'est Dieu qui vous envoie, sans doute ; venez, venez sauver ma mère ! »

Et elle le conduit au lit de la mourante. Là, les mains jointes, les yeux fixés sur le docteur, elle frémit en attendant le jugement qu'il va prononcer; mais cet homme, tout à l'heure si ému, n'offre plus en cet instant dans ses traits qu'une impassibilité désespérante; il ques­tionne, il agit, et ne conclut rien. Cependant, au bout d'un quart d'heure environ, la ma­lade, à laquelle il vient de pratiquer une sai­gnée, fait tout à coup un mouvement; ses paupières s'entr'ouvrent, et Louise veut s'ap­procher. M. Derban la retient.

« Je vous en conjure, lui dit-il à voix basse, évitez toute émotion ; éloignez-vous, daignez vous en rapporter à mes soins ; je vous réponds de sa vie.

— Ah ! que le Ciel vous récompense ! » lui répondit vivement Louise ; et aussitôt elle se retira dans une pièce voisine, où son vénérable ami le curé de Dinant ne tarda pas à la rejoindre.

Une joie profonde avait succédé, dans le cœur de la tendre fille, aux angoisses de la crainte; et d'abord ce fut à ce sentiment qu'elle s'abandonna ; car la haute opinion qu'elle avait conçue du talent médical de M. Derban ne lui laissait plus aucun doute sur la guérison de sa mère.

11 la sauvera ! se disait-elle, il me l'a pro­mis ; je dois croire à sa parole... Oui, ma mère, ma bonne mère me sera rendue !

Bientôt cependant de pénibles réflexions vin­rent troubler cette joie si pure que ressentait

Louise ; elle s'alarma des nouveaux rapports qui allaient se trouver forcément établis entre elle et cet homme estimable, que les conve­nances lui ordonnaient de fuir. Le digne prêtre, auquel elle confia ses inquiétudes, lui promit de ne pas l'abandonner dans cette circonstance difficile, et de demeurer au château tant que la présence de M. Derban y serait nécessaire.

« C'est une nouvelle épreuve, ma chère enfant, lui dit le sage vieillard, et je conviens qu'elle n'est pas la moins pénible de toutes celles que vous avez eues à subir ; néanmoins, avec la grâce de Dieu, j'espère que vous la sup­porterez dignement. Priez, priez sans cesse : bientôt vous trouverez la force de vaincre des regrets dont la durée altérerait infailliblement cette pureté d'âme qui a été jusqu'ici votre plus bel apanage. C'est à la conservation de ce bien précieux qu'il faut vous attacher; avec lui nulle amertume n'est sans consolation, tandis que sans lui, nous n'avons plus, dès ce monde, ni paix ni joie à espérer. »

Ces sages conseils ranimèrent le courage de Louise. Se traçant dès lors un plan de conduite qui conciliait sa vive sollicitude pour la santé de sa mère et la réserve qu'elle devait s'impo­ser par rapport à M. Derban, elle s'abstint presque toujours de paraître en présence de ce dernier pendant les visites ultérieures qu'il fit au château, et de cette manière elle satisfit à toutes les exigences de sa position.

Du reste, la malade, qui allait chaque jour de mieux en mieux, ne tarda pas à apprendre le nom de son savant docteur, et, quelles que fussent ses obligations envers lui, ainsi que l'efficacité des soins qu'il lui donnait, elle se promit secrètement d'y renoncer; et elle n'at­tendait qu'une occasion favorable pour lui faire connaître sa résolution, lorsqu'il vint lui-même la tirer d'embarras en lui annonçant son pro­chain départ. La sombre tristesse dans la­quelle il paraissait plongé toucha vivement la mère de Louise ; aussi ce fut avec une expres­sion de sensibilité profonde qu'elle lui dit : « Plus que tout autre, Monsieur, je dois déplorer la nécessité de ce départ subit, et as­surément vous emporterez toute ma reconnais­sance; mais ce n'est pas d'aujourd'hui seule­ment qu'elle vous appartient : avant de vous devoir la vie, j'ai déjà contracté envers vous d'immenses obligations, et si je suis condam­née à ne pouvoir les reconnaître comme je les sens, croyez pourtant que mes vœux pour votre bonheur seront toujours ceux d'une vé­ritable amitié.

—Madame, répondit M. Derban d'une voix étouffée, ne me montrez pas, je vous prie, cette touchante bienveillance; elle m'ôterait le courage de m'éloigner d'ici, et pourtant un devoir impérieux m'y oblige...

—Vous saurez l'accomplir, répliqua Mme d'Olmeuil en s'efforçant de surmonter son émotion ; et si en quittant ces lieux, où vous laissez des cœurs pénétrés pour vous d'estime et de recon­naissance, vous éprouvez des regrets, ils s'effa­ceront bientôt, je l'espère, au sein de votre

famille ; car je suppose que c'est près d'elle que vous retournez. "Votre épouse doit vous attendre avec une grande impatience...

—    Que dites-vous, Madame? interrompit vivement celui à qui s'adressaient ces paroles, mais je ne suis pas marié : l'union que je devais former pour me soumettre à une volonté trop chère a heureusement été rompue ; cette union, dont ma famille n'avait pas assez examiné les inconvénients, ne me convenait sous aucun rapport ; elle eût fait le malheur de ma vie, et ma mère elle-même n'a point hésité à y re­noncer pour moi.

—Et vous êtes libre, entièrement libre? dit ici Mme d'Olmeuil avec un sentiment profond de joie, dont néanmoins elle chercha à modérer l'expression. Mais alors quoi donc vous oblige à quitter ces lieux? Pourquoi nous fuyez-vous?

—    Au nom du Ciel, Madame, ne m'inter­rogez pas sur ce point.

—Je le ferai pourtant, au risque d'être in­discrète; car j'avoue que ce départ précipité, que tout à l'heure j'approuvais, me paraît maintenant inexplicable.

—Vous ignorez sans doute, Madame, reprit M. Derban d'un air grave, qu'autrefois j'ai osé prétendre à la main de mademoiselle votre fille?

—    Je sais cela, Monsieur. Oui, je sais qu'a­près avoir sauvé la vie de mon enfant, vous avez voulu l'obtenir pour épouse, quand, sans nom, sans appui, elle n'avait en partage que son courage et ses vertus.

—    Oh ! Madame, j'eusse été trop heureux si elle eût daigné alors accepter mes offres ; mais elle les a repoussées ; elle a fait plus encore : elle a exigé que je formasse d'autres liens...

—    C'était un devoir pour elle d'agir ainsi, répondit Mme d'Olmeuil, et si la Providence ne vous a pas permis d'accomplir le sacrifice qui vous est imposé, votre conduite à tous deux n'en était pas moins louable ; mais que font ces circonstances passées à votre situation actuelle?

—    Ce qu'elles y font, s'écria M. Derban ! Ah ! Madame, ce funeste projet de mariage n'a rien

changé à mes sentiments ; devenu libre par sa rupture, j'osais encore me flatter que je vain­crais les refus de mademoiselle votre fille. Touchée de ses vertus, mon excellente mère devait faire incessamment le voyage de Paris pour joindre ses instances aux miennes ; car nous ignorions alors le changement survenu dans la fortune de Mlle Louise. En l'apprenant ici, j'ai compris que toutes mes espérances étaient anéanties; si j'avais pu d'ailleurs con­server encore une seule illusion sur ce point, le soin constant qu'elle a mis à me fuir ne m'eût que trop appris la conduite que je de­vais m'imposer. C'en est donc fait, demain je quitte ces lieux : il est des cas dans la vie où l'hésitation n'est que faiblesse.

— Sans doute, répliqua Mme d'Olmeuil, mais ceci ne peut être appliqué à votre si­tuation présente : il me semble, au contraire, que si d'abord vous eussiez fait connaître la rupture de votre mariage, vous auriez pu vous éviter le chagrin de porter un faux jugement.

—    Ciel ! que me faites-vous entrevoir, Ma­dame? demanda Derban hors de lui.

—    Ce que vous auriez dû deviner plus tôt, repartit la bonne mère. Vous avez, je le ré­pète, exposé vos jours pour sauver ceux de ma fille ; vous avez voulu lui donner un nom honorable lorsqu'elle était pauvre et délaissée ; comment pouviez-vous douter qu'elle et moi nous ne fussions heureuses de reconnaître des sentiments si généreux, quand le bonheur daigne enfin nous sourire, et qu'il nous est permis de vous montrer toute notre recon­naissance? En vérité, pour ce seul doute vous mériteriez d'être puni ; mais le pardon a ses douceurs. Écrivez donc sans crainte à votre mère; dites-lui que, décidée à ne plus lui rendre son fils, je lui offre en échange une bonne et tendre fille, qui s'efforcera de méri­ter aussi son affection.

Nous n'essaierons pas de décrire les trans­ports de l'heureux Derban en voyant ainsi combler ses vœux les plus chers. Il passait tout à coup du découragement à une félicité sans bornes ; aussi dans le premier moment il manqua d'expressions pour traduire ce qu'il éprouvait.

À dater de ce jour, on ne connut plus au château de la Roche que des joies vives et pures, auxquelles la bonne Cécile ne tarda pas à venir s'associer. Louise ne pouvait être com­plètement heureuse qu'en faisant partager son bonheur à cette fidèle amie ; aussi son premier soin, en l'embrassant, fut de lui déclarer qu'elles ne se quitteraient plus. Songeant en même temps à son vieux père nourricier, elle le mit pour toujours à l'abri du besoin, et voulut l'avoir pour témoin de son mariage. Six des jeunes filles de l'ouvroir, ainsi que la bonne Fanchette, vinrent également y assister, et ce fut entourée de ce modeste cortège que notre Louise se rendit à l'autel. Un voile, une couronne, une simple robe blanche semblable à celle de ses jeunes amies, formaient toute sa parure ; mais les vertus qui brillaient sur son front, la joie qu'on lisait dans son regard, semblaient ajouter encore à sa touchante beauté.

On avait converti en une chapelle dédiée à la sainte Vierge l'ancienne prison de Mme d'Ol­meuil, et ce fut dans ce lieu si plein de souve­nirs pour la mère et la fille, que le vénérable curé de Dinant bénit les époux. Après la cérémonie, Louise présenta à cha­cune de ses anciennes compagnes le titre d'une rente perpétuelle de trois cents francs, et leur dit en les embrassant tour à tour avec effusion :

« C'est le don de l'amitié, ne le refusez pas. Autrefois vous m'aidiez dans mes travaux ; au­jourd'hui que le Ciel a daigné m'envoyer des richesses, aidez-moi à en faire un bon usage. Ainsi, lorsque de pauvres enfants délaissées s'offriront à vos regards, tendez-leur une main secourable ; conduisez-les dans notre cher ouvroir, dont ma bonne Fanchette voudra bien désormais prendre la direction ; ce lieu a long­temps abrité ma jeunesse; je veux qu'il soit toujours le refuge de l'enfance malheureuse, et que le nom de ma Cécile ainsi que le mien n'y soient pas oubliés.

—Ah! nous les bénirons chaque jour, s'é­crièrent d'un même élan Fanchette et les jeunes ouvrières ; mais promettez-nous de venir quel­quefois encourager nos travaux par votre pré­sence; nous serions trop à plaindre si nous étions condamnées à ne plus vous voir.

   Ici Louise regarda son mari et sa mère, qui en ce moment la contemplaient avec ravisse­ment , et tous deux se hâtèrent de promettre pour elle de fréquentes visites à l'ouvroir. Après avoir ainsi exprimé ses sentiments et distribué ses dons à ses anciennes compagnes, Louise alla s'asseoir avec elles au banquet qui avait été préparé, et une franche gaieté vint alors animer tous les cœurs. Bientôt cepen­dant les jeunes filles demandèrent la permis­sion de quitter la table pour aller parcourir les jardins du château, dont elles ne se lassaient pas d'admirer la beauté, et elles s'y répandirent comme un essaim d'abeilles, voltigeant de fleur en fleur pour en aspirer les doux parfums.

Leurs courses joyeuses duraient depuis une demi-heure environ, lorsque, s'étant appro­chées de la grille, elles aperçurent en dehors une femme assise au pied d'un arbre, et qui, la tête penchée sur ses genoux, semblait pleu­rer amèrement. Ses vêtements sales et en lam­beaux, ses pieds presque nus, tout en elle an­nonçait les dernières extrémités de la misère.

« Allons chercher Mme Derban, dirent tout bas les jeunes filles, elle aura pitié de cette infortunée que le bon Dieu amène à sa porte ; elle la secourra. »

Aussitôt Louise est avertie; elle accourt, ouvre la grille, s'approche de l'étrangère, et à peine elle a jeté un regard sur ses traits flé­tris , qu'elle pousse un cri de surprise.

«  Oui, c'est bien moi, lui dit cette dernière à travers ses sanglots, c'est la malheureuse Julie, que vous devez mépriser, et qui pourtant, du fond de l'abîme où l'ont plongée ses désordres, a osé fonder sur vous sa dernière espérance.

—    Pauvre Julie ! quoi ! dans cet état ! Mais comment êtes-vous venue ici? Vous saviez donc que vous m'y trouveriez? demanda Louise vi­vement émue.

—    Oui, répondit l'infortunée, j'ai appris votre bonheur, et, quels que fussent mes torts envers vous, je n'ai pas hésité à venir implorer vos secours, car votre noble cœur m'est connu. C'est à pied, c'est en mendiant mon pain, que j'ai fait ce long voyage.

—    Il fallait m'écrire, me faire connaître votre détresse, reprit Louise ; mais venez, venez. »

Et, soutenant les pas chancelants de son ancienne compagne, elle la conduisit vers le château.

Quel contraste offraient en ce moment ces deux jeunes femmes qui naguère semblaient destinées, par l'identité de leur position, à marcher sur la même ligne ! Julie elle-même, en fut si ouloureusement frappée, qu'elle dit en regardant Louise :

« Cette robe étincelante de blancheur, cette couronne qui orne votre front, sont l'image de la pureté de votre âme, tandis que ces lambeaux souillés annoncent l'ignominie où la mienne est descendue. Ah ! le Ciel est juste; il nous a fait à chacune la part que nous avons cherchée. »

— Chère Julie, consolez-vous, répliqua Louise avec une tendre pitié; le trésor des miséricordes divines est inépuisable ; il s'ou­vrira à votre repentir, et alors vous bénirez la main qui vous aura frappée afin de vous ra­mener plus tôt dans la voie du bien. »

   En parlant ainsi, elles arrivèrent au château. Mme Derban voulait conduire la malheureuse Julie dans une chambre écartée, où elle comp­tait lui donner d'autres vêtements qui lui eus­sent épargné la honte de paraître dans un si misérable état devant Cécile et Fanchette ; mais avant qu'elle pût exécuter son charitable des­sein, ces dernières, averties par les jeunes filles, vinrent à sa rencontre, et, à la vue de Julie, leur répulsion allait se manifester, lors­qu'un regard de leur jeune amie les désarma.

   En cet instant, le bon curé, M. Derban et Mme d'Olmeuil venaient aussi au-devant de Louise ; elle leur sourit avec une ineffable dou­ceur ; puis, faisant entrer la pauvre créature, dont elle n'avait pas encore quitté le bras, elle s'empressa de lui offrir tous les secours que réclamait sa déplorable situation.

« Que vous êtes bonne ! » lui dit cette der­nière profondément touchée. S'adressant en­suite aux jeunes filles qui l'entouraient, elle ajouta : « Deux exemples frappants sont sous vos yeux : puissiez-vous en profiter ! Vous avez vu Louise, en butte au malheur, demeurer fidèle à la vertu; vous l'avez vue, dédaignant de perfides conseils, travailler avec courage, avec persévérance ; et dans la modeste condi­tion où la Providence l'avait placée, vous l'avez vue aussi honorée et chérie : chacun admi­rait sa résignation, ses nobles sentiments, sa douce charité envers les malheureux, aux­quels, chaque jour, ses mains laborieuses dis­tribuaient quelque aumône. Eh bien ! le Ciel devait la bénir, et il l'a fait avec largesse; mais, en lui envoyant la récompense, il m'a envoyé la punition... Oui, reprit l'infortunée, re­gardez-moi bien, et surtout n'oubliez pas que la vanité et la paresse furent les seules causes de ma perte. J'étais habile ouvrière, je pouvais gagner ma vie honnêtement ; comme Louise, je pouvais triompher de la misère et mériter l'estime générale par ma bonne conduite; mais j'avais laissé croître dans mon cœur cette misérable vanité : devenue mon idole, elle me dégoûta du travail, de mon humble condition ; elle m'éloigna de Dieu, de tout ce qui pouvait soutenir ma faiblesse ; et, après m'avoir livrée à la honte, aux remords, elle me conduisit jusque dans une prison, où je fus enfermée trois mois, au milieu des plus viles créatures... Ah ! que du moins ce funeste exemple vous soit profitable ! Je voudrais que toutes les jeunes personnes de votre âge pussent me voir, pus­sent m'entendre, afin de se convaincre que le malheur n'est pas dans la pauvreté, mais bien dans l'oubli des vertus que la religion inspire, et qu'elle seule peut conserver. »

Quelques instants de silence suivirent ce discours. Tous les yeux des assistants étaient baignés de larmes. Louise prit la main de la pauvre Julie, et par de douces paroles elle chercha à la consoler ; mais cette dernière lui dit aussitôt :

« Laissez-moi pleurer sur mes fautes ; il faut bien que je les expie. Pardonnez-moi seulement d'être venue troubler un si beau jour par ma présence; j'ignorais que ce fût celui de votre mariage. Pressée d'échapper aux dangers qui m'environnaient encore, pressée surtout de me soustraire aux mépris dont chacun m'abreu­vait, je n'ai plus eu qu'une pensée, celle de venir implorer votre commisération, espérant qu'elle daignerait m'ouvrir un asile où je pusse gagner mon pain en servant Dieu. Vous m'avez dit qu'il daignera prendre pitié de mes larmes ; mais si je puis encore recourir à ses miséri­cordes infinies, je n'ai plus rien à attendre de mes semblables ; ils m'ont repoussée, je dois les fuir...

—    Non, non, dirent à la fois les jeunes ou­vrières; venez parmi nous, pauvre Julie ! Nous vous aiderons dans vos travaux, nous compa­tirons à vos peines ; chacune de nous devien­dra pour vous une sœur.

—    Merci ! mille fois merci de ce généreux mouvement ! s'écria l'infortunée ; il me fait du bien, il me console; mais je ne puis plus tra­vailler ni me montrer parmi vous ; votre pureté souffrirait de mes souillures, et je ne dois plus maintenant désirer en ce monde qu'une pro­fonde retraite où chaque jour je puisse offrir à Dieu mes prières et mon repentir.

—Vos désirs seront remplis, ma chère Julie, dit aussitôt Louise. Demain un pieux asile vous sera ouvert par les soins du vénérable curé de Dinant, et chaque jour aussi nous unirons nos prières aux vôtres pour que vous trouviez dans ce lieu la paix et le bonheur dont vous vous montrez digne par tant d'humilité et de résignation. »

Mme Derban avait à peine prononcé ces mots, que toutes les jeunes filles s'écrièrent, comme elles faisaient autrefois dans l'ouvroir : « "Vive Louise ! vive notre chère maîtresse ! » Puis, ayant emmené Julie dans la chambre qui lui était destinée, elles la comblèrent de soins, et ne la quittèrent qu'après avoir vu renaître le calme dans ses traits flétris. Le lendemain, la pauvre repentante, suivie du saint prêtre qui l'avait prise sous sa protec­tion, quitta le château de la Roche pour entrer, à huit kilomètres de là, dans une maison de retraite, où, dotée par Louise, elle devint, bientôt un modèle de piété.

Heureuse de tout le bien qu'elle a répandu sur ceux qu'elle aime, cette dernière continue de pratiquer au sein de la prospérité les vertus qu'elle a su acquérir dans l'infortune. Douce, modeste, charitable, ne songeant qu'à multi­plier ses bonnes œuvres, elle a réussi à fonder, non loin de son magnifique château, un se­cond ouvroir, destiné à recueillir de pauvres orphelines. C'est là, c'est entourée de cette jeune famille adoptive que Louise aime à se rappeler son premier état, et qu'elle se plaît à redire que notre travail offert à Dieu devient pour nous une source de jouissances et de bonheur.

FIN


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