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Les naufragés au Spitzberg

 

Les naufragés au Spitzberg

ou les salutaires effets de la confiance en Dieu

22e édition

TOURS : ALFRED MAME ET FILS, ÉDITEURS 1873

 

 

CHAPITRE I

Arkhangel.

Quand on déroule devant soi la carte de la Russie d'Europe, on voit au nord, inclinant un peu vers l'est, la province d'Arkhangel, bornée par la mer Blanche et par la mer du Nord, qui fait partie de l'océan Glacial.

La position de cette contrée dénote assez qu'elle appartient aux plus froides régions européennes, et que la terre doit y être peu fertile.

L'hiver y est long et rigoureux; les jours les plus courts n'y sont que de trois heures ; des nuits extrêmement obscures leur succèdent; et ce n'est guère qu'au mois de mai que les rivières com­mencent à se débarrasser des glaces qui les cou­vrent depuis le mois de septembre.

Sans le secours du renne, animal précieux dont la Providence a doté ces contrées, les habitants trouveraient à peine de quoi vivre pendant un si long hiver : durant le court été dont ils jouissent, une pêche abondante et la vente des peaux des animaux sauvages tués à la chasse sont la plus grande ressource du pays. Il n'est donc pas éton­nant qu'avec des circonstances aussi défavorables la population de cette contrée, qui n'a pas moins de 16,226 milles carrés (environ 108,640 kilom. de France), ne s'élève qu'à 266,000 âmes, parmi lesquelles on compte environ 3,000 familles de Lapons et de Samoïèdes.

Le chef-lieu de la province, qui se nomme aussi Arkhangel ou Saint-Michel, est situé dans un lieu bas et marécageux, sur la Dwina; on y compte 15,000 habitants ; la ville est entièrement bâtie en bois. C'est le grand entrepôt de com­merce avec la Sibérie, et son port, le second de l'empire russe pour la marine militaire, est fré­quenté par un grand nombre de vaisseaux hollan­dais, anglais et allemands, qu'y attire le com­merce des fourrures, des métaux et de bois de construction navale; c'est là aussi que relâchent les navires qui vont à la pêche de la baleine au Spitzberg et à Novaïa-Zemlia (la Nouvelle-Zemble).

C'est également un chantier considérable pour la construction et l'équipement des bâtiments de guerre et de commerce, et ce sont ces circon­stances réunies qui expliquent comment une ville assez considérable a pu se former sur une côte aussi stérile, et comment ses habitants y trouvent non-seulement l'existence, mais même la richesse, tout en étant obligés de faire venir de l'étranger jusqu'au grain qui sert à leur nourriture.

 

CHAPITRE II

Georges Ozaroff et son fils Alexis.

C'est dans cette ville que vivait, il y a environ quarante ans, un honnête et pieux négociant jouissant de l'estime générale, et que sa prudence et sa probité avaient conduit à une fortune assez considérable, fruit d'un commerce très-étendu.

Georges Ozaroff, c'était son nom, n'avait qu'un fils, dans lequel il mettait toute sa joie et toutes ses espérances. Ce jeune homme, grand, bien fait, d'une complexion robuste, fortifiée encore par le soin que son père et sa mère avaient eu de lui faire donner une éducation propre à le mettre en état de braver les intempéries de son climat natal, annonçait les plus heureuses dispo­sitions.

Son père lui avait en outre fait étudier les diverses sciences qui constituent le bon négo­ciant; car, bien qu'il fût riche, et que, comme tant d'autres, il eût pu donner à son fils une pro­fession sinon plus honorable, peut-être plus con­sidérée du vulgaire, le père Ozaroff voulait que ce fils lui succédât dans son négoce, l'agrandît et le fit prospérer, comme lui-même avait agrandi et fait prospérer la maison de commerce qu'il tenait de son père. Ces bons et dignes parents eurent surtout grand soin d'inspirer à leur fils la crainte de Dieu, l'amour du prochain et le respect pour les lois de son pays.

 

CHAPITRE III

Le neveu Ivan (Jean).

Bientôt Alexis eut un compagnon dans la mai­son paternelle. Ozaroff avait un frère unique, qui vint à mourir laissant un fils nommé Ivan, d'au­tant plus à plaindre que le pauvre enfant avait déjà perdu sa mère quelque temps auparavant.

Ozaroff reporta sur le fils la tendre amitié qu'il avait eue pour son père. Il voulut être son bien­faiteur, et le prit dans sa maison pour le faire élever avec Alexis. Ce n'était pas uniquement pour s'attirer la reconnaissance de son neveu qu'il agissait ainsi; c'était bien plus encore pour rem­plir une oeuvre de piété et obéir au comman­dement du Seigneur, qui nous a spécialement ordonné de prendre soin de la veuve et de l'or­phelin.

Ivan était un bon garçon, toujours de bonne humeur, se mettant avec ardeur au travail, l'ache­vant avec diligence, et montrant dans tout ce qu'il faisait une adresse qu'on aurait à peine at­tendue d'un enfant de son âge. Mais, une fois sa tâche accomplie, rien ne pouvait fixer son esprit léger et irréfléchi ; il ne conservait aucune impres­sion durable, et les événements les plus fâcheux disparaissaient bientôt de son souvenir. Les re­montrances le touchaient souvent jusqu'aux larmes, parce qu'au fond il avait bon cœur, et qu'il n'eût jamais fait une méchanceté de propos délibéré; mais cette impression se dissipait promptement, et notre étourdi, d'un caractère hasardeux et entreprenant, s'embarquait bientôt dans quelque nouvelle espièglerie, sans réfléchir le moins du

monde aux conséquences fâcheuses qu'elle pour­rait avoir pour les autres ou pour lui-même, son activité bouillante l'entraînait dans des démarches inconsidérées qui lui attiraient souvent des cha­grins dont les traces ne duraient pas plus que les marques de sensibilité que lui avaient arrachées les admonitions de ses parents. Il faut dire aussi que l 'aimable gaieté de son caractère disposait en sa faveur à une trop grande indulgence, que son extrême facilité au travail lui laissait une grande liberté, et qu'au lieu d'y porter remède en di­rigeant cet esprit inquiet et actif vers des objets utiles qui l'eussent captivé, on riait de ses tours, on excusait ses espiègleries. Son fatal penchant à la dissipation ne fit donc que s'accroître, et Alexis ne tarda pas à l'imiter.

L'histoire qu'on va lire montrera dans quel abîme de misères cette légèreté, et la désobéis­sance qui en est la suite, précipitèrent ces deux jeunes gens.

 

CHAPITRE IV

Prédilection pour la marine.

Ozaroff, comme nous l'avons vu, destinait son fils au commerce, et c'est vers ce but qu'il avait constamment dirigé son éducation. Ivan fut l'ob­jet des mêmes soins; mais son goût lui faisait préférer le port aux magasins de son oncle; la conversation des marins était son plus grand plai­sir; il écoutait avec attention le récit de leurs longs et périlleux voyages, la description des mers qu'ils avaient parcourues, des pays qu'ils avaient visités, des dangers auxquels ils avaient été expo­sés. Souvent il se rendait à bord des vaisseaux, s'en faisait expliquer tous les détails, se familia­risait avec les devoirs du matelot, du pilote, du lieutenant et du capitaine de navire, et manifestait un penchant irrésistible pour les voyages de long cours. Notre jeune étourdi cherchait aussi à faire partager à Alexis sa prédilection pour la marine, et lui parlait souvent et avec enthousiasme des mœurs et des coutumes des pays étrangers, des avantages que procure la navigation : si bien qu'insensiblement Alexis perdit le désir de con­tinuer le commerce de son père, et se livra aux mêmes projets qu'enfantait l'imagination de son aventureux cousin. Tel est chez les jeunes gens l'effet de l'exemple et de la persuasion ; ils n'envi­sagent les choses que par le beau côté qu'on leur présente, se passionnent et s'enflamment pour elles sans tenir compte des dangers ou des diffi­cultés, jusqu'à ce que l'expérience leur dessille les yeux et les amène à regretter de n'avoir pas suivi les conseils des personnes sages et prudentes; mais trop souvent alors il n'est plus temps, et le mal est sans remède.

Le père Ozaroff s'aperçut bientôt que son fils n'avait plus de goût pour le commerce; il voulut savoir quel était l'état vers lequel le portaient ses préférences, et Alexis, qui n'avait point de se­crets pour son père, lui ouvrit son cœur et avoua qu'il n'avait pas de plus grand désir que d'ap­prendre la science de la navigation, afin de pou­voir entreprendre de longs voyages et visiter les contrées les plus éloignées. Le père, à la vérité, fut un peu surpris de cette déclaration; mais, en homme rempli de prudence, il se garda bien de s'opposer brusquement à l'accomplissement des désirs de son fils. Il se borna à lui représenter les dangers sans nombre et les désagréments de toute espèce attachés à la noble mais périlleuse profession de marin, et il mit en regard la vie

paisible et les avantages de l'état dans lequel ses aïeux et lui-même étaient parvenus à acquérir, avec une honnête aisance, l'estime de leurs con­citoyens.

Malheureusement Alexis avait perdu sa mère quelque temps après l'entrée de son cousin dans la maison; cette perte l'avait douloureusement affecté; il avait bien pleuré cette tendre mère dont les soins l'avaient rempli de reconnaissance; peut-être, si elle eût vécu, n'eût-il pu résister à la douce persuasion de ses remontrances, l'in­fluence d'une mère est toujours très-puissante sur l'esprit d'un enfant bien né; mais, excité par Ivan, qui depuis longtemps avait formellement exprimé sa résolution de servir dans la marine, Alexis resta sourd aux représentations paternelles, et Ozaroff résolut de placer les deux jeunes gens à l'école des Cadets de marine à Saint-Péters- bourg.

Dans ce superbe établissement les jeunes Russes apprennent tous les détails de la science nau­tique; outre la géographie physique et politique, les mathématiques, l'astronomie et l'architecture navale, on y enseigne aussi la mécanique, l'his­toire naturelle et les langues étrangères. Ozaroff pensa que ces connaissances variées seraient tou­jours fort utiles à son fils dans le cas même où il abandonnerait son projet, et que d'ailleurs les fils uniques étant quelquefois traités avec une trop grande indulgence dans la maison pater­nelle, il ne pouvait qu'être avantageux pour Alexis de passer quelque temps au milieu des étrangers, où la nécessité de faire un échange continuel de prévenances et d'égards, de pourvoir lui-même à ses besoins, de veiller sur sa propre conduite, lui formerait bien mieux et plus promptement le caractère.

 

 

CHAPITRE V

Saint-Pétersbourg.

Ozaroff conduisit lui-même les deux jeunes gens à Saint-Pétersbourg. C'était leur premier voyage de quelque importance, et le plaisir qu'ils en ressentirent ne fit qu'accroître leur désir de par­courir le monde.

La capitale leur offrit tant de choses curieuses, qu'ils ne pouvaient se lasser de les admirer. La position de cette ville, bâtie par le czar Pierre le Grand, au commencement du xvme siècle, sur les bords de la Néva, qui laisse remonter jusque vis-à-vis du palais impérial les nombreux vaisseaux qu'y attire son commerce ; les canaux qui la traversent, et qu'animent des barques élégantes con­duites par des rameurs dont le chant doux et mé­lancolique invite à la rêverie; les nombreux palais bâtis en pierre ou en briques, un autre entière­ment construit en marbre, étonnèrent beaucoup nos jeunes gens, qui n'avaient encore vu que leurs pauvres maisons de bois.

Sous la conduite d'Ozaroff, ils visitèrent en dé­tail les nombreuses curiosités de la ville, et, avant tout, le magnifique palais de l'Amirauté avec sa flèche dorée, que l'on aperçoit de tous les points de Saint-Pétersbourg, et ses vastes magasins, ses chantiers de construction, d'où sont lancés, presque sous les fenêtres de l'empereur, des vais­seaux de haut bord ; l'église de Kasan, bâtie sur le plan de Saint-Pierre de Rome ; le palais de l'Er­mitage, résidence favorite de Catherine II, dans l'une des chambres duquel on leur montra la plus précieuse collection de diamants qui existe, la cou­ronne impériale, le sceptre, etc., et entre autres un diamant de la grosseur d'un œuf de pigeon. Dans d'autres pièces du même palais, ils admi­rèrent une superbe collection de médailles, et la bibliothèque personnelle de l'empereur; puis le magnifique jardin d'été et sa grille, qui est un chef-d'œuvre; l'église d'Isaac avec ses colonnes de granit d'un seul morceau, de seize mètres 90 c. de hauteur et de un mètre 45 c. de dia­mètre ; la statue en bronze de Pierre le Grand, qui a pour piédestal un énorme banc de rocher. Ils visitèrent aussi le Gostinoïdvor, immense bazar à deux étages, où chaque nature de commerce occupe une rue; la forteresse où l'on fabrique les diverses monnaies d'or, d'argent et de papier; l'église Saint-Pierre-et-Saint-Paul, où sont les superbes mausolées de Pierre le Grand et de Catherine; c'est aussi dans cette église que sont suspendus les trophées militaires conquis par les Russes, et qui n'ont pas trouvé place dans l'église de Kasan.

En sortant de la forteresse, ils prirent une barque qui les conduisit vis-à-vis du jardin d'été, sur la rive droite de la Néva; là, entourée d'un mur à hauteur d'appui, est une maisonnette en bois sem­blable à l’isba (cabane) d'un pauvre paysan, que Pierre construisit lui-même en 1703, lorsque la place où se développe aujourd'hui majestueuse­ment le palais d'hiver n'était qu'une lande stérile et marécageuse. De là il surveillait les progrès de sa nouvelle ville. Dans la cour de cette même mai­son est une petite chaloupe, œuvre aussi des pro­pres mains du grand homme. Passant en revue la bourse, le palais du sénat dirigeant, les casernes de la garde impériale, ils se rendirent par le ma­gnifique quai anglais, ouvrage digne de l'ancienne Rome, à l'Académie des sciences et des arts, où une journée entière leur suffit à peine pour voir superficiellement les immenses richesses que renferment les cabinets d'histoire naturelle et d'arts. Toutes ces merveilles enchantèrent tellement nos jeunes gens, qu'ils oublièrent bientôt leur ville natale, et qu'avec la légèreté et l'insouciance natu­relles à leur âge, ils ne pensèrent plus qu'à jouir de ce qu'ils avaient sous les yeux.

 

CHAPITRE VI

Séjour au corps des cadets.

 

Les adieux du bon père Ozaroff, quand Alexis et Ivan entrèrent à l'école des Cadets, arrachèrent des larmes à tous ceux qui en furent témoins; il exhorta son fils et son neveu à remplir exactement leurs devoirs, et il leur recommanda surtout la crainte de Dieu et la piété.

« Le commencement de la sagesse est la crainte de Dieu, leur dit-il ; quelques connaissances que vous puissiez acquérir ici par votre assiduité au travail, elles n'auront de valeur que par l'applica­tion religieuse et morale que vous en saurez faire. La sagesse n'habite que dans les âmes pures, et vous ne serez vraiment estimables qu'autant que la piété et la vertu dirigeront vos actions. Être habile et savant n'est d'aucune utilité si la crainte de Dieu et l'amour de sa loi ne s'y joignent pas; séparées de ces deux vertus, l'intelligence et les connaissances sont plutôt nuisibles qu'utiles : elles ressemblent à un couteau tranchant dans la main d'un enfant. Veillez donc sur vos pensées et sur vos actions, afin de conserver la pureté de votre cœur. Ayez Dieu sans cesse devant les yeux; ob­servez ses commandements, et sa bénédiction descendra sur vous. »

Les deux jeunes gens fondirent en larmes à ces paroles; ils reçurent avec respect la bénédiction du père, et lui promirent du fond du cœur de se rappeler toujours ses sages leçons.

Ozaroff exhorta encore Ivan en particulier à dompter sa légèreté naturelle, à ne s'occuper que de choses utiles, afin de ne pas tomber dans des fautes qui le conduiraient à sa perte. Il leur re­commanda de s'aider toujours mutuellement; puis, le cœur gros, il prit congé d'eux en les plaçant sous la protection de Dieu.

Ivan se livra avec ardeur à l'étude des sciences qui devaient le rendre habile dans la profession qu'il voulait embrasser, et, bien que cette ardeur se refroidît un peu par la suite, comme il arrive d'ordinaire aux jeunes gens de son caractère, néanmoins ses heureuses dispositions firent qu'en travaillant médiocrement il se distingua toujours parmi ses condisciples, qui ne l'en aimèrent pas moins à cause de ses bonnes qualités. Son es­pièglerie lui jouait bien encore de mauvais tours; mais ses camarades lui pardonnaient de bon cœur, et ses professeurs eux-mêmes ne le punissaient pas sévèrement, parce qu'ils ne voyaient que de l'étourderie, et que sous tous les autres rapports c'était un élève distingué. Ivan se plaisait donc fort à l'école des Cadets, où le temps se passait agréablement au milieu de jeunes gens qui étaient tous ses amis.

Alexis ne faisait pas les progrès rapides qui distinguaient Ivan; mais, comme il était très- laborieux et d'un bon caractère, il était généra­lement estimé.

Les talents remarquables et la vivacité d'esprit assurent d'ordinaire à ceux qui en sont doués une grande influence sur leurs semblables, et surtout parmi les jeunes gens faciles à se laisser séduire ; aussi Alexis devint-il bientôt tout à fait dépendant de son cousin; involontairement et presque sans s'en apercevoir, la volonté d'Ivan devint la sienne, et il s'accoutuma à se laisser entièrement diriger par lui. Bien que celui-ci, par suite de sa bonté naturelle, n'en abusât jamais, cependant son irréflexion et sa légèreté n'étaient pas sans inconvénients pour son cousin, habitué à se conduire d'après les inspirations d'Ivan, sans en examiner les conséquences. C'est ici le lieu de remarquer combien il est important pour la jeu­nesse de faire un choix judicieux dans ses liai­sons; la flexibilité de caractère et l'ardeur d'imi­tation qui lui sont naturelles l'exposent souvent à de grands dangers quand elle se trouve en con­tact avec d'autres jeunes gens peu réfléchis, ou dont les principes de vertu ne sont pas bien soli­dement établis.

Alexis et Ivan, durant un séjour de trois ans à l'école des Cadets, acquirent des connaissances assez étendues dans la science nautique pour pou­voir être placés avec avantage près d'un capitaine expérimenté, et augmenter ainsi par la pratique le savoir qu'ils possédaient déjà : munis de certi­ficats honorables que leur délivrèrent les direc­teurs de l'école, ils retournèrent à Arkhangel.

Ce fut une grande joie pour Ozaroff de pouvoir de nouveau serrer dans ses bras son fils, devenu un grand et beau jeune homme, dont l'esprit était orné de connaissances utiles et variées. Il était aussi satisfait d'Ivan, dont les succès étaient une bien douce récompense du soin qu'il avait pris de son éducation. Les deux jeunes gens, de leur côté, étaient bien heureux de revoir, l'un son père chéri, l'autre son oncle et son bienfaiteur. Ozaroff engagea nos jeunes gens à prendre quelques se­maines de délassement, et ils les avaient bien ga­gnées par les travaux pénibles auxquels ils avaient dû se livrer pour soutenir avec avantage les derniers examens par lesquels se termine un cours de hautes études.

 

CHAPITRE VII

Les vaisseaux anglais.

Pendant ce temps de repos, Alexis et Ivan pas­saient chaque jour quelques heures sur le port et à bord des vaisseaux; toujours ils y trouvaient la diversité des nations qui abordent à Arkhangel, et dont les vaisseaux offrent de nombreuses dif­férences , soit dans l'aménagement intérieur, soit dans le régime de l'équipage, soit encore dans l'affrètement. Mais les bâtiments anglais étaient de préférence l'objet des observations de nos deux jeunes gens : la beauté et la solidité de la con­struction des navires de cette nation, la vitesse de leur marche, l'ordre et la régularité qui régnent à bord, l'habileté de leurs matelots, tout se réu­nissait pour attirer l'attention d'Alexis et d'Ivan ; aussi n'est-il pas étonnant que le désir leur vînt de débuter dans la carrière maritime par un voyage sur un vaisseau anglais.

Ivan avait l'espoir d'être prochainement envoyé sur un bâtiment russe; mais il fallait attendre qu'il y en eût d'équipé. Pour Alexis, son père aurait préféré le voir utiliser dans son commerce les con­naissances qu'il avait acquises ; il le voyait avec peine persister dans son désir d'être marin. Quel­quefois le jeune homme paraissait chanceler dans sa résolution et près de céder aux remontrances paternelles ; mais bientôt Ivan reprenait sur lui toute son influence. Nous verrons dans la suite s'il n'eût pas beaucoup mieux fait de suivre les conseils de son père que ceux d'un ami léger et imprévoyant.

 

CHAPITRE VIII

Voyage de découverte dans les régions polaires.

 

Sur ces entrefaites, les deux jeunes gens firent la connaissance d'un capitaine anglais dont le vaisseau était à l'ancre ; c'était un marin distingué qui avait déjà navigué sur presque toutes les mers et fait des découvertes intéressantes. Son vaisseau, solidement construit, était en outre bien pourvu de tout ce qui est nécessaire pour un voyage aux régions polaires.

De profondes ténèbres régnaient encore sur les mers et les pays couverts de glace qui avoisinent le pôle nord. On ne connaissait pas exactement, et l'on ignore encore les limites septentrionales de l'Asie et de l'Amérique, et l'attention des savants était fixée sur la question de savoir si une vaste contrée s'étendait autour du pôle, laquelle à l'ouest toucherait à l'Amérique septentrionale, et à l'est à la Nouvelle-Sibérie, ou bien si l'Amérique était totalement séparée de cette région. On croyait que dans certaines saisons les mers arctiques étaient suffisamment débarrassées des glaces qui les cou­vrent pour qu'on pût approcher du pôle, et l'on s'efforçait de découvrir un passage qui par le nord-ouest conduisît de la mer Atlantique dans la mer Pacifique , ou bien encore une mer navi­gable autour du nord de l'Asie par la mer de Behring.

La solution de ces problèmes est si importante, tant pour les sciences que pour la navigation, que le gouvernement anglais promit au premier vaisseau qui arriverait par cette route dans la mer Pacifique un prix de 20,000 livres sterling (500,000 fr.), et 5,000 livres sterling (125,000 fr.), à celui qui atteindrait ou dépasserait le pôle nord.

Depuis ce temps les navigateurs de toutes les nations ont en vain tenté ce passage, le but n'a

pas été arreint ; toutefois il résulte des dernières expéditions que, si ce passage existe, les glaces le rendront toujours impraticable.

 

 

Chapitre IX

 

Séduction.

 

Excité par l’appât de la magnifique récompense dont nous venons de parler, le capitaine anglais avait résolu de tenter l’entreprise : il en parlait souvent avec nos deux jeunes gens. C’était un homme d’un catactère affable, savant et expérimenté ; il n’en fallait pas davantage pour lui attirer l’estime et l’attachement d’Alexis, et surtout d’Ivan ; aussi résolurent-ils de faire ce voyage avec lui. Ils saisirent une occasion favorable pour lui faire part de leur projet, et furent d’autant mieux accueillis que le capitaine trouva en eux des hommes capables de le seconder dans ses opérations nautiques et dans la tenue de son journal de bord , en même temps que des compagnons braves et dévoués qui dans l’occasion seraient entièrement sous sa dépendance.

Une chose les gênait dans l’exécution de leur projet : le consentement d’Ozaroff était indispensable, et justement il était parti pour un long voyage relatif à son commerce ; cependant le temps pressait, car le capitaine anglais n’attendait qu’un vent favorable pour mettre à la voile. Aussi comme il tenait beaucoup à ne pas sortir sans ses deux amis, surtout sans Ivan, dont le caractère hardi, entreprenant, le courage et l’adresse lui promettaient de grands avantages, il ne négligea rien pour les engager à ne point attendre le retour ou la réponse du père Ozaroff. Voyez ce que peuvent l’égoïsme et l’intérêt personnel dans un homme d’ailleurs aimable, savant et bien élevé ; il ne rougit pas d’employer toute l’influene dont il peut user pour engager deux jeunes gens à peine sortis de l’enfance dans une démarche coupable ; il les excite à manquer de respet à leur père, à leur bienfaiteur, en dédaignant sa volonté si respectable, il leur dit que le voyage durera à peine trois mois ; que non seulement ils auront la gloire d’attacher leur nom à une entreprise glorieuse qui ne peut manquer de réussir, mais qu’il leur fera une large part dans la récompense promise par le gouvernement anglais. Et quelle ne sera pas alors la satisfaction d’Ozaroff ! elle le dédommagera bien de la peine légère qu’ils ont voulu lui causer.

   Il n’en fallut pas tant pour séduire Ivan ; aussi son parti fut-il bientôt pris. Alexix hésitait encore ; sa conscience lui disait qu'il faisait mal, que c'était payer d'une bien noire ingratitude les soins et la tendresse de son père, que d'entreprendre ainsi sans autorisation une démarche de cette impor­tance : mais les cajoleries d'Ivan et du capitaine triomphèrent sans peine de ses scrupules, l'habi­tude de suivre en tout l'impulsion de son cousin fut la plus forte, et voilà nos deux étourdis qui se livrent aveuglément à un intrigant étranger; ils partent après avoir laissé pour Ozaroff une lettre dans laquelle ils ne manquent pas de détailler toutes les raisons spécieuses que leur suggère l'astucieux capitaine : ils disent à leur père qu'ils n'ont pas voulu manquer l'occasion de faire les premiers pas dans la carrière sous un marin aussi distingué que le commandant de la Junon. Ils auraient bien voulu obtenir la permission d'Ozaroff; mais le vent n'attend personne, et d'ailleurs ils doivent être de retour dans un très-court délai. Bref, les voilà partis. Dieu veuille qu'ils n'aient

pas bientôt à se repentir de leur démarche incon­sidérée !

 

CHAPITBE X

Commencement du voyage.

 

L'ancre est levée ; un vent frais enfle les voiles, pousse le vaisseau au large, et bientôt nos deux aventuriers n'ont plus sous les yeux que la vaste mer, et pour horizon qu'un ciel sans nuages. Ce ne fut pas sans quelque émotion qu'ils dirent adieu à leur terre natale ; toutefois la nouveauté de leur demeure, les divers objets qu'ils rencontrèrent à bord, le désordre ordinaire qui accompagne les premiers moments d'une navigation, tout cela réuni leur donna quelques distractions et détourna leur pensée de ce qu'ils venaient de quitter. Ce fut aussi l'instant de mettre en pratique les leçons qu'ils avaient reçues au corps des Cadets.

L'équipage, composé de trente-quatre marins robustes et décidés, était un modèle de discipline ; l'ordre et la propreté la plus minutieuse régnaient à bord; chaque commandement était exécuté avec promptitude et intelligence. De son côté, le capi­taine ne s'épargnait pas, et déployait toute la pru­dence et l'activité dont il était doué: bon, mais sévère, il traitait ses subalternes avec justice, et s'occupait avec sollicitude de leur nourriture et des soins nécessaires à leur santé; mais il exigeait qu'ils remplissent ponctuellement leurs devoirs, depuis son second jusqu'au dernier mousse; et, comme tout son monde était plein de confiance en sa science de marin, jamais il ne s'élevait le plus léger murmure.

Traitant nos jeunes gens avec bienveillance, il ne négligeait rien pour perfectionner leur éduca­tion maritime; il leur expliquait ce qu'ils ne com­prenaient pas bien, les exerçait dans le tracé des cartes et dans les tracés astronomiques, si néces­saires aux navigateurs ; déployant devant eux les cartes sous - marines, il leur indiquait les divers écueils qu'il avait rencontrés dans ses nombreux voyages, et les moyens qu'il avait employés pour les éviter ou les surmonter ; de plus, il les avait astreints à remplir successivement toutes les fonc­tions des marins, depuis celle du mousse jusqu'à celle du capitaine : en un mot, il semblait vouloir, par le soin qu'il prenait de leur instruction, les dédommager autant que possible du tort qu'il leur avait fait en les engageant dans cette entreprise hasardeuse sans le consentement du père Ozaroff.

 

CHAPITRE XI

La conscience.

La pensée que son père n'approuverait pas son voyage inquiétait Alexis ; il se reprochait de n'avoir pas attendu le retour de ce bon père, ou du moins une lettre qui lui fît connaître ses intentions ; car il l'aimait tendrement, et l'idée de lui avoir déplu l'attristait vivement. Il se disait souvent qu'un voyage entrepris sous de tels auspices ne pouvait avoir un heureux succès, et il maudissait la fai­blesse avec laquelle il s'était laissé entraîner.

Ces réflexions justes, mais tardives, étaient la voix de la conscience, ce juge austère que Dieu, dans sa bonté, a mis au dedans de nous-mêmes pour nous indiquer la voie droite. Juge inflexible dont nous pouvons bien méconnaître un moment les avis, mais auquel il nous est impossible d'é­chapper, c'est elle qui nous présente comme dans un miroir les mauvaises actions que nous avons commises, qui nous les reproche et fait naître en nous les remords et la honte. Heureux celui qui sait entendre cette voix sévère mais amie, et qui ne cherche point à l'étouffer! celui-là pourra commettre des fautes ; mais le repentir, et par consé­quent le pardon, ne lui sera point refusé.

On conçoit que de pareilles réflexions devaient bien diminuer le plaisir qu'Alexis se promettait de retirer de son voyage : c'est qu'il n'est point de véritable satisfaction quand la conscience n'est pas tranquille.

Ivan, de son côté, n'était pas assez ingrat pour avoir complètement perdu le souvenir des bontés d'Ozaroff ; lui aussi se faisait les mêmes reproches qu'Alexis, et quelquefois des larmes lui venaient aux yeux ; mais bientôt son esprit volage se diri­geait vers d'autres pensées, comme le moindre vent dissipe au loin les légers nuages qui obscurcissent un instant le soleil.

 

CHAPITRE XII

Novaïa-Zemlia.

 

Le plus beau temps favorisant nos navigateurs, le vaisseau arriva sans accident à Novaïa-Zemlia (Nouvelle-Terre). Ce pays, qu'il ne faut pas con­fondre avec l'île de Terre-Neuve, située à l'embouchure du fleuve Saint-Laurent, dépend du gou­vernement d'Arkhangel, et a une étendue de quatre mille deux cent cinquante-cinq milles carrés (en­viron mille quatre cent vingt lieues de France) : il se compose de deux grandes îles dans la mer Glaciale ; séparées du continent par le détroit de Waigatz, et l'une de l'autre par celui de Mataschneï, ces îles, stériles et inhabitables, ne sont visitées, pendant un été d'environ trois mois, que par les Russes qui y viennent chasser les renards blancs, les ours blancs, les veaux marins et les cygnes. La terre est presque toujours couverte de neige, sous laquelle on ne trouve que de la mousse et un peu d'herbe. Pendant trois mois de l'année, le soleil ne se lève pas pour ces contrées affreuses, dont les épaisses ténèbres ne sont dissipées de temps à autre que par des aurores boréales ; le froid engourdit tout. Par une sorte de compensa­tion, le jour dure également trois mois pendant l'été.

On ne connaît jusqu'à présent que les côtes de ces îles, car personne ne se hasarderait à péné­trer dans l'intérieur de cet affreux pays; la partie septentrionale est couverte de hautes montagnes ; la côte méridionale, la moins stérile, offre des ri­vières poissonneuses, du gibier et des oiseaux en grande quantité.

 

 

CHAPITRE XIII

Mécontentement d'Ozaroff.

 

Laissons pour un instant Alexis et Ivan, et voyons ce que pense Ozaroff de leur escapade. A la lala lala

réception de la lettre dont nous avons parlé, ce bon père s'était hâté de reprendre la route d'Ar khangel, espérant par ses discours et ses repré­sentations détourner les jeunes gens de leur pro­jet, du moins Alexis, qu'il désirait plus que jamais mettre à la tête de son commerce. Quant à Ivan, il avait depuis trop longtemps fait connaître ses intentions pour que son oncle espérât le faire changer de résolution , et du reste il ne voulait point en cette circonstance employer la sévérité, puisqu'une vocation irrésistible entraînait ce jeune homme vers la marine.

Mais son étonnement fut grand quand, arrivé chez lui, il trouva la lettre qui lui annonçait le départ de son fils, départ auquel il était ferme­ment décidé de ne pas consentir. Il comprit bien qu'Alexis avait cédé à la séduction; mais, quoi­qu'il connût toute l'influence d'Ivan sur son cou-

sin, il n'en accusa pas moins le capitaine de la détermination que son fils avait prise, ce qui ne lui donna pas une opinion favorable de cet offi­cier, et lui fit craindre que les deux jeunes gens ne fussent tombés en de mauvaises mains. Cepen­dant le mal était sans remède, et ce pauvre père n'avait plus d'autre ressource que de demander à Dieu, dans sa prière de chaque jour, d'avoir pitié de deux étourdis, et de ne pas les punir avec toute la rigueur dont il a menacé ceux qui enfreignent le quatrième commandement : « Tes père et mère honoreras. » La justice divine ne devait pas se laisser fléchir.

 

 

Chapitre XIV

Suite duvoyage.

 

Pendant qu’Ozaroff s'affligeait de la désobéis­sance de son fils et de son neveu, le vaisseau qui les portait continuait sa route, et pénétrait tou­jours plus avant dans la mer Glaciale, qui, aux mois de juin et juillet, ne mérite plus ce nom, parce que, le soleil à cette époque ne quittant plus l'horizon, la chaleur devient excessive. Nos jeunes marins étaient enchantés de voir par eux-mêmes ce phénomène, dont leurs études leur avaient ré­vélé l'existence et la cause. Ils n'ignoraient pas, en effet, qu'aux régions polaires, vers le temps du solstice d'été, le jour dure deux mois et plus, de même qu'au solstice d'hiver une sombre nuit enveloppe cette partie de la terre, ce qui provient de ce que la durée du jour sur toute la surface du globe étant en raison de la distance où l'on est de l'équateur, plus on s'en éloigne, d'un côté ou de l'autre, plus le jour a de durée pendant l'été, et plus les nuits sont longues en hiver ; et cette longueur réciproque est dès lors bien plus grande au pôle, qui est le point le plus éloigné.

Le capitaine s'était muni à Arkhangel d'un pilote de ces contrées : c'était un marin éprouvé, plus versé dans la pratique que dans la théorie, mais qui était, par sa longue expérience, fort habile dans son métier. Sa qualité de compatriote le rap­procha d'Alexis et d'Ivan, qui s'en firent un ami, et profitèrent beaucoup des leçons de sa vieille expérience.

Cependant le soleil commençait à décliner sur l'horizon; le capitaine reconnut qu'à cause de l'approche de l'hiver il lui serait impossible d'at­teindre le but de son voyage; il pensa donc à re­tourner à Arkhangel, ou à chercher un port sûr où il pût passer l'hiver sur son vaisseau. Quand il fit part de sa résolution au pilote, qui avait déjà fait plusieurs fois cette navigation, celui-ci fut d'avis qu'il n'y avait pas de temps à perdre pour l'exécuter, à cause des tempêtes furieuses qui régnent dans ces parages aux approches de la saison d'hiver.

 

CHAPITRE XV

La tempête.

 

Ce que redoutait le pilote ne tarda pas à arri­ver. Un ouragan terrible s'éleva du sud-est, pous­sant le vaisseau toujours plus avant. En vain l'on mit la plus grande promptitude à carguer les voiles, le vent saisit le navire comme un jouet, et brisa une partie de sa mâture; tantôt il était enlevé à une hauteur immense sur le dos de vagues écumeuses ; tantôt un gouffre épouvantable s'ou­vrait sous lui, et il semblait qu'il allât toucher au fond de l'abîme. Le ciel était couvert de nuages, et la nuit la plus obscure enveloppait presque sans interruption toute cette mer irritée. L'équipage fit les plus grands efforts pour combattre la tem­pête, mais vainement; bientôt la Junon, désem­parée, fut hors d'état de se diriger sur ces mers inconnues, où l'on avait à craindre à tout instant d'être jeté contre des écueils, ou porté à la côte et brisé contre les rochers de glace qui entourent cette terre inhospitalière. Pas une étoile pour ser­vir de guide, et à peine deux à trois heures de jour, dont il était impossible même de profiter, parce que le vent, étant venu à changer, soufflait avec la même fureur et avait amené un froid gla­cial qui força tout le monde à déserter le pont, et à se réfugier dans la cabine et jusque dans la cale, pour y attendre au milieu des angoisses la fin de cette épouvantable tourmente.

 

CHAPITRE XVI

Les remords.

Alexis et Ivan, assis dans un coin de la cabine, étaient comme paralysés par la frayeur : cette tempête était si affreuse ! En vain ils cherchaient à lire dans les traits impassibles du capitaine, en vain leurs regards lui demandaient s'il restait en­core quelque espoir de salut, il demeurait muet et sombre. A chaque instant le péril augmentait, et il y avait déjà trois jours que la tempête durait

avec la même fureur. Nos jeunes gens regardaient le danger auquel ils étaient exposés comme une juste punition de leur désobéissance et du chagrin qu'ils avaient causé à Ozaroff : le repentir entra dans leur cœur; mais il était trop tard.

« Oh ! pourquoi, disait Alexis, pourquoi avons- nous oublié nos devoirs ! c'est pour avoir entrepris ce voyage sans la permission de mon père que Dieu nous expose à de tels dangers, dangers où nous périrons peut-être. Oh ! quel serait le désespoir de mon pauvre père s'il connaissait notre position ! Et si nous périssons ici, il ignorera toujours et notre sort et notre repentir. »

Ivan se faisait aussi d'amers reproches ; il sen­tait de quelle ingratitude il avait payé les bontés de son oncle, non-seulement en le quittant ainsi sans sa permission, mais surtout en engageant son fils à l'imiter; il s'accusait du meurtre d'Alexis , et il reconnaissait que c'était sa conduite légère et in­considérée qui avait allumé contre eux le courroux céleste. Le capitaine devinait sans peine ce qui se passait dans l'âme de ses jeunes compagnons, et il est possible que de son côté il avait à subir aussi les reproches de sa conscience.

Ils furent distraits de ces sombres pensées par un choc si violent, qu'ils crurent que le vaisseau était brisé en mille pièces. Tout le monde devint pâle de terreur, et le capitaine s'écria : « Que Dieu nous soit en aide! car, s'il ne nous assiste, nous allons tous périr. » Ce fut alors que les re­mords d'Ivan et d'Alexis redoublèrent ; ils osaient à peine invoquer la miséricorde divine ; toutefois leur piété se réveilla, ils s'agenouillèrent et priè­rent avec ferveur le Seigneur de leur pardonner, d'avoir pitié d'eux et de les tirer d'un si grand danger.

Une obscurité profonde régnait dans l'intérieur du bâtiment ; il était impossible d'ouvrir ni capot ni sabord, parce que c'eût été donner entrée aux vagues furieuses qui se ruaient sur le vaisseau, et s'exposer à être immédiatement submergé. Le sif­flement du vent, le mugissement des vagues, l'é­paisseur des ténèbres, tout contribuait à accroîtne la frayeur de l'équipage, qui n'attendait plus que le coup de la mort.

 

CHAPITRE XVII

Le vaisseau s'engage dans les glaces.

 

Les coups violents qui retentissaient contre les flancs du vaisseau firent conjecturer au capitaine qu'ils provenaient de glaçons énormes lancés par les vagues sur le bâtiment, et il craignait avec rai­son qu'il n'en fût brisé.

Au moment où il communiquait ses doutes au pilote, un second choc plus violent encore que le premier leur fit perdre l'équilibre à tous deux et les renversa l'un sur l'autre. La Junon s'éleva à une hauteur prodigieuse, retomba ensuite avec un horrible craquement, comme si toute sa char­pente allait se disjoindre; puis, chancelant sur elle-même, elle fit encore un mouvement en avant, et resta enfin immobile, pendant que la tempête continuait son effroyable mugissement, et que les vagues poussaient toujours d'énormes glaçons contre un des flancs du navire.

Tout le monde perdit alors la tête, à l'exception du capitaine et du pilote ; chacun était persuadé qu'on avait donné contre un écueil et qu'on allait couler bas. Le capitaine le craignait aussi ; mais sa prudence et son sang-froid ne l'abandonnèrent pas, et il résolut de faire tout son possible pour se tirer de cette position désespérée.

Accompagnée du pilote, il se précipita dans la cale pour s'assurer si la quille avait été endommagée, et si le navire ne faisait point eau; ils reconnurent, à leur grande satisfaction, que toute cette partie était intacte, et, ayant remarqué que les vagues heur­taient avec moins de violence, ils pensèrent que la tempête était apaisée. Ils se risquèrent donc à monter sur le pont, et virent au-dessus d'eux le ciel étoilé. La tempête avait cessé, seulement la mer était encore fort agitée.

A la clarté des étoiles, les deux marins se con­vainquirent que le vaisseau n'avait pas donné sur un écueil, mais qu'il était engagé sur une énorme masse de glaces qui s'élevait du fond de la mer; qu'une vaste nappe de ces mêmes glaces qui se perdait dans l'obscurité de la nuit le touchait d'un côté, tandis que de l'autre la mer restait encore ouverte, mais apportait à tout instant de gros gla­çons contre le vaisseau .

Quand le capitaine redescendit annoncer à l'équi­page la situation où l'on se trouvait, tous, compre­nant leur position désespérante, tombèrent dans une profonde consternation. Le vaisseau, ancré dans les glaces, s'encombrait à chaque instant da­vantage ; la tempête avait brisé la mâture et déchiré les voiles ; il était impossible de prendre le large, et, quand même on y fût parvenu, bientôt les mêmes obstacles se seraient formés de nouveau autour du bâtiment. On était en outre dans une région tout à fait inhabitable : les cartes indiquaient la proximité du Spitzberg, où dans cette saison le jour ne dure que quelques heures ; le froid aug­mentait et était très-sensible : tout se réunissait pour jeter le désespoir dans l'âme des matelots. Les uns regrettaient que le vaisseau n'eût pas coulé tout de suite, ce qui les eût délivrés par une mort prompte des maux qu'ils prévoyaient ; d'autres, aussi désespérés peut-être, mais plus religieux, élevaient leurs mains au ciel, et tâ­chaient d'en obtenir du courage et un rayon d'es­pérance.

Le capitaine était du nombre de ces derniers. Bien qu'il eût commis une mauvaise action en in­vitant Alexis et Ivan à le suivre sans avoir obtenu le consentement d'Ozaroff, cependant cet homme, que nous savons doué de bonnes qualités, n'avait pas perdu tout principe religieux; il reconnaissait la faute qu'il avait commise ; mais il plaçait aussi sa confiance dans l'infinie bonté du Seigneur, qui ne veut pas la mort du coupable, mais sa conver­sion. Cette confiance dans la miséricorde divine ranima ses forces et son courage, et il se mit à réfléchir sur les moyens à employer pour sauver son équipage et se tirer lui et les siens de cette affreuse position.

C'est ainsi que la religion soutient le courage de l'homme pieux dans le malheur; il sait que le destin des hommes est dans la main du Tout- Puissant, qu'il ne tombe pas même un cheveu de leur tête sans sa permission, et qu'il n'abandonne jamais ceux qui mettent toute leur confiance en lui.

Alexis et Ivan, élevés dès leur enfance dans la crainte de Dieu, partageaient ces dispositions; aussi le capitaine s'adressa-t-il d'abord à eux : il leur dit en confidence qu'avec l'aide de Dieu il y avait encore un moyen de se tirer de ce mauvais pas. Cette déclaration leur ayant rendu un courage supérieur à leur âge, le capitaine vit qu'il aurait en eux des aides sur lesquels il pouvait sûrement compter dans tout ce qu'il entreprendrait pour le salut commun.

 

CHAPITRE XVIII.

Découragement et présence d'esprit.

 

L'équipage, de son côté, se laissait aller à un profond abattement qui paralysait ses forces. Ces hommes étaient en outre épuisés par la fatigue et par le défaut de nourriture et de sommeil ; c'est pourquoi, la mer étant plus calme et n'y ayant rien à craindre pour le moment, le capitaine fit prépa­rer un bon repas, distribuer à chaque homme une double ration d'eau-de-vie, et les engagea à se livrer au repos pendant que lui réfléchirait au moyen de les tirer d'embarras.

Le jour commençait à poindre; le capitaine, armé d'une longue-vue, cherchait à découvrir s'ils

n'étaient pas dans le voisinage d'une de ces îles récemment reconnues par les navigateurs qui l'a­vaient précédé dans cette entreprise périlleuse, et où ils avaient été contraints de passer l'hiver au milieu de toutes sortes de fatigues et de privations.

Le vaisseau n'étant point endommagé dans ses parties principales, le capitaine se décida à imiter ses prédécesseurs ; il croyait avoir assez de vivres pour faire subsister son monde pendant tout l'hiver. Lorsque l'obscurité de la nuit fut entièrement dis­sipée, il crut apercevoir dans le lointain des pics de rochers qui sont faciles à distinguer des montagnes de glaces; son cœur se remplit d'espérance, et, ayant remercié Dieu, il se hâta de faire part au pilote de sa découverte. Celui-ci ayant reconnu la justesse des conjectures du capitaine au sujet du voisinage probable d'une île ou d'un continent, ils résolurent d'envoyer quelques hommes de l'équi­page pour checher s'ils ne trouveraient pas des vestiges d'habitation ou quelque caverne où ils pussent s'abriter pour passer l'hiver.

Le capitaine ayant donc assemblé ses hommes, un peu remis par la nourriture et le sommeil, leur tint ce discours: «Vous comprenez tous aussi bien que moi dans quelle position difficile nous nous trouvons ; mais elle n'est cependant pas aussi dé­sespérée que le croient quelques-uns d'entre vous. Quant à moi, je ne négligerai rien pour notre déli­vrance ; mais j'ai besoin que vous m'aidiez aussi de votre côté, et j'exige une obéissance illimitée. Nous sommes ici réduits à nos seules forces et séparés du monde entier; mais nous avons pour aide le Tout-Puissant, qui ne nous délaissera pas si nous mettons en lui notre confiance, et si nous ne nous abandonnons pas à la faiblesse et au décou­ragement.

J'ai tout lieu de présumer que non loin d'ici nous trouverons une île où nous pourrons passer l'hiver ; il nous reste assez de vivres sur le vaisseau pour attendre la bonne saison, si nous savons les ménager et nous imposer des privations néces­saires ; et quand l'hiver sera passé, nous trouverons sûrement le moyen de sortir d'ici. Je vais donc envoyer à la découverte, et pendant ce temps je compte que vous attendrez avec patience et rési­gnation le résultat de ce que je vais tenter pour notre salut commun. »

Les matelots, tout dévoués au capitaine, lui pro­mirent de grand cœur l'obéissance qu'il réclamait dans leur intérêt; ils reprirent confiance, et espé­rèrent qu'il les tirerait du pas difficile où ils se trou­vaient engagés. Alexis et Ivan partageaient cette confiance ; mais ils avaient de plus que les autres un motif d'être calmes : c'est qu'ils avaient remis leur destinée entre les mains de Dieu, et cela rend fort contre tous les périls. Aussi, quand le pilote eut exposé la nécessité d'aller à la découverte de l'île où l'on comptait passer l'hiver, pensa-t-il que les meilleurs et les plus sûrs compagnons qu'il pût s'adjoindre pour cette expédition à travers les gla­ces étaient nos deux jeunes gens, sur l'obéissance, le courage et le dévouement desquels il pouvait compter. De leur côté, Alexis et Ivan acceptèrent de grand cœur cette mission périlleuse; ni les risques qu'ils devaient courir en gravissant des collines, en traversant des plaines de glaces, ni la fatigue ni le froid ne purent balancer à leurs yeux l'avantage d'être utiles à leurs compagnons d'in­fortune : c'était d'ailleurs une œuvre de piété qu'ils allaient accomplir, et ils pressentaient que Dieu daignerait les guider dans leur entreprise et les couvrir de sa protection. C'est ainsi que l'homme religieux est toujours prêt à braver les plus grands dangers quand cela est nécessaire, parce qu'il a le soin et l'habitude de se placer sous la garde de Celui qui peut tout; ce qui double à la fois ses forces et son courage.

 

CHAPITRE XIX

Départ pour l'île.

 

Le capitaine fut très-satisfait de la résolution de ses jeunes amis, et augura bien du succès de leur voyage ; il fit donc préparer tout ce qui était né­cessaire. Les trois voyageurs, chaudement vêtus et ayant adapté à leurs souliers des pointes de fer pour ne pas glisser sur la glace, se munirent chacun d'une bonne pelisse et d'un bâton ferré : ils s'ar­mèrent en outre d'un fusil, d'un sabre, suspen­dirent une hache à leur ceinture, et prirent une bonne provision de poudre et de balles : non pas qu'ils eussent à craindre des ennemis de leur es­pèce ; mais ils pouvaient avoir à se défendre contre les ours blancs, qui sont très-féroces et très-nom­breux dans ces parages. On leur donna pour pro­visions de bouche du biscuit, de la viande salée pour trois jours, et de plus une bouteille d'eau-de- vie. Enfin ils ajoutèrent à tout cela une longue-vue et plusieurs torches de résine.

On convint avec le capitaine qu'aussitôt qu'ils auraient atteints l'île ils allumeraient un grand feu sur la pointe d'un rocher, et que du vaisseau on leur répondrait par un pareil signal. Dans le cas où le lieu serait propice pour y demeurer l'hiver, ou si du moins ils trouvaient quelque caverne habitable, ils devaient faire partir trois fusées qu'on leur remit à cet effet; d'après cet avis, le capitaine enverrait tout de suite vers eux quelques hommes avec des provisions, et prendrait ses mesures pour faire transporter la cargaison.

Ainsi équipés, et après avoir fait une fervente prière, Alexis et Ivan, sous la conduite du pilote, se mirent en marche cinq heures avant le jour. L'air était calme ; la lune, dans son premier quar­tier, éclairait leur marche, que favorisait aussi la lueur des étoiles, si brillantes dans ces contrées. Le froid était piquant, et ils furent obligés de hâ­ter le pas.

Après une marche de quatre heures au milieu des plus grandes fatigues, ayant à traverser sans autre guide que les étoiles des plaines de glaces remplies d'inégalités : obligés de faire de longs détours pour éviter les étangs qui n'étaient point gelés ; sans cesse sur leurs gardes de crainte des ours blancs, et marchant le plus près possible les uns des autres afin de s'aider mutuellement, nos trois voyageurs aperçurent au lever de l'au­rore une masse noirâtre de rochers, et bientôt ils atteignirent l'île, que du vaisseau on n'avait pas crue si éloignée, parce qu'on ne soupçonnait pas les difficultés du chemin.

La joie d'Alexis et d'Ivan fut si grande qu'ils se jetèrent à genoux, baisèrent la terre et remer­cièrent avec ferveur la Providence de leur avoir fait rencontrer ce refuge, où ils croyaient avoir trouvé la fin de leurs souffrances... Ils ne pré­voyaient pas quels maux les y attendaient.

 

CHAPITRE XX

Le Spitzberg.

 

Quel était ce pays au milieu duquel ils se trou­vaient ainsi jetés? Couvert de glace et de neige, sans un arbre ou un buisson pour reposer la vue, offrant seulement çà et là quelques débris de nau­frages rejetés par les flots; un climat affreux ; à perte de vue une plaine déserte, coupée de masses de rochers nus; pas un être vivant, tout était mort autour d'eux; ils n'entendaient pas même le triste croassement du corbeau, qui anime encore nos champs couverts de neige. La nature ne lais­sait voir que des scènes de destruction. Toutefois, au milieu de ces horribles scènes, ils s'estimaient encore heureux d'être sur la terre ferme, tandis que leurs compagnons étaient exposés à tant de dangers sur le vaisseau.

Ils s'avancèrent dans l'intérieur pour reconnaître le pays et trouver un endroit où ils pussent faire du feu, se reposer et réparer leurs forces par quelque nourriture.

Après avoir pris un peu de repos, le pilote, qui, comme nous l'avons dit, avait déjà plusieurs fois voyagé dans ces parages, leur dit (et en cela il présumait juste) qu'il supposait que le lieu où ils se trouvaient était une portion du Spitzberg. Gomme nos voyageurs feront un long séjour dans le pays, nous croyons utile de donner quelques détails sur ces contrées.

Le Spitzberg, qui se compose d'une grande île et d'une foule d'autres petites îles, est le pays le plus au nord de l'hémisphère septentrional. On le regarde comme faisant partie de l'Amérique. L'Anglais Willoughby en ût la découverte en 1553. Il est situé entre le 25e et le 45e degré de longitude, le 77e et le 82e de latitude.

Ce groupe d'îles porte le nom de Spitzberg (montagnes aiguës), parce qu'il est rempli de montagnes et de rochers continuellement couverts de glace et de neige. Pendant dix mois, la terre y est gelée à plusieurs mètres de profondeur, et dans quelques parties le sol ne se compose que de glace qui ne fond jamais, et qui n'est couverte que de quelques pouces de terre, de mousse et de plantes grimpantes; on n'y voit presque pas d'autre végétation. Durant l'été, la chaleur y est insupportable.

De tous les animaux utiles à l'homme, il ne se trouve dans ces pays déserts que le renne, lequel se nourrit pendant l'été de l'herbe qui croît en petite quantité dans les vallons à l'abri des vents de nord et d'est, et que la mousse remplace pen­dant l'hiver. La mer qui entoure ces îles est la plus grande partie de l'année couverte d'une glace épaisse, de manière que les îles paraissent entourées d'immenses champs de cette concré­tion, au milieu desquels s'élèvent, de distance en distance, d'énormes montagnes aussi de glace.

En été, lorsque la mer est libre, elle est remplie de poissons, et les ours blancs, les loups et les renards, qui rôdent sur les bords, y trouvent une nourriture suffisante. En hiver, ils avancent plus loin dans le pays, et deviennent très-dangereux. Il y a également des vaches marines, des chiens de mer, des baleines et des requins qui se tiennent près des côtes, où ils trouvent dans cette abon­dance de poissons leur pâturage pendant la saison la plus douce. On y rencontre aussi, mais en petit nombre, des alcyons et des martins-pêcheurs; ce sont les seuls habitants de l'air que l'on y remar­que. Les hommes ne peuvent ni ne veulent habi­ter ce pays horrible. Il vient cependant chaque année des vaisseaux russes et d'autres nations pour la pêche de la baleine; ces vaisseaux mouil­lent près de Scherembourg, situé sous le 80e degré de latitude, et s'y arrêtent quelques semaines pen­dant l'été.

Quoique la description de cette île que le pilote fit aux deux jeunes gens ne fût pas de nature à les rassurer, leur courage fut pourtant ranimé lors­qu'il leur dit que déjà plusieurs fois des matelots dont le vaisseau avait été enfermé et arrêté par la glace avaient demeuré une année entière sur le Spitzberg; qu'ayant apporté des provisions de leur vaisseau échoué, ils avaient établi leur habitation dans des cavités de rochers, et attendu avec pa­tience le renouvellement de la saison, époque à laquelle ils avaient été recueillis et sauvés par des navires baleiniers.

Il leur raconta, entre autres, l'histoire d'un Hol­landais nommé Herniskerk, et du Danois Monke, qui, dans un pareil cas, ayant été envoyés à la reconnaissance du pays, et à leur retour n'ayant trouvé ni compagnons ni vaisseaux, parce que ceux-ci avaient été rejetés en pleine mer par la tempête, furent aussi condamnés à supporter l'âpre climat du Spitzberg, et subirent de grandes priva­tions avant d'être délivrés de cet affreux séjour par un bâtiment qui relâcha sur cette côte.

Nos trois voyageurs ne formèrent plus qu'un vœu, celui de se trouver dans les parages qui

étaient visités l'été par les pêcheurs de baleines : ils pensaient trouver quelques cabanes, quelques objets utiles pour y passer l'hiver, et espéraient que le retour de l'été finirait leurs peines, parce que le pilote savait que tous les ans un vaisseau d'Arkhangel venait à Scherembourg pour cher­cher les Russes qui pouvaient y avoir été arrêtés

l'année précédente.

 

CHAPITRE XXI

La caverne.

La confiance qu'Alexis et Ivan avaient dans la providence divine les affermit dans la consolante pensée qu'ils ne succomberaient pas aux injures de l'hiver dans ce triste séjour, puisque déjà d'autres navigateurs y avaient heureusement passé cette saison. Ils se résignèrent donc à leur sort, et attendirent mieux de l'avenir.

Leur repas étant terminé, ils prirent un peu d'eau-de-vie, et continuèrent leur course. Chacun se munit de quelques morceaux de bois, pour pouvoir de nouveau allumer du feu quand ils au­raient trouvé un autre lieu de repos.

Leur premier soin fut ensuite de donner au ca­pitaine le signal qui devait l'avertir qu'ils étaient arrivés sains et saufs sur l'île. Mais ces rochers qui se présentaient à leurs yeux étaient élevés, rapides et en partie couverts de glace, de sorte qu'il était impossible de les gravir.

Enfin ils atteignirent un ravin. Ils prirent leur chemin à travers. Le sommet des rochers était encore éclairé par le soleil ; mais il ne parvenait jusqu'à eux qu'une faible lueur, car le soleil se trouvait très-bas à l'horizon. Le terrain sur lequel ils marchaient offrait l'apparence d'une croûte de glace, et le pilote supposait qu'il y avait au-dessous un ruisseau. Il présumait que, si les pêcheurs de baleines avaient bâti des cabanes dans ces pa­rages , elles devaient se trouver dans le voisinage de ce ruisseau, parce que, pour dépecer et pré­parer des baleines, il leur fallait de l'eau vive. Ils continuèrent de cheminer sur ce ravin, qui al­lait toujours montant; mais les rochers étaient si escarpés, que, pour les gravir, ils risquaient à chaque instant leur vie.

Ils brûlaient d'envie de donner à leurs compa­gnons d'infortune restés sur le vaisseau le signal de leur heureuse arrivée dans l'île; mais ils ne pouvaient encore parvenir à un lieu assez élevé pour que de là on pût apercevoir la lumière de leur feu.

Bientôt ils virent le ravin s'élargir, les masses de rochers s'élever en terrasse. Ils avancèrent d'un pas plus rapide. Ivan, qui marchait le pre­mier, découvrit à quelques toises au-dessus du sol l'entrée d'une caverne, et les trois compagnons se décidèrent aussitôt à aller la visiter. Ils s'ai­dèrent les uns les autres à grimper, et ils en at­teignirent heureusement l'entrée, devant laquelle le rocher formait une plate-forme large de plu­sieurs pieds. Ivan voulait tout de suite pénétrer dans la caverne; mais le prudent pilote le retint, en lui faisant observer que, cette caverne pouvant être le repaire d'un ours blanc ou d'un autre ani­mal féroce, il fallait s'en garantir. Il tira donc un coup de fusil dans la caverne, ce qui produisit un bruit semblable au tonnerre répété par de nom­breux échos. Comme, après le coup, tout resta tranquille et qu'aucun animal ne parut, ils se ha­sardèrent de pénétrer, par une ouverture très- basse, dans l'intérieur, et ils furent agréablement surpris en voyant que la caverne était assez spa­cieuse pour recevoir les trois compagnons et plu­sieurs autres encore, et pour leur donner un asile et un abri contre les injures de la saison. Elle s'é­tendait de quelques toises dans l'intérieur du ro­cher, les parois étaient unies et sèches, et elle pouvait être agrandie par les efforts réunis de l'équipage. Le fond était presque partout uni et recouvert d'un sable gris fin.

 

CHAPITRE XXII

Le signal.

« Dieu est avec nous, s'écria Alexis, il nous a pris sous sa protection spéciale ; nous avons trouvé

ce que nous cherchions, et tous nos compagnons de voyage pourront passer ici l'hiver. Nous pour­rons encore placer en ces lieux tous les effets que nous allons apporter du vaisseau. Dieu soit loué! Que de grâces nous lui devons pour le don qu'il nous a fait de cette caverne!»

Les trois matelots ôtèrent leurs bonnets, s'age­nouillèrent, et, levant les yeux au ciel, ils firent avec émotion leur prière d'action de grâces.

« Maintenant, dit le pilote, il ne nous reste qu'à faire part de notre découverte à nos compagnons; essayons si nous ne pourrions pas gravir jusqu'au sommet de ce rocher où nous avons trouvé une retraite. »

Ils sortirent de la caverne, examinèrent le ro­cher de dessus la plate-forme, et découvrirent un passage par lequel ils pouvaient atteindre le sommet. Avec des peines infinies et en se soutenant les uns les autres, il réussirent à atteindre le faîte du rocher qui dominait tous les autres, et qui présentait une surface plate de quelque étendue.   La lumière du jour les éclairait encore ; mais le spectacle qui s’offrit à leurs yeux diminua de beaucoup la joie que leur avait causée la découverte de la caverne ; il ne virent autour d’eux que des rochers sauvages amoncelés les uns sur les autres et offrant le triste aspect d’une ville détruite par un violent tremblement de terre. Tout ce qui s’offrait à leurs regards était désert et horrible. En se tournant vers la mer, ils ne voyaient que le vaste champ de glae qu’ils venaient de traverser avec tant de peines. Dans l’intérieur du pays, il n’apercevaient que d’immenses steppes couverts de neige, où aucun arbre ne sélevait, qu’aucun être vivant n’animait, et cette plaine était aussi bornée par des rochers ? Le seul objet consolant qu’ils aperçurent était le vaisseau, qu’ils reconnurent distinctement à l’aide de leur longue-vue ; car il n’était guère éloigné, en ligne droite, que d’environ deux milles. Ils mirent à l’instant le feu au bois qu’ils avaient monté jusque là ; le jour était sur son déclin. Bientôt après ils virent auprès du vaisseau un grand feu allumé pour répondre à leur signal, et le pilote lança par intervalles les trois fusées, auxquelles on répondit du vaisseau par un nombre égal de coups de feu.

Maintenant qu’ils avaient la certitude que leurs signaux avaient été vus de leurs compagnons, ils ne doutèrent plus que quelques uns d’entre eux ne vinssent les rejoindre par ordre du capitaine. Un doux espoir entra dans leur âme assombrie par le triste spectacle qu’ils avaient sous les yeux, et ils prièrent Dieu en silence, afin qu’il accordât aussi à leurs compagnons une heureuse traversée.

Chapitre XXIII

La première nuit dans l’île.

 

   A la clarté des torches , ils redescendirent , non sans danger, dans la caverne où ils avaient d’avance décicé de passer la nuit. Depuis leur départ du vaisseau, ils avaient eu beaucoup à souffrir du froid. Il n’y avait pas de vent, il est vrai ; mais l’air était vif et piquant.

   Cependant, à l’entrée de la nuit un épais brouillard enveloppa tout l’horizon, l’atmosphère devint douce et humide. La neige cédait sous leurs pieds, et il semblait que le dégel fût proche. Avant d'arriver à la caverne, ils entendirent un sourd bruissement dans le lointain, et le pilote augura de tous ces symptômes que le temps allait changer, ce qui lui inspira de grandes inquiétudes. Il savait par expérience que, dans ces régions septentrio­nales, les tempêtes qui régnent avec fureur à la fin de l'été se renouvellent fréquemment après que l'hiver a déjà tout couvert de neige et de glace. Ordinairement elles s'annoncent par le dégel. Le ciel se couvre de nuages, un brouillard épais s'étend sur toute la terre, et se résout bientôt en une forte pluie suivie de neige, qui dure jusqu'à ce que la violence du vent disperse les nuages. Mais, lorsque le ciel s'éclaircit, il survient de nouveau un froid terrible.

Aussitôt qu'ils furent entrés dans la caverne, les trois infortunés marins allumèrent un grand feu dans l'ouverture pour éloigner les bêtes fé­roces. Ils soupèrent avec du biscuit et de la viande salée, et, après avoir remercié Dieu de les avoir si visiblement protégés dans leur entreprise, ils tâchèrent de trouver le repos. Ils espéraient voir le lendemain ceux de leurs compagnons que le capitaine avait envoyés les rejoindre. Alexis et Ivan, fatigués de leur marche pénible, s'endor­mirent dans cette douce espérance.

Le pilote n'osait se livrer à de semblables pen­sées. Il redoutait la tempête et le mauvais temps, qui pouvaient perdre ceux que le capitaine aurait envoyés, et le vaisseau lui-même. Il n'avait pas communiqué ses craintes aux deux jeunes gens, pour ne pas altérer leur satisfaction, et d'ailleurs une pareille communication n'eût été d'aucune utilité, puisque leurs forces réunies n'auraient pu suffire pour détourner ce malheur.

L'homme bienveillant respecte le calme d'âme de son prochain, et s'efforce d'éloigner tout ce qui pourrait le troubler. Il renferme souvent dans son cœur ses chagrins et ses craintes pour ne pas en attrister les autres. Seulement lorsqu'il peut les avertir d'un malheur, il le fait à temps, afin qu'ils puissent l'éloigner, ou du moins lutter avec lui.

Longtemps le sommeil déserta les paupières du pilote accablé de soucis. Un bruissement terrible retentissait à ses oreilles. Les coups de vent re­poussaient la fumée au dedans de la caverne de manière à lui couper la respiration.

Ce qu'il craignait était arrivé. Il réveilla les deux jeunes gens. Ils s'avancèrent jusqu'à l'entrée de la caverne. Les tisons étaient dispersés, le ciel couvert de noirs nuages ; le vent soufflait avec fu­reur, et poussait la pluie et la neige contre l'ouver­ture de la grotte, et dans le lointain on entendait le fracas terrible des glaçons et le bruit des vagues.

Toute cette nature glacée semblait maintenant en révolution.

« Grâce à Dieu, dit Alexis, nous nous trouvons à l'abri : si ce temps nous eût surpris en chemin, que serions-nous devenus?

— Il est vrai, Dieu nous a été propice, répondit Ivan, en nous conduisant dans cette caverne, où nous pouvons attendre tranquillement que l'orage soit passé. Mais que vont faire au milieu de cette terrible tempête nos compagnons du vaisseau, ou ceux que le capitaine a peut-être envoyés vers l'île? Que le bon Dieu les protège! »

Longtemps les trois infortunés marins se com­muniquèrent leurs alarmes; ils désiraient ardem­ment l'arrivée du jour, afin de voir l'effet de la tempête; mais il s'écoula bien des heures avant que les épaisses ténèbres qui les entouraient fus­sent dissipées ; et leurs craintes augmentaient avec la tempête.

Enfin, après avoir veillé plusieurs heures pen­dant lesquelles ils s'étaient épuisés en conjectures sur le sort de leurs compagnons, et après les avoir recommandés à la protection du Tout-Puissant, ils s'enveloppèrent dans leurs pelisses, et s'endor­mirent au milieu de pensées inquiétantes.

 

 

CHAPITRE XXIV

Le lendemain.

 

Lorsqu'ils se réveillèrent, la tempête avait cessé : on n'entendait plus que le mugissement lointain des vagues agitées. Le ciel s'était éclairci, la lune brillait encore, et les pâles étoiles étincelaient; il soufflait une brise froide. Les trois infortunés tâ­chèrent de gravir le rocher où ils avaient la veille allumé le feu, et qui leur procurait une vue plus étendue. Ils eurent les plus grandes peines à y parvenir : car, le froid ayant rapidement suivi la pluie et la neige, le rocher était couvert de verglas. Mais le coucher de la lune fut suivi d'une obscu­rité qui ne leur permettait plus de rien distin­guer ; leurs oreilles seules étaient frappées du bruit effrayant des vagues et du fracas des glaçons qui se heurtaient. Dans une impatience pleine d'an­goisses, ils attendirent le retour du jour.

Bientôt parut dans le ciel, du côté de l'orient, un arc rougeâtre qui, s'agrandissant peu à peu en forme de disque, répandit une pâle lueur sur les pointes du rocher; il était jour, et l'on pouvait découvrir au loin.

Mais quel effrayant aspect attendait nos pauvres marins ! La glace de la mer sur laquelle ils étaient arrivés dans cette île avait en grande partie dis­paru ; les flots portaient d'immenses glaçons à la côte; des montagnes de glace poussées par les vagues se heurtaient contre les rochers qui en bordent une partie, et semblaient menacer de les pulvériser. La mer paraissait encore bouleversée, de même qu'un homme qui vient de se livrer à la colère, et chez lequel le calme ne renaît que par degrés.

Lorsque la lumière du jour permit l'usage de la longue-vue, et que le pilote regarda vers l'endroit où le vaisseau avait été entouré par la glace, il ne vit plus rien. La frayeur le saisit, et, ne se fiant pas à ses propres yeux, il engagea Alexis et Ivan, dont la vue était plus perçante, à regarder s'ils ne pouvaient pas découvrir le vaisseau. Eux non plus n'en découvraient aucune trace, et il leur sembla que la mer, à l'endroit où le vaisseau avait échoué, était libre et couverte de hautes vagues. La parole expira sur leurs lèvres, et des larmes inondèrent leur visage. Tous trois demeurèrent comme anéantis. Enfin Alexis s'écria : « Nos pauvres compagnons de voyage, que sont-ils de­venus? Si le vaisseau a été brisé par la tempête, que Dieu ait pitié d'eux! Peut-être cependant ont-ils été poussés vers la terre ferme, où ils trou­veront du secours. Mais, pour nous, nous voilà maintenant séparés du monde entier, sans aide, sur une île inhabitable, couverte de glace et de neige !

Que peuvent être devenus, dit Ivan, ceux que le capitaine aura envoyés vers l'île après notre si­gnal ? La glace se sera rompue sous leurs pas, et ils auront trouvé un tombeau dans la mer ! » Le pilote, qui ne comprenait que trop bien le malheur qui les avait frappés tous trois, ainsi que tout l'équipage, tâchait de faire bonne contenance et de calmer Alexis et Ivan ; car il savait que le découragement ne pouvait qu'empirer leur posi­tion.

« Nous ne pouvons être sûrs, dit-il d'une voix ferme, que le capitaine ait envoyé des hommes vers l'île dès qu'il a aperçu notre colonne de feu et nos fusées. Ceux-ci peuvent aussi, s'ils sont partis à temps, être arrivés sur l'île avant la tem­pête, et nous pouvons encore les retrouver. Le vaisseau, après avoir été détaché de la glace, peut également avoir été poussé à terre, où nos com­pagnons prendront des mesures pour notre salut. Espérons pour le mieux, et abandonnons-nous à la Providence, qui nous a conduits heureusement dans cette île. Elle nous soutiendra et nous proté­gera jusqu'à ce qu'on vienne nous tirer de peine.

—  Nous voici maintenant réduits à nous-mêmes,disait Alexis; que deviendrons-nous, durant ce long et dur hiver? Où trouverons-nous ici de la nour­riture? Bientôt nous mourrons de faim! »

Mais le courageux pilote répliqua : « Mes amis, ne nous désespérons pas, unissons nos efforts, et, avec l'aide et la protection de Dieu, nous réussirons à nous procurer les choses les plus in­dispensables. Travaillons suivant nos forces, et Dieu viendra à notre secours. N'est-ce pas déjà un grand avantage pour nous d'être trois? Dans quelle position affreuse serait chacun de nous s'il se trou­vait seul dans cette île déserte! Nous pouvons nous secourir réciproquement, et entreprendre des travaux qu'un seul essaierait en vain. Nous sommes sains et robustes ; nous sommes habitués au froid et à la fatigue, et nous pourrons suppor­ter les peines et les privations qu'il plaira à Dieu de nous envoyer. »

C'est ainsi que ce brave homme tâchait de re­monter le moral des deux jeunes gens, que la douleur avait abattus. Le sentiment religieux, la foi dans la providence divine, qui dispose de tout, prirent de nouvelles forces dans leurs cœurs, et leur donnèrent la conviction que Dieu ne les aban­donnerait pas dans leur position malheureuse. Ils regardaient comme un grand bienfait de s'être trouvés sur l'île pendant la tempête, et non sur le vaisseau, où le danger avait sans doute été beau­coup plus grand.

Ainsi les hommes pieux trouvent encore dans le plus grand malheur des motifs de consolation et de confiance en la providence divine.

 

CHAPITRE XXV

Passage dans le ravin.

 

Le cœur triste, mais rempli de confiance dans le Seigneur, les trois naufragés retournèrent dans la caverne, après avoir allumé sur le sommet du rocher un feu qui annonçât leur présence à ceux de leurs camarades qui pouvaient être arrivés dans l'île avant la tempête ; puis ils se mirent à réfléchir sur ce qu'il y avait à faire dans leur po­sition.

Les deux jeunes gens se fiaient au pilote, qu'ils connaissaient comme un homme expérimenté et de bon conseil.

Il fut d'avis de prendre d'abord quelques rafraî­chissements, et d'aller ensuite reconnaître si l'île pouvait leur fournir quelques provisions ; car ils n'avaient plus de vivres que pour le lendemain. Une disette si imminente inquiéta beaucoup les deux cousins ; cependant le pilote chercha à leur rendre un peu de sécurité.

Bien armés et munis de leurs petites provisions de bouche, ils se mirent en marche à la pâle lueur de la lune. Ils poursuivirent leur chemin dans le ravin. Le pilote espérait toujours trouver une ca­bane, et dedans quelques subsistances. Le passage était horrible, au milieu de masses de rochers qui prenaient dans l'obscurité des formes effrayantes, et dont plusieurs s'avançaient si fort au-dessus de la route, qu'elles menaçaient à chaque instant de s'écrouler.

Ils marchaient avec précaution pour être en garde contre les animaux féroces, et remarquaient avec soin ce qui pouvait leur servir de guide vers une habitation humaine, où ils trouveraient du bois et des vivres, leurs deux besoins les plus pressants.

Le chemin était raboteux et glissant, le froid très-vif ; mais leurs épaisses fourrures et le mou­vement de la marche les garantissaient. Déjà ils avaient fait un trajet de plusieurs heures sans rien apercevoir qui attirât leur attention ou qui pût leur être utile.

La lune avait achevé son cours sous l'horizon ; seulement les étoiles éclairaient encore nos voya­geurs, qui trouvaient aussi un peu d'aide dans le reflet de la neige, de sorte qu'ils y voyaient assez pour pouvoir continuer leur route; mais l'inquiétude qui accablait Alexis et Ivan donnait à chaque objet qui se présentait à leurs regards une forme effrayante.

La contrée qu'ils traversaient devenait de plus en plus sauvage. Des deux côtés s'élevaient des rocs sourcilleux et escarpés, qui formaient quel­quefois des voûtes sur la tête des trois compa­gnons d'infortune, de manière qu'ils ne voyaient plus le ciel.

Après avoir marché plus de quatre heures dans le ravin, qui tournait dans toutes les directions, Alexis et Ivan proposèrent de faire halte pour se reposer et pour réfléchir s'ils ne devaient pas plu­tôt retourner dans la caverne, et aller au point du jour explorer l'île d'un autre côté. Mais le pi­lote leur répondit que le repos pourrait leur de­venir très-funeste, parce qu'ils n'avaient pas de bois pour allumer du feu afin de se chauffer et d'écarter les animaux féroces. Il était donc d'avis de continuer de marcher jusqu'au jour, où ils pouvaient espérer de trouver quelque chose qui leur serait utile.

Les jeunes gens se rappelèrent avec quelle mer­veilleuse bonté Dieu les avait aidés jusqu'ici, et ils reprirent courage.

 

CHAPITRE XXVI

L'heureuse découverte.

Nos trois amis continuèrent donc leur marche au travers de rochers presque impraticables et de précipices affreux. Après trois heures d'un pénible trajet, ils remarquèrent que le ravin se rétrécissait de plus en plus, et que les rochers semblaient de­voir bientôt leur fermer toute issue : ils craignirent d'avoir fait en vain une si longue route, et pen­saient à s'en retourner, en priant Dieu de les ra­mener sains et saufs à leur caverne.

Tout à coup ils arrivèrent, par une pente ra­pide, à un emplacement entouré de rochers for­mant une sorte de voûte, ouverte au milieu, et qui abritait cet endroit de tous les côtés contre le vent. Pendant qu'ils examinaient de plus près cette cavité, à laquelle la nature avait donné une forme si bizarre, Ivan heurta du pied contre quel­que chose qui lui parut n'être ni pierre ni glace. Il l'examina de plus près, et reconnut que c'était du bois. Aussitôt Alexis et le pilote se mirent en quête, et trouvèrent plusieurs grosses branches d'arbre dispersées sur le sol.

« Dieu soit loué! s'écrièrent-ils tous, nous avons trouvé inopinément de quoi nous chauffer. Notre voyage n'a pas été infructueux !

— Nous avons découvert, dit le pilote, plus que vous ne croyez. Ces branches sont détachées d'un tronc d'arbre; ce sont des hommes qui doi­vent les y avoir apportées. Il faut qu'il y ait eu des hommes ici, ou qu'ils demeurent encore dans le voisinage. »

Il proposa d'allumer tout de suite du feu et d'attendre en cet endroit le jour, qui leur permet­trait d'examiner plus exactement les alentours. On consomma ce qui n'avait pas été mangé avant le départ, et l'on convint de partager le reste de la provision pour les deux jours suivants, dans l'es­poir que Dieu enverrait d'autre nourriture lorsque celle-ci serait épuisée.

Comme ils étaient couchés autour du feu, s'en tretenant du don que le bon Dieu leur avait fait de ces branches de bois qui dans leur pays n'avaient presque aucun prix, Ivan crut entendre le bruit d'une source, et le fit remarquer à ses compa­gnons. Ils se mirent à la recherche, et décou­vrirent bientôt un ruisseau limpide qui jaillissait d'un rocher et qui se perdait à quelques pas dans un petit bassin.

« Dieu est bon et miséricordieux! s'écria le pilote; jusqu'à présent nous étions obligés de nous désaltérer avec de la neige : il nous fait jaillir une source ! Voilà déjà un besoin satisfait, la Provi­dence continuera à nous aider. »

Ils puisèrent à cette source, et burent avec joie cette eau, dont ils avaient été privés si longtemps, et qui leur fut d'autant plus agréable, que la viande salée leur donnait une soif continuelle.

En regardant à la clarté de la flamme le bassin dans lequel tombait la source, il leur parut qu'il était formé de pierres posées alentour avec régu­larité, et que le creux qui recevait la source était fait de main d'homme. Ivan prit un tison pour aller examiner la chose de plus près, et tous se convainquirent que le bassin était, en effet l'ou­vrage des hommes. Cette découverte ranima leur courage, et l'abattement qui, le matin même, do­minait encore nos deux jeunes gens, se dissipa complètement.

 

CHAPITRE XXVII

Une vallée.

 

Fatigués de la longueur du chemin, ils voulurent se livrer à un sommeil réparateur qui devait leur faire d'autant plus de bien que leur âme était plus calme. Ils ramassèrent tout le bois qu'ils purent trouver pour entretenir le feu, et ils résolurent qu'un d'entre eux veillerait à tour de rôle pendant que les deux autres dormiraient tranquillement.

Enveloppés dans leurs pelisses, le pilote et Alexis s'approchèrent du feu pour jouir de sa bienfaisante chaleur, et Ivan s'offrit à faire faction le premier. Coucher en plein air dans le plus grand froid n'était pas chose commode; mais nos voyageurs étaient des Russes d'Arkhangel, habi­tués aux climats du Nord, et ils remerciaient Dieu de leur avoir fourni du bois pour entretenir le feu, qui leur procurait toujours quelque chaleur. Ils veillèrent ainsi et dormirent alternativement jus­qu'au moment où les pointes de rochers, se colo­rant d'une teinte rougeâtre, les avertirent du lever du jour.

Ils voulurent employer sa courte durée à conti­nuer leurs recherches, et s'avancèrent en consé­quence à travers une fissure qui seule offrait le moyen de sortir de l'enceinte où ils se trouvaient, quand tout à coup celle-ci se montra également fermée par un rocher transversal. En cherchant une sortie, ils aperçurent sur le rocher, à leur droite, des espèces de degrés taillés à égale dis­tance dans le roc, ce qui faisait pressentir de plus en plus des travaux humains; animés par cette nouvelle découverte, ils se mirent à gravir le rocher à l'aide de ces degrés. Ayant atteint une certaine hauteur, ils virent un chemin aussi fait par la main des hommes et qui serpentait autour de ce rocher jusqu'au sommet.

Lorsqu'ils y furent parvenus, ils se crurent transportés tout à coup dans un autre monde, tant ils furent surpris par la vue des agréables objets qui se présentaient à leurs yeux. Par-des­sus les hauts rochers du côté de l'est, se montrait le disque brillant du soleil qui éclairait en bas une large vallée, entourée de tous côtés de mon­tagnes qui vers le nord s'élevaient à une très- grande hauteur. Au sud la vaste mer Glaciale s'étendait en golfe étroit jusqu'à la moitié de cette vallée, traversée par un ruisseau qui se jetait dans le golfe. Sur un terrain parsemé de neige, on voyait çà et là une douce verdure sur laquelle la vue se reposait agréablement, et qui brillait des perles de la rosée sous les rayons du soleil. Le ciel était clair et bleu, et un air plus doux régnait en cet endroit.

Le pilote expliquait à ses jeunes compagnons comment cette contrée glacée qu'ils avaient traversée jusqu'à présent pouvait présenter un changement si soudain. La vallée était abritée par d'énormes rochers contre les vents du nord et de l'est, et ouverte du côté du sud : le soleil pouvait la pé­nétrer de tous ses feux durant l'été, où il restait pendant cinq mois sur l'horizon ; la chaleur reflétée dans ce vallon par des rochers de grès qui l'entouraient, pouvait être portée à un degré extraor­dinaire dans cette région du Nord, et favoriser ainsi une prompte végétation ; et, comme il n'y avait pas longtemps que la belle saison était passée, le froid n'avait pu encore détruire toutes les plantes.

 

CHAPITRE XXVIII

Du bois et du cochléaria.

Les trois voyageurs descendirent du rocher par un sentier qui paraissait également frayé par des hommes, mais qui était tellement rapide, que leurs pas étaient mal assurés, et qu'ils furent plu­sieurs fois sur le point de faire une chute dange­reuse ou de glisser dans les précipices. Ils se hâtèrent de profiter de la courte journée pour visiter la vallée. La première chose qui attira leurs regards, ce fut une grande quantité de bois qui gisait sur le bord du golfe. Ils en conclurent que la dernière tempête, qui leur avait causé tant d'an­goisses , avait jeté là cette masse d'énormes pou­tres et de troncs d'arbres.

« L'Amérique septentrionale, leur dit le pilote, est en partie couverte d'immenses forêts. Les

grands fleuves, lorsqu'ils débordent, arrachent quelquefois de ces forêts entières, et poussent les arbres vers la mer. Les vents et les tempêtes les amènent jusqu'en ces contrées stériles, où il ne croît aucun arbre et où règne la plus grande pé­nurie de bois ; ils s'arrêtent sur la côte, et procu­rent aux habitants les moyens de se garantir du froid rigoureux qu'il fait ici.

« Ainsi la providence divine pourvoit de toutes les manières aux besoins des hommes dispersés sur toute la terre, afin qu'aucun ne périsse. »

Les trois compagnons continuèrent leur marche le long du ruisseau, et Alexis remarqua que ses bords étaient couverts dans différents endroits de cochléaria et de cresson. Il en arracha quel­ques tiges bien touffues, et les montra au pilote. « C'est une excellente découverte, dit celui-ci, et dont nous devons rendre grâces à Dieu. Le suc du cochléaria est le remède le plus efficace contre le scorbut, dont nous pouvons être facilement atteints dans ce climat froid et avec la nourriture à laquelle nous sommes réduits; et cuite, la plante est encore un assez bon manger. Les Groënlandais et les Islandais en font mariner dans des tonneaux pour s'en servir tout l'hiver. Peut-être que nous pourrions en user de la même manière. Le cresson guérit également le scorbut, et est agréable à manger ; nous en ferons aussi une provision. »

 

CHAPITRE XXIX

Un gros poisson.

Ivan, s'étant avancé vers le golfe, y vit quantité de poissons. Il se proposa d'en prendre ou d'en tuer un pendant que le pilote et Alexis se pro­mèneraient dans la vallée pour y faire d'autres découvertes.

Il se glissa donc le long de la côte, et aperçut bientôt une mare séparée du courant par une étroite levée de terre. Elle paraissait provenir de la dernière tempête pendant laquelle les vagues, poussées par le vent, s'avançaient jusque dans l'intérieur du pays. Dans cette mare s'agitait un grand poisson, semblable à un saumon, qui s'ef­forçait en vain de franchir la levée pour retourner à la mer.

« Grâce à Dieu, dit Ivan plein de joie, ce poisson est à nous ; il nous fournira de la nourriture pour plusieurs jours. »

D'abord il tâcha de le tuer à coups de hache; mais l'animal s'échappait toujours, allait au fond et rendait l'eau si trouble et si vaseuse, qu'on ne pouvait plus l'apercevoir.

A la fin, le jeune homme en sut venir à bout. Il prit une branche d'arbre, l'arrangea en forme de pelle, et perça la levée, de telle sorte que la plus grande partie de l'eau s'écoula hors de la mare, et que le poisson fut mis à sec : il fut facile alors à Ivan de lui assener sur la tête un fort coup de hache qui l'étourdit; plusieurs autres coups ré­pétés achevèrent de le tuer.

Après l'avoir tiré hors de la vase et l'avoir net­toyé, notre jeune marin en coupa plusieurs mor­ceaux , fit du feu et prépara une branche d'arbre en forme de broche pour rôtir ces morceaux. En ce moment le pilote et Alexis revinrent de leur course.

Ivan, tout joyeux, montra son poisson, qui paraissait peser au moins trente livres; tous trois remercièrent Dieu de leur avoir envoyé de la nourriture au moment où leurs provisions al­laient finir, et le pilote donna en retour à Ivan la bonne nouvelle de la découverte d'une caverne beaucoup plus spacieuse et plus commode que celle qu'ils avaient quittée la veille, et qu'ils adopteraient de préférence pour leur habitation, parce qu'elle se trouvait dans la partie orientale de cette vallée, et que cette vallée elle-même était un séjour plus agréable que le ravin où était située la première caverne.

Ils firent rôtir un morceau de poisson et s'en régalèrent; mais le bien-être momentané qu'ils

éprouvaient ramena le souvenir de leurs infortu­nés camarades restés sur le vaisseau, et le pilote ne put s'empêcher d'exprimer la crainte qu'ils n'eussent été victimes de la tempête.

Alexis et Ivan paraissaient plus résignés à leur sort ; ils rendirent grâces à Dieu de leur avoir conservé la vie, tandis que leurs compagnons avaient probablement trouvé leur tombeau dans les abîmes de la mer Glaciale, et ils espérèrent pouvoir supporter avec patience tout ce qui leur arriverait.

 

CHAPITRE

Un ours blanc.

On se mit bientôt en route pour la caverne nou­vellement découverte; car le jour penchait vers son déclin. Ivan prit avec lui ce qui restait en­core du poisson et la broche ; le pilote et Alexis traînaient de gros morceaux de bois pour pouvoir entretenir le feu pendant la nuit. Leur gaieté ne fut troublée que parce qu'ils aperçurent sur leur chemin, et dans la proximité de la caverne, des traces d'un animal qui avaient quelque res­semblance avec des empreintes de pas d'homme.

A la première vue, Alexis et Ivan, croyant avant peu rencontrer de leurs semblables , se réjouis­saient déjà. Mais le pilote secoua la tête, et dit qu'il ne pouvait prendre ces traces que pour la piste du féroce ours blanc polaire qui hante ces régions.

Cette observation fit frissonner nos deux jeunes gens, et ils regardèrent autour d'eux comme si cet animal eût été déjà à leur poursuite. Le pi­lote cependant leur apprit que l'ours blanc n'est dangereux pour l'homme que lorsqu'il est pressé par la faim. Il est plus gros et plus lourd que l'ours du continent, car il pèse souvent jusqu'à six cents livres; il a la tête et le cou plus longs, et est tout couvert de longs poils d'un blanc de neige, quel­quefois jaunâtre.

Tant que la mer est libre, cet animal ne se nourrit que de poisson, de veaux marins, d'oi­seaux aquatiques et même de cadavres de ba­leines. Quand la pâture lui manque dans un en­droit, il s'embarque sur un glaçon et va chercher au loin sa subsistance; s'il ne trouve rien, il re­vient de la même manière. Quand il est affamé depuis longtemps, il devient très-dangereux, et dans sa rage il se jette même sur ses semblables. Il ne craint pas un nombre supérieur d'hommes, et vend chèrement sa vie à ceux qui l'attaquent. Cet animal est d'autant plus multiplié sur le Spitz­berg, que dans ces régions impraticables on lui fait rarement la chasse.

Comme Ivan et Alexis ne pouvaient pas penser à l'ours blanc sans frissonner, le pilote leur dit que leurs forces réunies pourraient très-bien re­pousser toute attaque de sa part, et qu'il dési­rait même en tuer un bientôt, parce que sa peau, sa chair et sa graisse leur seraient d'une grande utilité.

« La meilleure manière de tuer l'ours, ajouta-t-il, c'est de jeter, lorsqu'il s'approche, quelque chiffon, un gant, ou n'importe quoi, dans son che­min. Pendant qu'il l'examine avec attention, on gagne assez de temps pour bien l'ajuster et lui tirer une balle dans la tête. Mais si on le manque, il se jette avec fureur contre ses agresseurs, et ils sont perdus s'ils n'ont pas de piques ou de dagues pour le percer. »

Les deux jeunes gens promirent de ne point perdre courage si un ours s'approchait d'eux, et d'aider le pilote à le tuer.

 

CHAPITRE I

 

Une visite nocturne.

Sitôt que les trois compagnons d'infortune fu­rent arrivés dans la caverne, ils allumèrent du feu pour l'éclairer, et se convainquirent bientôt qu'elle avait déjà été habitée. Elle paraissait avoir été agrandie par des mains d'hommes. Dans les parois il y avait des niches taillées en guise de sièges, et devant celles-ci une grande plaque de pierre soutenue par quatre piliers, laquelle paraissait avoir servi de table.

Des morceaux de bois pourri et des charbons gisaient dispersés, et la voûte supérieure était toute noire de fumée et de suie.

Les trois amis se hâtèrent de réunir le plus de bois qu'ils purent dans la caverne, et l'on alluma devant l'entrée un feu sur lequel Ivan prépara un autre morceau de poisson pour le souper. Tous avaient l'espoir de trouver quelqu'un des anciens habitants de cette caverne, ou même quelques- uns de leurs compagnons envoyés du vaisseau, ou au moins des moyens de soutenir leur vie sur cette île déserte en attendant qu'on vînt les y chercher.

Ils se communiquèrent ces diverses pensées jusqu'au moment de se livrer au repos. On remit du bois au feu, les fusils et les haches furent tenus prêts pour se défendre contre les ours dans le cas où il en viendrait dans la caverne ; tous les trois s'enveloppèrent dans leurs fourrures, et, après avoir fait leur prière, ils s'endormirent.

Il pouvait être minuit, lorsque le pilote, s'étant réveillé, s'aperçut que le feu était converti en

braise ; il se leva dans l'intention d'y mettre du bois.

En approchant de l'entrée de la caverne, il entendit une espèce d'aboiement fort et rauque qui lui fit reconnaître l'approche d'un ours ; car c'est par un son pareil que s'annoncent ces ani­maux. Celui-ci avait probablement trouvé les entrailles du poisson et les avait mangées; en­suite la finesse de son odorat l'avait attiré vers la caverne, où se trouvaient encore d'autres restes du poisson.

Le pilote réveilla promptement ses deux com­pagnons, et les engagea à se prémunir contre l'attaque de leur redoutable ennemi. Il ajusta la baïonnette de son fusil, et s'avança vers l'entrée, où il vit arriver l'ours, qui n'était plus éloigné que de quelques pas.

Il faisait si sombre, qu'il ne pouvait pas bien ajuster son fusil. Il jeta au-devant de l'animal un morceau de bois. L'ours le flaira et le tâta, le tournant de tous côtés, et au même instant un coup de feu éclata : Ivan ayant déchargé trop précipitamment son fusil, la balle traversa le cou de l'ours, au lieu de l'atteindre à la tête : l'animal s'élança avec fureur par-dessus le feu flamboyant, s'éleva sur ses pattes de derrière contre ses adversaires pour les terrasser ou les déchirer avec celles de devant ; mais le courageux pilote alla au-devant de lui, le renversa par terre

d'un coup de sa baïonnette, qu'il lui enfonça dans la poitrine, et plusieurs coups qu'Ivan et Alexis appliquèrent sur la tête du monstre achevèrent de le tuer.

L'ours étant très-grand et très-pesant, les trois compagnons durent employer toutes leurs forces pour le remuer de la place où il avait été tué.

« Nous devons remercier Dieu, dit Alexis après avoir examiné l'ours, d'avoir échappé à ce dan­ger ; cette énorme bête nous aurait dévorés tous trois, si nous n'eussions pas été en garde contre son attaque. C'est à votre vigilance, fidèle ami, continua-t-il en se tournant vers le pilote, que nous devons après Dieu la conservation de notre vie.

— J'ai repoussé le danger, reprit le pilote, aussi bien pour mon compte que pour le vôtre ; j'étais obligé de défendre ma vie, et par cela même j'ai défendu la vôtre. J'ai fait ce que doit faire tout ami dévoué. Dieu m'a donné la force et la présence d'esprit nécessaires pour triompher du terrible animal, c'est donc à lui qu'en revient toute la gloire.

« Cet ours est pour nous d'un grand avantage : son épaisse fourrure nous servira de couche plus chaude ou de couverture contre le froid ; sa chair nous fournira de la nourriture pour assez long­temps, et avec sa graisse nous ferons de la chan­delle. Aucune partie de cet animal ne demeurera inutile. Je ne doute pas que, quand arriveront le grand froid et les longues nuits, plusieurs de ces animaux ne viennent nous faire visite, et j'espère que nous pourrons en venir à bout, si nous allons au-devant d'eux avec courage et fermeté; mais la précipitation est toujours nuisible. Un coup manqué provoque la rage de ces animaux, et ils se précipitent aveuglément dans le danger. C'est pourquoi il faut les attaquer avec circonspection, afin de pouvoir les tuer sans être exposés à en recevoir quelques blessures. »

 

CHAPITRE XXXII

Soins pour l'avenir.

Les exilés ne pensèrent plus au sommeil. Ils s'occupèrent tout de suite de l'ours, lui ôtèrent la peau, l'éventrèrent et le coupèrent par mor­ceaux. Sous la peau se trouvait une graisse épaisse de deux doigts; on la recueillit avec soin; la peau fut étendue en plein air, afin qu'elle séchât ; on l'enduisit ensuite avec de la graisse fondue pour la maintenir souple ; de grands morceaux de chair, le gigot et le filet furent exposés au froid pour les faire geler et les conserver ainsi plus longtemps. Les entrailles furent également nettoyées ; car elles pouvaient aussi être utiles dans la suite pour envelopper d'autres portions de viande, et les trois amis se promettaient d'employer les boyaux tendus en guise de ficelle. Quant aux intestins, ils les portèrent bien loin de leur demeure, ne pou­vant en tirer parti.

Durant ce travail, ils avaient le temps de s'en­tretenir de leur position actuelle et de faire des plans pour l'avenir. Il était évident maintenant qu'ils seraient contraints de passer tout l'hiver dans cette île déserte, et ils avaient à aviser aux moyens de se garantir du froid, qui devait encore augmenter, et à se procurer de la nourriture en quantité suffisante ; or il fallait se hâter, car le soleil se levait déjà très-bas derrière les mon­tagnes, décrivait un petit cercle et ne restait sur l'horizon que deux heures. La saison était déjà si avancée, que la nuit de cinq mois ne devait pas tarder à arriver; et alors ils seraient contraints de demeurer constamment dans leur caverne, parce que le grand froid, la neige, et l'obscurité, qui n'est dissipée que rarement par la lune et les au­rores boréales, et aussi le voisinage des bêtes féroces, ne leur permettraient pas de faire de longues courses au dehors.

La position de ces trois infortunés, lorsqu'ils y réfléchissaient mûrement, était effectivement

très-critique ; mais depuis leur départ du vaisseau ils avaient reçu tant de preuves touchantes de la protection divine, que leur confiance en Dieu resta inébranlable.

La caverne qu'ils habitaient alors parut au pilote trop mal close pour qu'ils pussent y braver la ri­gueur du froid, même avec une suffisante provi­sion de bois. Ayant découvert tant de traces de la présence antérieure d'hommes dans cette vallée, le pilote espérait toujours retrouver leurs habita­tions et peut-être aussi quelques ustensiles oubliés. Tous trois résolurent d'aller à la recherche les jours suivants, tandis que la lumière du soleil les éclairait encore.

Le poisson et l'ours leur promettaient une nour­riture suffisante pour plus d'un mois, mais non pas pour toute la durée de la longue nuit. Le pi­lote espérait qu'ils pourraient tuer encore plusieurs ours, qui ne sont que trop nombreux sur le Spitzberg. Mais la lutte avec ces animaux féroces pré­sentait de grands dangers. Ils étaient obligés d'é­pargner la poudre, parce qu'ils en avaient besoin en guise de sel pour l'assaisonnement de la viande, et qu'un coup mal ajusté n'était que dangereux. En conséquence, ils résolurent entre eux d'at­taquer désormais les ours avec la baïonnette et de les tuer à coups de hache.

Tant qu'ils n'auraient affaire qu'à un de ces ani­maux, ils pourraient facilement en venir à bout, car ils étaient trois contre un ; mais les chances deviendraient moins favorables s'ils étaient atta­qués par plusieurs. Cependant l'heureuse issue de leur premier combat enflammait si bien le cou­rage d'Alexis et d'Ivan, que chacun d'eux préten­dait à lui seul lutter contre un ours et s'en rendre maître.

 

CHAPITRE XXXIII

Nouvelles excursions.

Le lendemain, deux heures avant le lever du soleil, on se mit en route pour la partie orientale de la vallée. Les trois voyageurs trouvèrent en­core du cochléaria et du cresson en abondance, et en firent une bonne provision. Dans toute l'é­tendue du golfe, on trouvait beaucoup de bois, et, sur quelques arbres, on voyait distinctement que les branches avaient été coupées à coups de hache. Mais ils ne trouvèrent pas ce qu'ils cherchaient : une cabane qui eût servi d'habitation à des hommes; ils s'en retournèrent fatigués dans la caverne, après avoir passé plus de huit heures en recherches infructueuses.

On convint encore ce soir-là de faire le lende­main une nouvelle excursion du côté occidental de la vallée, et de s'avancer jusqu'à l'embouchure du golfe. On fit tous les préparatifs pour ce voyage, et l'on n'oublia pas d'emporter de l'ours et du poisson rôti pour deux jours.

Trois heures avant l'aube, et après avoir prié Dieu de bénir leur course, ils se mirent en route bien armés. Chaque fente de rocher devant la­quelle ils passaient fut visitée, et chaque localité bien examinée.

Partout ils rencontraient des vestiges qui prou­vaient qu'il y avait eu autrefois des hommes dans ces parages ; mais nulle part ils ne trouvaient leur habitation. Ils voyaient des pieux de bois taillés, des tisons, des bûches à demi consumées, qui les affermissaient toujours davantage dans l'opinion que la demeure de ceux qui s'en étaient servis ne pouvait plus être éloignée, et ils continuèrent leur chemin avec une grande attention.

Plus ils avançaient vers l'embouchure du golfe, plus les rochers étaient élevés et horribles; la nature semblait les avoir entassés là comme une digue aux flots de la mer.

Enfin les trois voyageurs atteignirent un endroit où d'énormes masses de rochers, semblables aux ruines d'un vieux château, bornaient d'un côté la vallée et de l'autre la mer Glaciale ; en cet endroit, le golfe se joignait à la mer.

Comme il faisait grand jour, ils résolurent de gravir au haut d'un rocher escarpé, pour voir au loin sur la mer. Un aspect terrible les y attendait. D'énormes glaçons, serrés et entassés, couvraient les eaux, et au-dessus s'élevaient, dans un dés­ordre effrayant, des montagnes de glace ; sur la surface desquelles se reflétaient les rayons du soleil couchant. Tout était morne et désert autour d'eux, et ils virent bien qu'ils étaient séparés du reste du monde, qu'aucun vaisseau ne pouvait plus appro­cher de l'île, et qu'ils n'avaient plus de ressource qu'en eux-mêmes pour subvenir à tous leurs be­soins. Ils abandonnèrent même tout espoir de trouver la cabane habitable qu'ils cherchaient avec tant d'anxiété et de persévérance.

Plein de funestes pressentiments, chacun réflé­chissait sur son sort. Aucun ne voulait attrister davantage ses compagnons par des plaintes inu­tiles, et, pendant quelques moments, ils restèrent silencieux et pensifs, promenant leurs sombres regards sur la surface glacée de la mer.

C'est ainsi qu'une espérance trompée, un acci­dent fâcheux, portent en un instant l'homme au découragement, et lui font oublier combien de fois son Dieu l'a tiré de dangers plus grands encore. Nos trois naufragés étaient arrivés sur cette île tout à fait sans ressources; peut-être avaient-ils ainsi évité la mort à laquelle leurs compagnons restés sur le vaisseau avaient succombé ; ils n'avaient de nourriture que pour trois jours, pas d'habitation, pas de bois ; et pourtant la provi­dence divine avait miraculeusement, et en bien peu de temps, pourvu à tous ces besoins. Devaient- ils donc se décourager maintenant que leurs désirs ne s'accomplissaient pas en entier? Ne devaient-ils pas plutôt persévérer dans leur con­fiance en Dieu, et méditer sur les moyens de remplacer ou de trouver ce qu'ils cherchaient?

 

CHAPITRE XXXIV

La maisonnette.

Plongé dans de sombres pensées, Ivan s'était éloigné machinalement de ses compagnons : ses regards tombèrent sur une fente qui formait une grande séparation entre deux énormes rochers. Il l'examina de plus près, et remarqua en bas une espèce de muraille ressemblant à un bâtiment.

Il appela ses compagnons, qui purent aussi distinguer des murs élevés sur un rocher en saillie. Ils descendirent avec peine dans le ravin, et virent, ô surprise ! auprès d'un roc très-escarpé, une maisonnette construite en pierres, dont les intervalles étaient bouchés avec de la mousse. Une saillie du rocher en formait le toit, jusqu'à la hauteur duquel un côté était noirci, et il y avait au-dessus un large trou par lequel s'échappait la fumée.

Cette maisonnette, assez spacieuse, était fermée par une porte : des deux côtés, il y avait des fenêtres avec de grands volets; le quatrième côté était formé par la paroi du rocher; alentour régnait un fossé large et profond, revêtu à l'intérieur de grosses pierres unies par une maçonnerie, et où par conséquent il n'était pas facile de descendre. Devant l'entrée de la maison se trouvait un pont- levis, et la position en était si bien choisie, que non-seulement elle était abritée contre tout vent, mais qu'en outre on y jouissait de la vue sur la mer et sur une grande partie de la vallée.

Les trois amis furent si agréablement surpris de cette découverte, que leur tristesse se changea tout à coup en une joie des plus bruyantes.

« Le bon Dieu nous a guidés en ce lieu ! s'é­crièrent-ils : comment pourrions-nous être décou­ragés, puisque Dieu est avec nous d'une manière si visible ! »

Ils se mirent à appeler à haute voix pour savoir si la maisonnette ne renfermait pas quelque ha­bitant. Personne ne répondit. Ils sautèrent alors dans le fossé, et, se soutenant réciproquement, arrivèrent par-dessus le mur jusqu'à la porte.

lls frappèrent; on ne répondit pas davantage : alors Ivan ouvrit le volet d'une fenêtre. Il faisait sombre dans l'intérieur; seulement une odeur fétide se faisait sentir. On ouvrit le volet de la se­conde fenêtre. En dedans tout était tranquille et inhabité. Enfin Ivan osa pénétrer par une de ces fenêtres. Un air corrompu l'étouffait presque ; il ouvrit promptement la porte, l'air fut renouvelé, et le pilote et Alexis entrèrent à leur tour. Comme lejour commençait à disparaître, le pilote alluma une torche, qu'ils avaient l'habitude de prendre toujours avec eux dans leurs courses ; alors ils virent que cette maisonnette était en dedans toute construite en bois de charpente. Les intervalles étaient bouchés soigneusement avec de la mousse, et cette cloison de bois était entourée de murs et recouverte par la voûte qui formait le rocher. En fait de meubles, il n'y avait que des bancs le long des murs et une table; mais ils trouvèrent une hache, plusieurs pelles, des râteaux, des broches, des chaudrons, une vrille, un ciseau, un marteau, et une scie, instruments qui pouvaient leur être d'une grande utilité.

A l'endroit où les deux murs latéraux tou­chaient au rocher, celui-ci formait une cavité spa­cieuse, creusée de main d'homme , comme il était facile de le voir. A droite, s'avançait une pierre plate, c'était le foyer; au-dessus se trouvait une ouverture, par où la fumée pouvait passer, et qu'on fermait au moyen d'une soupape. Sur le foyer ils trouvèrent deux pots de fer, ce qui leur causa une grande joie, car ils avaient ainsi le moyen de faire cuire avec facilité leurs aliments. Ils découvrirent encore au même endroit un plat et une marmite de fer. La rouille qui couvrait ces ustensiles précieux leur apprit que cette maisonnette avait été ha­bitée, mais qu'elle était abandonnée depuis long­temps. Ce qu'étaient devenus les précédents ha­bitants, ils ne pouvaient le deviner; mais bientôt ils l'apprirent avec effroi.

CHAPITRE XXXV

Douloureux spectacle.

Examinant attentivement, à la lumière de la torche, tous les recoins de la cavité, ils décou­vrirent une ouverture qui semblait conduire dans l'intérieur du rocher. Ivan s'avança promptement de ce côté; mais la torche menaçait de s'éteindre, et un air humide et corrompu le repoussait.

Le pilote, connaissant les effets dangereux de l'air longtemps renfermé dans des lieux souter­rains, avertit les deux jeunes gens de ne pas s'avancer davantage par cette ouverture avant que l'air fût purifié, parce qu'autrement ils pourraient être asphyxiés. Ils ramassèrent donc du bois, allu­mèrent un grand feu, et le poussèrent autant que possible en avant dans la cavité.

Le feu ayant brûlé pendant quelque temps, le pilote tira une charge de poudre dans le caveau, où ils pénétrèrent ensuite avec précaution.

L'entrée allait en s'élargissant, et conduisait dans une grande caverne. En s'éclairant avec la torche, ils reculèrent tout à coup d'horreur à l'aspect d'une figure humaine enveloppée dans d'épaisses fourrures, assise sur un banc derrière une table et se tenant immobile contre la paroi de la caverne ; une longue barbe grise pendait sur sa poitrine. Cet aspect était si imprévu et si ef­frayant, que d'abord ils perdirent contenance et voulurent retourner sur leurs pas.

Le pilote se rassura le premier, et dit : « C'est un mort; car, s'il vivait, le coup de fusil l'aurait réveillé. Avançons hardiment, et examinons-le de plus près. »

Alexis et Ivan s'approchèrent en tremblant, et virent que ce qu'ils redoutaient était un homme inanimé et déjà tout desséché. Lorsqu'ils le se­couèrent, ses fourrures et ses vêtements tombèrent en poussière. Ils comprirent alors que cet homme était mort depuis longtemps dans cette caverne, privé de tout secours humain.

Cette découverte les attrista tous. L'homme dont ils venaient de trouver le cadavre avait pro­bablement été poussé sur cette île par une tem­pête, peut-être avec plusieurs compagnons de malheur, et il n'en était plus sorti. Il avait dû ter­miner sa triste existence abandonné de tous. Peut- être était-il resté seul de plusieurs naufragés qui étaient morts avant lui, et personne n'avait pu lui rendre les honneurs de la sépulture.

« Un pareil sort peut nous attendre, s'écrièrent Alexis et Ivan; nous aussi nous pouvons être obli­gés de mener pendant plusieurs années une vïe misérable dans cette île déserte ; nous y mourrons l'un après l'autre; et alors malheur à celui qui restera le dernier !

— Ne soyez donc pas de si peu de foi, leur dit le pilote, et ne vous découragez pas sitôt lorsque quelque chose de désagréable nous arrive. Le bon Dieu ne nous a-t-il pas aidés miraculeusement jusqu'à présent? Ne nous a-t-il pas accordé un nouveau bienfait par la découverte de cette habi­tation d'hiver et des ustensiles qu'elle renferme? N'est-il pas visible qu'il nous a pris sous sa pro­tection spéciale? Est-ce donc le cas de nous déses­pérer? Songeons plutôt avec reconnaissance au bien que le Ciel nous a fait, et ne craignons pas d'avance des maux qui n'arriveront peut-être ja­mais. Ayons confiance en Dieu, résignons-nous à notre sort, et, avec le secours de la Providence nous trouverons plus facilement des moyens d'a­méliorer notre position. »

Ces paroles du pilote, prononcées avec l'accent d'une conviction profonde, ranimèrent un peu les jeunes gens; cependant leurs visages n'expri­maient que la tristesse et le chagrin.

Le pilote, qui n'était pas lui-même fort gai, tâcha de distraire ses deux amis par quelque oc­cupation. Il voulut d'abord ôter de devant leurs yeux l'objet dont l'aspect remplissait leur esprit de sombres pensées. Il leur représenta qu'il était de leur devoir de donner la sépulture au cadavre de cet homme, mort depuis longtemps. Ils re­connurent la justesse de cet avis, et creusèrent, avec des outils qu'ils avaient trouvés, une fosse en dehors du ravin antérieur, dans un endroit où il y avait un sable léger; ils y déposèrent le corps, et le recouvrirent de terre.

C'était une cérémonie bien triste, à cause sur­tout des circonstances au milieu desquelles elle avait lieu, que l'enterrement de l'inconnu, et tous trois s'y employèrent le cœur serré. Enfin le pieux pilote prit la parole et dit : « Qu'il repose en paix ; bénissons son tombeau ; il a fini de souffrir. Mais nous, renouvelons sur sa tombe la promesse de ne jamais perdre confiance dans la toute-puissance de Dieu, de nous entr'aider, et de supporter avec patience et résignation toutes les souffrances que Dieu nous enverra. Sa suprême bonté ne nous chargera pas au-dessus de nos forces ; si c'est pour notre bien, il nous retirera de ce désert. »

Les jeunes gens tendirent la main à ce brave homme, qu'ils honoraient comme leur père, et promirent de bon cœur ce qu'il leur demandait.

Il était trop tard pour retourner ce jour-là dans la caverne qu'ils avaient habitée jusqu'alors; ils résolurent donc de passer la nuit dans la maison­nette, remettant au lendemain à apporter dans leur nouvelle habitation la peau et la chair de l'ours, avec ce qui restait encore du poisson, et décidés à s'arranger ensuite pour y passer l'hiver.

Ayant ramassé autant de bois qu'il en fallait pour entretenir le feu pendant la nuit et consommé ce qu'il leur restait de provisions, ils examinèrent avec plus de soin la caverne où ils avaient trouvé le mort, et recueillirent encore différentes choses utiles. Sur la table il y avait une lampe.

« Maintenant nous pouvons avoir aussi de la lu­mière, dit le pilote, car nos torches seront bientôt épuisées; dans cette lampe nous brûlerons notre graisse d'ours après l'avoir fait fondre, et de nos mouchoirs nous ferons des mèches. »

Ils trouvèrent ensuite un couteau et une four­chette, une assiette et un plat d'étain, un pot et un gobelet, plusieurs peaux d'ours et des nattes; mais ces dernières étaient à moitié pourries.

 

CHAPITRE XXXVI

Une seconde lutte contre les ours.

Le lendemain matin, les trois amis se mirent en mesure de retourner vers la caverne, pour y chercher les effets qu'ils y avaient laissés. Ils ar­rivèrent sans accident dans les environs; le jour commençait à poindre, et un cercle lumineux sur l'horizon annonçait le lever du soleil, qui, à cette époque, dépassait à peine le sommet des rochers, et, après une courte apparition, disparaissait de nouveau. 

Le pilote, sachant bien, par ses précédents voyages dans les régions du Nord, que le soleil leur dirait bientôt adieu pour plus longtemps, s'en aperçut avec douleur. Toutefois il dissimula aux yeux des deux jeunes gens ce qui se passait dans son âme, pour ne pas les affliger de nouveau au moment où leur courage paraissait se ranimer.

Déjà ils étaient en vue de la caverne, lorsqu'ils furent effrayés par l'apparition de deux ours, dont l'un était énorme, qui tiraillaient et mangeaient les entrailles de celui qu'ils avaient tué.

« Mes amis, dit le pilote en apercevant les ours, il faut ici de la circonspection et de la prudence. Il nous sera facile de chasser ces deux bêtes : nous serons obligés de leur livrer un combat; mais nous serons bien dédommagés par leur fourrure, leur chair et leur graisse. Nous sommes trois contre deux, et ce n'est pas la première lutte que je soutiens contre ces animaux. Il ne s'agit que d'aller à leur rencontre avec courage et cir­conspection. Jamais ils ne sautent sur leur adver­saire; mais ils courent dressés sur leurs pattes de derrière, et s'avancent intrépidement pour le terrasser d'un coup de leur patte de devant, ou pour l'étrangler dans un terrible embrassement. Un coup de fusil, dans ce moment décisif, peut rater, et rendre seulement l'animal plus furieux ; aussi devons-nous épargner la poudre. Il faut donc les attaquer avec la baïonnette, et la leur enfoncer dans le poitrail. J'attaquerai le grand, Ivan prendra le petit, et Alexis aidera celui de nous deux qu'il verra en danger. Voyez mainte­nant si vos fusils sont bien amorcés, et si les baïonnettes tiennent ferme. Que chacun ait aussi sa hache prête pour pouvoir s'en servir au pre­mier besoin.

Le cœur battit à Ivan, et plus encore à Alexis, en entendant ces paroles, et ils auraient souhaité que le danger fût déjà passé. Le pilote les encouragea, et leur recommanda de ne pas perdre contenance, la lutte n'étant pas très-dangereuse.

Cependant ils s'étaient approchés des ours à la distance d'un jet de pierre. Le pilote ayant poussé un cri, ils tournèrent vers lui des regards farou­ches, essuyèrent leurs museaux de leurs pattes, et recommencèrent à manger sans faire plus d'at­tention à ces nouveaux venus.

Les trois combattants se tenaient sur une éléva­tion, et le pilote fit rouler une grosse pierre sur les ours. Cela les dérangea; ils regardèrent de nouveau leurs adversaires, et se ruèrent ensuite sur la pierre, qu'ils tournèrent de tous côtés avec des marques de colère.

Une seconde pierre étant venue rouler sur eux dans une autre direction, le plus petit des ours s'élança avec fureur de ce côté, et par là ils se trouvèrent séparés. Le pilote fit quelques pas en avant vers le vieil ours, et Ivan contre le plus jeune. Alexis se tint en arrière pour assister, en cas de besoin, l'un ou l'autre de ses amis.

Les ours vinrent au-devant d'eux en grinçant des dents et en grommelant, et se dressèrent contre leurs adversaires à la distance de vingt pas à peu près. Le pilote regarda fixement entre deux yeux celui qu'il s'était chargé de combattre, s'ap­procha de lui, et lorsque l'ours leva la patte droite, qui aurait terrassé le pilote d'un seul coup, celui- ci lui avait déjà enfoncé sa baïonnette dans la poitrine. Par un mouvement adroit, le fusil fut détaché de la baïonnette, qui resta fichée dans le corps de l'animal. L'ours tomba, mais il voulut se relever; alors le pilote lui assena avec sa hache un coup si violent sur la tête, qu'il demeura étourdi, et put facilement être achevé.

Le plus jeune ours n'était pas si décidé que le vieux. Il craignit d'abord le combat avec Ivan, qui aurait aussi préféré l'éviter. Il recula même de quelques pas, et se tourna vers le vieil ours comme pour voir comment celui-ci se tirerait d'affaire ; mais, lorsqu'il le vit baigné dans son sang, il devint furieux, et s'élança plein de rage sur Ivan, qui avait déjà croisé sa baïonnette, et la lui enfonça dans le corps. Cependant, dans la chaleur de l'action, il n'avait pas si bien visé que le pilote; la baïonnette était entrée sous la poi­trine, et la blessure n'était pas mortelle.

L'ours se releva pour attaquer Ivan encore une fois; mais Alexis, qui n'était qu'à quelques pas, observant bien chacun de ses mouvements, lui tira promptement une balle dans la tète. Il tomba, et expira bientôt.

Ce combat, si heureusement terminé, réjouit grandement les trois compagnons. Ils avaient maintenant une abondante ressource pour l'hiver. En apercevant les ours, ils avaient été d'autant plus inquiets, qu'ils craignaient que leur provision de viande dans la caverne n'eût été, pendant leur absence, sentie et dévorée par eux. Maintenant toute inquiétude et tout danger étaient passés, et Alexis et Ivan oublièrent la terreur de la veille pour ne s'occuper que des animaux qu'ils venaient de tuer. Ainsi, dans la vie humaine, la joie et la douleur se succèdent rapidement ; c'est pour­quoi nous ne devons pas nous laisser décourager par des accidents malheureux. La douleur ne dure pas toujours, la patience la rend suppor­table ; et il vient un temps où le souvenir des maux est effacé : le bon Dieu l'a ainsi sagement disposé.

 

CHAPITRE XXXVII

Transport des provisions dans la nouvelle demeure.

 

Les trois amis se félicitèrent réciproquement d'avoir si heureusement triomphé de ce danger, et remercièrent Dieu de leur avoir envoyé ino­pinément une si riche provision. Ils traînèrent d'abord le jeune ours dans la caverne, où ils le dépouillèrent et dépecèrent sans être troublés. Dans la caverne, tout était intact ; les ours n'y étaient pas entrés. L'autre ours, qui pesait près de six cents livres, fut traîné, non sans peine, dans la caverne, à l'entrée de laquelle on alluma

tout de suite un grand feu, et l'on rôtit un bon morceau de viande; car la longueur de la route, le danger qu'ils avaient couru, et l'action de traîner leurs ours, avaient fatigué et affamé les trois amis.

Tandis que le rôti, qu'Ivan soignait en cuisinier, achevait de cuire, le pilote et Alexis étaient occu­pés à ôter la peau du jeune ours, et à le découper. Sa viande paraissait tendre, et sa peau pouvait faire une bonne couverture. Pour le grand ours, ils remirent au lendemain à l'accommoder. Après avoir pris leur repas et remercié Dieu, ils se cou­chèrent et s'endormirent tranquillement.

Le lendemain, dès le grand matin, les trois marins s'occupèrent de chercher le moyen le plus facile pour transporter les provisions dans leur nouvelle habitation : le pilote conseilla de prépa­rer une claie ou un traîneau, et de conduire là- dessus tout ce qu'ils avaient vers la maisonnette. Mais combien il leur manquait de choses pour construire ce traîneau ! Cependant le besoin rend ingénieux : le bois pour les patins fut bientôt trouvé et charpenté avec les haches ; mais, pour assujettir les poutres transversales, ils manquaient de clous. Ils les attachèrent avec les boyaux et les tendons de l'ours. Une perche de bois avec un cro­chet remplaçait le limon.

Mais la charge qu'ils avaient à transporter étant trop lourde pour leurs forces, ils résolurent de laisser le vieil ours dans la caverne, et de s'en aller d'abord avec les autres provisions. On éten­dit les deux peaux d'ours sur le traîneau, et l'on chargea toute la viande dessus. Il leur fallut deux jours pour terminer tous ces préparatifs.

Avant de partir, ils barricadèrent la caverne avec de grandes poutres, pour que l'ours qui restait dedans ne fût pas visité par les loups, les renards ou d'autres animaux voraces.

Surmontant les nombreuses difficultés que leur offraient et le chemin raboteux et le lourd fardeau qu'ils avaient à traîner, les trois amis arrivèrent à leur nouvelle habitation après avoir passé trois heures en route. Ils trouvèrent tout dans le même état qu'ils l'avaient laissé.

Dès qu'ils eurent déchargé leurs provisions, leur premier soin fut d'arranger plus convenablement le traîneau ; comme ils avaient déjà trouvé une scie et une vrille, il ne leur fut pas difficile de l'affer­mir avec des chevilles de bois, et de le rendre plus commode. Ce travail leur donna de la besogne pour un jour, et, après une nuit tranquillement passée, ils retournèrent avec le traîneau à la ca­verne prendre le gros ours. Ils reconnurent des traces d'animaux sauvages qui étaient venus à l'entrée de la grotte, mais qui n'avaient pu, grâce à la barricade, pénétrer dans l'intérieur.

Ils ouvrirent le gros ours, le vidèrent pour allé­ger son poids, et portèrent au loin ce qui ne pou­vait pas leur servir; puis le lendemain la chair préparée fut transportée à grand'peine dans la nouvelle demeure, où les naufragés arrivèrent très-fatigués.

Les jours suivants, ils firent fondre toute la graisse dans un chaudron et en remplirent leur lampe. La viande fut exposée au froid pour qu'elle gelât et se conservât plus longtemps. Une bonne quantité de bois fut apportée de la côte, fendue et dressée en bûcher devant la maisonnette. Le pont fut remis sur le fossé et disposé de manière à pou­voir être levé, pour qu'aucun animal féroce ne pût arriver à l'habitation.                                       

Ces travaux leur firent passer plusieurs jours, pendant lesquels ils oublièrent leur triste sort. Chaque tâche achevée était pour eux un plaisir, égayait leur esprit, et en écartait les sombres pensées ; car le travail est un remède efficace con­tre la tristesse et l'abattement, pourvu qu'on y joigne la confiance dans la toute-puissance et la bonté de Dieu.

 

CHAPITRE XXXVIII

Nouvelles découvertes.

Lorsque les travaux les plus importants furent terminés, les trois amis commencèrent à explorer plus exactement la caverne, afin de voir s'ils ne trouveraient pas encore quelque chose d'utile que l'ancien habitant y aurait laissé. Dans la partie la plus reculée ils aperçurent un enfoncement fermé par une planche suspendue sur des gonds, en forme de porte. L'ayant retirée, ils entrèrent dans une longue allée, au-dessus de laquelle le rocher formait une voûte naturelle et qui aboutissait à une grande caverne, où l'on voyait dans différentes directions plusieurs compartiments semblables à des caves.

La nature avait merveilleusement construit cette caverne dans l'intérieur du rocher : des colonnes de toutes formes s'élevaient de la terre, couvertes d'un sable sec, jusqu'à la voûte, et paraissaient la supporter. Toutes les parois étaient parfaitement sèches; en plusieurs endroits se trouvaient des niches creusées par des mains d'hommes et pou­vant servir de réservoirs.

Ils virent qu'ils y pouvaient très-bien serrer leur provision de viande. En examinant ces enfon­cements à la lumière de la lampe, ils trouvèrent, ce qui leur causa une grande joie, un tonneau goudronné rempli d'une grande quantité de sel.

Oh! combien ils remercièrent Dieu de cette trouvaille! jusqu'alors ils avaient été obligés d'as­saisonner leur viande avec de la poudre à canon, qui n'en relevait guère le goût, et qui devait bien­tôt être consommée à cause de l'usage journalier qu'ils en faisaient. Maintenant ils avaient du sel en abondance et pour longtemps.

Ils trouvèrent aussi une caisse remplie de clous et d'autres instruments de fer qui pouvaient leur être fort utiles.

Mais leur joie fut grande surtout quand, sur une plaque de pierre en saillie, ils trouvèrent un baril de poudre, et à côté de celui-ci un autre rempli de balles. Déjà depuis longtemps ils avaient songé au moyen de remplacer leur provision de poudre et de plomb, dont ils avaient un si grand besoin pour se défendre contre les animaux fé­roces. Désormais ils n'auraient plus de souci. Ils trouvèrent en outre une lanterne de vaisseau qui pouvait encore servir, et pour l'emplir ils avaient de la graisse d'ours en abondance. lls résolurent de la suspendre à la voûte de la caverne pour l'éclairer tout entière.

Le cœur plein de reconnaissance, ils se prépa­raient à se remettre à l'œuvre, lorsque Ivan, en se retournant, heurta du pied contre une boîte de fer-blanc; il la releva, et en l'examinant il y trouva un encrier, des plumes et du papier en partie cou­vert d'écriture. Les trois amis sortirent de la ca­verne pour examiner ces papiers, qui pouvaient leur donner quelques renseignements sur les an­ciens habitants de ce lieu. Ils étaient écrits en hol­landais, et pour la plupart encore lisibles. Alexis et Ivan, qui avaient appris cette langue à l'école des Cadets, étaient parfaitement en état d'en faire la traduction. C'était le journal d'un capitaine qui avait passé avec dix matelots cinq années entières sur cette île déserte. Le capitaine avait survécu à tous ses compagnons d'infortune ; c'était lui que les trois amis avaient trouvé mort dans la caverne et qu'ils avaient enterré.

Par ce journal ils apprirent qu'il y avait vingt- cinq ans, le capitaine du navire hollandais la Bonne-Espérance, accompagné d'autres bâti­ments, avait fait route sur la mer Glaciale pour la pêche de la baleine, et qu'il avait pénétré jusqu'au 70e degré de latitude.

Mais, la pêche n'étant pas abondante dans ces parages, le capitaine s'était détaché de la flottille, et avait continué sa course plus loin vers le nord, où il espérait trouver un plus grand nombre de baleines, de veaux marins et de morses. Il décou­vrit un passage à travers les glaces, et arriva à un endroit où la mer était libre dans une très-vaste étendue. Mais alors le vent changea, et amena une si grande quantité de glaçons que le vaisseau en fut complètement cerné et que le retour leur fut interdit. D'énormes montagnes de glace poussées par le vent serraient le vaisseau et menaçaient de le briser. Heureusement le vent s'apaisa; mais il tomba un brouillard si épais, qu'on ne pouvait voir à vingt pas devant soi.

L'équipage était dans une position désespérée, ne pouvant rien faire pour le salut du vaisseau. Le capitaine, ayant examiné ses cartes marines, présuma que la côte de Novaïa-Zemlia ne pouvait être éloignée. Il envoya donc quatre matelots bien armés et pourvus de vivres, à travers les glaces, à la découverte du pays. Le vaisseau n'était distant que de quelques milles du golfe sur lequel nos amis se trouvaient en ce moment. La providence divine conduisit les quatre hommes justement dans cette direction, et ils arrivèrent heureusement sur le Spitzberg, mais non pas à Novaïa-Zemlia, qui en est à une très-grande distance. Ils trouvèrent une cabane en ruine à la place même où habi­taient nos amis, et retournèrent au vaisseau avec cette bonne nouvelle. On fit alors les dispositions pour mettre à terre toutes les provisions qui se trouvaient à bord, et l'on prépara des trains à cet effet. La pleine lune et un temps froid et sec favo­risèrent les pauvres naufragés, de manière qu'ils purent sans danger achever leurs travaux.

Ils mirent d'abord la cabane en état d'être ha­bitée, et placèrent tous leurs effets en lieu de

sûreté.

Ce ne fut que l'année suivante, ayant déjà passé un dur hiver avec beaucoup de peines et de privations sur cette île inhabitée, qu'ils dressèrent les murs du dehors, firent le fossé autour de la maison pour se garantir contre les attaques des ours, et agrandirent la caverne.

Le journal contenait le détail de la manière dont ces pauvres gens avaient passé cinq ans sur cette île, comment ils se nourrissaient, quels dan­gers et quelles misères ils avaient endurés ; et il avait cet avantage pour les nouveaux habitants, qu'il décrivait la situation et la disposition inté­rieure de l'île ; les plantes utiles qu'elle renfer­mait, le lieu où elles croissaient, et même jusqu'au temps dans lequel il fallait en chercher, y étaient indiqués. Il désignait également tous les animaux qu'on y rencontrait, ainsi que la meilleure ma­nière de s'en emparer.

Le capitaine avait ébauché une carte de l'île, on la trouva parmi les papiers ; toutes les localités, le cours du ruisseau, chaque montagne et chaque caverne y étaient exactement marqués. Le journal contenait en outre les moyens de conserver sa santé dans ce rude climat avec la mauvaise nour­riture à laquelle on était réduit, ainsi que les se­cours à donner en cas de maladie.

Sous tous ces rapports, le journal était très-pré­cieux pour nos trois amis ; mais il renfermait des détails qui les remplirent de chagrin et d'anxiété. Onze personnes échouées sur la glace avaient passé là cinq longues années; pendant tout ce temps aucun vaisseau ne vint pour les délivrer, et elles y étaient mortes l'une après l'autre dans une affreuse misère, sans que leurs parents pussent savoir où reposaient leurs cendres !

Que n'avait-il pas enduré dans sa solitude avant que la mort le délivrât de ses souffrances, ce pauvre capitaine, qui avait survécu à tous ses compagnons! Le journal arrivait jusqu'à sa ma­ladie ; car il parlait à la fin de la faiblesse qui s'était emparée de lui au point de ne pas lui per­mettre d'écrire.

 

CHAPITRE XXXIX

Chagrins et soucis.

Ces pensées, ces réflexions remplirent d'inquié­tudes Alexis et Ivan, et leur triste position se présenta devant leurs yeux sous l'aspect le plus terrible. Ils ne songeaient qu'aux maux qui les

menaçaient, et oubliaient les bienfaits que Dieu leur avait accordés dans leur abandon. Ils ne fai­saient plus attention aux avantages qu'ils pou­vaient retirer du journal, ils ne pensaient qu'aux horribles récits qu'il contenait.

Le pilote lui-même fut très-affecté de ce qu'il apprit de ce journal; mais il s'efforça de compri­mer son chagrin pour ne pas décourager entière­ment ses deux compagnons. Enfin il leva ses re­gards vers le ciel, et son cœur fut soulagé. Il avait déjà supporté de cruelles épreuves, surmonté de grands dangers, et toujours il avait trouvé du secours. Il pouvait être abattu un instant par la douleur, mais non y succomber tout à fait. Sa confiance en Dieu resta inébranlable.

Voyant Alexis et Ivan tristes, la tête baissée et presque inconsolables, il prit la parole et tâcha, par de sages observations, de dissiper leur cha­grin et de soulager leur cœur. C'est ainsi qu'agit un ami fidèle et généreux pour consoler son ami.

« Pourquoi êtes-vous si abattus? dit le pieux pilote, et pourquoi perdez-vous courage? Vous est-il arrivé quelque malheur? D'où vient que ce que vous avez lu dans le journal vous fait tant de chagrin? Qu'y avez-vous donc lu de si découra­geant? Onze frères d'infortune furent réduits à terminer leurs jours sur cette île. Cela ne nous arrivera pas sans doute; car tous les ans des pê­cheurs de baleine viennent dans le Spitzberg, et ils nous emmèneront sur leur vaisseau. Notre capitaine avec ses compagnons a peut-être déjà atteint un port où il fait des dispositions afin de venir nous chercher.

« Nous n'avons à rester ici qu'un seul hiver : notre habitation nous donne les moyens de le sup­porter, et le journal nous servira de guide.

« Suivant cet écrit, il y a beaucoup d'objets utiles à notre proximité et que nous n'avons pas encore découverts. Nous devons les chercher et rendre notre position aussi supportable que pos­sible. Dieu ne nous a-t-il pas guidés jusqu'à pré­sent ? ne nous a-t-il pas protégés ? N'est-ce pas lui qui nous a procuré tant de moyens de subsistance ? Devons-nous par le découragement devenir in­grats envers sa providence ? Ne devons-nous pas avoir confiance dans sa bonté infinie, et nous abandonner absolument à sa conduite?

« Nous sommes dans la main de Dieu, et tout ce qu'il décidera de nous sera pour notre bien, nous devons le croire fermement; fions-nous donc à lui Le découragement ne fait que paralyser nos forces, tandis que la confiance en Dieu les aug­mente. »

 

CHAPITRE XL

Travaux domestiques.Les paroles expressives du pilote eurent leur effet : les deux jeunes gens promirent de se rési­gner à leur sort, et de contribuer suivant leurs forces à le rendre plus supportable.

Pour donner une autre direction à leurs pensées, le pilote parla de tout ce qu'ils avaient à faire avant l'arrivée de la nuit et des plus grands froids. Ils devaient augmenter leur provision de bois, ra­masser une grande quantité de mousse pour se former un lit plus doux, saler leur viande et en faire fumer une partie ; il était nécessaire aussi de creuser davantage le fossé qui entourait leur habi­tation et de réparer les murs de revêtement, afin que les ours ne pussent les franchir.

Ces travaux les occupèrent pendant quelques semaines, après lesquelles la longue nuit survint avec un froid très-rigoureux. Un épais brouillard, que les rayons de la lune ne pouvaient percer, couvrit l'île ; tout était sombre et horrible, et le froid était devenu si intense, que, malgré un grand feu qui flambait jour et nuit dans leur habitation, les trois amis pouvaient à peine s'en garantir. Lorsqu'ils faisaient fondre de la neige dans le chaudron pour avoir de l'eau potable, elle se re­gelait tout de suite, pour peu qu'ils la missent à quelque distance du feu. Les naufragés, quoique nés et élevés dans un climat rigoureux, avaient peine à supporter un froid tel, que l'haleine et la salive gelaient presque sur leurs lèvres; leurs fourrures suffisaient à peine à les garantir un peu. Alors l'idée vint au pilote de construire un poêle russe (calorifère ) qui tiendrait longtemps la cha­leur. Dans une des fentes du rocher où était creu­sée la caverne, le pilote avait découvert de la terre glaise ; on détacha des pierres du rocher, qui se composait de pierres schisteuses, on en construi­sit un poêle où l'on fixa une chaudière pour y cuire la viande. Ce travail était pénible. Ils n'y réussirent pas du premier coup ; souvent on fut obligé de s'arrêter et de recommencer sur nou­veaux frais; mais la persévérance triomphe de toutes les difficultés. Enfin le poêle s'acheva, et sa bienfaisante chaleur fut d'un grand soulage­ment pour les trois infortunés amis.

Ils avaient de la chaleur dans leur habitation et de la lumière pour parer à l'obscurité de la nuit. La nourriture ne leur manquait pas, et si son goût ne flattait pas le palais, du moins elle suffisait pour apaiser leur faim ; puis un lit doux et tranquille recevait le soir leurs membres fatigués.

N'avaient-ils pas raison de remercier Dieu de tant de bienfaits? aussi ne négligèrent-ils jamais de s'en souvenir avec reconnaissance dans leurs prières du matin et du soir.

Ces travaux les occupèrent tellement dans l'in­térieur de l'habitation, qu'ils n'en sortaient que pour aller chercher du bois et de la neige qu'ils faisaient fondre pour avoir de l'eau à boire.

Un jour qu'Alexis était occupé à remplir un vase de neige, il vit un ours qui s'avançait vers le fossé. Le vent, qui avait soufflé avec violence les jours précédents, avait chassé devant lui des tourbil­lons de neige qui s'étaient amassés et avaient rempli le fossé dans plusieurs endroits ; et, la gelée l'ayant aussitôt durcie, l'ours pouvait facilement passer dessus.

Plein de frayeur, Alexis abandonna son chau­dron et s'élança, en jetant un cri, dans la cabane, dont il ferma la porte derrière lui avec précipi­tation, en s'écriant qu'un ours s'approchait.

« Prenez vos fusils, dit le pilote, nous allons recevoir cet hôte malencontreux avec des balles ; car il fait trop froid pour tenter de l'approcher à la baïonnette. Nos membres s'engourdiraient, et nous pourrions facilement manquer notre coup. » On ouvrit promptement les volets. Le ciel était serein, et la lune jetait une pâle lueur sur la neige.

L'ours avait déjà atteint le fossé, et tâchait de grimper sur le mur intérieur pour arriver sur la place devant la maison.

En ce moment le pilote et Ivan l'ajustèrent si bien, qu'il fut atteint de deux balles dans la tête, et retomba dans le fossé.

« Grâce à Dieu! s'écria le pilote, la chasse a été facile et heureuse. Je souhaite que nous ayons bientôt une semblable visite. Maintenant que nous avons de la poudre et du plomb, nous en vien­drons à bout facilement, et la fourrure, la graisse et la viande que nous en retirerons, nous seront toujours utiles. »

L'ours fut retiré du fossé et découpé comme les autres. Ils portèrent les entrailles à une portée de fusil pour servir d'appât aux renards, dont la chair leur promettait un manger plus délicat que celle de l'ours. Le fossé fut débarrassé de la neige qu'il contenait, afin que les ours ne pussent pas entrer si facilement dans l'intérieur de la place.

 

CHAPITRE XLI

Des renards.

Ils n'avaient pas encore fini ce travail, qu'ils furent obligés d'interrompre souvent à cause du froid excessif, que déjà trois renards étaient réunis autour des entrailles de l'ours, annonçant leur pré­sence par un aboiement rauque et par des hurle­ments. Ces hardis animaux sont blancs, et quel­ques-uns d'un gris bleuâtre. Ils ont les pattes couvertes de poils épais, ce qui facilite leur course sur la neige et la glace à travers des rochers glis­sants. Ils vivent dans des tanières qu'ils se creu­sent dans les fentes des rochers. Ils sont plus petits que nos renards, mais beaucoup plus har­dis, et vont en hiver par troupes. Leur fourrure est excellente et très-recherchée, et leur chair d'autant plus agréable à manger qu'elle n'a pas cette odeur repoussante qu'on remarque dans les nôtres.

Les entrailles étaient fortement gelées et atta­chées à la terre, de manière que les trois renards, qui en précédaient probablement plusieurs autres, étaient obligés de tirailler longtemps avant d'en

attraper quelques morceaux. Ils étaient si affamés, que le pilote et Ivan eurent le temps de charger leurs fusils avec du plomb haché; puis, se plaçant à la porte de l'habitation, ils visèrent si juste, qu'ils en abattirent deux.

Voilà enfin un excellent rôti pour leur cuisine, qui jusqu'à présent n'était alimentée que par la chair huileuse de l'ours. La peau du renard leur fournissait aussi une fourrure plus moelleuse. Ils n'oublièrent pas de jeter les entrailles de ces deux animaux à quelque distance de la maison , dans l'espoir qu'elles en attireraient bientôt d'autres ; et ils versèrent de l'eau dessus pour les faire bien geler et les attacher à la terre, afin qu'elles ne pussent pas être si facilement dévorées et ser­vissent d'appât plus longtemps.

 

CHAPITRE XLII

Alexis tombe malade.

Le pilote et Ivan trouvaient le rôti du renard excellent; mais Alexis n'y prenait aucun goût, l'appétit lui manquait déjà depuis quelques jours; il se sentait triste, abattu, et une grande lassitude s'était emparée de tous ses membres. Rien ne pouvait l'égayer, et il se livrait avec dégoût à toutes ses occupations.

Sa faiblesse et sa lassitude augmentèrent de jour en jour : il avait la respiration difficile ; enfin ses gencives enflèrent, il y parut des taches noires, et son haleine commença à devenir fétide.

Le pilote reconnut à ces symptômes le scorbut, maladie très-grave, et qui, si on la néglige, peut même amener la mort. Il attaque très-souvent les navigateurs et les habitants des pays septentrio­naux. Un air froid et humide, une nourriture malsaine, ou la mauvaise qualité de l'eau, en sont ordinairement la cause.

Le pilote en connaissait aussi le remède ; car la Providence divine a placé sur les côtes du Nord les plus froides, où cette maladie est très-commune, son antidote le plus efficace, le cochléaria, lequel se trouve en grande abondance dans ces contrées. On se rappelle que nos trois amis en avaient cueilli une bonne provision dans la belle saison ; le pilote ne différa pas de s'en servir. Mais dans le com­mencement le remède ne produisit aucun effet.

Alexis était si fatigué, qu'il pouvait à peine quitter sa couche, et il fallait le couvrir avec deux peaux d'ours et toutes les peaux de renard pour le tenir un peu chaud. Au plus léger attouchement le sang sortait de ses gencives enflées ; ses dents s'ébranlèrent, une couleur terreuse se répandit

sur son visage, et des taches livides se montrèrent sur sa peau, principalement aux mains et aux pieds. Le pauvre malade était très-abattu et comme paralysé de tous ses membres, de manière qu'il redoutaitle moindre mouvement. Le pilote, attristé et connaissant le danger, ne voulait pas s'expliquer sur cette maladie, ni répondre aux questions mul­tipliées d'Ivan, ce qui ne fit qu'augmenter les in­quiétudes de celui-ci. Alexis, de son côté, était bien triste et ne pensait qu'à la mort.

Ivan ne quittait le chevet du lit de son cousin que pour les travaux les plus urgents, et alors il ne pouvait se défendre des plus amères pensées. « Alexis, mon pauvre ami, se disait-il en lui- même, est perdu, et je suis la cause de sa mort. C'est moi qui l'ai déterminé à désobéir à son père et à entreprendre ce fatal voyage. Sa mort préma­turée est la punition de sa désobéissance. Quels châtiments doivent m'attendre, moi qui suis dou­blement coupable ! J'ai agi avec ingratitude envers mon bon oncle, et je lui ai encore enlevé son fils ! Mon ami Alexis mourra, le pilote le suivra au tom­beau , et je resterai seul sur cette île déserte pour périr sans secours ou être déchiré et dévoré par les animaux sauvages ; j'ai mérité cette terrible punition : que Dieu ait pitié de mon âme ! »

C'est par de telles angoisses et de tels reproches que la conscience punit une action coupable, bien que commise depuis longtemps.

Ivan, à cette pensée, répandit des larmes amè­res. Cependant le calme sembla revenir dans son cœur. Il leva ses regards vers le ciel, comme un pécheur repentant, et fit cette prière :

« Mon Dieu, vous êtes plein de miséricorde, et vous ne repoussez pas le pécheur qui reconnaît la grandeur de ses fautes et s'en repent. Regardez- moi en pitié , et détournez de moi la main qui m'a déjà si sévèrement châtié. Ayez pitié de mon ami, sauvez-le de sa maladie. Détournez sa punition sur moi, car c'est moi qui suis le plus coupable; épargnez mon ami, ô mon Dieu, et rendez-lui la santé, afin qu'il puisse un jour retourner chez son père, qui est dans un profond chagrin.

 

CHAPITRE XLIII

Guérison d'Alexis.

Ainsi priait Ivan, pénétré de repentir et de dou­leur. Le pilote, qui n'espérait de secours pour le malade que dans la bonté et la miséricorde de Dieu, car les remèdes ne produisaient aucun effet, priait souvent et avec ferveur pour la santé de son jeune ami.

Dieu exauça des vœux si ardents d'une ma­nière miraculeuse; car la maladie d'Alexis avait déjà atteint un très-haut degré, et ses deux amis craignaient pour sa vie. Ivan était allé dans l'inté­rieur de la cabane chercher de la graisse pour la lampe; en passant le long de la paroi, il heurta du pied une plaque de pierre et trébucha; il la changea de place, afin qu'elle n'embarrassât plus. Mais quelle fut sa surprise ! cette plaque de pierre couvrait un creux qu'on avait fait dans la terre pour servir de réservoir, et ce creux renfermait des choses fort utiles, surtout en ce moment. Ils trouvèrent, en effet, dans des bouteilles bien bou­chées, du jus de citron, de la moutarde, du vinaigre, du cresson confît dans le vinaigre, plu­sieurs bouteilles de rhum, une grosse boîte de fer-blanc remplie de thé, ainsi qu'une bonne pro­vision de sucre et un certain nombre de bouteilles d'un vin vieux excellent.

Toutes ces choses paraissaient avoir été gardées par le capitaine, dernier habitant de l'île, pour des cas de maladie; mais il ne s'en était pas servi, et, par une miraculeuse disposition de Dieu, elles tombèrent entre les mains d'autres habitants, qui en tirèrent les plus grands avantages.

Le pilote, les larmes aux yeux, se jeta au cou du jeune Ivan, et s'écria : « Dieu est bon et misé­ricordieux , il nous aide miraculeusement. Main­tenant j'ai l'espoir que notre pauvre ami guérira ; ear ce que nous venons de trouver ici lui sera très-salutaire. »

Il donna tout de suite du cresson confit au ma­lade , qui le mangea avec plaisir ; il lui fit de la li­monade, et releva le goût de sa tisane de cochléaria avec quelques gouttes de vinaigre. Grâce à ces boissons acides, au bout de peu de jours Alexis se sentit beaucoup mieux ; la maladie commença à perdre de sa violence, et peu de temps après il de­manda à manger; on lui donna alors de la viande de jeune renard coupée en petits morceaux, avec de la moutarde, et, quand il fut tout à fait conva­lescent, un peu de vin vieux et du thé avec quel­ques gouttes de rhum.

En trois semaines, Alexis fut complètement ré­tabli et put prendre la nourriture commune, qui consistait la plupart du temps en viande de renard, dont on manquait rarement, parce que quelques- uns de ces animaux, si nombreux dans le Spitzberg, venaient journellement rôder autour de la cabane, d'où il était facile de les tuer. La mort de leurs camarades ne les effrayait pas ; ils revenaient toujours attirés par l'appât, qu'on avait soin d'en­tretenir, et poussés par la faim, qui doublait leur hardiesse naturelle.

Le pilote et Ivan pouvaient maintenant, eux aussi, se mieux soigner ; pour se garantir du scor­but , ils mettaient du vinaigre dans leur boisson, qui n'était que de la neige et de la glace fondues,

ils prenaient tous les jours du thé avec un peu de rhum, et assaisonnaient leur viande de moutarde. Ils avaient assez de viande et de sel, il ne leur manquait que de l'eau de source.

Cependant l'obscurité et le froid augmentaient de manière que les naufragés pouvaient à peine travailler au dehors. A perte de vue, tout était enveloppé d'épais brouillards, la neige tombait en quantité, et c'était avec bien de la peine qu'ils re­tiraient leur provision de bois de dessous, pour la transporter au fond de la caverne. Déjà elle était considérablement diminuée. Ils ne pouvaient plug si facilement déblayer le fossé de la neige, que le vent y poussait continuellement; la cabane en était tout entourée à une grande hauteur, ce qui servait beaucoup à maintenir la chaleur ; mais la porte était si gelée et si encombrée de neige, qu'ils avaient de la peine à l'ouvrir. Ils ne se plaignaient guère, du reste, de cet inconvénient, qui avait le précieux avantage de les garantir contre les attaques des ours.

 

CHAPITRE XLIV

Le renne

 

Lorsqu'on déchargeait un fusil par la fenêtre de la maison, le coup faisait entendre au dedans un bruit semblable au roulement du tonnerre, et se prolongeait sourdement pendant plusieurs mi­nutes; nos trois amis en conclurent que leur ca­verne devait avoir issue dans d'autres. Ils avaient lu dans le journal du capitaine maints passages qui paraissaient l'indiquer, et d'ailleurs ils n'avaient pas encore trouvé toutes les provisions dont ce journal faisait mention.

Ils résolurent donc, puisque le mauvais temps ne permettait pas de sortir de l'habitation, d'exa­miner les fentes et les allées qui s'étendaient dans toutes les directions de l'intérieur de la caverne, et d'y pénétrer aussi avant que possible. Chacun prit sa hache ; Ivan, qui allait devant, portait une lanterne de vaisseau allumée; Alexis, une bêche, et le pilote, le reste de la torche, pour l'allumer en cas que la lanterne s'éteignît; il avait eu soin, à cet effet, de se munir d'un bon briquet.

La fente la plus éloignée à droite, qu'ils fran­chirent avec précaution, les conduisit dans une immense cavité. Sa voûte large et élevée reposait sur des piliers de rocher naturel. Le sol était cou­vert de sable, sur lequel on apercevait des pas d'hommes.

Ils fouillèrent toute cette caverne, et trou­vèrent plusieurs cornes de rennes entassées les unes sur les autres; ce qui, sans leur être utile, il est vrai, les remplit cependant d'une joyeuse espérance. Ils ne pouvaient plus douter qu'il n'y eût des rennes sur cette île, et que les navigateurs qui y avaient passé cinq ans avant eux, n'en eussent pris ou tué quelques-uns.   ;

Les rennes pouvaient leur être utiles sous beau­coup de rapports. La Providence a placé ces ani­maux dans les plus stériles régions du Nord, où le froid détruit tout et ne laisse rien réussir, afin que les habitants de ce rude climat puissent satis­faire à presque tous leurs besoins.

Le renne ressemble au cerf; il a la tête ornée de cornes courbées par devant, et qui cependant ne forment pas de branches pointues comme chez les cerfs, mais des rameaux élargis en forme de pelle et qui lui servent à enlever la neige qui recouvre, l'hiver, la mousse et le lichen dont il se nourrit. Ce bois tombe tous les ans, comme celui des cerfs.

Dans un renne tout est utile ; sa, viande savou­reuse, sa graisse et son sang servent pour la nourriture, sa peau pour l'habillement; avec les boyaux on fait de la ficelle et des cordes, les ten­dons fournissent du fil à coudre; les vessies peu­vent contenir les liquides, et avec les os et les bois on fabrique toutes sortes d'ustensiles.

Une femelle apprivoisée donne encore du lait, dont on fait du beurre et du fromage. Les Lapons, les Samoyèdes et les Koraïks entretiennent dans leurs pays de grands troupeaux de rennes, qui tirent aussi leurs traîneaux. Des chiens les gardent au pâturage, et il arrive souvent que des rennes sauvages s'attachent à ces troupeaux et se lais­sent prendre sans résistance.

 

CHAPITRE XLV

Un accident.

 

Cette grande caverne présentait plusieurs issues, par lesquelles les trois amis pouvaient pénétrer plus loin ; ils choisirent la plus large. Elle s'ouvrait au commencement comme une entrée de cave ; mais le terrain était inégal; des fragments de roche l'encombraient, la voûte était hérissée de pierres pointues qui dans beaucoup d'endroits descen­daient tellement bas, que les deux voyageurs durent prendre garde de tomber ou de heurter de la tète contre le rocher. Ensuite l'allée décri­vait différentes courbes, tantôt à droite, tantôt à gauche; tantôt on montait, tantôt on descendait.

Les naufragés pouvaient avoir marché environ une demi-heure dans cette allée souterraine, lors­que le chemin devint si rapide, que les pierres détachées par leurs pas roulaient pendant long­temps vers le bas. Le pilote exhorta ses compa­gnons à marcher avec précaution ; car il craignait qu'il ne se trouvât là un précipice dans lequel ils pouvaient facilement rouler,

Ivan, la lanterne à la main, tournait un coin de rocher, lorsque soudain un plateau de pierre sur lequel il posa le pied s'ébranla, se détacha et tomba dans un trou. Ivan, n'ayant plus de point d'appui, roula avec la pierre, et Alexis, qui l'avait saisi par l'habit pour le retenir, fut entraîné avec lui. Le pilote, voulant leur porter secours, fit aussi un faux pas, tomba sur le dos et roula sur les pierres jusqu'à une certaine distance. Bientôt après, le rocher, qui était probablement soutenu par le pla­teau de pierre, s'écroula avec un grand fracas, boucha la fente par laquelle ils étaient entrés et leur ferma le chemin; cette chute fut accompa­gnée d'un éboulement si considérable, qu'Ivan et Alexis furent presque ensevelis dessous.

La chute les avait tellement étourdis, qu'ils res­tèrent pendant quelque temps sans connaissance ; la lampe était éteinte, et une nuit profonde régnait autour d'eux. Le pilote, qui avait le moins souffert, appela ses amis. Voyant qu'ils ne lui répondaient pas, il craignit pour leur vie; enfin il entendit des gémissements, il chercha à tâtons autour de lui dans l'obscurité, et toucha un objet couvert de poil et froid comme la glace. Il retira sa main, fit du feu avec le btiquet, alluma la torche, et recon­nut qu'il avait touché au havre-sac d'Ivan, fait de peau de veau marin.

 

CHAPITRE XLVI

Grand embarras.

Le pilote tâcha de secourir ses deux compa­gnons. Lui-même avait peu souffert; une égrati- gnure à la main et une bosse à la tête ne valaient pas la peine qu'il y fit attention. Ivan s'était fait au front une blessure qui saignait beaucoup. Il était couvert de décombres jusqu'au milieu du corps; mais c'était tout. Le pilote l'aida à s'en débarrasser; il se remit bientôt, se plaignant toutefois de douleurs dans les reins et à l'épaule droite.

Alexis demeurait là, encore tout étourdi. Il était tombé sur la tête, sans y avoir néanmoins d'autre mal qu'une contusion. Ses mains étaient écorchées. Il revint bientôt à lui lorsque ses deux com­pagnons l'eurent retiré de dessous les décombres ; mais il était comme roué dans tous ses membres.

La lanterne contenait encore assez de graisse et de mèche pour être allumée.

Les trois compagnons purent alors reconnaître de quel danger ils avaient été menacés. S'ils ne; fussent pas tombés avec la pierre, ils auraient été étouffés par la masse du rocher qui s'était écrou­lée. Us rendirent grâces à Dieu, et se félicitèrent d'en être quittes pour de légères blessures.

Mais leur position était toujours terrible. Ils se trouvaient dans un gouffre profond. Le retour leur était interdit par l'éboulement du rocher, et ils ne connaissaient pas d'autre issue. L'air était si lourd, qu'ils pouvaient à peine respirer. Us n'avaient pas de vivres avec eux ; et, s'ils étaient contraints de rester longtemps dans cette situation, la mort était inévitable.

Alexis et Ivan se lamentaient si vivement, que le pilote, malgré toute son expérience, commen­çait déjà à perdre courage.

« Si Dieu ne nous aide, dit-il d'une voix émue, nous sommes perdus ; mais le Tout-Puissant, qui nous a délivrés de tant de dangers, nous aidera encore ici. »

Ils tombèrent tous trois à genoux , joignirent leurs mains tremblantes et implorèrent le secours de Dieu. Ensuite le pilote prit la parole, « Ayons confiance en la toute-puissance de Dieu, dit-il ; à chaque danger son secours a été près de nous ; il ne nous laissera pas périr non plus dans ce gouffre. Ne désespérons donc pas, cherchons une issue; peut-être en trouverons-nous une ou quelque autre moyen de salut. »

 

CHAPITRE XLVII

 

Une heureuse découverte.

 

Longtemps ils cherchèrent en vain ; bien des fois ils s'aventurèrent dans des fentes de rochers qui ne leur offraient aucune issue; enfin, à force de recherches, ils découvrirent une ouverture assez large qui s'étendait vers la droite ; ils y pé­nétrèrent avec précaution.

Au bout d'un quart d'heure de marche, le che­min prit une autre direction, tournant autour de

plusieurs angles de rochers. Plus ils avançaient, plus ils espéraient trouver une issue; enfin le ter­rain prit une direction ascendante, et un air plus froid se fit sentir.

Comme ils respirèrent avec plus de liberté quand l'air, en s'épurant, leur fit pressentir qu'ils n'élaient pas éloignés de trouver une sortie ! avec quel courage ils continuèrent de marcher !

Bientôt ils entendirent le bruit d'une source qui tombait du rocher. Que ce son fut agréable à leurs oreilles! Combien leur cœur en fut réjoui ! Main­tenant plus de doute, leur délivrance était proche. Ils doublèrent le pas, et se trouvèrent bientôt devant un bassin creusé dans le roc par la chute incessante d'une source d'eau limpide qui se per­dait à quelques pas dans les crevasses du rocher.

Le roc formait encore ici une grotte peu large, mais d'une prodigieuse hauteur; la voûte n'était pas entièrement fermée ; la neige et la glace en avaient, il est vrai, resserré l'ouverture, mais ne la couvraient pas en entier ; c'est pourquoi l'air dans cet endroit était beaucoup plus vif.

Les trois infortunés compagnons s'arrêtèrent, le cœur ému, devant la source. « Nous avons trouvé ce que nous désirions depuis si longtemps , s'écrièrent-ils tous ensemble, grâce au Dieu tout- puissant qui nous soutient de sa main charitable et nous donne ce dont nous avons besoin dans notre triste position. Il nous conduira aussi hors de ce gouffre ; espérons en lui : sa toute-puissance et sa bonté sont sans bornes. »

 

CHAPITRE XLVIII

Qui se serait douté de cela?

Les trois naufragés se rafraîchirent à cette source, et se sentirent fortifiés ; puis, ayant lavé leurs contusions, ils suivirent avec courage le chemin qui s'ouvrait devant eux.

Ils tombèrent d'accord que les malheureux qui avaient habité cette île avant eux avaient dû venir près de cette source ; et ils ne se trompaient pas ; car ils aperçurent sur le chemin des traces d'hommes bien visibles sur le sable; en outre, le soin avec lequel les pierres qui entouraient le bassin avaient été rangées et consolidées avec de la mousse, témoignait d'une manière irrécusable de la présence de l'industrie humaine.

Ainsi l'espérance, qui ne quitte jamais l'homme, produit le baume qui guérit les blessures que fait le malheur; elle relève le courage, aide à sup­porter les souffrances, et son premier rayon dis­sipe les alarmes. L'espérance est un don précieux de la Providence, elle empêche les chagrins et les dangers de cette vie de nous abattre entière­ment.

Ranimés de nouveau, les naufragés s'avancèrent dans l'allée, qui allait toujours en montant et pa­raissait se rétrécir, lorsque tout à coup le chemin se trouva fermé. Ils examinèrent la paroi devant eux, et trouvèrent une porte close obstruée par des décombres et des pierres éboulées, et qui proba­blement n'avait pas été ouverte depuis longtemps. Us écartèrent ces décombres avec leur bêche, ouvrirent la porte et pénétrèrent plus loin. La fente du rocher se rétrécit de manière qu'ils furent obligés de marcher l'un après l'autre ; et à peine avaient-ils fait vingt pas, qu'ils se retrouvèrent dans une vaste caverne. Ils regardèrent autour d'eux, et s'aperçurent bientôt qu'ils étaient dans la caverne adjacente à leur habitation, d'où ils étaient sortis pour faire cette reconnaissance.

Maintenant ils voyaient clairement que les an­ciens habitants de la cabane allaient par ce même chemin puiser à la source leur eau pendant l'hi­ver; et la preuve, c'est qu'ils trouvèrent aussi dans un creux de rocher, près de la porte, des seaux destinés à cet usage.

On peut imaginer quelle fut la reconnaissance dont ils se sentirent pénétrés en réfléchissant à toute l'étendue du bienfait signalé que venait de leur accorder la divine Providence. De l'eau, une

eau pure et saine allait remplacer cette neige fondue qui avait déjà fait tant de mal à Alexis. Qu'on se représente ce que c'est que le terrible tourment de la soif, et l'on concevra de quels sentiments de reconnaissance envers Dieu leurs cœurs durent être pénétrés. Aussi ne fut-ce qu'après avoir fait une fervente prière d'action de grâces qu'ils se décidèrent à prendre une nourri­ture dont ils avaient grand besoin après une jour­née si laborieuse.

Le repas fut des plus gais, et l'on doit bien penser que nos trois amis n'oublièrent pas d'y faire figurer leur nouvelle conquête : le cœur content et plein d'espoir, ils se mirent au lit, où bientôt un doux sommeil s'empara d'eux.

 

CHAPITRE XLIX

Nouvelle excursion.

Cependant il s'éleva un vent violent, et la neige tombait à gros flocons. Le froid était monté à un très-haut degré. Lorsque les trois amis se réveil­lèrent le matin, le vent durait encore, et ils étaient dans la cabane comme ensevelis sous la neige. Seulement la fumée s'était fait encore un passage à travers la voûte supérieure. Une sombre nuit régnait au dehors, la chambre n'était plus éclairée que par la pâle lueur de la lampe. Il fallut tenir continuellement le poêle allumé jusqu'à devenir rouge pour que les trois habitants de la grotte pussent se garantir du froid. Il leur était presque impossible de sortir, la porte et les fenêtres étant tout encombrées de neige; et quand même ils au­raient réussi à se débarrasser pour un instant, le vent en aurait bientôt entassé une égale quantité.

Ils étaient donc confinés dans leur demeure; mais ils ne manquaient pas d'occupation. Ils scièrent et fendirent d'abord la provision de bois qu'ils avaient transportée dans la cabane. Mais il survint un nouveau souci. A en juger par la quan­tité de bois qui était déjà brûlée, ils voyaient bien que leur provision ne pourrait suffire pour tout l'hiver. Il n'y avait pas non plus assez de graisse pour la lampe. Ils avaient néanmoins de la viande encore pour quelques mois, et ils espéraient que l'épaisseur de la neige forcerait bientôt les renards et les ours à leur rendre visite. L'important était donc de se procurer du combustible.

Le pilote savait que ce vent violent ne durerait pas, et qu'un air moins vif lui succéderait; les trois marins résolurent donc d'aller, au lever de la lune, vers le golfe pour en rapporter le plus de bois possible. On fit tous les préparatifs pour une nouvelle excursion. On coupa trois peaux

d'ours, et on les cousit en forme de large casaque qui descendait des épaules jusqu'aux genoux, de manière qu'on la pût enlever par-dessus la tête, qui sortait par l'ouverture d'en haut. Ils arran­gèrent des peaux de renard de manière à pouvoir s'en envelopper les jambes et les bras , et les atta­chèrent avec des boyaux desséchés en guise de ficelle. Pour ne pas enfoncer dans la neige, ils se mirent de petites planches sous les semelles à la manière des Samoyèdes. Ces préparatifs leur coû­tèrent deux semaines. Ils construisirent aussi un traîneau sur lequel ils pussent rapporter à la mai­son tout ce qu'ils rencontreraient d'utile dans leur course.

Une autre joyeuse pensée les occupait encore. Les cornes de rennes qu'ils avaient trouvées dans la troisième caverne étaient, comme nous l'avons dit, une preuve certaine qu'il existait de ces ani­maux dans l'île. Ne pouvaient-ils pas en rencon­trer quelques-uns dans leur course, ou au moins en découvrir les traces et s'en emparer plus tard?

Us préparèrent des vivres pour trois jours, en remplirent leur havre-sac, et, après s'être placés par une fervente prière sous la protection de Dieu, ils se mirent en route, armés de fusils et de piques, par un temps serein et un froid rigoureux.

 

CHAPITRE L

Le morse ( vache marine ).

Ils quittèrent leur habitation au clair de la lune; l'air était si froid, que l'haleine se gelait, et il leur était impossible de laisser à découvert ni le visage ni les mains.

Ils ne pouvaient avancer sur la neige que douce­ment; mais les planchettes qu'ils avaient adaptées à leur chaussure leur servaient si bien, qu'ils n'en­fonçaient pas. La grosse fourrure les garantissait du froid, de manière qu'étant toujours en mouve­ment ils le supportaient sans peine.

Ils arrivèrent heureusement au golfe sans avoir rien rencontré. Ils virent avec chagrin que le bord de la mer était couvert d'une neige épaisse sous laquelle il fallait d'abord chercher à retirer avec peine le bois, et pour cela ils n'avaient pas d'in­struments.

Ils croyaient déjà leur course infructueuse, lorsqu'ils entendirent derrière une montagne de glace qui s'élevait dans le golfe, le rauque aboie­ment d'un ours. Ils se tinrent sur leurs gardes, et

se préparèrent au combat. S'étant avancés douce­ment , ils aperçurent deux ours qui avaient atta­qué au milieu des glaçons un morse ; malgré la difficulté qu'il avait à se mouvoir hors de l'eau, celui-ci se défendait bravement avec ses longues défenses. Les deux ours s'étaient jetés avec une telle rage sur lui, qu'ils n'aperçurent pas les nou­veaux ennemis qui approchaient, et qui eurent le temps de ficher leurs piques dans la neige et d'a­juster leurs fusils pour les viser plus facilement.

Le pilote et Ivan firent feu ensemble. Les ours tombèrent, mais ils se relevèrent aussitôt, et s'élancèrent de nouveau avec fureur sur le morse. Alexis tira sa troisième balle, qui perça la tête d'un des ours. Pendant ce temps le pilote et Ivan purent recharger leurs fusils, et l'autre ours suc­comba à la seconde décharge. Ensuite ils envoyè­rent trois balles au morse, lesquelles portèrent si bien, qu'il expira au bout de quelques instants.

Les trois amis ne s'étaient pas attendus à un si riche butin. Le morse surtout leur était agréable, moins à cause de sa chair huileuse et presque immangeable, que pour sa graisse, qui devait ser­vir à l'entretien de leur lampe. Celui qu'ils avaient tué était presque aussi grand qu'un bœuf; mais il ressemblait plutôt à un poisson qu'à un quadru­pède. Aux deux côtés de sa grosse tête ronde se trouvaient deux défenses en forme de fourche re­courbée, longues, très-fortes, et de la grosseur du bras à peu près. Cet animal les enfonce dans la glace pour se pousser en avant, et pour piquer les crustacés, fixés contre les rochers, qui lui servent de nourriture. Ces défenses sont blanches et so­lides comme l'ivoire, ce qui fait qu'on s'en sert beaucoup dans la fabrication des dents artificielles. Le morse n'a de commun avec le cheval que le son de sa voix, qui ressemble au hennissement ; sa peau forte et épaisse a son utilité.

Nos exilés tenaient encore beaucoup à la viande du morse, parce qu'elle pouvait leur servir d'appât pour les renards, qui en faisaient toujours leur meilleure nourriture.

Les trois animaux tués formaient une trop lourde charge pour qu'on pût les emporter en une seule fois sur le traîneau. On fut donc obligé d'y retourner par trois fois, et trois jours entiers furent consacrés à ce travail.

La fonte de la graisse de leur nouvelle capture, la salaison et le boucanage de la viande, donnèrent à nos chasseurs de l'occupation pour plusieurs jours, pendant lesquels ils guettaient toujours les renards, auxquels ils jetaient les entrailles et les morceaux du morse. Plusieurs se prirent à cet appât et furent tués, de sorte que la viande rôtie ne leur manquait pas.

 

CHAPITRE LI

Nouveaux soucis et nouveaux secours.

Cependant le désir de prendre des rennes était toujours dans la pensée de nos exilés; ils résolu­rent de faire incessamment une battue pour épier ces animaux. Le manque de bois les pressait aussi de chercher les moyens de s'en procurer.

On prépara tout pour cette excursion, qui fut fixée au jour suivant, et l'on fabriqua des pelles pour fouiller la neige. On espérait un bon résul­tat , parce qu'il avait paru une aurore boréale qui donnait tant de clarté, qu'on pouvait distinguer tous les objets comme en plein jour: mais com­bien tout était changé lorsque les trois amis s'é­veillèrent le lendemain matin ! le vent soufflait avec violence et soulevait des tourbillons de neige tels, qu'on ne pouvait ouvrir les yeux. Il régnait une obscurité profonde, et c'eût été une grande témérité de se hasarder à sortir de la cabane. Ils refermèrent vite la porte, qu'ils avaient à peine pu ouvrir à cause de la quantité de neige que le vent y avait accumulée; et bientôt elle fut encombrée de nouveau. Ils étaient encore une fois confinés dans leur habitation, et leur espérance de voir et de tuer des rennes fut déçue.

Alors se glissèrent de nouveau dans leur cœur de sombres et inquiétantes pensées. « Que ferons- nous, disaient en gémissant Alexis et Ivan, si la tempête et ces tourbillons de neige durent long­temps, et si notre provision de bois est épuisée? Sans bois de chauffage nous ne pouvons pas nous garantir du froid, et si l'hiver dure longtemps comme cela, si toute l'île est couverte de neige et de glace, comment nous procurerons-nous du bois ?

— Remettons ce soin aux mains de notre Père qui est dans les cieux, dit le pilote, et faisons notre devoir. Ce bon Dieu nous a jusqu'à présent pourvus de tout ce dont nous avions besoin dans notre isolement, et nous a comblés de bienfaits presque tous les jours. Qui pourrait donc être assez ingrat pour douter de sa providence toute- puissante?... »

Ces paroles allèrent au cœur des deux jeunes gens; ils se calmèrent, et leur souci s'évanouit.

Comme ils manquaient pour le moment d'occu­pation, le pilote proposa de fouiller encore plus exactement toutes les allées qui partaient de l'in­térieur de la caverne, parce qu'ils n'avaient pas encore trouvé tout ce que mentionnait le journal. Chacun d'eux prit une lampe, et ils se proposèrent de marcher avec beaucoup de précaution, pour ne pas éprouver les mêmes accidents qu'à leur pre­mière course souterraine.

Ils remarquèrent une allée qui montait par des degrés naturels achevés par la main de l'homme. Ils gravirent cette espèce d'escalier, et arrivèrent dans un caveau spacieux et très-sec. L'examinant de plus près , ils trouvèrent qu'ils avaient décou­vert la réserve des provisions des anciens habi­tants de cette île. Ils virent avec joie plusieurs caisses et plusieurs tonneaux bien fermés. Dans la première qu'ils ouvrirent il y avait des che­mises, des bas, des mouchoirs et d'autre linge : le tout en bon état, car la caisse était toute gou­dronnée pour la garantir de l'humidité.

C'était une excellente trouvaille pour les trois amis, leur linge, dont ils n'avaient pas de quoi changer, étant tout sale et déchiré. L'un de ces tonneaux contenait du poisson fumé, en outre de la viande de renne salée et fumée. Trois caisses étaient remplies de cochléaria séché, et deux au­tres contenaient des peaux d'ours, de morses, de veaux marins, de rennes et de renards. Rien n'en était gâté, parce que tous les tonneaux et toutes les caisses étaient bien fermés et garnis d'une couche de goudron.

Nos marins en croyaient à peine leurs yeux, et ils ressentirent une joie indicible. Le pilote fit com­prendre à Alexis et à Ivan combien ils avaient été faibles et peu raisonnables de se plaindre de la tempête et du mauvais temps qui les avaient em­pêchés de sortir pour aller chercher du bois.

« Ne voyez-vous pas maintenant, leur dit-il, que ce dont vous vous plaigniez nous a rendu le plus grand service ? C'est ainsi que Dieu dispose de tout : ce qui nous paraît désagréable devient sou­vent la source de notre bonheur. Tout ce que nous trouvons ici est d'une valeur inappréciable, et nous ne pouvons assez en remercier Dieu. Si nous avions été chercher du bois, ces trésors nous auraient été plus longtemps inconnus. » Tandis que les trois amis fouillaient dans les cavernes, de la de la viande d'ours cuisait dans un chaudron sur le feu. Le pilote voulut préparer ce jour-là un bon repas. Il avait souvent entendu dire que les Groënlandais et les Samoyèdes fai­saient pendant l'été sécher du cochléaria, et qu'ils le mangeaient dans l'hiver en guise de légumes, ce qui les préservait du scorbut. Il puisa de l'eau bouillante dans le chaudron, et y mit une quantité suffisante de cochléaria. Les feuilles sèches se renflèrent, reprirent leur verdure, et répandirent une odeur semblable à celle de la choucroute. Dans un autre chaudron on fit cuire un morceau de viande de renne salée.

Ils trouvèrent ce repas excellent, et en remer­cièrent Dieu. Ils n'avaient plus de soucis de leur nourriture pour longtemps, et comme ils comptaient sur plus d'un rôti de la chasse d'ours et de renards, ils étaient bien pourvus de viande pour une année. Ils réglèrent dès lors leurs repas de manière à manger quatre fois par semaine du cochléaria cuit avec de l'ours ou du renard frais, et trois fois de la viande de renne fumée et du poisson.

Comme le mauvais temps durait encore, ils continuèrent leurs recherches, et arrivèrent dans un grand caveau où ils trouvèrent ce qu'ils espé­raient le moins et ce qu'ils désiraient le plus : une provision considérable de combustible en bois et charbon de terre. Ce dernier avait probable­ment été débarqué par les anciens habitants de la cabane ; car tous les bâtiments d'Angleterre et de Hollande, où le bois est plus rare, embarquent, lorsqu'ils vont à la pêche à la baleine, une quan­tité suffisante de charbon de terre pour le chauf­fage.

Cette découverte leur fut d'autant plus agréable, qu'ils avaient déjà craint de manquer de bois si le mauvais temps et le froid excessif duraient encore longtemps. Ce souci était maintenant entièrement dissipé. Alexis et Ivan avaient honte de leurs plaintes pusillanimes, et se promirent bien de ne plus s'y abandonner.

 

 

 

CHAPITRE LII

Un troupeau de rennes.

Pendant ce temps le vent s'apaisa et le ciel s'éclaircit. La cabane était tellement couverte de neige, que les trois amis furent obligés de faire une tranchée pour arriver dans la cour. Le fossé était presque entièrement comblé par la neige. Ils la déblayèrent et l'entassèrent du côté intérieur du fossé, pour former une espèce de muraille, qu'ils mouillèrent pour la faire congeler, et se firent ainsi un nouveau rempart contre les attaques des ours. On pratiqua aussi devant les fenêtres un trou dans la neige, pour pouvoir de là guetter les renards.

Ces travaux occupèrent les naufragés pendant plusieurs jours. Le froid augmentait plutôt qu'il ne diminuait, de manière qu'ils pouvaient à peine s'en garantir hors de la maison, même en travail­lant. Le ciel était serein et parsemé d'étoiles, dont la pâle lueur leur permit de terminer le déblayage de la neige.

Alors ils entreprirent de nouveau une course au golfe pour chercher du bois. La tempête était

venue seconder leurs efforts : elle avait balayé plusieurs endroits sur le bord, et le bois était à découvert, quoique presque gelé dans la terre, d'où les trois amis l'arrachèrent avec grand'peine. Ils en chargèrent leur traîneau et l'emportèrent à la maison. Tout cela leur coûta plusieurs jours de travail.

Un matin qu'étant sortis par un beau clair de lune, ils voulurent se rendre au golfe par un che­min autre que celui qu'ils suivaient d'ordinaire, ils aperçurent dans le lointain quelque chose qui se remuait. Ils s'avancèrent avec précaution, et découvrirent toute une troupe de rennes, qui s'enfuirent aussitôt qu'ils s'aperçurent de la pré­sence des hommes; ceux-ci se mirent prompte- mentà leur poursuite ; mais leur marche était trop lente pour pouvoir suivre des coureurs aussi ra­pides, et ils les perdirent bientôt de vue.

« Ces animaux, dit le pilote, qui trouvent par­tout sous la neige la mousse pour leur nourriture, n'ont pas l'habitude dans l'hiver de s'éloigner beaucoup de leur gîte, qu'ils établissent ordinai­rement dans une caverne au milieu des rochers ; peut-être serons-nous assez heureux pour les dé­couvrir si nous suivons leur piste. »

Ils prirent leur direction vers la chaîne des ro­chers où les rennes s'étaient réfugiés, et où ils n'avaient pas encore porté leurs pas. Ils arrivèrent à un ravin qui s'étendait au milieu des rochers, et qui dans beaucoup d'endroits était couvert de neige ; on y voyait de nombreuses traces de pieds de rennes qui ne permettaient pas de douter que ces animaux ne suivissent souvent ce chemin.

Les trois voyageurs s'avançaient toujours péni­blement dans le ravin : ils parvinrent à une grande caverne, et en trouvèrent plus bas, à la sortie du ravin, une autre plus petite, où ils décidèrent de se reposer et de prendre leur repas. Ils remuaient le moins possible pour ne pas effaroucher les rennes, dans le cas où quelques-unes se dirigeraient de ce côté.

Il y avait une heure environ qu'ils étaient dans cet endroit, quand ils entendirent du bruit. Ils écoutèrent attentivement, et, ayant regardé hors de la caverne, ils virent toute une troupe de rennes qui s'avançait par le ravin. Ils sortirent pleins de joie de la caverne. Les rennes firent halte à leur aspect, levèrent la tête, flairèrent l'air, puis, après un moment d'hésitation, s'enfuirent en                  toute hâte. Les trois amis les suivirent, et arri­vèrent à une vallée profonde au milieu des ro­chers et qui n'avait que deux issues, l'une com­muniquant au ravin, et une autre qui était celle par laquelle les rennes s'étaient enfuis. On ne voyait plus aucun de ces animaux; mais la neige était foulée tout autour, et l'on pouvait être cer­tain qu'ils avaient leur gîte dans les environs.

Bientôt ils le découvrirent. C'était une caverne vaste et profonde avec une étroite entrée. Près de celle-là, ils en trouvèrent une autre plus petite, très-commode pour guetter les rennes lorsqu'ils sortiraient ou rentreraient dans leur demeure, et assez rapprochée pour en tuer à coups de fusil.

Nos voyageurs auraient bien voulu attendre dans cette caverne le retour des rennes ; mais ils étaient déjà tout couverts de glace et de givre ; ils avaient grand froid, et n'avaient aucun moyen de se procurer du feu; il y avait déjà près de huit heures qu'ils étaient en course. Pour cette fois donc, ils durent se contenter d'avoir découvert le gîte des rennes, et remettre la chasse aux jours suivants, où ils se pourvoiraient de tout ce qui leur serait nécessaire.

 

CHAPITRE LIII

La chasse aux rennes.

Les trois amis ne parlaient maintenant que des rennes ; ils désiraient surtout en avoir un en vie. Ils avaient dans leur caverne une grande provi­sion de mousse qu'ils avaient ramassée pour leur coucher, et qui pouvait suffire pour longtemps à nourrir un de ces animaux. Ils se réjouissaient en pensant au lait qu'ils pourraient en tirer. Ils étaient déjà certains de pouvoir en tuer; ils n'a­vaient donc plus qu'à penser aux moyens d'en prendre un vivant, et cela leur semblait facile avec des lacets qu'ils mettraient à l'entrée du gîte qu'ils avaient découvert.

Ils s'occupèrent en conséquence de tous les pré­paratifs nécessaires. Ils firent de solides cordes de boyaux, et coupèrent des courroies de peaux de rennes trouvées dans la caisse, pour en faire des lacets et pour garrotter ensuite leur captif. Cela fait, ils se mirent en route un soir qu'il y avait une belle aurore boréale. Ils chargèrent le traî­neau de tout ce qu'ils avaient préparé; ils y mirent aussi de la viande rôtie, du bois et du charbon de terre pour le chauffage, et quelques outils qui pouvaient leur être nécessaires. Leur intention était de tâcher de surprendre les rennes durant la nuit, lorsqu'ils seraient livrés au repos.

Étant arrivés heureusement auprès de la petite caverne, ils y dressèrent leur camp; ensuite Ivan se glissa vers la grande pour examiner si les rennes s'y trouvaient, et put bientôt s'en con­vaincre au bruit qu'ils faisaieut. Il avait tellement envie d'en tuer un, qu'il voulut persuader au pi­lote d'allumer du feu à l'entrée de la caverne, et d'y pénétrer tout de suite, ce qui leur permettrait

de tuer à la fois plusieurs de ces animaux ; mais le pilote était trop circonspect pour y consentir, et savait trop bien à quels dangers ils seraient expo­sés, si tous les rennes venaient à se précipiter vers l'entrée ; car, dans ce cas, ils pouvaient faci­lement être renversés par terre, foulés aux pieds et même blessés. Il conseilla donc d'attendre que les rennes sortissent : alors ils pourraient en choi­sir un, et le tuer sans peine. Ivan était d'avis qu'on tendît des lacets, où, sans doute, il y en aurait bientôt quelqu'un de pris. Le pilote objecta que cela n'était pas facile à exécuter, parce que les rennes, effrayés par le bruit à l'entrée de la ca­verne, s'élanceraient au dehors, rompraient les entraves ou sauteraient par-dessus. Ivan dut donc se résigner à attendre que les rennes quittassent volontairement leur gîte.

Les trois amis se placèrent autour d'un grand feu, et l'un d'eux alternativement faisait le guet.

Ils n'avaient pas attendu deux heures que les rennes, ayant probablement senti leurs ennemis, se précipitèrent hors de la caverne , et s'enfuirent vers l'issue opposée au vallon. Tous trois déchar­gèrent en même temps leurs fusils ; mais un seul coup avait bien porté. Un renne tomba et ne put plus se relever. Un faon était resté auprès de l'ani­mal tombé, et faisait entendre des sons plaintifs; c'était sa mère qu'on avait tuée. Ivan et Alexis se hâtèrent de courir aux deux issues du vallon, pour couper le passage au jeune renne, et le pilote s'avança vers lui pour lui jeter un lacet autour du cou. Après plusieurs essais infructueux, il réussit enfin, et le faon se laissa attacher les pieds sans résistance.

 

CHAPITRE LIV

Hardiesse d'un ours blanc.

Les voyageurs avaient fait une chasse heureuse. Deux rennes, un mort et un vivant, étaient entre leurs mains. Le tout fut chargé sur le traîneau, et l'on retourna vers la maison.

Le dépècement du renne leur donnna de l'occu­pation pour une journée, et l'on en fit cuire quel­ques morceaux. Quant au jeune animal, sitôt qu'on eut détaché ses liens, il se tint tranquille, mangea de la mousse qu'on lui donna, et s'habitua bientôt à ses maîtres.

Ceux-ci allèrent plusieurs jours de suite vers le golfe avec leur traîneau pour se fournir de bois, car ils souffraient beaucoup du froid ; le thermo­mètre marquait 26 degrés ; le temps, du reste, était assez calme et le ciel sans nuages.

Un soir qu'ils rentraient à l'habitation avec une bonne charge de bois, ils aperçurent un ours qui, à l'aide de la neige entassée par le vent autour de leur maison, était monté jusqu'à l'ouverture de la voûte par laquelle sortait la fumée. Ils avaient oublié en partant de lever le pont, et l'ours en avait profité pour entrer dans la cour, attiré pro­bablement par l'odeur du jeune renne, et par les cris plaintifs qu'il faisait entendre en appelant sa mère. Notre ours s'efforçait en vain de pénétrer dans la cabane par cette ouverture.

Les trois amis s'apprêtèrent à tirer, car ils ne sortaient jamais sans armes ; mais ils visèrent mal dans l'obscurité. Les balles atteignirent l'ours, mais ne le tuèrent pas ; il roula sur la neige, et, au moment où ils s'approchaient de lui, il se re­dressa et il porta à Ivan un coup qui le renversa par terre. Heureusement Ivan était si bien enve­loppé de fourrures, que les griffes de l'ours ne purent l'atteindre. Au même instant le pilote ap­pliqua par derrière, sur la tète de l'animal, un coup de hache si vigoureux, qu'il en fut renversé. Ils avaient donc pris encore un ours, mais non pas sans danger. Celui-ci était d'une grosseur énorme ; il leur fournit beaucoup de graisse pour leur lampe, de la viande et une bonne fourrure de plus.

 

CHAPITRE LV

La prise des rennes.

Après avoir passé quelques jours à scier et à fendre le bois apporté, ils se mirent en campagne dans le dessein de s'emparer d'un renne. A cet eilet, ils emportèrent tout ce qu'il leur fallait pour une absence de trois jours.

Ils arrivèrent sans accident au vallon, et entrè­rent dans la caverne, où ils disposèrent tout pour leur entreprise. La grande caverne était vide. Ils profitèrent de cette circonstance pour enfoncer de grands clous dans la terre devant l'entrée, et y attacher des lacets. On versa de l'eau sur les clous, et cette eau se gelant tout de suite les ren­dait invisibles.

Lorsque tout fut achevé, les trois amis retour­nèrent dans la caverne, où ils se tinrent tranquilles en attendant l'arrivée des rennes.

Deux heures environ après, les rennes s'appro­chèrent; plusieurs entrèrent sans tomber dans les lacets; enfin l'un d'eux, plus grand et plus lourd, qui s'avançait avec lenteur, mit le pied dans les lacets, et, en voulant se débarrasser, serra le nœud coulant et fut pris, après d'inutiles efforts pour s'échapper. Les autres rennes, à cette vue, s'en­fuirent avec rapidité.

Les marins accoururent vite auprès du renne, qui se débattait avec effort.

Le pilote lui jeta un lacet autour des cornes pour le retenir. Alexis et Ivan lui lièrent les quatre pieds avec des courroies, et, l'ayant ainsi chargé sur le traîneau, se hâtèrent de retourner à la mai­son. C'était une femelle, et, à en juger par sa gros­seur, elle devait bientôt mettre bas. Ils l'attachè­rent dans l'intérieur de la caverne; le jeune renne s'en approcha aussitôt pour la caresser. La pauvre bête était toute craintive et tremblait de tous ses membres, mais du reste elle ne chercha point à s'échapper; bientôt même elle commença à pren­dre de la nourriture. Peu après, les trois naufra­gés la domptèrent entièrement, en ne lui donnant de la mousse et de l'eau que lorsqu'elle les prenait dans les mains. Au bout de quelques jours elle devint tout à fait apprivoisée.

 

CHAPITRE LVI

Un froid extraordinaire.

Les trois compagnons voyaient ainsi s'accom­plir le souhait qu'ils avaient formé depuis si long­temps. Ils avaient deux rennes vivants, dont l'un leur promettait un petit et du lait. Il ne leur restait plus qu'à leur procurer de la nourriture. Ils avaient en outre de la chair de renne fraîche et savoureuse, et, quand leur provision serait épui­sée, ils pouvaient s'en procurer facilement, puis­qu'ils connaissaient le gîte de ces animaux. Les renards, il est vrai, ne revenaient plus ; les coups de fusil avaient fini par les effrayer ; mais à la place ils avaient la viande succulente du renne, et sa graisse, avec laquelle ils pouvaient très-bien assaisonner leur cochîéaria.

Il ne leur manquait donc rien pour passer l'hiver sans inquiétude. Aussi n'oubliaient-ils pas de re­mercier Dieu pour tout le bien qui leur était arrivé sur cette île, et ne murmuraient-ils plus contre les autres privations auxquelles ils étaient encore assujettis.

Mais la vie humaine est ainsi disposée, que, quand nous sommes délivrés d'un souci, il en survient un autre, afin que nous ressentions sans cesse la dépendance où nous sommes envers Dieu.

L'intensité du froid augmentait tous les jours, et devint telle, que les trois amis ne pouvaient plus s'éloigner de leur cabane ; pourtant il fallait ramasser de la mousse pour les deux rennes, ce à quoi le pilote surtout se montrait fort actif. Il restait souvent à ce travail plus longtemps que n'auraient voulu les deux jeunes gens, à cause du danger auquel il s'exposait.

Ivan et Alexis se chargèrent enfin eux seuls de ramasser la mousse; et le pilote devait pendant ce temps soigner la cuisine et les travaux domes­tiques, Mais un matin qu'ils se disposaient à sortir comme à l'ordinaire armés de fusils et de piques, ils furent forcés de rentrer aussitôt. Le froid était insupportable. L'air était si piquant, qu'il leur ôtait la respiration et changeait l'haleine en givre qui s'attachait au visage et aux fourrures. La main laissée nue se collait au canon du fusil. Ils ressentaient aussi un grand mal aux yeux, et il leur semblait que la peau de leur visage allait se couper.

Ils n'avaient pas encore éprouvé de froid pareil, et le pilote leur conseilla fortement de rester à la maison, d'autant plus que leur provision de mousse était suffisante jusqu'à ce que le plus grand froid fût passé, quand même il durerait encore un mois il n'y avait donc pas de nécessité de s'exposer par un temps si affreux.

Ils se livrèrent en conséquence à différents tra­vaux d'intérieur. Les peaux de rennes et d'ours délaissées par les anciens habitants de la cabane étaient assez souples; ils s'en fabriquèrent des chssures et des vestes d'une forme peu élé­gante, il est vrai, mais excellente pour les tenir chauds.

Ce travail était très-difficile. Ils étaient obligés de couper les peaux avec un couteau ; pour les coudre, ils faisaient des trous avec un clou; dans ces trous ils passaient du fil fait avec des tendons de renne. Ce ne fut que plus tard qu'il vint à Ivan l'idée de forger une espèce d'aiguille avec un clou qu'il fit rougir au feu.

Avec de faibles moyens, l'homme peut exécuter de grandes choses, pourvu qu'il ait de la bonne volonté et de la persévérance. Le besoin est un maître habile et très-inventif. Nos trois amis en sont un exemple frappant.

 

CHAPITRE LVII

Graves inquiétudes.

Au milieu de ces travaux, le pilote se plaignit tout à coup de lassitude et de manque d'appétit. Le sang se portait à la tête et l'incommodait beau­coup ; enfin il eut un rhume et tomba tout à fait malade : son âge avancé, les travaux excessifs auxquels il s'était livré, une nourriture malsaine, peut-être aussi une langueur secrète, causée par la séparation de sa femme et de ses enfants, dont il était si éloigné, avaient altéré ses forces et miné sa santé. Un refroidissement pris en cherchant de la mousse avait accéléré l'irruption du mal. Bien­tôt la maladie empira de jour en jour, et le pilote craignit lui-même de succomber.

Alors de grandes inquiétudes vinrent assaillir le cœur des deux cousins. Ils aimaient le pilote comme un second père ; ils savaient apprécier les services qu'il leur avait rendus dans leur malheureuse po­sition , et n'oubliaient pas combien il les avait ai­dés en toute occasion par ses conseils et par son secours. C'était leur seul ami, leur unique appui.

Son expérience venait constamment au secours de leur jeunesse. Sans lui ils auraient été perdus dans cette île inhabitée.

Les deux jeunes gens ne quittaient pas la couche du malade. Combien ils auraient désiré pouvoir soulager cet ami fidèle! combien volontiers ils auraient supporté une partie de ses douleurs! Mais ils ne pouvaient rien faire pour lui que le soigner et lui témoigner leur compassion. Ils lui firent un lit de peaux d'ours aussi doux que pos­sible, et le couvrirent chaudement; ils entrete­naient jour et nuit le feu dans le poêle, lui don­naient souvent du thé, et épiaient chacun de ses signes pour courir au-devant de ses désirs. Mais le malade allait de plus mal en plus mal ; une fièvre violente l'avait saisi, et il se sentait des dou­leurs aiguës dans tous les membres. Les deux jeunes gens, le cœur oppressé et rempli d'inquié­tudes, se tenaient auprès de leur pauvre cama­rade, qu'ils ne pouvaient secourir.

Dans leur affliction, ils s'adressèrent à Dieu, afin qu'il eût pitié du pilote et lui rendît la santé.

Mais bientôt tout espoir s'évanouit. Le malade devenait de plus en plus faible, et ne pouvait presque plus parler. Il fit signe à ses deux amis de s'approcher de son lit ; puis, s'étant élevé avec peine, il appuya sa tète tremblante sur son bras gauche, et dit d'une voix faible :

«  Chers amis, je vais bientôt me séparer de vous ; Dieu me rappelle de ce monde, et les souf­frances par lesquelles il m'a durement éprouvé en cette vie vont finir. Ne pleurez pas ; la provi­dence divine veillera sur vous et ne permettra pas que vous périssiez. Confiez-vous en Dieu; il sera toujours votre aide et votre protecteur le plus sûr; de même qu'il vous a aidés jusqu'à présent, il vous enverra un moyen de sortir d'ici. Quant à moi, je ne vivrai plus dans cet heureux instant. Si vous retournez dans votre patrie, je vous re­commande ma femme et mes enfants : consolez-les et secourez-les en tout, selon vos moyens, en mé­moire de moi, qui ai toujours été prêt à vous ser­vir; c'est la dernière demande que vous fait un ami mourant. Adieu ; soyez pieux, aimez le tra­vail , Dieu sera avec vous, et vous donnera ce dont vous aurez besoin. »

Après ces paroles, que le malade prononça avec beaucoup de peine, il retomba sur sa couche, ferma les yeux et resta sans mouvement, comme paralysé de tous ses membres. Sa respiration était à peine sensible.

Les deux amis crurent que c'en était fait, et la douleur les jeta dans un trouble inexprimable.

Pour ne pas attrister encore davantage les der­niers instants de leur camarade, ils s'éloignèrent après avoir jeté plusieurs peaux d'ours sur la couche du mourant, afin qu'il ne se refroidît pas pendant leur absence.

Il ne restait auprès du pilote que le jeune renne, qui s'était entièrement habitué à lui.

Les deux jeunes gens s'abandonnèrent ensuite à leur douleur, et ils poussaient des sanglots qui retentissaient dans la caverne. « Que deviendrons- nous, se dirent-ils, si nous perdons un ami si fidèle ? Qu'avons-nous à espérer sur cette île dé­serte? Bientôt l'un de nous le suivra dans le tom­beau, et que deviendra celui qui restera? Que Dieu ait pitié de nous ! Nos souffrances surpas­sent les forces humaines. »

Ils tombèrent à genoux, et dans l'excès de leur douleur ils supplièrent le Seigneur de sau­ver leur ami, ou de les retirer avec lui de dessus la terre, et de mettre ainsi un terme à leurs souf­frances.

Cependant ces premiers moments d'une dou­leur bien légitime firent place à des pensées plus religieuses, et ils adressèrent à Dieu cette prière pleine de résignation.

« Père céleste, vous nous imposez de grandes souffrances ; mais nous les avons méritées par le chagrin que nous avons causé à notre père. Que votre volonté soit faite! Donnez-nous la force de supporter nos maux! »

Ensuite ils se tendirent la main, se promirent de persévérer avec patience et de s'assister frater­nellement l'un l'autre jusqu'à la mort.

« Ce qu'on ne peut pas changer, se dirent-ils, il faut le supporter avec résignation. Dieu nous a toujours aidés miraculeusement ; il ne cessera pas d'être notre protecteur. »

 

CHAPITRE LVIII

Le renne fait un petit.

Les deux amis, le cœur rempli de tristesse, n'osaient approcher de la couche du malade, afin de ne pas acquérir la certitude de sa mort. Ils se retirèrent au fond de la caverne, et se dirigèrent vers le renne femelle pour lui donner à manger. Ils s'aperçurent qu'elle avait mis bas pendant leur absence, et que son petit était déjà à la teter.

Dans un autre temps, cet événement leur au­rait causé une grande joie; mais dans ces cir­constances il ne fit aucune impression sur eux.

« Si notre ami, disaient-ils, avait vu ce petit teter sa mère, nous nous serions réjouis avec lui 1 »

Ils regardèrent le poêle, puis cherchèrent de l'occupation dans la cour ; mais ils en furent bien­tôt chassés par le froid, et cependant ils ne pouvaient pas se décider à retourner au lit du ma­lade, de peur de renouveler leur douleur. Ils s'assirent donc auprès du poêle, et s'abandonnè­rent à de tristes pensées.

 

CHAPITRE LIX

Une joie imprévue.

Après être restés quelque temps silencieux et plongés dans une profonde tristesse, Ivan dit : « Nous agissons avec ingratitude envers notre ami en l'abandonnant ainsi dans ses derniers instants ; nous ne sommes pas encore assez fortifiés contre les souffrances, il faut que nous apprenions aussi à supporter la mort de notre fidèle ami. Dieu nous donnera la force nécessaire pour cela. »

Ayant dit ces paroles, il se leva, prit la lampe, et, suivi d'Alexis, se dirigea vers la couche de leur ami. Quel fut leur étonnement lorsqu'ils aperçurent la figure du malade toute trempée de sueur, et qu'ils reconnurent que sa respiration était devenue libre, de courte et embarrassée qu'elle tait auparavant ! Le plus jeune des deux rennes avait opéré cette cure merveilleuse. Ce fidèle animal, ainsi que nous l'avons dit, s'était attaché comme un chien au pilote, qui lui donnait chaque jour sa nourriture; il était venu se cou­cher sur les pieds de son maître, et lui avait rendu une chaleur bienfaisante.

« Notre ami vit encore ! » s'écria Ivan ivre de joie; et tous deux se jetèrent sur sa couche et le couvrirent de baisers.

« Dieu est miséricordieux, dit Ivan, notre ami reprend une nouvelle vie ! »

Le pilote regarda ses deux compagnons d'un œil languissant, mais bien net, et leur dit : « Ap­portez-moi du thé, car j'ai bien soif. »

Il y avait de l'eau bouillante dans le chaudron. Ivan se dépêcha de préparer le thé; le pilote avait l'air de se réveiller d'un sommeil profond et fati­gant; il était trempé de sueur, mais il éprouvait un grand soulagement.

Les deux jeunes gens ne pouvaient contenir leur joie ; cette transition subite d'un état déses­péré à une amélioration plus sensible faillit les rendre fous. Quand ils purent considérer avec plus de calme l'étendue de leur bonheur, ils tom­bèrent à genoux, et remercièrent Dieu d'un bien­fait si grand et si inattendu.

 

CHAPITRE LX

Les soins de l'amitié.

 

On prodigua au malade tous les soins possibles. Les deux jeunes gens veillèrent alternativement auprès de lui pour le maintenir dans une chaleur égale et lui donner des boissons chaudes. Un sommeil tranquille rafraîchit ses sens, et le len­demain il parut plus alerte.

Lorsque Ivan s'approcha de lui avec une tasse de thé au lait, le pilote lui demanda avec un sou­rire de contentement : « Où avez-vous pris ce lait ? »

Ils lui racontèrent que le renne avait fait un pe­tit, et qu'Ivan l'avait trait ce jour même pour la première fois.

« Mon Dieu, dit alors le pilote en joignant les mains, vous m'avez donc donné, pendant que je luttais contre la mort, un nouveau remède pour rétablir ma santé! Grâces vous en soient ren­dues! »

Dès lors le bouillon et le thé au lait formèrent la nourriture du convalescent, qui continuait toujours à éprouver une bienfaisante transpiration qu'on se garda bien d'arrêter, qu'on favorisa, au contraire, par des boissons chaudes. Deux fois par jour on lui donnait aussi du thé sucré, auquel on ajoutait un peu de rhum.

Chaque jour le malade se trouvait mieux, et il commençait déjà à demander de la nourriture. Ses jeunes amis craignaient que la viande de renne ne fût trop indigeste pour lui; ils osaient moins encore lui donner de la viande huileuse d'ours ou de poisson salé : le lait ne suffisait plus pour le rassasier.

Ils se décidèrent alors, quoique cela leur fit bien de la peine, à ôter le faon à sa mère et à le tuer.

Ce fut avec une vive satisfaction qu'ils servi­rent à leur ami un morceau de cette viande, et ils y joignirent un verre de ce vin précieux qui restait encore. Le bouillon nourrissant et la viande légère du renne, que le pilote prenait plusieurs fois par jour en petite quantité, le fortifièrent à vue d'œil. Bientôt il put rester levé pendant quel­ques heures. Peu à peu il quitta tout à fait le lit, et sentit ses forces entièrement rétablies. Les deux jeunes gens célébrèrent la guérison du bon pilote par de vives actions de grâces adressées au Seigneur.

 

CHAPITRE LXI

 

Le renne conduit à une nouvelle découverte.

La maladie et la convalescence du pilote avaient duré un mois, pendant ce temps l'époque du plus grand froid s'était écoulée, et les trois amis pou­vaient enfin se hasarder à entreprendre des tra­vaux hors de leur habitation et faire des courses plus lointaines. La viande du renne tué était man­gée , le pilote avait peu à peu consommé celle du faon. La provision de bois était aussi diminuée; les deux cousins résolurent alors d'aller seuls à la chasse des rennes; leur compagnon n'avait pas encore recouvré toute sa force, et ils avaient lieu de craindre qu'il n'éprouvât une rechute en s'exposant trop aux intempéries du climat. Il recom­manda aux deux jeunes gens de se tenir en garde contre les ours, qui, faute de nourriture à cause du grand froid et de l'épaisseur de la neige, devenaient de plus en plus féroces.

Pour lui, il s'occupait pendant ce temps des affaires domestiques. Quand il était dans la ca-verne, les deux rennes restaient toujours auprès de lui; ils étaient déjà si apprivoisés et si doux, qu'ils le suivaient partout.

Un jour que le pilote s'était arrêté quelque temps dans la caverne qui touchait à leur habita­tion, le renne femelle allait, la tête levée, le long de la paroi, et flairait comme s'il eût senti quelque chose d'extraordinaire. A la fin il s'arrêta au­près d'un trou qui se trouvait tout en haut de la voûte du rocher, et leva ses naseaux le plus pos­sible. Il commença alors à haleter et à rendre un sifflement comme s'il eût désiré ardemment quelque chose.

Le pilote remarqua cette attitude, et craignit que ce trou ne donnât en dehors du rocher, et qu'un ours ne cherchât à s'y introduire dans ce moment même. Il apprêta donc ses armes; mais il fut bientôt détrompé, lorsqu'il vit que le renne, au lieu de montrer quelque inquiétude, dressait ses pieds de devant contre la paroi pour atteindre à cette ouverture.

Il avança sa lampe et n'aperçut qu'un creux sombre dans la paroi, la même qu'ils avaient crue peu profonde quelque temps auparavant. Il essaya d'y grimper, mais en vain, la pente était trop rapide. Alors il se souvint d'avoir trouvé, il y avait longtemps, une échelle qui avait peut-être servi aux anciens habitants de la caverne pour monter jusque-là; mais elle était si vermoulue,

qu'on l'avait brûlée. Il ne douta plus qu'il n'y eût quelque comestible que le renne avait senti ; mais il ne pouvait deviner ce que c'était.

Tandis que le pilote s'épuisait, ainsi en conjec­tures et songeait aux moyens d'arriver jusqu'à ce creux, Ivan et Alexis revinrent; ils avaient fait bonne chasse. Un gros renne était jeté sur le traî­neau. Après qu'on l'eut porté dans la cabane, le pilote leur raconta ce qui s'était passé pendant leur absence. Ils tâchèrent d'arriver à l'ouverture en se soutenant les uns les autres; mais c'éfeit impossible.

Comment y monter? Avec un mât à échelons on aurait pu y parvenir ; mais le moyen de s'en procurer un? Ivan et Alexis proposèrent, aussitôt qu'ils seraient reposés, d'aller au golfe pendant qu'il faisait encore clair de lune, afin d'y chercher une pièce de bois effilée et propre à cet usage.

Ayant pris un peu de nourriture, ils se mirent en route, et revinrent bientôt avec un sapin qu'ils traînaient avec des courroies.

Ils avaient trouvé une grande vrille parmi la ferraille ; ils s'en servirent pour percer des trous dans l'arbre à environ un pied de distance; ils y passèrent en travers des bois façonnés exprès, et bientôt ils se virent possesseurs d'une espèce d'é­chelle, qui fut appuyée contre le mur. Ivan monta le premier avec la lampe, et Alexis le suivit bientôt, muni de la lanterne du vaisseau.

« Cette ouverture s'enfonce au loin dans le rocher, dit Ivan, et elle paraît aller en s'élargis- sant. »

Il ne se trompait pas. Par un orifice bas et étroit, ils pénétrèrent dans un caveau naturel, semblable à un grand four très-sec et très-propre. Tout à l'entrée se trouvaient des monceaux de mousse et de cochléaria bien secs : c'est proba­blement cette mousse que le renne avait sentie. Ils cherchèrent encore, et trouvèrent plusieurs barils rangés.

Alexis appela le pilote, lui dit ce qu'ils avaient trouvé, et lui demanda une hache ou un marteau pour ouvrir les barils. Le premier contenait de la farine encore bien conservée, un autre était rem­pli de noix, et un troisième de fèves ; tous conte­naient des provisions de bouche.

C'était une joyeuse surprise pour les trois amis, depuis si longtemps privés de cette nourriture. Il est probable que le capitaine, dernier habitant de cette cabane, y avait placé ces denrées pour les avoir toujours sous la main ; il les avait épargnées pour l'extrême besoin, et était mort avant de pou­voir les consommer.

Maintenant les naufragés pouvaient se préparer une bonne nourriture de marins. Jamais ils ne s'étaient vus si riches en provisions de bouche, et le pilote, qui savait si bien faire la cuisine, était d'autant plus réjoui de cette découverte, qu'il espérait que cette nourriture, à laquelle ils étaient habitués, contribuerait beaucoup au rétablisse­ment de ses forces.

Il eut même l'idée de cuire du pain, et, s'il ne réussit pas parfaitement avec les faibles moyens dont il pouvait disposer, il fit néanmoins une fournée qui approchait du biscuit de mer, et que les trois amis trouvaient d'autant meilleur qu'il y avait très-longtemps qu'ils étaient privés de cet aliment.

Il fit aussi une excellente soupe avec de la fa­rine et de la graisse, et, pour compléter leur repas, ils burent chacun un verre de ce bon vin dont ils avaient trouvé auprès des barils une caisse toute pleine.

CHAPITRE LXII

Des loups.

 

Ces infortunés pouvaient maintenant supporter

leur position, et étaient chaque jour plus satisfaits en la comparant avec l'état déplorable où ils se trouvèrent à leur arrivée dans cette île ; mais en même temps ils usaient modérément des dons qu'ils avaient obtenus, et réservaient toujours quelques provisions pour les besoins imprévus.

Ils réglèrent alors leurs occupations de manière à ne jamais rester oisifs. Lorsque le temps le per­mettait, Ivan et Alexis allaient à jours fixes cher­cher du bois ou bien à la chasse; le pilote soignait la cuisine et s'occupait à d'autres travaux inté­rieurs. Mais le bois était devenu beaucoup plus difficile à ramasser, parce qu'il fallait le retirer de dessous une épaisse croûte de glace. Cepen­dant , comme la neige était bien gelée, ils rame­naient plus facilement le traîneau chargé à la maison. Ils revenaient souvent de la chasse sans gibier; car il leur fallait employer beaucoup de précautions et de ruses pour approcher des rennes, qui étaient plus farouches et se tenaient en garde contre leurs persécuteurs.

Dans toutes leurs excursions, Ivan et Alexis avaient en outre à craindre la rencontre des ours, qui devenaient plus hardis et plus féroces par le manque de nourriture.

Des loups aussi se faisaient voir, et ils s'annon­çaient par d'horribles hurlements. Un jour que les deux jeunes gens étaient allés au golfe cher­cher du bois, ils entendirent plusieurs loups qui hurlaient au loin, et il leur sembla qu'ils s'ap­prochaient toujours ; mais ils n'ignoraient pas que les loups craignent beaucoup le feu. Ils en allumèrent sur leur traîneau et l'entretinrent bien vif tout le long du chemin. Les loups suivirent à quelque distance avec d'affreux hurlements jus­qu'aux environs de la cabane, et se retirèrent sans avoir osé les attaquer.

Dans la suite, des loups poussés par la faim s'approchaient souvent de la cabane et creusaient sous la neige pour en retirer les entrailles jetées comme appât aux renards ; on en tua deux, mais leur peau seule était bonne à quelque chose, et la chair fut abandonnée sous la neige.

 

CHAPITRE LXIII

Attaque de cinq ours.

On dit ordinairement que la viande de loup n'est mangée d'aucun autre animal que des loups eux- mêmes, et pourtant les trois amis remarquèrent, après quelques jours, que les cadavres jetés étaient tous dévorés ; plus tard ils eurent la conviction que des ours s'en étaient nourris, poussés proba­blement par l'excès de la faim.

Un soir qu'ils étaient couchés et tranquillement endormis, le pilote, dont le sommeil n'était pas aussi profond que celui de ses compagnons, fut réveillé vers-minuit par un bruit qu'il prit d'abord pour le mugissement du vent ou le hurlement des loups ; mais bientôt il distingua le rauque aboie­ment des ours.

Craignant que ces animaux, qui paraissaient nombreux, ne parvinssent à enfoncer la porte de l'habitation, il éveilla les deux jeunes gens. Comme depuis longtemps ils n'avaient pas été inquiétés par les ours, ils avaient négligé de déblayer le fossé, dont la neige était en ce moment couverte d'une si épaisse croûte de glace, que les ours, sans l'enfoncer, pouvaient passer dessus et arri­ver à la cabane.

Ivan ouvrit les lucarnes pour voir ce qui se pas­sait dehors. L'air était calme, mais très-froid. La neige brillait à la lueur de l'aurore boréale ; cinq ours affamés s'avançaient vers le fossé. Les trois amis saisirent promptement leurs fusils ; ils ajus­tent, tirent, et deux ours tombent ; mais bientôt ils se relèvent et continuent leur marche en poussant des hurlements affreux. Les autres qui n'étaient pas blessés hésitèrent, s'arrêtèrent un instant; puis ils s'élancèrent avec plus de rage encore, sautèrent dans le fossé, plus d'à moitié rempli de neige, et tâchèrent de grimper sur la pente intérieure jusque dans la cour.

Les habitants avaient, pendant ce temps, rechargé leurs fusils; ils tirèrent, et atteignirent un ours si bien, qu'il resta sur la place. Alors les deux autres qui étaient blessés se jetèrent sur celui-ci et se mirent à le déchirer. Il n'était que grièvement blessé, et se défendait contre ses deux agresseurs; la lutte dura si longtemps, que les assiégés purent charger et décharger plusieurs fois leurs fusils. Chacun des trois ours avait reçu1 tant de balles, qu'il ne pouvait plus se défendre; ces féroces animaux n'en étaient que plus achar­nés l'un contre l'autre.

Cependant les deux autres ours, ayant, après beaucoup d'efforts, gravi le talus du fossé, étaient entrés dans l'intérieur de la cour, et paraissaient être devenus plus furieux par les fréquents coups de fusil et les blessures de leurs camarades. Les trois amis leur envoyèrent quelques balles; tous visèrent le même ours, qui reçut deux coups de feu dans la tête et tomba. Trois autres coups de feu achevèrent de tuer cette énorme bête, qui se roula et se tordit longtemps dans son sang avant d'expirer.

Le cinquième ours, qui n'avait encore reçu au­cune balle, avait cependant pénétré avec rage jusqu'à la porte de la cabane, où il devenait im­possible de le viser. Il frappait avee force contre cette porte, et, s'y appuyant de tout le poids de son corps, tâchait de l'enfoncer; les trois amis craignaient déjà qu'elle ne se brisât sous l'effort.

En vain ils frappèrent avec leurs poings et les haches contre la porte pour effrayer l'ours et le mettre en fuite ; son odorat lui disait qu'il y avait des hommes et des rennes, et sa faim furieuse le rendait aveugle et sourd à tout danger.

Ivan et Alexis avaient bien peur, et le pilote dit qu'il n'y avait qu'un moyen de se débarrasser de leur ennemi, c'était de le tuer dans un combat corps à corps.

Le pilote et Ivan se saisirent donc de leurs piques, et Alexis, avec sa lourde hache, devait ouvrir promptement la porte, de manière qu'il se trouvât derrière elle. Les deux premiers devaient marcher à la rencontre de l'ours, lui enfoncer leurs piques dans le corps, et Alexis l'assommer d'un coup de hache. Ces dispositions arrêtées, Alexis ouvrit brusquement la porte au moment où l'ours s'appuyait pesamment contre elle; man­quant d'appui, il .tomba en dedans ; mais il se releva aussitôt et marcha droit au pilote. Celui-ci s'avança d'un pas et lui enfonça sa pique jusqu'au manche dans le corps; de son côté, Ivan lui perça le ventre ; l'ours tomba et reçut en même temps d'Alexis un coup si violent sur la tête, qu'il ne put plus se relever. Le pilote et Ivan saisirent aussi leurs haches et frappèrent avec Alexis si vigou­reusement , que le crâne de l'ours fut bientôt fra­cassé.

« Nous avons échappé à un grand danger, dit le pilote, et cela aurait pu mal finir; mais Dieu nous a protégés, rendons-lui-en grâces.

« Nous nous sommes rendus, du reste, cou­pables d'une grande imprudence, continua-t-il, et qui aurait pu nous être bien funeste. Nous n'a­vons pas déblayé notre fossé, et les ours devien­nent toujours plus hardis par la faim. Il faut avant tout réparer cette négligence, » Les deux jeunes gens craignirent qu'un trop long séjour à l'air, qui était très-froid, ne nuisît au pilote. Ils voulurent donc faire ce travail à eux seuls, pendant que lui s'occuperait des ours dans la maison.

Après beaucoup d'instances, il y consentit, et l'on porta les cinq ours dans la caverne.

Les deux jeunes gens se mirent à leur travail dans le fossé ; toute la neige fut jetée sur le mur intérieur, de manière à former un rempart encore plus élevé que le dernier. Ils le taillèrent à pic avec la bêche , puis répandirent de l'eau dessus, de sorte que cela faisait une muraille de glace qu'il était impossible aux ours de franchir.

Il se présenta encore souvent des ours, quel­quefois même plusieurs de compagnie, qui arri­vaient jusqu'au fossé; mais ils ne pouvaient plus approcher de la cabane.

Il devenait très-dangereux pour les naufragés d'aller chercher du bois ou bien de chasser ; heu­reusement qu'ils étaient assez bien fournis de provisions de toute espèce pour attendre une saison plus douce, où les bêtes féroces se retirent dans les autres contrées et où les ours s'en vont vers la mer. Ils restaient ainsi le plus souvent dans leur cabane ou dans la cour.

 

CHAPITRE LXIV

L'hiver continue.

Ainsi se passèrent encore quatre semaines. Il faisait toujours un froid excessif, et la sombre nuit qui durait depuis plus de quatre mois n'était que rarement éclairée par la lune ou l'aurore bo­réale. Pendant ce temps on était obligé de fermer non-seulement la porte , mais aussi les lucarnes, car autrement il eût été impossible d'avoir chaud, même auprès du poêle presque rouge ; et, quoique le plus grand froid fût déjà passé, les murs se couvraient de givre sitôt qu'on ouvrait la porte ou une lucarne; ce qui concentrait dans la cabane et les deux cavernes un air méphitique qui pou­vait avoir la plus fâcheuse influence sur la santé des habitants.

Ils étaient donc obligés de sortir souvent dans la journée pour respirer l'air frais, auquel ils pouvaient rester plus longtemps exposés, parce que le froid devenait moins piquant, et qu'ils s'en garantissaient en s'enveloppant de fourrures.

Le fourrage pour les rennes tirait à sa fin, et les amis se virent bientôt obligés d'aller presque tous les jours fouiller dans la neige pour recueillir de la mousse, ce qui devenait un travail fort pénible, car la neige était couverte d'une épaisse croûte de glace qu'il fallait fendre à coups de hache; en outre, ils n'osaient pas s'éloigner beaucoup de la maison, les fréquentes visites des ours leur faisant une loi d'être toujours armés et de se tenir sur leurs gardes.

Du reste, l'exercice en plein air leur faisait beaucoup de bien, et quand ils étaient contraints, à cause de l'épaisseur de la neige ou d'un redou­blement de froid, qui cependant ne durait déjà plus aussi longtemps, de rester pendant quelques jours à la maison, ils se sentaient une pesanteur par tout le corps, et une noire mélancolie s'em­parait d'eux.

Quoique leur position fût très-supportable en comparaison des premiers temps de leur séjour sur cette île, la longue durée de l'hiver et de la nuit leur causait un ennui profond ; ils soupiraient après la belle saison, qui pourrait enfin leur ame­ner un vaisseau qui les tirât de cette solitude.

Tel est l'homme : dès qu'il est délivré d'un grand souci et qu'il se trouve dans une position plus commode, il méprise le bien dont il a la jouissance paisible , et se hâte de former de nou­veaux désirs dont l'accomplissement ne lui lais­sera plus de repos.

 

CHAPITRE LXV

Grande tempête.

 

Une nuit, le pilote fut réveillé par un bruit terrible ; il crut d'abord que c'étaient encore des ours et des loups qui s'approchaient, et il réveilla ses compagnons pour se préparer à une commune défense. Ivan entr'ouvrit la porte pour tâcher de reconnaître à quels ennemis ils allaient avoir affaire ; mais un violent coup de vent, qui le ren­versa presque, lui apprit que la cause du bruit était une horrible tempête qui venait d'éclater. Le ciel était couvert de sombres nuages, la neige tombait en gros flocons mêlés de pluie, et péné­trait par les lucarnes jusque dans la cabane. Le vent était si furieux, qu'il semblait que la terre tremblait sur ses fondements, et que les rochers allaient être renversés.

Ivan et Alexis étaient très-inquiets ; jamais ils n'avaient vu chose pareille. Le craquement de la glace sur la mer et le bruit des vagues augmen­taient encore leur frayeur ; quant au pilote, qui connaissait ces phénomènes du pôle nord, il ne manifesta ni peur ni étonnement, et en conçut, au contraire, de bonnes espérances. Il savait que la transition de l'hiver à l'été s'annonce par des tem- pêtes extraordinaires; aussi, lorsque les deux jeunes gens le regardèrent avec inquiétude et cherchèrent à lire sur son visage ce qu'ils avaient à craindre ou à espérer, cet homme pieux leur dit : « Dieu est tout-puissant, et les forces de la nature sont terribles dans leur choc. Le coupable tremble à ces fortes commotions; mais le Sei­gneur n'annonce par là que des bienfaits. Le mu­gissement du vent nous promet l'approche du jour et l'arrivée de l'été; il soulève les vagues sous leur couverture de glace pour la briser ; il pousse glaçons contre glaçons pour les écraser. Livrons-nous à la joie; car ces phénomènes, qui excitent vos craintes, annoncent que l'été arrivera bientôt, et que nous approchons de la réalisation de nos désirs. La mer sera dégagée des glaces ; les vaisseaux se rendront à la pêche de la baleine et pourront nous sauver. Confions-nous à Dieu, et prions-le qu'il ait pitié de nous, et qu'il nous envoie un libérateur. »

Les deux jeunes gens levèrent leurs yeux et leurs mains vers le ciel, et tous restèrent absor­bés pendant quelques instants dans de pieuses pensées; et l'espoir d'une prochaine délivrance ramena le calme dans leur cœur.

 

CHAPITRE LXYI

Une baleine.

 

La tempête dura six jours, pendant lesquels il fut presque impossible de mettre le pied hors de la cabane ; c'était dans la première moitié du mois de mars. Enfin le ciel s'éclaircit, et la lune se mon­tra en forme de faucille derrière les pointes de rochers; elle entrait dans le premier quartier.

Ivan et Alexis profilèrent des premiers jours de calme qui succédèrent aux terribles convulsions de la tempête pour aller visiter le golfe et y cher­cher du bois. Le bord de la mer offrait l'aspect le plus triste et le plus effrayant ; les masses de glaçons jetés sur le bord, brisées et accumulées par les efforts du vent, affectaient les formes les plus bizarres, et le demi-jour qui les éclairait prêtait encore à leurs figures gigantesques et fan­tastiques quelque chose de plus extraordinaire.

En approchant de la rive, les deux jeunes gens aperçurent au milieu des pointes aiguës de la glace une masse noirâtre qu'ils prirent d'abord pour la carène d'un bâtiment renversé. Profondé­ment émus à cette vue, ils ne purent s'empêcher de songer aussitôt à leurs compagnons de la Ju- non, et tremblèrent que ce débris de naufrage ne vînt leur .révéler la fin malheureuse du capitaine anglais et de son équipage. Ils résolurent aussitôt d'aller reconnaître de plus près cet objet, qu'ils ne distinguaient encore que vaguement, et de s'assurer de sa nature.. La route était difficile et périlleuse pour parvenir jusque-là; les glaces, si récemment agitées par les chocs violents de la tempête, présentaient de nombreuses anfractuosités, et même laissaient dans quelques endroits des espaces où la mer n'était pas glacée. Mais les jeunes amis étaient accoutumés à vaincre bien des obstacles et à ne plus redouter les dangers ; d'ail­leurs l'impétueux Ivan n'était arrêté par aucune appréhension quand son imagination ardente était excitée, et Alexis, après avoir fait quelques obser­vations, suivit son compagnon, résolu à ne pas le laisser courir seul les chances de cette périlleuse excursion.

En approchant de l'objet qui avait excité si vi­vement leur curiosité, ils se sentaient presque

suffoqués par une odeur forte et désagréable qui leur était inconnue; ils continuèrent cependant leur route en s'attachant aux pointes aiguës des glaces, et en se soutenant au moyen des pioches et des pelles qu'ils avaient apportées pour arra­cher les arbres de la terre, à laquelle la gelée les avait attachés. Quelle ne fut pas leur surprise lors­qu'ils reconnurent que ce qu'ils avaient pris pour un navire n'était autre chose qu'une énorme baleine échouée au milieu des glaces ! Ce monstrueux cétacé, qui pouvait avoir soixante pieds de longueur, semblait mort depuis quelques jours, et exhalait une odeur à peine supportable. Ils ne laissèrent pas de poursuivre leur marche dangereuse jus­qu'auprès de l'immense animal, et examinèrent avec étonnement sa structure gigantesque et la grosseur de sa tête, qui formait au moins le tiers de sa masse totale. Ils touchèrent sa peau, noire et lisse comme celle d'un anguille; ils trouvèrent qu'elle était moelleuse, et que la graisse qu'elle recouvrait était assez molle pour que la main s'en­fonçât tout entière dans cette substance dénuée de consistance ; ils remarquèrent un nombre considérable de mollusques et de coquillages qui s'étaient attachés sur la peau de la baleine, et qui semblaient vivre à ses dépens. Enfin ils songè­rent à la retraite, et s'éloignèrent avec les mêmes peines et les mêmes précautions qu'ils avaient prises pour pénétrer jusque-là. Ils s'empressèrent ensuite d'aller faire part de leur découverte à leur compagnon resté à la maison.

Celui-ci ne montra pas beaucoup d'étonnement en entendant le récit d'Ivan et d'Alexis ; il savait qu'il n'est pas rare de voir ces cétacés jetés sur le rivage par la tempête, soit qu'ils soient morts d'avance et que le flux les pousse vers la rive, soit que le choc des glaçons et le tumulte des flots les étourdissent et les précipitent vivants à terre, où ils meurent bientôt. Les habitants du Kamtchatka regardent comme de bonnes aubaines ces évé­nements, qui leur assurent pour longtemps une nourriture abondante et qui leur coûte peu de peine. Ces peuples, en effet, font d'excellents re­pas de la viande coriace de la baleine, et même de sa graisse huileuse. Toutefois ces présents que la mer leur envoie leur sont quelquefois funestes ; en effet, certains habitants des côtes tuent les ba­leines en leur lançant des flèches empoisonnées ; si celle dont on mange est morte de cette manière, la nourriture qu'on en tire peut occasionner les plus graves accidents. On a vu plus d'une fois tous les membres d'une peuplade dangereusement malades et mourir en grand nombre pour avoir mangé cet aliment dangereux.

Le pilote se trouva entraîné, par la conversa­tion qui s'éleva à ce sujet entre lui et ses jeunes amis, à leur faire une description complète de la baleine ; il était parfaitement instruit à cet égard,

par suite des voyages multipliés qu'il avait faits sur des bâtiments destinés à la pêche de ce cé- tacé.

« La baleine, leur dit-il, est un des plus mons­trueux poissons que l'on rencontre dans la mer, et est rangée au nombre des cétacés dit souf­fleurs. Le caractère qui la distingue principale­ment est de n'avoir aucune espèce de dents. Sa tête, qui est énorme, comme vous l'avez remar­qué, est presque entièrement remplie par l'im­mense cavité de sa bouche, où dix à douze hommes pourraient facilement se tenir debout. Ce vaste réservoir est formé d'os maxillaires très-gros : ce sont ceux de la mâchoire supérieure qui soutien­nent cette substance cornée divisée par lames que l'on nomme fanons, ou plus vulgairement côtes de baleine; ces espèces d'os, qui servent de dents à l'animal, sont de couleur brune, noire et jaune, avec des raies de diverses couleurs. Il se trouve des baleines qui ont des côtes d'un bleu clair, ce qui les fait croire jeunes. Cette substance dure est garnie partout de poils longs et rudes, ou plu­tôt ce sont les fanons mêmes qui sont composés de filaments qui s'effilent et se terminent en filets minces comme des crins. Chaque côté de la mâ­choire supérieure est garni de deux cent cinquante côtes ; les plus fortes se trouvent au milieu, et ont jusqu'à douze et quinze pieds de long.La mâchoire inférieure est dépourvue de fanons ; elle est entourée par de grandes côtes osseuses de couleur blanche et supporte la langue, masse de graisse molle et spongieuse, de couleur blanche, mais bordée de taches noires.

Sur la tête de la baleine, au-dessus des yeux et des nageoires, s’élève une forte loupe qui a deux ouvertures par lesquelles l’animal rejette l’eau avec beaucoup de force. Le bruit de ce mouvement , qui se fait entendre de fort loin, ressemble à celui du vent qui s’engouffre dans une caverne. La baleine ne rejette jamais l’eau avec plus de force que lorsqu’elle est blessée et le bruit qu’elle fait alors ressemble à celui d’une mer agitée. Beaucoup au-dessous de cette loupe, et presque au coin de la bouche, sont les yeux qui ne sont pas plus gros que ceux d’un bœuf, et qui sont garnis de poils. Immédiatement derrière les yeux, et par conséquent près du coin de la bouche, se trouvent les nageoires d’une grandeur proportionnée à l’animal, couvertes d’une peau épaisse, noire et marbrée de raies blanches. Après avoir coupé les nageoires, on tire au-dessous de la peau des os qui ressemblent à une main d’homme ouverte dont les doigts sont étendus. Les intervalles des jointures ofrrent des nerfs très-roides, qui rebondissent quand on le jette à terre avec force. La baleine n’ayant que deux nageoires, s’en sert à peu près comme d’aviron, et nage comme une chaloupe à deux rames. La tête est immédiatement jointe au corps, qui , formant une courbure semblable à celle des quilles de bâtiments, se rétrécit et se termine par une queue horizontale, douée d’une grande force et divisée en deux lobes égaux.

   La couleur de ces animaux est fort belle au soleil, et les petites ondes dont leur peau est miroitée leur donne l’éclat de l’argent ; mais il y a peu d’uniformité dans sa couleur ; on en voit de marbrées de blanc et de noir, ou de jaune et de noir ; d’autres sont entièrement noires ; mais on distingue encore des endroits d’un noir brillant et d’autres d’un noir mat.

   Elles nagent avec une extrême vitesse leur mouvement se composent de paraboles décrites dans l’eau par l’effet des coups que leur queue, horizontale, frappe sur l’eau. Quand une baleine fuit, on voit alternativement sa tête, son dos et sa queue ; puis tout disparaît pour revenir plus loin à la suface avec le même mouvement.

Malgé sa force considérable, ce monstre marin a des ennemis redoutables : celui qu’il craint le plus est le poisson à scie, nommé plus ordinairement l’espadon ou l’épée. jamais ils ne se rencontrent sans combat ; et c’est ordinairement l’espadon qui est l’agresseur. Quelquefois deux de ces animaux se joignent contre une baleine. Comme elle n’a pour arme offensive et défensive que sa queue, elle plonge sa tête, et lorqu’elle peut frapper son ennemi, elle l'assomme d'un coup ; mais il est fort adroit à l'éviter, et, fondant sur elle, il lui enfonce son arme dans le dos. Sou­vent il ne la perce point jusqu'au fond du lard, et la blessure est légère. Chaque fois qu'il s'élance pour la frapper, elle plonge ; mais il la poursuit dans l'eau et l'oblige de reparaître : alors le combat recommence,- et dure jusqu'à ce qu'il la perde de vue. Elle bat toujours en retraite, et nage mieux que lui à fleur d'eau. Les baleines qui ont été tuées par des espadons sentent si mauvais, que l'odeur s'en répand fort loin. On dit que les espadons et d'autres poissons du même genre sont extrême­ment friands de la langue de la baleine, et s'ef­forcent même de la dévorer sur l'animal vivant. Pour cela, l'un d'eux cherche à s'introduire la tête la première dans la bouche mal défendue de la baleine, et quand il est saisi entre ses deux mâ­choires, il y reste faisant l'office d'un coin, tandis que les autres, agrandissant l'ouverture, pénètrent dans la bouche et dévorent la langue. La baleine meurt ensuite dans d'horribles convulsions.

Après ces détails, le pilote ajouta : « Demain nous irons tous ensemble voir si nous pouvons tirer quelque parti de cette baleine avant qu'elle se corrompe, et que les ours, les loups et les morses en fassent leur pâture; je pourrai vous donner encore quelques détails qui vous intéres­seront sur la pêche dont cet animal est l'objet. »

 

CHAPITRE LXVI

La pêche de la baleine.

 

Le lendemain, les trois compagnons d'infortune, munis des ustensiles que le pilote avait jugés né­cessaires, se rendirent auprès du monstre échoué. Ne pouvant songer à dépecer cet immense animal avec les faibles moyens qui étaient à leur disposi­tion, ils se contentèrent de percer son épaisse peau dans plusieurs endroits ; en plongeant des instru­ments aigus dans la couche de graisse qui se trouvait entre la peau et la chair, ils en firent sor­tir une grande quantité d'huile, qu'ils recueillirent dans de petits barils et dans des peaux cousues qu'ils avaient apportées dans ce dessein : ils en détachèrent aussi à coups de hache quelques gros morceaux de graisse pour les faire fondre, et en tirer un aliment précieux pour leur lampe. Les provisions qu'ils avaient maintenant avec une cer­taine abondance leur firent dédaigner la chair de cet animal, qui est de fort mauvais goût; d'ailleurs ils étaient déjà assez chargés de dépouilles enle­vées à ce cétacé pour ne pouvoir rien prendre de plus. Ils abandonnèrent donc le reste aux bêtes fauves et à de grands oiseaux de proie qu'ils voyaient déjà planer sur leurs tètes.

Pendant le cours de cette opération, et lors­qu'ils furent rentrés dans leur cabane, le pilote leur donna sur la pêche de la baleine un grand nombre de renseignements que nous allons résu­mer ici.

Les Basques, ou plutôt les marins de la Biscaye, passent généralement pour avoir osé les premiers déclarer la guerre à la reine des mers ; au moins l'habileté qu'ils acquirent dans cette pêche dan­gereuse, et l'audace qu'ils y déployèrent, leur donnèrent-elles à cet égard une réputation telle, que toutes les nations qui voulurent tenter ce commerce fructueux allèrent chercher parmi eux des harponneurs, frondeurs, capitaines et timo­niers. Les Hollandais et les Anglais furent les premiers à réaliser de grands bénéfices au moyen de cette pêche ; depuis, les Américains les ont au moins égalés par le développement donné à ce genre d'entreprise. Les Français s'y sont livrés des derniers; néanmoins, de 1785 à 1793, cent quatorze navires entraient en France avec trente- un mille tonneaux d'huile. Depuis cette époque, les armateurs des ports français n'ont pas cessé d'augmenter leurs entreprises de ce genre.       

Cette navigation longue et périlleuse exige des bâtiments fortement construits et d'un gréement solide, des équipages nombreux et hardis, enfin un matériel considérable approprié à leur desti­nation. Aussitôt qu'on aperçoit une baleine, ou qu'on l'entend de loin souffler et rejeter l'eau, tous les pêcheurs se jettent dans leurs chaloupes. Chaque chaloupe contient ordinairement six hom­mes, et quelquefois sept, suivant sa grandeur. Elles s'approchent de la baleine à force de rames, et le harponneur, qui est sur l'avant, lance le harpon qu'il a devant lui. C'est ordinairement près des ouïes et des nageoires, ou dans le milieu du dos, que l'on tâche de fixer le fer. Le fer du harpon a, par l'extrémité, la forme d'une flèche avec deux tranchants; le derrière en est épais, pour qu'il ne puisse couper de ce côté ni se détacher. Cet instrument est garni d'un manche en bois ; les meilleurs sont ceux qui peuvent plier sans se rompre.

La baleine ne se sent pas plutôt blessée, qu'elle plonge avec une incroyable vitesse, tirant la corde attachée au harpon avec une force telle, que l'a­vant de la chaloupe se trouve au niveau des flots, et qu'elle l'entraînerait, même au fond, si l'on n'avait une extrême attention à filer continuelle­ment la corde. Chaque chaloupe est fournie d'un monceau de cordes, divisé en quatre ou cinq rou­leaux, dont chacun en contient depuis quatre-vingts jusqu'à cent brasses. A mesure que la ba­leine s'enfonce, on lâche plus de corde, et, si la chaloupe n'en a pas assez, on a recours à celle des autres. Les pêcheurs prennent un soin extrême qu'au moment où la baleine s'enfonce, leur grande corde ne se mêle ou n'avance trop d'un côté ; sans cette attention, la chaloupe serait infaillible­ment renversée. La corde doit filer directement par le milieu de la chaloupe, et le harponneur mouille sans cesse, avec une éponge, le bord qu'elle touche en passant, dans la crainte qu'un mouvement si rapide n'y mette le feu. Les autres y veillent aussi, tandis qu'un matelot expéri­menté, qui est sur l'arrière pour gouverner la chaloupe avec son aviron, observe de quel côté la corde file, et se règle sur son mouvement; on peut dire sans exagération que la chaloupe, ainsi entraînée à la remorque par l'animal blessé, court plus vite que le vent.

On suit ainsi la baleine blessée jusqu'à ce qu'elle ait épuisé ses forces et qu'elle meure, ou du moins jusqu'à ce qu'elle se trouve hors d'état de fuir plus loin; quelquefois elle emporte avec elle jus­qu'à deux mille brasses de corde. Si l'animal s'engage dans les glaces, on le suit par le chemin qu'il s'ouvre; mais s'il se retire sous une île flot­tante de glaces, il faut souvent renoncer à l'avoir, arracher le harpon de sa blessure à force de bras, ou couper la corde.

Pendant qu'une baleine est accrochée, toutes les autres chaloupes rament devant celle d'où le coup est parti lorsqu'elle se ralentit, et tirent quelquefois la corde pour connaître à sa roideur le degré de force qui reste à l'animal. Lorsqu'elle paraît lâche et qu'elle ne fait pas pencher l'avant de la chaloupe, on ne pense qu'à la retirer. Un des pêcheurs la remet en rond à mesure qu'on la tire, pour être en état de la filer avec la même facilité si la baleine recommençait à fuir. On ob­serve aussi de ne pas trop lâcher de corde à celles qui fuient au niveau de l'eau, parce qu'en s'agi- tant elles pourraient l'accrocher à quelques roches et faire sauter le harpon. Des baleines mortes, ce ne sont pas les plus grasses qui s'enfoncent aus­sitôt ; on remarque, au contraire, que plus elles sont maigres, plus elles vont vite au fond, quoi­qu'elles reviennent sur l'eau quelques jours après. Mais on n'attend point que celles qui disparais­sent ainsi remontent d'elles-mêmes, et l'effort de tous les pêcheurs se réunit pour les conduire au vaisseau, qui s'approche lui-même et suit ses chaloupes autant qu'il le peut. Une baleine morte depuis quelques jours est d'une saleté et d'une puanteur insupportables : sa chair se remplit de vers longs et blancs. Plus elle demeure dans l'eau, plus elle s'élève ; la plupart se découvrent d'un à deux pieds. A quelques-unes on voit la moitié du corps; mais alors elles crèvent avec un bruit extraordinaire. Leur chair fermente; il se fait de si grands trous au ventre, qu'une partie des boyaux en sort. La vapeur qui s'en exhale enflamme les yeux et n'y cause pas moins de douleur que si l'on y avait jeté de la chaux vive.

Des baleines qui remontent en vie sur l'eau après avoir été harponnées, les unes paraissent seule­ment étonnées, les autres sont farouches et fu­rieuses. On a besoin alors d'une extrême précau­tion pour s'en approcher; car, pour peu que l'air soit serein, une baleine entend le mouvement des rames. Dans cet état, on lui lance un nouveau harpon, quelquefois deux, suivant l'opinion que l'on a de ses forces ; ordinairement elle plonge de nouveau. Cependant quelques-unes se mettent à nager au niveau de l'eau, en jouant de la queue et des nageoires. Si dans ce mouvement la corde s'entortille autour de la queue, le harpon en est plus ferme, et l'on ne craint pas qu'il se détache.

Les baleines blessées rejettent l'eau de toutes leurs forces; on les entend d'aussi loin que le bruit du gros canon; mais lorsqu'elles ont perdu tout leur sang ou qu'elles sont tout à fait lasses, elles ne rejettent l'eau que faiblement et comme par gouttes. Le bruit ne ressemble plus qu'à celui d'un flacon vide qu'on tiendrait sous l'eau pour le remplir; ce changement prouve qu'elles vont mourir.

S'il arrive qu'un harpon se brise ou se détache, les pêcheurs d'un autre vaisseau qui s'en aper­çoivent ne manquent pas de lancer leur propre harpon, et lorsqu'ils ont accroché la baleine, elle leur appartient. Quelquefois une baleine est frappée en même temps de deux harpons lancés par deux vaisseaux différents. Alors les deux vais­seaux y ont un droit égal, et chacun en obtient la moitié. Toutes les chaloupes qui accompagnent celle d'où le harpon est lancé attendent que la baleine remonte, et doivent prêter la main pour la tuer à coups de lance. Ce temps est toujours le plus dangereux; car la chaloupe qui a lancé le harpon, quoique entraînée par la baleine, s'en trouve ordinairement fort éloignée; au lieu que les autres qui viennent la frapper de leurs lances sont comme sur elle, ou du moins à ses côtés, et ne peuvent guère éviter d'en recevoir de très-rudes coups, suivant ses mouvements et ses agitations. Sa queue et ses nageoires battent si furieusement l'eau, qu'elles la font sauter et la répandent comme en poussière. Elle peut d'un coup de sa queue briser une chaloupe, mais les grands vais­seaux n'ont rien à redouter de son choc; elle-même, au contraire, en souffre beaucoup. Les lances sont composées d'un bois d'environ deux brasses de longueur, et d'un fer pointu long d'une brasse, qui doit être médiocrement trempé, afin qu'il puisse plier sans se rompre. Après avoir en­foncé la lance, on la remue de divers côtés pour rendre la blessure plus large. Il arrive quelquefois que toutes les lances de trois ou quatre chaloupes demeurent enfoncées dans le corps d'une baleine.

Un autre mode a été quelquefois usité par les pêcheurs de la mer du Nord. On lance sur la ba­leine des harpons libres qui portent le nom du navire en chasse; la baleine blessée s'enfuit em­portant avec elle le fer qui l'a percée : elle perd tout son sang et meurt quelques jours après. Les baleiniers qui trouvent son cadavre en tiennent compte au navire dont le nom est inscrit sur le harpon. Si plusieurs bâtiments l'ont harponnée, un conseil de capitaines l'adjuge au navire dont le harpon paraît lui avoir fait une blessure mortelle.

Aussitôt que l'animal est mort, on lui coupe la queue, parce qu'étant transversale, elle retarderait la course de la chaloupe. On en fait de la colle- forte, ainsi qu'avec les nageoires. On attache en­suite la baleine à l'arrière d'une chaloupe, qu'on amarre elle-même à la queue de quatre ou cinq autres, et l'on retourne au vaisseau dans cet ordre. En y arrivant, la baleine y est attachée avec des cordes, la tête vers la poupe, et l'autre extrémité vers la proue. Le premier soin est d'aller aux mâ­choires de l'animal pour lui enlever ses fanons, qu'on élève sur le vaisseau au moyen d'un cabes­tan. Cet objet seul vaut tout le reste de la baleine. On lui tranche la langue, et l'on dépouille ensuite tout le corps de sa graisse. Les pièces se coupent par tranches dans toute la longueur de son corps, et les matelots qui sont à bord les mettent ensuite en morceaux carrés d'un pied de grandeur, puis en morceaux plus petits qu'on jette dans des ton­neaux. On se sert pour cette opération de grands couteaux longs de cinq à six pieds. Ceux qui mar­chent sur la baleine pour la dépecer ont de grandes bottes garnies en dessous de pointes aiguës, pour ne pas glisser sur cette peau lisse et grasse. La graisse de la baleine est blanche dans les unes, jaune dans les autres, et rouge dans quelques-unes. La blanche est remplie de petits nerfs, et ne rend pas tant d'huile que la jaune : celle-ci passe pour la meilleure. Quand la graisse est entièrement en­levée, la carcasse de la baleine, plongeant de son propre poids, disparaît aux cris de joie de tous les pêcheurs. Cependant, peu de jours après, cette carcasse, enflée au fond des eaux, surnage en­core et vient servir de pâture aux poissons, aux oiseaux et aux ours, qui s'en régalent à l'envi.

Le bâtiment gagne ensuite quelque havre, ou s'amarre aux glaces solides, et l'on procède à la fonte de la graisse, qui avait été jetée à fond de cale. Quelques pêcheurs font cette opération sur les vaisseaux; mais la crainte des incendies fait préférer en général une relâche sur un rivage quelconque. Souvent les baleiniers s'arrêtent pour cet objet sur les côtes du Spitzberg. On peut lais­ser la graisse fermenter dans les tonneaux et se convertir elle-même en huile ; mais le plus ordi­nairement on la met dans une grande cuve, d'où elle est jetée dans une chaumière large et plate. Après l'avoir fait frire sur un fourneau, on la puise avec de petits chaudrons, on la jette dans un grand tamis qui ne donne passage qu'aux parties liquides, et tout le reste est abandonné. Le tamis se met sur une grande cuve à demi pleine d'eau, où l'huile se refroidit, s'éclaircit et dépose au fond ce qu'elle a d'impur. Il ne reste que l'huile pure et nette, qui nage sur l'eau comme toute autre huile. De la grande cuve on la fait couler par un tuyau dans une autre cuve de même grandeur, et de celle-ci dans une troisième, toutes deux à demi pleines d'eau, pour s'y clarifier encore plus. Enfin elle passe dans un quatrième vaisseau, d'où elle n'est retirée que pour remplir les barils qui servent à la conserver. La perte que l'on fait sur la graisse en la faisant frire est d'environ vingt pour cent.

La pêche que l'on vient de décrire se fait par les Européens; mais les divers peuples qui habitent les côtes où se trouve la baleine ont diverses ma­nières de s'emparer de ce monstrueux poisson. Les Groënlandais, quand ils vont à la pèche de la baleine, se revêtent de leurs plus beaux habits; car, disent leurs jongleurs, si quelqu'un avait des habits sales ou qui eussent touché par malheur à quelque corps mort, la baleine s'échapperait, ou, fût-elle morte, ne reparaîtrait plus sur l'eau.

Les femmes sont aussi de la partie, et leur affaire est de tenir prêtes les casaques de mer, ou de rac­commoder les bateaux, qui sont garnis de cuir et de peaux. On va sans crainte au-devant du monstre, hommes et femmes dans des bateaux : on lui jette des harpons où sont suspendues des vessies faites de grandes peaux de veaux marins, qui embar­rassent ou soutiennent la pesante baleine, de façon qu'elle ne peut plonger jusqu'au fond. Lorsqu'elle est fatiguée de vains efforts, on l'accable, on l'achève à coups de lance. Alors les hommes se jettent à l'eau avec leurs casaques de chien marin, où les bottes, le corps et le capuchon tiennent ensemble, exactement cousus. Enveloppés ainsi jusque par-dessus la tête, ils ont l'air d'autant de chiens de mer qui courent autour du monstre, sans crainte de se noyer, cet habillement étant une espèce de scaphandre, avec lequel ils peuvent même se tenir debout et marcher dans l'eau. On coupe les barbes et fanons fort adroitement avec d'assez mauvais couteaux ; puis ils tranchent et taillent la baleine tous à la fois, hommes, femmes, enfants, pêle-mêle ou les uns sur les autres, pour avoir part au butin; car, ne fût-on que spectateur, on a des droits à partager les dé­pouilles. Malgré tout ce désordre, ils ont une grande attention à ne pas se blesser ou se couper les uns les autres, et cependant personne ne revient de la pêche sans quelque blessure.

Les Kamschatdales ont trois manières de prendre des baleines. Au midi, l'on se contente d'aller avec des canots leur lancer des flèches empoisonnées, dont elles ne sentent la blessure qu'au venin, qui les fait enfler promptement, et mourir dans des douleurs et des mugissements épouvantables. Au nord, vers le 60e degré, les Oliontores, qui habi­tent la côte orientale, prennent les baleines avec des filets faits de courroies de cheval marin, qui sont larges comme la main. On les tend à l'em­bouchure des baies. Arrêtés par un bout avec de grosses pierres, ces filets flottent au gré de la mer, et les baleines qui poursuivent les poissons vont s'y jeter et s'y entortiller de façon à ne pouvoir s'en débarrasser. Les Oliontores s'en approchent alors avec des canots, et les enveloppent de nou­velles courroies avec lesquelles on les tire à terre pour les dépecer. Les Tchouktchi, qui sont à cinq degrés plus au nord, pèchent la baleine comme les Européens, c'est-à-dire avec des harpons. Cette pêche est si abondante, qu'ils négligent les baleines mortes que la mer leur donne gra­tuitement. Ils se contentent d'en tirer la graisse, qu'ils brûlent avec la mousse, faute de bois.

Achevons en citant un fait qui intéresse d'une manière toute particulière la science de la géo­graphie. On assure avoir trouvé sur la côte du Japon des baleines portant encore le harpon qui avait été lancé contre elles dans les mers du Nord.

Ces poissons avaient donc résolu le grand pro­blème dont la solution occupe depuis si longtemps et si infructueusement les navigateurs; et si ce fait se vérifiait, il ne faudrait pas encore déses­pérer de trouver la mer libre qui aurait livré pas­sage à ces baleines. Mais ce qu'on peut dire avec assurance, c'est que, si ce passage existe, les glaces en rendront toujours la navigation difficile et incertaine.

 

CHAPITRE LXVIII

 

L'aube du jour.

 

La vallée prit bien tôt un aspect tout différent; les sommets des rochers étaient dépouillés de neige ; mais au clair de la lune ils paraissaient brillants et couverts de glace. Plusieurs collines apparais­saient déjà au-dessous de la neige dissoute par la pluie; le froid avait beaucoup diminué, et n'était plus si terrible. On pouvait enfin faire plus facile­ment provision de mousse et de lichen pour les rennes, et quelques jours après, Ivan et Alexis allèrent, pour la première fois, chercher de nou­veau du bois sur le bord du golfe.

Oh! qu'ils se trouvaient bien de pouvoir quitter la cabane dans laquelle ils étaient restés empri­sonnés pendant si longtemps ! Qu'ils trouvaient agréable la vue de la contrée qu'ils avaient par­courue tant de fois, où ils voyaient à présent que les masses de neige qui autrefois, à chaque excur­sion, leur semblaient être augmentées, avaient beaucoup baissé!

Le golfe avait aussi changé d'aspect : des mon­tagnes de glace, qui paraissaient avoir leur base au fond de la mer et qui s'élevaient au-dessus à une prodigieuse hauteur, flottaient à la surface des eaux, et leur choc puissant rompait la glace qui couvrait la mer. Dans plusieurs endroits gi­saient des glaçons accumulés qui ressemblaient aux ruines d'une ville, et plus loin, au milieu des plaines glacées, se montraient çà et là quelques nappes d'eau, qui, fouettées par le vent, jetaient leurs vagues par-dessus ces énormes glaçons.

Les deux jeunes gens retournèrent à la maison, après avoir rempli leur traîneau d'une bonne charge de bois. La lune se cachait derrière les rochers, et il commençait à faire sombre quand tout à coup ils remarquèrent au ciel, du côté de l'est, une rougeur qui augmentait visiblement; ensuite des rayons du soleil parurent derrière les sommets des rochers, et ils aperçurent le crépus-

cule du matin. Ils espéraient voir le soleil se lever sur l'horizon; mais il était encore trop bas, et son reflet seulement donna un peu de jour, qui les éclairait cependant mieux que la lune auparavant. Cette agréable apparition, toute courte qu'elle était, remplit leur cœur du consolant espoir que la lumière du soleil, dont ils avaient été privés si longtemps, allait enfin revenir, et ils hâtèrent le pas pour faire part de leur joie au pilote.

 

CHAPITRE LXIX

Le temps devient plus doux.

Celui-ci voulut à peine croire les deux jeunes gens; mais le lendemain il se convainquit par ses propres yeux, et vit le lever du soleil, dont les rayons s'élevaient un peu plus au-dessus des pointes de rochers.

Quelle délicieuse vue ce fut pour ces trois in­fortunés lorsqu'ils aperçurent enfin l'aurore dont ils avaient été privés pendant cinq mois! Ils res­sentaient un plaisir semblable à celui que goûte

un aveugle lorsqu'on lui ôte le voile qui couvrait depuis longtemps ses yeux, et qu'il voit pour la première fois l'admirable spectacle de la nature.

Ils remercièrent Dieu avec ferveur de ce nouveau bienfait, et se rappelèrent avec reconnais­sance combien il les avait miraculeusement pro­tégés et pourvus de tout pendant cette longue et sombre nuit.

Les jours suivants ils virent le soleil dans toute sa splendeur, demeurant plus longtemps sur l'ho­rizon ; enfin il se leva plus haut et ne se couchait plus. Après avoir éclairé l'autre hémisphère, il s'approcha de plus en plus vers le pôle.

Le soleil n'éclaire jamais qu'une partie du globe, et cela quatre-vingt-dix degrés de chaque côté du point sur lequel ses rayons tombent per­pendiculairement; au printemps et à l'automne, où il se trouve juste sous la ligne de l'équateur, il envoie également ses rayons aux deux pôles. Comme il tourne dans l'été du côté du nord et s'arrête sur le pôle, il est naturel que dans ces régions il fasse un jour continuel, tandis que les régions du sud ont pendant ce temps-là la plus longue nuit.

Avec l'apparition du soleil, le temps changeait chaque semaine, et toute la contrée prenait un nouvel aspect. Dans les premiers jours, où le soleil ne restait que peu de temps sur l'horizon, il faisait encore froid ; mais ce n'était plus ce froid rigoureux qui engourdissait les membres et arrê­tait la respiration. Les trois amis pouvaient main­tenant rester longtemps en plein air et même mener au pâturage leurs rennes, qui recou­vraient toute leur vivacité, et cherchaient gaie­ment la mousse et le lichen sous la neige.

Plus le soleil restait sur l'horizon, plus le temps s'adoucissait; des torrents de neige fondue décou­laient des rochers, la glace disparaissait de dessus les mousses qui en étaient couvertes auparavant. Le soir toute la contrée était souvent enveloppée d'un brouillard qui se transformait ensuite en une pluie chaude, qui durait plusieurs jours et hâtait la délivrance de la terre.

La vallée habitée par les trois infortunés marins avait pris un aspect plus gai. La terre se couvrit d'une belle verdure; car la mousse et le lichen poussaient comme dans une serre chaude. Le soleil s'élevant toujours plus haut, et demeurant plus longtemps sur l'horizon, fit pousser l'herbe et le cochîéaria. Les rennes s'assemblaient gaie­ment sur ces tapis de verdure, et broutaient leurs tendres germes.

Le côté de la mer seul présentait toujours un spectacle horrible. Quelques parties, il est vrai, étaient déjà dégagées de la glace; mais il restait encore d'énormes montagnes; de vastes espaces étaient couverts de gros glaçons, ce qui offrait un tableau tout particulier. D'un côté on voyait la

nature dans sa beauté juvénile, et, de l'autre toutes les horreurs de l'hiver.

Le golfe, couvert de glaçons, présentait d'ail­leurs l'aspect le plus piquant et le plus curieux : les glaçons, entassés dans les formes les plus bizarres, représentaient à l'œil, suivant le point d'où on les observait, tantôt les tours et les mu­railles élevées d'une forteresse imprenable, tantôt les ruines d'une ville désolée par un tremblement de terre, tantôt les richesses architecturales d'une abbaye du moyen âge. La crête des glaçons, à demi fondue par le soleil, se dessinait en festons réguliers ou brisés par les caprices les plus extra­ordinaires, ou bien elle figurait toutes les patientes merveilles que la sculpture la plus délicate puisse produire. Les jeux de la lumière sur ces blocs glacés de figures aussi imposantes que variées en multiplient encore les singuliers effets. Toutes les couleurs viennent successivement se réfléchir sur ces vastes miroirs et briller au travers de ces masses transparentes; ici tout paraît d'or; là se réflètent les teintes d'un pourpre éclatant; ailleurs le cramoisi le plus riche ou le plus tendre azur. Ces effets, qui variaient plusieurs fois dans la journée, suivant la direction des rayons lumi­neux, offraient aux exilés la perspective la plus attrayante et la plus nouvelle.

C'était aussi un étonnant et remarquable spec­tacle pour nos trois amis de voir encore le soleil à minuit. Jusqu'à midi il se levait toujours plus haut, puis il redescendait sans cependant dispa­raître entièrement de l'horizon. La vue continuelle du soleil produisit en eux un sentiment dont ils ne pouvaient se rendre compte ; ils se couchaient au jour et se levaient au jour.

Un autre résultat heureux du retour du soleil et du temps plus doux, ce fut le départ des ours, qui s'en allèrent du côté de la mer, en partie déjà découverte, attirés par l'abondance de la chasse aux poissons, qui leur procurait une nourriture suffisante.

 

CHAPITRE LXX

 

Précautions.

 

Le retour de la belle saison avait ranimé chez les naufragés l'espérance de voir des vaisseaux baleiniers s'approcher du Spitzberg. Ils implo­raient Dieu tous les jours pour en obtenir bientôt cette faveur, qui devait amener leur délivrance.

Mais il pouvait se faire aussi qu'aucun vaisseau ne vînt dans ces régions, ou qu'il débarquât d'un autre côté de l'île, où ils n'en seraient pas aper­ças. Ainsi la vie humaine n'est jamais exempte d'inquiétudes, et quand le soleil paraît le plus beau, c'est alors que se forment les plus sombres nuages ; mais c'est justement ce qui met nos forces en activité et nous rappelle le souvenir de la pro­vidence divine, sans laquelle nous ne pourrions rien, quels que soient d'ailleurs nos soins et nos efforts.

Les deux jeunes gens manifestaient souvent leur ardent désir d'être bientôt délivrés de leur capti­vité; mais le pilote, qui lui-même n'avait rien plus à cœur que d'être rendu à sa femme et à ses enfants, dont il devinait les angoisses, leur avoua franchement que ce désir ne pouvait pas s'accomplir de sitôt, parce que l'époque où les pêcheurs de baleine s'approchaient du Spitzberg n'était pas encore arrivée. Il les exhorta donc à la patience et à la résignation à la volonté de Dieu, et à ne pas trop céder à la vivacité de leurs désirs ; car il pourrait se faire qu'ils fussent obligés de passer encore un hiver sur cette île.

« Nous devons être préparés au pire, disait cet homme pieux ; quoique nous ne devions pas dés­espérer de notre délivrance, cependant il ne faut pas trop en caresser l'espoir; si elle nous est ac­cordée, nous en ressentirons d'autant plus de joie, tandis qu'au contraire notre misère serait indicible si aucun vaisseau ne venait, et que nous ne nous fussions pas préparés à rester ici encore une année.

« Dès ma tendre jeunesse, je me suis habitué à compter sur le pire dans des circonstances dou­teuses, et ainsi aucune contrariété ne m'a surpris inopinément, et aucun malheureux accident ne m'a entièrement abattu. Il faut donc que nous travaillions comme si nous devions encore rester sur cette île une année entière. Il faut amasser des provisions pour nous et pour nos rennes, et préparer tout pour rendre supportable un séjour prolongé.

« Si, avant de commencer ces provisions, nous sommes assez heureux pour qu'un vaisseau nous apporte notre délivrance, nous nous serons au moins occupés utilement dans la belle saison, et nous nous serons préservés des ennuis de l'oisi­veté, qui ne saurait que nous amener toujours de nouveaux soucis et nous enlever notre bonne humeur.

« Dans notre détresse, les provisions délaissées par les anciens habitants de la cabane nous ont été d'un grand secours. N'est-il pas possible que d'autres malheureux soient également jetés sur cette île déserte lorsque nous n'y serons plus?

« Nons avons profité de ce que les Hollandais qui sont morts ici ont laissé : ne pourrions-nous pas à notre tour conserver la vie à d'autres nau­fragés, si nous maintenons la cabane et les cavernes en bon état, ainsi que les provisions que nous pourrions préparer?

<c Ce que je vous conseille ici, la prudence et l'amour du prochain commandent de le faire; il n'y a donc pas à hésiter. »

 

CHAPITRE LXXI

Travaux au dedans et au dehors de la caverne.

 

Ces paroles du pilote n'étaient pas propres, il est vrai, à égayer les deux jeunes gens; ils com­prenaient bien les inquiétudes de cet homme, qu'ils aimaient comme leur père ; mais plus ils y réfléchissaient, plus ils reconnaissaient la sagesse de ses avis.

Ils agirent donc comme s'ils avaient dû passer un nouvel hiver sur le Spitzberg. Si ce malheur les atteignait réellement, ils y seraient au moins préparés, et dès lors leur position ne pouvait être aussi terrible qu'elle l'avait été; et si leurs souhaits étaient comblés, s'il leur arrivait un vaisseau qui les emmenât, leur joie serait d'autant plus grande que ce bonheur leur semblait plus incertain.

Leur premier travail au retour du beau temps fut de nettoyer et d'aérer leur caverne et leur cabane. Pendant six mois ils ne pouvaient suf­fisamment ouvrir, à cause du froid, ni la porte ni les lucarnes. L'air avait été corrompu par la fumée, par la vapeur des viandes qu'ils faisaient cuire et par les exhalaisons des rennes. Ils lais­sèrent ces animaux en plein air, allumèrent du feu dans les deux cavernes, et brûlèrent un peu de poudre pour les purifier.

Ils avaient déjà auparavant porté dans la cour les provisions de vivres et leurs fourrures. Ces dernières furent soigneusement battues et expo­sées au soleil : toute la vaisselle fut nettoyée. Ils firent la même chose pour leur linge et leurs vête­ments. On arrangea ensuite la cabane en dedans et en dehors pour la mettre en état de propreté.

Le poêle, endommagé par un long service, fut abattu, et l'on en reconstruisit un autre beaucoup plus solide et plus commode.

On dressa en même temps les rennes. Ces ani­maux devinrent très-doux ; ils venaient à l'appel et suivaient leurs maîtres partout. On fit des licous et des traits avec les peaux de rennes qui avaient été tués. Les deux animaux se laissèrent patiem­ment attacher au traîneau, et chaque jour on en augmentait la charge, sans cependant la rendre trop pesante. Les trois amis bêchèrent aussi à proximité de la cabane une pièce de terre, et y semèrent des lentilles et des pois; plus tard ils avaient l'inten­tion d'y semer des fèves. Sur les couches bêchées, ils recueillirent une grande quantité de mousse, la séchèrent, et en remplirent des sacs de peau dont ils avaient fait provision.

Ils passèrent bien un mois dans ces travaux. Comme le golfe se dégageait peu à peu de sa glace, ils songèrent aussi à la pêche, et à cet effet ils préparèrent des lignes. Ils avaient trouvé des hameçons parmi les outils des anciens habi­tants ; ils employèrent les boyaux des animaux tués par eux pour les assujettir. Ce premier essai réussit bien ; dès ce moment ils eurent tous les jours du poisson sur leur table ; et ils en prenaient une si grande quantité, qu'ils en pouvaient faire sécher une partie et fumer le reste pour les be­soins avenir.

 

CHAPITRE LXXII

Le terrain est de glace.

En réparant la cabane, il leur manquait souvent un morceau de bois affilé pour tailler des piliers ou des planches. Ils furent obligés d'en aller cher­cher au bord de la mer.

Tous trois s'y rendirent armés de leurs fusils et accompagnés du traîneau conduit par les rennes. Pendant tout le chemin ils remarquèrent que le sol, quoique le soleil fût brûlant, était partout humide, et, en beaucoup d'endroits marécageux, ne produisant que de la mousse, du lichen, du cochléaria et quelques broussailles. Une joyeuse découverte pour eux , ce fut celle des alcyons et des hirondelles de mer, qu'ils voyaient pour la première fois sur cette île. Ils tuèrent une de ces dernières, qui leur fournit un bon rôti.

Ils passèrent au golfe deux fois vingt-quatre heures, sous un jour continuel, pour ramasser la quantité de bois qu'ils voulaient ensuite transpor­ter dans leur habitation. Il y avait du poisson en abondance, et à peine avait-on jeté la ligne pen­dant quelques minutes, qu'il y en avait quel­qu'un à l'amorce ; ils n'étaient donc pas embar­rassés pour se nourrir dans l'endroit, et quant à la cuisine, ils avaient déjà l'habitude de la faire.

Enveloppés de leurs fourrures, ils se couchaient sur la terre, qui restait toujours humide, et n’était taitjamais entièrement réchauffée.

n’était jamais entièrement réchauffée.

Lorsqu'ils étaient reposés de leurs travaux, ils se promenaient au bord du golfe. Ce fut dans une de ces promenades qu'ils rencontrèrent une élévation semblable à une quille tronquée et parais­sant être un énorme bloc de terre.

Toutes les collines et montagnes que les trois amis avaient vues jusqu'ici dans ces lieux se com­posaient de masses de rochers surmontées de pointes aiguës. Mais ils aperçurent alors une col­line couverte de mousse et d'herbe, aplatie et en­foncée au sommet. Ils s'en approchèrent davantage.

Le sol autour de cette colline était humide et marécageux. Ils montèrent sur cette élévation, et virent avec étonnement que le sommet en était tombé en dedans. Ils examinèrent cette ouver­ture , et reconnurent que toute la colline ne con­sistait qu'en une grande masse de glace qui gi­sait sous une mince croûte de terre couverte de mousse.

Le sommet enfoncé était éclairé par le soleil, qui avait fait fondre la glace , et l'eau, découlant par plusieurs rigoles, était arrêtée alentour.

Cette colline écroulée leur fit voir qu'une grande partie du sol n'était formée que de glace, qui n'a­vait peut-être pas fondu depuis des milliers d'an­nées. Les roches qui croisaient l'île dans différentes directions n'étaient proprement que son squelette et toutes ces plaines et ces vallées, qui se trouvaient au niveau de la surface de la mer, étaient remplies de glace recouverte d'une mince couche de terre formée par des plantes pourries et les bois morts amenés par les vagues. C'est pourquoi aucune plante et aucun arbre ne pouvaient y pousser de profondes racines, et pourquoi aussi le sol restait toujours humide et froid.

Cette découverte n'était sans doute pas agréable pour nos infortunés, car ils ne pouvaient pas compter sur la réussite de leurs semences ; et, en effet, ils se convainquirent par la suite qu'il n'y avait aucune végétation à espérer, car les pois et les lentilles ne poussaient que faiblement, et se gâtèrent bientôt ; de manière que l'herbe qui vint de la semence fournit à peine du pâturage pour les rennes.

Ceux-ci rendaient.de grands services aux trois amis pour transporter à la maison des troncs d'arbres trouvés dont ils avaient détaché les branches. Chacun d'eux, attelé à une grosse poutre, la traînait docilement.

Pendant le repas, les rennes trouvaient aisé­ment leur nourriture ; car il y avait partout de la mousse et du lichen, et çà et là de l'herbe.

Après avoir amené à la maison de grandes pro­visions de bois de chauffage et de construction, on travailla diligemment à la réparer. Le pont-levis, qui était déjà endommagé, fut rétabli, et l'on fit une double porte à l'entrée de la cabane pour se garantir contre le froid.

Il fallait maintenant songer à augmenter les pro­visions de toute nature. La chasse et la pêche en fournissaient les moyens. La pêche était l'occupation journalière d'Alexis, et son butin était si con­sidérable, qu'outre leurs besoins quotidiens il leur restait une grande quantité de poisson séché et fumé. La chasse présentait plus de difficultés, parce que les rennes, à la belle saison, avaient changé de demeure et erraient dispersés dans les endroits couverts d'herbe ; ils étaient difficiles à tirer et ne se prenaient plus au piège. Ivan réussit pourtant, après de longues courses, à en tuer un, qui fournit aux trois amis de quoi se nourrir pendant quelque temps. Mais, comme la viande de renne et les pois­sons n'étaient pas faciles à conserver à cause de la chaleur, ils durent s'occuper des moyens de les préserver de la corruption. Le pilote en trouva un : d'après son conseil on creusa au fond du fossé une espèce de cave dans la glace, et on la couvrit avec une grosse pierre plate. Elle était placée du côté du nord, pour que l'ouverture ne fût jamais expo­sée aux rayons du soleil, et construite de manière que l'eau qui s'amassait au fond de la cave pût toujours s'écouler. La viande et les poissons s'y maintenaient ainsi toujours frais.

 

CHAPITRE LXXIII

Le signal de détresse.

Après s'être fournis de provisions de bois et de vivres, et avoir terminé tous les travaux domes­tiques, le pilote proposa de faire des excursions lointaines dans l'île. Il voulait en tirer le double avantage de la reconnaître mieux, et peut-être de découvrir de nouveaux moyens d'existence. Il pouvait aussi arriver que les pêcheurs de baleine débarquassent d'un côté de l'île opposé à celui où les trois amis avaient établi leur habitation, et que la Providence dirigeât les pas des captifs de ce côté.

Le temps était très-favorable à ces excursions ; car c'était vers la fin du mois de mai, et la plus forte chaleur n'arrivait qu'au mois de juin. Le soleil, qui depuis assez longtemps ne se couchait plus, s'élevait toujours plus haut, et les naufragés savaient qu'au 22 juin, ayant atteint son plus haut point d'ascension, il recommencerait à décliner jusqu'à ce qu'il disparût de nouveau entièrement.

Le pilote n'ignorait pas non plus qu'au mois de mai les vaisseaux baleiniers arrivent dans ces pa­rages et s'avancent souvent jusqu'au Spitzberg, mais qu'ils s'en retournent aussitôt que le plus long jour est passé, parce qu'un séjour plus prolongé dans l'extrême Nord deviendrait dangereux.

L'espoir de la délivrance pour les trois exilés était donc circonscrit entre la seconde moitié du mois de mai et la mi-juin, et l'on pense bien qu'ils n'oubliaient pas, dans leurs prières de chaque jour, de demander au Seigneur que cet espoir ne fût pas déçu.

Ils se munirent d'objets propres à servir de signaux dans le cas où un vaisseau passerait en vue, pour lui faire connaître qu'il y avait là des hommes abandonnés qui attendaient leur déli­vrance. Ce fut avec beaucoup de peine qu'ils se frayèrent un chemin de leur cabane jusqu'au som­met du rocher le plus élevé, d'où ils pouvaient dominer le golfe et la mer. A des heures fixes ils montèrent tour à tour pour faire le guet.

Ils traînèrent, à l'aide de leurs rennes, un grand pin sur cet endroit élevé, et y attachèrent une peau d'ours, que l'on pouvait apercevoir de très loin en mer. A une certaine distance de ce signal, ils érigèrent un bûcher qu'ils pouvaient allumer promptement, et, comme la fumée se voit de très- loin, un vaisseau passant même à plusieurs lieues de distance pouvait l'apercevoir et envoyer une barque pour les sauver.

La situation d'esprit des trois amis durant ces travaux est difficile à décrire. La crainte et l'es­pérance les animaient tour à tour. Leur cœur palpitait de joie lorsqu'ils croyaient qu'un vais­seau, apercevant des signes, leur enverrait une chaloupe; ils la voyaient déjà arriver dans leur pensée, et étendaient leurs bras pour y serrer leurs sauveurs imaginaires. Puis, quand ils pen­saient, ce qui pouvait tout aussi bien arriver, qu'aucun vaisseau ne passerait près de l'île ou du côté de leur demeure, que le signal resterait inu­tile, qu'ils seraient obligés de demeurer encore un hiver dans ces tristes contrées, alors tout leur courage s'évanouissait, leurs yeux se remplissaient de larmes, et leur cœur était en proie à une dou­loureuse mélancolie, qui ne cédait qu'à leur pieuse résignation aux décrets de la Providence. Ils se mirent alors en route pour leurs longues courses. La première fut faite par le même chemin qu'ils avaient suivi en venant du vaisseau vers leur de­meure actuelle. Ils y passèrent trois jours. Les rennes traînaient derrière eux les vivres et d'autres objets nécessaires; ils s'arrêtèrent un peu plus longtemps auprès de la source qui leur avait donné de l'eau pour la première fois, et dans les cavernes où ils avaient passé les premières nuits et livré le premier combat contre les ours. Tous ces endroits et beaucoup d'autres, qu'ils revoyaient alors, réveillaient en eux des souvenirs mélancoliques, et renouvelaient en même temps leur reconnaissance envers Dieu ; car ils se souvenaient de l’état déplorable dans lequel ils étaient arrivés sur l’île, et combien la Providence les avait protégés. Ces hommes, éprouvés par le malheur, étaient émus jusqu’aux larmes.

Ils regardèrent avec leur longue-vue vers l’endroit où se trouvait le vaisseau quand ils étaient partis ; ils montèrent sur le reocher où ils avaient allumé le feu pour le signal de leur heureuse arrivée sur l’île. La vaste mer ne leur présenta rien que d’énormes montagnes et de grands plateaux de glace balancés au large par un vent tiède. Ils ne découvrirent aucun navire.

Ils cherchèrent à reconnaître sur la côte des débris du vaisseau, qui pouvait avoir été coulé bas par la terrible tempête qui survint après leur départ ; mais ils ne trouvèrent rien qui pût faire présumer qu’aucun bâtiment eût été brisé par les glaces dans ces parages.

Ils plantèrent sur le même rocher où ils avaient autrefois allumé le premier feu pour faire signe à leurs compagnons d’infortune, un mât avec une peau de renne pour indiquer leur présence aux marins qui pourraient approcher de cette côte.

Ils retournèrent ensuite dans leur habitation, et cueillirent en chemin une grande quantité de cochléaria, qu’ils firent cuire avec la graisse, et qui leur fournit un mets sain et savoureux. Ils trouvèrent aussi le long du ruisseau qui traversait la vallée beaucoup de cresson, ce qui leur fut d’autant plus agréable qu’ils n’en n’avaient pas mangé de frais depuis longtemps.

 

Chapitre LXXIV

Voyage le long des côtes.

 

Après s’être reposés de nouveau pendant quelques jours dans leur habitation, ils résolurent d’entreprendre un voyage le long de la côte, aussi loin qu’ils pourraient aller. Ils se munirent de vivres pour huit jours à cette intention.

Comme la mer était toute bordée de rochers, ils espéraient y trouver quelques cavernes où ils pussent prendre du repos. Le traîneau fut chargé de tous les objets nécessaires, et les rennes y furent attelés. les trois amis voulaient, autant que possible, diriger leur route de manière à avoir toujours en vue une grande étendue de mer, afin qu’aucun navire passant à la distance de quelques milles n’échappât à leurs yeux. Dans les derniers jours de repos, ils n’avaient pas laissé passer une heure sans qu’un d’entre eux fut monté sur le rocher, pour voir avec la longue-vue s'il n'aperce­vrait rien au large. Mais toute leur vigilance avait été sans fruit.

Ayant imploré la miséricorde de Dieu par une fervente prière, ils se mirent en route. Le chemin sur la côte était difficile et coupé fréquemment par des blocs de rochers qui s'avançaient au loin dans la mer. Ils étaient obligés de porter eux-mêmes leurs bagages dans ces endroits; car les rennes pouvaient à peine tirer le traîneau vide sur ces hauteurs escarpées et insurmontables. D'autres fois la route se prolongeait dans des ravins au milieu de rochers qui cachaient aux voyageurs la vue sur la mer. Ils ne s'arrêtaient pas longtemps en ces endroits, et restaient plutôt sur des plaines où rien n'interceptait leur horizon. Là ils se reposaient, allumaient du feu, et faisaient cuire le poisson qu'ils avaient péché, ou bien rôtir quelque oi­seau tué sur le bord de la mer. Ils trouvaient le plus souvent du bois sur la côte, et là où il n'y en avait pas, ils prenaient de celui qu'ils avaient amené sur le traîneau.

Le premier jour de leur voyage, après avoir fait halte trois fois, ils avaient parcouru une étendue d'au moins dix lieues, et avaient trouvé une ca­verne, qui, bien que peu profonde, suffisait pour leur servir d'asile à eux et à leurs rennes, qui trouvèrent alentour un riche pâturage. Un rocher saillant leur dérobait, il est vrai, la vue de la mer du côté de l'est; mais à l'ouest elle s'étendait au loin devant eux.

Les trois amis se préparèrent un bon répas, et se couchèrent ensuite.

Alexis et Ivan, très-fatigués du voyage, s'en­dormirent bientôt. Le pilote, qui s'était laissé aller au sommeil un peu plus tard, fut réveillé par un roulement semblable au tonnerre. Il écouta, et en­tendit un deuxième et un troisième roulement qui retentirent dans les rochers. Il se leva en sursaut, regardant le ciel; mais il était tout à fait sans nuages; ce ne pouvait donc nullement être le bruit du tonnerre. Il réveilla ses deux amis, qui, dans le sommeil agité qui suit une grande fatigue, avaient été frappés du même bruit : d'abord, avec leur pensée de tous les instants, il leur avait pré­senté en rêve un vaisseau tirant le canon pour les avertir de son arrivée et les inviter à venir à son bord. S'étant levés, ils examinèrent la mer aussi loin que leur vue put s'étendre, montèrent sur le rocher à l'est qui bornait leur horizon de ce côté ; mais ni leurs yeux, ni le secours de la lon­gue-vue , ne leur firent rien apercevoir qui res­semblât à un vaisseau, ni qui pût en faire soup­çonner la présence.

Lorsque les trois naufragés virent leurs espé­rances trompées, ils se recouchèrent, mais ne purent trouver un sommeil tranquille ; les coups de canon résonnaient toujours dans leurs oreilles.

Ils se mirent en route de bonne heure. Un ravin les conduisit à travers le rocher saillant, et tandis qu'ils le suivirent, la vue de la mer leur fut dérobée. Mais ensuite ils trouvèrent le long de la côte une large plaine devant eux, et la traver­sèrent. Après avoir suivi ce chemin pendant plus de deux heures, la chaîne de rochers s'ouvrit à droite, et une petite vallée, entourée d'autres ro­chers, se présenta à leurs yeux. Ils se décidèrent à faire halte dans cet endroit, et y jetèrent la ligne pour avoir de quoi préparer le repas. Les rennes furent dételés et lâchés dans le vallon pour y cher­cher eux-mêmes leur nourriture.

Ce vallon, entouré de rochers peu élevés, pré­sentait une vue très-agréable. Un étroit ruisseau le traversait avec un doux murmure ; ses bords étaient garnis de broussailes et de cresson. Une belle prairie couverte d'une herbe magnifique s'étendait des deux côtés, et des oiseaux aqua­tiques couraient en sifflant sur les bords.

La beauté et la fécondité de ce vallon étaient quelque chose de si surprenant pour nos amis, qu'ils se croyaient transportés dans une autre partie de la terre.

Ils n'avaient pas encore vu nulle part dans le Spitzberg une prairie si belle et si féconde en verdure, tant de cochléaria et de cresson, avec d'autres plantes encore qu'ils ne connaissaient guère ; ils ne doutèrent pas que la couche de terre ne fût plus profonde ici qu'auprès de leur cabane, où ils avaient en vain semé leurs pois et leurs lentilles. Toute la vallée leur parut si attrayante, qu'il leur vint dans l'idée d'y passer une partie de la belle saison, en cas qu'ils fussent obligés de rester plus longtemps dans le Spitzberg.

Le pilote n'avait qu'une seule crainte : le vallon était tellement entouré de rochers, qu'on ne pou­vait d'aucun côté avoir une vue libre et étendue sur la mer, chose essentielle pour eux, et sans laquelle les vaisseaux passant dans ces parages pouvaient leur échapper.

CHAPITRE LXXV

La délivrance.

Les trois naufragés étaient assis autour du chau­dron où ils avaient fait cuire un bon poisson avec du cochléaria, et mangeaient avec appétit. Ils par­laient avec tant de chaleur de la beauté de la val­lée, qu'ils perdirent de vue les rennes, qui cou­raient loin d'eux.

Tout à coup ils furent réveillés par un coup de fusil; le jeune renne sauta avec la rapidité de l'éclair par-dessus les rochers peu élevés qui bor­naient le vallon du côté opposé, et se réfugia vers ses maîtres. L'autre renne arriva de l'autre côté à la course. Dans l'éloignement on entendait des cris de chasse.

Tous trois se levèrent en sursaut de leur place pour voir ce que c'était. Des cris d'hommes étran­gers étaient déjà un son agréable pour leurs oreilles; leur cœur battait d'un doux espoir; ils regardèrent du côté où le jeune renne avait été poursuivi, et ils aperçurent quatre hommes armés de fusils et vêtus en marins, arrivant à travers les rochers. Un cri de joie s'échappa de la poitrine de nos amis ; ils agitèrent leurs bonnets, et crièrent aux étrangers de descendre dans le vallon et de venir vers eux. Ces pauvres gens étaient tellement surpris de cette vue, qu'ils en croyaient à peine leurs propres yeux et leurs oreilles, et prenaient ce qu'ils voyaient et ce qu'ils entendaient pour un songe enfanté par leur imagination. Ils devinrent comme paralysés de tous leurs membres, et leur cœur battait avec force. Ce n'était pas une illusion, l'heure de leur délivrance avait sonné. Les étran­gers levèrent leurs chapeaux, poussèrent un joyeux hourra, descendirent du rocher et couru­rent vers nos infortunés. Ceux-ci étaient tellement saisis par l'excès de leur joie, qu'ils ne purent ni répondre aux cris, ni proférer un mot. Leurs yeux s'étaient remplis de larmes, et leurs regards, tour­nés vers le ciel, se baissèrent ensuite sur ceux qui arrivaient.

Enfin le pilote prit la parole. Un profond soupir s'échappa de sa poitrine. « Seigneur Dieu, s'écria- t-il, que vous êtes bon et miséricordieux! »

Les trois amis tombèrent dans les bras l'un de l'autre, et dirent : « Le Seigneur a écouté notre prière et terminé nos souffrances. Sa bonté et sa puissance sont infinies ! »

Ils coururent ensuite vers les étrangers pour demander leur pitié et leur secours. Mais déjà de loin ils entendirent une voix connue, qui les ap­pelait par leurs noms.

« Grand Dieu ! dirent-ils, le capitaine, notre ami, est ici. Il ne lui est donc pas arrivé de mal­heur dans cette violente tempête qui nous sépara de lui! C'est lui, oui, c'est lui! »

Ils coururent avec joie à sa rencontre, et bien­tôt ils furent dans ses bras.

Qui pourrait décrire l'attendrissement avec le­quel se revoyaient des amis si longtemps séparés? Les paroles expiraient sur leurs lèvres, et ils se tenaient dans une longue étreinte. Enfin leurs sen­timents se fondirent en des larmes de joie, et un regard vers le ciel exprimait combien ils sentaient profondément le bienfait que Dieu venait de leur accorder. Toutes les souffrances étaient oubliées, et ils étaient au comble de la félicité.

Enfin le capitaine prit la parole et dit : « Chers amis, aujourd'hui que je vous ai retrouvés, je suis doublement heureux. Un grave souci oppressait mon cœur depuis le moment où vous avez quitté mon vaisseau ; j'étais tourmenté par la pensée que je vous avais excités à faire ce voyage et entraînés hors de la maison paternelle, et je résolus de tout entreprendre pour vous ramener entre les bras de votre père affligé. C'est pourquoi je me suis mis en route pour le Spitzberg dès que la saison l'a per­mis. Mon vaisseau est à l'ancre dans une baie sur la côte orientale de l'île, où il est à couvert de tout accident. Déjà la nuit dernière, en arrivant dans cet endroit, j'ai fait tirer trois coups de canon pour vous faire connaître l'approche d'un vaisseau et pour vous attirer vers la côte. Je suis arrivé jus­qu'ici dans un canot pour vous chercher, et à peine fus-je débarqué, qu'un renne qui se montra en haut sur le rocher me conduisit sur votre trace. Je le prenais pour un animal vivant en liberté ; je tirai sur lui, mais je le manquai. Nous le poursui­vîmes et arrivâmes dans ce beau vallon, où nous nous trouvons. Mon dessein était, dans tous les cas, de faire le tour de toute l'île pour découvrir ce que vous étiez devenus. »

 

CHAPITRE LXXVI

Voies admirables de la providence divine.

Les trois amis embrassèrent le capitaine, et le remercièrent d'avoir pris tant de peines et de soins pour eux. Ils tendirent aussi les mains à ses com­pagnons, et se sentirent fort heureux au milieu de ces hommes bienveillants.

Dans cet événement si joyeux pour eux, ils vi­rent de nouveau clairement la conduite de la pro­vidence divine, qui veille sur tout. Était-ce donc par hasard que le capitaine avait jeté l'ancre du côté oriental de l'île, et qu'il avait trouvé là une baie où son navire pût être à l'abri? N'était-ce pas Dieu qui l'avait conduit avec son canot du côté où les naufragés étaient venus à sa rencontre?

C'était un animal sans raison qui avait mis le capitaine sur les traces des trois amis. Était-ce par hasard qu'ils s'étaient tellement absorbés dans leur conversation sur les beautés de la vallée, qu'ils ne s'étaient pas aperçus de l'éloignement des rennes, qui paissaient ordinairement autour d'eux? Qui avait amené le jeune renne sur le rocher où il avait été vu par le capitaine et ses compagnons, et non pas sur tout autre, où il pouvait aussi trouver de la pâture ?

Les naufragés, tout en se faisant ces questions, réfléchissaient mûrement sur cette rencontre avec leur capitaine, et leur cœur fut rempli de recon­naissance envers le Tout-Puissant, le meilleur et le plus sage guide des destinées humaines.

Le capitaine renvoya ses trois matelots vers la chaloupe, pour qu'ils l'amenassent auprès du valIon où il se trouvait avec les naufragés. Durant leur absence, ceux-ci et le capitaine s'épuisèrent réciproquement en questions sur leurs aventures pendant leur séparation. Mais ils ne purent se com­muniquer en peu de mots que les principaux évé­nements : d'un côté et de l'autre ils étaient tous remarquables, et montraient partout des traces visibles du doigt de la providence divine, qui veille sans cesse sur tous les hommes.

Ils s'embrassèrent avec tendresse, et la joie du capitaine d'avoir retrouvé ceux qu'il avait crus perdus, et du malheur desquels il s'accusait, était aussi grande que celle des trois amis, qui voyaient s'accomplir leur plus ardent désir.

Enfin le canot arriva. Le capitaine en fit apporter de la viande, du biscuit, du vin, du rhum, et un des matelots prépara un bon repas. Oh ! que les trois exilés trouvaient bonne la nourriture du vais­seau, et le biscuit, dont ils étaient privés depuis si longtemps ! surtout que le vin leur semblait dé­licieux ! Mais ils avaient aussi à offrir au capitaine quelque chose de rare, dont il n'avait pas goûté depuis longtemps. Ils firent du thé, et lui en ser­virent avec du lait.

Pendant le repas, l'histoire de nos trois amis fit le sujet de la conversation. Ils décrivirent leur demeure, leurs arrangements domestiques, où et de quelle façon ils avaient trouvé des moyens d'existence, et comment Dieu les avait toujours aidés, et souvent d'une manière miraculeuse.

Le capitaine et ses matelots écoutaient ce récit avec une grande attention, et furent extrêmement édifiés des sentiments pieux des trois frères d'in­fortune.

Ce qu'ils racontèrent parut si extraordinaire au capitaine, qu'il voulut voir de ses propres yeux leur habitation et leurs provisions. Il fut résolu que tous iraient en chaloupe, et débarqueraient dans le golfe, pour se rendre de là à pied jusqu'à la cabane. Tout le bagage et les rennes avec le traîneau furent embarqués, et ils partirent.

 

CHAPITRE LXXVIII

Aventures de la Junon.

Pendant le trajet, le capitaine raconta les acci­dents qui lui étaient arrivés depuis leur sépara­tion.

Le vaisseau resta enfoncé dans la glace lorsque le pilote s'en alla avec Ivan et Alexis chercher une terre ferme. Le capitaine et l'équipage virent bien le feu que les explorateurs avaient allumé sur le rocher en signe de leur arrivée ; tous étaient rem­plis d'espérance. Ils aperçurent aussi les fusées, et en conclurent que les trois envoyés avaient trouvé une caverne pour l'habitation de tout l'équipage.

Alors tout fut préparé pour le débarquement : du mât endommagé on fit des claies et des traî­neaux pour y décharger les provisions et les trans­porter à terre à travers les champs de glace. Tous les matelots travaillaient sans relâche à monter sur le pont les tonneaux, les caisses et tous les outils qui se trouvaient dans l'intérieur du vaisseau, afin de les décharger tout de suite sur les claies et les traîneaux.

Le capitaine était occupé pendant ce temps à emballer tous ses papiers et tous ses instruments de navigation. Il avait déjà désigné les hommes qui devaient se diriger les premiers vers l'île, et quelles provisions ils y transporteraient d'abord, quand le pilote en second descendit dans la cabine, et lui annonça d'un air fort inquiet qu'il fallait hâter le départ pour l'île, parce que le temps allait changer, et que, suivant tous les signes, il y aurait une violente tempête. Le capitaine monta aussitôt sur le pont, et vit que le vent venait du nord-ouest. L'air était humide, et la neige commençait à tom­ber. Il avait donné ordre de faire toutes les dispo­sitions pour le transport à terre de quelques provi­sions, lorsque le vent, commençant à devenir plus violent, ébranla la masse de glaces dont le vais­seau se trouvait entouré du côté de l'île, et qui, s'en étant détachée, le poussait toujours plus loin de la terre ferme.

Alors l'espérance que ce champ de glace était contigu à l'île s'évanouissait entièrement, et l'on ne pouvait plus tenter d'entreprendre le passage avec les traîneaux chargés. Le danger augmentait sans cesse ; car le vent se changea en un violent ouragan du nord-ouest, qui emportait la masse de glace et le vaisseau toujours du côté opposé à l'île où se trouvaient les envoyés.

Le capitaine dit alors : « Que Dieu soit en aide à nos trois compagnons ; car, si la tempête ne s'apaise pas bientôt, nous ne pourrons plus les rejoindre. Il faut nous résigner maintenant à la volonté de Dieu, et nous laisser aller au gré de la tempête. Il est impossible de s'éloigner du vais­seau ; mais toute espérance n'est pas encore per­due : il est encore intact dans ses parties infé­rieures , nous pouvons être dégagés de la glace et regagner la pleine mer. »

Ces paroles donnaient quelque consolation à l'équipage ; mais le capitaine avait déjà peu d'es­pérance que le vaisseau pût être sauvé : il crai­gnait toujours qu'il ne sombrât par la violence de la tempête, ou qu'il ne fût écrasé par les énormes glaçons que le vent lançait sur lui. Outre cela, le vaisseau avait perdu son mât, et le gouvernail était tellement endommagé par le choc des gla­çons, qu'il n'eût pu être dirigé en pleine mer, bien moins encore au milieu de ces glaces, et qu'il devint le jouet du vent et des vagues. Le capitaine cependant cachait ses inquiétudes à ses matelots, parce qu'il ne voulait pas leur ôter le courage ; il cherchait à se donner une contenance calme, et parlait avec assurance à ses hommes, les encou­rageant à faire leur devoir, à obéir ponctuellement à ses ordres, parce que ce n'était que par le main­tien de la discipline et par l'emploi combiné de toutes les forces individuelles qu'on pouvait espé­rer de triompher du danger.

Après avoir fait toutes les dispositions néces­saires sur le vaisseau, le capitaine se rendit dans

la cabine et écrivit des lettres pour ses parents et pour l'amirauté de Londres, dans lesquelles il fit l'exacte description du voyage d'Arkhangel au Spitzberg; il y ajouta son journal. Il mit tous ces écrits dans un baril qu'on ferma ensuite herméti­quement avec du goudron. Son intention était, en cas qu'il n'y eût plus de salut possible pour le vais­seau, de jeter le baril à la mer, dans l'espoir qu'il serait poussé et trouvé en quelque endroit vers le continent.

C'était le seul moyen de donner des nouvelles du vaisseau, s'il eût été perdu avec l'équipage, et celui que les navigateurs emploient toujours dans les périls extrêmes. Il est d'usage que de pareils barils ou caisses qu'on a retirés de la mer soient remis à l'autorité, qui les ouvre et fait par­venir les lettres à leur adresse.

Cependant la tempête se déchaînait avec fureur, et le ciel était tout couvert de sombres nuages. Pourtant le froid semblait s'adoucir un peu. Le champ de glace où le vaisseau avait été retenu, et qui semblait contigu à l'île, commença à cra­quer, et plusieurs énormes glaçons s'en détachè­rent. Le vent poussait toujours le vaisseau dans une direction opposée à la terre.

Alors surgit un nouveau danger. Le vaisseau, dégagé de la glace et regagnant de nouveau la pleine mer, pouvait être endommagé par les énormes blocs que le vent poussait. Pendant trois

jours et trois nuits plus longues encore, le vaste plateau de glace sur lequel le vaisseau était assis fut toujours porté par le vent, qui soulevait les flots, qu'on ne pouvait pas voir, il est vrai, mais dont on entendait d'autant mieux le bruit terrible. A l'arrivée du jour, on voyait la mer couverte çà et là et les vagues s'élever avec fracas. Il paraît aussi que dès la première nuit le vaisseau fut tellement éloigné du Spitzberg, qu'on ne pouvait plus l'a­percevoir, même avec la longue-vue.

Enfin le vent s'apaisa et le ciel s'éclaircit ; mais le froid augmentait sensiblement. Le vaisseau te­nait toujours ferme à l'immense plateau de glace, et l'équipage se trouvait dans la position la plus dangereuse. Gomme l'air était toujours en mouve­ment, le vaisseau pouvait être poussé sur un bas- fond et s'y engager de manière qu'il n'y eût plus de ressource. Il pouvait aussi être lancé sur une des montagnes de glace qui s'élevaient du fond de la mer jusqu'à sa surface, ce qui l'aurait fait chavirer.

La position de l'équipage devenait de plus en plus effrayante : tous les matelots avaient déjà perdu courage; le capitaine seul, qui sentait toute l'étendue du péril, tâchait de garder son sang-froid, et songeait aux moyens de salut. Le vaisseau avait une chaloupe solide ; on proposa de faire avec le mât une espèce de traîneau; sur celui-ci les matelots devaient traîner la barque,

chargée de vivres et de bois de chauffage, jus­qu'au bord de la glace, mettre ensuite à l'eau et aller chercher la terre où se trouvait le pilote avec Alexis et Ivan. C'était le plan du capitaine, et il espérait encore que quelque vaisseau pêcheur de la baleine, retardé dans cette latitude élevée, ou qui aurait été poussé dans ces régions par la tempête, pourrait les prendre s'il parvenait à s'en approcher.

On fît donc tous les préparatifs pour ce voyage périlleux, et l'on chargea la chaloupe d'autant de provisions qu'elle put en contenir outre l'équipage. On n'oublia pas surtout d'y mettre du bois, du charbon de terre, des fourrures et tout ce qui peut servir à se garantir contre le froid. On construisit un grand traîneau et quelques petits; plusieurs jours furent employés à ces travaux. Le capitaine paraissait plus gai que les jours précédents, par la pensée qu'il y avait encore des chances de salut. Son espérance se fondait princi­palement sur la rencontre d'un pêcheur de ba­leines, qui pourrait se trouver dans ces régions ; et il disposa tout ce qui était nécessaire pour faire des signaux.

Il fit entretenir continuellement un grand feu sur le pont du vaisseau, et dresser une longue perche, au bout de laquelle on suspendait la nuit une lanterne. D'heure en heure on fit lancer une fusée, et jour et nuit un homme montait la garde pour voir si l’on ne répondait pas à ces signaux.

Mais tout espoir semblait perdu. Il ne se montra aucun signe dans le lointain, et l’on ne put plus attendre de ressources du périlleux voyage au moyen de la chaloupe. le lendemain fur donc désigné pour cette tentative.

Le découragement s’était emparé des hommes de l’équipage ; et beaucoup d’ente eux croyaient déjà la mort inévitable.

Tout à coup, dans la nuit d’avant le départ, un matelot se précipita dans la cabine en s’écriant : « Un signal, un signal, un signal au sud-ouest. »

Le capitaine et tout son monde se précipitèrent sur le pont, et plusieurs fusées furent aussitôt lancées. Ils virent alors au loin, du côté du sud-ouest, monter deux fusées. le cri : « Un vaisseau ! un vaisseau ! nous sommes sauvés ! volait de bouche en bouche ; chacun embrassait son voisin, et personne ne pouvait contenir sa joie. Ils tombèrent à genoux et remercièrent Dieu avec des larmes de reconnaissance du secours inattendu qui allait arriver.

Enfin l’on vit éclater le feu au loin, et le bruit du canon se fit entendre. Le capitaine fit répondre par un coup de canon qui fut encore une fois rendu par l’autre vaisseau ; les signaux s’échangèrent ainsi jusqu’au lever du jour. A l’aube, les infortunés, qui attendaient au milieu de tant d'an­goisses, virent un bâtiment qui mettait sa cha­loupe à la mer. L'équipage de la Junon alla sur la glace au-devant de ses sauveurs. Bientôt la cha­loupe arriva près du banc de glace ; elle était en­voyée par un vaisseau danois qui s'était attardé à la pêche de la baleine.

Tout l'équipage, avec ce qu'on pouvait empor­ter du vaisseau retenu dans les glaces, fut trans­porté sur le vaisseau danois, qui reprit tout de suite sa route pour Copenhague.

De là le capitaine et son monde partirent aussi­tôt pour l'Angleterre, où les événements de leur voyage firent beaucoup de sensation.

Dès son arrivée, le capitaine écrivit au père Ozaroff, qui était fort inquiet du sort de son fils et de sojj neveu, ce qu'il en savait; il tâchait de le consoler par la promesse qu'il allait tenter tout de suite une nouvelle expédition vers le pôle nord, et qu'il débarquerait au Spitzberg pour chercher les infortunés. Il fit parvenir les mêmes nouvelles à la femme du pilote, et lui envoya de l'argent, pour qu'elle n'eût pas à souffrir, elle et ses enfants, de l'absence de ce brave homme.

Pendant ce temps il s'occupait des préparatifs de sa nouvelle expédition. L'incertitude du sort de ses trois compagnons l'occupait beaucoup, et il s'ac­cusait d'être l'auteur de tous les maux qui étaient tombés sur Ivan et Alexis. Sa conscience lui ordonnait de tout tenter pour les délivrer de leur captivité, s'ils n'y avaient pas déjà succombé.

Pendant que le capitaine se trouvait en Angle­terre, le gouvernement anglais résolut d'envoyer au printemps plusieurs vaisseaux vers le pôle nord, pour faire de nouvelles découvertes. Les maux que le capitaine avait soufferts dans son voyage, et la manière dont il les avait surmontés, le signalaient comme un marin entreprenant qui, outre le courage et la persévérance, avait aussi la résolution et de profondes connaissances : il ne lui fut donc pas difficile d'obtenir qu'on lui confiât un vaisseau qui fut gréé aux frais du gouvernement, et abon­damment pourvu de tout le nécessaire. Il était tout neuf, bien solide et fin voilier. Plusieurs matelots qui avaient fait partie du premier voyage l'accom­pagnèrent dans celui-ci.

Il hâta son voyage autant que possible, passa entre la Norwége et l'Islande, le long de la côte orientale du Groenland, et mit le cap sur le Spitzberg, dans l'espoir d'y retrouver ses trois compagnons.

Le temps et le vent favorisèrent si bien le capi­taine, qu'il se trouva dans la latitude du Spitzberg plus tôt qu'il ne s'y était attendu lui-même. Cet été fut très-favorable aux navigateurs du pôle. Le capitaine ne rencontra nulle part de grands champs de glace qui eussent arrêté la marche de son vais­seau. Quant aux petits, il pouvait les éviter par une adroite manœuvre.

Lorsqu'il fut arrivé à la hauteur du Spitzberg, il commença à côtoyer les îles, et fît tirer de temps en temps un coup de canon pour annoncer qu'il se trouvait un vaisseau dans la proximité. Ensuite il jeta l'ancre, mais, il est vrai, d'un côté tout à fait opposé à celui où se trouvait l'habitation des nau­fragés. S'étant mis alors dans une chaloupe, il se dirigea vers la côte pour les chercher, et la pro­vidence divine les amena à sa rencontre d'une manière miraculeuse.

 

CHAPITRE LXXVIII

Départ de l'île.

Pendant ce récit, la chaloupe arriva vers l'en­droit où était située la cabane. Le capitaine et ses compagnons furent introduits dans la cabane. Ils admirèrent le soin avec lequel les trois exilés y avaient tout arrangé, et chaque objet qu'ils trou­vaient donnait lieu à des explications et à des récits sur les bienfaits de Dieu, qui ne leur avait jamais manqué dans la plus grande détresse.

Toutes les provisions furent visitées; on fit le choix de ce qu'ils allaient prendre avec eux et de ce qu'ils allaient laisser. Le capitaine, qui était très- prudent, mais qui avait aussi des sentiments très- charitables, pensa qu'il pouvait se faire que d'autres navigateurs eussent le malheur d'échouer sur ces côtes affreuses, et d'y arriver sans aucun moyen d'existence. Il voulut donc leur laisser le plus de vivres possible pour y passer l'hiver. Il fut décidé qu'on abandonnerait tous les ustensiles et tous les outils dont s'étaient servis les trois amis pendant leur séjour. Le pilote fut prié de rédiger une des­cription de la caverne, une liste de tout ce qu'elle contenait, avec tous les renseignements néces­saires sur la manière de se procurer de la nourri­ture et de s'abriter sur cette île, et Ivan les tra­duisit ensuite en anglais.

Les écrits furent mis dans une boîte de fer- blanc , qu'on ferma bien, et on la plaça sur la table dans la cabane, afin que les navigateurs qui seraient amenés jusque-là les pussent trouver sans peine, et s'en servissent pour se diriger dans leur détresse. Quoique le temps fût précieux, le capi­taine demeura jusqu'à ce que tout cela fût mis en ordre.

Ensuite on transporta dans la chaloupe tous les objets que nos trois amis voulaient prendre avec eux ; ils mirent dans ce nombre les habits qu'ils avaient faits eux-mêmes, et qu'ils voulaient gar­der en souvenir perpétuel de leur séjour dans cette île. On prit aussi les denrées sujettes à se gâter. Il leur importait surtout de garder les rennes, qui étaient si doux et si bien apprivoisés.

Le capitaine leur permit aussi de les prendre sur la chaloupe ; mais il fallut auparavant cueillir une grande quantité d'herbe et de mousse, et les faire sécher pour avoir du fourrage pendant la traversée.

Tous ces préparatifs étant terminés, les naufra­gés prirent congé de l'ile à laquelle s'attachaient tant de touchants souvenirs. Ils remercièrent, en versant des larmes, la providence divine de tous les bienfaits qu'elle leur avait prodigués dans leur position désespérée. Ils se souvinrent avec émo­tion des dangers auxquels ils avaient été exposés, et comment Dieu les avait secourus. Chaque objet qu'ils voyaient réveillait en eux un nouveau senti­ment de reconnaissance et les plongeait dans une douce mélancolie.

Les trois amis baisèrent la terre glacée qu'ils allaient maintenant quitter à jamais; ils la mouil­lèrent de leurs pleurs, et se rendirent à la chaloupe, qui se dirigea promptement vers le vaisseau. Les captifs, délivrés, avaient toujours leurs regards tournés vers l'île, et leur émotion se trahissait par l'expression de leurs traits et par les larmes qui roulaient dans leurs yeux.

Ils furent reçus sur le vaisseau avec de grands cris de joie. Ils y trouvèrent plusieurs amis avec lesquels ils avaient fait le voyage de l'année précé­dente. Ceux-ci étaient curieux d'apprendre de leur propre bouche les particularités de leur séjour dans cette île déserte, et leur récit excita un grand étonnement. Tous louèrent le capitaine de s'être donné tant de peine pour retrouver les trois ma­rins abandonnés, et ils se réjouirent de bon cœur du succès de leur entreprise.

 

CHAPITRE LXXIX

Les Groënlandais et les Esquimaux..

Le capitaine avait mission de pénétrer plus haut vers le nord, et il ne pouvait prévoir quels dan­gers il allait encore avoir à affronter. Il désirait renvoyer les trois naufragés aussitôt que possible dans leur patrie, ce qui ne pouvait pas se faire s'il les emmenait dans son expédition.

Il résolut, dans l'intérêt de ceux dont il avait causé le malheur un an auparavant, de se diriger plus au sud, espérant y rencontrer quelque pêcheur de baleine auquel il pourrait confier les trois amis, et qui les ramènerait à Arkhangel. Dans ce but il passa dans la baie de Baffin, située entre le Groen­land et l'extrémité de l'Amérique septentrionale.

Le temps était encore favorable, et le vaisseau eut peu à souffrir de la glace.

Le bâtiment eut de fréquentes entrevues et d'assez longs rapports avec les Esquimaux et les Groënlandais, qui habitent ces terres désolées.

Nos amis purent donc étudier les mœurs cu­rieuses de ces nations sauvages, dont la vue fit naître chez eux un vif intérêt.

Ces naturels sont tous d'une taille peu élevée, qui reste presque toujours au-dessous de 1 mètre 62 centimètres, mais qui est néanmoins bien pro­portionnée. Ils ont le visage large et plat, des joues rondes et potelées, dont les os s'élèvent en avant ; des yeux petits et noirs, mais peu brillants; la bouche grande, et les lèvres légèrement retrous­sées ; le nez petit sans être plat. La tête est grosse ; la chevelure toujours longue, lisse et noire. Les hommes sont presque dépourvus de barbe, parce qu'ils l'arrachent à mesure qu'elle pousse. La cou­leur de leur teint est en général olivâtre et quel­quefois animée d'un rouge vif. Leurs enfants nais­sent assez blancs, et doivent à la malpropreté dans laquelle ils vivent la couleur sombre qu'ils con­tractent promptement : en effet, ils sont toujours dans la graisse et dans l'huile, assis à la fumée épaisse de leurs lampes, et se lavent rarement. On peut aussi attribuer le fond brun de leur teint à leur nourriture onctueuse, épaisse et grasse, qui s'incorpore et s'insinue si bien dans leurs veines, que leur sueur en contracte une odeur d'huile et de poisson, et que leurs mains sentent le lard de veau marin, qu'ils mangent et touchent perpétuelle­ment. Les Groënlandais ont les mains petites et charnues, les pieds de même, la poitrine haute, les épaules larges ; surtout les femmes, qui sont accoutumées dès leur jeunesse à porter de lourds fardeaux. Ils ont le corps fourni de chair, commu­nément gras et très-sanguin. Avec ce préservatif naturel et des fourrures bien épaisses, ils s'expo­sent au froid la tête et le cou nus. Dans leurs mai­sons, ils ne se couvrent que depuis la ceinture jus­qu'aux genoux ; mais l'odeur qu'ils exhalent dans cet état, n'est pas supportable aux Européens.

Les vêtements de ce peuple sont très-curieux et d'une singulière netteté relativement aux outils grossiers qui servent à leur confection. Ils sont faits avec des peaux de renne, de veau marin et d'oiseaux : le tout ressemble assez à une blouse de voiturier; seulement il n'est pas si long ni si ample ; il est cousu par devant jusqu'au menton. A la partie supérieure se trouve un bonnet ou capuchon, que, dans les temps froids ou pluvieux, ils attirent sur leur tête, et qu'ils peuvent serrer à volonté contre leur figure, au moyen d'un cordon à coulisse. Les jaquettes des femmes diffèrent un peu de ces surtouts d'hommes; le capuchon y est plus grand, et la partie inférieure, au lieu d'être simplement coupée en rond, se prolonge par devant et par derrière en pans pointus qui tombent quel­quefois jusqu'à terre. Les jaquettes des femmes diffèrent aussi de celles des hommes en ce qu'elles sont ornées avec une plus grande profusion de bandes de peaux de différentes couleurs, qui s'y trouvent intercalées très-proprement, et même avec goût. Ce surtout est ordinairement en peau de veau marin ; quelquefois cependant on y em­ploie de la peau de renne, ou des peaux d'oiseaux adroitement réunies. Quelques Esquimaux portent sous la blouse une sorte de chemise composée de vessies de veaux marins cousues ensemble. Leurs culottes sont de peau de phoque ou de peau de renne, froncées par le haut et liées autour du corps. Leurs bottes et leurs souliers sont formés des mêmes matériaux, et la semelle en est faite avec de la peau de cheval marin. Les bottes sont serrées autour des genoux avec des cordons en coulisse ; leurs souliers sont noués de la même manière autour de la cheville.

Outre leur costume ordinaire, tous portent en mer une espèce de casaque où l'habit, la culotte, les bas et les souliers ne forment qu'une pièce ; elle est faite de peau de chien marin unie et sans poils, et si bien cousue, que l'eau ne saurait y pénétrer. Il y a devant la poitrine un petit trou par lequel ils soufflent autant d'air qu'ils jugent à pro­pos pour se soutenir sans aller au fond, et qu'ils bouchent ensuite avec une cheville.

Les hommes portent les cheveux courts et les rasent souvent sur le front, pour qu'ils ne les gênent pas dans leurs travaux. Mais ce serait un déshonneur pour une femme de se raser la tête, à moins que ce ne fût dans le deuil ou pour renoncer au mariage. Elles relèvent toutes leurs cheveux en deux boucles au sommet de la tête, et les nouent en touffes brillantes de grains de verre : ce sont là les perles dont les Groënlandaises forment des col­liers, des pendants d'oreilles, des bracelets, et qui leur servent à décorer leurs habits et leurs souliers. Les plus riches ceignent leur front d'un ruban de fil ou de soie, mais de façon que les touffes de che­veux, qui font leur plus bel ornement, ne soient pas couvertes ou cachées. Celles qui aspirent à la suprême beauté doivent porter sur le visage une broderie faite avec un fil noirci de fumée ; on leur passe ce fil entre cuir et chair sous le menton, le long des joues, autour des pieds et des mains. Quand il est retiré de dessous l'épiderme, il laisse une marque noire. Les mères font souvent subir cette opération à leurs filles dès leur tendre enfance.

Afin de tempérer la lumière intense réfléchie par la neige, ils se servent d'une sorte de bésicles très-ingénieuses, qu'ils nomment yeux de neige. Ces bésicles sont faites d'un seul morceau de bois, creusé intérieurement pour recevoir le revers du nez et la partie saillante du globe des yeux. Vis- à-vis de chaque œil est une fente transversale très-étroite et longue d'environ 27 mill., au travers de laquelle ils distinguent parfaitement les objets sans recevoir la moindre incommodité de la neige.

Les Groënlandais ont des tentes pour l'été et des maisons pour l'hiver. Celles-ci, larges de deux brasses, s'étendent depuis quatre jusqu'à douze brasses de longueur, et n'ont que la hauteur d'un homme. Ils ne bâtissent pas sous la terre, comme quelques voyageurs l'ont dit, mais sur des endroits élevés, et préférablement sur un rocher escarpé, afin d'être moins incommodés ou plutôt délivrés de la neige. C'est au voisinage de la mer que leurs maisons sont situées, à portée de la pêche, toujours ouvertes sur la côte qui leur fournit la subsistance. Ils font les murs de l'épaisseur d'une brasse, avec des pierres entassées l'une sur l'autre, cimentées ensemble de terre ou de gazon. Sur ces murailles ils placent une poutre de la longueur du logement, ou, si elle était trop courte, ils enjoindraient jus­qu'à trois ou quatre liées ensemble avec des bandes de cuir et soutenues de poteaux. Ils mettent des solives en travers sur ces poutres, et des lattes minces entre les solives. Ils couvrent le tout de broussailles, puis de tourbe, et par-dessus d'une terre fine, légère, qui fait le toit.

Tant qu'il gèle, ces édifices se soutiennent assez bien ; mais les pluies et les fontes de neige de l'été ruinent tout l'ouvrage, et dès l'automne suivant il faut réparer le toit et les murailles. Leurs maisons n'ont ni porte ni cheminée; pour en tenir lieu, ils pratiquent une entrée au milieu, de deux à trois brasses de large. C'est une voûte faite de pierres et de terre, qui sert à purifier et à renouveler l'air intérieur, sans être ouverte au vent ni au froid; car elle forme une espèce d'équerre ou de tambour, dont l'entrée est de côté parallèlement au devant de la maison ; et de plus cette voûte est si basse, qu'il ne suffit pas de se courber, mais qu'il faut marcher à quatre pattes pour entrer ou sortir. Les murailles sont tapissées ou garnies en dedans de vieilles peaux qui ont servi à couvrir des tentes et des bateaux, qu'on attache avec des clous faits de côtes de veaux marins. Ces peaux garantissent de l'humidité ; il y en a de pareilles sur le toit. Depuis le milieu de la maison jusqu'au mur du fond, règne dans toute la longueur un plancher élevé d'un pied au-dessus de terre. Ce plancher est divisé en plu­sieurs pièces par le moyen de peaux tendues le long des poteaux qui soutiennent le toit ; ces divisions forment autant de chambres qui ressemblent à des écuries. Chaque famille a sa chambre, et chaque maison contient depuis trois jusqu'à dix familles. Elles dorment sur des planchers couverts de four­rures; on y reste assis toute la journée, les hommes les jambes pendantes, et les femmes les jambes croisées à la manière des Turcs; ceux-là font des meubles et des outils pour la pêche et le mé­nage ; celles-ci s'occupent à la cuisine ou à la couture. Sur le devant de la maison sont des fenêtres carrées de 65 centimètres, avec des panneaux d'in­testins de poisson de mer, si transparents et si bien cousus, qu'ils laissent entrer la lumière sans don­ner passage au vent ni à la neige. Sous ces fenêtres, on trouve en dedans, le long de la muraille, un banc où l'on fait asseoir et dormir les étrangers.

Chaque ménage a son feu, voici comment : on place d'abord à terre, contre le poteau qui marque la séparation de chaque chambre, un gros billot ; sur cette souche une pierre plate, et sur cette pierre un trépied qui contient une lampe de marbre large de 32 cent, et faite en demi-lune ; elle est comme enchâssée dans un vase de bois ovale, des­tiné à recevoir l'huile qui dégoutte de la lampe. Celle-ci n'a pour toute mèche qu'une mousse fine, mais qui brûle si bien, que la maison est éclairée et même chauffée par la lumière de toutes ces lampes. C'est là pourtant leur moindre utilité; car au-dessus de chaque lampe est une chaudière de marbre ou de pierre à chaux, suspendue au toit par quatre cordes. Cette chaudière, longue de 32 cent., est large de 16 cent.; c'est là qu'on fait bouillir le dîner ou le souper de chaque famille. Le feu de la lampe sert encore à sécher les habits et les bottes, qu'on étend sur une espèce de râtelier ou de claie attachée au plafond. Ces lampes, tou­jours allumées, donnent une chaleur moins vive, mais plus égale, que celle des poêles d'Allemagne, avec moins d'exhalaison nuisible, presque point de fumée, et jamais aucun danger d'incendie. D'un autre côté, l'odeur forte des lampes, des poissons et des viandes de la chaudière, des pelleteries qui servent de tentures et de vêtements, en fait un domicile très-incommode pour les étrangers.

Au dehors de l'appartement, ils ont une espèce d'office où ils mettent, pour les besoins du jour, soit de la viande, soit du poisson et des harengs séchés, tandis que leurs grandes provisions se conservent sous la neige. Près delà se voient leurs canots renversés et suspendus à des poteaux, où sont aussi attachés leurs ustensiles et leurs armes pour la pêche et pour la chasse. C'est dans ces maisons qu'on se retire à la fin de septembre, jus­qu'au mois d'avril ou de mai, temps où la fonte des neiges qui menace le toit et les fondements de ces édifices, oblige les habitants à aller camper sous des tentes. Voici le plan de la construction de ces logements d'été.

Les Groënlandais en pavent d'abord le sol ou l'emplacement de pierres plates, sur un carré oblong. Entre ces pierres, ils enfoncent depuis dix jusqu'à quarante pieux ou longues perches qu'ils appuient, à la hauteur d'un homme, contre une espèce de châssis auquel on les attache en forme de baldaquin, dont le sommet se termine en pyra­mide. Ils enveloppent cette palissade d'une double couverture de cuir de veau marin, et les gens riches tapissent l'intérieur de leurs tentes de belles peaux de renne, dont le poil fait sa décoration.

Les pelleteries de la couverture, qui descendent jusqu'à terre, y sont fixées avec de la mousse sur­chargée de pierres, afin que le vent ne renverse point la tente. Ils attachent à l'entrée, au lieu de porte, une courtine; ce rid»au, fait de boyaux minces et diaphanes, proprement cousus, est sus­pendu par des anneaux de cuir blanc. Il sert à donner du jour et à garantir de l'air. Cette entrée donne sur une espèce de vestibule formé par une tenture de peau, et dans laquelle se trouvent les provisions de bouche. La cuisine ne se fait point sous les tentes, mais en plein air, dans des chau­dières de cuivre qu'on fait bouillir à force de bois.

Chaque famille a sa tente; mais les plus aisés logent quelquefois une ou deux familles des plus pauvres ou de leur parenté, de sorte que chaque tente peut contenir vingt personnes. Le dortoir y est situé comme dans les maisons d'hiver; mais il règne beaucoup plus d'aisance et moins de saleté dans les tentes.

Les Groënlandais allaient autrefois à la chasse avec des arcs et des flèches ; mais depuis que les Européens leur ont vendu des fusils, ils méprisent leurs anciens instruments. Pour la pêche, ils se servent d'un harpon composé de plusieurs pièces de bois et de côtes de baleine; le dard, qui est un fer, peut se détacher du manche lorsqu'il a pénétré dans le corps de l'animal ; mais il tient à une corde que le pêcheur porte roulée sur son canot, et à l'ex­trémité de laquelle est attachée une vessie pleine d'air. Cette vessie, qui surnage, sert à indiquer l'endroit par où l'animal blessé fuit sous l'eau en se débattant. Les pêcheurs sont encore armés d'une grande lance, faite à peu près comme le harpon et dont le fer peut se détacher, et d'une petite lance armée par le bout d'une longue pointe d'épée.

Passons maintenant à la description des bateaux qui servent à la pêche des Groënlandais. Les grands bateaux , qu'ils appellent umiak, ont environ 13 mètres de longueur, sur un mètre 30 à un mètre 62 centimètres de large, et un mètre de profondeur ; ils sont effilés ou pointus devant et derrière, avec le fond plat. Ce fond est composé de trois pièces qui vont se réunir aux deux bouts du bateau. Ces trois madriers sont traversés de dis­tance en distance de solives qui s'y enchâssent; on emboîte ensuite sur les deux madriers des côtés de courts poteaux, surlesquels on élève le plat-bord. Ces plats-bords sont appuyés par deux autres grandes pièces, qui se réunissent aux trois autres à l'extrémité du bateau. Ces cinq pièces principales se garnissent de lattes minces, larges de trois doigts, faites avec des côtes de baleine, et toute cette char­pente est revêtue en dedans et en dehors de cuirs tannés de veau marin. Mais au lieu de clous de fer, qui pourraient se rouiller et faire des trous dans les peaux de la couverture, on emploie les che­villes de bois et des courroies de baleine. Les Groënlandais construisent ces bateaux avec beaucoup d'adresse et de justesse, sans équerre, ni règle, ni compas. Tous leurs outils consistent dans une scie, un ciseau qui sert de hache quand on l'emmanche, une petite vrille, un couteau de poche bien pointu. Lorsque le constructeur a fait la charpente de son bateau, sa femme le revêt de cuirs fraîchement préparés et ramollis, dont elle calfate les coutures avec de la vieille graisse. Ainsi ces bateaux font bien moins eau que s'ils étaient entièrement de bois, parce que leurs jointures s'enflent et se serrent davantage. S'il venait à s'y faire un trou contre la pointe d'un rocher, une pièce y est bien­tôt cousue. D'ailleurs on les radoube et on les recouvre à neuf tous les ans. Ces bateaux sont conduits par des femmes, qui rament au nombre de quatre, avec une cinquième à la poupe, tenant un aviron pour gouvernail. Ce serait un scandale qu'un homme se mêlât de mener ces bateaux, à moins qu'un danger évident n'exigeât le secours de sa main.

Les rames sont courtes et larges, en forme de pelle , et attachées à leur place, sur le plat - bord, avec une bande de cuir. Vers la proue on dresse un pieux pour mât, qu'on charge d'une voile faite de boyaux cousus ensemble ; elle est d'une brasse de hauteur, sur une et demie de large. Ils ne font voile que le vent en poupe, et ne peuvent suivre un canot européen à la voile ; en revanche, par un vent contraire ou dans un temps calme, ils vont à la rame bien plus vite que nous. Avec ces bateaux ils font des voyages de 12 à 1600 kilomètres le long des côtes, allant d'un port à l'autre, au nord et au sud, dix à vingt personnes ensemble, avec leurs tentes, leurs bagages et leurs provisions de bouche. Ces voyages sont de 48 kilom. par jour. La nuit ils débarquent, plantent leurs tentes, tirent leurs bateaux à terre, la quille renversée et chargée de grosses pierres devant et derrière, de peur que le vent n'emporte le canot. Si la côte n'est pas tenable, six à huit personnes prennent le bateau sur leur tête, et le transportent par terre dans quelque meilleur parage.

Les petits bateaux ou bateaux d'homme, ap­pelés kaiak, n'ont que six mètres dans toute leur longueur, qui finit en pointe aux deux bouts comme une navette de tisserand, avec 33 centimètres tout au plus de profondeur, et 48 centimètres dans la plus grande largeur. La quille est con­struite de longues lattes traversées de cerceaux oblongs qu'on lie avec de la baleine et des tendons d'animaux. Le tout est revêtu de peau, de même que l'umiak ou grand bateau, avec cette diffé­rence que le kaiak en est enveloppé dessus et dessous, comme s'il était dans un sac de cuir qui le fermât de toutes parts. La poupe et la proue sont renforcées d'un rebord de baleine relevé en bosse, pour mieux parer les coups que le bateau se donne contre les pierres et les rochers. Au milieu du kaiak on ménage un trou rond bordé d'un cerceau de bois ou de baleine, large de deux doigts. Le pê­cheur introduit par cette ouverture ses jambes allongées dans le canot, et s'assied sur une planche couverte de cuir qui en forme le fond. Ensuite il serre sur le bord de cette ouverture son habit de pêche ou une autre peau qu'il noue et assujettit de manière que le trou soit hermétiquement fermé, et que l'eau ne puisse y pénétrer. Le bord sert en même temps à empêcher l'eau qui pourrait séjour­ner sur le pont de couler dans l'intérieur du canot.

Il a la précaution d'avoir la figure et les épaules bien enveloppées de sa cape et de son capuchon bien boutonné. Ainsi équipé, le Groënlandais ou l'Esquimau va en mer, quelque temps qu'il fasse, au milieu des neiges, des vents et des tempêtes. A ses côtés il a sa lance arrêtée par des courroies le long du bateau ; devant lui son faisceau de cordes rou­lées autour d'une roue faite exprès ; et derrière lui, la vessie qui doit servir de bouée. La rame unique qui lui sert à conduire et à diriger son embar­cation a 3 mètres 33 centimètres de long ; elle est également large et plate aux deux extrémi­tés, qui sont ordinairement ornées d'une marque­terie en dents de narval, dessinée fort souvent avec goût. Il prend sa rame à deux mains, et, fendant l'eau alternativement des deux côtés avec un mou­vement parfaitement régulier, il se dirige avec une dextérité et une promptitude inconcevables.

C'est un spectacle vraiment curieux de voir un Groënlandais avec son habit de pêche, de couleur grise, garni de boutons blancs, voguer sur un frêle esquif, à la merci des flots et des tempêtes que son courage brave, et fendre les ondes avec une lé­gèreté à faire 96 kilomètres par jour quand il veut précipiter sa marche. Tant que la fureur des vents lui permet d'arborer une voile de perroquet, loin de redouter les grandes lames, il semble les chercher, et voler comme un trait sur leur cime roulante. Quand même les vagues viendraient fondre et se briser sur lui, il n'en reste pas moins immo­bile à sa place. Si les flots l'attaquent de front, près d'être submergé, il recueille ses forces, et lutte avec sa rame contre toute leur impétuosité. Tant qu'il a son aviron à la main, fût-il renversé la tête sous l'eau, d'un coup de rame il remonte et se lève tout droit. Mais s'il perd cette rame, c'en est fait de sa vie, à moins qu'une main secourable ne vienne le sauver. Il n'y a point d'Européen qui osât se hasarder sur un kaiak au moindre souffle du vent. Aussi ne peut-on qu'admirer avec une sorte de frayeur l'audace et la dextérité de ces in­trépides Groënlandais, qui domptent la mer et ses monstres. Mais, comme ils ne peuvent arriver à ce degré de courage et d'habileté que par des épreuves constantes et réitérées, ils s'accoutument dès l'en­fance, par une suite d'exercices variés, à sur­monter tant de périls et d'obstacles que la nature semble avoir entassés et multipliés autour d'eux, sur le plus redoutable des éléments.

Lorsque les Groënlandais sont parvenus à l'âge d'endosser le harnais ou l'habit de mer, c'est-à- dire quand ils ont assez de force, d'adresse et d'habileté pour commencer le métier de toute leur vie, ils vont à la pêche du veau marin, qui se fait de trois façons, ou dans le kaiak d'un homme seul, ou à la battue en campagne, ou l'hiver sur la glace. La première façon est la meilleure et la plus commune. Aussitôt qu'un pêcheur, embarqué avec tout son attirail, aperçoit un veau marin, il tente de le surprendre à l'improviste pendant que l'ani­mal, allant contre le vent et le soleil, ne peut en­tendre ni voir l'homme qui l'attaque par devant. Celui-ci se cache même derrière une grosse lame, et s'avance vite et sans bruit jusqu'à la portée de cinq à six brasses, tenant son harpon, sa corde et sa vessie tout prêts à être lancés. Il prend sa rame de la main gauche, et le harpon de la droite par le manche. Si le harpon frappe droit au but et s'enfonce dans les flancs de l'animal, il se détache du fût, qui reste flottant sur les eaux. Dès que le coup a porté, le pêcheur jette la vessie dans la mer, du côté où la proie a plongé; puis il recueille et remet dans son bateau le fût de son harpon ; l'animal tire à lui la vessie et l'entraîne souvent sous l'eau; mais c'est avec peine, parce qu'elle est fort grosse, aussi ne tarde-t-elle pas à repa­raître , suivie du veau qui vient reprendre haleine. Le Groënlandais observe la place où la vessie se montre, pour attendre l'animal et le percer avec sa grande lance.Toutes les fois que le veau revient, on lui enfonce ce dard, jusqu'à ce que ses forces soient épuisées ; alors on va droit à lui, la petite lance à la main, et l'on achève de le tuer. Dès qu'il est mort, on a soin de boucher ses blessures et d'arrêter la perte du sang ; ensuite on souffle pour l'enfler et le faire surnager plus aisément, attaché par une corde à la gauche du kaiak.

Cette façon de pêcher est la plus dangereuse, quoique la plus usitée; les Groënlandais l'ap­pellent pêche à extinction, parce qu'il y va quel­quefois de la vie de l'homme. La corde peut, en effet, se nouer d'elle-même en filant, ou s'em­barrasser autour du kaiak, et l'entraîner, dans ces deux cas, au fond de la mer; elle peut, dans le développement de ses replis, accrocher la rame ou même le pêcheur en s'entortillant au­tour de sa main et de son cou, ce qui arrive quand la mer est grosse au point que ses lames fondent sur le pilote avec les brasses de corde dont elles l'enveloppent. Le veau marin peut lui- même, revenant sur le kaiak, l'engager dans la ligne et entraîner le canot au fond avec le pêcheur occupé à la lâcher. Si par malheur l'homme se trouve pris, il n'a que les ressources dont on a parlé pour se dégager de ses propres filets ; quel­quefois, au moment de s'en débarrasser, il se sent mordre à la main ou au visage par l'animal furieux, que la vengeance pousse à attaquer son ennemi quand il ne peut plus se défendre lui- même, car cette espèce a appris de la nature à vendre chèrement sa vie.

Aussi, dans cette pêche, où l'homme est seul aux prises avec le monstre, ne peut-il attraper que l'espèce de veau la plus stupide. Pour chasser les autres sortes, ou pour prendre plusieurs veaux à la fois, il faut être en troupe. On va les attendre en automne au détroit de Nepiset, dans la baie de Bal's-River, entre le continent et l'île de Kangek. Les Groënlandais les forcent à sortir de leur re­traite en les effrayant avec de grands cris et des pierres qu'ils lancent dans l'eau. Quand ces bêtes paraissent, on les poursuit jusqu'à les mettre hors d'haleine et les obliger à rester longtemps sur l'eau pour respirer l'air. Alors ils les environ­nent et les tuent avec leurs petits dards. Dès que l'animal se montre, tous les pêcheurs fondent sur lui comme s'ils avaient des ailes, faisant un bruit affreux; le veau plonge, les hommes se disper­sent sur ses traces, attentifs à observer l'endroit où ils imaginent qu'il reviendra sur l'eau; c'est pour l'ordinaire à près d'un mille du lieu de sa première apparition. Quand l'animal effaré cherche la terre pour refuge, il est accueilli à coups de pierres et de bâtons par les femmes et les enfants, qui l'attaquent de front, et percé de dards et de lances par les hommes qui sont à ses trousses. Cette chasse est d'autant plus attrayante et récréa­tive pour les Groënlandais, que chacun y prend souvent huit à dix veaux pour sa part.

La chasse d'hiver se fait à la baie de Disko. Comme les veaux pratiquent alors des trous dans la glace pour y venir respirer l'air, un Groënlan­dais vient s'asseoir à côté sur une petite sellette, mettant ses pieds sur une autre pour les garantir du froid; dès que l'animal avance le museau, l'homme le perce d'un harpon, rompt aussitôt la glace tout autour, tire la bête accrochée, et la tue à coups redoublés. Quelquefois un homme s'étend ventre à terre sur une espèce de traîneau, le long des trous par où les veaux montent sur la glace pour se chauffer au soleil. Près d'un de ces grands trous on en fait un petit, par lequel un pêcheur passe un harpon fixé au bout d'un grand bâton. Celui qui veille au bord du grand trou, voyant l'animal passer sous le harpon, fait signe à son camarade, et celui-ci enfonce le fer dans l'amphi­bie de toutes ses forces. Si le chasseur aperçoit un veau sur la place, il imitera quelquefois son gro­gnement de façon que l'animal, le prenant pour un être de son espèce, le laisse approcher jusqu'à

la portée du harpon, et se trouve surpris et tué sans avoir le temps de fuir.

C'est peut-être ici le cas de donner quelques détails sur le veau marin, dont la poursuite oc­cupe une si grande partie de la vie des Groënlandais. Ces animaux ont une peau ferme, rude, velue, comme les quadrupèdes terrestres, à cela près que leur poil est épais, court et lisse comme s'il était huilé. Ils ont les deux pieds de devant formés pour marcher, et ceux de derrière pour nager; à chaque pied, cinq doigts avec quatre jointures chacun, armés d'une griffe pour grimper sur les rochers ou se cramponner sur la glace. Leurs pieds de derrière ont leurs doigts joints en patte d'oie, de sorte qu'en nageant ils se dé­ploient comme un éventail. Leur tête est sem­blable à celle d'un chien avec les oreilles écourtées ; cependant ils ne l'ont pas tous de la même forme : les uns l'ont plus ronde, les autres plus longue et plus décharnée. Au-dessous du museau ils ont une barbe ; ils ont aussi quelques poils aux naseaux, et quelques-uns au-dessous des yeux en forme de sourcils. Ils ont l'œil grand, creux et fort clair. Il y a des veaux de plusieurs couleurs ; beaucoup sont marquetés comme les tigres. Les uns sont d'un noir tacheté de blanc, les autres jaunes, quelques-uns gris, d'autres roux. Leurs dents sont aussi tranchantes et plus fortes que celles d'un chien, et peuvent couper un bâton de la grosseur du bras; leurs griffes sont longues, noires et pointues; leur queue est courte. Ils aboient comme des chiens enroués, et leurs petits ont un miaulement semblable à celui des chats. Quoique ce soient des espèces d'amphibies, la mer est leur élément, et le poisson leur nourri­ture. Cependant ils vont dormir à terre ou sur des glaçons ; et même ils ronflent si profondément au soleil, qu'il est facile de les surprendre. Avec une allure estropiée, ils courent des pieds de devant, et sautent ou s'élancent avec ceux de derrière, mais si vite, qu'un homme a de la peine à les attraper. Leur longueur ordinaire est entre 1 m. 65 c. et 2 m. 60 c. ; ils ont le corps gros au milieu et terminé en cône par les deux extré­mités , ce qui les aide beaucoup à nager.

Tel est l'animal que le Groënlandais chasse pendant toute sa vie, et qui fournit presque à tous ses besoins. En effet, il trouve dans sa chair de quoi se nourrir, dans sa graisse de quoi s'é­clairer, dans sa peau de quoi se vêtir, former ses tentes et ses bateaux. Aussi ces peuples s'exercent- ils dès la plus tendre enfance à la chasse, qui sera l'occupation principale et le plus grand plaisir de leur vie. Aussitôt qu'un enfant peut faire usage de ses mains et de ses pieds, son père lui donne un arc et des flèches pour qu'il s'exerce à tirer au blanc. Il lui apprend à lancer des pierres contre un but planté sur le bord de la mer; il lui fait présent d'un couteau qui sert d'abord à son amu­sement. A l'âge de dix ans, il le pourvoit d'un kaiak, où il se divertit à ramer, à chasser et à pêcher, à tenter enfin les travaux et les périls de la mer. A quinze à seize ans, l'enfant suit son père à la pêche du veau marin. Le premier monstre qu'il a pris doit servir à régaler toute sa famille et le voisinage. A vingt ans, un Groënlandais fait son kaiak et son équipage. Il ne tarde pas alors à se marier; mais il reste ordinairement avec ses parents, et sa mère garde la direction suprême du ménage.

Les filles jusqu'à l'âge de quatorze ans ne font que babiller, chanter et danser, à moins qu'elles ne servent à puiser de l'eau. A quinze ans, il faut qu'elles sachent soigner les enfants, faire la cuisine, préparer les peaux, et même, à mesure qu'elles avancent en âge, ramer sur les bateaux et bâtir des maisons.

Dans le ménage, le mari va sur mer à la chasse, à la pêche, et, dès qu'il est à terre, il ne s'em­barrasse plus de rien, croyant même au-dessous de sa dignité de tirer à bord l'animal qu'il a pris. Les femmes font tout le reste, depuis le métier de bouchères jusqu'à celui de cordonnières. Elles n'ont pour toute sorte d'ouvrages qu'un couteau fait en demi-lune, un polissoir d'os ou d'ivoire, un dé à coudre, et deux ou trois aiguilles. Dans la construction des cabanes, elles font tout l'ouvrage

de la maçonnerie, et les hommes celui de la char­pente. Du reste, ceux-ci regardent froidement passer les femmes avec de grosses pierres sur leur dos. En revanche, ils les laissent maîtresses de tout ce qu'ils prennent ou acquièrent, excepté l'huile de la baleine, que les hommes se chargent de vendre.

Quand il n'y a plus rien dans la maison et que les provisions sont épuisées, on prend patience de bon accord entre mari et femme, et l'on meurt de faim ensemble, ou l'on mange ses vieux souliers, s'il en reste. Il n'y a que les souffrances de leurs enfants qui leur soient bien sensibles. Lorsqu'une famille n'a point d'enfants, le mari adopte un ou deux orphelins, la femme une fille sans père ni mère ou une veuve.

Le genre de vie des Groënlandais n'a certaine­ment rien de séduisant pour un Européen. Ce­pendant, quand on est ballotté par la tempête, une misérable cabane est un port assez doux ; et dans un pays où tous les éléments semblent con­jurés contre l'espèce humaine, après bien des jours passés dans les horreurs de la faim, le plus chétif repas de ces pauvres sauvages devient un régal. C'est alors qu'on ne laisse pas d'admirer le bon ordre qui règne dans leurs maisons, et même une sorte de propreté qui leur est particulière; car avec des mains toujours crasseuses, un visage huileux, une odeur de poisson très-forte, ils tiennent leurs habits de fête soigneusement pliés dans une espèce de portemanteau de cuir brodé à l'ai­guille. Quoiqu'ils aient des seaux de cuir qui ne sentent pas bon, toute l'eau qu'ils puisent est conservée dans des fontaines de bois fort nettes et garnies de cuivre et d'os très-luisants. Enfin, si l'on ne peut attendre d'un peuple qui nage tou­jours dans l'huile ou dans le sang des veaux ma­rins et des baleines un extérieur aussi suppor­table même que celui du commun de nos ouvriers et de nos paysans, du moins il règne au Groenland plus de concorde et de tranquillité dans une ca­bane qui contiendra plusieurs familles de diffé­rentes races, qu'on n'en trouve dans une de nos maisons composée de quelques personnes du même sang. Ils sont si fort empressés à offrir de leur pêche, qu'on ne s'avise même pas d'en deman­der ; et dans ce pays pauvre l'hospitalité prévient la mendicité. Sans cette générosité réciproque, comme on est obligé d'aller chercher sa subsis­tance à plusieurs kilomètres de chez soi, l'on ris­querait souvent de mourir de faim sur la route.

Le commerce des Groënlandais est très-simple : c'est un trafic de leur superflu pour ce qui leur manque. Mais à cet égard ils sont souvent aussi capricieux que des enfants, parce qu'ils ne con­naissent guère mieux le prix des choses. Curieux de tout ce qu'ils voient de nouveau , ils feront vingt trocs, et perdront toujours sur chacun des objets qu'ils trafiquent, donnant un meuble utile pour un jouet qui les amuse, préférant un colifi­chet à des outils, et ce qui leur plaît à ce qui peut leur servir.

Le trafic du Groenland se fait dans une espèce de foire où est le rendez-vous général de la nation, et qui se tient tous les ans en hiver. Les Groënlandais vont à cette foire comme en pèlerinage; ils y exposent leurs marchandises, et demandent celles qu'ils veulent en retour. Les habitants du sud n'ont point de baleine, ceux du nord point de bois. Il part des bateaux de la côte méridionale, et même de l'est du Groënland, qui font jusqu'à 100 à 150 myriamètres pour se rendre à la baie de Disko. C'est là qu'ils échangent du bois et de la vaisselle de marbre pour des cordes ou des dents de poisson, des barbes, des côtes, des os de queue de baleine : ainsi le commerce se fait presque tout entre les gens de la nation.

Dans ces voyages, ils emportent avec eux toute leur famille et leur fortune. Souvent il se passe des années avant qu'ils retournent à leur pays natal; car si l'hiver les surprend quelque part, ils s'y arrêtent et y bâtissent une cabane pour hi­verner, mais préférablement dans le voisinage de quelque colonie danoise. La terre et la mer sont partout à eux, et comme ces familles errantes sont tantôt ici, tantôt là, elles sont sûres de trou­ver partout des amis et des connaissances.

Quelle que soit, du reste, l'horreur du climat qu'occupent les Groënlandais, ils sont plus atta­chés à leur sol natal qu'aucun autre peuple. Tous ceux qui ont été emmenés d'une manière quel­conque hors de leur pays et traités avec la plus grande douceur, ont constamment soupiré, au milieu des jouissances qu'offre le luxe européen, après leurs montagnes flottantes, leurs phoques savoureux et leurs huttes enfumées. Quant à leurs dispositions morales, les navigateurs les dépeignent comme fort empressés à trafiquer, et en même temps comme portés au vol et à la fraude; cependant, quand on pénètre dans leur vie intérieure, on les trouve bons, doux et fort trai tables.

 

CHAPITRE LXXX

Le baleinier russe.

 

Malgré tout l'intérêt des observations que ce pays nouveau offrait à nos amis, ils attendaient impatiemment l'occasion de regagner leur patrie. Déjà ils avaient parcouru le plus grand nombre des stations ordinaires des navires qui fréquentent ces parages, lorsque enfin, en approchant du cap Farewell, situé au milieu du Groenland, on aper­çut du haut des dunes un vaisseau.

On se dirigea vers ce navire, que l'on reconnut bientôt pour un vaisseau russe, qui s'était arrêté dans ces parages à la pêche de la baleine, et qui dans ce moment doublait la Norwége pour re­tourner à Arkhangel.

Le capitaine lui envoya la chaloupe avec prière de prendre à bord trois voyageurs pour la Russie. Le capitaine russe voulut d'abord savoir les noms de ces passagers. Lorsqu'il les sut et qu'il fut in­formé de leur aventure, il les accueillit avec joie; car il était parent d'Ivan, et avait déjà appris à Arkhangel que celui-ci, Alexis et le pilote, étaient partis sur un vaisseau anglais pour le Spitzberg, où ils avaient fait naufrage et où ils vivaient dans la position la plus malheureuse, en supposant qu'ils n'eussent pas déjà succombé. Lui-même avait fait recherches sur les îles; mais elles n'avaient eu aucun résultat. Il ne faut pas deman­der s'il s'engagea de bon cœur à les ramener à Arkhangel.

Les adieux que firent les trois amis au capitaine et au reste de l'équipage furent des plus touchants. Ils les remercièrent de leur délivrance, et promi­rent en particulier au capitaine de ne jamais ou­blier ce qu'il avait fait pour eux.

Montés sur le vaisseau russe, Ivan et Alexis accablèrent le capitaine de questions sur le père Ozaroff. Le pilote s'informait avec sollicitude de sa femme et de ses enfants.

Le capitaine leur apprit que les lettres écrites d'Angleterre au père Ozaroff et à la femme du pilote, par le capitaine de la Junon, leur avaient causé une grande tristesse. Il fut connu dans tout Arkhangel qu'il y avait trois compatriotes aban­donnés au Spitzberg, et plusieurs navigateurs se promirent d'y débarquer, pour les chercher et les ramener dans leur patrie.

Quelques hommes de l'équipage disaient que le père Ozaroff était toujours inconsolable du triste sort de son fils et d'Ivan, et qu'il les regardait tous deux comme perdus.

Le pilote eut la consolation d'apprendre que sa femme et ses enfants, qui le pleuraient toujours, avaient été si bien secourus par une association de marins, qu'ils se trouvaient à l'abri de la mi­sère.

Le désir de voir ces objets chéris augmentait à mesure qu'ils approchaient de leur patrie. Pen­dant leur long voyage, ils racontaient tous les jours à leurs compagnons de nouveaux incidents de leur séjour dans l'île, se rappelant avec une reconnaissance toujours nouvelle les secours et les bienfaits dont la providence divine les avait comblés. On voyait par leurs discours que les souffrances qu'ils avaient éprouvées avaient laissé en eux d'impérissables germes d'amour et de con­fiance en Dieu.

 

CHAPITRE LXXXI

L'Islande.

La traversée ne fut pas aussi rapide que nos trois amis l'auraient désiré. Le bâtiment, souvent contrarié par les vents contraires, fut obligé de relâcher dans un port d'Islande, et d'y séjourner plusieurs semaines pour attendre un temps plus favorable et réparer quelques avaries qu'il avait éprouvées. Nos voyageurs eurent donc le temps de visiter ce pays avec fruit, et le désir d'instruc­tion qui animait surtout les deux jeunes gens leur fit entreprendre de nombreuses courses, dans le but de recueillir tous les renseignements qu'ils pourraient se procurer sur cette intéressante con­trée.

Cette île ne doit être considérée que comme une vaste montagne parsemée de cavités profondes, cachant dans son sein des amas de minéraux, des matières vitrifiées et bitumineuses. Sa surface ne présente à l'œil que des sommets de montagnes blanchies par des neiges et des glaces éternelles, et plus bas l'image de la confusion et du boule­versement. C'est un énorme monceau de pierres et de rochers brisés et tranchants, quelquefois poreux et à demi calcinés, souvent effrayants par la noirceur et les traces du feu qui y sont encore empreintes. Les fentes et les creux de ces rochers ne sont remplis que d'un sable rouge, noir et blanc; mais dans les vallées que les montagnes forment entre elles on trouve des plaines vastes et agréables, où la nature, qui mêle toujours quelque adoucissement à ses fléaux, laisse un asile sup­portable à des hommes qui n'en connaissent point d'autre, et une nourriture abondante et très-délicate pour le bétail.

Le climat de cette île est à peu près celui de la Suède et du Danemark. Reykiavick, la capitale, contient sept cents habitants, et est fréquentée pendant l'été par des marchands danois. Hors de là, on ne trouve dans l'île que des maisons ou plutôt des huttes couvertes en terre jetées isolé­ment de distance en distance dans les endroits susceptibles de quelque culture.

Ce qui frappe surtout sur cette terre sauvage et hérissée de rochers, c'est le contraste et le rap­prochement constant des frimas et du feu, des glaces qui couvrent la terre, et des matières en­flammées qui en jaillissent à tous moments. Dans aucune autre partie du globe on ne trouve sur une même étendue de terrain autant de cratères vomissant des flammes, autant de sources d'eau bouillante, autant de coulées de laves.

Outre les hautes montagnes couvertes de neige, telles que l'Hécla, le Wester, le Jokel, le Dranga et quelques autres, on trouve en Islande beaucoup de petites collines de glace qui changent constam­ment de forme et de hauteur. Le mont Hécla, que l'on compte parmi les volcans les plus fameux de l'univers, est aujourd'hui un des moins dangereux de l'Islande. Il a fait des ravages épouvantables dans le xive siècle ; mais depuis lors les éruptions sont devenues de moins en moins fréquentes.Tous les voyageurs qui ont visité cette montagne font mention d'une colline de lave formant autour du volcan une espèce de rempart de treize à vingt- deux mètres de haut; une fois les difficultés de cette barrière franchies, le reste du chemin est facile. Il ne pousse ni herbes ni plantes à deux lieues à la ronde; le sol est couvert de fleuves de pierres fondues, de pierres ponces et de cendres. Le sommet de l'Hécla est divisé en trois pointes, dont celle du milieu est la plus élevée; sa hauteur au-dessus du niveau de la mer est de treize cents à seize cent vingt-quatre mètres. Son sommet vomit de temps en temps des tourbillons de vapeur; on y rencontre quelquefois des cavités pleines d'eau bouillante.

On trouve en Islande un grand nombre de sources d'eau chaude, que l'on peut diviser en

trois espèces. Quelques-unes, d'une chaleur mé­diocre, ne la doivent qu'à leur passage sur un terrain échauffé; d'autres forment des fontaines dont le bassin est plus ou moins grand, et dans lequel l'eau bout comme si elle était sur un grand feu. Enfin il y en a qui, bouillant avec violence, lancent leurs eaux en l'air, les unes continuelle­ment et sans régularité, les autres périodique­ment et dans un ordre continuel.

De cette dernière espèce sont trois sources d'eau chaude que l'on trouve dans le canton du nord. Elles sont éloignées l'une de l'autre d'envi­ron cinquante-huit mètres, et dans chacune d'elles l'eau bouillonne et s'élance alternativement.

Le mouvement perpétuel et régulier de ces trois sources n'est pas la seule chose qu'on y remarque : leurs eaux produisent encore des effets qui ne sont pas moins surprenants. Si l'on met de l'eau de la grande fontaine dans une bouteille, on la voit sortir de la bouteille deux ou trois fois au même instant que la source lance son eau, et ce phénomène se renouvelle aussi longtemps que dure l'effervescence de l'eau qui est dans la bouteille. Après le second ou le troisième bouil­lonnement, elle devient tranquille et froide. Lorsqu'on bouche la bouteille après l'en avoir remplie, elle éclate en morceaux au premier jet de la source. Lorsqu'on approche de la grande source et que l'on y jette un objet, quelque lourd qu'il soit, elle l'entraîne au fond; mais lorsqu'elle rejette l'eau, elle lance en même temps, et à quelque pas de son ouverture, tout ce qu'on y a jeté. On cite encore les sources bouillantes du Geyser, dont l'eau mugit et s'élance à des inter­valles irréguliers. Le Geyser vomit quelquefois ses flots chargés de pierres et de limon à trente- trois mètres au-dessus de son bassin, qui a seize mètres de largeur.

 

CHAPITRE LXXXII

Retour à Arkhangel.

Après une longue navigation, nos amis aper­çurent enfin les clochers de leur ville natale. Oh! que leur cœur palpitait de joie! Ils tombèrent à genoux, et remercièrent Dieu avec effusion lorsque le vaisseau fut entré dans le port d'Ar­khangel.

On dépêcha au père Ozaroff et à la femme du pilote des exprès pour leur apprendre la joyeuse nouvelle que ceux qu'on avait crus perdus et morts depuis longtemps vivaient encore, qu'ils étaient retrouvés, et qu'en ce moment même ils étaient en route pour revenir dans leurs foyers. On voulait ainsi les préparer à la joie de ce re­tour, de peur que la surprise ne leur devînt fu­neste.

Oh ! qu'elle était douce la nouvelle du re­tour! combien elle fit verser de larmes de joie! que d'actions de grâces s'élevèrent alors vers le Ciel!

Un autre employé apporta la nouvelle que le vaisseau avec les trois amis était déjà entré dans le port. Ozaroff voulait courir au-devant de son fils et de son neveu, et la femme du pilote au- devant de son mari; mais, au moment où ils allaient partir, Alexis et Ivan se trouvaient déjà entre les bras d'Ozaroff, et le pilote serrait sa femme et ses enfants contre son cœur. La parole leur manquait à tous, et leurs larmes pouvaient seules exprimer ce qu'ils ressentaient.

En faisant le récit de tout ce qui leur était arrivé, nos voyageurs ne manquèrent pas de bien faire remarquer à leurs auditeurs tout ce que Dieu avait opéré de miraculeux en leur faveur, et comme sa providence veille attentivement sur ceux qui placent en lui toute leur confiance.

Ivan et Alexis recommandaient surtout aux en­fants d'obéir à leurs parents, et de ne s'opposer jamais à leur volonté. Ils leur montraient que les cruelles souffrances qu'ils avaient endurées étaient une suite de leur désobéissance envers Ozaroff et que chaque larme qu'avait versée ce père affligé était retombée pesamment sur eux.

Le père Ozarofï ne fit point de reproches à son fils ni à son neveu. Ils avaient expié par assez de souffrances le chagrin qu'ils lui avaient causé. Ils en étaient punis, et étaient devenus des hommes pieux.

Alexis s'efforça de se réconcilier entièrement avec son père, en s'adonnant dès ce moment au commerce, en l'aidant dans ses affaires, et en devenant ainsi sa joie et sa consolation. Il avait connu la vie de marin par son plus mauvais côté, et préféra à ses aventureuses expéditions un pai­sible séjour et de tranquilles occupations dans sa ville natale.

Ivan semblait être devenu, par les dangers qu'il avait courus, encore plus décidé et plus coura­geux ; il prit du service sur un vaisseau de guerre russe, et devint un brave capitaine.

Quant au pilote, il était tellement épuisé par les travaux et les périls de sa longue carrière, qu'il ne put plus servir sur mer. Il vécut encore plu­sieurs années, et fut, ainsi que sa famille, comblé de bienfaits par le père Ozaroff.

 

FIN

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