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Marie ou l'ange de la terre

 

Marie ou l'ange de la terre

par Mlle FANNY DE V***

17e ÉDITION

TOURS : ALFRED MAME ET FILS, ÉDITEURS 1871

 

La piété est utile à tout. Saint Paul.

 

CHAPITRE I

Une jeune voyageuse. — Une heureuse rencontre.

 

Par une belle soirée de juillet, au moment où une charmante fraîcheur remplace l'ardeur du jour, lorsque de tous côtés les troupeaux rega­gnent leurs étables, et que les rayons du soleil couchant se jouent à travers les arbres plus gra­cieusement encore qu'à toute autre heure, une jeune fille suivait seule, et d'un pas lent, le che­min qui conduisait au village de Sémicourt. Elle paraissait âgée d'environ dix-huit ans. Sa taille, un peu au-dessus de la moyenne, était bien proportionnée ; sa démarche, franche et aisée. Des cheveux d'un noir d'ébène ombrageaient son front déjà bruni par le soleil ; et des yeux de la même nuance embellissaient par leur ex­pression naïve et touchante des traits d'ailleurs peu remarquables par leur régularité. Son cos­tume, pauvre, mais propre, était celui des jeunes paysannes du Maine, province dans la­quelle elle était née.

Elle cheminait, comme nous venons de le dire, vers le village de Sémicourt, qu'on dis­tinguait à une petite distance, lorsque, après avoir jeté les yeux sur la gauche, elle quitta le chemin où elle se trouvait, et prit subitement un petit sentier qui s'offrait à elle : c'est qu'elle venait d'entrevoir au milieu des hauts peupliers un tertre de gazon sur lequel s'élevait une croix, gage de salut pour tous, et source de consolation et d'espérance pour les cœurs affligés.

La marche de la jeune voyageuse s'était ac­célérée depuis qu'elle avait aperçu le signe de notre salut, et elle semblait puiser dans cette vue un redoublement de courage. Elle se diri­geait de ce côté comme un pèlerin fatigué hâte ses pas à l'approche de l'asile où il espère goûter quelque repos et puiser de nouvelles forces.

Arrivée au sommet de la colline, elle posa auprès d'elle le léger paquet qu'elle tenait à la main, et, s'agenouillant au pied de la croix, pria avec ferveur. Elle s'assit ensuite sur le ga-

zon, promena autour d'elle des regards tristes et inquiets, et sembla absorbée par de doulou­reuses pensées. Ses traits, sur lesquels brillait la jeunesse, portaient déjà l'empreinte de la souffrance et du chagrin : sa pâleur était ex­trême, et ses yeux, gonflés et abattus, trahis­saient des larmes récemment répandues.

Tout à coup elle se leva, comme si une ré­flexion subite lui eût fait sentir la nécessité de continuer sa route ; mais, avant de quitter ce lieu vénéré, elle se remit à genoux et mur­mura ces paroles : « O mon Dieu ! ayez pitié d'eux ; consolez-les par votre grâce divine. Ayez aussi compassion de moi, et daignez guider mes pas dans l'abandon où je me trouve sur cette terre, ô Marie ! je me jette entre vos bras ; vous m'avez toujours protégée depuis que je suis au monde : veillez sur votre enfant, ô ma tendre mère !... »

Le cœur rempli d'une douce confiance, elle se disposait à descendre de la colline, lorsqu'en se retournant elle vit qu'elle n'était pas seule, et qu'une jeune fille l'observait avec attention. Cette nouvelle venue paraissait de même âge que notre voyageuse ; ses cheveux étaient châ­tains, ses yeux bleus ; son regard était ordinai­rement riant et animé; mais dans ce moment sa physionomie exprimait surtout une douce compassion.

Elle portait suspendue à son bras une corbeille remplie de cerises fraîchement cueillies, et, immobile au milieu du sentier, contemplait avec intérêt la jeune étrangère.

Lorsque leurs regards se rencontrèrent, le premier sentiment des deux jeunes filles fut celui de l’embarras. L’une était confuse d’avoir eu, à son insu , d’autre témoin que Dieu de sa douleur et de ses larmes ; l’autre, de se voir se voir surprise dans un examen qui pouvait paraître indiscret à celle qui en était l’objet.

Elles rougirent toute deux, et ne songèrent d’abord qu’à s’éloigner ; mais au bout de quelques instants, celle qui avait joué le rôle d’observatrice revint tout à coup sur ses pas : elle paraissait agitée, incertaine, et regardait fréquemment l’étrangère, qui de son côté, descendait lentement la colline, comme si elle eût voulu laisser à sa compagne de route le temps de s’éloigner.

   Qu’est-ce qui ramenait donc cette jeune fille vers elle, et qu’avait de singulier son costume pour exciter ainsi la curiosité ? Telles étaient les questions que s’adressait intérieurement la pauvre voyageuse. C’est qu’elle ne connaissait pas celle qui semblait s’attacher à ses pas ; elle ne savait pas que la curiosité était bien étrangère à l’examen dont elle paraissait l’objet ; que Félicie joignait aux plus aimables qualités un cœur sensible et compatissant, et qu'après avoir vu dès larmes et entendu des soupirs elle ne pouvait se décider à s'éloigner sans avoir tenté d'y apporter remède.

Surmontant enfin sa timidité, cette jeune fille adressa la parole à l'étrangère au moment où celle-ci venait de quitter le sentier qui con­duisait à la croix. « Vous me paraissez bien fatiguée, lui dit-elle avec douceur en l'abor­dant. Si vous vouliez accepter quelques-uns de ces fruits, ils vous rafraîchiraient un peu ; ils vous sont offerts de bon cœur. »

Quiconque eût été tenté de douter de la sin­cérité de ces paroles n'aurait eu, pour s'en convaincre, qu'à jeter les yeux sur celle qui les prononçait. C'est ce que fit l'étrangère ; et bien que nul soupçon de ce genre n'eût tra­versé son esprit, en rencontrant le regard plein d'intérêt dont Félicie accompagnait son offre, elle sentit une douce émotion pénétrer son cœur.

Il faut avoir été seul et délaissé sur la terre, s'être vu indifférent à tout ce qui respire autour de soi, pour apprécier tout le charme d'une parole bienveillante, d'un signe d'intérêt. Aussi Félicie, encouragée par l'expression de grati­tude qui brillait dans les yeux de sa compagne, se hâta-t-elle de prévenir tout refus en insistant de la manière la plus pressante.

« Si vous vous rendez à Sémicourt, lui dit- elle, voici le chemin qui y conduit : c'est aussi le mien jusqu'à une courte distance du village au moins. Si vous le voulez, nous pouvons che­miner quelques moments ensemble et nous re­poser dans ce petit bois, là-bas, où vous mange­rez de mes cerises, n'est-ce pas ? » ajouta-t-elle avec un sourire naïf et interrogateur.

La jeune voyageuse lui prit affectueusement la main, et levant au ciel des yeux humides de larmes : « Je vous remercie, ô mon Dieu ! de la consolation que vous m'envoyez en ce moment. Vous êtes la première personne, ajouta-t-elle en s'adressant à Félicie, qui, depuis trois jours que je suis abandonnée à moi-même, m'ait adressé une parole de bonté. Partout j'ai trouvé le dédain, l'indifférence et souvent des refus, accompagnés d'expressions dures et offensantes. Sans doute vous avez aussi une bonne mère, de bons parents, qui vous ont appris à aimer Dieu ; car lui seul rend bon et charitable comme vous paraissez l'être.

— Je n'ai plus de mère, reprit Félicie en baissant tristement les yeux ; il y a deux ans que Dieu nous l'a retirée, et elle était telle que vous venez de le dire. Mais il me reste de bons parents qui travaillent à me rendre semblable à elle. »

La conversation continua ainsi quelques mi­nutes entre les deux jeunes filles, et, arrivées au bois dont il avait été question, elles s'as­sirent au pied d'un chêne touffu, qui les garan­tissait des derniers rayons du soleil couchant. L'air frais et embaumé du soir, le chant gracieux des oiseaux, toute cette nature riante et pai­sible, exercèrent leur douce influence jusque sur la triste voyageuse. Sa mélancolie parut moins amère, son front reprit de la sérénité, et son cœur sembla s'ouvrir à la confiance. Elle n'aurait pu s'expliquer à elle-même d'où pro­venait la différence qu'elle éprouvait dans ses sentiments tout à l'heure si pénibles ; mais le charme secret et si indéfinissable que le Créa­teur, dans sa bonté infinie, a répandu sur toutes les merveilles sorties de ses mains, agissait sur son âme et y ramenait l'espérance.

Celle qui était en ce moment assise à ses côtés ne pouvait qu'entretenir cette douce im­pression. Elle choisissait avec soin les plus belles cerises, et les présentait successivement à l'étrangère avec un aimable empressement, tout en paraissant préoccupée d'une pensée qu'elle semblait craindre de mettre au jour. Cependant, voyant l'inconnue prête à s'éloi­gner, Félicie sentit qu'elle ne pouvait plus dif­férer à s'expliquer, et lui dit : « Je ne vous connais pas ; mais pourtant j'éprouverais un grand bonheur à vous être utile, si cela était possible. Vous avez du chagrin, j'en suis sûre, ne dites pas le contraire... Ne vous ai-je pas vue prier et pleurer auprès de la croix? Jamais je n’oublierai ce moment, ni la peine que j'ai ressentie en vous regardant. Maintenant il m'est impossible de vous laisser seule et désolée, comme vous paraissez l'être. »

L'étrangère, pour toute réponse, serra sa nouvelle amie contre son cœur, et, appuyant la tête sur son épaule, pleura quelques instants en silence. Enfin elle lui dit : «  Je n'en puis douter, c'est Dieu, c'est Marie ma protectrice qui vous envoient vers moi ; soyez bénie pour le bien que vous m'avez fait, pour celui que vous voudriez me faire, et croyez que jamais je ne vous oublierai.

—  Faut-il donc absolument vous éloigner ? reprit Félicie : où vous rendez-vous ainsi seule, à votre âge ? n'avez-vous ni parents ni protec­teurs? Pardonnez ces questions; mais... elles ne sont pas inspirées par la curiosité, ajouta- t-elle en rougissant.

—  Oh ! je n'en doute pas, s'écria vivement sa compagne ; aussi en suis-je bien reconnais­sante ; mais mon histoire serait trop longue à raconter en ce moment, car, voyez, la nuit ar­rive déjà, et je n'ai pas encore d'asile assuré.

—  Que dites-vous ? s'écria Félibie : oh ! soyez sans inquiétude là-dessus, vous en avez un

certain, je vous le promets: mes parents ha­bitent une petite ferme à peu de distance d'ici, et ils vous recevront avec joie, je n'en douté pas. Mais vous êtes donc sans appui, sans fa­mille ?

—  Non, répondit l'inconue; mon malheur n'est pas aussi grand ; Dieu m'a favorisée plus que mille autres: j'ai des parents, d'excellents parents, et c'est pour les soutenir, les soulager, que je suis forcée de m'éloigner d'eux. Mais... patdonnez, voici la nuit... Il faut...

—  Écoutez, reprit Félicie avec une extrême vivacité, je comprends tout, nous n'avons pas de temps à perdre : venez avec moi, je réponds de l'accueil qui vous sera fait. »

L'inconnue hésitait ; elle avait reçu des ré­ponses si dures, si offensantes, dans les mai­sons où, la nuit précédente, elle avait réclamé l'hospitalité ! La famille de Félicie pouvait ne pas ressembler à cette excellente jeune fille ; d'ailleurs sa position, elle le sentait, prêtait au soupçon et justifiait la méfiance.

Félicie, la voyant hésiter, lui dit : « Promettez-moi une seule chose, c'est de ne pas quit­ter ce lieu avant mon retour, avant un quart d'heure tout au plus ; si d'ici là je ne parais pas, à la bonne heure ; mais attendez jusqu'a­lors. » En disant ces mots, elle s'élança légè­rement , et disparut au milieu du feuillage,

Quelles furent alors les pensées de la jeune étrangère ? Elles se pressaient en foule dans son esprit, et son cœur, plein de la bonté de Dieu envers elle et des touchants procédés de Félicie à son égard, débordait en quelque sorte de reconnaissance et éprouvait le besoin d'ex­primer tout ce qu'il ressentait. « Mon Dieu, disait-elle, que votre bonté est grande ! et en quoi l'ai-je méritée ? C'est lorsque je me croyais le plus délaissée que vous m'envoyez un ange pour me consoler et me soutenir ! soyez-en mille fois béni... O Marie ! vous avez jusqu'ici conduit votre enfant comme par la main, ne cessez pas d'être son soutien, et ne permettez pas qu'elle oublie jamais vos bienfaits. »

Quelques instants après, Félicie était de re­tour auprès de sa protégée, qui, appuyée sur elle et chargée de son léger paquet, ne tarda pas à disparaître dans un petit sentier qui ser­pentait au milieu de l'épaisseur du bois.

 

CHAPITRE II

Arrivée à la ferme.

La ferme vers laquelle se dirigeaient les deux jeunes filles était située sur la lisière opposée du bois dans lequel elles venaient d'entrer. Tout y décelait l'ordre, l'aisance et même une sorte de recherche qu'on n'a guère coutume de trou­ver chez de simples cultivateurs. Les étables, les poulaillers, le fumier, souvent seul orne­ment de ces sortes d'habitations, en un mot, tout ce qui pouvait nuire à la propreté et choquer l'œil était relégué dans une vaste cour qui se trouvait derrière la maison, et qui avait son entrée particulière. La nature semblait avoir voulu favoriser les habitants de ce lieu, et s'être plu à rassembler autour de leur mo­deste demeure les charmes qu'elle dissémine ordinairement en divers lieux. Rien de plus frais, de plus riant que le vallon au fond du­quel elle était située ; rien de plus limpide que le ruisseau qui la traversait, et qui, serpentant avec rapidité, formait mille détours, disparais­sait et se remontrait sans cesse à travers les peupliers, les saules et les bouleaux qui en ombrageaient les bords.

C'était là que s'élevait la ferme de Beauval, adossée d'un côté à un bois de noisetiers et de jeunes chênes, et dominant de l'autre côté une prairie qu'arrosait le ruisseau dont nous venons de parler. Un petit verger rempli d'arbres frui­tiers entourait la maison, qui était tapissée de jasmins et de clématites, et deux hêtres majes­tueux couvraient de leur ombrage un long banc de pierre placé près de la porte.

C'était vers ce charmant séjour que notre inconnue s'avançait, guidée par Félicie. En approchant de la maison, toute sa timidité se réveilla. Peu accoutumée à paraître en sup­pliante devant les étrangers, cette idée seule lui faisait battre le cœur avec violence. Les deux jeunes filles arrivèrent enfin sur le seuil de la porte, qui était entr'ouverte. La nuit, tout à fait tombée, ne lui eût permis de rien distin­guer autour d'elle, si une flamme brillante qui s'élevait de la cheminée n'eût répandu une vive clarté dans la vaste cuisine de la ferme. A cette vue, le souvenir du foyer paternel, près duquel naguère elle était si impatiemment attendue, si tendrement accueillie, traversa un instant le cœur de la jeune voyageuse ; mais elle s'efforçait de le repousser, il l'accablait trop en ce moment.

« Entrez sans crainte, jeune fille, et soyez la bienvenue, dit d'une voix rauque une vieille femme assise au coin du feu ; jamais l'hospi­talité n'a été refusée à Beauval, et ce ne sera pas pour vous que l'on commencera ; mais, mon enfant, une autre fois, n'attendez pas aussi tard pour chercher un asile, vous cour­riez grand risque de n'en pas trouver. Quant à ce soir, je vous le répète, soyez la bien­venue. »

Ces paroles, prononcées avec plus de fran­chise que de douceur, rassurèrent pourtant un peu l'inconnue. Elle s'approcha de la vieille femme, et voulut lui exprimer sa reconnais­sance ; mais elle fut interrompue dès les pre­miers mots: « Assez, assez, mon enfant, qu'il n'en soit plus question. Si vous êtes une brave et honnête personne, comme je suis portée à le croire, nous sommes assez récompensés en vous rendant service. » Puis, s'apercevant de la rougeur que ce seul doute avait amenée sur les traits pâles et abattus de la jeune étrangère, et craignant de l'avoir affligée : « Asseyez-vous, lui dit-elle avec bonté, et, en attendant le souper, qui ne va pas tarder, dites-moi votre nom, et par quel malheur vous errez ainsi sans protection , jeune comme vous l'êtes. Peut-être pourrai-je vous être de quelque utilité, et vrai­ment ce serait de bon cœur.

— Je me nomme Marie, répondit timide­ment la jeune fille, et c'est, je n'en doute pas, celle dont je porte le nom qui m'a con­duite sous votre toit hospitalier. »

La simplicité avec laquelle ces mots furent prononcés, et l'accent pieux qui animait la voix de la pauvre Marie, parurent frapper la vieille et exciter son intérêt. Elle s'informa des parents de la jeune fille, du lieu de leur demeure, du but de son voyage, et reçut en peu de mots les mêmes réponses qui avaient été faites à Félicie.

Jeanne, ainsi se nommait la fermière, ne pouvait comprendre qu'un père et une mère eussent pu se résoudre à se séparer ainsi de leur fille unique, et à souffrir qu'elle s'exposât à mille dangers, seule et sans défense. Elle savait néanmoins qu'il n'existe malheureuse­ment que trop de parents dénaturés qui, mé­connaissant les devoirs que la religion et la nature leur imposent, s'attirent, par leur in­digne conduite envers leurs enfants, le mépris public et les châtiments de Dieu.

Mais s'il en eût été ainsi à l'égard de Ma­rie, sa voix n'aurait pas tremblé d'émotion en parlant de sa séparation d'avec sa famille ; d'ailleurs, élevée à une semblable école, son maintien et tout son ensemble n'eussent pas porté l'empreinte de la vertu et des plus ai­mables qualités qui frappaient chez la pauvre Marie.

Ces réflexions occupaient la mère Jeanne, lorsqu'on entendit au dehors les pas d'un homme qui approchait en sifflant un gai re­frain. Malgré son âge avancé, la vieille se leva aussitôt, et marcha à sa rencontre : elle le joi­gnit au moment où il allait entrer dans la mai­son , et, lui ayant dit un mot à l'oreille, l'en­traîna dans le jardin.

Marie pensa que ce nouveau personnage était de la famille, et que l'on voulait probablement le prévenir de l'arrivée de l'étrangère, peut- être lui communiquer les conjectures qu'on pouvait faire sur son compte. La crainte qu'elles ne fussent pas à son avantage, et la honte de subir un nouvel examen, vinrent aussitôt l'a­giter : son âme, naturellement élevée, souffrait beaucoup de l'incertitude de sa position à l'é­gard de ses hôtes. Au milieu de son agitation, ses yeux tombèrent sur un grand crucifix de bois noir suspendu au-dessus de la cheminée. Cette vue rappela alors dans son cœur les sen­timents pieux qui en faisaient ordinairement la force, et elle fit intérieurement cette prière : « O mon Dieu ! vous qui êtes la sainteté même, vous avez bien voulu, par amour pour nous, être calomnié et subir les plus affreux outrages ; et moi, qui vous ai si souvent offensé, je crain­drais une humiliation ! Non, mon Dieu, je veux me soumettre à tout ce que vous ordon­nerez. »

Cette prière ayant ramené le calme dans son âme, elle jeta les yeux autour d'elle et examina la chambre où elle se trouvait : tout y indiquait l'ordre et une grande propreté ; un lit à rideaux de serge verte en occupait le fond, et un bon fauteuil, recouvert de la même étoffe, était placé près du foyer. La cheminée, construite comme aux temps anciens, était assez vaste pour contenir plusieurs personnes dans les froides soirées d'hiver, et les rayons de la lune, qui pénétraient alors dans la chambre, lais­saient apercevoir au dehors la clématite et le jasmin qui s'entrelaçaient autour des croisées, « Que je serais heureuse, pensait intérieure­ment Marie, si mes bons parents avaient un semblable établissement ! Mon pauvre père, qui ne peut se lever, que n'a-t-il un lit comme celui-ci pour reposer ses membres souffrants ! Mais que la volonté de Dieu soit faite ; qu'il me donne les moyens de soulager ma famille, et mes vœux les plus ardents seront satis­faits.»

En ce moment, une enfant de douze à treize ans entra, et, s'approchant du feu, alluma

une chandelle, puis elle s'occupa de mettre la dernière main aux préparatifs du souper. Elle ajouta un nouveau couvert, avança des chaises et découvrit une grande marmite qui bouillait devant le feu. Elle en tira un succulent morceau de lard, qu'elle déposa sur un plat, et qu'elle entoura de choux savoureux, puis versa le bouillon dans une soupière remplie de tran­ches de pain, et assaisonna ensuite une salade de laitues, qui paraissait devoir compléter le souper.

Tous ces préparatifs terminés, la petite fille se dirigea vers le jardin, pour avertir ceux qui s'y promenaient qu'il était temps de rentrer pour souper.

Marie sentit alors renaître toutes ses appré­hensions ; elle regrettait que Félicie ne fût pas en ce moment auprès d'elle, et pensait qu'elle eût trouvé de l'encouragement dans les regards compatissants de cette jeune fille. Mais, depuis son arrivée à la ferme, celle-ci avait disparu, et était probablement occupée de quelques soins qu'elle ne pouvait différer.

Enfin la mère Jeanne reparut ; elle était suivie d'un homme grand et vigoureux qui pa­raissait âgé d'à peu près quarante ans. Ses traits étaient réguliers, ses yeux vifs et per­çants, ses sourcils noirs et épais, et des che­veux de la même couleur donnaient à sa physionomie quelque chose d'assez dur. Toutefois jamais dehors ne furent plus trompeurs, car cet aspect un peu sauvage cachait un cœur généreux et une extrême bonhomie.

Cet homme était le fils de la mère Jeanne, le propriétaire de la ferme, Bernard Dumont, en un mot. Sa réputation comme excellent agriculteur s'étendait au loin ; et il était con­sidéré comme le fermier le plus probe et le plus actif du pays. A ces qualités, qu'on lui reconnaissait généralement, il croyait en join­dre une autre qui ne lui était pas aussi uni­versellement accordée : il se croyait doué d'une pénétration extraordinaire, et qui, selon lui, ne s'était jamais trouvée en défaut. Il avait toujours eu une confiance très-prononcée dans la supériorité de son jugement, et cette dispo­sition était fortifiée chez lui par la déférence que lui témoignaient ses voisins. Deux ou trois étourdis qui, suivant la prophétie qu'il avait prononcée, devaient devenir un jour de mau­vais sujets, ayant, en effet, mal tourné, Ber­nard se crut dès lors infaillible dans ses prévi­sions et parvint à communiquer cette persuasion à ceux qui l'entouraient, de sorte que, dans plus d'une chaumière des environs, ses arrêts étaient considérés comme sans appel.

Du reste, cette petite faiblesse à part, nul n'était plus franc, plus désintéressé, plus jo-

vial avec ses amis, plus ardent à les défendre, plus redouté des méchants et plus générale­ment aimé que Bernard Dumont.

Les mots qu'il prononça à voix basse, en suivant sa mère dans la maison, étaient bien propres à justifier les conjectures de Marie sur le sujet de leur conversation. Heureusement elle ne les entendit pas ; car son embarras s'en fût accru. « Soyez tranquille, murmura-t-il à l'oreille de Jeanne, je vous aurai bientôt dit ce qui en est ; mon coup d'œil en vaut bien un autre, Dieu

merci. »

Il salua, en entrant, l'étrangère, et lui sou­haita la bienvenue d'un ton qui indiquait un mélange de bonté et de méfiance. Cette nuance n'échappa point à Marie, qui, confuse et trou­blée, se rendit à l'invitation de Jeanne, et se mit à table. Le repas fut d'abord un peu silen­cieux ; et chaque fois que Marie levait les yeux, elle rencontrait le regard scrutateur de Ber­nard fixé sur elle. Le souper était déjà assez avancé, et Félicie ne paraissait point. Jeanne regardait souvent du côté d'une porte placée à l'extrémité de la chambre, et semblait con­trariée de ce retard ; sa physionomie, comme celle de son fils, bien que sévère au premier abord, décelait, après un examen attentif, un grand fonds de bonté et même de sensibilité.

Son fauteuil était placé au haut bout de la table, et elle paraissait accoutumée au respect et aux égards de tout ce qui l'entourait. On apercevait à travers les amples papillons de son bonnet des cheveux blancs comme la neige, et formant sur son cou un épais chi­gnon , suivant la mode de sa jeunesse.

« Geneviève, dit-elle, rompant enfin le si­lence, va donc voir, mon enfant, ce qui retient ainsi Félicie : son souper sera froid, et nous avons presque fini. »

Elle adressa ces mots à la même enfant qui s'était précédemment occupée des préparatifs du repas. Marie avait été frappée de la ressem­blance de cette petite fille avec Félicie, et s'é­tait bien doutée qu'elles étaient sœurs ; mais sa position actuelle la rendait si timide, qu'elle n'avait osé interroger même cette jeune enfant. Cependant, le nom de Félicie l'arrachant au silence qu'elle avait gardé jusqu'alors, elle ne put résister au besoin de mettre au jour une partie des sentiments dont son cœur était plein pour son aimable protectrice. Elle le fit avec toute la chaleur que la reconnaissance sait prêter à une âme élevée, dont les impressions vertueuses, encore dans toute leur force, n'ont jamais été altérées par les passions, ni par le souffle empoisonné des méchants. Ses yeux noirs, jusqu'alors mornes et abattus, s'ani­mèrent à mesure qu'elle parlait, et finirent par

peindre son âme tout entière. La reconnais­sance et bien d'autres vertus s'y lisaient alterativement, et étaient relevées par une expres­sion de candeur qui ne pouvait laisser un doute sur leur incérité.

Aussi fut-ce sous la double influence de ces charmes irrésistibles et de la joie que son cœur de père avait ressentie en entendant l'é­loge de sa fille chérie, que Bernard, allongeant sa large main à travers la table, la présenta à Marie en disant : « Vous êtes, sur ma foi, une excellente fille, et j'en suis maintenant aussi certain que si je vous connaissais depuis que vous êtes au monde. Oui, mère, dit-il en se tournant vers Jeanne, qui souriait de cette brusque déclaration, dès que je l'ai aperçue, mon jugement a été arrêté ; mais, sur ma pa­role, l'examen n'y a rien gâté. Et maintenant, jeune fille, excusez si mon premier accueil a été un peu froid : les plus solides amitiés, voyez-vous, ne sont pas celles qui se forment en un clin d'œil. Aussi bien, tout le monde sait qu'autant Bernard Dumont est d'abord ré­servé et rude, autant il est ensuite bon enfant et dévoué envers ceux qui gagnent son estime. Or nous sommes amis maintenant; vous le méritez, j'en réponds; et, Dieu merci, c'est quelque chose que la garantie de Bernard Du­mont. »

Marie fut d'abord un peu étourdie de cette singulière apostrophe ; mais ensuite, démêlant au milieu de cette brusque franchise l'excel­lent cœur et les bonnes intentions du fermier, elle reconnut la bonté de Dieu, qui, lorsque les apparences étaient si peu à son avantage, disposait néanmoins les cœurs en sa faveur ; et elle le bénit intérieurement de ce nouveau bienfait.

En ce moment, Geneviève et Félicie pa­rurent. Cette dernière était rouge et essoufflée. « J'ai cru que Paul ne s'apaiserait jamais, dit- elle en entrant, voilà près d'une heure qu'il pleure sans interruption. Je lui ai chanté mes plus jolies chansons sans pouvoir le consoler; mais enfin le voilà endormi.

—  Serait-il malade ? » s'écrièrent à la fois le père et la grand'mère ; car il est inutile d'ajou­ter que Paul était le frère des deux jeunes filles. Les traits mâles et sévères de Bernard exprimaient déjà sa sollicitude paternelle.

« Il se porte à merveille, répondit Félicie en riant, et il n'entrait que de la malice dans ses cris.

—  Et à qui s'en prendre, répliqua Bernard avec gaieté, si ce n'est à celle qui le gâte tant que le jour dure? Aussi le petit drôle sait bien en profiter, et pleurer à propos lorsqu'il veut une chanson ou une friandise. »

C'était à Marie que le bon fermier adressait ces derniers mots ; et le ton dont il les prononça prouvait bien que, loin de blâmer intérieure­ment l'indulgence fraternelle de Félicie, il s'y complaisait et croyait y voir une nouvelle preuve de la bonté de son cœur.

Quant à Jeanne, du moment où elle eut compris que l'enfant n'était pas malade, elle se tourna vers Marie, et lui demanda d'un ton plein d'intérêt depuis combien de temps elle avait quitté ses parents, et de quel côté elle se rendait.

Marie lui répondit que trois jours s'étaient déjà écoulés depuis celui où elle avait pour la dernière fois embrassé son père, sa mère et deux frères encore enfants. En prononçant ces mots, ses yeux se remplirent de larmes, et ce ne fut qu'avec peine qu'elle surmonta assez son émotion pour répondre aux questions qui lui étaient adressées.

Elle avait, continua-t-elle, fait déjà soixante kilomètres depuis son départ de Romont, vil­lage qu'habitaient ses parents ; et comme elle se rendait au Mans, il lui restait encore quatre- vingts kilomètres à parcourir ; dans chaque endroit où elle s'était arrêtée pour coucher, il lui avait fallu frapper à plusieurs portes avant d'en trouver une qui s'ouvrît pour la recevoir encore avait-elle eu à supporter bien des paroles méprisantes, et une place dans la grange était souvent la seule grâce qu'elle obtînt. Elle avait aussi cruellement souffert de la chaleur pendant ses longues journées de marche. En­fin, peu d'heures auparavant, ayant aperçu une croix, elle s'était aussitôt dirigée de ce côté, pour demander à Dieu le courage de bra­ver de nouvelles humiliations et de s'y résigner avec patience. Elle s'était ensuite assise pour prendre quelque repos ; car ses pieds, déjà bien enflés, la faisaient beaucoup souffrir. Alors, regardant Félicie avec une charmante expression de reconnaissance : « Vous savez le reste, » ajouta-t-elle en lui tendant affectueuse­ment la main.

Félicie, qui se sentait attirée vers cette douce jeune fille par une sympathie irrésistible, se pencha vers elle, et l'embrassa avec effusion de cœur.

Bernard et la vieille Jeanne contemplaient cette scène avec un attendrissement dont ils n'étaient pas maîtres, et sentaient jusqu'à l'om­bre de leurs soupçons s'évanouir devant le re­gard simple et candide de Marie. Mettant donc toute réserve de côté, ils l'accablèrent de marques d'intérêt, et ne voulurent pas lui per­mettre de se retirer pour la nuit avant qu'elle se fût engagée à se reposer plusieurs jours chez eux.

Marie, touchée jusqu'au fond du cœur de tant de bonté et surtout de confiance, y joignit d'elle-même la promesse de leur apprendre le lendemain les malheurs de sa famille, et les motifs qui l'avaient déterminée à la quitter momentanément. Ils en parurent flattés et sa­tisfaits. Félicie, enchantée des dispositions fa­vorables que manifestaient ses parents à l'égard de sa protégée, fit observer qu'il était déjà tard, et que Marie devait être bien fatiguée. On en convint, et, après lui avoir souhaité avec bienveillance un doux repos, on l'engagea à suivre Félicie, qui la conduisit aussitôt dans sa petite chambre.

On y arrivait par un étroit escalier, et elle se trouvait précisément au-dessus de celle où l'on avait soupé. Une porte de communication conduisait dans un cabinet occupé par Gene­viève , où l'on avait transporté un berceau d'enfant. Il était placé près de la fenêtre, et la lune, se faisant jour à travers les branches de jasmin qui l'entouraient, éclairait la figure pai­sible du petit ange qui y reposait.

Marie ne pouvait détourner les yeux de ce charmant enfant. Elle se sentait saisie d'une sorte de respect en pensant que cette faible et gracieuse créature était alors le temple de l'Esprit-Saint ; il lui semblait aussi voir l'ange tutélaire de cet enfant veillant sur lui et écartant tout danger du dépôt précieux confié à sa garde. Toute transportée de ces pensées : « Mon Dieu, disait-elle intérieurement, que votre bonté est grande pour vos pauvres créatures ! Non content de les avoir rachetées de votre sang, vous avez voulu leur donner un guide céleste, afin qu'elles pussent marcher en sû­reté au milieu des écueils de la vie. Faites que ce pauvre petit soit toujours docile à celui sous l'aile duquel il repose en ce moment, et que ce front si pur soit toujours, comme main­tenant, l'emblème de l'innocence de son cœur. »

En cet instant Félicie vint rejoindre Marie ; et, se penchant sur le berceau, contempla l'enfant avec une tendresse presque mater­nelle ; puis, après un moment de silence, elle dit avec une vive émotion : « Vous voyez cet enfant, Marie, il nous a coûté bien cher ! Mais c'est à moi que tu l'as confié, ô ma bonne mère! et, tant qu'elle vivra, ta fille justifiera ta confiance. Pauvre petit! il ne se doute guère des larmes amères qu'il a fait répandre à son entrée dans ce monde. » En achevant ces mots, elle baisa légèrement la joue rosée sur laquelle venait de tomber une larme. Marie en fit au­tant, et elles se rendirent dans la chambre de Félicie. Tout y indiquait le même ordre, la même propreté que dans la chambre de la Mère Jeanne, et l'ameublement, quoique gros­sier, était celui des paysans aisés et soigneux.

Félicie apprit à sa nouvelle compagne que son petit frère couchait ordinairement dans sa chambre, et lui montra un lit de sangle établi à la place qu'occupait d'habitude le berceau de l'enfant. Il s'y trouvait deux bons matelas, et l'on venait d'y mettre des draps blancs comme la neige. Félicie, malgré tout son désir d'en­trer en conversation avec la jeune voyageuse, ne voulut pas retarder le moment de son re­pos. Avant de se coucher, Marie s'agenouilla et pria quelques moments auprès de son lit. Elle savait que les plus longues prières ne sont pas toujours les plus agréables à Dieu, et sentait l'impossibilité de prolonger davan­tage sa veillée. Mais si cette prière fut courte, qu'elle fut fervente ! Que ses élans de recon­naissance furent profonds, et ses expressions d'amour touchantes et filiales ! Ce fut dans ces sentiments, et après avoir invoqué Marie, sa mère et sa protectrice, qu'elle s'endormit pour la première fois sous le toit hospitalier de la ferme de Beauval.

 

CHAPITRE III

La famille Dumont.

La famille Dumont n'habitait pas nouvelle­ment Beauval ; depuis près de deux siècles cette ferme avait passé, de père en fils, aux générations qui s'y étaient succédé, jusqu'à Bernard, qui la possédait actuellement. Cette ancienneté était regardée dans le pays comme une sorte de noblesse, et donnait à la famille Dumont une considération qu'elle justifiait à bien d'autres titres encore. La probité et l'hon­neur semblaient y être héréditaires, et si, à de longs intervalles, un jeune homme plus étourdi que méchant avait alarmé la surveil­lance paternelle et donné quelque inquiétude sur son avenir, du moins jamais la famille n'a­vait eu à déplorer dans aucun de ses membres une faute déshonorante. Aussi les habitants les plus recommandables du village de Sémicourt, situé à un kilomètre de la ferme, tenaient-ils à honneur d'y être admis sur le pied de l'intimité.

Ce qui avait maintenu pendant de si longues années la famille Dumont dans la voie du devoir et de l'honneur, c'était sans nul doute son respect pour la religion et sa fidélité à en observer les préceptes ; car toute vertu qui n'a pas cette base sera fragile et de courte durée.

La piété néanmoins y avait vu des jours plus florissants, et les pratiques volontaires qu'elle inspire à ceux dont elle remplit le cœur avaient été suivies jadis avec une plus grande exacti­tude que dans le temps où commence notre récit.

D'où provenait cette différence? Elle ne ve­nait heureusement, de la part des habitants de ce lieu, ni d'une volonté moins droite, ni d'intentions moins pures ; mais cette funeste révolution qui entraîna tant de maux à sa suite avait étendu ses ravages jusque dans ce séjour solitaire. La vieille Jeanne sortait à peine de l'enfance lorsque l'église de Sémicourt avait été pillée, dévastée et interdite à la piété des fidèles. Le ministre du Seigneur dont la voix avait si souvent retenti dans ce temple, qui y avait touché tant de cœurs endurcis, consolé tant d'affligés, soutenu et fortifié tant de vertus encore chancelantes, ce ministre vénérable avait aussi disparu. Son divin Maître voulut sans doute joindre aux récompenses qu'il lui réservait à la fin de cette longue carrière toute consacrée à sa gloire, la couronne du martyre, et il l'obtint le jour même où trois cents de ses confrères périrent sous le glaive révolution­naire. Le pays demeura donc, sous le rapport religieux, dans un état d'abandon complet, et cela durant de longues années. En conséquence, la jeunesse qui s'élevait alors ne connut de ses obligations envers Dieu que ce qui put lui être enseigné par des parents chrétiens. Plusieurs enfants eurent le bonheur de trouver dans leurs père et mère les conseils et les exemples qui devaient leur faire connaître le chemin de la vertu et les encourager à y marcher. De ce nombre fut Jeanne, qui appartenait à une fa­mille vraiment chrétienne ; mais si les instruc­tions qui lui furent données à cette époque désastreuse lui apprirent à respecter la religion et à obéir à ses lois, l'agitation et le trouble au milieu desquels elle les reçut nuisirent aux fruits nombreux qu'elle eût pu en retirer dans d'autres circonstances. En effet, comment aurait-elle compris tout ce qu'il y a de bonheur à visiter Notre-Seigneur dans son tabernacle, à lui rendre nos hommages, à lui exprimer no­tre amour, à lui exposer nos besoins et nos misères, elle qui depuis son enfance n'avait pu pénétrer dans ses temples, elle qui ignorait les consolations qu'il sait répandre dans les cœurs qui viennent en chercher auprès de lui, elle enfin qui n'avait jamais entendu exalter son ineffable bonté par ces voix qui ont reçu du Ciel même la mission d'éclairer et de tou­cher les cœurs.

Ainsi, privée de ces ressources précieuses dont tant d'autres abusent, elle ne put goûter toute la douceur du joug du Seigneur. Néan­moins, fidèle à la portion de grâce qu'elle avait reçue, Jeanne pratiqua constamment ce qu'elle avait connu de ses devoirs. Comme l'abus des grâces attire sur l'âme qui s'en rend coupable l'abandon de Celui qui les lui a acquises au prix de son sang, de même la fidélité à y cor­respondre en obtient de nouvelles et de plus précieuses encore. Espérons que ce bonheur sera un jour le partage de Jeanne et de sa famille.

Mariée, au plus fort de la révolution, à un brave homme de Sémicourt, Jeanne éleva ses enfants de son mieux, et leur inculqua les principes qu'elle avait reçus elle-même; ils eurent pour eux les mêmes résultats, mais ne les conduisirent pas plus loin dans les voies de la piété. Comment en eût-il pu être autrement ? De toutes parts, et depuis longues années, les églises avaient été rendues au culte, tandis que celle de Sémicourt était restée fermée. Aucun ministre de la religion n'avait remplacé celui qui avait cueilli jadis si glorieusement la palme du martyre, et ceux des fidèles qui vou­laient participer encore aux saints mystères étaient forcés de parcourir une distance con­sidérable pour arriver à ce but désiré. Bien que la paroisse de Sémicourt souffrit beaucoup de l'abandon dans lequel elle se trouvait, et que le saint prélat du diocèse auquel elle appartenait eût désiré avec ardeur apporter remède au mal, néanmoins il ne l'avait pu encore. Un trop grand nombre d'ouvriers évangéliques avaient été moissonnés par la faux révolutionnaire pour qu'il lui fût possible d'en envoyer partout où il était nécessaire.

Enfin, après une longue attente, les habi­tants de Sémicourt eurent la joie de voir arri­ver parmi eux un digne pasteur. Malheureu­sement ses nombreuses infirmités, bien plus encore que son grand âge, nuisirent au bien qu'il désirait opérer ; sa vieillesse se prolongea au delà du terme ordinaire, et, lorsqu'il mou­rut, les principaux habitants du pays se réu­nirent pour conjurer leur évêque de leur accor­der un curé qui pût réparer les suites funestes de tant d'années d'abandon.

Leur prière ne fut point inutile : un prêtre pieux et zélé, encore dans toute la force de l'âge, leur fut envoyé, et il était installé depuis quelques semaines seulement lorsque les événements dont nous venons de parler se passè­rent à la ferme.

Mais revenons à Marie. Le lendemain, lors­qu'elle ouvrit les yeux, le soleil brillait déjà à travers les fenêtres ; elle avait dormi toute la nuit, et fut quelques instants à se rappeler les incidents de la veille, et même le lieu où elle se trouvait alors. Dès qu'elle eut recueilli ses idées, son cœur s'éleva vers Dieu avec un vif sentiment d'amour et de reconnaissance. En­suite cherchant Félicie des yeux, elle s'aperçut avec surprise qu'elle avait déjà disparu. Elle craignit alors qu'il ne fût tard, et, se rappelant que c'était dimanche, elle se disposa à se lever, pour se rendre ensuite à la messe. En ce mo­ment la porte s'ouvrit, et Félicie parut, le sourire sur les lèvres; elle tenait des deux mains une large terrine remplie d'une eau tiède qui exhalait mille parfums aromatiques.

« Et pourquoi vous tant presser? dit-elle gaiement à Marie. Oh! je vois, c'est la crainte de manquer la messe qui vous met en mouve­ment de si bonne heure. Mais vous ne savez donc pas qu'il n'est encore que six heures, et qu'elle ne se dit pas avant neuf heures et de­mie? Vous voyez que nous avons du temps devant nous, et, pour l'employer utilement, vous allez commencer par baigner vos pieds meurtris ; telle est l'ordonnance de ma grand'mère, qui a toujours fait usage de ce remède avec succès lorsqu'elle s'était fatiguée plus que de coutume. » En disant ces mots, Félicie dé­posa le vase à côté du lit, et d'un saut léger s'assit auprès de Marie, qui la remercia mille fois des attentions pleines de bonté dont elle l'avait comblée depuis leur première rencontre.

« N'allez surtout pas me croire meilleure que je ne suis, reprit vivement Félicie ; il s'en faut de beaucoup, je vous l'assure, que je sois comme cela pour tout le monde. Non, ce n'est pas seulement parce que vous paraissez triste et fatiguée que j'ai tâché de vous consoler, mais parce que, voyez-vous, dès que je vous ai aperçue, je vous ai aimée. Au reste, je ne suis pas la seule ici, et je sais ce que ma mère disait ce matin, » ajouta-t-elle d'un ton affectueux au­quel se mêlait un air de mystère enfantin. Elle lui apprit ensuite que son père était allé avec Geneviève à Furmy, gros bourg situé à quatre kilomètres du village, où l'on disait deux messes le dimanche, dont une à sept heures. Il voulait être revenu à temps pour rester avec sa mère, qui, atteinte depuis huit jours de violentes douleurs de rhumatisme, ne pourrait ce jour-là se rendre à l'église de Sémicourt. Geneviève devait, pendant l'office, garder son petit frère, dont le bruit fatiguait beaucoup Jeanne lorsqu'elle était incommodée.

Tout en causant ainsi, Marie baignait ses pieds dans l'eau préparée par sa jeune hôtesse, et bientôt elle les sentit rafraîchis et reposés. Félicie, enchantée du succès de ses soins, la quitta pour s'occuper du déjeuner de son père, qui sans doute en aurait grand besoin au retour de sa course matinale.

Une demi-heure après, Marie descendit dans la chambre où l'on avait soupé la veille. Jeanne, fatiguée d'une longue nuit d'agitation et d'in­somnie, s'était sentie pressée de quitter ce lit où elle avait tant souffert ; et, déjà levée et ha­billée, elle occupait son grand fauteuil auprès de la cheminée. Malgré la beauté de la saison, ses membres engourdis par l'âge sentaient avec plaisir la chaleur du foyer. La chambre était faite, le couvert mis, et une énorme casserole pleine de lait chauffait sur un fourneau placé entre les deux fenêtres. L'une d'elles, un peu entr'ouverte, laissait pénétrer le parfum des fleurs, toutes chargées encore de la rosée du matin ; le soleil levant brillait à travers le feuillage du jardin, et vivifiait tout par sa pré­sence.

Félicie, active et satisfaite, passait d'un dé­tail à l'autre, et semblait avoir mis tout son bonheur à contribuer au bien-être des siens. Tout le bon ordre qui régnait dans la maison était le fruit de ses soins, depuis la table si bien frottée jusqu'au bonnet plissé avec tant de per­fection et placé par elle sur la tête vénérée de sa grand'mère.

« Je crois, dit Marie en entrant, avoir en­tendu le petit s'éveiller; mais je n'ai pas voulu me présenter à lui, de peur que la vue d'une étrangère ne l'effrayât et ne le fît pleurer.

— S'il en était ainsi, reprit gaiement Jeanne en lui tendant la main avec bienveillance, on pourrait dire que le petit marmot serait le seul qui ne vous vît pas ici avec plaisir ; c'est moi qui vous le dis, jeune fille ; et quand la mère Jeanne parle, tout le monde sait qu'on peut la croire. Et les pauvres pieds, comment vont- ils ? Je ne parle pas de la nuit ; car je sais qu'elle a été bonne. »

Félicie avait disparu pendant ce discours, et Marie, s'asseyant près de Jeanne, la remercia de son intérêt et de ses soins. La conversation tomba ensuite sur Félicie, et Jeanne parla de sa petite-fille de manière à confirmer pleine­ment la bonne opinion que Marie en avait d'a­bord conçue. Elles furent interrompues par le retour de Bernard et de sa petite compagne. Il aborda Marie avec la même cordialité qu'il lui avait montrée la veille en la quittant. Peu à peu Geneviève, surmontant sa timidité, s'approcha de l'étrangère (c'est ainsi qu'elle l'appelait), et tâcha de lui prouver par ses manières amicales qu'elle aussi la voyait avec plaisir dans la maison ; puis, comme tous les enfants se fa­miliarisent promptement : « Vous êtes si belle aujourd'hui, dit-elle en la regardant naïvement de la tête aux pieds, que je vous ai à peine re­connue d'abord. »

Marie sourit, et, pour mettre fin à un exa­men qui portait en détail sur chaque article de sa toilette, elle l'engagea à aller demander à sa sœur s'il n'était pas bientôt temps de se rendre à l'église.

L'enfant sortit, et Marie, voulant laisser un peu de liberté à ses hôtes, alla dans le jardin respirer l'air du matin.

« Enfin nous saurons son histoire, s'écria Bernard en la regardant s'éloigner. Ma foi ! ajouta-1 - il d'un ton d'intérêt, cette enfant a quelque chose dans son air que je ne puis ex­pliquer, et qui ne ressemble à rien de ce que j'ai vu jusqu'à présent.

—  Ce qui est singulier, Bernard, reprit la mère Jeanne, c'est que j'ai vécu plus long­temps que toi, mon ami, et j'en puis dire au­tant sur le compte de cette jeune fille. J'en ai vu (quoique en petit nombre) d'aussi douces, d'aussi modestes ; mais ce regard angélique, je ne l'ai jamais rencontré.

—  Sans compter, reprit Bernard, qu'avec toute cette douceur la petite personne a un cer-

tain air imposant; je ne conseillerais pas à nos jeunes étourneaux de lui rien dire qu'elle ne dût pas entendre; je crois qu'ils ne seraient pas bien reçus. »

Cette réflexion ramenant Jeanne sur la sin­gularité des circonstances dans lesquelles Marie se trouvait placée: « Tout cela, dit-elle, me rend plus inexplicable l'espèce d'abandon où nous la voyons. Elle ne parait pas misérable ; rien sur sa personne n'annonce l'indigence ; voyez comme elle est proprette et gentille avec ses habits du dimanche. »

En ce moment la jeune fille traversait un des petits sentiers du jardin, et le rouge éclatant du tablier qui entourait presque entièrement sa taille délicate, son bonnet blanc comme la neige, un grand fichu blanc aussi, une robe d'une couleur foncée, mais encore très-fraîche, tout cet extérieur était loin de donner l'idée de la misère. Sur sa poitrine brillait une croix d'or suspendue à son cou par un petit ruban noir; cette croix, qui ne paraissait qu'aux beaux jours, était le don de sa mère, qui l'avait portée pendant toute sa jeunesse : c'est dire combien elle était chère à Marie.

Le déjeuner terminé, les deux jeunes filles se rendirent à l'église. C'était la première fois depuis son départ de Romont que Marie entrait dans un temple du Seigneur. La pensée des

augustes mystères auxquels elle allait assister occupa d'abord son attention tout entière, et la plongea dans un profond recueillement ; mais se reportant ensuite sur cette famille qu'elle avait laissée si désolée, si abattue, elle répandit son cœur devant le Seigneur avec la touchante simplicité d'un enfant qui parle de ses chagrins à un bon père. Elle lui exposa ses regrets, ses prévisions, ses alarmes, et y joi­gnit l'ardente prière de n'oublier jamais, dans quelque circonstance qu'elle pût se trouver, ni les bienfaits de son Dieu, ni les devoirs qu'ils lui imposaient. Oh ! que les larmes qu'elle répandait en priant ainsi étaient dou­ces ! combien elles soulageaient son cœur op­pressé ! C'est qu'à mesure que ces humbles supplications montaient vers le ciel, l'âme de la pieuse enfant se remplissait d'un ineffable sentiment de paix et d'espérance.

Cependant, en regagnant sa demeure, une réflexion pénible vint se mêler à la satisfac­tion intérieure qu'elle goûtait : Félicie, si bonne, si compatissante ; Félicie, qu'elle avait douée dans son cœur de toutes les vertus de son âge, elle venait de le voir avec douleur, Félicie n'était pas pieuse ! Plusieurs fois, pen­dant les divins mystères, ses regards errants et distraits avaient étonné sa compagne ; puis, en chemin, de nombreuses remarques sur toutes les personnes qui s'étaient trouvées à l'église prouvèrent à Marie que l'attention de sa nouvelle amie avait porté sur tout, excepté sur le seul objet qui aurait dû la fixer. Cette découverte l'affligea. Elle ne se sentait plus la même confiance dans les aimables qualités de Félicie, et craignait du moins que, privées de la seule base qui eût pu les rendre solides, elles ne résistassent pas plus tard à la dange­reuse séduction des mauvais exemples. Mais, saisissant vivement une pensée qui excusait sa jeune protectrice ; Oh! si, comme moi, disait-elle en elle-même, elle eût eu une sainte pour l'instruire et la conseiller, son cœur, si bon, si compatissant pour les créatures, ne serait pas resté indifférent à l'égard de son Dieu ! Sa divine parole y eût porté des fruits abondants, tandis que le mien n'a été souvent qu'un terrain ingrat et stérile où elle est venue s'enfouir. Si Félicie ne peut encore être comp­tée au nombre des fidèles servantes du Sei­gneur, du moins, j'en suis sûre, elle n'a pas abusé de ses grâces, Que je serais heureuse, ô mon Dieu ! si je pouvais vous faire connaître à ce cœur si digne de vous, et lui rendre ainsi au centuple le bien qu'elle a voulu me faire.

Bien loin de se sentir refroidie pour cette ai­mable fille, vers laquelle la reconnaissance l'attirait, la plus tendre charité vint s'unir à tous les sentiments qu'elle lui inspirait déjà, et elle s'affligeait en pensant que son séjour au­près d'elle ne se prolongerait pas assez pour qu'elle pût lui être utile autant qu'elle l'aurait souhaité.

Passons rapidement sur cette journée, et arrivons au moment qui précédait le souper, et où toute la famille réunie rappela à Marie la promesse qu'elle avait faite la veille. Elle commença sans plus tarder le récit des divers événements qui avaient amené la ruine de sa famille et des malheurs qui pesaient encore sur elle. Ne pouvant rendre au naturel le langage naïf et touchant où son âme se peignait tout entière, nous ferons, dans le chapitre suivant, un court résumé de ce qu'elle apprit à ses nouveaux amis pendant cette veillée.

 

CHAPITRE IV

Histoire de Marie.

La mère de notre héroïne, Marcelline Du­pont, était la septième enfant de Marguerite Dupont, riche fermière, qui avait élevé sa nombreuse famille dans la crainte de Dieu et l'amour de la vertu. Marcelline ne connut ja­mais son père, mort quand elle n'avait encore que deux ans ; de ses cinq frères, quatre étaient ensevelis dans les neiges de la Russie ; le plus jeune, préservé par son âge d'un sort pareil, était resté chez sa mère, et faisait, ainsi que ses deux filles, toute sa consolation. Cette mère, rendue craintive par les douloureuses pertes qu'elle avait déjà subies, redoutait tou­jours de nouveaux malheurs, et n'était tran­quille que quand elle voyait autour d'elle ses trois enfants, sur lesquels toutes ses affections étaient alors concentrées.

A peu de distance du village de Romont, habité par cette famille, se trouvait une mai­son de ces vénérables filles de Saint-Vincent-de-Paul, qui partagent tout leur temps entre l'instruction des enfants et le soin des mala­des. Comme tant d'autres établissements reli­gieux, celui-ci avait été en butte aux fureurs révolutionnaires, et les saintes filles s'étaient vues forcées de quitter l'asile chéri qui les sé­parait d'un monde dont elles avaient su ap­précier de bonne heure la corruption et le néant. Ainsi contraintes d'abandonner leur pai­sible retraite, celles d'entre elles qui avaient encore des parents allèrent chercher auprès d'eux un refuge contre les dangers qui les me­naçaient. Parmi ces anges prêts à se disper­ser dans le monde pour aller lui payer en bienfaits les maux dont il les avait accablés, se trouvait une religieuse encore jeune, nom­mée sœur Beatrix ; elle joignait aux plus douces vertus le sentiment qui les forme et les nourrit, une piété à la fois profonde et éclai­rée. A la suite d'une violente maladie elle était tombée dans un état de langueur auquel on n'avait pu trouver aucun remède, et, depuis plusieurs années, d'habiles médecins avaient renoncé à une cure qui leur paraissait au- dessus de tout pouvoir humain.

Orpheline presque dès sa naissance, il ne lui restait, dans une province lointaine, que des parents fort peu à l'aise ; elle se trouvait donc, par suite des malheurs de cette époque, sans ressources et sans asile; mais Celui en qui elle avait placé toute sa confiance ne lui manqua pas au moment de l'épreuve : il lui suscita parmi ses plus honorables servantes un appui et une consolatrice. Marguerite Du­pont, conduite, en apparence par le hasard, près de la maison des soeurs le jour où elle fut envahie, fut témoin de la détresse de la pauvre religieuse, et la conjura d'accepter un asile dans sa maison. Ses paroles et l'expression qui les accompagnait annonçaient une foi si vive, un respect si grand pour le saint état de celle qu'elle voulait recueillir, qu'elle sem­blait, la digne femme, réclamer une faveur plutôt que de l'accorder. La sœur Béatrix, touchée jusqu'au fond du cœur de ses chari­tables et pressantes sollicitations, les accepta avec une tendre reconnaissance, et, soutenue par la veuve Dupont, se rendit à sa modeste demeure. Dire de quel respect, de quels soins elle y fut entourée, ce serait une tâche trop longue. Marguerite ne s'était point abusée en croyant attirer par la présence de cet ange toutes les bénédictions du Ciel sur sa maison, et la charité qui avait associé Béatrix à sa fa­mille fut dès ce monde récompensée au cen­tuple.

Passons rapidement sur les dix années qui s'écoulèrent ensuite; il nous suffira de dire

que pendant ce temps la sœur Béatrix fut le le conseil, l'appui, la consolation de tous, et devint aussi nécessaire au bonheur de ses hôtes qu'elle fut heureuse elle-même de leurs soins et de leur dévouement.

Cependant vint le moment où Marguerite, accablée de diverses infirmités, sentit qu'elle approchait de sa fin, et partagea son bien entre ses trois enfants, après les avoir conve­nablement établis. Marcelline, sa plus jeune fille, épousa un tisserand peu fortuné, mais dont les principes religieux, le caractère et la conduite devaient assurer son bonheur. Elle obtint de la sœur Béatrix la promesse de se fixer avec elle quand sa pauvre mère aurait quitté cette vallée de larmes et de misères, et crut s'être assuré ainsi la plus précieuse partie de son héritage. C'était, en effet, une grande faveur qu'elle avait réclamée, car cette faveur était ambitionnée par son frère et sa sœur ainsi que par elle-même; aussi en reconnut-elle tout le prix.

Si l'on s'étonnait que la digne sœur ne fût pas, dans les temps plus calmes qui suivirent la tourmente révolutionnaire, retournée aux saintes fonctions qu'on l'avait forcée d'inter­rompre , qu'on se rappelle l'état de souffrance et de langueur où elle était réduite, et qui la mettait dans l'impossibilité de suivre à cet égard les vœux les plus chers de son cœur.

Souvent peinée de se voir à la charge de gens peu aisés, et dont le travail était l'uni­que fortune, elle offrait à Dieu cette affliction et l'espèce d'humiliation qui s'y mêlait quel­quefois; puis elle se consolait en répandant autour d'elle des trésors d'une nature diffé­rente , il est vrai, mais bien autrement pré­cieux; car c'étaient des biens éternels qu'elle aidait à ses hôtes à amasser, par ses doux et pieux conseils autant que par ses exemples.

Cependant Marcelline, à son grand regret, s'était séparée de sa mère aussitôt après son mariage, et était allée habiter, avec Joseph Perrin, son mari, la petite maison que celui-ci possédait, et qui, jointe à un assez grand jar­din, avec deux belles vaches, une basse-cour assez bien garnie, et un petit champ situé à peu de distance, composait toute leur fortune. C'est là que, vivant de l'amour de Dieu et de leurs devoirs, ils passèrent quelques heureuses années, unis par les liens d'une tendre affec­tion, que la naissance de trois enfants était venue resserrer. Marie, notre héroïne, était l'aînée.

Son père, assidu au travail, cultivait son jardin, et chaque semaine allait porter au marché de la ville voisine ses fruits et ses lé­gumes. Marcelline soignait les jeunes enfants, ainsi que son ménage, et leur vie s'écoulait paisiblement dans l'innocence et dans une fru­gale aisance. Mais un bonheur constant n'est pas fait pour ce monde, et encore moins pour les enfants bien-aimés du Dieu qui ne frappe que pour sauver, et n'éprouve que pour récom­penser par d'éternelles joies les larmes versées avec une humble résignation.

La première affliction de ces pieux époux fut la mort de Marguerite, chérie autant que res­pectée par ses enfants ; et la consolation que leur apporta l'arrivée sous leur toit de la digne sœur Béatrix ne les empêcha pas de sentir amèrement une si douloureuse séparation. Peu après ils perdirent leur fils aîné, âgé de six ans, et qui leur était bien cher. Oh ! que l'ange consolateur qu'ils possédaient leur fut utile dans ces désolantes circonstances ! Il con­naissait le chemin de leur cœur, et savait y faire pénétrer le baume qui devait en adoucir les peines. Enfin, pour abréger ce récit, que nous étendons presque autant que Marie, dont il réveillait les plus tendres souvenirs, nous dirons seulement qu'élevée sous les yeux de sœur Béatrix, instruite et formée par elle, objet constant de ses soins et de son zèle, cette jeune fille acquit toutes les qualités qui pourraient paraître au- dessus de son extrême jeunesse et de l'humble situation où elle était placée en ce monde. Non-seulement son cœur si pur, si innocent, tel qu'un jeune arbre cul­tivé avec soin, avait porté les plus précieux fruits, mais son esprit avait encore acquis, dans la société constante d'une femme vrai­ment supérieure une étendue et une justesse d'idées bien rares à tout âge et dans toutes les conditions.

Marie avait atteint sa dix-septième année, quand le malheur vint de nouveau visiter sa famille. Son père, dont la santé avait toujours été robuste, fut attaqué d'une maladie dont la violence donna de grandes alarmes pour ses jours; il reçut dans sa famille les soins les plus assidus et les plus tendres. Enfin les prières de ses enfants et de sa femme furent enten­dues et exaucées ; il fut rendu à la vie ; mais sa convalescence fut longue. Un travail long­temps suspendu et les frais nécessités par la maladie amenèrent la gêne dans la maison : on fut forcé de vendre une portion du petit champ pour acquitter des dettes qui s'étaient accumulées et pour fournir aux dépenses journalières. Le malheureux père de famille se remit trop tôt au travail i et une pluie d'orage qui le surprit au moment où il revenait ac­cablé de sueur et de fatigue l'étendit de nou­veau sur un lit de douleur mais cette fois pour un temps indéfini. Un rhumatisme se joignit à d'autres souffrances, et le priva de l'usage de ses bras. Il s'affligeait moins encore de ses maux que de ceux qu'ils attiraient sur sa fa­mille. On vendit successivement tout ce que l'on possédait, et le jardin devint l'unique res­source de ces infortunés. Georges, le fils aîné, âgé de quatorze ans, travaillait avec un cou­rage au-dessus de son âge et même de ses for­ces, mais ne pouvait suffire aux besoins de tous. La pauvre Marcelline consacrait tout son temps aux soins qu'exigeaient son mari ma­lade et un dernier enfant âgé seulement de quinze mois.

Au milieu de ce désastre, la sœur Beatrix, qui souffrait cruellement de voir qu'elle ajou­tait par sa présence aux charges bien lourdes de cette pauvre famille, fit de vains efforts pour obtenir la permission de la quitter; rien n'aurait pu faire consentir ses amis à cette séparation. Elle était pour eux ce qu'est pour le marin l'étoile du soir lorsque la tempête le menace, un espoir et un gage de salut.

Un matin, Marie, revenant de l'église, où elle avait prié avec ferveur pour connaître ce que Dieu demandait d'elle dans cette pénible extrémité, roulait dans sa tête une idée qu'elle regardait comme une inspiration de cette mère de miséricorde en qui elle avait une si tou­chante confiance. Quand la famille fut réunie pour prendre en commun le repas frugal du matin, elle annonça qu'elle avait une proposi­tion à faire, et supplia ses parents de ne pas la rejeter avant qu'elle leur eût bien expliqué ses motifs et ses espérances. Après avoir ex­posé l'exigence de la situation actuelle, la dé­licatesse de son tempérament, qui l'empêchait de se livrer aux travaux de la campagne, elle rappela à son père qu'il avait au Mans une sœur dont il lui avait souvent parlé ; peut-être pourrait-elle devenir pour elle une protectrice, et lui procurer dans cette ville des moyens d'être par son travail utile à sa famille. Le mo­ment était venu, disait-elle, de leur montrer sa reconnaissance pour les soins et la tendresse dont on l'avait comblée, et elle mourrait de chagrin si elle devait rester témoin inutile de leur détresse et de leurs souffrances. Préve­nant ensuite les objections si naturelles à leur sollicitude sur les dangers qu'elle pourrait courir dans cette nouvelle situation, et mon­trant la sœur Béatrix, qui la regardait avec attendrissement : « Soyez sans inquiétude, leur dit-elle; ce ne sera pas en vain qu'elle m'aura appris à connaître mon Dieu et à goûter la douceur de son joug ; peut-être n'a-t-il permis que je fusse si bien instruite dans sa sainte loi que parce qu'il me réservait à des combats et à des épreuves particulières. D'ailleurs c'est aux pieds de Marie que cette pensée m'est venue ; si elle me l'a inspirée, ce ne peut être que pour notre plus grand bien. »

Nous passerons sous silence les alarmes de la mère de Marie, et les objections qu'elle souleva contre son dessein, les angoisses du pauvre père, dont l'état nécessitait ce terrible sacrifice, et celles de la vénérable sœur qui la chérissait comme sa propre fille.

Son courage et sa tendresse filiale surmon­tèrent toutes les difficultés. On écrivit à sa tante, et, quinze jours après cette matinée que nous venons de décrire, Marie, munie d'un léger paquet où sa mère avait renfermé ce qu'elle avait de meilleur, et d'une somme non moins légère qu'on avait empruntée pour les besoins de la route, entrait un matin dans la chambre du malade. A genoux auprès de ce lit de souffrance, elle sentit la main brûlante et amaigrie de son père s'étendre sur son front et y appeler les bénédictions célestes. A tra­vers ses sanglots et ceux de ses chers parents, elle reçut avec leurs derniers conseils ceux de la sœur Béatrix, qui était pour elle une se­conde mère ; et, s'arrachant enfin des bras qui l'étreignaient si tendrement, elle s'élança vers la porte. Comme elle la refermait, elle entendit son excellente mère s'écrier : « O sainte Mère de Dieu, c'est à vous que je la remets; toute ma confiance est dans votre puissante protection. »

« Elle ne sera pas déçue, » murmura la pauvre enfant.

Nous aussi, nous répéterons avec elle : Que peut-on redouter pour celle qui part sous les auspices de Marie ?

 

CHAPITRE V

 

Marie s'installe à la ferme.

Comme Marie achevait les derniers mots de son récit, elle se sentit attirée dans les bras de la mère Jeanne, et s'aperçut que des larmes roulaient dans les paupières de l'excellente femme. « Chère enfant! s'écria-t-elle en la ser­rant contre son cœur : et j'ai pu hésiter un in­stant à vous recevoir sous mon toit ! Oh ! que ne pouvons-nous lire dans les cœurs, et éviter ainsi d'affliger ceux qui méritent si peu de l'être ! Mais soyez tranquille, mon enfant, la bénédiction d'un père porte toujours bonheur, et celle que vous avez reçue du vôtre au moment de tout sacrifier pour lui a déjà été con­firmée dans le ciel »

Tandis que Jeanne parlait ainsi, Félicie em­brassait sa compagne sans rien lui dire; car elle voyait bien qu'elle s'efforcerait en vain de réprimer les vives sensations réveillées dans le cœur de Marie par le récit qu'elle venait de faire. Malgré ses efforts, d'abondantes larmes s'échappèrent de ses yeux, tandis qu'elle ser­rait affectueusement la main de Félicie, pour lui faire comprendre qu'au milieu de son af­fliction elle n'était pas insensible à la douce sympathie que celle-ci lui témoignait.

En ce moment Bernard, qui plus d'une fois pendant sa narration avait paru attendri, et qui depuis qu'elle était terminée paraissait ré­fléchir profondément, se leva tout à coup, et, allant droit à Marie, lui exprima avec la brus­que franchise qui le caractérisait l'intérêt qu'elle lui avait inspiré. Une pensée lui était venue, ajouta-t-ii, et, si elle pouvait séria­liser, ce serait pour le bonheur et l'avantage de tous. Pourquoi Marie irait-elle plus loin? Elle ne voulait qu'utiliser son temps pour pou­voir secourir ses parents, Eh bien, depuis long­temps il désirait trouver une personne sûre qui pût seconder Félicie dans les soins du mé­nage et de la basse-cour : si elle voulait rester avec eux, il ne lui offrirait pas de gros gages, à la vérité ; mais au Mans elle n'en trouverait pas non plus, étant encore si jeune et n'ayant jamais servi. D'ailleurs les infirmités de la mère Jeanne augmentaient tous les jours, et il serait ravi de savoir Marie auprès d'elle pen­dant les moments où Félicie était obligée de la quitter pour surveiller tous les détails dont elle était chargée. Il s'étendit longuement sur les avantages que cet arrangement aurait pour tout le monde, voulant ainsi éloigner de Marie la crainte d'être plutôt retenue par la com­passion et la charité que par un besoin réel de ses services.

« Eh bien, jeune fille, dit-il en terminant son discours, vous me paraissez toute saisie de mon offre : si elle ne vous plaît pas, prenez que je n'ai rien dit. Dieu sait pourtant que j'y aurais grand regret. Mais il ne s'agit pas de cela, il faut que la chose vous convienne : vous êtes trop fatiguée à présent pour pouvoir y réfléchir, demain vous me donnerez une ré­ponse. Pauvre enfant ! la voilà rouge comme une betterave, et les yeux aussi gros que le poing. Allez un peu prendre l'air au jardin en attendant le souper ; cela éclaircira vos idées. »

Marie se leva pour suivre un conseil dont elle sentait l'utilité. Félicie voulait l'accom­pagner ; mais son père et Jeanne l'en empê­chèrent. « Laisse-la seule, mon enfant, lui dit sa grand'mère ; tu voudrais, je le vois, lui faire comprendre combien tu désires qu'elle reste avec nous; mais c'est inutile; elle doit bien savoir à quoi s'en tenir là-dessus. »

Marie jeta un regard plein de reconnais­sance sur la famille réunie, et sortit en es­suyant ses yeux encore tout baignés de lar­mes. En entrant dans le jardin, elle suivit un petit sentier qui conduisait au bord de l'eau, et s'assit sur un banc placé à l'extrémité de l'en­clos. Là sa délibération ne fut pas longue. Elle vit d'un coup d'œil que la proposition de Ber­nard réunissait tout ce qu'elle aurait à peine osé espérer dans ses rêves les plus flatteurs. En effet, ce voyage si long et si fatigant qui lui restait à faire, le voilà terminé ; ces embar­ras, ces dangers qui menaçaient sa route, elle n'a plus à les redouter; cette tante inconnue, dépourvue peut-être des moyens de lui être utile, peut-être indifférente à sa peine, elle ne sera pas forcée de lui conter sa misère, et de l'importuner pour exciter sa compassion. Toutes ces épreuves lui sont épargnées, et c'est sans doute la soumission avec laquelle elle les avait acceptées à l'avance qui lui a valu cette nouvelle preuve de la bonté de Dieu à son égard : car cette miséricorde est si grande, qu'il veut bien agréer le sacrifice de nos répugnances , malgré l'impuissance où nous sommes de nous soustraire à ses décrets.

Voilà done Marie admise dans une honnête famille, où, selon le vœu le plus ardent de ses pauvres parents, elle sera à l'abri de tout danger, et où elle gagnera, par un travail sans fatigue au-dessus de ses forces, de quoi sou­lager un père souffrant, une mère épuisée, tous ceux enfin qu'elle a quittés avec tant de douleur. Ce n'est pas tout encore : une com­pagne douce et aimable viendra alléger ses peines en y compatissant, et compléter en quelque sorte les avantages que sa nouvelle position lui présente. Levant les yeux au ciel dans l'effusion de sa reconnaissance : « O Ma­rie! s'écria-t-elle, ô ma mère! qu'ai-je donc fait pour que vous me protégiez d'une ma­nière si spéciale ? Depuis que j'ai quitté la mai­son paternelle, vous m'avez conduite comme par la main- Soyez-en mille fois bénie, et pro­tégez aussi la famille généreuse et hospita­lière qui me reçoit. »

Marie se lève alors, et, en s'achemjnant vers la maison, se rappelle l'indifférence qu'elle a cru remarquer en nouvelle compagne pour le service de Dieu ; son cœur, plein d'une cha­rité qu'anime encore sa vive reconnaissance, forme pour l'avenir de doux et pieux projets, sur lesquels elle appelle les bénédictions de sa puissante patronne et de son divin fils,

Je ne peindrai pas la manière dont on accueillit à la ferme le consentement de Marie aux propositions de Bernard,

Le lecteur connaît assez maintenant les per­sonnages de notre histoire pour suppléer à ce que nous en dirions. Je dirai seulement que le souper fut très-gai, et qu'avant de quitter la table Bernard, faisant apporter une bouteille d'un certain vin qu'on ne goûtait que dans les grandes occasions, but et fit boire chacun à la bienvenue de Marie, au rétablissement de son bon père et à celui, moins probable encore, de la vénérable sœur Béatrix,

« Oh! s'écria Marie en entendant porter cette dernière santé, si vous me croyez digne de quelque intérêt, c'est bien à elle que j'en ai l'obligation ; et quand je ne lui devrais que de bons amis comme vous, quels droits n'aurait- elle pas à ma reconnaissance ! »

Chacun fut touché de ces paroles et de l'accent qui les animait. Ce fut dans ces senti­ments réciproques que la soirée se passa ; puis on se retira, le cœur joyeux, pour aller goûter le repos de la nuit.  

La mère Jeanne n'avait pas été la moins sa­tisfaite des arrangements conclus entre Ber­nard et Marie ; car elle avait su promptement discerner le mérite et les qualités de cette jeune fille, Jeanne joignait à beaucoup d'intelligence un fonds de pénétration et d'origina­lité qui l'eût rendue tout à fait remarquable si l'éducation fût venue développer et étendre ses facultés naturelles ; mais, privé de toute cul­ture, son esprit, comme il arrive souvent, se trouvait imbu de mille idées fausses, de mille préjugés dont elle ne pouvait sentir l'absur­dité. Par exemple, instruite seulement des préceptes généraux de la religion, elle ne con­naissait la piété que de nom, ou d'après des personnes ignorantes qui semblent quelque­fois avoir pris à tâche de la défigurer par la manière ridicule dont elles la pratiquent. Jeanne s'imaginait qu'elle n'était propre qu'aux per­sonnes qui n'ont autre chose à faire que de courir d'église en église, et d'y passer en prières des heures qu'elles ne sauraient employer au­trement. Et encore à quoi cela leur servirait- il ? Telle personne qui n'aurait pas voulu man­quer à certaine pratique pieuse en était-elle plus charitable, plus douce dans sa famille, plus laborieuse, moins vaine ? Point du tout : souvent au retour de l'église, où elle avait passé des heures que réclamaient ses devoirs de mère ou d'épouse, elle mettait le trouble dans l'intérieur de son ménage par l'aigreur de ses paroles. De ces exemples vrais ou faux, mais toujours rapportés par la malignité, Jeanne, sans autre examen, avait conclu que

la religion devait être connue et respectée de tous, mais qu'il fallait éviter avec soin de lais­ser exalter sur ce point la tête des jeunes per­sonnes. La pauvre femme, dont l'ignorance était la meilleure excuse, répétait de bonne foi contre la piété les reproches que lui adres­sent, dans de perfides intentions, les enne­mis de tout bien et de toute religion. Si elle avait su faire usage de son jugement, elle au­rait aisément compris qu'une chose si excel­lente en elle-même peut bien être défigurée en certains cas, mais qu'au fond elle demeure toujours ce qu'elle est en réalité, belle, ad­mirable, en un mot, toujours elle-même. Le tableau d'un grand maître couvert d'un léger voile, placé dans un jour défavorable, n'est-il pas toujours un chef-d'œuvre, quoiqu'on ne puisse momentanément en apprécier le tra­vail ? De même la vraie piété, source de tant de bien, rempart insurmontable contre le mal, force, lumière, consolation, vie de l'âme fidèle, n'en sera pas moins un trésor inap­préciable, quoique des âmes vulgaires ou des esprits étroits en comprennent mal les divi­nes inspirations. Qu'ils sachent toutefois, ceux qui, par un alliage insensé, unissent les plus sublimes pratiques du christianisme à des dé­fauts que la raison seule eût dû réformer en eux, qu'ils le sachent bien, ils répondront devant Dieu des erreurs de ces âmes faibles ou ignorantes que leurs exemples ont scandalisées et éloignées de la religion.

Comme nous venons de le voir, Jeanne, malheureusement témoin de ces déplorables abus, n'ayant jamais eu le bonheur de con­naître la véritable piété, nourrissait contre le fantôme auquel elle en donnait le nom les plus absurdes préventions, et pourtant ses inten­tions droites et son cœur porté au bien la rendaient plus propre que toute autre à en apprécier la douceur et le charme, Le récit de Marie, dans lequel les pieux sentiments qui l'animaient s'étaient manifestés plus d'une fois, avait un peu alarmé Jeanne, qui craignait de la trouver plus disposée à aller à l'église qu'à s'occuper des soins qu'on devait lui con­fier. Quel fut donc son étonnement, durant les premiers temps qui suivirent sou admission à la ferme, de voir l'ardeur infatigable de cette jeune fille pour le travail, son activité à s'ac­quitter de ses différents emplois, son empres­sement constant à obliger tout le monde, à réparer une négligence, à suppléer à un ou­bli ! Elle se. demandait quelquefois ce qui pouvait donner à cette enfant la sérénité qui brillait sur son front, est cette égalité de carac­tère que rien ne pouvait altérer. Elle savait bien que le plus heureux naturel ne met point à l'abri de quelques variations d'humeur; car Félicie elle-même, quoique en général douce et bonne, avait pourtant ses moments diffi­ciles. Jeanne, jusque-là convaincue que rien ne pouvait être comparé à sa petite-fille, s'apercevait chaque jour que le parallèle entre Marie et Félicie était toujours à l'avantage de la première. Cette énigme dont nous avons le mot, elle ne pouvait la deviner; car elle igno­rait que la dissemblance qui existait entre elles sur un seul point expliquait tout natu­rellement ce qui lui semblait inexplicable. Félicie avait été tout aussi heureusement douée par la nature que sa pieuse compagne ; mais cette épithète, que celle-ci méritait si bien, renfermait le charme secret dont la merveil­leuse influence parfumait en quelque sorte toutes ses actions, tandis que les vertus naturelles de Félicie ressemblaient à ces plantes sauvages dont les couleurs sont vives et la forme gracieuse, mais qui n'exhalent aucun parfum, et dont la tige fragile, privée de sucs nourriciers, menace de s'abattre au moindre vent.

L'affection qui était née tout d'abord entre les deux jeunes filles avait toujours été en croissant ; et quoique Marie, sentant bien qu'elle ne serait pas comprise, n'épanchât jamais son cœur avec Félicie sur tout ce qui le remplissait, cependant elle trouvait dans son intimité de douces consolations. Elle en rece­vait sans cesse les marques d'une véritable amitié et d'une confiance illimitée ; car, sans imiter encore sa compagne, Félicie ne pou­vait se lasser d'admirer ses vertus si simples, mêlées de tant de candeur et de gaieté. Marie n'avait pas cette piété sombre et austère, propre à n'inspirer que le dégoût : accessible à toutes les innocentes jouissances de son âge, personne ne s'y livrait avec plus d'abandon et n'y mêlait plus d'enjouement. Une promenade le dimanche, une histoire à la veillée, une surprise préparée à Jeanne pour sa fête, tout l'enchantait, et, la paix d'une conscience pure ajoutant à sa gaieté naturelle, faisait de cette vertueuse enfant une véritable image du bon­heur.

C'est que la sœur Béatrix lui avait appris à offrir au Seigneur non-seulement ses peines et ses épreuves, mais encore ses plaisirs; elle avait souvent répété qu'il daignerait en agréer l'hommage, et qu'elle devait en tous les mo­ments de sa vie être sous ses yeux comme sous ceux d'an père tendre, qui regarde d'un œil bienveillant les jeux innocents de ses enfants. C'était encore la digne sœur qui lui avait ap­pris que la manière la plus sûre d'honorer Dieu et de lui plaire est d'accomplir fidèlement les devoirs de son état, et que les pratiques les plus consolantes de la piété n'auraient aucun prix à ses yeux, si, pour s'y livrer, on omet­tait les obligations qu'il avait imposées lui- même en nous plaçant dans telle ou telle si­tuation. Elle l'avait aussi prémunie contre le danger de se surcharger, dans des moments de ferveur exagérée, d'une trop grande multi­tude d'habitudes pieuses, qui quelquefois fa­tiguent, et sont ensuite abandonnées avec une sorte de remords qu'il est toujours fâcheux de surmonter ; mais, voulant lui faire éviter un autre écueil non moins dangereux, qui eût été la négligence de ses exercices religieux, elle lui avait tracé un règlement de vie si simple et si facile, qu'il ne pouvait devenir onéreux à suivre dans aucune position. Aussi exigeait- elle sur ce point une exactitude et une fidélité sans bornes ; car elle savait que si on se laisse aller à supprimer par une sorte de paresse spi­rituelle, qui est une bien dangereuse tenta­tion, tantôt une pratique, tantôt une autre, l'indifférence s'insinue insensiblement dans le cœur, la prière est négligée, et ce rempart, derrière lequel une âme pieuse se trouvait à l'abri des traits de l'ennemi, s'écroule et la laisse sans défense exposée à ses coups.

Marie, prémunie par sa sainte institutrice contre ces divers dangers, marchait à grands

pas dans la voie du salut, et sans l'éloignement de ses chers parents, qui pesait lourdement sur son cœur, elle se serait trouvée parfaite­ment heureuse dans sa nouvelle position,

Nous avons omis de dire, ce que le lecteur a sans doute deviné, qu'aussitôt son établisse­ment à la ferme Marie s'était empressée d'ap­prendre à sa famille la nouvelle marque de protection qu'elle avait reçue du Ciel. Une ré­ponse de la sœur Béatrix, la seule qui pût entretenir leur correspondance, était remplie des expressions d'une touchante reconnais­sance et des plus salutaires conseils ; puis elle lui apprenait que son père, ravivé par l'heu­reuse issue du voyage de sa fille chérie, avait éprouvé une amélioration sensible dans sa santé, sans cependant que l'on pût encore prévoir l'instant où il reprendrait son travail, ce qui était l'objet de tous ses vœux.

 

CHAPITBE VI

La jeune voisine de Félicie.

Trois mois s'étaient écoulés depuis l'arrivée de Marie à la ferme, et chaque jour on l'appré-

ciait davantage. Depuis l'aïeule jusqu'au petit Paul, qui paraissait aussi heureux dans ses bras que dans ceux de Félicie, tous la chéris­saient ; de son côté, Marie s'attachait de plus en plus à cette bonne famille, à laquelle elle devait une existence si douce; mais un bon­heur sans mélange ne pouvait être le partage d'une âme aussi privilégiée que la sienne, et son divin Maître voulut, en l'associant momen­tanément à sa croix, lui offrir de nouveaux mérites à recueillir. Ce fut du côté où elle l'attendait le moins que partit un coup qui la blessa sensiblement ; mais pour en instruire le lecteur, il faut reprendre le récit d'un peu plus haut, et introduire ici un nouveau per­sonnage que nous allons lui faire connaître.

Environ six semaines avant l'arrivée de Marie, les jeunes filles de Sémicourt avaient vu reve­nir parmi elles une compagne dont elles s'é­taient séparées depuis plusieurs années : c'était Alexandrine Gérard. Elle était fille d'un fermier aisé, qui, veuf depuis la naissance de cette enfant, s'y était attaché comme au seul lien qui lui restât. Il l'avait élevée de son mieux jusqu'à l'âge de douze ans ; mais à cette époque un héritage assez considérable et inattendu vint changer sa position et l'orgueil s'intro­duisit dans son cœur à la suite des richesses. Il ne fut plus occupé que du soin de faire disparaître ce qui pouvait rappeler sa première condition ; il fit bâtir à l'extrémité du village une jolie maison, l'entoura d'un beau jardin, prit une domestique pour soigner son ménage, et le tailleur de la ville la plus voisine opéra un changement notable dans sa toilette. Établi dans son nouveau domicile, il ne daignait plus voir que les riches fermiers du village et des environs ; encore les recevait-il avec un air de hauteur et d'importance qui, à son insu, le couvrait de ridicule : tant il est vrai que l'or­gueil, aveugle dans ses propres intérêts, livre presque toujours ses esclaves non-seulement à la haine de Dieu, mais encore au mépris des hommes ! Quant à M. Gérard, car alors il n'au­rait pas fallu oublier de l'appeler ainsi, il réso­lut de faire donner à sa fille une éducation analogue à sa position, et voulut qu'elle sur­passât toutes ses anciennes amies par son in­struction et ses talents. Il ne savait pas, l'in­sensé, qu'il creusait de ses mains l'abîme où allaient s'engloutir son bonheur et celui de sa fille.

Au lieu de l'élever dans la simplicité de son premier état, et surtout de lui inculquer les principes religieux qui seuls pouvaient la fixer dans le bien, il imagina de la placer à N***, dans un pensionnat assez mal dirigé, et où elle perdit bientôt le peu de bonnes dispositions

qu'elle possédait. Si elle n'y acquit pas une seule des connaissances qui eussent pu lui être utiles, elle y apprit en revanche mille choses qu'elle eût été heureuse d'ignorer. Les merce­naires auxquelles ses jeunes compagnes et elles étaient confiées n'avaient entrepris la tâche, si noble en elle-même et si intéressante, d'é­clairer la jeunesse, que dans des vues d'un sordide intérêt. Une fois ce but atteint, elles voyaient avec une grande indifférence les dé­fauts de leurs élèves, et trop souvent même ne craignaient pas de flatter leur vanité et leurs mauvais penchants, lorsqu'elles pouvaient es­pérer quelque fruit de leur basse complaisance. Celles, par exemple, dont les parents étaient riches, et dont la générosité pouvait leur être utile, étaient certaines de se trouver à l'abri de tout reproche, et d'être habituellement les objets d'une préférence et d'une adulation mar­quées. Alexandrine, grâce à la fortune de son père, et à la facilité avec laquelle celui-ci la laissait puiser dans sa bourse, ne tarda pas à être du nombre des privilégiées, ce qui peut donner au lecteur une juste idée de l'éducation qu'elle reçut. Nous n'entrerons dans aucun détail à cet égard, et nous tirerons le rideau sur un tableau repoussant ; car, s'il est quelque chose d'odieux dans ce monde et qui semble défier la miséricorde de Dieu, c'est la conduite de ceux qui, en se perdant eux-mêmes, en­traînent dans leur ruine les âmes innocentes remises à leur garde. Il leur en sera demandé un compte rigoureux par Celui qui a dit : « Malheur à ceux qui scandalisent un de ces petits! » Non-seulement ce crime est grand pour sa malice, mais il est irréparable, et l'on a souvent vu des pécheurs revenus à Dieu gé­mir toute leur vie, mais en vain, sur la perte de ceux qu'ils n'avaient pu ramener au repen­tir après les avoir entraînés dans le maL

Pour revenir à Alexandrine, lorsqu'elle ren­tra chez son père, à l'âge de dix-huit ans, elle offrait l'assemblage de tous les défauts qu'un assez mauvais naturel, joint à une éducation plus mauvaise encore, pouvait produire. Son extérieur n'eût offert rien de remarquable sans l'expression de hauteur et de suffisance qui ani­mait des traits d'ailleurs assez communs. Quant à l'esprit, elle n'en avait que trop, si l'on peut qualifier ainsi la finesse qui la faisait s'insinuer dans les bonnes grâces de ceux qu'elle désirait captiver. Du reste, son imagination, nourrie des plus mauvais comme des plus absurdes romans, ne lui suggérait que des idées com­plètement fausses sur un monde qu'elle ne con­naissait que par ses insipides lectures. Imbue de mille ridicules notions, elle croyait en en­trant dans le monde y jouer elle-même le rôle d'une de ces héroïnes qui la charmaient, et devenir l'objet de l'adoration et des hommages de tout ce qui l'entourait. Son désappointe­ment fut donc grand lorsqu'elle se trouva seule à la campagne avec un père âgé, dont elle avait au fond de son cœur l'indignité de mé­priser l'origine, et sur lequel elle croyait que son éducation lui donnait une grande supério­rité. Pauvre père ! combien il fut puni du mou­vement d'orgueil qui l'avait porté à faire sortir sa fille de la condition où la Providence l'avait fait naître ! Que de larmes amères lui fit verser cette enfant, sur laquelle il comptait pour la consolation de ses vieux jours, et qui ne payait les soins donnés à son enfance que par le dé­dain , l'indifférence et l'abandon !

Espérant d'abord que de fréquentes visites de ses amies de pension l'aideraient à passer le temps, Alexandrine avait reçu avec une hauteur insultante celles de ses anciennes com­pagnes de Sémicourt qui étaient venues renou­veler connaissance avec elle. Quels furent donc sa peine et son dépit lorsque son père lui ma­nifesta l'intention de n'admettre chez lui au­cune visite du dehors, et surtout celles qui pourraient venir de sa pension ; car ses yeux s'ouvrirent bientôt sur la manière dont on avait répondu à sa confiance. Pour comble de mal­heur, Alexandrine n'avait de goût pour aucune occupation, et, toujours oisive, elle se mourait d'ennui.

Enfin, faute de mieux, elle résolut de s'hu­maniser avec quelques jeunes filles de Sémicourt, avec celles du moins qui lui paraîtraient les plus dignes d'être élevées jusqu'à elle. Ce fut malheureusement vers ce temps qu'elle fit la rencontre de Félicie. La gaieté et l'aimable vivacité de cette jeune fille lui plurent extrê­mement : elle résolut d'en faire son intime amie, c'est-à-dire, suivant ses idées, la com­pagne de ses lectures dangereuses et la con­fidente des folies et des écarts d'une imagina­tion désordonnée. De son côté, Félicie fut flattée de la préférence qui lui était accordée par une personne qui, grâce à son éducation de ville, lui paraissait fort supérieure à elle. Elle commença à chercher des prétextes pour aller à Sémicourt, sachant bien qu'Alexan­drine, fort oisive, et sans cesse appuyée sur un petit mur qui donnait sur le chemin, ne manquerait pas de la voir et de l'appeler, ce qui arrivait toujours en effet. Alors elle la con­duirait dans sa chambre, lui parlait modes et plaisirs, étalait devant elle ses plus jolies toi­lettes, et se lamentait de n'avoir aucune occa­sion de s'en parer. Toutes ces choses, nouvelles pour la jeune villageoise, l'étonnaient, l'amu­saient, et lui donnaient l'idée des vaines jouissances qu'elle n'avait jamais connues et par conséquent jamais songé à regretter. Alexan­drine lui répétait sans cesse qu'il était bien malheureux qu'une aimable jeune fille comme elle vît écouler sa jeunesse dans une ferme soli­taire, tandis que partout ailleurs elle serait fê­tée, recherchée, et jouirait de tous les amuse­ments de son âge. Tous ces propos flatteurs charmaient l'inexpérience de Félicie, et s'insi­nuaient dans son cœur comme un subtil poi­son. Quels horribles ravages ils y auraient exercés, si Dieu, dans son infinie bonté, n'a­vait suscité un ange pour la retenir sur le bord du précipice ! Et cet ange fut l'humble, la douce, la charitable Marie.

Il lui avait suffi de voir quelquefois Alexan­drine pour prendre une juste idée de ses prin­cipes et de son caractère. Aussi ne fut-ce pas sans une vive douleur qu'elle remarqua l'inti­mité qui commençait à s'établir entre elle et Félicie. On lui avait dit souvent qu'une liaison avec une amie perverse suffisait pour détruire les plus heureuses dispositions ; elle se rappe­lait cette sentence des livres saints : Celui qui aime le péril y périra, et cette pensée remplis­sait son cœur d'inquiétude et de tristesse, en lui faisant comprendre le danger qui menaçait Félicie. Elle s'en affligeait d'autant plus, qu'elle se croyait au moment de recueillir le fruit des peines qu'elle se donnait depuis longtemps déjà pour faire naître la piété dans son cœur. A me­sure qu'il s'ouvrait à la connaissance de son di­vin Maître et de l'amour de Dieu pour les hom­mes, la reconnaissance y pénétrait avec le désir d'accomplir plus fidèlement à l'avenir les de­voirs que sa loi nous impose. Ces heureux pro­grès n'allaient-ils pas être arrêtés par les exem­ples et les conseils qu'elle rece-vait ? Marie avait trop lieu de le craindre ; car déjà Félicie, dont elle recevait ordinairement tant de preuves d'affection, semblait n'être plus heureuse qu'a­vec Alexandrine, négligeait pour elle cette compagne qu'elle avait paru chérir, et par mo­ments même lui montrait une froideur inac­coutumée. A quoi devait-elle attribuer ce chan­gement ? C'était peut-être, hélas ! aux tenta­tives qu'elle avait faites pour lui ouvrir les yeux sur les dangers de cette nouvelle liaison. Mais n'était-ce pas assez qu'elle ne tînt aucun compte de ses charitables avertissements, sans affliger encore son amie par une apparente indifférence ? Que de larmes elle versait souvent, au milieu de ses occupations, sur cette amie dont la ten­dresse était sa plus tendre consolation dans le chagrin que lui causait l'éloignement de sa fa­mille, et à laquelle elle devait l'heureuse situa­tion où elle se trouvait alors ! Mais cette amitié si douce qui les unissait naguère encore n'était plus que dans son cœur. Elle ne pouvait en douter, et ses pleurs redoublaient à mesure que cette conviction prenait racine dans son esprit.

Cependant Marie se trompait en jugeant ainsi le cœur de Félicie : il était bien loin à son égard de l'indifférence qu'elle lui supposait, et que ses manières extérieures semblaient indiquer ; mais elle se laissait momentanément prendre à des pièges que son inexpérience ne lui avait pas permis de reconnaître, et, sans cesser d'ai­mer Marie, elle avait accueilli vaguement quel­ques soupçons que d'odieuses insinuations contre son caractère si noble et si pur avaient élevés dans son esprit. Toutefois le moment n'est pas encore venu de dévoiler aux yeux du lecteur l'indigne trame ourdie contre l'inno­cente Marie, et qui doit peut-être exciter plu­tôt la pitié que l'indignation contre celle dont l'imprudence faillit entraîner la perte.

Le refroidissement dont nous avons parlé de­venant chaque jour plus marqué, Marie résolut de s'exprimer franchement avec son amie; et elle attendait impatiemment le dimanche, où elles avaient coutume de faire ensemble une charmante promenade après les offices : toutes deux avaient regardé jusque-là ce jour comme le plus agréable de la semaine, parce qu'il leur procurait, avec le plaisir d'admirer ensemble les beautés de la nature, celui de douces et in -

nocentes causeries. Bien que les fâcheuses dis­positions de Félicie eussent fait perdre à ces excursions du dimanche une grande partie de leur charme, elle n'avait pas encore cru pou­voir s'en dispenser; mais ce nouveau chagrin attendait Marie au moment où elle se flattait de regagner le cœur de son amie par la tentative qu'elle méditait.

Remplie de cette douce espérance et tout occupée de ce qu'elle allait lui dire, elle atten­dait Félicie en se promenant à pas lents dans le jardin, quand elle l'aperçut sortant précipi­tamment de la maison, et franchissant une petite barrière de bois pour se diriger vers Sémicourt.

« Où allez - vous ? s'écria Marie d'un ton doux, mais alarmé. N'allons-nous pas sortir ensemble?

— Cela m'est impossible, reprit assez brus­quement Félicie, je suis attendue. » En disant ces mots elle s'éloignait rapidement, et la voix d'Alexandrine, que Marie entendit à quelque distance, lui apprit bientôt la cause de l'aban­don où on la laissait. Son émotion fut si vive, qu'elle ne se sentit pas la force de la comprimer assez pour rentrer dans la maison. Elle tra­versa, à l'extrémité du jardin, un petit pont en planches jeté sur la rivière, ou plutôt le ruis­seau qui l'entourait, entra dans un bois peu éloigné, où elle ne tarda pas à s'enfoncer, li­vrée tout entière à ses tristes rêveries.

 

CHAPITRE VII

Dangers d'une mauvaise connaissance.

 

Cependant notre pauvre Marie, plongée dans de bien tristes pensées, marchait au hasard dans le bois dont nous venons de parler, et suivait indifféremment divers sentiers qui s'offraient à elle, lorsque l'aspect d'un petit édifice s'éle­vant au milieu du feuillage frappa sa vue ; elle s'élança de ce côté, et reconnut bientôt que c'était une chapelle. Sa construction paraissait gothique, et les arbres qui la couvraient de leur majestueux ombrage semblaient presque aussi anciens que ses murs, noircis par le temps et couverts d'un lierre épais qui étendait en tous sens ses branches souples et grimpantes. Une grille fermée empêchait d'entrer dans la cha­pelle, mais permettait de distinguer les objets qu'elle renfermait. Marie s'approche donc avec empressement, et aperçoit une statue de la sainte Vierge qu'éclairait en ce moment un rayon doré du soleil couchant. Elle s'agenouille devant cette image sacrée, et sent au fond de son cœur l'intime et consolante persuasion que le hasard seul ne l'a pas conduite en ce lieu. « O ma mère! s'écrie-t-elle avec effusion, vous me tendez donc toujours une main secourable ! Vous serez ma consolation dans la peine, comme vous avez été ma sauvegarde à l'heure du danger. Comment pourrai-je jamais recon­naître une si constante et si ineffable bonté ? Ce sera en m'efforçant de me rendre de plus en plus digne du titre glorieux de votre enfant, de ce titre qui m'est mille fois plus précieux que tous les trésors de la terre. » Alors, avec une pieuse et naïve simplicité, Marie épancha ses peines et ses alarmes en la présence de celle qu'elle avait toujours regardée comme la plus puissante des consolatrices.

Bien loin de sentir dans son cœur ce dépit et ce mécontentement que tant d'autres eussent crus bien justifiés par la conduite dure et inex­plicable de Félicie à son égard, elle n'y trou­vait que le sentiment pénible de cet abandon ; mais nul fiel, nulle aigreur ne se mêlait à son chagrin, et il était d'autant plus vif, que pour la première fois il lui venait d'une personne tendrement aimée. Jusqu'alors les objets de ses affections l'avaient en quelque sorte payée de ses sentiments pour eux par une tendresse non moins ardente, et maintenant elle com­mençait à éprouver les inconstances et les dé­ceptions, si communes dans un monde encore tout nouveau pour elle. Marie ignorait aussi qu'une amitié dont Dieu n'est pas le lien est fragile et de courte durée ; autrement elle eût compris pourquoi son cœur était encore tout rempli de son amie, tandis que celle-ci la dé­laissait si cruellement. Elle eût compris qu'une douce charité, unie à l'affection naturelle que lui inspirait Félicie, avait donné à ses senti­ments une force et une profondeur inconnues aux âmes guidées par leurs seules sympathies. Aussi avec quelle ardeur ne désirait –t- elle pas conquérir son amie à la piété, l'associer à ses pratiques saintes, à ses doux entretiens avec le Ciel, enfin au bonheur ineffable que goûte un jeune cœur consacré sans réserve au ser­vice de son Dieu ! Pour atteindre ce but désiré, que d'efforts déjà, que de peines!... Et c'était au moment où elle croyait y toucher, au mo­ment de recueillir le fruit de tant de soins, qu'ils se trouvaient perdus, par suite d'une liaison dont l'ennemi du salut se servait alors comme d'un moyen assuré de retenir sa proie.

Pénétrée de cette triste pensée, la bonne et généreuse Marie, s'oubliant elle-même, de­meura longtemps prosternée devant le seuil de la chapelle, priant pour son amie, et s'efforçant par ses ferventes supplications d'atti­rer sur elle la protection spéciale de la Reine des anges. La suite nous apprendra si ses vœux furent exaucés.

En quittant la chapelle, Marie sentit une douce espérance pénétrer dans son âme, et se mêler au calme d'une conscience sans re­proche. Consolée et fortifiée par la prière, elle regagna lentement la ferme, jouissant de la brise embaumée du soir, qui rafraîchissait doucement son front encore brûlant par suite des émotions qu'elle avait éprouvées aux pieds de Marie.

Pendant ce temps que faisait Félicie? Assise avec Alexandrine au fond du jardin de M. Gé­rard, elle écoutait d'une oreille avide la lecture d'un de ces romans tant vantés par sa nouvelle amie. Les aventures nombreuses qu'il renfer­mait et le merveilleux dont elles étaient revê­tues, charmaient sa jeune et vive imagination. Elle n'était choquée ni des invraisemblances qui s'y trouvaient accumulées, ni de l'extrava­gance des caractères qui y étaient dépeints, ni de la ridicule exagération des sentiments qu'on leur prêtait. L'ignorance de la pauvre enfant s'étendait à tout, et ne lui permettait pas d'ap­précier ce qu'il y avait de faux et d'absurde dans les scènes qui la charmaient ; et certes celle qui en faisait la lecture n'était guère propre à en détruire les mauvais effets. Or, il faut bien le dire, déjà ces funestes résultats se faisaient sentir, et ces ouvrages dangereux commençaient à porter leurs fruits accoutu­més : le dégoût des choses solides, des occu­pations utiles, et l'amour de la vanité et des plaisirs. Jusqu'alors Alexandrine, respectant, malgré elle en quelque sorte, l'extrême simpli­cité et l'innocence de Félicie, craignant d'ail­leurs de perdre une conquête qu'elle voulait s'assurer, avait mis dans le choix de ses lec­tures assez de soin pour en élaguer tout ce qui aurait pu alarmer les principes de sa jeune amie. Elle voulait la conduire par un chemin plus détourné, plus lent, mais non moins sûr, vers le but affreux qu'elle se proposait. Et ce but, quel était-il ? De ravir à Dieu l'âme créée pour l'aimer éternellement, et de la plonger dans un abîme de maux.

Mais d'où pouvait donc naître cette rage cruelle, qui n'appartient, ce semble, qu'aux démons ? Elle provenait du même principe qui excite contre nous la fureur de ces esprits de ténèbres : de l'envie, cet odieux motif d'où dé­coulent les efforts sans nombre des méchants pour se procurer dans leurs crimes des appro­bateurs et des complices. L'aspect de la vertu leur est insupportable : c'est une condamna­tion tacite, qui, se joignant au cri de leur conscience, y excite d'importuns remords qu'ils s'efforcent en vain d'étouffer. D'ailleurs ce charme secret et ravissant d'une âme encore revêtue de la robe d'innocence qu'elle reçut des mains de son Créateur, pénètre jusqu'à leurs cœurs corrompus, et les remplit d'un fiel amer contre les possesseurs du trésor qu'ils ont follement dissipé.

Si tels n'avaient pas été d'abord les senti­ments d'Alexandrine, au moins sa conduite de­vait-elle avoir le même résultat; car elle ten­dait à éloigner Félicie de ses devoirs en la soustrayant aux sages conseils de Marie, et surtout à l'obéissance qu'elle devait à ses pa­rents. C'est ce que nous prouverons en déve­loppant les différents plans qu'elle avait suc­cessivement conçus et abandonnés, et en expliquant les motifs qui influèrent sur ses déterminations. Ce récit ne sera pas sans uti­lité, puisqu'il peut servir à éclairer la jeunesse sur le danger d'une imprudente liaison, et sur les progrès effrayants et rapides que l'on fait dans le mal aussitôt qu'on a mis le pied à l'en­trée de cette déplorable carrière.

Pendant longtemps Alexandrine avait espéré fléchir son père, et obtenir la permission de recevoir quelques-unes de ses anciennes com­pagnes ; mais, voyant que tous ses efforts sur ce point demeuraient sans succès, elle résolut de se procurer à l'insu de ce père, qui lui pa­raissait tyrannique, les distractions qu'il lui refusait, et, pour cela, de prendre sa part des plaisirs et des fêtes que donnait assez fréquem­ment une de ses amies, mariée depuis peu, et fixée à huit kilomètres seulement de Semicourt. Pour cela il fallait multiplier, à l'égard de ce père âgé et malheureux, les tromperies et les dissimulations ; il fallait braver toute convenance, se lancer seule et sans appui au milieu d'une jeunesse légère et sans principes solides. Mais celle que la crainte du Seigneur et le respect pour ses parents n'arrêtent pas franchira sans peine toute autre barrière.

Dès lors Alexandrine n'eut plus qu'un soin, celui d'écarter tout ce qui aurait pu nuire au succès de ses projets. En conséquence, une femme sûre et dévouée à son père, qui le ser­vait depuis l'accroissement de sa fortune, et le dédommageait un peu par ses soins et son attachement des peines que lui causait sa fille, fut la première victime de ses coupables pro­jets. Alexandrine sentait la nécessité d'avoir dans celle qui le servait, non un témoin oppor­tun et peut-être accusateur, mais un complice de ses fautes et une auxiliaire pour en assurer l'exécution et l'impunité. Gertrude donc, in­dignement calomniée, fut renvoyée par son trop crédule maître, et remplacée par une jeune fille nommée Manette, digne en tout point de sa nouvelle maîtresse. Elle fut heu­reuse de trouver un asile chez M. Gérard; car, chassée déjà de plusieurs maisons, sans argent et sans espérance de se placer dans les envi­rons, elle retournait dans son village pour y chercher du travail. Le père d'Alexandrine, abusé par de faux rapports, l'admit à son ser­vice, et elle ne tarda pas à gagner au plus haut degré les bonnes grâces de la jeune impru­dente, dont elle flattait en toute occasion les penchants et la vanité.

Cette fille sans principes et sans religion acheva, par ses pernicieuses leçons, de gâter le cœur, déjà si mal disposé, de la malheu­reuse jeune fille : tant il est vrai que lorsqu'une fois nous sommes arrivés par notre impru­dence sur le bord de l'abîme, le plus léger effort de l'ennemi suffit pour nous y préci­piter !

Ce fut entre ces deux, personnes, si bien faites pour s'entendre, que se concertèrent les mesures qui devaient tromper la surveillance d'un père et d'un maître, faciliter une corres­pondance avec l'amie établie dans le voisi­nage : bientôt même on trouva les moyens d'aller passer chez cette amie des journées en­tières et de la recevoir à son tour, elle et sa dangereuse société. Toutes les habiles manœuvres nécessaires pour couvrir ces plaisirs secrets furent dues à l'esprit inventif de Ma­nette, qui, plus habile en ce genre que sa maîtresse, savait par mille contes ingénieux tromper son maître, et l'engager sous de faux prétextes, tantôt à demeurer, tantôt à s'éloi­gner, pour une journée, suivant l'intérêt du moment.

Sans nous étendre davantage sur le genre de vie de cette Alexandrine, qui ne nous occupe qu'à cause des rapports qui s'établirent entre elle et notre pauvre Félicie, nous dirons seu­lement que, bien que son temps fût consacré à la vanité, à la coquetterie, à la lecture des romans, l'ennui et souvent même le remords se faisaient sentir dans les courts instants de solitude qu'elle ne pouvait pas toujours éviter. Ce ne fut d'abord que pour s'y soustraire qu'elle rechercha Félicie. Mais, bientôt frappée de l'innocence et des belles qualités de cette jeune personne, humiliée du parallèle que sa conscience lui plaçait sans cesse sous les yeux, elle résolut de travailler à niveler leur position morale, et de l'entraîner enfin après elle dans ce gouffre au fond duquel elle ne pouvait s'em­pêcher souvent de craindre et de gémir.

Il faut maintenant parler aussi d'un autre sentiment qui vint se glisser dans son cœur ; bien qu'il fût dans l'origine digne d'une âme plus noble, il ne tarda pas à dégénérer, et se transforma en une ardente et basse jalousie. Il est peu de cœurs, si dépravés qu'ils soient, où le désir de s'attacher à un être dont les qua­lités justifient leur affection n'aient parfois pé­nétré avec l'espoir d'en obtenir un sincère retour. Fatigués des vaines liaisons où ils n'ont trouvé encore que l'envie dans leurs succès et l'abandon dans leurs malheurs, ils sentent le besoin de fonder leurs nouvelles affections sur une estime méritée, et reconnaissent qu'ils ont été insensés en comptant sur la fidélité de ceux qui méprisaient les lois du Seigneur, ses menaces et ses consolantes promesses.

Toutes ces pensées traversaient l'âme d'Alexandrine ; témoin de la tendre amitié qui unissait Marie et Félicie, un triste retour sur son isolement, sur l'indigne confidente qu'elle s'était choisie, l'aigrissait en l'affligeant. Elle ne se dit pas, comme elle l'aurait dû, que sa conduite seule lui attirait de la part de son père l'inflexibilité dont elle déplorait les suites, elle ne se dit pas qu'elle aurait pu trouver dans ce père, qui avait élevé son enfance avec tant de sollicitude et de tendresse, un digne objet d'af­fections et de soins, et qu'au lieu d'abreuver ses vieux jours d'amertume elle aurait pu lui procurer le bonheur, et le puiser elle-même abondamment à cette source sacrée. Oh ! non, elle ne se dit rien de tout cela, et continua à donner dans sa vie intérieure l'odieux spec­tacle d'une enfant ingrate et par là même déna­turée ; enfin elle amassa sur sa tête les châti­ments que Dieu réserve souvent dès ce monde à cette sorte de prévarication.

Cependant elle ne tarda pas à s'apercevoir que Marie avait su deviner son caractère, et entrevit même les craintes qu'elle lui inspirait à l'égard de Félicie. Dès lors une haine véri­table prit racine dans son cœur, et elle réso­lut non-seulement de désunir les deux amies, mais encore de perdre Marie dans l'opinion de ses bienfaiteurs, et de la faire chasser de la ferme, s'il était possible. Craignant pourtant de trahir ses perfides intentions, elle résolut d'agir avec une grande circonspection. Grâce aux conseils et à l'aide de Manette, elle se crut même un instant près d'atteindre le but odieux qu'elle se proposait, et y fût infailliblement parvenue, si le Ciel, touché des prières et des vertus d'une innocente victime, n'eût détourné lui-même les traits dirigés contre elle.

A des insinuations malignes, mais amenées avec habileté et même avec une apparente candeur, sur le compte de la pauvre Marie et sur la sincérité de ses vertus, avaient succédé des accusations positives, quoique d'abord lé­gères. Plus tard on travailla à convaincre Félicie que celle qu'elle avait recueillie par un sentiment de piété si honorable pour son cœur, employait sourdement mille moyens de capti­ver l'estime et la confiance de ses dignes hôtes ; qu'elle ne s'en tiendrait pas là, et qu'elle visait à établir son empire d'une manière absolue, et à l'exercer ensuite sans ménagement sur toutes les actions de Félicie ; on ajouta plus tard qu'après tout ce qu'on avait appris par Marie de sa propre famille pouvait bien n'être qu'une pure invention, et que le jour viendrait où son amie gémirait de l'imprudente com­passion qui lui avait fait amener chez ses parents une fille vagabonde peut-être, ou au moins inconnue.

On sent bien que ce ne fut pas en un jour que ces injurieuses suppositions furent présen­tées à Félicie. Elles l'avaient d'abord révoltée, et elle avait témoigné hautement l'indigna­tion qu'elles lui inspiraient ; mais l'astucieuse Alexandrine, loin d'insister, montra une grande indifférence sur ce qu'elle avait insi­nué, et éloigna ainsi de l'esprit de son inno­cente dupé les soupçons qui eussent renversé tous ses projets. Celle-ci se contenta de sup­poser qu'elle avait été induite en erreur, et que son amitié seule la tenait attentive à ce qui pouvait lui nuire. Peu à peu ces mêmes accusations, adroitement ramenées, l'étonnérent moins, puis firent sur elle plus d'impres­sion ; le doute se fit jour dans son âme, et porta quelque atteinte à sa confiance, jusque-là sans bornes dans la vertu de Marie.

Cependant, quand Félicie repassait dans son esprit tout ce qu'elle avait vu elle-même de la conduite de Marie, sa touchante recon­naissance, sa douceur angélique, sa modestie, sa charité, elle ne pouvait plus ajouter foi aux attaques dirigées contre son amie ; néanmoins, comme nous l'avons dit, cette confiance, l'âme de toute amitié, et qui répandait un si doux charme sur la leur, était sinon détruite, du moins momentanément flétrie par le souffle empoisonné de la calomnie. Le méchant peut se comparer à ce reptile malfaisant dont le pas­sage est redouté de toute la nature : une seule goutte de venin qu'il répand suffit pour flétrir l'éclat de la plus belle fleur : naguère ses bril­lantes couleurs attiraient l'admiration; mainte­nant, penchée sur sa tige, elle va périr si une rosée bienfaisante ne vient la rafraîchir et la faire renaître. Espérons que le cœur de Félicie, après avoir souffert aussi de la contagieuse influence des méchants, pénétré enfin de la rosée céleste, comprendra ses erreurs et met­tra tous ses soins à les réparer. Mais revenons à notre récit.

Alexandrine dévorait ce jour même, en secret avec Félicie, un roman que son ancienne compagne lui avait prêté. La lecture s'était indéfiniment prolongée, lorsque Manette ac­courut essoufflée.

« Bonne nouvelle ! s'écria-t-elle d'un air satisfait, toute la joyeuse bande nous arrive : Mme Servin, sa sœur, Mlle Olympe, et plusieurs messieurs que je ne connais point.

—  O Ciel, dit, Alexandrine, nous sommes perdues ! mon père va les voir ou les entendre !

—  Ah ! bien oui, reprit Manette en riant aux éclats ; vous croyez donc que je ne sais pas me retourner : ah ! vous ne me connaissez guère ! Sachez que c'est toujours au moment du dan­ger que je me montre le plus habile. Vous allez voir. Je venais de retirer du four la grande galette que vous m'aviez commandé de faire en cachette pour vous deux, lorsque j'entends sonner à tour de bras à la porte du jardin qui donne sur la route ! N'est-il pas bien agréable d'avoir affaire à des écervelées qui, plutôt que de prendre deux minutes de patience, vous donnent inutilement du fil à retordre ? Je cours ouvrir, et j'aperçois tout notre monde de l'autre jour au grand complet ; sans perdre un instant, je leur fais sentir leur imprudence, et je les renvoie dans le bois attendre que je puisse les faire appeler. De là je monte chez mon maître, et je lui en conte si bien, je l'attendris si fort, que le voilà parti depuis cinq minutes avec sa canne et son chapeau, pour aller porter des secours à Denis Barnan, qui s'est cassé la jambe l'autre jour. Le malade demeure assez loin pour qu'il faille à M. Gérard un certain temps avant d'y arriver. Denis se trouvera à merveille de l'aventure, et en sera moins rede­vable à la charité de Monsieur qu'à l'ennui dont il paraissait dévoré. Ensuite j'ai envoyé le petit André, qui est actif et intelligent, chercher à la ferme une grande jatte de crème, ce qui, joint à la galette et aux fameuses pêches de Monsieur, que je viens de cueillir, composera une collation fort présentable. Demain je le dé­dommagerai de ses pêches par une jolie petite histoire que j'arrangeai d'ici là. André est allé au bois pour en ramener les fugitifs. Dites maintenant que je ne sais pas mener ma barque, et trouvez, si vous pouvez, quelque fille à com­parer à Manette. »

En disant ces mots, les poings sur Ses han­ches et dans l'attitude du plus vulgaire triom­phe , l'expression des yeux de la méchante fille était si fausse et si hardie, que Félicie, révoltée déjà de son discours, détourna les siens avec dégoût. Alexandrine, au contraire, enchantée de l'adresse de sa servante, la remercia vive­ment, et lui promit que son zèle ne resterait pas sans récompense.

Au même instant on entendit les clameurs et les rires des nouveaux arrivants. Alexan­drine courut au-devant d'eux, et Félicie, de­meurée seule, sentit sa timidité naturelle la dominer, et regretta de n'avoir pas plus tôt re­gagné la ferme. Un instinct d'honneur et de délicatesse l'avertissait que des jeunes filles de son âge et de celui de sa compagne ne de­vaient pas recevoir, ainsi seules et hors de la surveillance de leurs protecteurs naturels, des jeunes gens dont les principes étaient au moins fort équivoques. Elle résolut donc de s'échap­per inaperçue, et, se glissant le long d'un sen­tier tortueux qui conduisait à une petite porte de derrière, elle l'atteignit et la referma promptement, bien persuadée qu'on ne l'avait pas aperçue. Mais M1Ie Olympe, qui fermait la mar­che, l'avait entrevue et s'écria en s'adressant à Alexandrine : « Quelle est donc cette char­mante petite personne qui vient de sortir ? Quelle fraîcheur ! quels jolis yeux bleus ! C'est grand dommage quelle soit vêtue en paysanne.

— Et plus grand dommage encore qu'elle en soit une, reprit sèchement Alexandrine, dont les prétentions et la vanité se trouvaient un peu blessées des éloges accordés à Félicie. S'il en eût été autrement, je vous l'aurais déjà présentée, ajouta-t-elle en s'adressant au reste de la société.

— Oui, je le crois, s'il en eût été autre­ment, dit àvoix basse Olympe à un jeune homme en costume de chasseur qui se trouvait près d'elle : si, par exemple, ses joues roses eus­sent été moins propres à faire ressortir le teint blafard d'Alexandrine. »

Comme on le voit, Olympe n'était par fort disposée à l'indulgence pour la pauvre Alexan­drine, dont les prétentions ridicules et trop visibles excitaient la dérision. Chacun regretta l'absence de cette gentille Félicie, dont elle avait quelquefois vanté la gaieté et l'aimable vivacité. Il fut résolu qu'elle serait d'une fête charmante que Mme Servin devait donner le dimanche suivant, et Alexandrine, dévorée de jalousie, et essayant de dissimuler ce sen­timent, s'engagea avec une joie feinte à l'y conduire ; mais de ce moment elle l'associa in­térieurement à la haine qu'elle avait vouée à la douce Marie.

Pendant ce temps, Félicie regagnait lente­ment la ferme, comme avait fait, quelques heu­res auparavant, sa pieuse amie. Mais, durant ce retour solitaire, que ses sentiments, que ses pensées différaient de celles qui avaient occupé Marie ! Cette dernière était partie triste et abattue; elle avait prié, et était revenue ranimée et consolée. Au contraire, l'âme de Félicie, naguère si paisible, était maintenant un véritable chaos, et elle n'y trouvait que trouble et qu'agitation. Son imagination, rem­plie de scènes romanesques et étranges, lui présentait sa position, jusqu'alors si heureuse, comme dénuée de tout ce qu'elle avait entendu appeler les agréments de la vie. Son amour- propre avait été successivement flatté, puis cruellement blessé par l'exclamation d'Olympe, qui était parvenue à ses oreilles ; car une sim­ple haie la séparait d'elle au moment où elle avait repris le chemin de la ferme. Qu'eût-elle pensé de sa nouvelle amie, si elle eût entendu sa réponse ?

Ainsi donc elle était jolie, elle venait de l'en­tendre remarquer ; elle possédait donc ces avan­tages physiques que ses nouvelles lectures et les discours d'Alexandrine lui avaient appris à regarder comme si précieux. Comment eût-elle pu en douter ? Les éloges d'une étrangère étaient venus confirmer ceux de sa dangereuse amie, qu'elle eût pu croire aveuglée par son affection. Mais on avait regretté qu'elle fût vètue en paysanne; tout ce qui pouvait déceler son humble condition était donc pour elle hu­miliant et fâcheux. Elle était presque tentée de maudire dans son cœur sa naissance trop com­mune; et si le Ciel n'eût déjà exaucé les fer­ventes supplications de Marie, peut-être en fût-elle venue à cet excès monstrueux de rougir de ses bons, de ses respectables parents, de ceux qui la comblaient chaque jour des preuves de leur tendresse. Hélas! la déprava­tion du cœur a été plus d'une fois portée à ce point ; mais le mépris des hommes et les châ­timents célestes sont venus tôt ou tard acca­bler les coupables. Comme je le disais tout à l'heure, le Seigneur eut pitié d'elle et lui épar­gna ce remords. Il ne s'en trouvait déjà que trop dans son cœur, et plus d'une fois dans cette soirée elle avait cru entendre la douce voix de Marie l'appelant pour commencer leur promenade ordinaire, au moment où elle ne songeait qu'à l'éviter et à rejoindre Alexan­drine ; puis l'abominable Manette lui revenait à l'esprit, et elle ne pouvait s'empêcher de plaindre le malheureux père si indignement trompé.

Toutes ces circonstances ne pouvaient s'ex­pliquer à l'avantage d'Alexandrine, qu'elle avait crue jusqu'alors incapable d'une telle conduite. Ses yeux commençaient à s'ouvrir ; elle était triste, agitée, inquiète, et d'amères larmes couvraient ses joues au moment où elle arriva à la ferme. Elle se hâta de les essuyer, et parut devant sa grand'mère, qui lui de­manda froidement pourquoi son absence avait été aussi prolongée. Elle ajouta ensuite qu'heu­reusement Marie, ayant été plus exacte, avait pu s'acquitter de ce dont Félicie était ordi­nairement chargée, qu'elle avait fait souper le petit Paul, et, après l'avoir couché, s'était mise au lit avec un violent mal de tête.

Jeanne, qui d'abord avait été assez flattée de la nouvelle liaison de sa petite-fille avec Alexandrine, commençait à voir cette intimité sous un autre jour. Elle avait appris le renvoi de la fidèle Gertrude ; puis quelques détails de la conduite d'Alexandrine à l'égard de son père lui étaient parvenus, et enfin Félicie avait beaucoup changé depuis quelque temps : moins attentive pour sa grand'mère, moins laborieuse, moins occupée de son jeune frère, elle paraissait continuellement absorbée dans des pensées étrangères à ceux qui l'entou­raient. Tout se ressentait de l'indifférence qu'elle apportait à l'accomplissement de ses devoirs : car il est trop certain qu'une omis­sion volontaire en ce genre en amène bientôt une autre, de même qu'un anneau enlevé à une chaîne entraîne promptement la disper­sion de tous les autres.

Jeanne avait remarqué aussi la tristesse de Marie, qu'elle aimait et estimait chaque jour davantage ; le refroidissement de Félicie à son égard l'affligeait, et elle était résolue à tarir la source d'où lui semblait venir tout le mal ; mais elle voulait agir avec prudence et éviter tout

éclat. Aussi, sans défendre positivement à sa petite-fille de continuer à voir Alexandrine, elle lui dit que ses visites chez elle étaient trop fré­quentes, et qu'elle devait y aller désormais plus rarement. Félicie, ordinairement si douce, prit de l'humeur ; les insinuations désavantageuses à Marie traversèrent de nouveau son esprit, elle crut que la défense de sa grand'mère lui avait été suggérée. Insensible dès lors à l'indisposi­tion de Marie, dont elle devinait bien la cause, après un souper triste et silencieux elle se hâta de quitter ses parents, pour aller chercher un repos que l'agitation de sa journée lui rendait bien nécessaire.

 

CHAPITRE VIII

 

Inquiétudes de la grand'mère.

 

Cependant Jeanne, restée avec Bernard près de la grande cheminée, paraissait abattue, et de temps à autre soupirait douloureusement. Espérant chaque jour voir Félicie revenir à ses anciennes manières si tendres et si soumises, elle n'avait pas voulu affliger un père qui avait

placé toute sa consolation dans ses enfants, en lui faisant part de ses tristes remarques sur sa fille, qu'un orgueil paternel lui faisait regarder comme incomparable et bien supérieure à toutes ses jeunes compagnes. Aussi excellent fils que bon père, ce fut avec affliction et surprise qu'il observa le chagrin peint sur les traits de sa mère, et qu'il aperçut des larmes qui s'échap­paient de ses yeux tristement fixés sur la flamme du foyer. Il s'informa avec anxiété de la cause du chagrin manifesté par sa mère, et la bonne Jeanne déchargea alors dans le cœur de son fils l'amertume qui depuis quelque temps remplissait le sien.

Je ne peindrai pas l'étonnement et la douleur de Bernard. Son caractère, naturellement sé­vère, lui exagérant les torts encore légers de Félicie à l'égard de sa mère, il éprouva un si vif mécontentement, que la pauvre Jeanne, effrayée des conséquences qui pouvaient en résulter, em­ploya tous ses efforts à le calmer. Elle y réussit après un long entretien, et parvint même à lui faire promettre de laisser écouler une autre se­maine sans rien témoigner à sa fille : il serait libre alors, si les choses n'avaient pas changé, de s'en plaindre et d'y remédier. Elle espérait, cette bonne mère, par les divers moyens qu'elle se proposait d'employer, détourner de son en­fant l'orage qui grondait sur sa tête.

La veillée se prolongea, entre Bernard et la bonne Jeanne, bien plus tard que de coutume. Ils parlèrent de Marie, de ses vertus, et ne pou­vaient tarir sur sa douceur, sa modestie, sa complaisance, son infatigable activité. Ils com­mençaient à comprendre que la piété seule peut produire de semblables fruits, et sentaient re­doubler leur respect pour la religion qui en est la source. Ils bénissaient le jour qui avait amené chez eux la pauvre jeune fille ; en effet, peu de temps s'était encore écoulé depuis son admis­sion dans cette famille, et que de bien s'y était déjà opéré par son entremise ! La mère Jeanne, jusque-là si peu instruite des vérités et des pra­tiques de la foi, avait appris à regarder l'affaire du salut comme la plus importante, ou, pour mieux dire, comme la seule importante en ce monde. Elle y consacrait alors tous ses soins et tous ses efforts. Elle avait appris aussi quel immense avantage elle pouvait retirer des maux qui l'accablaient souvent, et, connaissant enfin tout ce que son Dieu avait fait pour elle et souf­fert pour son amour, elle avait remplacé par une pieuse résignation à la volonté divine les murmures qui autrefois s'élevaient souvent dans son cœur. A qui devait-elle ce changement si heureux et la douce paix qui en était la suite ? Elle en était redevable au zèle avec lequel Ma­rie avait travaillé à lui faire connaître Dieu, les saintes obligations que sa loi nous impose, les forces surnaturelles que nous puisons dans la prière, et les récompenses éternelles promises à la fidélité. Pour parvenir à ce but, la pieuse jeune fille n'avait négligé aucun moyen, aucune occasion : tantôt c'était une conversation at­trayante, mais dans laquelle trouvaient leur place de salutaires réflexions adroitement ame­nées ; tantôt une lecture choisie et appropriée à la situation de Jeanne lui était offerte pour abréger le temps qu'elle passait tristement au­près de son feu ; d'autres fois Marie lui racon­tait des actions saintes, des traits touchants, qu'elle rendait encore plus intéressants par la simplicité de ses récits. C'était de la sœur Béatrix qu'elle avait reçu ces précieux enseigne­ments, et elle était désireuse de répandre au­tour d'elle la précieuse semence qui avait si

merveilleusement fructifié dans son cœur.

Combien ses instructions n'avaient-elles pas aussi été utiles à la petite Geneviève, qui, le printemps suivant, devait faire sa première communion ! Cette enfant, d'un excellent na­turel, n'avait besoin que d'être instruite de ses devoirs et dirigée dans le sentier de la vertu pour y marcher avec rapidité. On pense bien que Marie se livra avec ardeur à cette impor­tante tâche, sans s'arrêter un instant à ce qu'elle pouvait offrir de pénible. On eût pu la voir, tout en s'acquittant des travaux confiés à ses soins, causer longuement avec Geneviève, et s'efforcer par d'ingénieuses comparaisons, par des exemples analogues au sujet qu'elle trai­tait, et à la portée de son jeune âge, de lui faire comprendre la grandeur de l'action à laquelle elle se disposait et la touchante bonté de Dieu, qui voulait descendre dans son cœur pour y établir son règne. Les rayons de la grâce n'é­clairaient pas en vain cette âme pure, qui n'a­vait encore abusé d'aucun de ses dons, et cha­cun admirait dans la petite Geneviève la dou­ceur, l'obéissance, l'assiduité au travail, enfin les vertus simples et touchantes qui répandent tant de charme sur l'enfance pieuse. Marie n'était pas la dernière à observer l'heureux ef­fet de ses soins, et elle en éprouvait une déli­cieuse joie ; car, après le bonheur de servir Dieu, elle n'en connaissait pas de plus doux que celui d'attirer d'autres âmes à son service ; elle savait que nulle œuvre n'est plus agréable au Seigneur, et se rappelait souvent ces pa­roles des saintes Écritures : « Celui qui contribuera au salut de ses frères... sauvera son âme de la mort, et couvrira la multitude de ses péchés. »

Elle se surprenait quelquefois à regretter les richesses et l'influence qu'elles procurent, comme un puissant moyen d'opérer le bien, et il lui semblait alors qu'elle les eût entièrement consacrées à cet usage; mais la réflexion lui faisait bientôt comprendre le danger qu'elle eût pu trouver dans une situation brillante, et, craignant sa faiblesse, elle remerciait Dieu de l'avoir fait naître à l'abri de ses écueils, et se fortifiait dans la résolution de faire dans son humble sphère tout le bien qui se trouverait à sa portée. Que de fois la sœur Béatrix l'y avait encouragée, en lui disant : « Souvenez-vous, mon enfant, que, quelque obscur que l'on soit en ce monde, il n'est personne qui ne puisse contribuer au salut de ses frères, soit par des conseils, soit par des exemples, et surtout par des prières. Que d'âmes perdues à jamais au­raient eu un autre sort si elles avaient trouvé plus de charité dans des personnes qui, tout en faisant profession de piété, sont malheureuse­ment étrangères à cette vertu, de laquelle pourtant toutes les autres tirent leur prix ! Combien, croyant avoir accompli toute la loi, rendront un compte sévère de ces fautes d'o­mission à Celui qui n'a pas seulement dit : Abstenez-vous du mal, mais qui a ajouté : Fai­tes le bien ? »

Reprenons notre récit.

Alexandrine, demeurée seule après le départ de sa nombreuse société, remonta dans sa chambre, et commença à réfléchir à tout ce qui s'était passé durant la soirée. Elle se rappela avec dépit le désir que chacun avait témoigné, à l'instigation d'Olympe, devoir la jolie paysan­ne, et l'air railleur avec lequel ses amis lui avaient reproché de l'avoir jusque-là soustraite à leur admiration. Elle comprit fort bien que les craintes secrètes de sa vanité avaient été devinées, et maudit dans son cœur et Olympe, et Félicie, et la fatalité qui l'avait entraînée à se lier avec une petite paysanne si peu digne de frayer avec elle, et de plus si propre à l'éclipser. Mais le sort en était jeté ; il fallait nécessaire­ment présenter cette nouvelle rivale à ses amis, ou justifier pleinement les soupçons d'Olympe, et s'exposer aux plaisanteries dont elle devien­drait l'objet..

Elle en était là de ses réflexions, quand Ma­nette entra dans sa chambre. D'un coup d'œil celle-ci aperçut le nuage qui obscurcissait le front de sa jeune maîtresse, et entra avec em­pressement dans son rôle accoutumé de con­solatrice et de flatteuse. Lorsqu'elle eut appris d'elle le sujet de son trouble, loin de la calmer, elle attisa de tout son pouvoir le feu de sa jalou­sie et sa disposition malveillante à l'égard de Félicie. Elle croyait avoir personnellement à se plaindre de Félicie, et l'on conçoit ce que devait produire dans une âme aussi basse le désir de la vengeance. Le fait est que le regard scrutateur et exercé de Manette avait, quelques heures au­paravant, démêlé dans les yeux de Félicie, peu habile à dissimuler, la vertueuse indignation que ses odieux discours et ses repoussantes vanteries faisaient naitre dans son cœur. Elle comprit, ce que le méchant ne pardonne jamais, le mépris qu'elle inspirait, et résolut de traiter en ennemie celle qui à son insu l'avait mortel­lement blessée.

Nous ne rapporterons pas dans tous ses dé­tails l'odieuse conversation qui eut lieu entre ces dignes interlocutrices ; nous dirons seule­ment que Manette, après avoir augmenté le dépit d'Alexandrine contre la pauvre Félicie en exagérant sa beauté, sa gentillesse, et les succès que ces avantages devaient nécessaire­ment lui assurer, lui offrit pour consolation la pensée que cette fête où l'on craignait tant de la mener pourrait devenir une source féconde de petites vengeances, si elle mettait leur pa­tience à de trop rudes épreuves. La sévérité bien connue de Bernard sur tout ce qui pouvait, de près ou de loin, toucher l'honneur de sa fa­mille serait bientôt mise en jeu. Qui empêche­rait de lui faire connaître la présence de Félicie à cette partie de plaisir, et de lui peindre sous telles couleurs que l'on voudrait la conduite de sa fille, de cette fille dont il était si ridicu­lement fier ? C'est alors qu'elle expierait ses triomphes passés. D'ailleurs, avant d'en venir à cette extrémité, on se servirait au moins de cette crainte pour s'assurer de son silence, et on lui aurait bientôt fait perdre ainsi le plus grand de ses charmes, cette sincérité, cette sim­plicité dans les manières que chacun admirait en elle. On l'entraînerait ensuite dans de nou­velles réunions; quelques éloges tourneraient la tête de cette petite sauvage ; on en profiterait pour lui faire désirer quelques parures incom­patibles avec sa position ; on lui en prêterait de ridicules dont la pauvre fille serait ravie, et l'on s'amuserait de la vanité comique que ces orne­ments devaient lui inspirer. Si telles ne furent pas les paroles de Manette, ce fut au moins le sens de son discours. Cette dernière pensée lui parut si amusante, qu'elle en rit aux éclats ; sa gaieté fut insensiblement partagée par Alexan­drine, qui au premier abord avait reculé devant une si basse méchanceté ; et dès ce moment on ne s'occupa plus que des moyens de décider Félicie, dont on craignait la résistance.

« Ne fût-ce que pour cette fois, disait Ma­nette, il faut absolument qu'elle soit des nôtres, ou gare Mlle Olympe! »

Alexandrine, excitée par ces derniers mots, écrivit à Félicie qu'elle craignait de ne pas la voir de quelques jours ; elle lui exprimait seule­ment le désir de lui parler d'une chose qui les

intéressait toutes deux, et lui donnait rendez-vous dans sa chambre pour le jour suivant, à huit heures du matin. Manette se chargea de saisir un moment favorable pour lui remettre le billet, et le lendemain, vers le coucher du so­leil, elle se dirigea du côté de la ferme. Pauvre Félicie ! si elle avait pu savoir dans quelles mains elle était tombée, quelle eût été son hor­reur pour la perfide et fausse amie qui l'avait éloignée de celle dont la tendresse était si sin­cère et lui avait déjà été si utile ! Mais l'orgueil, ou plutôt la vanité flattée, ce guide dangereux qui conduit ordinairement si loin dans la route du mal, et qui l'avait d'abord attirée près d'Alexandrine, continuait à aveugler son jugement et la retenait dans des liens qu'elle désirait déjà de rompre, quoiqu'elle fût loin d'en connaître tout le danger.

Après ce triste souper du dimanche soir dont nous avons parlé dans le chapitre précédent, Félicie s'était mise au lit, mais n'avait pu y trouver le sommeil. C'était la première fois de­puis sa sortie de l'enfance qn'elle avait quitté ses chers parents sous l'impression de l'hu­meur et du mécontentement. Elle avait con­tinué chaque soir d'embrasser son aïeule, et si, durant la journée, quelque léger nuage s'é­levait entre elles, ce moment en effaçait jus­qu'à la moindre trace ; mais ce soir-là elle s'était contentée de souhaiter froidement une bonne nuit à ses parents, et s'était retirée les yeux gonflés de larmes ; car en sortant son re­gard avait rencontré celui de la mère Jeanne, qui peignait la douleur que lui causait la con­duite de sa petite-fille. Un cœur comme celui de Félicie ne peut sans souffrir voir le chagrin de ceux qu'elle aime, à plus forte raison lors­qu'il en est la cause. Aussi, partagée entre le remords et le repentir, passa-t-elle une triste nuit. Après avoir longtemps pleuré, elle prit la résolution de réparer sa conduite de la veille, et de dédommager sa vénérable grand'mère des peines qu'elle lui avait causées depuis quelques jours. Plus calme après une détermi­nation qui était un besoin pour son cœur, elle s'endormit enfin vers le milieu de la nuit. Elle ne savait pas, la pauvre enfant, que des réso­lutions qu'on n'a point prises en vue de Dieu, et sur lesquelles on n'a point appelé le secours de sa grâce, ne tardent pas à s'évanouir, et à partager ainsi le sort de tout ce qui tient à notre nature fragile et inconstante. Mais, sur plus d'un sujet encore, il lui manquait une ex­périence qu'elle devait acquérir à ses propres dépens.

On était alors au commencement de no­vembre, et à ce temps de l'année le soleil ne paraît plus de bonne heure sur l'horizon. Aussi Félicie, en ouvrant les yeux, fut-elle étonnée de le voir briller avec éclat à travers les vitres. Ses rayons pénétraient alors sans obstacles dans sa petite chambre ; car le treillage autour duquel les fleurs et le feuillage s'entrelaçaient naguère si gracieusement, se montrait mainte­nant nu et dépouillé. Quelques roses sans par­fum, éparses ça et là, charmaient encore la vue, et présentaient un dernier souvenir de la délicieuse saison qui venait de s'écouler. Fé­licie s'habilla à la hâte, et, empressée de se rendre auprès de sa grand'mère, descendit promptement ; mais en entrant elle s'aperçut que Marie l'avait devancée, et sans doute de­puis longtemps ; car Jeanne, levée et établie près de son feu, s'apprêtait à manger une soupe au lait que la jeune fille venait de poser sur la petite table placée à sa portée. Cette vue irrita intérieurement Félicie ; au lieu d'être touchée de trouver toujours Marie là pour réparer ses négligences apparentes ou réelles, elle lui re­prochait dans son cœur ses soins empressés pour la mère Jeanne, qui lui semblaient une critique muette de sa propre conduite.

Dans ces occasions, les insinuations d'Alexandrine lui revenaient toujours à l'esprit, et n'étaient pas repoussées comme elles au­raient dû l'être. C'est qu'un devoir négligé dis­pose à l'humeur, et celle-ci rend injuste et développe ordinairement des sentiments se­crets et blâmables que nous voudrions tenir cachés dans nos cœurs. Aussi Félicie ne fut-elle nullement touchée de l'air ouvert et na­turel dont Marie lui dit bonjour, et du triste mais doux regard dont elle accompagna ses paroles. Elle s'approcha de sa grand'mère, qui l'accueillit avec bonté. Encouragée par cette indulgence, elle reprit ses fonctions ordinaires et les remplit avec zèle et activité.

Vers la fin de cette journée, qui avait été une des plus belles de l'automne, Jeanne désira vi­siter son jardin, plaisir dont elle ne pourrait désormais jouir que bien rarement. Appuyée sur le bras de Félicie et accompagnée de Ma­rie, elle se rendit donc à l'extrémité du verger, et s'assit sur le banc placé près de la petite rivière. Marie devint pensive en se rappelant que c'était sur ce même banc que quelques mois auparavant elle s'était déterminée à ac­cepter les offres des bons habitants de la ferme : elle ne put s'empêcher de comparer tristement les dispositions actuelles de Félicie à son égard avec celles qui l'animaient alors.

Ces réflexions furent interrompues par l'ar­rivée de Geneviève, qui accourait aussi vite que le lui permettaient les petites jambes de Paul, dont elle tenait la main. Elle paraissait toute joyeuse du plaisir qu'elle allait causer à Marie, et lui remit d'un air triomphant une lettre de la sœur Béatrix. Marie, charmée en effet, se leva pour aller la lire à l'écart, et au bout de quelques minutes revint rejoindre la famille, qui, à l'exception de Bernard, se trou­vait alors réunie.

C'était un coup d'œil intéressant que celui de cette vénérable grand'mère assise entre ses deux petites-filles, tandis que son unique petit-fils se roulait à ses pieds sur le gazon. De temps en temps il se haussait sur la pointe des pieds, et venait appuyer sa joue rose et fraîche sur celle de sa grand'mère, dont les cheveux ar­gentés se mêlaient aux jolies boucles blondes de son cher enfant. Marie contemplait avec un charme secret ce groupe de famille, et trouvait bien heureux ceux qui pouvaient rester ainsi réunis.

Cependant elle aussi était heureuse en ce moment ; car la lettre qu'elle venait de rece­voir contenait de bonnes nouvelles. Tout le monde chez elle se portait bien, et la santé de son père continuait à s'améliorer. Il n'était plus retenu sur sa chaise que par le mauvais état de ses jambes, qui lui refusaient encore tout service ; le médecin faisait espérer pour­tant que plus tard il en recouvrerait l'usage. Après les craintes qu'on avait eues pour ses jours, on se trouvait heureux de sa situation actuelle, quelque pénible qu'elle fût. En atten­dant, Marcelline, n'étant plus astreinte aux mille soins qu'elle avait donnés à son mari pendant sa longue maladie, pouvait vaquer à ses occupations et se remettre à l'ouvrage. Lui- même était revenu à son premier métier de tis­serand, qui alors lui convenait mieux qu'aucun autre, puisqu'il pouvait l'exercer sans changer de place et sans se tenir debout. Ainsi, non-seulement il utilisait son temps, mais il était à l'abri de l'ennui mortel que lui eût fait éprouver une oisiveté à laquelle il était si peu accoutu­mé. En somme, il était loin de se trouver ab­solument malheureux ; car il puisait dans une entière résignation à la volonté de Dieu, avec le courage de souffrir patiemment ses maux, des sentiments pleins de douceur et de con­solation.

Tel était le fruit des touchantes instructions et des exemples plus touchants encore de la sœur Béatrix, qui, comme nous l'avons dit, était l'ange de cette famille, où elle faisait ré­gner l'amour du Seigneur, l'observance de sa loi, et l'heureuse paix des enfants de Dieu. Une seule chose, dans cette lettre, affligeait beaucoup Marie. La vénérable sœur lui parlait des dettes nombreuses que ses pauvres parents avaient été forcés de contracter pendant les temps si calamiteux qu'ils venaient de traver­ser. Le travail le plus assidu pourrait seul, par la suite, les mettre en état de les acquitter peu à peu, et, à l'approche de l'hiver, mille besoins allaient se faire sentir. Marie résolut de leur envoyer, par la plus prochaine occa­sion, la petite somme qu'elle avait déjà gagnée depuis son séjour à la ferme, et dont elle n'a­vait pas dépensé une obole pour son propre compte. Bien différente de tant de jeunes per­sonnes dont toutes les économies sont em­ployées en objets de parure et en superfluités dont la vanité leur fait un besoin, c'était sans aucune peine que Marie sacrifiait même ce qui eût pu être appelé son nécessaire, au bonheur de soulager ses parents et de leur témoigner sa tendresse et sa reconnaissance.

Le reste de la lettre qu'elle venait de rece­voir contenait tant de sages conseils, tant de pieuses pensées, qu'elle prit plaisir à la lire à Jeanne et aux deux sœurs réunies dans le jar­din. Félicie en fut émue, et sentit au fond de son cœur combien les inculpations d'Alexan­drine étaient injustes. Si Marie eût été une va­gabonde abandonnée, comme on le lui avait insinué, recevrait-elle de semblables lettres, et serait-elle l'objet des tendres sollicitudes de cette digne sœur ? La froideur qu'elle avait laissé établir entre elle et son amie lui parut désormais insupportable. Au fond, Félicie avait toujours aimé Marie, et plus d'une fois elle aurait voulu se jeter à son cou, lui avouer ses torts ; mais un embarras causé par l'amour-propre l'avait toujours retenue : elle résolut de le surmonter, et, tout en prenant cette bonne détermination, elle regagnait la maison, où elle allait s'occuper des préparatifs du souper, lorsqu'elle s'entendit appeler avec précaution à travers la petite porte du jardin. Elle y cou­rut, et reconnut Manette.

« Arrivez donc, lui dit celle-ci, voilà une heure que je rôde autour de chez vous pour vous remettre ce billet. » Et elle lui présenta la lettre d'Alexandrine. « Je n'étais pas cu­rieuse de me montrer, ajouta-t-elle ; car je pensais que la vieille grand'mère pouvait avoir trouvé votre retour un peu tardif hier au soir, et qu'elle pourrait bien s'en prendre à nous... Mais pourquoi donc cette mine renfrognée ? qu'ai-je dit qui vous déplaise ? Rien du tout, ce me semble. Mais, bonsoir, voilà ma com­mission faite; je m'enfuis bien vite, car je n'ai que le temps d'arriver chez nous avant la nuit. »

Félicie, indignée de la manière dont cette insolente fille avait parlé de sa grand'mère, qu'elle était si accoutumée à respecter depuis son enfance, demeura pendant quelques instants stupéfaite et immobile à la petite porte où elle se trouvait. C'en est fait, pensait-elle en elle-même ; si Alexandrine ne se sépare pas de cette détestable fille, je romps toute société avec elle.

Elle lut ensuite le billet, et résolut de se rendre le lendemain de grand matin chez sa prétendue amie, non-seulement pour savoir ce qu'elle avait à lui dire, mais encore pour l'engager à se défaire de sa dangereuse ser­vante.

Cette dernière intention était louable, sans doute; mais si, au lieu de se diriger elle-même, elle eût consulté ceux qui devaient naturelle­ment lui servir de guides, elle en eût appris qu'il est toujours imprudent, à l'âge de l'inex­périence, de communiquer avec les méchants, pour quelque motif que ce soit ; que plus d'une fois ceux qui, de leur propre autorité, se sont érigés en missionnaires, ont payé bien cher leur présomption, et qu'au lieu de convertir ils ont été pervertis ; qu'il est des moyens moins hasardeux, et plus efficaces de se rendre utile à ses frères, et qu'enfin la religion revêt ceux de ses enfants qu'elle place dans des postes dangereux d'une force que Félicie n'avait nul­lement songé à lui demander.

 

 

CHAPITRE IX

Embûches, alarmes, réconciliation.

Le lendemain, dès la pointe du jour, Félicie se leva et se hâta de se rendre à Sémicourt, où elle avait quelques commissions à faire pour la maison, afin de pouvoir, en revenant, s'arrêter un certain temps chez son amie.

Rapporterai- je toutes les instances aux­quelles Alexandrine eut recours pour déter­miner Félicie, sous le voile d'une trompeuse amitié, à l'accompagner le dimanche suivant ? Ces détails seraient trop pénibles à raconter et trop rebutants pour le lecteur. Je me con­tenterai de lui dire qu'après une longue résis­tance et un refus positif vint une sorte d'hé­sitation dont la méchante fille s'aperçut ; elle redoubla ses efforts, et triompha enfin de celle qui, confiante en ses propres forces, était venue de gaieté de cœur s'exposer au péril.

Félicie, qui le matin même avait quitté la ferme mieux disposée qu'elle ne l'avait été de-

puis longtemps, y revint agitée de mille crain­tes, le cœur bourrelé de remords, mais décidée, pour la première fois de sa vie, à tromper sa grand'mère, dans une circonstance dont elle ne se dissimulait pas la gravité. Qui eût pensé que cette jeune fille, d'un naturel si franc, si candide, incapable, peu de mois auparavant, de la plus légère dissimulation, eût pu en venir si promptement à abuser de la confiance et de la liberté qu'on lui accordait ? Telles peuvent donc être les suites d'une liaison dan­gereuse !

Il faut dire cependant, pour excuser un peu la pauvre Félicie, que le courage qu'elle avait mis d'abord à rejeter les propositions d'Alexan­drine n'avait cédé qu'à la crainte de l'affliger réellement, tant celle-ci témoignait de chagrin d'un refus qui lui ôtait, disait-elle, tout son plaisir. En parlant ainsi, elle accablait son amie de caresses ; puis, son consentement obtenu, elle fit étaler par Manette une jolie toilette qu'elle lui avait préparée. Cette vue seule eût été bien insuffisante pour décider Félicie ; mais, une fois son parti pris, cette parure n'était pas sans attrait pour sa vanité ; d'autant plus que la perfide suivante et sa maî­tresse se récriaient à qui mieux mieux sur l'effet que produirait Félicie avec ce joli cos­tume.

Il fut convenu que le reste de la semaine serait employé à terminer les préparatifs de la toilette des deux amies, et que le samedi sui­vant Alexandrine demanderait à Jeanne de permettre que sa petite-fille vînt le lendemain passer l'après-midi avec elle ; pour être plus sûre d'obtenir le consentement de Jeanne, Alexandrine devait ajouter qu'elle se trouve­rait tout à fait isolée, parce que son père était absent pour plusieurs jours.

Tous ces arrangements pris, Félicie, comme nous l'avons dit, regagna la ferme en proie à mille agitations jusqu'alors inconnues à son cœur. Naturellement vraie, elle sentait une horrible répugnance à tromper, et surtout à tromper des parents comme les siens. Elle ne pouvait s'abuser sur l'inconvenance qu'il y avait à courir ainsi seule, avec une fille aussi jeune qu'elle, à une réunion où se trouve­raient, suivant toute apparence, beaucoup de jeunes gens étrangers, et dont le caractère et les manières lui étaient tout à fait inconnus. Puis la possibilité d'y rencontrer quelqu'un de Sémicourt qui pourrait tout apprendre à la ferme ; le mécontentement de son père, dont elle connaissait la disposition un peu sévère : toutes ces pensées, et cette dernière surtout, la jetaient dans une cruelle perplexité. Si par moments sa vanité se faisait jour à travers ses

inquiétudes, et lui procurait quelques éclairs de plaisir en songeant aux parures qui lui étaient destinées, ces courts instants d'une jouissance bien vide en elle-même étaient promptement remplacés par une sorte de sai­sissement inséparable, dans son esprit, de la pensée de ce fatal dimanche : tant il est vrai que les plaisirs innocents sont les seuls véri­tables, et que toute jouissance est empoi­sonnée alors qu'il peut s'y glisser le moindre sentiment de crainte ou de remords !

La semaine entière s'écoula pour Félicie dans les tourments que nous venons de décrire, et auxquels s'enjoignit un dont nous n'avons pas encore fait mention, et qui pourtant n'était pas le moindre : c'était la gêne qu'elle éprouvait en se trouvant sans cesse avec ses parents, obligée de soutenir leurs regards confiants et affectueux, tandis que dans son cœur elle s'ap­prêtait à trahir cette sécurité qu'elle avait jus­qu'alors justifiée. A tout, moment ses yeux s'humectaient de larmes, et la rougeur lui montait au front, lorsqu'elle songeait au mécontentement qui aurait remplacé immédiate­ment l'affection qu'on lui témoignait, si l'on avait pu pénétrer ses projets secrets. Il n'est point de plus grand supplice pour une âme droite et élevée que de se voir accorder un degré d'estime et de confiance dont elle se reconnaît indigne. La confusion qu'elle en res­sent, devenant quelquefois salutaire, éveille en elle une vertueuse énergie qui repousse tout obstacle au bien, et anéantit par là même toute cause intérieure de reproches.

On peut donc concevoir aisément ce que Félicie eut à souffrir lorsque Alexandrine, d'a­près le plan concerté, arriva le samedi suivant, et présenta à Jeanne, d'un air dégagé, la re­quête convenue. Elle insista hypocritement sur la triste solitude où la laissait l'absence de son père, et obtint, non sans quelque peine, ce qu'elle désirait. Jeanne, toujours portée à obli­ger, n'eut pas le courage de refuser nettement la proposition, et n'ayant que des soupçons bien vagues sur les causes du changement qu'elle remarquait dans sa petite-fille, suivit encore cette fois l'inclination qui la portait tou­jours à lui procurer un plaisir quand cela était en son pouvoir. Pourtant, en cette circonstance, elle se reprochait un peu sa faiblesse, et, re­gardant Félicie d'un air plein de tendresse, elle semblait attendre au moins un remercîment ; mais celle-ci baissa les yeux avec embarras, et ne trouva pas dans son cœur le fatal courage de remercier sa bonne grand'mère de ce qui aurait été pour elle une si vive cause de cha­grin, si elle eût connu la vérité.

Alexandrine s'en acquitta pour deux, et, digne émule de Manette, en sortant elle se moqua beaucoup de la rougeur de Félicie et de ses airs confus ; puis elle ajouta à voix basse que tous les préparatifs étaient terminés, et que, puisqu'on avait donné dans le piège, elles auraient le lendemain une journée char­mante.

Ces derniers mots produisirent dans l'âme bourrelée de la coupable enfant l'effet d'une goutte d'eau dans un vase déjà trop plein. En proie depuis quelques jours aux appréhen­sions, à la honte, aux remords, son cœur ne pouvait contenir rien de plus. Plusieurs fois, pendant la visite d'Ale-

xandrine, confondue de son assurance, de sa fausseté, elle avait senti ses yeux se dessiller : et elle comprenait enfin que sa conduite en ce moment ne pouvait être un coup d'essai, car ce n'est pas en un jour qu'on acquiert une si déplorable assurance pour commettre le mal. C'était donc un cœur perverti, digne en tout de cette Manette qu'elle avait choisie pour confidente. Les dernières paroles qu'elle lui adressa, et que nous avons rapportées plus haut, mirent le comble à son indignation.

C'est pourtant à ces êtres si méprisables que je me suis associée ! se dit-elle avec horreur; et, fondant en larmes, elle remonta précipi­tamment dans sa chambre pour cacher à tous

les yeux ses pleurs et son agitation. Oh ! qu'elle souffrait en ce moment ! combien elle déplorait le jour où pour la première fois elle avait rencontré Alexandrine, celui surtout où elle avait consenti à l'imprudente démarche du lendemain, dont la seule pensée l'humi­liait pour le présent et l'alarmait pour l'ave­nir ! Elle n'entrevoyait aucun moyen de se re­tirer du mauvais pas dans lequel on l'avait engagée : car suivre son premier projet lui était impossible ; y renoncer, c'était attirer sur elle la colère et peut-être la vengence de l'in­digne couple qu'elle avait trop tard appris à connaître. Oh ! s'il lui restait une seule per­sonne à laquelle elle osât se confier et deman­der un conseil ! Mais non, elle s'était placée elle-même dans ce cruel isolement. Oh! qu'elle regrettait maintenant l'amie vraiment digne de ce nom dont elle avait avec tant d'in­gratitude repoussé l'affection et contristé le cœur ! Ses douces vertus se retraçaient à son esprit avec tout leur charme, et faisaient pa­raître plus hideux le contraste qu'offraient les défauts et la conduite d'Alexandrine. Elle ne pouvait comprendre l'aveuglement qui l'avait empêchée d'apercevoir plus tôt ce qui la frap­pait alors si clairement. Elle sentait double­ment le prix du trésor qu'elle avait perdu, et ses sentiments pour Marie, comprimés seulement par les méchantes insinuations d'Alexan­drine, se ranimaient dans son cœur avec une nouvelle force et une nouvelle vivacité.

En ce moment un léger bruit lui fit lever la tête, qu'elle tenait cachée dans ses deux mains ; la porte s'ouvrit doucement, et Marie parut. Elle s'avança timidement, et, s'asseyant auprès de Félicie, prit une de ses mains, qu'elle serra affectueusement dans les siennes.

« Je ne sais, lui dit-elle, si vous comprenez le motif de ma visite ; mais je ne puis, ma chère Félicie, supporter plus longtemps à moi seule le chagrin de Vous voir malheureuse ; car vous l'êtes, je le sais : n'essayez pas de le dissimu­ler. Et que vous a donc fait celle que vous traitiez autrefois avec tant d'amitié, pour que vous l'ayez ainsi éloignée de vous ? Oh ! que vous m'avez donc fait de peine depuis quel­ques jours !

—  Serait-il bien possible, reprit vivement Félicie en se jetant au cou de sa première et véritable amie, serait-il possible que j'eusse encore un peu de part à votre affection ? Mais si vous saviez combien j'en suis indigne, si vous connaissiez toutes mes fautes, oh ! j'en suis certaine, Marie, vous n'auriez plus pour moi que de l'indifférence et du mépris.

—  Je sais tout, reprit Marie avec chaleur, et plus que jamais j'ai l'ardent désir de consoler

ma chère Félicie, et de travailler à lui épargner de nouvelles peines. »

Après quelques instants donnés au bonheur d'une si douce réconciliation, Félicie, tout en­tière à son repentir et touchée jusqu'au fond de son cœur du procédé généreux de Marie, se disposa, avec l'aimable franchise de son caractère, à lui faire un aveu circonstancié de tout ce qu' lui était arrivé : elle allait lui peindre ses torts dans toute leur étendue sans cher­cher à en affaiblir aucun, lorsque, à son grand étonnement, Marie, empressée de lui épargner l'embarras qu'elle devait éprouver, lui répéta qu'elle savait tout ; et, pour l'en convaincre, elle lui raconta elle-même ce qui suit :

Gertrude, cette fidèle domestique chassée de la maison de M. Gérard par suite des calom­nies débitées sur son compte, était une pauvre veuve, n'ayant pour toute fortune qu'une chétive cabane et les gages qu'elle recevait chez son maître. Réduite, par la méchanceté dont elle avait été l'objet et la victime, à une véri­table misère, le chagrin s'empara d'elle, et elle tomba gravement malade. Sa bonne répu­tation intéressa tout le monde en sa faveur, ses voisins se réunirent pour la soigner. Marie, informée de ces tristes accidents, s'était em­pressée de lui offrir toutes les consolations qui étaient en son pouvoir. Enfin, grâce à tant de charitables soins, elle se rétablit plus promptement qu'on ne l'aurait cru, et, recomman­dée par la mère Jeanne, elle avait été admise comme fille de basse-cour par l'intendant de M. de Beauval. Mais elle regrettait toujours son maître Gérard, qu'elle avait servi long­temps, et auquel elle était fort attachée.

Quelques jours auparavant, cette même Ger­trude était venue à la ferme, et avait dit à Ma­rie qu'elle avait de fâcheuses nouvelles à lui apprendre ; une ouvrière de ses amies avait été appelée chez M. Gérard pour travailler plusieurs jours de suite à arranger des robes pour Alexandrine et une de ses amies. On l'a­vait établie dans un cabinet attenant à sa chambre, et qui n'en était séparé que par une mince cloison ; de là, sans aucun effort de sa part, elle entendait les chuchotements de Manette et de sa maîtresse, qui s'entrete­naient tantôt des moyens qu'elles employaient pour tromper M. Gérard, tantôt de leur désir d'entraîner Félicie dans leurs pièges, et aussi du dépit et même de la haine que pour diffé­rents motifs chacune avait conçue à son égard. Cette fille avait compris par leurs railleries que la pauvre enfant, encore bonne et ver­tueuse, s'était laissé seulement abuser, et, toute préoccupée d'une si triste découverte (car elle aimait et respectait Bernard et sa famille), elle en avait parlé à Gertrude, dont elle connaissait l'attachement pour Marie ; celle-ci, de son côté, sachant combien Marie était dévouée à Félicie, s'était décidée à venir l'instruire du danger que courait son amie. Ainsi Marie avait appris, avec autant d'éton- nement que de douleur, ce dont le lecteur est déjà informé.

Pendant ce récit, les yeux de Félicie et toute son attitude avaient peint successivement l'in­dignation, la douleur, la honte de s'être laissé entraîner dans une semblable société. Elle avait encore peine à croire à l'excès de faus­seté et de noirceur qu'elle venait de découvrir dans celle à qui, la veille encore, elle donnait le nom d'amie. A son tour elle apprit à Marie ce qu'elle pouvait ignorer des suites de cette fatale liaison, et, en répandant des larmes bien amères, lui fit un entier aveu de ses torts. Oh! ce fut alors qu'elle put bien reconnaître la douce bonté d'un cœur qu'elle avait mé­connu. Avec soin Marie évita dans ses paroles tout ce qui aurait pu ajouter à la confusion de Félicie ! quelle tendre compassion pour les peines qu'elle éprouvait en ce moment! quel oubli des offenses qu'elle avait reçues, pour ne songer qu'à excuser son amie à ses propres yeux! Mais en montrant une si entière indul­gence pour tout ce qui lui était personnel, elle

n'imita pas ces amies selon le monde, qui, dans leur coupable faiblesse, cachent le pré­cipice au lieu d'en détourner ceux qui ne con­naissent pas le danger qui les menace. Loin de là, Marie, tout en partageant la douleur de son amie, crut devoir l'éclairer de tout son pouvoir sur l'oubli qu'elle avait fait de ses devoirs, sur ses progrès déjà si rapides dans la voie de l'orgueil et de la désobéissance, et sur les dangers auxquels elle s'était si légère­ment exposée. Alors elle lui parla de cet appui divin qui manquait à sa faiblesse, et qui l'au­rait garantie des écueils contre lesquels elle avait failli se briser. Elle lui fit admirer la bonté de Dieu, qui ne lui faisait sentir sa fai­blesse que pour la forcer en quelque sorte à se réfugier dans son sein : semblable à un père tendre qui, tenant la main de son enfant, le conduit jusqu'au bord du précipice qu'il veut lui faire éviter, lui en laisse mesurer la profon­deur, puis au moment où la frayeur le saisit et où il se sent pris de vertige, l'enlève d'un bras vigoureux et l'éloigné d'un lieu si péril­leux.

Le cœur de Marie, toujours animé d'un zèle charitable, et, dans ce moment, tout occupé en outre du désir d'être utile à son amie, lui suggéra des paroles si touchantes et si persua­sives, que Félicie, vraiment repentante, ne sentit plus d'autre désir que celui de réparer ses fautes passées. Comme on le pense bien, elle commença par renoncer à ses projets pour le lendemain, et à prendre des mesures pour éviter les sollicitations d'Alexandrine ; mais quel prétexte imaginer auprès de Jeanne pour ne pas se rendre à une invitation dont elle avait paru charmée ? Pendant que les deux amies réfléchissaient sur cette difficulté, Ge­neviève vint leur annoncer que le souper était sur la table, et elles se levèrent pour la suivre.

La nuit était tout à fait venue durant cette longue conférence, et la lune seule jetait une faible clarté dans la chambre : un de ses rayons tombant sur un grand crucifix suspendu à la muraille attira l'attention de Félicie ; un signe suffit à Marie pour la comprendre, et toutes deux, aussitôt agenouillées au pied de la croix, y demeurèrent quelques instants, l'une tout entière à son repentir, l'autre à l'ineffable joie d'avoir ramené à son divin Maître la brebis qui commençait à s'éloigner du bercail.

En se relevant, Marie tendit la main à sa compagne, et lui dit : « Ce fut au pied d'une croix que nous nous rencontrâmes pour la pre­mière fois sur la terre : que ce soit encore au pied de la croix et sous ses divins auspices que notre amitié se renouvelle, et qu'elle soit dé­sormais inaltérable. »

Pour toute réponse, Félicie l'embrassa ten­drement; mais que son silence était expres­sif ! Elles se hâtèrent ensuite de descendre et de se joindre au reste de la famille, réunie pour le repas du soir.

Lorsque les jeunes filles rentrèrent, Jeanne et Bernard étaient déjà à table.

« Quoi ! vous aussi en retard ! dit celui-ci à Marie, d'un ton moitié de reproche et moitié riant : ce matin encore, j'aurais parié qu'il était impossible de vous trouver en tort. Bien m'en a pris de n'en rien faire; car c'est un tort, sur ma foi, de faire attendre son souper à un honnête homme qui a travaillé en plein air toute la journée, etqui revient moitié affamé. »

Tout en parlant ainsi, il prouvait la véra­cité de ses paroles par l'étonnante rapidité avec laquelle il venait de faire disparaître une énorme assiette de soupe. Marie répondit à cette attaque avec sa douceur et sa bonne hu­meur ordinaires, et la conversation se soutint, pour l'agrément de tous, jusqu'à la fin du repas.

Bernard, depuis la conversation qu'il avait eue avec sa mère au sujet de Félicie, avait cessé de lui donner ces témoignages d'affec­tion auxquels elle était accoutumée. Chaque jour il avait reconnu, par ses propres obser­vations, la justice des plaintes de sa bonne mère; et son mécontentement, augmentant en proportion, aurait éclaté plus tôt sans la pro­messe qu'elle lui avait arrachée de prendre patience encore quelque temps. A ce motif se joignait aussi l'extrême peine qu'il éprouvait d'avoir à reprendre sévèrement une fille si chère, et qui jusqu'alors n'avait mérité aucun reproche.

La froideur inaccoutumée de Bernard n'avait pas échappé au cœur vraiment filial de son en­fant, et en ce moment le visage sévère du chef de la famille troubla la douce paix que l'angé- lique conduite de Marie avait ramenée dans l'esprit de son amie. Que de sages projets se croisaient dans sa tête pour l'avenir ! quel bon­heur elle attendait de l'union qui allait renaître plus douce et plus solide que jamais entre elle et ce guide précieux dont elle appréciait main­tenant l'inestimable valeur ! Quelques heures auparavant, sous l'influence de conseils et d'exemples pervers, au moment d'être entraî­née à sa perte, son visage, naguère si riant, portait l'empreinte du trouble qui agitait son âme : il a suffi à cette âme de se tourner vers le ciel et de l'implorer ; la résolution de quitter la mauvaise voie et de marcher désormais dans celle de ses devoirs a ramené le calme dans son cœur, et une douce sérénité dans ses re­gards. Ses yeux se portent tour à tour sur ses parents, qu'elle regrette d'avoir tant affligés, et sur l'auteur de son heureux changement; de temps en temps des larmes arrivent malgré elle à ses paupières ; mais elles n'ont rien d'a­mer, et tirent leur source des meilleurs, des plus doux sentiments.

Cependant aucune de ses émotions ne passait inaperçue aux yeux de Jeanne, dont la perspi­cacité naturelle était puissamment secondée en cette occasion par sa sollicitude maternelle. Elle devina bien que quelque explication avait eu lieu entre les jeunes filles, en voyant un air affectueux remplacer la froideur qui régnait entre elles depuis quelque temps. Elle en tira d'heureux augures, et montra pendant le repas une gaieté qui se communiqua à Bernard et au reste de la famille. Il y eut une longue veillée à la suite du souper, et elle fut remplie en entier par les récits du bon fermier, qui aimait beau­coup à raconter. Chacun se retira ensuite moins triste que les jours précédents, et avec bon espoir pour l'avenir.

 

CHAPITRE X

 

                                         Alexandrine Gérard.

 

Il existe une vertu dont le charme irrésis­tible se fait sentir à tous les cœurs, qui em­bellit, s'il se peut, l'innocence, et qui revêt le repentir de la forme la plus touchante. Cette vertu que tous admirent, même ceux qui ne la possèdent pas, c'est la sincérité, ce sentiment si noble qui fait craindre et repousser un éloge non mérité, une estime non fondée, qui fait franchement reconnaître ses torts, et les fait avouer généreusement sans restriction et sans détour. Une âme basse ne connaîtra jamais cette vertu ; mais jamais aussi celle qui a été douée de nobles sentiments ne l'ignorera.

Retirées dans leur chambre, les jeunes filles, au lieu de prendre leur repos, s'occupèrent à concerter le plan qui devait être adopté pour le lendemain. Il n'y avait pas de temps à perdre, puisqu'il fallait dès le matin prévenir Alexan­drine de ne point compter sur Félicie. Après quelques hésitations sur le genre de prétexte auquel on recourrait vis-à-vis d'elle, Félicie s'écria tout à coup : « Eh ! pourquoi tant de détours et de ménagements ? pourquoi craindrais-je de réparer autant qu'il est en mon pou­voir la faute que j'ai commise en participant aux tromperies d'Alexandrine envers son père ! Oui, je veux qu'elle sache combien je m'en repens, combien mes premiers projets me font horreur maintenant ; et peut-être le bon Dieu, qui m'a retenue sur le bord de l'abîme, touchera-t-il son cœur par ce moyen. Il est vrai, ajouta-t-elle en serrant la main de Marie, qu'elle n'a pas, comme moi, une amie pour veiller sur elle.

— Peut-être, reprit celle-ci en souriant; mais elle a ce qui est au-dessus de tous les secours d'ici-bas, un messager céleste sans cesse à ses côtés, et dont les inspirations ne lui manqueront jamais, si elle veut leur ouvrir son cœur. »

Les deux amies continuèrent à épancher ainsi leur âme dans une douce confiance. Elles trouvaient un grand charme dans ces commu­nications, dont elles avaient été si longtemps privées. Les larmes de Félicie coulèrent de nouveau quand Marie lui peignit l'affliction qu'éprouvait sa pauvre grand'mère lorsque ses absences se prolongeaient au détriment des soins qu'elle avait coutume d'en recevoir.

Cette longue conversation ne fut pas sans ré­sultats, et lorsque les jeunes filles s'endormi­rent , toutes leurs mesures étaient prises pour assurer le bien si heureusement commencé.

Le lendemain matin, la surprise de Marie fut grande lorsqu'en ouvrant les yeux elle aperçut Félicie, à genoux auprès de son lit, qui guet­tait le moment de son réveil. A travers la joie répandue sur sa physionomie, on y lisait les traces d'une récente émotion ; ses yeux, encore rouges et humides, ne laissaient aucun doute à cet égard.

« Quoi ! déjà levée ! dit Marie avec étonnement; je crains bien qu'il ne soit un peu tard ; mais notre longue veillée en est la cause.

—  Tranquillisez-vous ! l'heure n'est nulle­ment avancée, reprit Félicie : préparez-vous à m'écouter patiemment, car j'ai tout un récit à vous faire avant de vous permettre de vous lever.

« Vous saurez d'abord que, m'étant réveillée de grand matin, tout ce qui s'était passé hier me revint à l'esprit, et il me fut impossible de me rendormir; alors je reportai ma pensée sur l'emploi que j'avais fait de ces derniers mois : et je sentis plus que jamais tous mes torts en­vers Dieu, et sa bonté pour moi ; je pleurai, mais sans amertume.

—  Oh! il parlait lui-même à votre cœur, s'écria Marie, et jamais sa voix n'est accompa­gnée de terreur ni de trouble.

— C'est ce que j'ai éprouvé, reprit Félicie; car, après avoir imploré du fond de mon cœur le pardon de mes fautes, je sentis un grand calme, et il me semblait que j'avais été exaucée. Alors mes pensées se reportèrent sur mon père, sur ma pauvre grand'mère et sur le cha­grin que je leur avais causé. Combien je me trouvais ingrate d'avoir payé de la sorte tous leurs témoignages de tendresse ! Il me tardait d'être au jour pour pouvoir leur faire com­prendre par mes soins et mon empressement le changement qui s'était opéré dans mon cœur et mon désir de réparer mes torts. Tout à coup me revinrent à l'esprit tous mes odieux projets de tromperie pour ce même jour; je savais bien qu'il m'était facile de les tenir cachés, et que jamais on ne me supposerait capable ni de les former ni de m'y associer. Mais c'était justement cette pensée qui m'affligeait, et je sentais d'avance que ce triste secret serait comme un poids énorme sur mon cœur tant qu'il y demeurerait enfermé ; je sentais que la confiance de mes parents, au lieu de me ré­jouir, me couvrirait de confusion. Alors le bon Dieu m'inspira une courageuse résolution ; je me levai sur-le-champ, bien sûre que ma grand'mère était éveillée ; je descendis doucement, et ouvris sa porte avec précaution. Elle me demanda en souriant ce qui me rendait si matinale ; je m'approchai de son lit et l'embras­sai, en priant Dieu intérieurement de me sou­tenir dans ma bonne résolution. Je fus exaucée, Marie ; vous devinez le reste. Oui, ma chère, à présent ma bonne grand'mère sait tout. Je n'ai rien déguisé, rien atténué. Oh ! que mon cœur est léger maintenant ! Si vous saviez de quelle manière ma bonne grand'mère a entendu le récit de toutes mes fautes ! jamais je ne l'au­rais pu croire ; à chaque moment j'attendais les marques de son mécontentement ; mais elle ne m'adressa aucun reproche. D'abon­dantes larmes coulaient sur sa vénérable fi­gure, et, quand j'eus fini, elle m'ouvrit ses bras et me serra contre son cœur, en me di­sant que je la dédommageais de tout ce que je lui avais fait souffrir depuis quelque temps ; que, si elle avait appris par d'autres mes fautes et ma dissimulation, jamais il ne lui eût été possible de me rendre sa tendresse et sa confiance ; que j'avais été bien coupable, à la vérité, mais que ma franchise la consolait et la rassurait tout ensemble. Par exemple elle pa­raissait bien indignée contre Alexandrine et contre son odieuse Manette : je ne me rappelle pas l'avoir jamais entendue parler de personne avec tant de mépris et de sévérité. Pauvre mère, comme elle bénissait le bon Dieu de m'avoir tirée de leurs mains, et vous, Marie, d'avoir été à mon égard un instrument de salut !

« Enfin mon père est entré, et elle lui dit aussitôt d'un air satisfait: « Venez, Bernard, embrassez votre fille, elle le mérite à pré­sent. » Il hésitait encore ; mais je m'élançai dans ses bras, et il m'y serra aussi tendrement qu'autrefois. Nous étions tous trois si émus, que personne ne songeait à rompre le silence. Au bout de quelques instants ma grand'mère me dit : « Allons, mon enfant, va éveiller Ma­rie, et amène-la-moi, car il me tarde de la voir. » Levez-vous donc à présent, pour que je puisse m'acquitter de ma commission.

Je ne m'étendrai ni sur la joie si vive et si pure que fit éprouver à Marie le récit de son amie, ni sur l'accueil que reçurent les deux jeunes filles en se réunissant à la famille ; je dirai seulement qu'on ne se contenta pas de bénir en cette circonstance, comme on l'avait fait en mille autres, l'arrivée de Marie sous ce toit hospitalier, mais qu'elle fut regardée et traitée dès lors comme une fille chérie, de­venue nécessaire au bonheur des habitants de la ferme.

Fidèle à sa résolution, en sortant de l'église, ce même jour, Félicie rejoignit Alexandrine,

qui marchait en avant, et lui apprit en peu de mots, mais avec fermeté, sa nouvelle résolu­tion, et les motifs qui l'avaient décidée à re­noncer à leur premier projet. Celle-ci parut d'abord toute stupéfaite, mais ne tarda pas à recouvrer son assurance ordinaire, et avec un éclat de rire forcé : « Tout cela est fort beau, ma chère ; mais vos réflexions me paraissent un peu trop tardives pour vous en attribuer la gloire. Je devine sans peine qui vous les a mises en tête, et je saurai la payer, ainsi que vous, du plaisir qu'elles me causent. »

Félicie s'éloigna sans répondre à ce sar­casme, et ne s'inquiéta nullement de la me­nace qu'il renfermait. Consacrée tout entière à ses devoirs envers Dieu et aux soins intérieurs de la maison, cette journée fut une des plus heureuses qu'elle eût passées depuis long­temps. Elle sentait qu'elle pouvait soutenir en toute sécurité les regards tendres et satisfaits de ses chers parents, et s'applaudissait à tous moments des heureux efforts qu'elle avait faits pour oser en jouir.

Bien qu'on fût déjà au commencement de novembre, le temps avait été admirable pen­dant tout le jour; après vêpres, l'air, attiédi par les rayons du soleil, qui ne s'étaient pas obscurcis un instant, invitait à la promenade. Nul froid ne se faisait sentir, toute la nature était calme, et les deux amies reprirent avec délices ces promenades du dimanche, si triste­ment suspendues. Marie se dirigea avec inten­tion du côté du petit bois où se trouvait cette chapelle de la sainte Vierge devant laquelle elle avait si souvent pleuré l'abandon de son amie. Ce ne fut pas sans un grand attendrissement que Félicie apprit alors de la bouche même de Marie tout ce qu'elle avait souffert à son occa­sion. Mais il y avait si peu de reproche dans son ton, l'expression de sa joie actuelle était si vive et si bien sentie, qu'elle pénétrait le cœur de la pauvre coupable, et le remplissait d'une douce consolation. Il eût été touchant de con­templer ces deux jeunes filles, prosternées devant l'autel de Marie, se promettant à ses pieds de demeurer toujours unies de cœur, et de s'encourager mutuellement à imiter ses ver­tus et à mériter sa protection. Sans doute leurs vœux furent exaucés, et celle que l'on n'in­voque jamais en vain regarda d'un œil de com­plaisance cette amitié, dont la piété devait être le garant et le soutien. Leur prière terminée, les deux compagnes se relevèrent, et s'assirent au pied d'un chêne dont l'ombrage s'étendait naguère majestueusement sur la chapelle go­thique. Après avoir admiré les jolies mousses dont elles étaient environnées, et qui sont, à cette époque de l'année, dans toute leur charmante fraîcheur, et les teintes variées de quel­ques arbres épars dans la campagne, et qui n'étaient pas encore tout à fait dépouillés, elles partagèrent une légère collation, cau­sèrent joyeusement de mille sujets qui les in­téressaient également, et dont depuis long­temps elles n'avaient pu s'entretenir ; ensuite elles reprirent ensemble le chemin de leur demeure.

Le souper et la veillée se passèrent d'une manière charmante ; chacun portait sur son visage la joie dont son cœur était trop rempli. Une conversation gaie et assaisonnée des his­toires de Bernard, qui n'en était jamais à court, fit passer la soirée plus rapidement qu'on n'au­rait voulu.

En se mettant au lit, après avoir timide­ment embrassé ses parents, Félicie ne put s'empêcher de comparer la situation actuelle de son âme avec celle qu'elle aurait été au retour de la fête où elle devait accompagner Alexandrine, et elle s'endormit en bénissant Dieu de la miséricorde dont il avait usé à son égard, et des maux dont il l'avait sauvée.

Disons maintenant un mot d'une longue con­versation qui eut lieu entre Bernard et sa mère immédiatement après les aveux de Félicie. Rien ne saurait peindre l'indignation que leur causait la conduite d'Alexandrine : ce pauvre père trompé et raillé ensuite par sa propre en­fant ; l'honnête Gertrude calomniée, puis chas­sée, comme son indigne maîtresse s'en était elle-même vantée ; les pièges tendus de sang-froid et avec tant de malice à leur chère en­fant : à mesure que toutes ces circonstances se présentaient à leurs esprits, ils sentaient davantage leur bonheur qu'elle eût échappé à de tels dangers, et la reconnaissance qu'ils de­vaient à Dieu d'abord, puis à cette douce Ma­rie, qui avait si bien rempli auprès de leur fille le rôle d'ange gardien.

Ils se demandèrent ensuite à quoi ils pou­vaient être obligés envers ce pauvre père si indignement abusé ; et, après bien des ré­flexions, ils crurent qu'ils devaient l'avertir de ce qui se passait chez lui et de la manière dont on répondait à sa confiance : car autant on est coupable en divulguant sans nécessité les fautes du prochain, autant on le devien­drait, au contraire, en laissant, par son si­lence, subsister des désordres qu'on aurait pu empêcher. Il fut donc décidé qu'aussitôt le retour de M. Gérard, Bernard irait le voir et l'informerait de tout ce qu'il avait appris. Et maintenant, pour ne plus revenir sur ce triste incident et sur ses suites, nous anticiperons un peu sur les événements, et nous dirons que Bernard suivit son projet ; que l'indignation et la douleur de M. Gérard furent au com­ble, qu'il se repentit amèrement de n'avoir pas élevé sa fille dans la simplicité et l'amour de ses devoirs, et maudit mille fois la vanité qui l'avait égaré. Manette fut ignominieuse­ment chassée, Gertrude rappelée ; Alexan­drine, que son père voulait éloigner de la dan­gereuse société de sa voisine Mme Servin, fut envoyée au Mans pour y passer deux à trois ans chez une sœur de sa mère, dont la sévé­rité, et même on pourrait dire la rudesse, lui donna beaucoup à souffrir. Elle tira quelque fruit de la comparaison qu'elle eut souvent lieu de faire entre la bonté et l'indulgence de son père et la rigueur dont elle était devenue l'objet. Une jeune cousine, fille de cette tante plus vertueuse qu'aimable, acheva, par ses conseils et ses exemples pieux, de réformer les mauvaises inclinations d'Alexandrine ; elle lui fit connaître la religion qu'elle avait si complètement ignorée jusqu'alors, l'accou­tuma à ses saintes pratiques, et, de retour chez son père, cette fille, dont il avait eu tant à se plaindre, lui procura toutes les consolations qu'il pouvait en attendre. Sans doute la bonté divine s'était montrée si grande à son égard par pitié pour l'ignorance qui lui avait fait négliger ses devoirs, ses obligations, et parce qu'elle n'avait pas ajouté à ses torts celui que le Seigneur punit le plus sévèrement, l'abus de ses grâces.

Quant à Félicie, elle acquit bientôt une preuve nouvelle de l'avantage que l'on trouve toujours, même pour son intérêt temporel, à agir avec franchise et droiture ; car, à l'in­stigation de Manette, furieuse de ce qui s'était passé, Alexandrine, pour se venger de l'a­bandon de Félicie, écrivit à sa grand'mère tout le détail de ce qui avait été projeté entre elle et sa petite-fille, croyant bien qu'en la dénonçant celle-ci n'avait pas manqué de dé­guiser la part qu'elle avait voulu prendre à ses fautes. Jeanne remit cette lettre à cette chère enfant, pour lui faire encore mieux comprendre à quelles embûches elle venait d'échapper ; puis, posant la main sur la tête de la jeune fille alors à genoux devant elle : « Remerciez Dieu, lui dit-elle, d'avoir été si sincère ; car, si vous aviez pu recevoir mes caresses avec un semblable secret sur le cœur, jamais, non jamais je n'aurais pu vous rendre ma confiance et vous aimer comme je le fais actuellement, ajouta-t-elle en impri­mant sur son front le plus tendre baiser ma­ternel.

Le bonheur avait reparu sous ce toit patriar­cal, et l'on pouvait espérer qu'il s'y fixerait ; car il reposait sur une base solide. Conduite par Marie aux pieds de ce digne pasteur qu'on avait reçu avec tant de joie à Sémicourt, Félicie s'était réconciliée avee son Dieu ; elle avait possédé dans son cœur la force du faible, la joie des anges, et, après avoir goûté les célestes douceurs de la piété, il lui sem­blait impossible de retomber jamais dans son ancienne indifférence.

Un mois après tous ces événements, Marie, assise près de Jeanne, lui faisait une pieuse lecture, Félicie cherchait à endormir sur ses genoux son petit frère; le jour était près de finir, et Geneviève n'était pas rentrée. L'heure à laquelle elle revenait ordinairement de l'école était passée depuis quelque temps, et l'on commençait à s'inquiéter de ce retard pro­longé, lorsque enfin elle arriva tout essoufflée et pouvant à peine parler. Quand elle eut repris haleine, elle raconta qu'en sortant de l'éeole elle avait remarqué sur la route un rassemblement assez considérable ; et que, s'étant approchée pour savoir ce qui y donnait lieu, elle avait vu une vieille femme qui paraissait sans connaissance, et que des pay­sans portaient sur un brancard. Ils l'avaient aperçue étendue au pied d'un arbre, et ils allaient la déposer dans une étable, pour la mettre à l'abri du froid déjà très-vif qu'il fai­sait ce soir-là. On avait voulu l'interroger quand

elle avait paru reprendre ses sens ; mais elle n'avait pu articuler une seule parole. Ge­neviève, entraînée un peu par la curiosité, mais aussi par la compassion que lui inspirait cette infortunée, s'était détournée de sa route pour la suivre, puis, s'apercevant qu'il était tard, elle avait couru sans s'arrêter jusqu'à la ferme.

Chacun s'apitoya sur le triste sort de la pauvre femme, et Marie demanda chez qui on l'avait transportée. Ayant appris que c'était chez d'assez bonnes gens, mais dont l'indif­férence religieuse était trop connue, elle com­muniqua à Jeanne sa crainte que personne ne s'occupât de lui procurer le genre de secours dont elle avait peut-être le plus besoin ; peut-être la mort allait la frapper; peut-être sa pauvre âme allait-elle tomber dans l'éternité, sans qu'on eût essayé de lui parler de Dieu prêt à la juger ! Alarmée de cette pensée, Marie sollicita la permission de se rendre au­près d'elle pour tâcher de lui être utile. On lui opposa d'abord quelques obstacles, tels que la difficulté de se présenter à cette heure chez des gens avec qui l'on n'était point lié, et dont elle serait peut-être mal accueillie ; mais surtout on lui objecta l'obscurité alors complète, qui rendait peu prudent de par­courir seule une distance assez considérable.

Marie paraissait si affligée de ne pouvoir suivre son charitable désir, que Bernard, rentré pen­dant le récit de Geneviève, leva toutes les difficultés en proposant de l'accompagner, en portant une bouteille de vin vieux à la pauvre malade, pour excuser cette visite nocturne. En agissant ainsi, Bernard suivait l'impulsion de son cœur naturellement compatissant, et il était de plus enchanté de faire plaisir à la charitable jeune fille ; car il l'avait toujours appréciée depuis son arrivée à Beauval, et la pensée qu'elle avait arraché Félicie au plus grand de tous les dangers lui avait rendu Marie aussi chère que sa propre enfant.

Les choses ainsi arrangées, Marie et Ber­nard, munis d'une lanterne, se mirent en route. Félicie aurait bien désiré les accompa­gner ; mais elle était indispensable à la mai­son, et trop bien instruite de ses véritables devoirs pour ne pas comprendre qu'elle était plus agréable à Dieu en remplissant ceux qu'il lui avait tracés lui-même, qu'en les négligeant pour suivre l'impulsion d'une charité qui, dans ce cas, eût été hors de propos.

Arrivée dans l'étable où l'on avait placé la malade, Marie l'aperçut étendue sur quelques bottes de paille ; un reste de chandelle a demi consumé éclairait seul ce lit de souffrance et jetait une pâle lueur dans ce misérable lieu.

Tandis que Bernard entrait dans la maison pour apprendre à ses habitants le motif de sa visite, Marie s'approchait de la pauvre aban­donnée. Une tasse à bords cassés et un bol de tisane étaient placés auprès d'elle. Sa res­piration brève et précipitée, ainsi que la rou­geur de ses joues et le feu qui animait ses yeux, annonçaient assez qu'elle était en proie à une fièvre ardente. L'étrangère parut éton­née à la vue de la douce figure qui s'appro­chait d'elle, et vivement touchée du ton d'in­térêt dont elle l'interrogeait sur son état. Elle lui répondit en peu de mots, et Marie apprit avec plaisir qu'un médecin, alors dans le vil­lage, était venu la voir, et n'avait pas trouvé chez elle de symptômes dangereux, du moins pour le moment ; il pensait pourtant qu'ils in­diquaient le commencement d'une maladie qui pouvait devenir sérieuse à raison de l'épuise­ment où paraissait la pauvre femme.

Marie fut étonnée du ton dont ces paroles furent prononcées et de la manière dont cette femme s'exprimait; car elle n'était guère en harmonie avec la situation où elle se trouvait réduite. Après quelques instants de réflexion, Marie alla trouver Bernard, et le conjura de lui laisser passer la nuit auprès de cette in­fortunée ; car, disait-elle, ce sera peut-être la seule occasion que je trouverai de lui parler de Dieu et de sa conscience, si comme le médecin l'a annoncé, sa maladie doit se pro­longer et s'aggraver. Ne voulant pas l'affliger par un refus, Bernard, non sans quelque peine, reprit seul le chemin de Beauval.

De retour auprès du chevet de la malade, Marie vit briller dans ses yeux des larmes de reconnaissance, quand elle lui apprit qu'elle comptait veiller auprès d'elle pendant cette nuit. Sa jeune garde-malade ne tarda pas à s'assurer, par des questions faites avec me­sure et prudence que l'âme de cette malheu­reuse femme était dans un état plus déplo­rable que son corps.

Oh ! que cette nuit fut bien employée par la charitable Marie ! que ses exhortations fu­rent touchantes ! qu'elles furent vives et pres­santes ! Elle ne les avait pas commencées sans avoir conjuré ardemment le Seigneur de mettre sur ses lèvres des paroles de persua­sion et de salut. Il avait reçu dans sa miséri­corde des vœux si oharitables ; car la malade, dont tousles traits, toutes les paroles expri­maient auparavant la désolation et presque le désespoir, s'écria tout à coup en joignant les mains: «Ah! mon Dieu vous ne m'avez donc pas encore abandonnée, puisque vous m'envoyez un ange consolateur ! Mon enfant, continua-t-élle en s'adressant à Marie vous

auriez horreur de moi si vous me connaissiez, si mes fautes, ou plutôt mes crimes vous étaient dévoilés ! » Et elle se couvrit le visage de ses mains en sanglotant d'une manière déchirante.

« Oh! non, ne le craignez pas, reprit Ma­rie, touchée d'une vive compassion; rappelez- vous plutôt ces paroles de notre divin Sau­veur : « Il y aura plus de joie dans le ciel pour un pécheur qui fait pénitence, que pour quatre-vingt-dix-neuf justes qui n'ont pas besoin de pénitence... Je suis venu pour sauver ce qui était perdu... » Les saints Évangiles sont remplis de ces consolantes pro­messes : c'est pour les pécheurs qu'elles ont été prononcées. Il semble que parmi les di­vines perfections la miséricorde soit celle que notre Dieu se plaise davantage à nous faire admirer.

La malade continuait à pleurer en silence ; mais ses regards annonçaient déjà une moins pénible agitation. Marie, craignant de la fa­tiguer, en lui parlant trop longtemps, se tint assise près d'elle, et pria intérieurement pour que son cœur fût touché du repentir qui pou­vait seul lui obtenir le pardon de ses crimes ; car sa pauvre âme paraissait accablée de re­mords et d'alarmes. Après de courtes exhor­tations fréquemment répétées , Marie eut le bonheur de la voir disposée à recevoir le len­demain la visite du digne curé de Sémicourt, et ce succès de ses soins lui fit oublier toutes les fatigues d'une si pénible nuit.

Profitant d'un moment où Thérèse (c'était le nom de la malade) paraissait assoupie, Marie sortit de l'étable; les premiers rayons du jour commençaient à paraître. Elle se ren­dit chez le curé; après s'être acquittée de la charitable mission qu'elle s'était imposée, et lui avoir rendu compte de l'état de la pauvre délaissée et des paroles qui lui étaient échap­pées, elle remit cette affaire entre des mains plus habiles que les siennes, et retourna aus­sitôt à Beauval.

En arrivant elle y trouva la consternation : le petit Paul avait été pendant la nuit attaqué du croup, et donnait encore de graves inquié­tudes. Le médecin n'avait cependant pas perdu l'espérance de le sauver; mais Bernard, qui n'avait que ce seul fils, qui lui avait coûté si cher, était accablé d'inquiétudes. La mère Jeanne, à qui son âge ne permettait plus d'a­gir, était retenue au lit par un redoublement d'infirmités. Marie se multiplia dans cette triste occasion : chacun avait part à ses soins. Enfin le Ciel prit pitié de cette famille affligée : l'en­fant se rétablit, et la paix et la reconnaissance remplacèrent de cruelles alarmes; mais pendant près de huit jours Marie n'avait pu re­tourner auprès de la malheureuse Thérèse.

Cependant elle avait appris avec la plus vive joie, par le curé de Sémicourt, le succès de sa charité auprès de la pauvre étrangère. Il l'avait trouvée, disait-il, toute disposée à profiter de ses soins. Depuis sa réconciliation avec le Ciel, elle paraissait soulagée d'un si grand poids, que sa santé même s'améliorait. Sa maladie n'avait duré que quelques jours ; mais sa faiblesse était extrême, et le médecin pensait que son tem­pérament était trop épuisé pour que sa vie se prolongeât beaucoup :

Dès qu'il avait été possible, le bon curé avait fait transporter la malade chez lui ; et quand Marie et Félicie allèrent la voir le di­manche suivant, elles la trouvèrent couchée dans un bon lit, entourée de soins et d'une propreté qui faisait un grand contraste avec l'état où elle était peu de jours auparavant. La sœur du curé était près d'elle, soutenant l'assiette dans laquelle elle mangeait un sa­voureux potage. C'est ainsi que le charitable médecin de son âme voulait encore adoucir les maux de ce pauvre corps si épuisé par les fatigues et les privations endurées depuis lon­gues anhées. Il comptait la garder chez lui jusqu'à ce qu'elle fût rétablie, ou que le bon Dieu mit fin à sa misérable existence.

En apercevant Marie, Thérèse poussa un cri de joie, et, l'attirant vers elle, lui exprima avec effusion la plus touchante reconnaissance ; Elle lui devait, disait-elle, plus que la vie, puisque la première, elle avait fait entrer un rayon d'espérance dans son âme, si long­temps plongée dans les ténèbres du désespoir. Marie contemplait avec émotion cette figure maintenant calme et résignée, et s'édifiait, ainsi que Félicie, de tout ce que la malade lui disait de la bonté de Dieu à son égard et de la charité de son ministre. Elles lui adres­sèrent avec mesure et précaution quelques questions sur le lieu qu'elle habitait ordinai­rement, et sur les circonstances qui l'avaient conduite à Sémicourt. La malade soupira, et, après quelques instants de réflexion : « Je veux, leur dit-elle, mes chères enfants, subir l'hu­miliation profonde que j'ai méritée, en vous racontant la triste histoire de ma vie ; elle sera pour votre jeunesse une utile leçon, et vous fournira une expérience que j'ai achetée au prix de longues souffrances, et que sans vous peut-être j'aurais payée au prix de ma pauvre âme ! Je n'ai que ce moyen de vous prouver ma reconnaissance. Que Dieu daigne bénir mon intention, et me donne la force de vous révéler, pour commencer à les expier, toutes les fautes et tous les malheurs de ma vie ! »

On convint de se réunir le dimanche sui­vant pour entendre cette histoire qu'on dési­rait tant connaître, et les jeunes filles retour­nèrent à Beauval en se promettant bien d'être exactes à un rendez-vous qui excitait tout leur intérêt.

 

CHAPITRE XI

                             Histoire de Thérèse Bontour.

 

« Je suis née près de la petite ville d'Orbec en Normandie. Mon père avait vieilli au ser­vice d'une famille dont les ancêtres habitaient depuis plus d'un siècle le château de Furville, et qui était adorée des habitants du village, qu'elle comblait de bienfaits. Ma mère, char­gée du soin de la maison pendant le séjour que ses maîtres faisaient à Rouen tous les hi­vers, et de plusieurs détails domestiques quand ils étaient au château, avait mérité leur es­time par son attachement et par son excel­lente conduite. Mme de Furville avait mille bontés pour moi, m'enseignait elle-même le catéchisme, m'apprenait à lire, à travailler, et, charmée de l'intelligence que j'annonçais, me gardait souvent auprès d'elle, surtout de­puis la perte de ses deux enfants, avec les­quels elle me permettait jadis de jouer, et dont je partageais les leçons. Sa piété seule l'aidait à supporter des malheurs qui avaient grave­ment altéré sa santé.

« J'avais assez profité de ses soins pour sa­voir à douze ans lire, écrire et travailler mieux que beaucoup d'enfants de mon âge. J'étais fort aimée des domestiques, auxquels je ren­dais avec beaucoup de complaisance tous les petits services dont j'étais capable. Mon cœur était bon, et la vue d'un malheureux me fai­sait tant de peine, que j'importunais tous ceux avec qui je me trouvais pour en obtenir la permission et les moyens de le soulager.

« Ma chère maîtresse observait toutes ces dispositions, et croyait y trouver l'assurance de voir un jour ses soins récompensés, et sa petite protégée devenir une bonne et honnête fille, qu'elle comptait bien garder à son ser­vice. Elle avait une femme de charge âgée, et qui commençait à devenir infirme; ses longs services méritaient bien le repos que sa maî­tresse comptait lui accorder aussitôt qu'elle m'aurait initiée à tous les petits talents qui l'avaient rendue si utile dans sa maison. A l'âge de seize ans, je me trouvais tout à fait capable de la remplacer.

« Depuis deux ans j'avais perdu mon père ; ma mère, que les bontés de Mme de Furville soutenaient depuis ce malheur, me fût aussi enlevée à la suite d'une chute qui lui avait ôté l'usage de ses jambes, et l'avait retenue depuis plusieurs mois sur un lit de douleur.

« Vers ce temps je fus installée, en qualité de femme de chambre, auprès de ma bienfai­trice et celle qui en avait fait les fonctions n'eut plus d'autre emploi que celui de me bien instruire de mes nouveaux devoirs, et d'en surveiller l'accomplissement. Ainsi était récompensée une vie entière de fidélité et d'attachement à ses maîtres, sort ordinaire des domestiques qui par leurs bons services et leur dévouement ont mérité d'être consi­dérés à la fin de leur carrière, comme mem­bres d'une famille à laquelle leurs forces et leur jeunesse ont été consacrées.

« Mon avenir s'annonçait de la manière la plus prospère ; et, sans un malheureux défaut qu'on n'avait pas corrigé peut-être assez sévè­rement j'aurais pu mener une vie douce et surtout innocente, au lieu de tomber dans les égarements dont l'humiliant aveu sera, j'es­père, un commencement d'expiation.

« Ce défaut, dont les suites m'ont été si funestes,; n'était d'abord que la fâcheuse faculté d'inventer, lorsque j'étais enfant, mille pe­tites histoires dans lesquelles je comptais pour rien la vérité. Après avoir semblé plus amu­sante que dangereuse chez une enfant, cette faculté se tourna plus tard en une habitude de mensonge, qui devint incorrigible. Jamais je ne m'inquiétais qu'une chose fût vraie ou fausse pour la nier ou pour l'affirmer, et, pourvu que je ne fisse tort à personne, je me persua­dais que je n'étais pas coupable en proférant un mensonge ; je me croyais encore bien plus irréprochable, si ce mensonge avait pour but de me justifier, moi ou mes camarades ;

« Si je pouvais me permettre un reproche envers ma bonne maîtresse, ce serait d'avoir montré trop d'indulgence pour cette fatale dis­position, qui a été l'origine de tous les mal­heurs et de toutes les fautes de ma vie. Ter­rible exemple, qui doit apprendre à tous ceux qui sont chargés d'élever l'enfance ; que la première vertu à cultiver dans les jeunes cœurs est l'amour de la vérité ; même dans les moindres choses !

« Mes camarades furent les premières à s'a­percevoir que j'étais ce qu'elles appelaient une conteus et à se méfier de mes récits. La bonne Juliette, malgré son amitié pour moi, ne put s'empêcher d'en avertir sa maîtresse, espérant que ses reproches auraient plus d'effet sur moi que les remontrances pleines de bonté qu'elle m'avait si souvent adressées.

« Mme de Furville, dont la piété était grande, espérait me corriger par le souvenir des ins­tructions que j'avais reçues à l'époque de ma première communion, elle me rappela l'enga­gement que j'avais pris alors de ne jamais passer plus d'un mois sans approcher des sa­crements, et tâcha de me faire comprendre que l'habitude du mensonge était un obstacle absolu à l'accomplissement de cette résolu­tion.

« Quoique assez intimidée par son mécon­tentement et ses reproches, je me hasardai à lui représenter que jusqu'alors je n'avais ja­mais rien inventé qui pût nuire à personne, et que mentir pour excuser ses fautes ou celles des autres ne me paraissait pas un grand mal.

« Si vous aviez mieux retenu, mon enfant, me dit-elle, ce que je vous ai souvent dit sur l'horreur que tout péché doit inspirer à une chrétienne, vous ne regarderiez pas aujour­d'hui comme peu de chose une habitude qui sans cesse vous porte à offenser Dieu ; car vous ne pouvez ignorer que le moindre mensonge lui déplaît ; et si vous vous accoutumez à com­mettre une faute sans répugnance parce qu'elle ne vous paraît pas grave, vous êtes bien loin d'avoir à l'égard de Dieu les sentiments que j'ai toujours tâché de vous inspirer. Soyez cer­taine d'ailleurs que, si vous vous accoutumez à blesser la vérité dans les choses qui vous paraissent légères, le jour viendra où cette détestable habitude vous entraînera dans des fautes, et peut-être des crimes qui sont au­jourd'hui bien loin de votre pensée et de votre cœur.

« Ces paroles me firent fondre en larmes ; car au fond mes intentions n'étaient pas mau­vaises, et l'idée de devenir un mauvais sujet me causait une honte et un effroi inexpri­mables.

« Après cet avertissement, je m'observai pendant quelque temps ; mais si je parvins en plusieurs circonstances à maîtriser ce mal­heureux penchant, je ne puis penser sans une profonde douleur à celui qui vers ce temps commença à se développer, et dont les suites m'ont rendue pendant tant d'années aussi mal­heureuse que coupable.

« J'approchais de ma vingtième année ; jus­qu'alors la vie que j'avais menée n'avait été marquée ni par de grands vices ni par de vé­ritables vertus. N'ayant jamais été ce qu'on peut appeler une fille pieuse, je remplissais avec une sorte d'indifférence les devoirs in­dispensables de la religion, et, quoique la pensée de commettre un sacrilège m'eût fait horreur, j'étais trop peu réfléchie pour com­prendre que je m'exposais à cet affreux mal­heur en négligeant, comme je le faisais habi­tuellement, les pratiques pieuses auxquelles on m'avait accoutumée. L'occasion seule avait manqué au développement de mes passions; quand elle se présenta je me trouvai sans force pour les surmonter.

« Il y avait dans le château une jeune fille de mon âge dont la santé délicate donnait de vives inquiétudes pour sa vie ; ma bonne maîtresse, toujours occupée des malheureux, lui avait fait quitter la misérable habitation de ses pau­vres parents, et surveillait elle-même les soins qu'on lui rendait, et dont elle partageait sou­vent la fatigue. La douceur et la reconnais­sance de Valentine lui attachèrent non seu­lement sa bienfaitrice, mais tous ceux qui l'avaient soignée pendant sa longue maladie. Ce fut alors que pour la première fois de ma vie l'indigne sentiment de la jalousie s'éleva dans mon cœur. Si j'avais eu l'habitude salu­taire d'écouter les avertissements de ma con­science, j'aurais réprimé dès leur naissance les fatales impressions qui commençaient à m'agiter; mais, légère, irréfléchie, et n'ayant pas la crainte d'offenser Dieu, je me livrais; sans même le remarquer, à tous les mauvais sentiments qui s'élevaient au dedans de moi contre ma pauvre compagne. Malgré mon in­souciance et mon étourderie, je ne pouvais m'empêcher de faire entre elle et moi une comparaison qui n'était pas à mon avantage ; car elle n'avait aucun des défauts qu'on me reprochait. La facilité que j'avais à arranger des histoires qui, quoique fausses n'étaient pas invraisemblables, vint à l'aide de ma mé­chanceté, et cette fois les mensonges n'eurent plus l'excuse que je leur donnais ordinaire­ment : celle de ne faire tort à personne ;

« J'inventai sur le compte de la pauvre Valentine une histoire qui, en attaquant sa probité, ne pouvait manquer d'élever contre elle les soupçons les plus injurieux. J'eus le mal­heur d'y donner des apparences si plausibles, que ma maîtresse et la bonne Juliette y furent trompées, et l'innocente fille fut renvoyée chez ses parents ; mais ceux-ci, humiliés, irrités de la faute dont on l'accusait, refusèrent de la recevoir. On vint rapporter au château qu'on l'a­vait rencontrée avec un mince paquet à son bras s'acheminant tristement vers la ville d'Orbec ; Comme mon cœur n'était pas encore endurci, j'éprouvai un sentiment d'horreur en voyant l'effet terrible qu'avait produit ma ca­lomnie, et mon premier mouvement fut d'aller trouver ma maîtresse et de lui avouer ma faute ; car ses terribles conséquences me remplis­saient d'effroi. Je sortis de ma chambre pour suivre cette salutaire pensée ; mais, hélas! il fallait parcourir un long corridor, descendre le grand escalier, traverser ensuite plusieurs pièces ; tout cela demandait quelques minutes ; elles suffirent pour ébranler ma résolution, car la honte de mon odieux mensonge se pré­senta devant moi comme un fantôme. Je vis en un instant tout ce qu'il allait m'attirer de reproches et d'humiliations, et, faible comme on l'est quand on ne cherche pas en Dieu la force de se surmonter, je revins en courant m'enfermer dans ma chambre : j'y passai deux heures dans des angoisses qui me sont encore présentes, et dans des combats impossibles à décrire.

« Toutes les leçons de notre digne curé, de ma maîtresse et de Juliette, se pressaient dans mon souvenir. Combien de fois m'avait-on dit que la honte d'un mensonge, d'une calomnie, s'efface par l'aveu qu'on en fait ; qu'il est une preuve solide d'un repentir qui obtient toujours le pardon, et un remède contre la déplorable habitude dont j'éprouvais alors si terriblement les fatales suites ! Je sentais au fond de mon cœur que je me réconcilierais avec Dieu et rendrais la paix à ma conscience, en restituant à cette fille innocente un bien plus précieux que tous les trésors du monde, sa bonne répu­tation. Misérable que j'étais ! je n'aurais pas voulu alors m'approprier injustement la moin­dre chose qui lui eût appartenu, et je lui enle­vais sciemment l'honneur, l'amour de ses pa­rents, et l'estime des honnêtes gens !

« Toutes ces pensées me perçaient le cœur ; mais ma faiblesse l'emporta : je gardai un cou­pable silence ; et ce qui met aujourd'hui le comble à mes remords, c'est que j'ai su de­puis que la malheureuse Valentine, repoussée, sans asile, sans protection, après avoir lutté quelque temps contre son triste sort, finit par mériter les humiliants reproches que j'avais fait peser sur elle. Je n'ai jamais pu savoir si plus tard le repentir était entré dans son cœur; mais j'ai appris qu'elle était morte, dans une ville assez éloignée, d'une maladie contagieuse qui régnait au moment où elle venait de s'y réfugier pour fuir les poursuites de la justice. Et voilà le fruit de mes premières noirceurs !... O mon Dieu, que votre miséricorde est donc grande, puisque vous ne la refusez pas à une misérable créature comme moi !

« Quelques mois s'écoulèrent pendant les­quels le remords m'ôtait tout repos, et la crainte que ma méchanceté ne vînt à être découverte me tenait dans un état de frayeur continuel. Si un étranger entrait dans la cour du château, il me semblait que c'était un dénonciateur qui allait révéler mon imposture ; si mes maî­tres passaient quelques jours chez des voisins, je ne doutais pas qu'ils ne revinssent informés de ma conduite, et leur retour me faisait trem­bler. Que ma vie fut misérable pendant ce temps-là ! Si j'avais eu le courage de m'accuser moi-même, j'aurais apaisé mes remords, et mon aveu eût disposé mes maîtres à l'indul­gence ; mais l'orgueil me retenait, et Dieu permit qu'au moment où je commençais à me rassurer, le hasard, ou, pour mieux dire, la justice divine, fit découvrir l'odieux secret qui me rendait si malheureuse.

« Je vous ai déjà dit que j'avais accusé la probité de ma compagne. Ma maîtresse ayant perdu une bourse qui contenait quelques pièces d'or, j'avais eu l'indignité d'insinuer que Valentine la lui avait dérobée. Mon imagination fit tous les frais de circonstances qui parurent assez plausibles, et cette dernière accusation, en confirmant plusieurs autres inculpations que j'avais déjà hasardées, fut comme la goutte d'eau qui fait déborder le verre trop rempli. La malheureuse fille fut honteusement chassée d'une maison où elle avait trouvé tant de se­cours et de bonté.

« Huit mois après ce fatal incident, M. de Furvile revint un jour de la chasse en rappor-

tant un mouchoir de batiste qu'il avait trouvé dans un taillis à peu de distance du château ; ce mouchoir, depuis si longtemps au milieu des broussailles et de l'humidité, n'avait attiré son attention que parce qu'en fouillant avec le bout de son fusil au milieu d'un amas de feuilles mortes où venait de tomber une perdrix, il l'avait accroché ; et, à son grand étonnement, il avait cru entendre, en le rejetant dans les broussailles, le son de quelques pièces de mon­naie frappant contre des pierres. Il se baissa, examina le mouchoir de plus près, et trouva nouée dans un de ses coins une petite bourse renfermant quatre louis d'or. Il ne put mécon­naître celle que ma maîtresse avait perdue, et se rappela bientôt que le printemps précédent, en revenant d'une promenade, elle s'était assise dans ce même endroit, au pied d'un grand chêne qui se trouvait à l'entrée du taillis. Il était facile de comprendre que son mouchoir y avait été oublié, et que, ne s'étant pas aperçue d'abord qu'il lui manquait, le moment de repos qu'elle avait pris dans le bois ne s'était plus présenté à son souvenir pour lui expliquer la perte de sa bourse.

« Aussitôt le retour de mon maître, Mme de Furville me fit appeler, et en présence de cette preuve si positive de la fausseté des cir­constances que j'avais inventées, mon inagination, ordinairement si féconde, ne me fournit aucune excuse. Je restai immobile, muette, et dans une si horrible confusion, que, si je vivais encore cent ans, le souvenir ne pourrait s'en effacer.

« Mes maîtres, indignés, ne voulurent pas me garder plus longtemps chez eux ; par com­passion ils ajoutèrent cinquante francs à ce qui m'était dû de mes gages, et payèrent ma place dans une voiture qui devait me conduire à Rouen ; mais ils étaient trop justes pour me donner un certificat de bonne conduite. Ils eurent cependant la charité de me faire recom­mander à une couturière, femme de bien, qui employait plusieurs ouvrières. Je pouvais en­core sortir de l'abîme où je commençais à être entraînée ; mais vous verrez, mes chères en­fants, par la suite de mon histoire, combien on peut devenir coupable quand on a perdu la crainte de Dieu et qu'on n'écoute plus que la voix des passions. Il est déjà tard, il faut que vous me quittiez. Si vous pouvez revenir de­main, je continuerai un récit bien humiliant, et que le désir d'expier mes torts et aussi l'es­poir de vous être utile peuvent seuls me donner la force d'achever. »

 

CHAPITRE XII

Une première faute.

Les jeunes filles, dont l'intérêt et la curiosité étaient presque également excités par l'histoire de la malheureuse Thérèse, ne manquèrent pas de venir la voir le lendemain, et au bout de quelques instants elle reprit son récit en ces termes :

« Mmo Martin, chez qui j'avais été reçue à la recommandation de mes bons maîtres, était une veuve de cinquante ans, pleine de bien­veillance et de charité autant que de piété, traitant ses ouvrières comme ses enfants, et leur procurant tous les plaisirs innocents qui convenaient à leur âge et à leur condition. Ne reconnaissez-vous pas la bonté de Dieu envers moi, toute misérable que j'étais, en voyant qu'il m'avait amenée comme par la main au­près d'une de ses plus fidèles servantes ? O mes chères enfants, qu'on est ennemi de son propre bonheur quand on méprise les bienfaits de Dieu et les moyens que sa providence emploie pour nous tirer de la mauvaise voie où nous sommes engagés !

« J'aurais pu mener dans cette maison une vie douce et innocente ; mais les vices dont je vous ai parlé ne marchent jamais seuls : le men­songe et la jalousie mènent bientôt à d'autres excès. Je ne vous détaillerai point les circons­tances qui forcèrent Mme Martin à m'expulser de chez elle, malgré la recommandation de mes anciens maîtres.

« En sortant de cette maison, je n'en cher­chai pas une qui pût m'offrir les mêmes garan­ties. Chaque jour je m'égarai davantage, et ne désirai plus que la liberté de suivre mes mau­vaises inclinations. La maîtresse chez qui j'en­trai s'occupait fort peu de la conduite des jeunes filles qu'elle employait, et, pourvu qu'elles travaillassent bien, trouvait fort bon qu'elles n'allassent point à l'église, parce qu'elle pouvait les faire travailler le dimanche matin quand elle était pressée d'ouvrage. Elle ne s'opposait pas non plus à ce que nous allas­sions le soir dans ces lieux de réunion si dan­gereux pour les personnes de notre état. J'avais alors une figure agréable ; par suite de l'édu­cation que m'avait donnée Mme de Furville, mes manières et mon langage n'avaient rien de grossier, et mon extérieur était loin d'annoncer les vices qui défiguraient ma pauvre âme.

« Dans ces bals d'ouvrières, j'étais très-flattée de la préférence que j'obtenais en géné­ral sur mes compagnes ; aussi, au lieu d'em­ployer en choses utiles le produit de mon travail, je mettais toute mon attention à me procurer la plus jolie robe, le bonnet le plus élégant de l'assemblée : et quand j'étais par­venue à étaler quelques chiffons, avec lesquels je me croyais mise comme une grande dame, ma joie était à son comble.

« Plusieurs mois s'écoulèrent ainsi. Il est inutile de vous dire que je négligeais tous mes devoirs religieux; jamais je ne priais Dieu ; jamais je n'entendais sa parole sainte ; bien moins encore aurais-je pensé à m'approcher des sacrements. L'année précédente, M. le curé de Furville ne m'avait pas permis de faire mes pâques à cause de l'affreuse calomnie que je ne voulais pas rétracter. La semaine sainte approchait, et, quoique je me sentisse aussi indigne et bien plus encore, hélas! que je ne l'avais été jusqu'alors, d'être admise à la par­ticipation des sacrements, je ne pouvais, sans de grands combats intérieurs, manquer à me présenter au tribunal de la pénitence ; car j'a­vais été trop bien instruite pour ne pas savoir qu'à Pâques, au moins, c'est un devoir indispensable. Les saints jours étaient déjà écoulés; mais la solennité de Pâques m'attira à l'église, et j'y entendis une si touchante exhortation adressée à ceux qui n'avaient pas encore rem­pli le devoir qu'impose ce saint temps, que je sortis de l'église presque décidée à revenir le soir même trouver celui dont les paroles m'a­vaient touchée.

« Malheureusement, en retournant chez moi, je rencontrai une jeune fille dont la société m'avait déjà été fatale sous plus d'un rapport; elle m'entraîna, par ses instances et ses flatte­ries, à faire partie d'une grande réunion pro­jetée pour le soir, et cette journée, qui aurait pu être l'époque de ma conversion, ne fit que m'entraîner plus avant dans la fatale carrière dont votre charité m'a retirée : preuve nou­velle qu'on ne rejette pas, sans irriter Dieu et sans mériter par là son abandon, les bons mouvements qu'il inspire.

« Depuis longtemps, cette probité qui jadis m'était si chère avait subi plus d'un échec, et, pour me procurer les parures dont j'étais si occupée, je n'avais pas toujours craint de m'approprier soit des pièces d'étoffe, soit des dentelles de prix qu'on employait chez ma maîtresse, et jusque-là j'étais parvenue à me soustraire à tout soupçon. Enhardie par l'im­punité, j'allai enfin jusqu'à un excès qui quelques mois plus tôt m'aurait fait frémir d'hor­reur.

« Un jeune homme que je devais prochaine­ment épouser, ayant perdu au jeu une somme de cinquante écus, que son maître, marchand bijoutier, lui avait confiée pour acquitter un mémoire, vint me trouver, espérant que je pourrais la lui prêter; mais, quoique je ga­gnasse bien assez pour faire quelques écono­mies, mes dépenses de toilette surpassaient toujours ce que je recevais, et je n'avais pas dix francs à offrir à un ami ou à un malheureux. Ce jeune homme, réduit au désespoir en se voyant perdu, me suggéra la fatale pensée de prendre cette somme à ma maîtresse, qui souvent me confiait ses clefs, et il m'assura en même temps qu'elle me serait fidèlement remise en peu de jours. Subjuguée par ses supplications, je fus assez misérable pour lui procurer de cette cou­pable manière la somme qui, disait-il, le sau­verait du déshonneur. Mais celui qui pouvait m'induire à commettre une telle action n'a­vait assurément aucun sentiment des devoirs qu'impose la plus simple honnêteté, et ne son­gea pas à me tirer de l'horrible embarras où il m'avait plongée. Vous exprimer ce que je souf­fris pendant trois jours, en attendant, comme il me l'avait tant promis, que la fatale somme me fût rapportée, serait impossible. Enfin le temps amena la découverte de mon crime, et, sans un charitable avertissement que je reçus d'une de mes compagnes, je serais tombée entre les mains de la justice, à laquelle ma maîtresse m'avait dénoncée.

« Partie de chez moi avec cinq francs et dix sous pour toute fortune, et un paquet qui con­tenait un peu de linge, je marchai quatre heures de suite dans la campagne, sans savoir de quel côté je me dirigeais. Enfin, accablée de fatigue et en proie aux plus vives terreurs, j'écoutai longtemps si, au milieu du silence de la nuit, quelque bruit lointain ne viendrait pas frapper mon oreille... Non... ; il semblait que je fusse seule dans la nature. Hélas! j'y étais seule avec ma mauvaise conscience, et c'est là un genre de tourment que vous ne connaîtrez jamais, j'espère, mes chères enfants. Je n'osais lever les yeux vers le ciel, que j'aurais imploré avec tant de confiance si je n'avais eu à redouter que les accidents ordinaires qu'on peut rencon­trer dans un voyage ! Les forces me manquant absolument, je m'étendis dans un bois, à une trentaine de pas de la route qu'il bordait ; malgré mes alarmes, le sommeil vint à mon secours, et quand je m'éveillai il faisait déjà grand jour. La faim me pressait ; depuis la ma­tinée de la veille je n'avais rien mangé. Décidée à entrer dans le premier village que je rencontrerais, je me remis en marche ; et au bout de deux heures, apercevant un clocher, je me diri­geai vers un gros bourg qui s'étendait devant moi sur une colline, à peu près à deux kilo­mètres de l'endroit où je me trouvais. En y ar­rivant, je vis bientôt, au mouvement extraor­dinaire qui s'y passait, que j'étais tombée au milieu des préparatifs d'une fête de village; elle devait avoir lieu deux jours après. J'offris mes services comme ouvrière à plusieurs jeunes filles qui se désolaient de n'avoir pas pu finir leurs bonnets ou leurs robes, et ils furent acceptés avec joie.

« Le lendemain, samedi, veille de la fête, on vit arriver des marchands de joujoux, même de faïence et d'objets de toilette. Leurs boutiques s'étalaient, à la grande joie des enfants et aussi de tous les habitants. Mais ce qui les charma surtout fut de voir un grand chariot renfermant un théâtre, ou, pour mieux dire, les tréteaux d'un charlatan qui venait non-seulement guérir toutes les maladies, mais encore faire mille tours d'escamotage, auxquels il en joignait malheureusement d'autres moins innocents.

« La famille de cet homme, nommé Taurin, était composée de sa mère, de sa femme et de trois enfants, un garçon âgé de seize ans, et deux filles plus jeunes de quelques années. Chacun avait son rôle: le père vendait des drogues et faisait ainsi que son fils quelques tours d'escamotage ; les petites filles dansaient sur la corde, marchaient sur les mains et se retournaient le corps en cent manières qui faisaient frémir à voir, car on croyait toujours qu'elles allaient se tuer ou s'estropier pour leur vie ; c'était à la grand'mère qu'était con­fié l'emploi important et lucratif de dire la bonne aventure, et d'abuser de la simplicité et de l'ignorance de ces pauvres gens, dont quelque compère lui avait toujours appris d'a­vance les histoires passées ou les projets pour l'avenir.

« Le dimanche fut un jour de joie et d'amu­sement, qu'on eut grand soin de renouveler le lendemain lundi. Tout le village était en mouvement, et l'on s'était tant amusé, on avait vu tant de belles choses, que personne n'était pressé de retourner au travail. On au­rait voulu pouvoir retenir encore un jour ou deux la troupe qui avait procuré tant de plai­sir ; mais Taurin n'était pas disposé à prolon­ger son séjour; car, pour peu qu'on eût tardé à partir, on aurait pu remarquer que quelque article de parure ou quelque tabatière d'ar­gent avait changé de maître. Aussi le lundi soir, avant que chacun fût rentré chez soi, la troupe se disposa à partir. Je fus fort étonnée de voir Taurin, qui avait entendu faire beaucoup d'éloges de mon adresse, venir me pro­poser de les accompagner ; sa femme et ses filles n'avaient guère le temps de travailler ; sa mère avait souvent besoin de soins, et si je voulais m'associer à eux, ils me donneraient une part dans leurs profits. Hélas! j'ai trop su depuis, aux dépens de ma conscience, ce qu'il entendait, le malheureux, par ses profits ! La proposition me parut trop avantageuse pour que j'hésitasse à l'accepter.

« Me voilà donc installée dans leur chariot. Ils me dirent qu'ils allaient quitter la route de Paris et se diriger vers la Lorraine, ce qui me charma; car, plus je m'éloignais de Rouen, plus je me sentais soulagée. Dans les premiers moments, je n'avais pensé qu'à me réjouir en voyant que j'allais éviter les châtiments qui me menaçaient. Une fois rassurée sur la crainte de tomber entre les mains de la justice, j'avais bien de la peine à me consoler d'avoir perdu en un moment tout ce que j'avais amassé de­puis tant d'années de travail. Mon mince pa­quet ne pouvait contenir, comme vous pensez bien, tout ce dont j'avais besoin ; non-seule­ment toutes ces jolies robes dont j'étais si fière, mais les objets de première nécessité étaient perdus pour moi, et ce dénûment absolu était sans doute une première puni­tion de la manière dont j'avais acquis jadis

une grande partie des choses que je regret­tais.

« Demain, mes chères enfants, je vous ap­prendrai la suite de mes tristes aventures; mais à présent j'ai besoin de repos, car ce ne peut être sans beaucoup de peine qu'on repasse dans sa mémoire une vie comme la mienne. »

 

CHAPITRE XIII

 

                                                 Une famille de vagabonds.

 

« Je parcourus avec mes nouveaux maîtres, continua Thérèse le soir du jour suivant, bien des bourgs, bien des villages; promptement instruite dans l'art de tromper, j'aidais mer­veilleusement la mère dans ses mensonges, et je la remplaçais quand elle ne pouvait les débiter elle-même. De plus, comme je ne man­quais pas d'adresse, il m'est arrivé plus d'une fois de rapporter au trésor commun des objets de prix, obtenus avec assez de dextérité pour que les soupçons ne tombassent pas sur nous. Mais si le bon Dieu permet qu'on échappe pendant quelque temps aux châtiments que mérite le crime, j'ai bien vu, dans la suite de ma vie, que le moment vient toujours où sa justice se fait sentir.

« Je passai bien des années dans ce fatal genre de vie, et, comme vous pouvez l'ima­giner, il avait détruit le peu qui me restait de bons sentiments, ou plutôt de bons souvenirs. Je m'enfonçais tous les jours dans la déplorable voie du crime, et je n'aurais pas cru moi-même que je pusse désormais être touchée du désir de faire une bonne action, quand une circon­stance vint me prouver que Dieu, que j'avais tant offensé, n'avait pas permis que tout bon sentiment fût éteint sans ressource dans sa misérable créature.

« Le malheureux Taurin, sans pitié comme sans remords, avait trouvé moyen d'attirer auprès de lui et d'emmener une pauvre petite fille qu'il destinait, au risque de la voir périr en l'y exerçant, à remplacer ses filles, deve­nues trop grandes pour exécuter plusieurs des tours auxquels il les avait formées. Ma com­passion pour cette enfant et pour les douleurs de sa mère me fit former le projet de la lui faire rendre, malgré les dangers que je pou­vais courir en entreprenant cette difficile tâche. Au bout de quelques mois, pendant lesquels j'avais adouci autant qu'il avait été en mon pouvoir le triste sort de cette pauvre petite, je parvins à la faire remettre par un homme sûr entre les bras de ses parents.

« Après cette action je me sentis soulagée d'un grand poids, et quoiqu'elle ne pût avoir beaucoup de mérite aux yeux de Dieu, parce que je n'avais suivi en l'accomplissant que le mouvement naturel d'un cœur compatissant, j'ai toujours cru qu'elle m'avait attiré quelques grâces ; car, bien souvent depuis, la pensée de ma vie si coupable excitait en moi de cuisants remords, et l'on n'est pas abandonné sans res­source quand les remords nous troublent en­core ; je sais aujourd'hui à quel point j'ai poussé l'ingratitude en ne profitant pas, pour me con­vertir, de ceux que Dieu m'envoyait. Taurin ne sut jamais que c'était par moi que l'enfant avait été délivrée.

« Plusieurs années s'écoulèrent encore, et je suivais toujours le malheureux genre de vie que je vous ai dépeint. Enfin le moment vint où la mère de Taurin, âgée de quatre-vingt- six ans, fut bien forcée par ses infirmités de renoncer à son odieux rôle de prétendue sor­cière. Ses filles s'étaient mariées ; le fils, ha­bile escamoteur, ne pouvait souffrir cette vie ambulante, et voulut s'établir dans une grande ville, où il se croyait sûr de faire for­tune. Taurin, qui avait amassé assez d'argent, alla se fixer à Lyon, et me proposa de rester auprès de sa mère et de prendre soin d'elle, me promettant d'ailleurs de ne pas me laisser plus tard dans l'embarras.

« J'avais moi-même mis de côté une petite somme, et comme à cette époque je n'avais pas encore cinquante ans, je pensais que, quand la pauvre mère serait morte, je pour­rais encore travailler ; d'ailleurs, naturellement insouciante, je ne m'inquiétais pas de l'avenir. Je ne réfléchissais pas non plus à la manière dont j'avais acquis le peu que je possédais : elle n'aurait pu me laisser l'espérance d'en jouir et d'être heureuse, car la justice de Dieu poursuit et atteint ordinairement les coupables quand ils s'en croient le plus à l'abri.

« Il n'y avait pas plus de deux ans que nous étions fixés, et Taurin, qui s'était adonné au jeu, y avait perdu en si peu de temps pres­que tout le fruit de ses rapines. Loin de ren­trer en lui-même et de chercher à réparer par le travail les pertes que son inconduite lui avait attirées, il ne songea qu'à faire sur une plus grande échelle le triste métier de toute sa vie, et il s'associa à une bande de malfai­teurs. Cependant le moment était venu où il devait enfin éprouver les rigueurs de la jus­tice humaine; elle s'appesantit sur lui, et une condamnation infamante le sépara pour toujours de sa famille. J'ai entendu dire qu'il y avait peu survécu et que sa mort avait été aussi impie que sa vie avait été criminelle.

« Le fils de ce malheureux quitta aussitôt la ville de Lyon, ne pouvant supporter la honte dont la condamnation de son père l'avait cou­vert ; et la pauvre mère fut si saisie en appre­nant les malheurs qui frappaient ses enfants, qu'elle tomba gravement malade. Comme je n'avais pas le cœur mauvais, je la soignai de mon mieux. Après bien des nuits passées au­près d'elle, et sans quitter un moment sa chambre, je sentis tellement le besoin de res­pirer un air plus pur, qu'un jour je la confiai pour quelques heures aux soins d'une voisine, et je sortis dans le seul but de me promener. C'était un dimanche ; mais la pensée des devoirs que ce jour impose était depuis longtemps perdue pour moi. Je vis beaucoup de monde se diriger vers une grande église, et, par un mouvement machinal, je m'associai à cette foule. J'aperçus en entrant un vénérable vieil­lard qui montait en chaire, entouré d'un nom­breux auditoire ; mon premier mouvement fut de sortir, mais il commença son discours. Sa physionomie douce et noble, un son de voix et des paroles remplis d'onction attirèrent mon attention. Debout, appuyée contre un pilier, j'écoutai pendant quelques minutes. Il prêchait sur le scandale, et peignit avec tant de force le malheur d'une âme qui, d'une manière quel­conque, a contribué à la perte d'une autre, qu'à l'instant même le souvenir de Valentine vint se présenter à mon esprit et me frapper d'une véritable terreur. Je voyais, j'entendais Dieu me demander compte de cette âme si in­nocente au moment où ma méchanceté, en lui faisant perdre ses protecteurs, l'avait conduite à la misère d'abord, puis au crime.

« Je sentis ma figure inondée de larmes, et, craignant d'être remarquée, je sortis de l'église dans un état d'angoisse qu'il m'est impossible de vous peindre. Dieu, toujours miséricordieux à mon égard, me suggéra la pensée de cher­cher à apaiser sa colère en contribuant au salut d'une âme coupable, après avoir eu l'affreux malheur d'en faire perdre une innocente. Je résolus aussitôt d'employer tout mon ascendant auprès de la pauvre mère Taurin pour l'engager à voir un prêtre. Si le digne curé que je venais d'entendre avait su qu'elle était malade, il se serait empressé de venir lui offrir les conso­lations de la religion; mais il l'ignorait, et je ne savais comment m'y prendre pour parvenir à l'introduire auprès d'elle. Je confiai mon embarras à la voisine dont je viens de vous parler, et qui était une bonne et pieuse femme. Elle se chargea de prévenir le curé et de la maladie et des dispositions de la pauvre infirme.

« Dès le lendemain matin, le vénérable mi­nistre du Seigneur se rendit à notre logement, et ce ne fut pas sans un véritable saisissement que je l'entendis frapper doucement à la porte ; car je craignais que sa charité ne l'exposât à une bien pénible réception. En effet, dès que la malade l'aperçut, un mélange de dépit et d'effroi se peignit sur son visage.

« Le digne curé s'approcha de son lit d'un air plein de bonté ; mais elle ne répondit d'a­bord que par un oui ou un non assez brusque aux questions qu'il lui adressait sur ses souf­frances. Bientôt, rassemblant ses forces, elle lui dit qu'elle voyait bien à quoi il voulait en venir, mais que ne s'étant pas confessée depuis plus de soixante ans, et ayant si souvent en­tendu dire que c'était fort inutile, elle n'allait pas, dans l'état de faiblesse où elle se trouvait, commencer à s'occuper de tout cela; qu'elle le remerciait de sa visite, mais le priait de ne pas la prolonger, parce qu'elle se sentait très-fatiguée.

« Le curé répondit avec tant de douceur et de charité à ces paroles peu encourageantes, que la vieille femme l'écouta assez tranquille­ment, et parut même, dans certains moments, touchée de ce qu'il lui disait. Cette pauvre créature avait vieilli dans l'oubli de ses devoirs ; mais, si l'indifférence avait remplacé chez elle les bonnes habitudes de l'enfance, au moins n'avait-elle pas à combattre contre une incré­dulité raisonnée, qui aurait flatté son orgueil, tout en prouvant son ignorance. La douce cha­rité du bon pasteur avait un peu amolli son cœur, et elle ne le repoussa pas quand il lui annonça, en la quittant, qu'il reviendrait bien­tôt la voir.

« La maladie de la mère Taurin se prolon­geait plus qu'on ne s'y serait attendu ; les faibles ressources que j'avais pour la soutenir depuis qu'elle ne recevait plus rien de son fils furent promptement épuisées. Je vendis ma montre et quelques petits bijoux, qui me procurèrent une cinquantaine d'écus, avec lesquels je con­tinuai à secourir la malheureuse mourante. Le curé venait la voir souvent, et, le bon Dieu bénissant son zèle, au bout de quelques jours il la détermina à se confesser. Depuis ce mo­ment elle me donna autant d'édification que j'en avais reçu de mauvais exemples. Elle était bien tourmentée de l'impossibilité de restituer tout ce qu'elle avait illégitimement acquis. Son confesseur cherchait à la consoler en l'assu­rant que Dieu, qui l'avait déjà punie en la pri­vant, par la disgrâce de son fils, de tous les profits de ses fraudes, accepterait son repentir actuel et sa bonne volonté.

« Sa fin approchait, et l'on ne voulut pas différer davantage à lui administrer les der­niers sacrements. Je ne saurais vous peindre ce qui se passa dans mon âme pendant cette touchante cérémonie : le souvenir des leçons de ma bonne maîtresse, la manière dont je les avais méprisées, me brisaient le cœur ; le remords me dévorait, mais il n'était pas en­core accompagné de la volonté de mener dé­sormais une vie chrétienne. Je me promettais bien de ne plus voler et de tâcher de gagner mon pain par un travail honnête; mais voilà tout ; et je ne sentais pas que je ne pouvais éviter de retomber dans mes anciens égare­ments qu'en me réconciliant avec Dieu, qui m'avait si miséricordieusement épargnée jus­qu'alors.

« La mère Taurin mourut dans des senti­ments bien consolants. Je voulus accompagner jusqu'à sa dernière demeure celle à qui j'avais donné tant de soins. En entrant dans le cime­tière, mon pied glissa sur l'herbe mouillée, car il avait beaucoup plu la veille; je tombai rudement, et ne pus me relever; j'avais une jambe cassée. Jugez de mon désespoir : il ne me restait plus au monde que vingt-cinq francs, l.e curé qui avait été témoin de ma conduite envers la pauvre défunte, me fit recevoir à l'hôpital, et j'y demeurai six semaines. Au bout de ce temps, j'essayai de me placer; mais je n'avais aucun répondant ; et, comme on savait vaguement que j'étais arrivée à Lyon avec la famille Taurin, personne ne voulut de mes services.

« Je mis dans un mouchoir tout ce qui me restait de tant d'années passées dans le bri­gandage , et sortis de la ville sans savoir seu­lement de quel côté me diriger. Que m'im­portait où je me trouverais le soir ? Avais-je un seul ami au monde à qui demander d'avoir pitié de moi ? Tout en suivant lentement la grande route, je comparais en moi-même ma situation avec celle où j'aurais pu être si mon ingratitude et ma méchanceté n'eussent forcé mon excellente maîtresse à me repousser et à m'abandonner au triste sort dont elle avait voulu me préserver.

« Je ne vous raconterai pas en détail, mes chères enfants, toutes les souffrances et les humiliations que j'endurai depuis ce moment jusqu'à celui où vous m'avez recueillie : la charité publique était devenue ma seule res­source.

« Je continuai pendant bien des années le triste métier de mendiante. Les infirmités ar­rivèrent avec la vieillesse. Quelquefois j'étais si faible et si malade, qu'on me recevait pen­dant plusieurs jours dans un hospice; mais, n'ayant pas de domicile fixe, je n'avais point de titre pour être admise à demeurer dans au­cun de ces établissements, et il me fallait bientôt aller de nouveau mendier mon exis­tence de la charité des passants.

« Un jour, je sortais d'un hôpital où j'avais passé une semaine ; comme j'errais depuis longues années, j'étais alors bien loin de Lyon, et je traversais, toute faible encore, une ville de la Champagne, lorsque je remarquai un mouvement extraordinaire qui attirait la foule vers une place où l'on paraissait attendre un spectacle quelconque. Je demandai à deux pauvres femmes qui causaient ensemble d'un air assez triste ce qui donnait lieu à ce mou­vement. Hélas! me dit l'une d'elles, c'est une horrible chose qui se prépare. Un homme va être exécuté pour avoir assassiné son maître avec de terribles circonstances.

« Mon sang se glaça dans mes veines, et, voulant m'éloigner de ce lieu de malheur, je pris une rue écartée qui conduisait à une des portes de la ville; mais à peine y étais-je en­trée, que je rencontrai un crieur public qui débitait avec une horrible indifférence les dé­tails de l'assassinat.

« Je ne sais quelle fatale curiosité me porta à m'arrêter pour l'écouter. Un tremblement universel me saisit en entendant le nom du criminel! C'était Thomas Dupré !... Mais il pou­vait n'y avoir là qu'une malheureuse ressem­blance de nom... Plus morte que vive, j'at­tendais la suite de son histoire. Que devins-je en voyant qu'il avait d'abord travaillé à Rouen chez un marchand bijoutier ! Je n'en entendis pas davantage. Mes jambes se dérobaient sous moi ; je m'assis à la porte d'une vieille maison qui paraissait inhabitée, et, remplie d'hor­reur, de pitié, d'effroi, je fus plusieurs mi­nutes sans pouvoir me lever pour fuir cette ville fatale. Bientôt pourtant j'entendis courir précipitamment une foule nombreuse ; je vou­lus l'éviter, et tournai dans la première rue que je rencontrai, ne sachant absolument où j'allais; mais le fatal cortège la traversait en ce moment même, et, malgré le grand chan­gement que l'âge avait apporté sur la figure du malheureux criminel, je ne pus, en l'aper­cevant, méconnaître ce même Thomas qui, tant d'années auparavant, avait été la pre­mière cause de mes fautes et de mes mal­heurs ! Je poussai un cri, et m'enfuis dans une maison dont la porte était ouverte ; j'étais si pâle et si tremblante, qu'une jeune fille qui me vit près de tomber vint à moi et me fit respirer du vinaigre. Au bout de quelques mi­nutes, la foule, qui se dispersait dans tous les sens, me fit assez comprendre qu'elle avait

satisfait sa cruelle curiosité, et qu'il ne lui restait rien à voir.

« La jeune fille, n'attribuant qu'à une com­passion bien naturelle l'état où elle me voyait, voulut me faire prendre un peu de vin pour ranimer mes forces. Je la remerciai sans rien accepter, et, aussitôt que je pus me soutenir sur mes jambes, je sortis de la ville et allai pleurer seule au milieu des champs la déplo­rable fin d'un malheureux qui, comme moi, avait marché d'une faute à une autre, et qui enfin, abandonné de Dieu, avait attiré sur lui, par le plus horrible des crimes, sa vengeance et celle des hommes !

« Je ne me rappelle pas avoir jamais été plus malheureuse que pendant les six mois qui suivirent ce terrible événement et précédè­rent le moment qui m'a amenée près de vous, mes chères enfants. Vous savez le reste, puis­que c'est vous dont la bonté divine s'est ser­vie, sans se rebuter de mon endurcissement, pour toucher mon cœur et le ramener à lui. »

 

CHAPITRE XIV

                                       Fin de l'histoire de Thérèse.

 

En retournant à Beauval, les jeunes filles ne s'entretinrent que du récit intéressant qu'elles venaient d'entendre. Les réflexions les plus frappantes et les plus salutaires se pré­sentèrent en foule à leur esprit. L'ineffable miséricorde dont Dieu avait usé à l'égard de Thérèse était ce qui les touchait le plus, et contribuait à redoubler leur reconnaissance et leur amour pour l'adorable maître qu'elles ser­vaient. Elles admiraient aussi l'enchaînement de circonstances qui avait amené à Sémicourt cette pauvre brebis égarée, qui devait y trou­ver ce qu'elle eût vainement cherché dans beaucoup de paroisses délaissées, un pieux et charitable pasteur dévoré du désir de la ra­mener dans le bercail sacré dont elle s'était tenue si longtemps éloignée. Marie sentit au fond de son cœur une indicible joie d'avoir écouté la voix céleste qui lui parlait en faveur de cette pauvre abandonnée; elle bénit mille fois le Seigneur d'avoir daigné la choisir comme instrument pour commencer cette œuvre de miséricorde.

L'histoire de Thérèse fut racontée à Jeanne, et remplit à elle seule presque toutes les veillées de la semaine. Bernard et sa mère y trouvèrent un grand intérêt, et Gertrude elle-même, mal­gré son extrême jeunesse, le partagea vive­ment et en tira d'utiles et durables leçons.

Pendant plusieurs semaines, les visites à la convalescente furent pour les deux amies le but de toutes les promenades du dimanche. Non-seulement elles trouvaient beaucoup d'é­dification dans leurs conversations avec Thé­rèse, dont le repentir était de plus en plus touchant, mais elles savaient que leur arrivée apportait une grande consolation à la pauvre femme, retenue dans son lit par une faiblesse qui semblait s'accroître chaque jour.

Le médecin commençait à désespérer de son rétablissement, et ne croyait pas que son exis­tence pût se prolonger au delà de quelques mois. Ses tristes prévisions ne tardèrent pas à être justifiées, et plus promptement même qu'on ne l'eût d'abord supposé. Une pénible épreuve contribua à hâter ce fatal moment : bien que la pauvre Thérèse fût sincèrement revenue à Dieu, et que sa confiance en lui fût égale à son repentir, après avoir si longtemps méconnu son divin maître et repoussé avec tant d'endurcissement ses grâces les plus ma­nifestes, elle ne pouvait goûter aussitôt après sa conversion ce calme délicieux, cette félicité sans trouble, heureux fruits de l'innocence ou de longues expiations. Aussi de fréquents re­tours sur sa vie passée remplissaient son âme d'une amertume à laquelle se joignaient sou­vent de vives alarmes. Ce qui les excitait le plus était le souvenir de la malheureuse Valen­tine, perdue peut-être pour l'éternité, et perdue par sa faute. Il lui semblait entendre du fond de l'abîme cette infortunée lui reprocher son crime et la maudire comme l'auteur de ses inexprimables maux. Il lui semblait voir sa fureur, ses larmes, son désespoir ! Telles étaient les images accablantes qui la poursui­vaient jusque dans ses songes, et l'empê­chaient de trouver dans le sommeil le repos qu'il procure ordinairement, et qui lui était si nécessaire. O combien le digne pasteur qui l'avait recueillie avec tant de charité lui fut utile en ces terribles moments ! combien il l'aida à repousser les tentations de défiance et même de désespoir que l'ennemi du salut lui suscitait avec acharnement ! Comme il lui fit bien sentir le danger du piège tendu sous ses pas ! Grâce à ses soins, elle l'évita, et comprit que douter de la miséricorde de Dieu est tout à la fois un grand péché et le plus grand des malheurs par ses terribles suites, puisqu'il rend le repentir inutile et conduit à l'impénitence finale, ce comble de toute misère au­quel nul remède ne peut être appliqué.

Toutes ces secousses morales épuisèrent les dernières forces de la malade, et amenèrent pour elle l'instant suprême auquel elle se pré­parait alors avec ardeur, et dont elle regrettait profondément de ne pas s'être occupée durant toute sa vie. Lorsqu'elle sentit ses derniers moments approcher, elle manifesta le désir de revoir Marie encore une fois. Elle voulait lui demander le secours puissant de ses prières, et disait que la seule vue de cette jeune fille, qui la première lui avait fait entrevoir le par­don et le ciel, ranimait l'espoir dans son cœur et le remplissait de doux et pieux sentiments. Marie fut donc avertie, et, accompagnée de Félicie, elle s'empressa de suivre la personne qui était venue la chercher.

Lorsqu'elle entra clans la chambre de la mou­rante, les derniers rayons du soleil éclairaient une scène auguste et touchante. Sur une table couverte d'une blanche nappe brûlaient deux bougies, entre lesquelles on avait placé l'image du Sauveur sur la croix ; de pieux fidèles à genoux, dans l'attitude du recueillement, l'or­dre et le silence qui régnaient en ce lieu, tout

annonçait que Celui qui était venu sur la terre pour sauver le monde allait bientôt visiter sa faible créature, et que, non content de lui avoir pardonné ses offenses multipliées, il voulait encore descendre dans son cœur, pour la soutenir dans ses derniers combats et la consoler dans ses dernières angoisses.

L'œil mourant de la malade se ranima en apercevant Marie ; elle lui fit signe d'appro­cher de son lit. Lajeune fille s'agenouilla dou­cement près d'elle, et, baissant la tête, pria avec ferveur. Elle contemplait avec une pro­fonde compassion ce visage décoloré, ces traits flétris et abattus, sur lesquels se lisaient, à travers une sincère résignation, de pénibles anxiétés. Marie le remarqua, et, ne pouvant maîtriser l'impulsion de son cœur, elle serra la main de la malade, languissamment éten­due sur ses couvertures. En même temps elle se pencha vers elle, et lui demanda d'un ton plein d'intérêt si elle se sentait plus mal.

« Je souffre cruellement, répondit Thérèse en levant sur la jeune fille des yeux remplis de larmes, mais non pas peut-être comme vous l'entendez. O mon enfant, puissiez-vous conserver toujours l'innocence de votre âme et la paix délicieuse qui en est le fruit, et qui, étant le plus grand des biens pendant la vie, double encore de prix au terrible moment où je suis arrivée ! Mais, hélas ! comment aurait-on part à ses douceurs quand on peut se re­procher la perte d'une âme ! O mon Dieu, mon Dieu, ayez pitié de moi ! car cette pensée af­freuse m'accable et m'épouvante. »

En disant ces mots, la pauvre malade se couvrait le visage de ses mains et versait un torrent de larmes. Ce fut alors que l'ange con­solateur qu'elle avait appelé auprès d'elle, animé d'une tendre charité, lui suggéra à voix basse les pensées les plus propres à calmer ses terreurs. Tout à coup, par une soudaine inspiration de celle que jamais on n'invoqua en vain, elle voulut remettre entre ses mains puissantes et miséricordieuses les derniers in­térêts de la mourante. Après quelques minutes de prières ferventes et silencieuses : « Thé­rèse, dit-elle avec l'accent d'une foi et d'une espérance sans bornes, un infaillible moyen vous reste pour obtenir la paix. Élevez votre cœur vers Marie, vers celle que notre Sauveur mourant nous donna pour mère, vers la conolatrice des affligés, le refuge des pécheurs, et votre cœur sera soulagé. Récitez avec moi cette belle prière qui a déjà obtenu tant et de si grandes merveilles. » Et aussitôt elle commença le Memorare, auquel s'unit du fond du cœur la pécheresse.

Le contraste était grand entre ces deux visages alors si rapprochés : l'un brillant de fraî­cheur, d'innocence, et animé d'une angélique ferveur; l'autre pâle, flétri et déjà couvert des ombres de la mort. Néanmoins celui-ci perdit tout ce qu'il avait de repoussant aux yeux de la nature, lorsqu'à l'inexprimable joie de Marie un rayon de sérénité vint en changer l'expres­sion, et apprit à la jeune fille qu'en cette cir­constance, comme en mille autres, ce que nul pouvoir humain n'avait opéré, venait de l'être par l'entremise de la Reine des anges et des hommes.

Thérèse priait encore intérieurement, lors­que le son de la clochette portée par un en­fant de chœur lui annonça l'approche de l'hôte divin qu'elle attendait. Le repentir, l'amour et un respect profond se peignaient tour à tour sur sa physionomie, et ne parurent mélangés d'aucun autre sentiment. L'auguste cérémo­nie terminée, chacun se retira, à l'exception de Marie et de sa compagne, qui demeurèrent à genoux, craignant de troubler le touchant recueillement dans lequel la malade paraissait plongée. Un temps considérable s'écoula ainsi.

Tout à coup, ouvrant les yeux, Thérèse in­vita les deux jeunes filles à s'approcher d'elle ; sa voix était tellement altérée, qu'elles en fu­rent effrayées, et, arrivées à son chevet, elles s aperçurent que la mourante luttait contre les premières angoisses de l'agonie. Une sueur glacée baignait son front, et l'oppression de sa poitrine, les souffrances indicibles qu'expri­maient tous ses traits auraient touché les cœurs les plus insensibles. Aussi les doux amies ne pouvaient, en la contemplant, retenir d'abon­dantes larmes.

S'en étant aperçue, elle leur dit avec solen­nité, bien que d'une voix entrecoupée : « Ce n'est point à présent que je suis à plaindre, mes chères enfants ! Il est vrai, un affreux orage a éclaté sur ma tête ; mais au milieu de ma détresse, du haut du ciel, une main secourable s'est étendue sur moi ! Oui, mes en­fants (et les yeux éteints de la malade brillè­rent un instant du feu de la reconnaissance), la Mère de grâce et de miséricorde a eu com­passion de mes larmes; à peine ai-je eu im­ploré son secours, que mon esprit a été soulagé : la confiance a remplacé la crainte, et un calme profond a succédé à la tempête. Puissent tous les pécheurs placer leur espoir en elle, et éprouver comme moi ses bienfaits ! Et vous, jeune fille, continua-t-elle en s'adressant à Marie, qui pressait tendrement ses mains gla­cées, écoutez... les paroles... d'une mourante dont vous avez été l'ange tutélaire : un jour viendra où, étendue comme je le suis mainte­nant, sur un lit de douleur, peu d'instants vous sépareront de l'éternité. Alors, au lieu de l'affreuse image d'une âme perdue par votre faute, la douce et consolante pensée d'avoir contribué au salut d'une pécheresse délaissée, et près de périr pour toujours, viendra s'offrir délicieusement à votre souvenir ; et vous bé­nirez l'emploi que vous avez fait des jours de votre jeunesse... Recevez les bénédictions d'une mourante. Et... vous... Félicie... » Thé­rèse aurait voulu adresser quelques paroles à la compagne de Marie ; mais cet effort ne lui fut pas possible, et sa voix s'éteignit dans ces derniers mots.

Deux heures après, à genoux au pied de ce même lit, la douce Marie récitait avec ferveur les prières des morts. Le dimanche suivant, les deux amies dirigèrent leur promenade du côté du cimetière, et s'agenouillèrent sur une terre fraîchement remuée, auprès d'une fosse sur laquelle, grâce aux soins du digne pas­teur, s'élevait le signe adorable de notre ré­demption. Là elles prièrent du fond de leur cœur pour la pauvre voyageuse, dont la course sur la terre s'était arrêtée en ce lieu; et, en s'éloignant de cette humble tombe, elles exal­tèrent de concert les miséricordes du Seigneur.

 

 

CHAPITRE XV

 

                                     Tristes nouvelles. — Première communion

 

Cependant l'hiver et ses frimas avaient com­plètement remplacé les derniers beaux jours de l'automne. Les arbres dépouillés ne présen­taient plus que leurs branches couvertes de givre ; et pourtant ce voile de tristesse, qui semblait enveloper toute la nature, ne portait pas son influence jusque dans l'intérieur de la ferme de Beauval. Marie et Félicie ne pou­vaient plus, il est vrai, cultiver à l'envi le petit jardin potager confié à leurs soins, ni aller respirer, en travaillant, l'air pur des champs; elles n'avaient plus le plaisir d'ap­porter chaque matin à Jeanne le panier de légumes fraîchement cueillis qui devaient com­poser en grande partie le repas du soir. Plus d'aimables surprises à faire à cette bonne mère, telles que ces jolis bouquets encore tout brillants de rosée et déposés furtivement sur son lit avant l'instant de son réveil, ou ces petites corbeilles remplies de fraises cueillies dans l'espoir de lui procurer un régal inat­tendu, et dont le parfum exquis l'avertissait, en ouvrant les yeux, qu'on avait déjà pensé à elle, et qu'on s'était occupé de ce qui pou­vait lui plaire. Plus aucune de ces jouissances, il est vrai ; mais d'autres occupations et même d'autres plaisirs les ont remplacées : dès le ma­tin, lorsque les soins intérieurs et ceux de la basse-cour sont terminés, les jeunes filles prennent leur ouvrage, et elles en ont tou­jours plus qu'il n'en faut pour occuper deux laborieuses ouvrières ; outre celui que leur fournissent le brave Bernard et le turbulent petit Paul, c'est encore le temps de l'année destiné à mettre en ordre tout le linge de la maison; car on ne peut s'en occuper dans la belle saison, consacrée tout entière à d'autres travaux. C'est alors que les conversations de Jeanne, tantôt gaies, tantôt sérieuses, tour­nent au profit des jeunes amies, qui y puisent les leçons d'une longue expérience et enten­dent raconter des exemples d'honneur et de probité, tandis que la bonne aïeule, constam­ment entourée de ses enfants qui lui sont si chers, voit les heures s'écouler doucement et sans ennui.

Quelquefois leurs voix fraîches et pures font entendre de pieux cantiques, chantés avec

une effusion de cœur et un accent plein de charme. Vers le soir on récite à haute voix le chapelet, et ces cœurs, remplis des mêmes sentiments, s'unissent pour célébrer ensemble les louanges de Marie. Arrive ensuite le mo­ment où Geneviève revient de l'école; c'est précisément cette heure intermédiaire entre le jour et la nuit qu'on désigne communément sous le nom de brune. C'est l'instant que Marie s'est réservé pour compléter l'instruction re­ligieuse de Geneviève, de cette aimable en­fant qui dans peu de mois doit faire la plus importante action de sa vie, sa première com­munion.

Marie, qui obtint tant de faveurs et de lu­mières à cette heureuse époque où elle reçut son Dieu pour la première fois ; Marie, qui comprit si bien les délices du banquet divin auquel elle était conviée, et dont le cœur inno­cent s'ouvrit avec tant d'amour et de ferveur aux touchantes inspirations de la grâce, Marie sent aujourd'hui un ardent désir de faire parti­ciper cette jeune âme aux dons précieux dont elle fut alors comblée. Retirée chaque soir dans sa chambre avec Geneviève, elle consacre un temps considérable à cette œuvre utile et si agréable à son Dieu. Aussi le Seigneur bé­nit-il ses efforts, et les couronna-t-il du plus doux succès.

Il se trouvait parmi les enfants destinés au même bonheur plusieurs petites filles si com­plètement ignorantes et qui paraissaient si dé­pourvues d'intelligence, que le digne pasteur de Sémicourt se vit obligé de différer pour elles jusqu'à l'année suivante une action dont, au reste, leur conduite habituelle ne les eût pas rendues indignes. Ces pauvres enfants, si vi­vement affligées de cette décision, et encou­ragées par les récits que Geneviève leur faisait de l'extrême bonté de Marie et de son talent pour instruire, vinrent, conduites par elle, solliciter ses charitables soins, et, grâce aux peines infinies qu'elle prit pour éclairer leur esprit et disposer leurs jeunes cœurs, elles évitèrent le chagrin dont elles étaient mena­cées. Mais revenons à notre bonne famille.

A sept heures du soir elle se réunissait pour le souper. Bernard, charmé d'avoir terminé les travaux de la journée, se montrait alors plus gai et plus causeur qu'à aucune autre heure du jour. Aussitôt après le souper, et tandis que le brave homme fait sauter son petit Paul sur ses genoux en le caressant de bon cœur, les jeunes filles se hâtent d'ôter le couvert et de faire disparaître toute trace du repas. La table, frottée avec soin, reçoit un nouveau lustre; chaque chose retrouve sa place ordinaire ; une flamme brillante pétille dans le foyer, autour duquel chacun se presse; et l'on n'attend plus, pour commencer les histoires, que l'arrivée de trois ou quatre personnages privilégiés qui sont admis aux veillées de la mère Jeanne ; car, comme nous l'avons dit, c'est une véri­table prérogative, et l'on sait dans tout le pays que ce n'est pas le premier venu qui peut es­pérer d'en jouir.

Alors chacun paie son tribut en se mêlant à la conversation et en cherchant à la rendre amusante, Marie n'est jamais la dernière à placer son mot; car cette aimable jeune fille, pleine d'enjouement et de vivacité, éprouve une surabondance de bonheur, partage de l'in­nocente jeunesse, et qu'elle doit en grande partie à la délicieuse paix dont son cœur est rempli. Bien différente de ces âmes craintives ou austères qui semblent prendre à tâche, par la sévérité repoussante de leurs manières, d'inspirer le dégoût de la piété, elle fait naître autour d'elle le saint désir de servir ce Dieu qui répand tant de douceur dans les cœurs qui lui sont fidèles. Sa physionomie, en un mot, n'annonce pas la crainte de l'esclave qui trem­ble d'irriter son maître ; mais la douce liberté des enfants du Seigneur brille sur son front.

Elle montre le même empressement que Fé­licie à accueillir ou souvent à former elle-même quelque projet d'innocent amusement.

Si quelque chose survient dans ce petit cercle qui puisse exciter la gaieté, la sienne est si franche, son rire joyeux si naturel, que tout ce qui l'entoure ne tarde pas à le partager.

La veille de l'Épiphanie, Bernard et sa mère annoncèrent que le lendemain on tirerait le gâteau des Rois, et qu'ils voulaient réunir à cette occasion leurs amis et quelques voisins. Grande joie pour la jeunesse de Beauval ! Il fallait voir l'activité que les jeunes filles dé­ployaient dans leurs préparatifs : Félicie net­toyant tout et donnant à tous les meubles l'é­clat du neuf ; Marie pétrissant une superbe galette, tandis que la petite Geneviève se ren­dait utile à sa manière en faisant chauffer le four. Jeanne surveillait, le sourire sur la figure, tout ce mouvement, et jouissait du plaisir qui animait ces jeunes physionomies.

Le lendemain, lorsque l'office fut terminé, les deux amies, au lieu de faire leur prome­nade accoutumée, s'occupèrent de mettre la dernière main aux arrangements de la soirée. La table fut dressée, la collation servie : deux grandes jattes de crème, de superbes poires bien conservées, un beau fromage, des châ­taignes, des noix, du miel excellent, et au milieu la belle galette pétrie par Marie : n'ou­blions pas de faire mention de quelques bou­teilles de vin vieux placées en face de Bernard, et dont il comptait régaler ses amis. Lorsque les convives arrivèrent, la grande chambre de Jeanne avait tout à fait un aspect de fête ; car la bonne mère et tous les habitants de la ferme étaient parés de leurs habits du diman­che, ce qui ajoutait à l'apparence brillante de la réunion. Chacun y trouva le plaisir qu'il s'était promis. Une gaieté franche, mais non tumultueuse, se soutint tant que dura la fête: elle fut du nombre de celles que le Seigneur, loin de réprouver, bénit et contemple avec l'indulgence d'un père tendre qui suit de l'œil les jeux innocents de ses enfants.

Le hasard, ou, selon quelques-uns, une malice de Bernard fit échoir la fève à Marie, et jamais reine de ces joyeuses solennités ne soutint son rôle avec une plus plaisante di­gnité. Tous ces braves gens se quittèrent en­fin, satisfaits les uns des autres, et rempor­tèrent des moments qu'ils venaient de passer ensemble un souvenir agréable, qui ne se trouva mélangé d'aucun remords.

On touchait aux premiers jours du prin­temps, lorsqu'un soir il arriva une lettre pour Marie. Elle en fut d'autant plus surprise, que récemment encore elle avait reçu des nou­velles de Romont, et qu'on n'était pas dans l'habitude de lui écrire aussi fréquemment. Elle éprouva une inquiétude vague en observaut que l'adresse n'était pas, comme de cou­tume, de l'écriture de la sœur Béatrix. Son premier mouvement était toujours d'avoir re­cours à Dieu, et en ce moment elle éleva son cœur vers lui pour lui demander une entière soumission à sa volonté, quelle qu'elle fût. Bientôt ses appréhensions ne se trouvèrent que trop justifiées : cette excellente sœur, à laquelle Marie devait tout , qui depuis sa nais­sance avait été son guide et son modèle, et lui avait toujours témoigné la tendresse d'une mère, venait de succomber à une crise vio­lente et subite. Son tempérament, usé par de longues souffrances, n'avait pu résister à un nouveau choc, qui venait de l'enlever à l'a­mour et à la vénération de tous ceux qui l'en­touraient.

La famille de Marie était plongée dans la désolation; il lui semblait qu'elle était désor­mais isolée sur la terre, et qu'elle avait perdu avec la bonne sœur tout bonheur et tout ap­pui. Comme nous l'avons déjà fait connaître, elle était réellement pour ces braves gens l'é­toile lumineuse qui éclaire, dirige et console le pèlerin. Que dirons-nous de la douleur de Marie ? Elle fut profonde et sentie avec toute l'amertume que son cœur tendre et ardent était capable d'éprouver. Néanmoins la certi­tude du bonheur de celle qu'elle pleurait, et la comparaison entre la vie de souffrance qu'elle venait de perdre et la félicité infinie et sans terme dont elle jouissait maintenant, répandi­rent bientôt un baume consolateur dans l'âme de la pieuse fille. Elle comprit que l'on pouvait trouver dans l'oubli de soi-même, et surtout au pied de la croix, un courage et une rési­gnation inconnus à ceux qui, livrés à leur propre faiblesse, se laissent abattre sous le poids d'une douleur souvent bien égoïste.

Néanmoins la pauvre Marie, malgré tous ses efforts, ne put trouver pendant assez long­temps cette douce gaieté qui lui donnait tant de charme, et bien souvent des larmes bril­laient dans ses paupières ; mais jamais aucune de ses occupations ne souffrit de son chagrin, et ce fut pour elle une nouvelle occasion de mériter auprès de Dieu, qui ne défend pas de s'affliger, mais qui exige seulement une sou­mission entière à son adorable volonté.

Cependant l'hiver en s'écoulant avait amené les premiers jours du printemps, et avec eux les belles solennités de Pâques. Le moment si désiré par Geneviève, et qui depuis longtemps avait été le but de tous ses efforts, approchait enfin. Sa conduite exemplaire édifiait tous ceux qui l'entouraient, et prouvait bien qu'elle com­prenait la grandeur de l'action à laquelle elle se préparait. Cette aimable enfant s'était attachée à Marie avec toute l'ardeur de son âme, bien excitée encore par la pensée qu'elle lui devait le plus grand des biens. Aussi ne se las­sait-elle pas de publier ses louanges, et con­tribuait ainsi à lui fournir des occasions d'exer­cer son pieux zèle. Nous avons mentionné tout ce qu'elle avait déjà fait en faveur de quelques enfants dont l'incapacité eût été pour un autre vraiment décourageante ; mais Marie, stimulée par l'espérance de faire révoquer la sentence d'exclusion portée contre elles, prit d'autant plus de peine, qu'elle rencontra plus de diffi­cultés. Il était intéressant de voir cette jeune fille, à l'âge où ordinairement on aime tant le mouvement et la distraction, consacrer tous ses moments de loisir à la pénible tâche dont elle s'était chargée, répéter cent fois la même explication, la présenter sous différentes for­mes, et toujours avec une patience et une dou­ceur inaltérables. Il ne faut pas croire que ce fût sans efforts qu'elle parvenait à se maîtriser ainsi. La victoire ne s'acquiert jamais que par des combats, sans quoi elle ne mériterait pas de récompense ; mais, dans ces moments d'é­preuves pour sa patience, il était une pensée qui ne manquait jamais de ranimer son cou­rage, elle se rappelait l'amour de prédilection que notre Sauveur a toujours témoigné à l'en­fance ; elle le voyait entouré de ces innocentes créatures, et recueillait de ses lèvres sacrées cette miséricordieuse injonction : « Laissez venir à moi ces enfants. » Oh! qu'elle reten­tissait profondément dans son cœur, et que Marie trouvait de bonheur à leur aplanir le chemin qui devait les conduire à leur divin maître !

On comprend donc aisément quelle fut sa joie quand, après un examen passé de nou­veau en présence du digne curé de Sémicourt, les enfants objets de ses soins furent déclarées capables d'être admises au même bonheur que leurs compagnes et se retrouvèrent au milieu d'elles. Leurs jeunes cœurs, remplis d'une douce reconnaissance, ne savaient comment en exprimer toute l'étendue, et, ainsi que leurs parents, elles accablaient Marie des plus touchants remercîments.

Ce jour si ardemment attendu arriva enfin. Jamais le soleil n'avait brillé plus pur au milieu d'un ciel sans nuages. A huit heures du matin, Geneviève, vêtue de blanc et parée de son in­nocence, quitta la maison paternelle, après avoir demandé et obtenu la bénédiction de ses chers parents. Elle les précédait à l'église, con­duite par Marie et accompagnée de sa sœur, toutes deux portant, comme elle, la robe blanche, symbole de la pureté de leurs cœurs, et devant participer au même banquet.

Que cette cérémonie fut belle et touchante ! que de saintes et douces larmes furent répan­dues en ce beau jour au pied des divins autels ! Nous ne suivrons pas ces chères enfants au mi­lieu des impressions diverses qu'elles éprou­vèrent ; il nous suffira de dire qu'elles furent de celles dont le souvenir ne s'efface jamais : elles voyaient avec peine s'enfuir ce jour, le plus beau de leur vie, et qu'elles eussent voulu pouvoir éterniser. Au moment de quitter le temple saint où elles avaient goûté un bonheur sans mélange, elles répétaient avec transport ces paroles d'un de nos plus beaux cantiques:

                     Un seul moment qu'on passe clans son temple,

                     Vaut mieux qu'un siècle aux palais des mortels.

Vers le soir, Marie et Félicie quittèrent la maison par un des plus délicieux temps de la nature, pour se diriger vers la chapelle des bois : mais cette fois elles n'étaient pas seules, et s'étaient adjoint une compagne : c'était Ge­neviève. Placée entre les deux amies, elle semblait l'objet de leur attention et le centre de leurs pensées. Leurs regards se portaient alternativement sur le spectacle ravissant de la campagne, alors dans toute sa fraîche pa­rure, et sur la jeune enfant, dont la physiono­mie avait quelque chose de céleste. Son front candide portait l'empreinte de la douce ferveur dont le jour avait rempli son cœur, et impri­mait sur sa personne une sorte de dignité touchante ; elle éprouvait, en la voyant, un attendrissement auquel le respect n'est pas étranger. En effet, il n'est point de plus déli­cieux spectacle, aux yeux du ciel et de la terre, que celui d'une jeune âme s'élançant avec amour vers le Dieu qu'elle a su reconnaître de bonne heure pour l'unique source de tout bien, et lui apportant l'hommage d'un cœur encore paré de sa pureté primitive.

Arrivées près de la chapelle antique, les jeunes filles se prosternèrent au pied de la madone, et là Geneviève couronna toutes les actions saintes de la journée par une consé­cration solennelle de sa personne et de sa vie entière à la Reine du ciel ; elle la conjura d'être à jamais son guide, sa mère, son appui, et se releva, ainsi que ses compagnes, pleine du doux espoir d'avoir été exaucée. C'était encore à Marie que Geneviève devait la pensée de ce pieux pèlerinage, qui terminait d'une manière si consolante une journée de bénédictions et de grâces.

Après s'être assises quelques moments sur le gazon, les jeunes filles se disposaient à se remettre en marche, lorsqu'elles aperçurent une multitude de jolies violettes qui croissaient

avec profusion autour d'une petite source dont elles émaillaient les bords. La pensée leur vint en même temps d'en former un joli bouquet, et d'en déposer l'offrande aux pieds de la ma­done. Aussitôt elles se livrèrent à cette agréable occupation, et à la joie naïve que la décou­verte de nouvelles fleurs, rencontrées presque à chaque pas, faisait éclater : on forma pour la mère Jeanne un second bouquet de violettes, dont le parfum avait pour elle un charme par­ticulier, et l'on s'achemina joyeusement vers la ferme. La soirée s'écoula en famille; puis chacun se retira avec le seul regret de voir finir ce beau jour, dont la mémoire ne devait jamais se perdre parmi ces heureuses enfants.

 

CHAPITRE XVI

 

                                                  Mademoiselle de Beauval.

 

La ferme de Beauval était située à peu de distance du château de Beauval. De ses fenêtres on apercevait les antiques tourelles de cette belle habitation et la majestueuse avenue de

marronniers qui y conduisait. Le comte de Beauval venait d'y arriver avec Blanche, sa fille unique, âgée de dix-sept ans. Veuf depuis longues années, il avait concentré toutes ses affections sur la seule enfant qui lui restât : voulant lui procurer tous les avantages qu'il croyait trouver pour elle dans une éducation brillante, il s'était fixé à Paris, et avait entouré sa fille chérie des maîtres les plus habiles et les plus renommés. En même temps il avait fait, choix d'une gouvernante capable de diriger ses efforts, tâche difficile auprès d'une enfant dont l'intelligence était aussi précoce que distinguée. Blanche, en effet, saisissait à demi-mot ce qu'on voulait lui faire entendre, et étonnait souvent ses maîtres par la vivacité et la justesse de ses répliques ; aussi tout ce qui coûte tant de peine et d'application aux enfants ordi­naires n'était qu'un jeu pour elle. A mesure qu'elle avançait dans l'adolescence, ses ma­nières se développaient de la façon la plus bril­lante; enfin, parvenue à l'âge de dix-huit ans, son père la retira des mains de sa gouvernante, et elle fut présentée dans le monde sous les auspices d'une de ses parentes.

Non-seulement Blanche, à cette époque, était remarquable par l'étendue et la variété de ses connaissances, mais encore elle réunis­sait tout ce qui éblouit et enchante : une beauté peu commune, un maintien plein de grâce et de noblesse, et une physionomie où la dou­ceur et une finesse pleine de charme se lisaient tout à la fois. Elle joignait à ces avantages, d'ailleurs si dangereux, un cœur plein de sen­sibilité et un caractère généreux et élevé. Il était pourtant une chose qui lui manquait, et malheureusement c'était la plus essentielle de toutes, celle qui seule aurait pu affermir dans son cœur les bonnes dispositions qui s'y trou­vaient, et lui servir de rempart contre les écueils dont elle allait être environnée. Son père, profondément indifférent à la religion, avait laissé partager à sa fille cette mortelle léthargie. Conduite, chaque dimanche à la messe par une gouvernante sans piété, elle n'avait appris de la religion que ce que le monde lui- même ne permet guère d'en ignorer. Quant à l'esprit et aux sentiments qui doivent animer le chrétien, elle n'en avait nulle idée: elle était étrangère à ces aimables vertus que l'âme pieuse possède seule, et dont la source est aussi pure que sacrée. Cette humilité qui craint les éloges et les fuit ; cette patience qui sup­porte sans se plaindre les peines ou les con­trariétés ; cet amour de Dieu qui élève et enno­blit les devoirs les plus simples : tout cela était inconnu à Blanche, si instruite d'ailleurs de tant de choses vaines ou au moins inutiles. Sa bonté naturelle et tout humaine n'avait pu la mettre à l'abri de certains mouvements de hauteur et d'irritabilité, qui ne formaient pas le fond de son caractère, mais qui traversaient souvent son âme, sans qu'aucun frein s'y ren­contrât pour les arrêter. Cependant le Seigneur, qui avait de grandes vues de miséricorde sur Blanche, ne permit pas qu'elle se trouvât ex­posée sans défense aux dangers qui allaient de tous côtés menacer sa faiblesse.

La saison des fêtes et des plaisirs appro­chait. Le comte de Beauval, fier de sa fille, se préparait avec bonheur à la présenter dans un monde où il était sûr de la voir admirer. Il jouissait d'avance de ses succès; car, idolâtre de son enfant, il n'avait pas une pensée, pas un sentiment, il ne formait pas un projet dont elle ne fût l'objet et le but. En un mot, il ne respirait que pour elle, et, s'il n'avait pas cherché à l'enrichir des trésors spirituels, les seuls précieux aux yeux d'une âme chrétienne, c'est que, plus digne peut-être de compassion que de blâme, il en ignorait lui-même l'inesti­mable valeur.

Cependant le comte de Beauval allait, dans peu de jours, donner un bal magnifique où devaient se trouver toutes les jeunes amies de Blanche, et où elle-même allait paraître pour la première fois chez son père, comme la reine de la fête, et dans tout l'éclat de la plus charmante toilette. Déjà commençaient de tous côtés de grands préparatifs ; de nom­breux ouvriers remplissaient la maison et tra­vaillaient avec activité aux brillantes décora­tions des différentes salles. Blanche avait un penchant très-prononcé pour le luxe et l'élé­gance; mais son esprit était d'une trempe trop élevée pour attacher, comme tant de jeunes personnes, une importance excessive aux or­nements de sa personne. Elle n'était pas aussi indifférente à tout ce qui pouvait donner à la maison de son père un cachet de grandeur. Elle se promenait dans les salons, dirigeant les travaux, toute joyeuse du plaisir que lui pro­mettait une charmante fête, et surtout le cœur rempli de reconnaissance pour les preuves mul­tipliées qu'elle recevait de l'affection de son père. Comme elle était douée d'une sensibilité vive et délicate, aucune des bontés de ce père chéri ne passait inaperçue, et elle lui ren­dait avec usure la tendresse dont elle était

l'objet.

Comme nous l'avons déjà dit, Blanche n'a­vait point encore goûté à la coupe des plaisirs du monde, et en approchait seulement ses lèvres, lorsque la main miséricordieuse qui voulait lui épargner l'amertume empoisonnée qu'elle renferme toujours la frappa d'une manière aussi subite qu'imprévue. La veille même du jour fixé pour le bal, au retour d'une pro­menade un peu trop prolongée, Blanche, peu accoutumée à ce genre d'exercice, éprouva une grande fatigue. Quelques heures plus tard le frisson et un malaise général s'y joignirent; le médecin, appelé avec empressement, n'y vit d'autre cause qu'un refroidissement que quelques soins dissiperaient. Blanche se rap­pelait, en effet, qu'au retour de sa promenade elle s'était arrêtée pour donner un dernier coup d'œil aux travaux qu'on terminait, et qu'elle avait éprouvé une légère sensation de froid avant de rentrer dans son appartement. Le coup était dès lors porté, et elle ne pré­voyait guère par quelles souffrances il lui fau­drait racheter un moment d'imprudence. Toutes les prévisions du médecin ne se justifièrent pas, et, lorsqu'il revint le lendemain, une fièvre ardente, une forte douleur au côté et une toux aiguë lui apprirent que la maladie, qui d'abord lui avait paru si légère, n'était autre qu'une fluxion de poitrine, qui s'annon­çait avec une alarmante gravité.

Je passe rapidement sur le changement de scène survenu dans cette maison, sur les alarmes mortelles du pauvre père, sur les dou­leurs physiques, sur les angoisses morales de cette jeune fille que la mort menace et étreint déjà de sa main glacée. Encore, si quelque pensée consolante venait adoucir l'horreur qu'elle inspire toujours à notre nature ! Mais, hélas ! elle n'en a aucune qui puisse fortifier son âme, et la conduire avec sécurité aux portes de l'éternité, qui déjà s'entr'ouvraient devant elle ; le peu qu'elle a appris de la reli­gion et le murmure secret de sa conscience lui disent intérieurement qu'une vie à laquelle Dieu n'a eu aucune part ne peut être inno­cente à ses yeux. Elle entrevoit et comprend même des vérités qui jusqu'alors avaient à peine effleuré son esprit ; son cœur s'en pé­nètre, et ses lèvres murmurent une prière que sa mère, aussi pieuse que tendre, lui avait fait adresser dans son enfance à la puissante con­solatrice de ceux qui souffrent.

Cependant, durant plusieurs jours, le mal toujours croissant ne laissait plus aucun espoir de salut. Un dernier effort de l'art est couronné d'un succès inattendu, ou plutôt un cri de la mourante a pénétré jusqu'au cœur de la Reine du ciel, et elle lui a obtenu, avec la vie, des grâces sans nombre dont elle sera désormais comblée.

Quelques mois s'étaient écoulés depuis la maladie de Blanche, et pourtant sa santé ne se rétablissait pas entièrement. Loin de là, une faiblesse qu'on avait d'abord attribuée à l'épui-

sement momentané de la nature annonça bien­tôt qu'une langueur la consumait lentement. Une toux sèche et fréquente résistait à tous les remèdes, et, en fatiguant beaucoup la ma­lade, mettait le comble aux alarmes pater­nelles, si vives et si déchirantes. L'état moral de Blanche n'était pas moins triste à observer. Son énergie naturelle, après avoir d'abord lutté contre la souffrance, avait été insensiblement minée par la force et la durée du mal. Au dépit de voir fuir devant elle des jouissances qu'elle croyait avoir atteintes, se joignait l'impossibi­lité de se livrer avec suite à aucune occupation, de cultiver aucun de ses talents ; elle se voyait vouée malgré elle, et pour un temps indéfini, à une oisiveté qui était un véritable supplice pour son âme active et ardente. Aussi les journées s'écoulaient-elles dans un abattement et une mélancolie qu'elle n'essayait plus de combattre. O douce piété ! qu'il est donc vrai de dire que tu es utile à tout ! Utile dans la tentation pour aider à la surmonter; utile dans la joie pour la contenir dans de justes bornes ; utile surtout dans les épreuves de notre triste pèlerinage, pour en adoucir les rigueurs et en alléger les fatigues. Une seule de tes inspira­tions eût suffi pour ranimer cette jeune plante près de se flétrir, et pour lui donner une nou­velle séve et une nouvelle vigueur.

Cependant le printemps et ses charmes avaient succédé à l'hiver sans apporter aucune amélioration à l'état de Blanche. Son père, désespéré, voulut tenter un dernier effort pour parer le coup affreux dont il se croyait me­nacé. Il réunit les plus habiles médecins de Paris, et les conjura d'apporter toute leur at­tention, toutes leurs lumières, à l'examen du triste état de sa fille. Le résultat de leur con­férence fut de reconnaître la nécessité d'un changement d'air; c'était, selon eux, la pre­mière chose à laquelle il fallût songer si on voulait éviter que l'abattement de la malade ne dégénérât en une sorte de spleen, mal plus dangereux que tous ceux que l'on redoutait. De plus, l'air et la vue de la campagne, alors si riante, joints à un régime doux et au lait d'ânesse qu'on aurait soin de lui faire prendre chaque matin, pourraient produire une amé­lioration sensible. Si ces moyens ne réussis­saient pas, on chercherait une dernière ressource dans un changement complet de cli­mat et dans la douce température de Nice ou des îles d'Hyères. Mais la première mesure à prendre était de quitter au plus tôt le théâtre de ses longues souffrances.

Dès ce moment le comte n'eut plus qu'une pensée, celle de hâter son départ, et ce ne fut pas sans peine qu'il la fit partager à sa fille. Blanche, jadis si aimable, si empressée à sa­tisfaire les moindres désirs de son père, n'était plus la même alors : son père s'apercevait avec un surcroît de douleur que la maladie n'avait pas seulement diminué ses forces physiques, mais que son caractère avait subi une triste altération : la mortelle apathie de l'indifférence avait remplacé à son égard les témoignages de tendresse dont il était naguère l'objet ; des pa­roles aigres ou sévères venaient souvent affli­ger la bonne Brigitte, sa nourrice, qui depuis son enfance ne l'avait jamais quittée, l'aimait comme sa propre fille, et qui, dévorée elle-même d'inquiétudes, partageait encore celles de son maître. Cette pauvre femme s'éloignait triste et malheureuse lorsque ses soins étaient mal reconnus par sa jeune maîtresse, jusqu'a­lors si bonne et si affectueuse pour elle.

Enfin on reçut à Beauval l'ordre de tout pré­parer pour la famille. Par les soins de M. de Beauval, l'appartement le plus agréable et le plus beau du château, celui qu'occupait jadis sa femme, fut arrangé pour Blanche. Les fe­nêtres donnaient sur un délicieux jardin an­glais, peuplé de rossignols, et d'où s'échap­paient les plus suaves parfums du lilas, de la violette, du chèvrefeuille et de toutes les fleurs printanières. Le comte y avait fait transpor­ter, à l'insu de sa fille, mille petits objets qu'il savait devoir lui plaire, et avait métamorphosé en bibliothèque un joli cabinet attenant à sa chambre, et formé dans une des tourelles du château.

Il avait rassemblé une collection complète des auteurs favoris de Blanche, et le pauvre père jouissait d'avance du plaisir que cause­raient à sa fille ces brillantes surprises. Il pen­sait néanmoins avec peine que, de quelque temps au moins, elle ne pourrait jouir de ses richesses littéraires, puisqu'elle était dans l'im­possibilité de se livrer à aucune occupation. La vieille Brigitte ne pouvait, sous ce rapport, lui être d'aucune utilité ; mais il conçut un plan qu'il se promit de réaliser lors de son ar­rivée à Beauval.

En quittant Paris, il aurait bien voulu atti­rer chez lui quelques jeunes amies de Blanche ; mais elle avait opposé à cette idée une forte résistance, et son père n'avait pas voulu la contrarier sur un projet dont elle seule pou­vait apprécier l'utilité, car son unique but était de lui fournir quelque distraction.

Ce fut le 16 mai que la voiture contenant M. de Beauval et sa chère malade entra dans la belle avenue de marronniers, et s'arrêta de­vant le château, suivie de celle où se trouvaient les domestiques amenés de Paris. Cette nou­velle se répandit bientôt dans le pays, et Bernard se disposait à aller présenter ses hom­mages à son propriétaire, lorsqu'il en reçut un message qui le mandait immédiatement au château. Il partit à l'instant, heureux de re­voir une famille pour laquelle son attache­ment était à toute épreuve, mais préoccupé du motif qui avait pu le faire appeler si pré­cipitamment.

 

CHAPITRE XVII

                                       Marie change de situation.

 

Malgré toutes les précautions qui avaient été prises pour que le voyage fût le moins pénible possible pour la jeune malade, Blanche se trou­vait extrêmement fatiguée en arrivant à Beauval. Elle croyait devoir occuper la chambre qu'elle avait jadis habitée avec sa gouver­nante, et sa surprise fut extrême en se voyant introduite dans le grand appartement, où per­sonne n'avait encore pénétré depuis long­temps. C'était là que les premières années de sa vie s'étaient écoulées auprès de sa mère. Chaque pas lui retraçait une scène de cet heu­reux âge dont les souvenirs, toujours pleins de charmes, s'imprègnent de quelque chose de solennel lorsqu'ils se rattachent à des êtres chéris disparus sans retour. Appuyée sur le bras de son père, dont les traits altérés tra­hissaient l'émotion, elle contemplait d'un œil attendri et reconnaissant les nouvelles et nom­breuses preuves de la touchante affection dont elle était l'objet. Les yeux de ce pauvre père, tout remplis de larmes, rencontrèrent ceux de Blanche, qui sentit en cet instant qu'une tâche douce et sacrée lui était dévolue ; elle comprit qu'en remplaçant dans ces lieux celle dont la perte avait détruit le bonheur d'un époux, elle ne devait rien négliger pour faire goûter à ce cœur qui avait tant souffert les seules dou­ceurs dont il pût jouir encore. Son attendris­sement devint tel, que peu d'instants après, M. de Beauval lui montrant, comme pour con­sulter son goût, différents objets choisis à son intention, elle ne put trouver d'expression pour lui répondre, et se jeta dans ses bras en fondant en larmes. Ce langage muet, plus éloquent que toutes les paroles, pénétra le cœur si tendre de son père de mille sentiments divers ; il vit que, si la maladie avait apporté quelques modifications dans les manières habituelles de sa fille, elle n'avait du moins af­faibli en rien sa profonde tendresse pour lui. Combien il jouissait délicieusement du bon­heur d'être père, en pressant sur son cœur cette fille chérie ! Mais un trait aigu vint le percer de nouveau en observant l'altération que de longues souffrances avaient laissée sur son charmant visage, et que l'émotion du mo­ment et la fatigue du voyage rendaient encore plus sensible.

Un affreux pressentiment s'empara de lui : il crut que cette fatale chambre devait être une seconde fois témoin d'un genre de malheur auquel il ne pouvait penser sans frémir. Il sonna précipitamment, transporta sa fille sur un canapé, et la conjura de se mettre au lit pour réparer par un repos qui lui était si né­cessaire ses forces épuisées. Après l'avoir laissée entre les mains de la fidèle Brigitte, il descendit au jardin, dans l'espérance que l'air frais et pur du soir calmerait un peu son extrême agitation. Une heure après il envoya chercher Bernard, et celui-ci, qui, comme nous l'avons vu, ne tarda pas à se rendre à ses ordres, le trouva se promenant encore à grands pas sous une longue allée de tilleuls qui avoisinaient le château.

Il était près de neuf heures quand Bernard reparut à la ferme. Personne n'avait encore

soupé ; car Jeanne avait voulu qu'on attendît son fils pour se mettre à table. Pendant tout le repas il fut, contre son ordinaire, triste et préoccupé. Chacun imitait son silence et l'interrogeait des yeux. Jeanne prit la première la parole pour s'informer de la santé des nouveaux arrivés. Ce fut alors que le chagrin de Bernard éclata ; il prenait sa source dans le profond attache­ment que lui et les siens avaient toujours eu pour la famille de Beauval, attachement qui était en quelque sorte héréditaire dans celle du bon fermier. Son dévouement sans bornes s'était conservé intact dans un temps où ce genre de vertu semblait devenu sinon tout à fait méconnu, du moins bien rare. La douleur touchante de M. de Beauval à l'époque de la mort de sa femme avait trouvé un écho dans le cœur des braves habitants de la ferme. Depuis ce temps, un seul jour ne s'était pas écoulé sans que leurs vœux se fussent élevés vers le ciel pour la conservation de l'unique fruit d'une bien tendre mais trop courte union.

Bernard répondit aux questions de sa mère par un exposé détaillé de l'état alarmant de Blanche et des inquiétudes qui consumaient son père. Il raconta ensuite que M. de Beau­val ne l'avait fait si promptement appeler que pour lui confier le soin de chercher dans tous les environs une jeune fille intelligente, douce et attentive, qui pût être placée près de Blan­che pour la soigner, l'accompagner dans ses courtes promenades, et lui faire la lecture. M. de Beauval mettait une grande importance à cette découverte; car il voyait bien que la surdité et la tristesse de la pauvre Brigitte rendaient son service peu agréable à sa fille, et pouvaient même contribuer à entretenir sa mélancolie.

Se tournant alors vers Marie, Bernard lui dit sans préambule : « C'est à vous que j'ai pensé tout de suite, mon enfant ; vous êtes ici et dans nos environs la seule personne ca­pable de remplir cette tâche délicate ; et, quoiqu'il m'en coûte beaucoup de vous laisser sortir de ma maison, il ne sera point dit que Bernard ait jamais reculé devant la possibilité de rendre un service à ses bons maîtres. Ce­pendant, mon enfant, vous êtes entièrement libre d'agir dans cette circonstance comme il vous conviendra; car je n'ai nul droit de con­traindre votre volonté. Aussi n'ai-je rien voulu dire à M. de Beauval avant de vous avoir parlé, pour vous laisser le plus entièrement possible maîtresse de votre résolution. Je ne vous ca­cherai pas pourtant qu'il serait plus agréable, plus avantageux même pour vous, d'être ad­mise au château que de rester avec nous. Pensez-y donc, ma chère enfant, et demain vous me rendrez réponse, n'est-ce pas? A présent, je vais aller causer un petit moment chez le père Jérôme; car il faut que je me dis­traie ; comme bien des gens, je désire et crains une même chose, et cela ne met pas fort à l'aise. » En disant ces mots, il secoua forte­ment la main de Marie, prit son chapeau, et, sans attendre la réponse, sortit le visage fort ému.

Marie fut sensiblement touchée des preuves d'attachement qu'elle recevait en toute occa­sion de ce brave homme, en apparence sé­vère et même un peu rude. Quant à la pro­position qu'il venait de lui faire, le chagrin de quitter ses chers hôtes eût suffi pour la dé­tourner de l'accepter, lors même que sa timi­dité n'y eût pas apporté un puissant obstacle. Aussi désireuse de se dérober à l'attention des autres que certaines jeunes filles sont avides de se l'attirer, elle ne pouvait, sans une es­pèce d'effroi, se voir introduite, elle pauvre paysanne, simple et ignorant la vie, auprès d'une jeune personne accomplie aux yeux du monde, comblée des dons de la naissance et de la fortune, et accoutumée à trouver dans ses plus humbles serviteurs un ton et des manières inconnus à Marie. Félicie, placée près d'elle, l'embrassa tendrement, et lui de­manda avec tristesse de ne pas les abandonner; car elle ne partageait pas au même degré le dévouement de ses parents pour leurs maîtres. Jeanne lui reprocha doucement de dé­tourner son amie d'un projet dont son père semblait désirer la réalisation ; mais elle n'eut pas le courage d'appuyer sa demande : car Marie était tout dans cette famille, la conso­lation des uns, le conseil des autres, et la joie de tous. Chacun se disait intérieurement qu'elle emporterait avec elle le bonheur de cette hum­ble demeure.

Marie, trop modeste pour se douter seule­ment de son propre mérite, ne comprenait pas en quoi elle pouvait, comme le disait Ber­nard, remplir les vues de M. de Beauval; aussi, sons l'influence de sa timidité natu­relle, et entraînée par le penchant de son cœur, elle ouvrait la bouche pour exprimer sa détermination de ne point quitter la ferme, lorsque la vieille Brigitte, ancienne amie de Jeanne, entra dans la chaumière.

Après un long récit de la maladie et de l'état actuel de la pauvre Blanche, elle s'écria en terminant: « Si le bon Dieu veut nous l'enle­ver, ou si elle doit souffrir encore longtemps, puisse-t-il lui donner les sentiments qui ont soutenu le courage de son excellente mère ! Pauvre chère enfant ! que deviendra-t-elle sans cela ? »

Frappée de ces paroles, Marie s'enquit avec une modeste anxiété de ses sentiments reli­gieux.

« Hélas ! répondit Brigitte en soupirant, on lui a tout appris, excepté à connaître et à aimer le bon Dieu. »

Ce fut pour la jeune fille un trait de lumière qui éclaira son esprit et dissipa ses incerti­tudes : elle crut entendre la sœur Béatrix pro­noncer de nouveau ces paroles qu'elle lui avait si souvent répétées : « Mon enfant, ne laissez jamais échapper l'occasion de travailler au salut de votre prochain ; car heureux et mille fois heureux celui qui a concouru au bon­heur éternel d'une seule âme ! Il peut avec confiance espérer le salut de la sienne. » Une voix intérieure lui disait aussi dans son cœur que la conversion du monde avait été l'ou­vrage de douze humbles pêcheurs, et que le Seigneur se plaît souvent à manifester sa puis­sance par les plus faibles instruments.

Dès ce moment son parti fut pris, et toutes ses répugnances cédèrent à ce qui lui parut une inspiration du Ciel. Lorsqu'elle se retira pour aller prendre son repos, Bernard était déjà instruit de sa détermination, et parta­geait avec sa famille les vifs regrets que cau­sait le prochain départ de Marie. Jeanne avait bien su lire dans son cœur les motifs de sa détermination, et ils ajoutaient à son estime et à sa tendresse pour sa fille d'adoption.

Dès le lendemain, conduite par Bernard, Marie fut introduite dans le vaste salon du château et présentée au comte de Beauval. Il ne se doutait guère en considérant cette jeune villageoise, à l'humble maintien, au regard timide, qu'avec elle et par elle le bonheur et le salut entraient dans sa maison. Néanmoins, comme tous ceux qui la voyaient pour la pre­mière fois, il remarqua avec intérêt son angélique physionomie, et ne douta pas qu'elle ne convint mieux qu'il n'aurait osé l'espérer au dessein qu'il avait en la plaçant auprès de sa fille. Ce que Bernard lui en dit ne servit qu'à confirmer ce consolant espoir, et il le remer­cia avec l'expression d'une reconnaissance bien sentie du sacrifice que sa famille lui faisait en cette circonstance.

Nous ne suivrons pas Marie dans les pre­miers temps de son séjour au château ; nous ne peindrons ni ses naïves surprises à la vue de tant d'objets nouveaux pour elle, ni ses touchants regrets pour les bons habitants de la ferme, ni l'isolement et la tristesse de son pauvre cœur, transplanté ainsi dans un cercle d'individus et d'occupations qui lui étaient si étrangers : nous ne nous étendrons pas davan­tage sur l'impression favorable qu'elle produisit tout d'abord chez Blanche, ni sur le plaisir que celle-ci trouvait à recevoir ses soins. Nous allons laisser écouler quatre mois, pour éviter des détails minutieux qui retar­deraient trop notre récit. A cette époque, Marie n'était pas seulement retenue près de sa jeune maîtresse par les charitables motifs qui l'y avaient d'abord conduite ; il s'y était joint un attachement véritable, et elle y trou­vait un grand dédommagement à ses sacri­fices passés Quant à Blanche, un seul regard suffisait pour faire comprendre qu'une révo­lution complète s'était opérée en elle. Son attitude était encore, il est vrai, celle de la faiblesse et parfois même de la souffrance; mais sur ce front naguère mécontent et abattu étaient empreintes une calme résignation, une douce sérénité; et son teint, encore décoloré, s'animait d'une touchante ardeur lorsqu'elle entendait parler des vérités éternelles, et lors­qu'elle exaltait elle-même les miséricordes de son Dieu.

Un tel changement était l'œuvre de Marie. Combien de fois elle se rappela alors cette ré­flexion de la vénérable sœur Béatrix, que l'at­tention exclusive des enfants du siècle pour leurs intérêts temporels, leur prudence, leur activité, en un mot, cette ardeur que rien ne peut ni abattre ni ralentir, devraient servir de mesure aux chrétiens pour tout ce qui concerne la gloire de Dieu et le salut de leurs frères! Élevant souvent son cœur vers le Créateur, elle le suppliait de ne pas permettre qu'elle apportât une coupable et honteuse négligence dans l'accomplissement de l'œuvre qu'il pa­raissait lui avoir confiée. « Vous savez, lui disait-elle, que je n'ai compté ni sur mes propres efforts ni sur mes faibles lumières ; toute ma confiance a été et sera toujours en vous seul. Mettez donc sur mes lèvres, ô mon Dieu, les paroles propres à toucher et à éclai­rer une âme si bien faite pour vous aimer; que ce ne soit pas pour moi seule qu'on m'ait enseigné à vous connaître, et, malgré mon indignité, aidez-moi à faire fructifier dans d'au­tres cœurs cette semence que vous avez miséricordieusement répandue dans le mien ! »

Des sentiments si humbles et si pleins de charité ne pouvaient manquer d'attirer la béédiction de Dieu sur celle qui les éprouvait et sur sa pieuse entreprise. Mais que cette tâche était difficile à remplir vis-à-vis d'une jeune personne dont l'esprit supérieur et les connais­sances étendues et variées excitaient à tout moment l'étonnement et l'admiration de Marie ! Elle se trouvait près d'elle si ignorante, si in­capable, si nulle enfin, que mille fois elle eût renoncé à son projet, si elle n'avait senti son courage ranimé par cette pensée, que toute science n'est que vanité, que néant, hormis celle du salut, la seule qui, pour son bonheur, lui eût été enseignée. Elle se disait souvent aussi que celui qui a le Très-Haut pour auxi­liaire ne peut craindre d'être vaincu. Elle com­prit néanmoins qu'elle devait agir avec une extrême prudence, et bien connaître les goûts et le caractère de sa maîtresse avant de hasar­der une seule démarche. Elle se rappelait tout ce que la digne sœur Béatrix lui avait souvent dit sur la nécessité d'une grande circonspec­tion, et, douée d'un tact naturel bien rare dans toutes les conditions, elle savait faire sage­ment l'application des précieux enseignements qu'avait reçus sa jeunesse.

Pendant les premiers temps de son séjour au château, elle se borna donc à observer sans relâche la jeune malade, à compatir de cœur à ses souffrances, surtout à son découra­gement, et à prier le Seigneur de se manifester à cette âme, que lui seul pouvait consoler et remplir. Elle ne se doutait guère que sa seule présence et ses exemples fussent plus puis­sants, pour disposer la triste Blanche à rece­voir le bon grain de la parole céleste, que ne l'eussent été les discours les plus éloquents ; car, de son côté, Blanche observait aussi sa nouvelle garde, et elle ne tarda pas à découvrir qu'un motif plus puissant que celui de l'intérêt ou d'une bonté toute naturelle diri­geait sa conduite. En effet, cette application constante et zélée à remplir tous ses devoirs, cette douceur inaltérable, cette modestie, cette égalité d'humeur, en un mot, un certain parfum de vertu, si l'on peut s'exprimer ainsi, répandu sur ce front candide et serein, tout portait à chercher ailleurs que sur cette terre ce qui pouvait faire naître et soutenir tant et de si rares qualités.

Bien qu'étrangère à la piété et à ses prati­ques secrètes, Blanche savait que certaines âmes en font leur occupation et leurs délices, et plus d'une fois elle avait envié leur paix et leur bonheur sans en bien apprécier la cause. Elle ne doutait donc pas que Marie ne tirât d'une source mystérieuse et cachée ces vertus qui la rendaient si aimable et en faisaient un ange consolateur. Dès lors il se forma, presque à son insu, dans le cœur de Blanche, une grande admiration et un respect profond pour la religion d'où émanaient tant de biens, Elle résolut enfin de tenter quelque moyen pour s'attirer la confiance de Marie sur un sujet qui excitait puissamment son intérêt et sa curio­sité. Plus d'une fois pourtant, au moment de l'interroger, une honte secrète l'avait retenue ; car elle sentait confusément combien était coupable l'indifférence dans laquelle elle avait vécu jusqu'alors sur ses destinées éternelles : elle craignait et l'étonnement de Marie et le blâme qui résulterait de cette triste décou­verte; mais la Providence divine, qui veillait sur elle, lui présenta une occasion favorable d'accomplir son dessein, et elle se décida à la saisir, quoi qu'il en pût résulter.

Blanche était sujette, depuis sa maladie, à de fréquentes insomnies qui la fatiguaient beau­coup et nuisaient au rétablissement de sa santé. A la suite d'une nuit extrêmement agitée, elle s'était enfin endormie vers le matin, et son sommeil durait encore, lorsque Marie, suivant l'ordre qu'elle en avait reçu la veille, entra dans sa chambre à l'heure accoutumée. Après avoir légèrement et sans bruit ouvert une persienne, elle s'aperçut que la malade reposait encore, et voulut profiter du temps qui pou­vait s'écouler jusqu'à son réveil pour faire une lecture pieuse, jouissance dont ses nombreuses occupations la privaient souvent des jours en­tiers. Elle s'agenouilla d'abord, au pied du lit de sa jeune maîtresse, devant un tableau placé au fond de l'alcôve, et représentant notre Sau­veur expirant sur le Calvaire, et la Mère de douleur debout et immobile au pied de la croix. Un regard jeté de temps en temps sur cette image sacrée avait suffi jadis à la mère de Blanche, étendue sur ce même lit, pour adou­cir ses souffrances, calmer ses appréhensions, et fortifier son âme pendant la longue et dou­loureuse lutte qu'elle avait eue à soutenir. Cette touchante représentation du mystère de grâce et de salut ne pouvait frapper les yeux de Marie sans retentir au même instant dans son cœur, et y éveiller ces sentiments de ferveur et d'a­mour dont il était toujours rempli. Aussi le livre qu'elle venait de tirer de sa poche, et dans lequel la pieuse fille se disposait à lire, fut-il instinctivement refermé lorsque les regards de Marie tombèrent sur le tableau dont nous ve­nons de parler. Elle était absorbée dans un re­cueillement profond, et l'expression de toute sa physionomie était celle que l'on donne à ces anges adorateurs placés devant nos augustes tabernacles. Ses yeux étaient fermés, et pour­tant le respect et la ferveur étaient peints sur son visage, dont on admirait surtout ordinai­rement la douceur et la sérénité. Par moments, ses lèvres s'agitaient comme pour murmurer une prière, et Blanche, réveillée depuis quel­ques instants, et profondément émue du spec­tacle qu'elle avait sous les yeux, crut entendre prononcer son nom, et se garda bien de faire le moindre mouvement qui eût pu tirer la tou­chante jeune fille de sa pieuse contemplation; mais la malade, voyant quelques larmes couler le long des joues de Marie, ne put retenir un soupir qui lui échappa dans son émotion ; il fut entendu de Marie, et mit fin à son profond recueillement. Elle leva les yeux sur Blanche, et vit avec étonnement ses regards fixés sur elle.

Mlle de Beauval lui demanda d'un ton plein de douceur, et en souriant avec amitié, ce qui faisait couler ses pleurs, et parut craindre qu'elle ne se trouvât malheureuse près d'elle.

« Oh! bien au contraire, répondit vivement Marie ; mais, vous le savez, on souffre plus pour ceux qu'on aime que pour soi-même, et il est bien cruel d'être témoin de malheurs sans consolations, surtout, ajouta-t-elle avec timidité, surtout lorsqu'on sait que l'on pour­rait en indiquer de certaines !

— Eh ! qui pourrait empêcher de donner, lorsqu'on croit le pouvoir, cette indication si précieuse? » demanda Blanche d'un ton moitié sérieux, moitié badin.

Marie vit qu'elle avait été comprise. Encou­ragée par le regard bienveillant de la malade, elle arriva, toujours sur ses genoux, jusqu'au chevet de son lit, et, lui présentant le livre qu'elle tenait entre ses mains : « Voici, continua-t-elle, le trésor qui renferme une conso­lation pour toutes les douleurs, une espérance dans toutes les infortunes. »

Blanche, jetant les yeux sur le verset qu'elle lui montrait, y lut ces mots : Venez à moi, vous tous qui êtes chargés, et je vous soulagerai. Ils semblaient lui être directement adressés. Elle referma le livre, visiblement émue.

« O ma chère maîtresse ! s'écria Marie avec feu, pardonnez-moi en faveur de l'attachement qui me guide et m'enhardit ; mais, je vous en supplie, ne fermez pas votre cœur à Celui qui lui parle en ce moment et en sollicite l'entrée. Oh ! si vous pouviez connaître son ineffable bonté, ses perfections infinies, votre âme s'é­lancerait vers lui avec transport, et ne se las­serait pas ensuite de bénir le moment où il aurait daigné se manifester à elle. Ah ! croyez- moi, quoique je ne sois qu'une pauvre jeune fille, qui souvent rougit auprès de vous de son ignorance, croyez-moi lorsque je vous assure que ceux qui vous ont appris tout, hormis la science du salut, vous ont laissé ignorer les seules vérités capables de satisfaire un esprit et un cœur comme les vôtres ! »

Le ton de conviction dont elle prononça ces paroles, le zèle ardent qui animait son regard, étonnèrent Blanche, qui l'avait vue jusque-là toujours si timide et si réservée. Mille pensées se pressèrent alors dans son esprit; mais, re­marquant la touchante anxiété avec laquelle sa réponse était attendue : « Ma chère Marie, lui dit-elle en lui tendant la main, vous me donnez un véritable désir de connaître mieux que je ne l'ai fait jusqu'ici une religion qui inspire les sentiments que j'ai bien souvent admirés en vous. Mais, avant d'aller plus loin, apprenez-moi d'où vous vient à vous-même l'instruction approfondie que vous paraissez posséder sur cet important sujet. Quels sont vos parents ? où avez-vous été élevée ? Enfin racontez-moi en détail l'histoire de votre vie. »

On pense bien que Marie ne se fit pas prier; car cela lui fournissait l'occasion toute naturelle de parler de la soeur Béatrix, bonheur qu'elle ne négligeait jamais ; et de plus elle prévoyait qu'il lui serait facile d'entremêler sa narration de quelques-unes des instructions et des sages conseils de sa vénérable amie. Ce récit inté­ressa vivement la malade, et redoubla son estime et son attachement pour Marie. D'un autre côté, la glace une fois rompue sur un sujet qui lui tenait tant au cœur, celle-ci ne craignit plus de proposer quelquefois une lec­ture pieuse et instructive, de citer à propos quelques pensées de la digne sœur, et toujours suivant les temps et les circonstances, avec un discernement remarquable. Quelquefois, animée par l'amour de Dieu, éclairée par les lumières de son divin Esprit, elle s'exprimait avec une force et une chaleur qui rendaient ses paroles vraiment éloquentes. Blanche, frappée des vérités nouvelles pour elle que la simple jeune fille lui annonçait, touchée de son charitable zèle, se sentit bientôt ébranlée dans son indifférence : elle entrevit le terme affreux où elle pouvait la conduire, et le bon­heur solide dont elle la privait dès ce monde. Jusque-là elle avait été plus ignorante que cou­pable, car nul n'avait tenté de dissiper les ténébres qui l'environnaient ; mais à présent cette excuse n'existait plus : la lumière avait brillé pour elle, la grâce avait parlé à son cœur. Blanche comprit qu'elle était parvenue à une phase importante et décisive de son existence, et, avec la droiture et la fermeté naturelles de son caractère, elle résolut, sans tarder davantage, d'explorer avec un guide sûr la nouvelle voie dans laquelle elle voulait marcher.

Marie fut donc bien agréablement surprise en recevant un matin de sa jeune maîtresse l'ordre d'aller prier M. le curé de Sémicourt de vouloir bien se rendre au château, où sa présence était attendue et désirée. Son cœur battit de joie ; car elle tirait les plus favorables augures de ce message. Pendant tout le trajet, elle ne cessa de remercier le Seigneur, et de le conjurer d'achever le grand ouvrage qui lui semblait si heureusement commencé. Ses pressentiments ne la trompèrent point. A compter de ce jour, Blanche suivit, avec le pasteur de Sémicourt, aussi instruit que zélé, un cours d'instructions fort étenlu, et y mit un intérêt et une persévérance dignes d'elle. Dieu bénit ses efforts ; et, en lui ouvrant les yeux sur la nature et l'importance de ses devoirs envers lui, il daigna mettre dans son cœur une volonté ferme de les pratiquer avec fidélité.

Deux mois après la première visite du digne curé, Blanche, réconciliée avec son Dieu, le possédait dans son cœur, et goûtait avec dé­lices cette paix qui surpasse tout sentiment. Elle ne pouvait plus comprendre la triste apa­thie dans laquelle elle avait vécu jusqu'alors à l'égard de son Créateur et de ses destinées éternelles. La vie se déroulait à ses yeux sous un jour nouveau : tout lui semblait ennobli et sanctifié par la foi ; ses souffrances mêmes n'étaient plus sans douceur, car elle y voyait les moyens d'expier le passé et de mériter aux yeux de ce maître qu'elle avait si longtemps méconnu.

On exprimerait difficilement l'attachement qu'elle éprouvait pour Marie ; elle sentait qu'elle lui devait le plus précieux des biens, et sa pré­sence était devenue presque indispensable à son bonheur. De son côté, celle-ci, entière­ment dévouée à sa jeune maîtresse, ne pouvait se lasser d'admirer les prodigieux changements opérés en elle, et d'en offrir au Ciel d'ardentes et continuelles actions de grâces.

Cependant, depuis son séjour à la campagne, l'état de Blanche n'offrait plus les symptômes fâcheux qui avaient parfois alarmé les méde­cins; mais le système nerveux, ébranlé d'a­bord par une longue maladie et la langueur qui l'avait suivie, était alors sérieusement attaqué. On sait que rien n'influe plus sur le moral que ce genre de souffrance, qui souvent porte, soit à l'irritation, soit à l'abattement, et laisse sans force pour surmonter ces variations d'humeur, trop naturelles à l'inconstance humaine. Blan­che, dépourvue jadis des seuls secours au moyen desquels elle eût pu le combattre vic­torieusement, avait passé d'une grande irrita­bilité à un découragement excessif dont rien n'avait pu la tirer, ni les instances de son père, qui la suppliait de chercher quelques distrac­tions dans les occupations qu'elle affectionnait autrefois, ni les menaces des médecins, qui lui prédisaient qu'en se laissant aller à ces tristes impressions elle tomberait dans un fatal spleen, maladie qui compte chaque année tant de victimes en Angleterre ; tout était inutile, et les jours, en se succédant, la trouvaient plongée dans la même inertie.

Ce ne fut que depuis le moment où la grâce, par l'organe de Marie, avait parlé à son cœur, que la vie se ranima véritablement en elle. Son pauvre père ne pouvait comprendre le chan­gement qui s'effectuait si rapidement dans sa chère enfant. Il contemplait avec ravissement ce charmant visage sur lequel la santé sem­blait renaître. En effet, les études sérieuses qu'elle avait entreprises d'abord avec effort étaient devenues pour elle une occupation pleine d'intérêt, et les heures qu'elle y consa­crait, les plus agréables de sa journée. Aussi l'ennui et l'abattement avaient-ils disparu, et le Seigneur récompensait déjà, non-seulement par les dons spirituels les plus précieux, mais encore par un retour visible à la santé, des efforts entrepris pour le connaître et s'appro­cher de lui.

Il restait pourtant encore à la jeune conva­lescente une faiblesse que les médecins vou­laient combattre par un exercice modéré, et ils lui conseillaient de courtes mais fréquentes promenades. Elle n'était encore sortie que pour aller à l'église en voiture, lorsque, par une belle matinée d'automne, elle se mit en marche, appuyée sur sa chère et fidèle Marie, pour aller respirer l'air pur et vivifiant de la plaine. La fidèle suivante s'était munie d'un siège portatif, et, grâce à cette précaution, ne craignit pas de faire entreprendre à sa maîtresse le pèlerinage de la chapelle des bois, dont la distance était trop peu considérable pour qu'elle pût en être fatiguée. Marie avait souvent cherché à lui inspirer une tendre dé­votion envers son auguste patronne; souvent elle lui avait parlé de sa bonté maternelle pour tous les hommes, surtout pour ses fidèles ser­viteurs, et de ses bienfaits, et elle lui avait fait partager envers la Reine des anges ces sen­timents de confiance et d'amour que tant de saints ont regardés comme une marque de pré­destination.

Blanche s'était donc fait un bonheur de con­sacrer en quelque sorte à la Reine du ciel sa première sortie, en prenant pour but cette chapelle, où Marie avait souvent puisé des forces pour soutenir avec courage les épreuves de la vie, et où elle avait aussi apporté le tri­but de sa reconnaissance pour les bienfaits qu'elle avait reçus du Seigneur par l'entremise de sa sainte mère. Ce lieu était rempli pour elle des plus doux souvenirs, et elle voulait y en attacher un bien précieux à son cœur, en y conduisant sa jeune maîtresse, devenue aussi pieuse qu'elle-même. Avec quelle ferveur toutes deux, prosternées devant l'image de la mère de notre Rédempteur, ne lui offraient-elles pas leurs prières et leurs actions de grâces! Comme leurs cœurs, unis dans un même sentiment, surent franchir la distance que la société avait placée entre elles ! Aux pieds de la Mère de Dieu, de la puissante protectrice des hommes, ce n'était plus la jeune châtelaine, la pauvre villageoise qu'on voyait implorer son secours ; c'étaient deux sœurs ayant les mêmes des­tinées, les mêmes espérances, et unies par les plus touchants liens de la charité et de la re­connaissance.

Bien loin que cette première course eût fati­gué Blanche, une douce joie brillait dans ses yeux à son retour au château. De jour en jour ses forces se rétablirent, et, au bout de quel­ques semaines, elle était rendue à la santé. M. de Beauval n'osait croire à sa félicité : cette fille chérie, revenue à la vie, se montrait plus aimable que jamais, et semblait vouloir le dé­dommager de ses souffrances passées par les témoignages journaliers de la plus touchante affection. Le bonheur, en ouvrant l'âme à la reconnaissance, la dispose à se rapprocher de Dieu ; aussi sera-t-on peu étonné d'apprendre qu'un an s'était à peine écoulé depuis la guérison de Blanche, lorsque son père revint lui-même à la pratique de cette religion sainte qu'il avait si malheureusement négligée depuis sa jeunesse, mais dont il avait été éloigné par le tourbillon du monde bien plus que par de faux et funestes systèmes. Sans doute l'influence de Blanche et ses ardents efforts pour ramener un père chéri dans le bercail sacré, hors duquel elle ne pouvait espérer son bonheur éternel, contribuèrent à cette conversion ; mais quelle était la cause primitive de tant de biens ? L'humble Marie, qui, fidèle aux instructions de la vénérable sœur Béatrix, n'avait reculé devant aucune difficulté pour contribuer au salut d'une âme. Oh ! si beaucoup de celles qui se croient dévouées à Dieu saisissaient ainsi toutes les occasions de procurer sa gloire et de sauver leurs frères, combien d'infortunés qui gémissent au fond des abîmes régneraient dans l'éternité !

 

 

Chapitre XVIII

 

                                             Récompense inattendue.

 

Cependant Marie se rendait fréquemment à la ferme, depuis que l'amélioration survenue dans l'état de Blanche lui donnait plus de li­berté. Elle y était toujours accueillie à bras ouverts, et lisait dans tous les yeux le désir de l'y voir de nouveau établie. Félicie ne cherchait pas à le lui déguiser, et lui représentait sans cesse que, ses soins n'étant plus nécessaires à MIle de Beauval, elle devait à ses premiers amis de revenir parmi eux. C'était bien là, en effet, le vœu du cœur de Marie, malgré son entier dévouement à sa jeune maîtresse; car non-seulement elle considérait Jeanne et Bernard comme ses bienfaiteurs ; mais unie à Félicie par les rapports d'âge, de condition et de sentiments, elle goûtait auprès d'elle tout le charme de la confiance et d'une amitié qui, pour être payée d'un juste retour, suppose toujours une sorte d'égalité entre ceux qui l'éprouvent. L'attache­ment qu'elle avait pour Blanche, quoique très-réel , était d'un genre tout différent, et trop mêlé de respects et d'égards pour qu'il pût lui procurer les mêmes douceurs.

Voyant que l'on commençait à s'affliger tout à fait chez le fermier de son absence si pro­longée, elle résolut de parler à Blanche du pro­jet de retourner près de ceux qui ne l'avaient, en quelque sorte que prêtée à son père. Elle ne se doutait pas, l'humble jeune fille, du prix que l'on mettait à la conserver au château ; elle ignorait à quel point elle était devenue néces­saire au bonheur de Blanche. En effet, Mlle de Beauval parut si affligée lorsque Marie lui de­manda la permission de retourner à la ferme, que celle-ci, aussi surprise que touchée, ne savait même plus ce qu'elle devait désirer, puisque de toute manière elle se voyait réduite à chagriner ceux qui voulaient bien lui accor­der leur affection.

Blanche passa toute l'après-dînée de ce jour dans une tristesse et une préoccupation qu'elle n'avait pas montrées depuis sa guérison. Tout à coup, comme frappée d'un trait de lumière, elle porte légèrement la main à son front, se lève tout émue, et disparaît en un instant. Marie, occupée à mettre en ordre dans son appartement quelques objets de toilette, reste toute stupéfaite de cette brusque sortie, puis se retire, et attend avec une sorte d'anxiété le dénoûment de ce singulier incident.

Une heure après on vient lui dire que sa maîtresse la demande, et elle se hâte, non sans une inquiétude vague, de se rendre à ses ordres. Blanche paraissait l'attendre impatiem­ment.

« Écoutez-moi, Marie, lui dit-elle dès qu'elle fut entrée; vous avez vu ce matin mon afflic­tion quand vous m'avez parlé de me quitter; elle a dû vous faire assez comprendre combien je vous suis attachée. Oui, ma chère enfant, je ne crains point de l'avouer, je vous dois toute la félicité dont je jouis maintenant: votre pré­sence, votre seule vue, sont liées pour moi aux souvenirs les plus chers ; j'ai bien réfléchi aux moyens de n'en être pas privée, sans pourtant vous exposer à manquer aux lois de la recon­naissance, qui vous rappellent, je le sens bien, chez nos excellents fermiers. Dieu m'a inspiré une idée qui, je l'espère, conciliera tout : il me fallait pour la suivré l'approbation de mon père, et je l'ai obtenue. Voici ce dont il s'agit : Votre famille gémit de votre éloignement; vous le déplorez aussi. Elle est, m'avez- vous dit, réduite à l'indigence, par suite de l'état toujours empirant de votre pauvre père ; leur petit jardin est au moment d'être vendu pour acquitter de nouvelles dettes; vos écono­mies ne peuvent suffire aux besoins de vos parents. Eh bien ! Marie, à l'avenir tous leurs malheurs seront finis ; mon père leur donne la place de concierge, vacante depuis long­temps, et qu'il ne pouvait confier qu'à des gens d'une probité éprouvée: ils seront logés, nourris, largement payés, et vous resterez avec moi, Marie, sans offenser personne ; votre pauvre père verra la tranquillité de ses vieux ans assurée ; il les passera auprès de sa fille chérie ; votre mère ne sera plus surchargée de travail, ni dévorée d'inquiétude, et celle qui vous parle, ma bonne Marie, jouira avec dé­lices d'un arrangement qui, en contribuant au bonheur de vos parents, aura le grand avantage de vous fixer près d'elle. Voilà ce que je voulais vous proposer. »

Marie, transportée de joie, s'agenouilla de­vant sa maîtresse dans l'effusion de son cœur, et prenant ses mains entre les siennes, les cou­vrit de baisers et de larmes. L'étonnement, la reconnaissauce pour tant de bontés remplis­saient son âme ; car le bien-être et le bonheur de ses parents étaient les seules jouissances qu'elle désirât et qu'elle pût vivement appré­cier. Ses remercîments furent bien touchants : son cœur tendre et filial s'y montrait tout en­tier.

Cependant le désappointement qu'allaient éprouver les bons habitants de la ferme vint un instant mélanger de regret une joie si vive ; mais elle éloigna cette pensée comme inju­rieuse pour eux : ils étaient trop sincères amis pour ne pas se réjouir d'un arrangement qui devait contribuer au bonheur de tant de braves gens, jusque-là si malheureux.

En sortant de chez sa jeune maîtresse, Marie rentra dans sa chambre. Comme dans toutes les émotions fortes de sa vie, elle sentait le besoin de les épancher en présence de son Dieu, et de le bénir de ses bienfaits. Après quelques minutes passées au pied de son cru­cifix, elle se releva, et se mit à écrire à ses chers parents la lettre qui devait leur annoncer de si heureuses nouvelles et leur apporter tant de joie ; chaque ligne était mouillée de douces larmes, car elle pensait que dans peu elle pres­serait contre son cœur tant d'êtres chéris. Du moment où elle put attendre la réponse à cette lettre, son agitation était extrême à l'heure où la poste devait lui apporter de leurs nouvelles. Deux fois seulement elle fut désappointée dans son espoir. Le troisième jour, on lui remit une lettre , qui, malgré le désir de chacun, n'avait pu être écrite plus tôt, parce que le fils aîné, seul écrivain de la famille depuis la mort de la sœur Béatrix, s'était trouvé momentanément absent. Du reste, cette lettre était telle que Marie et Blanche pouvaient l'attendre, et il y lisait aisément le bonheur et la reconnais­sance de ceux qui l'avaient dictée. Elle finis­sait en annonçant que, de ce même jour en un mois, temps nécessaire pour terminer leurs petits arrangements domestiques et la vente de leur chaumière, toute la famille arriverait au château de Beauval.

Marie, remplie de joie, courut à la ferme pour y communiquer les nouvelles qu'apportait sa lettre; et tandis qu'elle trouvait dans ses anciens bienfaiteurs, comme elle s'y était at­tendue, une entière et vive sympathie pour son bonheur, Blanche, également satisfaite, formait pour l'avenir de nouveaux plans de bienfaisance, dont nous verrons le détail dans le chapitre suivant.

 

CHAPITRE XIX

 

                                 Une famille étrangère arrive à Beauval.

 

Il est sept heures du soir : debout devant une gentille maisonnette située à l'entrée de l'a­venue de Beauval, on voit une jeune fille dont toute l'attitude et la physionomie expriment l'attente ; ses regards empressés se reportent sans cesse vers la route qui passe à peu de dis­tance, et son oreille semble épier le moindre bruit qu'elle peut saisir. L'intérieur de l'habi­tation offre un charmant aspect de propreté et d'heureux arrangement ; une belle armoire et une grande table en bois de noyer; un excel­lent lit, un grand fauteuil bien commode : tout annonce qu'une main généreuse et bienfaisante a présidé à tout cet établissement, et a voulu, en secourant l'indigence, ménager des adou­cissements à l'infirmité.

Le couvert est mis sur une nappe blanche comme la neige, et un bon souper, près d'être servi, est placé sur le foyer pour s'y maintenir chaud. Deux personnes se trouvent en ce mo­ment dans la chambre, et elles paraissent presque aussi émues que celle qui est debout sur le seuil de la porte : l'une, faible et âgée, occupe le grand fauteuil près de la cheminée, où brûle un bon feu, car la froide saison exerce encore ses rigueurs ; l'autre resplendit de jeunesse, de force et de joie : c'est que son cœur bat pour une amie, et surabonde de son bonheur.

Le lecteur, sans doute, a déjà reconnu notre excellente mère Jeanne et la gentille Félicie, qui, de moitié dans les doux transports de Marie, ont voulu souhaiter la bienvenue à cette famille, qu'elles regardent déjà comme une par­tie de la leur. Jeanne s'est mise en route, mal­gré ses infirmités et sa faiblesse, appuyée sur le bras vigoureux de Bernard ; Geneviève et jus­qu'au petit Paul prennent leur bonne part de la joie générale : ils sont en avant sur la grande route, et guettent l'arrivée des voyageurs. Mais comme ils peuvent venir par deux chemins dif­férents, et qu'on ignore lequel ils auront choisi, Marie, malgré son empressement, a cru plus sûr de les attendre à la maison ; car il serait trop triste de ne pas assister à un moment si cher et si ardemment attendu. Elle commence à s'alarmer d'un retard qui lui semble éternel, et craint qu'un accident n'en soit cause ; les minutes lui paraissent des heures. Elle élève son cœur vers Dieu, et l'implore pour ses chers parents.

A cet instant le signal convenu se fait en­tendre; un cri mâle et sonore part de l'avant-poste, il est répété par une douce voix de jeune fille, et par celle tout enfantine encore de Paul ; car lui aussi comprend (à peu près du moins) de quoi il est question. Il voit tout le monde content, et saute de plaisir en frappant des mains. Marie n'a pas attendu un second avertis­sement ; elle s'est élancée, légère et tremblant comme une feuille. Une grande charrette cou­verte d'une épaisse toile grise paraît au détour de la route ; Marie a reconnu celle de son père, et même le vieux et fidèle Castor, qui tantôt la précède, et tantôt retourne en arrière, comme pour s'assurer qu'elle le suit. Enfin, plus de doute, ce sont bien eux !

Comment peindre l'heure qui va suivre, les embrassements multipliés du père, de la fille, des frères, de la mère; les expressions tou­chantes de tendresse et de joie ; les exclama­tions de surprise sur le changement survenu chez chacun des membres de la famille, et tant de questions qui se croisent confusément ; puis l'arrivée à la maisonnette, l'entrevue de la mère Jeanne et de Marcelline ; l'entrée du pauvre père, appuyé d'un côté sur sa fille chérie, de l'autre sur le robuste bras de Ber­nard, qui le porte plutôt qu'il ne le soutient, et l'établit sur l'excellent, fauteuil qui lui est destiné ; l'admiration et la gratitude des arri­vants à la vue de leur nouvelle demeure et de tout ce qu'elle renferme d'utile et d'agréable ; enfin les effusions de reconnaissance et d'ami­tié échangées entre ces deux familles, si bien faites pour se comprendre et s'aimer? Com­ment peindre encore la grâce touchante avec laquelle Marie entraîne au milieu de ce cercle sa chère Félicie, et la présente à ses parents comme sa première protectrice, et par con­séquent la première cause de leur bonheur actuel ; la manière solennelle et attendrissante avec laquelle la mère Jeanne, les yeux levés vers le ciel, atteste à haute voix qu'elle con­sidère comme une bénédiction spéciale du Seigneur le séjour de Marie dans sa maison, et qu'elle ne passe pas un seul jour sans en bénir la bonté divine? Nous n'essaierons de décrire aucune de ces scènes, et moins encore les sensations de Marcelline et de Joseph, en entendant ces éloges touchants de leur fille bien-aimée.

Huit jours après ces premiers moments, les nouveaux arrivants étaient établis à Beauval

comme s'ils y avaient toujours vécu. Dans les courts intervalles que laissaient à Joseph ses souffrances habituelles, il reprenait ses occu­pations de tisserand. Marcelline soignait le mé­nage, et Georges, l'aîné des fils, cultivait le petit coin de terre qui lui avait été alloué. De plus, il était souvent occupé au château, où on le chargeait des commissions qui exigeaient de l'activité et de l'intelligence. Le petit Pierre passait sa journée à l'école; Geneviève venait chaque matin le chercher pour l'y conduire, en même temps que son frère Paul. Quoiqu'ils ne fussent encore guère capables d'apprendre, on les y gardait volontiers avec les autres en­fants, ce qui donnait un peu de loisir à leurs parents.

Marie, maintenant si heureuse, réitérait souvent à sa maîtresse les remercîments pleins d'effusion que ses bons parents avaient offerts à leurs bienfaiteurs avec tant d'empressement lors de leur arrivée. Blanche lui demanda un jour si le changement d'air n'était pas favo­rable à son père ; Marie lui répondit qu'elle n'en avait pas encore observé d'effet très-sensible, et qu'elle voyait avec bien de la peine sa grande mélancolie quand les souf­frances le retenaient oisif.

« Eh bien ! mon enfant, répondit Blanche, il faudra vous occuper de le distraire, et passer

une partie de vos journées avec lui ; car, en vous gardant auprès de moi, mon intention n'a jamais été que vous y fussiez sur le pied d'une femme de chambre ordinaire : je veux que votre temps soit entièrement libre, à la seule exception de celui qu'exige mon service personnel; car, vous le savez, je n'aime à le recevoir que de vous, » ajouta-t-elle en sou­riant avec affection.

Marie la remercia avec toute la plénitude de son cœur, et lui dit avec une gaieté naïve que si les enfants gâtés étaient toujours importuns, elle devait bien craindre d'avoir à se repentir un jour de son excessive indulgence. Mais telles n'étaient point les craintes de Blanche ; elle connaissait à fond Marie, et chaque jour ajoutait à son attachement et à son estime pour elle.

 

CHAPITRE XX

                                           Malheur et ses suites.

Deux ans se passèrent sans amener rien de remarquable pour aucun de nos personnages; la seule circonstance digne d'intérêt est la ma­nière dont ce temps s'écoula pour Marie ; car c'est particulièrement son histoire que nous écrivons. Elle avait craint d'abord d'être for­cée de suivre pendant l'hiver sa jeune maî­tresse à Paris ; mais celle-ci se plaisait beau­coup à Beauval, et craignait de se retrouver au milieu d'un monde dont elle entrevoyait les dangers. Son père, attaché à ce lieu par mille souvenirs, fut charmé que sa fille té­moignât le désir d'y passer quelques années, et il attira chez lui une société d'amis choisis, qui vint donner un peu de vie à cette vaste habitation, depuis si longtemps solitaire.

Marie fut enchantée de ces arrangements; car elle se voyait par là libre de consacrer la plus grande partie de son temps à soigner et à distraire son pauvre père, que ses infirmités rendaient souvent triste et quelquefois même un peu morose. Tous les jours, après avoir accompli envers Dieu des devoirs qu'il lui était si doux de remplir, elle se livrait tout entière aux soins qu'exigeait son service, puis à ceux que réclamait son père. Elle se multipliait, pour ainsi dire; et, après avoir aidé sa mère dans ses nombreux travaux, elle trouvait en­core moyen de visiter quelques chaumières où une profonde misère et souvent de doulou­reuses infirmités se faisaient sentir. Pour tous elle avait des paroles de consolation, et le Seigneur semblait se plaire à donner à ses paroles une douceur persuasive, sans doute pour récompenser sa tendre et active charité. Connaissant d'ailleurs la bienfaisance de sa jeune maîtresse, elle l'implorait fréquemment, et jamais en vain, pour les infortunés. Aussi sa visite était-elle attendue comme un bon­heur, et les bénédictions du pauvre, trésor sans prix aux yeux de Dieu, la suivaient en tout lieu. Sa réputation de bonté, de vertu, de charité, s'étendait insensiblement dans tous les environs; et si le besoin de secours ou de consolation se faisait sentir, on avait aussitôt recours à la jeune fille, que plusieurs surnom­maient déjà l'Ange du pays.

Son grand bonheur, et pour elle le moment d'un véritable délassement, était celui où, à la fin d'une journée ainsi remplie, elle se ren­dait avec Félicie à l'église du village, et y épanchait en présence de son Dieu un cœur tout rempli de son amour. C'était aux pieds de ce divin maître, doux et humble de Cœur, qu'elle apprenait à supporter avec une tou­chante patience les exigences parfois un peu rudes d'un père aigri par de longues souf­frances; c'était dans ces pieux exercices qu'elle apprenait à éviter les écueils contre lesquels tant d'autres viennent journellement se briser; c'était là enfin qu'elle puisait toutes les vertus qui la rendaient le modèle de ses jeunes com­pagnes. La sœur Béatrix s'était surtout atta­chée, en l'instruisant de ses devoirs, à lui faire bien entendre cette grande vérité, que la prière seule peut assurer nos pas dans la voie du salut. « Ma chère enfant, lui avait-elle dit souvent, sachez que tous les biens, tous les trésors du chrétien sont renfermés dans ce mot prière, que sans elle tous les autres moyens qui lui sont donnés pour se sanctifier deviendraient inutiles. Avec quelle bonté notre divin Sauveur ne reçoit-il pas une simple élé­vation de notre cœur vers lui ! et combien de fruits les hommes ne retireraient-ils pas de ces célestes communications, s'ils y avaient plus souvent recours ! La plupart croient avoir

satisfait à l'obligation de prier, lorsqu'ils ont prononcé, l'esprit tout occupé de frivoles pen­sées, une multiplicité de paroles ; mais c'est à eux que l'on peut appliquer ces mots de nos livres saints : «  Ce peuple m'honore des lèvres, mais son cœur est loin de moi. »

Revenons à Marie. Au bout des deux années dont nous venons de parler, un grand événe­ment eut lieu au château de Beauval. Ce fut le mariage de Blanche avec le baron de Maurebert, jeune homme distingué par sa nais­sance, sa fortune et surtout son mérite per­sonnel. Blanche, en plusieurs circonstances, avait remarqué la noble indépendance avec laquelle il professait, lorsque l'occasion l'exi­geait, ses principes de chrétien, titre dont il comprenait toute la grandeur. Elle crut qu'elle pouvait fonder des espérances solides de bon­heur sur celui qui, au milieu des dangers du monde, n'avait été ébranlé ni par les exemples, ni par les railleries, et qui toujours avait marché d'un pas ferme dans le sentier étroit de la vertu. Quelques années auparavant, ces considérations ne se seraient peut-être pas présentées à son esprit, au moins n'auraient-elles eu aucune influence sur sa détermination, car elle igno­rait les vérités qui les lui suggéraient alors toutnaturellement. Dans cette occasion, comme en bien d'autres, son cœur se reporta avec reconnaissance vers cette humble villageoise dont le Ciel s'était servi pour l'éclairer, et qui par là avait influé si heureusement sur ses destinées même temporelles.

Peu de jours après son mariage, Blanche partit avec son mari pour le château de Maurebert, situé à quelques kilomètres de Paris, sur les bords riants de la Seine : elle devait y passer six semaines dans sa nouvelle fa­mille, puis revenir à Beauval, qu'elle voulait habiter tous les ans pendant la belle saison; tels étaient les arrangements conclus avant son mariage. M. de Beauval n'aurait jamais pu se décider à être toujours séparé d'une fille si tendrement chérie, et elle devait, l'hiver, se réunir à Paris à la famille de son mari, chez sa belle-mère, qui y occupait un char­mant hôtel.

A la fin de l'automne on se disposa à quitter la campagne, et le jour du départ fut fixé. Marie était prête à accompagner sa maîtresse, lorsque son père fut pris presque subitement d'un redoublement de souffrance. Mme de Maurebert ne voulut pas le priver à ce moment des soins de sa fille, et se mit en route sans sa chère Marie, qui devait aller la rejoindre aussitôt que le pauvre Joseph serait un peu rétabli.

Bien que celle-ci se trouvât heureuse de rester alors près de sa famille, elle ne vit pas sans chagrin s'éloigner une maîtresse pour la­quelle son attachement allait chaquejour crois­sant, et qui chaque jour aussi en devenait plus digne. Si ce sentiment n'eût pas été aussi sin­cère, rien ne l'eût décidée à la suivre désormais tous les ans à Paris, et elle ne se consolait de la nécessité de quitter ses parents que dans l'es­poir de leur procurer, grâce aux gages consi­dérables qui lui seraient alloués, mille dou­ceurs que leur âge rendait bien nécessaires.

Mais Dieu ne la voulait pas dans cette posi­tion ; il permit un événement qui renversa ces nouveaux projets, et ce fut une sévère épreuve pour les bons habitants de la ferme.

Un soir que Marie, assise près du lit de son père, lui faisait une lecture pieuse, son jeune frère entra précipitamment en appelant sa sœur à grands cris: «Viens vite, Marie, disait-il ; viens voir un beau feu qui s'élève là-bas dans les champs; il est presque aussi grand que notre maison ! » Marie le suivit en cou­rant, et aperçut des flammes qui s'élevaient en colonnes ondoyantes, et qui se trouvaient précisément dans la direction des champs de ses amis. Ses craintes redoublaient à mesure que la violence du feu croissait; elle aurait voulu courir à la ferme, s'informer de ce qui arrivait, et se rendre utile s'il était possible ; mais il n'y avait pas moyen d'y songer : Marcelline, en ce moment, était absente ; elle ne pouvait laisser son père seul. Elle eut recours à sa ressource ordinaire, à celle qui ne l'a­vait jamais laissée sans consolation: elle pria pour les objets actuels de ses sollicitudes, et se sentit plus calme pour attendre les nou­velles. Elles ne se firent pas longtemps dési­rer : Georges entra, et lui apprit qu'en réa­lité l'incendie avait éclaté sur les terres de Bernard, mais qu'il était arrivé à temps pour l'empêcher de gagner la maison et le bois qui l'avoisinait ; cependant plusieurs meules de blé étaient consumées. On attribuait cet évé­nement à la malveillance, qui poursuivait de­puis quelque temps plusieurs fermiers de ce canton, sans que la police eût encore décou­vert les auteurs de ces crimes abominables.

On comprend toute la part que Marie et ses parents prirent au malheur de leurs voisins ; mais elle ne se borna pas à une compassion stérile : la reconnaissance, ce sentiment inné dans toute âme noble et généreuse, ne pou­vait manquer de trouver un écho dans celle de Marie et de ses dignes parents. Ils se con­certèrent donc en famille sur les moyens d'ap­porter quelque adoucissement à la peine de leurs pauvres amis ; une bien mince somme, fruit des économies de Marie, allait être offerte aux incendiés, mais elle ne pouvait leur être d'une grande ressource; quoiqu'ils ne fussent pas ruinés sans retour, les pertes qu'ils venaient de subir devaient, pendant plusieurs années, occasionner une grande gêne dans leur intérieur. Tout à coup une heureuse in­spiration traverse l'esprit de Marie, ou plutôt son cœur, et, toute joyeuse, malgré les sa­crifices que ce plan doit imposer à ses senti­ments et à ses intérêts personnels, elle vient en faire part à ses parents. Il ne s'agit pas moins que de renoncer, en faveur de Félicie, aux nombreux avantages qu'elle trouve au château, et au bonheur qu'elle goûte près d'une maîtresse qui lui était devenue si chère. Marie l'intéressera en faveur de son amie, la lui présentera, saura la faire valoir. Elle in­sistera tant sur le désir de ne plus quitter son père, que Blanche consentira peut-être, pour ne pas l'affliger, à permettre qu'elle se fasse remplacer auprès d'elle par Félicie; celle-ci pourra, pendant les années de gêne qui me­nacent ses parents, leur envoyer des secours; elle pourra d'ailleurs s'éloigner de la ferme sans inconvénient; car Geneviève n'est plus une enfant, c'est une douce et aimable jeune fille, pleine de soumission et de dévouement pour sa grand'mère, de tendresse et de res­pect pour son père.

Nous ne suivrons pas Marie dans le dévelop­pement de son généreux projet ; il nous suf­fira de dire que trois mois plus tard Félicie, admise en qualité de femme de chambre chez la jeune baronne de Maurebert, s'efforçait de justifier les éloges de son amie, et se trou­vait, grâce à elle, placée avantageusement et dans une maison sûre, à l'abri des dangers qu'elle pouvait rencontrer en quittant le toit paternel. La bonne mère Jeanne, secourue ainsi par la même jeune fille que sa charité avait jadis recueillie, ne s'apercevait en rien du malheur qui l'avait frappée, et jouissait, comme dans les temps plus heureux, des douceurs auxquelles l'amour de ses enfants l'avait accoutumée.

Tout en consentant à ne pas emmener Marie lorsqu'elle quittait Beauval pour se rendre à Paris, Blanche n'avait pas renoncé à la char­ger, pendant le temps qu'elle passait dans cette terre, de mille soins intérieurs qui l'attiraient fréquemment au château. Félicie et elle se trouvaient ainsi habituellement réunies, et chaque jour leur affection mutuelle semblait s'accroître. Comme par le passé, une longue promenade, dans les belles soirées d'été, fai­sait leur plus doux amusement quand les of­fices du dimanche étaient finis, et presque toujours, ou en la commençant ou en la terminant, elles faisaient une courte visite à cette chapelle des bois où elles retrouvaient de doux souvenirs, et où elles s'étaient promis, aux pieds de Marie et sous sa protection, d'être toute leur vie de ferventes chrétiennes et de tendres amies.

Toutes deux prosternées devant l'autel, elles venaient un soir de terminer leur prière, lors- qu'en se relevant elles aperçurent, assez près d'elles, un viellard à genoux, dans l'attitude d'un profond recueillement ; son front, pres­que chauve, était appuyé sur le bâton qui le soutenait, et de rares mèches de cheveux ar­gentés flottaient agitées par un vent d'orage qui venait de s'élever.

A cette vue, elles éprouvèrent ce sentiment de respect que tout cœur bien né ressent in­stinctivement à l'aspect de la vieillesse. En passant près de lui, elles remarquèrent que ses efforts pour se relever étaient très-pénibles; elles lui offrirent avec empressement le secours de leurs bras, et le conduisirent jus­qu'à un petit tertre, sur lequel il s'assit. Touché de leurs soins, il répondit aux questions qu'elles lui adressaient sur sa fatigue, qu'en effet il avait trop présumé de ses forces en se hasardant si loin de sa demeure, et qu'il n'était pas sans inquiétude sur le moyen de s'y rendre avant l'orage, car il paraissait bien menaçant. « Mais, ajouta-t-il en levant au ciel des yeux encore humides de larmes, quoi qu'il arrive, je ne regretterai pas cette course : la sainte Vierge l'aura bénie ; et peut-être me rendra-t-elle le fils pour lequel je suis venu l'invoquer. »

La figure du vieillard était si vénérable, si empreinte en ce moment de douleur et de ré­signation , que les deux amies se sentaient pé­nétrées pour lui de respect et d'intérêt. Marie, après avoir dit à Félicie de l'attendre, partit en courant, et revint bientôt avec une bou­teille de vin, du pain et un appétissant mor­ceau de viande froide. Elle n'avait pas oublié de se munir d'un large parapluie, moins élé­gant sans doute que ceux de nos citadins, mais plus commode et plus utile. Elle engagea le vieillard à réparer ses forces par un léger repas, et mit une grâce charmante à lui verser à boire et à lui présenter quelques fruits, qu'elle avait joints à sa petite provision.

Le vieillard ne savait comment exprimer son étonnement et sa reconnaissance de tant de bontés ; mais, dès les premiers mots, Félicie l'interrompit en lui faisant observer que le ciel était bien couvert, et qu'il ne fallait pas perdre de temps s'il voulait éviter l'orage qui grondait déjà dans le lointain. Après avoir bu un verre de bon vin, il se sentit tout ranimé, et voulut reprendre seul le chemin de sa demeure ; mais les jeunes filles déclarèrent qu'elles l'accompagneraient pour lui prêter, en cas de pluie, le secours dont il aurait grand besoin. Le vieux paysan se confondit en remercîments qui partaient du cœur et n'avaient rien de servile. Ses habits, quoique pauvres, étaient parfaitement propres, et dans sa per­sonne, comme dans sa physionomie, il y avait une empreinte de dignité douce qui dans toutes les conditions n'appartient qu'à l'homme ver­tueux.

Appuyé d'une main sur son bâton, de l'autre sur le bras de Marie, le bon vieillard se remit en route, et, après une heure de marche lente et pénible, on arriva devant sa chaumière. Elle était située à mi-côte d'une petite colline, et l'on y montait par un sentier étroit et assez rapide. Dans cette champêtre habitation, on remarquait une apparence d'ordre, de pro­preté, et même les traces d'une certaine ai­sance. Une vigne plantée le long de la mai­sonnette en couvrait les murs de ses branches souples et gracieuses, et le petit jardin qui l'entourait paraissait entretenu avec soin; à leur approche, un vieux chien fit entendre ses aboiements; mais, en reconnaissant son maî­tre, il accourut vers lui, et par son air joyeux et ses sauts réitérés il témoigna le plaisir que lui causait son retour.

Le vieillard le caressa en disant à demi-voix : « Pauvre animal, je n'ai plus que toi pour m'accueillir quand je rentre ici. » En ce moment une femme d'une soixantaine d'an­nées sortit de la chaumière, et demanda au vieillard d'un ton brusque à quoi il avait songé en restant si longtemps dehors. Elle ajouta en murmurant qu'elle s'était beaucoup dé­rangée pour l'attendre jusqu'à cette heure; mais elle s'arrêta tout court en apercevant les jeunes filles qui prenaient congé du bon pay­san, et se disposaient à repartir, malgré les instances du vieillard, qui les engageait à se reposer un instant sous son toit. Voyant qu'il ne pouvait les retenir, le vieillard leur dit d'une voix émue : « Que le Ciel vous récom­pense, jeunes filles, de ce que vous avez fait aujourd'hui pour moi ! la bénédiction d'un vieillard porte toujours bonheur, et la mienne vous suivra en tous lieux ! »

Une demi-heure après, elles étaient ren­dues chez elles, et goûtaient au fond de leur cœur cette douce satisfaction qu'on éprouve toujours quand on a suivi de vertueuses im­pulsions. Quant à Marie, un projet digne d'elle occupait son esprit; peut-être lui serait-il donné de soulager de nouvelles infortunes, et elle s'endormit en arrangeant dans sa pensée une prochaine visite à la chaumière.

 

CHAPITRE XXI

 

                                    Une histoire. — Un mariage.

 

Le dimanche suivant, un peu avant le cou­cher du soleil, les deux amies arrivaient à l'habitation de leur vieil ami. Il était assis de­vant sa porte, sous l'ombrage d'un pommier qui promettait une abondante récolte; il poussa en les apercevant une exclamation de surprise et de joie ; et, après avoir fermé un livre de prières dans lequel il lisait attentivement, il fit quelques pas au-devant d'elles, et leur de­manda en souriant quel pouvait être le motif de leur aimable visite à un vieux solitaire in­capable de leur procurer la moindre distrac­tion. Elles lui répondirent qu'elles avaient dé­siré savoir s'il n'avait pas souffert de la longue course du dimanche précédent; et Marie ajouta avec une douce timidité qu'elles espéraient ne pas lui paraître indiscrètes en se présentant ainsi chez lui. Il les rassura avec une effusion de cœur qui prouvait à quel point il était touché et reconnaissant de leur visite. On s'assit dans le jardin sur un petit banc de gazon, et le pauvre vieillard amena la conversation sur son isolement et sur les circonstances qui l'a­vaient occasionné. Il semblait éprouver le besoin de parler de ses peines à des cœurs capables d'y compatir. Nous allons rendre compte en peu de mots du récit détaillé qu'il en fit aux deux amies.

Il se nommait Mathurin Duval, n'avait ja­mais connu sa mère, et à l'âge de neuf ans il avait perdu son père, marchand mercier à Paris. De bons parents se chargèrent du soin des affaires et de l'éducation de Mathurin et de son frère unique, plus âgé que lui de quatre ans. Celui-ci, trouvant, jeune encore, l'occa­sion de faire un bon établissement, alla se fixer en Alsace, patrie de sa femme, et y fit par la suite une fortune assez considérable dans le commerce.

Mathurin, aussitôt qu'il en fut capable, se mit à la tête des affaires de son père, deve­nues les siennes. Son négoce, conduit avec ordre et intelligence, alla d'abord au gré de ses vœux. Bientôt il songea à se marier, et son choix tomba sur une jeune personne peu fortunée, il est vrai, mais dont il admirait depuis longtemps les douces et aimables ver­tus. Pendant quelques années il fut parfaitement heureux; à la fin de ses journées, con­sacrées au travail, il trouvait entre sa femme et leur fils unique, nommé Firmin, les seuls délassements que son cœur désirait. Son en­fant chéri venait d'atteindre sa douzième an­née, lorsque le malheur commença à se faire sentir dans ce paisible intérieur ; des pertes considérables, occasionnées par des circon­stances trop longues à détailler, vinrent éprou­ver la vertueuse famille, et se multiplièrent tellement, qu'au bout de deux ans elle se trouva réduite à un état voisin de l'indigence. Il fallut abandonner Paris et les affaires ; ils employè­rent le mince capital qui leur restait à acheter la petite maison que le vieillard occupait ac­tuellement, un champ et le jardin entourant la chaumière. Les pauvres gens se résignè­rent à vivre là avec une stricte économie, à l'aide d'un travail bien plus pénible que celui auquel ils étaient accoutumés. Grâce à leur entière soumission à la volonté du Seigneur et à la touchante union qui régnait entre eux, ils passèrent dans cette humble retraite plu­sieurs années de paix et même de bonheur. Ils y élevèrent leur fils bien-aimé dans ces sentiments et ces principes qui devaient, après cette vie d'épreuves, le conduire au sa­lut , et qui dès ce monde en firent la conso­lation et la gloire de ses bons parents. Une sorte de noble fierté animait les yeux du vé­nérable vieillard en énumérant les vertus et les rares qualités de ce fils, objet de tant d'a­mour; et lorsqu'il parla de la perte de son excellente femme, morte dix ans après leur arrivée en ces lieux, des larmes amères cou­lèrent malgré lui le long de ses joues ; car plusieurs années écoulées depuis cette dou­loureuse séparation n'avaient pas affaibli ses regrets. Après la mort de sa femme, ses af­fections se concentrèrent sur son fils, et ils consacrèrent mutuellement leur vie au bon­heur l'un de l'autre.

Un soir on apporta à Mathurin une lettre timbrée de Colmar : c'était là que son frère était établi. Pendant longtemps il en avait été négligé ; mais, depuis deux à trois ans, ses lettres devenaient plus fréquentes, et habi­tuellement il se plaignait de son sort. Veuf, âgé, riche et sans enfants, il voyait sa vieil­lesse s'écouler dans un triste isolement, ou en butte aux empressements intéressés de deux neveux de sa femme, qui l'observaient dans l'espoir d'être choisis pour ses héritiers. Ils lui parlaient souvent du devoir qui pres­crivait aux personnes parvenues à un certain âge de faire leur testament ; mais le vieil oncle se sentait révolté de leur basse cupidité, ou ne pouvait plus supporter leur présence. La lettre dont nous venons de parler avait donc pour objet de demander à Mathurin de lui faire, pendant quelques mois, le sacrifice de ce fils dont il disait tant de bien, pour que lui aussi goûtât quelques instants de bonheur dans ses derniers jours. Il ajoutait qu'il sentait sa fin approcher, et que ce serait une grande consolation pour lui de mourir entre les bras d'un parent affectionné, et non au milieu d'é­trangers avides et indifférents. Mathurin n'a­vait pas cru devoir refuser à un frère presque mourant sa dernière demande, et huit jours après la réception de cette lettre Firmin était sur la route d'Alsace. Il s'y rendait à pied, après avoir reçu les tendres bénédictions de son père, et l'injonction de ne pas prolonger son absence au delà de trois mois.

Hélas ! un double espace de temps s'était écoulé depuis son départ, et non-seulement Firmin ne paraissait pas, mais, après une pre­mière lettre, qui annonçait son arrivée, on n'en avait plus entendu parler. Il était impos­sible de supposer une négligence si prolon­gée de la part de cet excellent fils. Aussi la plus affreuse inquiétude accablait son pauvre père, et donnait à sa physionomie ce doulou­reux caractère qui avait tant intéressé les jeunes filles en sa faveur.

C'était pour obtenir le retour de ce fils bien-aimé que, malgré sa faiblesse et son grand âge, il avait entrepris son pèlerinage à la cha­pelle des bois, où on l'avait vu invoquer avec tant de ferveur la consolatrice des affligés. Ecoutera-t-elle les vœux d'un père suppliant ? lui rendra-t-elle son fils ? La suite nous l'ap­prendra; mais ce que nous savons déjà, c'est qu'elle lui avait fait trouver en ces lieux un ange de charité qui allait devenir pour lui la plus douce consolation.

Le récit du vieillard s'était prolongé plus tard qu'on n'aurait pu le prévoir. Chaque fois qu'il parlait de son fils, il ne savait plus s'ar­rêter, et répétait sous mille formes les éloges qui débordaient de son cœur paternel. La nuit était presque entièrement tombée quand les deux amies se quittèrent, après s'être entre­tenues pendant la route, avec un vif intérêt, de ce qu'elles venaient d'apprendre.

Dès lors, chaque dimanche, la chaumière de Mathurin devint le but de leurs promenades; et, plus libre que sa compagne, Marie s'y ren­dait quelquefois seule dans le cours de la se­maine. L'onction touchante avec laquelle elle parlait de Dieu, des épreuves qu'il inflige sou­vent à ceux qu'il aime, de sa puissance miséri­cordieuse pour y mettre un terme, pénétrait jusqu'au cœur du vieillard, et le remplissait d'une douce résignation. Celle qui lui parlait ainsi semblait si bien comprendre sa douleur, ses yeux exprimaient une si compatissante charité, tant de confiance dans la divine Pro­vidence, que le bon père se sentait ranimé et plein d'espoir. Sa reconnaissance pour celle qui lui procurait les seuls instants de bon­heur dont il eût joui depuis longtemps ne se peut bien exprimer, et pourtant il devait lui avoir bientôt des obligations plus grandes en­core.

Firmin, au moment de son départ, avait chargé une femme du voisinage de soigner son père et de lui préparer ses repas. En même temps il avait payé d'avance, pour trois mois, le prix convenu avec cette femme. Elle s'ac­quitta d'abord assez bien de son devoir ; mais, ne recevant plus d'argent et ne voyant pas reparaître Firmin, elle n'écouta que son cœur dur et égoïste ; et, après avoir pendant long­temps mêlé à ses services les reproches et les murmures, elle déclara enfin qu'il lui était im­possible de les continuer. Les soins de cette femme lui manquaient ainsi au moment même où le pauvre vieillard en avait le plus besoin ; car, à la suite d'une chute faite quelques jours auparavant, il avait à la jambe une plaie qui le faisait beaucoup souffrir.

Marie arriva un matin auprès de son lit, et le trouva abattu, découragé, et ne sachant à

qui avoir recours. La fièvre ne l'avait pas quitté depuis son accident, et la mauvaise sai­son qui approchait pouvait en rendre les suites très-graves. Alors Marie résolut de dévouer au soin du bon vieillard tous ses instants de liberté, et de prendre sur son sommeil, en se levant deux heures plus tôt que de coutume, le temps nécessaire pour qu'aucun de ses devoirs ne souffrît de ceux qu'elle allait volon­tairement s'imposer. A compter de ce mo­ment, chaque jour on la vit près de Mathurin, pansant sa plaie, préparant ses aliments, mettant tout en ordre chez lui, et, par-dessus tout, fortifiant son courage et lui suggérant les plus pieux sentiments. Par ses soins, le pasteur de Sémicourt avait été instruit de l'ac­cident du bon vieillard, et venait aussi le con­soler par sa présence et le fortifier par ses conseils.

D'un autre côté, Marie avait su intéresser vivement Mme de Maurebert en faveur de son vénérable protégé, et apportait fréquemment à ce dernier des marques de la générosité de la jeune dame, de sorte que, ne pouvant plus contenir les sentiments dont son cœur était rempli pour la douce jeune fille à laquelle il devait tant de bienfaits, Mathurin s'écriait souvent : « Il ne m'arrivera donc rien d'heu­reux qui ne me vienne par vous ! Mais comment pourrai-je jamais m'acquitter de tout ce que je vous dois ? »

L'hiver s'était écoulé, et nulle nouvelle de Firmin n'était venue consoler son vieux père. On touchait aux premiers jours du mois de mai, et la verdure nouvelle commençait à or­ner les arbres qui entouraient la chaumière de Mathurin. Marie venait de lui rendre ses soins ordinaires. Son lit était fait, sa chambre bien balayée, son couvert mis, et, assis au­près du feu, il se préparait à déjeuner. Marie, à genoux devant lui, mettait la dernière main à sa toilette en enveloppant de flanelle sa jambe encore un peu malade, lorsque le bon vieil­lard pousse tout à coup un cri perçant, étend les bras et paraît près de s'évanouir. Marie se retourne vivement, et aperçoit sur le seuil de la porte un jeune homme, debout, et dont la physionomie exprime la surprise et une pro­fonde émotion. A l'exclamation du vieillard, il se précipite dans ses bras en s'écriant : « Mon pauvre père ! » C'était Firmin; c'était ce fils attendu avec tant d'anxiété, recommandé au Ciel avec de si ferventes instances. Lorsque les premiers épanchements de la joie et de la tendresse furent passés, Mathurin voulut pré­senter à son fils celle qu'il n'appelait jamais que son ange consolateur ; mais elle avait dis­paru, ne voulant pas que la présence d'une étrangère apportât quelque gêne à ces pre­miers moments d'une réunion si longtemps désirée.

En racontant à son père tous les événe­ments survenus depuis son départ, Firmin lui expliqua ce silence qui l'avait tant affligé. Devenu, par son excellente conduite, l'objet de toute la tendresse de son oncle, il avait été nommé son légataire universel. La fortune du vieillard, réalisée depuis qu'il avait quitté le commerce, était presque toute en portefeuille. Ses neveux, hommes adroits et cupides, avaient un confident dans un ancien serviteur de leur oncle. Sourds à la voix de la probité et de la conscience, ils parvinrent à soustraire des sommes considérables en billets, et, à la mort de leur oncle, qui arriva un peu après, ils firent peser sur Firmin l'odieux soupçon de s'être approprié d'avance ce qui ne lui appar­tenait pas, et d'avoir supposé un testament qui pût devenir sa justification. Tous les res­sorts de la méchanceté et de la calomnie furent mis en œuvre. Firmin, jeté dans une prison et gardé au secret, n'avait pu même faire con­naître à son père son affreuse situation. Après de longs mois écoulés dans la douleur et les larmes, le sort de cet honnête jeune homme intéressa vivement un avocat distingué de la ville. Il prit en main sa défense, et parvint à dévoiler toutes les coupables fraudes de ses adversaires; son procès fut jugé, gagné, et Firmin rendu à l'honneur et à la liberté ; mais les sommes considérables enlevées par ses ad­versaires n'avaient pu être recouvrées, l'un d'eux étant passé aux Indes, chargé de ses odieuses richesses, avant la mort de son oncle.

Ce qui restait à Firmin, en argent comptant et en mobilier, suffisait pour lui assurer à l'a­venir une honnête aisance, et son vieux père bénit la Providence, qui, en lui donnant avec abondance ce qui est nécessaire, l'avait pré­servé dans sa paternelle bonté des grands dan­gers de l'opulence. On pense bien qu'après le récit de son fils le bon vieillard lui raconta à son tour la manière dont sa vie s'était écoulée pendant son absence, et certes Marie jouait un grand rôle dans son récit. Mathurin ne pou­vait tarir sur son sujet, et faisait passer dans le cœur de son fils l'admiration et la reconnais­sance dont le sien était rempli pour elle. Dès lors une pensée fixe occupa le bon Mathurin, et devint l'objet de tous ses vœux et de toutes ses prières. Quel serait son bonheur s'il pou­vait appeler sa fille celle qui si longtemps lui en avait prodigué les soins et presque l'affec­tion! Quel trésor pour son bien-aimé Firmin qu'une femme douée de toutes les vertus, de

toutes les qualités qui peuvent attacher et charmer !

Marie lui avait souvent parlé de l'amitié qui unissait la mère Jeanne et ses bons parents. Il ne connaissait pas ces derniers ; mais tant qu'il avait pu marcher il allait quelquefois voir Bernard, avec lequel jadis il avait eu des rela­tions d'affaires, et qui, instruit par Marie de ses infirmités, venait, quand il en avait le temps, passer quelques moments avec lui. Ravivé par le retour de son fils, le bon vieil­lard rassembla un jour ses forces pour aller trouver la mère Jeanne, lui communiquer son projet, et l'engager à employer son influence sur les parents de Marie pour obtenir d'eux un trésor qui lui semblait préférable à toutes les richesses. Son fils ne le désirait pas moins vivement que lui. On devine aisément avec quelle chaleur Mathurin plaida sa cause au­près de la mère Jeanne, lui vanta les qualités, les principes, la conduite qui le rendaient digne du bonheur qu'il sollicitait. La bonne grand'mère, qui aimait Marie comme sa fille, se chargea volontiers de parler de ce projet à ses parents. Plus elle y réfléchissait, plus il lui semblait que la Providence destinait deux jeunes gens si bien faits l'un pour l'autre à passer ensemble le temps de leur pèlerinage sur la terre.

Dès le lendemain, elle négociait cette affaire avec les parents de Marie, qui, comme on peut le penser, bénirent le Ciel d'une propo­sition si heureuse pour leur fille. Quand ils lui en parlèrent, elle demanda quinze jours pour réfléchir et prier ; car, dans une circonstance si importante, elle voulait par-dessus tout connaître la volonté de Dieu. Pendant ce temps Firmin, de son côté, ne cessait d'adresser des vœux au Ciel pour la réussite d'un projet au­quel il attachait dès lors tout son bonheur. Deux mois plus tard, Marie était l'épouse de Firmin, et après avoir été le modèle des jeunes filles, elle allait devenir celui des femmes chré­tiennes.

 

CONCLUSION

 

« La piété est utile à tout, » telle est l'épi­graphe de cet ouvrage, et cette vérité a été prouvée plus d'une fois dans le cours de notre récit. En effet, ni les avantages d'une nais­sance illustre, ni ceux de la fortune, ni la puissance qui en résulte, n'étaient le partage de notre jeune héroïne. Elle ne possédait rien de ce qui, humainement parlant, peut aider à faire en ce monde beaucoup de bien ; mais elle avait reçu du Ciel la récompense qu'il accorde toujours au cœur humble qui place en lui seul son espoir et sa confiance ; il l'avait douée d'une piété solide, tendre, éclairée, qui la rendait bien éloquente pour peindre les joies pures qu'on goûte au service du Seigneur. Ce fut cette foi vive et expansive qui l'aida si puissamment à faire courber sous le joug de la religion la tête de la jeune châtelaine, comme à pénétrer le cœur d'une simple villageoise. C'était encore à sa piété sincère qu'elle devait la tendre charité que nous l'avons vue exercer tantôt envers la pécheresse mourante, tantôt envers l'enfance ignorante, ou la vieillesse infirme et délaissée, pour le bien éternel et la consolation de tous. Nous serions heureuse si l'exemple des vertus simples et touchantes de Marie faisait naître dans quelques jeunes cœurs le désir de marcher sur ses traces. Ne trouvât-elle qu'une seule imitatrice, nous serions bien récompensée du travail que nous a coûté le récit de son histoire et de ses vertus !

FIN

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