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Les récits du château

 

Les Récits du Château

dédiés a la jeunesse des deux sexes

par M. B. D'EXAUVILLEZ 

TOURS : ALFRED MAME ET FILS, ÉDITEURS. 13e édition - 1869

 

 

INTRODUCTION

Dans un antique château situé dans un des plus beaux vallons de l'Auvergne, vivait paisiblement la famille la plus heureuse et la plus étroitement unie. M. de Nanteuil, qui en était le chef, avait servi longtemps son roi et sa patrie, et était venu chercher ensuite dans le sein des joies domestiques la récompense de ses fatigues et de son dévoue­ment. Une épouse vertueuse partageait sa douce retraite et se joignait à lui pour élever chrétienne­ment trois enfants que le Ciel leur avait accordés. Georges, l'aîné, âgé de seize ans, était doué des qualités les plus solides. Destiné à servir sur mer, il s'était hâté de cultiver son esprit et de l'orner des connaissances nécessaires à son avancement. Le pasteur du village voisin, M. Lecointe, s'était aussi appliqué à l'instruire, et, grâce à ses leçons, le studieux jeune homme devait être bientôt en état de se présenter avec succès à une école royale. Son frère, Ernest, âgé de quinze ans, était moins vif, moins bouillant ; il possédait un esprit aussi bien cultivé, une âme aussi belle, aussi généreuse. Tendre, affectueux, il se promettait de passer ses jours auprès de ses parents, d'êlre leur appui, leur soutien, et de les consoler de l'absence de leur fils aîné. Anna était la dernière enfant de M. de Nanteuil, et cette aimable fille, qui entrait à peine dans sa quatorzième année, faisait les délices de toute la famille par sa douceur et ses grâces. Rien ne manquait au bonheur des habitants du château de Nanteuil ; le contentement était leur hôte habi­tuel, et l'ennui n'avait jamais pénétré dans leur demeure, car ils savaient l'en éloigner par le tra­vail et par les amusements innocents. Les récits agréables et instructifs étaient leurs plus doux passe-temps ; chaque soir on en faisait quelques-uns, et ils étaient toujours écoutés avec un vif intérêt et un profond recueillement.

Anna surtout aimait fort les histoires, et elle était ordinairement la première à prier son père ou sa mère, ou M. Lecointe, de lui raconter quelque fait intéressant. Un jour, c'était au commencement de l'hiver, elle dit à M. de Nanteuil :

« Mon cher papa, je pense que nos grandes soi­rées des dimanches vont recommencer, et que, mieux que jamais, les récits d'hiver iront leur train. Hélas ! au printemps notre frère Georges nous quittera pour se rendre à Paris. Dès lors il n'assis­tera plus jamais à nos réunions ; car, à son retour, il sera trop grand pour prêter l'oreille à de simples histoires.

   M. DE NANTEUIL.

Ma chère enfant, je suis prêt à conter et à écou­ter. C'est demain dimanche, nous reprendrons nos récits du soir, si cela vous est agréable à tous.

GEORGES.

Pouvez-vous en douter, mon cher père? Vous savez que nos réunions ont toujours eu pour nous un charme infini; et, quoi qu'en dise ma petite Anna, je les aimerai toujours.

ERNEST.

Pour moi, je les souhaitais ardemment, et j'en avais déjà parlé à M. Lecointe, qui ce soir même devait venir en faire la proposition.

ANNA.

Allons, c'est une chose arrêtée : je cours pré­venir ma bonne mère et lui dire de bien interro­ger ses souvenirs, car à son tour elle devra payer son tribut. »

 

 

PREMIÈRE SOIRÉE

 

Jean. — l’inondalion.

 

Le lendemain, à sept heures précises du soir, toute la famille de M. de Nanteuil était rassemblée autour d'un bon feu, dans une chambre bien close. M. le curé s'y fit attendre, et cependant il avait promis d'être exact, car il devait parler le pre­mier; aussi Anna lui adressa-t-elle bien des re­proches lorsque enfin il arriva. Il les écouta en souriant; puis il répondit : « Je suis sûr, ma chère enfant, que vous me pardonnerez mon retard, quand vous saurez que mon temps a été employé au service d'un malheureux. Je m'explique en peu de mots : au sortir des vêpres, j'entendis une voix me crier faiblement : « Monsieur le curé, ayez compassion d'un infortuné.'... » Je me retournai et j'aperçus un jeune homme de dix-huit ans en­viron, qui se traînait à peine; ses vêtements étaient propres, mais en désordre ; une grande pâleur couvrait son visage, et des larmes roulaient dans ses yeux. Je lui tendis aussitôt les mains; mais il n'osa les prendre pour appui, il se précipita à mes genoux; je le relevai, et, lui prenant le bras, je le conduisis au presbytère, où nous attendait le dî­ner. Quand son appétit fut un peu calmé, je lui de­mandai quelle infortune le jetait si jeune sur les grandes routes, et il me raconta ainsi son histoire.

« Mon père est un honnête fermier, dont les travaux pénibles et constants ont été, pendant de longues années, récompensés par le succès ; mais depuis quelque temps le bonheur l'a fui ; ses ré­coltes ont été mauvaises, ses bestiaux ont péri frappés par les maladies, et il lui a été impossible de payer ses redevances. Son propriétaire n'a point voulu attendre ; il l'a fait mettre en prison et a exigé la vente du peu de bien que nous possédions. Ma pauvre mère se trouve dans la plus affreuse posi­tion : seule, sans secours, elle reste chargée de plusieurs enfants hors d'état de gagner leur vie. Je suis Jean, leur aîné : envoyé bien jeune à Clermont dans une maison de commerce, j'avais réussi à amasser quelque argent que je mettais soigneuse­ment en réserve pour l'employer un jour utilement. Et quel usage plus doux pouvais-je en faire que de le donner à mes malheureux parents ! Aussi, à peine instruit des infortunes de ma famille, je me mis en route avec la permission du négociant chez lequel je travaille, après avoir serré dans un petit sac et dans ma poche la plus sûre toutes mes économies. Je marchai les deux premiers jours avec une ardeur extraordinaire, sans éprouver le moindre accident. Hier mes forces diminuèrent, et vers trois heures du soir j'entrai dans une hôtellerie modeste pour prendre un peu de nourriture et de repos; après avoir mangé, je m'endormis appuyé sur une table. Je pensais pouvoir sommeiller en sûreté; je me trompais : un homme jeune encore s'était assis, quelques instants après mon arrivée, en face de moi, à la même table, et avait engagé une conver­sation où je ne cachai rien de mes affaires. Je parlai de la somme d'argent que je portais, et je fus cruellement puni de mon imprudence, car à mon réveil mon précieux trésor avait disparu. J'ac­cusai l'inconnu, qui seul connaissait mon secret, mais sans espoir d'obtenir une restitution, puisqu'il s'était enfui. L'hôtelier ne put que me plaindre, et je le quittai le désespoir dans le cœur. Que faire maintenant? que m'importe de n'être plus qu'à sept lieues de ma famille? comment la soulage­rai je? je suis aussi pauvre qu'elle... »

En achevant ces mots, Jean se mit à pleurer amèrement, et j'eus beaucoup de peine à le conso­ler; il me fallut lui parler longtemps, voilà pourquoi je suis venu si tard. Vous n'auriez pas voulu, mes enfants, que je laissasse chez moi un affligé; vous m'auriez reproché ma conduite , et avec raison. Êtes-vous encore fâchée contre moi, mademoi­selle Anna?

ANNA.

Ah! vraiment non; je vous sais un gré infini d'avoir été si bon envers ce malheureux jeune homme. Mais vous ne nous avez point dit quelle somme d'argent on lui a prise.

M. LECOINTE.

Il a perdu cent écus.

ANNA.

Cette perte est réparable si nous le voulons. J'ai en ma possession quinze francs, je vous les offre : maman m'a promis un chapeau pour cette semaine, j'en puis facilement faire le sacrifice, car je n'en ai pas besoin ; je vous offre encore les quinze francs qu'il peut coûter : en tout, ce sont trente francs retrouvés.

ERNEST.

J'ai un beau louis d'or, le voici, monsieur le curé; je l'ai tiré de ma poche en vous écoutant.

GEORGES.

Ma bourse contient trente francs; je les donne de tout mon cœur au pauvre Jean.

M. LECOINTE

Chers enfants, soyez mille fois bénis. J'accepte vos dons, ils grossiront la petite somme d'argent dont j'ai pu disposer moi - même ; toutefois j'ai besoin de l'assentiment de vos parents.

MADAME de NANTEUIL

Mes fils et ma fille ont offert ce qui leur apparte­nait, et j'en suis toute joyeuse; bien plus, je veux

les imiter : je donne cent francs à Jean, et j'impose à M. de Nanteuil une semblable contribution. Un brave soldat se laisse rançonner volontiers quand il s'agit de secourir un infortuné.

M. DE NANTEUIL.

Vous avez dit vrai, ma chère amie. Je promet­trai donc aussi à mon tour quelque chose. Je ne connais pas le maître du père de Jean, cependant je me fais fort de réconcilier le propriétaire et le fermier. Dimanche je vous rendrai compte de mes démarches.

MADAME DE NANTEUIL.

Maintenant viens que je t'embrasse, chère Anna; tu as sacrifié ton joli chapeau, je t'en accorde un autre. Je me souviendrai aussi de la conduite de Georges et d'Ernest, quoiqu'ils n'aient fait que leur devoir.

M. LECOINTE.

Tout le monde s'exécute ici de si bonne grâce, que je suis tout honteux de ne pas remplir ma pro­messe d'hier. Vous attendez une histoire; elle sera courte, car le temps s'est écoulé rapidement. Mais que vous importe? tout ce qui vient de se passer nous a causé à tous, j'en suis certain, plus de plai­sir que la plus belle histoire; et même je crois m'apercevoir que vous désirez que j'aille porter à Jean toutes les bonnes nouvelles que je sais.

ERNEST.

Sans doute. Allons-y tous, vous nous dédom­magerez dimanche prochain.

M. LECOINTE.

Tout cela peut se faire sans dérangement. Jean connaîtra bientôt son bonheur, je vais l'introduire ici pour qu'il vous témoigne lui-même toute sa reconnaissance. Il m'a accompagné chez vous. Il attend son sort dans la pièce voisine. »

M. Lecointe sortit à ces mots, et rentra un instant après avec Jean. Ce bon jeune homme courut se jeter aux pieds de ses bienfaiteurs, qui ne furent pas peu étonnés de sa brusque apparition.

« Savez-vous, monsieur le curé, que c'est fort mal d'avoir agi de la sorte ! s'écria Anna ; vous n'avez pas vu dans quelle position vous nous auriez jetés si nous avions été sans pitié. M. Jean eût été cent fois plus malheureux qu'auparavant.

M. LECOINTE.

Je connaissais trop votre bon cœur. D'ailleurs je me suis parfaitement souvenu que madame votre mère m'avait souvent recommandé de lui amener sur-le-champ les malheureux qui auraient besoin de son secours.

ANNA.

Vous avez toujours raison, et décidément vous avez trop bonne opinion de vos ouailles. Mais, quoi que vous disiez, nous ne serons jamais aussi humains que vous. Ma mère et mon père sont pour­tant bien bons.

ERNEST

Je suis sûr que M. Lecointe a fait vœu de ne jamais laisser passer un malheureux sans le soula­ger; car il s'acquitte de ce devoir avec une rigou­reuse exactitude.

M. LECOINTE.

Je fais ce que doit faire un chrétien. Vous dites, mon jeune ami, que j'ai promis de ne jamais lais­ser passer un malheureux sans le soulager, et vous avez dit vrai.

ANNA.

Tout cela m'annonce une histoire.

M. LECOINTE.

Vous devinez juste. Cette histoire est celle de ma jeunesse; elle peut en valoir une autre. Si vous le souhaitez, je vous la conterai après avoir reconduit Jean au presbytère.

M. DE NANTEUIL.

Je m'oppose à ce que Jean nous quitte. Il n'est pas de trop ici : qu'il profite avec nous du récit que vous voulez bien nous accorder.

M. LECOINTE.

Je me soumets et je commence :

Mes parents jouissaient d'une grande aisance et n'avaient que moi d'enfant. Ils habitaient le Nord de la France, et tous les ans ils avaient coutume de faire un voyage dans le Midi, où demeurait leur famille. Ils ne s'éloignèrent pas de chez eux l'an­née de ma naissance; ils attendirent que je pusse me soutenir sur mes jambes, avant d'aller m'offrir aux caresses et aux embrassements de leurs amis. Quand ils me crurent en état de supporter les fa­tigues d'un long voyage, ils partirent gaiement, oc­cupés de la douce réception et des divertissements qu'on leur préparait. Je semblais partager leur joie, et, dans mon langage enfantin, intelligible pour ma mère seulement, j'exprimais une satisfac­tion qui n'augmentait pas peu leur contentement. Nous arrivâmes heureusement jusque sur les bords de la Loire; mais là devait commencer une longue série d'infortunes. Il arriva que, par une nuit d'orage, le fleuve déborda et se répandit avec une effroyable rapidité dans la campagne où nous étions arrêtés. Notre maison fut envahie par les flots; mon père, éveillé subitement et instruit du danger qui nous menaçait, me jeta dans la barque d'un pêcheur et courut ensuite au secours de ma mère. Hélas ! je ne devais plus la revoir! A peine se fut-il éloigné, qu'un horrible craquement se fit entendre et que la maison s'abîma dans les eaux. Le pêcheur parvint, au milieu de l'obscurité, à sauver quelques personnes; mais il se retira sans les auteurs de mes jours.

Le lendemain, je pleurais dans la cabane de mon sauveur, sans trop connaître la perte cruelle

que j'avais faite, lorsque entra une femme jeune encore qui me prit entre ses bras et s'efforça de me consoler. Après avoir causé quelques ins­tants avec le pêcheur, elle sortit pour me placer dans l'un des deux paniers que supportait son âne, et pour poser dans l'autre une cassette qui avait appartenu â mes parents; puis elle se mit en marche vers une petite ferme assez éloignée. Là je trouvai une nouvelle famille, et bientôt je ne redemandai plus ceux à qui je devais la vie, et dont j'étais trop jeune pour conserver longtemps le souvenir.

Mon enfance se passa dans les jeux, sur les co­teaux, dans les vallons. A six ans, je m'assis chaque jour sur les bancs de l'école du village, et sans trop de peine j'appris à lire et à écrire. Plus tard je me rendis utile, par de petits travaux champêtres, à ceux qui prenaient soin de moi, jusqu'à ce qu'enfin je pusse remuer la terre, semer, planter, puis mois­sonner. Tandis que les guerres couvraient de deuil la France et le reste de l'Europe, je grandissais heureux sous de frais ombrages; je m'abritais sous un toit paisible, je mangeais gaiement le pain que j'avais gagné à la sueur de mon front. J'avais alors quinze ans ; je jouissais d'une santé vigou­reuse, et vivre toujours comme j'avais vécu jusque- là était le seul vœu que j'eusse à former. Ou ne m'avait jamais parlé de ma famille, qu'on ne con­naissait pas, car la cassette n'avait offert aucun renseignement à cet égard ; j'ignorais l'événement affreux qui m'avait enlevé à mes parents, et je devais vivre naturellement sans tristesse, sans regrets. La fermière était ma mère ; son mari, mon père, et leur fils André, mon frère... »

Jean ici fit un mouvement involontaire que Mme de Nanteuil seule remarqua. Mais, n'en devinant pas la cause, elle se garda bien d'interrompre M. Lecointe, qui continuait ainsi son histoire :

« Un jour qu'après mes travaux rustiques je prenais quelque repos, assis au bord d'un petit chemin, avant de me rendre à la ferme, j'entendis un bruit qu'il me fut impossible de définir, puis un cri de femme fort aigu. Pressentant un accident arrivé à des voyageurs, je m'élance sur la route, et à cent pas je découvre une voiture brisée et une dame très-proprement vêtue s'efforçant vainement de se relever de sa chute. Je cours à elle, et, ai­dant au postillon à la retirer de la profonde or­nière où elle était tombée, je la conduisis auprès d'un monticule contre lequel elle s'appuya en soupirant. Je la crus blessée, elle me rassura et me dit :

« Vous voyez, mon ami, que je ne puis conti­nuer ma route; pourriez-vous m'indiquer un lieu où je trouverais un refuge pour la nuit?

— La ferme de mon père est peu éloignée, lui répondis-je. Ne craignez pas de vous appuyer sur mon bras, je vous y conduirai. Soyez sûre qu'on vous recevra de bon cœur. Rien ne vous manquera et demain vous pourrez continuer votre voyage, car ce soir même j'irai prier le charron du village voisin de venir raccommoder votre voiture. »

La riche dame jeta sur moi un regard triste, mais doux, et, s'appuyant sur mon bras, suivit le sentier qui aboutissait à la ferme.

Elle me fit en cheminant de longues questions auxquelles je répondis à son gré. Lorsqu'elle sut mon âge, elle me dit avec amertume : « Mon fils aurait aussi quinze ans aujourd'hui,.. Il serait fort et beau comme vous... Il pourrait porter secours aux voyageurs, et il serait l'appui, la consolation de sa pauvre mère. »

Elle se tut et ne dit plus mot jusqu'à notre ferme, où tout fut mis sens dessus dessous pour lui faire honneur. Je la quittai quand je la vis en bonnes mains, pour aller chercher le charron, qu'attendait avec impatience le postillon. A mon retour j'aper­çus la fermière qui semblait épier mon arrivée. Quand elle me vit, elle accourut à moi, et, me ser­rant en pleurant dans ses bras, elle s'écria : « Ju­lien, veux-tu me quitter? faut-il que je ne t'appelle plus mon fils?

—  Je ne vous comprends pas, ma mère. Vous quitter ! moi ! oh ! jamais !

—  Et cependant ma conscience m'ordonne de te rendre à qui tu appartiens. Mon pauvre Julien, tu n'es pas mon fils, André n'est pas ton frère...

_ Je ne suis pas votre fils ! André n'est pas mon frère!

     Hélas ! non. Écoute, Julien, écoute ; cette belle dame que tu as conduite à la ferme nous a raconté qu'il y a juste quinze ans elle perdit son enfant et son mari dans une inondation de la Loire. Elle ne dut elle-même son salut qu'au courage d'un jeune paysan qui, la voyant près de disparaître sous les eaux, retarda un instant sa fuite pour l'arracher à une mort certaine. Ce fils, qu'elle croyait perdu, c'est toi, Julien : j'en ai toutes les preuves. Elle ignore encore son bonheur, cette pauvre mère ; et si je lui ai tout caché jusqu'ici, c'est, mon cher Julien, l'affection que je te porte qui en est la cause. J'ai voulu retarder une explication qui doit t'arracher de mes bras... Mais il faut bien faire ce sacrifice. Viens embrasser ta mère...

La bonne fermière m'entraîna, et s'écria en en­trant dans sa chambre et en me présentant à l'é­trangère : « Madame, ne pleurez pas votre fils, le voilà... Regardez cette cassette verte, elle a été sauvée avec lui des eaux par un pauvre pêcheur. »

Elle raconta alors tous les détails que vous savez déjà, et s'interrompit plus d'une fois pour donner un libre cours à ses larmes. Ma mère me serrait convulsivement entre ses bras : on eût dit qu'elle craignait, en écoutant le triste récit de la fermière, que je ne lui fusse ravi de nouveau. Elle s'appliqua ensuite à consoler la fermière, et elle y réussit avec beaucoup de peine. Avant de nous livrer tous au sommeil, nous causâmes longtemps, et plus d'un beau projet fut arrêté. Je voulais qu'André m'ac­compagnât pour ne plus me quitter, mais sa mère s'y opposa; elle promit seulement de l'envoyer chaque année passer un mois auprès de nous. Ma mère avait perdu la plus grande partie de sa for­tune; mais elle en avait assez pour faire quelque bien : elle envoya sur-le-champ plusieurs milliers de francs au pêcheur à qui je devais mon salut, et contraignit le fermier d'accepter une somme plus considérable.

Le lendemain je quittai la contrée où j'avais coulé des jours si fortunés, pour retourner au lieu de ma naissance. Je restai deux mois auprès de ma mère, qui ne pouvait se résoudre à se séparer de son fils; je fus ensuite conduit au collège de la ville voisine, car mon instruction était peu avan­cée, et je n'avais pas de temps à perdre.

Trois années s'écoulèrent avec rapidité. Les succès que j'obtins dans mes premières classes firent l'orgueil de ma mère et furent l'origine de notre perte. Elle rêva pour moi l'avenir le plus brillant, et voulut ressaisir les richesses qu'elle n'avait plus, afin de préparer plus sûrement mon avancement dans le monde. Seule, elle s'était con­tentée des débris de sa fortune; en me retrouvant elle se crut pauvre, vendit ses biens, et, dans l'espoir de les accroître, elle en plaça successivement le produit dans une foule d'entreprises qui la ruinèrent entièrement. Le chagrin la rendit ma­lade, et quelques mois après elle s'éteignit dans mes bras.

Je restais donc seul sur la terre. Je pensai à mes travaux champêtres d'autrefois, à ma seconde mère, à André, qui n'était pas venu me voir cette année, qui n'avait même pas répondu aux lettres que je lui avais écrites, et je me mis en route pour la ferme où le malheureux était toujours bien reçu. Je la revis après bien des fatigues, et, par une belle soirée d'été, le cœur palpitant d'espé­rance, je frappai doucement à la porte, j'appelai André et sa famille; d'autres voix me répondirent, d'autres personnes m'ouvrirent, en me disant : « Le fermier dont vous parlez est mort il y a six mois, sa femme l'a suivi quelques jours après au tombeau. André a quitté le pays, et nous ignorons où il est. »

Et la porte se ferma. Je ne pus obtenir l'hospi­talité. Harassé de fatigue, je me couchai sous un arbre voisin. Le lendemain je partis avant l'au­rore sans trop savoir où porter mes pas. Un mar­chand forain que je rencontrai heureusement me tira de peine en m'offrant de l'accompagner dans ses courses. J'acceptai avec joie, et j'allai portant de village en village la balle remplie de divers objets de luxe campagnard. J'arrivai ainsi en Au­vergne. Ici la petite fortune qui s'était montrée à

moi m'abandonna tout à coup; car le marchand forain, voyant que les affaires languissaient, me donna honnêtement mon congé. En le quittant, je n'étais pas plus riche que le jour où j'avais fait sa connaissance; mais, sans perdre courage, je songeai à trouver de l'occupation, et tout de suite je me dirigeai vers Clermont, dont je n'étais éloi­gné que de quinze lieues environ. Après en avoir parcouru sept assez rapidement, la fatigue m'a­battit, et je ne fis que me traîner sur la route; il me fallut quatre heures pour arriver au village voisin de celui dont je suis curé, c'est-à-dire pour faire deux lieues. Il était nuit; n'osant frapper aux portes, que je trouvai toutes fermées, je fis comme Jean, je m'adressai au pasteur, qui sor­tait de l'église. C'était un bon vieillard, qui m'ac­cueillit le sourire sur les lèvres. Il m'interrogea beaucoup pendant que je dévorais mon souper; je lui plus, et, le lendemain à mon réveil, il m'of­frit d'achever mou éducation. Je n'ai pas besoin de vous dire que sa proposition me fut infiniment agréable. Il m'installa donc chez lui, où je de­meurai plusieurs années sous sa direction toute personnelle : j'allai ensuite terminer mes études ecclésiastiques à Clermont. Aussitôt après avoir été élevé au sacerdoce, je devins le vicaire de mon bienfaiteur, qui, plusieurs années après, tomba malade sans espoir de guérison. Voici les dernières paroles qu'il m'adressa sur son lit de mort : « Mon fils, vous serez mon successeur, monseigneur l'évêque m'en a donné la promesse. Vous hériterez aussi du peu de bien que je pos­sède : je vous le laisse comme un gage de mon affection, et pour qu'il vous aide à acquitter les petite dettes que vous avez contractées envers la charité chrétienne, c'est elle qui vous a élevé, qui vous a nourri, qui vous a consolé; promettez-moi que vous ne serez pas un ingrat, et que vous irez au-devant de chaque malheureux qu'elle placera sur votre chemin. »

Je le promis avec joie; le bon vieillard m'em­brassa tendrement, et rendit paisiblement l'esprit entre mes bras.

Il y a de longues années que ces paroles ont été prononcées, et je tâche chaque jour d'accomplir ma promesse... A tout infortuné que je soulage, je ré­pète les avis de mon vénérable prédécesseur, et j'espère que Jean fera aussi un jour aux autres ce que l'on a fait aujourd'hui pour lui. »

M. Lecointe s'arrêta. Georges et Ernest le remer­cièrent de son récit, et Anna lui dit : « Vous avez oublié, monsieur le curé, de nous apprendre si vous aviez revu André.

M. LECOINTE.

Il a été perdu pour moi. J'ai fait, il y a peu d'an­nées, un nouveau voyage sur les bords de la Loire, dans l'espoir de le découvrir; mais je n'ai pu obte­nir sur lui aucun renseignement satisfaisant. Ce serait pourtant une joie bien douce à ma vieillesse s'il m'était donné de l'embrasser encore une fois.

GEORGES.

Il ne faut désespérer de rien. Votre frère est sans doute allé chercher fortune au delà des mers. Quand je serai marin, je m'informerai de lui en tous lieux, et, si je le découvre, je ne manquerai pas de vous le ramener.

ERNEST.

Il n'est peut-être pas si loin de nous qu'on le pense.

ANNA.

Ernest a raison, et un beau matin je le rencon­trerai peut-être en cueillant des fleurs dans la campagne.

M. LECOINTE.

Dieu le veuille ! si vous étiez assez heureuse pour me le signaler, vous pourriez compter sur toute ma reconnaissance et sur une multitude de contes et d'histoires. En attendant que ce doux rêve se réalise, dormez bien, mes jeunes amis. »

M. Lecointe salua M. et Mme de Nanteuil, et s'en revint lentement avec Jean à son modeste presbytère.

 

 

DEUXIÈME SOIRÉE

 

Stephen, ou les malheurs d'un ambitieux.

Il ne fallut qu'un jour à M. Lecointe et à M. de Nanteuil pour lever les obstacles qui s'opposaient à la mise en liberté du fermier et au bonheur de toute la famille de Jean. Quand ils reparurent au château, leurs visages portaient l'empreinte de la joie la plus vive ; Anna et ses frères en firent la remarque. Les deux voyageurs cherchèrent vaine­ment à la dissimuler : elle se trahit dans leurs regards, dans leurs gestes et dans leurs paroles. Leurs réponses, quelque peu mystérieuses, exci­tèrent fortement, la curiosité de Georges, d'Ernest et surtout d'Anna, et firent désirer bien ardem­ment le jour du dimanche, où toute explication devait être donnée au sujet des démarches entre­prises en faveur de Jean. Aussi la réunion du soir eut-elle lieu de bonne heure. Quand chacun eut pris place autour du feu, Anna dit à son père et à M. Lecointe :

« Vous avez fait les mystérieux pendant toute cette semaine, en nous laissant sur les épines cinq jours durant ; maman elle-même, qui certainement n'ignorait rien, a été très-réservée envers sa fille : c'est très-mal, je vous assure; mais au moins de­vez-vous rompre maintenant le silence.

M. DE NANTEUIL.

Puisqu'il nous faut exécuter nos conventions, je vais commencer le récit de nos exploits; M. le curé le terminera. Lundi, de grand matin, je vous quittai, mes chers enfants, pour me rendre avec M. Lecointe auprès de la famille de Jean. Nous la trouvâmes retirée dans une pauvre cabane, expo­sée à toutes les rigueurs de la saison, sans feu, sans pain, et plongée dans la douleur. Mais cette dou­leur se changea bientôt en joie, quand Jean eut ex­pliqué à sa mère qui nous étions et le but de notre voyage. Nous eûmes beaucoup de peine à calmer les élans de reconnaissance de la mère et des en­fants. Pendant ce temps, Jean ne restait pas oisif; il courait acheter des vivres, puis revenait promptemeut les placer sur une table vermoulue devant les habitants de la chaumière. Nous partageâmes le repas improvisé, et je puis vous assurer, mes enfants, que nul festin ne m'a procuré un plaisir semblable à celui que je goûtais alors. Il fallait voir le contentement de nos convives, que chaque bouchée faisait renaître à la vie ! Ils redevinrent tous tristes un instant; car leur mère avait cessé de manger pour pleurer.

« Qu'avez-vous, ma mère? lui dit Jean en s’ap­prochant d'elle affectueusement.

- Hélas! mon fils, je pense à ton père. Tandis que le bonheur vient nous visiter, que l'abon­dance entre chez nous de toutes parts, il est seul dans son cachot, il mange un pain noir qu'il ar­rose de ses larmes.

—  Soyez tranquille, ma mère; mon père con­naîtra dans peu notre joie, il en recueillera sa part. En pensant à vous je ne l'ai point oublié : Pierre, notre voisin, est parti pour la ville, où il verra notre cher prisonnier, auquel il est chargé de porter de l'argent et d'apprendre notre prochaine arrivée.

Ces paroles rassurantes dissipèrent la tristesse de la famille, et le repas fut continué gaiement. Je n'en attendis pas la fin pour me rendre chez le propriétaire de la ferme, qui me reçut fort bien. Mais quand il apprit le motif de ma visite, sa fi­gure changea d'expression, et à mes sollicitations pour le fermier il répondit :

« Je ne puis rien pour André. Il me doit, qu'il me paie, et il sera libre.

—Il est cruel de traiter ainsi, répliquai-je, un honnête homme qui pendant de longues années a fait prospérer vos terres, un père de famille que des malheurs ont perdu.

—  J'en suis fâché. Il faut qu'un fermier m'ap­porte exactement ses redevances. Je ne m'inquiète que de cela. J'ai attendu un an, c'est assez, ce me semble ; je ne puis pousser plus loin la complai­sance et la générosité.

—  Vous serait-il donc bien dur d'attendre une seconde année? une bonne récolte donnerait au laborieux André les moyens de s'acquitter envers vous.

—  Si j'agissais ainsi, il me faudrait bientôt tra­vailler moi-même; car il ne me serait plus permis de compter sur mes revenus. Je me suis conduit comme je le devais : André était mon débiteur pour quatre mille francs ; la vente du peu de bien qu'il possédait en a produit trois mille, je l'apprends à l'instant; je réclame encore mille francs, ni plus ni moins.

—  Mais ce n'est pas de la prison qu'il vous les enverra. Encore une fois, je vous assure qu'il vous paierait si vous le laissiez travailler.

—  Toutes vos raisons ne changeront point ma résolution. Je ne veux plus d'André pour fermier: c'est un honnêie homme; mais il a cessé d'être exact et d'être favorisé de la fortune.

—  Je souhaite que vous trouviez dans celui qui le remplacera plus d'exactitude, et surtout plus de probité. Maintenant il ne me reste qu'à vous de­mander les quittances des fermages d'André ; car je paie pour ce brave laboureur.

—   Vous, Monsieur !

—  Sans doute. Il faut bien que le riche vienne au secours du pauvre, l'honnête homme à l'hon­nête homme. J'ai besoin, d'ailleurs, d'un bon fer­mier; je prends le vôtre à mon service, et j'espère n'avoir jamais lieu de m'en repentir. »

Ici finit notre conversation. Votre excellente mère, mes enfants, m'avait engagé à achever la bonne œuvre que nous avions commencée, et à me munir d'une assez forte somme d'argent; je comptai mille francs au propriétaire inhumain, et sans perdre de temps je revins à la chaumière où j'étais immédiatement attendu. Sans rien affir­mer, j'annonçai qu'on pouvait espérer qu'André serait libre avant le coucher du soleil; prenant ensuite à part notre bon pasteur, je le priai de porter au prisonnier la nouvelle de sa délivrance ; je lui remis en même temps toutes les quittances, et il partit. Je savais que cette mission aurait pour lui un charme tout particulier; car il allait revoir un homme qu'il regrettait depuis bien des années.

ANNA.

C'est sans doute André, son frère de cœur, son ami d'enfance que vous voulez désigner?

M. DE NANTEUIL.

Petite curieuse, attendez que M. Lecointe vous l'apprenne lui-même, car c'est à lui maintenant de vous rendre compte de sa conduite ; mon rôle est terminé, le sien commence.

M. LECOINTE.

Mon rôle fut certainemeut le plus agréable à remplir. Je n'avais pas à faire la leçon à son pro­priétaire impitoyable. J'étais chargé d'aller dire à un pauvre prisonnier qu'il était libre. Je me mis donc gaiement en route. Près d'arriver à la ville, je voulus connaître le nom du fermier à qui je por­tais si bonne nouvelle; je dépliai les quittances et je lus, jugez de mon étonnement! celui d'André Robille, mon ami d'enfance. Je demeurai un in­stant immobile, ne sachant si je devais reculer ou avancer, revenir instruire de cette découverte pré­cieuse M. de Nanteuil, ou courir tout de suite à la prison : ce dernier parti était certainement le meil­leur, et je le pris.

MADAME DE NANTEUIL.

Et vous fîtes bien ; car M. de Nanteuil était de­puis longtemps au courant de tout. Seule je sur­pris, dimanche dernier, un mouvement de Jean, lorsqu'au milieu de votre récit vous prononçâtes le nom d'André. Je ne pus d'abord pénétrer la cause de ce mouvement involontaire; mais, après avoir réfléchi un instant, je ne doutai point que la Providence ne vous eût ménagé une bien douce sa­tisfaction. En effet, avant de nous séparer, je sus toute la vérité de la bouche de Jean ; je lui recom­mandai de vous cacher le nom de famille de son père, et j'en prévins mon mari. Voilà pourquoi ce dernier vous a prié d'aller vous-même ouvrir la prison à votre aucien ami.

 

M. LECOINTE.

Je le remercie de tout mon cœur de cette itention délicate et du bonheur qu'il me procura. Je ne vous peindrai pas les transports de joie d'André en apprenant qu'il était libre; ils redoublèrent quand il sut qui j'étais. Il ne m'avait point reconnu d'abord; nous étions si changés l'un et l'autre II tomba dans mes bras, et nos larmes coulèrent en abondance.

« O mon cher Julien ! s'écria-t-il, ô mon libéra­teur! C'est bien toi que le Ciel m'envoie pour m'arracher au malheur! C'est trop de félicité en un jour! Étais-je digne de tant de bontés, de tant de bienfaits! Comment pourrai-je les reconnaître jamais!...

—  André, lui répondis-je, l'homme généreux à qui tu dois toute cette joie n'est pas ici; il t'at­tend avec ta famille dans une chaumière isolée. Viens, viens avec moi: ta femme, tes enfants, ignorent encore ta délivrance; ils l'espèrent seu­lement. Allons, pourquoi tarder? Que veux-tu?

—  Mon ami, je veux prier un moment ! Je ne me sens pas la force de te suivre. Que Dieu me donne le courage de supporter tout mon bonheur, lui qui m'a soutenu dans mes peines, qui n'a cessé de faire entendre dans cette prison une voix cé­leste à mon cœur-. « Espère, espère... »

Il se précipita à genoux, je l'imitai, et nos prières confondues s'élevèrent aux cieux, et nous

remerciâmes le Seigneur des faveurs qu'il nous accordait en ce jour.

Le guichetier vint nous interrompre pour nous dire que les portes étaient ouvertes, et nous par­tîmes le cœur rempli de joie. Chemin faisant j'in­terrogeai André sur ce qu'il avait fait durant sa jeunesse.

« Julien, me dit-il, tout cela est assez triste à raconter. J'ai passé la plus grande partie de ma jeunesse fort misérablement. La troisième année de notre séparation mes parents moururent, et je restai livré à moi-même, à mes pensées d'ambi­tion. On m'offrit le bail de la ferme que mon père avait exploitée; je refusai; j'avais en tête plusieurs projets dont j'étais épris. Je vendis les biens que ma famille avait acquis par son travail et grâce aux bienfaits de ta mère, puis je courus à Paris, où je ne tardai pas à devenir la proie d'un intrigant à qui il ne fut pas difficile de s'emparer de l'esprit d'un simple campagnard. Excité par ses conseils perfides, j'achetai un petit fonds de commerce qu'il se plut à diriger lui-même pour me rendre service, disait-il. Mais il me fit payer cher son con­cours et mon inexpérience : il s'appropria secrète­ment tous mes bénéfices, ruina mon entreprise et m'abandonna quand il me vit sans ressources. Je fus contraint de revendre à grande perte mon fonds de commerce, et, possesseur d'une très- légère somme d'argent, je retournai aux champs d'où j'étais follement sorti. Je me rendis tout droit dans ton pays, avec l'intention de t'embrasser et de te conter mes peines ; mais tu n'y étais plus, et l'on m'apprit que tu n'avais pas été plus heureux que moi. Je vins alors m'établir ici, où je menai longtemps une vie laborieuse et tranquille. Il ne fallut ensuite qu'une année désastreuse pour me plonger dans de nouvelles infortunes; mais je ne me plains pas de mes maux, puisqu'ils sont cause que je te revois, que je t'ai pressé sur mon cœur. »

Je voulais un récit plus détaillé; André satisfit volontiers à mes désirs, et il contait encore que nous touchions au seuil de la chaumière. Je ne vous dirai rien de la scène touchante dont nous fûmes alors les témoins, M. de Nanteuil et moi; mes paroles, en essayant de la décrire, en affai­bliraient la douceur et les charmes. Quand M. de Nanteuil annonça, à travers les cris de joie de toute la famille, qu'André devenait son fermier, l'allégresse fut à son comble, et je mêlai ma voix reconnaissante à celle des habitants de la chau­mière; car mon noble ami sait parfaitement qu'en rapprochant André de mon presbytère, il remplit mes vœux les plus ardents.

ANNA.

Nous verrons donc ce bon fermier et son aimable famille?

M. DE NANTEUIL.

Oui, ma fille; ils habiteront non loin d'ici.

Lorsque tu les visiteras, ma chère enfant, tu ren­contreras une jeune et douce fille de treize ans qui, jouant avec toi dans les prairies, t'aidera à former tes bouquets de marguerites.

ERNEST.

Et Jean retournera-t-il à Clermont? Je ne le désire pas.

 

M. LECOINTE.

Oui, mon ami, il retournera chez son patron; mais le plus jeune de ses frères habitera désormais avec moi et deviendra mon élève. Vous aurez en lui, je l'espère, un compagnon fort agréable; car il est coureur intrépide, et, comme vous, grand amateur de bois, de chasse et de pêche. Dans peu de jours je vous amènerai toute la famille; il lui tarde de vous remercier de tous les bienfaits dont vous vous êtes plu à la combler.

M. DE NANTEUIL.

A vous entendre, monsieur le curé, il semble­rait que nous avons fait une chose bien extraordi­naire. Je ne sache pas qu'une grande reconnais­sance nous soit due; car enfin nous gagnons le plus dans toute cette affaire : pour un léger sacri­fice de mille francs, nous acquérons, ma femme et moi, un honnête fermier ; vous, un ami; et mes enfants, de joyeux compagnons... Maintenant j'arrive au récit promis depuis ce matin. Mme de Nan­teuil m'a cédé la parole. Mon histoire aura quelque à-propos ; car il y sera question de cette ambition maudite, de ce désir excessif, insatiable du lucre, qui perd tant de jeunes gens, et auquel André Robille a dû les malheurs de sa jeunesse. »

Le plus profond silence s'établit dans le salon. M. Lecointe mit une bûche au feu, et M. de Nanteuil, après avoir plongé ses doigts dans sa taba­tière, parla en ces termes :

« Stéphen était un jeune homme de dix-huit ans, plein d'excellentes qualités que ternissait malheu­reusement une ambition démesurée. Sa famille était riche, et vivait, comme nous, au sein d'une pai­sible campagne, n'ayant souci que de son bon­heur; Stéphen ne comprenait pas ce bonheur, et son cœur avide errait au delà des champs qui l'a­vaient vu naître. Souvent il disait à son jeune frère Émile : « Je voudrais posséder une fortune im­mense; il faudra que je l'obtienne tôt ou tard.

—   Qu'en ferais-tu? lui répondait Émile,.

—  Belle demande! avec des richesses on peut tout acquérir, on peut briller dans le monde, satis­faire toutes ses volontés et vivre au sein des dé­lices.

—  Comptes-tu donc pour rien notre existence? Tu désires briller dans le monde; mais penses-tu que l'éclat soit préférable à l'obscurité d'une vie douce et tranquille? Ne peux-tu satisfaire ici tontes tes volontés? Que te manque-t-il au milieu de ta famille? Va, crois-moi, avec toutes tes richesses tu serais moins heureux qu'avec l'aisance dont nous jouissons. Notre père nous a parlé bien des fois de son ami, M. Maugis. Où est-il, cet infor­tuné? Qu'a-t-il retiré de ses pénibles travaux? On assure qu'après la perte d'une fortune laborieuse­ment acquise, il a trouvé la mort au fond des mers. S'il vit, ce ne peut être que dans la tristesse et l'ennui. C'est en le regrettant que mon père nous repète souvent: « Mes enfants, tout ce que je vous demande, c'est que vous ne vous sépariez jamais de moi pour courir après de trompeuses illusions. »

—  Tu vois les choses sous leur mauvais côté, mon cher Émile. Pour moi, je songe à l'avenir, et je veux m'assurer un sort.

—  Il est tout fait, ce sort que tu rêves si beau. Pourquoi penser à quitter ces lieux, où règne la vraie félicité? pourquoi chercher le bonheur si loin, quand il est si près? »

Stéphen ne répondait rien à ces paroles, il chan­geait de conversation. Mais son cœur restait le même, et son ambition croissait de plus en plus chaque jour.

On reçut vers ce temps chez M. Dermond la visite d'un négociant fort riche, nommé M. Hervé. C'était un ancien ami de la famille, qu'on ne manqua pas de fêter et de caresser. Il passa huit jours au sein de ce bonheur qu'on trouve seule­ment dans le fond des campagnes. La veille de son départ, et à la fin d'un dîner d'adieu, il dit à la mère de Stéphen et d'Emile: « Je suis curieux, madame Dermond, de savoir ce que vous ferez de vos deux fils. Ils sont en âge de songer à un état.

MADAME DERMOND.

Je crois que leur intention est de ne pas nous quitter. Ils trouveront ici assez d'occupation.

M. HERVE.

Les mères en disent toujours autant. Mais il faut que les jeunes gens se donnent de la peine et travaillent avec courage. Le repos est fait pour l'âge mûr.

M. DERMOND.

Mes enfants, je le répète après ma femme, ne resteront pas ici les bras croisés-, je profiterai de leur jeunesse pour donner une autre direction à nos travaux champêtres.

M. HERVE.

Mais tout cela n'augmentera pas de beaucoup votre fortune. Ce n'est pas en agissant ainsi que vous centuplerez vos revenus.

M. DERMOND.

Grâce à Dieu, nous en avons suffisamment pour pouvoir vivre à l'aise. Au reste, si mes fils dési­rent embrasser une autre carrière que celle de l'agriculture, je les laisserai libres, sans les ap­prouver; car les malheurs de plusieurs amis m'ont appris qu'on n'est jamais plus heureux qu'en tra­vaillant sur ses propres terres.

M. HERVÉ.

Voyons ce qu'en pense Ëmile.

ÉMILE.

Je pense absolument comme mon père : tous mes désirs sont bornés; rester auprès de mes pa­rents, chercher les moyens d'accroître les produits de nos champs, vivre en paix et mourir de même : tels sont mes vœux.

M. HERVÉ.

Oh ! oh ! vous êtes philosophe.

ÉMILE.

Je n'en sais rien : je ne veux que la félicité.

M. HERVÉ.

Stéphen, j'en suis sûr, n'est point de votre avis. Il envisage les choses sous un autre point de vue. Il m'a déjà confié que son bonheur serait de par­courir le monde et d'entreprendre un jour, comme je l'ai fait, un vaste commerce qui lui procurât ensuite les moyens de figurer avec éclat dans la société. Ai-je dit vrai, Stéphen?

STÉPHEN.

Oui, Monsieur. Si mon père et ma mère me le permettent, je voyagerai, et je serai commerçant.

HERVÉ.

La demande vous est adressée dans les règles, mon cher Dermond : que décidez-vous?

M. DERMOND.

Stéphen ne sera nullement contrarié dans ses goûts. Si sa vocation l'appelle dans le commerce, qu'il soit commerçant ; mais il est facile de com­prendre que l'ambition est le mobile de sa con­duite. Restez, Hervé, un jour de plus, je vous en prie, et nous arrangerons cette affaire. En at­tendant, j'engage Stéphen à méditer l'histoire de M. Maugis.

M. HERVÉ.

Je resterai, puisque vous le souhaitez, et je vous préviens que je me charge de placer Stéphen con­venablement. »

La conversation n'alla pas plus loin ; on se sé­para, car la nuit était déjà fort avancée. Avant de s'endormir, Stéphen fit part de tous ses projets à Émile. Sa joie était extrême; il se voyait déjà, dans l'avenir , riche comme Crésus. Ses rêves fu­rent on ne peut plus riants. Il quitta son lit avant le lever de l'aurore, courut dans le jardin, où d'une voix sonore il se mit à proclamer ses grandes actions futures. Il raisonna comme la laitière de la fable.

«Nous partons sur un vaisseau magnifique, se disait-il. Nous traversons majestueusement les flots de l'Océan; nulle tempête ne nous arrête, et, joyeux, nous débarquons dans un port de l'Amé­rique. Avec moi j'apporte une pacotille bien choisie; je la mets tout de suite en vente, elle est en­levée en un clin d'oeil, et je réalise d'un seul coup de filet des bénéfices énormes. Sans perdre de temps, je fais des achats considérables de pro­duits américains, je traverse de nouveau l'Océan, j'aborde le Havre, et sans difficulté je vends ma cargaison quatre fois plus cher qu'elle ne m'a coûté. Me voici à la tête d'une somme passable­ment lourde. Je me repose un instant; j'embrasse ma famille, mes amis; puis, reprenant ma course, je traverse une troisième fois les mers avec une grande quantité de caisses remplies d'objets de toute espèce. Les marchands de l'Amérique me tendent leurs bras et leurs écus, je lâche mes caisses et me décide à fonder à New-York une maison colossale. De toutes parts mes relations s'étendent, je suis exact, probe, actif, tout me réussit. Ma fortune s'enfle et devient monstrueuse. Mes vaisseaux couvrent les mers, et ma famille et mes amis apprennent que je suis le premier né­gociant du nouveau monde. Après dix années de travaux, je cède mes établissements pour trois à quatre millions, et un beau matin je mets à la voile pour le beau pays de France. J'ai toute ma fortune avec moi. Oh! que je vais être heu­reux! je coulerai le reste de ma vie au sein des plaisirs et de l'opulence. Qu'il me tarde d'arriver! quand me criera-t-on Terre!... terre!... Cou­rage, patience : nous ne sommes plus qu'à trois lieues du port. Ah! quelle joie; j'aperçois le ri­vage... »

Stéphen s'arrêta ici, une grosse voix l'interrom­pit en disant : « Vous apercevez le rivage; mais, hélas ! une tempête s'élève tout à coup, le vaisseau est entraîné, lancé contre les rochers, il se brise et s'abîme dans les gouffres de la mer. Tout est perdu, et c'est à grand'peine que vous gagnez la rive, ne possédant plus rien. »

Ayant ainsi parlé, le jardinier de M. Dermond sortit d'un bosquet voisin, et se montra au jeune ambitieux étonné.

« Quoi ! c'est vous, père François, qui m'inter­rompez si mal à propos ?

—  Certainement; vous savez que les rêves ne finissent jamais bien; ils s'arrêtent toujours au plus bel endroit.

—   Pensez-vous que je rêve ?

—  Absolument comme moi lorsque dans ma jeunesse je quittai un jour ma bêche pour devenir soldat dans l'espérance d'attraper les épaulettes de général. Je n'attrapai qu'une balle et deux coups de sabre qui me renvoyèrent aux champs, et je les en remercie. Mon jeune maître, vous allez vite en besogne, et vous êtes terriblement avide de fortune.

—   Mais c'est permis, je suppose.

—  Sans doute il est permis de chercher à se faire un sort ; mais il ne faut pas que l'ambition

soit le mobile de nos actions. Amassons quelques richesses pour soulager les malheureux, et non pour satisfaire notre vanité et nos passions. Je ser­monne un peu, monsieur Stéphen, parce que j'ai de l'expérience. Au reste, voici M. Dermond qui approche, il en sait plus que moi, il pourra vous en dire plus long. »

Stéphen, pour la première fois de sa vie, se sen­tit gêné par la présence de son père. Celui-ci s'en aperçut, et se hâta de rassurer son fils :

« Mon ami, lui dit-il, je ne te regarde plus comme un enfant que la crainte doit faire agir et parler. Je ne suis pour toi qu'un père affectueux qui vient t'entretenir un instant. Es-tu toujours dans la résolution de t'éloigner, de voyager au loin?

—  Oui, mon père, si vous ne vous y opposez pas.

—  Je te le répète, mon fils, je ne veux plus te commander. Si ta résolution est inébranlable, tu partiras. Mais, dis-moi, ne serait-il pas plus simple, puisque le commerce a pour toi tant de charmes, de l'exercer dans une ville voisine ; là j'ai des amis chez lesquels tu apprendrais tous les détails du négoce avant de t'établir honorablement. Si au bout d'un certain temps tes projets de voyage étaient les mêmes, il te serait toujours facile de les mettre à exécution. »

Stéphen hésitait à répondre. M. Dermond le comprit; il se hâta d'ajouter : « Mon fils, je lis dans ton cœur ; dès demain tu pourras partir avec M. Hervé, qui te confiera aux soins d'un de ses anciens associés. Tout est arrêté, tu n'as plus que des adieux à nous adresser... »

Stéphen avait bon cœur; il se précipita dans les bras de son père attristé : « Non, mon père, je ne vous quitte point, je ne veux pas vous affliger.

— Ne t'occupe pas de ma peine, mon enfant. Il est vrai que je ne puis penser à notre séparation, à ta longue absence, sans répandre des larmes...Mais c'est ta mère qu'il faut consoler... » Et M. Dcrmond se rendit avec son fils dans la chambre de sa femme, qui n'apprit pas sans une profonde douleur la réso­lution.de Stéphen. Elle accorda son consentement, mais après avoir versé bien des pleurs.

Le lendemain, Stéphen était en route avec M. Hervé. Il oublia peu à peu la tristesse des adieux; arrivé au Havre, il recouvra sa gaieté au milieu du mouvement de cette ville. Bientôt il eut lui-même ses occupations, et il s'en tira parfaite­ment. Son patron, M. Dénié, l'avait reçu avec plaisir, présenté par son ancien associé, et il se promettait d'en faire un excellent négociant. « Nous irons loin, jeune homme, lui disait-il; nous aurons besoin de persévérance, et il ne faudra pas nous effrayer; une bonne position ne s'acquiert qu'avec beaucoup de mal, et la for­tune, après laquelle nous courons, est changeante comme les flots qui nous porteront dans trois jours. »

Ces trois jours d'attente furent un siècle pour Stéphen. Enfin, le moment du départ arriva. M. Hervé dit au jeune commis, en lui adressant ses adieux : « Ne quittez jamais M. Dénié, quoi qu'il arrive. Avec lui tôt ou tard vous arriverez à bon port. — Je vous le promets, » répondit Sté­phen en serrant la main de l'ami de son père.

Un instant après, le vaisseau s'éloignait rapide­ment, laissant sur le rivage des parents affligés, des amis inquiets, qui le suivirent de l'œil jusqu'à ce qu'il eût disparu à l'horizon.

Cinq mois plus tard, M. Dermond recevait de son fils une lettre venue du Mexique. Stéphen, après avoir longuement parlé de la traversée et d'une tempête qui avait failli perdre le vaisseau, disait à ses parents : « Nous sommes à Mexico depuis quelques jours, et mon patron mène à bonne fin de grandes affaires, ce qui me donne du courage et me confirme de plus en plus dans mes résolutions. M. Dénié est un homme fort doux ; il me traite comme son fils, et je m'efforce de me montrer reconnaissant de toutes ses bontés. Ma vie est ici fort active ; mais je suis loin de m'en plaindre. Je me plaindrais plutôt de la chaleur, qui est excessive. Prochainement nous ferons une excursion dans les terres, et M. Dénié espère en retirer des bénéfices considérables. Je vous mettrai fidèlement au courant de tout ce qui nous ar­rivera d'heureux ou de fâcheux dans cette longue promenade. »

Stéphen continuait à parler de sa position, et finissait sa lettre par des paroles toujours chères à un père et à une mère. Emile n'était pas oublié, son frère lui envoyait une description pittoresque du pays, et lui promettait de décrire ainsi les beautés des villes et des contrées qu'il parcou­rait.

D'autres lettres suivirent la première à de courts intervalles. Pendant quatre ans Stéphen ne cessa de répéter qu'il n'avait qu'à se louer de sa posi­tion. Au bout de ce temps la correspondance se ralentit sensiblement. Un soir, après plusieurs mois d'attente, sa famille reçut enfin une de ses lettres : tout le monde s'approcha et prêta une oreille attentive aux nouvelles du voyageur. Ces nou­velles furent tristes, et causèrent une pénible im­pression; car Stéphen annonçait qu'il venait de quitter M. Dénié pour s'associer avec un jeune né­gociant.

« Mon avenir chez M. Dénié, disait-il, ne pou­vait devenir très-brillant. Un Français fort habile et déjà solidement assis m'offre, à des conditions avantageuses, d'unir mes efforts aux siens pour lutter ensemble contre les maisons les plus cé­lèbres. J’ai accepté; mais j'attends, mon père, que vous ayez la bonté de m'accorder la somme d'argent que vous destinez à mon établissement, afin que nous puissions tout de suite commencer nos opérations. »

M. Dermond hocha la tête en lisant cette lettre : « Stéphen est un ingrat, se dit-il, il quitte M. Dé­nié ; je crains que Dieu ne l'en punisse. Il s'associe avec une personne qu'il connaît fort peu : mal lui en arrivera. Mais je ne puis lui refuser ce que je me propose de donner à chacun de mes en­fants. Stéphen ! Stéphen ! fils imprudent, te voilà égaré. »

La famille se retira triste, pensive, et l'on re­connaissait le lendemain que Mme Dermond avait répandu bien des larmes pendant la nuit.

Quarante mille francs furent envoyés à Stéphen. Quelques mois après une pareille somme était versée entre les mains d'Emile, qui épousait une des filles les plus vertueuses et les plus riches du pays. Le mariage fut célébré avec éclat ; mais Stéphen y manquait, et son absence répandit l'a­mertume sur la joie de ce beau jour.

A partir de cette époque, on ne reçut plus de lettre du jeune négociant. Quelle était la cause de son silence? Nous allons la faire connaître : il n'avait pas tardé à s'apercevoir que son associé ne l'avait engagé à se joindre à lui que pour rétablir ses af­faires chancelantes. M. Durien, c'était le nom de cet associé, était joueur. Quand la présence et l'ar­gent de Stéphen eurent affermi son commerce, il se livra de nouveau à la passion qui lui avait été si funeste, au jeu, où il perdit des sommes d'argent considérables. Stéphen eut alors à déplorer, mais tardivement, sa folle précipitation ; il fit de vains efforts pour retenir son associé sur le bord de l'abîme ; ses prières, ses menaces ne furent pas écoutées, et bientôt ses quarante mille francs fu­rent dévorés et sa ruine consommée. Déçu ainsi dans ses belles espérances, il en conçut un violent chagrin ; et, voulant que tout le monde l'ignorât, car il y croyait son amour-propre intéressé, il s'abstint d'écrire à ses amis et à sa famille. Dé­pouillé de tout son bien, il ne trouva de ressource pour vivre que dans une place de commis assez peu lucrative. Il y végéta un an, et n'en sortit que par une espèce de miracle.

Un jour qu'il était occupé à écrire dans son bureau, il fut accosté par une personne qui, lui frappant légèrement sur l'épaule, lui dit : « Que faites-vous là, Stéphen? » Stéphen se retourna, et rougit en voyant M. Dénié. L'honnête commerçant ne voulait point jouir du malheur de son ingrat compagnon; il l'interrogea fort amicalement et le pria de lui confier ses peines. Stéphen ne lui cacha rien, et lui apprit de quelles infortunes il avait été frappé depuis son association.

M. Dénié fut touché de son récit, et, lui prenant la main : « Mon ami, lui dit-il, je ne vous en veux nullement ; vous avez été imprudent, et vous avez été puni, c'était justice. Je vous avais tout prédit; mais oublions le passé, il est encore temps de ré­parer vos pertes; car vous êtes jeune. Revenez avec moi, ce n'est point ici votre place. »

Vous comprenez facilement avec quelle recon­naissance ces paroles généreuses furent accueillies par Stéphen ; c'était lui rendre la vie que de l'ar­racher à l'obscurité où il gémissait. Plaise à Dieu qu'il profite de la leçon qu'il a reçue?

M. Dénié connaissait parfaitement l'activité, les talents de son jeune compagnon; il les employa utilement, et Stéphen, avouons-le, se conduisit de la manière la plus louable, ne négligeant rien de tout ce qui pouvait faire oublier ses premiers pro­cédés. Il y réussit si bien, que M. Dénié le nomma son associé, sans exiger de lui d'autre apport que le zèle dont il avait donné des preuves jusqu'alors. Stéphen fut au comble de la joie; il ne douta plus que sa fortune ne fût promptement rétablie : en effet, au bout de huit ans, il se vit maître de ri­chesses considérables.

Vers ce temps, le pays qu'il habitait fut menacé de la guerre; une agitation sourde se manifesta de toutes parts ; des rumeurs sinistres circulèrent en tous sens, et l'alarme fut bientôt générale. Les né­gociants prudents et sages, prévoyant des malheurs peu éloignés, se hâtèrent de terminer leurs affaires et de vendre leurs marchandises; les étrangers, surtout, furent les premiers à vider leurs magasins pour retourner chez eux. M. Dénié, non moins prudent que les autres, jugea qu'il était temps d'a­bandonner le commerce et de rentrer en France. Il en parla à son associé, et lui dit en se promenant avec lui dans la campagne :

« Vous n'ignorez pas, Stéphen, les maux qui nous menacent ; nous agirons sagement en pre­nant le plus tôt possible la route de notre patrie. Nous avons l'un et l'autre une assez belle fortune, je crois que cela doit nous suffire. Chacun prend ses mesures en ce moment; ne soyons pas les der­niers à nous mettre à l'abri de l'orage qui gronde au-dessus de nos têtes.

—  On s'effraie prématurément, répondit Sté­phen, la guerre n'aura pas lieu, et quand bien même elle éclaterait, nous en souffrirons peu, parce qu'elle ne sera pas de longue durée; je vous avouerai même que, loin de m'effrayer, elle me paraît devoir nous servir utilement. Les timides s'éloignent, nous restons les maîtres du com­merce; une fois la paix rétablie, nous vendrons au poids de l'or ce que la peur nous aura cédé presque pour rien. J'ai fait de grands calculs là-dessus, et, si je ne me trompe, dans deux ans nous serons plus que millionnaires.

—  Mon ami, je vous le répète, ce que j'ai me suffit et au delà ; j'ai assez couru de chances en ma vie, je m'arrête. Je vous engage à m'imiter: ne soyez pas trop ambitieux ; si vous voulez réus-

sir, ne revenez plus ici, spéculez dans notre patrie ; là vous retrouverez un pays tranquille, où votre argent pourra fructifier; dans cette ville vous ne pouvez que le perdre. Je suis plus âgé que vous, Stéphen; j'ai quelque expérience; écoutez-moi, vous ne vous en repentirez pas.

—  Je ne puis goûter vos conseils, monsieur Dénié, quoiqu'ils soient désintéressés et quoique ce soient les conseils de mon bienfaiteur, de mon ami le plus précieux.

—  Je suis désolé de vous voir dans de sem­blables dispositions: mais vous êtes votre maître: restez, si tel est votre bon plaisir; moi, je pars dans cinq jours.

—  Je vous rejoindrai en France dans peu de temps. Vous verrez ma famille : elle sait déjà l'heureux changement qui, grâce à vous, s'est opéré dans ma position : vous lui remettrez mes lettres, et lui direz que je serai probablement dans son sein avant deux ans.

—  Puisse le Ciel vous entendre, mon ami ! mais, hélas! bien rarement le téméraire et l'ambitieux sont heureux jusqu'à la fin... »

M. Dénié quitta l'Amérique cinq jours après cette conversation, comme il l'avait déclaré. Sté­phen resta seul sur le sol étranger, livré à lui- même et décidé à tenter un de ces coups hardis qui jettent un homme dans la misère ou lui ap­portent d'immenses richesses. Il acheta une grande

partie des marchandises que les négociants effrayés se hâtaient de vendre à bas prix, emmagasina le tout et attendit avec calme le résultat de la lutte que le public redoutait. La guerre éclata enfin avec furie, l'anxiété fut générale, chacun tremblait et redoutait une défaite, car les préparatifs avaient été mal dirigés, et l'armée était commandée par un général qui inspirait peu de confiance. Stéphen comptait cependant sur le succès des troupes; mais elles furent battues dans leur premier enga­gement avec les ennemis. Il commença à s'aper­cevoir qu'il avait pu faire une faute en ne suivant pas les avis de M. Dénié; il conçut des craintes; mais ses inquiétudes redoublèrent cruellement lorsqu'il apprit que les vainqueurs s'avançaient à grandes journées contre la ville où il résidait. Le peu de négociants qui n'avaient pas encore fui s'éloignèrent précipitamment ; Stéphen ne put suivre leur exemple, car toute sa fortune consistait dans ses marchandises, et les abandonner, c'était s'exposer à tout perdre. Il resta donc livré à toutes les agitations de l'ambitieux que menace une ruine prochaine. Redoutant plus que les autres la prise de la ville, il aida puissamment à une défense opiniâtre, et se mit lui-même à la tête d'un petit corps de citoyens décidés à se battre jusqu'à la dernière extrémité. Cependant les ennemis appro­chaient, bientôt ils parurent au pied des murs. L'assaut ne se fit pas longtemps attendre; mais il fut repoussé vaillamment. Les assiégeants ne se découragèrent pas; ils revinrent à la charge une seconde fois, puis une troisième; enfin ils triom­phèrent dans une quatrième attaque, où la plupart des assiégés perdirent la vie en combattant. Irrités de la résistance qu'on leur avait opposée, les vain­queurs livrèrent une partie de la ville au pillage et aux flammes, et tous les magasins de Stéphen furent entièrement consumés. »

M. de Nanteuil s'arrêta en cet endroit de son ré­cit , au grand regret de ses auditeurs, et remit au dimanche suivant la suite de l'histoire de Stéphen.

 

 

TROISIÈME SOIRÉE

 

Suite de l'histoire de Stéphen.

Quand l'heure des récits du dimanche eut sonné, M. de Nanteuil dit à ses auditeurs : « Vous êtes impatients de connaître la suite de l'histoire de Stéphen, je la reprends sans préambule.

Que devenait Stéphen tandis que toutes ses ri­chesses s'abîmaient dans les flammes? Blessé griè­vement en défendant la ville, il gisait parmi les morts et les mourants; il passa une partie de la nuit dans une pénible agonie, et il eût rendu le dernier soupir avant le retour de l'aurore, si une femme âgée, nommée Martha, qui de sa maison l'avait vu combattre courageusement et tomber au moment de l'assaut général, ne s'était intéressée à son sort, au point de venir secrètement s'assurer de son état. Elle le trouva respirant encore ; sa joie fut extrême; elle lui fit boire un peu de vin, qui lui rendit quelque force.

«Pouvez-vous me suivre? lui dit-elle; chez moi vous serez en sûreté. »

Stéphen se souleva difficilement, et, appuyé sur Martha, il put se réfugier dans l'asile qu'on lui offrait. Les soins ne lui manquèrent pas ; au bout de quelques jours il fut en état de marcher seul. Il apprit alors les suites funestes du siège et la perte de tout ce qu'il possédait. Cette nouvelle le frappa tellement, qu'il retomba dangereusement malade. Martha le sauva une seconde fois. Dès qu'il put supporter la conversation, elle lui dit :

« Dans cette maison est caché un homme que vous ne serez pas fâché de revoir. C'est le gouver­neur de la ville, M. Balmesada.

—  Quoi! M. Balmesada! Il a échappé au fer ennemi ! Dieu soit béni! cette ville pourra se rele­ver de ses pertes.

—Il a couru bien des périls, et ce n'est pas sans peine qu'il est parvenu jusqu'ici. Ma maison est un abri sûr. L'avide soldat l'a toujours respectée à cause de sa chétive apparence, et, jusqu'à ce qu'une heureuse révolution chasse nos vainqueurs, vous et lui vous vivrez paisiblement dans cet asile.

—  Puis-je savoir, Madame, quel motif a pu vous porter à me retirer du milieu des morts? Je suis ruiné, et vous n'avez de moi aucune récom­pense à attendre.

—  Je ne fais pas le bien pour de l'argent; je ne suis pas riche, je puis cependant me montrer gé­néreuse euvers les malheureux. J'aime ma patrie et ceux qui la servent avec chaleur et dévouement. La manière dont vous vous êtes conduit m'a rem­plie d'estime et d'admiration pour vous ; je savais que vous étiez étranger, et pourtant vous avez été le plus redoutable adversaire de nos ennemis. Quand vous tombâtes percé de plusieurs balles, je veillais sur vous, et j'attendis la nuit pour vous porter secours, dans le cas où vous respireriez encore. J'ai été assez favorisée pour vous trouver en vie; je suis suffisamment récompensée, car j'ai conservé à ma patrie un défenseur de plus.

« Le salut de M. Balmesada m'a causé plus de peine que le vôtre. La ville était au pouvoir des ennemis depuis deux jours lorsque j'appris que notre gouverneur n'avait pas eu le temps de fuir, et que, retiré chez un ami, il était à chaque mo­ment eu danger d'être arrêté. Sa mort était cer­taine alors; car c'était lui qui avait toujours com­battu les prétentions de nos voisins, et qui s'était constamment montré leur implacable ennemi. J'allai trouver son ami, à qui je fis part de mes projets ; il les approuva, et il fut convenu que pendant la nuit je viendrais prendre M. Balmesada pour le conduire chez moi. Je fus exacte, et le gouverneur, habillé en femme, me suivit à travers les rues silencieuses. Nous nous flattions d'arriver sans accident à ma maison, qui n'était pas très-éloi­gnée, lorsque à l'entrée d'un carrefour nous nous trouvâmes en présence de quatre soldats. La ren­contre n'était pas agréable ; je ne laissai pas d'en paraître flattée. Aux questions qui me furent faites, je répondis avec assurance et bonheur. M. Balmesada voulut m'imiter; mais à sa voix on le reconnut pour un homme, et l'on voulut s'assurer de sa personne. En ce péril extrême, il ne perdit pas courage, il prit deux pistolets chargés sous ses vêtements ; et, les lâchant à la fois, il tua deux sol­dats. Leurs camarades s'élancèrent furieux contre lui, et le chargèrent rudement ; il leur résista vigou­reusement, et dans cette lutte inégale remporta une victoire complète : ses agresseurs tombèrent sans vie à ses pieds. Après cet exploit, auquel je ne pus qu'assister, nous fûmes bientôt en sûreté dans cette maison. M. Balmesada était blessé, je le soignai en même temps que vous, et sa guérison est presque achevée. Il a voulu que je vous pré­vinsse de sa présence ici. Vous dînerez ensemble. Ne vous échauffez pas trop à causer, parlez bas à cause de l'état de votre santé, et pour ne pas éveil­ler les tigres qui nous tiennent captifs. »

Stéphen sortit de sa première entrevue avec M. Balmesada rempli d'idées ambitieuses tout à fait nouvelles, et décidé à jouer un rôle politique dans le pays où il avait été négociant. Le gouver­neur, en lui faisant part de ses projets, lui avait avoué que son intention, au retour de la paix, était de se déclarer chef de l'État, et qu'il comptait sur lui dans cette entreprise audacieuse.

« Je profiterai, pensa Stéphen, de cette circonstance pour m'élever moi-même. Je trouverai moyen de réparer largement toutes mes infor­tunes. Je veux aux richesses joindre la gloire et les honneurs. »

Chaque soir, le gouverneur et son compagnon eurent des entretiens secrets, où ils réglaient le sort de l'État et arrêtaient le rôle qu'ils auraient à jouer. Martha voyait avec peine leurs conférences se prolonger bien avant dans la nuit. « Vous vous trahirez vous-même, disait-elle. On ne pille plus dans la ville, le calme est rétabli, on ne cherche qu'à s'emparer des hommes puissants du gouver­nement déchu. Le public sait que Martha ne veille pas toute la nuit, les ennemis finiront aussi par le savoir, et il arrivera qu'en apercevant la lumière de votre lampe on frappera soudainement à notre porte. »

Cet avertissement fut négligé; les conférences et les travaux nocturnes continuèrent, et l'événement prouva bientôt que les craintes de Martha étaient fondées.

Une nuit que M. de Balmesada et Stéphen étaient plongés dans leurs grands travaux, Martha, tout effrayée, ouvrit subitement leur porte en leur di­sant : « Votre imprudence vous perd. On frappe à la porte. Entendez-vous?... votre lumière vous a trahis. Que faire?

— Ouvrez, Martha, reprit le gouverneur ; nous nous battrons comme des lions avant de mourir.

—  Oui... avant de mourir, répéta Stéphen, à qui le souvenir de sa famille arracha un soupir.

—  Non, non, dit Martha, revenue de son ef­froi, vous ne mourrez pas, il est trop tôt encore. Brûlez vos papiers... brûlez vite... le bruit aug­mente... des cris se font entendre... Est-ce fait?

—  Tout est anéanti, répondit M. Balmesada. Éteignez maintenant la lampe.

—  Gardez-vous-en bien. Prenez vos armes. Montez dans un petit grenier dont voici la porte secrète, et soyez immobiles. »

Stéphen et Balmesada obéirent, et la porte se­crète se referma sur eux. Martha, restée seule, disposa lestement toutes choses à sa façon, boule­versa les lits, plaça près de la lampe un rouet, une table à ouvrage, et ouvrit ensuite sa petite fenêtre.

« Que me veut-on à cette heure ? cria-t-elle.

—  Ouvrez, leur répondirent plusieurs soldats; ouvrez vite, ou nous brisons la porte.

—  Moins de bruit, s'il vous plaît. Quand on veut rendre visite on se montre plus poli. »

Marthe ferma sa fenêtre, et descendit ouvrir à une patrouille composée de huit soldats.

« Pourquoi de la lumière si tard dans votre chambre haute? lui dit le sergent de la petite troupe.

—  Mon cher Monsieur, répliqua Martha, ap­prenez-moi, je vous prie, auparavant, pourquoi

vous venez troubler le travail d'une pauvre vieille femme. Ma question vaut la vôtre, car enfin j'ai le droit, ce me semble, de gagner mon pain en tra­vaillant jour et nuit, et il ne vous est pas permis d'inquiéter à cette heure les honnêtes gens.

—  Vous nous trompez, bonne dame ; vous ne travaillez pas seule, il y a chez vous des coupables, des conspirateurs.

—  Des conspirateurs ! Mais pour qui me prenez- vous, mes braves gens? Certes, le lieu serait beau pour conspirer! Allons, examinez, cherchez; vous trouverez dans cette maison Martha seule et des vivres dans une armoire.

C'est bien, c'est bien, vieille bavarde, cria un soldat à longues moustaches. Pas d'histoires, s'il te plaît. Conduis-nous dans toutes tes chambres.

—  C'est facile; la tournée ne sera pas longue : quatre chambres et un cabinet forment mon loge­ment. Avez-vous bien tout retourné ici ?

—  Pourquoi ces deux matelas dout tu ne fais pas usage ? reprit le soldat aux longues moustaches.

—  Pourquoi? ne puis-je donc pas posséder deux matelas inoccupés? J'ai eu des enfants, Messieurs. Hélas! ils sont morts, ainsi que leur père, qui fut un noble soldat, je vous assure. Lui n'aurait pas tourmenté une pauvre veuve, croyez-moi. Voilà tout ce qui me reste de lui, la misère a dévoré mes autres richesses.

—  Ne pleurez pas, bonne dame, dit le sergent.

Nous ne vous prendrons pas vos matelas. Nous avons ramassé mieux que cela dans la ville. Mon­tons dans votre chambre haute maintenant.

—  Bien volontiers... Qu'apercevez-vous ici ? un rouet, une petite table à travail et une lampe qui se meurt.

—  D'où venait donc le bruit que nous avons en­tendu ? demanda le vieux militaire.

—   C'était mon rouet qui tournait.

—   Mais on parlait, répéta le même soldat.

—  Vous vous trompez, je chantonnais. Désirez- vous visiter la cave? ce ne sera pas très-agréable pour vous, il ne s'y trouve à présent qu'un assez petit vin.

—  C'est inutile. Nous sommes las d'en boire du bon... Partons, soldats. »

En prononçant ces mots, le sergent regarda Martha en face, d'un œil scrutateur. Martha resta impassible et souriante. Le sergent sourit aussi en jetant les yeux sur la porte secrète. Martha tres­saillit; il la rassura en disant : « Soyez prudente. Nous reviendrons peut-être...

—  Sans doute, nous reviendrons, répéta le vieux militaire; car nous ferons notre rapport : je soupçonne qu'il y aura un de ces jours quelque chose à prendre ici. »

Martha sourit encore, et conduisit poliment les soldats à la porte. Elle revint ensuite vers ses hôtes, qui avaient tout entendu.

« Je n'ai pas besoin, leur dit-elle, de vous en­gager à fuir sans délai. Le sergent vous a décou­verts; mais c'est un homme humain, qui a voulu vous donner le temps de vous échapper. Il re­viendra; car il y sera contraint par son compa­gnon le vieux soldat à longues moustaches. Il vous est facile d'arriver sans péril dans la campagne, nous en sommes voisins. Écoutez-moi, le moment d'agir est venu. Voilà assez de conférences : ras­semblez une armée et revenez délivrer la ville. C'est là ce que vous conseille une pauvre vieille femme qui s'entend mieux aux choses du ménage qu'aux affaires d'État, mais qui donne parfois d'excellents avis : vous en avez déjà une preuve. Ne perdez pas le temps, mangez sans façon ce morceau de viande froide, puisez quelque force dans cette précieuse bouteille de vin, et partez... »

Tandis que M. Balmesada et Stéphen se hâtaient de prendre quelque nourriture, Martha se plaça à la fenêtre de la chambre haute pour écouter au dehors. Un quart d'heure après, elle s'en retira précipitamment et s'écria :

« Je les entends au loin. Ils reviennent, dispa­raissez. »

Stéphen et son compagnon abandonnèrent la table et s'enfuirent par la voie que leur avait indi­quée Martha.

Ils étaient à peine sortis de la ville, que la mai­son qui leur avait servi de refuge fut envahie par une troupe de soldats beaucoup plus nombreuse que la première. Toutes les pièces furent parcou­rues avec une scrupuleuse attention ; le petit gre­nier ne fut pas épargné cette fois, et la cave elle-même reçut une minutieuse visite.

Martha fut imperturbable. On chercha vainement à l'effrayer; elle réussit à persuader au soldat aux longues moustaches qu'il s'était trompé. La troupe s'éloigna. Le sergent, qui faisait partie de cette seconde visite, où il ne donnait plus d'ordres, dit à voix basse à Martha, en la quittant : « Vous aviez deux hommes chez vous; mais je n'ai pas voulu les perdre.

— Vous êtes un brave homme. Si vous avez jamais besoin d'un refuge, vous le trouverez ici ». 

Ainsi délivrée, Martha se mit à genoux pour rendre grâces à Dieu de la protection qu'il lui avait accordée. Elle pria aussi pour les deux fugi­tifs que les dangers environnaient de toutes parts dans leur marche nocturne.

Les sentinelles placées dans les campagnes tirè­rent souvent sur eux, et ce ne fut qu'après avoir échappé plusieurs fois à la mort qu'ils parvinrent en lieu sûr. Ils apprirent alors que les débris de l'armée vaincue commençaient à se réorganiser; cette nouvelle leur causa une grande joie. M. Bal­mesada se fit connaître, et réunit facilement autour de lui une foule de volontaires. Peu à peu une ar­mée se forma, et devint respectable par sa jonction avec celle qui avait succombé précédemment. Quand le gouverneur se vit en état de tenir la campagne, il s'avança contre la ville, qu'il assié­gea. Les ennemis, qui d'abord l'avaient méprisé, et lui avaient laissé le temps de faire ses préparatifs, se réveillèrent trop tard pour le combattre; la ville fut emportée d'assaut, et la plupart d'entre eux perdirent la vie. Ce triomphe porta bien haut le nom de Balmesada. Cet homme habile et rusé profita de l'enthousiasme qu'il avait excité, et par ses intri­gues réussit à se faire nommer dictateur ou chef suprême de l'État. Stéphen partagea sa bonne for­tune, et obtint un des emplois les plus brillants du pays ; il ne put s'en contenter, il voulut monter plus haut et tenir le premier rang après Balme­sada; mais il fallait renverser des hommes puis­sants, entourés de la faveur populaire ; il osa l'en­treprendre, et succomba. Le peuple, qui avait vu avec peine son élévation à cause de sa qualité d'é­tranger, oublia les services qu'il lui avait rendus, se souleva contre lui et le fit condamner à la pri­son. Balmesada aurait voulu le sauver; mais son autorité commençait à baisser : il craignait de s'at­tirer la haine des habitants, et abandonna son ami pour veiller à la conservation de son pouvoir.

Stéphen, poursuivi, avait besoin d'un refuge; il courut chez Martha. Cette femme bienfaisante lui dit en le voyant : « Je sais tout. Vous avez eu trop d'ambition, monsieur Stéphen; soyez toujours le bienvenu. Vous trouverez ici un compagnon... ; le voici : c'est le sergent qui n'a point voulu vous perdre. Après la défaite de ses compagnons, il s'est souvenu de ce que je lui avais dit, il m'a demandé une retraite. Il me quitte demain ; car j'ai obtenu de Balmesada liberté entière pour lui et pour deux de ses amis... Mais songeons à vous maintenant. Restez-vous ici?

—  Jusqu'à la nuit seulement. Le peuple n'ignore pas ce que vous avez déjà fait pour moi.

—  Il pourrait vous inquiéter, et Balmesada, déjà tremblant sur son trône éphémère, ne serait pas assez fort pour vous protéger. Et qui sait si lui- même, avant peu, n'aura pas besoin de Martha? Où voulez-vous aller?

—   Hors de cette contrée.

—   C'est prudent à vous. Écoutez-moi. Au delà de notre frontière, vous rencontrerez un Français qui vous accueillera fraternellement. C'est un an­cien négociant un peu moins malheureux que vous. Il vit dans sa retraite avec sa fille unique, et se nomme Pedro Ferrono. Il a déjà rendu service à plusieurs de vos compatriotes. Il vous aidera de tout son pouvoir, surtout après avoir lu la lettre que je vous confierai pour lui. Croyez-moi, mon­sieur Stéphen, retournez dans votre patrie et vivez-y en paix; vous devez être guéri de toutes les chimères de l'ambition, et vous, sergent, ne songez point, en rentrant dans votre pays, à devenir général; restez simple sergent, soyez tout au plus officier; prenez ensuite votre congé, et allez mourir dans vos campagnes. »

Martha donna ensuite à Stéphen tous les rensei­gnements dont il avait besoin pour son voyage, et, quand il fit nuit, le fugitif quitta la ville et se diri­gea vers la frontière, dont il n'était éloigné que de quarante lieues. Quoique connaissant parfaitement les chemins, il s'égara plus d'une fois pendant l'obscurité, mais sans courir de grands dangers, car les fermiers qu'il rencontra sur son chemin s'empressaient de lui rendre service et de le gui­der; aussi acheva-t-il son voyage sans accident. Il était presque nuit quand il s'en vint frapper à la porte de la maison isolée qu'habitait M. Ferrono. On lui ouvrit aussitôt, et il ne vit qu'une jeune fille de la plus grande beauté et d'une modestie angélique. Il hésitait à entrer, elle le pria de ne rien craindre, et, lui préparant un siège auprès du feu, elle lui annonça que son père ne tarderait pas à revenir de la ville voisine, où il était allé voir quel­ques connaissances.

« En attendant, ajouta-t-elle, vous prendrez un peu de nourriture; car vous devez avoir faim. »

Stéphen accepta. A l'instant la table fut cou­verte de mets simples, mais appétissants. La con­versation s'engagea ensuite entre Stéphen et la jeune fille.

« Vous demeurez seule ici avec votre père?.de­manda le voyageur.

—  Oui, Monsieur. Ma mère est morte depuis cinq ans.

—   Vous plaisez-vous dans ce pays?

—  J'y suis née, je l'habite volontiers; il me serait plus agréable si mon père pouvait l'aimer. Mais il est Français, il regrette sa belle patrie, où il a laissé des amis.

—   Votre père a été négociant ?

—  Et il n'a pas toujours été heureux dans ses entreprises. Après avoir beaucoup gagné, il a beaucoup perdu, et n'a pu conserver qu'une faible partie de ses grandes richesses : ce ne sont pas ces pertes qu'il déplore, c'est la France qu'il rede­mande. L'ambition est pour jamais chassée de son cœur.

—   Que ne retourne-t-il donc dans sa patrie?

—  Chaque jour il en forme le projet, et chaque jour passe sans qu'il l'exécute. Il veut, et ne veut plus. Il redoute peut-être un dernier accident qui le priverait du peu de bien qui lui reste. Il faudrait une ferme résolution pour l'entraîner ; je désire qu'il en soit ainsi, afin qu'il soit enfin consolé.Je ferai, soyez-en persuadée, Mademoi­selle, tous mes efforts pour le décider à m'accom- pagner.uissiez-vous réussir, Monsieur! vous l'au­rez sauvé de la tristesse et de l'ennui. Je ne le verrai plus gémir en secret. Cela fait tant souffrir son enfant ! Mais le voici qui ouvre : n'oubliez pas votre promesse. »

               Un vieillard de soixante ans environ avança vers Stéphen en lui tendant une main amie.

« Soyez un hôte béni! » dit-il.

Stéphen salua le vieillard, et lui remit la lettre de Martha.

« Vous vous appelez Stéphen Dermond ! s'écrie Ferrono avec une vive émotion, après avoir par­couru cette lettre. Seriez-vous le parent, le fils peut-être de Félix Dermond, propriétaire en Nor­mandie?

—    Je suis son fils.

—  Dieu soit mille fois loué ! il envoie sons mon toit le fils de mon meilleur ami, de celui que je ne cesse de regretter. M'a-t-il oublié? A-t-il jamais parlé de moi à ses enfants ?

—  Souvent il nous a entretenus d'un ami appelé Maugis; ce n'est pas votre nom.

—  Détrompez-vous, mon ami, le nom que je porte n'est pas le mien. Je suis Maugis. Je me suis fait appeler Ferrono pour vivre en paix dans ce pays étranger. O mon fils! venez dans mes bras, venez, et parlez-moi longtemps de Félix, de votre famille et de vous. »

Stéphen céda volontiers aux désirs de M. Mau­gis, et, après de longs détails sur sa famille, ra­conta ses propres infortunes. Le vieillard, qui l'avait écouté avec attendrissement, lui dit, quand il se fut arrêté : « Je fus comme vous entraîné par l'ambition au delà des mers. Je payai cher ma folie ; car après tous mes travaux je vis et je mour­rai dans une espèce d'exil. Vous, vous reverrez une patrie, une famille, vous serez moins à plaindre que moi. Ah! maintenant que j'apprends qu'un ami chéri m'est resté fidèle, mon pays m'est de­venu plus doux : je sens que, vous parti, ces lieux me seront plus odieux : et cependant j'aurai tou­jours auprès de moi ma Sophie, mon ange gar­dien. Sans elle, hélas! je serais mort depuis long­temps de tristesse.

—   Que ne rentrez-vous dans votre patrie ?

—  Mon fils, l'âge et les malheurs m'ont rendu craintif, timide , peureux même : je redoute une longue traversée. Et puis, exposer aux dangers cette enfant, le seul trésor que je possède, le pourrai-je jamais? me résoudrai-je à lui faire courir les ha­sards d'un périlleux voyage?

—  Je serai votre compagnon, son défenseur : nul malheur, soyez-en sûr, ne vous atteindra. Votre fille chérie n'aime pas ces lieux, où vous souffrez, et une fois au moins elle a dû vous dire, comme à moi, qu'elle habiterait la France avec plaisir.

—  Elle me le repète chaque jour. La pauvre enfant sacrifierait tout pour moi, ses désirs, ses goûts, sa félicité.

—  Oui, mon père, pour vous rien ne me coû­terait; niais, croyez-moi, quitter ces lieux ne serait pas pour moi un sacrifice. J'aime aussi cette France dont vous m'avez tant parlé : ne suis-je pas Française ?

—  Sans doute, ma fille ; écoute, nous reverrons peut-être cette patrie tant regrettée. Monsieur Sté­phen, vous m'avez donné du courage, de la vigueur. Oui, je puis être encore heureux, je le sens... Dans deux mois ma résolution sera fixée.

—   Mais alors je serai parti.

—  Parti dans deux mois! vous ne me causerez pas ce chagrin. Je comprends que vous ayez un violent désir de voir ceux que vous avez quittés depuis treize à quatorze ans ; mais ne faut-il pas faire quelque chose pour l'ami de votre père? Ce père affectueux ne vous reprochera pas d'avoir retardé votre arrivée de deux mois pour passer quelques jours auprès de son vieux compa­triote »

Stéphen promit de rester deux mois. Il était de­puis quinze jours chez M. Maugis, lorsqu'il reçut une lettre de M. Balmesada, et cinquante mille francs que l'État, qu'il avait servi, lui envoyait à titre d'indemnité. M. Balmesada l'engageait forte­ment à revenir auprès de lui, l'assurant qu'il le pouvait en toute sûreté, car ses ennemis étaient en disgrâce. Stéphen, tout à fait désenchanté de la gloire, écrivit à son ami pour le remercier de ses offres, et l'instruire de la résolution prise par lui de vivre désormais loin du tumulte et de la faveur populaire. Quand sa lettre fut partie, il dit à M. Maugis, avec lequel il avait eu depuis peu de jours des entretiens fort intéressants pour son bonheur : « Sans votre aimable fille, je n'eusse pas résisté à des tentations nouvelles. Vous m'avez guéri de toute folle ambition en me permettant d'unir à mon sort celui de votre Sophie. Si vous saviez de quel bonheur vous avez comblé mon cœur, et de quel baume salutaire vous avez recouvert toutes les blessures de mon âme! Je n'aurai rien perdu en quittant ma patrie, j'aurai trouvé un trésor plus précieux que toutes les richesses de la terre. Nous hâterons, n'est-ce pas, votre départ? Votre réso­lution est bien prise maintenant. Votre fille sou­haite comme moi que nous abandonnions promptement ces lieux.

—  Soyez tranquille, Stéphen. Cette propriété est déjà vendue, celle qui l'avoisine le sera demain. Nous partirons dans quelques jours.

—  Et dans peu de mois nous serons en France : vous, dans les bras de votre ami; moi, dans les bras d'un père, auprès d'une mère tendrement aimée et d'un frère chéri. Allons, mon père, in­struire Sophie de notre prochain départ. Elle se promène en ce moment dans la campagne. En­semble visitons, par une dernière soirée d'été, ces lieux admirables, que nous saluerons bientôt d'un dernier regard. »

Venons attendre maintenant Stéphen dans la maison paternelle, et apprenons succinctement ce qui s'y est passé depuis son départ. Le même calme n'avait cessé d'y régner; et le bonheur y eût été toujours parfait si la pensée d'un fils, d'un frère absent, ne l'avait un peu altéré. A l'époque du mariage d'Émile, une jolie maison s'était éle­vée à côté de celle de M. Dermond. Emile et sa jeune femme l'habitèrent; car vous savez que le frère de Stéphen avait promis de ne jamais s'é­loigner de ses parents. Il avait promis aussi de faire fructifier sous ses yeux les terres de sa fa­mille ; il avait encore tenu sa promesse, et, sans se tourmenter beaucoup, il était parvenu à arron­dir très-heureusement ses propriétés et celles de son père. Quand M. Denié, l'associé de Stéphen , s'était présenté chez M. Dermond, on avait appris avec plaisir les succès obtenus par l'audacieux voyageur; mais on avait été d'avis unanime avec M. Denié qu'il avait agi imprudemment en s'obs tinant à rester en Amérique. Aussi, lorsqu'on sut par les feuilles publiques que la guerre avait porté la flamme et la désolation dans la ville qu'il habi­tait, on ne douta plus de sa ruine, qui fut confirmée par des lettres particulières. On attendit longtemps des nouvelles de Stéphen; mais il n'en parvint aucune, et on le pleura comme mort; car on n'ignorait pas qu'il eût pris une part active dans la guerre. La tristesse et le deuil régnaient donc dans la maison de M. Dermond et dans celle d'Émile. Souvent on parlait de Stéphen, et l'on pleurait amèrement. Un soir, c'était vers la fin de l'au­tomne, toute la famille réunie causait dans le salon et s'entretenait de la perte cruelle qu'elle pensait avoir faite ; on annonça le facteur de la poste, ap­portant une lettre de Stéphen. Elle venait du Havre et renfermait ces mots :

« A ma famille bien-aimée.

« Vous reverrez tous, dans peu de temps, votre fils, votre frère. Après de nombreux naufrages, il touche enfin au port. Il vous reviendra riche de cinquante mille francs seulement; mais il s'en console, et vous vous en consolerez aussi, en ap­prenant qu'il a découvert le trésor le plus pré­cieux, une femme vertueuse, et qu'il fera présent à son père d'un don qu'il désire depuis long­temps. Oui, mon père, je vous ramène M. Maugis, votre ami, que j'ai rencontré en Amérique. Vous ne vous séparerez plus ; car il devient membre de notre famille, puisque c'est Sophie, sa fille, que j'ai choisie pour épouse. Tous, vous approuverez mon choix ; et vous surtout, ô ma mère, vous l'ai­merez comme votre fille, comme vous aimez la femme de mon frère. Réjouissons-nous donc, ô mes amis! confondons nos transports, nos joies, et bénissons le Ciel, qui, après m'avoir puni de ma folle ambition, me conduit enfin auprès de vous. Emile, mon cher frère, je serai désormais ton compagnon inséparable. Je ne quitterai plus nos champs; nous passerons encore ensemble de longs jours pleins de paix et de félicité. A vous tous pour toujours... M. Maugis et Sophie vous saluent et vous embrassent.

« Stéphen Dermond. »

Cette lettre inattendue causa un saisissement général de joie. Chacun voulut la lire, la relire plusieurs fois, et quand tous se furent convaincus qu'elle était de Stéphen, ce ne fut qu'un cri d'al­légresse, que transports, que pleurs d'attendrisse­ment.

« Mon fils et mon ami! s'écria M. Dermond, je ne mourrai pas sans les revoir! Oh ! qu'ils tardent à venir ! qu'elle est longue la distance qui nous sépare encore !

— Mon père, dit Emile, soyez tranquille. Je pars demain pour le Havre, et les fugitifs seront ici dans trois jours. »

Emile tint parole. Avant l'expiration des trois jours une chaise de poste s'arrêtait dans la cour de M. Dermond. Stéphen et M. Maugis couraient se jeter au cou d'un père, d'un ami, et la douce Sophie était attirée d.ins les bras de Mme Der­mond, qui l'appelait sa fille, et dans ceux de la

femme d'Émile, qui lui prodiguait le nom de sœur.

Nous nous arrêterons ici, mes enfants ; nous laisserons l'honorable famille de Stéphen jouir sans témoins de tout son bonheur; nous saurons seule­ment que, deux semaines après cette touchante réunion, Stéphen conduisait Sophie au pied des autels. Le mariage fut célébré avec magnificence; mais cette magnificence ne consista point dans un étalage de luxe inutile ; ce furent les pauvres qui recueillirent les largesses de M. Dermond : cent malheureux villageois reçurent des secours; trois jeunes filles désignées par le curé de la paroisse furent dotées, et plusieurs enfants habillés. D'autres dons furent encore répandus de toutes parts. C'est ainsi que M. Dermond et ses enfants surent témoi­gner à Dieu leur reconnaissance. Je n'ajouterai pas que Stéphen ne s'éloigna plus de ses parents. Il fit bâtir une maison à côté de celle d'Émile, et vécut avec sa famille dans une union que rien n'a jamais troublée.

ERNEST.

Voilà une histoire qui m'a plu infiniment.

GEORGES.

Moi, je trouve qu'on a un peu trop blâmé Sté­phen. Il était ambitieux, je l'avoue; mais enfin il lui était permis de tenter fortune. Les reproches qu'on lui adresse retombent sur moi; car je quit­terai un jour ma famille, et j'ai le désir de me dis­tinguer dans la carrière des armes.

M. LECOINTE.

Ne confondez pas, mon ami, l'ambition avec la noble émulation du devoir. On peut désirer mo­dérément la fortune pour en faire un bon usage, comme le disait à Stéphen le jardinier de M. Dermond; mais on ne doit pas la rechercher avec avidité pour satisfaire uniquement sa vanité et ses passions. Vous quitterez votre famille, mon cher Georges; mais ce sera pour servir votre patrie et votre roi, pour remplir un devoir sacré imposé à tous les bons citoyens. Vous vous distinguerez par vos belles actions, et vous le devez encore, parce que le Seigneur ne veut pas que nous laissions dans l'inutilité les qualités dont il nous a doués. Croyez donc bien qu'il y a une grande différence entre servir ses frères, son prince, son pays, et servir ses seuls intérêts ; et, parce que l'ambition, l'avidité, ont été justement blâmées dans Stéphen, ne pensez pas qu'on ait voulu attaquer le zèle, les nobles désirs de gloire du guerrier et de tous ceux qui servent l'État et l'humanité. Monsieur votre père, vous le savez, a fait de grandes et belles ac­tions; il a aimé la gloire et les honneurs réservés à nos braves ; et cependant, vous le voyez, il vit sans ambition dans le repos du sage ; c'est ce qu'il a toujours souhaité, même au milieu des camps et des cris de la victoire.

M. DE NANTEUIL.

Savez-vous, mon cher pasteur, que vous ne ménagez guère mon amour-propre. Je ne crois pas avoir rien fait de si grand, de si beau. Je me suis battu pour mon pays, cela était tout naturel.

M. LECOINTE.

Ainsi, je maintiens mes paroles. J'ajouterai même que vous avez combattu vaillamment pour la religion, et ce n'est pas le titre le moins beau de votre gloire. Au reste, je suis de votre avis, je ne vois dans tout cela rien que de très-naturel ; c'est un devoir tout pur. Vous avez agi, je me plais à le dire, non pas en ambitieux, mais en chrétien. Puisse Georges suivre uu jour votre exemple! »

A ces mots, M. Lecointe se leva et prit congé de la famille de M. de Nanteuil.

 

 

QUATRIÈME SOIRÉE  

 

Providence et résignation.

« Il s'est, passé bien des choses cette semaine, dit Mme de Nanteuil à ses enfants assemblés. Vous avez assisté à l'installation de notre nouveau fer­mier. Vous avez été témoins de la joie, de la re­connaissance de ce brave homme. Mais vous sou­venez-vous de ce qu'il nous disait en parlant de sa courte captivité? « J'espérais toujours, nous a-t-il répété. Je me sentais innocent, et je savais que Dieu ne m'abandonnerait pas. La Providence est puis­sante, jamais elle n'a failli aux malheureux. »

Ces paroles, en me frappant, m'ont rappelé une histoire que je tiens de ma mère. Je vous ai promis de la raconter à la soirée du dimanche, je m'exé­cute avec plaisir, et j'intitule mon histoire : Pro­vidence et Résignation.

Dans une petite ville de province célèbre par son grand commerce, vivaient au sein d'une agréable aisance M. Robert et ses enfants, Jules et Cécile, âgés l'un de vingt et un ans, l'autre de dix-sept. M. Robert était l'homme le plus probe qui existat ; sa vie avait toujours été noble et pure, et jusqu'ici on l'avait cité comme un modèle d'hon­neur. Il méritait l'estime générale à tous égards, et cette estime faisait son bonheur et sa joie.

Cependant il n'est si belle réputation que l'in­fortune ne ternisse quelquefois, pour lui donner ensuite plus d'éclat. Il en fut ainsi de celle de M. Robert.

Il était employé dans la première maison de commerce de la ville, et ses appointements, s'éle- vant à cinq mille francs par an, indiquaient assez quels services il rendait et de quelle considération il jouissait chez M. Lucas, son patron. C'était sur lui que reposaient toutes choses en l'absence du maître, c'était lui qui surveillait la correspondance et tenait la caisse. Jules, son fils, employé sous ses ordres, était destiné à le remplacer un jour.

M. Lucas avait une confiance entière en M. Ro­bert; il lui demandait les comptes, mais sans les vérifier. Il arriva une année que les bénéfices di­minuèrent sensiblement; puis un déficit considé­rable survenu dans sa caisse, pendant l'absence de l'honnête employé, le rendit injuste. Il en parla hautement à M. Robert, et lui fit entendre qu'il le soupçonnait de lui avoir dérobé trente-deux mille francs.

M. Robert repoussa ce soupçon avec indigna­tion, et répondit : « Monsieur, je reconnais avec vous que trente-deux mille francs ont disparu de la caisse, je ne sais comment ; j'en suis respon­sable, et ils vous seront restitué de mes propres deniers. »

Ces paroles confirmèrent M. Lucas dans son premier jugement; il ne craignit plus d'accuser ouvertement son employé. La malignité s'empara de toute cettte affaire ; les ennemis cachés de M. Ro­bert, enchantés de pouvoir abaisser une vertu qu'on avait élevée bien haut, s'acharnèrent, à la perte du censeur tacite de leur conduite; entre autres re­marques perfides, ils firent observer que, depuis trois mois seulement, M. Robert avait fait l'acqui­sition d'une assez belle maison de campagne, qu'il habitait parce qu'elle était proche de la ville. Il n'en fallut pas davantage pour achever d'irriter M. Lucas. Il fit un tel bruit, que l'affaire alla jus­qu'aux oreilles de la justice, qui tout de suite s'en empara. M. Robert accusé se défendit en homme qui a la conscience de sa probité; mais il fut jugé coupable. On ne le condamna pas à la prison, en fa­veur de ses antécédents, mais à la restitution de la somme volée. Il écrivit alors ces mots à M. Lucas : « Je vous ai toujours loyalement servi, et vous m'avez traité avec la plus grande cruauté. Je vous offrais de vendre ce que je possédais, vous deviez garder le silence en acceptant, vous deviez

m'épargner l'infamie de passer pour un voleur, et avoir pitié de deux enfants non moins innocents que leur père. Vous m'avez fait un crime d'avoir acheté une maison et quelques terres valant en tout une trentaine de mille francs ; auparavant il fallait vous rappeler qu'il y a seize ans que je travaille pour les acquérir : ce fut l'économie qui me les donna, et non le vol dont vous m'avez chargé. De tout ce qui s'est passé vous serez un jour plus affligé que moi; car j'ai trop de confiance en la Providence pour ne pas espérer que vous décou­vrirez tôt ou tard la vérité. Ces reproches que je vous fais sont les seuls que je vous adresserai. Votre conduite à mon égard vous est toute pardonnée; car, dans cette affaire douloureuse, je sais que vous avez plutôt écouté votre colère et des amis perfides que votre cœur et vos souvenirs. »

Après avoir écrit cette lettre, il dit à Jules et à Cécile consternés : « Mes enfants, ayons de la ré­signation. On nous a tout enlevé ici, l'honneur et notre modeste fortune; partons au plus tôt, allons dans l'obscurité recommencer une autre carrière. Je ne suis pas coupable, vous le savez aussi bien que moi ; que cette pensée nous console et nous soutienne. Ce n'est plus dans les hommes qu'il faut mettre notre espoir ; ils viennent de nous prouver combien ils sont changeants et sujets à l'erreur; c'est à Dieu seul qu'il faut recourir, c'est en lui seul que nous aurons confiance ».

Paris fut la ville où se retira M. Robert avec ses enfants. Ce fut dans un des quartiers les plus obscurs qu'il choisit une pauvre chambre avant de s'occuper des moyens de subsister. Il se présenta dans plusieurs maisons, soit pour tenir les livres, soit pour faire la correspondance : partout il fut repoussé, car il ne pouvait envoyer prendre des certificats honorables qu'on lui demandait dans la maison de commerce d'où il sortait. Il descendit à des places plus humbles, il ne fut pas plus heureux : partout on voulait un honnête homme, et il n'a­vait pour recommandation qu'un jugement qui le rendait incapable de tout emploi. Son fils ne réus­sit pas mieux ; il partageait la disgrâce de son père. Cécile seule fut écoutée. Elle trouva de l'ouvrage, et du malin au soir elle put travailler sans relâche, pour donner à manger à son père et à son frère. Mais bientôt elle succomba à la fatigue et tomba malade. La misère alors, la hideuse misère, s'in­stalla dans la chambre des trois malheureux. Jules succomba au chagrin, et il ne resta debout que le père, déjà blanchi par la peine qu'il étouffait en son cœur, et par les privations qui ridaient son front en ruinant sa santé. Le jour même où son fils tomba malade sur le grabat, il apprit qu'on de­mandait quelques hommes pour travailler à la terre. Il courut offrir ses bras, et il fut accepté; car il ne fallait ici que des malheureux, qu'on traiterait sans façon, qu'on ferait suer tout le jour pour l'appât d'un léger salaire.

Du travail, quelque dur qu'il fût, c'était un peu de pain, c'était la vie pour M. Robert ; aussi se

réjouit-il des maux qu'il allait supporter. Il revint satisfait vers ses enfants, à qui son dévouement, arracha bien des larmes.

Le lendemain avant l'aurore il traînait une lourde brouette, il piochait à l'ardeur du soleil. Il ne rentra chez lui qu'à la chute du jour. Mais il avait gagné quelques sous ce jour-là ; au bout de la semaine, il rapportait une petite somme d'argent, il pouvait désormais procurer du soulagement à ses enfants. Jules, rétabli en peu de temps, voulut travailler avec son père; il n'y avait plus de place; tout était pris; il y avait eu concurrence : les mal­heureux sont si nombreux sur la terre!

« Que faire? dit-il alors en se frappant la poi­trine. Laisserai-je mon père travailler seul? on ne veut pas même que je prenne sa brouette, que je pioche pour lui; on le trouve encore bon... Ils attendent sans doute qu'il meure avant de me prendre à leur service! Cependant, l'infortuné! comme il a vieilli! il n'a que quarante-cinq ans, et tout son corps est voûté, et ses cheveux tombent, et ceux qui restent blanchissent ! A cette vue il ne veut pas que je pleure! il veut que je sois résigné comme lui, que j'espère comme lui ! O mon Dieu ! hâtez la fin de nos maux, je vous en supplie. Venez à notre secours, venez nous tirer de l'abîme où nous périssons... »

Sa sœur malade l'entendit; elle se souleva sur son lit, et dit d'une voix faible: « Jules, mon

frère, notre père a raison: espérons, espérons sans cesse. Je me sens mieux, dans quelques jours je pourrais me lever, je pourrai travailler, et notre père se reposera. J'ai fait un rêve si doux cette nuit ! Je ne voyais plus autour de moi, comme dans mes songes précédents, des fantômes, des spectres hideux, mais des anges venus du ciel qui nous con­solaient, qui nous promettaient un riant avenir: l'un d'eux nous transportait dans notre maison des champs, et nous y trouvions nos amis et notre féli­cité d'autrefois. Va, mon frère, les rêves ne sont pas tous trompeurs; ils sont souvent le présage d'un temps plus beau... »

Jules réfléchissait, il ne répondit rien; un projet l'occupait : il sortit le jour même pour l'exécuter. Quand le père rentra le soir, une forte somme d'argent était étalée sur la table.

« D'où vient cet argent? demanda M. Robert étonné.

—  C'est votre fils qui Vous le donne; dans un an vous en toucherez autant : il y a six cents francs. Mon père, je me suis vendu, je suis soldat.

—  Non, mon fils, je n'accepterai jamais le prix d'un semblable dévouement.

—  Il le faut; je ne puis reculer, j'ai signé, j'ai reçu l'argent. Serai-je donc si malheureux de servir mon pays! vous ne vivrez pas seul durant mon absence : Cécile restera auprès de vous pour vous soigner, vous parler quelquefois de moi.

— Pauvre Jules! » répéta M. Robert en versant des larmes ; et il tomba dans les bras de son fils.

Quelques jours après, Cécile pouvait marcher; elle était en état de recevoir les adieux de Jules partant pour rejoindre le régiment dans lequel il était incorporé. M. Robert quittait ses pénibles travaux pour entreprendre un petit commerce.

« Mon fils, disait-il, ne sera pas longtemps loin de nous. Je vais gagner de l'argent; dès que j'au­rai amassé la somme nécessaire, je le rappellerai auprès de moi. »

A Paris il n'est si petite industrie qui ne fasse vivre son inventeur. M. Robert le savait; il devint parfumeur. Ne croyez pas qu'il eût boutique ma­gnifique, magasin bien monté; il s'y prit plus mo­destement : avant de rien entreprendre, il avait consulté soigneusement l'état de sa bourse. S'étant fourni, à un prix très-modéré, de savon parfumé, d'eau de Cologne et d'autres objets de toilette d'un débit presque certain, il renferma le tout dans une boîte portative, et se mit à visiter le peu de per­sonnes qu'il connaissait. Il commença par les por­tiers, qui le recommandèrent à quelques jeunes gens; ceux-ci à d'autres; il vendit passablement les premiers mois; il vendit mieux les suivants; puis finit par se créer une clientèle suffisante pour le faire vivre lui et sa fille. Cécile, pendant que son père allait çà et là dans la grande ville, tra­vaillait, cousait, brodait avec ardeur, et ses gains étaient mis soigneusement de côté pour son frère. C'était déjà beaucoup qu'un tel changement de position; M. Robert ne cessait de remercier le Ciel, qui lui ménageait de plus doux dédommagements à ses maux passés.

Le temps, qui endormait ses peines, augmentait, au contraire, les regrets et les remords de ceux qui avaient causé ses infortunes. Plus l'honnête em­ployé se cachait aux yeux de ses concitoyens, plus ceux-ci s'occupaient de lui ; on n'en avait jamais tant parlé. Condamné, il fut plaint ; ses ennemis eux-mêmes cessèrent de le calomnier ; peu à peu il y eut revirement dans l'opinion publique, et l'on commença à sentir qu'un homme qui avait vécu probe pendant de si longues années n'avait pu de­venir soudain un homme infâme ; on comprit encore qu'il avait bien pu, après seize ans de travail, acheter quelques terres pour ses enfants, car sa vie avait toujours été réglé, son intérieur n'avait cessé un seul jour d'être modeste.

M. Lucas avait été le premier à déplorer sa pré­cipitation , qui avait jeté dans la misère le plus pré­cieux, le plus fidèle de ses employés. La lettre de M. Robert l'avait vivement touché, et dès ce mo­ment il avait pris la résolution de réparer le mal qu'il avait fait. Il n'osa publier tout de suite ses desseins; il crut devoir agir lentement, oubliant que plus il tarderait, plus il deviendrait criminel. Il y avait déjà un an qu'il avait perdu M. Robert, lorsqu'il s'aperçut de nouvelles soustractions. Il ne douta pas que le coupable ne fût l'auteur du vol précédent; en conséquence il résolut de le saisir, et de préparer ainsi une éclatante réparation à son premier caissier. Jusqu'à ce jour, il ne s'était nul­lement méfié d'une personne attachée à sa maison, parce qu'elle savait cacher parfaitement, sous le voile de l'hypocrisie, ses sentiments et ses actions: il commença de la soupçonner. Il s'informa secrè­tement de sa conduite, et il apprit qu'elle était fort peu régulière. Dès lors il se tint sur ses gardes, et vit arriver enfin le moment où il prit le cou­pable sur le fait ; il le mit entre les mains de la justice. Toute la ville s'émut à cette nouvelle, et attendit impatiemment le résultat de cette affaire. L'accusé, pressé de questions, avoua tout, et se déclara l'auteur des soustractions commises dans la caisse, principalement du vol de trente-deux mille francs. Il fut condamné, et M. Robert réha­bilité par le même jugement. La joie fut grande dans toute la ville. M. Lucas la partageait; mais il ne voulut pas s'y livrer publiquement avant d'avoir réparé ses torts et trouvé la victime de sa précipitation. Il courut à Paris dans l'espoir de l'y rencontrer: toutes ses démarches furent vaines ; obligé de s'adresser à la police, il assura une assez forte somme d'argent aux agents qui découvriraient la retraite de M. Robert. On promit de le lui en­voyer avant un mois.

Tandis que ces choses se passaient, M. Robert et sa fille continuaient à vivre laborieusement dans leur retraite ignorée. Depuis un mois ils redou­blaient d'activité, car Jules leur ayant annoncé qu'il avait obtenu un congé, ils voulaient le rece­voir dignement. Que le jour où ils purent le serrer dans leurs bras fut un beau jour pour eux! Que d'agréables choses ils se dirent! que de projets charmants ils osaient former pour lui !

« Dans un an, tu seras libre de revenir ici, lui disait M. Robert. Mon petit commerce devient flo­rissant, j'aurai besoin d'un compagnon, tu m'ai­deras, nous formerons un modeste établissement, et, grâce à Dieu, j'espère que nous réussirons. Cela te conviendra mieux que l'état militaire.

— Certes, il vaut mieux vivre auprès de vous qu'au milieu des camps; mais j'aime aussi la car­rière des armes. Vous voyez que je n'ai pas perdu de temps, je suis sergent; j’aurais obtenu dans peu un grade plus élevé, si je n'eusse demandé un congé. Je pouvais attendre ; mais au moment de partir pour le camp, où devait avoir lieu une revue générale, j'ai appris qu'on passerait par notre ville, qu'on y séjournerait même; vous comprenez combien j'aurais souffert dans un pays d'où nous exilent à jamais de si cruels souvenirs, et je suis venu vous embrasser. »

L'arrivée de Jules n'interrompit point le petit commerce de parfumerie; M. Robert ne travailla

qu'avec plus de courage. Jamais ses pratiques ne l'avaient vu si exact, si pressé, si affable; à toutes les questions qu'on lui faisait, il répondait : « Mon fils est arrivé! »

Il traversait un soir la rue Saint-Jacques pour se rendre chez lui, lorsqu'il fut accosté soudain par un inconnu qui le suivait depuis quelque temps, et qui lui cria sèchement :

« Monsieur Charles Robert!... »

L'honnête parfumeur s'arrêta surpris.

« Je ne me suis pas trompé, ajouta l'inconnu, c'est bien vous que je cherche. Vous demeurez toujours rue Saint-Victor?

—  Oui, Monsieur. Qu'y a-t-il pour votre service?

—  J'aurai l'honneur de vous le dire demain ; j'ai quelque chose d'assez important à vous com­muniquer.

—  Vous me rencontrerez toujours chez moi le matin jusqu'à neuf heures ; ne venez pas plus tard, je suis en course.

—   C'est bien, Monsieur, je serai très-exact. »

L'inconnu salua profondément M. Robert et dis­parut. Arrivé chez lui, M. Robert conta à ses enfants ce qui venait de lui arriver. Leur étonnement égala le sien. Quel était cet homme? que voulait-il? Ils formèrent une foule de conjectures; mais, comme elles n'étaient vraisemblables ni les unes ni les autres, ils finirent par ne plus s'en occuper.

Le lendemain les trois solitaires étaient à dé­jeuner, quand on frappa légèrement à la porte. Cécile ouvrit, l'inconnu de la veille se présenta fort poliment :

« Monsieur Robert, dit-il, j'ai ordre de vous emmener, vous et vos enfants. Voici cet ordre.

—  Il est en règle, Monsieur, reprit l'honnête parfumeur. Mais où allons-nous? pourquoi nous arrête-t-on?

—  Je dois me taire. Soyez tranquille, il ne vous arrivera que du bien; faites toilette, si cela vous plaît; mais hâtez-vous.

—  Obéissons, mes enfants, j'augure bien de tout ce mystère; mettons nos plus beaux vêtements, car nous partons sans doute pour quelque fête. »

La toilette fut bientôt faite, et l'on descendit. Une chaise de poste était en bas devant la porte; l'exempt de police, car c'en était un, y fit monter M. Robert ; il se plaça ensuite sur le siège de der­rière, et dit au postillon de partir. Le fouet claqua, et la voiture entraîna avec la rapidité de l'éclair nos voyageurs agités de diverses pensées.

« O mon père, disait Cécile, est-ce qu'un nou­veau malheur nous menacerait?

JULES.

Cette fois on n'aurait pas bon marché de nous.

M. ROBERT.

Mon fils, tu n'auras pas la peine de dégainer ton sabre. Je le répète, nous allons à quelque fête.

CÉCILE.

Voyez, mon père, ils prennent le chemin de la barrière par où nous passâmes il y a un an.

M. ROBERT.

Je le vois, et je n'en suis que plus content.

JULES.

Ils suivent la route qui va droit à notre ville natale.

M. ROBERT.

C'est bon signe. Nous n'y allons pas pour une condamnation ; c'est chose faite.

CÉCILE.

Pourquoi plaisanter ainsi, mon père, dans une pareille situation?

M. ROBERT.

Rassure-toi. Nous avons entrepris un excellent voyage. Si je ne suis pas trop mauvais prophète, je vous annonce que nous ne reverrons plus nos parfums. Allez, mes enfants, je vous l'ai répète bien des fois, Dieu est juste, sa providence veille sur nous. »

La voiture roula tout le jour avec la même rapi­dité, et s'arrêta le soir dans une campagne char­mante au pied de la maison de M. Robert. Il y avait grande réunion dans le salon, et les voya­geurs furent reçus par M. Lucas, qui, serrant avec émotion dans ses bras son ancien caissier, le sup­plia de tout oublier. « Le coupable est connu, lui dit-il, et votre réhabilitation est complète. C'est un pardon que je demande maintenant.

— Tout est pardonné, oublié, monsieur Lu­cas. » Et l'ex-parfumeur serrait affectueusement la main du commerçant. Une foule respectueuse entourait M. Robert et ses enfants, et chacun leur adressait des félicitations. Un festin avait été pré­paré, l'allégresse y régna, et plus d'un toast y fut porté à M. Robert. Quand la foule se fut retirée bien avant dans la nuit, M. Lucas dit au père de Jules: « J'espère, mon ami, que vous reviendrez chez moi. J'ai besoin d'un associé, je compte sur vous. Jules devait vous succéder un jour; ce jour est arrivé, à moins qu'il ne préfère devenir offi­cier. »

M. Robert devint donc l'associé de son ancien patron. Jules quitta le sabre pour la clef d'une caisse bien garnie. Trois mois après son retour, Mlle Cécile épousait le fils de M. Lucas.

M. Robert disait le lendemain des fêtes célébrées à l'occasion de ce mariage :

« Mes chers enfants, vous voyez que toutes choses se sont passées mieux que vous ne l'espé­riez. Souvenez-vous toujours que la Providence est une bonne mère qui n'abandonne jamais ceux qui mettent en elle leur confiance et leur amour. »

ANNA.

Voilà, maman, une histoire bien touchante. Je te remercie de tout mon cœur. Je sens que j'aime bien cette Providence qui veille avec tant de solli­citude sur les innocents persécutés. Mais, puisque tu racontes de si belles choses, bonne mère, ne pourrais-tu continuer?

MADAME DE NANTEUIL.

Il est tard, ma fille. Mais console-toi : dimanche tu écouteras des récits bien plus longs que le mien, car nous aurons tous le plaisir de posséder ces jours-ci M. et Mme de Versan. Tu sais que ton oncle a beaucoup voyagé, et qu'il raconte on ne peut mieux les histoires les plus intéressantes. Ainsi donc, ma fille, patience et bonne nuit, en attendant dimanche. »

 

 

CINQUIÈME SOIRÉE

Les remords. — La passion du jeu.

M. et Mme de Versan, dont Mme de Nanteuil avait annoncé la prochaine arrivée en terminant son ré­cit. étaient, en effet, descendus au château le samedi suivant. Ayant appris comment était employée la soirée du jour du Seigneur, ils ne voulurent point qu'on interrompît les jouissances à cause d'eux : ils vinrent en augmenter le charme par leur pré­sence. Tous les yeux étaient fixés sur M. de Versan, qui ne se fit pas prier pour raconter une histoire.

« Mes enfants, dit-il à ses neveux et à sa nièce, vous me paraissez désirer vivement que je vous fasse connaître quelques-unes de mes aventures de voyage ; écoutez-moi donc, car je suis prêt à vous satisfaire.

Il est un vieux proverbe qui dit : Soyez vertueux, et vous serez heureux; un autre ajoute : Le re­mords est le frère du vol ; et un troisième nous avertit que le bien mal acquis ne profite jamais. Voilà toute la morale de l'histoire suivante.

Vous savez, mes amis, que j'ai fait deux fois le tour du monde, que j'ai visité l'une après l'autre toutes les nations de l'Europe, et que mon premier voyage fut entrepris à l'âge de vingt-cinq ans. J'étais maître d'une fortune considérable que m'a­vaient laissée mes parents, enlevés trop tôt à mon amour : las de l'employer dans les plaisirs bruyants de Paris, que j'habitais, je résolus de chercher au dehors des jouissances plus nobles, plus durables, et de visiter la Suisse et l'Italie. Mon projet fut bientôt connu de mes amis ; beaucoup de compa­gnons s'offrirent à moi; mais je les écartai, car je ne voulais point m'associer à quelqu'un de ces jeunes gens légers qui font un voyage comme ils vont au bal, pour se distraire et non pour étudier. Vous trouverez peut-être que j'étais bien sérieux à vingt-cinq ans ; c'était la conséquence de l'édu­cation ferme et sage que m'avait fait donner mon père ; je ne m'en suis jamais mal trouvé. Mais re­venons à notre voyage.

Après avoir éloigné mes élégants amis, je cher­chai un compagnon qui partageât mes goûts et ma manière de voir. La première personne à qui je m'adressai fut un jeune musicien plein de talents, qui demeurait dans la même maison que moi. J'avais eu occasion de le rencontrer souvent dans le monde, et peu à peu nous nous étions intime­ment liés. Il se nommait Adrien. Élevé en Italie, il ignorait le lieu de sa naissance et ne conservait qu'un faible souvenir de sa mère et de son père, qu'il avait dû perdre dans les premières années de son enfance. Toute sa famille se composait de sa sœur Maria et d'une femme âgée, appelée Marina, vivant toutes deux non loin de Florence, dans une jolie campagne. C'était lui qui soutenait sa famille par son talent ; car sa réputation comme pianiste était fort bien établie, quoiqu'il n'eût encore que dix-neuf ans. Il était doux, affable, et d'une mo­destie bien rare chez les artistes de nos jours. Son instruction était solide et variée; il était bon poëte, et chaque mois il ne manquait pas d'envoyer une pièce de vers à sa sœur, pour laquelle il avait l'af­fection la plus vive. Je savais que son intention était de retourner en Italie, où son nom commen­çait à se répandre; je lui proposai de faire route ensemble.

« J'accepte avec joie, me dit-il ; mais je ne pour­rai partir que dans deux mois, car j'ai contracté ici quelques engagements que je veux remplir avec exactitude. Si vous êtes pressé de quitter Paris, allez visiter seul la Suisse; j'irai vous rejoindre quand je serai libre, et nous pénétrerons ensemble dans le pays des beaux-arts.

—  J'aimerais à avoir un compagnon pour la Suisse.

—  Eh! que n'engagez-vous ce pauvre baron de Juliers, dont vous m'avez tant parlé, à partir avec vous! L'époque de son pèlerinage approche, ce me semble. Il doit connaître parfaitement la Suisse.

— Je n'y songeais nullement. Je ne puis, en effet, choisir un meilleur guide que le baron. Sa tristesse ne m'effraie pas. Je cours chez lui. »

En achevant ces mots je quittai Adrien. M. de Juliers, chez qui je me rendis, était un homme fort riche et toujours plongé dans de tristes et pro­fondes réflexions. Je l'avais connu chez mon père, et je l'avais toujours vu le même, mélancolique et soucieux. Il voyait peu la société, où il ne trouvait ni plaisir, ni remède à la douleur cachée qui le ron­geait. Sa vie était un mystère pour tout le monde, et la malignité se plaisait à critiquer amèrement celles de ses actions dont elle pouvait s'emparer. On le disait avare parce qu'il ne faisait point éta­lage de ses grandes richesses ; mais il ne l'était pas, car la moitié de ses revenus était versée dans le sein de l'indigence. Il s'inquiétait peu des bruits étranges et ridicules qu'on faisait courir sur son compte; sa conduite ne changeait en rien; le même chagrin continuait à ronger son cœur. De jour en jour, cependant, il s'isolait davantage, ses peines semblaient augmenter avec l'âge ; il avait alors quarante-huit ans ; mais les rides profondes de son visage, la maigreur de son corps, les che­veux blancs qui se multipliaient sur sa tête dégar­nie, son œil terne et souffrant, sa marche lente et pénible, accusaient au moins soixante ans. Il avait trois résidences : le printemps et l'été, il habitait en Suisse, il passait l'automne dans un château qu'il possédait à quelques lieues de Tours, et l'hi­ver dans une de ses maisons à Paris.

C'est vers cette dernière demeure que je me di­rigeai après avoir quitté Adrien. J'étais sûr d'être bien accueilli ; le baron de Juliers avait pour moi beaucoup d'amitié, et, une fois par semaine au moins, je le visitais lorsqu'il était à Paris. Je le trouvai assis dans un large fauteuil, devant son feu, et absorbé dans ses réflexions.

« C'est vous, Ernest de Versan? me dit-il en me tendant la main. Je ne vous ai pas vu cette semaine. Sans doute les plaisirs d'hiver de Paris vous ont donné beaucoup d'occupation; car ils touchent à leur terme. Les beaux jours nous reviennent: que ferez-vous ce printemps ?

—    Je voyagerai, monsieur le baron.

—  Vous voyagerez? Vous n’avez à dissiper au­cun chagrin, je suppose !

—    Aucun. Mais voyager c'est étudier.

—   Vous avez raison. Où allez-vous?

—   En Suisse.

—  En Suisse! Un bien beau pays, mon cher Ernest. »

Le baron soupira.

« Monsieur de Juliers, repris-je aussitôt, j'aurais été bien heureux de pouvoir vous y accompagner; je sais que vous ne tarderez pas à visiter ce pays de votre prédilection.

—  En effet, ce matin j'ai regardé longtemps le ciel ; en le voyant si beau, je songeais à ce voyage. Nous partirons ensemble, si cela peut vous plaire ; mais je pose des conditions. Il faudra souvent vous passer de moi dans vos excursions champêtres, et ne point vous occuper de ma manière de vivre. Vous savez que j'ai de la tristesse dans le cœur, vainement je cherche à la cacher ; si vous voulez que nous ne nous séparions pas, vous n'y ferez nulle attention. Vous m'entendrez parfois soupirer, ne vous en inquiétez pas, ne m'en demandez pas la cause. J'ai confiance en vous, quoique vous soyez bien jeune, si vous n'étiez pas le fils de l'ami qui me fut le plus cher, je ne voyagerais certaine­ment pas avec vous.

—  Soyez sûr, monsieur de Juliers, que je res­pecterai votre chagrin. Mais promettez-moi que, si un jour il vous pèse trop , c'est à moi que vous en ferez part. Je suis bien jeune, vous l'avez dit; mais je me crois de force à garder un secret, à consoler un ami.

—  Je vous remercie, Ernest; mais n'espérez jamais consoler le baron de Juliers; les hommes, ceux que j'estime le plus, ne peuvent rien à mes maux. N'en parlons donc plus, songeons à notre voyage. Nous quitterons Paris dans huit jours.  

Hélas! vous aurez en moi un bien mauvais compa­gnon; mais vous l'aurez voulu. »

Nous partîmes pour la Suisse huit jours après ce court entretien, vers le milieu du mois de mai. Je trouvai dans le baron un compagnon beaucoup plus agréable que je ne l'avais espéré. Il fut vraiment aimable dès que nous fûmes éloignés de la capitale, et je ne m'aperçus presque pas de cette profonde tristesse que j'avais constamment remarquée en lui. Mais ce rayon de satisfaction, qui avait brillé quelque temps, disparut à notre arrivée à Genève. Il redevint plus mélancolique qu'auparavant et plus abattu, plus soucieux que jamais. Nous nous instal­lâmes chez un riche marchand, qui chaque année mettait un appartement à la disposition du baron. Je fus témoin de l'affection que tout le monde lui portait et des soius dont il était l'objet.

« II est si bon ! me disait un jour la femme du marchand ; nous voudrions bien le guérir de la peine qui le mine sourdement. Depuis sept ans qu'il vient ici chaque année, nous ne l'avons ja­mais vu gai. Il a souri parfois; mais son sourire a toujours été rempli d'amertume. Être si riche, et vivre si misérablement! Il nous revient chaque printemps plus affligé, plus sombre et plus souf­frant. Si cela continue, il mourra bientôt. Tâchez de le bien distraire, monsieur de Versan. Il paraît vous aimer beaucoup. Vos paroles lui seront plus douces que les nôtres. »

Distraire M. de Juliers, ce n'était pas chose fa­cile : aussi je le tentais faiblement. Il fut assez complaisant pour visiter avec moi les lieux les plus fameux de la Suisse, et ses renseignements sur d'autres que j'allai voir seul me furent d'une grande utilité. Vers la fin du mois de juin. je fus rappelé à Genève par la nouvelle que je reçus d'une maladie soudaine qui l'avait atteint. Le chagrin portait, hélas! ses fruits amers; je trouvai mon infortuné compagnon dans l'état le plus alarmant. Mes soins et ceux de la famille du marchand furent inutiles; il alla de mal en pis, et déclina rapidement vers le tombeau.

Adrien arriva sur ces entrefaites; je le présentai au malade, qui à sa vue éprouva une vive émo­tion. Il le regarda avec attention, et me dit à voix basse en me pressant fortement la main : « Ernest, ce jeune homme restera-t-il avec nous?

—  Aussi longtemps que vous le désirerez, lui répondis-je. Quand vous serez mieux, nous parti­rons ensemble pour l'Italie, où il veut aller embras­ser sa famille.

—   Qui est-il?

—  C'est un jeune pianiste distingué nommé Adrien.

—  Que j'éprouve de plaisir à le voir! son visage me rappelle celui d'un frère qui n'est plus. Priez-le de me faire un peu de musique. Je crois que cela me soulagerait. »

Le soir même un piano était apporté dans une chambre voisine de celle du malade. Adrien le toucha et chanta, et je vis le malade se soulever pour l'écouter. La tristesse abandonna son visage, ses yeux exprimèrent la satisfaction, et sur ses lèvres le sourire parut. Lorsque Adrien cessa de se faire entendre, sa figure redevint sombre, et sa tête retomba sur l'oreiller.

Le lendemain matin, il me dit : « Je suis beau­coup mieux, mon cher Ernest. Entendrai-je votre ami aujourd'hui? il m'a tant fait de bien hier soir ! mon sommeil a été paisible, et mes rêves moins lugubres. »          '

Adrien chanta chaque soir, et chaque soir le malade sourit : nous le vîmes revenir à la vie, et bientôt il put se lever et marcher.

« Monsieur Adrien, dit-il un jour au jeune pia­niste, je vous dois la santé; le son de votre voix m'a été bienfaisant, il m'a donné un peu d'espoir.

—  Si vous entendiez ma sœur, vous éprouveriez un tout autre plaisir.

—   Vous avez donc une sœur?

—  Oui, monsieur le baron, une sœur bien-aimée, qui chante comme les anges.

—   Est-elle plus jeune que vous?

—  Plus jeune d'un an seulement. Venez en Ita­lie avec nous : ses chants et ses soins vous rétabli­ront entièrement. »

M. de Julicrs ne répondit rien; il était retombé dans ses profondes réflexions. Quelques heures après il me fit appeler, et me dit : « Nous irons à Florence, mon cher Ernest... c'est là peut-être que finiront mes maux... Je crois que Dieu, qui sait toute ma vie, me réserve encore des jours heu­reux. L'espérance est rentrée dans mon cœur, et ses blessures se sont un peu fermées... »

A partir de ce jour, le baron fut moins triste, il ne s'isola plus, et nous acccompagna dans toutes nos promenades.

Je remarquai qu'il aimait à s'entretenir avec Adrien, à l'interroger sur sa vie d'artiste. Il le pria un jour de lui donner des détails sur son en­fance.

« Mon histoire n'est pas longue, lui répondit Adrien; dans l'âge le plus tendre, je perdis ma famille. Conduits en Suisse, ma sœur et moi, par un de nos serviteurs, nous fûmes abandonnés par lui dans une maison située sur les bords du lac de Genève. Marina, qui est devenue notre seconde mère, en était la maîtresse. Elle était absente quand on nous délaissa chez elle ; à son retour, elle eut pitié de nos pleurs, et résolut de nous élever comme si nous eussions été ses enfants. Une bourse pleine de louis et deux diamants d'un grand prix , placés sur la cheminée par le servi­teur coupable, l'aidèrent à subvenir à nos besoins. Je n'avais que six ans et demi lorsqu'elle quitta la Suisse pour aller demeurer à Florence, où elle avait une petite succession à recueillir. Elle en fit le sacrifice à notre éducation, et me mit bientôt en état de faire honneur à ses bienfaits. Sous la direc­tion d'un maître habile, je devins assez bon musi­cien ; je gagnai quelque argent que j'employai à bâtir une agréable maisonnette, où Marina et ma sœur demeurent depuis deux ans. Mais, quoi que je fasse, je ne pourrai jamais m'acquitter de la dette que j'ai contractée envers l'excellente Marina. »

M. de Juliers avait écouté ce récit avec un vif intérêt ; j'aperçus même des larmes dans ses yeux. Dès lors il se montra plus empressé auprès d'Adrien, et, quand il se trouvait seul avec moi il prenait plaisir à faire tomber la conversation sur ce jeune artiste. Je soupçonnai quelque mystère; mais toute ma pénétration fut en défaut : les supposions que je fis à ce sujet furent toutes aussi peu fondées les unes que les autres.

Sur ces entrefaites, Adrien reçut une lettre de sa sœur, et me chargea d'en donner connaissance an baron, car il était question de lui. Je dis à M. de Juliers en l'abordant : « Voici Maria qui nous dé­clare la guerre parce que nous sommes encore en Suisse; si vous me le permettez, mon cher baron, je vous lirai la lettre qu'elle écrit à son frère. »

Un sourire fut la réponse de M. de Juliers ; je lus ces mots :

« Pourquoi tarder si longtemps, mon cher Adrien? Tes compagnons, dont tu me parles avec éloge dans ta dernière lettre, hésiteraient-ils à venir rendre une petite visite à Maria et à Marina, notre bonne mère? Ils seraient pourtant bien ac­cueillis, je t'assure. M. Ernest de Versan, dont tes lettres de Paris font si souvent mention, pourrait rêver en paix dans mon jardin et travailler déli­cieusement sous mon joli berceau, où j'ai placé une table et des livres. Et ce pauvre malade, M. de Juliers, qu'il serait bien, assis sur notre banc de mousse ! Chaque jour, en l'attendant, je ratisse et je sable nos allées, afin qu'elles lui soient plus douces pour marcher. Je veille aussi sur mes fleurs, dont la fraîcheur et la beauté seront pour lui pleines de charmes. Qu'il vienne, et il ne sera plus triste. Nous le rendrons à la joie, au bonheur; il oubliera toutes ses peines dans notre maison­nette. Elle est si jolie, notre maisonnette ! on y est si bien ! les jours qu'on y passe sont si purs, si tranquilles, si parfumés ! C'est à toi, mon cher Adrien, que nous devons toute cette félicité dont nous jouissons ici. Que tu as dû souffrir pour nous procurer tant de bien-être ! Tu reviens avec beau­coup d'argent, nous dis-tu : bon frère! tu as fait l'économe; tu as évité les plaisirs à cause de nous. Que je voudrais te serrer dans mes bras pour te remercier de ta tendresse, de ton amour pour nous!

« On parle beaucoup de toi, on t'attend à Florence avec une impatience extrême; les journaux de Paris t’ont rendu justice, et chacun se plaît à répéter les éloges qu'ils te donnent. Adieu, mon cher Adrien; tu sais que la gloire et l'amitié t'ap­pellent auprès de nous ; hâte-toi d'arriver. Ma­rina, qui t'embrasse de tout son cœur, se propose d'aller chaque matin t'attendre avec moi sur la grande route. Surtout amène-nous tes deux com­pagnons;, si tu viens seul, je te bouderai pendant trois heures.

« Ta sœur Makia. »

M. de Juliers me demanda cette lettre; il la par­courut plusieurs fois de suite avec attendrissement, et me dit en me la remettant :        

« Partons demain, mon cher Ernest; le bonheur m'attend en Italie. »

Nous partîmes le lendemain, et quelques jours après nous entrâmes dans Florence. Nous ne nous y arrêtâmes que pour changer de chevaux; car il nous tardait d'arriver à la maisonnette de Maria, située à deux lieues et demie de la ville. Il était dix heures du matin, quand Adrien s'écria, à la vue d'un petit jardin que nous avions à notre droite :

« C'est là notre domaine. » Le postillon retint les chevaux, et nous descen­dîmes.

« Je ne vois personne, ajouta le jeune pianiste : où est ma sœur, où est Marina? Elles sont pourtant prévenues de notre arrivée, à moins qu'elles n'aient pas reçu ma lettre. Allons au-devant d'elles. »

Nous pénétrâmes dans le plus joli petit jardin du monde.

« Voici, dit Adrien, le berceau où Ernest trou­vera la solitude, une table et des livres ; voici le banc de mousse préparé pour M. de Juliers, et les allées bien sablées, bien ratissées, qu'il pourra suivre sans se blesser les pieds. Mais nous exami­nerons toutes ces choses plus tard, entrons chez nous. »

Nous étions arrivés h la porte d'une gracieuse maisonnette verte, assise sur le penchant d'une colline peu élevée. Nous entrâmes sans façon : personne n'était là pour nous recevoir. Il nous fut facile de voir qu'on nous attendait ; car un déjeu­ner simple, mais abondant, était tout servi.

« Je ne comprends rien à cela, répétait Adrien. Marina et ma sœur sont allées au-devant de nous, je n'en puis douter. Quelle route ont-elles prise? nous ne nous sommes pourtant pas trompés de chemin. Asseyons-nous, Messieurs; et, pour les attendre plus patiemment, mettons-nous à table et déjeunons. »

A peine Adrien avait-il achevé ces mots, qu'une jeune fille s'élançait dans la chambre, dans les bras de son frère. C'était Maria. Elle nous fit d'aimables reproches, et nous dit :

« Quelle- route avez-vous donc suivie, Mes­sieurs?

—   La route ordinaire, répondit Adrien.

—  Oh ! alors nous vous aurions attendu long­temps et vainement sur la route nouvelle. Tu ne savais donc pas, mon frère, qu'on avait récem­ment tracé un chemin plus riant et plus court que l'ancien ?

—   Je l'ignorais entièrement.

—  Marina me l'avait bien dit; je n'ai pas voulu l'écouler, j'ai eu tort; nous vous avons attendus pendant plus de deux heures; ne vous voyant pas, nous sommes revenues, très-irritées contre vous.

—  Mais vous pardonnerez à notre ignorance, dit M. de Juliers.

—  Si nous vous pardonnerons? Je suis seule coupable, n'est-ce pas, Marina?

—  Sans doute, ma fille, vous n'avez point voulu me croire, » répondit une femme très-âgée qu'A­drien avait reçue dans ses bras lorsqu'elle était entrée dans la maisonnette.

Ce petit débat en resta là; nous avions des af­faires plus pressées à terminer. J'avais un appétit aiguisé par l'air du matin, et je m'occupai à faire honneur aux mets préparés par Maria et sa com­pagne. Adrien se conduisit aussi bien que moi ; quant à M. de Juliers, il se nourrissait de la vue de Maria, qui avait une ressemblance assez grande avec son frère. Il se passait en son âme quelque chose d'étrange, de mystérieux, d'agréable ; il voulait parler, il prononçait quelques mots, puis s'arrêtait soudain. J'eus bien de la peine à le rap­peler à son sang-froid et à lui faire manger quelque chose. A part les distractions du baron, le déjeu­ner fut très-gai, très-riant. Quand il fut terminé, nous nous rendîmes tous sous le berceau, et là les projets furent mis sur le tapis.

« Voyons, Messieurs, dit Maria, comment emploierons-nous ici notre temps? Il est bon que je connaisse vos intentions et que vous me donniez vos ordres.

— Mon enfant, reprit le baron d'un ton so­lennel, si vous me le permettez, je réglerai moi- même les plaisirs de cette saison. Ernest et votre frère visiteront ensemble toute l'Italie; vous, Ma­rina et moi, nous irons droit à Paris. J'ajouterai que jamais nous ne nous séparerons. Ces paroles vous surprennent, je m'en aperçois; mais vous serez bien plus étonnés d'apprendre que celui qui vous parle est le frère de votre mère, votre seul parent, l'oncle qui vous pleure depuis bien des années... Venez dans mes bras, mes chers enfants; je suis maintenant le plus heureux des hommes ! »

Notre étonnement fut grand, comme vous pou­vez le croire : il y eut un moment d'hésitation ; puis Adrien et sa sœur tombèrent dans les bras de M. de Juliers, qui, donnant enfin un libre cours à des émotions longtemps comprimées, répandit des larmes abondantes. Lorsque ses pleurs se furent arrêtés, il dit à son neveu et à sa nièce, dont il serrait toujours tendrement les mains entre les siennes :

«Mes chers enfants, le serviteur coupable qui vous a abandonnés doit être oublié. Ne songeons qu'à jouir de notre bonheur ; en vous voyant pour la première fois, mon cher Adrien, j'ai reconnu les traits de votre père, mort en Amérique; il m'a fallu bien de la force pour attendre jusqu'à ce jour avant de me faire connaître. En entrant ici je vou­lais encore retarder 1e moment où je devais tout déclarer ; mais ta vue, douce Maria, m'a fait chan­ger d'avis, et vous savez tout. O mes enfants ! que vos embrassements me font de bien ! Nous ne nous quitterons plus, et la bienfaisante Marina partagera nos joies et notre félicité. Vous étiez heureux, vous êtes riches maintenant : puisse la fortune ne point altéré votre bonheur ! Votre père vous a laissé de grands biens, et mes richesses sont à vous. Allons, ma chère Maria, il t'est permis de former de grands projets. Quant à toi, mon Adrien, il faut que tu renonces à Florence; car la France est ta patrie, c'est pour elle seule que ta gloire doit grandir... »

Vous concevez facilement que cette heureuse re­connaissance apporta des changements dans la vie d'Adrien et de sa sœur. Au bout d'un mois passé dans la maisonnette, M. de Juliers, sa nièce et Marina partirent pour Paris; Adrien resta en Italie avec moi. Nous parcourûmes ensemble ce beau pays avant d'aller rejoindre le baron; huit mois après nous entreprîmes un voyage autour du monde, et c'est à notre retour que je connus enfin le mystère de cette histoire.

M. de Juliers vint me trouver un jour; il était plus joyeux qu'à l'ordinaire. Il me prit affectueu­sement la main, et me dit: « Mon ami, j'ai tout avoué à mon neveu et à ma nièce, et ils ne m'en aimeront pas moins. Hélas ! j'ai bien expié ma faute, et quinze années de remords méritaient bien un pardon. »

Ce début me surprit beaucoup ; le baron s'en aperçut, et continua ainsi : « Ces paroles vous ont étonné, et vous le serez bien davantage en écoutant ce que je vais vous dire. Ma confiance en vous est si grande, Ernest, que je ne veux rien vous cacher, que je ne crains pas de vous dévoiler un crime, cause de mes longues souffrances. Vous m'avez vu longtemps malheureux, fuyant les plaisirs, le monde et mes amis ; mais vous ne saviez pas que j'étais le plus coupable des hommes... Il y a envi­ron seize ans, j'appris que mon frère, qui était capitaine de vaisseau, venait de mourir à New-York, où résidaient alors sa femme et ses deux en­fants en bas âge; trois mois plus tard, je recevais une lettre de ma sœur, m'annonçant sa prochaine arrivée. Elle revenait habiter la France, après avoir vendu tous les biens qu'elle possédait en Amérique. Mais elle ne devait revoir sa patrie que pour y mou­rir bientôt ; car, à peine débarquée, elle succomba à une maladie de langueur. J'étais accouru auprès d'elle avant qu'elle expirât, et, mourante, elle m'a­vait confié ses enfants et toute sa fortune. Quand je lui eus rendu les derniers devoirs, un horrible dessein me fut suggéré par l'avidité. J'avais fait de grandes pertes au jeu, je me trouvais pour le mo­ment dans une position très-difficile; je résolus de m'emparer de l'immense fortune de mon frère. Rien n'était plus aisé, elle était toute entre mes mains, confiée à ma seule délicatesse. Mon neveu et ma nièce, au sort desquels nul ne s'intéressait, me gênaient beaucoup; je donnai ordre à un servi­teur trop zélé de les égarer, et ils furent déposés secrètement dans la maison de Marina. Vous savez ce qu'ils devinrent. Personne ne soupçonnait leur existence, on ignorait par conséquent ma conduite à leur égard, aussi je n'en fus jamais inquiété par les hommes. Mais ma conscience s'était chargée de me punir. Pendant plusieurs années, j'essayai d'étouffer les remords qui m'agitaient ; mes efforts furent inutiles; ils grandissaient chaque jour, ils devenaient plus cruels à chaque instant, ils triom­phèrent de moi, et je fus leur esclave. La tristesse, le désespoir, habitèrent dès lors dans mon cœur : je ne connus plus le bonheur, je fuyais la société et les jouissances de la vie. Pendant sept années j'ai vécu ainsi, allant, en Suisse au retour de chaque printemps, pour y chercher vainement mes vic­times, qui n'y étaient plus. Enfin le Ciel a eu pitié de mes maux , mes regrets l'ont touché, et il m'a rendu le bonheur et la paix en me rendant Adrien et Maria. Je n'oublierai jamais, mon ami, qu'après Dieu c'est à vous que je dois ma félicité. Sans vous, aurais-je rencontré Adrien? Il était temps que je le visse; sans sa présence et ses chants, je mourais de tristesse dans la dernière maladie que je fis en Suisse. Nous n'avons point d'ennemis plus cruels que nos remords; car ils empoisonnent notre vie et nous mènent au tombeau par d'affreuses tor­tures et par un long martyre. »

J'ai vu très-souvent le baron de Juliers depuis cette confidence qu'il me fit, et le contentement brillait toujours sur son visage; il avait expié son crime, et Dieu lui accorda d'heureux jours.

J'ai fourni mon histoire, mes chers auditeurs, c'est à un autre à prendre la parole.

M. LECOINTE.

Vos récits ont trop de charmes, monsieur de Versan, pour qu'on ne vous prie pas de continuer. Regardez vos jeunes auditeurs, ils sont dans l'at­tente, ils implorent de vous un second récit.

M. DE VERSAN.

Allons, puisqu'on m'écoute avec tant de bienveil­lance, je ne dois pas reculer devant une nouvelle histoire.Transportons-nous sur la mer des Indes; c'est là que la scène va se passer. Adrien et moi nous nous rendions à Pondichéry, sur un vaisseau français appelé le Véloce. Alors il ne justifiait pas son titre; car il était retenu en pleine mer par un calme qui nous contrariait fort. L'équipage et les passagers, ne trouvant rien de mieux à faire, pas­saient le temps à jouer et à boire. Le capitaine, nommé Fucigny, était un joueur acharné, aussi avait-il mis promptement les cartes à la mode. Quatre des plus riches passagers formaient le cercle où ils passaient les jours et les nuits, et des sommes d'argent considérables se perdaient et se ga­gnaient entre ces cinq hommes. Adrien, qui jusque-là était resté, ainsi que moi, indifférent à l'ardeur que montraient pour le jeu nos compagnons de voyage, goûta insensiblement les funestes plaisirs auxquels on se livrait sous nos yeux ; j'essayai vai­nement de le retenir sur le bord de l'abîme où il voulait se précipiter.

« Je suis prudent, me dit-il; si je perds, ce sera peu de chose, soyez-en persuadé.

—  On commence, lui répondis-je, par perdre de légères sommes d'argent, et l'on finit par se ruiner.

—  Me ruiner est chose impossible; je ne puis sacrifier que l'argent que j'ai sur moi; et certes cet argent n'est pas toute ma fortune.

—  Mais ne réfléchissez-vous pas que le goût du jeu, que vous allez prendre ici, vous suivra par­tout , et reviendra avec vous en Europe pour vous jeter dans le malheur.

— Vous vous effrayez à tort, mon cher Ernest, je ne veux pas contracter l'habitude du jeu, je ne prétends que me distraire ; savez-vous que c'est un peu monotone de regarder sans cesse le ciel et la mer, les bras croisés? Au lieu de me sermonner, mon cher ami, suivez mon exemple : voici votre place à cette table, à côté de moi. »

A ces mots, Adrien, encouragé par les joueurs, se mêla au cercle du capitaine. Il avait pour adver­saires des hommes habiles, exercés; aussi ne tarda-t-il pas à s'apercevoir de sa faute ; quand le jeu fut suspendu pour quelque temps, il avait laissé entre les mains de ses compagnons une somme de sept mille francs. Je crus le moment favorable pour lui faire de nouvelles remontrances ; il les interrom­pit en disant : « Ernest, votre leçon est inutile. Ne vous fâchez pas si je ne veux point entendre parler de sagesse, de modération, de prudence. J'ai perdu sept mille francs, c'est trop peu de chose pour s'af­fliger; mais, comme je ne vois pas pourquoi je les abandonnerais à mes adversaires sans avoir lutté courageusement auparavant, je vais essayer de les faire revenir à leur premier possesseur, »

Adrien ressentait un dépit violent; mais il le cachait par amour-propre. Il se remit au jeu avec un calme apparent. La fortune sembla vouloir lui sourire, il avait gagné 4000 francs à l’entrée de la nuit ; au lieu de se livrer alors au sommeil, il continua de jouer, et j'appris le lendemain qu'il avait perdu en tout onze mille francs : c'était tout ce qu'il possédait en ce moment. Je ne lui fis au­cun reproche; mais je remarquai avec peine que, loin d'être guéri de la passion qui s'était emparée de lui si subitement, il brûlait du désir insensé de s'y livrer avec une nouvelle fureur. Un grand chan­gement s'était déjà opéré en lui : son visage, d'or­dinaire si pur, si riant, avait pâli et respirait l'in­quiétude, le souci et quelquefois la colère. Ses yeux étaient hagards, incertains, ils paraissaient craindre de rencontrer les miens. Il ne me confia point son malheur, il espéra sans doute me le ca­cher en le réparant. Après quelques heures de repos, les joueurs se réunirent, et le jeu recommença avec une grande activité. On voyait qu'il y avait des pertes à réparer et des gains considé­rables à accumuler. Ceux qui avaient gagné étaient gais, affables; leurs victimes, en s'efforçant de les imiter, laissaient apercevoir un mécontentement que de nouvelles pertes pouvaient changer en fu­reur et en désespoir. Je suivais en silence les pro­grès du mal, et tout le jour j'assistai à un spectacle bien affligeant. Je ne vis point de colère, d'empor­tement ; je n'entendis point d'injures, de menaces : tout se passa dans un silence lugubre ; la tristesse, l'abattement des personnes qui se ruinaient, avaient quelque chose de solennel qui m'épouvantait. La résignation qu'elles affectaient tenait du désespoir, et je pressentais que leur douleur muette serait suivie d'une explosion terrible de transports fu­rieux, de cris de rage et de coups mortels.

Les joueurs que la fortune continuait de favo­riser avaient cessé d'être affables, gais, riants-, la sombre tristesse des perdants les avait rendus sou­cieux, inquiets; ils gagnaient comme à regret : ils prévoyaient peut-être comme moi l'approche d'un orage dont ils pourraient être les victimes à leur tour. Adrien, dont le sort m'intéressait vivement, ne fit ni perte ni gain; c'est tout ce qu'il obtint jusqu'à la nuit, après s'être fatigué l'esprit et le corps pendant toute la journée. Le capitaine Fucigny fut moins heureux : il se vit enlever de fortes sommes d'argent; un passager partagea son malheur ; sa défaite lui coûta vingt-cinq mille francs. Je crus que la nuit mettrait un terme à toutes ces folies; il n'en fut rien, le jeu se ranima dans le silence des ténèbres qui enveloppaient le vaisseau. Voyant Adrien s'obstiner à ne point se séparer de ses dangereux compagnons, j'allai me coucher. Je dormais profondément lorsqu'un bruit affreux me réveilla soudain vers le milieu de la nuit.; je m'habillai précipitamment et courus avec l'équipage épouvanté vers la chambre du capitaine, d'où partaient des cris menaçants qui nous avaient effrayés. Là, un bien triste spectacle s'offrit à nos regards. Tous les joueurs étaient debout., les uns furieux, les autres calmes, mais portant le déses­poir sur leurs visages. Le passager qui avait perdu vingt-cinq mille francs pendant le jour, tenait à la gorge un de ses adversaires, en lui criant :

« Tu mérites la mort, infâme! tu m'as volé, tu nous a trompés tous. Avoue-le, ou je te tue... »

Tandis que les matelots s'efforçaient de séparer ces deux hommes, je m'approchai d'Adrien, qui restait à l'écart, morne et pensif. Je lui tendis la main; il me la serra fortement, et me dit d'une voix sourde :

« Ernest, que ne vous ai-je écouté ! je ne serais pas en ce moment réduit au désespoir.

— Consolez-vous, mon cher Adrien, lui répon­dis –je ; sortons d'ici ; venez me confier vos peines. » Il me suivit. Quand nous fûmes seuls, je l'inter­rogeai sur ce qui était airivé, il me dit : « Pendant la nuit nos pertes ont augmenté ; le passager an­glais, M. Spincery, a perdu tout ce qu'il possédait; se voyant ruiné, la patience lui a échappé, son flegme a fait place à la fureur, et vous avez vu comment il traitait le plus favorisé des joueurs. Le capitaine s'est aussi emporté un instant, puis l'abattement s'est emparé de lui; il est devenu rêveur... Et moi, mon cher Ernest, je suis encore plus malheureux qu'eux tous; car j'ai sacrifié le portrait de ma sœur enrichi de diamants. Si vous m'aimez, vous me le rendrez en me prêtant la somme d'argent dont j'ai besoin pour le racheter. Il est sans prix pour moi ; mais les joueurs l'ont estimé huit mille francs.

—  C'est tout ce que je possède, les voici cepen­dant. Dieu veuille, mon ami, que votre malheur vous profite!

—   Je suis guéri, Ernest, n'en doutez pas. »

En ce moment notre domestique nous avertit que la lutte avait cessé dans la chambre du capi­taine, et que le calme régnait partout.

« Ce calme est trompeur, me dit Adrien, le reste de la nuit ne se passera pas sans qu'il arrive quelque affreux événement.

—Vous voyez tout en noir maintenant, mon ami.

—  Le jeu rend triste, c'est vrai; toutefois mes craintes ne sont pas le fruit d'une imagination brûlante, égarée. J'ai vu des visages si terribles il y a quelques instants!

—  Au moins ce n'est pas vous qui troublerez mon sommeil?

—  Non vraiment, c'est assez de vous enlever votre bourse, vous pouvez dormir en paix à côté de moi. Pendant que vous rêverez, je penserai; car, malgré la fatigue que j'éprouve, je ne suis pas disposé à me livrer au sommeil.

—  En ce cas je vous tiendrai compagnie ; mes yeux ne veulent plus se fermer ; mais, puisque nous sommes deux, nous ferons mieux de parler, au lieu de penser.

—  Soit. Il est si doux de veiller au milieu des mers ! êtes-vous prêt à écouter quelque récit ?

—    Je suis tout oreille.

—    Je commence :

Bondorini était un des plus riches seigneurs de l'Italie. Jeune, spirituel, aimable, on le recher­chait de tous côtés, et ses jours s'écoulaient dans la joie et les plaisirs permis à tout honnête homme. A vingt-deux ans, il songea au mariage, et une jeune fille napolitaine de la plus grande beauté fut celle qu'il choisit pour sa compagne. Tout fut bientôt réglé de part et d'autre, et Bondorini par­tit pour son château, afin de tout préparer pour la réception de sa fiancée. Ses amis, les seigneurs voisins, apprenant son arrivée, accoururent le fé­liciter; il les retint chez lui, et voulut les traiter une dernière fois en jeune homme.

« C'est une excellente idée que vous avez là, lui dit un de ses amis, nommé Caraccioli. Avant que vous soyez lié par les nœuds de l'hyménée, il faut que ce château soit pour la dernière fois témoin de toutes nos folies. Nous voici dix, avides de plai­sirs; épuisons la coupe de toutes les voluptés, nous nous séparerons ensuite. »

Tous les seigneurs applaudirent à ces paroles. Caraccioli continua: « Dans combien de temps doit se rendre ici la famille de votre fiancée?

—    Dans neuf jours, répondit Bondorini.

—  Neuf jours! c'est un peu trop tôt; mais qu'importe? on peut, s'amuser pendant neuf jours; je puis même vous ruiner tous. »

Caraccioli était un joueur passionné ; deux fois sa grande fortune avait été compromise par le jeu, deux fois le jeu l'avait rétablie. Plusieurs fois il avait tenté d'inspirer ses goûts funestes à Bondorini, mais inutilement. Lorsqu'il apprit le mariage futur de son hôte, il en conçut un dépit violent, car sa mauvaise conduite avait été cause qu'on lui avait refusé précédemment la main de la jeune fille accordée à Bondorini; il cacha soigneusement son mécontentement, et résolut de perdre son rival préféré.

Cependant les divertissements avaient commencé dans le château, et peu à peu les têtes des jeunes seigneurs s'échauffèrent. Il fallait varier les plai­sirs. Caraccioli, dans un moment d'exaltation gé­nérale, proposa de jouer. Tous acceptèrent, Bon­dorini seul fit quelques difficultés; ses amis l'en­traînèrent, il fut assez faible pour céder. Il gagna beaucoup ce jour-là, et le lendemain il fut le pre­mier à s'asseoir devant la table funeste du jeu: il espérait gagner encore. Mais Caraccioli, qui avait juré sa ruine, l'arrêta tout à coup au milieu de son triomphe, et lui enleva d'abord les fruits de sa vic­toire du jour précédent, puis une somme d'argent considérable. Bondorini, mécontent, s'obstina ; son infernal ennemi tressaillit de joie, et se mit à battre en brèche la fortune de sa malheureuse victime; il ne lui fallut que quatre jours pour en ravir la moitié. Que fera Bondorini? s'arrêtera-t-il? « Je ne puis, s'écriâ-t-il, brûlant de fièvre et se frappant la poitrine. Quelle honte pour moi d'avouer mes pertes à la famille qui me donne la plus riche hé­ritière du royaume de NapIes! Voudra-t-elle d'un gentilhomme à demi ruiné par le jeu? Oh ! non ! non ! cela ne sera jamais; il me faut toute ma for­tune ou la mort !... »

L'infortuné venait de prononcer son arrêt ; il revint s'asseoir en face de son ennemi, et il perdit toujours : ses maisons, ses terres, ses bois, tout vint s'engouffrer dans l’abîme où il était tombé lui-même. La veille du jour où sa fiancée devait le rejoindre, il ne possédait plus que son château !

« Le jouez-vous? lui dit froidement Caraccioli.

—  Oui, je le joue ! et que ton âme soit damnée ! Combien vaut-il pour toi?

—    Cent mille écus.

—  Il en vaut le double; mais qu'importe?... Je te le livre. »

Le lendemain le château était désert ; les fêtes avaient fini, et tous les jeunes seigneurs avaient disparu...

Le gardien du château restait seul. Assis sur le banc de pierre voisin du pont-levis, il pleurait amèrement. Bientôt un grand bruit se fit entendre, des voitures roulaient sur la route et se dirigeaient vers la demeure de Bondorini. Elles s'arrêtèrent à la porte, et plusieurs personnes en descendirent toutes joyeuses. La jeune fiancée, car c'était elle, demanda le maître du château. Le gardien ne ré­pondit pas ; il se fit suivre en silence. Arrivé près de la grande salle d'honneur, il s'arrêta et dit à ceux qui l'accompagnaient : «Vous êtes venus trop tard, le fiancé n'est plus... » En prononçant ces mots, il ouvrit la porte, et un spectacle affreux s'offrit aux regards : Bondorini et Caraccioli étaient étendus morts l'un près de l'autre...

Bondorini avait perdu le château qu'il avait joué; ne voulant pas survivre à sa ruine complète, il s'était emparé de deux pistolets, et se tournant vers l'homme qui l'avait perdu, il s'était écrié: « In­fâme, tu ne jouiras pas de ton triomphe ! » Et d'un coup de pistolet il l'avait étendu mort à ses pieds ; au même instant un second coup se faisait en­tendre, et l'infortuné Bondorini tombait sans vie à côté de celui qu'il avait tué... »

Adrien s'arrêta. « Dans quels affreux malheurs ne nous entraîne pas la passion du jeu? dis je à mon ami. Bondorini perd en une semaine toute sa fortune, toute une vie de félicité ; ce jeune et im­prudent seigneur n'est pas le seul que le jeu ait perdu; les exemples sont nombreux, et plusieurs fois, à Paris, j'ai été témoin des scènes les plus tristes. J'en ai vu trop pour succomber jamais à la plus terrible de nos passions... » Je fus interrompu dans mes réflexions par la détonation d'une arme à feu. Quelques instants après, un matelot s'écria: « M. Spincery s'est brûlé la cervelle!... Nous accourûmes sur le théâtre du crime, et nous vîmes le malheureux Anglais baigné dans son sang: après s'être donné un coup de poi­gnard dans la poitrine, il s'était tiré un coup de pistolet... Il respirait encore; un jeune médecin qui se trouvait parmi les passagers voulut lui prodi­guer des secours; il le repoussa en disant: « C'est inutile. Je ne puis en revenir... » Il ne put en dire davantage et expira.

Le capitaine dit alors avec amertume : « Il fal­lait une victime cette nuit; je voulais mourir, main­tenant je repousse le suicide : ce que je vois me rattache à la vie : je saurai profiter de cet exemple épouvantable. »

M. Spincery avait laissé deux lettres sur la table : l'nne s'adressait à son frère, M. Thomas Spincery; l'autre au capitaine qui la lut à haute voix en pré­sence de l'équipage réuni. Elle ne renfermait que ces mots : « Je forme un dernier vœu avant de me donner la mort; s'il est quelqu'un parmi les passa­gers qui se propose d'aller un jour en Angleterre, je le supplie de porter à mon frère la lettre que j'ai écrite pour lui. Je ne sais le lieu où il réside au­jourd'hui; mais, après quelques recherches, on pourra le rencontrer dans la campagne de Man­chester. Adieu, capitaine; adieu, mes compagnons de voyage; que mon malheur vous profite, et puisse un bon vent vous ramener au port où je n'ai pu ar­river !...

« Spincery. »

Mon intention, à mon retour de l'Asie, était de parcourir l'Angleterre : je demandai la lettre qui nous était recommandée, en promettant de la re­mettre moi-même au frère du suicidé. Dimanche prochain, mes chers auditeurs, je vous dirai si j'ai réussi à rencontrer M. Thomas Spincery. A mon récit j'ajouterai, ce soir, que nous arrivâmes à Pondichéry sans autre désastre, et que pendant la traversée tout le monde s'abstint de jouer. Quant à mon ami Adrien, il fut corrigé pour tou­jours de la passion qui s'était emparée de lui si subitement. »

 

 

SIXIÈME SOIRÉE  

 

Avarice et prodigalité.

M. deVersan reprit ainsi le fil de sa narration le dimanche suivant : « Un an après mon voyage en Orient j'étais en Angleterre.. J'ai toujours aimé à visiter à pied quelques parties des pays que je parcourais ; un soir que je me promenais dans les environs de Manchester, avec l'espoir de découvrir la retraite de M. Thomas Spincery, je fus surpris par un orage épouvantable, qui me contraignit de me réfugier dans une modeste auberge, située à quelque distance d'un village assez considérable. La maîtresse de la maison me reçut très-poliment, me fit asseoir auprès d'un grand feu, et s'éloigna de moi pour répondre aux impertinentes questions que lui adressait le seul homme qui fût dans l'auberge à mon arrivée. Avant de vous rapporter la conver­sation de l'hôtesse et de l'inconnu, je crois devoir vous donner une idée du costume de ce dernier.

C'était un homme de cinquante-cinq ans environ; son accoutrement était un modèle de désordre et de malpropreté : un chapeau à larges bords cachait une partie de sa longue chevelure, que le perru­quier ne soignait pas souvent ; son habit rapiécé était presque diaphane, tant il avait servi ; un mau­vais pantalon de toile grise lui descendait à peine au-dessous du genou ; il n'avait point de bas, et ses souliers, raccommodés vingt fois pour le moins, étaient retenus à ses pieds par quatre longs bouts de corde fortement serrés autour de ses jambes. Il tenait en main un bâton noueux qu'il agitait sou­vent en parlant, pour donner plus d'autorité à ses discours. Sa voix était aiguë, mais un peu trem­blotante, car il était fort ému quand j'entrai dans l'auberge. Il disait à l'hôtesse : « Madame, feu votre mère ne rançonnait pas les honnêtes gens comme vous le faites. Vous devriez avoir plus d'égards pour une vieille pratique. Je paie bien, ce me semble.

—  Père Thomas, vos plaintes sont vraiment risibles.

—   Risibles, Madame!

—  Sans doute. Pourquoi donc revenez-vous ici chaque jour ? Où l'on est mal nourri, où l'on est rançonné, on ne se montre plus. Vous êtes une trop chétive pratique pour qu'on vous regrette. Vous payez bien, je le conçois ; qui ne pourrait donner comptant trois sous de France pour son déjeuner?

—    Trois sous de France, déboursés par moi chaque jour, vous procurent cinquante-quatre francs soixante-quinze centimes par année, monnaie fran­çaise. Vous avez le tiers du bénéfice, un sou par déjeuner ; un sou, remarquez-le bien ; au bout de l'an, dix-huit francs vingt-cinq centimes. Si tous les sujets de la Grande-Bretagne consommaient chez vous autant que moi, vous seriez bientôt plus riche que le roi lui-même.

—  Vous comptez parfaitement ; mais laissez- moi en paix, je vous prie.

—  Vous craignez mes justes reproches ; vous tremblez que je ne dévoile votre avidité devant ce jeune étranger qui vous arrive... »

Il me montrait en parlant ainsi. Il ne cessa de murmurer tant que l'hôtesse se tint auprès de moi. Quand elle se fut rapprochée de lui, il s'écria d'une voix menaçante : « Que la malédiction du Ciel re­tombe sur ceux qui dépouillent l'indigent ! Ah! Messieurs de la chambre des communes, tandis que vous pérorez on nous ruine! Bientôt il ne me sera plus possible de manger ; le pain, la bière et l'eau augmentent chaque année.

—  Vous ne vous ruinerez pourtant pas en nour­riture, père Thomas.

—  Parce que je serai prudent, économe ; parce que je finirai par ne plus dépenser que deux sous à déjeuner. Je vous quitte, Madame. Serrez pré­cieusement le reste de mon pain, et prenez garde qu'il ne tombe sous la dent des villageois avides ou de votre chien si vorace... Mais il fait un orage affreux. Mes pauvres souliers ! c'est encore de la boue que vous allez ramasser! Les mauvais temps ne finiront donc jamais dans ce pays maudit... Il faut bien attendre... Bonjour, Monsieur, continua le vieil avare en s'adressant à moi. Vous êtes Fran­çais ; votre langue me le fait deviner.

—    Vous ne vous trompez pas.

—  On m'a rapporté qu'on vivait à bas prix dans votre pays.

—  Le prix des vivres varie chez nous selon les provinces. Mais en général on peut s'y nourrir à bon compte.

—  Que ne suis-je né en France? Je finirai peut- être par y aller passer mes vieux jours. Ici on meurt de faim. L'argent ne reste pas longtemps dans la poche. Vous êtes riche, sans doute, jeune voyageur? Votre habillement est celui de l'homme opulent.

—    Je suis à l'aise, en effet.

—  Vous êtes bien heureux. Il fut un temps où, moi aussi, je roulais sur l'or. Jours fortunés, qu'êtes-vous devenus? L'âge d'airain est venu pour moi, pauvre victime ! tout le monde s'est acharné à ma perte; et un frère inhumain m'a ré­duit à la misère.

—  Permettez-moi une question, monsieur Tho­mas. Ce frère dont vous vous plaignez ne s'appe­lait-il pas Spincery, et ce nom n'est-il point aussi le vôtre?

—  Oui, Monsieur, je suis Thomas Spincery. Sauriez-vous par hasard où est mon frère? Vous

aurait-il chargé de me remettre la fortune qu'il m'a volée?

—  Je ne suis pas chargé d'une commission aussi douce. La nouvelle que je vous apporte est triste ; car votre frère est mort.

—  Mort! en êtes-vous bien sûr? — Je l'ai vu expirer.

—  Suis-je son héritier ? où est l'argent qu'il m'a pris?

—  Le jeu l'a sans doute dévoré. Voici la lettre qu'il vous a écrite avant de se donner la mort, et que j'ai promis de vous porter moi-même.

—  C'est encore heureux qu'il ait ignoré mon adresse ; il était capable, le misérable, de me faire payer un port de lettre, même après avoir cessé d'exister. Voyons ce qu'il nous dit :

« Mon cher Thomas, un joueur habile s'est chargé de te venger. Il m'a gagné tout ce que je t'avais volé... »

« La vengeance est belle, en vérité. Il faudrait plaider longtemps avant de me faire rembourser par ce joueur. Continuons :

« Ma mort ne peut te rendre plus riche ; aussi j'espère que tu ne t'en réjouiras pas. »

« Certainement sa mort ne chassera pas la pau­vreté de mon logis. Cependant j'ai droit à la pos­session de ce qu'a pu laisser mon frère après sa mort. Il devait être magnifiquement monté en ha­billements. Il avait une montre d'or, sans doute quelques diamants, j'en suis certain, car il aimait le luxe. Pourriez-vous m'apprendre, monsieur le Français, ce que tout cela est devenu?

— Je l'ignore.

—J'en écrirai un mot au gouverneur des Grandes-Indes. Je ne veux pas mourir sans avoir en ma pos­session les dépouilles de mon frère. Au reste ne nous échauffons pas ; peut-être trouverai-je un mot à ce sujet à la fin de cette lettre ; achevons-en la lecture :

« Si la fortune te sourit de nouveau, sois assez généreux pour faire élever un petit monument à ma mémoire. Adieu, dans quelques minutes j'aurai cessé d'exister.

« J. Spincery. »

« Peut-on pousser plus loin la hardiesse? s'écria le vieil avare en froissant la lettre de son frère dans ses mains. Me demander un monument ! c'est une dérision, une dernière infamie à ajouter à toutes celles qu'il a commises envers moi. Si je redeviens millionnaire, John Spincery, je ferai élever une potence aux lieux où tu es né, j'y graverai ton nom, ce sera le seul trophée que je dresserai pour ta gloire. C'en est donc fait !... Plus d'espoir de rien recouvrer de ce qu'il m'a enlevé ! Le tout est entre les mains d'un joueur! O mon Dieu!... »

Le vieux Thomas resta comme anéanti un instant, puis s'élança furieux dans la campagne, où il disparut.

« Un tel être, me dit l'hôtesse en s'approchant, ne soulève-t-il pas le cœur d'indignation? Est-il possible que l'homme tombe dans un semblable abrutissement? Ne devait-il pas pleurer sur le sort de son malheureux frère? Mais l'avare n'a pas d'entrailles; il est plus cruel que le tigre, plus insen­sible que le roc... »

L'hôtesse s'assit auprès du feu pour parler plus à l'aise. Elle reprit aussitôt :

« C'est un homme bien méprisable que ce M. Tho­mas Spincery; toute sa vie a été souillée par l'avarice et par les crimes qu'elle enfante. Croiriez-vous, Mon­sieur, qu'il a laissé mourir sa vieille nourrice de misère? Écoutez, s'il vous plaît: c'est toute une histoire à raconter. Thomas Spincery et John son frère, que vous avez connu en voyageant, avaient pour parents les plus honnêtes gens de la terre. Ils habitaient à une dizaine de lieues d'ici, et vivaient, dans le silence et la pratique des bonnes œuvres, du fruit de leurs longs travaux, car ils avaient été marchands à Manchester. Malheureusement ils avaient deux fils qui ne leur ressemblaient guère, et qui par leur mauvaise conduite abrégèrent leurs jours de moitié. Ils laissèrent, en mourant, une assez belle fortune. Thomas Spincery en recueil­lit sa part avec une joie qui indigna tout le monde ; car l'infâme avait souhaité ardemment la mort de ses parents pour se jeter avec avidité sur leurs biens. M. Spincery père avait recommandé à ses enfants, avant de mourir, de récompenser ses domestiques et d’assurer un sort à leur nourrice, qui ne les avait jamais quittés ; le digne homme aurait dû faire cela lui-même, et ne pas s’en rapporter à ses héritiers. John , il faut le dire à sa louange, n’oublia pas la dernière volonté de son père ; mais il s’y prit fort mal pour l’exécuter. John était un prodigue, un joueur, brûlant de courir à Londres et à Paris pour y perdre son patrimoine. Il chargea Thomas, son frère, de veiller au bonheur des domestiques et de la nourrice : il lui fit promettre de ne jamais les renvoyer de la maison paternelle, et lui donna une assez forte somme d’argent destinée à assurer quelques rentes à ces braves gens. Thomas prit l’argent, promit monts et merveilles. Mais quand John fut bien loin, il se dit : Je serais bien bon d’accorder des rentes à des serviteurs qui ont parfaitement rempli leurs devoirs, c’est vrai, mais qui ont été aussi   payés très-largement et très-régulièrement par feu mon père. Je ne vois pas qu’ils aient tant mérité. On veut que je leur assure un sort ; mais il me semble que je dois premièrement songer à moi. Je sui riche, dira-t-on ; c’est possible : cependant me répondra-t-on de l’avenir ? Si je garde chez moi des domestiques mangeant bien, une nourrice qui vivra plus longtemps que moi, je cours le danger de me ruiner, de m’enlever le morceau de pain que mes parents m’ont gagné ; si je leur fais des rentes, ils deviendront fiers, hautains ; ils ne me les rendront pas lorsque j’en aurai besoin. Soyons donc prévoyant : ce que je ne donnerai pas, c’est autant de gagné. On m’objectera que John ne m’a pas confié de l’argent pour que je le serre dans mes coffres ; je répondrai : John est un prodigue, il n’a pas réfléchi en me priant de partager entre les serviteurs de mon père et sa nourrice. Je veux être sage pour lui. Je garde pécieusement son argent pour le lui rendre quand il en aura besoin. Et le malheureux sera, dans quelques années, trop heureux de le retrouver entre mes mains. Voilà ce que je dirai aux curieux, aux personnes qui se mêlent de ce qui ne les regarde pas. Si par malheur John revenait me demander son dépôt, je le refuserais et lui répéterais d’une voix amicale : « Mon cher John, je l’ai distribué aux pauvres et à nos bons et vieux serviteurs. » Comment saura-t-il la vérité ? Je vais envoyer serviteurs et nourrice au bout du monde, s’il est possible. »

En effet, Thomas fit maison nette et réussit à envoyer au loin les domestiques et la nourrice, après leur avoir distribué une petite somme d’argent. Quand il se vit seul chez lui, il vécut à la manière de tous les avares. Il s’entoura de précautions pour dépister les voleurs ; il acheta un coffre-fort vraiment digne de son nom, et y serra une à une ses pièces d’or. Chaque jour il augmenta ses richesses par les privations qu’il s’imposa, sans songer qu’il amassait non pour lui, mais pour un prodigue qui ne le perdait pas de vue. John Spincery, au bout de quelques années parvint à n’avoir pas un penny, ce qui le força de venir rendre visite à son frère. Lorsque celui-ci l’aperçut, il pâlit.

C’est toi, John ? dit-il avec émotion.

-Oui, mon cher Thomas, c’est moi-même. Est-ce que tu ne merevois pas avec plaisir ?

Comment ! mais avec une joie extrême.

-             Je m’en aperçois, en effet, tu es tout saisi de bonheur. Allons commence par me faire servir à dîner, j’ai une faim cruelle, car de Manchester ici je suis venu à pied.

-             Tu n’as donc plus de voiture ?

-             Non, c’est par trop gênant, et puis je t’avouerai que la marche m’est très-salutaire. Tous les médecins me l’ordonnent.

-             Sont-ce les médecins qui te conseillent de porter des habits déchirés ?

-             Tu aimes les questions, frère ; mais je ne manque pas de réponses. Ecoute, j’ai voulu suivre ton exemple, je suis devenu économe. J’ai porté cet habit deux ans, et au bout de ce temps il est encore en meilleur état que le tien, qui sans doute a plus de deux années de service. Comparons, mon cher frère.

-             Tu oserais ! Apprends que l’habit que je porte appartient à notre père ; je l’ai fait retourner trois fois. Oserais-tu maintenant me parler d’économie ?

-             Je m’ioncline… Je te reconnais pour mon maître ; aussi pour prendre quelques leçons de toi que je viens passer ici une semaine ou deux. Mais dis donc, frère, le dîner s’apprête-t-il ?

-             Tu es bien pressé.

-             Je le crois bien, je n’ai pas encore mangé de la journée. Je vais à la cuisine presser un peu tes serviteurs.

-             Mes serviteurs, arrête, je n’en ai plus.

-             Tu es donc toi-même ton cuisinier ?

-             Tu l’as dit.

-             En ce cas, prépare-moi à dîner ; car enfin je suppose que tu ne pousses pas l’économie jusqu’à ne plus manger.

-             Je n’ai pu arriver encore jusque-là ; mais j’espère…

-             Mon cher Thomas, si tu peux subsister sans nourriture, tu auras résolu un grand problème, et tu mériteras une statue. En attendant, tu feras bien de me donner à manger, j’ai faim, je te le répète pour la troisième fois.

-             Tu peux bien attendre un peu

: nous mangerons une bouchée dans une heure, pas plus tôt, car j’ai l’habitude de dîner fort tard.

-             Ecoute, mon ami, je te laisse ta bouchée, tu la mangeras dans une heure, si bon te semble, mais il me faut à moi, autre chose, et sur le champ ou je brise cette glace en mille morceaux. Comment ! un frère qui t’aime tendrement accourt t’embrasser après sept ans d’absence, et tu oses le recevoir mesqinement ! Tu ne te hâtes pas de monter toute la cave ici, de descendre tout ton grenier, de vider toutes tes armoires, enfin d’allumer tous les fourneaux pour lui préparer un repas digne de son appétit ! Thomas, je te croyais plus homme de coeur, plus sensible, plus aimable, plus généreux. Il faut être économe, très-économe, mais jamais quand il s’agit d’un frère tel que moi. Eh bien ! tu ne bouges pas! Tu ne voles pas à ta cuisine ! malheureux ! Si dans une seconde la table ne s’affaisse pas sous les mets, je brise tout ici… Tiens, je commence par cette pendule.

- Grâce pour elle, criminel ! je vais assouvir ta faim dévorante. Viens-tu donc ici pour troubler mon repos, pour me ruiner ? …

Thomas ferma toutes les armoires, en mit les clefs dans sa poche, et sortit en gémissant pour aller commander un dîner à l’hôtellerie voisine de chez lui.

   Quand John vit ce dîner sur la table, il embrassa son frère avec effusion, et lui dit en se servant abondamment : Oublions ce qui vient de se passer, mangeons gaiement. J’espère que tu ne te feras plus prier de la sorte pour m’accorder mes quatre repas par jour.

- Quatre repas ! tu es capable d’afffamer le pays ! comment pourrais-je suffire à ton appétit ?

- Ah ! Thomas, tu es assez riche pour nourrir vingt bons enfants comme moi.

- Moi ! riche ! tu es dans l’erreur.

- Tout le monde me l’a dit sur la route.

– Tout le monde s’est déclaré mon ennemi. Crois-moi, John, je ne suis pas heureux, j’ai fait  

des pertes.

- Moins grandes que le miennes sans doute.

- Qu’as-tu donc perdu ?

- Hélas ! toute ma fortune.

- Tout ?

- Sans exception. Le sort, encore indulgent pour moi, m’a laissé cet habit que je porte sans  

cesse, et un frère qui se gardera bien de me laisser dans le besoin. »

Thomas voulut répondre, la parole expira sur ses lèvres ; il resta immobile, anéanti pendant près d’un quart d’heure. John en profita pour ravager la table et vider toutes les bouteilles. Quand Thomas revint à la vie, il n’y avait plus autour de lui que plats parfaitement nets. Il faillit s’évanouir de nouveau ; mais redoutant de plus grands malheurs, il tint ses yeux bien ouverts et s’écria :

« Je suis un homme perdu ! et c’est John qui me donne le coup de la mort !

-             Console-toi, tu ne mourras pas : ceux qui font du bien méritent de vivre longtemps. Raisonnons un peu, mon cher Thomas : quand tu me donnerais une centaine de pièces d’or, cela ne te ruinerait certainement pas, car enfin je sais que ton coffre-fort est bien garni.

-             Tu me poignardes, cruel, en me paralnt ainsi.                                                                                                                                                    

           Je n'ai rien, je suis pauvre et le plus infortuné des hommes!

               Qu'as-tu donc fait de l'argent que je t'avais confié? on m'a dit que tu ne l'avais point remis

               aux vieux serviteurs de mon père et à notre nourrice. Je te le réclame, entends-tu?

—    On ne t'a pas dit la vérité ; ton argent a été versé entre les mains de ceux que tu protégeais.

               Puis-je te croire quand je vois que tu as chassé d'ici tous les amis de notre maison, tous ceux qui nous ont élevés, malgré ta promesse solennelle de les garder auprès de toi?

               Si tu n'ajoutes pas foi à mes paroles, va toi- même interroger la nourrice et nos anciens servi­teurs.

—             Où sont-ils?

—             Je l'ignore.

—    Malheureux, tu leur as enjoint de ne plus re­paraître dans ce pays. Mais que m'importe? il me faut mon argent, puisque tu me refuses cent pièces d'or, c'est-à-dire la dixième partie de ce que tu me dois.

—    Prodigue, écoute-moi, je t'accorde cent pièces d'or; mais promets-moi de partir aussitôt que tu les auras reçues.

— Je te le promets de grand cœur.

—    Promets-moi aussi de ne plus revenir en ces lieux.

— Je te promets tout ce que tu voudras.

—Attends-moi ici, je vais te chercher ton trésor.»

Thomas s'éloigna. John, ne pouvant le suivre, se contenta d'écouter le bruit de ses pas, afin de découvrir en quel endroit de sa maison il cachait son coffre-fort. Il fut bientôt certain que Thomas l'avait déposé au grenier, contrairement à l'usage des avares, qui confient leur argent aux ténèbres des caves. Cette découverte le remplit de joie. Quand son frère reparut, il lui fit mille caresses, et en obtint la permission de rester jusqu'au len­demain. Thomas le fit coucher au fond de la mai­son, dans une chambre isolée ; c'était ce que John désirait, il se trouvait beaucoup plus libre d'agir. Vers une heure du matin, il se leva sans bruit, et par d'ingénieux moyens réussit à monter sur le toit. Arrivé là, non sans peine, il dérangea les tuiles, et se fit une ouverture assez grande pour pénétrer dans le grenier. Il eut bientôt découvert le coffre-fort ; plusieurs fausses clefs qu'il avait eu le soin d'apporter de Londres furent essayées, la der­nière seule ouvrit. John prit autant d'or qu'il put en emporter, et revint sur ses pas. Vous pensez bien qu'il n'attendit pas le grand jour pour fuir ; lorsqu'il eut tout disposé, il s'échappa en escala­dant une muraille qui le séparait de la campagne, et suivit la route de Londres. Il eut le bonheur de rencontrer une voiture au lever de l'aurore ; il y prit place, et put se rendre sans fatigue dans la capitale de l'Angleterre.

Thomas fut bien étonné, à son réveil, de ne plus trouver son frère où il l'avait fait coucher; mais l'étonnement fit bientôt place à la crainte, et, plus mort que vif, il courut au grenier...

Vous devez comprendre combien grande fut sa douleur à la vue de son coffre-fort ouvert et dé­pouillé de la moitié de ses richesses ! Il n'eut que le temps de le fermer, de le descendre à la cave et de venir ensuite se coucher, car il était malade : il eut la fièvre pendant plusieurs jours. Son premier soin, après son rétablissement, fut d'exhausser les murailles de sa maison et de mettre une nouvelle serrure à son coffre-fort.

Six mois après cette triste aventure, une pauvre vieille femme frappait à sa porte. Il ouvrit sa fe­nêtre, et reconnut sa nourrice, courbée sous le poids des années et de la misère.

« Que voulez-vous? lui dit-il brusquement.

—  Un peu de pain, mon fils. Rappelle-toi que je t'ai nourri, que je t'ai élevé, mon cher Thomas.

—  Je suis trop pauvre aujourd'hui pour vous secourir.

—  Accorde-moi au moins un lit pour me repo­ser, je suis si faible! je ne te gênerai pas longtemps, mon cher Thomas, car je me sens mourir; je vou­drais expirer dans la maison de ton père...

—  Allez chez le voisin, il possède plusieurs lits ; moi, je n'en ai plus qu'un seul. »

La fenêtre se referma. La pauvre nourrice alla demander pitié ailleurs; un fermier charitable la reçut, et elle rendit le dernier soupir quelques jours après, sans avoir maudit l'ingrat Spincery !

Mais il ne devait pas tarder à être puni cruelle­ment de son inhumanité. John reparut un soir dans le pays avec un homme dévoué ; son dessein était de s'emparer du coffre-fort de l'avare. Il ne doutait point qu'on ne l'eût caché dans la cave, et il agit en conséquence. Il profita d'une nuit sombre et de la pluie qui tombait abondamment pour per­cer le mur du jardin. Il s'introduisit ensuite dans une cour étroite, et de là parvint, par une porte secrète que Thomas négligeait, jusque dans un noir corridor qui menait droit à la cave. Au lieu de perdre inutilement son temps à ouvrir une porte que retenaient plusieurs cadenas très-solides, il y mit le feu avec une chandelle, qu'il alluma sans bruit. Lorsque la flamme eut fait un trou assez large pour qu'il pût y passer à l'aise avec le coffre-fort, il essaya de l'éteindre, mais inutilement. Ce que voyant, son intrépide compagnon lui dit : « Votre frère sera bientôt debout ; si vous vous obstinez à vouloir étouffer cette flamme, nous perdrons le fruit de nos peines. Je vais pénétrer dans la cave et je me charge de vous apporter le coffre-fort, quand bien même il pèserait mille livres. »

En effet, l'audacieux voleur traversa le feu et reparut avec le coffre-fort, qui abandonna pour toujours la maison de Thomas. Une voiture l'attendait dans la campagne, il fut placé dessus et dirigé vers Londres. John eut la précaution, avant de s'éloigner, de frapper fortement à l'une des fenêtres de la maison de son frère; car il prévoyait que tout le bâtiment serait la proie des flammes, et il ne voulait pas que Thomas pérît étouffé dans son lit. Il attendit donc que ce dernier se fût éveillé ; dès qu'il l'entendit s'approcher de la fenêtre, il lui dit : « Tho­mas, vole à ta cave, on a mis le feu à la porte qui en ferme l'entrée ! » Puis il disparut aussitôt.

Thomas, effrayé, voulut sortir de sa chambre; une fumée épaisse le contraignit de rentrer soudain et d'aller appeler du secours par la fenêtre; mais les villageois ne se pressèrent pas de venir à son secours, et sa maison fut entièrement dévorée par les flammes, il n'échappa lui-même au feu qu'en sautant par la fenêtre dans la rue. Quelques jours après, il mit en vente les biens qu'il possédait dans le pays et vint demeurer ici. Le vol de son frère et l'incendie lui ont enlevé presque toute sa fortune. Il est encore assez riche cependant pour pouvoir dépenser plus de trois sous à son repas de chaque matin ; mais son avarice s'accroît chaque jour, et il se dit le plus malheureux des hommes. Il finira mal, soyez-en sûr ; il ne se tuera pas, à l'exemple de l'infortuné John; mais il recevra la mort de la main des voleurs. Plusieurs fois les malfaiteurs de cette contrée ont essayé de pénétrer chez lui ; ils ont échoué parce qu'il est plus vigilant que jamais;

cependant viendra un jour où il succombera, car il vieillit, et ses forces l'abandonnent peu à peu. Dieu veuille que je me trompe! je suis loin d'être l'ennemie de Thomas: il est à plaindre, et je prie souvent pour lui.

Voilà mon histoire, monsieur le Français; elle est aussi triste que le temps; je crois que l'orage ne se passera pas de sitôt. Si vous êtes prudent, vous resterez ici cette nuit; je vous promets bon lit, bon repas; vous n'aurez jamais mieux été servi à Manchester et à Londres; je fais la cuisine fran­çaise dans la perfection.

— Je resterai chez vous, répondis-je à l'aimable hôtesse, mais à une condition.

—  Tout ce que vous désirerez, vous l'aurez, je promets tout d'avance. Vous n'avez qu'à parler.

—  Vous devez savoir bien des histoires, des légendes, et les contes les plus curieux?

—  Saus doute, on m'appelle dans le pays la conteuse et la savante; car je ne suis jamais à court en parlant, et j'ai le don de raconter assez agréa­blement.

—  Je m'en suis déjà aperçu.

—  Vous êtes fort honnête, monsieur le Français. Vous n'êtes pas le seul qui me rendiez justice; les antiquaires de Manchester descendent toujours chez moi dans leurs excursions scientifiques, car ils savent que je n'ignore rien de tout ce qui s'est passé dans le pays depuis les temps les plus reculés.

Je les ai mis sur la voie d'une foule de découvertes, et ils m'en ont toujours témoigné une vive recon­naissance. 

—  Ce que vous me dites là me cause une véri­table satisfaction; aussi je vous le répète, je reste­rai ici, mais à la condition que vous me rapporterez, avant et après mon repas, quelqu'une des cent histoires, des mille légendes que vous connaissez.

—  Je suis à vos ordres. Voyons, que désirez- vous? est-ce une légende?

—   A votre choix.

—  Alors je vous en conterai deux ; la plus longue viendra après votre repas; vous aurez l'autre dans une minute. Je cours jeter un coup d'œil à la cui­sine , et recommander à ma domestique de se sur­passer pour vous satisfaire. »

L'hôtesse s'éloigna, et revint quelques instants après s'asseoir auprès du feu. Me voyant bien dis­posé , elle me conta une légende que je vous rap­porterai à notre dernière soirée. Anna, Georges et Ernest témoignèrent un grand désir de la connaître tout de suite ; mais Mme de Nanteuil fut de l'avis de M. de Versan, et les en­fants n'insistèrent plus.

 

 

SEPTIÈME SOIRÉE  

 

La charité récompensée.

 

Georges, Ernest et Anna s'étaient réunis de bonne heure dans le salon pour écouter la légende de l'hôtesse. M. de Versan, retenu dans la pièce voi­sine par une conversation animée qu'il avait avec M. Lecointe et M. de Nanteuil, oubliait que ses ne­veux et sa nièce l'attendaient impatiemment. Anna surtout ne pouvait cacher son mécontentement et son dépit. « En vérité, disait-elle, c'est cruel de nous laisser ainsi dans l'attente. N'est-ce pas, Ernest?

ERNEST.

Je ne suis pas moins impatient que toi, ma chère Anna ; mais comment faire cesser l'entretien qui a lieu dans la chambre voisine?

GEORGES.

Ce n'est pas à nous de troubler nos amis. Il est probable qu'il s'agit entre eux de choses sérieuses.

ANNA.

Mais alors on ne promet pas de légende de bonne heure. Je suis sûr qu'ils causent de bagatelles.

ERNEST.

Si j'osais, j'irais les interrompre sans pitié.

GEORGES.                         

Je ne te le conseille pas.

ANNA.

Eh bien ! moi, je vais affronter le danger. Sans faire grand bruit, je rappellerai à mon oncle qu'il a une légende à nous raconter... Ah ! voici maman et ma tante.

MADAME DE NANTEUIL.

Les récits ne sont donc pas encore commencés ?

ANNA.

Hélas ! non. Nous attendons que mon oncle ait cessé de discuter dans la pièce voisine.

MADAME DE VERSAN.

Eu ce cas vous attendrez longtemps. Une fois qu'il a engagé une conversation, elle ne finit pas. Je vais, mes chers enfants, lui rappeler sa promesse de dimanche passé.

Mme de Versan sortit, et rentra bientôt après, suivie de son mari, de son beau-frère et de M. Lecointe.

« Je suis vraiment bien coupable, s'écria M. de Versan en embrassant sa nièce, de vous avoir ainsi oubliés. Mais consolez-vous, je n'irai point me coucher que ma légende ne vous soit entièrement contée. Asseyons-nous commodément, et je vais vous rapporter exactement le récit de mon hôtesse.

La bonne femme parla ainsi : « Monsieur le Français, ce pays est fécond en souvenirs. Quand mon grand-père était de ce monde, il avait cou­tume de me faire asseoir chaque jour auprès de lui pour m'instruire des événements les plus ex­traordinaires qui s'étaient passés en ces lieux. Je voudrais me rappeler tout ce qu'il m'a dit, vous seriez dans l'admiration, et parfois je vous donne­rais la chair de poule ; mais il est inutile d'avoir recours à des récits trop sombres quand on en connaît d'autres ; aussi vous m'écouterez, je l'es­père, avec plaisir et sans effroi.

Il y avait autrefois, à deux lieues de ce village, un riche seigneur, appelé le comte de Grivel, qui habitait un château d'une admirable construction. C'était un homme d'une avarice extrême quand il s'agissait de secourir les malheureux. Généreux, magnifique envers les autres seigneurs de la con­trée, il n'aurait pas accordé un verre d'eau, un morceau de pain au voyageur fatigué. La porte de son grand manoir ne s'ouvrait qu'aux puissants, et restait constamment fermée pour l'infortuné qui, le soir, venait implorer le lit de l'hospitalité. Aussi était-il généralement méprisé.

A une demi-lieue de son château s'élevait une modeste maison habitée par l'honnête laboureur Villy et sa famille. Cette maison était le refuge des pauvres voyageurs que le château du comte de Gri­vel n'accueillait pas. Là ils étaient toujours bien reçus ; on leur offrait une nourriture abondante, mais simple, et on leur préparait, sans qu'ils en eussent fait la demande, un lit peu élégant, mais très-propre. Villy était la providence de l'indigent ; Dieu, sans l'avoir fait riche, lui avait accordé l'ai­sance : des prairies fertiles, des champs féconds et quelques bois bien touffus. Lorsqu'un paysan dé­pourvu de blé lui disait : « Villy, voici l'hiver, je manque de pain pour nourrir ma famille, » Villy répondait: « Mon ami, viens avec moi à la grange, tu prendras de mon blé ce dont tu auras besoin. Tu me rendras cela lorsque tu auras fait meilleure récolte. »

Lorsque la veuve était sans bois pour se chauffer dans la froide saison, il lui envoyait un peu de bois, un peu de houille, pour la réjouir.

Villy avait reçu de la reconnaissance publique le nom de Villy le Charitable; le comte, son voisin, était désigné sous celui de Grivel l'Orgueilleux.

Un soir qu'il faisait un orage plus violent que celui qui vous a forcé de rester ici, un voyageur vint frapper à la porte du manoir du comte de Grivel. II y avait en ce moment festin dans la grande salle, où se trouvaient réunis les seigneurs les plus riches de la contrée. On célébrait l'anniversaire de la naissance du comte. Un serviteur dit au voya­geur qu'il n'y avait pas de place pour lui au ban­quet, et qu'il eût à poursuivre sa route sans s'ar­rêter.

« Ouvrez, répliqua l'inconnu, ou bien attendez-vous à quelque malheur.

—  Je ne puis, mon maître a défendu qu'un pauvre mît le pied dans son château.

—  Va lui annoncer mon arrivée, et préviens-le que je suis tout-puissant. S'il ne me donne l'hospi­talité, il s'en repentira. »

Le serviteur, intimidé, courut avertir son maître.

« Comment! s'écria le comte exaspéré par le récit de son serviteur, un manant ose me mena­cer! Qu'il entre, et que je prononce sa condam­nation... »

On ouvrit donc au voyageur mystérieux. Quand il fut arrivé dans la salle du festin, le comte se leva menaçant, et lui dit : « Qui es-tu, audacieux esclave?

—  Plus puissant que toi, » répondit avec calme l'étranger.

Un rire universel accueillit cette réponse. Mais au même instant un grand bruit retentit dans la chambre, un rayon céleste éclaira la face du voya­geur, qui, tendant la main vers l'assemblée, s'écria d'une voix plus forte que le tonnerre : « Vous avez ri du malheureux, vous lui avez refusé l'hospitalité, soyez punis... »

Et tous les convives s'aperçurent aussitôt que leur bras gauche était paralysé. Le comte de Grivel sentit la colère l'enflammer; il s'élança de sa place pour aller frapper l'inconnu de son épée; mais cette épée avait disparu avec le mystérieux voya­geur.

Quelques minutes après, Villy entendait frapper légèrement à sa porte; il était alors assis avec toute sa famille autour du feu qui brillait en pétil­lant dans une large cheminée; il racontait, comme je le fais, d'instructives légendes à ses enfants; aussitôt il interrompit son récit pour ouvrir à celui qui venait lui demander l'hospitalité. C'était le même voyageur qui avait puni les convives du comte de Grivel ; Villy le reçut avec sa bienveil­lance accoutumée.

« Entrez, je vous en prie, lui dit-il; l'orage vous a mouillé : voici un bon feu, séchez vos vê­tements en attendant que nous vous préparions le repas. »

Avant de s'asseoir, le voyageur présenta une épée au laboureur, et lui dit : « Prenez-la, placez- la dans le lieu le plus secret de votre maison ; elle sera le premier titre de votre puissance future. »

Villy ne comprit pas ces paroles. Il accepta l'épée néanmoins, et courut la cacher dans l'en­droit le plus obscur de sa maison. Quand il revint, le voyageur causait amicalement avec les enfants du laboureur. Il s'était aperçu que l'un d'eux était paralysé du bras gauche ; il dit à son père : « Villy, cet enfant sera guéri avant mon départ.

— Eh ! mon cher hôte, je crois à tout le bien qu'on m'annonce ; mais j'ai de la peine à espérer

que mon fils puisse jamais faire usage de son bras.

—     Il en sera autrement, je vous le promets.

—  Soyez mille fois béni si vous nous procurez une telle joie. Songeons maintenant au repas ; le voici sur la table ; prenez la place d'honneur, et mangeons gaiement, mon cher hôte, après avoir adressé notre prière au Seigneur.

Le modeste festin commença, et l'étranger prit sa part de la joie qui régna constamment. Lorsqu'il fut terminé, on apprêta les lits, et l'hôte de Villy fut conduit vers le plus beau.

Le lendemain, le laboureur fut dans le plus grand étonnement lorsque, s'approchant de l'al­côve de son hôte, il s'aperçut que ce dernier avait disparu. Les portes étaient pourtant restées bien closes : aucun bruit ne s'était fait entendre la nuit; il lui fut impossible d'expliquer ce singulier évé­nement. La surprise augmenta quand sa femme accourut à lui toute joyeuse, et lui dit : « Mon cher Villy, notre second fils est guéri, il agite son bras gauche avec autant de facilité que son bras droit.

Cette nouvelle agréable remplit Villy de recon­naissance : il se mit à genoux pour remercier le Ciel, et en se relevant il dit à ses enfants, qui étaient accourus auprès de lui -. « Mes amis, vous le voyez, l'hospitalité est toujours récompensée par le Seigneur. Je ne sais quel hôte merveilleux nous avons logé, mais ce doit être un homme bien puissant; il se peut même que ce soit un esprit céleste. Ne dites rien de tout cela dans la contrée, car les gens ignorants pourraient nous nuire en nous accu­sant faussement d'avoir des rapports avec les sor­ciers.

Les enfants promirent de garder le secret, et l'aventure de la nuit resta, en effet, cachée à tout le monde. Mais il n'en fut pas ainsi du malheur arrivé au comte de Grivel et à ses convives : la nouvelle s'en répandit promptement dans le pays, et devint le sujet de toutes les conversations. On plaignit quelques seigneurs qui n'étaient pas trop détestés, mais chacun applaudit à la punition du comte.

« Il a enfin trouvé son maître, disaient les bonnes gens. La leçon qu'il a reçue lui profitera sans doute; il se montrera plus généreux envers les pauvres voyageurs. »

Il n'en fut rien cependant. Le comte de Grivel, bien loin de devenir plus humain, plus charitable, manifesta une haine implacable contre les malheu­reux. Celui qui osait s'approcher de son château était cruellement maltraité et chassé avec ignomi­nie. On raconte même que plusieurs étrangers qui ignoraient sa cruauté furent mis à mort pour avoir demandé avec trop d'instance une retraite pour la nuit. Les habitants des campagnes le redoutaient; bientôt ils ne prononcèrent plus son nom sans trem­bler; mais dans le fond de leur cœur ils le maudis­saient, ils appelaient sur lui la vengeance du Ciel.

Un soir que ce seigneur redouté se chauffait tranquillement au coin de son feu, il entendit une voix plaintive s'écrier au delà du fossé qui entou­rait son château ! « Ouvrez, je vous en supplie, comte de Grivel ; ouvrez au pauvre pèlerin : il fait nuit, le vent souffle avec violence, et la neige couvre les champs. Ayez pitié de moi...

—  Il faut être bien audacieux, dit le comte, pour oser troubler ainsi mon repos et m'interpeller de la sorte. Qu'on m'amène le misérable qui prend mon manoir pour une hôtellerie, il paiera cher son insolence. »

Ces paroles furent entendues par des serviteurs trop fidèles, qui revinrent bientôt avec un jeune pèlerin au visage pâle et souffrant. 

« Audacieux ! lui cria le comte en le voyant entrer, ne sais-tu pas qu'il n'y a pas de retraite ici pour les gueux de ton espèce ? Ignores-tu donc que je punis sévèrement celui qui ne craint pas de m'importuner de sa misère?

—  On me l'avait dit, mais je n'ai pas voulu le croire ; je suis venu in'assurer si les bruits fâcheux qui couraient sur votre compte étaient vrais ou supposés.

—  Je vais te prouver qu'on ne t'a pas trompé. Serviteurs, emparez-vous de cet incrédule, et mettez son corps en lambeaux à coups de fouet.

Les serviteurs voulurent s'avancer pour prendre l'inconnu, mais il leur fut impossible de bouger ; ils se sentirent comme cloués sur la terre. Alors le pèlerin dit au comte de Grivel : « La leçon que tu as déjà reçue ne t'a pas profité ; puisse une se­conde punition te rappeler à ton devoir ! Tu perds la moitié de ton château en ce moment où tu refuses de recevoir les malheureux. »

A ces mots, le manoir trembla sur ses bases, et toute une aile s'écroula avec un fracas épou­vantable.

Le pèlerin avait fui ; il reparaissait un moment après à la porte de Villy. Ce bon laboureur som­meillait quand une voix forte s'écria au dehors : « Villy, ouvre ta porte au pauvre voyageur. »

Villy se leva tout de suite, éveillé par la voix du pèlerin. Il ouvrit avec empressement, et dit à l'in­connu : « Soyez le bienvenu, je vais raviver mon feu déjà éteint, et ensuite nous ferons en sorte de vous traiter en ami.

—  Villy, reprit le pèlerin, je ne te demande qu'un morceau de pain, car il faut que je marche toute la nuit.

—   Mais la neige couvre la terre.

—   La route n'en est que plus douce à suivre.

—   Mais il fait grand vent.

—  Il n'y a pas d'abîme dans ce pays, l'aquilon ne pourra me perdre. Il souffle derrière moi ; il me rendra plus léger.

—   Mais il fait un froid bien vif.

—   Le mouvement m'échauffera.

—    Vous me faites de la peine, mon pauvre voya­geur; vous souffrirez beaucoup cette nuit. Écoutez ; vous vous rendez sans doute â Manchester?

— Tu l'as dit.

—    Eh bien ! demain je dois y aller mener une voiture de blé, nous ferons route ensemble.

—    Villy, tu es bon chrétien, mais je ne puis accepter ton,offre charitable. Accorde-moi seule­ment un morceau de pain.

— Le voici.

—    Maintenant il faut que je te donne un con­seil. Je me suis aperçu que cette maison n'était pas solide.

—  Ce n'est que trop vrai.

—    Il serait peut-être temps de songer à en bâtir une autre.

—    Je ne demanderais pas mieux, mais l'argent est un peu rare cette année ; l'an prochain nous verrons ; si la récolte est bonne, j'élèverai dans le champ voisin une maison plus grande que celle-ci.

—  Pourquoi plus grande?

—    Il me sera plus facile d'y loger les voyageurs qui me font l'honneur de venir me demander l'hos­pitalité. Celle-ci était trop petite parfois.

—    Villy, je serai ton architecte. Je me charge de tous les frais. Demain, au lever de l'aurore, tu verras la moitié d'un château s'élever pour toi dans le champ voisin.

—  La moitié d'un château pour moi. Vous plai­santez, mon cher voyageur.

—  Je te dis la vérité. Souviens-toi de ton hôte qui a guéri ton fils, c'est encore lui qui te parle. »

A ces mots le pèlerin disparut.

« Je ne conçois rien à tout cela, s'écria Villy. Je ne sais si je dois m'affliger ou me réjouir de ce qui m'arrive. Au résumé, je pense que personne ne me veut de mal en ce monde; j'ai toujours fait mon devoir: qu'ai-je à craindre? En cas d'infor­tune j'aurai pour moi le Ciel et les honnêtes gens.

—  Que dis-tu, Villy? s'écria la femme du la­boureur, qui s'éveillait en ce moment.

—  Femme, je dis qu'il se passe ici des choses bien extraordinaires. Le pèlerin qui a sauvé notre fils vient de m'apprendre que nous aurons demain à notre service la moitié d'un château.

—    Tu as rêvé.

—    Mais regarde-moi : ai-je l'air de rêver?

—    Quand j'aurai vu, je croirai.

—  Tu es incrédule, ma chère femme. Nous avons pourtant des preuves de la puissance de notre hôte mystérieux.

—  Il se peut, mais qu'importe? Il m'est bien permis de douter d'une pareille surprise. Au reste, si le château nous arrive, nous l'habiterons, et certes, je m'en réjouirai, car je ne dors plus aussi bien qu'autrefois dans cette maison menacée de ruine.

Villy se remit au lit ; mais il ne put fermer l'œil, le château l'occupa toute la nuit. Quand il fit jour, il accourut à sa fenêtre.

« Femme! femme! s'écria-t-il d'une voix émue, nous l'avons cette moitié du château. Si je ne me trompe, le bâtiment ressemble à l'une des ailes du manoir du comte de Grivel. C'est bien cela, rien n'y manque, son extrémité est flanquée de deux tours magnifiques. Oh! oh! c'est trop beau! femme! femme! Nous n'oserons jamais habiter une sem­blable demeure.

—  Qu'est-ce donc, Villy? dit la femme en se frottant les yeux.

—    C'est le château...

—  Qu'il soit le bienvenu. Ce soir, nous y cou­cherons.

En effet, le soir même Mme Villy avait transporté son lit et son ménage dans la maison qu'on lui avait bâtie si miraculeusement. Ce grand événe­ment fit du bruit dans le pays; on trouva tout naturel que Villy, qui recevait les voyageurs sous son toit, fût logé à l'aise, et que le comte de Grivel, dont l'inhumanité était maudite, fût privé d'une partie de sa splendide demeure. Cette aventure merveilleuse se répandit jusqu'à Manchester ; une foule de curieux accoururent, et c'est à partir de cette époque qu'il y eut des amateurs de nouveau­tés et d'antiquités à Manchester. Quelques mau­vaises langues parlèrent de sortilège ; mais elles furent bientôt contraintes de garder le silence en présence de la réputation intacte du catholique Villy, car alors l'Angleterre avait le bonheur d'être soumise à la vraie Église de Jésus-Christ. Disons-le en passant, monsieur le Français, les temps sont bien changés : dans ce pays on ne rencontre de femme catholique que moi seule ; mais je reviens à mon histoire. Le comte de Grivel, comme vous le pensez bien, fut exaspéré du malheur qui lui était arrivé et de la récompense accordée à Villy, son voisin. Il voulut qu'on démolît l'aile du château élevée sur le champ de l'honnête laboureur; il plaida en conséquence, et perdit son procès.

Cette grande affaire continuait d'occuper le pays, quand un événement bien plus extraordinaire attira l'attention de toute l'Angleterre.

C'était encore au soir. La belle saison était re­venue, il avait fait tout le jour une chaleur étouf­fante; les villageois se promenaient dans la cam­pagne pour y respirer un peu le frais.

« Ne nous approchons pas trop, dit l'un d'eux, du manoir du comte de Grivel le Méchant, nous pourrions nous en repentir, car il est plus cruel que jamais.

—  Vous croyez? dit un petit enfant qui soudain parut au milieu des villageois.

—  Il nous en a donné des preuves il y a peu de jours; il a fait battre jusqu'au sang deux enfants qui, pour jouer, s'étaient rendus dans la jolie prairie qui avoisine le château.

—     Bientôt il ne sera plus à craindre; je vais le trouver.

—     Vous, petit enfant? mais vous n'avez donc pas peur de mourir ? Vous ne serez pas plus épar­gné que les autres.

—     Peut-être. Restez ici, avant une heure vous saurez qui a été vaincu de lui ou de moi.

L'enfant inconnu se dirigea vers le château, et, d'une voix douce et frêle, pria un des gardiens d'al­ler dire au comte de Grivel qu'il voulait lui parler.

« Es-tu fou? répondit le gardien; le comte de Grivel se déranger pour toi, lui qui ne se déplace­rait pas pour faire plaisir au roi d'Angleterre !

—  Faites ce que je vous commande.

—  Enfant, sois donc moins hardi.

—     Ne vous inquiétez pas de mon sort ; je sais ce que je dis, ce que je fais.

—     Je t'obéis; car je suis curieux de connaître ce qui arrivera.

Le comte de Grivel, averti, ne tarda pas à pa­raître ; il riait aux éclats. Quand il fut près de l'en­fant, il lui dit en plaisantant:

« Viens-tu par hasard me demander quelque correction?

—     Je viens voir si tu es aussi inhumain que par le passé. Je suis orphelin; seras-tu assez charitable pour avoir pitié de moi?

—  Je te ferai flageller jusqu'au sang, si cela te sourit.

—  Comte de Grivel, il est temps cependant que tu rentres en toi-même ; le Ciel a vu se combler la mesure de tes crimes; et il te prépare un châtiment bien terrible, si tu n'es disposé à réparer tes fautes passées,

—  Je ne crains ni le ciel, ni la terre, ni les enfers !

Un bruit effroyable se fit entendre lorsque ces affreuses paroles eurent été prononcées ; de longs gémissements sortirent des bois voisins, d'épou­vantables fantômes s'élevèrent dans les airs, et une voix lamentable prononça ces mots, que répétèrent au loin les échos des collines : « Comte de Grivel, tu es perdu ! regarde derrière toi ; ton château s'é­croule... »

Au même instant l'antique manoir ne fut plus qu'un monceau de ruines.

La voix lugubre continua : « Demain Villy verra ces ruines se changer pour lui en un château su­perbe ; car Villy, le bon laboureur, héritera de ta puissance. Tu n'es plus rien maintenant sur la terre, tu vas périr. »

La voix garda le silence, et l'enfant, qui l'avait écoutée avec respect, disparut soudain. Alors on vit des tourbillons de flammes s'éljever de toutes parts des entrailles de la terre ; une plaine de feu s'étendit autour du manoir renversé, et de son sein s'élança un monstre hideux. Le comte de Grivel, à sa vue, sentit son courage l'abandonner; il cessa d'être impie, il se jeta à genoux, et dit à Dieu : « Seigneur, ayez pitié de moi, j'ai regret de mes fautes ! que votre main me châtie, mais qu'elle ne me livre point aux flammes de l'enfer. »

Cette prière, faite avec ferveur, fut écoutée fa­vorablement par le Seigneur : le monstre hideux rentra dans les entrailles de la terre, tout redevint calme dans la campagne. L'enfant qui déjà s'était présenté au comte reparut, la joie peinte sur le visage; il prit la main du coupable repentant, et lui dit: « Comte de Grivel, ton repentir a été vrai, et il t'en sera tenu compte ; tu mourras cependant, mais ton âme ne souffrira pas les peines éternelles. »

Le comte leva vers le ciel des regards pleins de larmes; il s'écria: « Merci, mon Dieu!... » Et il expira doucement.

Le lendemain, Villy possédait un magnifique château. Les seigneurs de la contrée le virent avec peine, et ils se réunirent pour le détruire et mettre à mort le vertueux laboureur. Mais le roi d’Angle­terre, ayant appris tout ce qui s'était passé, vint lui-même arrêter leurs desseins pervers ; Villy fut confirmé dans la possession de son château et fut gratifié de la moitié des biens du comte de Grivel ; l'autre moitié fut donnée aux pauvres.

Voilà, mon cher hôte, toute la légende de Grivel le Méchant; elle nous apprend que si nous voulons être agréables au Seigneur, nous devons faire le bien, nous montrer humains, charitables et prompts à exercer tous les devoirs de l'hospitalité. Vous me demanderez peut-être si l'on voit encore la place où fut le château du comte, et si la magnifique de­meure de Villy existe encore. Je vous répondrai que les siècles ont fait tout disparaître ; on en cher­cherait vainement la moindre trace. J'ajouterai que cette légende était une histoire bien simple dans son principe : le comte de Grivel était méchant et cruel ; pour le punir de ses actions coupables, le roi d'Angleterre aura donné son château et la moi­tié de ses richesses à un honnête laboureur, dont la vie s'écoulait dans la pratique des bonnes œuvres ; l'imagination se sera plu à embellir ce fait si natu­rel, qui se sera converti en événement merveilleux en passant de bouche en bouche. Voilà du moins ma pensée, monsieur le Français. Maintenant je crois que vous n'avez rien de mieux à faire que de vous mettre à table ; après votre repas, je vous conterai une autre légende, si cela peut vous être agréable.

— Contez tout de suite, répliquai-je, je suis trop satisfait de votre premier récit pour n'en pas désirer un second au plus tôt. »

L'hôtesse toussa légèrement, et me raconta la légende du fermier et de ses filles.

ANNA.

Mon cher oncle, est-ce que vous n'imiterez pas cette excellente femme? Nous serions bien joyeux, mes frères et moi, de connaître le plus tôt possible cette légende du fermier et de ses filles. Quand nous la conterez-vous? vous voulez nous quitter demain !

M. DE VERSAN.

Je l'ai écrite dans ma jeunesse sur mon album, je vous la laisserai ; Georges vous en fera la lecture à votre prochaine soirée.

En effet, lorsque la huitième soirée fut arrivée, Georges fit la lecture de la légende suivante.

 

HUITIÈME SOIRÉE

 

Le fermier écossais et ses filles.

 

Barton était un honnête fermier, vivant du fruit de son travail. Il avait perdu sa femme, qu'il avait toujours aimée tendrement, parce qu'elle avait été, comme lui, simple, douce et vertueuse. Il possédait deux filles de la plus grande beauté : l'aînée se nommait Lucile, la cadette Anna; mais ces en­fants, loin d'ajouter à son bonheur, le détruisaient peu à peu par leur conduite insensée et leur or­gueil démesuré. Parce qu'elles étaient belles, elles se croyaient appelées à briller dans le monde, et se trouvaient très-malheureuses, très-humiliées de rester cachées aux regards de la société dans leur campagne solitaire. Leur père était si bon, qu'il leur pardonnait tous leurs caprices et se sou­mettait trop facilement à leurs volontés. Parfois il les conduisait à la ville aux jours de grandes fêtes, et ne revenait à sa ferme qu'après leur avoir acheté de nouvelles robes. Leurs fantaisies et leurs exi­gences s'accrurent avec l'âge, et bientôt l'honnête fermier se vit dans l'impossibilité de satisfaire tous leurs goûts.

« Mes chères filles, leur dit-il un jour, savez-vous que vous êtes bien fières; votre mère était autre­ment modeste que vous. Je me rappelle qu'elle vous répétait souvent : « Ne cherchons pas à mon­ter trop haut, de peur de tomber; soyons simples dans nos manières et modérés dans nos désirs. » Elle avait raison, la digne femme, et vous n'avez pas profité de ses leçons. Vous n'êtes que les filles d'un fermier; n'affectez donc pas les airs de grandes dames. On jase sur votre compte dans le pays ; chacun répète : « Anna et Lucile sont coquettes, elles ruineront leur père. »

LUCILE.

S'il fallait écouter les mauvaises langues, on serait bientôt condamné à ne plus sortir de sa chambre.

ANNA.

Nos voisines les villageoises ne seraient pas si méchantes envers nous si nous étions assez faibles pour nous vêtir grossièrement.

BARTON.

Habillez-vous proprement, mais sans faste. Je vous ai fait donner quelque éducation ; mais ce n'a pas été dans l'intention de vous rendre imperti­nentes envers vos semblables... Souvenez-vous encore une fois que vous êtes les filles d'un simple fermier, des villageoises destinées non pas à vivre de leurs rentes, mais à aider leur père dans ses tra­vaux de chaque jour. Eh ! mes chères filles, vous ne me rendez pas de grands services, vous ne vous occupez même pas du ménage ; vous n'êtes pas nées cependant pour faire parade dans ma maison.

ANNA.

Vous devenez bien sévère, mon père.

BARTON.

C'est que je m'aperçois que vous êtes sur le pen­chant de votre ruine.

 

LUCILE

Ne vous effrayez pas ainsi. Vous changerez un jour de langage ; car un temps viendra où vous serez fier de vos filles. Elles ont devant elles un ave­nir brillant et glorieux.

BARTON.

Je n'en sais rien; mais, si vous m'en croyez, vous laisserez là vos illusions pour songer au pré­sent et pour vivre modestement comme vos sem­blables. Suivez l'exemple de votre frère Richard. Il ne reste pas chez moi les bras croisés ; il ne passe pas toutes ses journées à se parfumer, à soigner sa chevelure et sa toilette.

Richard entra en ce moment, le boyau sur l'é­paule. Son père lui dit :

« Richard, je réprimande un peu tes sœurs; je les engage à ne point nourrir des prétentions qui

ne leur conviennent nullement. Ai-je tort, mon fils?

RICHABD.

Mon père, vous n'avez que trop raison; mais je crains bien que votre leçon ne soit perdue.

LtJCILE.

Quand il en serait ainsi, quel grand malheur s'ensuivrait-il donc?

ANNA.

Nous sommes assez grandes pour savoir ce que nous avons à faire.

BARTON.

Hélas ! je m'aperçois que j'ai été trop indulgent : je veux redresser le chêne quand il est devenu grand et robuste. Mais, quoi qu'il en soit, dès au­jourd'hui je mets de la réforme dans votre toilette. Tout ce qui sera refusé à mes prières, ma volonté l'obtiendra.

Anna et Lucile, irritées des paroles de leur père, sortirent sans répondre un seul mot, et s'enfon­cèrent dans un petit bois voisin pour y causer à l'aise.

« Eh bien ! ma chère Anna, dit Lucile, que penses-tu des menaces qui nous ont été adres­sées?

—   Qu'elles ne m'effraient nullement.

—      Quant à moi, je puis t'assurer qu'elles ne me feront pas changer de conduite. Il serait beau de voir Lucile s'habiller en villageoise, courir les champs pour moissonner ou couper l'herbe!

—  Nos mains blanches seraient bientôt noircies.

—     Et nos frais visages ne tarderaient pas à être brûlés par le soleil.

—  A quoi nous servirait d'être belles ?

—     Pourquoi nous serions-nous donné tant de peine pour être aimables, légères, pour avoir des manières gracieuses et séduisantes?

—      Oh! jamais je ne pourrai me résoudre à perdre le fruit de tant d'années de travail.

—     J'aime trop mes belles robes et mes eaux de senteur.

—     Notre père et Richard connaissent bien peu notre mérite...

—     Ils croient sans doute que nous devons végé­ter toute notre vie dans une triste campagne...

—  Que le sort nous destine à être fermières...

—  C'est gentil, vraiment !...

—  C'est à en lever les épaules de pitié...

—     Moi, j'en gémis de tout mon cœur ; car enfin comment nous soustraire à la volonté de notre père?

—     C'est embarrassant, je l'avoue; mais il faudra bien qu'on nous cède.

—  Ou je quitte le toit paternel.

—  Oui, allons vivre au sein des villes.

—     Puisse ce bonheur nous arriver bientôt! mais qu'entends-je? le feuillage est agité. O ma sœur! quel est ce brillant cavalier qui s'avance vers nous ?

Un cavalier venait de se montrer en effet; il suivait un étroit sentier qui le conduisit auprès des deux sœurs. Il s'arrêta, descendit de cheval, et leur dit en ôtant respectueusement son cha­peron :

« Suis-je encore éloigné de la maison du fermier Barton?

LUCILE.

Vous n'en êtes qu'à trois cents pas.

LE CAVALIER.

J'en suis fort aise, car il y a longtemps que je cherche sa demeure sans pouvoir la trouver; on dit qu'il possède deux filles charmantes ; mais je suis sûr qu'elles sont moins belles que vous.

ANNA.

Elles nous ressemblent beaucoup.

LUCILE.

Nous vous dirons même tout de suite la vérité, nous sommes les filles du fermier; nous allons vous guider chez notre père.

LE CAVALIER.

Cela est tout à fait inutile maintenant. Je ne ve­nais dans ce pays-ci que pour vous seules. On parle au loin de votre beauté, de votre esprit ; j'en ai voulu juger par moi-même, et je vois que votre réputation est bien au-dessous de votre mérite.

LUCILE.

Vous êtes trop honnête.

LE CAVALIER.

Pouvez-vous vivre dans une semblable solitude, vous qui méritez les hommages de toute la terre? Pourquoi n'allez-vous pas au sein des grandes villes prendre la place qui vous est due? Si vous voulez me suivre, je vous promets l'existence la plus agréable et la plus glorieuse. Vous nagerez au sein des délices. Autour de vous, ce ne seront que fêtes brillantes, que festins magnifiques. Vous ha­biterez un palais superbe; vous aurez à vos ordres de nombreux serviteurs ; vos volontés seront exé­cutées plus promptement que celles des reines, enfin votre parure sera la plus riche de l'univers ; les diamants orneront vos têtes, et vos pieds seront enchâssés dans des brodequins d'or. Je suis le sei­gneur Culloden, le baron le plus généreux, le plus puissant de toute la Grande-Bretagne. Je vous laisse dix minutes pour réfléchir : consultez-vous, car je ne veux pas que vous me suiviez à contre­cœur. »

Le cavalier se retira à l'écart.

« Ma chère Anna, dit Lucile, notre mérite est en­fin reconnu. Nous triomphons aujourd'hui; profite­rons-nous de notre victoire? Resterons-nous dans cette affreuse solitude, ou partirons-nous avec le riche étranger?

—  Lucile, l'incertitude serait un crime: entre l'infortune et le bonheur, entre l'obscurité et la gloire doit-on jamais balancer? Partons! partons au plus tôt. Notre père n'a plus besoin de nous.

—  Nous pourrons toutefois le servir et lui en­voyer du sein de notre opulence de quoi se bâtir une maison un peu plus commode que la sienne.

—  Sans doute, mais nous ne l'engagerons ja­mais à venir nous visiter à la ville.

—  Il nous ferait honte; car il a des manières qui ne sont pas reçues dans le monde élégant.

—  Notre résolution est bien prise; nous suivons le seigneur Culloden. As-tu jamais entendu pro­noncer ce nom ?

—  Jamais. Comment pouvions-nous le con­naître dans cette pauvre campagne ? Ce n'est point en vivant auprès de quelques petites villageoises qu'on apprend les noms des grands seigneurs de l'Angleterre.

—  Mais où est-il, notre sauveur? il peut venir, nous sommes prêtes. Ah ! le voici; il est soucieux, il semble redouter une réponse peu favorable à ses désirs. Allons à lui, et rendons-le joyeux en lui fai­sant connaître notre résolution.

Les deux sœurs se levèrent, et dirent au cavalier : « Seigneur, votre proposition est acceptée avec reconnaissance. Nous sommes toutes disposées à vous suivre.

—  Je savais, leur répondit le cavalier, que vous répondriez à mes vœux; vous avez trop d'esprit pour repousser la félicité qui s'offre à vous... Tho­mas, venez ici... »

Un jeune page sortit à l'instant du bois, con­duisant par la bride deux superbes palefrois, sur lesquels se placèrent les deux sœurs. On s'éloigna ensuite en suivant le sentier qui aboutissait à une grande route. Arrivés sur cette route, les coursiers partirent au galop vers la demeure du seigneur Culloden.

Cependant le fermier Barton s'inquiéta vers le soir de l'absence de ses filles ; il dit à son fils Ri­chard :

« Je crains bien que tes sœurs n'aient fait quelque folie : elles s'en seront allées à la fête du bourg voisin pour se consoler des reproches que je leur ai adressés. Tu agirais en bon frère si tu te rendais au bourg, afin qu'il ne leur arrive pas malheur à leur retour.

—  Je pars tout de suite; mais je désespère de les rencontrer. Depuis plusieurs jours, elles m'ont donné à entendre que, si l'occasion se présentait, elles n'hésiteraient pas à nous quitter ; car, hélas ! ne nous faisons pas illusion, elles ne nous aiment plus ; la vanité et l'amour de la parure et des plai­sirs ont détruit dans leur cœur les plus doux sen­timents.

—  Oh ! non, mon fils, elles ne sont pas cou­pables à ce point ; j'espère qu'elles abandonneront peu à peu leurs mauvaises habitudes, qu'elles re­deviendront ce qu'elles ont été dans leur enfance, modestes, laborieuses et simples comme leurs compagnes.

Richard hocha tristement la tête, et se mit en route pour le bourg où son père l'envoyait ; il en revint le lendemain de grand matin, mais sans avoir pu découvrir ses sœurs, comme vous le pen­sez bien. Le fermier, en le voyant rentrer seul dans sa maison, poussa un cri de douleur, et tom­bant dans les bras de son fils : « Mon cher Richard, dit-il, nous sommes abandonnés! Malheureuses filles, puisse le Ciel ne pas vous punir ! puissiez- vous ne pas gémir un jour sur votre conduite cri­minelle !- J'en mourrai de chagrin, mon ami; car je les aime tant! O Lucile! ô Anna! est-ce donc pour toujours que vous vous êtes éloignées de moi ?... »

Richard eut beaucoup de peine à calmer la dou­leur de son père ; il n'y réussit qu'en promettant de ramener tôt ou tard sous le toit paternel ses sœurs fugitives. Mais il avait promis une chose bien difficile; car, après plusieurs années de re­cherches , il ignorait encore le lieu où s'étaient retirées Lucile et Anna. Peut-être il eût fini par les découvrir sans une nouvelle infortune qui vint frapper la famille du fermier. La guerre affligeait alors l'Angleterre; plusieurs partis puissants déso­laient toute l'île, et répandaient la terreur de toutes parts. Quelques troupes s'avancèrent dans les cam­pagnes qu'habitaient le fermier et son fils, et mi­rent le feu aux moissons. Les villageois se soule­vèrent et voulurent les repousser; mais ils furent vaincus et traités dès lors en véritables ennemis. Les flammes incendiaires s'élevèrent de tous côtés, et la ferme de Barton ne fut pas épargnée ; pour comble de malheur, Richard fut contraint de s'en- rôler et de s'embarquer pour les Grandes-Indes avec les cruels soldats qui avaient ruiné son père.

Barton, resté seul, mena dès ce moment une vie bien triste et bien misérable. Un jour qu'il abat­tait du bois dans une forêt voisine de la pauvre ca­bane qu'il avait bâtie sur l'emplacement de la ferme, une vieille femme d'un aspect assez agréable s'ap­procha de lui, et l'interrogea sur son existence.

« Je suis, bonne dame, répondit-il, le plus infortuné des hommes. Mes deux filles m'ont dé­laissé, les soldats m'ont ruiné et m'ont enlevé le meilleur des fils.

—  Vous n'avez plus de soutien, par conséquent ?

—   Aucun, et cependant je suis bien vieux.

—  Vos filles sont coupables ! vous les avez mau­dites, sans doute?

—  Les maudire ! je n'en ai jamais eu la force.

—  Elles le méritent, et il faut qu'elles soient pu­nies. Écoutez! le jour où, dans votre juste colère, vous prononcerez contre elles des paroles funestes, leur châtiment commencera; à leur vie de mollesse et de plaisirs succédera une vie laborieuse et pleine de souffrances.

—  Elles n'ont rien à craindre de ma colère ; longtemps elles pourront jouir de leur félicité, si toutefois c'est de la félicité que de vivre loin de sa famille.

—  Vous êtes indulgent, brave Barton ; mais vous changerez : avant un an vous aurez maudit vos enfants.

—   Je mourrai plutôt.

—  Vous ne mourrez pas, honnête fermier, et vous serez vengé. C'est moi, Famma, qui vous l'as­sure... »

Le vieux Barton continua d'abattre du bois, s'inquiétant fort peu de la prédiction de l'inconnue. Quelques mois après, se trouvant seul dans la cam­pagne, occupé à moissonner, il éprouva une si grande fatigue, qu'il tomba par terre et se mit à déplorer son triste sort. Insensiblement ses plaintes devinrent amères, et, dans un moment d'indigna­tion, il s'écria : « Que les enfants qui m'ont aban­donné soient maudites ! C'est vous, Lucile et Anna, qui êtes cause de toutes mes infortunes... »

A peine ces paroles furent-elles prononcées, que la vieille femme appelée Famma, qui lui avait parlé dans le bois peu de temps auparavant, se présenta à lui, en disant : « Barton, vous venez de maudire vos filles; elles sont maintenant bien à plaindre. Les fêtes ont cessé pour elles ; leur beauté a disparu ; elles gémissent dans les rudes travaux des champs.

—  Que je suis malheureux! dans un moment d'oubli j'ai perdu mes pauvres enfants! Hélas! je souffrais tant ! Infortuné Barton ! voilà une nou­velle peine ajoutée à tes chagrins...

—  Vos maux finiront, bon fermier, et avant peu vous reverrez votre fils.

—   Mon fils !

—   Oui, Richard, votre enfant bien-aimé.

—  Mais il est aux Indes! Elle est immense, la mer qui nous sépare...

—  Ce n'est qu'un ruisseau aux yeux du Seigneur, et son souffle puissant peut nous la faire traverser en quelques heures. Courage et patience. Je re­viendrai vous voir.

Barton, cependant, ne pouvait se consoler d'a­voir maudit ses filles, et en soupirant il revint à sa cabane. Il se disposait à se coucher, lorsque la voix de son fils se fit entendre au dehors. Le fer­mier courut à sa porte, et ne vit personne. Il crut s'être trompé, et il rentra; mais à peine fut-il monté sur son lit, que la même voix frappa ses oreilles; mais cette fois elle était plaintive.

Qu'y a-t-il donc ! se dit en lui-même le fer­mier. Est-ce que par hasard mon pauvre Richard serait attaqué par des brigands? Allons à son se­cours...

Barton se couvrit de ses vêtements, prit une pioche et s'élança dans la campagne. Les gémis­sements redoublaient ; il courut vers le lieu d'où ils semblaient partir, et au bout de quelques minutes il arriva dans un bois. A la lueur d'une faible lu­mière, il aperçut son fils étendu par terre et sur le point de succomber sous les coups de plusieurs brigands : à cette vue, l'indignation s'empare de lui; il se précipite sur les assassins, les renverse et en frappe deux mortellement. Richard put alors se relever et mettre les autres voleurs hors de com­bat. Il tombe ensuite dans les bras de son père, en s'écriant : « Vous m'avez arraché à une mort cer­taine. Mais vous ignorez que ces brigands avaient l'intention d'aller vous poignarder dans votre lit après m'avoir fait rendre le dernier soupir. Gar­rottons ceux qui respirent encore, demain nous les livrerons à la justice.

— Je n'ai point de cordes ici ; allons, mon cher Richard, en chercher dans ma cabane.

Richard suivit le fermier, qui le pria, chemin faisant, de lui raconter ses aventures.

Elles ne sont pas longues, répondit le jeune militaire. Vous savez que je fus entraîné par de féroces soldats sur des vaisseaux qui faisaient voile pour les Indes; longtemps il me fut impos­sible de me résigner à mon sort, et l'abandon dans lequel vous restiez m'arracha bien des larmes amères. Cependant, arrivé aux Indes, je fis brave­ment mon devoir et me montrai un digne soldat ; j'eus l'occasion de me signaler dans une guerre, et j'obtins, un an après, le grade d'officier ; regar­dez, j'ai l'épée au côté. J'aurais pu m'élever plus haut; mais je pensais toujours à vous, mon bon père, et je refusai ce que la fortune m'offrait. Je demandai mon congé ; je l'obtins avec beaucoup de peine, et je m'embarquai pour l'Angleterre. Arrivé à Londres, je n'y fis pas long séjour ; il me tardait de vous embrasser, Je n'étais plus qu'à une petite distance de votre maisonnette, qu'on m'avait indi­quée au village voisin, quand je fus assailli par une bande de brigands qui me jetèrent par terre en me disant qu'il fallait mourir; qu'ainsi l'avait ordonné le seigneur Culloden, que je ne connais nullement, et à qui je n'ai jamais fait le moindre mal. Toute résistance m'était interdite : je vous implorai, vous m'entendîtes, je ne sais comment, et vous m'avez délivré des mains des brigands. Dieu soit loué de sa miséricorde; nous serons heureux maintenant, mon cher père, car je rapporte un peu d'argent, qui nous aidera à relever notre an­cienne maison et à racheter les champs que la mi­sère vous a forcé de vendre.

— O mon fils, que je t'embrasse ! Tu ne saurais croire combien je suis joyeux. Quelle douleur j'eusse éprouvée si les monstres t'avaient donné le coup mortel ! Oh! non, je n'aurais point survécu à cette dernière infortune ! Je t'avoue que je ne comprends rien à l'aventure de cette nuit. Quel est donc ce seigneur Culloden? c'est un nom inconnu dans cette contrée. Au reste, tout ce mystère s'éclaircira en présence de la justice. Nous voici arri­vés; prenons des cordes solides, et retournons promptement lier les coupables.

Munis de cordes, le fermier et son fils retour­nèrent au bois; mais ils cherchèrent vainement les brigands, ils avaient disparu. Il ne restait pas même, à l'endroit où la lutte avait eu lieu, une seule goutte de sang.

« Voilà qui est prodigieux ! s'écria le fermier.

—  Je n'y comprends pas grand'chose, ajouta Richard. Sans doute ce bois est enchanté.

—  Il faut que le seigneur Culloden soit bien puissant, pour soustraire ainsi ses complices à la justice des hommes. S'il s'est déclaré notre en­nemi, nous sommes perdus; il nous faudra quilter ce pays.

—  Soyez tranquilles, reprit une voix grêle et cassée, le seigneur Culloden ne pourra rien sur vous; lui et les siens ont pour toujours quitté cette contrée.

Barton et Richard, étonnés, se retournèrent, et virent à quelques pas une femme très-âgée, et soutenue par une canne à pomme d'ivoire. Barton reconnut Famma, qui lui avait déjà fait plusieurs prédictions, et il la salua profondément.

« C'est bien, c'est bien, maître Barton, vous reconnaissez toujours celle qui vous a été de

quelque utililé. Vous voilà réuni à votre fils. J'es­père que vous serez dorénavant le plus joyeux des hommes, il ne vous manque plus rien pour être parfaitement heureux.

—   Et mes pauvres filles, Lucile et Anna?

—   Vous y pensez toujours?

—   Toujours.

—  Vous leur pardonnez donc leur conduite pas­sée ?

—   Oh! de tout mon cœur.

—  Allons, un peu de courage, de patience : un jour vous les reverrez.

—   Attendrai-je longtemps, ô ma bienfaitrice?

—  Je ne sais, mais il faut espérer qu'avant un an elles vous seront rendues. Ecoutez, en deux mots je vais vous conter leur histoire. Elles ont été entraînées loin de chez vous par le seigneur Culloden, qui est un puissant baron de l'Écosse, ayant à ses ordres une foule de génies malfaisants. Arrivées dans les beaux domaines du baron, elles ont été fêtées et traitées en princesses ; mais les bals, les banquets splendides n'éloignent pas les remords ; Lucile et Anna ne tardèrent pas à se re­pentir de leur faute. Plusieurs fois elles tentèrent de s'échapper du château où elles étaient confinées ; mais on veillait, sur elles avec soin, et tous leurs projets ne purent jamais être exécutés. Alors vint le jour où vous les avez maudites; à peine les paroles funestes étaient-elles sorties de votre bouche, que Lucile et Anna furent libres. Elles quittèrent le château sans avoir été aperçues, et errèrent dans les campagnes, cherchant la route de l'Angleterre. Elles vous diront, lorsqu'elles seront ici, tout ce qu'elles ont souffert durant leur long voyage; il suffit que vous sachiez qu'elles expient cruellement leur faute, qu'elles ont perdu toute leur beauté. Jamais vous ne pourrez les reconnaître sous la forme qu'elles ont prise, bien malgré elles, vous devez le croire. Cependant le seigneur Culloden, apprenant leur fuite, mit tout son monde sur pied et remua les campagnes en tous sens pour les re­trouver. Ses peines furent perdues. Se doutant à la fin qu'elles pouvaient s'être cachées en Angleterre, il envoya dans ce royaume une foule de génies malfaisants, chargés de les lui ramener, et surtout d'empêcher le retour de Richard dans la Grande- Bretagne; car il savait que, si votre fils revenait auprès de vous, son pouvoir était anéanti, et Lucile et Anna échappaient pour toujours à sa domination. Vous comprenez maintenant pourquoi Richard a été attaqué, pourquoi ou avait même résolu votre perte. Vos ennemis ont échoué, soyez tranquilles à l'avenir. Voilà, mon brave Barton, ce que j'avais à vous dire.

—  Comment, ô ma bienfaitrice, pourrai-je m'acquitter envers vous?

—  A propos, puisque que vous êtes si bien disposé à mon égard, je vous demanderai un service, maître Barton.

—  Je suis tout à vos ordres. Si vous avez même besoin de l'aide de mon fils Richard, il est prêt à vous défendre envers et contre tous avec sa belle épée,; car il est officier du roi d'Angleterre, mon cher Richard !

—  Vous avez bon cœur tous deux, je le sais ; mais il ne s'agit pas de se battre pour moi. Je dé­sirerais seulement que vous prissiez à votre service une de mes servantes; voici pourquoi et dans quel but : elle s'entend fort mal aux travaux de la campagne; et, comme j'ai de belles moissons à faire dans un an, je voudrais qu'elle pût m'être utile à cette époque. Vous la dresserez facilement, je n'en doute pas, et vous me la renverrez dans quatre mois adroite, laborieuse, et au courant du travail des fermes. Après elle vous recevrez une autre servante que vous formerez aussi, et que je reprendrai également au bout de quatre mois. Toutes deux sont sourdes-muettes. Ne vous inquié­tez pas des larmes qu'elles répandront bien sou­vent en vous regardant.

—  Nous ferons tout ce que vous voudrez, répon­dit le fermier, et je crois que vous serez contente de nous.

—  Je n'en doute nullement, aussi je vais vous confier tout de suite Laide-à-voir ; elle n'est pas belle, son nom vous l’indique. Laide-à-voir, approchez … »

De derrière plusieurs arbres sortit à l'instant une jeune fille hideuse à voir; elle était toute cour­bée, et une grosse bosse apparaissait sur son dos. Elle leva tristement ses regards sur le fermier et Richard, puis se mit à pleurer.

« Consolez-vous, pauvre Laide-à-voir, lui dit Barton , vous ne serez pas trop mal avec nous.

— Elle ne vous entend pas, reprit la vieille femme. Vous ne pouvez lui parler que par signes. Je suis la seule personne qu'elle comprenne... Adieu, Barton; adieu, Richard. Et vous Laide-à- voir, obéissez exactement à vos nouveaux maîtres.»

La mystérieuse Famma disparut.  

Barton et son fils retournèrent à la cabane, où les suivit la malheureuse sourde-muette. Quand le fermier eut racheté tous les biens qu'il avait ven­dus, il s'appliqua à bien instruire la servante qui lui avait été confiée. Il la traita toujours avec une grande douceur, et jamais il n'eut à s'en plaindre. Laide-à-voir travaillait avec une incroyable ardeur; on voyait que tout son désir était de plaire au fer­mier et à son fils; quand ces derniers lui témoi­gnaient leur satisfaction, elle se mettait à les re­garder avec mélancolie et à pleurer amèrement.

Au bout de quatre mois, Famma reparut, suivie de son autre servante.

« Je suis contente de vous, dit-elle à Barton ; je sais tout ce qui s'est passé, et vous avez fait de ma servante une excellente travailleuse. Je suis aussi très-satisfaite de vous, ma chère Laide-à- voir; c'est pourquoi vous allez revenir dans ma maison, où vous serez bien traitée... C'est à votre tour, Fleur-fanée, de vous bien conduire... »

Fleur-fanée, qui était aussi hideuse que la ser­vante à laquelle elle succédait, fit une profonde révérence, et ne put retenir ses larmes à la vue de Richard et du fermier. Elle embrassa plusieurs fois Laide-à-voir, et s'en alla travailler aux champs aus­sitôt que sa maîtresse se fut éloignée. Elle ne fut pas moins active que sa compagne, et lorsque, après quatre mois de séjour chez Barton, elle rentra sous le toit où vivait Laide-à-voir, Famma lui dit: « Ma fille, je n'ai que des éloges à vous donner. Vous et votre sœur vous avez mérité d'être récom­pensées. Je vous accorde la parole. Je vous pro­mets de vous conduire dans quelques mois à une fête superbe où vous vous amuserez beaucoup.

LAIDE-A-VOIR.

Hélas ! maîtresse, nous sommes si laides !

FAMMA.

Qu'importe la beauté? la sagesse est mille fois préférable. Les jeunes filles qui travaillaient avec vous aux champs, sous les ordres de Richard, ne vous aimaient-elles pas?

FLEUR-FANÉE.

Oh ! beaucoup.

FAMMA.

Ce n'était certainement pas votre beauté qui les attirait vers vous. Votre douceur, votre obligeance et vos petits soins seuls ont pu vous concilier leurs cœurs. Allons, reposez-vous maintenant. Demain on vous apportera de belles étoffes, et vous pourrez vous faire des robes élégantes.

LAIDE-A-VOIR.

Cela ne nous tente plus, croyez-le bien, maî­tresse.

FAMMA.

Je le sais; mais je veux que vous soyez propres. Ne vous affligez point : je vous rendrai tout votre bonheur, et vous obtiendrez même ce que vous n'osez me demander, l'objet de vos plus ardents désirs : vous rentrerez sous le toit paternel...

FLEUR-FANÉE.

Bientôt, maîtresse?

FAMMA.

L'époque est fixée; mais cessez d'être curieuses. Vous pleurez, je crois.

FLEUR-FANÉE, LAIDE- A-VOIR.

Nous pleurons de joie...

FAMMA.

C'est bien, mes filles, entretenez-vous de la pro­messe que je vous ai faite, et soyez contentes.

LAIDE-A-VOIR.

Nous vous entendons, maîtresse; comment pour­rons-nous, ma sœur et moi...

FAMMA.

Ah! ah! c'est assez juste; vous pouvez parler, il faut aussi pouvoir entendre. Je vous ai donné la parole, je vous rends l'ouïe, elle sera plus délicate que jamais. Adieu, je n'ai pas besoin de vous dire de bien causer; la conversation ne languira pas, j'en suis sûre, il y a si longtemps que vous êtes muettes ! »

Trois mois après cet entretien , il y avait grande rumeur autour de la ferme du vieux Barton. Les ouvriers s'étaient réunis, et s'apprêtaient à offrir à leur maître un magnifique bouquet, car on était à la veille de sa fête. Au moment où le plus savant d'entre eux ouvrait la bouche pour prononcer le discours d'usage, Famma se présenta, jeune et parée.

Richard et le fermier furent très-étonnés de cette apparition ; à l'étonnement succéda la joie, et le bon Barton, qui s'était fait superbe ce soir-là, offrit sa main à la belle Famma, et l'introduisit dans sa chambre la plus ornée. « Bienfaisante dame, lui dit-il, vous ne pouviez arriver plus à propos, c'est fête ici aujourd'hui et demain; nous avons fait quelques préparatifs, et nous aurons le plaisir de vous traiter convenablement.

FAMMA.

Je vous remercie de tout mon cœur, mon cher Barton, je suis venue dans l'intention de célébrer aussi votre fête. Je vous apporte à cette occasion deux bouquets qui vous seront on ne peut plus agréables... Laide-à-voir, Fleur-fanée, appro­chez... »

La porte s'ouvrit, et les pauvres servantes s'approcbèrent à pas lents. Elles étaient honteuses, et n'osaient lever les yeux.

« Voilà mon cadeau, reprit Famma en les mon­trant du doigt. Sous cette enveloppe grossière sont cachées deux filles charmantes que vous préférerez à Laide-à-voir et à Fleur-fanée; aussi je vais leur ordonner de paraître... Lucile, Anna, venez em­brasser votre père et votre frère... »

A ces mots, Laide-à-voir, Fleur-fanée devin­rent deux belles jeunes filles, qui, en poussant un cri de joie, s'élancèrent dans les bras du fermier...

« Vos deux enfants vous sont rendues, maître Barton, et j'espère que vous n'aurez qu'à vous louer de leur conduite désormais. Elles ont suffi­samment expié leurs fautes; elles ont eu regret de vous avoir abandonné, et grâce entière leur a été accordée. Qu'elles vivent toujours heureuses avec vous, et qu'elles réparent par leur vive affec­tion, par leurs soins empressés, les peines qu'elles ont causées à vous et à votre fils Richard. Adieu. Demain je viendrai prendre ma part des réjouis­sances... »

Famma s'en alla, laissant les ouvriers dans l'étonnement, et le fermier et ses enfants dans une joie que je ne pourrais vous décrire.

Le lendemain elle assista à la fête comme elle l'avait promis, et sa présence augmenta la gaieté et les plaisirs. Le soir, elle embrassa Lucile et Anna, salua gracieusement Barton et Richard, ainsi que les villageois qui étaient présents, puis disparut dans les airs pour toujours.

Dès lors le fermier fut le plus fortuné des hommes. Richard prit en main la conduite de toutes les affaires, et augmenta rapidement les re­venus de la ferme. Quant à Lucile et Anna, elles se firent aimer de tout le monde par leur douceur et leur modestie; elles épousèrent les plus riches villageois du pays, qui les rendirent très-heureuses. La légende n'en dit pas davantage.

 

ERNEST.

Ce conte est à la fois très-agréable et très-ins­tructif. Je suis désolé que mon oncle ne vous ait laissé que celui-là.

ANNA.

A son prochain voyage, je m'empare de tous ses papiers.

 

MADAME DE NANTEUIL.

Il sera beaucoup mieux de les lui demander. Je me charge moi-même d'obtenir de mon frère un manuscrit qu'il a écrit sous mes yeux, et qui ren­ferme, je n'en doute pas, les légendes les plus curieuses.

ANNA.

Ma mère, tu es toujours la même, bonne, obligeante, attentive à procurer à tes enfants tout ce qui peut leur plaire. Va, crois-moi, ils te seront toujours tendrement attachés ; ils se garderont bien de t'abandonner, de suivre l'exemple de Lucile et de sa sœur. Nous ne voulons pas avoir de remords un jour.

MADAME DE NANTEUIL.

Pense toujours ainsi, ma chère enfant, et tu seras heureuse. »

 

 

NEUVIÈME SOIRÉE

 

Zinaïm et Nidda, ou les jeunes Hébreux.

M. de Nanteuil dit à ses enfants lorsqu'ils furent réunis dans le salon : « Qui portera la parole ce soir ?

GEORGES.

Ce sera vous, mon père, puisque M. Lecointe est absent.

M. DE NANTEUIL.

Mais tu ne fais donc pas attention à la toux vio­lente qui s'est emparée de moi depuis ce matin ! Elle interrompra plus d'une fois votre orateur d'au­jourd'hui.

GEORGES.

J'oubliais, en effet, que vous étiez pris par la gorge. C'est bien dommage qu'on ne puisse se charger des maux d'autrui: je vous demanderais votre toux, et vous prierais en même temps de nous conter une histoire. Puisqu'il n'en peut être ainsi, nous nous adresserons à notre bonne

mère ; elle a toujours des choses si douces à dire à ses enfants, qu'on ne cesse de lui en demander.

 

MADAME DE NANTEUIL.

J'en suis fâchée, mon fils ; mais je serai silen­cieuse ce soir.

ANNA.

Eh bien, cest joli ! personne ne veut raconter; si l'on s'obstine plus longtemps, je prends la

pa­role, et je vous ennuie tous à dormir debout.

M. DE NANTEUIL.

Nous te prenons au mot.

ERNEST

Il n'y a pas à se dédire. Nous ne sortons pas d'ici qu'Anna n'ait donné son conte, sa légende ou son histoire, peu importe.

ANNA

Vous me pressez fort ; heureusement que j'en­tends du bruit : c'est M. le curé qui approche, il me tirera volontiers du péril.

M. Lecointe arrivait eu effet. Il fut bientôt au courant de ce qui se passait. Anna sut l'intéresser facilement à sa cause ; elle le pria de la sauver du mauvais pas où elle était tombée par son impru­dence, et il consentit à prendre la parole, mais à condition qu'elle apporterait son récit le dimanche suivant. Anna fit quelques petites difficultés, puis se rendit, car elle voyait devant elle toute une semaine, et espérait que pendant ce temps on ou­blierait son petit conte.

Voici l'histoire que raconta M. Lecointe : « Le jeune Hébreu Zinaïm et sa sœur Nidda erraient à l'approche de la nuit dans les plaines de l'Assyrie. C'était aux jours de la colère du Seigneur, alors que les Hébreux étaient traînés dans l'exil et la captivité. La tristesse était répandue sur le visage de Zinaïm, et les larmes coulaient des yeux de Nidda. De temps en temps ces deux jeunes infor­tunés levaient leurs regards au ciel, et s'écriaient douloureusement en se frappant la poitrine :

« Sei­gneur ! Seigneur ! ayez pitié de nos maux. Que votre colère ne nous poursuive pas plus longtemps sur les terres de vos ennemis ! »

A ces paroles, ils laissaient retomber leur tête sur leur poitrine : leurs pas devenaient plus lan­guissants; ils livraient de nouveau leur âme aux plus affligeantes pensées.

Depuis une heure ils suivaient le cours d'un ruisseau, lorsqu'ils le quittèrent soudain pour se diriger vers une colline dont les arbres touffus devaient leur offrir un abri pour la nuit. Arrivés sur son plateau, ils cueillirent quelques dattes pour apaiser leur faim , puis s'assirent à terre en soupirant.

Une jeune fille qui se reposait à quelque dis­tance sous un berceau, les entendit et s'approcha d'eux :

« Vous gémissez, jeunes voyageurs ! Levez- vous, et venez avec moi. Nous avons un lit pour ceux qui n'en ont pas, et mon père a des consolations pour les Hébreux, qui sont ses frères. »

Zinaïm et sa sœur suivirent aussitôt la jeune fille, qui les conduisit vers une maison assez vaste et environnée de bosquets. Un vieillard vénérable était assis à quelque distance de sa porte sur un banc de gazon. Il tenait une lyre entre les mains, et se disposait à chanter un hymne au Seigneur. Sa fille voulut l'interrompre dans son prélude ; mais Zinaïm la pria de s'arrêter.

« Laissez venir à notre âme, je vous en prie, lui dit-il, les douces paroles de votre père. Il nous sera si agréable d'entendre une lyre et un Hébreu répétant un chant de notre patrie !... »

La jeune fille s'arrêta donc derrière un arbre, et le vieillard chanta son hymne de chaque soir au Dieu créateur de toutes choses. Lorsqu'il eut fini, sa fille courut à lui en disant :

« Mon père, je t'amène deux jeunes Hébreux. Vois comme ils sont tristes ! Hélas ! ils sont orphe­lins, sans doute...

— Venez, mes enfants, s'écria le vieillard en tendant les bras à Zinaïm, tandis que sa fille rece­vait Nidda dans les siens, venez vous reposer au­près de moi. Tout ce que je possède est à vous; ma chère Eïla va vous offrir les mets qui pourront vous plaire. Je suis Hébreu comme vous ; mais il y a longtemps que j'ai quitté ma patrie. J'ai ren­contré ici la richesse et le repos, et, quand je le puis, je rends service à mes malheureux compatriotes. Je sais les affreux désastres qui viennent de fondre sur Jérusalem, et je prie le Seigneur de m'envoyer quelques-uns des exilés que les vain­queurs chasseront en Assyrie; car il me sera facile de les protéger et de leur faire du bien. »

Cependant Eïla, qui s'était éloignée un instant afin de disposer toutes choses pour le repas du soir, reparut suivie de plusieurs serviteurs apportant les mets les plus délicats. Zinaïm et Nidda mangèrent peu. Quand leur repas fut fini, Elzéar, c'était le nom du père d'Eïla, dit à Zinaïm :

« Mon fils, faites-moi connaître vos malheurs. Soulagez-vous d'une partie de vos chagrins, afin de rendre votre sommeil plus doux. Voici l'heure où l'on raconte volontiers ses peines : tout est tranquille autour de nous ; parlez, un ami vous écoute. »

Eïla se plaça à côté de Nidda, et Zinaïm com­mença en ces termes le récit de ses maux :

« Vous savez déjà, vénérable vieillard, les in­fortunes de notre patrie : il est inutile que je vous rappelle les causes de sa ruine déplorable. Le Seigneur, irrité par nos péchés, a envoyé contre nous nos plus redoutables ennemis : nous avons été vaincus, et Jérusalem a été profanée, livrée au pillage. Ses enfants furent contraints de l'aban­donner, et ils partirent pour l'esclavage. Mon père était un des plus célèbres parmi les Hébreux. Un des premiers, il était accouru au secours de sa patrie en danger. Renfermé dans Jérusalem, combattant nuit et jour sur les murailles, il en retarda la chute de quelques mois. Quand il fallut s'éloi­gner de la ville du Seigneur, il cacha ses pleurs, et s'efforça de consoler et de ranimer ses compa­triotes infortunés se dirigeant vers l'Assyrie. Ce n'était qu'au sein de sa famille qu'il perdait toute sa fermeté d'âme. Alors l'avenir lui apparaissait triste et menaçant ; il me pressait contre son cœur, et me répétait eu pleurant : « Mon fils, mon cher Zinaïm, promets-moi de ne jamais te séparer de ta sœur et de lui servir de père, si jamais il arrive que vous soyez privés l'un et l'autre de votre père. »

Touché de sa douleur, je l'assurai que rien ne pourrait jamais m'éloigner de Nidda, et que, pour la défendre, je verserais jusqu'à la dernière goutte de mon sang. En m'entendant parler ainsi, il me pressait avec plus d'affection contre son cœur, et me prodiguait les noms les plus doux.

Cependant un complot s'était formé parmi les captifs au moment que nous entrions en Assyrie. Mon père en était le chef. Voulant nous soustraire au danger qu'il allait courir, il nous fit partir la nuit en secret avec Liana, qui nous servait de mère depuis que la nôtre n'était plus.

Hélas ! nous ne le revîmes plus ; car nous nous égarâmes. Quelle a été l'issue du complot ? Je l'ignore.

LE VIEILLARD.

Mon fils, il n'a pu réussir, il n'a servi qu'à faire resserrer les liens des malheureux captifs. Quelques- uns ont pu s'échapper, toutefois après avoir vail­lamment combattu. Votre père est sans doute de ce nombre.

ZINAIM

Dieu le veuille, et puissions-nous le revoir ! Sé­parés de lui, nous errâmes quelque temps au mi­lieu des plaines, et nous nous mîmes ensuite à l'abri d'un violent orage qui éclata tout à coup dans un bois épais, où ma sœur et Liana s'endormirent. Il me fut impossible de fermer mes paupières : d'af­fligeantes pensées me tourmentèrent pendant toute la nuit. Au lever de l'aurore, je m'avançai dans les plaines pour regarder si mon père ne venait pas; je l'attendis vainement, et il ne me fut plus permis de douter de notre malheur. Mon père nous était enlevé, et le Ciel désormais devait être notre unique soutien. Je me jetai à genoux, et tournant mes yeux et mon cœur vers l'Éternel : « Dieu de mes pères, m'écriai-je, prends pitié de notre in­fortune ! Couvre de tes ailes la sœur et l'amie qui me restent ! Si tu dois punir encore, ne frappe que moi seul ; à moi seul réserve la souffrance et les chagrins. »

Je me relevai, et, plus confiant, je retournai vers ma sœur et Liana, que mon absence avait inquié­tées. Nous recommençâmes à errer dans les plaines, aspirant après une retraite paisible; lorsque la fatigue et la chaleur eurent épuisé nos forces, nous nous assîmes sous quelques arbres qui nous offraient un peu d'ombrage. Nous cueillîmes des fruits pour calmer la soif qui nous consumait, et, dès que nous eûmes joui de quelque repos, nous marchâmes de nouveau malgré l'ardeur du soleil, qui n'était encore qu'au milieu de sa course.

De plus beaux parages ne tardèrent pas à se présenter à nos regards, et le soir nous pûmes enfin terminer notre longue course au pied d'une mon­tagne. L'obscurité, qui régnait déjà partout, nous empêchait de découvrir les charmes du paysage qui nous environnait, et, dans l'espoir d'un heu­reux lendemain, nous nous endormîmes au bruit flatteur d'une source voisine.

A peine l'aurore eut-elle chassé les ténèbres, qu'un spectacle enchanteur apparut à nos yeux. Au bas de la montagne se déroulait un vaste tapis de verdure qui couvrait une plaine sans fin. La montagne était chargée d'arbres touffus; sa pente rapide formait un toit de feuillage à l'extrémité duquel se perdait dans les airs une tour crénelée. Gette découverte nous remplit de joie; c'était beau­coup pour nous de savoir que nous n'étions pas seuls en ce lieu.

Le premier désir du malheureux, c'est de fixer sa demeure là où le bonheur semble lui sourire : ce fut le nôtre. Ce pays admirable nous rappelait les campagnes de notre patrie; il fut décidé que nous y resterions quelque temps sous la protection du maître de la montagne. Toutefois je jugeai prudent de nous mettre à l'abri de toute inquiétude dans un endroit retiré.

Vers le milieu de la montagne, dans un affais­sement de terrain, était une grotte assez profonde que la verdure revêtait entièrement. Invisible à tous les regards curieux, elle dominait au loin les campagnes. Des arbres chargés de fruits se grou­paient autour d'elle, et une source abondante ré­pandait à son pied une agréable fraîcheur. Je l'adoptai comme la retraite la plus sûre de la mon­tagne : il ne me fallut qu'un jour de travail pour en faire un asile commode. Pour y vivre heureux, il nous manquait un père.

Pourquoi, me direz-vous, ne pas aller frapper tout de suite à la porte du château que vous aviez découvert, au lieu de rester cachés dans une grotte solitaire? La prudence nous le défendait. J'étais persuadé qu'un Assyrien en était le seigneur : n'avais-je pas tout à craindre de lui s'il était bar­bare, inhumain? Seul, j'eusse tout osé; mais un dépôt sacré m'était confié; je craignais de l'exposer à la vue de ceux que je ne pouvais appeler du nom d'amis.

Chaque jour je prenais de nouvelles précau­tions : j'espérais tout du Ciel, d'une occasion fa­vorable qui m'instruirait tôt ou tard. Rarement, nous nous enfoncions dans l'épaisseur du bois. Jamais nous n'osâmes aborder les murs redoutés du château mystérieux. Nul sentier ne se présen­tait à nous pour nous y conduire. Quelquefois nous nous arrêtions pour écouter de loin ; mais tout res­tait silencieux : la voix seule des oiseaux se faisait entendre.

Un jour cependant nous saisîmes quelques gé­missements, mais si faibles, si éloignés, que nous ne pûmes savoir de quel côté ils partaient. Seule­ment une fois encore le feuillage frémit derrière nous, Liana et ma sœur tressaillirent d'effroi comme l'oiseau que poursuit la flèche meurtrière du chasseur; je pâlis, puis, maîtrisant mon émotion profonde, je rassurai Nidda et sa compagne en les reconduisant promptement dans notre refuge.

Tant qu'il fit jour, tant que Nidda craintive me pressa de ses questions, j'affectai de paraître gai; je souris de son effroi, que mon esprit partageait; mais quand vint la nuit, tout mon corps fut dans une grande agitation; mon cœur palpita violem­ment ; mille pensées confuses assaillirent mon âme. Tout fut en désordre chez moi : je souffrais comme la nature à l'approche de l'orage.

Debout à l'entrée de la grotte, appuyé contre son mur de gazon, je prêtais une oreille attentive à tout murmure, à tout souffle du vent, et de l'œil j'interrogeais le ciel, y cherchant vainement dans le Jointain une tempête que je pressentais. Senti­nelle effrayée, je redoutais une surprise ; car seul j'avais compris le bruit du feuillage... seul j'avais rencontré les regards perçants d'un inconnu... Hélas ! j'avais raison de craindre et de veiller toute la nuit.

Au lever de l'aurore je m'éloignai sous un pré­texte plausible, et seul je me dirigeai vers le châ­teau, cause de mes tourments. J'avais enfin résolu d'éclaircir le mystère que jusqu'ici je n'avais osé aborder. Quand, après une heure de marche pé­nible, je découvris à nu le château que je cher­chais, je fus étrangement surpris en voyant devant moi une demeure bâtie avec une élégance admi­rable. Entourée de muraille peu élevées, elle permettait à mes yeux de l'embrasser presque en­tière, et d'errer librement sur les toits ornés de balustres en marbre et chargés de jardins où s'éle­vaient une foule de bosquets. A l'extrémité d'une des ailes du bâtiment se dressait, menaçante, cette haute tour que nous avions aperçue à notre arri­vée. Percée de plusieurs fenêtres étroites et fermées de barres de fer, elle formait un contraste pénible avec le reste du château. Elle semblait une prison au milieu de ce séjour enchanté, et son aspect si­nistre et lugubre empêchait d'admirer les beautés de l'édifice, dont elle rembrunissait l'éclat.

Je me tins à l'écart, vis-à-vis de la porte prin­cipale du château. Elle était fermée ; mais, à tra­vers ces grilles de fer, mes regards plongeaient en liberté dans ses vastes cours. Attentif, comme le chasseur qui attend sa proie, je n'avais qu'une pensée, qu'un désir, qu'une crainte ; j'oubliais tout pour n'envisager qu'un seul objet.

Je voyais paraître et disparaître d'agiles esclaves appartenant à diverses nations, à en juger par la variété de leurs costumes. Quelques-uns étaient armés et veillaient à la sûreté de leur maître, mais ce seigneur, qui devait être si puissant, qui était le seul objet que je désirasse, que je craignisse en même temps, je ne le vis pas ; toujours mon attente fut trompée. Bientôt un bruit soudain me força de m'éloigner. Les portes tournèrent en gémissant sur leurs gonds, et plusieurs esclaves sortirent, pressés d'aller exécuter un ordre qu'ils venaient de recevoir.

Je ne sais, mais en écoutant leur langage, que je ne comprenais pas, je crus entendre prononcer un arrêt contre ma sœur et sa compagne. L'épouvante me saisit, je prends l'alarme et je me précipite à travers la forêt. Je cours sans savoir la route que je dois suivre. Mon trouble augmente, je m'égare et fais de vains efforts pour arriver jusqu'à la grotte... Hélas! le soir était venu quand je retrou­vai mon chemin.

Il était inutile alors de me hâter; aussi ce fut avec lenteur que j'allai vers la grotte. Elle était silencieuse; sur le gazon qui bordait le ruisseau, Nidda n'était point assise en m'attendant, selon sa coutume...; je n'osais entrer. J'étais faible, sans courage; d'une main tremblante j'essuyai la sueur froide qui couvrait mon front. Mais soudain je me ranimai au bruit de quelques plaintes; je m'élançai dans la grotte, et, à la vue de Liana soupirant et versant des larmes, je m'écriai : « Vous êtes seule, Liana!... où est ma sœur? Parlez, je vous en prie... où est-elle? égarée peut-être! Je cours après elle, et je ne reviens pas avant de l'avoir retrouvée... »

Liana ne me répondit pas ; je compris mon mal­heur, et je tombai par terre sans mouvement.

Liana me releva et parvint à me rappeler à la vie. Je lui demandais sans cesse ma sœur, et, ne pouvant me refuser longtemps un récit que j'exi­geais, elle me dit, en me baignant de larmes :

« Désolée de votre longue absence, Nidda vou­lut aller au-devant de vous. Vainement j'entrepris de la détourner de son projet funeste, l'amitié par­lait à son cœur, elle ne m'entendit pas, et, faisant taire par des caresses les reproches que je lui adressais, elle réussit à m'entraîner avec elle. Nous errâmes longtemps au milieu des bois; Nidda s'étant écartée de moi un instant, je l'entendis tout à coup pousser des cris lamentables. Effrayée, je cours à elle; mais, hélas! j'arrivai trop tard. Deux hommes armés s'étaient emparés d'elle, et fuyaient précipitamment. Nidda gémissait comme la brebis enlevée au bercail : elle vous implorait, elle m'im­plorait aussi ; mais mon courage et mon désespoir me furent inutiles. Après avoir suivi pendant un

quart d'heure la trace des ravisseurs de Nidda, je m'arrêtai accablée de fatigue et de douleur. O Zinaïm, pardonnez-moi si je ne suis pas morte de regret, si j'ose paraître coupable à vos yeux : j'ai voulu vous instruire de votre malheur, obtenir ma grâce de vous, pour descendre ensuite avec moins d'amertume au tombeau... »

A ces mots, Liana laissa couler ses larmes avec plus d'abondance. Je l'avais écoutée sans l'inter­rompre, sans pousser un soupir. Mes yeux, vides de larmes, étaient remplis de fureur. La colère gonflait ma poitrine: « Consolez-vous, dis-je à la triste Liana ; vous n'êtes pas coupable. Cessez de gémir; vous reverrez Nidda : les cruels me la rendront bientôt. »

Liana eut confiance en ma promesse ; elle m'as­sura qu'elle m'accompagnerait dans mes recher­ches. Je n'acceptai que ses prières, et, seul, chaque jour, je parcourus la forêt. Ne doutant pas que Nidda n'eût été ravie par les esclaves du châ­teau, je me rendais, au lever du soleil, au pied de l'habitation de la montagne. Là je restais immo­bile, promenant mes regards de fenêtre en fenêtre, dans l'espoir d'y rencontrer ma sœur. Je ne retour­nais à la grotte qu'à l'approche de la nuit, pour consoler Liana, qui de jour en jour devenait plus triste, plus souffrante. Insensiblement elle avait perdu l'espoir de revoir Nidda; ne pouvant vivre sans elle plus longtemps, elle succomba sous le poids de la douleur. Un soir, à mon retour, je reçus ses derniers adieux et son dernier soupir. »

Zinaïm s'arrêta quelques instants pour donner un libre cours à ses larmes. Nidda pleurait aussi. Son frère lui adressa quelques paroles pour la consoler, et reprit ainsi son récit : « Après avoir gémi un jour entier sur le corps de l'infortunée Liana, je creusai une large fosse au milieu de la grotte, où Je déposai les restes de celle qui jusqu'à ce jour nous avait servi de mère...

Dès lors tout mon courage m'abandonna. C'était trop de maux à la fois! Aussi n'essayai-je point de me soustraire à la tristesse qui m'accablait, et de chasser de mon esprit les pensées douloureuses dont il était rempli. Je ne cherchais plus les moyens de délivrer Nidda, je ne songeais qu'à déplorer sa perte. Assis en face de la tour du château, je soupirais et ne voulais faire aucun effort pour sau­ver une captive chérie. Après avoir pleuré tout le jour au même endroit, j'allais verser des larmes nouvelles sur le tombeau de Liana.

Le Ciel eut enfin pitié de mes peines, et un mo­ment de bonheur suffit pour me rendre tout mon courage. Un jour que j'étais assis vis-à-vis de la tour, j'aperçus, à l'une de ses fenêtres, une jeune fille appuyée tristement contre les barreaux de fer. A cette vue, je renais, je respire, je me lève trans­porté; je veux parler, les mots expirent sur mes lèvres. Je ne me trompe pas, c'est bien Nidda que je vois; ce sont ses noirs cheveux que le vent agite. Que ne puis-je m'élancer vers ma sœur! Qui supprimera l'espace qui nous sépare? Oh! que j'obtienne au moins un regard, un signe... Je m'élève sur le plus haut des palmiers qui m'envi­ronnent; je suis en face de Nidda. O joie ! elle m'a reconnu; sa main est tendue vers moi, elle me prie de la délivrer. Je fais entendre quelques mots; mais Nidda se retire soudain pour me faire com­prendre mon imprudence, puis revient bientôt, et jusqu'à la nuit une muette conversation s'établit entre elle et moi.

Le lendemain, je préparai tout ce qui parut nécessaire pour l'exécution du projet que j'avais conçu. Je travaillais sous les yeux de Nidda, et mon ardeur augmentait à chaque instant. Tout était dis­posé lorsque la nuit arriva ; j'attendis que la lune fût au milieu de sa course pour exécuter ensuite mon dessein. Soutenu par une longue branche d'arbre, je m'élevai jusqu'au sommet du mur, dans lequel j'avais pratiqué plusieurs ouvertures assez larges pour que je pusse y placer les pieds. Sans réfléchir un seul instant, je sautai du mur dans le jardin du château. Étourdi de ma chute, je restai quelque temps étendu à terre; puis, me relevant, je me réfugiai derrière un petit bois que j'avais aperçu du haut de la muraille. C'était là que j'avais résolu d'attendre le jour pour examiner de plus près, et sans être vu, les issues de la tour; niais bientôt l'impatience me fit sortir de ma retraite, et sans bruit je m'avançai au pied du fort, dont l'élévation me désespérait. Jugez de mon étonnement quand j'entrevis une lumière dans une des chambres de la tour. J'osai m'appro- cher de la fenêtre, et reculai d'effroi à la vue d'un homme informe, à l'aspect farouche et repous­sant. Il veillait seul dans son noir réduit, et près de lui, sur une table, je remarquai un faisceau de clefs énormes. Sans doute, pensai-je, cet homme est le gardien de cette tour. Par lui je puis obtenir la liberté de Nidda. Son corps est difforme, mais peut-être son âme est belle, sensible, peut-être pourrai-je le fléchir par des larmes et des prières ! Et d'ailleurs que m'importe qu'il me retienne en esclavage! Je serai avec ma sœur, et tous deux nous nous consolerons mutuellement de nos cha­grins.

Cependant j'hésistais encore, je craignais de frap­per à la porte qui était à quelques pas de moi, lorsque la voix du gardien se fit entendre. Ce fut un chant de Jérusalem qu'il commença, et le nom de notre patrie fut plusieurs fois répété par lui.

« C'est un Hebreu ! m'écriai-je. Il regrette son pays; il aura pitié de moi... » Et je frappai à la porte retentissante.

« Que me veut-on à cette heure? murmura le gardien.

— Accordez-moi l'hospitalité, répondis-je.

—  L'hospitalité! C'est bien ici qu'on doit pro­noncer ce mot ! Qui êtes-vous, insensé ?

—  Je suis Hébreu comme vous. Je suis exilé...

—  Exilé... reprit le gardien d'une voix plus douce, et la porte s'ouvrit.

—  Vous vous êtes trompé, mon fils, me dit-il en me faisant asseoir. Vous avez franchi les murs de ce château dans l'espoir d'y trouver un refuge, et vous n'y rencontrerez que l'esclavage. Tenez, voici des vivres, apaisez votre faim; parlez-moi un peu de notre patrie, et fuyez ensuite si vous tenez à votre liberté. »

Je ne mangeai pas, j'étais pressé de faire au gardien la peinture de mes malheurs, afin de l'at­tendrir et de le préparer ainsi à accueillir favora­blement ma demande. Il m'écouta attentivement, bientôt ses yeux se remplirent de larmes; et, quand j'eus terminé mon récit, il me dit, en pressant une de mes mains contre ses lèvres : « Le nom de Jérusalem, que vous avez prononcé tant de fois, a retenti dans mon cœur, car c'est aussi ma patrie. Conduit ici en captivité, je suis resté au service de Nicomor, seigneur de ces lieux. Il m'a confié la garde de cette prison, et je remplis avec fidélité mes tristes devoirs de geôlier. Je ne me plains pas de mon sort, car chaque jour je vois des hommes plus malheureux que moi : ils gémissent dans des cachots lugubres, dont voici les cinquante clefs. — Vous ne les connaissez pas ? lui dis-je.

—  Jamais je ne leur adresse la parole; car, lorsque je leur porte des vivres, le confident de Nicomor m'accompagne. La plupart sont Hébreux comme nous.

—    N'avez-vous pas remarqué une jeune fille?

—  Hélas! oui, La pauvre enfant est réservée au sort le plus affligeant.

—  Oh ! alors, sauvez-la, car elle est ma sœur! »

En prononçant ces mots, je tombai aux pieds du gardien et le suppliai de m'accorder ce bienfait; mais il fut inflexible. « Un pas indiscret, la moindre tentative, me dit-il, m'apporterait la mort. Je vous engage même à fuir, il est temps; car d'un mo­ment à l'autre mon tyran peut paraître.

—  Mais n'avez-vous pas les clefs des cachots de cette tour? Ne pouvez-vous pas aussi prendre la fuite après avoir rendu la liberté aux malheureux qui gémissent ici ?

—  Je ne puis... Avant d'arriver aux captifs, je serais arrêté par une sentinelle attentive, à la­quelle il me faudrait répondre. Elle habite au- dessus de moi. Sans elle, depuis longtemps j'aurais sauvé mes compatriotes. Mais, mon fils, je vous en prie, ne perdez pas de temps; je chercherai à adou­cir le sort de votre sœur ; c'est tout ce que puis faire pour elle et pour vous. »

Il me releva en prononçant ces paroles. Il se disposait à ouvrir la porte du jardin, lorsque sou­dain il s'arrêta stupéfait à la vue d'un homme menaçant, qui sans bruit venait de monter à nous par une porte secrète. A la terreur du gardien succéda la colère; il saisit un arc et étendit une victime à ses pieds : c'était le confident des crimes de Nicomor, la sentinelle que redoutait le gardien de la tour. Il avait surpris tout le secret de la nuit; me regardant comme sa proie, il jouissait d'une cruelle joie, quand la mort l'atteignit.

Justement épouvanté de sa chute , je poussai un cri d'horreur.

« Silence, me dit le gardien. Ne nous perdez pas. Votre ennemi n'est plus ; prenez ces clefs, ce flambeau , et venez avec moi délivrer votre sœur. Les moments sont précieux ; hâtons-nous. »

Il dit, et me présente l'énorme trousseau de clefs. Je pus à peine le porter. Nous arrivons, par un escalier dérobé, à la porte de Nidda, qui, ef­frayée du bruit de nos pas, s'était précipitée à ge­noux. Elle priait avec crainte dans l'attente de la mort, lorsque soudain elle me vit dans ses bras...

0 mon Dieu! quelle joie ne versas-tu pas dans mon cœur en ce moment délicieux ! Qu'elles furent douces les larmes que nous répandîmes en les confondant ! Que nous serions restés longtemps dans les bras l'un de l'autre, si notre libérateur ne nous eût rappelé que les minutes fuyaient rapi­dement !

« Partez, partez, nous répétait-il. La tempête nous menace; évitons-la.

               Hé quoi! lui répondis-je, ne nous accompagnerez-vous pas? Oserez-vous rester en ce

               lieu ?

—  Ne soyez pas inquiets, me dit-il, pour moi le péril est un jeu. Depuis plusieurs années je dor­mais comme un lâche: vous m'avez réveillé ; j'ai fait une bonne action; mais il me reste encore qua­rante cachots à visiter, je sauverai les captifs qu'ils renferment. Adieu, enfants de Jérusalem. Infor­mez-vous du vertueux Elzéar; il habite à quinze lieues d'ici : allez vers lui, il vous accueillera avec bonté. Dans peu je vous reverrai. »

Il nous conduisit hors du château, et rentra en­suite dans la tour. Nous étions sauvés ; nous nous jetâmes à genoux pour remercier le Ciel de notre délivrance. Avant de quitter pour toujours les lieux où nous avions éprouvé tant de malheurs, nous allâmes prier sur le tombeau de Liana, à laquelle nous adressâmes nos derniers adieux en versant d'abondantes larmes.

Nous prîmes ensuite la route que nous avait in­diquée le gardien de la tour ; et ce n'est qu'après trois jours de fatigues et de privations que nous sommes parvenus en ces lieux. Soyez béni, vous qui nous avez donné l'hospitalité ! Puisse le Sei­gneur vous rendre tout le bien que vous faites à de malheureux exilés! Puisse-t-il aussi récom­penser le gardien de la tour auquel nous sommes redevables de notre salut ! Mais, hélas ! je crains qu'il n'ait échoué dans son projet, et qu'il n'ait été surpris au moment où il délivrait les autres captifs.         

—  Espérons jusqu'à demain, dit Elzéar. Son­geons maintenant au repos; car vous devez être fatigués de votre longue course. Si ce séjour vous plaît, vous l'habiterez aussi autant que vous le dé­sirerez, au sein d'une tranquillité parfaite.

—  Vénérable Elzéar, ma sœur profitera de vos offres généreuses; quant à moi, je vous quitterai après demain, au lever de l'aurore, pour aller m'informer du sort de mon père.

—  Vos recherches seraient vaines, et vous ne nous quitterez pas. Avant un mois vous aurez des nouvelles de votre père, et par mes soins vous serez bientôt réunis. Mais prions le Seigneur de nous venir en aide, c'est lui qui déjoue les projets des hommes, ou qui les fait réussir. »

Elzéar, Zinaïm et les jeunes filles prièrent avec ferveur, puis allèrent chercher un doux repos dans les bras du sommeil.

Le lendemain, avant l'aurore, ils furent réveil­lés par un grand bruit venu du dehors. Des voya­geurs s'étaient arrêtés à la porte d'Elzéar; on ouvrit par les ordres de ce vieillard généreux, qui leur fit servir tout ce dont ils avaient besoin. Il ap­prit bientôt qu'ils étaient les captifs renfermés dans la tour du seigneur Nicomor, et mis ensuite en li­berté par le gardien à qui Zinaïm était redevable du salut de sa sœur. Ils étaient de nations différentes; parmi eux il n'y avait qu'un Hébreu, au noble maintien, au regard triste et soucieux. Elzéar l'interrogea sur ses infortunes, et il répon­dit : « Je faisais partie des Hébreux qui furent traînés en esclavage après la ruine de Jérusalem. J'essayai de soustraire mes compagnons aux maux qui les accablaient; je formai dans ce dessein un vaste complot, mais il ne put réussir; je fus aban­donné par un grand nombre de mes amis au moment de l'exécution; j'osai néanmoins me ré­volter contre nos tyrans, et, soutenu par quelques hommes courageux, je luttai plusieurs heures avec eux. Le prix du combat fut la liberté. Je m'échap­pai des liens de l'esclavage; mais j'avais un bien précieux à recouvrer: j'avais perdu mes enfants, mon Zinaïm et ma Nidda, confiés à la tendresse d'une femme vertueuse, nommée Liana. Je profitai de ma liberté pour aller à leur recherche ; j'errai longtemps dans les bois, dans les plaines, mais sans les rencontrer. J'eus le malheur de tomber entre les mains des serviteurs du cruel Nicomor. Je ne sais quel sort m'était réservé; résigné à la volonté de mon Créateur, j'attendais patiemment qu'il disposât de mes jours, quand une nuit le gar­dien de la tour où j'étais renfermé vint m'ouvrir la porte de ma prison, en me disant : « Vous êtes libre. »

« Je descendis avec lui dans le jardin, où je me trouvai au milieu d'une foule de captifs devenus libres. Nous quittâmes sans tarder lé château de Nicomor, sous la conduite de notre libérateur. Nous marchâmes toute la nuit avec ardeur. Quel­ques-uns d'entre nous tombèrent malades. Alors, ne voulant point fatiguer les femmes qui nous accompagnaient, nous ralentîmes nos pas pendant le jour; nous fûmes obligés aussi de prendre de longs détours pour éviter de rentrer sous la puis­sance de Nicomor, qui ne pouvait manquer d'en­voyer ses gens à notre poursuite. Nous fûmes assez heureux cependant pour ne pas être inquiétés dans notre route. Nous resterons peu de temps ici ; car nous craignons toujours notre ennemi. Mes com­pagnons retourneront dans leur patrie, moi j'irai de nouveau à la recherche de mes enfants chéris.

—          Vous n'avez rien à craindre du seigneur Ni­comor, reprit Elzéar, il n'osera vous poursuivre jusqu'en ces lieux, car il sait qu'il est coupable, et que je suis plus puissant que lui. Ceux de vos com­pagnons qui voudront revoir leur patrie partiront librement; je ferai en sorte d'adoucir les fatigues de leur voyage, je saurai les protéger jusqu'aux frontières. Quant à vous, je vous retiens en ces lieux, où vous attendent Zinaïm et Nidda.

—       Zinaïm! Nidda!

—          Suivez-moi, vous allez les surprendre dans leur sommeil.

-— Dieu soit loué ! » s'écria le père de Zinaïm en revoyant ses enfants endormis.

Et il tomba la face contre terre, remerciant le Seigneur de ses bienfaits. Il se releva ensuite pour courir à son fils et à sa fille, qui s'étaient éveillés en poussant des cris de joie, en prodiguant à leur père les noms les plus doux.

Cependant EIzéar était revenu auprès des autres voyageurs, qu'il encourageait. L'ancien gardien de la tour de Nicomor, appelé Zéan, fut l'objet de ses plus tendres soins ; il résolut de le retenir dans sa maison, et Zéan y consentit volontiers. Tous les étrangers le quittèrent successivement pour retour­ner dans leur pays, il ne resta auprès de lui que le père de Zinaïm. Tant que dura l'exil des Hé­breux, il n'abandonna pas la retraite offerte si généreusement à lui et à ses enfants; mais quand le Seigneur apaisé eut rouvert à son peuple les portes de Jérusalem, il quitta, non sans regret, le vénérable EIzéar. Ils promirent de se revoir un jour, et ce jour vint bientôt.

« Ma chère Eïla, dit un jour EIzéar à sa fille, l'ennui s'est emparé de moi ; abandonnerais-tu ces lieux sans regret ?

—  Bien loin de m'en éloigner avec regret, je les quitterais avec joie ; car ils ne sont pas ma patrie.

—  Je le sens aussi, mon enfant, et je ne vou­drais pas y mourir, au milieu des ennemis du Sei­gneur. Nous partirons donc bientôt pour Jérusalem, où nous attendent nos amis, là nous retrouverons nos frères, notre culte, notre temple et nos prêtres, et tous les désirs de notre cœur seront satis­faits. »

Quelques mois après ce court entretien, Elzéar entrait dans la maison du père de Zinaïm, qu'il ne quitta plus. Les deux familles n'en firent plus qu'une; Eïla et Nidda devinrent sœurs, et Zinaïm l'époux d'Eïla. Tous vécurent au sein du bonheur et de la paix, observant avec zèle toutes les lois du Seigneur. Zéan, l'ancien serviteur de Nicomor, ne se sépara plus de ceux qu'il avait délivrés de l'esclavage, et sa longue vieillesse fut heureuse et honorée de tout Jérusalem.

 

MADAME DE NANTEUIL.

Cette histoire offre un bel exemple d'amour filial et surtout d'amour fraternel. Je suis sûre qu'Ernest et Georges se dévoueraient, ainsi que Zinaïm, pour leur sœur, si le Seigneur permettait qu'elle se trou­vât dans le danger.

GEORGES.

C'est un devoir que nous remplirions avec zèle. Anna sait combien nous l'aimons; elle n'a qu'à former un souhait, nous nous efforçons de le rem­plir au plus tôt : que serait-ce si elle recourait à nous dans le péril! nous braverions tout pour la sauver.

ERNEST.

Anna pourra toujours compter sur notre entier dévouement; mais je ne la dispenserai pas de nous conter quand elle aura promis un récit.

ANNA.

Il ne s'agit pas de conter en ce moment; tu es un grand méchant, Ernest.

MADAME DE NANTEUIL.

Vous fâcheriez-vous, mes enfants?

ANNA.

Nous! bonne mère, pas le moins du monde.Te­nez, je vais embrasser Ernest de tout mon cœur; mais qu'il soit discret. »

 

DIXIÈME SOIRÉE

 

Robert ou le petit fugitif.

Anna crut qu'on avait oublié le récit qu'elle avait promis à la soirée précédente, et elle dit à M. Lecointe :

« Votre histoire de Zinaïm et de Nidda était bien touchante, monsieur le curé; vous devez en avoir de semblables à raconter, et vous êtes trop bon pour nous les refuser.

M. LECOINTE.

Je m'empresserai toujours de vous accorder tout ce qui pourra vous faire plaisir; mais je veux auparavant que chacun de vous remplisse sa pro­messe.

ERNEST.

Anna affecte de manquer de mémoire aujour­d'hui. Elle feint de ne plus se souvenir du petit conte qu'elle s'est engagée à nous fournir.

ANNA.

J'avoue que j'ai promis ; mais je Vous engage à me rendre ma parole, car vous n'avez rien de bon

à gagner en ne me faisant point de grâce. Que puis-je vous dire? de pauvres petites choses qui ne vous amuseront pas beaucoup. N'est-ce pas vrai, chère maman ?

MADAME DE NANTEUIL.

Peu nous importe. Exécute-toi, et nous serons contents.

ANNA.

Mon cher papa, seriez-vous donc de l'avis de ma mère?

M. DE NANTEUIL.

Tu ne dois pas en douter. Un engagement est sacré.

ERNEST.

Très-bien : il n'y a plus à reculer, Anna. Nous sommes tout oreilles, nous attendons avec impa­tience que tu commences ton récit.

ANNA.

J'en suis fâchée pour vous, et surtout pour toi, mon cher Ernest ; car mon petit conte rappellera une de tes plus célèbres équipées. Tu te souviens encore du voyage que tu as entrepris à l'âge de douze ans?

ERNEST.

Je me le rappellerai toujours. Me croyant, un matin, le plus instruit de tous les enfants de mon âge, je résolus de voir le monde. Le travail, l'étude et les reproches me déplaisaient fort ; je voulus m'y soustraire en quittant le toit paternel, où, après deux jours cruels d'absence, je rentrai plus hon­teux qu'un renard qu'une poule aurait pris. Tu ne pouvais choisir un meilleur sujet.

 

ANNA.

Je n'ai pas l'intention de te faire grand'peine, mon cher Ernest ; mais enfin je ne suis pas fâchée de t'apprendre à ne plus insister pour que je ra­conte ces histoires.

 

ERNEST.

Parle toujours, je prendrai ma revanche un autre jour.

ANNA.

Et je serai ce jour-là ton auditeur le plus atten­tif. Mais c'est assez de ce long préambule, que M. Lecointe appellerait du bavardage ; je com­mence le récit de mon pauvre petit conte.

Le petit Robert n'avait que douze ans, et ce­pendant il se croyait l'égal des hommes de vingt- cinq ans. Il était fier et ambitieux. Il se croyait appelé à de grandes choses, et pourtant il n'était point instruit, tant s'en fallait.

Le maître d'école de son village lui dit un jour : « Vous m'étonnez, Robert ; depuis que je montre à lire et à écrire, je n'ai pas rencontré d'enfant aussi présomptueux que vous. Que prétendez-vous faire en ce monde, mon bon petit monsieur ? Vous ignorez tout, et vous avez la prétention de devenir quelque chose. Vous voulez commander, et vous ne savez pas obéir. Croyez-moi, Robert, travaillez beaucoup si vous voulez faire votre chemin, et, avant de rêver grandeurs et richesses, commencez par apprendre à lire couramment et à écrire lisi­blement. »

Cette petite leçon ne plut pas à Robert, qui se fâcha tout rouge, parce qu'on avait blessé son amour-propre en lui disant la vérité.

« Je n'irai pas à l'école, murmura-t-il, et mon maître sera bien puni. » Vous voyez comment rai­sonnait Robert; il n'agissait pas mieux. Au sortir de la classe, il assembla autour de lui ceux de ses camarades qui ne valaient pas mieux que lui, et il leur parla en ces termes :

« Mes amis, je suis d'avis que nous abandon­nions notre maître d'école, qui chaque jour nous accable de reproches et de punitions. Vraiment, au lieu de nous ennuyer sur nos bancs, nous ferions beaucoup mieux d'aller nous promener au loin. On assure que le monde est bien beau et bien grand ; allons en visiter une partie, et à notre retour nous serons plus instruits que tous les savants de notre village. Je me charge de vous conduire dans un pays admirable où nous jouerons tout le jour à la balle, à la toupie et à colin-mail­lard, où nous pourrons enfin manger, boire et dormir sans travailler. Cela vous sourit-il?

— Beaucoup ! s'écrièrent à la fois les écoliers paresseux.

— En ce cas, partons tout de suite. Nous ven­drons nos livres chemin faisant ; c'est le moyen d'avoir quelque argent pour les premiers besoins de la route.

Une petite troupe se forma, les jeunes villageois Jacques, Philippe et Jean en furent les chefs; Ro­bert se mit à la tête, et sortit gaiement du hameau. Tout alla bien pendant deux à trois heures; mais quand la fatigue et l'appétit se firent sentir, les voyageurs changèrent de résolution.

« Il fait beau temps, dit l'un d'eux; mais cela ne nous donne pas à manger. Personne n'a voulu de nos livres. Où aurons-nous de l'argent?

 

ROBERT.

Ne soyons pas inquiets, prenons courage.

JACQUES.

Auparavant, nous ne ferions pas mal de prendre un peu de nourriture.

JEAN.

Quand on est aussi malin que toi, Robert, on n'est pas en peine d'apaiser la faim de ceux qu'on entraîne après soi.

PHILIPPE.

Sommes-nous loin de ton pays enchanté? Je crois qu'il n'existe que dans ta cervelle d'ambitieux.

ROBERT.

Mes amis, vous avez tort de vous moquer de moi. Je me fais fort de vous contenter dans une

demi-heure, lorsque nous ne serons plus sur les terres de notre commune.

Les petits villageois ajoutèrent foi à ces paroles, et se remirent en marche. Au bout d'une demi- heure, ils s'arrêterent de nouveau pour demander du pain à leur chef.

« Prenez des fruits sur les arbres que voici, leur répondit-il.

 

PHILIPPE.

Tu veux que nous devenions voleurs ?

ROBERT.

Mais ces terrains appartiennent à tout le monde, puisqu'ils n'appartiennent plus à notre village.

JACQUES.

Voilà un homme bien instruit ! Il faut que je t'apprenne, mon pauvre Robert, que chaque champ a son maître. Si tu en doutes, fais-moi le plaisir de pénétrer dans ce clos, tu verras comme tu seras accueilli par ce garde champêtre qui paraît nous voir d'un mauvais œil.

JEAN.

Allons, mes amis, ne restons pas avec Robert, qui est un menteur. Retournons chez nos parents. »

Cet avis fut adopté à l'unanimité, et la troupe enfantine reprit légèrement la route de son village. Robert aurait bien voulu suivre à son tour ses com­pagnons ; mais l'amour-propre l'en empêcha. On se moquera de moi, pensa-t-il, et je deviendrai la fable de tout le pays. Il se trouva fort embar­rassé. Devait-il aller à droite ou à gauche? Il re­garda longtemps de côté et d'autre, puis marcha droit devant lui, mais d'un pas lent et irrésolu.

Il espérait parvenir bientôt dans un lieu où il pourrait s'arrêter pour manger; mais, malheu­reusement il rencontra plus de buissons que de chaumières sur son chemin. La nuit vint, et il eut peur ; car il n'était point brave. Il s'avança donc doucement de crainte d'éveiller les loups et les voleurs qui n'existaient que dans son imagina­tion ; puis tout à coup il fit halte; il avait entendu du bruit. Je suis perdu, pensa-t-il... Il écouta attentivement, et ne tarda pas à reconnaître le tic tac d'un moulin. Cela lui rendit ses forces et sa hardiesse, et en peu de temps il parvint à la porte du meunier. Après avoir fait une pause, il frappa modestement.

« Entrez, et soyez le bienvenu, » lui cria-t-on de l'intérieur.

Il ouvrit et très-humblement salua la famille du meunier, qui prenait le repas du soir.

« Que veux-tu? lui dit le maître de la maison.

—  J'ai faim, répondit Robert, et je voudrais bien gagner ma vie en travaillant.

—  Assieds-toi ici, et soupe avec nous, repartit le meunier. Demain nous te mettrons aux prises avec l'ouvrage.

Robert ne se fit pas répéter l'invitation ; il s'assit, et contenta pleinement son appétit dévorant. La femme du meunier l'en félicita beaucoup, et l'envoya ensuite se coucher dans un bon lit.

Le lendemain, on le réveilla de grand matin, ce qui lui déplut fort. Le surlendemain, on le fit lever encore de meilleure heure, car le travail pressait; il en fut de même les jours suivants. Cela lui donna de l'humeur.

« Vraiment, s'écria-t-il, on dirait que je suis un esclave! C'était bien la peine d'abandonner la maison paternelle pour quitter chaque jour le lit avant l'aurore, et pour travailler sans relâche jus­qu'au soir. Je vais chercher fortune ailleurs. »

Cette résolution prise, Robert attendit le mo­ment favorable pour disparaître. Un beau matin il déjeuna copieusement, sortit ensuite pour faire une commission, et ne parut plus au moulin. Il alla longtemps devant lui. Après deux petites heures de marche, il rencontra un jardinier qui l'interpella ainsi :

« Mon enfant, où vas-tu donc si vite?

ROBERT.

Je cours après mille choses que je voudrais con­naître.

LE JARDINIER.

Tu es donc bien curieux?

ROBERT.

Passablement.

 

LE JARDINIER.                     

Mais enfin quel est le but de ton voyage?

ROBERT.

Je me promène cherchant fortune.

LE JARDINIER.

A ton âge, la fortune est difficile à rencontrer : on a les jambes trop petites pour arriver jusqu'à elle. Tu es donc ambitieux.

ROBERT.

Mais oui, Monsieur.

LE JARDINIER.

Voilà qui est plaisant. De quel pays es-tu?

ROBERT.

Je n'en sais rien. J'étais si petit lorsque je l'ai quitté !

LE JARDINIER,

Sans doute tu n'as plus ni père ni mère?

ROBERT.

Hélas! vous l'avez dit. Mon père est mort dans une grande bataille, et m'a mère l'a bientôt suivi dans le tombeau.

LE JARDINIER.

Tu es alors bien à plaindre. J'ai pitié de toi ; si tu veux travailler, je te reçois dans ma maison. Voici quelles seront tes occupations habituelles : tu arracheras les mauvaises herbes de mon jardin, et trois fois par semaine tu porteras des fruits à la ville, qui est à deux lieues d'ici. Pour prix de ta peine, tu auras chez moi bon repas, bon lit, petits soins et grande amitié.

 

ROBERT

Vous êtes bien honnête ; mais je ne puis accepter votre proposition : on m'a parlé hier d'un excellent emploi, qui est vacant; je veux savoir s'il ne me conviendra pas.

LE JARDINIER.

Tu mens, petit garçon ; ta fausseté paraît sur ton visage. Cependant je ne retirerai pas mes offres : va chercher une place; si tu n'en trouves pas, et si la faim te tourmente, reviens ici, et je t'accueillerai de bon cœur.

Le jardinier rentra dans son jardin en fredon­nant un air favori, et notre voyageur, que le tra­vail épouvantait, s'éloigna en répétant : « Je ne veux pas devenir esclave une seconde fois. Je n'ai besoin de rien. Marchons... »

Robert parlait ainsi parce qu'il n'avait pas faim. Il changea de manière de voir quand l'appétit fut revenu : il comprit que, pour le satisfaire, il fal­lait au plus tôt profiter de la bienveillance du jar­dinier : aussi revint-il sur ses pas avec la vitesse d'un cheval à jeun que l'odeur du foin attire à l'écurie.

Le jardinier ne lui adressa aucun reproche. Il lui donna sur-le-champ à manger, et lui montra ensuite ce qu'il avait à faire.

Robert s'acquitta assez bien de son travail, qui n'était ni trop difficile ni trop fatigant; et il n'eut point à s'en repentir, car son patron lui donna deux gros sous pour l'encourager.

Le lendemain il partit pour la ville, chassant devant lui un âne chargé de fruits destinés à un marchand de comestibles. Quand il se vit seul dans la campagne, il fit cette réflexion : J'aime beaucoup les fruits, j'en ai une grande quantité en ma possession: n'en goûterai-je pas quelques-uns? On n'y verra rien, et l'âne, mon compagnon, ne me trahira pas, j'en suis bien sûr.

Robert ouvrit les paniers, et s'empara des plus belles pommes et des plus belles poires. L'appétit vient en mangeant, dit le proverbe, et le proverbe ne ment pas. Robert revint à la charge et prit de nouveaux fruits. Le vol ne fut pas connu. Cela le rendit plus audacieux à son second voyage. Mais toute faute se découvre, et tôt ou tard la punition arrive. Elle ne se fit pas attendre pour notre petit voleur.

La personne de la ville à qui les fruits avaient été remis s'aperçut bientôt qu'on la trompait dans l'en­voi des fruits. Elle s'en plaignit au jardinier, qui résolut de surprendre le coupable sur le fait.

Un matin, il suivit Robert cheminant tranquille­ment vers la ville à côté de son âne. Le petit con­ducteur n'eut garde de toucher à rien tant qu'il fut sur les domaines de son maître; mais lorsque, après dix minutes de marche, il se crut à l'abri de toute surprise, il arrêta son laborieux compagnon, s'empara, selon sa coutume, des plus beaux fruits renfermés dans les paniers, et s'assit sans façon sur la verdure pour les manger à son aise.

Il se tirait fort bien de son repas peu coûteux, quand le jardinier se montra tout à coup, un fouet à la main, la menace à la bouche.

« Ah! ah! petit coquin! s'écria-t-il, c'est ainsi que tu me voles! Attends, attends, je vais l'ap­prendre à respecter le bien d'autrui.

—   Grâce, grâce!... répéta Robert effrayé.

—  Non, point de grâce!... » Et le petit voleur reçut une assez dure correction.

Maintenant tu peux continuer ta route, reprit le jardinier après avoir puni le coupable. Mais garde- toi de me tromper une autre fois...

—  Je ne veux plus vous servir, répliqua Robert mécontent.

—  Comme tu voudras, on ne regrette jamais un mauvais sujet de ton espèce.

A ces mots, le jardinier saisit son âne par la bride et s'éloigna.

Bon voyage! lui cria Robert. Vous ne me re­grettez pas, je ne vous regrette pas non plus. Et le petit mutin rabattit sa casquette sur l'oreille, et partit d'un air décidé.

Il avait appris, dans son premier voyage à la ville, que la mer n'était qu'à trois lieues de là; il

voulut la voir. Quand, après bien des fatigues, il fut arrivé sur le bord de l'eau, sa surprise fut extrême.

« Oh ! oh ! que c'est une belle chose que la mer! s'écria-t-il. C'est plus grand que le ruisseau de notre village. Que ce doit être amusant de se promener sur cette rivière sans fin ! Qu'est-ce que j'aperçois là-bas? Ce sont des nacelles au milieu desquelles on a planté des arbres d'une hauteur prodigieuse. Que c'est beau! que c'est beau!

Et Robert s'assit pour contempler la mer et les vaisseaux. Tandis qu'il admirait le magnifique spectacle qui se déroulait à ses yeux, vint à passer un vieillard qui lui dit : « Bonjour, mon ami ; que fais-tu là?

ROBERT.

Je regarde cette rivière qu'on appelle la mer, et ces grandes nacelles, plus élevées que notre clo­cher.

LE VIEILLARD.

Ces nacelles portent le nom de vaisseaux.

ROBERT.

Où vont-ils donc ces vaisseaux?

LE VIEILLARD.

Dans des pays très-éloignés, en Amérique par exemple.

ROBERT.

J'ai entendu parler de l'Amérique, de cette fameuse contrée où l'on n'a qu'à se baisser pour prendre de l'or.

LE VIEILLARD.

Ce sont des fous qui croient cela. L'Amérique est sans doute un continent fort riche ; mais tous ceux qui s'y rendent sont loin d'y faire fortune : un grand nombre d'entre eux en reviennent malheu­reux, quand toutefois la mort ne les surprend pas en route. Si j'ai un avis à donner à la jeunesse, c'est de ne jamais se laisser tenter par l'appât d'un gain trop facile. Je lui conseille d'être modérée dans ses désirs, et de ne pas toujours s'obstiner à aller chercher le bien-être loin de sa patrie. Tout pays est riche quand on sait en remuer le sol ; le travail est une mine féconde que tout le monde peut exploiter, et d'où l'on retire, avec le temps et avec la patience, des trésors inépuisables.

Après cette petite leçon, le vieillard poursuivit son chemin.

Cet homme ne sait ce qu'il dit, s'écria Robert, qui ne goûtait pas les conseils qu'on venait de lui donner. Il prétend que le travail est une mine fé­conde en trésors, et cependant, moi qui ai déjà beaucoup travaillé, qu'ai-je obtenu de si précieux? J'ai gagné deux gros sous et des coups de fouet chez un jardinier, et ma nourriture chez un meu­nier, voilà tout. Je ne crois pas que ce soit un tré­sor... Je ne ferai donc peut-être pas si mal d'aller en Amérique, car je persiste à dire que cette contrée est semée de diamants et de pièces de cent sous. M. Varet, le maire de notre village, n'est devenu si riche que depuis qu'il a voyagé sur mer. Allons, c'est une chose résolue, je partirai ; et, lorsque je reparaîtrai dans mon pays, mes poches seront pleines d'argent, j'aurai à mes ordres une voiture et des domestiques, chacun se découvrira respectueusement sur mon passage, et l'on dira de moi : « Qu'il est heureux, Robert! que son sort est digne d'envie ! » En me voyant revenir avec tant de richesses, mes parents me pardonneront facilement de les avoir quittés... »

Robert se leva et s'approcha du port. Il écouta attentivement tout ce qui se disait autour de lui, et bientôt il apprit qu'un vaisseau allait faire voile pour l'Amérique. Il vit ce vaisseau, et réussit, je ne sais trop comment, à y pénétrer sans avoir été aperçu. Il se cacha derrière plusieurs caisses rem­plies de marchandises, et attendit l'instant du dé­part. Il n'attendit pas longtemps; car une heure après le vaisseau sortit majestueusement du port et fit voile pour l'Amérique.

Robert était dans l'enchantement; mais sa joie fut de courte durée. Un mousse l'ayant découvert, il fut contraint de se montrer. Sa vue excita un rire universel.

« Que veut ce joli petit villageois? s'écrièrent en même temps mousses et matelots. Sans doute Monsieur est marchand de toupies, qu'il va vendre aux petits Américains pour acheter ensuite des bonbons... »

Robert, humilié, baissa la tête et ne répondit mot. Il espéra qu'on aurait pitié de lui, qu'on le laisserait sur le navire : il se trompa. Le capitaine survint, et s'écria menaçant: « Ai-je besoin dans mon vaisseau d'un semblable marmot ? Il ne nous faudrait qu'une dizaine de rats de cette espèce pour mettre le bâtiment à la famine; car ils sont doués d'une grande paresse et d'un vaste appétit. Vite la chaloupe, et qu'on aille me déposer à terre ce vagabond. »

Cet ordre fut promptement exécuté. Je vous laisse à penser si notre marin faisait triste figure. Toutes ses espérances s'étaient évanouies; il ne lui restait plus qu'une faim dévorante. Heureuse­ment un pêcheur eut compassion de son sort, et voulut bien le régaler d'une friture. Il n'en fallut pas davantage pour consoler Robert et lui rendre toute sa hardiesse. Il raconta ce qui venait de lui arriver avec assez d'art, et le pêcheur hospitalier lui dit: « Tu me parais aimer beaucoup notre mer superbe, sois mon compagnon. » Cette proposi­tion fut acceptée sur-le-champ avec la joie la plus vive. Robert devint pêcheur dans le seul but de manger chaque jour des poissons, dont il était très-gourmand. Il en mangea plus qu'il n'en dé­sirait. Quand il en fut rassasié, il annonça à son bienfaiteur que la mer était contraire à sa santé. Le pêcheur voulut bien le croire et lui rendre encore un service. « J'ai, lui dit-il, un ami qui est fermier à une lieue d'ici. Va le trouver de ma part ; il t'occu­pera volontiers, si tu es bon à quelque chose. »

Robert se rendit chez le fermier, qui le reçut gaiement et sans façon: « Que sais-tu faire? lui demanda-t-il. »

ROBERT.

Mille et mille choses. J'ai voyagé sur mer très- longtemps; vous concevez que je ne suis pas un ignorant.

LE FERMIER.

On peut voyager beaucoup, et n'être pas plus sa­vant pour cela. Et d'abord lis-tu très-couramment?

ROBERT.

Je n'ose m'en flatter.

LE FERMIER.

Oh ! oh ! à ton âge ne pas savoir lire parfaite­ment, c'est honteux ! mieux valait écouter les leçons du maître d'école que tant courir sans profit.

ROBERT.

Je ne sache pas qu'il faille lire très-couramment pour gagner sa vie.

LE FERMIER.

Je vais te prouver le contraire. Que feras-tu chez moi si tu n'es pas capable de lire facilement? Tu n'es pas en état de conduire la charrue, de remuer utilement la bêche dans mon jardin, et de

manier le fléau dans mes granges. Tu ne peux me servir que de messager ; mais il faut savoir lire pour bien s'acquitter de cet emploi, car je ne veux pas qu'on porte à Pierre le serrurier la lettre adressée à mon meunier François. Je ne demande pas mieux que de t'obliger, et pour le moment je ne vois rien de plus convenable à t'offrir qu'une place de vacher ou de dindonnier.

ROBERT.

Moi, vacher! dindonnier ! J'aime mieux mille fois retourner dans mon village.

LE FERMIER.

Retourne à ton village. Mais partout tu ne seras jamais mieux placé qu'à la tête d'une troupe de dindons ; car tu es le roi des ignorants.

Robert ne voulut pas en attendre davantage ; il battit en retraite précipitamment.

Que je suis malheureux ! s'écria-t-il en s'asseyant à l'entrée d'un bois au bord de la route ; rien ne me réussit. De tous côtés je reçois les plus cruelles humiliations. Hélas! je commence à voir qu'il faut être plus instruit que je ne le suis pour voyager par le monde et prospérer... »

Robert à ces mots s'abandonna aux pleurs et aux gémissements. Un petit Savoyard entendit ses plaintes, et vint lui adresser ces paroles :

« Pourquoi pleurez-vous, mon jeune Monsieur? Est-ce que quelqu'un vous a frappé ou vous a enlevé votre gagne-pain?

ROBERT.

Non vraiment, je m'ennuie.

LE PETIT SAVOYARD.

Si vous étiez à ma place, vous n'auriez pas le temps de vous ennuyer. Je travaille tout le jour pour amasser quelques sous. Aujourd'hui je ra­mone, demain je chanterai, je ferai danser ma marmotte. Quand j'aurai ainsi parcouru le beau pays de France pendant plusieurs années, j'irai revoir ma bonne mère qui m'attend dans sa pauvre chaumière de la Savoie. Elle sera bien heureuse de me serrer dans ses bras ; mais je serai plus heu­reux qu'elle en déposant entre ses mains un peu d'argent destiné à soulager ses vieux jours. Avez-vous encore une mère, mon petit Monsieur?

ROBERT.

J'ai toujours, grâce à Dieu, mon père et ma mère.

LE PETIT SAVOYARD.

Et ils vous ont chargé sans doute de gagner quelques écus pour les aider à élever vos petits frères et sœurs?

ROBERT.

Ils n'ont pas besoin que je travaille pour eux ; car ils ne sont pas pauvres.

LE PETIT SAVOYARD.

Tant mieux; je vois alors que c'est de votre plein gré, par indocilité, que vous avez quitté le

toit paternel. Oh ! que je vous plains d'avoir agi de la sorte ! Si ma bonne mère était à l'abri du besoin, je ne m'en séparerais pas. Dieu ne bénit pas les enfants qui abandonnent, comme vous l'avez fait, la maison de leurs parents. Croyez-moi, mon cher petit Monsieur, on n'est jamais mieux qu'au­près de son père et de sa mère ; l'expérience vous l'a peut-être déjà prouvé. Retournez à votre village au plus tôt, et soyez plus raisonnable à l'avenir. Adieu, et suivez mon conseil.

Robert fut ébranlé. La douce voix du jeune Sa­voyard pénétra jusqu'à son cœur; il eut regret de sa conduite. Il se préparait à partir pour rejoindre sa famille, quand il fut accosté par un homme de police qui lui demanda comment il se nommait. Il répondit en tremblant : « Je m'appelle Robert.

— Robert! reprit l'homme de police d'un ton joyeux, c'est bien le nom du mauvais sujet que je cherche de tous côtés depuis un mois environ. D'ailleurs tu trembles, cela me suffit; car je te juge coupable. Suis-moi.

Robert n'avait nulle envie de résister. Il suivit l'homme de police, qui le reconduisit à sa mère. Rentré sous le toit paternel, notre voyageur eut une punition très-rigoureuse à subir. Mais, di­sons-le tout de suite, ce fut la dernière qu'il reçut. Devenu sage par sa propre expérience, il sut répa­rer le temps perdu. Dégoûté des voyages, il ne fit plus que celui de l'église et de l'école, et il s'en trouva bien. Il s'instruisit rapidement, surpassa tous ses condisciples, et s'acquit l'amitié et l'estime de toutes les personnes qui le connaissaient.

Messieurs et Dames, ajouta Anna en se levant, mon petit conte est fini; j'ai l'honneur de vous sa­luer et de vous remercier de l'attention soutenue avec laquelle vous avez bien voulu m'écouter.

M. LECOINTE.

C'est plutôt nous, mon enfant, qui devrions vous remercier des jolies choses que vous nous avez dites. Vraiment vous avez eu tort de vous faire prier un peu pour parler : quand on raconte ainsi, on est toujours sûr d'être écouté avec plaisir. D'ail­leurs votre conte renferme une morale excellente dont peuvent profiter les petits et les grands. Sou­vent la vanité, l'amour d'une folle indépendance, nous poussent de ville en ville, de projets en pro­jets, de chute en chute. Nous croyons savoir beau­coup et emporter d'assaut les positions les plus difficiles, et nous nous lançons à corps perdu dans une carrière qui n'était pas ouverte pour nous. Il faut avoir appris et étudié longtemps avant de son­ger à parvenir, et connaître parfaitement l'obéis­sance avant de prétendre commander. Il serait facile de tirer du conte de Mellena les plus utiles enseignements; mais je m'arrête : Ernest a quelque chose à nous dire.

ERNEST.

J'attendais sans impatience, monsieur le curé ; ce que j'ai à dire n'est pas, à beaucoup près, aussi intéressant que les réflexions que vous venez de faire. Dans le petit Robert je me suis reconnu plus d'une fois ; mais il y a beaucoup à redire. Mes aven­tures n'étaient pas les mêmes, et je ne sais si l'a­vantage est de mon côté. Premièrement, Robert part en compagnie, moi, je partis seul avec un livre sous le bras, et, disons-le tout de suite, il me fut tout à fait inutile ; je ne pus le vendre. Robert rencontra successivement un meunier, un jardinier et un pêcheur qui furent pour lui pleins de bonté ; je n'eus pas ce bonheur, j'eus pour ressource un tonnelier et un cordonnier, et je ne l'oublierai ja­mais , grâce à leur manière d'agir à mon égard. Le premier me fit travailler à ses tonneaux pen­dant une demi-journée, et, sous prétexte que j'étais un paresseux, il me renvoya précisément à l'heure du dîner, heure bien précieuse pour moi, et que j'attendais avec une impatience extrême. Le pro­cédé était un peu dur; mais que dire? que faire? Le tonnelier avait cinq pieds six pouces ; moi j'avais... je n'ose le dire... Il fallut donc me taire et aller chercher à dîner plus loin. Hélas! on fit partout la sourde oreille , et mes prières ne furent point entendues; on refusa mes services, et je fus contraint de me passer de dîner, puis de souper, puis enfin de lit pour dormir. Je passai la nuit dans les champs. Au lever de l'aurore j'étais debout. Ma mauvaise étoile me conduisit directement chez un cordonnier. C'était un Allemand. Il m'entendait peu; mais, à ma mine pâle et allongée, il comprit que j'avais une faim dévorante. Il eut la bonté de me donner un plat de pommes de terre et un gros morceau de pain noir, que je fis disparaître en un clin d'oeil. Cela me ranima, et je songeai à voyager au loin. Mais, au moment de saluer mon hôte et de partir, je fus pris par le collet et placé sans façon sur un tabouret recouvert de cuir.

« Mon petit ami, me dit le cordonnier en mau­vais français, vous ne pas me quitter ainsi. Je ne nourris personne pour rien. Donc, vous travaillerez aujourd'hui chez moi. »

Il me mit en main un vieux soulier que j'eus ordre de découdre. Ce travail me souriait peu, aussi je fus d'une lenteur désespérante. Le cor­donnier s'impatienta, et finit par me frapper vi­goureusement avec son tire-pied. La correction me sembla cruelle ; j'en craignis une seconde, et, profilant d'un moment d'absence de mon nouveau maître, je m'élançai hors de la boutique et pris la clef des champs. C'est le soir de ce même jour que je rencontrai le petit Savoyard dont les paroles en­gageantes changèrent toutes mes résolutions. Je n'osais revenir au château, il m'offrit d'aller de­mander ma grâce; j'acceptai, et il partit. Au bout de six heures, bien avant dans la nuit, vous ve­niez, mon cher père, me chercher vous-même, et, sans avoir reçu de vous aucun reproche, je reprenais dans votre voiture la route de votre maison, que je ne me suis plus avisé de quitter depuis ; car, ainsi que Robert, j'étais guéri de la manie des voyages.

 

GEORGES.

Tu oublies de nous dire que le petit Savoyard ne partit point sans une forte récompense : tu vidas toute ta bourse entre ses mains.

ERNEST.

J'ai été suffisamment payé de mon léger sacri­fice par la joie et la reconnaissance qu'il témoigna. Il m'avait rendu, d'ailleurs, un service que je ne pouvais oublier sans ingratitude.

 

 

ONZIÈME SOIRÉE

 

M. Duronel, ou l'égoïste puni.

ERNEST.

« Nous sommes malheureux aujourd'hui. Rien ne nous a réussi. Ce matin notre mère était sur le point de nous conter une histoire, quand plusieurs personnes sont survenues tout à coup. Cette après-midi, nous devions, après vêpres, aller faire un dîner champêtre, à une lieue d'ici, sur une colline où notre père a élevé un si joli pavillon : la société arrivée à l'improviste nous en a empêchés. Enfin, ce soir nous ne pourrons avoir qu'un récit bien court, parce que la compagnie a quitté tard le château.

 

GEORGES.

Mais il me semble que nos malheurs ont été compensés par les visites qu'ont reçues nos pa­rents.

ANNA.

Je ne le crois pas ; il y avait parmi les personnes de la société quelqu'un que mon père ne voit ja­mais avec plaisir. Il ne faut qu'une figure sinistre pour assombrir un tableau.

 

ERNEST.

Anna vient de dire toute la vérité. Mon père n'était pas gai, tant s'en fallait; sa mauvaise hu­meur a même failli se trahir plusieurs fois. Oh ! Anna et moi, nous examinions bien notre père.

MADAME DE NANTEUIL.

Vous avez été fort habiles pour découvrir des traces de mécontentement sur le visage de M. de Nanteuil. Je l'ai vu constamment joyeux et plein d'amabilité. M. Lecointe, qui nous a fait l'honneur de dîner avec nous, est, je crois, de mon avis.

M. LECOINTE.

Vous me permettrez, Madame, de ne point par­tager aujourd'hui votre sentiment; car M. de Nan­teuil ne m'a point paru aussi riant cette après-midi qu'à l'ordinaire. Je croyais avoir été seul à m'en apercevoir, mais Anna et Ernest ont été très-clairvoyants.

M. DE NANTEUIL.

En effet, j'ai été de mauvaise humeur toute la journée; mais en homme qui respecte les autres, et qui se respecte lui-même, j'ai fait tous mes efforts pour ne point la laisser paraître. Je puis vous en faire connaître la cause. Les personnes qui sont venues au château me sont très-chères, à l'excep­tion d'une seule. Je veux parler de M. de Plassance, que je vois, du reste, fort peu. Vous me dispenserez de vous en dire le motif.

 

GE0RGES.                            

Nous le savons tous, M. de Plassance est connu dans toute la contrée pour un égoïste. Je ne suis point médisant ; je ne parlerais pas ainsi, je vous prie de le croire, s'il n'avait pas repoussé publi­quement un malheureux qui recourait à lui. Il eut peur, dit-il, de se compromettre.

M. DE NANTEUIL.

N'insistons pas plus longtemps sur ce sujet ; car, tout en disant que nous ne médisons pas, nous pourrions peu à peu tomber dans le plus cruel des défauts.

M. LECOINTE.

Ces paroles sont celles d'un chrétien. M. de Plassance, on peut le dire rapidement, repousse les malheureux ; mais il ne doit pas faire la matière de notre conversation. M. de Nanteuil ne l'affec­tionne pas; mais il ne le hait point : le Seigneur lui saura gré des efforts qu'il fait sur lui-même pour le recevoir avec honnêteté, avec affabilité même. Il faut avoir de l'indulgence pour le pé­cheur, mais non pour le péché : ainsi, condam­nons l'égoïsme, et plaignons l'égoïste. Je prierai même M. de Nanteuil, qui a vu et qui voit encore le monde, de nous faire le portrait, du vice le plus commun de nos jours et le plus répandu dans la société.

ANNA.

Voyez, mon père, on vous met sur la voie des histoires.

ERNEST.

Vous ne pouvez vous récuser, votre tour de par­ler est arrivé.

GEORGES.

Vous ne nous opposerez plus votre toux opiniâtre ; elle a cédé aux tisanes et aux soins de ma mère.

MADAME DE NANTEUIL.

Et aux vôtres, mes enfants. Je crois que nous n'aurons rien à craindre de toutes les maladies tant que vous serez auprès de nous; vous savez nous soigner avec tant de zèle, une affection si vive et une patience si grande ! J'ai bonne mé­moire, vous le voyez; je me rappelle ce que vous avez fait pour moi il y a un an.

ANNA.

Ne parlez pas de cela, bonne mère, je vous en prie.

M. DE NANTEUIL.

Parlons de l'égoïsme, que je déteste de tout mon cœur. Je me souviens d'une histoire authen­tique que me raconta souvent mon père, qui, comme moi, n'a jamais eu de sympathie pour les égoïstes. Je commence par quelques réflexions. L'égoïsme est le vice de notre siècle. Chacun pour soi : telle est la maxime générale, et malheureuse­ment trop bien mise en pratique. L'égoïste n'a ni famille, ni patrie, ni amis : il rapporte tout à lui, il ne voit que lui au monde ; il se croirait perdu s'il lui fallait rendre le moindre service à ses sem­blables.

M. Duronel était un de ces hommes. Il possédait une grande fortune, il tenait un rang distingué; mais il faisait en sorte de disparaître quand il y avait danger : il se ménageait toujours des res­sources ; et, toutes les fois qu'il faisait quelque bien, il avait soin d'examiner auparavant si sa bienfaisance ne lui nuirait pas auprès de telle ou telle personne, auprès de tel ou tel parti. Il n'avait pas d'opinion, il adoptait les principes de ceux qui le laissaient en repos : il souffrait qu'on persécutât son voisin, pourvu qu'on ne le tourmentât pas lui-même, et il se serait bien gardé de courir au secours d'un malheureux attaqué par les brigands, quand bien même sa présence aurait pu être utile au voyageur. On l'avait laissé passer, c'était tout ce qu'il désirait. Derrière lui tous les crimes pou­vaient être commis impunément.

Cet homme aimait cependant sa fille Eugénie et son fils Charles. Pour eux seulement il se fût gêné, il eût même supporté quelques contrariétés.

Son fils lui reprochait un jour sa manière d'agir.

Vous n'avez pas d'amis, mon père, lui di­sait-il.

— Et je n'ai pas d'ennemis. Que me font des amis qui m'obséderaient constamment, qui au-

raient recours tantôt à ma bourse, tantôt à ma pro­tection ! Je vivrais pour eux, et non pour moi. Je ne demande rien aux autres, je veux qu'on ne me demande rien.

—  Avec ce principe les choses ne peuvent qu'al­ler fort mal en ce monde. De tout temps le pauvre a eu besoin du riche, le faible du puissant. Otez l'affection, la générosité de la terre, et vous n'y trouverez que crimes, que désordres... Vous n'a­vez besoin de personne?...

—   De personne, grâce à Dieu.

—  Pour le moment, c'est vrai. Mais pouvez- vous répondre de l'avenir?

—  Certainement. Qu'ai-je à craindre? Je n'ai fait de mal à personne, je n'ai pas d'ennemis. C'est le principal. Je pourrai toujours me suffire. Toi- même, mon fils, tu peux, si tu le veux, être comme moi au-dessus de toute crainte, de toute inquiétude.

—  Je ne suis pas de votre avis. Dans quelques jours, je vais à Londres pour mon commerce, et là, comme ailleurs, j'aurai besoin d'amis.

—  C'est une idée. Sois loyal, paie bien, fais-toi bien payer, c'est tout ce qu'il faut, rien de plus. Regarde-moi, je suis parvenu sans le secours de l'amitié. J'ai commencé par être commerçant, fin, rusé, mais probe ; j'ai réussi : si j'ai fait quelques concessions, elles n'ont jamais été désintéressées : si j'ai rendu quelques services, j'en retenais d’avance les bénéfices. Dans tout, j'ai porté l'esprit de calcul, et dans tout j'ai gagné beaucoup. Quand je me suis vu riche, j'ai voulu avoir un emploi honorable, lucratif, mais nullement périlleux; je l'ai obtenu, et je ne le quitterai qu'en mourant. Mille gouvernements pourront passer ; je l'aurai encore, parce que je ne me mets jamais en évi­dence : je ferme ma bouche quand les autres crient, j'écoute quand les autres parlent.

—   Mais vous vous êtes servi de l'intrigue!

—  Sans doute ; elle m'était utile pour arriver. Mais cette intrigue ne m'a rien coûté, elle ne m'a nullement compromis; encore une fois, je n'ai travaillé que pour moi.

—  Vous condamnez donc votre frère, qui, pen­dant la révolution française, a souvent exposé sa vie pour sauver plusieurs saints ministres du Sei­gneur que la rage des méchants poursuivait en tous lieux?

—  Si je le condamne, peux-tu en douter? Était- ce son affaire, à lui? Dans les temps malheureux, il faut rester chez soi, voir par la fenêtre ce qui a lieu dans la rue, et ne rien dire; laisser périr des in­connus, et songer à son propre salut.

- Mais, mon père, vous ne raisonnez ni en chrétien, ni en ami de la patrie et de l'humanité.

—  Je raisonne en sage, et ce qui le prouve, c'est que j'ai fait fortune, c'est que je suis haut placé, tandis que mon frère vit médiocrement, sans avoir jamais pu obtenir la plus petite place.

—   Vous auriez pu l'aider.

—  Oui, mais je me compromettais. Ton oncle est un exalté ; on n'aime pas à s'avancer pour de telles personnes.

—  Je vous avoue que la conduite de mon oncle m'a toujours paru admirable. Ce qu'il a fait pen­dant la révolution française, je le ferais avec ar­deur, si les crimes qui se commirent alors osaient jamais se reproduire.

—  Tu serais un insensé. Je verrais avec peine ta conduite. Au reste, tu es jeune, mon cher Charles ; l'âge te mûrira, tu changeras avec l'expé­rience, et un jour tu penseras comme moi.

—   Jamais, mon père, jamais!

Un mois après cette conversation, une des per­sonnes les plus notables de la ville vint trouver M. Duronel pour implorer sa pitié en faveur de plusieurs nobles proscrits réduits à la plus affreuse misère.

Je ne puis rien, fut la réponse de M. Duronel.

—  Quoi ! vons abandonneriez ces infortunés ! Parmi eux il y a plusieurs prêtres vénérables cour­bés sous le poids des années et des fatigues endu­rées au service de leurs frères; ils méritent que nous autres chrétiens nous leur venions en aide avec la joie la plus vive.

—  J'en suis désolé; mais j'ai dit mon dernier mot.

En tête de cette liste, votre nom eût produit le plus grand bien.

—  C’est très-possible; mais je me compromet­trais. Ces exilés dont vous me parlez sont dignes de tout notre amour, de tout notre respect; mais ils sont mal vus du gouvernement, je ne dois pas les connaître.

—  Il ne s'agit ici que d'un acte de charité chré­tienne.

—  Les méchants pourraient y voir autre chose : de la politique, des intentions hostiles ; enfin on en causerait.

—   On vous bénirait.

—  Les bénédictions de quelques honnêtés gens me coûteraient cher. Ainsi donc, Monsieur, ne parlons plus de cette affaire. Une autre fois, si vous avez besoin de moi, je serai tout disposé à vous être agréable.

L'honnête solliciteur se retira peu édifié. La fille de M. Duronel, qui avait assisté à cet entretien, dit à son père :

« Vous avez été sans pitié ; à votre place, j'au­rais bien vite donné toute ma bourse. Si vous me le permettez, j'enverrai ma modeste offrande.

—  Je te le défends, mon enfant; tu ne sais pas à quoi tu t'exposerais. On dirait : « Eugénie a donné quelque argent par le conseil de son père, qui a voulu favoriser en secret les exilés ; ce bruit parviendrait à des oreilles puissantes et qui ne perdent rien ; et, un beau matin, je recevrais l'ordre de partir pour ma maison de campagne : je serais destitué, il n'en faut pas douter.

—  Je vous plains alors, mon père, s'il ne vous est pas permis de faire un peu de bien en ce monde ; mais, à mon avis, vos craintes sont exa­gérées.

—  Ma fille, n'insiste pas. Je sais mieux que vous tout ce que j'ai à faire. Cette visite m'a tout bou­leversé. Qu'ai-je besoin d'être dérangé pour des gens que je ne connais pas? Ils sont exilés, et que m'importe? ils n'avaient qu'à se conduire comme moi, avec sagesse, avec prudence; ils ne devaient pas contredire leur gouvernement, mais obéir sans réflexion, avec un entier aveuglement, à la volonté de leur maître. Certes, si l'on se mettait sur le pied d'obliger tout le monde, on n'en fini­rait pas : il ne vous serait plus permis de respirer un moment tranquille.

—   Allons! allons! calmez-vous, mon père.

—  Ne crains rien, ma mauvaise humeur ne du­rera pas longtemps; je serais bien bon de me faire de la peine pour si peu de chose ! cela n'est pas dans mes habitudes. Je vais me promener à la cam­pagne, et passer tranquillement mon après-midi au dehors en attendant le dîner.

M. Duronel sortit et s'en alla errer à pas lents dans les champs. Quand, après quelques heures

de promenade, il rentra dans la ville, il entendit prononcer ces paroles sur son passage : « Voici M. Duronel, il a l'air d'ignorer que le feu est à sa maison. »

—  Comment, le feu est à ma maison ! et per­sonne n'est accouru me le dire !...

—  Vous ne vous inquiétez pas des autres, on ne s'inquiète pas de vous, lui répondit-on sèche­ment.

L'infortuné ne put entendre ce reproche sans gémir. Il courut chez lui ; mais il arriva trop tard, les flammes enveloppaient toute la maison ; il était impossible de rien sauver.

« Et ma fille, s'écria-t-il désespéré, ne la voyant pas auprès de lui.

—  Elle est en sûreté chez sa tante, lui répondit un de ses domestiques. Pour la sauver seulement on a montré du zèle; car tout le monde la chérit. Mais quand il s'est agi d'éteindre le feu pour sau­ver la maison, chacun s'est retiré. Nous avons supplié en vain, on a nettement refusé de nous aider. « Il faut que je retourne à mon travail, disait l'un.— Je n'ai pas de temps à perdre, re­prenait l'autre; M. Duronel est assez riche pour supporter ce petit malheur... »

—  Les égoïstes! murmura M. Duronel, ils m'au­raient donc laissé brûler aussi ! car à ce propos il est facile devoir qu'ils ne m'aiment pas..., »

Il se rendit ensuite auprès de sa fille, que le saisissemerit avait rendue malade. Une fièvre cruelle s'était emparée d'elle ; et bientôt ses jours furent en danger. M. Duronel ne négligea rien pour la retenir; mais elle lui échappa. Dieu l'enleva de ce monde. Jugez de la douleur que dut éprouver son malheureux père! Il ne cessa de la pleurer nuit et jour. Il méritait d'être plaint ; car il était bien malheureux, et cependant le public fut indifférent à sa peine. Un seul ami vint le consoler. M. Duro­nel lui ouvrit son cœur, et lui dit : « J'ai mérité toute l'infortune qui m'accable. J'aurais encore mon enfant si je n'avais pas été si cruel envers les autres, si égoïste. Si l'incendie avait été comprimé dès son principe, ma fille vivrait encore. Ce qui l'a tuée, c'est l'imminence du péril qu'elle a couru, c'est l'indifférence du public pour arracher aux flammes ma propriété. O mon ami, je suis puni d'une manière bien horrible!... Dans mon cha­grin, je ne vois que vous de consolateur. On passe devant moi sans m'acorder une larme, un re­gret...

Quelque temps après la perte de sa fille, il reçut une lettre de Londres; en jetant un coup d'œil sur l'adresse, il remarqua que l'écriture n'était point celle de son fils. Il brisa le cachet en tremblant, et lut cette affreuse nouvelle :

« Monsieur, j'ai de bien tristes nouvelles à vous apprendre. Nous avons eu ici, il y a peu de jours, une sédition assez grave. Quelques hommes du peuple se sont soulevés contre les étrangers et les ont insultés publiquement. Des insultes ils en sont venus aux outrages et aux violences. Monsieur votre fils passait en ce moment avec quelques-uns de ses amis sur une des places où s'étaient ras­semblés les mutins, et la foule s'est ruée sur lui et sur ses compagnons de la manière la plus in­digne. Une lutte sanglante s'est engagée; mais la fureur et la force étaient du côté de la populace, et les étrangers ont dû songer à chercher leur sa­lut dans la fuite. Ils ont essayé vainement de se réfugier dans les maisons voisines, on les a re­poussés sans pitié, car alors chacun craignait pour soi. Votre fils, frappé déjà de plusieurs coups, fut d'abord assez heureux pour échapper à ses bour­reaux. Il s'enfuit dans une rue étroite, et, quand les forces l'eurent abandonné, il s'arrêta devant la porte d'un riche particulier dont il implora la pitié. Mais ce riche était un infâme égoïste, et il répondit à l'infortuné jeune homme : « Allez plus loin; je courrais peut-être quelques risques en vous recevant dans ma maison. »

—  Mais je ne suis plus poursuivi. Personne ne me verra entrer chez vous. Je vous en prie, la mort me menace ; je perds tout mon sang et mes forces. Ayez pitié de moi.

—  Éloignez-vous, reprit le coupable Anglais. On saurait toujours que je vous ai admis chez moi, et le peuple de ce quartier me verrait dans la suite d'un mauvais œil... Dieu vous protège ! Allez plus loin... »

« Votre fils infortuné ne prononça plus une seule parole, il tomba par terre, et, quelques instants après, expira sous les coups multipliés du peuple, revenu sur ses traces. »

M. Duronel tomba à la renverse après avoir lu cette lettre. Ses serviteurs accoururent et le trans­portèrent dans son lit. Un délire affreux s'empara de lui. Quand il revint à la raison quelques jours après, il vit son fils à son chevet.

« Charles, mon enfant!... tu n'es donc pas mort ? s'écria le malade en se dressant sur son lit. La populace de Londres t'a donc épargné ?

— Mon père, vous le voyez, je suis sauvé. Je n'ai reçu qu'une légère blessure. La personne qui vous a envoyé la lettre que voici était dans l'er­reur; elle m'a pris pour un autre, car il n'est que trop vrai qu'un de mes amis a été égorgé par des assassins de Londres, et par la faute d'un riche Anglais qui lui a refusé l'entrée dans sa maison. J'aurais éprouvé le même sort si je m'étais adressé à un pareil égoïste. Je connaissais heureusement un homme de cœur dans le quartier où je fus atta­qué ; j'ai été lui demander un abri, et il m'a reçu avec empressement dans ses bras, dans sa maison. Il a su braver la populace qui voulait ma tête, et j'ai été épargné. Croyez-vous qu'il ait été blâmé de sa généreuse conduite? Oh ! non, tous les hon-

nêtes gens l'ont comblé d'éloges, et ceux mêmes qui m'avaient poursuivi lui ont su gré de son cou­rage, dès qu'ils furent arrivés à des sentiments plus humains. Quant à celui qui a repoussé mon pauvre ami, il est flétri, et l'indignation publique a voué son nom au mépris. — J'ai reçu, mon cher fils, de cruelles leçons. J'en profiterai, sois-en sûr. J'ai été égoïste ; mais je suis pour jamais corrigé du plus odieux de tous les défauts. Que je suis heureux de trouver en toi un enfant dévoué, plein d'affection ! Si tu avais écouté mes funestes principes, je ne rencontrerais pas en toi un ami qui adoucira mes maux et pleu­rera avec moi ma pauvre Eugénie... »

M. Duronel recouvra bientôt la santé ; mais il fut longtemps avant de se consoler de la perte cruelle qu'il avait faite. Devenu généreux, noble et chari­table, il se vit entouré de l'affection générale, et il goûla le bonheur d'être aimé.

M. LECOINTE.

Si l'égoïste savait toute la félicité dont il se prive, il se hâterait d'agir en tout avec une indépendance digue d'un vrai chrétien. Quand notre prochain a besoin de nous, nous devons le secourir sans nous inquiéter de ce qu'on pourra dire. Il faut faire le bien eu vue de Dieu, et non dans notre intérêt. L'homme qui redoute le blâme, la critique, qui recule devant une bonne action, est un lâche. Tou­tefois je dirai qu'il faut de la prudence quand il s'agit des affaires de son pays; un jeune homme surtout doit se montrer prudent, et s'éloigner de toute discussion qui ne le regarde pas. Il évitera de se jeter imprudemment dans telle ou telle opinion ; il se conduira sagement, d'après les préceptes de l'Evangile, écoutant avec respect les conseils des personnes plus instruites que lui... Je ne morali­serai pas davantage aujourd'hui, mes enfants; car dimanche prochain je me propose de vous donner une longue leçon.

 

 

DOUZIÈME SOIRÉE

 

Dangers du mauvais exemple.

La dernière soirée d'hiver était arrivée. C'était pour la dernière fois qu'on se réunissait dans le salon, autour du feu, pour écouter les récits de M. Lecointe et de M. de Nanteuil. Georges partait dans quelques jours, il était triste ; Ernest gardait le silence, et Anna avait des larmes dans les yeux.

Mme de Nanteuil essaya de dissiper le chagrin de ses enfants; elle leur dit : « Mes amis, il ne faut pas trop s'affliger d'un départ devenu nécessaire. Georges ne nous quittera pas pour toujours; nous le conduirons ensemble à Paris, et si nous revenons sans lui au château, sa pensée nous y suivra, son souvenir restera dans notre cœur; il recevra nos lettres, nous lirons en commun celles qu'il nous écrira chaque semaine, et nous nous entretien­drons sans cesse de lui. Nous ne partirons que jeudi, songez à employer gaiement les premiers jours de la semaine ; celui-ci a été employé sainte­ment, et cette soirée sera consacrée à d'utiles ré­flexions. Les histoires ne manqueront pas cependant, et M. Lecointe, en promettant des conseils à Georges, a promis en même temps plusieurs exemples.

M. Lecointe entra en ce moment avec M. de Nanteuil ; il s'assit auprès de Georges, et lui pre­nant affectueusement la main, il lui dit :

« J'ai le droit, mon jeune ami, de vous donner quelques avis : j'ai été votre maître, je suis votre pasteur ; je suis âgé, et l'expérience m'a beaucoup appris. Vous êtes jeune, on cherchera à vous en­traîner. Soyez toujours sur vos gardes, et ne lais­sez sur vous aucune prise à l'ennemi. Vous avez reçu ici d'excellentes leçons, les bons exemples ne vous ont pas manqué : vous seriez bien coupable si vous vous abandonniez à de trompeuses illusions. Que la vertu et la religion parlent sans cesse à votre cœur ! Si les succès vous accompagnent, comme j'ai tout lieu de l'espérer, n'en concevez pas d'or­gueil ; remerciez humblement le Seigneur, et rap­portez toute gloire à lui. Rien ne mène l'homme plus vite à sa perte que l'amour-propre, que la vanité. Rien n'est plus méprisable que celui dont l'esprit est plein de pensées superbes et de suffi­sance. Le monde lui-même, en rit ; il met la vanité au nombre des ridicules qu'il persifle le plus. Un fat n'est aimé de personne ; un orgueilleux n'a que des ennemis. Agissez en tout avec calme, et simpli­cité. Ne faites pas beaucoup de bruit pour rien ; car vous seriez bientôt humilié. Je vais vous citer à ce propos un petit conte grec qui m'a toujours paru très-instructif.

Le grand Salomon, après avoir fait élever au Seigneur un temple magnifique, construisit pour lui-même un superbe palais, ou il se plut à rassem­bler une multitude d'oiseaux divers, auxquels il avait accordé le don de la parole. On voyait avec surprise l'immense volière où ce roi fameux avait réuni tous ces prisonniers ailés ; un passereau s'y faisait remarquer par sa hardiesse et sa vanité. Vieux, il était babillard à l'excès. Il est vrai qu'il est permis à un oiseau de jaser, mais il ne doit jamais se montrer querelleur. Or le passereau l'était : sans cesse il se mettait de mauvaise humeur contre sa timide compagne, qui le regardait comme le plus redoutable et le plus savant des oiseaux. Salomon aimait à entendre les reproches de l'un et les réponses plaintives de l'autre.

Un jour le passereau s'emporta outre mesure, tempêta, menaça, et mit l'alarme à dix pouces autour de lui. « Oui, disait-il à sa tremblante compagne, vous êtes une méchante que je saurai punir à la fin d'une manière exemplaire... Prenez garde que mon courroux ne soit funeste à tout l'univers. Vous me ferez perdre patience ; dans ma colère, je renverserai ce beau palais, et vous res­terez ensevelie sous ses ruines. Vous ne connaissez pas mes forces; certes il vous importe de ne pas en voir les terribles effets... »

 

Sa pauvre compagne le crut, et ne dit mot. Mais Salomon avait entendu; il appela le passereau, le mit sur son petit doigt et lui dit : « Puissant oiseau, je serais aise de savoir comment vous pourriez anéantir mon palais magnifique ! J'ignorais que vous fussiez si puissant ! Donnez-moi des preuves visibles, je vous prie, de votre courroux si ter­rible... »

Le passereau répondit tout honteux : « Vous m'avez écouté, grand roi, et je suis bien humilié. J'avoue ma faiblesse et mon impuissance ; mais, je vous en supplie, laissez-moi faire le fort avec ma compagne. »

Salomon sourit et permit à l'oiseau de se retirer, mais à condition qu'il serait un peu moins bruyant à l'avenir.

 

M. DE NANTEUIL.

Ce conte me rappelle plusieurs fanfarons sur le compte desquels on plaisantait beaucoup à l'armée. A les entendre, ils étaient capables de mettre en fuite à eux seuls toute une armée; ils étaient d'une grande vaillance à l'exercice; ils caracolaient ad­mirablement un jour de revue; ils étaient fiers, superbes, solides et à toute épreuve, mais aussitôt que le canon faisait entendre ses lugubres roule­ments, ils devenaient soucieux; lorsqu'on se trou­vait en présence de l'ennemi, ils tremblaient ; quand la lutte avait commencé, ils étaient sans feu, sans vigueur, et au premier échec ils prenaient honteusement la fuite. Un vrai brave est modeste, il ne brille qu'au champ d'honneur. J'ai toujours remarqué qu'un fat ne résistait jamais à l'adversité, qu'il reculait presque toujours devant les obstacles les plus légers. L'homme de cœur, l'homme simple et sans vanité, est, au contraire, d'une fermeté que rien ne peut ébranler.

M. LECOINTE.

Ce que vient de dire M. de Nanteuil est très- vrai : le soldat courageux, c'est le soldat franc: l'officier intrépide, c'est celui qui songe, non pas à sa toilette et à sa bonne mine, mais à la gloire de sa patrie. Les chrétiens les plus fervents ont toujours été ceux qui pratiquent le bien sans osten­tation, dans le silence et le recueillement. Vous éviterez donc, mon cher Georges, de paraître meil­leur et plus digne d'estime que les autres. S'il arrive qu'on ne rende pas justice à vos qualités ; si vous vous apercevez que vos efforts pour arriver ont été vains, n'en soyez pas abattu : armez-vous contre les difficultés, et vous finirez par les vaincre. Rien ne peut résister à l'homme patient ; vingt fois il sera renversé, et vingt fois il se redressera plus fort et plus terrible. Je connais plusieurs per­sonnes qui n'ont jamais eu le courage de chercher à se relever des pertes qu'elles avaient éprouvées. Elles se plaignaient à tout le monde, mais chacun les écoutait sans émotion, car leur indolence n'in­téressait point en leur faveur. J'en ai vu d'autres, au contraire, qui dans leurs revers déployaient une fermeté, une activité vraiment admirables ; aussi toutes leurs connaissances accouraient à leur aide, et ils réparaient leurs malheurs. Mais je fais un peu trop de morale ; je me rappelle encore un conte grec qui vient fort à propos, et qui me suggérera quelques réflexions utiles.

Un grec de Mitylène nommé Zaphiri était riche et puissant ; il était de plus très-savant et entouré de tout ce qui peut rendre un homme heureux. Il avait un fils et une fille encore jeunes, dont la vive affection ajoutait de nouveaux charmes à sa félicité. Mais rien n'est stable sur la terre ; Zaphiri en fit la triste expérience ; il lui arriva de perdre ses ri­chesses, et eut la douleur de voir son mérite mé­connu et sa gloire flétrie. Pauvre, il se vit mé­prisé par ceux qui jadis l'avaient déclaré l'égal de Socrate et de Platon. Il ne put supporter son infor­tune, et il tomba dans un sombre désespoir. En vain quelques amis fidèles cherchèrent à ranimer son courage, il leur répondit toujours par ces pa­roles d'Euripide: « Un malheur qui naît avec nous cesse d'être un malheur, car le cœur s'y habi­tue ; mais il est dur de devenir le jouet de la mi­sère quand on a vécu au sein de la prospérité. »

Un jour qu'il était plongé daus une tristesse plus profonde qu'à l'ordinaire, il s'écria : « O Fortune! Fortune! est-ce ainsi que tu m'abandonnes? » La Fortune parut aussitôt.

« Mon fils, lui dit-elle, pourquoi m'accuses- tu? Les hommes se plaignent de moi, quand ils prennent plaisir à me traiter indignement et à faire abus de mes bienfaits. Le guerrier que j'ai arraché aux périls des combats, que j'ai comblé de gloire et d'honneur, se rit de moi lorsqu'il a tout obtenu ; il me délaisse, car il croit n'avoir plus besoin de mon secours ; ou bien il me traite en esclave ; il prétend m'enchaîner à son char, et par sa con­duite coupable il m'oblige à m'éloigner de lui et à le précipiter dans le malheur.

Ce mortel avide, aux vœux duquel j'ai accordé des monceaux d'or, devient avare, inhumain, cruel. Il m'enferme, me cache à tous les regards, et je finis par lui échapper avec l'aide d'un voleur qui, lui aussi, est indigne de me conserver long­temps.

Vois ce marchand insatiable : rien ne peut le satisfaire. Il me traîne en tous lieux ; il m'emporte avec lui sur les flots inconstants. La tempête s'é­lève, le vaisseau fait naufrage, je m'envole, et mon tyran me maudit en se sauvant à la nage. Et ce­pendant n'est-il pas la seule cause de sa propre infortune?

Et toi, Zaphiri, es-tu moins coupable ? Je t'avais donné une existence honnête ; tu avais reçu du Ciel les présents les plus précieux, la science et la sagesse; mais bientôt tu fis servir ces trésors inestimables à tes projets ambitieux; tu voulus être riche, tu le fus, et mes bienfaits t'ont corrompu. Tu quittas les champs pour vivre au sein des villes, où tu espérais faire briller ton grand savoir. Tu m'oublias, et je m'enfuis. Maintenant tu m'appelles parce que tu souffres ; je suis accourue, mais ap­prends que je ne puis que t'offrir des conseils. Écoute : retrouve le courage que tu as lâchement perdu. Va dans quelque ville célèbre instruire et former la jeunesse. Ne reste pas oisif, et pense à préparer un doux avenir à tes enfants ; peut-être un jour reviendrai-je à toi involontairement, car je suis aveugle, je répands mes faveurs sans discer­nement, j'arrête sur mon chemin ceux qui se ren­contrent sous mes pas. Mêle-toi donc à la foule, si tu veux encore obtenir quelque chose de moi. »

La Fortune disparut à ces mots.

Zaphiri ne profita point de ces avis. Cédant à la mélancolie qui l'attirait dans la solitude, il s'éloigna de Mitylène, et vint habiter à la campagne une pe­tite maisonnette. Là il vivait paisible avec son fils et sa fille, dont il prenait le plus grand soin. Mais ces enfants, seuls au sein d'un continuel repos, n'étaient point excités par l'émulation, encouragés par l'exemple ; ils grandissaient avec un vice et un défaut, la paresse et la timidité.

Zaphiri s'en affligeait, et leur dit un jour :

« Mes enfants, profitez bien des leçons que je vous donne. Que deviendrez-vous après ma mort, si vous ne vous appliquez pas au travail aujourd'hui, si vous ne vous hâtez d'acquérir des con­naissances, afin de pouvoir vous assurer un sort agréable? Vous ne serez utiles ni à vous ni aux autres...

—  Ne vous inquiétez point, mon père, répondit le fils de Zaphiri ; si cela vous arrive, nous aurons du moins le bonheur de réjouir la vieillesse de celui qui nous a donné le jour. Élevés par lui dans la solitude, loin du bruit et de la foule, nous agirons comme lui : nous nous promènerons dans la cam­pagne.

Ces dernières paroles furent un trait de lumière pour Zaphiri. Il sentit combien son exemple pour­rait être un jour funeste à ses enfants, et, se rap­pelant les conseils de la Fortune, il abandonna sur-le-champ sa maisonnette pour se rendre à Corinthe.

Il entrait dans cette ville dissolue, lorsqu'il se vit tout à coup au milieu d'une multitude de jeunes gens qui pleuraient amèrement. Il demanda la cause de leurs larmes ; on lui répondit : Ils viennent de conduire à la demeure des morts un sage dont ils étaient les disciples bien-aimés.

—  Consolez-vous, dit alors Zaphiri en s'adressant à cette jeunesse affligée ; le sage n'est plus; mais ses leçons et ses exemples vous restent, sachez en profiter.

Ces paroles éveillèrent l'attention d'un étranger qui, levant les yeux sur Zaphiri, le reconnut, et s'écria en le montrant à la foule : « Fils de Corinthe, voici votre maître. Eumolpe n'est plus, le Ciel vous envoie Zaphiri. »

Zaphiri fut un instant entouré par les disciples d'Eumolpe, et porté en triomphe à l'école publique, où en peu de temps il acquit une grande réputa­tion par ses leçons de morale. Les élèves accou­rurent de tous côtés, et il lui fut facile de s'enri­chir des dons que lui envoyèrent les princes et les rois.

« Fortune bizarre et légère, disait-il un jour, je te remercie. »

La Fortune passait en ce moment ; elle s'arrêta et lui répondit : « O mortels ! c'est vous qui êtes étranges et inconstants. Vous restez dans l'inaction quand il vous est donné d'accomplir de grandes choses. Zaphiri, à quoi te servait ta paresse? Tu préparais le malheur de tes enfants, à l'avenir des­quels tu ne songeais pas. Tu vins à Corinthe, je te rencontrai sur mon passage, je t'enlevai dans mes bras. J'eusse été aussi bonne pour tout autre philosophe que pour toi; tu ne me dois point d'ac­tions de grâces, sache seulement profiter de mes bienfaits. Apprends à tes disciples â ne jamais se plaindre de moi, mais à être modérés dans leurs désirs. Dis-leur que je ne suis point le bonheur : je ressemble au plaisir ; on est perdu quand on abuse de moi. »

Zaphiri ne manqua pas de former à la vertu le cœur de ses élèves; il fut assez heureux pour opé­rer quelque changement dans les mœurs corrom­pues de la jeunesse de Corinthe. Quant à ses enfants, ils profitèrent encore mieux de ses leçons et de ses avis. Son fils devint un com­merçant probe et estimé de tout le monde, et sa fille honora son sexe par ses qualités et ses vertus; elle épousa le jeune homme le plus sage de Corinthe. Zaphiri n'avait plus rien à désirer. Il appela un soir sa famille, et lui dit : « Jouissez, mes en­fants, de la douce félicité que le travail vous a procurée. Je vous fais mes adieux ; car je sens que je mourrai bientôt. »

Ses enfants se mirent à genoux, le priant de ne pas les quitter ; il les releva, et, les tenant pressés

contre son cœur, il expira paisiblement dans leurs bras.

Ce conte est une leçon pour nous tous, ajouta M. Lecointe : il nous apprend à ne pas laisser en­fouis dans l'obscurité les dons que le Ciel nous a départis, à ne pas nous laisser abattre par les coups de l'adversité. L'homme doit toujours travailler, qu'il soit riche ou pauvre. Chacun de nous a sa tâche à remplir en ce monde: l'un doit être com­merçant ou guerrier, légiste ou agriculteur ; l'autre architecte ou mécanicien, simple menuisier ou mi­nistre d'État tous sont appelés à concourir au bonheur de la société. Le médecin guérira ceux qui souffrent, le savant instruira les ignorants.  

MADAME DE NANTEUIL.

Et vous oubliez la plus belle des missions de l'homme ici-bas ; vous ne parlez pas du prêtre, qui console les malheureux, qui unit la terre au ciel, qui réconcilie les coupables avec son divin Créa­teur ; vous oubliez aussi ces saintes filles qui prient pour nous dans leurs pieuses retraites, et qui ser­vent les pauvres dans leurs misères.

M. LECOINTE.

J'aurais beaucoup à dire s'il me fallait parler de toutes les belles choses que l'homme peut accom­plir en ce monde. Chacun de nous peut faire le bien ; s'il ne le fait pas, il est coupable.

ERNEST.

Je ne veux point quitter mes parents ; mais je ne prétends pas demeurer oisif : j'imiterai ces saints religieux à qui la France est redevable de son agri­culture et du défrichement de ses terres ingrates ; je ferai en sorte d'utiliser le sol qui n'a rien pro­duit jusqu'ici ; j'emploierai des bras, je multiplierai les récoltes, et j'aurai par là, je l'espère, servi ma patrie comme un autre. Tandis que mon frère la défendra contre ses ennemis, je la nourrirai, et, à nous deux, nous serons ce qu'a été notre père, soldat et cultivateur.

M. DE NANTEUIL.

Que j'aime, mon cher Ernest, à t'entendre par­ler ainsi ! Avec de tels sentiments, on est sûr d'être estimé et d'avoir le cœur content. Que rien n'altère jamais la pureté de tes projets et la générosité de tes nobles idées ! Je forme le même souhait pour ton frère, qui aura plus à combattre que toi ; car Je monde perd vite ceux qui ne sont pas sur leurs gardes.

 

M. LECOINTE.

Si Georges veut rester ce qu'il est, bon, aimable, ami de la vertu et chrétien fervent, il évitera tout ce qui pourrait porter atteinte à son innocence et à sa foi. Il repoussera loin de lui les mauvais livres et les amis dangereux, les deux grands écucils de la jeunesse. Malheur à celui qui se livre à ces lec­tures funestes que les mœurs et la religion con­damnent, et à ces amis prétendus qui n'ont ni foi ni principes généreux! Il s'égare, il se perd infail­liblement. Nous en avons tous les jours de tristes exemples. Je pourrais vous en citer un grand nombre ; je me contenterai de vous en rapporter deux assez frappants.

Théodore étudiait dans le collège où je fis mes premières classes. Il était en rhétorique. On le ci­tait comme le modèle de tous les étudiants, et il méritait, en effet, la plus honorable distinction. Il possédait toutes les qualités qui font aimer un jeune homme : il était doux, complaisant, modeste, et chrétien fervent. Chacun recherchait sa compagnie, et s'efforçait d'obtenir son estime et son amitié. C'était le plus instruit des élèves de rhétorique : il remporta tous les prix. Nous applaudîmes tous de bon cœur à son triomphe, et tous nous voulûmes ensuite l'embrasser avant son départ pour les va­cances. Sa famille fut, pour ainsi dire, obligée de l'arracher de nos bras. Quand les vacances furent terminées et que nous fûmes revenus au collège, nous nous empressâmes d'appeler, de chercher Théodore ; mais il ne nous répondit point : il nous fut impossible de le serrer dans nos bras; il n'était pas encore de retour. Nous l'attendîmes avec im­patience ; le principal n'était pas moins surpris que nous ; un jour cependant il reçut des nouvelles de la famille de Théodore, et le soir il se présenta, la tristesse peinte sur le visage, dans la salle où nous étions tous réunis pour la prière.

« Mes enfants, nous dit-il d'une voix entre­coupée par les sanglots, vous ne reverrez plus Théodore... Un malheur affreux nous l'enlève. Vous connaissiez toutes ses qualités, ses vertus, sa piété ; il a perdu tout cela pendant ses vacances, et ce sont de mauvais livres qui l'ont corrompu. Une personne sans mœurs, sans religion, lui prêta de mauvais livres; il fut assez coupable pour les lire, et il y puisa un poison mortel. On le vit changer d'un jour à l'autre. Il abandonna l'étude, se livra au plaisir et au libertinage. Ses vertueux parents cherchèrent en vain à le rappeler à la vertu, il s'obstina à marcher dans la voie de la perdition. Il y a une semaine, il éprouva quelques contrariétés; quelques remords aussi vinrent sans doute troubler son âme, et il prit le parti de se délivrer tout de suite des peines qu'il éprouvait. Il n'avait plus de croyance, la religion n'était plus là pour l'arrêter sur le penchant de sa ruine ; il devait succomber. Il avait lu dans plusieurs ouvrages l'éloge du suicide, et l'infortuné se donna la mort. Un matin sa fa­mille le trouva étendu sans vie dans sa chambre ; il s'était asphyxié. »

Un cri universel de douleur accueillit cette dé­plorable nouvelle. Les sanglots éclatèrent de toutes parts. Le principal mêla longtemps ses larmes aux nôtres, puis il reprit :

« Mes enfants, puisse cette terrible leçon vous profiter à tous, et vous garder de tomber dans la même faute que notre malheureux Théodore ! Prions le Seigneur pour lui, et demandons-lui la grâce de rester jusqu'à la mort fidèles à la religion et aux bons principes que vous recevrez tous les jours... » Plusieurs élèves qui cachaient de mauvais livres pour les lire en secret, s'empressèrent le lendemain de les apporter au principal, qui se hâta de les brûler. Je me souviens aussi qu'à partir île ce jour, tant que je demeurai au collège, on ne trouva, dans toutes les visites qui furent faites, pas un seul ouvrage prohibé. L'exemple que nous connaissions nous retint dans le devoir.

GEORGES.

La fin de Théodore est vraiment terrible. Je crois que si tous les jeunes gens la connaissaient, ils fuiraient les mauvais livres avec plus d'horreur que la peste elle-même.

MADAME DE NANTEUIL.

Ils sont, en effet, plus redoutables que tous les fléaux réunis ; car ceux-ci ne donnent que la mort à notre corps, tandis que les premiers causent la peine éternelle de notre âme. M. Lecointe, mes enfants, vous a dit que les exemples des maux causés par les mauvais livres sont nombreux, et il n'a dit rien que de vrai. Vous savez que Joseph, l'homme d'affaires de notre cousin M. de Massac, s'est donné la mort, il y a deux ans ; ce sont les mauvais livres qui en furent la cause. Son maître les avait prohibés de sa maison, en menaçant de chasser sur-le-champ de chez lui ceux qui en introduiraient un seul. Joseph éluda les défenses de M. de Massac, et fit, pendant les absences de ce dernier, des lec­tures qui le perdirent. Sa conduite commença par devenir très-mauvaise ; il se livra aux plaisirs, il négligea sa famille et ses devoirs. Après avoir dé­pensé tout son argent avec les amis dangereux dont il s'entoura, il vola M. de Massac, et se brûla ensuite la cervelle. Dans la lettre qu'il avait écrite avant de se donner la mort, il attribuait lui-même tous ses malheurs à la lecture des mauvais livres.

M. LECOINTE.

Malgré tous ces exemples, nous voyons la jeu­nesse courir avec ardeur à sa perte. Elle ne doute de rien ; elle croit pouvoir affronter impunément le danger. Elle devrait pourtant se rappeler sans cesse ces saintes paroles : « Qui aime le péril y périra. » Rien n'est à négliger quand il s'agit de garder intact le dépôt de la foi : les moindres occa­sions de péché doivent être évitées avec soin; car celui qui méprise les petites fautes tombera peu à peu dans les grandes. Mais il faut surtout avoir horreur des mauvaises compagnies. Un ami sans principes et libertin est encore plus redoutable qu'un mauvais livre. Il nous apporte bien des maux, il nous cause bien des remords. L'histoire que je vais vous raconter en est une preuve.

Jules de Mauré avait reçu l'éducation la plus chrétienne. Une mère douce et pieuse lui avait inspiré dès l'enfance l'amour de la religion et de toutes les vertus, dont elle est la source ; son cœur tendre s'était tout entier tourné vers les joies pures que nous procurent la piété, la sagesse et l'accom­plissement de nos devoirs. Les jours de sa première jeunesse s'étaient écoulés heureux et calmes, mais, hélas! Pour être ensuite agités par le tumulte des passions les plus criminelles.

A dix-sept ans, il eut le malheur de faire con­naissance, à Paris, d'un jeune homme élevé à l'école de l'impiété. Séduit par la gaieté, la viva­cité et les brillants dehors de son nouvel ami, il s'attacha étroitement à lui et en fit son compa­gnon inséparable. Il ne le quitta plus, et peu à peu il sentit auprès de lui la foi défaillir en son cœur; il perdit une à une toutes ses croyances, et un jour vint où notre morale et nos dogmes saints furent oubliés entièrement. La religion ne pouvant plus alors le retenir, il s'abandonna sans réserve à ses penchants longtemps retenus, et ses passions violentes débordèrent de son cœur avec impétuo­sité.

Mme de Mauré n'apprit pas sans une amère dou­leur le changement rapide qui s'était opéré dans la conduite de son fils. Son âme pieuse fut cruelle­ment froissée, et sa vie, jusque-là si heureuse, se voila de tristesse. Elle tenta de ramener son enfant dans la voie qu'il avait quittée. Elle lui écrivit les lettres les plus pressantes, les plus affectueuses ; elle vint même à Paris, pour l'arracher à ses dan­gereuses habitudes : exhortations, larmes et prières, tout fut employé, tout fut inutile : Jules était mau­vais chrétien, il fut mauvais fils. Il repoussa sa mère et ses plaintes ; et quand il vit que la ten­dresse et la sollicitude maternelles ne lui laissaient aucun repos, il quitta Paris, et mit un long espace entre lui et l'auteur de ses jours.

Tant d'ingratitude donna le coup mortel à Mme de Mauré; elle revint souffrante à son château. Jules s'empressa d'accourir auprès d'elle ; mais il eut la douleur d'apprendre que le mal qu'il avait fait était sans remède.

« Mon fils, lui dit sa mère un soir qu'il la priait d'oublier ses torts et sa conduite passée, j'ai tout pardonné, tout oublié, et cela ne m'a pas été dif­ficile, car tu sais combien je t'aime ! Tu reviens, mon fils, à des sentiments plus vertueux, je me sens mieux, je suis heureuse; cependant je mour­rai bientôt. Que je regrette en ce moment la vie ! Ton repentir me promettait de si douces consola­tions ! je t'aurais vu plein de foi, sage, aimable comme autrefois. Mais Dieu ne le veut pas ; il faut que je me résigne à sa volonté sainte. Jules, mon enfant, que mon départ de ce monde ne te replonge pas dans le mal. Promets à ta mère mourante de ne pas oublier ses leçons, de garder toujours en ton cœur son souvenir. »

Jules pleurait; Mme de Mauré l'embrassa ten­drement, et ajouta d'une voix éteinte : « Mon cher fils, dans tes malheurs, aie soin de recourir à Dieu, à la religion ; appelle ta bonne sœur auprès de toi, et qu'elle me remplace ici-bas. Elle est compatis­sante et douce, et saura te consoler. »

Mme de Mauré garda le silence, et uu moment après expira dans les bras de ses deux enfants, Jules et Sophie.

Jules parut vivement affligé de la perte qu'il avait faite, et peut-être se promit-il intérieurement de changer tout à fait de conduite ; mais il ne fut pas longtemps fidèle à ses bonnes résolutions; car, deux mois après la mort de sa mère, il retombait dans le vice.

Sophie, sa tendre sœur, fit de vains efforts pour le retenir sur le bord d'un nouvel abîme; il ne l'écouta point, il répondit même en ces termes à une de ses lettres : « Ma chère sœur, je suis en âge de me guider. Tu as de l'expérience, tu m'es très- attachée ; mais tout cela ne te donne pas le droit de me tourmenter sans cesse par des leçons de morale que je ne veux plus écouter. Aime-moi toujours comme je t'aime ; mais cesse de l'occuper de mes actions : elles ne regardent qui que ce soit au monde. »

La vertueuse Sophie pleura beaucoup en lisant cette lettre, et pour la première fois elle désespéra de son frère.

En effet, Jules s'abandonna sans retenue à ses anciennes passions, il renoua ses liaisons funestes avec ses dangereux amis. Il devint joueur, débau­ché, et, dans un luxe extraordinaire, il dissipa rapidement une grande partie de sa fortune. L'homme qui l'avait égaré se nommait Urville ; je vous ai déjà dit qu'il avait les dehors les plus sé­duisants, mais qu'en son cœur il nourrissait une haine implacable contre la religion. C'était un impie qu'aucun frein n'était capable d'arrêter au milieu de ses égarements ; il se faisait un jeu de tout, ne croyait ni à l'honneur, ni à la probité, ni aux vertus domestiques, ni aux vertus sociales. Il était plein d'esprit, et malheureusement il ne s'en ser­vait que pour flétrir ce qu'il y a de plus respectable, de plus saint au monde. Il avait eu beaucoup de peine d'abord à entraîner Jules dans la fausse voie, à lui faire partager ses principes; il lui fut plus facile de s'en emparer, de se l'attacher fortement après la mort de Mme de Mauré. L'intimité fut grande tant qu'ils furent riches l'un et l'autre, tant qu'ils purent jouir ensemble des mêmes plaisirs et jeter leur argent de toutes parts avec la même pro­digalité. Mais quand l'un d'eux devint pauvre, un matin, à la sortie d'une orgie ; quand il se vit tout enlever par des créanciers ; quand il n'eut plus ni voiture, ni domestiques élégants, ni appartements magnifiques ; quand il fut réduit à manger le pain de l'indigence, l'intimité fut anéantie, l'amitié dis­parut: on ne voulut plus le connaître.

Jules fut celui que la fortune abandonna, que les plaisirs réduisirent à la misère. Urville dès ce moment le repoussa, lui refusa une place à sa table et le méprisa. Le fils coupable de Mme de Mauré sut alors quel cas il fallait faire de ces amis qui vous recherchent quand vous êtes riches, qui vous oublient quand vous êtes malheureux. Il eut le temps de déplorer ses égarements, ses liaisons funestes qui l'avaient plongé dans le précipice. Les regrets, hélas! étaient tardifs, et il ne pouvait ré­parer maintenant les maux qu'il s'était attirés pour n'avoir pas voulu suivre les sages conseils de sa mère et de sa sœur. Combien son existence changea alors! Ce n'était plus cet insouciant jeune homme, ce libertin aimable, ce fastueux dandy, que la société entourait de prévenances et de caresses ; c'é­tait un homme de trente-sept ans, vêtu plus que modestement, triste, pâle, maigre, marchant avec crainte et fuyant avec soin ceux qui l'avaient si souvent attiré dans leurs salons, au milieu de leurs fêtes splendides. Jules vivait retiré, sans amis, sans consolateur. Il ne mangeait qu'après avoir travaillé tout le jour dans sa mansarde, et, son travail, quelles ressources pouvait-il lui pro­curer? Il copiait des écritures, et certes on ne s'enrichit pas dans cette occupation pénible. Pen­dant une année, Jules mangea son pain en l'arro­sant de ses larmes. Il ne manquait point de courage cependant ; mais il ne pouvait éloigner les souve­nirs de son enfance, de sa jeunesse, et ces souve­nirs lui déchiraient le cœur. Il pensait aussi à sa mère, à sa sœur, et les regrettait amèrement. Il avait fui sa sœur, il lui avait enjoint de ne plus l'inquiéter, et la tendre Sophie n'avait que trop obéi à ses cruelles injonctions. Il l'appelait chaque jour maintenant par ses pleurs et ses vœux ; mais elle ne l'entendait pas. Il n'osait lui écrire pour l'instruire de sa misère ; son amour-propre reculait encore devant un aveu qu'il regardait comme hu­miliant. A la fin, cet esprit superbe se sentit vaincu par l'infortune, son orgueil l'abandonna, il écrivit ces mots à sa sœur :

« Ma chère Sophie, ton frère est malheureux. Il vit dans la misère et la douleur : n'auras-tu pas pitié de lui? Il sait qu'il t'a offensé, qu'il a mérité que tu l'oublies pour toujours ; mais il a regret de ses fautes, il n'a que toi pour le consoler. »

Deux semaines après l'envoi de cette lettre, il voyait entrer chez lui, un matin, sa sœur, vêtue du costume de religieuse.

« Mon frère, lui dit-elle après avoir reçu ses embrassements, je ne te ferai aucun reproche, le malheur t'a puni suffisamment. Je viens à ton se­cours et te dire que tu n'as pas eu tort d'en appeler à ma tendresse pour toi. Ta lettre ma été remise il y a treize jours, j'étais alors novice dans un couvent de religieuses; huit jours après je pronon­çais avec joie mes vœux au pied des autels. J'ob­tenais ensuite la permission de venir t’embrasser et te donner les titres qui t'autorisent à jouir de la plus grande partie de ma fortune.

—  Quoi! ma sœur, pour moi tu n'as pas craint...

—  Mon cher Jules, sois tranquille; j'ai pris le voile parce que j'aime la solitude et les joies si douces de la religion. Profite des biens que je te livre de bon cœur, et garde-toi d'en faire un mau­vais usage. Que la leçon que tu as reçue de l'infor­tune te soit utile et t'apprenne à fuir des amis dan­gereux. Mais j'ai promis de ne point t'adresser de morale ; causons d'autre chose, et sachons remplir agréablement cette journée, que je puis passer auprès de toi. »

Jules voulut témoigner à sa sœur toute sa reconnaissance; elle l'arrêta au milieu de ses protesta­tions, en lui disant: « Mon ami, tu me prouveras ta reconnaissance par tes actes. Redeviens ce que tu as été, vertueux et chrétien. »

Quand l'ange qui l'avait sauvé du malheur l'eut quitté à l'approche de la nuit, Jules s'abandonna aux transports de la joie la plus vive, et songea ensuite à reparaître bientôt dans le monde avec éclat. L'étonnement que son retour causa d'abord disparut promptement pour faire place aux félici­tations, aux protestations de dévouement et d'ami­tié, dont chacun se plut à l'accabler. Il ne fut dupe de personne, et s'il renoua connaissance avec ses anciens compagnons de plaisirs, ce fut seulement pour vivre dans un monde qu'il n'avait pu oublier, mais non pour y dépenser follement ses nouvelles richesses. On lui apprit que son ancien ami Urvile avait éprouvé un sort semblable au sien, et qu'il avait réussi néanmoins, on ne savait comment, à gagner suffisamment d'argent pour briller encore dans la société. Cet Urville, si méprisable, eut l'au­dace d'accourir complimenter Jules sur le réta­blissement de sa fortune ; celui-ci l'accueillit froidement. Urville parut ne pas s'en apercevoir ; il continua de le visiter, mais avec l'intention de se venger cruellement du mépris qu'on lui témoignait en toute occasion. Rien ne lui était plus facile que de nuire : enrôlé dans la hideuse milice des es­pions politiques, il surveillait toutes les démarches de Jules, épiait toutes ses actions, et s'efforçait de trouver un motif pour le faire arrêter. A cette époque l'État n'était pas tranquille, une sourde agitation menaçait le gouvernement et faisait craindre un mouvement dangereux. Les chefs de la trame qui s'ourdissait en silence étaient liés avec Jules, qui les fréquentait sans connaître tous leurs projets. Il est vrai qu'il se doutait du changement qui peut-être allait s'opérer; mais il avait refusé, dès les premières ouvertures qui lui en avaient été faites, de se mêler en rien du complot médité. Il n'avait donc pas à s'effrayer des recherches de la police ; toutefois il reçut un matin l'avis secret de fuir au plus tôt, parce que le complot était décou­vert, et qu'on se disposait à s'assurer de sa per­sonne. Justement effrayé, il quitta Paris et vint se réfugier en province, chez une personne qu'il avait connue autrefois et qu'il croyait sûre. Cette impru­dence causa sa perte, il fut arrêté trois jours après, trahi par celui en qui il avait mis sa confiance. Con­duit en prison, il eut à souffrir toutes sortes de souf­frances jusqu'à ce qu'on le jugeât. Il était innocent ; les seules preuves qui pussent être produites contre lui consistaient dans quelques écrits politiques, et cependant on le regarda comme un des chefs du complot, et, succombant sous les accusations clan­destines de l'infâme Urville et de quelques personnes attachées à sa perte, il fut condamné, comme les vrais coupables, à la peine de mort. En apprenant le sort qui lui était réservé, tout son courage l'abandonna ; livré au plus violent désespoir, il ac­cusa les hommes de perfidie, il les maudit ; il osa même élever ses cris audacieux vers le Ciel. Quand les premiers transports de sa colère furent calmés, il tomba par terre en gémissant, et résolut de se laisser mourir de faim. Il était dans ces tristes dis­positions quand on lui annonça l'arrivée de sa sœur. Cette nouvelle le ranima, et quand il vit Sophie entrer dans son cachot, il lui dit en la serrant dans ses bras : « Ma sœur, je suis innocent ; mais je saurai mourir avec courage, puisque tu viens me consoler.

—  J'étais bien sûre, mon cher Jules, que tu n'étais point coupable; aussi aie confiance en Dieu, car il est plus puissant que les hommes. Mais avant qu'il vienne à notre aide, ne devons-nous pas nous réconcilier avec lui?

—  Va, ma sœur, mon cœur est préparé au re­pentir. Les malheurs m'ont rendu la foi. La reli­gion seule me donnera la force de tout supporter; c'est elle qui t'envoie vers moi, et c'est le plus doux de ses bienfaits pour moi. Qu'un ministre du Sei­gneur daigne venir ici, et je lui dirai avec regret : Mon père, j'ai péché... »

               De quelle joie douce tu remplis mon âme, ô mon frère bien-aimé! Oui, le Ciel a entendu mes prières, il a écouté les vœux ardents que je n'ai cessé de faire pour le salut de ton âme. Rentre en paix avec Dieu tout de suite, nous saurons bien après te justifier aux yeux des hommes. »

Jules redevint donc chrétien, et dès lors il fut heureux même au moment de mourir. On lui an­nonça bientôt qu'il n'avait plus qu'un jour à vivre. Il ne profera pas une seule plainte, il ne poussa pas un seul soupir ; il répéta avec les innocents soumis et persécutés : « Seigneur, que votre volonté soit faite ! »

La veille de l'exécution, sa sœur entra toute joyeuse dans son cachot, et lui dit, en lui présen­tant des vêtements de femme :

« Tu n'as pas de temps à perdre, couvre-toi de ces habits, tu pourras ensuite sortir d'ici sans être arrêté ; ta fuite est favorisée par des personnes puissantes. Une voiture t'attend hors des portes de la ville, et c'est le saint confesseur qui t'a réconcilié avec Dieu qui se charge de te guider, dès que tu auras mis le pied hors de cette prison. »

Jules obéit à sa sœur. Quand il fut prêt, il l'em­brassa en versant des larmes d'attendrissement. Cette sainte fille pleurait aussi ; elle lui dit : « O mon frère ! sois un vrai chrétien pour la vie, sois vertueux, sois fidèle aux promesses faites à ton Dieu : évite les liaisons dangereuses, et tu seras heureux le reste de tes jours. »

Jules s'éloigna ensuite et sortit de la prison sans rencontrer le moindre obstacle. Il était déjà loin de la ville, quand sa sœur se fit ouvrir à son tour les portes de la prison, car nul n'osa la retenir pour avoir déjoué les projets des hommes ; elle s'en revint en paix dans son couvent prier Dieu pour son frère.

Jules s'était rendu en pays étranger. Une fois en sûreté, il publia plusieurs mémoires justificatifs qui attirèrent l'attention sur lui, mais sans que cela lui fût d'aucune utilité. Il resta six ans loin de sa patrie implorant sans cesse la justice de ses com­patriotes; ce ne fut qu'après un si long exil qu'il obtint la révision de son procès; on reconnut son innocence, et il lui fut permis de revenir en France. Il put revoir sa sœur, sa libératrice. Elle continua de lui donner d'excellents conseils, dont il profita jusqu'à la fin de sa vie. Dès lors l'infortune cessa de le poursuivre, et il vécut le plus heureux des hommes.

MADAME DE NANTEUIL.

Tu te rappelleras chaque jour cette histoire, mon cher Georges, car bientôt tu auras chaque jour de mauvais exemples sous les yeux. Tu sais dans quel abîme nous précipitent ces amis sans religion, sans principes et sans franchise ; tu les fuiras donc avec soin. Souviens-toi que les vrais amis sont rares ; mieux vaut mille fois n'en possé­der qu'un bien sincère que d'en avoir plusieurs sur lesquels on ne peut sérieusement compter. Sois complaisant pour tes compagnons, sois hon­nête, affable envers tout le monde, mais ne te livre pas au premier venu. Surtout garde ton cœur de toute souillure, et ton âme de toute pensée crimi­nelle. Que la religion soit toujours ton guide. Pra­tique-la sans crainte, à la face de tous, car tu serais un jour uu mauvais soldat si tu étais mauvais chré­tien. Si tu as besoin de conseils, adresse-toi tou­jours, autant que possible, à ton père, à ta mère, ou au meilleur de tes amis, M. Lecointe, qui a en­touré ta jeunesse de tant de soins et de tant d'affec­tion. Si tu agis ainsi, mon cher Georges, tu seras toujours notre fils bien-aimé ; ta pensée nous sera toujours douce au cœur, tu feras notre gloire, et, avec le tendre Ernest et notre bonne Anna, tu seras la consolation de nos vieux jours. »

Georges se précipita en pleurant dans les bras de Mme de Nanteuil. « Ma mère, lui dit-il, les paroles que tu viens de prononcer seront gravées éternel­lement dans mon cœur. Oui, je le promets, je de­meurerai, quoi qu'il arrive, fidèle aux principes que j'ai reçus, et je serai toujours digne d'être appelé ton fils... »

Ici finissent nos soirées d'hiver, jeunes lecteurs. Georges, Ernest et leur sœur Anna n'ont jamais oublié les leçons que leur avaient données leurs parents et M. Lecointe. Georges se distingua dans la marine, où il occupe un poste important: ses principes sont toujours restés les mêmes, et il ob­serve sa religion avec une fidélité remarquable. Ceux qui ne l'imitent pas l'estiment et le chérissent. Il a la confiance de ses chefs et de ses égaux, et tout le monde lui prédit un bel avenir. Ernest est agriculteur; il n'a point quitté le château de son père. Ses travaux prospèrent, et les habitants des campagnes le comblent de bénédictions; car il accroît chaque jour les richesses du pays, il ré­pand l'émulation autour de lui, et, en ouvrant des voies de communication, il offre à tous les labou­reurs les moyens d'écouler facilement les produits de leurs terres. Anna est devenue mère de famille ; elle demeure à trois lieues de ses parents, et son mari est le premier agriculteur de sa province. M. et Mme de Nanteuil vieillissent en faisant le bien, et le bon M. Lecointe est toujours le père de ses paroissiens et le consolateur des affligés.

Jeunes lecteurs, puissiez-vous profiter des con­seils renfermés dans ce livre, et vous serez aussi heureux que les enfants de M. de Nanteuil.

  

 

                                                                 FIN