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Oeuvres choisies du Chanoine Schmid - 4e série

 

4e série : Le bon Fridolin - Theodora - La guirlande de houblon
par le Chanoine CHRISTOPHE SCHMID 
nouvelle édition
Alfred Mame et fils, éditeurs,  Tours, 1873.

Le bon Fridolin                        Theodora          

La guirlande de Houblon


 * * * * * * * * * *

Le bon Fridolin


Note: dans Le bon Fridolin, trois des personnages sont condamnés à l'échafaud et

embrassent une image du Christ qui leur est tendue avant d'être exécutés. Voir ici.

CHAPITRE I

Les braconniers.

Fridolin était un jeune garçon charmant, au cœur excellent et à l'humeur naturellement gaie. Un jour il se rendit de bonne heure dans la forêt pour y ramasser du bois sec. C'était lui qui, mal­gré son âge si tendre, avait l'été précédent, apporté sur sa tête presque toute la provision de bois qui devait servir à chauffer la cabane pendant l'hiver. Heureux de pouvoir soulager ses pauvres parents dans leurs rudes travaux, il se dirigea en­core cette année vers la forêt voisine, et se mit à la besogne. Il montra une ardeur infatigable à ras­sembler toutes les branches mortes qu'il put trou­ver, et ne se reposa qu'après avoir réuni un bon fagot, aussi gros que ses forces lui permettaient de le porter.

Chargé de ce pesant fardeau, il s'achemina vers la maison paternelle. Quittant la sombre forêt, il entra dans nne vallée charmante, que le soleil éclairait et chauffait de ses rayons. A travers le gazon fleuri coulait un petit ruisseau, bordé de plantes diverses et de buissons épineux. Fridolin remonta jusqu'à la source, qui, limpide et pure comme le cristal, jaillissait d'un rocher ombragé d'un hêtre magnifique. A quelque distance de là il aperçut les premières fraises de l'année ; il en cueil­lit en abondance, puis s'assit sur la mousse au pied du hêtre, pour y prendre son modeste repas, qui consistait en un morceau de pain noir; la source, claire et fraîche, lui fournit la boisson, et les fraises pourprées furent son dessert.

Mais avant de manger il ôta sa casquette, joignit les mains, et, élevant son âme à Dieu, fit sa prière avec cette candeur enfantine qu'on trouve si rare­ment chez les riches, qui s'asseyent à des tables couvertes d'une précieuse vaisselle et chargées de vingt mets différents, sans se donner la peine de bénir l'auteur de ces dons. Quant à Fridolin, le contentement et l'appétit assaisonnaient son frugal repas. « Oh! que je suis heureux, dit-il, de pou­voir manger mon pain ici, à l'ombre de ce bel arbre ! Que le pain semble bon, quand on l'a gagné par son travail! C'est vous, ô mon Dieu, qui me donnez tous les jours la nourriture, la santé et le bon appétit ; recevez-en mes actions de grâces ! Que cet ombrage est frais et agréable! le roi lui-même ne saurait faire un plus délicieux repas. Ma table, il est vrai, n'est pas aussi somptueuse que la sienne : les riches ont des nappes blanches ; la mienne est d'un vert magnifique, parsemée de fleurs cham­pêtres si jolies, que l'aiguille de !a plus habile bro­deuse ne saurait en produire d'aussi parfaites. Mon dessert, ajouta-t-il en souriant et en jetant un coup d'oeil sur ses fraises, a été préparé par quel­qu'un dont la science est bien plns admirable que celle du premier confiseur de la ville : par le bon Dieu lui-même. Je ne suis point environné de gardes; mais les arbres m'entourent de leurs frais ombrages, et vous, chers petits oiseaux, perchés sur ces branches, vous me régalez gratis d'une musique qui en vaut bien une autre. »

Pendant que Fridolin se parlait ainsi à lui-même, il vit sortir d'un épais fourré, situé au sommet de la colline, une chevrette suivie de son faon. Elle resta un moment immobile, regarda timidement autour d'elle en dressant les oreilles, puis descendit dans le vallon, levant ses pieds légers avec pru­dence pour sauter par-dessus les haies et les troncs d'arbres : le petit chevreuil bondissait autour de sa mère. Après avoir été boire à la source, elle se mit à brouter l'herbe, tandis que son petit sautillait gaiement aux environs.

A cette vue, encore toute nouvelle pour lui, le jeune Fridolin demeura immobile; à peine osait-il respirer. Son cœur tressaillait de plaisir. Quels jolis animaux ! pensait-il ; quelles formes gracieuses et quelle vivacité! Que je suis content d'être venu ce matin dans la forêt ! on y admire chaque jour quel­que chose de nouveau.

Au même instant il entendit une forte détona­tion, que l'écho de la forêt fit retentir comme un coup de tonnerre. Fridolin fut saisi d'une telle frayeur, que peu s'en fallut qu'il ne roulât au bas du tertre sur lequel il était assis ; le pauvre enfant tremblait de tous ses membres. Le bruit provenait d'un coup de fusil. La chevrette, étendue par terre, se débattait dans les convulsions de la mort en poussant de plaintifs soupirs ; et son petit, triste à côté d'elle, semblait partager sa douleur.

Peu d'instants après, un jeune garçon d'une figure pâle, en veste déguenillée, sortit des broussailles ;

Ilavait un fusil à la main, et, s'étant élancé sur l'animal qu'il venait d'abattre, il acheva de le tuer à coups de crosse. « Ah ! ah ! cette fois enfin je ne t'ai pas manqué. Te voilà abattu et tombé en mon pouvoir. »

Un autre individu de mauvaise mine, dont la chevelure était sale et flottante, et la barbe épaisse, accourut aussi, les vêtementspresque en lambeaux, et portant sous le bras un fusil tout rouillé. Cet homme prit la chevrette que le jeune homme avait tuée, la chargea sur ses épaules, et, apercevant Fridolin, s'enfuit à toutes jambes. Le petit garçon, plus hardi, s'arrêta un moment, regarda fixement le bon Fridolin, et prit également la fuite.

Fridolin, qui n'était pas encore tout à fait remis de sa première frayeur, avait vu avec stupéfaction ce qui venait de se passer. Ce sont des braconniers, se dit-il, gens assez barbares pour abattre ce pauvre animal sous les yeux mêmes de son petit, qu'ils exposent ainsi à mourir de faim. On voit bien qu'ils n'ont pasla conscience tranquille, puisque l'aspect d'un faible enfant comme moi les fait trembler et les force à s'enfuir. Ah! cette méchante action ne leur portera pas bonheur.

En ce moment le petit chevreuil sortit des brous­sailles derrière lesquelles il s'était blotti à l'appari­tion des braconniers. Le pauvre petit animal errait çà et là, cherchant sa mère et poussant des cris plaintifs. Fridolin s'approcha doucement du che­vreuil, qui s'enfonça dans le buisson au pied d'un chêne; l'aimable enfant le caressait en disant : « Ah ! pauvre petit animal, que tu es à plaindre ! maintenant tu n'as plus de mère, et tu vas mourir de faim; car, à ce que je vois, tu n'as pas encore de dents pour brouter l'herbe. Pauvre petit, que je te plains ! »

Cependant le vieux garde forestier Maurice, qui faisait alors sa tournée dans la forêt, était accouru vers l'endroit d'où il avait entendu partir le coup de fusil. De loin il aperçut Fridolin à genoux der­rière un buisson et caressant un chevreuil; il eut la curiosité de se cacher derrière un arbre pour écou­ter et observer cet enfant.

Fridolin continuait toujours à caresser le char­mant animal et à l'examiner avec un plaisir ex­trême. « Que tu es gentil, disait-il; que tu parais doux ! Comme il me regarde avec ses grands yeux noirs! Gomme la couleur brune de ton poil contraste agréablement avec la blancheur de ton poitrail ! et ce petit nez tout noir! comme il te va bien! Que j'aurais envie de t'emporter à la maison, de te soi­gner, de t'élever, mais je n'oserais; tu ne m'ap­partiens pas, tu appartiens au garde-chasse. Je vais te porter chez lui ; pourvu qu'il ne te fasse pas mou­rir ! non, il ne le fera pas ; je vais si bien l'en prier, qu'il te laissera en vie; bien plus, il trouvera peut- être moyen de t'élever.

Maurice, qui s'était glissé d'arbre en arbre jusque derrière le gros chêne sans être aperçu, Maurice avait tout entendu; il souriait de plaisir, en se ca­ressant le menton selon sa coutume. Lorsque Fri­dolin se leva pour s'en aller, portant le petit che­vreuil sur ses bras, il vit le garde-chasse devant lui, et fut bien effrayé; mais l'honnête Maurice lui dit d'un air bienveillant : « N'aie pas peur, mon petit ami, je ne te ferai point de mal. J'ai entendu tout ce que lu as dit à ce pauvre animal, et je sais que tu as l'intention de me l'apporter. Eh bien ! si tu veux, je te le donne : emporte-le chez toi ; tu pourras l'élever facilement avec un peu de lait de vache mêlé d'un tiers d'eau. Quand il sera plus grand et qu'il aura des dents, il mangera de l'herbe et se nourrira lui-même. » Le bon Fridolin, transporté de joie, remercia le bon Maurice; puis, le fagot sur la tête et le chevrillard sous sou bras, il partit pour retourner à la maison. « Adieu, mon petit ami, lui dit le chasseur, conserve bien ta pro­bité, reste toujours honnête homme,et tu ne man­queras pas d'être heureux. »

 

CHAPITRE II

Le chevreuil.

De retour chez lui, Fridolin déposa son fagot dans un coin, et s'empressa d'aller trouver sa mère pour lui montrer son petit chevreuil. Sa mère le gronda beaucoup. « Petit malheureux! lui dit-elle, qu'as-tu osé faire ? tu as pris ce jeune chevreuil dans la forêt! C'est absolument comme si tu l'avais volé. Si le garde-chasse venait à le savoir, il ne te lais­serait plus mettre le pied dans la forêt, et à l'hiver tu périrais de froid : car où prendre du bois pour nous chauffer? Savons-nous si on ne te met tra pas en prison pour te punir de ton larcin ?... Et lors même que ce vol resterait caché au yeux des hommes, penses-tu que le bon Dieu l'ignore et qu'il ne songe pas à le punir plus tard ? Comment n'as-tu pas craint de commettre une méchante ac­tion devant Celui qui voit tout ? Écoute, Fridolin, je t'ordonne de reporter sur-le-champ ce chevreuil dans la forêt, à l'endroit même où tu l'as pris, afin que ce malheureux animal puisse retrouver sa mère. Au même endroit, entends-tu? et va-t'en bien vite.

—Mais, ma bonne mère, répondit Fridolin, écoutez-moi un peu avant de vous fâcher. » Alors il lui raconta ce qui s'était passé dans la forêt, et comme il était arrivé que le garde-chasse lui avait fait cadeau de ce beau chevreuil.

« A la bonne heure , reprit la mère, c'est diffé­rent; mais comment feras-tu pour nourrir et élever ce jeune animal ? Ta petite écuelle de lait tous les matins est, avec du pain noir et des pommes de terre, ta seule nourriture, et tu veux encore la partager avec ton chevreuil ?

—Eh! pourquoi pas ? répondit gaiement Fri­dolin. Ne devons-nous pas sacrifier volontiers une partie de ce que nous possédons pour secourir ceux qui en ont besoin ? Ne devons-nous pas être miséri­cordieux, même envers les animaux ! Ce serait une barbarie de laisser mourir de faim cette pauvre pe­tite bête. Vous m'avez dit souvent vous-même qu'il n'y avait pas d'aumône plus méritoire aux yeux de Dieu que celle qu'un pauvre fait à un autre pauvre... Si vous me permettez de garder ce gentil animal, ce que je lui donnerai pour conserver sa vie sera aussi une espèce d'aumône, et je suis sûr que le bon Dieu nous en récompensera un jour. »

La pieuse mère sourit, et n'eut plus rien à ob­jecter. Fridolin éleva le jeune chevreuil en parta­geant avec lui sa tasse de lait, et lui arrangea dans un coin de la maison un lit de paille bien chaud, et en eut le plus grand soin.

En peu de temps le gentil animal sut reconnaître les soins de son jeune maître ; il distinguait sa voix, il venait à sa rencontre lorsque celui-ci rentrait à la maison, enfin il s'accoutuma à le suivre partout, même dans la forêt. Fridolin n'avait pas à craindre que ce fidèle animal désertât. Souvent, quand il était occupé à ramasser du bois ou à cueillir des fraises, le chevreuil s'écartait pendant quelques instants pour brouter l'herbe; mais aussitôt que Fridolin, fatigué du travail, s'asseyait sous un arbre pour se reposer, le chevreuil revenait tout de suite se coucher à ses pieds pour se reposer aussi. Tout le monde admirait la gentillesse de cet animal ; et dans les commencements, lorsque Fridolin retour­nait chez lui, son fagot sur la tête et suivi de son petit chevreuil, qui lui obéissait avec l'intellignce et la docilité d'un chien, il était souvent accom­pagné jusqu'à la maison par une troupe joyeuse de jeunes enfants qui les regardaient avec admi­ration.

Le fils d'un riche propriétaire du village vint un jour voir les parents de Fridolin, et demanda à acheter le jeune chevreuil ; mais Fridolin lui ré­pondit qu'il ne donnerait pas son cher animal pour deux cents francs. « Bah ! dit la mère, tu ne seras pas toujours du même avis. »

Le père prit alors la parole, et dit à sa femme : « Laisse donc notre enfant jouir en paix de ce qui fait toute sa joie. Fridolin nous montre que le plus pauvre même peut encore trouver en ce monde des plaisirs et des jouissances qui ne lui coûtent pas une obole, et qu'il préfère à tout l'or d'un empire. Toi, tu aimes ton petit jardin, tu prends plaisir à voir tes haricots avec leurs fleurs couleur de feu, tes tournesols si bien colorés de jaune et de noir, et ton joli rosier ; moi, je mets mon plus grand bon­heur à soigner les deux jeunes pommiers que j'ai plantés moi-même devant notre porte, et les bran­ches touffues du vieux poirier qui ombrage notre chaumière me causent une satisfaction particulière. Eh bien, notre Fridolin doit toute sa joie à son chevreuil. Celui dont le cœur est touché à la vue des beautés de la nature, qui se plait, à contempler les œuvres innombrables sorties de la main de Dieu, et dont l'âme religieuse sait tout rapporter à la gloire de l'Éternel ; celui-là, quelque pauvre qu'il puisse être, se sentira toujours assez riche,

car il trouvera partout des objets qui l'intéres­seront, et des plaisirs purs et innocents, bien su­périeurs aux vains et pernicieux amusements-du monde. »

 

CHAPITRE 111      

Les parents de Fridolin.

Nicolas et Marguerite, les bons parents de Fridolin, demeuraient à l'extrémité du village de Haselbach. Leur cabane, couverte de chaume, paraissait aussi ancienne que le poirier séculaire qui l'ombra­geait. Une épaisse couche de mousse couvrait le toit, et contrastait par sa verdure avec la couleur grisâtre des murailles. A côté de la maison était un petit jardin potager, qui n'occupait guère plus d'es­pace, et qu'entourait une haie d'épines. A l'aspect d'une cabane si misérable et d'un jardin aussi exigu, le passant ne pouvait manquer de se dire : Les ha­bitants de cette chaumière doivent être des gens bien pauvres.

Et pourtant cela n'empêchait pas Nicolas d'être l'homme le plus joyeux de toute la contrée. Les riches cultivateurs chez lesquels il travaillait à la journée pour aider à la récolte du blé ou à le battre en grange, enviaient son humeur toujours joviale, et lui disaient quelquefois : « Comment se fait-il que tu sois toujours si content et si gai, toi qui es pauvre comme Job?

—  Vous vous trompez, répondit Nicolas, je ne suis pas si pauvre que vous le pensez ; j'ai un père puissamment riche qui ne me laisse jamais man­quer du nécessaire : c'est mon Père céleste. Voyez-vous, ajoutait-il en riant, sous les haillons qui me couvrent, je possède un trésor que je ne donnerais pas pour cent mille francs : c'est une conscience pure. Outre cela, je jouis d'une bonne santé, Dieu merci, et mes deux bras sont toujours là pour me nourrir chaque jour, ainsi que ma femme et mon enfant : de quoi me chagrinerais-je ? »

Marguerite ne pouvait pas toujours partager cette constante sérénité de son mari ; souvent on l'en­tendait gémir d'être pauvre. « Que tu es insou­ciant ! lui dit-elle un soir pendant qu'il sifflait une chansonnette en aiguisant sa faux pour aller fau­cher l'herbe le lendemain ; tu ne penses jamais à rien.

—  A rien! répondit Nicolas en riant ; par exemple ! cela serait bien mal de ma part. Ne vois- tu pas que j'aiguise ma faux, afin qu'elle soit plus tranchante demain matin ! A quoi veux-tu donc que je songe encore ?

—  Nous n'avons pas un liard à la maison, et s'il nous arrivait malheur, que deviendrions-nous?

—  Ah ! si nous devions avoir de l'argent en réserve pour remédier à tous les maux possibles, il nous en faudrait une fameuse somme. Crois-tu qu'il y ait au monde un seul homme qui possède assez d'argent comptant pour parer à tous les malheurs qui peuvent lui survenir ?

—  Hélas! tu ne dois pas ignorer qu'une fièvre épidémique règne dans notre village : et nous pour­rions bien aussi tomber malades.

—  Sans doute, nous le pourrions. Mais à quoi sert de se chagriner d'avance ? Se mettre des peines et des soucis dans la tête, ce n'est pas un bon moyen de se bien porter ; au contraire, cela nuit à la santé. Si cependant nous venions à tomber ma­lades et que nous ne pussions plus gagner notre pain, eh bien ! laisse au bon Dieu le soin d'y pour­voir ; il s'y entend beaucoup mieux que toi ; sa protection te sera efficace, tandis que tes soucis ne servent de rien.

—  Tu es toujours comme ça, toi ! et si nous ve­nions à mourir, nous ne laisserions rien du tout à notre pauvre petit Fridolin.

               Rien du tout ? s'écria Nicolas en se levant et posant sa faux : tu te trompes, ma bonne Margue­rite ; moi, au contraire, je crois que nous lui lais­serons mieux qu'un gros sac d'argent, c'est une solide instruction chrétienne et une bonne éduca­tion. Existe-t-il au monde un bien plus précieux que la crainte de Dieu, l'amour du travail, la mo­dération dans les désirs et la crainte du péché ? Crois-tu qu'un si riche trésor soit un mauvais héri­tage ? qu'il n'y ait pas de quoi assurer le bonheur de Fridolin mieux que ne saurait le faire une grande fortune ? Appliquons-nous à élever notre enfant dans les principes de la piété et de la vertu, et je ne serai nullement inquiet sur son avenir. Quoique pauvre, il sera, comme moi, gai et con­tent. Un cœur joyeux et exempt de peines, voilà ce que nous pouvons désirer de meilleur sur la terre ; à quoi servent les plus grandes richesses quand cela manque? Mettons toute notre confiance en Dieu, ma chère femme, faisons le bien et soyons joyeux, et nous serons toujours heureux. »

                

CHAPITRE IV

Le blessé.

Enfin Nicolas parvint à communiquer à sa femme sa confiance en Dieu et son humeur joyeuse. Ils étaient heureux et contents dans la pratique de la religion et de la vertu. Leur fils, formé par leur exemple encore mieux que par leurs sages leçons, respirait au milieu d'eux la droiture et la piété comme on respire l'air; il leur ressemblait, et tous trois vivaient dans l'union la plus douce.

Cependant un grand malheur vint plonger dans la désolation cette aimable famille. Nicolas se trou­vait un jour dans la forêt occupé à fendre du bois ; d'autres bûcherons, à peu de distance de lui, abat­taient, un vieux chêne. Faute de précaution, l'arbre tomba subitement, et précisément du côté où tra­vaillait Nicolas. Les bûcherons poussèrent des cris pour l'avertir, mais il ne put se sauver avec assez de promptitude ; une grosse branche l'atteignit et le renversa sous son poids. Il reçut plusieurs blessures, dont une très-grave au bras droit. Tous les ouvriers accoururent à la fois pour le dégager ; ils bandèrent ses plaies avec leurs cravates, et firent ensuite un brancard, sur lequel ils le transportèrent chez lui.

Fridolin et sa mère furent très-alarmés quand ils entendirent les cris de la foule qui s'était ras­semblée dans la rue ; mais quel ne fut pas leur effroi lorsqu'ils virent de la fenêtre apporter sur un brancard le pauvre Nicolas, pâle comme la mort ! Ils descendirent à la hâte, et versèrent un torrent de larmes. « Ne vous désolez pas tant, mes amis, leur dit le blessé ; c'est Dieu qui nous a en­voyé ce malheur. Sans sa volonté aucune feuille ne se détache de la branche : il a permis aussi que cet arbre m'atteignît en tombant. Recevons de sa main les souffrances sans murmure, et il saura les faire tourner à notre bonheur. Tout ce que Dieu fait est bien fait ; cette ferme conviction suffit pour adoucir ce que notre position pourrait avoir de douloureux. »

Fridolin courut bien vite chercher le chirurgien. Celui-ci, après avoir examiné la blessure au bras, la trouva fort dangereuse ; mais il espérait la guérir. Cependant la plaie, au lieu de s'améliorer, prit un caractère de plus en plus alarmant, et un jour le chirurgien, levant l'appareil, dit en secouant la tête qu'il serait peut-être nécessaire de couper le bras. Qu'on juge de l'effroi de la mère et du fils ! Marguerite, consternée, prit aussitôt le parti d'aller dans une ville voisine prier un chirurgien très- renommé de venir voir son mari. Celui-ci était, en effet, très-habile, mais malheureusement aussi fort intéressé; et dès qu'il sut qu'on ne l'appelait que pour un pauvre journalier, il se soucia peu de se déranger et de faire une course de trois lieues. Il se borna donc à prescrire les plantes qui devaient être appliquées en compresse sur la plaie, en assu­rant qu'elles suffiraient pour la guérison. Margue­rite, craignant que ce ne fût une vaine consolation, le supplia à genoux d'avoir pitié de son mari; mais ce fut inutilement. Désolée et les yeux encore rouges de larmes, elle rentra chez elle ; et, après avoir rendu compte à son mari du mauvais suc­cès de sa démarche, elle ajouta : « Ah ! je vois bien aujourd'hui que c'est un grand malheur d'être pauvre ! »

Mais le sage Nicolas lui répondit : « Ne t'inquiète donc pas ainsi, ma bonne Marguerite, et garde-toi d'accorder plus de confiance à un vil métal qu'au Dieu vivant. Les médecins m'abandonnent : eh bien ! le Seigneur viendra à notre secours ; il saura verser un baume rafraîchissant sur mes plaies et en opérer la guérison, si telle est sa sainte volonté. Tranquil­lise-toi, il connaît notre misère, et lui du moins ne nous abandonnera pas. »

Le pauvre Fridolin ne cessait de se chagriner; il était devenu pâle, et toute sa gaieté avait disparu ; à peine regardait-il encore son chevreuil qu'il avait tant aimé. Sans cesse il priait Dieu pour la guérison de son père.

« Seigneur, disait-il, ayez pitié de nous ; venez à notre aide tandis qu'il en est encore temps; daignez accomplir en nous votre promesse, Dieu bon et charitable ! car vous avez dit : Invoque-moi au jour de ta détresse, je t'en délivrerai, et tu me glori­fieras. »

 

CHAPITRE V

Le secours du Ciel.

À une lieue du village de Haselbach, de l'autre côté de la forêt, était situé le château du comte de Finkenstein. Un jour, après le dîner, ce seigneur, grand amateur de la chasse, se rendit dans la forêt, accompagné du frère de son épouse, major dans un des régiments de la garde, et qui était venu passer quelques jours chez lui. Le jeune Frédéric, fils de M. de Finkenstein, avait obtenu la faveur d'être de la partie. Le vieux Maurice, le garde-chasse, les accompagnait aussi. Après avoir rôdé longtemps dans la forêt sans rencontrer aucune pièce de gi­bier, Maurice, désirant procurer au moins à son jeune maître le plaisir de tirer un coup de fusil, dit à Frédéric : « Voyez-vous ce champ de trèfle à côté de ce taillis de coudriers; je parierais qu'il y a quelque lièvre caché par là. Allons-y voir; mais faites attention, Monseigneur, et ne manquez pas votre coup. »

Après que Maurice eut désigné à Frédéric la place la plus avantageuse, et que les deux autres mes­sieurs se furent de même mis en embuscade, il pénétra dans le taillis, suivi d'un excellent chien de chasse, et le parcourut en tous sens. Tout à coup le chien aboya, et le charmant chevreuil de Fridolin s'élança des broussailles, à trente pas de Frédéric. Celui-ci le couche en joue, le coup part, et le chevreuil, effrayé, prend la fuite. Par bon­heur, le charmant animal n'avait pas été atteint, et Frédéric le suivit des yeux avec une sorte de dépit. Il fut fort étonné de voir cette bête se diriger de toute sa vitesse vers le village, traverser lestement la planche étroite jetée sur le ruisseau du moulin, et entrer hardiment dans la première maison de l'endroit comme s'il arrivait chez lui.

Le comte et le major accourent, et demandent à Frédéric ce qu'il a tué. Celui-ci leur raconta qu'il avait manqué un jeune chevreuil, lequel s'était enfui dans une chaumière située à l'extrémité du village, où il était entré tout droit. Frédéric igno­rait que l'on pût apprivoiser les chevreuils. Maurice le lui apprit, et lui raconta l'histoire de cet animal, qu'il avait donné autrefois à Fridolin. Le jeune comte, désirant voir de près ce joli chevreuil, de­manda la permission de se rendre à la cabane. Elle lui fut accordée, et il courut avec toute l'agilité de son âge vers la chaumière, tandis que son père, son oncle et le vieux Maurice le suivaient len­tement.

Lorsqu'il pénétra dans la chambre plus que mo­deste, mais très-propre, où le malheureux Nicolas était couché dans son lit, le jeune Frédéric aperçut Fridolin, assis sur un banc, occupé à partager son pain avec le jeune chevreuil, qui, placé devant lui, prenait les morceaux dans la main de son maître ; il en recevait d'autant plus abondamment que, dans ce moment d'affliction, le pauvre Fridolin ne se sentait guère d'appétit. Frédéric n'avait pas fait grande attention au malade ; il n'avait d'yeux que pour le gentil chevreuil; il était enchanté de le voir si doux, si familier, et de pouvoir le caresser sans que l'animal s'en effarouchât.

Sur ces entrefaites, les deux seigneurs, ainsi que Maurice, arrivèrent devant la cabane de Nicolas.

Alors le major dit à son beau-frère : « Comme ce charmant village t'appartient et que je ne le connais pas encore, j'aurais bien envie de le parcourir. Va, en attendant, retrouver ton fils Frédéric dans cette chaumière, je ne tarderai pas à vous rejoindre. »

Le major s'éloigna avec le chasseur, et le comte entra dans la chaumière; là il aperçut le malade, auquel il témoigna beaucoup d'intérêt, en s'informant avec une touchante bonté de la cause de ses souffrances. En ce moment Frédéric prit son père à part, et lui dit tout bas de demander si on pou­vait se décider à lui vendre le chevreuil.

« Je le laisserai courir dans le grand parc du château, dit-il, et je vous assure, cher papa, que ce petit animal me ferait bien du plaisir. »

Fridolin, ayant deviné tout de suite le secret désir du jeune comte, s'approcha et dit : « J'ai re­fusé, il y a longtemps, une somme assez forte de mon chevreuil, ne voulant m'en défaire à aucun prix ; mais en ce moment je le vendrais avec plai­sir, car l'argent que j'en tirerais serait empbyé à payer le chirurgien de la ville pour qu'il vînt guérir mon père. »

M. de Finkenstein, ému de l'amour filial de ce bon fils et de la pénible situation du père, donna trois écus de six francs au jeune Fridolin, qui, n'ayant jamais eu une aussi forte somme entre ses mains, se crut immensément riche. Le noble sei­gneur allait se retirer et se borner, pour le moment, à cet acte de charité, l'état du blessé ne lui paraissant pas si inquiétant. Cependant les dix-huit francs n'eussent été qu'une faible ressource pour le pauvre Nicolas dans la cruelle position où il se trou­vait, si Dieu, dont la sagesse et la bonté sont ad­mirables, n'eût fait tourner en bonheur sa maladie et ses souffrances même. Aussi, dans la circon­stance actuelle, le Tout-Puissant se manifesta d'une manière éclatante comme celui qui sait pré­parer d'avance et envoyer, au moment le plus propice, le secours dont l'homme a besoin dans sa détresse.

 

CHAPITRE VI

 

La reconnaissance.

Pendant que le comte, son fils et Fridolin s'en­tretenaient encore ensemble, le major, venant les rejoindre, entra dans la petite chambre. C'était un bel homme, de haute stature; il fut obligé d'ôter son chapeau, surmonté d'un panache, pour ne pas toucher au plafond. Il s'assit près du lit du malade, lui témoigna beaucoup d'intérêt, le questionna sur sa position, et lui demanda entre autres choses s'il n'avait pas dans le village quelques parents ou amis en état de le soulager.

Nicolas répondit qu'il n'était pas né dans cette commune, et qu'il n'y avait aucun parent.

« D'où êtes-vous donc? demanda le major.

—  Je suis natif de Grunval, petite ville à trente lieues d'ici.

—  Ah! vous êtes de Grunval ! Cet endroit m'est bien connu, et je m'en souviendrai longtemps; car il m'est arrivé une aventure qui aurait pu avoir pour moi des suites funestes sans la prompte intervention d'un nommé Nicolas Werner, qui m'a sauvé d'un danger imminent.

—  C'est mon nom, dit le malade ; je m'appelle Nicolas Werner.

—  Comment ! vous vous appelez Nicolas Werner ! vous êtes de Grunval ! » s'écria le major hors de lui-même ; il prit le malade par la main et le con­sidéra attentivement sans ajouter un seul mot. En­fin il dit à Nicolas : « Oui, c'est bien vous. Quoique je ne vous aie vu qu'une seule fois en ma vie, vos traits ne sortiront jamais de ma mémoire. Vous êtes bien changé ! votre figure était alors brillante de jeunesse et de fraîcheur; aujourd'hui je vous revois pâle et brûlé par le soleil; mais ces grands yeux noirs, si doux et si vifs à la fois, sont toujours les mêmes, je les reconnais parfaitement.

—  Je crois, Monsieur, que vous vous trompez de personne ; je ne me souviens pas de vous avoir jamais vu.

—  Oh! oui, j'en suis certain, vous m'avez vu ; et, puisqu'il parait que vous l'avez oublié, je vais vous rappeler le lieu et les circonstances. Écoutez- moi donc, c'est une aventure de ma jeunesse.

« Un jour, j'avais alors dix-huit ans, je traver­sais à cheval la forêt située près de Grunval pour aller passer les vacances chez un de mes amis qui faisait ses études en même temps que moi. Ma mise était recherchée, et la valise attachée derrière moi bien garnie. Le soleil allait se coucher, et je suivais tranquillement la route à travers l'épaisse forêt, lorsque tout à coup une voix terrible me cria du fond des broussailles : « Halte-là! arrête! » Mon cheval prit le galop ; aussitôt on fit feu sur moi ; la balle me siffla aux oreilles ; un instant après, un second coup de fusil fit retentir la forêt, et la balle pénétra dans ma valise, ou je l'ai trouvée ; je la garde encore comme un souvenir. En même temps j'entendis les pas des brigands qui se mirent à ma poursuite en me criant : « Arrête ! arrête ! ou tu es mort! » Mon cheval allait ventre à terre, et j'étais sûr de leur échapper; malheureusement la route était mauvaise et allait en pente ; mon cheval s'a­battit et me renversa sous lui. Ne m'étant fait aucun mal, je songeais à me dégager promptement, lors­qu'au moment où je voulus remonter en selle, un des brigands, ayant eu le temps de me rejoindre, se précipita sur moi, le sabre à la main; il allait me fendre la tête. Au même instant un jeune homme robuste sortant de la forêt, un fagot sur la tête et un lourd bâton à la main, parut sur le bord de la route. Me voir dans un pareil danger, jeter son fardeau, voler à mon secours et assener un coup vigoureux sur le bras du brigand, ce fut pour le généreux jeune homme l'affaire d'une se­conde. Le brigand laissa tomber son sabre et s'en­fuit dans les broussailles en poussant des hurle­ments affreux. Je ramassai aussitôt le sabre tombé à mes pieds, et me trouvai en état de me défendre contre le second brigand, qui était accouru et qui m'attaquait vigoureusement. C'était un homme d'une taille gigantesque et d'un extérieur redou­table; il maniait les armes plus habilement encore que le maître d'escrime qui m'avait donné des le­çons, et j'aurais certainement fini par succomber dans cette lutte inégale, si le jeune homme ne lui avait appliqué de son bâton noueux des coups si terribles sur le dos, que le brigand, se voyant sur le point de succomber lui-même, saisit un instant favorable, franchit d'un saut le fossé qui bordait la route, et disparut dans l'épaisseur de la forêt. Eh bien, mon frère, ajouta le major en terminant sou récit et s'adressanl au comte, le brave jeune homme qui fut mon ange protecteur, qui m'a sauvé la vie, c'est le pauvre Nicolas que voici : dites, mon ami, n'est-ce pas vous?

— Oui, Monsieur, c'est moi; je me souviens encore que vous portiez alors un habit vert à collet brodé d'or, et un chapeau surmonté d'un plumet blanc. Voire cheval bai-brun, ayant une marque blanche sur le front, marchait avec peine, parce qu'en tombant il s'était couronné aux genoux. Vous fûtes obligé de le mener en laisse, et de faire le reste de la route à pied ; je vous accompagnai. Mais tout à l'heure je n'aurais pu reconnaître dans cette figure martiale le jeune homme fluet, au teint délicat, que vous étiez alors. »

Le major, vivement ému, lui serra la main, et dit: « Je vous dois une reconnaissance éternelle, et je vous demande pardon d'avoir tardé si longtemps à m'acquitler de cette dette sacrée. J'avais bien inscrit votre nom sur mes tablettes ; mais je n'étais alors qu'un jeune homme léger. J'avais rarement assez d'argent à ma disposition, et j'embrassai bientôt après l'état militaire. Depuis lors la guerre, me jetant d'un pays dans un autre, m'a fait perdre de vue cette aventure. Mais je vous assure que j'ai pensé mille fois à vous ; maintenant je me félicite de vous avoir retrouvé, et j'en remercie Dieu. »

Nicolas, qui ignorait que l'officier fût le beau- frère de M. de Finkenstein, et qu'il l'eût accom­pagné au village, lui demanda par quel hasard il avait pu découvrir sa demeure.

« C'est ce chevreuil que voilà, répondit le major, qui m'a amené chez vous et nous a montré le chemin. Ceci est visiblement une disposition de la Providence ; car j'ai lieu de croire que ma présence en ces lieux pourra vous être de quelque utilité, surtout dans votre position actuelle. »

Le major s'informa alors de la situation du ma­lade, qu'il voulut connaître dans les plus petits dé­tails. Ayant examiné la blessure, lui qui dans ses campagnes avait si souvent eu l'occasion d'appré­cier la gravité de ces sortes d'accidents, il reconnut aussitôt le danger de Nicolas, et lui dit : « Vous avez, en effet, besoin d'un prompt secours ; autre­ment vous pourriez craindre la gangrène. Mais ne nous décourageons pas, et surtout ne perdons pas un instant; vous m'avez sauvé autrefois la vie, j'espère être assez heureux pour vous rendre le même service. »

 

CHAPITRE VII

 

Les bons seigneurs.

Après s'être ainsi entretenu avec le malade, le major se leva et lui annonça qu'il allait retourner au château de son beau-frère et envoyer sur-le- champ un exprès à la ville avec ordre d'amener le chirurgien plus habile que désintéressé. « Une riche récompense lui sera promise pour votre guérison, ajouta-t-il. Quant aux médicaments et autres frais que nécessiteront vos besoins et ceux de votre famille, je m'en charge, c'est mon affaire. Ainsi, du courage, mon ami, tout ira pour le mieux, et bientôt vous vous porterez aussi bien que moi. »

Au moment où il allait se retirer, arriva Mar­guerite avec son tablier rempli de plantes qu'elle avait recueillies dans les champs d'après les con­seils du médecin. Elle était triste et abattue, et ne fut pas peu surprise de trouver auprès de son mari des messieurs de si haute distinction. Mais, lors­qu'elle eut appris ce qui s'était passé et ce qu'on se proposait de faire, il lui fut impossible de se conte­nir, tant étaient vives la joie et l'émotion qu'elle éprouvait ; elle se mit à pleurer, tomba à genoux et s'écria : « Oh ! grâces, grâces vous soient ren­dues, Seigneur tout-puissant, Dieu de bonté ! Vous nous envoyez des secours au moment où nous n'a­vions plus de ressources, où tout paraissait perdu. Oui, au milieu de leur détresse, les pauvres et les malheureux trouvent en vous un ami fidèle. Jamais encore vous n'avez abandonné ceux qui ont mis leur confiance en vous. Que les faibles accents de notre vive reconnaissance vous soient agréables, ô Dieu de bonté, notre Père céleste ! »

Tout le monde se sentit ému en voyant la piété sincère de cette brave femme. Le jeune Frédéric aussi était charmé de tout ce qu'il venait de voir et d'entendre; une chose l'inquiétait pourtant, c'était le moyen à prendre pour mener le chevreuil au château. Cet animal était déjà trop fort pour qu'on pût le porter sous le bras jusqu'à Finkenstein ; et certainement il n'était pas facile non plus de le conduire avec une corde comme le boucher conduit un veau. On ne trouva pas de meilleur expédient que de prier Fridolin d'accompagner la société avec l'animal docile, qui le suivit comme un chien.

Le médecin de la ville arriva le soir même; il examina la blessure, blâma ce qu'avait fait l'igno­rant chirurgien du village, et finit par dire: « Il était temps ; car, si j'étais arrivé une demi-journée plus tard, j'aurais été forcé de faire l'amputation. Maintenant je vous promets que dans six semaines la blessure sera guérie. »

Dès ce moment le docteur, monté sur le cheval du major et accompagné d'un des domestiques du château, vint d'abord tous les jours, et plus tard deux ou trois fois par semaine, à la chaumière du pauvre journalier. Tous les soins lui furent prodi­gués; et, en effet, six semaines après, Fridolin, Marguerite et Nicolas se rendirent au château pour remercier le généreux officier de tout ce qu'ils lui devaient. Cependant le bon major, qui avait alors une belle fortune, ayant appris du médecin que Nicolas, malgré la parfaite guérison de sa bles­sure, ne pourrait plus se servir de son bras pour des travaux fatigants, lui fit une pension avec pro­messe de l'augmenter plus tard, à mesure que Nicolas et sa femme avanceraient en âge. En acquittant le mémoire du médecin, il exhorta sé­rieusement celui-ci à montrer dans l'avenir plus d'humanité envers les pauvres, et à ne pas leur refuser les secours de la science.

Quant au jeune chevreuil, il se trouvait parfaite­ment à son aise dans le grand parc du château. Il faisait les délices du jeune comte, avec lequel il fut bientôt aussi familier qu'il l'avait été avec Fridolin. Il grandit et embellit de plus en plus ; l'année sui­vante, c'était déjà un superbe chevreuil de première force. Il n'avait conservé sa sauvagerie que pour les étrangers, et même il se montrait méchant envers les personnes inconnues qui n'étaient pas accom­pagnées par les habitués du château : il s'irritait surtout contre les petits paysans qui se glissaient parfois dans le verger pour y voler des fruits. En apercevait-il un, il s'élançait sur lui, le terrassait à coups de cornes, et remplissait ainsi les fonctions de garde champêtre. Mais avec tous ceux qu'il con­naissait comme habitants du château, et même avec les étrangers qui venaient le voir accompagnés de quelques personnes de la maison, cet intelligent animal se montrait extrêmement doux. Lorsque le comte et sa famille allaient, pendant la belle sai­son, prendre le thé sous l'ombrage d'un berceau , on voyait ce beau chevreuil à la taille élégante s'approcher aussitôt et rôder autour de la table en demandant à chacun un morceau de pain.

Fridolin, qui ne s'était pas séparé sans peine de son animal chéri, avait reçu la permission de venir le voir et d'entrer au château toutes les fois qu'il voudrait. Fridolin profita de cette permission tous les dimanches après vêpres. La noble famille se trouvait ordinairement au jardin, et voyait avec plaisir leur fils et Fridolin se livrer ensemble aux jeux et aux exercices de leur âge. Cependant ils observaient avec soin le jeune étranger. Son intelli­gence, ses manières honnêtes et son caractère tou­jours joyeux plaisaient beaucoup au comte et à son épouse. Ils regrettèrent que cet aimable enfant ne fût destiné qu'à devenir un simple bûcheron, parce que son pauvre père n'avait pas les moyens de lui donner un autre état. Ces nobles époux réso­lurent donc de prendre chez eux le jeune Fridolin pour tenir compagnie à leur fils, et de lui faire par­tager les leçons élémentaires de celui-ci, sauf à voir ensuite ce qu'on en pourrait faire, selon ses dispo­sitions et sa conduite. « Car, disaient-ils, il n'est pas de plus noble emploi de la fortune que d'en consacrer une certaine partie à soutenir les enfants pauvres; et la plus belle œuvre de charité consiste à procurer à ces enfants une éducation capable de les rendre estimables et heureux. »

Fridolin fut donc reçu au château de Finkenstein, et participa au bienfait de l'instruction avec le jeune comte, ce dont le pauvre enfant, ainsi que son père et sa mère, témoigna sa vive reconnaissance à ses charitables seigneurs. On le fit habiller convenableracnt, et, sous ce nouveau costume, il était d'une beauté remarquable. Ce qui était plus essentiel, il sut mériter les bienfaits de la noble famille par ses attentions, sa politesse, son caractère toujours ai­mable et gai, et surtout par sa fidélité à toute épreuve. Aussi fut-il aimé et chéri de tout le monde.

Maurice, le vieux garde-chasse, se félicita d'a­voir été la cause première du bonheur du jeune Fridolin. « C'est un excellent enfant, disait-il souvent; et tous ceux qui lui ressemblent doivent obtenir les faveurs de Dieu et l'affection des hon­nêtes gens. »

 

CHAPITRE VIII

Éducation de Thierry.

A quelques lieues du château de Finkenstein, dans la petite ville de Waldon, vivait en ce temps- là un homme honnête et recommandable, nommé Jean Mai, maître maçon fort habile, ou, pour mieux dire, bon architecte. Madeleine, sa femme, appartenait à une famille bourgeoise très-consi­dérée. Il jouissait d'une grande aisance, et sa mai­son, qu'il avait construite lui-même sur la grande place, près de l'église, était une des plus apparentes de la ville.

Les deux époux chérissaient tendrement leur en­fant unique, charmant petit garçon plein de gentil­lesse et de vivacité, et ils ne songeaient qu'à le bien élever. Mais malheureusement les deux parents prirent deux routes opposées. Le père désirait en faire un bon chrétien, un citoyen estimable, tandis que la mère voulait qu'il devînt un jour l'homme le plus heureux et le plus considéré de 1'endroit. « Écoute, Madeleine, lui dit son mari: tâchons d'abord qu'il soit honnête homme; ensuite le bon­heur et la considération viendront d'eux-mêmes. »

Le père pensait avec raison qu'une sage éduca­tion doit commencer dès les premières années de la vie, et qu'il faut s'y prendre de bonne heure pour réprimer l'égoïsme naturel et les désirs violents de l'enfance. Madeleine, au contraire, ne songeait qu'à l'extérieur, à bien parer son petit Thierry ; elle lui enseignait surtout à se tenir bien droit, à marcher d'un air dégagé et à saluer avec grâce, fermant du reste les yeux sur ses défauts naissants, que le père s'efforçait en vain de réprimer. La mère ne voulait pas entendre parler d'une pareille sévé­rité, elle ne put jamais infliger la moindre punition à son enfant. Lorsque le petit mutin se mettait, selon sa coutume, à crier, à pleurer, ou à en faire semblant, afin d'obtenir quelque chose, elle accou­rait aussitôt pour satisfaire ses moindres désirs. Sa tendresse maternelle l'empêchait de le corriger et de l'habituer à une prompte obéissance. Elle ne tarda pas à sentir les funestes suites de sa fai­blesse, et bientôt il lui fut impossible de le maî­triser.

Jean Mai était malheureusement obligé de tra­vailler toujours hors de la maison. Il avait entrepris la construction de plusieurs bâtiments, non-seule­ment en ville, mais encore dans les villages voisins. Forcé de se rendre dès le point du jour à son ou­vrage, il ne rentrait à la maison qu'à l'heure du dîner ou vers le soir ; quelquefois il partait le lundi, et ne revenait que le dimanche. L'éducation de Thierry reposait alors sur les soins de sa mère, qui ne cessait de le gâter. Souvent le père lui disait : « Ma chère Madeleine, sois plus sévère à l'égard de cet enfant, qui nous désobéit. Suis mon exemple ; il faut que nous nous prêtions un mutuel appui : si tu détruis ce que j'élève, comment mon œuvre pour­ra-t-elle réussir ? » Quoique Madeleine ne manquât pas d'esprit, sa tendresse l'aveuglait à tel point, qu'elle avait l'air de ne pas s'apercevoir des plus grandes fautes de son fils, ou les laissait impunies.

Thierry n'était encore qu'un enfant fort jeune, et déjà il se permettait de lever la main sur sa mère ; celle-ci, loin de l'en corriger, se contentait de lui dire : « Sois plus sage, petit vilain, ou je ne t'ai­merai plus. » Un jour il osa frapper son père, qui voulait lui ôter des mains un couteau fraîchement aiguisé. Celui-ci prit aussitôt la verge, et lui en appliqua quelques bons coups sur les doigts. La mère s'écria : « De petits enfants comme lui con­naissent-ils le mal qu'ils peuvent faire aux autres ou à eux-mêmes?

— C'est justement parce qu'ils ne le connaissent pas qu'il faut le leur faire sentir, répondit le père. Certes, je n'approuve pas la manie de battre les enfants ; quand les remontrances suffisent, je ne voudrais pas employer d'autres moyens; mais les germes du vice doivent être extirpés de bonne heure. »

Un jour Jean entra dans la chambre de Thierry pour y prendre quelques dessins et des plans de bâtiments, et il aperçut au fond d'une armoire deux belles pommes qui n'étaient pas encore mûres. Il lui demanda de qui il les avait reçues. « C'est François, le fils du pharmacien, qui me les a don­nées , » répondit l'enfant. Le père alla question­ner François, qui ignorait absolument ce fait ; et Thierry, convaincu de mensonge, fut obligé d'a­vouer à la fin qu'ayant aperçu des pommes dans l'herbe au travers de la fenêtre grillée d'un rez- de-chaussée qui donnait sur un verger voisin, il les avait amenées à lui par le moyen d'une perche, au bout de laquelle il avait fixé un gros clou en forme de crochet. Madeleine était sur le point de rire de l'espièglerie de son fils en admirant son esprit inventif; mais le père dit d'un ton sévère: « Cette action est le fait d'un voleur. » Et il châtia son fils avec une rigueur dont il n'avait pas encore usé. La mère, éplorée, s'écria : « C'est bien la peine pour deux misérables pommes, qui valent à peine un sou, de punir si cruellement ce pauvre petit !

— Ce n'est pas pour la valeur des pommes, ré­pondit le père, que j'agis ainsi, mais parce que l'enfant n'a pas écouté la voix de sa conscience, et qu'il n'a consulté que sa gourmandise et le plaisir de ses yeux. Loin d'obéir à ce qui est juste et bon, il n'a cédé qu'à son désir; il a violé les commande­ments de Dieu, et, semblable à la brute, il s'est laissé entraîner par un mauvais penchant : c'est le commencement de la perversité. Le paradis fut perdu pour une pomme; et, si cette action restait impunie, l'enfant prendrait goût au vol, s'enhar­dirait à soustraire encore d'autres objets, et notre Thierry finirait par devenir criminel, impie : il oublierait Dieu, et serait le plus malheureux des hommes. »

Le père chercha encore par divers autres moyens à faire sentir à l'enfant toute la gravité de la faute dont il s'était rendu coupable. A l'heure du souper, il lui dit : « Un voleur et un menteur n'est pas digne de s'asseoir à table avec d'honnêtes gens !» Thierry fut donc mis à genoux dans un coin de la chambre, et puni de sa gourmandise qui l'avait porté au vol, en ne recevant pour toute nourriture que du pain et de l'eau. Mais la mère réserva secrètement à son petit bijou, comme elle l'appelait, de la viande et des confitures, et lui dit en le caressant : «Mange, mon cher petit ange; ne pleure pas. Ton père est trop sévère à ton égard ; mais ne prends pas cela trop à cœur, ne t'en chagrine pas. Demain, toute la journée, il sera absent de la maison., et tu pourras alors t'amuser tant que tu voudras. » C'est ainsi que l'aveugle tendresse de la mère détruisait l'effet de la sage sévérité du père. Elle chercha même, dès ce moment, à jeter un voile sur toutes les fautes dont Thierry se rendait coupable en l'absence de son mari. L'enfant ne tarda pas à s'en apercevoir, et n'en devint que plus indocile et plus intraitable.

Quelque sévère que fût son père, Thierry avait cependant conservé pour lui un respect vraiment filial ; ce respect était même plus sincère que l'af­fection qu'il montrait à sa mère. Celle-ci s'en étonnait souvent; elle ne réfléchissait pas que Thierry honorait son père et la méprisait en secret, et qu'il ne peut y avoir de l'amour filial là où le res­pect n'existe plus. Le père lui disait souvent : « Chère Madeleine, ton enfant doit d'abord ap­prendre à craindre ses parents ; son amour se déve­loppera plus tard. Il en est de ces principes comme de la crainte et de l'amour de Dieu : La crainte de Dieu est le commencement de la sagesse, l'amour en est la perfection et la couronne. »

Aussi le père, pour inspirer à son fils cette crainte salutaire, lui parlait souvent de Dieu avec la plus profonde vénération, et cherchait à lui inspirer ces pieux sentiments dont son cœur était rempli, et dans lesquels il trouvait son propre bonheur. Il tâ­chait en même temps de graver dans cette jeune âme une profonde horreur du péché, et lui apprit une foule de belles prières pour invoquer la grâce du Seigneur.

Par malheur, cet excellent père fut trop tôt ravi à sa famille. Jean Mai était chargé de la re­construction d'un puits très-profond. Il y descendit un jour; à peine y était-il depuis quelques minutes, qu'il éprouva un refroidissement subit. Il retourna chez lui et se coucha; mais son indisposition prit bientôt un caractère alarmant. Sentant qu'il ne se rétablirait pas, il se hâta de mettre ordre à ses af­faires temporelles et spirituelles, et, après avoir reçu le saint viatique avec une dévotion exemplaire, il voulut encore profiter de ses derniers moments pour exhorter la mère à élever leur enfant dans les salutaires principes du christianisme, et lui donna, autant que ses forces le lui permirent, d'excellents conseils à cet égard. Il fit aussi venir son fils, et lui recommanda de vivre en honnête homme et en bon chrétien.

A peine cet homme de bien eut-il terminé cette exhortation paternelle, qu'il sentit de nouveau ses forces défaillir ; d'une main déjà glacée il bénit encore son fils, ainsi que son épouse ; puis il mou­rut regretté de tout le monde. La mère, inconso­lable et le malheureux orphelin arrosèrent de leurs pleurs le corps de ce bon père, et répandirent des larmes amères sur sa tombe.

 

CHAPITRE IX

Le mauvais sujet.

A la perte d'un père bien-aimé, Thierry avait d'abord ressenti une sincère affliction ; mais bientôt il fut content de se voir affranchi d'une surveillance sévère, et d'être dorénavant maître de ses actions ; car il savait flatter si adroitement sa mère, qu'elle ajoutait foi à ses mensonges, et lui accordait tout ce qu'il voulait.

Le père de Thierry avait eu soin de l'envoyer ré­gulièrement à l'école. Tant que ce brave homme avait vécu, l'enfant s'était distingué par des pro­grès constants. Il était obligé, chaque soir, d'ap­porter son livre d'école et de réciter à son père ce qu'il avait appris dans la journée. Souvent aussi le père allait trouver l'instituteur pour s'informer de la conduite de son enfant en classe; recevait-il des plaintes, Thierry était sévèrement puni; aussi l'enfant redoutait-il plus les punitions de la maison que celles de l'école.

Mais Thierry s'aperçut bientôt que sa mère, restée seule chargée de le surveiller, laissait aller les choses comme il voulait. A la vérité il continuait encore à lire dans son petit livre ; mais, loin de le reprendre quand il faisait des fautes, elle ne lui prodiguait que des caresses et des éloges : elle trou­vait toujours admirables ses cahiers d'écriture, pourtant négligés : tout ce que faisait son petit Thierry était charmant. L'enfant sut tirer grand parti de cette faiblesse maternelle; il avait de jour en jour moins envie d'apprendre. Plus occupé de s'amuser à l'école que de s'instruire et de faire des progrès, il ne trouvait de plaisir qu'à troubler la classe, à jouer des tours à ses camarades et à les empêcher d'étudier. Quand on le punissait, il allait, en pleu­rant, se plaindre à sa mère, et lui débitait une foule de mensonges ; alors celle-ci s'irritait contre le maître. Madeleine était une femme naturelle­ment bonne et ne manquait jamais d'égards en­vers personne ; mais gronder ou châtier son petit Thierry, c'était lui arracher les entrailles. Dans un mouvement de vivacité, elle se rendit un jour à l'école, et en présence de tous les élèves accabla l'instituteur de reproches injustes, exprimés de la manière la plus inconvenante. A la maison même elle continua ses déclamations contre l'instituteur, et le tourna en ridicule : de sorte que dès ce mo­ment Thierry n'eut plus aucun respect pour son maître.

Le curé de l'endroit, ayant appris les démêlés de la mère de Thierry et de l'instituteur, la fit appeler pour lui adresser des remontrances, et lui expliquer le tort qu'elle avait eu de molester ainsi un homme qui n'avait fait que remplir son devoir.

Là-dessus le curé peignit à la mère les nombreux défauts de Thierry, et lui raconta sa conduite à l'école et ses mauvais tours, qui dénotaient déjà en lui un petit vaurien. Madeleine lui répondit avec feu : « Monsieur le curé, mon fils n'est pas aussi méchant que vous le croyez ; toutes les choses que vous venez de me raconter ne sont que des espiè­gleries, des badinages d'enfant, des étourderies pardonnables à son âge, et dont il ne vaut pas seu­lement la peine de parler; car on ne peut pas exi­ger qu'un garçon qui n'a que dix ans soit sans dé­faut : personne n'est parfait dans ce monde.

— Je le sais bien, Madame, reprit le curé ; mais chacun doit tendre à le devenir ; une mère aveugle peut seule excuser les vices qu'elle devrait ré­primer avec soin. Car les défauts des enfants ne sont pas si légers, si insignifiants que les parents se l'imaginent, et, pour me servir d'une compa­raison bien connue, ils croissent insensiblement avec l'âge, comme les lettres que l'on grave sur une jeune écorce grandissent à mesure que l'arbre se développe. Les vices du jeune Thierry ne sont déjà que trop prononcés. Ingrat et rebelle, il n'a aucun respect pour son maître d'école, qu'il devrait honorer comme un second père. Il voit de mauvais œil que ses camarades soient plus sages et plus in­struits que lui ; il les moleste et les tourmente de mille manières. Il serait temps, Madame, de mettre ordre à tout cela et de déployer plus de sévérité, si vous ne voulez pas en faire un scélérat capable un jour de fouler aux pieds les lois divines et humaines, et qui, en se rendant le fléau de la société, se pré­parera lui-même le sort le plus affreux. »

Le digne pasteur se rendit aussi à l'école, et fit à Thierry, devant tous ses camarades, des remon­trances si paternelles, que tous les enfants en furent touchés. Thierry lui-même n'y parut point insensible. Mais de retour à la maison, sa mère dé­truisit l'effet de ces sages avis. Elle donna tort au curé, disant qu'il en voulait à elle et à son enfant, sans qu'elle sût pourquoi, et, pour se venger en quelque sorte, elle se mit à lancer sur son air et sa perruque des plaisanteries qui amusèrent beaucoup Thierry. C'est ainsi qu'elle effaça la bonne impres­sion que de salutaires avertissements venaient de faire sur le cœur de son fils ; celui-ci cessa bientôt de respecter le curé, et cette mère imprudente con­tinua à préparer le malheur de son enfant.

Thierry ne se conduisait pas mieux à l'église qu'à l'école ; il entrait dans le lieu saint sans le moindre recueillement, et s'y comportait avec une irrévé­rence qui scandalisait tout le monde ; loin de prier, il troublait les autres enfants dans leurs prières, et faisait si peu attention au sermon et au catéchisme, qu'il sortait sans en retirer le moindre fruit : il n'aurait pu répondre à sa mère, si, comme son devoir l'exigeait, celle-ci lui avait demandé compte de ce qu'il avait entendu.

Madeleine commit encore bien d'autres fautes dans l'éducation de son fils. Chaque fois qu'elle sortait, elle avait toujours, en rentrant, quelques friandises à lui offrir : aussi n'avait-il aucun appétit à l'heure du repas, et la nourriture ordinaire n'é­tait-elle plus de son goût. Il était assez insinuant pour lui arracher chaque jour quelques sous pour acheter ce dont il avait envie. Mais comme ses in­stances se renouvelaient trop souvent, et que Made­leine, n'ayant plus les mêmes ressources que du vivant de son mari, était obligée de mettre plus d'économie dans sa dépense, le petit mauvais sujet se mit à voler à sa mère de l'argenterie ou des bi­joux, qu'il vendait pour le tiers ou le quart de leur valeur à de malhonnêtes gens qu'il avait su décou­vrir. Les soupçons de la mère se portaient tantôt sur des étrangers, tantôt sur la domestique. Elle alla même jusqu'à en chasser une pour avoir laissé entrevoir que Thierry pourrait fort bien être l'au­teur de ces larcins.

Nonobstant les sages conseils de son mari mou­rant, la mère ne surveilla presque plus son enfant, et le laissa courir où il voulut. Thierry profita de cette liberté pour mener une vie de vagabond, se battant avec des polissons de son âge, jetant des pierres aux passants, tourmentant les animaux, volant les fruits dans les vergers, détruisant les nids d'oiseaux, dont il faisait périr les petits avec une joie barbare, ne se plaisant jamais que dans la société des plus mauvais sujets, dont il partageait les ignobles amusements, et dont il partagea bien­tôt aussi la dépravation.

Son extérieur ne tarda pas à se ressentir de cette corruption de mœurs. Un teint pâle et livide rem­plaça les fraîches couleurs de ses joues, sa physio­nomie prit un aspect sauvage et repoussant. Ses vêtements étaient en désordre et d'une dégoûtante malpropreté ; quoique sa mère n'épargnât aucuns frais pour le voir aussi bien mis que les enfants des meilleures familles de l'endroit, elle ne put jamais, malgré toutes ses prières, l'engager à se tenir propre. Souvent il rentrait à la maison les habits déchirés et couverts de boue, le visage ou les mains ensanglantés. Tout le monde disait que Thierry était un petit vaurien, un mauvais sujet : on ne l'appelait dans toute la ville que le méchant Thierry, et l'on prévoyait déjà qu'il finirait mal.

Madeleine, qui jusque-là avait su se concilier l'estime générale par ses bonnes qualités, sa piété, sa probité, sa bienfaisance et l'ordre qui régnait dans son ménage, perdit alors beaucoup de la considération dont elle avait joui. On l'appelait communément mauvaise mère, et on lui appliquait cet ancien proverbe : « On connaît le temps au vent, le maître par son domestique, et l'enfant par sa mère. »

Quand Thierry fut parvenu à l'âge d'entrer en apprentissage, sa mère lui fit quitter l'école, et parla à plusieurs maîtres ; mais aucun ne voulut le recevoir. Madeleine était vivement affligée de ces refus; elle commença alors à se demander si l'on n'avait pas raison d'appeler son fils le méchant Thierry, et elle se repentit amèrement de ne pas l'avoir assez surveillé, et de lui avoir accordé trop de liberté. Elle pleura sa faute et se proposa d'être moins indulgente à l'avenir; elle lui parla même plusieurs fois très-sérieusement : mais il était trop tard. « Ah! s'écria-t-elle souvent, on a bien raison de dire qu'il faut redresser l'arbre pendant qu'il est encore jeune, et qu'une fois parvenu à sa hauteur, il est impossible de lui faire prendre une autre di­rection. »

Enfin elle trouva un honnête serrurier, ancien ami de son mari, qui, touché de l'embarras de la pauvre mère, consentit à prendre Thierry en ap­prentissage. Ce brave homme se donna une peine infinie pour réparer les vices de son éducation et lui faire bien apprendre son métier : il eut une grande patience avec lui. Mais, quelque bienveillantes que fussent les intentions du bon serrurier, Thierry conservait toujours son caractère fourbe et dissi­mulé. Habitué dès son enfance à courir toujours, il ne pouvait se faire à l'idée d'être astreint au travail, lui qui était lâche et paresseux au dernier point. Il paraissait dur à cet enfant gâté de ne man­ger qu'aux heures des repas, et, n'ayant pas assez d'argent pour acheter des friandises comme autre­fois, il ne songeait qu'aux moyens de s'en procurer. Aussi ce qu'il apprit le mieux dans le métier de serrurier, c'était l'art de fabriquer des crochets et des passe-partout pour ouvrir toutes les serrures. Il fabriqua en secret plusieurs de ces instruments, qu'il portait continuellement sur lui.

Un jour que le maître serrurier et sa femme étaient invités à une noce, et que Thierry se trou­vait seul à la maison, il résolut de faire l'essai de son adresse à ouvrir les serrures sur la commode de sa bourgeoise, et enleva dix écus et une petite chaîne en or qui s'y trouvaient renfermés. Le len­demain, quand la femme du serrurier ouvrit la commode pour y serrer ses bijoux et ses robes de fête, elle s'aperçut que la chaîne avait disparu ; elle en fut consternée, et le dit confidentiellement à son mari. Celui-ci monta avec elle dans l'apparte­ment, visita la serrure du meuble, et reconnut qu'elle avait été forcée. Les soupçons tombèrent aussitôt sur Thierry ; on fit des perquisitions dans sa chambre, et on y trouva cachés dans la pail­lasse, non-seulement la chaîne d'or et les dix écus, mais encore une montre d'or et un couvert d'argent, ainsi que diverses sucreries et des pâtis­series.

A la vue de tous ces objets, l'hounête serrurier frémit d'horreur. Peu de jours auparavant il avait travaillé dans la maison d'un riche négociant, et Thierry l'y avait accompagné. Dans cette même maison on avait volé tout récemment une montre pendue à la cheminée de la chambre d'un commis du négociant; pourtant cette chambre était exac­tement fermée. La montre que le serrurier venait de voir était la même qui venait d'être volée ; il la reconnaissait au signalement. Le couvert d'argent appartenait à un pharmacien chez qui Thierry avait été envoyé huit jours auparavant pour lui remettre un mémoire : les lettres initiales du nom de ce pharmacien s'y trouvaient gravées.

Le serrurier, consterné, descendit à la boutique pour interroger Thierry. L'hypocrite eut recours aux mensonges et aux flatteries qui réussissaient si bien avec sa mère. Fondant en larmes et protestant de son innocence, il prétendit que des envieux avaient caché ces objets dans sa paillasse pour lui ôter, à lui, pauvre orphelin, la bienveillance d'un maître et d'une maîtresse qu'il chérissait. Indignée d'une pareille effronterie, la serrurière s'emporta et l'accabla des injures les plus méritées. Au bruit de cette scène, tous les gens du quartier accou­rurent, et, apprenant de quoi il s'agissait, ils joi­gnirent leur malédictions à celles de cette femme si justement irritée. Le serrurier seul gardait le silence : il rêvait douloureusement au parti qu'il devait prendre. Par égard pour la mémoire de son respectable père, je me contenterais de le chasser, pensait-il, mais le vaurien ne s'est pas contenté de me voler ; tout le monde sait qu'il a volé d'autres personnes, et même dans les maisons où il travail­lait pour mon compte. Si je ne le livre pas à la jus­tice , ma réputation sera perdue, personne ne vou­dra se fier à moi ; autant vaudrait fermer tout de suite ma boutique, car notre profession exige une probité à toute épreuve, et a besoin de la confiance publique. Puisqu'il le faut, livrons cet indigne ap­prenti, qui n'a pas craint de me ruiner en me dés­honorant.

Après avoir bien enfermé Thierry dans sa cham­bre, il alla chercher le commissaire. Lorsqu'il ren­tra chez lui dans cette chambre, on vit que le cou­pable, à l'aide de ses draps, était descendu par la fenêtre, dans une petite ruelle peu fréquentée, d'où il pouvait facilement gagner la campagne.

En apprenant cette triste nouvelle, Madeleine faillit s'évanouir; honteuse, confuse, elle n'osait ni sortir ni recevoir personne. Aucun sacrifice ne lui aurait coûté pour effacer cette déplorable af­faire; mais, lors même que son fils échapperait au châtiment de la loi, son nom n'en resterait pas moins couvert d'un opprobre que rien ne pourrait effacer. Elle ne put fermer l'œil de la nuit. L'orage grondait, la pluie tombait par torrents, et la mal­heureuse mère se demandait avec douleur où était son fils si cher et si coupable ; s'il avait du pain, s'il était sous quelque abri. Comme elle se repro­chait alors de ne l'avoir pas mieux élevé !

Les messagers qu'elle avait secrètement envoyés après lui étant revenus sans l'avoir trouvé, elle se persuada que dans un accès de désespoir il s'était jeté à la rivière, et cette seule pensée lui causa une grave et longue maladie. Après son rétablissement, elle n'eut pas le courage de se montrer dans les rues ; l'aspect d'un honnête homme la faisait rougir et trembler; il lui semblait que tous les yeux se fixaient sur elle et lui disaient : Tu croyais aimer ton fils ! non, tu ne l'aimais pas. Ta faiblesse n'é­tait point un sage et véritable amour maternel, ta faiblesse l'a perdu; il est juste que sa perte te punisse de ta faiblesse. Pleure maintenant, rougis et gémis; et que ton exemple apprenne aux mères faibles comme toi ce que deviennent les enfants gâtés et les parents qui les gâtent. Ah! se disait-elle en gémissant durant ces longues et cruelles insomnies, que n'ai-je mieux écouté cet avertisse­ment de mon mari ! il est bien que la tendresse maternelle adoucisse la sévérité du père, ainsi le veut la céleste sagesse ; mais, pour n'être pas fu­neste aux enfants, l'indulgence même de la mère doit s'allier à une certaine fermeté.

 

CHAPITRE X

Les brigands.

Thierry, en prenant la fuite, était allé se cacher dans la forêt voisine. Cette forêt était d'une éten­due considérable, et presque partout tellement four­rée, qu'elle était impraticable. Thierry s'y égara; il passa toute la journée à courir çà et là, sans trouver aucune issue. La pluie tombait à verse, et un vent violent, agitant de temps en temps les branches d'arbres, mouillait le malheureux jus­qu'aux os. La nuit approchait, et la forêt devenait de plus en plus obscure. La faim le tourmentait, il tremblait de froid. Il craignait de périr dans cette forêt, et répandait des larmes brûlantes. Il se re­pentait de sa mauvaise conduite et se proposait de ne plus voler ; mais en prenant cette bonne résolu­tion il ne pensait pas du tout à Dieu, qui défend et punit le vol : la frayeur et la douleur seules la lui avaient inspirée.

Ayant enfin trouvé un sentier, il rencontra un individu couvert de haillons et portant une forte charge de branches de bouleau. A ses côtés il avait suspendu, à gauche un flacon de fer-blanc, et à droite une gibecière qui paraissait bien garnie ; il tenait un bâton noueux dans sa main. Thierry l'accosta, et lui demanda avec timidité s'il ne pourrait pas lui donner un morceau de pain.

« Ah ! ah ! c'est toi, fripon, scélérat ! lui dit cet individu en le menaçant de son bâton ; tu me tombes bien à propos sous la main pour me faire gagner une bonne récompense. Tu as fait là une belle équipée ! on ne parle que toi dans la ville où je suis allé vendre des balais. Attends, coquin ; on te cherche partout, et ton logement au cachot est déjà préparé. »

Thierry, tremblant de crainte, tomba aux pieds de cet homme pour lui demander grâce ; et, levant ses mains suppliantes vers lui, lui dit : « Ah ! je vous en supplie, ayez pitié de moi, et ne me livrez pas entre les mains de la justice. Je meurs de faim, et je suis si fatigué, que je ne puis plus me tenir sur les jambes. Donnez-moi un morceau de pain, si vous en avez dans votre gibecière, et un gîte pour cette nuit. Ah! je vous en conjure à genoux, ne soyez pas cruel à mon égard. »

Cet homme le releva et lui dit : « N'aie pas peur, mon garçon ; ce que je t'ai dit là, ce n'était que pour rire. Je ne veux pas te faire du mal, bien au contraire. » Il ouvrit sa gibecière, et en tira un mor­ceau de pain. « Tiens, mange ; » puis ayant pris son flacon de fer-blanc, il but le premier et le présenta à Thierry, en disant : « Bois un coup d'eau-de-vie là-dessus, cela ranime le cœur. »

 

Thierry mangea et but avec avidité. « Maintenant te voilà un peu rassuré ; viens avec moi si tu veux ; tu trouveras à souper, un morceau de rôti, du bon vin, un excellent feu pour te sé­cher, et tu te coucheras comme nous sur de la mousse tendre. »

Thierry ne pouvait comprendre comment un homme si misérablement vêtu pouvait se procurer du rôti et du vin; il se hasarda donc à lui deman­der : « Qui donc êtes-vous ?

— Je suis Josse le marchand de balais, si connu dans tout le pays ; et en outre je sers un monsieur qui a loué toutes les chasses d'alentour. Viens, tu seras charmé d'être parmi nous. »

L'imprudent Thierry, qui se sentit d'ailleurs en­couragé par le pain et l'eau-de-vie qu'il avait pris, ne se fit pas prier longtemps, et suivit sans ré­flexion cet homme suspect.

Ils marchèrent, sans suivre aucun chemin tracé, à travers le plus profond du bois ; souvent ils furent obligés de pénétrer au milieu des broussailles, qui les mouillaient jusqu'aux os. Ce sentier devint si obscur, qu'ils ne voyaient plus ni branches ni feuilles. Thierry suivit son guide pas à pas pour ne pas le perdre. Les branches humides venaient lui frapper la figure ; tantôt un buisson d'épines lui arrachait les cheveux; tantô^ sa tête se heurtait contre des rameaux peu élevés et en était meurtrie. Ils marchèrent ainsi pendant une heure, et le malheureux Thierry, peu habitué à souffrir, pleurait comme un enfant. Ils arrivèrent enfin au sommet d'un roc escarpé, et entrèrent ensuite dans un dé­filé très-étroit. Après l'avoir traversé dans toute sa longueur, et quand ils quittèrent les rochers, Thierry crut voir la forêt en flammes. Il vit devant lui une vallée assez large ; une épaisse fumée s'éle­vait derrière un roc couvert de broussailles. Des chênes séculaires, des hêtres et des buissons de diverses espèces dont l'automne avait déjà fait jau­nir le feuillage, des sapins dont la cime semblait toucher au ciel, et des pins toujours verts, brillaient de feux nuancés de rouge, de jaune et de vert. De tous les arbres découlaient des milliers de gouttes de pluie dont chacune, en tombant, ressemblait à une étincelle.

Thierry ne pouvait assez admirer ce tableau ma­gique et vraiment pittoresque. « Nous voilà arri­vés, » dit le marchand de balais. Tous deux se dirigèrent vers l'angle du rocher, qu'ils tournèrent, et ils se trouvèrent en face d'un grand feu pétillant qui s'élançait dans les airs en tourbillons. Thierry vit, les bras croisés et le dos appuyé contre le ro­cher, un homme d'une taille majestueuse : son front élevé, ombragé d'une belle chevelure bouclée ; ses moustaches et ses favoris noirs et épais, et son habit de chasse, quoique un peu usé, lui don­naient un air distingué et annonçaient en lui le chef de la bande. La lueur vacillante du feu éclairait cette figure imposante. Un fusil à deux coups était à côté de lui, et à ses pieds un cerf tué tout récem­ment. Cet homme jeta sur Thierry un regard vif et pénétrant, mais sans daigner lui adresser une seule parole.

Près de là se trouvait assis un autre individu qui faisait cuire un quartier de chevreuil et tournait la broche. A quelques pas un petit tonneau était cou­ché sur l'herbe, et un pot de terre tout noirci de suie servait à la fois de flacon et de verre.

« Te voilà, Josse? dit le cuisinier au marchand de balais ; quel diable de gamin nous as-tu raccro­ché là ? au moins, es-tu bien sûr de lui ?

— Ah ! pardi, je le crois bien, dit Josse en dé­posant sa charge de bouleau ; car il s'est brouillé à tout jamais avec les honnêtes gens de son endroit. Mais laissez-moi boire d'abord un coup, et puis je vous raconterai ça... » Il but à longs traits dans le vase noirci, en disant : « Oh ! comme cela fait du bien !... » Ensuite il ôta sa gibecière, et en tira ce qu'elle renfermait. « Tenez, voilà du pain, du sel, du fromage de Hollande, et d'excellent tabac à fu­mer ; j'ai en outre un jeu de cartes neuves, et, ce qui est essentiel, de la poudre et du plomb. J'es­père que vous êtes content de votre commission­naire? » Puis, s'adressant à Thierry : « Allons, assieds-toi près du feu, mon garçon, réchauffe-toi bien et réjouis-toi : le tonneau est plein, et dans un moment le souper sera prêt.

— Bon, bon, dit l'homme qui tournait la broche : mais, en attendant, le nouveau camarade pourrait bien me remplacer... » Et Thierry s'assit à sa place et se mit à tourner la broche, tandis que Josse et le cuisinier bourrèrent leurs pipes et commencèrent à fumer. Josse raconta à son camarade l'histoire du jeune homme qu'il avait recruté. « Croyez-moi, ajouta-t-il en terminant, j'ai bonne opinion de ce petit drôle; d'abord il est passablement éveillé, et je pense avoir bien fait en l'amenant au milieu de nous pour apprendre à faire des balais. Ce qu'il a appris du métier de serrurier le mettra à même de raccommoder les batteries de nos fusils, et de plus, ajouta-t-il encore avec un regard significatif, il pourra nous être utile en certaines occasions... » Josse regarda l'homme qui était resté appuyé contre le rocher, et lui demanda : « Eh bien ! qu'en dites- vous , capitaine? » Celui-ci haussa les épaules et ne répondit pas.

Josse, que ses fréquentes libations de vin avaient mis en train de jaser, s'adressa alors à Thierry, et lui dit : « Écoute, mon garçon, aie bon courage, et tu resteras avec nous et tu auras une bonne place. Il ne faut pas t'effrayer de l'air sérieux de ce grand monsieur-là ; quoiqu'il ne fume ni ne boive, il n'est pas méchant du tout; il est vrai qu'il ne parle guère; mais quand il parle, il parle bien; on le nomme M. Waller; il a fait des études, et il est issu d'une famille...

—  Qu'oses-tu bavarder-là? lui cria Waller d'une voix foudroyante ; qu'a-t-il besoin d'apprendre cela ? Josse, c'est le vin qui te fait parler. Tais-toi, sinon... » Et il jeta un regard sur son fusil.

« Ah ! oui, c'est vrai, dit Josse en se reprenant : quelquefois, quand j'ai bu un coup, je ne sais pas trop ce que je dis, tant je me mets alors à babiller. Écoute, mon petit Thierry, il ne faut pas toujours prendre mes discours à la lettre ; tu dois te rappeler que j'aime à plaisanter. Cet autre monsieur, conti­nua Josse, qui veut bien nous tenir compagnie le verre à la main et la pipe à la bouche, n'est pas aussi chatouilleux ; aussi je puis te dire qu'il se nomme M. Schlik, et que, quand il vint nous joindre, il était magnifiquement vêtu et portait des habits resplendissants d'or.

—  Et toi, maudit bavard, s'écria Waller d'un ton grave, comment t'appelons-nous? Dis-le donc aussi à ce jeune homme, si tu en as le cœur.

—  Et pourquoi pas? Ces messieurs me nom­ment Glouglou, à cause de ma passion favorite, qui est de bien boire. Il est vrai que d'abord ce sur­nom m'a un peu choqué; mais actuellement cela m'est égal, on s'habitue à tout ; autrefois j'étais si riche, que j'aurais pu remplir ce tonneau d'écus; aujourd'hui je ne suis qu'un pauvre marchand de balais. N'importe ! s'écria cet insouciant en posant la main sur le tonneau, pourvu que celui-ci ne tarisse point, je suis tout consolé. »

En ce moment Schlik, ayant achevé sa pipe, se leva, examina le rôti, et, le trouvant assez cuit, le détacha, tandis que Josse prit un verre, qu'il alla remplir d'eau à une source peu éloignée, et le plaça auprès de Waller sur un angle du rocher. Waller coupa un morceau de pain et de chevreuil, mangea toujours debout, et but ensuite un verre d'eau. Puis, tandis que ses compagnons, assis au­tour du feu, faisaient gaiement honneur au rôti et au vin, il descendit vers le ruisseau qui traversait le vallon, et se promena sur les bords, les bras derrière le dos, quoique la pluie n'eût pas cessé, et que même la neige commençât à tomber.

Josse surtout buvait rasades sur rasades à la santé du nouveau camarade ; tout à coup il s'écria : « Ah çà! dis-moi franchement, comment te trouves-tu parmi nous ?»

Thierry, trempé jusqu'à la peau, presque grillé d'un côté et gelé de l'autre, porta la main sur sa tête, dont les contusions le faisaient horriblement souffrir, et répondit d'une voix larmoyante : « Qui ne se plairait pas ici ? nulle part sur la terre on ne saurait vivre aussi gaiement. »

Cependant le feu autour duquel étaient assis nos trois buveurs commençait à s'éteindre. La pluie cessa, les sombres nuages se dissipèrent, et la lune, s'élevant au-dessus des noirs sapins, vint répandre sa douce clarté sur l'effrayante obscurité de la forêt. Waller, qui jusque-là n'avait cessé de se promener sur le bord du ruisseau, vint rejoindre ses cama­rades. « N'avez-vous pas encore fini ? leur dit-il d'une voix forte : allez-vous boire jusqu'à minuit ? Qu'on se lève, et qu'on s'apprête à partir; toi, Schlik, aie soin de couvrir de branches le cerf que j'ai tué. Josse le portera demain il sait bien où ; quant au renouvellement du tonneau, il ne l'ou­bliera pas. Allons, dépêchez-vous, je vous rejoindrai peut-être. » Puis il prit son fusil, s'enfonça dans la forêt et disparut.

Schlik et Josse obéirent sur-le-champ aux ordres de leur chef, et, après avoir exécuté ce qu'il venail de commander, ils se mirent en route avec Thierry. Arrivés dans la partie la plus sauvage de la forêt, ils eurent à se frayer péniblement un chemin à travers d'épaisses broussailles, à gravir des mon­tagnes, à escalader des rochers. Thierry, harassé de fatigue et n'ayant plus la force de suivre ses compagnons, se prit à pleurer. « Encore un peu de patience, lui dit Josse, bientôt tu verras notre beau château. » Enfin Thierry aperçut, non sans frémir, au clair de la lune, une vieille tour à moitié écroulée, qui s'élevait au milieu des ruines d'un ancien château construit dans les temps de la che­valerie. A cet aspect, Thierry fut effrayé, et s'écria : « Ah ! voilà le vieux château des revenants de la forêt ; ma mère m'en a souvent parlé.

— Imbécile que tu es, lui dit Josse, il n'y a de revenants que dans ta tête.

—  Non, non, j'en suis sûr, ma mère m'a bien souvent raconté qu'on a vu dans ce vieux château rôder des spectres à figure hideuse, et dont la bouche vomissait des flammes. Heu ! heu ! j'ai peur.

—  Non, non, petit sot, n'aie pas peur ; les re­venants qu'on prétend avoir vus ici n'étaient autres que nous; il nous fallait avoir recours à cette ruse pour empêcher les curieux de visiter ces ruines, et pour nous y établir sans crainte d'être inquiétés.»

Bientôt ils arrivèrent sur les bords du fossé qui entourait l'antique château fort, mais qui main­tenant n'était plus qu'un marécage couvert de joncs et de roseaux, à travers lesquels les brigands avaient pratiqué un passage secret par le moyen de pierres placées de distance en distance. Il fallait bien connaître l'endroit et la position de ces pierres, dont la plupart étaient couvertes d'eau, pour ne pas tomber dans le marais. Après avoir marché quelque temps au milieu des décombres, des ronces et des buissons d'épines, ils parvinrent au pied de la vieille tour. Schlik dérangea quelques pierres, et tous trois pénétrèrent par l'ouverture ; après quoi les pierres furent remises à leur place. Se trouvant alors dans une profonde obscurité, ils traversèrent encore un étroit passage d'une longueur presque interminable, et se trouvèrent enfin dans leur de­meure souterraine. Ici Schlik battit le briquet et alluma un flambeau, à la lueur duquel Thierry put

reconnaître l'aspect de ce souterrain. C'était un vaste caveau voûté en pierres noirâtres ; d'énormes blocs de rochers formaient les murs, et le sol était pavé. Ce caveau, conservé intact au milieu des ruines du château, n'était connu que des brigands. Des vivres en quantité, des ustensiles de cuisine et une foule d'autres objets étaient étalés sur le pavé. Des habits de toute espèce, des fusils, des sabres et des pistolets garnissaient les murailles. Un tas de mousse et de feuilles sèches servait de lit aux brigands, qui s'y couchèrent tout de suite, se couvrirent de manteaux et s'endormirent.

Thierry se voyait donc au milieu d'une bande de voleurs, et, quoique leur genre de vie ne lui plût pas trop, il finit cependant par s'y habituer, et même par se trouver bien de leur société. Cepen­dant il paraissait toujours très-timide en présence de Waller, et il le craignait beaucoup; car cet homme singulier ne ressemblait nullement à ses compagnons, dont il était le chef. Il avait constam­ment un air sérieux, parlait fort peu et ne cher­chait que la solitude. Souvent dans la journée on le voyait assis, au milieu des ruines, à l'ombre d'un sapin, absorbé dans la lecture d'un vieux livre. Un jour Thierry eut la curiosité d'examiner ce livre, que Waller avait oublié sur une pierre; comme c'é­tait un ouvrage grec, et que Thierry n'avait jamais vu ces caractères-là, il crut que c'était un grimoire de sorcier.

A l'approche de la nuit, Waller se tenait ordinai­rement immobile, fixant ses regards sur le soleil qui allait se cacher derrière la forêt montagneuse. Dans ces moments-là, personne n'osait l'aborder, excepté toutefois Schlik, qui bien souvent s'as­seyait à son côté, et ils passaient toute la soirée à s'entretenir ensemble. Thierry s'en approchait quel­quefois pour les écouter ; mais Waller, l'apercevant un jour, le renvoya en l'apostrophant d'une rude manière, et Thierry se retira bien vite. D'autres fois celui-ci le voyait se promener de long en large à travers les ruines, durant une grande partie de la nuit, au clair de la lune, et l'entendait pousser de profonds soupirs. Jamais Waller ne passait la nuit avec ses compagnons dans le vaste souterrain ; il habitait un petit appartement séparé et fort propre, dont l'entrée était si bien cachée, qu'on ne pouvait facilement la découvrir. Il avait un assez bon lit, quelques chaises et une table sur laquelle on re­marquait quelques livres. C'est dans cette demeure qu'il s'enfermait quand il faisait mauvais temps, et qu'il passait ses journées absolument seul. Souvent aussi il s'absentait avec Schlik, et ne rentrait que plusieurs jours après.

Thierry, se voyant la plupart du temps seul avec Josse, s'attacha particulièrement à lui ; une con­fiance mutuelle s'établit entre eux. Cet homme lui fit cadeau d'un joli fusil et lui apprit à s'en servir ; le jeune drôle devint adroit tireur, et en eut une grande joie. Peu à peu Josse l'initia aux secrets de l'infâme métier qu'exerçaient ces brigands. Il lui dit un jour qu'il n'était pas marchand de balais, qu'il avait pris ce misérable métier seulement pour la forme, et comme un prétexte pour rôder dans la forêt et s'introduire dans les maisons, afin d'en connaître les localités et de vendre le gibier qu'ils abattaient. « J'ai déjà découvert plusieurs endroits Schlik et moi nous ferons notre coup, dès que les nuits seront plus longues. Le grand M. Waller est trop fier pour nous accompagner dans ces sortes de courses; mais néanmoins il ne reste pas oisif non plus. Quand il s'absente pendant plusieurs jours avec Schlik, ce n'est pas pour le seul plaisir de se promener ; déjà à plus d'un brave voyageur ils ont mis le pistolet sous la gorge et demandé la bourse ou la vie. Tu es un luron qui n'est pas bête, et tu dois l'avoir déjà remarqué. Au premierjour Schlik et moi nous allons faire une excursion, prépare-toi à être de la partie : tu en seras, n'est-ce pas? » Le misé­rable Thierry, déjà familiarisé avec le vol depuis son enfance, n'éprouva pas la moindre répugnance à cette infâme proposition : au contraire, il témoigna son contentement et promit de les accompagner.

En effet, peu de temps après, par des nuits ora­geuses, quand il faisait bien noir et que la pluie tombait par torrents, Schlik, Josse et Thierry allè­rent piller plusieurs maisons des bourgs et villages voisins, et retournèrent dans la forêt, chargés du butin, qu'ils partagèrent; Thierry en reçut tou­jours une large part, et ce misérable jeune homme fut enchanté de pouvoir mener une vie oisive et vagabonde, et de s'emparer du bien d'autrui sans travailler.

Cependant Thierry ne tarda pas à éprouver aussi tous les dangers et toutes les horreurs de la carrière criminelle qu'il venait d'embrasser. Les attaques des voleurs ne réussissaient pas toutes également à leur gré; car souvent ils étaient surpris: on tirait sur eux des coups de fusil, on donnait l'alarme, on sonnait le tocsin, et il fallait se sauver promptement pour ne pas être pris. Une fois, un énorme chien de garde, qu'on avait lâché à propos, se jeta sur Thierry, le saisit à la nuque, le serra et le secoua vigoureusement; il l'aurait immanquable­ment déchiré si Schlik ne fût survenu, et n'eût à coups de sabre forcé le chien à lâcher prise. Toute­fois Thierry était horriblement maltraité ; ses bles­sures lui firent perdre beaucoup de sang et souffrir de violentes douleurs qui ne se guérirent que longtemps après; car il n'osa s'adresser à aucun chirurgien, dans la crainte de se trahir.

Souvent aussi des soldats, des carabiniers et des gendarmes parcouraient la forêt ; les voleurs mis en fuite n'avaient pas toujours le temps de regagner leur souterrain, et étaient alors obligés de se tenir cachés dans les plus épais taillis pendant des jour­nées entières, tourmentés par la faim et en proie aux plus vives alarmes. Un oiseau agilait-il seule­ment les branches voisines, les brigands fuyaient épouvantés : souvent ils passaient la nuit dans les broussailles, couchés sur la terre humide. Ils n'o­saient plus traverser les villages ; car depuis long­temps le signalement de Schlik était répandu par­tout, et même le prétendu marchand de balais était devenu suspect aux gens du pays, il n'osait plus se montrer dans les bourgs pour acheter les provisions nécessaires. Bien souvent ils n'avaient à manger que du pain dur comme la pierre. Quelquefois, au mo­ment où ils venaient de s'asseoir autour d'un feu allumé dans la forêt pour y manger du gibier qu'ils avaient retiré de la broche, un détachement de gendarmes fondait sur eux; il fallait alors tout abandonner, s'enfuir l'estomac vide, heureux en­core d'échapper la vie sauve.

C'est alors que Thierry se disait à lui-même : Quel genre de vie insupportable ! Oh ! combien mon sort était préférable quand j'étais chez mon bourgeois, où je pouvais m'asseoir à table si tranquillement, où je me couchais tous les soirs dans un bon lit ! Tout le travail que j'avais à faire n'était rien, ab­solument rien, comparé aux désagréments, aux alarmes et aux angoisses que j'ai à subir ici. Il avait encore une peur terrible de la prison et de l'échafaud. Souvent aussi les remords de la conscience, que les hommes les plus dépravés ne sauraient entièrement étouffer, se réveillaient en lui.

Vingt fois il se proposa de quitter les brigands, de prendre la fuite, et de se mettre en service chez quelque paysan. Mille fois mieux, se disait-il, garder les pourceaux, comme l'enfant prodigue, que de continuer à mener une vie si misérable. Mais dès que l'abondance revenait et qu'il pouvait passer une journée à fumer, chanter et boire à son aise avec ses camarades, toutes les bonnes résolu­tions s'évanouissaient ou étaient remises à un autre moment. Le malheureux ! il avait complètement oublié ce vieil adage de son père : « Le pavé de la grande route qui mène à l'enfer est entièrement composé de bonnes résolutions, et de serments de se corriger qui n'ont jamais été accomplis. »

 

CHAPITRE XI

Le complot.

Un jour que la bande se trouvait encore dépour­vue de vivres, Josse et Thierry se rendirent à une auberge isolée dans la forêt. Josse était depuis nombre d'années une des meilleures pratiques de ce cabaret, dont le maître, homme des plus mal famés, s'était chargé du recel et de la vente du gi­bier et des autres objets provenant des rapines de cette bande, à laquelle il fournissait aussi des pro­visions. Cette fois encore il lui en fournit de nou­velles en échange d'une belle tabatière d'argent qu'ils avaient volée quelque temps auparavant. Le soir, Josse et Thierry rentrèrent à la caverne char­gés de provisions de toute espèce.

« Vive la joie ! frère Schlik, s'écria Josse en éta­lant entre autres objets le pain, le vin, le tabac et les cartes qu'il s'était procurés. Nous allons de nou­veau boire, fumer et jouer à qui mieux mieux. »

En ce moment Waller, suivant son habitude, se promenait encore seul et pensif entre les débris des vieilles murailles; Schlik le pria de venir souper avec eux; mais cet homme, toujours grave et si­lencieux, ne répondit que par un signe de tête, et, après avoir continué encore un moment sa pro­menade solitaire, il s'enferma dans sa chambre et mangea seul.

Tandis que les trois autres s'en donnaient à cœur joie, Schlik se mit à dire tout à coup : « Voilà en­core une bonne journée où nous avons un moment de plaisir; mais de pareilles jouissances pourront bien devenir de plus en plus rares. Nos petites pro­visions seront bientôt épuisées, et que ferons-nous alors? Maintenant que la tabatière d'argent est partie, nous n'avons plus rien à vendre, et nous aurons de la peine à nous procurer de nouveau butin. On nous connaît trop dans le pays, il n'y a plus de ressources ici. Il ne nous reste plus qu'un moyen, c'est de faire un bon coup, un coup capital, et d'aller, avec les trésors que nous aurons conquis, dans un autre pays où personne ne nous connaîtra : ne seriez-vous pas d'avis que nous allassions tenter une expédition sur le château de Finkenstein pour le piller?

—  Y penses-tu ? s'écria Josse ; ce château est en­touré de hautes murailles qu'il serait impossible d'escalader ; les portes et les grilles sont si solides et si bien fermées, que cette habitation ressemble à une citadelle.

—  Je le sais ; mais je sais aussi qu'il n'y a point de citadelle si bien fermée qu'on ne puisse s'en rendre maître à l'aide d'un ami qui facilite les moyens de s'y introduire. Et c'est ici que notre ami Thierry pourra nous être très-utile. Écoutez : voici mon plan, et vous allez voir que l'exécution en sera très-facile. Nous sommes en automne. Pendant les belles soirées, le comte et sa famille vont ordi­nairement s'amuser à chasser les bécasses au filet. Au moment où ils reviendront au château, Thierry se trouvera sur le bord de la route ; là il feindra d'être malade et d'éprouver de si violentes dou­leurs , qu'il lui sera impossible d'aller plus loin ce jour-là. On le croira facilement ; car le drôle a réellement l'air si minable, qu'on dirait qu'il est depuis trois ans atteint de phthisie. Comme le châ­teau se trouve dans une position isolée, et à plus d'une demi-lieue du village le plus rapproché, le comte aura pitié de lui et le fera conduire au château. Alors, pendant la nuit, Thierry profitera du moment où tout le monde sera plongé dans le plus profond sommeil ; il nous ouvrira une des portes de derrière, et nous entrerons sans obstacle. »

Josse avait écouté son camarade d'un air tout pensif et la tête baissée. Ce projet-là ne me paraît pas mal imaginé, dit-il enfin; mais je m'étonne comment tu peux me faire une proposition à l'exé­cution de laquelle tu sais d'avance que j'aurai de la peine à me prêter ; car tu n'ignores pas que dans un temps les comtes de Finkenstein m'ont fait beaucoup de bien. D'ailleurs tous les habitants de ce château sont les plus excellentes gens du monde, et je serais fâché qu'il leur arrivât du mal.

—  Bah! le grand malhenr! Ces gens-là sont puissamment riches et ne tiennent pas du tout à l'argent; qu'ils aient quelques milliers d'écus de plus ou de moins, ils ne s'en chagrineront pas, et il leur en restera plus qu'il ne leur en faut.

—  C'est vrai ; pourtant je dois te faire encore une observation: je connais M. de Finkenstein; il ne se laissera pas dévaliser si facilement ; lui et son vieux Maurice se défendront avec vigueur, et notre tentative pourrait avoir une très-mauvaise issue.

—  Ne t'inquiète pas de cela. M. Waller a si bien combiné son plan, que pas un de nous n'y perdra un seul cheveu. Tu dois le connaître, il est prudent et n'aime pas à verser le sang. Il saura si bien prendre ses mesures, que les habitants du château ne s'apercevront de notre expédition que lorsqu'on verra les oiseaux d'or et d'argent hors de la volière. Cependant il faut nous munir de nos armes, ne fût-ce que pour imposer au besoin; mais, quand même nous serions sans armes ou que nos pistolets ne seraient pas chargés, sois sûr que Waller saura si bien diriger les choses, que nous ne reviendrons pas les mains vides.

— A la bonne heure ! si cela se pouvait faire ainsi, je ne balancerais pas à être de la partie. Au reste, puisque Waller sera à notre tête, je vous accompagnerai ; car j'ai la plus entière confiance en lui. »

Le vil, le méprisable Josse, ayant consenti à participer à l'exécution de ce criminel projet, re­prit toute sa gaieté : il se flattait du pouvoir donner un bon coup de collier dans cette affaire, dont la réussite lui paraissait immanquable. Il avait été au­trefois au service du comte de Finkenstein, et con­naissait parfaitement les localités du château avec ses longs et nombreux corridors ; il connaissait aussi très-bien l'appartement et les armoires qui ren­fermaient l'argenterie, l'or et les bijoux du comte et de son épouse. En conséquence, il donna à Thierry des renseignements et des instructions bien détaillées sur les diverses portes qu'il aurait à ou­vrir à l'aide de ses crochets ; principalement sur la porte d'entrée du jardin, et sur la petite porte de derrière par où ils devaient s'introduire dans le château.

Thierry écouta fort attentivement ces instruc­tions , et promit avec une criminelle joie de faire briller toute sa dextérité et son savoir-faire dans l'exécution de cet infâme projet. Les trois brigands burent ensuite de nombreuses rasades à la santé de Waller et à une heureuse réussite, en ajoutant d'une voix unanime : « A demain, dans la nuit! »

Le lendemain, les brigands se mirent en marche ; en faisant de grands détours et en passant par les fourrés les plus épais, ils se dirigèrent vers le châ­teau de Finkenstein. Waller et Schlik étaient ar­més de sabres, et avaient chacun à leur ceinture une paire de pistolets chargés. Josse portait les sacs destinés à renfermer les produits du pillage, tandis que Thierry s'était muni de ses fausses clefs et de ses crochets, qu'il avait emportés lors de sa fuite de chez le serrurier. A l'approche de la nuit, ils se mirent en embuscade dans la forêt, à quelques centaines de pas du château, attendant le moment d'agir.

C'était une des plus belles soirées d'automne. Un vent léger ramenait la fraîcheur, et le coucher du soleil, voilé par quelques nuages d'un beau rouge, offrait un aspect admirable. Le comte et son épouse, ainsi que Frédéric et Louise, leurs enfants, sor­tirent du château plutôt pour jouir de la beauté de la soirée que pour prendre des bécasses. Ils étaient suivis du vieux Maurice avec son fusil sous le bras, et d'un valet de chasse qui portait le filet. La petite société se rendit à une clairière de la forêt qui était disposée tout exprès pour la chasse au filet. A l'en­trée de cette clairière s'élevaient deux sapins. Les deux chasseurs, au moyen d'une corde attachée aux branches de ces arbres, déployèrent le large filet vert, qui couvrait comme d'un rideau de gaze verte l'entrée de la forêt. M. etMme de Finkenstein s'assirent sur un banc de gazon sous l'un des ar­bres; la jeune Louise était au milieu d'eux. Au pied de l'autre sapin, Frédéric tenait la corde des­tinée à faire tomber le filet; le vieux chasseur se plaça derrière lui pour l'avertir du moment favo­rable. Tout le monde gardait le silence, et les en­fants avaient continuellement les yeux fixés sur le réseau; mais pas une bécasse ne paraissait. Il y avait déjà un certain temps que le soleil s'était couché; la lune, couverte jusqu'alors par de légers nuages, devint de plus en plus brillante, tandis que les vives couleurs du crépuscule pâlissaient insen­siblement. Le filet était à peine encore visible dans l'obscurité naissante. Les enfants avaient déjà perdu l'espoir de prendre un seul oiseau, lorsque tout à coup deux bécasses rencontrant le filet dans leur vol s'y précipitent avec une telle force, que leur long bec et leur cou restent pris dans les mailles, et qu'on eût dit qu'elles allaient emporter le réseau. « Tirez, » dit le chasseur. Frédéric tira la corde avec force, le filet tomba, et les deux bé­casses furent capturées, aux cris d'allégresse des enfants.

Le comte et sa famille reprirent alors la route du château. Depuis longtemps déjà le perfide Thierry s'était couché sur le bord du chemin, à côté d'un buisson. Ses pieds étaient nus; l'un, enveloppé de chiffons, était d'un énorme volume; c'était dans ces chiffons qu'il avait caché ses fausses clefs et ses rossignols. Il faisait presque nuit quand la noble famille passa par cet endroit. Frédéric aper­çut le premier quelqu'un près du buisson. « Qui est là? » s'écria-t-il. Thierry se leva péniblement à l'aide d'un bâton, s'approcha en boitant et d'un air suppliant, et feignit de pouvoir à peine se tenir debout.

Le comte lui demanda d'où il venait si tard et ce qu'il faisait là. Le perfide Thierry poussa un sou­pir plaintif, fit une grimace comme s'il eût éprouvé des douleurs intolérables, et dit d'une voix larmoyanle :

« Ah! malheureux que je suis, je n'ai plus ni asile, ni père, ni mère, et je me vois réduit à mendier mon pain. Quelque bonne envie que j'aie de gagner ma vie en travaillant, personne ne veut me prendre à son service, à cause du mal que j'ai à la jambe. Je viens aujourd'hui de Pruneville, à trois lieues d'ici, où j'ai fait voir ma plaie au chirurgien ; il m'a appliqué sur la jambe un emplâtre qui me brûle comme du feu, en me disant qu'il fallait cautériser la chair. Pour comble de malheur, m'étant égaré dans la forêt, j'erre depuis midi dans les épines et les broussailles sans avoir ni bu ni mangé. J'avais espéré pouvoir arriver ce soir encore à Hirsfeld ; mais il m'est impossible de me traîner plus loin, et je serai réduit à passer la nuit en plein air, mourant de faim et de soif. » A ces mots, il tira son petit mouchoir tout déchiré et fit semblant d'essuyer ses larmes.

Mme de Finkenstein et ses deux enfants furent si vivement touchés de la position de ce petit mal­heureux, qu'ils prièrent le comte de le faire con­duire au château, et de lui accorder l'hospitalité jusqu'à ce que sa plaie fût guérie.

Ie comte, bon et généreux lui-même, était, tout disposé à se rendre aux vœux de sa charitable fa­mille : cependant il ne put s'empêcher d'examiner Thierry d'un regard pénétrant, comme s'il eût voulu s'assurer si ce que le jeune mendiant lui di­sait était bien la vérité.

Le rusé Thierry, s'étant aperçu de ce regard, fei­gnit aussitôt de délier le cordon qui attachait les chiffons autour de sa jambe, pour leur montrer l'affreux état de sa plaie. Il savait bien d'avance que la noble famille n'y consentirait point. En effet, on ne le lui permit pas.

« Non, non, s'écria la comtesse en lui faisant un signe de la main, laissez cela! je ne puis supporler la vue d'une plaie. Nous vous croyons sans cela : suivez-nous. »

La noble famille continua son chemin, et Thierry se traîna en boitant comme s'il avait eu de la peine à la suivre, et tout en riant sous cape de leur confiance. Arrivée au château, la bonne dame lui fit donner à souper dans la loge du concierge, et désigna la chambre où il devait passer la nuit. Elle donna aussi des ordres pour qu'on allât chercher dès le point du jour le même chirurgien qui avait si heureusement guéri le père de Fridolin; puis elle le quitta pour se rendre dans ses apparte­ments.

Thierry entra dans la loge du concierge, et man­gea avec délices le souper qui lui était servi, sans oublier de porter de temps en temps la main sur sa jambe et de se plaindre de ses douleurs. Quand il eut soupé, le portier le conduisit, à travers un long corridor, dans une vaste chambre voûtée en brique et dans laquelle il y avait un lit très- propre.

« Voilà ton lit, lui dit le portier; tu n'as pas besoin de lumière, le clair de lune te servira de lampe. Bonne nuit, dors bien. »

Là-dessus il se retira, emportant la lumière, et ferma la porte sur lui.

 

CHAPITRE XII

Dieu protège les bons.

Dès que Thierry fut seul, il détacha de son pied les chiffons qui le couvraient, mit dans sa poche les fausses clefs et les crochets qui allaient lui servir, et, s'étant jeté tout habillé sur son lit, il se tint tranquille, jusqu'à ce qu'il crût tout le monde plongé dans le sommeil. Aussitôt qu'il vit régner le silence le plus complet, il se leva, ouvrit doucement la porte de sa chambre et s'avança dans l'obscur cor­ridor. Lorsque le portier l'éclairait pour le mener coucher, Thierry avait eu soin de bien examiner les localités, et avait remarqué la porte du jardin avec ses barres de fer et sa vieille serrure rouillée dont Josse lui avait parlé. Il chercha à la retrouver en suivant d'une main la longue muraille, tandis que de l'autre main il tenait ses instruments tout prêts.

Après avoir suivi le corridor avec la plus grande précaution, il parvint à la porte, dont il retira les verrous sans bruit; il réussit également à ouvrir la serrure, et s'arrêta un moment sur le seuil de la porte ouverte. Un vent d'automne vif et piquant soufflait à travers les branches des arbres à moitié dépouillés de leur verdure, et sifflait dans les feuilles dont le sol était couvert. La lune avait disparu de­puis longtemps, et quelques rares étoiles éparses sur le firmament brillaient encore çà et là à travers les nuages. Thierry voulut d'abord attendre à cette place l'arrivée des autres brigands ; mais il ressentit un tel froid aux pieds, aussi bien à l'entrée du jardin que sur les dalles de marbre du corridor, qu'il lui fut impossible d'y tenir plus longtemps. Il laissa donc la porte du jardin entr'ouverte, et rentra dans sa chambre, ayant la précaution de ne pas la fer­mer, afin d'entendre le signal de l'arrivée de ses camarades, un faible coup de sifflet. Thierry se jeta sur son lit, la tête appuyée sur le bras et tâ­chant de ne pas s'endormir.

Tout à coup il crut entendre un ouragan se dé­chaîner; les fenêtres tremblèrent, et la porte de sa chambre s'ouvrit toute grande. Thierry eut peur ; cependant il se rassura. C'est le vent, se dit-il, qui, en sifflant dans les cheminées du château, a pro­duit ce bruit, qui a fait trembler et ouvert la porte entre-bâillée. Mais un moment après il entendit dans le corridor des pas lointains, et qui devinrent de plus en plus distincts et rapprochés. Voilà une marche tout à fait singulière, dit-il en s'essuyant le front ; ce ne sont point des pas d'hommes : que dian­tre cela peut-il être? Bientôt les mêmes pas se firent entendre dans la chambre, et Thierry aperçut vers la fenêtre une figure noire portant des cornes.

Cette figure s'avança vers lui et se plaça devant son lit. Thierry fut saisi d'une frayeur mortelle, et se cacha dans la couverture. Oh! se dit-il, c'est le démon qui exerce sa puissance sur les mé­chants.

L'être fantastique que le jeune malfaiteur prenait pour le démon n'était autre chose que le che­vreuil. Le coup de vent qui venait de se faire en­tendre ayant ouvert la porte du jardin, le chevreuil, ennemi mortel des jeunes maraudeurs, était entré dans le corridor; et, guidé par son odorat, l'intel­ligent animal avait découvert la présence dans le château d'un hôte étranger, et il venait lui rendre cette visite nocturne.

Thierry resta presque muet de frayeur à l'aspect de cette figure épouvantable, de ces yeux ardents, de ces cornes menaçantes : une sueur froide ruis­selait de son front, il s'entortilla tout à fait dans la couverture. Le prétendu démon lui appliqua d'abord quelques coups de cornes, qui malgré la protection de la couverture lui firent beaucoup de mal ; non content de cela, la figure noire sauta sur le lit et se mit à enfoncer ses cornes dans la couverture, comme si elle avait voulu l'enlever. Alors Thierry, ne pouvant plus y tenir, fit un effort, jeta la cou­verture , sauta à bas de son lit et s'élança dans le corridor; le chevreuil le poursuivit, le renversa par terre et l'accabla encore de coups avec ses pieds et avec ses cornes. Thierry se dégagea plusieurs fois; mais à peine s'était-il relevé pour s'enfuir, qu'il était de nouveau renversé. Le chevreuil le chassa ainsi de coin en coin jusque sur le vestibule au pied du grand escalier, où il l'atteignit de nou­veau , le renversa par terre et marcha sur lui pour l'empêcher de se relever et d'aller plus loin. Thierry, hors de lui-même, et ne sachant plus que devenir, se mit à crier de toutes ses forces : « Il me tient, il me saisit, il veut m'enlever; au secours ! au secours ! »

Ces cris et ce bruit éveillèrent les gens du châ­teau. Le premier qui parut au haut de l'escalier, avec une lumière, fut le vieux Maurice. Thierry, désespéré, s'élança à sa rencontre, se jeta à ses pieds, embrassa ses genoux et s'écria : « 0 Mon­sieur ! protégez-moi, sauvez-moi; je vais tout avouer. »

Le chasseur s'écria d'une voix terrible : «Parle! avoue ! » Mais avant que Thierry eût pu reprendre haleine, les domestiques accoururent de tous côtés. Bientôt après parurent aussi le comte, son épouse et les deux enfants. Les cris lamentables de Thierry avaient réveillé tout le monde et répandu l'alarme dans le château.

« Parlez, Maurice, dit le comte en s'adressant, au vieux chasseur ; apprenez-moi ce qui s'est passé, et quel est ce drôle-là qui apporte le trouble chez nous?

— Votre Excellence va l'apprendre de sa propre bouche, répondit le chasseur. Allons, parle, co­quin; quel motif t'a conduit dans ce château? quel était ton dessein ? Sois franc avant tout, ou sinon il t'en arrivera mal. »

Alors Thierry avoua en pleurant qu'il s'était laissé persuader par des braconniers de se faire passer pour estropié et mendiant, afin d'être reçu pendant la nuit au château, et de leur ouvrir la porte du jardin, chose à laquelle il n'avait consenti que forcé par leurs menaces; mais qu'au lieu des bracon­niers, le diable était venu le maltraiter à coups de cornes et avait voulu l'emporter.

Le bon Fridolin, qui se trouvait à côté de M. de Finkenstein, et qui tenait une chandelle à la main, regarda de plus près le misérable Thierry, et s'é­cria : « Eh! je te reconnais; c'est toi qui autrefois dans la forêt as tué d'un coup de fusil une pauvre chevrette sous les yeux de son petit. Oui, oui, c'est toi ! N'est-ce pas, tu ne croyais pas alors que le jeune chevreuil vengerait un jour sa mère, qu'il te livrerait à la justice et peut-être à l'échafaud ? Mais Dieu l'a voulu ainsi: Dieu est un juge patient, mais juste et sévère. »

Thierry considérait Fridolin avec des yeux éton­nés, et ne comprenait pas ce qu'il voulait dire. Alors le vieux Maurice lui apprit que le petit che­vreuil dont il avait autrefois immolé la mère avec tant de barbarie dans la forêt de Haselbach, avait été élevé au château, était devenu un magnifique animal, et que c'était là le diable dont il avait reçu des coups de cornes.

« Existe-t-il sur la terre un être plus sot, plus imbéeile que moi ! s'écria Thierry en se frappant de la main sur le front. Je me croyais le plus rusé des garçons de mon âge, et voilà que je prends un che­vreuil pour le diable. Un animal privé de raison a pu me tromper assez grossièrement pour me forcer à dévoiler un complot qui était si bien combiné ! Oh ! c'est pitoyable ; il y a de quoi s'arracher les cheveux de honte et de dépit. »

Les domestiques rirent aux éclats de la singulière méprise du jeune vaurien; mais le comte y trouva le sujet d'une bonne leçon, et dit d'un air grave : « La frayeur de ce jeune malfaiteur provient, il est vrai, d'une erreur; mais une grande vérité est ca­chée sous cette erreur : c'est sa conscience qui lui fait voir le diable sous la figure de cet innocent animal. Un garçon honnête et vertueux n'aurait jamais pensé que le démon voulût l'emporter en enfer. »

Mme de Finkenstein ordonna ensuite aux domes­tiques d'aller fermer la porte du jardin pour se mettre à l'abri des tentatives des voleurs. Maurice fut d'avis de laisser cette porte ouverte, tandis que tous les domestiques du château, bien armés, se mettraient en embuscade pour surprendre ainsi la bande entière et en purger la contrée.

Mais la noble comtesse s'y opposa.

« Certainement les voleurs ne viendront pas sans être bien armés, et ils pourraient, dans leur dé­fense désespérée, tuer ou blesser quelques-uns de nos gens; ce qui me mettrait au désespoir.

— Tu as raison, Françoise, répondit son époux ; nous avons encore d'autres moyens de nous emparer d'eux. Le jeune complice étant en notre pouvoir, les autres ne pourront nous échapper, nous le for­cerons à nous indiquer leur repaire. »

La porte du jardin fut donc aussitôt fermée ; mais le vieux chasseur dit en grommelant : « Je ne puis laisser ces infâmes braconniers s'échapper ainsi; si je pouvais au moins leur envoyer une poignée de grains de plomb dans les jambes, cela leur profite­rait. » Il alla chercher deux fusils à deux coups, les chargea et se posta à une fenêtre en face de la porte du jardin. Il attendit en vain, les brigands ne pa­rurent point. A l'heure indiquée ils étaient bien venus, à la faveur de l'obscurité, et s'étaient appro­chés du mur qui entourait le jardin ; mais ayant entendu les cris de Thierry, ils crurent qu'on le fustigeait. Ils virent en même temps de la lumière dans plusieurs chambres, et des personnes monter d'un étage à l'autre avec des flambeaux. Ils com­prirent pour lors que leur complot était découvert, et se hâtèrent de regagner la forêt. Leur frayeur même fut telle, qu'ils oublièrent les sacs qu'ils avaient cru remplir d'or et d'argent : on les trouva le lendemain au pied du mur du jardin.

A peine le jour avait paru, qu'on vit arriver le juge, que M. de Finkenstein avait fait prévenir ; il était accompagné de son greffier et de deux gen­darmes pourvus de menottes et de cordes destinées à garrotter le jeune malfaiteur. On le tira de sa prison, et on le conduisit dans une salle où le juge voulut procéder à un premier interrogatoire en présence du comte de Finkenstein.

Thierry, amené devant le juge, eut recours à ses ruses et à ses mensonges ordinaires. Il raconta qu'il avait été trompé et entraîné par des brigands, se garda bien de faire connaître sa véritable origine, et offrit de guider la force publique vers la retraite des brigands, si on voulait l'épargner.

Le juge n'ajouta pas foi aux impostures imaginées par Thierry ; mais il ne lui adressa aucune menace, et le laissa se flatter qu'il parviendrait à en imposer à la justice.

L'attaque dirigée contre le château de Finkenstein avait fait grand bruit dans la contrée, et l'on vit aussitôt se réunir tous les gendarmes et les gardes champêtres du district, auxquels se joignirent un grand nombre de paysans armés. Le juge se mit à leur tête, et dirigea aussitôt cette troupe vers les ruines de l'ancien château fort. Thierry, garrotté et attaché sur une charrette, indiquait la marche à suivre ; il désigna les points par où les brigands pouvaient s'échapper, et l'on y mit bonne garde. Enfin l'on pénétra dans l'intérieur du souterrain, et l'on y trouva les trois brigands endormis par suite des fatigues qu'ils avaient essuyées dans leur expé­dition de la veille. Ils furent surpris et saisis sans pouvoir se défendre, et Waller lui-même, se voyant entouré d'un si grand nombre d'assaillants, salua le juge avec noblesse et présenta ses mains à garrotter, sans prononcer une seule parole. Les deux autres étaient furieux et vomissaient des injures contre Thierry; ils ne furent pas moins enchaînés et je­tés sur la charrette avec Thierry et tous les objets trouvés dans le souterrain.

Les brigands furent d'abord interrogés très-fréquemment, et, d'après leurs réponses, on prit des renseignements auprès des différents tribunaux dans le ressort desquels ils avaient plus ou moins longtemps séjourné. Les malfaiteurs passèrent plus d'une année en prison, et à force de recherches on parvint à connaître toute leur vie et toutes leurs infamies. Lorsque l'instruction fut terminée, les premiers juges en adressèrent les actes à la cour suprême du pays, et l'on attendit le prononcé du jugement.

 

 

CHAPITRE XIII

 

Histoire et fin des trois criminels.

 

Waller était issu d'une famille respectable et très- distinguée, et n'avait pris ce nom que pour cacher celui qu'il portait réellement. Son père était un fonctionnaire d'un ordre supérieur, magistrat in­tègre et jouissant de l'estime générale. Waller, dont le nom de baptême était Charles, montra dès son enfance les plus heureuses dispositions ; il était d'une beauté remarquable. Ses parents ne négligè­rent rien pour lui donner une excellente éducation ; et, aussitôt qu'il eut atteint l'âge de dix-huit ans, il l'envoyèrent à l'université pour y achever ses études. Là il se fit remarquer d'abord par la cul­ture de son esprit, la variété de ses talents et l'amé­nité de son caractère. Mais il avait le malheureux défaut d'être irritable et de s'emporter facilement. Sa famille, éblouie par ses brillantes qualités, avait trop négligé les divines instructions de la reli­gion, qui eussent adouci ce caractère irascible, en lui inculquant des principes salutaires d'humilité et de charité; il fut cruellement puni de ce défaut auquel il avait abandonné son cœur.

Un jour qu'il faisait une partie de promenade avec quelques jeunes étudiants, un de ses amis, jeune seigneur qui avait jusqu'alors professé une estime toute particulière pour Waller, se permit, emporté par la gaieté du repas, quelques plaisan­teries que l'orgueil de Waller ne put supporter. Il s'ensuivit une querelle fort vive. Malheureusement les jeunes gentilshommes avaient alors l'habitude de porter l'épée; les deux amis, devenus adver­saires, se rendirent dans un petit bois voisin, et Waller eut le malheur de tuer son antagoniste.

Waller, l'épée sanglante à la main, saisi d'hor­reur et d'épouvante, se tenait là immobile comme une statue, et aussi pâle que l'ami qu'il venait d'immoler. Tous ses condisciples le pressèrent de s'enfuir sur-le-champ, et il partit sans savoir où il allait. Après avoir erré pendant plusieurs jours dans les bois en proie au désespoir et au milieu des plus grands dangers, il rencontra par hasard un ancien ami d'enfance, fils d'un ouvrier, dont la de­meure était voisine de celle du père de Waller. Ce jeune homme lui raconta qu'étant militaire il avait follement perdu au jeu l'argent qui appartenait au régiment, et qu'on lui avait confié. Pour échapper à la peine qui le menaçait, Valentin (c'était le nom de l'ancienne connaissance de Waller) avait dé­serté , s'était fait braconnier et avait pris le nom de Schlik. Dans la position désespérée où il se trou­vait, Waller n'hésita pas à adopter le même genre de vie.

Il se jela donc dans le plus épais du bois avec Schlik, et ils vécurent du produit de leur chasse. Mais cette ressource ne pouvait suffire à tous leurs besoins ; ils prirent donc le parti désespéré de dé­pouiller les voyageurs, et c'étaient eux qui avaient attaqué le frère de Mme de Finkenstein, que le père de Fridolin avait sauvé.

Quelque temps après, Schlik fit connaissance avec Josse, qui s'adjoignit aux deux amis. Il leur était nécessaire pour aller vendre le gibier qu'ils abattaient ; mais ils le méprisaient à cause de son ivrognerie et de ses vices grossiers, et jamais Waller ne se montra familier avec lui.

Ce Josse avait été l'un des plus riches fermiers du canton de Hirsfeld; il avait une épouse pleine de qualités et de vertus, des enfants charmants; mais l'orgueil et la paresse, le plaisir d'aller briller dans les fêtes, et la négligence qu'il apportait dans la direction de ses affaires, avaient commencé sa ruine. Ayant une fois oublié les devoirs d'un bon père de famille et d'un fidèle chrétien, il s'était abandonné à tous les vices ; le jeu et l'ivrognerie avaient achevé de le perdre ; et sa fierté ne lui per­mettant pas de supporter la honte de la misère dans laquelle il s'était plongé lui-même, il avait pris la fuite, et de degré en degré était tombé à l'état de brigand. En compagnie de Schlik, il pillait les fermes isolées, et attaquait les voyageurs sans dé­fense. Waller dirigeait ces tentatives, auxquelles cependant il prenait rarement part, à moins que le secours de son bras ne fût nécessaire pour arracher ses compagnons à quelque danger.

Un jour Schlik rencontra dans la forêt un jeune homme, garçon tanneur, occupé à ramasser des écorces de chêne. Ils se saluèrent; et, après avoir entamé la conversation, ils ne tardèrent pas à se reconnaître. Enfants de la même ville, ils avaient été à l'école ensemble. Schlik ne put retenir ses larmes en apprenant du tanneur, appelé Rist, que sa mère, vivante encore, ne cessait de se désoler de sa désertion, et que ce chagrin la conduirait au tombeau. La famille de Waller n'était pas moins à plaindre. Le malheureux duel avait soulevé contre elle une foule de personnes puissantes, et assez in­justes pour faire retomber leur colère sur les parents du coupable. Le père n'avait guère survécu à la triste nouvelle, et la mère l'avait suivi de près. Le frère, jeune homme plein de talents, de politesse et des meilleures qualités, n'était encore que simple avocat; l'acharnement et l'influence de la maison ennemie lui fermaient la carrière des emplois pu­blics. Heureusement la troisième publication de mariage de sa sœur aînée était déjà faite lorsqu'on apprit la querelle fatale ; le mariage fut donc célé­bré ; mais le jour des noces ressembla à un jour de deuil. L'autre sœur habitait chez son frère, dont elle soignait le ménage, et ne devait guère espérer de se marier convenablement.

Ayant deviné au premier coup d'œil que Schlik était braconnier, le jeune tanneur voulut l'inter­roger à son tour. Schlik avoua sans peine son vilain métier. « Quitte-le, crois-moi, reprit le tanneur : du braconnage au vol et du vol à l'assassinat il n'y a qu'un pas, et ce pas est glissant. »

Au lieu de lui répondre, Schlik s'éloigna en gémissant, et se hâta de rapporter à Waller tout ce qu'on venait de lui dire. Waller eut le cœur dé­chiré ; il pleura sur la mort de ses parents chéris, sur la triste position de son frère et de ses sœurs. « Hélas ! s'écria-t-il, tous ces malheurs sont mon ouvrage, et je les aurais épargnés à ma famille si j'avais su commander à mes passions !... » Jus­qu'alors il avait espéré qu'on oublierait son duel et qu'il pourrait retourner dans sa patrie; forcé de renoncer à cette douce illusion, il résolut de passer en Amérique. Pour cela il fallait beaucoup d'argent : tel fut le motif qui le détermina à son entreprise sur le château de Finkenstein. « Là, disait-il, je trouverai la somme qui m'est nécessaire, et en Amérique je ferai une grande fortune qui me per­mettra de rembourser cette somme. » Il arrangeait ainsi les choses : Dieu les arrangea tout autrement, et cette entreprise fut le terme des crimes de cette bande de malfaiteurs.

Le jour où le jugement devait être prononcé, le président, accompagné de son greffier, se rendit dans la sombre et antique salle de justice, où les douze juges, respectables vieillards, attendaient déjà rassemblés. Il y avait une affluence considé­rable de spectateurs. Waller fut introduit le premier par les gendarmes. Dès qu'on le vit entrer et se présenter avec cette noble aisance qui lui était or­dinaire, la sensation fut générale, et un silence solennel régna dans la salle. Quoique le genre de vie qu'il avait mené depuis plusieurs années, ainsi que son long séjour dans la prison, dût avoir for­tement altéré l'expression de sa figure, on voyait encore qu'il devait avoir été un très-bel homme. La sentence fut prononcée, et Waller condamné à la peine de mort. Cet infortuné entendit son arrêt avec calme et fermeté ; quand la lecture fut achevée, il demanda la parole, et dit : « Monsieur le président, l'arrêt que vous venez de lire est mérité; je m'y attendais et je m'y soumets humblement. Après avoir manqué à tous mes devoirs envers Dieu et envers la société, il est juste que j'expie mes crimes par la mort. J'aban­donne sans murmurer ma tête au glaive de la loi, afin de satisfaire par là aux droits de l'humanité, que j'ai foulés aux pieds, et à la justice de Dieu, que j'ai offensé.

« Messieurs, continua-t-il, vous connaissez ma vie, vous avez su vous procurer mes certificats de l'université ; vous y avez trouvé des témoignages satisfaisants de mes études et de mes mœurs, si j'en excepte mon malheureux penchant pour les querelles. Oui, j'ose m'en flatter, toute ma conduite précédente a été irréprochable. Peut-être serais-je aujourd'hui, comme vous, un magistrat justement honoré si mon détestable emportement, que mes sentiments religieux auraient dû maîtriser, n'avait causé ma perte. Oui, c'est la colère qui a été la source de tous mes malheurs. Je puis vous assurer que depuis l'instant fatal où j'eus immolé mon ami je n'ai pas joui d'un seul moment de repos. Le sang versé par ma main se présentait devant mes yeux quand je me levais, et me poursuivait encore quand j'allais me mettre au lit. Que de nuits j'ai vues s'écouler dans une affreuse insomnie ! de combien de larmes j'ai baigné ma couche !... Le vin, qui avait enflammé mon bouillant caractère, me devint dès ce moment un objet d'horreur ; je me promis de n'en plus jamais boire, et j'ai tenu parole, bien que cette résolution ne fût désormais d'aucune importance. Je pris en outre avec moi-même l'en­gagement solennel de ne plus verser de ma vie le sang humain. Hélas ! j'ai horriblement violé ce ser­ment.

« Monsieur le président, je vous supplie de faire parvenir l'expression de mon repentir à la noble famille de Finkenstein, dont mon criminel projet a si cruellement troublé la tranquillité : dites-lui que mon intention n'était pas de verser une seule goutte de sang dans le château, et veuillez croire que telle est la vérité.

« Il me reste une autre prière à vous adresser, et à laquelle je mets beaucoup d'importance : veuillez donc, je vous en supplie, ne pas la rejeter. Vous savez que le nom de Waller que je porte est un nom supposé. Ah! de grâce! ne révélez pas mon véri­table nom, afin de ne point flétrir à jamais la famille que j'ai déshonorée.

« Enfin, monsieur le président, daignez m'envoyer un ecclésiastique pour recevoir ma confes­sion. Je n'ai malheureusement pas assisté depuis longtemps à l'office divin, ni fréquenté les sacre­ments ; de là mou endurcissement dans les crimes qui m'avaient banni de la communauté des fidèles. Après avoir longtemps vécu en scélérat et en païen, que j'aie au moins la consolation de mourir en chrétien.

— Oui, je vous y engage, » dit le juge en lui promettant de lui accorder toutes ses demandes et en lui présentant la main. Waller, avec ses grands yeux noirs remplis de larmes, jeta un regard d'é­motion sur cet homme vénérable, posa sur son coeur et pressa avec amour la main qui lui était offerte, puis se détourna promptement ; et pendant que tous les assistants fondaient en larmes, il fut re­conduit en prison pour s'y préparer à entrer dans l'éternité.

Schlik avait passé le temps de sa captivité dans une morne affliction. La petite fenêtre fortement grillée de son obscur cachot donnait sur l'église.

Chaque fois qu'il entendait le bruit des cloches, son cœur tressaillait d'une profonde émotion. Il enten­dait distinctement le son de l'orgue, et même le pieux chant des fidèles arrivait jusqu'à lui. Mais lui était trop affligé pour y joindre sa voix ; il priait dans le silence du recueillement, et se prosternait en esprit au milieu du saint temple, non sans verser des larmes de contrition. Le cimetière qui entourait l'église, avec ses tombes et ses croix fu­néraires, éveillait dans son âme les plus sérieuses réflexions. Chaque fois qu'il voyait un enterre­ment, l'idée de sa mort prochaine le glaçait d'effroi. Ah ! se disait-il un jour en voyant enterrer le corps d'une mère de famille dont les enfants poussaient des gémissements douloureux autour de la tombe, ah ! que de larmes ne versera pas ma pauvre mère en apprenant ma mort sur l'échafaud ! Il se propo­sait de lui écrire, lorsqu'il reçut lui-même une lettre de cette vertueuse femme.

Valentin apprit ainsi qu'il y avait eu une am­nistie pour les déserteurs, et que sa mère avait réussi à faire disparaître toute trace de la faute que le jeu lui avait fait commettre, en remboursant la somme qu'il avait soustraite. Ainsi il lui aurait en­core été permis de vivre tranquille et heureux, s'il n'avait mis lui-même le comble à son infortune en s'abandonnant au désespoir et se jetant dans les plus grands désordres. Après avoir lu cette lettre, Schlik répandit un torrent de larmes et maudit mille fois le jeu, qui l'avait conduit à l'infortune dans laquelle il se trouvait plongé.

La lettre de sa mère se terminait par des exhor­tations pleines de sagesse et de piété qui l'enga­geaient à chercher dans la religion la force et les consolations nécessaires pour terminer par une bonne mort une vie qui avait été si coupable. Schlik résolut de profiter de ces bons conseils ; et quand le respectable curé de Hirsfeld se présenta dans sa prison, il fit sa confession avec une telle humilité et l'accompagna de tant de larmes, que le pieux ecclésiastique en fut vivement touché, et lui pro­digua toutes les consolations de son ministère sacré.

Schlik se mit ensuite à lire avec un pieux recueil­lement des prières dans un livre que le curé lui avait laissé pour cet effet. A peine eut-il terminé, que la porte s'ouvrit, et il vit entrer le geôlier, qui lui annonçait que Waller désirait lui parler. Schlik suivit le geôlier dans la chambre de son ami : celui-ci était à genoux et priait. « Schlick! » s'écria Waller en s'élançant vers lui ; et tous deux se pré­cipitèrent dans les bras l'un de l'autre avec une telle force, que les murs retentirent du bruit de leurs chaînes ; longtemps ils confondirent leurs larmes. Enfin Waller lui dit : « Cher ami, j'ai appris que tu t'es converti et que tu es sincèrement re­venu à Dieu ; j'ai fait de même. Tout est bien main­tenant. Ayant vécu en pécheurs, il faut au moins mourir repentants, c'est la seule chose qui nous reste à faire. Je t'ai entraîné à bien des crimes; sans ton attachement pour moi, tu ne serais pas devenu si malheureux. Pardonne-moi, cher ami, oh ! pardonne-moi, toi le seul ami qui me soit resté fidèle dans mon infortune. » Tous deux pleuraient ; ils s'assirent l'un à côté de l'autre, et s'entretinrent de pieuses pensées jusqu'au moment où Schlik fut reconduit dans sa chambre. « Adieu, mon ami, lui dit Waller en l'embrassant encore, à présent nous sommes en état de mourir pleins de confiance dans les mérites de Jésus-Christ et dans la religion de nos pères. Notre séparation sera courte ; de­main, à neuf heures, la mort nous séparera pour nous réunir au même instant et pour l'éternité. Adieu ! adieu ! que le Dieu de miséricorde soit avec toi ! »  

Josse ne se montra pas plus endurci que ses compagnons. La visite de sa femme et de ses en­fants, qui vinrent le trouver dans sa prison, le toucha vivement ; il leur demanda humblement pardon des tourments qu'il leur avait fait éprouver. Sa malheureuse épouse et ses enfants se jetèrent dans ses bras, et mêlèrent longtemps leurs larmes aux siennes. Soulagé par cette entrevue, fortifié par les discours de sa femme, qu'il trouva pleine de résignation aux ordres de la divine providence, Josse s'humilia sincèrement aux pieds du ministre des autels, et de ce moment ce fut un autre homme; il ne vécut plus que pour songer à se rendre digne de retrouver sa famille dans une autre vie.

Ainsi préparés à la mort, les trois criminels virent arriver le jour de l'exécution plutôt avec espoir dans la miséricorde céleste qu'avec la crainte du supplice. Dès le matin de ce jour funeste, la foule se pressait à flots tumultueux sur le pré qui devait être le théâtre de la sanglante punition des coupables. Un grand nombre d'habitants se réu­nirent aussi dans l'église, et suppliaient le juge sou­verain d'accorder une sainte mort aux condamnés. Bien des larmes coulèrent dans le lieu saint, tandis qu'on entendait au dehors de l'église le tintement funèbre de la grosse cloche, le bruit de la foule et les roulements des tambours. Les trois coupables marchèrent avec résigna­tion au supplice ; ils adressèrent aux spectateurs quelques salutaires conseils, et, après avoir fait publiquement l'aveu de leurs fautes, et avoir embrassé l'image du Christ que leur présentait le vénérable curé, ils livrèrent leur tête à l'exécu­teur. [ainsi fera Pranzini !]

 

CHAPITRE XIV

Repentir de Thierry.

Quelques semaines avant la condamnation de ses trois complices, Thierry était tombé malade dans son cachot. Le médecin de la prison lui fit donner une chambre un peu moins affreuse ; on lui ôta ses chaînes ; un assez bon lit remplaça la paille qui jusqu'alors lui avait servi de couche, et l'on pourvut aux soins qu'exigeait sa maladie. Le curé et le mé­decin venaient le voir souvent. Néanmoins la plu­part du temps il était seul ; ni le soleil ni le clair de la lune n'éclairaient son obscure prison. Il n'a­percevait à travers les noirs barreaux de fer que le mur grisâtre d'une maison tombée en ruine, le­quel, par son extrême proximité de la fenêtre du cachot, semblait être destiné à intercepter la vue du dehors. Thierry s'ennuyait donc beaucoup dans sa prison; le temps lui semblait d'une longueur insupportable, et il passait des moments bien tristes.

Il ignorait quel sort lui était réservé : si on le condamnerait à la peine capitale, ou si on lui ferait grâce de la vie. Cette complète incertitude n'était pas un de ses moindres tourments; il flottait sans cesse entre la crainte et l'espérance, entre la vie et la mort.

Le jour où le jugement des criminels fut pro­noncé, Thierry remarqua un mouvement inaccou­tumé autour de sa prison. Ordinairement le silence des tombeaux régnait dans l'antique et noir édi­fice ; mais ce jour-là il entendait le bruit des pas d'une multitude d'hommes, des portes s'ouvrant et se refermant avec fracas, le cliquetis des armes, et le résonnement des chaînes. Lorsque Robert, le domestique du geôlier, vint lui apporter la soupe, Thierry lui demanda ce que signifiait tout ce bruit et ce qui se passait de nouveau. « Ce qui se passe ? répondit cet homme sombre et que l'habitude de ses fondions avait rendu dur et insensible ; tu veux savoir ce qui se passe ? Eh bien ! c'est aujourd'hui qu'on va prononcer l'arrêt de mort de tes trois camarades, et vendredi prochain on leur coupera la tête. C'est dommage que tu sois tombé malade si mal à propos ; sans cela tu aurais figuré à cette danse, et on en aurait fini d'un seul coup avec vous autres mauvais sujets, au lieu que nous se­rons obligés de recommencer la besogne pour un drôle tel que toi. Au diable le tracas que tu nous donnes ! » Il s'en alla, et referma violemment la porte sur lui.

Thierry fut tellement effrayé de ce qu'il venait d'apprendre, qu'il tremblait de tous ses membres. Chaque bruit de pas d'homme le glaçait d'épouvante ; chaque porte qu'il entendait ouvrir ou re­fermer le faisait frissonner ; il craignait à chaque instant qu'on ne vînt aussi lui annoncer sa sentence de mort. Le jour de l'exécution de ses camarades, quand le son prolongé de la grosse cloche du bef­froi vint frapper ses oreilles, il éprouva comme une espèce d'agonie ; pourtant l'excès de la terreur lui donna des forces ; il se leva et s'habilla : tantôt il courait écouter à la porte ; tantôt il s'approchait de sa fenêtre grillée pour écouter encore. Cependant le bruit augmentait sans cesse. Le bourdonnement de la foule tumultueuse qui se pressait de toutes part le roulement des tambours et des nombreuses voi­tures, la marche des soldats, le cliquetis des armes, les pas des chevaux retentissaient dans les longs corridors et jusque dans sa chambre. Les jambes lui manquèrent, il fut obligé de s'asseoir sur son lit; il était encore tremblant de tous ses membres, lorsque tout à coup la porte s'ouvrit avec fracas, et le terrible Robert parut suivi d'un autre valet du geôlier. « Suis-nous, » cria-t-il d'une voix rauque. Ces paroles redoublèrent l'épouvante de Thierry. Ne connaissant pas les formes judiciaires, il s'i­magina qu'on allait le conduire à l'échafaud et l'exécuter tout de suite. Cependant il n'en était rien; mais une des dispositions de son jugement, lequel ne lui avait pas encore été signifié, ordon­nait qu'il serait tenu d'assister à l'exécution des trois autres coupables.

« Au nom du Ciel ! s'écria-t-il en pleurant, qu'al­lez-vous faire de moi ?

— C'est ce que tu verras tout à l'heure, » ré­pondit Robert.

Ces deux hommes, l'ayant saisi par le bras, le conduisirent ou plutôt le traînèrent, à travers de longs corridors, dans une autre partie de ce vaste édifice, et le firent entrer dans une des salles de l'étage le plus élevé. Plusieurs personnes étaient déjà placées aux croisées pour voir passer le cor­tège. « Voilà le méchant Thierry, le quatrième de ces brigands, » cria Robert. Tout le monde se retourna pour le considérer quelques instants, ensuite chacun reprit sa place. Les deux gardiens condui­sirent Thierry à une fenêtre qui lui avait été ré­servée. L'éclat du jour, la beauté du firmament, la verdure des prairies et des forêts, toutes merveilles dont la vue lui était refusée depuis si longtemps, l'étonnèrent et l'éblouirent. Le spectacle magni­fique de la nature renaissante fit une profonde impression sur son âme, et lui arracha des sou­pirs ; mais bientôt ses regards se portèrent sur l'im­mense foule qui s'était réunie autour de l'échafaud. Il vit arriver Waller, Schlik et Josse, marchant au supplice. Il vil briller le glaive sur la tête du pre­mier de ces trois coupables ; il vit son sang jaillir, sa tête tomber!... « Jésus! » s'écria-t-il; et il ferma les yeux pour ne pas voir l'exécution des deux autres. On le ramena à moitié mort dans son cachot.

Depuis ce jour Thierry se montra complètement découragé et abattu. Nuit et jour, sans cesse il croyait avoir devant les yeux le redoutable glaive, et sous ce glaive ruisselait le sang de ses compa­gnons ; il redoutait le même sort, il se lamentait et se désespérait. Mais il était loin de s'amender in­térieurement. Son cœur n'avait pas cette crainte de Dieu et cet amour sincère pour Jésus-Christ qui disposent le pécheur au repentir. Son seul désir était d'échapper à la mort, à l'échafaud ; et, ayant un jour appris de la femme du geôlier, qui venait le voir quelquefois pour le soigner durant sa ma­ladie, qu'on ne lui infligerait pas la peine capitale, et qu'on se bornerait à le renfermer pendant quel­ques années dans une maison de correction, il sentit son cœur soulagé d'un poids accablant : il redevint ce qu'il avait été autrefois, léger et mé­chant, et ne songea plus qu'à chercher les meilleurs moyens de s'échapper de la prison et à forger des plans sur ce qu'il ferait ensuite.

Dans l'intervalle où tout ceci se passait, le comte de Finkenstein avait placé Fridolin chez le garde général du district d'Hirsfeld, pour s'y instruire dans l'administration forestière. L'épouse du garde général était une dame très-charitable; ayant ap­pris la maladie de Thierry, elle lui envoyait de temps en temps quelques mets convenables à son état. Un jour Fridolin lui apporta un poulet rôti. Quoiqu'il plaignît le coupable, la joie de participer à une bonne action donnait à sa figure une expression de contentement où l’on pouvait remarquer un mélange de compassion. Le méchant Thierry n'y sut voir qu'une gaieté insultante, une indécente raillerie ; d'ailleurs le bel uniforme vert de Fridolin blessait cruellement les yeux de ce jaloux ; il lui dit d'un ton d'aigreur et de convoitise : « Je suis malheureux, et tu triomphes !... Tu as su te glisser et réussir au château de Finkenstein par le moyen de ton mau­dit chevreuil qui a causé ma perte ; ce vilain ani­mal seul est l'auteur de tous mes maux. Jusqu'ici la fortune m'a été contraire ; mais j'espère bien de­venir plus heureux par la suite ; ma mère achètera ma délivrance par une somme d'argent, et me laissera encore assez d'écus pour passer le reste de ma vie dans l'aisance : je n'aurai pas besoin comme toi de me faire domestique et d'être le très-humble valet des autres. »

Pourtant Thierry mangea le poulet avec avidité, sans remercier Fridolin de sa peine; et celui-ci se retira fort affligé, en voyant que Thierry n'avait rien perdu de sa méchanceté et de sa grossièreté habituelles.

Cependant la maladie de Thierry s'aggrava de jour en jour et devint très-dangereuse. Le curé de Hirsfeld allait le voir souvent et passait de longues heures auprès de son lit, cherchant à lui inspirer des sentiments chrétiens. Il l'invitait d'une manière pressante à recourir avec confiance à la miséricorde de Dieu, et à ne pas rendre inutile pour son âme le précieux sang que notre divin Rédempteur a versé pour la rémission de nos péchés, à se repentir de ses fautes et à se convertir sincèrement, condi­tion sans laquelle il serait éternellement perdu. Mais Thierry ne fit pas grande attention aux paroles du charitable prêtre. Parfois il montrait bien quel­ques signes de repentir ; il assura même un jour le curé qu'il avait bien du regret de n'avoir pas suivi les conseils de son père, et d'avoir si souvent trompé sa mère par des mensonges.

« Bien, mon ami, dit le curé ; je suis charmé de vous voir enfin cette disposition : puisse-t-elle être l'aurore de votre salut ! Mais, dites-moi, Thierry, pourquoi regrettez-vous de n'avoir pas écouté les avertissements de vos parents ?

— Eh ! pourquoi ? si je les avais suivis, je me serais bien instruit à l'école ; j'aurais appris un bon état, j'aurais une belle boutique de serru­rier, et par conséquent je serais devenu un des bourgeois les plus considérés de notre endroit. Au lieu de cela j'ai déjà passé plus d'un an dans cette maudite prison; m'y voilà malade, seul, dénué de tout ; et quand même j'en sortirais guéri, ce serait pour être enfermé de nouveau dans une maison de force ! »

C'est ainsi que, toujours sensuel, il ne pensait qu'aux choses de ce monde, et son cœur était en­core loin de s'ouvrir à ces sentiments religieux de foi et de confiance dans la bonté de Dieu et dans l'amour et les mérites de Jésus-Christ, sentiments qui seuls légitiment le repentir aux yeux du Sei­gneur et assurent le pardon des péchés.

Un soir le curé venait de le quitter, vivement affligé de le trouver toujours insensible à ses exhor­tations pastorales. Le porte-clefs aborda le véné­rable ecclésiastique, et lui fit plusieurs questions sur Thierry ; ce dernier, qui était très-curieux, s'était approché de la porte pour écouter ce que répondrait le prêtre. « Eh bien, monsieur le curé, dit Robert, que pensez-vous de la maladie de ce jeune scélérat ? Ne décampera-t-il pas bientôt pour l'autre monde? Je commence à me fatiguer du tra­cas qu'il nous donne.

—  Mon ami, répondit l'ecclésiastique, ne soyez pas si insensible : le malheureux n'a plus que peu de jours à vivre, sa fièvre est extrêmement ma­ligne. Ayez encore un peu de patience.

—  De la patience, répondit Robert, oui-da ! qui serait donc capable d'avoir autant de patience que vous, monsieur le curé, avec un drôle aussi obstiné et aussi endurci que lui? Vous êtes trop bon, et je crois bien que toutes vos peines seront perdues : le coquin est gâté jusqu'à la moelle des os. Pensez- vous qu'il puisse encore faire pénitence ? pour ma part, j'en doute très-fort.

—  Hélas! mon ami, reprit le curé, son cœur ressemble malheureusement au terrain pierreux

sur lequel tombe la semence de la parole divine ; c'est comme si chaque grain était aussitôt enlevé par les oiseaux ; jusqu'à présent mes peines n'ont produit aucun fruit; ce malheureux m'inquiète vivement, et je crains qu'il ne meure pas dans de bons sentiments.

—Eh bien! s'écria Robert, à votre place je ne me donnerais pas tant de besogne ; si ce drôle veut aller faire un tour en enfer, qu'il y aille, ça le regarde; nous n'y avons rien à gagner ni à perdre. Puisqu'il ne demande pas mieux, qu'il s'arrange, qu'il parle, et bon voyage.

—  Ne parlez pas ainsi, répliqua le curé ; ce jeune homme, tout corrompu qu'il est, a pourtant une âme immortelle, et l'âme d'un chrétien est trop précieuse aux yeux du Seigneur pour qu'on ne tente point tous les moyens de la sauver. S'il ne s'agissait ici que d'un malheur temporel, on pour­rait rester froid ; mais penser que cette âme sera éternellement malheureuse, oh! c'est une idée trop pénible. Ayez pitié de lui.

—  Dans le fond, reprit Robert, si les maigres os de ce brigand ne devaient brûler que mille ans dans l'enfer, je le lui souhaiterais bien ; mais aussi quand je pense qu'il ne sortirait pas de toute l'éter­nité de ce lieu de tourments, cela me glace le sang dans les veines, et j'aurais presque pitié de lui, quelque dépravé qu'il soit. »

Thierry avait entendu cet entretien avec un violent battement de cœur. Les dures paroles de l'in­sensible porte-clefs avaient fait plus d'impression sur lui que les discours pleins de douceur et de bienveillance du bon curé. Il n'y a donc plus de re­mède, se disait-il, il me faut mourir! Et je cours donc réellement le danger de tomber sous peu de jours dans l'abîme des enfers ? Une seule année passée dans la prison m'a déjà paru si longue ! combien il serait plus affreux d'en passer mille dans les feux de l'enfer, et c'est ce que me sou­haite l'impitoyable Robert ! Cependant, malgré sa dureté, la pensée du feu éternel l'a fait frissonner, et il n'ose pas désirer que j'y sois éternellement condamné ! Oh ! oui, être frappé d'une éternelle réprobation, c'est la destinée la plus effrayante qu'on puisse imaginer...

Pourtant, continua Thierry, ce curé est un bien digne homme ! Quelle bienveillance il a pour moi ! quel touchant intérêt il me porte ! Jusqu'ici je n'ai pas écouté ses exhortations ; je pensais qu'il ne me parlait de Dieu que parce que c'est l'usage et parce que ses fonctions le lui commandent. Mais mainte­nant je reconnais qu'il a réellement pitié de moi et qu'il me veut du bien. Aucun intérêt ne le guide ; et néanmoins combien de peines il s'est déjà données pour moi ! Ah ! vraiment, c'est un excel­lent, un bien respectable homme, tandis que moi, je suis un ingrat, un méchant, oui, bien mé­chant !...

Là-dessus Thierry versa des larmes amères, prit la résolution de rentrer en lui-même et de se con­vertir, et, pour cet effet, de s'abandonner sans ré­serve à la direction du respectable prêtre.

Lorsque le curé, sur la demande de Thierry, en­tra le lendemain matin de très-bonne heure dans sa prison, il s'aperçut, au premier coup d'œil, qu'il s'était opéré dans son cœur un notable change­ment ; car le malade s'empressa de le saluer avec respect et de lui dire : « Mon cher monsieur le curé, apprenez-moi, je vous prie, ce qu'il faut que je fasse pour obtenir le pardon de mes péchés et mourir d'une sainte mort ! Ayez la bonté de me ré­péter encore ce que vous m'avez déjà répété tant de fois; je suis maintenant disposé à vous écouter avec attention et à suivre vos avis. »

Le curé, pénétré d'une sainte joie à la vue de ces heureuses dispositions, s'assit à côté du lit de Thierry, et lui adressa une touchante exhortation sur le sacrement de pénitence. Thierry, tenant continuellement les yeux fixés sur lui, semblait dévorer chacune de ses paroles. Ce fut âlors pour la première fois que le digne pasteur put parler du fond de l'âme, parce qu'il voyait que ses paroles étaient recueillies. Thierry se repentit sincère­ment, et fit un acte de contrition avec la plus tou­chante ferveur. Le lendemain, le curé entendit la confession que Thierry lui fit à cœur ouvert et non sans verser bien des larmes. Depuis ce moment le jeune pécheur trouva un bonheur inexprimable à entendre parler de Jésus-Christ, qui était venu au monde pour sauver les pécheurs ; et, toutes les fois que le curé se levait pour se retirer, Thierry saisis­sait et baisait la main du vertueux ministre de Dieu (ce qu'il n'avait jamais fait auparavant), le remer­ciait les larmes aux yeux, et le suppliait de revenir bientôt. « Ah! quel bonheur pour la pauvre huma­nité, disait-il, qu'il y ait des ecclésiastiques institués pour ramener le calme et verser des consolations célestes dans l'âme du pécheur, et le faire renaître à l'espérance ! Sans eux un coupable tel que moi ne pourrait manquer de se livrer au plus affreux désespoir. »

 

CHAPITRE XV

Thierry et sa mère.

Depuis la disparition de son fils, la malheureuse mère de Thierry n'avait pas joui d'un seul moment de calme ; mais lorsqu'elle reçut la nouvelle qu'il avait été arrêté avec les trois autres brigands et jeté dans les cachots d'Hirsfeld, elle fut glacée d'épou­vante, et son cœur maternel ressentit une inexpri­mable douleur. Elle prit aussitôt la route d'Hirsfeld, alla se jeter aux pieds du juge qui instruisait le procès, et lui dit, les mains jointes : « Je sacri­fierai toute ma fortune, je vendrai ma maison, et j'irai mendier mon pain, si vous voulez sauver mon fils, mon infortuné Thierry vous seul le pou­vez. Oh! je vous en supplie, en grâce, ne me re­fusez pas. »

Mais le magistrat intègre lui répondit : « Je ne puis rien ici que faire mon devoir ; les lois sont là, et je dois m'y conformer. Je vous plains, vous et votre fils; mais lorsque les parents ne remplissent pas leurs devoirs et ne corrigent pas leurs enfants, l'autorité judiciaire est obligée d'intervenir et d'en­voyer en prison cette jeunesse pervertie qui pré­pare des hommes dangereux pour la société, ou de punir d'une manière encore plus terrible les dés­ordres et les crimes qu'ils ont déjà commis. Celui qui ménage la verge quand ses enfants méritent d'être corrigés, les livre au glaive de la justice. » Ainsi parla le juge. Alors la mère désolée lui de­manda la permission de voir son fils; mais le ma­gistrat déclara que cette permission ne pouvait lui être accordée qu'après que l'enquête judiciaire serait terminée. Elle reprit donc, en pleurant, la route de Waldon sans avoir eu la consolation d'em­brasser son fils, et fut sur le point de succomber à la douleur et aux serrements de cœur qui l'acca­blaient.

Thierry éprouvait un vif désir de voir encore sa mère avant de mourir : il avait appris qu'elle était venue dans le temps à Hirsfeld pour le consoler, et qu'on lui avait refusé la permission d'entrer dans la prison. Cependant il était très-peiné de n'avoir plus entendu parler d'elle depuis, et il se plaignait au curé de ce que sa mère l'abandonnait ainsi dans sa longue maladie. « Il est vrai, ajouta-t-il, que je ne mérite guère qu'elle s'occupe de moi, je lui ai causé tant de chagrins ! mais comme elle a été toujours si bonne pour moi, je ne puis croire qu'elle veuille m'abandonner dans mon malheur et me repousser sans retour. »

Le curé lui répondit : « Mon cher Thierry, votre mère conserve les mêmes dispositions à votre égard. Elle est animée des mêmes sentiments de bienveillance et de tendresse ; mais votre position l'a si vivement affectée, qu'elle est tombée dange­reusement malade, et que depuis plusieurs mois elle ne peut quitter le lit. On lui a appris que vous êtes malade aussi ; elle a dit alors : « Nous ne nous reverrons plus dans ce monde, mon fils et moi. Dieu veuille nous faire la grâce que nous nous retrou­vions heureux dans l'autre ! »

Mais un jour que Thierry, couché sur son lit, pensait à elle avec douleur, la porte du cachot s'ou­vrit tout à coup et sa mère entra. Il eut peine à la reconnaître, tant elle avait vieilli ; elle était pâle et maigre, et l'on voyait à ses yeux rouges et fatigués qu'elle devait, depuis longtemps, avoir versé beau­coup de larmes. A l'aspect de la figure blême et décharnée de son fils, la malheureuse Madeleine se lamenta, leva les mains au-dessus de sa tête, et retomba comme pétrifiée. « Ah ! mon pauvre en­fant ! mon pauvre Thierry ! » s'écria-t-elle avec effroi. Elle ne put en dire davantage ; ses sanglots la suffoquèrent. Thierry se souleva, lui tendit une main défaillante, et s'écria : « 0 ma mère! ma chère mère ! comment ! vous venez encore me voir ! Vous n'avez donc pas oublié votre pauvre Thierry ? Que vous êtes bonne ! que vous êtes toujours une mère tendre ! Ah ! je vous ai causé bien du chagrin, je vous ai fait verser bien des larmes, et j'ai fait blanchir vos cheveux avant le temps. Pardonnez- moi, pardonnez-moi ! Si vous saviez combien je me repens de ma mauvaise conduite, vous me pardon­neriez certainement !... »

Madeleine, déjà épuisée par les fatigues du voyage, qu'elle avait entrepris malgré son état de faiblesse, ne put résister à ces violentes émotions ; elle faillit perdre connaissance, et fut forcée de s'asseoir sur une chaise auprès du lit de son fils. Celui-ci lui prit la main, la pressa contre ses lèvres, et ses joues li­vides se couvrirent de larmes. « Ma mère! s'écria- t-il d'un ton déchirant, dites, pourrez-vous encore me pardonner ?

— Mon cher fils, répondit la mère en jetant sur lui un regard douloureux, je suis bien plus cou­pable que toi ; j'aurais dû être plus raisonnable, plus sévère à ton égard, et ne pas céder à tes

moindres désirs d'enfant; ma trop grande indul­gence a causé ta perte, c'est sur moi que retombe toute la faute.

— Non, non, reprit Thierry, c'est moi seul qui suis coupable ; vous n'avez pas connu toute ma mé­chanceté; vous ne savez pas combien de fois j'ai trahi votre confiance par mes mensonges, mes tromperies et mon hypocrisie. J'étais fourbe, dis­simulé, et c'est ce qui a causé ma perte. Mais croyez-moi, je déteste maintenant toute ma con­duite passée; nuit et jour, j'implore Dieu et mon Rédempteur, je leur demande grâce et miséricorde. Oh ! j'ai été cruellement puni de ma désobéissance et de mon ingratitude ; je me suis attiré moi-même les plus horribles souffrances : car dans cette pri­son, comme autrefois dans la forêt, j'ai beaucoup souffert. J'ai mené une existence très-malheureuse, en abreuvant votre vie de douleur et d'amertume. Mais j'espère que Dieu aura pitié de nous, et qu'un meilleur sort nous est réservé dans le ciel. M. le curé m'a expliqué tout cela d'une manière bien touchante. Je voudrais que vous l'entendissiez ; car il me serait impossible de vous dire cela aussi bien que lui. »

Il retomba sur son lit, accablé d'émotions et d'épuisement, poussa de profonds soupirs et ferma les yeux.

Le médecin entra un instant après ; ayant tâté le pouls du malade, il haussa les épaules, ordonna qu'on fît remplir encore une fois la fiole contenant la potion de la veille, et sortit. Madeleine le suivit. « Pensez-vous, monsieur le docteur, lui demanda- t-elle, que mon pauvre Thierry puisse se réta­blir? »

Le médecin secoua la tête.

« Ce malheureux enfant, dit la mère, était obli­gé, pendant son apprentissage chez le serrurier, de se lever de trop grand matin, de supporter l'excessive chaleur de la forge, et de se livrer à un travail pénible : c'est sans doute cela qui, dès son jeune âge, a déposé dans son sein le germe de cette maladie qui le fait aujourd'hui si cruellement souf­frir. »

Le médecin secoua de nouveau la tête, et répon­dit : « L'oisiveté nuit plus à la santé que le travail.

—  Et ensuite, reprit la mère, les peines et la misère qu'il a souffertes si longtemps dans cette affreuse forêt, l'humidité et le froid auxquels il y était exposé, ont achevé de ruiner sa santé.

—  Les fatigues et les intempéries des saisons, quand elles ne sont pas portées à l'excès, endur­cissent le corps, répliqua le médecin; mais ces fatigues-là ne sont pas la cause principale de son état actuel. »

Peu d'instants après que le médecin fut parti, Fridolin entra portant une petite soupière d'étain fort propre, surmontée d'un couvercle brillant et poli; le collet de son bel habit vert était orné d'une broderie d'argent. « 0 mon cher Thierry, dit-il d'un ton amical, je viens t'apporter un excellent bouillon, qui, je l'espère, te fera beaucoup de bien. » Thierry, dont l'âme n'était plus chargée de haine ni d'envie, prit le bouillon et remercia cordiale­ment le bon Fridolin.

Madeleine considéra ce vertueux et aimable jeune homme dont la fraîcheur et la bonne mine con­trastaient d'une manière si frappante avec les joues pâles et creuses de son fils; elle soupira et ne put retenir ses larmes. Thierry s'en aperçut, et lui dit, lorsque Fridolin fut sorti :

« Je devine le motif qui, en ce moment, fait couler vos pleurs, ma chère mère ! Vous pensez que si votre Thierry avait été vertueux et sage, s'il avait mené une vie innocente et pure, il serait aussi bien portant et aussi frais que Fridolin.

— Oui, mon fils, tu as raison, tu as deviné juste, répondit la mère ; et c'est une éternelle vérité que toutes les délices et toutes les voluptés de la terre ne sont rien à côté d une âme pure. »

La mère de Thierry pria le juge d'accorder à son fils une chambre plus aérée et plus commode, et de lui permettre à elle-même de rester avec le jeune infortuné pour le soigner. Elle obtint cette grâce sans difficulté. Le digne curé venait les voir tous les jours. Madeleine lui raconta le chagrin qu'elle avait éprouvé en apprenant que Thierry s'était associé à des brigands ; combien de larmes elle avait versées sur le sort de cet enfant égaré ; combien de prières elle avait jour et nuit adressées à Dieu pour le supplier de préserver son enfant des peines éternelles. « C'est bien le cas, répondit le pasteur, de répéter ici ce qu'un évêque disait un jour à la mère de saint Augustin, alors que ce grand saint n'était encore qu'un pécheur : Il n'est pas possible qu'un enfant pour lequel tant de larmes ont été versées, tant de prières élevées vers le ciel, puisse être à jamais perdu. Ces paroles sont encore vraies aujourd'hui. Un fils racheté par tant de larmes et de prières peut être considéré comme sauvé. Vos prières, il est vrai, n'ont pu le soustraire à la mort temporelle ; mais elles auront puissam­ment contribué à lui faire obtenir la grâce d'un sin­cère repentir, et par conséquent à le délivrer des supplices éternels. »

Cependant la maladie de Thierry fît de jour en jour plus de progrès, et ses forces diminuèrent, sensiblement ; sa mère ne quittait plus le chevet de son lit. Assise jour et nuit à ses côtés, elle lui fai­sait de pieuses lectures, lui prodiguait les consola­tions, relevait son courage, arrangeait son lit, lui donnait à boire et essuyait en pleurant la sueur de mort qui couvrait le corps de son cher malade. Un jour son fils lui dit : « 0 ma mère, que vous avez de bonté ! que de tendres soins vous me prodiguez ! Puisse le Seigneur vous en récompenser digne­ment ! »

La mère répondit en sanglotant : « Hélas ! que n'ai-je eu le même zèle à veiller sur ton éducation dans ton enfance ! je ne serais pas obligée mainte­nant de te soigner en prison. Comment me sera-t-il possible de réparer aujourd'hui ce que j'ai négligé alors ? Dieu veuille me pardonner mes torts et ma négligence, et t'accorder une sainte mort ! Puissent mes infortunes éclairer les parents sur leurs devoirs, et leur apprendre à veiller davantage sur leurs en­fants et à les mieux élever! Que l'exemple de mon malheureux fils serve de même de leçon aux enfants qui ont quitté ou seraient tentés de quitter le sen­tier de la vertu, et les fasse rentrer dans la voie de leurs devoirs !

— Que Dieu exauce vos vœux ! » répondit Thierry; et quelques moments après il expira.

Sa mère lui survécut à peine un an : les cuisants chagrins dont son cœur était accablé depuis si longtemps avaient abrégé ses jours. Comme il ne lui restait pas de proches parents, elle légua toute sa fortune aux hospices des orphelins de sa ville na­tale : « Car, disait-elle à son heure dernière, puis­que j'ai négligé l'éducation de mon fils, je veux au moins contribuer à ce que d'autres enfants n'é­prouvent pas le même malheur. »

 

CHAPITRE XVI

 

Bonheur de Fridolin.

Fridolin fit de rapides progrès dans l'étude des connaissances forestières sous la direction du garde général de Hirsfeld. Ses parents l'ayant habitué au travail dès son enfance, il déployait une activité in­fatigable. Presque chaque jour il accompagnait son maître dans la forêt, et ne fut pas longtemps à apprendre à distinguer les arbres, les arbustes et les plantes, à en savoir les propriétés les plus usuelles. Il forma une collection de fleurs et de plantes qu'il fit d'abord sécher pour les placer en­suite dans des cahiers entre deux feuilles de papier, et les conserver, en y inscrivant leurs noms; il par­vint ainsi à recueillir un très-joli herbier. Il observait chacun des papillons, des scarabées et des insectes qui habitent les forêts et s'attachent aux arbres; il étudiait surtout les espèces qui pouvaient nuire aux différents plants.

Il s'appliqua à perfectionner son écriture, et fit des progrès remarquables dans l'arithmétique et la géométrie : il apprit d'abord à dessiner et ensuite à peindre ; alors il s'exerça à copier les branches, les fleurs et les feuilles des arbres et des plantes, et dans ses heures de récréation il s'amusait à les colorier d'après nature et avec un talent remarquable. M. de Finkenstein possédait dans sa bibliothèque un grand nombre d'excellents ouvrages sur toutes les parties de l'économie forestière ; et il se fit un plaisir de les prêter à l'intelligent et studieux Fri­dolin, qui passait souvent une partie de la nuit à les lire, à en extraire les articles les plus impor­tants, et à en copier même des gravures.

Il avait de rares connaissances pour son âge; mais il ne s'en prévalait point : c'était le plus modeste jeune homme qu'on pût voir. Sa piété et ses habi­tudes laborieuses le préservaient des dangers aux­quels la jeunesse est souvent exposée. On lui tendait bien, il est vrai, quelques pièges séducteurs, et il ne manquait pas d'occasions de suivre le torrent du monde ; mais il sut se conserver pur et sage, en résistant aux attraits du vice. C'était un modèle de vertu, de douceur, de moralité et d'obligeance. Tandis que les autres jeunes gens de la ville pas­saient leur temps dans les cafés à boire, à jouer aux cartes ou au billard, ou à chanter des chansons licencieuses, Fridolin, assis dans son cabinet d'é­tude et occupé à lire ou à écrire, trouvait dans ses travaux scientifiques un charme mille fois plus doux que tous les vains amusements. Le garde général, à qui son âge et ses infirmités ne permettaient plus de se livrer à ses fonctions comme autrefois, pou­vait se reposer en toute confiance sur le jeune Fridolin; il l'aimait beaucoup et le surnommait son bras droit, son bâton de vieillesse ; son épouse, qui n'avait point d'enfants, chérissait Fridolin comme un fils.

Lorsque M. de Finkenstein envoya son fils Fré­déric à l'université, il voulut que Fridolin l'accom­pagnât. Le sage père était persuadé que ce jeune homme vertueux et modeste, que d'ailleurs le jeune baron avait pris en affection, exercerait un certain empire sur ce dernier, qui était d'un caractère vif et pétulant ; qu'il saurait le préserver des écarts auxquels la jeunesse est sujette. Il voulut en même temps fournir au jeune forestier l'occasion de faire un cours de botanique et d'étudier à fond toutes les branches de la science forestière. Fridolin pro­fita bien des leçons de ses savants professeurs : il suivait leurs cours avec régularité, les écoutait avec attention, prenait des notes avec soin, et se disait souvent : C'est se rendre bien coupable que de né­gliger l'occasion de s'instruire : la jeunesse est la saison des semailles, plus tard viendra celle des moissons, et quiconque n'aura pas semé ne recueil­lera rien.

Le jeune baron Frédéric, ayant glorieusement terminé ses études à l'université, obtint de son père la permission de voyager pendant quelque temps dans les différentes contrées de l'Europe. Fridolin l'accompagna encore en qualité de chasseur parti­culier; mais il était plutôt son ami que son domestique. Il l'avertissait de maint danger, et le jeune comte cédait volontiers à ses représentions.

Un soir il arriva que Frédéric, se trouvant dans une société nombreuse de jeunes nobles, eut une discussion avec l'un d'eux, au sujet d'une chose fort insignifiante en soi; cependant il se garda de se servir d'expressions blessantes pour son antago­niste. Mais celui-ci n'en devint que plus insolent, lui dit des grossièretés de plus en plus fortes, et finit par l'injurier et le provoquer en duel, lui lais­sant le choix des armes. Plusieurs des jeunes gens de la société prétendaient que l'honneur du comte Frédéric de Finkenstein exigeait qu'il acceptât le défi, sinon qu'il passerait pour un lâche. Frédéric était sur le point de répondre au cartel, lorsque Fridolin, placé derrière lui, s'écria à haute voix: « Monseigneur, songez au sort de Waller ! »

Frédéric, surpris, ne put proférer un seul mot. Après un instant de réflexion, il lui dit : « Tu as raison, allons nous coucher, la nuit porte conseil, et demain nous verrons si véritablement notre hon­neur est intéressé à ce que je me batte. Pour tout au monde je ne voudrais pas commettre la même imprudence que l'infortuné Waller, et m'exposer à devenir aussi malheureux que lui.

—  Et quel est ce Waller? demandèrent les jeunes gens ; quelle imprudence a-t-il commise? comment s'est-il rendu malheureux?

—  Raconte son histoire à ces messieurs, dit Frédéric à Fridolin ; j'en suis incapable en ce moment, je suis trop agité. »

Fridolin raconta l'histoire de Waller, et il mit dans son récit une telle chaleur et une si vive émo­tion, que tout le monde l'écoutait avec intérêt ; plusieurs de ces jeunes étourdis en furent touchés au point que des larmes brillèrent dans leurs yeux. Il n'y eut personne dans la société qui ne plaignit le sort de ce malheureux Waller, dont les bril­lantes qualités avaient donné de si belles espé­rances dans sa jeunesse.

Le jeune baron qui avait offensé et défié Frédéric fut si vivement ému en entendant ce récit, qu'il s'élança aussitôt de sa place et courut embrasser Frédéric en lui faisant des excuses en présence de toute la société, qui applaudit à cette démarche. Frédéric, de retour chez lui, se jeta dans les bras de Fridolin, l'embrassa, et lui dit : « Je te remercie, mon ami, du service que tu m'as rendu ; sans toi je n'existerais peut-être plus, ou je serais au moins bien malheureux. Tu as été mon ange gardien, et tu m'as préservé, moi, ainsi que mes bons parents, d'un grand chagrin; je t'en aurai une éternelle reconnaissance. »

Frédéric acheva heureusement ses voyages, et retourna au château de son père, enrichi de con­naissances variées, formé aux usages du monde et ayant échappé à la contagion des vices que l'on y contracte trop souvent. Le bonheur que le comte et son épouse éprouvèrent en revoyant leur fils si instruit, si sage et si bien formé était indicible. Les parents du bon Fridolin ne furent pas moins beureux enserrant dans leurs bras leur fils chéri, toujours vertueux, aimable et brillant de santé; ils en versaient des larmes de joie.

Frédéric ne pouvait assez vanter à ses parents le zèle et le dévouement avec lesquels Fridolin s'était conduit envers lui pendant ses voyages; il leur ra­conta aussi l'imminent péril dont il avait su le pré­server dans cette soirée fatale où il allait accepter un cartel. M. de Finkenstein fut charmé d'une si belle conduite, ainsi que des certificats que Fri­dolin avait obtenus des professeurs de l'université. On l'engagea à rester au château, mais non en qua­lité de domestique ; il devint le secrétaire particulier et le conseiller intime du noble comte dans tout ce qui regardait les forêts et les domaines seigneu­riaux.

Environ un an après le retour de Fridolin, le vieux garde général du district de Hirsfeld vint à mourir ; le comte de Finkenstein fit appeler Fri­dolin, et lui remit un diplôme portant sa nomina­tion à cette place avantageuse. Fridolin, en par­courant ce papier, osait à peine en croire ses yeux. « Mon excellent et digne seigneur, dit-il avec émotion, je sais apprécier l'honorable marque de confiance que vous voulez bien m'accorder, et je tâcherai de m'en rendre digne. »

Fridolin courut aussitôt à Haselbach pour an­noncer à ses parents le bonheur qui venait de lui arriver. Les deux vieillards en versèrent des larmes de joie. Ils se seraient crus bien heureux que Fri­dolin, qui n'était d'abord que domestique au châ­teau, parvînt à obtenir les gages du moindre fores­tier ; mais qu'il fût garde général, c'était beaucoup plus qu'ils n'auraient jamais osé espérer. Ils en ren­dirent grâces à Dieu, et nommèrent leur bon Fri­dolin la consolation et la couronne de leur vieil­lesse. Fridolin les pria de quitter leur pauvre cabane et de venir habiter avec lui la belle et vaste maison du garde général défunt, pour se charger de son ménage. Il voulut leur abandonnnr tout son traite­ment et n'être que leur pensionnaire. Ils cédèrent à ses désirs, se transportèrent dans cette belle et commode habitation, où ils coulèrent des jours paisibles, vivant dans la plus douce concorde, et ne cessant de dire : « Peut-il y avoir sous le soleil des gens plus heureux que nous ! »

Fridolin ne tarda pas à sentir la nécessité de se choisir une compagne qui pût seconder sa vieille mère dans les soins du ménage. Son choix se fixa sur Elisabeth, fille du malheureux Josse. Ses pa­rents ne purent qu'applaudir à ce projet de leur fils, qui s'accordait, avec leur secret désir. « Elisa­beth est une brave fille, dit Nicolas ; c'est la perle de nos jeunes personnes, un modèle de douceur et de vertu. Il y a des gens aux yeux desquels la fin tragique de son père est un déshonneur pour elle : c'est un préjugé et une injustice; les fautes sont personnelles. C'est son excellente mère qui l'a éle­vée; elle est pieuse, sage et modeste, ce sera une bonne épouse, une bonne mère, et j'espère que tu seras, avec la grâce de Dieu, fort heureux par elle. »

Le comte de Finkenstein et sa femme approu­vèrent aussi beaucoup cette union, parce qu'ils connaissaient toutes les bonnes qualités qui distin­guaient Elisabeth. Il ne fut pas ensuite difficile à Fridolin d'obtenir l'assentiment de celle qu'il pré­férait et celui de sa mère.

La célébration du mariage eut lieu dans l'antique et belle église de Hirsfeld. Le vénérable curé pro­nonça une touchante allocution sur les avantages d'une bonne et pieuse éducation. Les noces, aux­quelles assista M. de Finkenstein avec toute sa famille, eurent lieu dans le château seigneurial. Le vieux Maurice, dont les cheveux étaient devenus aussi blancs que la neige, les forestiers et les chas­seurs de toute la contrée s'y étaient rendus dans leurs plus beaux habits de fête. M. de Finkens­tein porta la santé des nouveaux mariés, qui fut accueillie par un tonnerre d'applaudissements et de vivat.

A la fin du festin, on apporta les cadeaux qu'il est d'usage d'offrir aux jeunes ménages. M. de Fin­kenstein présenta à Fridolin un magnifique couteau de chasse garni d'argent doré. Sur la garde, un ha­bile sculpteur avait représenté un enfant jouant sous un chêne avec un jeune chevreuil, tandis qu'un garde observait cette scène sans être vu.

Fridolin, surpris et charmé, s'écria dès qu'il eut vu ce joli travail : « Ah! voilà le jeune chevreuil qui a présidé à toute ma destinéee !

— Cela est vrai, dit M. de Finkenstein à tous ceux qui se pressaient pour considérer ce brillant ca­deau : c'est ce jeune chevreuil qui m'a d'abord fait connaître Fridolin et sa famille, c'est lui qui nous a délivrés d'un grand danger, et sans lui nous ne serions pas tous ici dans la joie. Mais ce jeune che­vreuil n'est qu'un moyen dont la sainte providence de Dieu s'est servie pour notre bonheur. C'est pour­quoi j'ai fait graver au bas de ce petit chef-d'œuvre, qui rappelle Fridolin, son chevreuil et mon vieux Maurice, ces simples paroles : Tout ce que Dieu fait est bien fait. »

                                             FIN DU BON FRIDOLIN

 

 

 

Theodora

 

CHAPITRE 1              

La religion seule peut nous offrir de véritables consolations.

Théodora, veuve d'un pauvre pêcheur, habilait un cabane isolée dans une forêt, non loin des bords du Danube. Son mari était mort tout récem­ment, à la fleur de l'âge. Elle n'avait de consolation et d'espoir qu'en son fils unique, nommé Auguste, joli petit garçon de cinq ans. Elle s'appliquait sur­tout à l'élever dans la pratique de la religion et de la vertu, et se faisait un devoir de travailler sans relâche afin de lui conserver la chaumière pater­nelle avec le droit de pouvoir exercer un jour la profession de pêcheur. Il avait bien fallu que la pauvre veuve renonçât pour le moment à la pêche ; et tous les ustensiles que son mari lui avait laissés, rangés soigneusement depuis sa mort, attendaient que son fils fût en âge de s'en servir. On voyait les filets suspendus à la muraille, et le batelet ren­versé, gisant près de la cabane ; et ces objets rap­pelaient à la pauvre veuve combien elle avait été heureuse avec son mari et combien elle était main­tenant isolée.

Comme elle excellait à faire des filets, elle tirait de cette industrie ses principaux moyens d'exis­tence. L'amour maternel la soutenait dans ses pé­nibles travaux, qu'elle prolongeait habituellement bien avant dans la nuit ; et le petit Auguste dor­mait depuis longtemps, que sa bonne mère veillait encore pour gagner de quoi l'élever.

Mais aussi cet aimable enfant ne songeait qu'à plaire à sa mère et à la contenter. Toute circon­stance nouvelle qui rappelait à celle-ci son défunt époux, faisait répandre de nouvelles larmes à cette excellente femme, et alors le pauvre petit s'empres­sait de la consoler comme il pouvait. Quelques jours après le décès de son mari, Théodora reçut la visite d'un de ses frères, qui était pêcheur dans un vil­lage voisin, et qui vint lui apporter une carpe superbe ; en regardant ce beau poisson, elle ne put retenir ses pleurs. « Hélas! dit-elle, je n'espérais plus voir entrer dans ma cabane de pareil poisson.

— Ne pleure pas ! chère maman, reprit aussitôt Auguste ; va, quand je serai grand, je te pécherai beaucoup de poissons, moi, et de bien beaux, bien beaux. »

Theodora répondit par un tendre sourire : « Oui, Auguste, j'espère que tu seras un jour la consolation de ma vieillesse. Applique-toi à devenir aussi ver­tueux et honnête homme que ton père, et je serai alors la plus heureuse des mères. »

Un beau jour d'automne, Théodora, s'étant levée de grand matin, s'était mise à travailler à un énorme filet qu'elle projetait de finir dans la jour­née ; de son côté, Auguste alla dans le bois ra­masser des faînes (fruit du hêtre), dont la mère faisait de l'huile pour s'éclairer à peu de frais du­rant ses longues soirées d'hiver. Le petit Auguste était bien content lorsqu'il pouvait apporter à sa maman son petit panier tout plein. Alors aussi sa mère, pour l'encourager et l'habituer de bonne heure à une vie active, ne manquait pas de louer son zèle et son habileté. Ce jour-là, vers midi, la fatigue et la faim se firent sentir à l'enfant ; sa mère, entendant la cloche du village sonner l’An­gélus, l'appela pour dîner; il accourut. Le frugal repas, consistant dans une soupe au lait, était dressé sur la table, à l'ombre d'un bel arbre, en face de la cabane, dans une clairière tapissée d'un vert gazon.

Quand ils eurent dîné, la mère dit à Auguste : « A présent dors un peu sous cet arbre, je vais continuer mon travail, et je viendrai t'éveiller quand il faudra. Allons, dors bien, » ajouta-t-elle en se retournant encore une fois ; et elle rentra dans la cabane avec l'écuelle et les assiettes. Un peu après elle revint, et vit Auguste endormi sur la verte pelouse ; sa jolie petite tête frisée reposait sur un de ses bras, de l'autre bras il entourait son pa­nier. Il souriait en dormant, et le mobile feuillage du vieux hêtre laissait parfois arriver jusqu'à lui quelques rayons de vive lumière qui rendaient plus vif encore le tendre vermillon de ses joues.

Retournée à son ouvrage, Théodora se hâtait de le finir. Quand on travaille avec zèle, le temps passe vite : deux heures s'étaient écoulées comme un instant. La bonne mère voulut alors réveiller son cher enfant; mais en arrivant sous le vieux hêtre, elle ne l'y trouva plus. « Ah! dit-elle, ce bon petit est déjà reparti avec son panier pour recom­mencer sa récolte. » Elle applaudit à cette louable ardeur, tout en regrettant qu'il ne fût pas venu lui dire adieu. Elle était bien loin de soupçonner son malheur. Elle retourna donc à sa cabane, étendit le filet sur le gazon, y trouva encore par-ci par-là quelque chose à reprendre, et plusieurs heures se passèrent ainsi sans qu'elle conçût d'inquiétudes ; mais enfin, ne voyant pas revenir son enfant, elle s'étonna d'abord et s'alarma bientôt. Elle entreprit de le chercher dans toute la forêt, qui avait environ une lieue de long sur une demi-lieue de large : inutile fatigue, elle ne le découvrit nulle part. En marchant elle l'appelait de toutes ses forces : « Au­guste, Auguste! » l'écho répondit seul à ses cris.

Quand elle eut bien cherché et appelé, elle éprouva la plus vive inquiétude. « Grand Dieu ! se disait-elle avec l'accent désespéré d'une mère qui devine la perte de son enfant chéri, m'aurait-il désobéi ? serait-il allé au bord de la rivière ? » A celte pensée terrible, un froid mortel lui glaça le cœur ; puis, se ranimant tout à coup, elle courut vers le Danube ; mais le sable de la rive n'offrait point les traces qu'elle cherchait avidement et qu'elle tremblait d'y trouver. De là elle se rendit au village ; mais son frère ni personne n'avaient vu son enfant. On résolut aussitôt de le chercher dans tout le pays : les uns allèrent fouiller la forêt jusque dans les moindres buissons, d'autres se répandirent dans les environs, d'autres se mirent à explorer les bords de la rivière. Cependant la nuit arriva, et l'on ne trouva rien.

« S'il est tombé dans le Danube, dit un pêcheur, le cours de l'eau portera le corps là-bas sur le banc de sable, auprès de ce grand saule. »

La malheureuse mère frissonna en entendant ces paroles ; elle retourna à sa cabane dans une déso­lation extrême ; elle y passa toute la nuit seule avec sa douleur, et ne cessant de pleurer. Au lever de l'aurore, elle courut au bord du fleuve pour retrou­ver du moins le corps de son cher enfant. Pendant bien longtemps elle y retourna tous les matins et tous les soirs, demandant à tous ceux qu'elle ren­contrait s'ils n'avaient pas vu son fils ; mais jamais personne ne l'avait vu, et la pauvre Théodora ne cessait de gémir et de pleurer. Les pêcheurs qui se rendaient à leur occupation journalière dès la pointe du jour, comme aussi ceux qui en revenaient le soir, étaient sûrs de la rencontrer montant et des­cendant le long du rivage, sanglotant et levant ses mains vers le ciel; et tout le monde en avait le cœur ému de pitié et rempli de tristesse.

Un assez long espace de temps s'écoula ainsi : le cadavre ne reparut point, et la malheureuse mère ne put obtenir le moindre indice sur le sort de son enfant. Sa douleur était sans bornes et sans conso­lation possible. « Hélas! s'écriait-elle, fallait-il perdre en si peu de temps un mari si bon et un enfant si tendrement aimé ! Ah ! c'est trop de mal­heurs à la fois !... Sans la pensée que Dieu l'a per­mis, je me désespérerais. » Le plus souvent elle se faisait à elle-même les plus amers reproches. « Ah ! j'aurais dû, s'écriait-elle dans sa cabane solitaire, oui, j'aurais dû le mieux surveiller! 0 vous qui avez encore le bonheur d'être mères, disait-elle aux femmes du village qui venaient la consoler, que mon malheur vous apprenne à mieux garder vos enfants ; Ne les perdez pas de vue une seule minute. Ah! si la bonté du Ciel me rendait le mien!... » Et les sanglots lui coupaient la voix, et des torrents de larmes inondaient son visage, qu'elle cachait dans ses mains.

Théodora, minée par la douleur, devint d'une pâleur extrême et dépérissait à vue d'œil. Lorsqu'au bout, de quelques semaines elle vint un dimanche à l'église vêtue de sa robe de deuil, les assistants se dirent les uns aux autres : « Cette pauvre infor­tunée ne tardera guère à suivre son mari et son enfant. »

Le curé du village, vénérable vieillard, qui pre­nait une part sincère à tous les malheurs de ses paroissiens, comme à leurs joies, était allé déjà la visiter plusieurs fois dans sa cabane pour lui offrir des consolations. Mais quand il l'aperçut ce jour-là à l'église, cette figure si pâle, ces traits si altérés par le chagrin, le frappèrent d'une manière pé­nible : il la fit appeler chez lui après l'office divin. Au moment où elle entra, le bon vieillard, occupé à écrire peut-être un acte de décès dans le registre paroissial, était assis devant son bureau. Il la salua avec affabilité, et lui dit : « Asseyez-vous un in­stant, bonne Théodora, tout à l'heure je vais être à vous. » En attendant, elle se mit à regarder un petit tableau de forme ronde et entouré d'un cadre doré.

« Il paraît, lui dit le curé en se levant et en posant sa plume, il parait que ce petit tableau vous plaît beaucoup.

—  Hélas! oui, répondit Théodora, et pourtant je ne puis m'empêcher de pleurer en le regardant.

—  Savez-vous ce qu'il représente? lui dit le curé.

—  Oh ! oui, dit Théodora, c'est la sainte Vierge.

Mais jamais encore je n'ai vu cette mère de dou­leur, pleurant la mort de son fils tendrement aimé, si bien peinte qu'en ce tableau.

— Eh bien ! dit le curé, vous voyez là le plus bel exemple et le plus consolant pour vous. Considérez bien cette sainte image : ce glaive qui perce le cœur de Marie est un emblème de la profonde douleur qui, selon la prophétie du saint vieillard Siméon, devait pénétrer le cœur de cette sainte mère en voyant son divin fils attaché à la croix, lorsqu'elle assista à son agonie, à sa mort, à ce cri déchirant qui ébranla le ciel et la terre. Mais contemplez aussi comme elle élève vers le ciel ses yeux remplis de larmes et ses mains jointes, témoignant par là sa piété, sa soumission, sa confiance en Dieu. L'au­réole brillante qui environne sa tête indique la féli­cité dont elle jouit au ciel, et qu'elle a méritée par sa patience dans le malheur et par sa résignation à la volonté divine.

« Bonne Théodora, continua-t-il, vous avez fait deux grandes pertes : votre mari et votre enfant ! Un glaive à deux tranchants a aussi percé votre cœur. Mais, comme Marie, élevez vos regards vers le ciel ; comme elle, résignez-vous à la volonté divine, mettez toute votre confiance en Dieu ; priez, pour que du haut des cieux il vous envoie des con­solations et des forces. Vous le savez, Marie se tint debout au pied de la croix où son fils venait d'être sacrifié. Cette foi religieuse, cette joie avec laquelle elle s'écria, lorsque l'ange lui apparut: Voici la servante du Seigneur, qu'il m'arrive selon votre parole ; cette foi, toujours inébranlable, toujours inaltérable, toujours la même, remplissait encore son cœur au milieu de sa profonde affliction, et l'empêchait d'y succomber. Ainsi, ma chère fille, la ferme croyance que tout ce que Dieu fait et que tout ce qu'il permet concourt au bien final de ceux qui l'aiment ; cette conviction seule, dis-je, peut et doit vous soutenir, et vous empêcher de succomber à vos douleurs. N'oubliez jamais qu'il est un terme où tous nos maux doivent aboutir, et qu'ils ne peu­vent être comparés à la masse immense de gloire qui en sera un jour la récompense. C'est dans les souffrances que la vertu s'éprouve et se perfec­tionne; elles passent vite, et font place à une féli­cité éternelle. C'est par les souffrances que le Christ lui-même à dû entrer dans sa gloire ; Marie l'a suivi dans cette voie douloureuse, et nous n'en avons point d'autre pour arriver au ciel. »

Théodora écoutait avec respect et attendrisse­ment les paroles de son pasteur, et pendant qu'il parlait, ses yeux demeuraient fixés sur le tableau de la sainte Vierge. « Eh bien, monsieur le curé, dit-elle, je vous promets de suivre vos conseils ; je m'efforcerai d'imiter l'exemple que m'a donné la divine mère de Jésus; je veux prier, croire, espérer, et dire enfin comme elle : Seigneur, que votre vo­lonté s'accomplisse !

— Très-bien, ma fille, dit le curé ; je suis charmé de votre bonne résolution, et je prierai le Seigneur qu'il vous y fortifie par sa grâce, car de nous-mêmes nous ne pouvons rien ; il faut demander cette grâce à Dieu, qui seul peut créer en nous le vouloir et la force d'exécuter. »

Ensuite, comme rien ne coûtait au digne pasteur quand il s'agissait de consoler un cœur affligé, il détacha du mur le précieux tableau, et le donna à Theodora. « Prenez cette sainte image, emportez-la avec vous, je vous en fais cadeau. Suspendez-la dans votre chambre, et lorsque vous sentirez vos chagrins sur le point de trop aigrir votre cœur, et que les noires pensées du désespoir viendront en­core assiéger votre âme, regardez Notre-Dame des Douleurs, en faisant une prière fervente ; cela vous donnera du courage et de la force. Avec le secours de la grâce de Dieu, votre blessure se guérira insensiblement, et... songez bien que la couronne qui nous attend au ciel sera d'autant plus belle que nos souffrances ici-bas auront été plus grandes. »

Théodora suivit ponctuellement l'exhortation du bon curé, et sa douleur se calma un peu. Cepen­dant, chaque fois qu'elle passait devant l'arbre au pied duquel elle avait vu dormir pour la dernière fois son cher Auguste, il lui semblait qu'un poi­gnard lui entrait dans le cœur. Plus d'une fois elle s'agenouilla sur l'herbe où l'enfant s'était endormi, et baigna la terre de ses larmes. Comme elle se reprochait ensuite ces scènes de désespoir, elle eut l'idée, pour en prévenir le retour, de creuser une niche dans le tronc de cet arbre et d'y placer le tableau consolateur. « L'aspect de cet arbre, dit- elle, renouvelle toujours mes chagrins: eh bien, l'aspect de cette sainte image renouvellera mes forces et ma résignation. Ce sera un monument consacré par ma tendresse à la mémoire de mon cher Auguste. »

Elle parla de son projet au digne curé, qui le loua et approuva cette idée. Alors elle creusa dans le tronc du hêtre une petite niche ronde dans la­quelle elle plaça son tableau.

Depuis ce moment, lorsqu'en passant devant le vieux hêtre elle sentait son cœur se serrer, elle regardait la belle image, joignait les mains, et s'écriait: « Sainte Vierge Marie, intercédez pour moi, daignez m'obtenir la grâce de pouvoir dire aussi : Je suis la servante du. Seigneur, que sa vo­lonté s'accomplisse en moi ! » Ensuite elle priait intérieurement, et bientôt son cœur se trouvait soulagé.

 

CHAPITRE II

Ce que devint l'enfant perdu.

Tandis que la pauvre Théodora pleurait son cher Auguste, qu'elle croyait mort, cet enfant, qui avait alors un peu plus de cinq ans, avait franchi une distance de plus de cent lieues, et était arrivé à Vienne, capitale de l'empire d'Allemagne. Il était frais et vermeil ; il habitait une belle maison qui ressemblait au palais d'un prince ; il portait des habits élégants et riches comme ceux des enfants nobles ; et, ce qui valait infiniment mieux, il y était élevé avec le plus grand soin, et recevait des leçons des meilleurs professeurs. Un changement si étrange dans son sort s'était opéré de la manière la plus simple, et voici comment.

Après une heure de sommeil sous le vieux hêtre, le petit Auguste s'était réveillé, s'était frotté les yeux, avait pris son panier, et s'était mis tout de suite à ramasser des faînes. Son panier était déjà presque à moitié plein, lorsque, ne rencontrant plus de hêtres, et en cherchant toujours, il arriva au bout de la forêt du côté du fleuve. Là il vit un grand bateau amarré au rivage ; les mariniers avaient abordé en cet endroit pour y attendre quelques voyageurs qui devaient s'y embarquer. Les passagers formant plusieurs familles, dont les unes étaient riches et les autres pauvres, avaient profité de cette halte pour descendre à terre et y prendre un peu d'exercice, tandis que leurs enfants s'amu­saient à ramasser sur le bord de l'eau de petits cailloux de diverses couleurs. Ces enfants aper­çurent Auguste, coururent à lui, et voulurent sa­voir ce qu'il portait dans son panier. Ils trouvèrent fort jolis les petits fruits bruns de hêtre, qu'ils ne connaissaient pas encore.

« Voilà de singuliers fruits, dit Antonie, très- jolie petite brune, un peu plus jeune qu'Auguste, et mise élégamment : ce sont, je crois, des châ­taignes; mais jamais je n'en ai vu de si petites et pointues comme celles-ci : elles doivent être bien rares. Celles qu'on mange à la maison de papa sont rondes et plus grosses.

—  Oh ! non, ce ne sont pas des fruits si rares et si curieux que tu le crois, répondit Auguste; ce ne sont pas non plus des châtaignes, que je connais bien, ce sont des faînes, noix de hêtre; on en trouve partout dans les bois, et cela peut se man­ger : en veux-tu ?

—  Oui, oui, crièrent tous les enfants, donne, donne ! » Et Auguste en distribua à pleines mains à tous les enfants, qui l'en remercièrent avec des cris de joie. Auguste n'avait pas encore vu une si nombreuse réunion d'enfants, et tous ces enfants étaient enchantés de sa générosité et de ses manières aimables. Auguste avait un excellent cœur; il était heureux du plaisir qu'il leur faisait; et, n'ayant jamais vu que rarement quelque enfant du village, la foule de petits camarades au milieu desquels il se trouvait inopinément, leur mouvement, leur allé­gresse, exerçaient sur lui une influence inconnue, une sorte d'entraînement, une espèce de délire. Sans plus songer à rien, il se joignit à la bande joyeuse, et les petits voyageurs, à leur tour, par­tagèrent avec lui ce qu'ils avaient de mieux dans ce moment : des poires, des prunes et des gâteaux.

Auguste n'avait vu jusqu'alors que des barques de pêcheurs; l'aspect d'un grand bateau fut pour lui une chose nouvelle, et il témoigna une grande envie de l'examiner de plus près. Cette maison flottante, beaucoup plus grande que la chau­mière de sa mère, lui paraissait merveilleuse. Les petits voyageurs le conduisirent sur le bateau ; Antonie le prit par la main, et le fit entrer dans le salon destiné aux passagers de distinction. « Ah! s'écria Auguste, ravi du superbe ameublement qu'il y vit, il y a dans cette maison flottante une chambre beaucoup plus belle que celle de ma mère ! » Antonie et ses nouveaux camarades lui montrèrent alors leurs poupées et leurs joujoux. Auguste, tout, occupé à contempler de si jolies choses tout à fait, nouvelles pour lui, ne songea point à se retirer, et |e bateau, prenant le large sans qu'Auguste s'en aperçût, descendit majes­tueusement le fleuve.

Aucun des passagers n'avait fait attention à Au­guste. Les premiers voyageurs crurent que cet en­fant appartenait aux nouveaux venus, et ceux-ci pensèrent qu'il appartenait aux autres. Ce fut seu­lement vers le soir, qu'Auguste s'étant mis à pleu­rer et à demander à retourner chez sa mère, on reconnut qu'un enfant étranger se trouvait dans l'embarcation.La surprise fut extrême et générale : quelques âmes sensibles déploraient le malheur de la mère et de l'enfant; d'autres n'en faisaient que rire et se moquaient du pauvre petit. En le défen­dant, en le ralliant, on en vint à des querelles; la discorde passa même jusque dans l'équipage, et les matelots, disputant avec leur patron, firent mine de vouloir jeter à l'eau cet enfant, qui n'était à personne et troublait tout le navire.

Cependant le patron, homme d'une énorme cor­pulence et d'un extérieur sévère et dur, s'approcha du pauvre Auguste, et se mit à le questionner pour savoir d'où il était et à qui il appartenait.

« Dis-moi, petit, de quelle ville ou de quel village es-tu?

—  Je ne suis d'aucune ville ni d'aucun village, répondit Auguste.

—  Voilà qui est singulier, dit le batelier : tu dois pourtant demeurer quelque part?

Oh ! oui, je demeure dans la maison de ma mère ! elle est tout au milieu de la forêt, pas loin du village.

—  Ah ! bon ! reprit le patron, voilà déjà quelque chose : eh bien ! comment s'appelle ce village ?

—  Le village?... dit Auguste; le village s'ap­pelle... le village. Maman ne l'appelle pas autre­ment; à midi, quand la cloche sonne, elle dit: On sonne l’ Angélus au village; ou bien: Viens, nous irons ensemble chez le boulanger du village.

—  Mais du moins dis-moi comment se nomment tes parents, répliqua le patron impatienté.

—  Mon père est mort, répondit Auguste, et maman se nomme Théodora, la veuve du pêcheur.

—   Mais ton nom de famille, quel est-il ? »

Le petit ouvrit de grands yeux, il ne comprenait rien à cette question ; enfin il répliqua : « Maman n'a pas de nom de famille, on n'en donne point chez nous, et elle m'a souvent dit qu'on ne devait jamais donner de surnom aux gens, que c'était une injure. »

Le patron vit bien alors qu'il ne pouvait espérer aucun renseignement d'un enfant qui ne savait pas seulement ce que c'était qu'un nom de famille. Il fut très-embarrassé, ne sachant que faire de cet enfant, qui ne put fournir aucune indication pour le faire reconduire chez sa mère. Il se mit en colère et s'écria : « Je voudrais que le coucou t'eût conduit partout ailleurs que sur mon bateau ! » Auguste, les yeux encore pleins de larmes, répondit de la meilleure foi du monde, et sans aucune malice : « Non, Monsieur, ce n'est pas le coucou qui m'a conduit ici, car je ne l'ai encore jamais vu, mais au printemps je l'ai souvent entendu chanter. »

Tout le monde se mit à rire, excepté le patron, qui se montra de très-mauvaise humeur.

On traversait alors une contrée remplie de forêts et presque déserte; les habitations les plus voisines étaient encore bien loin. Enfin, après le coucher du soleil, on aperçut dans le lointain le clocher d'un village ; le batelier voulut débarquer l'enfant pour qu'on le rendît à sa mère; mais M. Val, le père d'Antonie, s'y opposa.

M. Val, riche négociant, emportait avec lui plusieurs caisses d'argent et de bijoux, et, comme la plupart des autres passagers, fuyait pour sous­traire à l'ennemi sa personne et sa fortune ; car alors une guerre sanglante dévastait l'Allemagne.

« Je plains de tout mon cœur la pauvre mère, dit M. Val, mais nous ne pouvons nous arrêter; un retard de quelques heures nous ferait peut-être tomber entre les mains de l'ennemi. Avançons ! »

M. Val, très-inquiet pour sa fortune, paya même les bateliers pour profiter du clair de lune et mar­cher toute la nuit.

Peu après on aperçut encore, non loin du rivage, mais de l'autre côté du fleuve, un autre village très-considérable. Le patron voulut descendre pour aller faire sa déclaration aux magistrats, et les prier de se charger de l'enfant. « Non ! non ! s'écria M. Val ; écoutez bien, écoutez donc...: n'enten­dez-vous pas gronder le canon? l'ennemi approche, nous n'avons pas un instant à perdre. En avant ! en avant! » Le patron, qui craignait qu'en fin de compte l'enfant ne restât à sa charge, s'opposa avec emportement au désir de M. Val, et peu s'en fallut qu'il n'en résultât une violente dispute. Mme Val arrangea l'affaire. « Mon ami, dit-elle tout bas à son mari, gardons ce gentil enfant; nous ferons une bonne action et nous terminerons cette querelle. — Mes amis! s'écria aussitôt M. Val, je me charge de cet enfant; mais, au nom du Ciel, avançons vite; nous n'avons pas un seul instant à perdre!... avançons vite ! »

Cette déclaration tranquillisa le maître du ba­teau, et tous les voyageurs complimentèrent cette estimable famille de la bonne œuvre qu'elle venait de faire.

On arriva heureusement à Vienne, où M. Val acheta une grande et belle maison et reprit le cours de ses affaires commerciales. Il fit instruire sa fille unique, Antonie, par d'excellents maîtres, et permit à Auguste de prendre part à ces leçons. Malgré son ignorance extrême, le petit garçon montra dès les premiers jours beaucoup d'intelligence, et fit de tels progrès, que tout le monde en fut étonné. Eu même temps il était si modeste, si docile, si com­plaisant et si aimable, que M. Val et son épouse l'aimèrent bientôt comme s'il eût été leur propre enfant. Les semences de piété et de vertu que la bonne Théodora avait jetées autrefois dans son cœur produisirent des fruits au centuple, et Au­guste devenait de jour en jour plus accompli.

Comme il avait une grande aptitude au com­merce , M. Val l'employa utilement dans son comp­toir. Chargé de grandes entreprises et des fourni­tures de l'armée, M. Val fît une immense fortune, et, pour récompenser Auguste de ses services et de sa probité, il lui donna en mariage sa fille unique, Antonie, qui était devenue une demoiselle accom­plie : c'était la vertu et l'innocence unies aux grâces et à la beauté. Après la fin de la guerre, l'empereur, considérant les importants services que ces hon­nêtes négociants, MM. Val et son gendre, lui avaient rendus, leur conféra la noblesse, avec le litre de barons de Valbourg.

Les parents d'Antonie moururent peu d'années après la conclusion de la paix, emportant la conso­lation de voir leur fille bien établie et parfaitement heureuse.

Auguste, renonçant alors aux affaires, acheta en Bavière la belle terre de Neukirch. Il donna aussitôt tous les ordres nécessaires pour la prompte répa­ration du château, qui était très-beau, mais fort délabré par les ravages de la guerre. Ensuite il alla chercher sa femme et ses deux enfants.

Lorsque Antonie arriva avec son époux dans leur nouveau domaine, elle y trouva partout des traces de la misère et des maux que la guerre traîne à sa suite. Plusieurs maisons du village n'étaient plus que des décombres, d'autres menaçaient ruine, et de vastes terrains étaient restés sans culture, parce qu'on n'avait pas les moyens de les ense­mencer.

Auguste et son épouse, touchés de cet affligeant spectacle, vinrent au secours des malheureux ha­bitants. Il fournit le bois pour rebâtir les maisons, avança les frais de reconstruction, acheta aussi du bétail et du grain pour les semailles, et distribua le tout gratis. Les pauvres villageois ne pouvaient assez exalter la généreuse bienfaisance de leur nou­veau seigneur. Quand ils vinrent en députation solennelle pour l'en remercier, il leur répondit avec franchise : « D'un pauvre petit enfant perdu que j'étais, Dieu a fait de moi un grand seigneur ; il m'a comblé d'honneurs et de biens : n'était-il pas actuellement de mon devoir de faire part de ces bénédictions à mes voisins malheureux ? Ah ! mes amis, croyez-moi, il n'existe pas sur la terre de plus grand bonheur que de pouvoir sécher des larmes et faire des heureux. »

 

CHAPITRE III

L’enfant, retrouvé.

Tandis que le petit Auguste, par sa bonne con­duite et son intelligence, était devenu riche et noble seigneur, et que maintenant, dans sa terre de Neukirch, il faisait un si noble usage de son immense fortune, sa mère, la bonne Théodora, avait éprouvé de nombreuses traverses et mené une vie bien pauvre, mais toujours chrétienne et résignée à la volonté du Ciel.

Peu de temps après la disparition d'Auguste, la contrée qu'elle habitait devint le théâtre de la guerre, et les troupes ennemies vinrent un jour s'emparer de la forêt. Théodora abandonna sa ca­bane isolée, et se réfugia dans le village voisin chez l'un de ses frères. Mais elle ne put rester longtemps tranquille ; ce village fut aussi envahi par l'ennemi, et, à la suite d'un combat acharné, presque entiè­rement réduit en cendres ; la plupart des habitants se dispersèrent. Le frère de Théodora, étant ruiné, se vit obligé, pour subsister, de se mettre en ser­vice chez un pêcheur dans un autre endroit.

Théodora quitta alors le pays, et trouva un asile auprès de sa sœur, établie à quinze lieues de là.

Quoique sa sœur fût déjà chargée d'une nombreuse famille, Théodora y fut très-bien accueillie, et elle sut se rendre utile dans celte nouvelle position en y partageant le soin de l'éducation des enfants. Les deux sœurs vivaient dans la plus grande harmonie, et s'aidaient mutuellement à se rendre plus sup­portables les maux et les pertes que les ravages de la guerre leur avaient occasionnés.

Vingt années se passèrent ainsi, et, la paix étant enfin venue rendre la tranquillité au pays, les af­faires et les relations s'y rétablirent petit à petit. Vers cette dernière époque, les deux sœurs, réso­lues de ne plus se séparer, reçurent une lettre de leur frère, qui leur annonçait que depuis la paix il était revenu au pays natal, qu'il avait rebâti sa pe­tite maison incendiée, mais que sur ces entrefaites, ayant perdu sa femme, et ses deux filles s'étant mariées et établies loin de lui, il se trouvait main­tenant seul et sans appui dans un âge où les infir­mités, tristes compagnes de la vieillesse, ne tarde­raient pas à l'atteindre. Il désirait donc que sa sœur Théodora vînt le rejoindre pour demeurer avec lui et avoir soin de son ménage. Celle-ci retourna ainsi dans son pays natal, et vint demeurer avec son frère.

Peu de jours après son retour au village, son premier désir fut d'aller visiter les ruines de la ca­bane où elle avait passé de si douces années avec son défunt mari, et surtout de retrouver l'arbre où elle avait déposé la belle image de la sainte Vierge, qu'elle n'avait pas eu le temps d'emporter dans sa fuite précipitée.

Mais, grand Dieu ! quels changements elle trouva ! Le sentier qui conduisait à sa cabane avait disparu sous de hautes herbes et d'épaisses broussailles. Les buissons et les arbustes étaient remplacés par de grands arbres dont les branches s'allongeaient au loin, et les beaux arbres que Théodora cherchait comme de vieux amis n'existaient plus que dans son souvenir. Il ne restait aucun vestige de sa chétive cabane ; elle ne put même en reconnaître exactement la place. Cet endroit du bois était de­venu un fourré presque impénétrable. Cependant Théodora s'obstina longtemps, mais en vain, à chercher l'arbre sous lequel elle avait jadis versé tant de larmes. S'enfonçant dans les broussailles épineuses, elle examinait successivement tous les hêtres. Quand même la sainte image n'y serait plus, se disait-elle, l'entaille laissée vide me fera toujours reconnaître l'arbre dans le tronc duquel je l'avais placée. Enfin, lasse de chercher inutile­ment, elle y renonça en pleurant de regret.

« Bonne femme, lui dit un vieillard auquel elle venait de conter le sujet de ses peines, votre arbre n'existe plus sans doute. Dans la forêt, les vieux arbres cèdent la place aux jeunes rejetons, comme dans le village une génération nouvelle vient rem­placer la précédente. Vous éprouvez aujourd'hui dans cette forêt la même surprise que j'eus lorsque, après quinze ans d'absence, je suis revenu au vil­lage. Ceux qui étaient encore enfants lorsque nous prîmes la fuite devant l'ennemi, à notre retour étaient des hommes ; les pères de famille que j'avais connus dans la force de l'âge ne sont plus que de faibles vieillards ou reposent déjà dans la tombe. C'est ainsi que tout passe rapidement sur la terre, et les hommes encore plus vite que les arbres. Nous n'avons point ici-bas de demeure stable; efforçons-nous donc de bien vivre, afin d'arriver à celle qui nous a été préparée dans le ciel. »

Le vieillard s'éloigna, et Théodora perdit tout espoir de retrouver son hêtre.

Revenons à Auguste de Valbourg. Il demeurait à plusieurs lieues du village qu'habitait Théodora; mais ce village, ainsi que la forêt, appartenait au domaine dont il avait fait l'acquisition. Un jour il se rendit dans cette forêt, avec le dessein de distri­buer aux paysans leur provision de bois pour l'hi­ver. Comme cette forêt avait été fort négligée, et qu'il y avait beaucoup d'arbres à demi morts, il avait jugé nécessaire de présider lui-même à la coupe, afin qu'elle se fît de la manière la plus avan­tageuse. Il voulut aussi s'assurer par lui-même si chaque indigent recevait exactement sa part. Il avait donc rassemblé tous les pères de famille, et venait donner tel arbre à tel paysan, et tel arbre à tel autre. Le frère de Théodora, ne pouvant venir lui-même, avait envoyé sa sœur à sa place. Le ha­sard voulut que l'arbre contre lequel se tenait le seigneur échût à ce frère. Quand on appela son nom, Théodora se présenta aussitôt. « Monseigneur pardonnera, dit-elle, s'il n'est pas venu lui-même ; il est malade, il ne peut quitter le lit ; mais je suis sa sœur, et il m'a chargée de le représenter. » M. de Valbourg était bien loin de penser que cette pauvre vieille femme fût sa mère ; elle, de son côté, soup­çonnait aussi peu que ce bon seigneur, qu'elle voyait brillant de santé, vêtu d'un habit de drap fin, et portant au doigt une bague garnie de diamants, pût être son fils. Sans la connaître, M. de Valbourg en eut compassion et lui donna l'arbre.

Le forestier se permit quelques observations. « Quoil dit-il, ce magnifique hêtre? quel dom­mage ! Les peupliers et les bouleaux sont bien suf­fisants pour les pauvres. Le bois de hêtre devrait être réservé pour Monseigneur et les gens de sa maison : il ne faut pas être si prodigue du bon bois, il n'y en a déjà pas trop. » M. de Valbourg re­garda le forestier d'un air sévère, et dit : « Il n'est pas charitable de ne donner aux pauvres que ce qu'il y a de plus mauvais et ce que l'on dédaigne pour soi-même. Je veux que cet arbre soit livré à la sœur du pauvre malade; et j'entends de plus que l'arbre soit coupé, le bois mis en corde et conduit devant leur porte : le tout à mes frais. Bûche­rons, venez ici, mettez-vous tout de suite à l'ouvrage; que cette brave femme soit servie avant moi. »

Après cet ordre il s'éloigna vite pour échapper aux remercîments de Théodora, qui, pleine de joie, reprit le chemin du village, impatiente d'an­noncer à son frère ce bienfait de leur nouveau sei­gneur.

Il y avait déjà vingt-six ans que la mère et le fils s'étaient vus pour la dernière fois dans cette même forêt, quand ils s'y rencontrèrent ainsi sans se re­connaître ; et ils allaient se séparer de nouveau, et certainement pour toujours, si la Providence n'en eût ordonné autrement.

D'après l'ordre reçu, deux bûcherons se mirent sur-le-champ à couper l'arbre désigné : il tomba avec un bruit effrayant ; les bûcherons, qui s'étaient écartés, se rapprochèrent pour le scier et le fendre. « Miracle ! s'écrièrent-ils tout à coup ; miracle ! ve­nez voir, accourez tous et regardez !... » Le tronc de l'arbre s'était fendu, et un morceau de l'écorce, s'étant détaché, avait laissé voir aux bûcherons l'image de la sainte Vierge que Théodora avait si longtemps cherchée en vain. Les couleurs de ce charmant tableau avaient conservé toute leur fraî­cheur et leur vivacité, et le petit cadre doré, qui brillait au soleil, ressemblait à une éclatante auréole. Les bûcherons étaient jeunes, ils ne savaient rien de cette ancienne histoire du tableau. « Vrai­ment, disaient-ils, cela nous passe ! Comment cette belle image de la sainte Vierge se trouve-t-elle dans l'intérieur de cet arbre ? Nous sommes bien sûrs qu'il n'y avait aucune ouverture à l'écorce : elle était intacte et couverte de mousse : cela est incon­cevable !

— Et pourtant facile à expliquer, reprit M. de Valbourg : quelque homme pieux aura pratiqué une excavation dans le tronc de cet arbre et y aura placé cette image. Ensuite, et après bien du temps, comme il arrive aux arbres de cette espèce, l'écorce, se sera refermée et rejointe, et elle aura, de cette manière, recouvert le tableau. »

Mais tout à coup M. de Valbourg change de cou­leur : la main dont il tenait le tableau tremble avec violence. « Oui, s'écria-t-il, voilà qui est un mi­racle ! » Et il est obligé de s'asseoir sur un tronc d'arbre; car il n'avait plus la force de se soutenir. Eu continuant d'examiner le tableau, il l'avait re­tourné, et sur le revers il avait lu ces mots :

« L'an de grâce mil huit cent dix-neuf, le dix octobre, je vis, pour la dernière fois, sous cet arbre, mon fils unique, nommé Auguste, âgé de cinq ans trois mois. Que Dieu veille sur lui en quelque lieu qu'il puisse être, et qu'il daigne me consoler, comme il a jadis consolé Marie au pied de la croix, moi, sa mère affligée,

« Théodora Sommer. »

Une pensée rapide comme l'éclair vint frapper l'esprit de M. de Valbourg. « Cet enfant perdu, c'était moi; les noms, l'année, le jour, tout s'ac­corde à le prouver: c'était ma mère qui avait placé cette image dans le vieux hêtre. »

Il n'était pas encore revenu de cette première émotion, que déjà sa mère accourait. Cette bonne femme attendait une de ses voisines avec laquelle elle voulait s'en retourner au village, lorsque tout à coup la nouvelle de la découverte d'une madone renfermée dans l'intérieur d'un tronc d'arbre, vo­lant de bouche en bouche, arriva jusqu'à elle. Elle se hâta de revenir sur ses pas. « Ah! mon bon sei­gneur, s'écria-t-elle, ce tableau m'appartient ; je vous en supplie, rendez-le-moi. Voyez-vous, mon nom est encore dessus; feu M. le curé, que j'en avais prié, l'a écrit de sa main, et sur ma demande il y a mis les autres explications. Hélas! ajouta- t-elle en pleurant et en regardant le hêtre qu'on venait de couper, le voilà donc, cet arbre à l'ombre duquel mon Auguste dormit pour la dernière fois d'un sommeil si doux et si paisible, avant qu'il fût ravi à ma tendresse ! Combien de fois depuis mon retour n'ai-je point passé devant cet arbre sans le reconnaître.

« 0 mon Auguste ! mon enfant ! je vois donc en­core la place où je t'ai vu pour la dernière fois! Mais toi, hélas! toi... je ne te reverrai plus dans cette vie. Il me semble voir et toucher sa tombe...

« 0 mon Dieu, je n'ai pas même eu le triste bon­heur de pouvoir pleurer sur le corps de mon fils, comme je pleure en ce moment sur les débris de cet arbre tant désiré... » Un déluge de larmes l'empêcha de continuer.

M. de Valbourg, encore tout agité de l'émotion qu'il avait éprouvée en découvrant au revers du ta­bleau le nom de sa mère, fut transporté d'une joie mêlée de compassion lorsqu'il la reconnut elle-même dans la pauvre vieille. Son cœur, près de défaillir, ne pouvait plus contenir les sentiments qui le rem­plissaient ; il allait se précipiter dans les bras de la bonne femme et s'écrier : « 0 ma mère ! voilà ma mère, vous êtes ma mère, et je suis votre fils! » mais une réflexion subite le retint, une joie si vive et si inattendue pourrait lui être funeste ; il eut donc l'attention de la préparer par degrés à l'excès du bonheur. La prenant affectueusement par la main, il lui parla du fils qu'elle regrettait si tendrement, lui fit entrevoir la possibilité de le retrouver, an­nonça ensuite qu'il le connaissait, promit de le lui amener, et la voyant disposée à tout apprendre, et ne pouvant se faire lui-même une plus longue vio­lence : « C'est moi, s'écria-t-il, c'est moi qui suis votre Auguste!...

— Vous, Monseigneur?... c'est toi ! » s'écria à son tour la bonne mère en tombant dans les bras de son fils ; et le saisissement qui suspendit toutes ses facultés ne lui permit pas d'ajouter un seul mot.

La mère et le fils, également émus, se tinrent long­temps embrassés dans une extase délicieuse, et tous les spectateurs de cette scène touchante étaient attendris jusqu'aux larmes.

« Ma bonne, mon excellente mère, dit enfin M. deValbourg, Dieu a exaucé les vœux ardents que vous formiez pour mon bonheur, et que vous aviez fait écrire sur ce tableau. Oui, Dieu a été partout avec moi, et partout il m'a comblé de ses bénédic­tions. Mais il a exaucé aussi les vœux que vous for­miez pour vous-même ; il vous a consolée, comme il consola Marie; il vous a rendu votre fils en le rappelant, pour ainsi dire, d'entre les morts, et l'a ramené vivant auprès de vous. C'est sous cet arbre qu'il nous avait séparés, et c'est encore près de cet arbre qu'il vient de nous réunir. Il a conservé ce tableau intact sous l'écorce du vieux hêtre; il l'a tenu là comme en réserve jusqu'au jour où nous devions nous revoir, pour qu'il nous servît à nous reconnaître. En se révélant ainsi à nos yeux, il nous a montré qu'il dirige tous les événements de notre vie de la manière la plus convenable à notre bonheur.

— Oui, reprit Théodora, c'est effectivement ce qu'il a fait. Il t'a ravi momentanément à ma ten­dresse, parce que peut-être, par excès d'amour, je ne t'aurais pas bien élevé. Il te rend à mes vœux pour que tu deviennes mon sauveur dans ma dé­tresse, pour que tu sois l'ange tutélaire de ce malheureux pays. Tout ce que Dieu fait est œuvre de sagesse et d'amour : que son nom soit béni ! » Tous les paysans accourus autour d'eux parta­geaient leur joie, et bénissaient Dieu du fond de leurs cœurs.

M. de Valbourg ordonna alors au forestier d'aller dire au frère de Théodora qu'elle ne rentrerait à la maison que le lendemain, et qu'elle y mènerait son fils. Théodora pria sa voisine d'avoir bien soin du malade pendant son absence. Ensuite M. de Val­bourg fit approcher son carrosse, aida sa mère à y monter, s'assit à côté d'elle, et la conduisit à son château. Ici de nouvelles joies attendaient Théo­dora. Elle avait craint de se montrer dans son humble costume devant sa bru, qui était une grande dame. Mais Antonie avait le cœur trop élevé pour faire attention à un tel détail en pareille circon­stance ; elle courut les bras ouverts au-devant de la bonne vieille, l'embrassa de la manière la plus tendre, et se félicita infiniment de pouvoir presser sur son cœur la mère de son époux chéri. Mais quand sa bru lui présenta ses deux petits enfants, Ferdi­nand et Marie, tous deux charmants et pleins de grâce, tous deux bons et sages comme deux anges ; quand ces jolis enfants vinrent lui sauter au cou, en s'écriant avec l'abandon de la sincérité de leur âge : « Voilà grand'maman ! bonjour, grand'maman ! » la pauvre femme crut mourir de plaisir. « Autrefois, tout à l'heure encore, disait-elle, j'étais en proie au plus mortel chagrin, et voilà que ma joie est plus grande encore ; me voilà plus heu­reuse que je n'étais malheureuse ; mon âme ne suffit plus à mon bonheur ; je ne puis dire ce que j'éprouve... Je ne puis que pleurer, adorer et re­mercier Dieu. 0 bonté de Dieu, qui, après les jours d'épreuves, nous donnez déjà de telles joies en ce monde, combien plus ineffables ne seront donc pas les félicités que vous nous réservez dans le ciel auprès de vous ! »

Le lendemain, M. de Valbourg fit atteler sa ber­line , et alla avec sa mère rendre une visite à son oncle. Théodora resta auprès de son frère jusqu'à parfaite guérison, et vint ensuite habiter le châ­teau de son fils; car Auguste et Antonie voulurent absolument l'avoir auprès d'eux, et ils eurent soin d'assurer un sort heureux au frère et à la sœur de Théodora. M. de Valbourg et son épouse avaient le cœur trop bon et l'esprit trop éclairé pour rougir de la pauvreté de leurs parents. Un jour ils les invi­tèrent tous ensemble, pères, mères, enfants et pe­tits-enfants , et leur donnèrent une grande fête, à laquelle Théodora fut obligée de prendre la pre­mière place. Ces bonnes gens étaient enchantés des marques de bienveillance et de tendresse qu'on leur prodiguait, et des larmes d'attendrissement brillaient dans leurs yeux.

Ce fut là qu'Auguste et Antonie s'informèrent exactement de la position et des besoins de chacun des membres de la famille, et qu'avec autant de discernement que de générosité ils donnèrent à chacun les secours les plus convenables, non-seu­lement pour l'exigence du moment, mais encore pour faciliter à ces braves gens les moyens de par­venir à une honnête aisance.

Le petit tableau de la Vierge resta suspendu dans le salon de M. de Valbourg, comme un souvenir perpétuel des voies admirables de la Providence, et chacun des membres de cette heureuse famille y trouvait un éternel motif de reconnaissance envers Dieu, et de confiance en sa bonté paternelle.


FIN DE THÉODORA



 

La guirlande de houblon

                                                          

CHAPITRE I

 

L'école du village.

 

Frédéric Hermann, pauvre maître d'école du vil­lage de Steinach, était un des hommes les plus sages et les plus modestes qu'il y eût. Son plus grand bonheur consistait à vivre au milieu des en­tants ; et il savait s'acquitter avec tant de soin des fonctions honorables et méritoires de son état, qu'il fit un bien infini en formant le cœur de ses élèves à la religion et à la vertu, tout en leur enseignant les connaissances utiles à leur vocation dans le monde. Satisfait de ses modiques émoluments, il se sentait si heureux dans son empire (c'est ainsi qu'il nommait souvent son toit de chaume, son jardin et son école), qu'il ne l'aurait pas échangé contre le palais d'un roi.

Le petit village de Steinach est situé dans une contrée âpre et montagneuse. La première fois que Hermann descendit de la montagne par le sentier qui conduisait à ce village, dont il venait d'être nommé instituteur, et qu'il aperçut au fond d'une gorge, entre des rochers et des forêts, le vieux et noirâtre clocher, les misérables chaumières cou­vertes de mousse, son cœur se serra. Son anxiété devint encore plus grande quand on lui montra la maison d'école presque en ruine, et à laquelle on ne pouvait arriver qu'à travers une mare boueuse, qu'on traversait en posant les pieds sur des pierres placées de distance en distance. L'intérieur de cette habitation répondait parfaitement à son extérieur : le plafond était noirci par la fumée, le plancher pourri, et les petits carreaux ronds des fenêtres tellement vieux et malpropres, qu'à peine laissaient-ils pénétrer un demi-jour triste et sombre. La salle où se tenait la classe avait aussi un aspect repoussant de larges toiles d'araignée en tapissaient les murs, et une odeur méphitique y soulevait le cœur. Le jardin attenant paraissait assez vaste ; mais ce n'é­tait, à proprement parler, qu'une maigre pelouse plantée çà et là de quelques arbres entièrement négligés, portant quelques mauvais fruits, ou déjà si vieux, qu'on y voyait plus de branches mortes que de productives. Cependant notre instituteur ne perdit point courage : « Avec l’aide de Dieu, disait-il résolûment, j’espère chnger tout cela. »

 

Il entrait en fonctions avec un fonds de zèle, d'in­telligence et de bonne volonté ; sous lui, un esprit nouveau de docilité et le désir d'apprendre sem­blèrent s'emparer de toute l'école. L'aimable insti­tuteur sut bientôt tellement se faire chérir des en­fants, qu'ils le regardaient comme leur père ; bientôt aussi il gagna l'affection et l'estime générale des pa­rents. Alors il lui fut facile de faire accueillir ses justes réclamations, et le conseil communal résolut à l'unanimité de faire restaurer la maison. Dans ses heures de loisir, il travaillait à déraciner de vieux arbres, à bêcher et à remuer les plates-bandes pour y semer des fleurs et des légumes, et à planter par­tout de jeunes arbustes des meilleures espèces. Il sut même tirer parti de l'eau stagnante qui était à l'entrée de la maison et d'une colline couverte de bruyères qui touchait au jardin. La première fut métamorphosée en un charmant parterre, et l'autre en un verger très-productif. Comme il était fils d'un jardinier, et qu'il avait lui-même beaucoup de goût pour tous ces travaux, il s'y entendait fort bien, et ses entreprises réussirent à merveille. Bientôt tous les alentours de l'école restaurée res­semblèrent à un immense jardin des mieux entre­tenus.

Trois ans après, vers l'automne, Hermann fit un voyage à la ville pour s'y marier, et en ramena sa jeune épouse. C'était une personne sage, pieuse, intelligente, et excellente ménagère ; elle se nom­mait Thérèse. Son père, qui n'existait plus, avait été fonctionnaire public, et lui avait donné une bonne éducation. Après s'être préparés par le scru­puleux accomplissement de tous les devoirs que la religion nous prescrit, les époux célébrèrent la noce, modestement et sans dépenses superflues, chez l'oncle de la jeune personne, principal chantre de la paroisse. Thérèse avait eu l'occasion de voir, plusieurs années auparavant, l'école du village dont son futur était depuis peu de temps nommé l'insti­tuteur ; et le souvenir de cette visite la rendait toute triste; il lui répugnait beaucoup d'aller se confiner dans une habitation si malsaine et si délabrée. Quoique Hermann lui eût dit qu'à présent la mai­son se trouvait en bien meilleur état, elle ne s'at­tendait qu'à de faibles changements, et elle partit pour le village de Steinach non sans éprouver quelque serrement de cœur.

Quelle ne fut pas sa surprise lorsqu'à son arrivée devant l'école, au lieu de la mare croupissante dont elle se souvenait parfaitement, elle vit un charmant parterre orné de jolies fleurs et de jeunes arbres déjà chargés de fruits !La maison n'était, à la vé­rité, couverte qu'en chaume, comme toutes celles du village; mais la nouvelle toiture d'un jaune frais et le bleu grisâtre des murs récemment badi­geonnés lui donnaient un aspect de bonheur et de propreté. L'instituteur racontant à sa jeune épouse les sacrifices que la commune avait faits pour ré­parer cette maison, et s'excusant de ce que le peu d'épaisseur des murs n'avait permis de la couvrir qu'en paille, la bonne Thérèse lui répondit : « Oh ! sois tranquille sur ce point, mon ami; on peut vivre heureux sous un toit de chaume quand on y renferme avec soi l'amour de Dieu, la paix et la concorde. »

En visitant toutes les pièces, son étonnement s'accrut encore: les fenêtres, propres et claires comme le cristal, procuraient une vue délicieuse sur un beau et vaste jardin soigneusement cultivé ; les murailles étaient blanches comme la neige ; le plancher, tout neuf, reluisait de propreté. On voyait entre deux croisées la table de travail de l'institu­teur ; devant cette table, son grand fauteuil ; et, contre une muraille latérale, une armoire vitrée renfermant la bibliothèque. Au côté opposé se trou­vait un excellent piano, élégant, d'un beau vernis, et fait, comme le secrétaire, le fauteuil et les autres meubles, en bois de noyer. Une très-belle gravure, proprement encadrée, représentant le divin ami de l'enfance qui appelle à lui la tendre jeunesse et qui la bénit, était suspendu près de la bibliothèque ; au-dessus du piano s'élevait une gravure non moins belle, une sainte Cécile, patronne des musiciens, et, selon les légendes, inventrice de l'orgue ; entre les deux fenêtres, vis-à-vis de la porte, dans l'endroit le plus apparent, on avait placé le plus admi­rable de ces tableaux : c'était une Sainte Famille. Toutes ces gravures, avecleurs jolis cadres de noyer bien poli, faisaient un effet charmant sur le fond blanc de la muraille, et contribuaient beaucoup à embellir ce modeste et riant asile. Une table simple recouverte d'une toile cirée, et six chaises de paille formaient le reste du mobilier. Hermann avait acquis une partie de ces meubles avec le fruit de ses épargnes, et devait les autres à la reconnais­sance de ses élèves. Sur chaque fenêtre s'étendait une rangée de pots de fleurs qui charmaient à la fois la vue et l'odorat.

Cependant Hermann craignait que Thérèse, ayant habité jusqu'alors des établissements bien tapissés et ornés de glaces, n'aimât pas trop ces murailles toutes nues, et ne regrettât un peu ses belles glaces. « Ah! répondit la jeune épouse, lorsqu'il lui en parla, ces jolies plantes qui garnissent nos fe­nêtres décorent un appartement bien mieux que les fleurs peintes sur les tapisseries des riches ; elles coûtent beaucoup moins, et elles ont un parfum agréable. Quant au manque de glaces, dis-moi, mon ami, le beau tableau de Jésus bénissant les enfants, image si convenablement placée dans la chambre d'un instituteur pour lui rappeler constamment ses saints et importants devoirs, et surtout la char­mante gravure de la sainte Famille, divin exemple de l'union et de la piété qui doivent régner dans une maison chrétienne, ne sont-ils pas à nos yeux les plus brillants, les plus utiles miroirs ? Et cette sainte Cécile, que tu as placée au-dessus de ton piano, regarde comme elle élève ses regards vers le ciel en chantant les louanges du Seigneur : ne te semble-t-il pas y lire, comme dans un miroir, que nous devons sanctifier l'art sublime de la musique en élevant nos cœurs vers le ciel ? »

Frappé des sages réflexions de sa jeune épouse, vivement ému, Hermann la conduisit vers le jar­din. Depuis l'entrée jusqu'à la haie qui fermait l'enclos, on voyait un large chemin bien sablé, et bordé à droite et à gauche par des buissons de roses, des plants de fraisiers et de groseilliers, entre­mêlés de plates-bandes couvertes de fleurs et de jeunes arbustes. Au bout du sentier, tout au fond, s'élevait un beau pommier, grand, bien fleuri, et dont les larges branches ombrageaient un banc de gazon construit au pied de l'arbre. Le jardin était divisé en deux parties : la première, la plus proche de la maison, était plantée de légumes, qui, cul­tivés dans des carrés symétriquement alignés, et se trouvant alors tous en plein rapport, charmaient la vue par la variété de leur verdure ; la seconde moi­tié du jardin formait le verger. Thérèse y trouva presque tous les arbres tellement surchargés de fruits, qu'il avait fallu en étayer les branches : les plus jeunes mêmes prouvaient leur fécondité en offrant aux yeux enchantés quelques belles pommes ou quelques poires. Une herbe tendre et touffue, destinée à la nourriture de plusieurs vaches, crois­sait au pied de tous ces arbres. Dans un des coins du jardin s'élevaient une douzaine de ruches, et, pour les besoins des abeilles, l'intelligent Hermann avait semé tout auprès des plantes aromatiques. Sur la colline située à côté du jardin et faisant partie de l'enclos appartenant à l'école, le houblon grimpait en serpentant autour de longues perches bien alignées, et montait à une telle hauteur, que la lumière dorée du crépuscule du soir, traversant les interstices du feuillage, produisait un effet ma­gique. Thérèse, charmée de tous ces embellisse­ments qui attestaient l'intelligence et l'activité de son époux, s'assit à côté de lui sur un banc de gazon près du pommier, et lui dit avec affection :

« Ah ! cher Frédéric, combien je suis enchantée de tout ce que je viens de voir ! ce sont là de ces merveilles que savent produire le travail et la per­sévérance. Tu viens ensuite de me prouver qu'il n'y a pas une seule situation dans la vie, quelque pénible qu'elle paraisse, qu'on ne puisse rendre supportable, et même agréable, par l'activité, la réflexion et l'industrie. Aussi comme tu dois jouir du succès de tes efforts ! Il y a trois ans, cet enclos n'était qu'un terrain inculte, un triste désert, et aujourd'hui, tu le vois, par ton travail il est trans­formé en un lieu de délices. Oui, mon cher Her­mann, je crois que nous vivrons heureux dans ce petit paradis que tes mains ont su créer pour y placer ton épouse. »

Après ces doux épanchements de deux âmes vertueuses, Hermann, se levant, dit à sa femme : « Viens, ma bonne Thérèse, j'ai encore quelque chose à te montrer. » Et il la conduisit à la classe, où déjà presque tous les enfants étaient rassemblés pour recevoir l'épouse de leur maître chéri. Ils avaient même donné à cette réception un air de solennité. Ce furent d'abord des exclamations de bienveillance et d'allégresse; ensuite ils chantèrent en chœur quelques vers composés en l'honneur de Thérèse par un ancien greffier du bailliage ; puis un jeune garçon portant un petit agneau orné d'un collier de rubans roses, et une petite fille vêtue d'une robe blanche et tenant deux jolies co­lombes, s'avancèrent en priant l'épouse de leur bienfaiteur, dans un petit discours simple et naïf comme leur âge, d'agréer ces dons de l'innocence. Chacun des autres enfants s'empressa ensuite d'of­frir à son tour un petit présent champêtre : l'un une poule, l'autre une corbeille pleine d'œufs, un panier rempli de fruits, un pot de miel, de beurre, du lin fin et bien peigné, un jambon, ou bien di­vers ustensiles de ménage. Thérèse, émue, ne put retenir ses larmes à la vue de tant de cadeaux, té­moignage sincère de l'affection et de la gratitude de ces aimables enfants pour son mari; et elle les remercia avec une vive sensibilité. « Que de plaisirs à la fois ! s'écria-t-elle ; je venais de me pro­mener dans un beau jardin, mais cette salle où je suis me semble un jardin beaucoup plus intéres­sant encore ; car j'y vois tous ces charmants reje­tons qui, semblables à de tendres fleurs et à de jeunes arbustes, donnent les plus belles espérances à leurs heureux parents.

               Oui, dit le curé, vénérable vieillard qui se trouvait présent, votre comparaison est parfaite­ment juste. Puissions-nous, votre époux et moi, car votre époux est ici mon fidèle collaborateur, puissions-nous, avec la grâce de Dieu, avoir le bonheur de bien élever ces précieuses plantes et de les garantir de la perdition ! Ah ! plût au Ciel que toutes les écoles fussent, comme la vôtre, des pé­pinières où l'on vît croître et prospérer la piété, la vertu, l'amour de l'ordre et du travail! »

                

CHAPITRE 11

Jeunesse de Thérèse.

Le père de Thérèse était l'intendant, du comte de Lindenberg. La mort lui ayant enlevé son épouse de très-bonne heure, il avait alors confié tous les soins du ménage à une domestique fidèle et laborieuse qui le servait depuis l'époque de son mariage. Le comte avait plusieurs enfants. Léonore, sa plus jeune fille, était du même âge que Thérèse; celle-ci fut élevé avec elle, et devint sa compagne insépa­rable. Ces deux enfants reçurent ensemble les mêmes leçons; elles apprirent aussi ensemble tous les ou­vrages de leur sexe, et finirent par se lier de l'ami­tié la plus intime.

Un jour le comte partit avec toute sa famille et une nombreuse suite pour aller présenter ses hom­mages au prince régnant, qui devait passer dans la ville voisine. La jeune Léonore, sortant d'une ma­ladie fort grave et entrant à peine en convalescence, resta seule au château; le médecin défendait ex­pressément qu'elle s'exposât aux fatigues du moindre voyage. On lui laissa une femme de chambre char­gée de la servir. Celle-ci, après le départ des maîtres, demanda à la jeune demoiselle la permis­sion d'aller jusque sur la grand'route, à une demi- lieue, afin de voir défiler le cortège, promettant de revenir au plus vite : cette permission lui fut ac­cordée. Tous les autres domestiques de la maison, comme presque tout le village, coururent également à l'endroit où devait passer le prince. Thérèse au­rait pu suivre son père à la ville ; mais, par amitié pour Léonore, elle préféra tenir compagnie à cette demoiselle. Par malheur, la vieille bonne spécia­lement attachée à celle-ci éprouva le matin même une indisposition sérieuse, et Thérèse crut devoir rester auprès de celle fidèle domestique pour la soigner.

Seule dans sa chambre, Léonore ne tarda pas à s'ennuyer : l'air était si doux, la matinée si belle! Léonore alla se promener dans le jardin : là elle vi­sita ses fleurs oubliées et négligées pendant sa ma­ladie. Elle vit son petit parterre presque tout brûlé par l'ardeur du soleil ; à l'instant elle courut prendre un arrosoir, et se dirigea vers un grand bassin situé au milieu du jardin, et d'où s'élançait un superbe jet d'eau. Pressée de remplir son arrosoir, elle le plongea dans le bassin ; mais au moment où, sans consulter ses forces, elle voulut le retirer, le pied lui glissa, et elle tomba dans la pièce d'eau, qui était très-profonde. La frayeur et le froid la saisirent, et elle perdit tout à coup la respiration et l'usage de ses sens.

Dans cet instant même Thérèse regardait par la fenêtre donnant sur le jardin; elle vit tomber son amie, elle entendit le bruit sourd de sa chute. Sou­dain elle descend à pas précipités en criant au se­cours; elle s'élance vers la porte principale du jar­din qui se trouve fermée ; alors, se dirigeant vers une autre porte et redoublant ses cris, elle traverse la cour, et, presque hors d'haleine, elle arrive enfin à l'endroit fatal. La pauvre demoiselle, qui se dé­battait encore, éleva un de ses bras hors de l'eau. Ne consultant que son courage, Thérèse saute dans le bassin, saisit Léonore par le bras, et réussit, non sans peine, à la tirer de cet abîme. Léonore avait perdu connaissance; ses yeux semblaient fermés pour toujours, et la pâleur de la mort était répan­due sur sa figure. Thérèse, cherchant à la rappeler à la vie, lui prodigua les soins les plus empressés; enfin elle rouvrit les yeux, les fixa sur sa libéra­trice d'un air effaré, et lui serra la main sans pou­voir prononcer une parole. Lorsqu'elle eut un peu recouvré ses sens, Thérèse la prit par le bras et la conduisit lentement au château, où elle la désha­billa et la fit coucher. Dès que la chaleur du lit lui eut rendu la voix et la raison, Léonore pressa contre son cœur la fille de l'intendant en versant des larmes de reconnaissance. « Tu m'as sauvé la vie, lui disait-elle sans cesse; va, je ne l'oublierai jamais.

— Rendons toutes deux grâces à Dieu, ma chère demoiselle, répondit Thérèse; c'est lui seul qui m'a donné le courage et la force de vous retirer du bassin. »

A compter de ce jour, les liens de l'amitié qui unissaient les deux jeunes personnes se resserrèrent encore davantage, et elles ne se quittèrent presque plus. Leurs travaux, leurs plaisirs, leurs affections, tout fut mis en commun. L'une ne songeait qu'à être agréable à l'autre, et c'est ainsi qu'elles passè­rent plusieurs années, se chérissant comme si elles eussent été deux sœurs. La délicatesse de leurs sen­timents, également élevés, la même modestie et la même douceur de caractère, leur tendresse et leur union faisaient pour elles de la vie un paradis ter­restre.

Cependant la guerre entre la France et l'Alle­magne avait éclaté de nouveau. Les armées fran­çaises s'approchaient. Le comte de Lindenberg, craignant de voir son château envahi, prit la résolution de se réfugier à Vienne avec sa famille. Léonore, en annonçant ce départ à son amie Thé­rèse, la pria en pleurant de l'accompagner dans ce voyage, et employa toute son éloquence pour l'y déterminer. « Cette province, lui dit-elle, va bien­tôt être occupée par l'ennemi: savons-nous ce qui peut arriver ? Selon toute apparence, nous ne reviendrons pas de longtemps dans ce château, et nous serons hors d'état de te protéger, tandis que si tu es avec nous, nous ferons tout ce qui sera en notre pouvoir pour te rendre heureuse : Viens donc avec nous, chère Thérèse.

— Dieu sait quel est mon attachement pour votre personne, répondit la jeune fille, et combien je souhaiterais sincèrement de ne jamais me séparer de vous ; mais je ne puis abandonner mon père, surtout à présent que la mort nous a enlevé notre fidèle domestique, qui aurait pu prendre soin de lui en mon absence, et qu'il n'a plus d'autre sou­tien que moi. »

Une autre fois, lorsque Léonore, renouvelant ses instances, faisait à sa jeune amie une brillante peinture des merveilles de la résidence impériale, de toutes les fêtes et de tous les amusements dont on y jouissait, celle-ci répliqua :

« Eh ! comment voudriez-vous, chère demoiselle, que je puisse me réjouir loin de mon père, le sa­chant vieux et infirme, privé des soins de sa fille, et ignorant ce qu'il serait devenu ? cette seule idée empoisonnerait tous mes plaisirs et me ferait mou­rir de chagrin.

—  Mais songe donc, chère amie, à la triste posi­tion où tu vas te trouver. Aussitôt après notre dé­part, le château sera fermé et abandonné; et dans tout le village il n'y a personne que tu puisses fré­quenter. Quel ennui pour une personne de ton âge et de ton éducation !

—  Ah! n'insistez pas, Mademoiselle; ne vous occupez pas de moi : tant que mon père aura besoin de ma présence, je ne verrai que lui : le reste de l'univers me sera indifférent. »

La comtesse de Lindenberg, mère de Léonore, aurait été bien aise aussi d'emmener Thérèse avec elle à Vienne; elle joignit donc ses sollicitations à celles de sa fille. « Viens avec nous, bonne Thérèse, tu tiendras compagnie à ma Léonore ; elle ne pourra jamais rencontrer ailleurs une amie aussi fidèle, aussi sage et aussi dévouée que lu l'as été jusqu'à ce jour. Je te traiterai comme ma propre fille ; et puis tu es d'un âge où il faut songer à te marier à Vienne et sous notre protection, tu trouveras certainement un parti avantageux; et alors, ainsi qu'en toute occasion, j'agirai envers toi comme une mère pleine de tendresse. Décide-toi ; tu n'auras pas lieu de t'en repentir, et tu seras heureuse avec nous. »

Thérèse, émue jusqu'aux larmes de ces témoi­gnages de bonté, de confiance et d'attachement de ses maîtres, les en remercia dans les termes les plus touchants ; mais elle protesta de nouveau qu'il lui était impossible de quitter son père dans ces temps de guerre et de malheurs.

« Eh bien, soit ; au fait, tu as raison, mon enfant, lui dit alors Mmo de Lindenberg, je ne saurais te blâmer : je suis, au contraire, profondément tou­chée de tes nobles sentiments : que Dieu te récom­pense de ta tendresse filiale ! Reste auprès de ton père pour le soigner, et sois la consolation et le sou­tien de sa vieillesse. Mais si tu as le malheur de le perdre, ne te regarde pas comme orpheline. Écris-moi alors sur-le-champ; je te fournirai les moyens de nous rejoindre; tu verras que je serai pour toi une seconde mère, et tu retrouveras toujours dans ma fille une tendre sœur. »

Le jour du départ arriva : Léonore et Thérèse versèrent bien des pleurs en se séparant. Mme de Lindenberg fut si touchée de la tendresse réciproque de ces jeunes amies, que ses yeux étaient inondés de larmes, et le comte lui-même eut de la peine à cacher son émotion. Lorsque la voiture partit, Thérèse la suivit des yeux jusqu'à ce qu'elle eût dis­paru dans les montagnes voisines. Elle pleura, elle sanglota tellement, que ses beaux yeux en furent gonflés et qu'un violent mal de tête la força de se mettre au lit.

Thérèse, restée auprès de son père, dont elle dirigeait le ménage, menait une vie paisible et heu­reuse. Comme elle aimait le travail, elle savait se créer des occupations et ne s'ennuyait jamais. Elle ne pensait ni au château ni au jardin, qui ne lui offraient plus aucun attrait. C'est ainsi que s'écoula la première année, lorsque le père reçut la nouvelle de la mort de M. de Lindenberg. A défaut de fils, le château avec ses dépendances échut en héritage au plus proche parent. Celui-ci, regardant ce beau domaine comme une possession mal assurée au mi­lieu des chances d'une guerre qui se prolongeait, le vendit. Un marchand de blé qui s'était enrichi par des fournitures à l'armée l'acheta, et fit beaucoup de changements, tant dans les dispositions locales que dans le personnel du château ; l'intendant fut congédié. Thérèse et son père quittèrent donc leur ancienne demeure, et allèrent se loger au village dans un modeste appartement, composé de deux petites chambres et d'une cuisine. Leur pension de retraite était fort modique, et ne fut pas toujours exactement payée, à cause de la guerre ; ce qui les exposait quelquefois à de dures privations. Heureu­sement la bonne fille sut y suppléer par son travail, et préserver ainsi de la misère l'auteur de sesjours. Elle était fort adroite à tous les ouvrages de femme ; elle passait la journée, et souvent une partie des nuits, à coudre ou à broder ; de cette façon elle gagna toujours quelque chose. En outre, elle savait gouverner son petit ménage avec tant de soin et d'intelligence, que son père chéri ne manqua pres­que jamais d'aucune des ressources dont la vieil­lesse a besoin.

Cependant sa santé s'affaiblissait de jour en jour, et bientôt il fut obligé de garder le lit. C'est alors que les soins et les attentions de sa fille redoublè­rent. Elle veillait à côté de lui, travaillait sans se lasser jusque bien avant dans la nuit à la faible lueur d'une lampe, et ne cessait de prier pour lui ; enfin elle lui prodigua tous les adoucissements, toutes les consolations qui pouvaient dépendre d'elle. Charmé des vertus de la bonne Thérèse, le père versa souvent des larmes de joie et d'attendris­sement. « Tu fais beaucoup pour moi, ma chère en­fant; je vois tous tes sacrifices, et je t'en remercie. Dieu récompensera un jour ta piété filiale ; Dieu aura égard à la bénédiction de ton père, et tu seras heureuse. » Telles furent les dernières paroles de ce respectable vieillard, qui mourut entouré de toutes les consolations de la religion et regretté de tous ceux qui l'avaient connu.

Après la mort de ce père chéri, Thérèse, se voyant orpheline et sans ressources, se rappela les

offres de Mme de Lindenberg ; elle se disposait à lui écrire, lorsqu'elle reçut de Léonore son amie une lettre qui lui donnait des nouvelles bien affli­geantes. Mme de Lindenberg aussi venait de mourir ; et, ayant perdu depuis longtemps ses revenus par suite des malheurs de la guerre, elle avait laissé sa fille dans une position d'autant plus triste qu'elle se voyait forcée de vivre en Bohême auprès d'une vieille tante orgueilleuse, avare et méchante, qui n'avait aucun égard pour elle, et traitait sa nièce avec la même dureté dont elle aurait usé envers la dernière des domestiques. Enfin toute la lettre était remplie de détails si navrants, que Thérèse, oubliant ses propres peines, versa des larmes de douleur et de compassion sur le malheureux sort de son amie.

Thérèse, voyant s'évanouir tout espoir de re­joindre Léonore et de vivre avec elle, puisque cette noble demoiselle était devenue aussi une pauvre orpheline, quitta le village et se rendit chez son oncle Hilmer, qui demeurait dans une ville située à une assez grande distance de là. Elle en fut très-bien accueillie : il la traita avec une tendresse vrai­ment paternelle. Bientôt Thérèse, vertueuse, mo­deste et sage, et de plus douée d'une figure agréable, fut demandée en mariage par plusieurs jeunes gens de bonne famille. Elle aurait pu trouver un établis­sement avantageux; mais elle préféra à tous les prétendants le pauvre instituteur Hermann, qu'elle avait connu chez son oncle, et qui joignait un bon caractère à de nobles sentiments. D'ailleurs elle avait une prédilection marquée pour sa profession d'instituteur, dont bien des gens ne savent pas assez apprécier l'importance.

Cependant, avant de manifester son inclination, elle crut de son devoir de consulter son oncle, qui approuva entièrement son choix, et qui lui dit : « Tu as bien fait, ma nièce, de donner la préfé­rence à ce jeune homme, que je connais de longue date pour être pieux, instruit, d'un naturel excel­lent et d'une conduite irréprochable ; ces qualités sont infiniment plus précieuses que la fortune qui lui manque. Sa position n'est pas brillante, et son traitement est modique, je le sais; mais avec son activité et son économie ses revenus modestes lui suffiront. D'ailleurs, se livrant tout entier aux de­voirs de son utile et honorable profession, il saura faire beaucoup de bien, et son mérite ne tardera pas à être remarqué dans le corps enseignant. Je vois avec plasir que vos cœurs et vos caractères sympathisent ; ainsi je crois que tu seras heureuse avec lui. La Providence veillera sur votre ménage et suppléera à vos faibles ressources. Ton père in­tercédera pour toi dans le ciel ; car les preuves d'amour filial que les enfants donnent à leurs pères et à leurs mères, et la bénédiction paternelle qui en est la suite, sont un riche trésor qui tôt ou tard porte ses fruits.

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CHAPITRE III

Bonheur domestique.

Hermann et Thérèse, dans leur demeure cham­pêtre, embellie encore par leur jardin fertile et bien cultivé, jouissaient d'un bonheur tranquille. Ai­mant Dieu de toute leur âme, ils trouvaient chaque jour de nouveaux motifs d'admirer les preuves de sa bonté et de lui en rendre grâces. N'ayant qu'un seul cœur et une seule volonté, accoutumés dès l'enfance à dominer l'emportement et la mauvaise hnmeur, ils savaient entretenir leur union par des égards et des attentions réciproques ; et jamais il ne leur arriva d'échanger une parole désobligeante, tant ils mettaient de soin à éviter tout ce qui pou­vait troubler leur ménage. N'étant tourmentés par aucun désir frivole et ne faisant jamais de dépenses inutiles, ils avaient la sagesse de se contenter du peu qu'ils possédaient. La sobriété, l'ordre et l'éco­nomie qui régnaient chez eux leur procuraient encore, malgré la modicité de leur revenu, le moyen de trouver toujours de quoi exercer des actes de bienfaisance envers les nécessiteux ; ils parvin­rent même à mettre quelques épargnes en réserve pour les moments de gêne, dont les familles les plus aisées ne sont pas exemptes.

Ce qui contribuait essentiellement à leur bonheur, c'était leur activité et leur amour pour le travail. L'instituteur remplissait avec un grand zèle et une scrupuleuse exactitude les devoirs de sa charge, et les progrès de ses élèves étaient pour lui une source pure de jouissances véritables. Les moments qui restaient à sa disposition, il les consacrait à la cul­ture de son jardin. Thérèse prenait soin du ménage, qui était un modèle d'ordre et de propreté ; et elle aussi, profitant de l'intervalle des classes, retenait les jeunes filles pendant une heure pour leur ap­prendre à tricoter, à coudre et à raccommoder le linge. Elle savait égayer ce travail et lui donner de l'attrait en racontant à ses écolières quelque histoire instructive et morale, ou en chantant avec elles de beaux cantiques.

Son habileté dans la couture et dans la broderie ne tarda pas être connue ; bientôt de toutes parts on lui apporta de l'ouvrage : de manière qu'elle augmentait en même temps ses ressources et ses épargnes.

Nous avons dit que l'instituteur employait ses loisirs à cultiver son jardin. Son désir de se rendre utile le porta à se faire accompagner toujours par un certain nombre de ses écoliers, auxquels il ap­prenait à planter, émonder et greffer les arbres; il leur montrait par ses préceptes et par sa pratique la meilleure manière d'assurer la prospérité d'un verger. De son côté, Thérèse enseignait aux jeunes filles l'art de cultiver les légumes, de les confire pour l'hiver, de conserveries fruits; elle leur don­nait encore mille autres petites notions qui pou­vaient un jour leur être utiles. Quand le soir était arrivé, les deux époux se félicitaient d'avoir si bien employé leur journée. « Ah! qu'on est heureux, se disaient-ils, quand on peut contribuer au bonheur de ses semblables ! »

Les deux époux trouvèrent encore une source inépuisable de félicité dans l'inclination de leurs propres enfants ; car le Seigneur avait béni leur union par la naissance de plusieurs rejetons char­mants. Catherine, l'aînée de tous, avait les yeux bleus et la chevelure blonde de sa mère, à laquelle elle ressemblait beaucoup ; il en était de même de Sophie, la seconde ; mais le troisième, Frédéric, joli petit garçon, était vif et spirituel comme son père, dont il était la parfaite image. Plus tard ils en eurent encore d'autres. Tous avaient la fraîcheur de la rose, la beauté et l'innocence des anges. A peine les aînés commencèrent-ils à parler, qu'ils témoignèrent de jour en jour plus de respect et de tendresse à leurs parents : l'amour que ces derniers ressentaient pour eux s'accrut aussi journellement. Les deux époux réunirent leurs efforts et leurs soins pour bien élever ces enfants, qui, sages, dociles et intelligents, devinrent la consolation et la joie des auteurs de leurs jours, et les récompensèrent am­plement par leur tendresse filiale autant que par

les progrès rapides qu'ils firent dans leur instruc­tion, du surcroît de dépense que cette nombreuse famille occasionnait dans le ménage de l'instituteur. En un mot, Hermann et Thérèse, voyant que leurs soins pour l'éducation de leurs enfants portaient de si heureux fruits, se sentirent au comble de la félicité.

Alors, quand par de belles matinées de printemps l'heureuse mère, assise à l'ombre du grand pom­mier, occupée à ses ouvrages d'aiguille, se voyait entourée de ses jolis enfants, les uns à ses pieds jouant avec des fleurs, les autres plus grands bon­dissant çà et là dans les allées du jardin , et reve­nant souvent lui adresser toutes sortes de questions enfantines, tandis que tout autour d'elle était ver­doyant et en floraison; lorsqu'elle entendait sur sa tête l'agréable gazouillement de la fauvette et de ses petits, nichés dans les branches de l'arbre, son cœur maternel se dilatait, et elle accompagnait de sa voix pure et mélodieuse le chant de la fauvette, qui semblait dire : « Et moi aussi, je goûte le bonheur d'être mère. »

Plus tard, les enfants commençant à grandir, elle prit l'habitude de leur chanter quelques couplets à la portée de leur intelligence, et qui avaient pour but de réveiller de bonne heure dans leurs jeunes âmes le goût de tout ce qui est vrai, beau et bon. Semblables à de jeunes oiseaux, les enfants se mi­rent bientôt à répéter les chants de leur mère. Un jour Hermann, témoin de cette scène touchante, en fut tellement ému, qu'il composa tout exprès une petite chanson pour la mère et ses enfants. Quoique fort simple et rédigée sans art, cette chan­sonnette était si bien adaptée au lieu et aux cir­constances, que les enfants en furent ravis, et qu'elle fit la plus profonde impression sur leurs jeunes cœurs.

Or, vers la fin de la même semaine, par une ma­tinée délicieuse, peu d'instants après le lever du soleil, dont les rayons dorés commençaient à pro­jeter une vive lumière sur les coteaux et les vallons d'alentour, tandis que le bel azur du ciel n'était troublé par aucun nuage, et que la rosée étincelait encore comme une magnifique parure de diamants sur les feuilles et les fleurs du jardin, la tendre mère se rendit comme de coutume, entourée de sa famille, à sa place favorite, sous le grand pom­mier, et là elle chanta avec elle, pour la première fois, cette charmante composition, dont voici les paroles :

CANTIQUE DU PRINTEMPS

Regardez, ô mes chers enfants, Et voyez comme nos vallées Sous le doux souffle du printemps Semblent déjà renouvelées.

Quel est donc cet esprit divin, Quel est ce bienfaisant génie, Qui fond la neige du ravin Et couvre de fleurs la prairie ?

Qui sut attacher dans les cieux L'astre, flambeau de la nature ? Et qui, pour enchanter nos yeux, Créa les fleurs et la verdure ?

Il n'est qu'un être bienfaiteur Capable de bontés pareilles. Vous le savez, c'est le Seigneur Qui d'un mot créa ces merveilles.

Il planta le chêne géant Et sema l'humble violette ; Sur le petit et sur le grand Veille sa tendresse inquiète.

Oui, tout ce qu'embrassent nos yeux : Le corps, l'âme, l'intelligence, Ne sont que les dons précieux De la divine bienfaisance.

Élevons vers ce Dieu de paix Nos cœurs, nos voix, notre espérance. Pour le payer de ses bienfaits Il n'est que la reconnaissance.

Est-il un mortel assez vain Pour lui refuser son hommage t

Lorsque ce créateur divin Veut notre amour pour tout partage ?

Joignez-vous donc à mes accents! Et priez avec votre mère. Dieu toujours aima les enfants ; Il entendra votre prière.

Et vous, Seigneur puissant et doux, Répandez vos grâces divines Sur ces innocents, qui vers vous Élèvent leurs mains enfantines.

Qu'ils aient le pain de chaque jour Et ce qu'exige la nature ; Surtout qu'ils gardent votre amour, Et leur cœur sans nulle souillure.

Daignez diriger tous leurs pas Au milieu d'un monde rebelle, Pour qu'après l'heure du trépas Ils goûtent la paix éternelle.

Grâce à votre divin secours, Que tous gardent la droite voie : Que puissions-nous être à toujours Unis près de vous dans la joie !

Tant que dura la belle saison, cette espèce de cantique fut répété chaque matin à l'ombre du pommier. Ensuite il fut remplacé par d'autres compositions analogues aux saisons, mais toutes rem­plies de sentiments de piété, de vertu, et surtout d'amour et de reconnaissance envers Dieu. Hermann et Thérèse avaient soin de varier ces pieux exercices du matin en donnant à leurs enfants des instruc­tions religieuses ou des leçons de morale, qu'ils rendaient plus sensibles et plus pénétrantes par des histoires et des récits touchants et pleins d'in­térêt. Aussi les enfants assistaient à ces matinées de famille avec un plaisir toujours nouveau et y gagnèrent beaucoup. C'est par de semblables moyens que ces estimables parents savaient inspi­rer à leur jeune famille des sentiments religieux, et profiter de toutes les circonstances pour les porter à l'amour de Dieu et à la pratique de la vertu.

 

CHAPITRE IV

Les épreuves de la piété.

 

Mais, plus puissant encore que leurs paroles et leurs belles exhortations, leur bon exemple faisait sur les enfants l'impression la plus heureuse; de même que le père et la mère offraient aux yeux de toute la contrée le modèle des parents vertueux et des heureux époux, de même aussi ces enfants se distinguèrent dans tout le village par leur sincère dévotion, leur innocence, leur douceur et leur bonne conduite. Le vénérable curé disait souvent à ses paroissiens: « La famille de l'instituteur est une des plus estimables et des plus heureuses que j'aie jamais connues: savez-vous pourquoi? C'est qu'elle ne cherche son bonheur que dans l'amour de la religion et de la vertu. »

La félicité domestique dont jouissaient l'institu­teur et sa famille était grande sans doule, et ils en étaient bien dignes ; cette félicité ne fut pourtant pas sans mélange : nos deux époux eurent aussi à essuyer leur part de revers, de peines, car nulle existence humaine n'en est exempte sur la terre ; mais ils les supportaient avec cette résignation chrétienne qui les rend méritoires aux yeux de Dieu. Ils disaient souvent : « Il ne serait pas bon qu'il fît toujours du soleil, et que le ciel fût con­stamment serein et sans nuages; il faut qu'il y ait aussi des jours sombres et pluvieux, des orages, pour que la terre puisse se rafraîchir et faire croître et prospérer les plantes et les fruits. De même, dans cette vie, il faut qu'il y ait des orages et des temps contraires; ils servent à fortifier et à faire mûrir la vertu, et à la préparer pour une moisson abondante dans l'éternité. »

Une disette survint tout à coup dans le pays ; le blé et les autres denrées coûtèrent le double de leur prix ordinaire. Les faibles revenus de l'instituteur ne suffisaient déjà presque plus dans les temps d'a­bondance pour nourrir onze personnes ; car Thérèse avait alors neuf enfants. Elle passait tout son temps à les soigner, à coudre, à tricoter et à raccommoder pour eux, au point qu'elle ne pouvait plus travail­ler pour les personnes du village, et par conséquent elle ne gagnait plus rien pour augmenter les res­sources de ménage. La disette dont le pays était affligé jeta donc ces braves gens dans une situation très-pénible.

Un jour la bonne mère dit à son mari : « Hélas ! mon cher Frédéric, j'ai une triste nouvelle à t'apprendre : dans quelques jours notre provision de farine sera épuisée : où prendrons-nous du pain pour tant de bouches, sans compter les autres dé­penses nécessaires ? Ce matin encore le cordonnier nous a apporté trois paires de souliers qu'il a rac­commodées et deux autres paires neuves. Ton habit gris que tu portes tous les jours est tellement usé, qu'il t'en faut absolument un autre, et je ne sais où prendre assez d'argent pour nous vêtir et nous entretenir, nous et nos enfants. Comment ferons- nous ? » Après ces paroles elle resta en silence et tout affligée. Son mari, cherchant à la consoler, se mit à son piano, et chanta le beau cantique suivant :

Dans ses chagrins, l'homme qui se confie En la bonté du divin Créateur, Verra toujours sa prière accomplie , Et tôt ou tard finira sa douleur.

Dans les malheurs comme dans la souffrance, Celui qui tient son cœur toujours fervent, Et qui dans Dieu place son espérance, Ne bâtit pas sur un sable mouvant.

Défendons-nous d'une plainte importune Et gardons-nous d'un sombre désespoir; Pourquoi toujours pleurer notre infortune? Pourquoi gémir du matin jusqu'au soir? De notre cœur la funeste blessure Ne guérit pas dans ces chagrins amers, Et se livrer à ce constant murmure, C'est ajouter aux maux qu'on a soufferts.

Respectons tous la sainte providence, Résignons-nous à ses sages décrets, En attendant que sa toute-puissance Nous rende enfin le bonheur et la paix. Le Dieu d'amour qui créa notre espèce, Pour y choisir ses élus triomphants, Bien mieux que nous, dans sa haute sagesse, Sait ce qu'il faut à ses faibles enfants.

Gardons-nous bien, dans l'excès de nos peines, De nous penser abandonnés des cieux, Et d'envier les richesses humaines Comme les fruits de leurs dons précieux. Ce ne sont pas les puissants de la terre Qui sont toujours bénis par le Seigneur. Et bien souvent le pauvre en sa misère Est plus près qu'eux du solide bonheur.

Que sont pour Dieu notre or, notre puissance? Il lui suffit d'un moment, d'un coup d'œil, Pour élever le pauvre à l'opulence, Pour renverser le riche et son orgueil. Adorons donc sa suprême justice, En sa douceur plaçons tout notre espoir, A nos désirs son cœur sera propice, Et sa bonté sur nous se fera voir.

Les enfants les plus avancés en âge et la mère elle-même accompagnèrent de leur voix cet hymne, dont les paroles consolantes leur rendirent le cou­rage.

A peine avaient-ils terminé leur chant, que le curé entra dans l'appartement où toute la famille était rassemblée. « Je sors de chez un malade, leur dit il, et, en passant devant cette maison, votre chant a frappé mes oreilles : j'ai écouté, et je suis vivement touché de votre confiance en Dieu dans ces temps de calamité. Mais qu'avez-vous donc ? vous paraissez tous bien tristes. »

Hermann confia au vénérable pasteur les diffi­cultés dont ils étaient entourés, et les inquiétudes de sa femme au sujet de la subsistance de leur nombreuse famille.

« Eh bien ! mon cher instituteur, et vous, brave dame, ne vous chagrinez point. J'ai encore dans mon grenier plusieurs sacs de blé, je vous les cé­derai au prix ordinaire pour nourrir vos enfants,

Si j'étais plus riche, je vous en ferais cadeau, et même je voudrais vous offrir de l'argent; mais mes moyens ne me le permettent pas, mes fonds sont épuisés. Vous me rembourserez la valeur de ce blé dans des moments plus heureux. Adieu, mon cher ami, je suis obligé de vous quitter plus tôt que je ne voudrais ; venez me voir ce soir. Adieu. »

Toute la famille fit éclater ses transports, et té­moigna au charitable curé sa vive gratitude en cou­vrant ses mains de baisers et en les mouillant de larmes de reconnaissance, plutôt qu'en articulant des paroles. Cette provision de froment leur dura jusqu'à la moisson, qui, se trouvant très-abondante, fit cesser cette disette, et remit les vivres au prix or­dinaire. La détresse à laquelle ils avaient été réduits leur fut salutaire, en leur fournissant la preuve que Dieu ne nous abandonne jamais dans le besoin. « Malgré notre misère, mes chers enfants, leur dit l'instituteur, vous n'êtes jamais allés vous coucher sans manger. Notre inquiétude était donc plus grande que notre détresse. Que Dieu est bon ! il nous a secourus et nous a envoyé du pain au mo­ment où nous en avions le plus grand besoin. Ren­dons-lui grâces de tout notre cœur, et ne nous laissons jamais ébranler dans notre confiance en sa tendre sollicitude pour nous. »

Les enfants reconnurent dans leur cœur combien est grande la tendresse paternelle de Dieu à notre égard; ils reconnurent de plus en plus que lui seul est le père nourricier de toute la nature, et depuis cette époque ils firent avec beaucoup plus de ferveur qu'auparavant leurs prières avant et après le repas. C'est seulement alors qu'ils comprenaient dans toute leur profondeur ces belles paroles de l'Écri­ture : Les regards de toutes les créatures sont fixés sur toi, Seigneur : cest toi qui les nourris quand l'heure en est venue.

Quelque temps après, les enfants furent presque tous à la fois attaqués de la fièvre scarlatine. Leur tendre mère volait d'un lit à l'autre pour leur pro­diguer les soins les plus empressés. Elle passa plusieurs nuits auprès d'eux sans fermer l'œil. En vain Hermann la conjurait de prendre quelques heures de repos, et lui promettait de la remplacer auprès des enfants, l'excès de son inquiétude maternelle ne lui permettait pas de se livrer au sommeil.

« Il y a trop de malades, lui disait-elle ; à peine si nous suffirons tous deux à les soigner. » Son mari la secondait de son mieux, et lui épargnait autant de peines qu'il pouvait. Mais d'autres soucis vinrent encore tourmenter le cœur de cette excel­lente mère de famille. Leur pauvreté dans ces cir­constances cruelles et le besoin d'argent lui arra­chèrent souvent des larmes. « Hélas ! s'écriait-elle en sanglotant, avoir tant d'enfants malades, et ne pas posséder un sou, pas la moindre ressource! Comment nous tirer d'une situation aussi désespérante? Ah! mon Dieu, mon Dieu, mon cœur se brise, ayez pitié de moi ! »

Son mari, lui ayant adressé quelques tendres exhortations, s'assit encore à son piano, et chanta d'une voix touchante et véritablement inspirée les stances suivantes:

Aux décrets du Seigneur confions notre sort : Dieu, qui fit les clartés de la céleste voûte, Saura bien, s'il le veut, nous indiquer la route Qui, parmi tant d'écueils, doit nous conduire au port.

Repose-toi sur lui du soin de ton bonheur, Laisse là les chagrins où ton âme se noie ; Ton faible jugement ne peut sonder la voie Par où veut te guider ton puissant Créateur.

Toi seul connais, grand Dieu, ce qu'il faut aux mortels Quand tu veux éprouver ou bénir leur constance, Des moyens merveilleux secondent ta puissance ; Et rien ne peut fléchir tes décrets éternels.

Repose-toi, mon âme, en ton Père divin ; Ton bonheur est son but, et sa main tutélaire Fera tourner à bien cet excès de misère Qui te fait aujourd'hui déplorer ton destin.

Dans nos maux que la foi reste notre soutien : Dans nos cœurs éplorés qu'elle appelle la grâce ; Et, quel que soit ici le sort qui nous menace, Nous pourrons clans le ciel goûter le seul \rai bien.

Ces strophes consolantes calmèrent la mère af­fligée, et peu de temps après les enfants se trou­vèrent guéris.

Ce malheur passager ne fut pas non plus sans fruit pour la famille : les enfants surent mieux ap­précier toute la tendresse de leurs parents et toute l'étendue de leurs sacrifices ; ils virent combien ils en étaient aimés, et leur piété filiale s'en accrut. Après leur rétablissement, Catherine disait bien souvent à sa mère : « Ma chère maman, je n'ou­blierai jamais votre tendre et active sollicitude du­rant le cours de ma cruelle maladie. Je sens pro­fondément tout ce que je vous dois ; je ferai tout ce qui dépendra de moi pour ne pas affliger une si excellente, une si tendre mère ; je m'appli­querai constamment à me rendre digne de votre bonté par ma docilité, mon zèle et ma bonne con­duite. »

Tous les autres enfants exprimèrent à leur père et à leur mère de semblables sentiments, et ce redoublement de tendresse réciproque rendit la famille plus heureuse encore qu'elle ne l'avait ja­mais été. Les enfants connurent aussi le prix de la santé, et, en remerciant le bon Dieu de les avoir guéris, ils le prièrent de ne plus les affliger par de nouvelles maladies.

C'est ainsi que Dieu se servit de la fièvre même pour leur ouvrir une nouvelle source de bénédic­tions, de tendresse et de félicité domestique.

 

CHAPITRE V

Maladie de la mère de famille.

 

Cette période de difficultés et de chagrins une fois passée, notre instituteur et sa famille revirent des jours heureux. De bonnes récoltes succédant à la disette avaient répandu l'abondance dans le pays, et les vivres devenaient à très-bon marché. Il fut pour lors facile au brave Hermann et à sa digne épouse de rétablir leurs petites affaires et de remettre leur nombreuse famille dans une modeste aisance. Plusieurs années s'étaient écoulées ainsi rapidement au sein du contentement et du bon­heur domestique, sans qu'aucun accident fût venu troubler leur repos, lorsque Dieu soumit ces mor­tels vertueux à une nouvelle épreuve.

L'instituteur avait accueilli avec des transports de joie la naissance de son neuvième enfant; mais cette fois les couches de son épouse chérie furent tellement pénibles et dangereuses, qu'elle fut long­temps obligée de garder le lit.

Cependant, à force de soins et d'attentions, son état s'améliora peu à peu, et bientôt elle put se lever quelques heures chaque jour. C'est dans ces circonstances qu'arriva l'anniversaire de la naissauce de sa fille Catherine, et la veille elle resta debout toute la journée. Trop faible encore pour pouvoir se livrer aux occupations du ménage, et ne voulant pas rester oisive, elle alla prendre dans son armoire un chapeau de paille qu'elle avait porté autrefois à Lindenberg avant d'être mariée, et se mit à l'arranger pour Catherine, pensant le lui offrir le jour de sa fête. Quoique le chapeau se trouvât endommagé en plusieurs endroits, elle sut si bien le restaurer, qu'on l'aurait pris au premier coup d'œil pour un chapeau tout neuf.

La jeune Catherine reçut avec une joie infinie ce cadeau, qui venait de coûter tant de travail à sa bonne mère. Elle en admira surtout la forme gra­cieuse. Oh ! qu'un joli nœud de rubans de couleur foncée irait bien sur le jaune tendre de cette paille ! pensait-elle ; et que je serais aise si mon papa avait la bonté de me faire présent de la petite somme qu'il faudrait pour en acheter à mon goût ! Sans doute, si je l'en priais, il me la donnerait tout de suite; mais non, n'en disons rien au cher papa; il est déjà tellement surchargé de tant de dépenses nécessaires à notre entretien, que ce serait un vé­ritable péché de lui demander encore de l'argent pour une parure inutile.

La bonne Thérèse avait pris plaisir à s'occuper durant toute la journée de l'arrangement de ce chapeau destiné à sa fille chérie ; mais cette applica­tion, dans son état de faiblesse, augmenta son mal

mal de tête au point qu'elle s'en plaignit vivement ; et quand la nuit fut venue, elle eut un accès de fièvre si violent, qu'on fut alarmé de son état. Hermann, effrayé, se leva et alla réveiller le plus âgé des enfants.

Tous accoururent, en pleurant et en sanglotant, autour du lit de leur mère; la désolation était pro­fonde et générale. « Ah! ma bonne, ma chère ma­man, s'écria l'une des plus jeunes en tendant ses petits bras vers sa mère, ne meurs pas, je t'en prie ! » Les cris et les gémissements de ceux qui étaient levés réveillèrent les autres. Ils se mirent également à pleurer, même le plus petit, qui com­mença à crier de toutes ses forces dans son ber­ceau. La vue et les lamentations de tous ces enfants agitèrent douloureusement l'âme de la tendre mère. Alors Hermann, pour la soulager, les fit sortir de la chambre et les conduisit dans la salle d'étude, en leur disant : « Mes petits amis, mes chers enfants, vos cris ne rendront pas la santé à votre mère; au contraire, ils augmenteront son mal. Allons plutôt prier le bon Dieu pour elle. » Tous s'agenouillèrent à l'instant même, et élevèrent au ciel leurs mains suppliantes. Le père, se voyant au milieu de la nuit, et à la faible lueur d'une lampe, entouré de ce cercle de tendres enfants offrant au Seigneur leurs supplications pour une mère malade, sentit son cœur se briser. Catherine, portant dans ses bras, le dernier de ses frères, se mit à réciter la prière suivante : « Père céleste, ah! ne nous en­levez pas notre bonne mère : nous vous en conju­rons, rendez-lui la santé. » Hermann joignit ses vœux aux leurs, et dit à Dieu du fond de son âme : « Oui, Seigneur, Dieu de bonté, mon seul soutien dans cette désolation, vous voyez la douleur et les larmes de ces neuf enfants. Oh ! daignez les écouter favorablement, et ne leur ôtez pas cette mère si tendre, qui leur est encore bien nécessaire. Dieu tout-puissant, ayez pitié de nos pleurs. »

Ensuite il entra dans la chambre, et s'assit au­près du lit de son épouse. Tous ses membres trem­blaient d'inquiétude ; sa figure était aussi pâle que celle de Thérèse, qui, étant revenue de sa faiblesse, lui tendit la main, et lui dit : « Ne t'inquiète donc pas tant, mon cher Frédéric, je me sens déjà mieux ; Dieu ne m'abandonnera pas, il me rendra la santé. Ainsi calme-toi, et fais recoucher les enfants. » Il obéit. Catherine et Sophie restèrent seules jusqu'au jour près de leur mère, et, assistées de leur père, elles lui donnèrent les plus tendres soins. Cependant la nuit se passa dans les craintes les plus vives et dans des prières continuelles pour la guérison de la malade.

Le lendemain, au lever de l'aurore, Catherine courut avertir sa marraine, la femme du garde forestier. Cette femme charitable accourut sur-le-champ. Hermann la pria de rester auprès de Thérèse et de la garder, tandis qu'il irait à la ville chercher un médecin. A l'instant il prit sa canne et son cha­peau, et se disposa à partir. « Reste ici, mon bon ami, lui dit son épouse ; le docteur et les médica­ments sont trop chers pour nous ; déjà nous avons entamé le trimestre de traitement qu'on a bien voulu nous payer d'avance ; ménageons notre ar­gent ; je me sens déjà beaucoup mieux, et j'espère que Dieu seul sera mon médecin. Tu verras que dans deux à trois jours ce ne sera rien. »

L'instituteur voulait toujours partir ; la femme du forestier dit alors : « Mon cher Hermann, je crois que votre femme a raison, je pense aussi que l'ac­cès qui lui est survenu la nuit dernière n'est pas aussi dangereux qu'il l'avait semblé au premier abord. Hier, bonne Thérèse, vous aviez abusé de vos forces en quittant sitôt le lit, et en restant de­bout toute la journée pour travailler au chapeau de Catherine. C'était une imprudence très-grave dans votre état de convalescence ; la faiblesse et le malaise de cette nuit en sont les suites. Mais croyez-moi, ce ne sera rien, tout cela passera, je le sais par expérience. L'année dernière, vous devez vous en souvenir, la même chose m'est arrivée. Le docteur de la ville vint ; il me prescrivit une légère tisane, simple décoction de certaines herbes, et ce re­mède me rétablit promptement. Les plantes que j'ai employées se trouvent dans nos contrées, je puis les indiquer; ayez-en, et vous verrez qu'elles vous procureront le même soulagement qu'à moi. »

Thérèse prétendait que sa voisine avait raison ; mais le mari ne fut pas du même avis, et fit plu­sieurs objections fort justes. « D'abord les circon­stances , leur dit-il, ne me paraissent pas tout à fait semblables. Puis les tempéraments et les ma­ladies étant variés à l'infini, tel remède qui con­vient à une personne ne vaut rien pour une autre, et, loin de lui faire du bien, aggrave souvent son état. Le médecin seul peut apprécier ces différences, et prescrire ce qu'il faut à chacun. » Il allait donc partir malgré toutes les observations; mais la ma­lade le pria avec insistance de rester et d'attendre, afin de voir l'effet de la tisane qui avait fait tant de bien à la marraine de Catherine. 

« Ce remède ne peut nuire en aucune façon, ajouta celle-ci ; d'ailleurs si, contre toute attente, Thérèse a un nouvel accès, il sera toujours temps d'appeler le médecin. »

Catherine, qui avait déjà cueilli pour sa marraine les plantes indiquées par celle-ci, offrit d'aller en chercher tout de suite. Hermann eut bien de la peine à consentir à cette épreuve, et il assura en même temps que, si le surlendemain la malade n'était pas mieux, rien au monde ne pourrait l'empêcher de faire venir le docteur. « Hélas! dit-il, je crains que déjà nous n'ayons perdu trop de temps, et que, pour avoir voulu éviter quelques faibles dépenses, nous ne soyons forcés d'en faire de plus grandes ; nous aurions dû suivre la vieille et bonne maxime

qui dit qu'aux passions et aux maladies il faut cou­per court dès le principe, sans quoi l'on risque d'arriver trop tard pour les combattre et pour y porter remède. »

 

CHAPITRE VI

La châtelaine.

 

Catherine mit le chapeau de paille que sa mère lui avait arrangé la veille, prit un panier sous son bras, et alla chercher les plantes que sa marraine avait désignées. « Je reviendrai bientôt, chère ma­man, dit-elle en sortant; car il y a de ces herbes en abondance parmi les ruines du vieux château, là-haut sur la montagne. » Alors le petit Frédéric se mit à dire à sa sœur : « Prends garde, Catherine, ne t'approche pas trop du château, car tu sais bien qu'on dit généralement que la châtelaine apparaît de temps en temps dans les ruines, et qu'elle n'aime pas les enfants ; elle pourrait bien te faire du mal.

— Bah! reprit Catherine, ne crois donc pas cela : ce n'est qu'un conte inventé pour effrayer les enfants indociles, afin qu'ils ne se hasardent pas à grimper sur ces vieilles murailles, du haut des­quelles une pierre pourrait tomber sur eux et les écraser ! »

Elle traversa le jardin, et en passant elle arracha une branche de houblon parfaitement mûr, ornée de ses feuilles d'un vert foncé et de ses petits fruits à écailles verdâtres. Elle disposa cette branche de fleurs de houblon en guirlande autour de son cha­peau de paille, pour remplacer le ruban qui lui manquait : et, après avoir considéré un instant avec plaisir l'agréable effet de cette nuance de cou­leur sur sa nouvelle parure, la jeune fille s'ache­mina d'un pas rapide vers le vieux château.

Le sentier qui conduisait au sommet de la mon­tagne traversait tantôt des pelouses émaillées de fleurs où le soleil répandait sa clarté brillante, tantôt des bosquets qui présentaient l'ombrage le plus agréable. Elle eut bientôt gravi la montagne; alors, se trouvant sur une place dégarnie d'arbres, non loin des ruines du vieux château, où croissent ces herbes qu'elle connaissait parfaitement, elle se mit à les cueillir avec ardeur; et, tout en faisant cette récolte, la jeune fille priait Dieu au fond de son cœur de bénir ces plantes, afin qu'elles pussent rendre la santé à sa mère : elle lui demanda aussi très-instamment de protéger sa famille dans leur malheureuse position. Autour d'elle tout était calme et silencieux, et par intervalles seulement on enten­dait le gazouillement des petits oiseaux partir de l'intérieur des buissons voisins.

Après avoir rempli son panier, il lui sembla tout à coup entendre le pas de quelqu'un ; elle tourna la tête, et vit sortir de l'ombre des buissons une femme blanche qui s'approchait d'elle ; sa démarche était légère et comme aérienne. Un voile blanc et fin enveloppait sa tête. La dame du château, dont on voyait le portrait dans un tableau suspendu au mur de l'église du village, avait un costume tout pareil, et un voile semblable drapé de la même manière. A cette vue, Catherine fut saisie d'une soudaine frayeur ; car elle se rappelait les bruits populaires qui couraient sur les apparitions de la châtelaine au milieu des ruines. Mais bientôt elle se rassura et fixa ses regards sur l'étrangère. C'était une jeune demoiselle, à peu près du même âge que Catherine ; elle portait dans sa main droite un sac à ouvrage, fermé par un cadenas, tandis que sa main gauche tenait sous son menton le beau voile qui lui couvrait la tête. Sa figure gracieuse respi­rait une telle douceur, une telle amabilité, que les craintes de Catherine se dissipèrent entière­ment.

« Chère petite, dit l'inconnue d'une voix enga­geante, mais avec une prononciation rapide et un accent étranger, un peu d'argent te ferait-il plaisir? » Cette question étonna Catherine. « Oui, dit-elle, aujourd'hui mes parents auraient bien besoin d'argent ; mais comment le savez-vous, et d'où vous vient l'idée de m'en offrir ?

— Écoute, dit l'inconnue, qui n'était nullement une apparition surnaturelle, comme l'avait pensé Catherine au premier moment : voudrais-tu me vendre ton chapeau ? Je viens par accident de perdre le mien, un coup de vent me l'a enlevé et l'a em­porté là-bas dans le précipice ; j'ai encore un long voyage à faire, et je ne puis me passer de chapeau : veux-tu me rendre le service de me céder le tien ! je te le paierais volontiers.

—  J'y consens, Mademoiselle, quoique j'y tienne beaucoup ; car c'est un présent de ma bonne mère, qui me l'a arrangé hier pour ma fête, et voici la première fois que je le porte. J'y tiens donc beau­coup ; mais en cet instant ma mère est malade, il nous faudrait de l'argent pour la soulager, et je donnerais ma vie pour elle.

—  Eh bien! combien en veux-tu? dis-le-moi franchement, je te le paierai tout ce que tu vou­dras. » Catherine répondit : « Vraiment, Mademoi­selle, j'ignore la valeur d'un chapeau; car je n'en ai jamais acheté.

—  Voyons, le tien est joli, d'une paille bien fine et de la façon de ceux qu'on porte aujourd'hui : je t'en donnerai un écu de six francs : je pense que cela te conviendra : c'est une affaire conclue, le chapeau est à moi. Mais actuellement dis-moi ce que tu demandes pour la jolie guirlande dont tu l'as orné. »

Catherine fixa sur la demoiselle un regard étonné, et crut qu'elle voulait plaisanter; mais celle-ci, loin de plaisanter, continua avec vivacité et d'un ton d'enthousiasme : « Plus je regarde cette guir­lande de houblon, plus je la trouve merveilleuse; c'est un véritable chef-d'œuvre. Ma mère s'est fait venir dernièrement d'Italie une caisse de fleurs qui sont fort chères, de très-bon goût, mais qui sont loin d'être comparables en beauté, en fraîcheur, en perfection, à cette guirlande. Je conviens que les couleurs en sont plus variées et plus brillantes ; mais ces jolies fleurs, dans leur nuance vert tendre, en­tremêlées de ces feuilles d'un beau vert foncé, me plaisent infiniment mieux; elles font un effet ra­vissant sur le jaune éclatant du chapeau. Allons, dis-moi sans crainte ce que tu exiges pour me céder cette guirlande ; car je t'avoue que j'en suis folle.

— Eh ! ma bonne demoiselle, répondit Catherine, je vous la donne très-volontiers par-dessus le mar­ché. » En disant ces mots, elle ôta son chapeau et le présenta à l'étrangère. « Oh! non, s'écria celle-ci, je ne puis accepter ces fleurs de houblon pour rien, c'est un présent trop précieux. Grâce à Dieu, je suis en état de te les payer. » Tout en parlant ainsi, elle ôta son voile, et, après avoir posé le chapeau sur sa belle chevelure, elle s'écria avec joie : « Oh ! il est tout justement de la grandeur de ma tête, comme si la modiste m'eût pris mesure. Je pense qu'il doit m'aller à ravir; qu'en dis-tu, ma bonne petite? » Catherine fit un signe afiirmatif.

En ce moment on entendit le son du cor d'un postillon.

« Allons, ne perdons pas de temps en paroles inu­tiles; la chaise de poste est arrivée au haut de la montée, et j'aperçois maman qui avec son mouchoir me fait signe de la rejoindre. Tiens, voilà un louis d'or : six francs pour ton chapeau, et dix-huit pour la guirlande. Adieu, ma chère enfant ! »

A ces mots, elle jeta la pièce dans le panier de Catherine, et courut d'un pas rapide vers la voilure, dans laquelle elle monta ; le postillon fit claquer son fouet, et comme il se trouvait à une descente, l'é­quipage disparut bientôt dans un nuage de pous­sière.

Tout ceci semblait un rêve à Catherine; mais la pièce d'or trouvée dans son panier lui donna la preuve que tout était bien réel ; elle regarda, tourna et retourna plusieurs fois la brillante pièce d'or, et se mit l'esprit à la torture pour deviner les motifs qui pouvaient avoir porté l'étrangère à payer si cher la guirlande de houblon. « Ilfaut, disait-elle, que ce soit une personne bien riche, puisqu'elle a tant d'ar­gent à dépenser. Mais six francs pour le chapeau, et trois fois plus pour la branche de houblon ! c'est pourtant singulier. Quoi qu'il en soit, ce qui me paraît certain, c'est que Dieu a daigné exaucer la prière que je lui ai adressée pour ma pauvre mère, et qu'au moyen de cet or nous serons en état de faire venir le médecin, et de payer toutes les choses dont elle a besoin dans sa maladie. »

 

CHAPITRE VII  

Rivalité d'amour filial.

Catherine prit son panier rempli d'herbes odo­rantes, et le posa sur sa tête en disant : « Oh ! que mes parents seront heureux quand je leur montre­rai cet or, qui est véritablement un secours envoyé du Ciel ! Hâtons-nous de le leur apporter. J'ai cueilli assez d'herbes pour aujourd'hui ; maintenant que le soleil est si ardent, cette corbeille me servira de chapeau en me donnant de l'ombre. » Elle doubla le pas, descendit la montagne avec la légèreté d'une biche, traversa le jardin et entra toute joyeuse dans la chambre de sa mère.

« Cher papa ! bonne maman ! s'écria-t-elle avant même d'être entrée, quel bonheur j'ai à vous an­noncer! Voyez cette pièce d'or, qui, m'a-t-on dit, vaut quatre écus de six francs.

— Comment! ma fille, est-il possible! s'écria le père en regardant ce beau louis d'or tout neuf avec des yeux où brillait la plus vive joie : où as-tu trouvé cet or, qui vient si à propos? Vingt-quatre francs sont une somme considérable pour de pauvres gens comme nous. »

Thérèse se mit sur son séant, prit la pièce, que son mari lui présenta, et l'examina aussi ; ses regards exprimèrent également une douce satisfaction. « Mais faites-moi donc voir aussi cette pièce cl'or, dit alors le petit Frédéric. J'ai déjà entendu si souvent parler de l'or comme d'une chose que tout le monde désire, que je serais bien aise de savoir ce que c'est. » Sa mère lui remit la pièce. « Eh quoi! ce n'est que cela! s'écria-t-il ; je m'en faisais une idée plus grandiose d'après toutel'importance qu'on lui donne. Oh ! nous avons dans notre petit vallon une grande quantité d'or bien plus beau, bien plus brillant que cette mesquine petite pièce : il n'y a pas de comparaison. Le soir, quand le soleil se couche, les nuages, la cime des montagnes, le ruisseau de notre moulin, les fenêtres même de nos paysans sont tout en or ; oui, le soleil lui-même, quand il descend à la fin du jour, offre à nos yeux la plus magnifique boule d'or. Cette misérable petite pièce jaune que je vous vois considérer avec tant de joie, dites-moi, qu'est-elle auprès de tout cela ?

—Et comment es-tu parvenue à te procurer cet argent ? » demanda de nouveau le père. Catherine raconta de quelle manière elle avait cédé son cha­peau à une jeune étrangère qui en avait besoin, ayant perdu le sien, et comment elle en avait reçu cette pièce d'or en échange.

A ce récit le visage de Thérèse, si serein un in­stant auparavant, se couvrit de tristesse. Au lieu de pouvoir se réjouir de ce secours comme d'un don volontaire, le récit circonstancié fit naître en elle l'idée que ce n'était que par une erreur quelconque que la jeune étrangère avait donné de ce chapeau une somme aussi considérable.

Catherine, ignorant les causes de la tristesse de sa mère, l'interpréta bien différemment, et dit avec sensibilité : « Ah! chère maman, je vous en prie, ne vous fâchez pas, ne me grondez pas d'avoir vendu ce chapeau que vous aviez pris tant de peine à ar­ranger pour me l'offrir le jour de ma fête. J'aimais beaucoup ce joli chapeau, et je l'aimais doublement parce qu'il me venait de votre part. Soyez bien persuadée que je ne l'ai vendu qu'à contre-cœur. Mais vous, ma bonne maman, vous m'êtes infiniment plus chère que ne me l'était mon chapeau ; et je n'ai profité de l'occasion de l'échanger contre de l'argent que dans l'intention de vous procurer les soulage­ments dont vous avez tant besoin; mais si j'avais pu prévoir que cela vous fit de la peine, je ne l'au­rais jamais cédé pour tout l'or du monde.

—  Rassure-toi, chère Catherine, répondit la mère; l'amour que tu me témoignes me touche infiniment : je t'en remercie, tu es une excellente enfant. Cependant nous ne pouvons en conscience garder cet argent : il me paraît certain qu'il doit y avoir là quelque malentendu.

—  Oui, certainement il doit y avoir ici quel­que erreur; car nulle personne de bon sens ne donnerait vingt-quatre francs d'un vieux chapeau de paille. Il faut que la demoiselle, en ouvrant sa bourse à la hâte, se soit trompée en jetant dans ton panier cette pièce d'or, croyant ne donner qu'une pièce d'argent ; ou bien que ce soit une jeune étour­die incapable d'employer à propos l'argent qu'on lui confie.

—  Elle ne s'est pas trompée du tout en me for­çant d'accepter ce louis d'or, qui vaut quatre écus de six francs, car son intention était bien de me donner six francs du chapeau et dix-huit, francs de la guirlande de houblon dont il était orné : elle me l'a dit expressément. » Catherine ajouta encore à cette explication en racontant tous les détails de sa conversation avec la jeune étrangère.

« Ah ! nous y voilà ! s'écria Thérèse, tout me pa­raît bien clair à présent; la demoiselle s'est imaginé que cette branche de houblon, que tu avais cueillie dans notre jardin, était composée de fleurs artifi­cielles sortant des ateliers d'une habile modiste ; et comme ces sortes d'objets de

toilette sont fort chers, elle a cru que cette guirlande dont elle admirait, le naturel et la fraîcheur, et que dans son empresse­ment et par une inconcevable légèreté elle ne s'était pas donné la peine d'examiner d'assez près, valait à elle seule, sans le chapeau, dix-huit francs. Voilà pourquoi elle l'a payée si cher.

—  Oui, cela ne peut être autrement, reprit le père, et il faut rendre la pièce d'or à cette demoiselle.

—  Je pense comme toi, dit Thérèse; les dix-huit francs seraient comme escroqués si nous les gar­dions.

— Je conçois actuellement que vous avez raison, mes chers parents, dit Catherine ; ce n'est qu'à pré­sent que je m'explique l'excessive admiration de la jeune étrangère à la vue de la guirlande. Nous ne nous entendions pas. Quand elle s'écriait dans son enthousiasme : C'est la nature elle-même!... moi, dans ma simplicité, je prenais cela tout bonnement dans le sens littéral, et je disais qu'elle avait raison : j'étais loin de soupçonner qu'elle voulût dire que ma guirlande imitait parfaitement la nature. L'er­reur est pourtant singulière, surprenante ! Mais je ne vois pas comment nous pourrions lui restituer cet or, je ne sais ni son nom ni son adresse.

— C'est ce qu'il nous sera facile d'apprendre au dernier relais qu'elle vient de quitter, reprit le père ; comme elle voyage en poste, son nom, ou du moins celui de sa mère, doit nécessairement se trou­ver inscrit sur les registres du bureau : le règlement oblige les maîtres de poste à tenir note des noms, qualité et résidence de tout voyageur qui vient de changer de chevaux. Eh bien ! tu vas écrire tout de suite une lettre à la jeune demoiselle, en ne laissant que l'adresse à ajouter. Demain matin, tu iras au bureau de la poste voisine prier la directrice de t'indiquer cette adresse ; tu l'écriras tout de suite sur la lettre, que tu enverras avec l'argent. De cette ma­nière la demoiselle recevra promptement ce qui lui revient . Que Dieu me préserve de garder sous mon toit du bien mal acquis : cela ne porte jamais bonheur. Pourvu que cette demoiselle n'ait pas aussi payé trop cher le chapeau : dis-moi, ma femme, qu'en penses-tu, valait-il bien un écu de six francs ? »

La mère répondit que, comme la demoiselle en avait un pressant besoin, et que d'ailleurs ce cha­peau , en bon état, pourrait être porté encore quel­que temps, il ne lui semblait pas avoir été acheté trop cher à raison de six francs, somme que la de­moiselle pouvait donner, et qu'ils pouvaient garder sans charger leur conscience.

Catherine, qui possédait le talent d'écrire les lettres avec beaucoup de facilité, se mit à son petit bureau, et en rédigea une pour l'étrangère. Le père en relut le brouillon, le retoucha en quelques endroits, et du reste le trouva fort bien. Ensuite Catherine mit au net, dans sa jolie écriture, cette lettre, que voici :

« Mademoiselle,

« Je m'empresse de réparer un malentendu qui a eu lieu hier, quand j'eus le plaisir de vous obliger en vous cédant mon chapeau pour remplacer celui qu'un accident venait de vous enlever sous les ruines du vieux château de Steinach. Vous m'aviez d'abord offert six francs, auxquels il vous a plu d'en ajouter encore dix-huit, parce que vous avez cru que la guirlande dont j'avais entouré mon chapeau est de fleurs artificielles, tandis que ce n'est simplement qu'une branche de houblon que j'avais cueillie en passant dans notre jardin. Vous ne devez pas avoir tardé à vous apercevoir de votre méprise. Mes parents en sont désolés, et moi je le suis autant qu'eux depuis le moment où ils m'ont éclairée sur la cause plus que probable de votre erreur. Toute ma vie je me reprocherai d'avoir négligé, au premier instant où vous me demandiez avec de si vives instances cette guir­lande de houblon, de vous dire et de vous répéter cent fois qu'elle est l'œuvre de la nature, et non celle de l'art. Je vous demande mille fois pardon de cette faute, Mademoiselle, et comme l'honneur et la délicatesse ne permettent pas à mes parents ni à moi de retenir une somme si forte pour un objet si minime, et que vous ne pouvez me l'avoir donnée que par erreur, je prends la liberté de vous renvoyer ci-jointe la somme de dix-huit francs, ne gardant que les six francs que vous avez eu la bonté de m'offrir d'abord pour le cha­peau tout seul, dans la généreuse intention sans doute de vouloir m'obliger, ce dont je vous con­serverai toute ma vie une vive reconnaissance. Veuillez, Mademoiselle, agréer l'hommage de mes respects et du profond souvenir que je garde de toutes vos bontés.

« Votre dévouée, « Catherine Hermann. »

Le lendemain matin, Thérèse donna à sa fille la pièce d'or en lui disant : « En arrivant au bu­reau, tu raconteras bien à la maîtresse de poste tout ce qui vient de se passer, et tu la prieras de changer la pièce, et de t'en donner quatre écus de six francs : tu en mettras trois dans la lettre, et tu la cachetteras tout de suite devant la dame, en y inscrivant, l'adresse. L'autre écu est pour le cha­peau, et tu en feras ce que bon te semblera.

— Est-il bien vrai, chère maman, s'écria Cathe­rine transportée de joie, que l'autre écu m'appar­tient et que j'en peux faire ce que je veux ? Eh bien ! sa destination est déjà toute trouvée. Comme mon papa doute encore que les plantes suffisent pour vous guérir, j'irai avec mon écu trouver un médecin, et je le prierai de vous rendre la santé; je pense qu'au prix de tant d'argent il pourra bien le faire. A la vérité, il faudra ensuite quelque chose pour la pharmacie; mais j'ai une autre ressource toute prête : je vendrai le mouchoir de soie dont ma marraine m'a fait cadeau : il est très-joli et encore tout neuf, à peine si je l'ai porté trois fois ; de cette manière nous pourrons faire face à tout sans être obligés de nous endetter. »

Quand Sophie entendit ce louable projet de sa sœur, elle s'écria : « Et moi je vendrai mon beau collier de perles ; nous en retirerons peut être une forte somme. » Ces perles en verroterie avaient peu de valeur; mais Sophie en faisait sa principale pa­rure, et à ses yeux c'était un grand trésor.

Le petit Charles dit à son tour : « Moi je vendrai mon coco. » Il s'agissait d'un cheval de bois, sur lequel il venait de galoper autour de la chambre, et qu'il aimait beaucoup. La jeune Louise, tenant dans ses bras sa poupée, qu'elle appelait Margue­rite, voulait aussi la vendre. « Il m'en coûtera de m'en séparer, dit-elle, je pleurerai; mais j'aime bien maman, et puisque vous dites qu'elle a besoin d'argent, et que pour lui en procurer vous voulez lui donner ce que vous avez de plus beau, je lui ferai aussi mon cadeau, moi. » Tous les autres en­fants rivalisèrent de dévouement, et offrirent de vendre leurs joujoux pour soulager leur mère, de sorte que Charles, tout joyeux, s'écria: « Bon! bon ! du courage : nous allons avoir une charretée d'argent. »

Cette rivalité d'amour filial toucha singulière­ment Thérèse et Hermann. Celui-ci donna à leurs bons sentiments des éloges mérités, tandis que la mère, versant des larmes d'attendrissement, disait à son mari : « Ah ! quel bonheur d'avoir des enfants bien élevés et d'un bon naturel! Dans la prospé­rité ils font la plus grande joie de leurs parents, et dans les jours d'infortune ils sont leur meilleure consolation. »

 

CHAPITRE VIII

La maîtresse de poste.  

Le lendemain de bonne heure, Catherine se pré­para à partir pour le bourg voisin où était située la poste, et qui était à une bonne lieue de leur vil­lage. Elle emprunta le chapeau de paille de sa sœur Sophie. Sur l'avis de sa mère, elle alla au jardin couper plusieurs choux-fleurs d'une beauté remar­quable, qu'elle mit dans son petit panier à bras, pour les vendre dans le bourg. Thérèse avait cou­tume de dire : « Quand une bonne ménagère a un petit voyage à faire, ou même à se rendre dans une autre partie de son petit domaine, elle songe tou­jours si elle ell ne pourrait pas faire plusieurs choses à la fois, afin de bien employer son temps et de ne jamais aller et revenir les mains vides. »

A son arrivée dans le bourg, Catherine se dirigea vers le bureau; elle entra dans la salle, où elle trouva la maîtresse de poste assise contre la fenêtre, occupée à tricoter. C'était une dame de bonne tour­nure et qui aimait beaucoup à causer. Catherine, après l'avoir saluée poliment, la pria de lui dire quelles étaient les deux dames qui avaient changé de chevaux à ce relais la veille, dans la matinée,

« C'était Mmo de Vertval et sa fille, M11e Henriette, qui venaient de leur campagne pour se rendre à la capitale, où demeure M. de Vertval. Mais que te font ces grandes dames, ma pauvre enfant ? quelles relations as-tu avec elles ? »

Catherine tira de sa poche la lettre ainsi que la pièce d'or, en disant: « Mlle Henriette, dans un petit marché que je faisais avec elle, m'a donné trois écus de six francs de trop : je voudrais les lui renvoyer ; je vous prie, pour cet effet, de me chan­ger ce louis d'or.

—  Diantre, dit la maîtresse de poste, c'était donc un marché bien important pour y commettre tout de suite des erreurs de dix-huit francs. A te voir, ma bonne petite, on ne dirait pas que tu aies l'ha­bitude de conclure des affaires aussi considéra­bles. Mais peut-on savoir, sans indiscrétion, en quoi consiste ce marché ? »

Au moment où Catherine allait commencer son récit, un postillon, paré de son uniforme en grande tenue, entra dans la salle, se plaça dans un coin au bout d'une table, ayant devant lui un pot de bière, et, tout en déjeunant, il écouta la conversation; puis, ayant jeté un regard sur la jèune fille, il s'é­cria en partant d'un éclat de rire : « Eh ! eh ! je ne me trompe pas, c'est bien la jolie marchande de houblon, à qui Mlle de Vertval en a acheté une petite branche trois écus de six francs.

—  Hé quoi! comment? s'écria la maîtresse de posle, trois écus de six francs une petite branche de houblon ! mais c'est inouï! pareille chose ne s'est peut-être jamais vue depuis que le monde est monde !...

—  En vérité, cette jeune fille-là entend à mer­veille le commerce de houblon, dit le postillon en saisissant le pot de bière. Toutefois je ne voudrais pas que chaque branche de houblon se payât trois écus de six francs, car un honnête homme comme moi ne pourrait plus boire son pot de bière. C'est égal, ajouta-t-il en buvant un coup, à la santé de l'intelligente marchande de houblon.

—  Eh ! mais voilà une histoire tout à fait singu­lière, disait la maîtresse de poste ; je serais charmée d'en connaître les moindres détails. Viens, ma bonne petite ; tu dois être fatiguée et avoir de l'ap­pétit. Viens, assieds-toi là, à côté de moi; voici un verre d'excellent vin rouge et un morceau de pain blanc ; bois, mange, et ensuite raconte-moi bien comme il faut comment tout cela s'est passé; quel motif avait la jeune demoiselle pour t'acheter une branche de houblon? qu'en voulait-elle faire?... Dis-moi cela, voyons. »

Catherine commença ainsi: « La jeune étran­gère ayant perdu son chapeau sur la route...

—  Comment, interrompit avec vivacité la maî­tresse de poste, elle a perdu son chapeau ? Je suis presque tentée de croire qu'elle a plutôt perdu la tête... Eh ! mais comment ? par quel hasard cela lui est-il arrivé? Lorsqu'elle monta en voiture, ici, à la porte, elle était encore coiffée de son chapeau: je l'ai bien remarqué. C'était un très-joli chapeau de taffetas vert, doublé de rose, et attaché sous le menton avec un large ruban également de couleur rose : comment a-t-elle donc pu perdre son cha­peau? »

Catherine l'ignorait. « J'en sais quelque chose, dit alors le postillon, et je puis vous servir à souhait, car c'est moi qui ai conduit ces dames. J'étais placé sur le siège de cette calèche découverte, de sorte qu'il m'a été facile de tout voir et de tout entendre. Alors je me suis bien aperçu que Mlle de Vertval est une jeune personne vive, étourdie et turbulente : jamais elle ne pouvait rester un moment tranquille. Tantôt elle chantait, tantôt elle voulait que je son­nasse du cor ; puis elle se levait et se penchait à droite ou à gauche, en dehors des portières, pour jeter ses regards sur la campagne. Sa mère avait une peine infinie à la retenir et à la préserver des accidents. Enfin elle se tint tranquille à sa place pendant quelques instants ; mais bientôt elle se plaignit d'avoir trop chaud, et dénoua le ruban qui attachait son chapeau sous le menton. Quand nous fûmes arrivés au vieux pont de pierre, en face de la grande cascade, en voyant le fleuve tout blanc d'é­cume se précipiter comme un torrent entre les ro­chers et les buissons, la jeune demoiselle fit éclater des transports de joie, et m'ordonna de m'arrêter sur le milieu du pont, endroit, à vrai dire, d'où l'on peut le mieux contempler ce beau spectacle. Elle se leva toute droite dans la voiture, et tendit les bras en haut, le corps hors de la portière, pour exprimer son admiration. « Quel bruit! quelle écume ! s'écria-t-elle; il me semble voir un fleuve de lait. Et comme l'eau jaillit ! comme elle répand tout alentour une poussière argentine comme les feuilles des buissons voisins et la mousse sur les ro­chers brillent au soleil ! il semble qu'elles soient ornées de milliers de diamants. » Elle ajouta encore une foule de belles exclamations que je n'ai pu re­tenir. Tout à coup arrive un violent coup de vent, et... ptsch!... son joli chapeau s'envola en bas de la chute d'eau. Elle voulut le rattraper, et peu s'en fallut qu'elle ne l'accompagnât dans le torrent. Par bonheur, sa mère la retint avec force et à temps. En un clin d'œil je sautai en bas du siège, et j'essayai de repêcher le chapeau avec le manche de mon fouet; mais déjà il était trop tard : les vagues en fureur l'entraînèrent dans leur rapide course, et le roulèrent de manière à nous faire voir tantôt la tête, tantôt la doublure de couleur rose; peu de moments après nous le perdîmes de vue. Je ne pus m'empêcher d'en rire en moi-même ; toute­fois je regrettai sincèrement la perte de ce beau chapeau.

— Et que disait la mère au moment de cette perte? demanda la maîtresse de poste.

— Elle n'en fut pas autant affectée que je l'aurais cru, répondit le postillon. Mais elle éprouva une frayeur mortelle au moment où sa fille faillit se précipiter dans l'abîme ; elle tremblait ; elle était devenue aussi pâle qu'une figure de plâtre, et un instant après elle fit à sa fille la morale la plus tou­chante.

« — Quelle étourderie ! lui disait-elle d'un ton sévère : voilà ton chapeau perdu, et tu as été sur le point de te jeter dans l'abîme, sous les yeux mêmes de la mère, dont tu es si tendrement ché­rie. Henriette, mon Henriette, tu n'es pas raison­nable, tu n'as pas plus de raison qu'un enfant qui joue encore à la poupée. Tu devrais en avoir honte. Si tu continues d'être aussi étourdie, si tu ne de­viens pas un peu plus posée, tu causeras de grands chagrins à tes parents; tu feras ton malheur dans ce monde et dans l'autre. Rendons grâces à Dieu, dont la protection vient de te sauver d'un si grand péril ; promets-lui de te corriger. »

« Ces paroles maternelles firent une vive im­pression sur la jeune personne. Elle sanglotait, et, se jetant dans les bras de sa mère, elle lui répon­dit: « Ah! maman, ma bonne maman, maman chérie, pardonne-moi, oh! pour cette fois pardonne-moi encore. Vous avez été mon ange tutélaire, sans vous j'étais perdue..., noyée...,morte !... Ah ! je vous remercie du fond de mon âme, et je vous proteste à la face de Dieu que je me corrigerai et que je ne vous causerai plus de frayeurs ni de chagrins. »

« Ces paroles de la jeune personne me plurent infiniment, ajouta le narrateur; et je pensai en moi-même qu'il serait à désirer que la leçon lui fût profitable.

—  Dieu le veuille ! dit la maîtresse de poste; et qu'arriva-t-il ensuite ?

—  Nous continuâmes notre route; mais quand nous fûmes arrivés au bas de la grande montée, il fallut arrêter encore : la jeune demoiselle voulut descendre de voiture et suivre à pied le petit sen­tier qui abrège le chemin pour arriver au sommet de la montagne ; c'était, disait-elle, pour admirer de plus près le site pittoresque, les rochers et les ruines du vieux château. Sa mère lui en accorda la permission, et resta dans la voiture. En effet, cette demoiselle, qui est vive et alerte, arriva rapide­ment au haut de la montée, où je la vis distincte­ment causer avec la petite fille que voilà ( en dési­gnant Catherine), et qui en ce moment-là était occupée à cueillir des plantes sur le bord du sen­tier. Ce fut alors qu'elle lui marchanda le chapeau avec la guirlande de houblon ; et, sa mère lui ayant fait signe de nous rejoindre, elle accourut toute joyeuse avec son joli chapeau de paille sur la tête, et qui, ma foi, lui allait bien mieux que celui qu'elle avait perdu.

—  Eh bien ! dit Catherine, c'est justement le chapeau que je lui ai vendu; » puis elle se mit à raconter en détail la méprise qui avait eu lieu à l'égard de la guirlande dont il était entouré.

« Et la mère, interrompit la maîtresse de poste, que disait-elle de cette belle affaire? en était-elle satisfaite? Raconte-moi cela, Jean ; car tu dois savoir cette histoire jusqu'au bout.

— Ma foi, reprit le postillon, vous pouvez bien vous imaginer si elle devait être contente d'un mar­ché aussi extravagant. Après avoir examiné le cha­peau et accordé des éloges à sa fille d'avoir eu la bonne idée de profiter d'une rencontre pour rem­placer le chapeau de voyage qu'elle avait perdu, la dame lui demanda ce qu'elle l'avait payé. Alors la jeune étourdie déclara que le chapeau lui avait coûté six francs, et la guirlande dix-huit.

« — Quant au chapeau, un écu de six francs n'est pas trop cher, car il est joli et en bon état ; mais avoir donné dix-huit francs pour la guirlande, qui ne vaut pas deux liardsl... Henriette, décidément tu es donc folle?

« — Je crois, chère maman, que vous plai­santez : n'avez-vous pas vous-même donné da­vantage pour le sureau d'Espagne qui est sur votre chapeau ? Il me semble que ma guirlande vaut autant que la vôtre : elle est plus fraîche, plus na­turelle...

« — Tais-toi donc, petite écervelée : es-tu donc aveugle au point de ne pas voir au premier abord que ma guirlande est en fleurs artificielles, tandis que la tienne n'est tout simplement qu'une branche de houblon arrachée à la première haie? »

« Néanmoins la jeune personne s'obstinait à vouloir avoir raison. « Attends un peu, lui dit sa mère, et tu verras ce que c'est que ta belle acqui­sition. »

« En effet, une demi-heure après, par la chaleur qu'il faisait, la guirlande se trouva fanée, et la jeune personne, moitié honte, moitié dépit contre elle- même, devint rouge comme la doublure de mon uniforme, et se mit à pleurer amèrement.

« Je suis bien aise, reprit alors sa mère, que tu aies encore reçu cette leçon; elle t'apprendra peut-être à te mieux tenir sur tes gardes. Tu vois, mon enfant, comme les apparences peuvent nous tromper, surtout quand on s'y prête avec tant de légèreté. Tu croyais acheter un ornement qui te durerait des années entières, et avant le lendemain même, tu n'as rien qu'une branche fanée dont tu n'oserais plus te parer. Puisse le souvenir de cet accident t'apprendre à ne juger ni les personnes ni les choses sur la simple apparence ! C'est le défaut général et caractéristique de toutes les personnes légères et irréfléchies d'agir avec précipitation et de ne savoir rien estimer à sa véritable valeur. Com­bien ne voit-on pas de jeunes personnes qui se laissent éblouir par un extérieur charmant, par d'agréables flatteries, par l'appât de belles promesses et des plaisirs passagers, et compromettent, ainsi leur innocence, leur honneur, la paix de l'âme, et leur bonheur en ce monde et dans l'autre. Ton excessive légèreté me fait concevoir les plus vives inquiétudes sur ton avenir. Tu n'auras pas toujours ta mère à côté de toi pour être ton ange gardien, comme à ce moment où tu faillis te pré­cipiter dans l'abîme. Tu as bien vite oublié les belles promesses que tu m'as faites au moment où tu venais d'échapper à la mort : quelques instants se sont à peine écoulés depuis, et tu fais déjà de nouvelles sottises. Henriette, je t'en prie, corrige-toi, défais-toi de ta légèreté, sois dorénavant plus posée et plus raisonnable, sinon tu me rendras la plus malheureuse des mères. »

La maîtresse de poste, qui, au commencement de ce récit du postillon, n'avait fait que rire, devint peu à peu pensive et sérieuse. « Il faut l'avouer, dit-elle, Mme de Vertval est une femme de bon sens et une excellente mère. Mais sa fille, que ré­pondait-elle à ces sages et utiles avis, que chacun, quels que soient son sexe et son âge, devrait im­primer dans sa mémoire, et mieux encore dans son cœur ?

— La jeune personne, répondit Jean, parut de­puis ce temps-là aussi timide et silencieuse qu'elle avait été vive et turbulente auparavant. Durant lout le reste du voyage elle semblait absorbée dans ses réflexions. Bien souvent les larmes roulaient le long de ses joues, et avant d'entrer dans la ville elle pria de nouveau sa mère de lui pardonner ses étourderies, et lui promit encore une fois de suivre ses leçons sages et maternelles.

— Et nous aussi nous les suivrons, repartit la maîtresse de poste ; car ces mêmes avis sont utiles pour tout le monde, et particulièrement pour la jeunesse. N'est-ce pas, Catherine, tu me promets aussi d'en profiter ? » Catherine le lui promit.

Enfin la maîtresse de poste changea la pièce d'or, donna un écu de six francs à Catherine, mit les trois autres dans la lettre, et, avant de la cache­ter, dem anda la permission de la lire, la trouva très-bien, exprima sa satisfaction de la délicatesse de Catherine et de ses parents en cette circonstance, et ajouta : « C'est sans doute ton père qui a rédigé et écrit cette lettre ? » Catherine affirma que la lettre était de sa composition et de son écriture, et que son père n'avait fait que corriger le brouillon.

« Cela m'est difficile à croire : l'écriture en est fort jolie et l'orthographe parfaite. Mais nous allons voir à l'instant : mets-toi à ce bureau, écris l'adresse, je vais te la dicter. »

Catherine obéit, et la maîtresse de poste, tout éton­née, lui fit des excuses de l'avoir un instant soup­çonnée de mensonge. « Vraiment ton écriture est très-belle ; peu de jeunes personnes en feraient au­tant. Il paraît que ton père est non-seulement un brave homme, mais encore un homme de talent, et qu'il l'adonné une bonne instruction.» Elle cacheta la lettre et la joignit aux autres paquets du départ le plus prochain, en disant: « Ma bonne petite, viens que je t'embrasse, je suis enchantée de te connaître; tu es une jeune fille très-bien élevée, ton instruction et surtout tes sentiments te font honneur. Reste toujours ce que tu es, et les vœux que je forme pour ton bonheur s'accompliront. »

 

CHAPITRE IX

Le médecin comme ils devraient être tous.

La maîtresse de poste fit servir un bon déjeuner à Catherine, qui, après avoir fini son repas et témoi­gné sa gratitude à cette aimable dame, lui demanda le nom et la demeure du meilleur médecin de l'en­droit. La dame, fort curieuse de son naturel, désira savoir ce que la jeune fille avait à faire chez le mé­decin. Catherine lui fit alors un récit circonstancié de la maladie de sa mère, de la désolation de ses frères et de ses sœurs, et de l'urgente nécessité de secourir la malade, afin de la conserver à sa famille laquelle se composait de son époux et de ses neuf enfants.

« Je veux, ajouta-t-elle, offrir cet écu qui me reste au médecin, pour l'engager à donner des soins à ma mère et à lui rendre la santé le plus promptement possible. »

La maîtresse de poste fut vivement émue de ce beau trait de piété filiale. « C'est bien, c'est très- bien, ma fille, dit-elle à Catherine, de consacrer avec joie tout ce que tu possèdes au rétablissement de la santé de ta mère. Ah! ma chère enfant, sois bien sûre que le bon Dieu te bénira ! Viens avec moi! je te conduirai moi-même chez le docteur; sa demeure est à deux pas d'ici, et son épouse est mon amie intime. »

A l'instant elle prit sa mantille de soie, et Ca­therine l'accompagna dans la maison du médecin.

La maîtresse de poste crut devoir ouvrir la con­versation par le récit de l'histoire du chapeau de paille; et elle le fit d'une manière si gaie et si spi­rituelle, que le docteur et son épouse en rirent aux éclats. La lettre de Catherine et le renvoi des trois écus de six francs lui fournirent ensuite une transi­tion heureuse pour dépeindre d'une manière tou­chante la probité délicate de Catherine et de son père; elle parla de la maladie de Thérèse, mère de neuf enfants, tous vivants, et termina en priant le docteur de venir au secours d'une famille si inté­ressante et si aimable.

Le docteur, très-attendri, dit en s'adressant à Catherine, qui s'était approchée d'un air timide et suppliant, tenant son écu de six francs au bout de ses doigts comme pour mieux fléchir le médecin : « Excellente fille, ton bon cœur sera satisfait; rem­porte ton argent, je ne demande rien pour les soins que je donnerai à ta pauvre mère ; j'irai la voir de­main, et j'espère, Dieu aidant, qu'elle sera promptement rétablie.

— Et moi aussi, reprit la maîtresse de poste, je veux avoir le plaisir de faire quelque chose en fa­veur de cette digne maîtresse d'école, et je prends l'engagement de payer tous les remèdes que lui fournira le pharmacien. C'est une trop belle et trop méritoire action de la part de cette brave femme et de son époux, d'avoir eu, au milieu des privations occasionnées par la maladie et la misère, assez de probité et de délicatesse pour ne pas garder un ar­gent que le hasard leur avait procuré d'une manière si étrange. Soulager les personnes vertueuses dans leur infortune, c'est encourager la vertu. »

Catherine répandit des larmes de joie en remer­ciant tantôt le médecin, tantôt la maîtresse de poste, de toute leur bienveillance ; puis elle retourna avec cette dernière au bureau pour reprendre le panier qu'elle y avait laissé.

« Qu'as-tu donc dans ta corbeille ? lui demanda la dame.

— Madame, ce sont des choux-fleurs : voulez- vous me permettre de vous les offrir comme un faible témoignage de ma reconnaissance pour les bontés dont vous m'avez comblée ? Ma mère m'avait chargée de les vendre; mais j'ai la certitude qu'elle me saura gré d'en avoir fait hommage à une dame si charitable, et qui trouve tant de plaisir à venir au secours des familles malheureuses.

— Je suis charmée de voir qu'à toutes tes bonnes qualités tu joins encore un cœur reconnaissant. J'accepte volontiers les choux-fleurs, mais en te les payant. Dans le ménage, et surtout dans votre po­sition, l'argent est toujours utile. » Elle prit les choux-fleurs, qu'elle trouva d'une rare beauté, et les paya largement. « Je ne veux pas que tu remportes ton panier vide, attends encore un instant. » Aussi­tôt elle alla chercher une bouteille de vin de Malaga, un petit pain blanc et un paquet de biscuits. « Tiens, porte cela à ta mère, le médecin veut qu'elle en boive tous les jours un verre et qu'elle y trempe un biscuit. Quant au pain blanc, tu le partageras entre tes frères et tes sœurs, et tu auras soin de ne pas t'oublier toi-même dans la distribution. Adieu, mon enfant, bon voyage. Reste toujours bonne et sage, et le Ciel ne t'abandonnera pas. »

Catherine, ne pouvant trouver des termes capa­bles d'exprimer sa gratitude, couvrit de baisers la main de sa généreuse bienfaitrice, et elle reprit le chemin de son village, si contente, si joyeuse, qu'il semblait que ses pieds eussent des ailes, et elle ar­riva chez elle presque sans s'en apercevoir.

On peut bien imaginer avec quel ravissement elle raconta à ses parents bien-aimés tout ce qui s'était passé ; elle répéta plusieurs fois que le médecin vien­drait rendre des visites sans exiger aucun honoraire ; que les médicaments seraient fournis sans leur oc­casionner la moindre dépense ; ensuite elle ouvrit le panier, en tira la bouteille, les biscuits et l'ar­gent, les remit à sa mère, et partagea le pain blanc avec ses frères et ses sœurs. Ces dons, et plus encore ces bonnes nouvelles, comblèrent de joie toute la famille, et Catherine, si heureuse, fit cette réflexion : « Ah ! rendons mille actions de grâces au bon Dieu : il n'a pas tardé à nous récompenser d'avoir rempli les devoirs de la probité. Papa a bien raison de nous répéter souvent : La probité et la droiture sont agréables à Dieu et aux hommes. »

Dès le lendemain matin de bonne heure, le généreux docteur se présenta. Après avoir examiné la malade et l'avoir questionnée sur son état, il déclara que la maladie n'était pas fort dangereuse; mais, ajouta-t-il, elle aurait pu le devenir si l'on avait tardé plus longtemps à recourir au médecin. La décoction des plantes dont vous me parlez pourra être utile pour la suite; à présent il faut des remè­des plus efficaces. Il écrivit plusieurs ordonnances, et donna l'espoir que dans une semaine la malade pourrait quitter son lit. Avant de prendre congé il pronit de revenir bientôt ; puis il monta à cheval, et partit pour achever sa tournée.

Trois jours après il revint, et s'informa de l'état de la malade. Il le trouva tellement satisfaisant, qu'il dit à Hermann : « Tout va bien, très-bien, votre femme n'a plus besoin de remèdes : il ne lui faut plus que du repos et une nourriture fortifiante. » A ces mots, le pauvre instituteur poussa involon­tairement un soupir, et leva les yeux au ciel, comme s'il voulait dire : Hélas! où la prendrons- nous?

« A propos, j'allais oublier une chose essentielle, dit le médecin en tirant de sa poche un petit paquet cacheté : voici ce qu'on m'a remis pour vous à la poste. » L'adresse portait : « A MUe Catherine Her­mann, à Steinach, avec soixante-douze francs. »

Hermann l'ouvrit, et y trouva, outre l'argent bien enveloppé, la lettre suivante :

« Mademoiselle,

« Nous venons de recevoir avec autant d'émotion «          que de plaisir votre aimable lettre renfermant les trois pièces de six francs, et nous sommes, mes parents et moi, vivement pénétrés de la délicatesse de vos sentiments. Je m'applaudis de l'erreur que j'avais commise en prenant pour artificielle la couronne de houblon qui ornait le joli chapeau que vous m'avez cédé si obligeamment. Cette erreur, je la regarde aujourd'hui comme très-heureuse pour moi : d'abord, en ce qu'elle m'a valu plus d'une leçon salutaire, dont je tàcherai de profiter, et ensuite parce que, à l'instant même où j'écris ces lignes, elle fait épanouir mon âme en lui fournissant la consolante preuve qu'on peut encore rencontrer la vertu, la délicatesse et la probité dans le moindre village, dans les plus modestes chaumières. Quant aux trois écus que je vous ai donnés par erreur, je vous les renvoie aujourd'hui en pleine connaissance de cause, et mes parents, tout en approuvant cette démarche, m'ont permis d'en ajouter encore trois autres pour récompenser votre loyauté. Soyez bien sûre, Mademoiselle, qu'une récompense bien plus précieuse vous attend dans le ciel.

J'en étais à cet endroit de ma lettre, lorsqu'on est venu nous apprendre que votre respectable mère se trouve dangereusement malade. Mes parents ne veulent pas laisser échapper l'occasion qui se présente de vous être utiles : à cet effet, ils ont doublé la petite somme que je vous avais destinée. Vous trouverez donc ci-inclus douze pièces de six francs, que nous vous prions en commun d'accepter comme un faible témoignage de notre estime et de la satisfaction que vous nous avez procurée sous plus d'un rapport. Nous souhaitons que ce secours, venu à propos, puisse vous aider à bien soigner votre chère malade, pour le prompt rétablissement de laquelle nous adressons au Ciel les vœux les plus ardents : puissions-nous avoir bientôt le bonheur de recevoir l'agréable nouvelle qu'ils ont été exaucés!

 

Dans cet espoir, je vous prie, Mademoiselle, d'agréer les salutations sincères et affectueuses

De votre toute dévouée amie, « Henriette de Vertval. »

L'étonnement d'Hermann, de Thérèse et de Ca­therine à la réception de cette lettre et de la somme considérable qu'elle renfermait, ne peut être com­paré qu'à leur joie. Ils ne pouvaient deviner com­ment Mlle Henriette savait déjà la maladie de la mère de famille, vu que Catherine ne lui en avait dit ni écrit un seul mot ; ils ignoraient que le généreux médecin était en correspondance suivie avec Mmode Vertval, dont il avait fait la connaissance pendant son séjour à Vienne, et dont il avait appris à con­naître le caractère bienfaisant et charitable. Aussi­tôt qu'il fut rentré chez lui, après la première visite qu'il avait faite à Thérèse, il s'était mis à écrire à Mmc de Vertval l'histoire de la guirlande de houblon ; et le renvoi des trois écus, que tout autre que le vertueux Hermann eût cru pouvoir garder sans scrupule, avait fourni au docteur l'occasion de re­commander aux bontés de cette dame la mère ma­lade, ainsi que sa pauvre et intéressante famille. Mais cet homme modeste, qui aimait à faire le bien en secret, ne dit pas un seul mot de tout ceci. Il se contenta de répondre aux vives démonstrations de gratitude dont on l'accablait pour la bonté qu'il avait eue d'apporter lui-même ce paquet :

« Il me semble que cela est une chose toute sim­ple. Jeme trouvais au bureau justement au moment où ce paquet est arrivé. En voyant l'adresse, j'ai pensé qu'il vous serait agréable de le recevoir ce soir même. J'ai donc prié la maîtresse de poste de me le confier, et sur-le-champ, prenant ma canne et mon chapeau, je suis venu l'apporter. Car n'est-ce pas un devoir sacré que de se soulager les uns les autres ? et quand on peut adoucir les peines de ses semblables et leur rendre un service quelconque, il est également de notre devoir de ne pas le remettre au lendemain. D'ailleurs, la soirée étant belle, j'avais envie de faire un tour de promenade ; et comme je prends un vif intérêt à la position de cette chère malade, mère de tant d'enfants, je n'ai pas imaginé de meilleure promenade que celle-ci. Je vous avoue pourtant que je suis passablement fatigué et que je me trouve altéré : pourriez-vous me donner un verre de lait ? » Et il s'assit auprès de la fenêtre.

Catherine s'empressa de lui en apporter un sur une assiette de faïence fort propre ; il but, et dit : « Ce lait est excellent; mais, comme il est un peu trop gras, je désirerais y verser de l'eau. » Cathe­rine apporta une carafe aussi claire et aussi trans­parente que l'eau qu'elle contenait. Le médecin fit un sourire amical, jela un regard autour de lui dans la chambre, et dit : « L'ordre et la propreté régnent partout dans cette maison : voilà ce que j'aime. »

Après s'être désaltéré, il se leva, s'approcha de la bibliothèque, dont il visita les livres, et en ap­prouva le choix. « Il paraît que votre école est fort bien tenue, dit-il à Hermann : à quand l'examen et la distribution des prix ?

—  D'aujourd'hui en huit, répondit l'instituteur.

—  Eh bien ! dit le docteur, comme je dois encore une dernière visite à notre chère malade, je vien­drai ce jour-là et je profiterai de l'occasion pour assister, si vous le permettez, à l'examen.

Hermann l'assura qu'il serait charmé que M. le docteur voulût bien lui faire cet honneur.

Tout en causant avec Hermann, il continua à faire quelques tours dans la chambre; il examina les estampes, le piano, les meubles dont la sim­plicité élégante et surtout l'extrême propreté lui causèrent un visible plaisir. « Votre piano me paraît fort bon, dit-il à Hermann : auriez-vous la complaisance de me jouer un morceau de votre choix?

—  Avec le plus grand plaisir, monsieur le doc­teur. »

Hermann se mit au piano, et joua une nouvelle sonate de Steibelt avec une habileté, un goût et une expression dont son auditeur fut charmé autant que surpris. La sonate terminée, le médecin lui dit :

« Vous jouez supérieurement bien, je vous en fais mon compliment. Sans doute vous êtes également fort sur la musique vocale ?

Pour toute réponse, Hermann fit un signe à sa fille aînée, qui apporta un livre de cantiques, et l'ouvrit en disant : « Depuis le jour où pour la première fois j'eus l'honneur de voir monsieur le docteur, et surtout depuis le moment où maman se trouva mieux, le cantique que voici ne me sort pas de l'idée. Nous allons le chanter.

Tous les autres enfants se placèrent autour de leur père, et l'on chanta avec accompagnement de piano, les enfants répétant en chœur les deux der­niers vers :

0 mes chants, célébrez la bonté tutétaire

Et l'ineffable amour du divin Créateur ;

Des mortels malheureux il veut être le père,

Et le soin de nos jours fait palpiter son cœur. Sa charité sur nous répand la grâce ; Rien de caché pour son œil paternel. Tout parmi nous et s'oublie et s'efface, L'amour de Dieu lui seul est éternel.

« C'est beau, c'est sublime ! s'écria le médecin ; votre méthode de chant est parfaite, monsieur l'in­stituteur ; la voix de votre fille aînée est ravissante, et vos autres enfants chantent en chœur avec un accord admirable. Mais les pieux et profonds sen­timents de reconnaissance avec lesquels vous récitez cet hymne rehaussent encore l'agrément de vos voix : c'est que le sentiment est l'âme du chant, et peut seul lui donner de l'expression et de la mé­lodie. Et quel sentiment plus beau et plus élevé que celui de l'amour et de la reconnaissance envers Dieu! Mlle Catherine a donc fait un excellent choix en nous donnant ces strophes. Je vous ai écoutés non-seulement avec plaisir, mais encore avec le charme d'une pieuse émotion. Je serais tenté de passer des heures entières à vous entendre, néan­moins il est temps de m'en retourner chez moi ; j'ai encore quelques malades à visiter ce soir en ville. Je vous quitte donc, malgré le vif plaisir que j'aurais de passer toute ma soirée au milieu de vous. » Il se leva et s'approcha encore une fois du chevet de la malade. Il la consola affectueusement et l'encouragea par les meilleures espérances. Il lui promit de revenir huit jours après, attendu qu'il ne pouvait pas lui faire de visite plus tôt, et que d'ail­leurs elle pouvait se passer de ses soins sans aucun danger.

Thérèse lui tendit la main et lui dit : «Monsieur le docteur, que de bienfaits vous répandez sur nous autres pauvres gens ! Non-seulement vous avez la bonté de me donner gratuitement vos soins, mais vous avez encore pris la peine de venir vous-même nous apporter le secours que le Ciel nous envoie par les mains de Mme de Vertval. Jamais je ne pour­rai assez vous exprimer ma reconnaissance. » Des larmes coulèrent sur les joues pâles de Thérèse; le père et la fille aînée en versèrent aussi.

« J'écrirai moi-même à Mme de Vertval, dit le père, pour la remercier des dons qu'elle nous a faits, tandis que Catherine, de son côté, adressera pareillement une lettre à Mlle Henriette. Pour vous, monsieur le docteur, puissent nos larmes vous dire tout ce que nous ne saurions exprimer !

Le médecin sentit une vive émotion de ces témoi­gnages de gratitude, d'autant plus que cette famille ignorait tout ce qu'il avait fait pour elle en la re­commandant aux bontés de Mme de Vertval. « Adieu, braves gens, au plaisir de nous revoir, » dit-il brusquement afin de leur cacher ses propres lar­mes; et il s'esquiva rapidement.

Quand le père, Catherine et les enfants, qui avaient accompagné le docteur jusqu'à la porte de la maison, furent rentrés, Thérèse leva les mains et les yeux au ciel, et dit: « Grand Dieu, Dieu de bonté et de miséricorde ! oui, nous venons de l'éprouver de nouveau, votre amour et votre solli­citude pour nous sont sans bornes, comme votre toute-puissance. Vous avez eu pitié de notre mal­heur et nous avez secourus dans la détresse : tou­jours vous venez à l'aide de ceux qui vous aiment et qui vous invoquent. Que notre reconnaissance envers vous soit éternelle, et que notre confiance en vous, même dans les situations les plus déses­pérées, soit inébranlable. C'est vous qui nous avez consolés dans nos maux et qui avez séché nos larmes. Remplissez nos cœurs d'une douce et ferme con­fiance en votre sollicitude paternelle, et nous serons déjà heureux sur la terre, et tous les jours nous aurons de nouveaux motifs d'apprécier vos bontés et de vous en exprimer notre reconnaissance. »

A cette prière de la mère, toute la famille ré­pondit unanimement : « Ainsi soit-il. »

 

CHAPITRE X

 

Visite inattendue.

Peu de temps après, la bonne Thérèse eut en­tièrement recouvré la santé. Elle éprouva une indi­cible joie de se voir en état de reprendre les soins de son ménage, dont elle s'occupa avec ardeur et avec plaisir; elle était heureuse surtout de pouvoir encore se livrer entièrement à l'éducation de sa fa­mille. Hermann, de son côté, tint son école avec un nouveau zèle et ne vécut que pour ses enfants : c'était le nom qu'il donnait aussi bien à ses élèves qu'à sa jeune famille. Le médecin avait tenu parole ; au jour indiqué il vint assister à l'examen des en­fants du village, qu'il interrogea lui-même, et aux­quels il distribua plusieurs prix d'encouragement qu'il avait apportés de la ville. L'école prospéra, le ménage reprit une modeste aisance, et l'hiver s'é­coula ainsi dans un invariable contentement, et sans qu'aucun chagrin ni aucune peine sensible vinssent troubler le bonheur domestique de la pieuse famille.

Le printemps reparut, à la grande satisfaction des parents ; les arbres du jardin se couvrirent d'une belle floraison, indice presque certain d'une abon­dante récolte. Les enfants coururent avec allégresse sur la verte prairie, cueillir, dans l'herbe et sous les buissons ornés d'un feuillage nouveau, de jolies pri­mevères et des violettes odorantes, pour les offrir à leur père et à leur mère. Leurs jeunes âmes, déjà sensibles aux beautés de la nature, éprouvaient une espèce de volupté quand ils se voyaient ré­veillés tous les matins par le chant des oiseaux qui nichaient en pleine sécurité sur les arbres et dans les haies d'alentour, tandis que les plus petits des enfants témoignaient un vif plaisir chaque fois qu'ils entendaient le singulier mais agréable cri du jeune coucou.

C'était par une de ces belles journées du mois de mai ; l'instituteur venait de se mettre à table avec ses neuf enfants, dont le plus jeune était assis sur les genoux de sa mère. La grande écuelle qui con­tenait la soupe au lait fut promptement vidée, et Catherine alla chercher un énorme plat de pommes de terre toutes fumantes, sur lesquelles les enfants se jetèrent avec cet empressement et cet appétit na­turels à leur âge. Tout à coup on entendit frapper à la porte. « Entrez ! » s'écrièrent dix voix à la fois ; tous regardèrent avec curiosité de ce côté, et l'on vit entrer une jeune demoiselle grande, belle et élégamment vêtue.

« Dieu! c'est Mlle Henriette ! » s'écria Catherine en se levant avec précipitation et en volant à sa rencontre. Toute la famille se leva respectueuse­ment. Hermann, Thérèse et Catherine s'approchè­rent les premiers de la jeune étrangère pour la re­mercier du généreux don qu'elle avait eu la bonté de leur envoyer. Mais Henriette les interrompit aux premiers mots, et leur dit : « De grâce, je vous en prie, ne me parlez pas de cette bagatelle, et re­prenez vos places, sans quoi vous me forceriez de partir à l'instant même.

« Voulez-vous me permettre de manger quelques pommes de terre avec vous ?

—  Mademoiselle nous fait beaucoup trop d'hon­neur, dit Hermann, de vouloir bien prendre part à notre frugal repas ; nous voudrions avoir quelque chose de meilleur à vous offrir.

—  Oh ! je vous remercie, monsieur Hermann; les pommes de terre sont mon meilleur régal ; c'est mon mets favori. »

Catherine alla chercher dans la chambre voisine une chaise de paille fort propre; elle apporta aussi une assiette de faïence ; ensuite elle choisit plusieurs pommes de terre les plus belles, en ôta la peau et les plaça sur l'assiette, éclatante de blancheur et de propreté. Henriette les trouva excellentes, et les mangea avec beaucoup de plaisir. Cette jeune per­sonne était d'un caractère gai, enjoué, et d'une amabilité charmante. Elle témoignait la plus vive satisfaction de considérer l'un après l'autre tout ce cercle de jolis enfants au teint frais, aux cheveux bouclés. Leur figure joviale, et le bon appétit avec lequel ils mangeaient leurs pommes de terre, lui plaisaient infiniment.

« Que ces enfants ont bonne mine ! on ne saurait vraiment dire lequel est le plus joli, tant ils sont tous charmants et pleins de santé. La nourriture frugale leur profite à merveille ; avec cela leur ha­billement est si propre !

—  Oui ! Dieu merci, répondit Thérèse, ils sont bien portants. Cependant nous avons de la peine à pourvoir à leur entretien et à leur nourriture, tout modestes qu'ils sont. Avec cela nos enfants grandissent tous les jours, et journellement aussi cela amène un accroissement de dépenses qui augmente nos soucis.

—  Eh ! repartit la vive et spirituelle Henriette en souriant, voudriez-vous par hasard que vos enfants devinssent de jour en jour plus petits ! vous seriez bien autrement embarrassée ! Allons, Madame, du courage, et remettez-vous-en au bon Dieu: il y pourvoira. »

Aussitôt que la vive Henriette eut satisfait son appétit, elle se leva, courut vers le piano, qu'elle avait déjà remarqué, et dit : « Restez, restez tous à table, je vous prie, je vais égayer la fin de votre repas en faisant de la musique. » Elle se mit à jouer plusieurs morceaux d'une manière si agréable, qu'ilsfurent couverts d'applaudissements. Hermann s'étant ensuite approché, elle lui dit : « A votre tour, Monsieur, veuillez nous jouer un air bien gai ; » puis elle prit dans ses bras le plus petit en­fant, et se mit à valser avec lui autour de la chambre pour l'amuser. La petite qu'elle tenait dans ses bras riait de toutes ses forces ; ses jeunes frères et ses sœurs, entraînés par l'exemple autant que par l'exci­tation de la musiqne, se prirent par les mains et se mirent à danser aussi. La gaieté devint générale.

Cependant ni cette gaieté, ni la présence de la demoiselle étrangère, n'empêchèrent Thérèse de rappeler à ses enfants la prière habituelle après le repas, et la jeune étrangère pria dévotement avec les autres.

« Maintenant, dit Henriette, chantons un pieux cantique, cela termine convenablement une prière. Monsieur l'instituteur, voudriez-vous avoir la com­plaisance de nous accompagner sur le piano? Vous connaissez sans doute le beau cantique dont voici le refrain :

Tout bien descend du ciel, et nous provient de Dieu. »

Et tout de suite elle entonna de sa voix brillante la première strophe de ce cantique qui commençait ainsi :

Avant que Dieu, d'un mot, donnât naissance au monde, Tout n'était que chaos , obscurité profonde. Dieu voulut : aussitôt la lumière se fit, L'ordre régna partout, et le siècle s'ouvrit.

Catherine, Hermann et Thérèse chantèrent le refrain en chœur. C'était réellement un petit con­cert spirituel d'un effet ravissant. Sitôt qu'il fut terminé, Thérèse prit le plus jeune de ses enfants, qui avait besoin de sommeil, et le porta dans la chambre voisine pour le déshabiller et le mettre au lit. A peine fut-elle sortie, qu'on entendit de nou­veau frapper à la porte. Catherine courut ouvrir, et l'on vit entrer dans la chambre une dame d'un ex­térieur distingué et d'une toilette recherchée. Cette dame, avant d'entrer, s'arrêta quelques instants sur le seuil de la porte, et semblait prendre plaisir à considérer cette chambre si claire, si propre et si riante. Ses regards se portèrent avec une égale satis­faction sur le groupe nombreux de ces jolis enfants.

« C'est ma mère, » dit Henriette tout bas à Ca­therine , qui était à ses côtés. Celle-ci alors fit un salut respectueux à la dame, qui, fixant sur elle ses regards, s'écria avec étonnement: « Dieu du ciel, que vois-je ? Pardon, Mademoiselle, mais plus je vous regarde, plus je vous trouve de ressemblance avec une des plus intimes amies de ma jeunesse. En vérité, j'ai cru d'abord la voir en per­sonne. Les mêmes traits, la même taille, les mêmes cheveux et jusqu'au même costume, enfin exacte­ment telle qu'elle était habillée le jour où elle me sauva la vie, il y a fort longtemps. Voilà comme je la vis lorsque après un long évanouissement je rou­vris les yeux à la lumière. Je ne l'oublierai jamais ! Oh ! c'est sans doute votre mère. Ah! dites le-moi, ajouta-t-elle en parcourant de ses regards toute la chambre, est-elle encore en vie ? où est-elle ? »

Avant que Catherine eût pu répondre, Thérèse, ayant entendu ces dernières paroles de la pièce voisine, rentra dans la chambre. Mme de Vertval la considéra un instant, et s'écria avec extase : « Thé­rèse ! Ah ! c'est bien toi, chère Thérèse ! quel bon­heur de te revoir après une si longue séparation ! » Et elle courut les bras ouverts la presser sur son cœur.

La bonne maîtresse d'école, qui avait écouté la dame étrangère, demeura interdite et regarda cette dame avec des yeux où se peignait un extrême étonnement : « Je ne me rappelle pas d'avoir ja­mais eu l'honneur de voir Madame.

— Comment ! tu ne reconnais pas Léonore ? tu ne te souviens plus des jours heureux de notre enfance et de notre première jeunesse, que nous avons passée ensemble au château de Lindenberg? tu ne te souviens pas que tu venais m'y voir tous les jours, que nous travaillions, que nous chantions, que nous nous amusions, que nous nous balancions sur l'escarpolette, que nous arrosions les fleurs? As-tu oublié tout cela ? As-tu pu oublier aussi que tu me sauvas la vie le jour où j'eus le malheur de tomber dans le grand bassin ?

—  0 Dieu ! c'est vous ! s'écria alors Thérèse, toute surprise et transportée de joie. Ah ! quel bonheur de vous revoir ! Mille et mille fois j'ai pensé à vous : que n'aurais-je pas donné pour avoir de vos nouvelles ! mais jamais je n'ai pu apprendre ce que vous étiez devenue.

—  Et moi aussi, j'ai pensé à toi ; je ne puis dire combien je désirais de retrouver l'amie chérie de mes jeunes années et de pouvoir l'embrasser encore, ne fût-ce qu'une fois. Combien j'ai gémi des circon­stances déplorables qui nous ont séparées durant de si longues années ! Combien de larmes j'ai répan­dues! Enfin nous nous retrouvons, grâce à Dieu, et j'espère que c'est pour ne plus nous quitter. Viens, Thérèse, chère amie, chère compagne de mon enfance, que je te presse encore contre mon cœur. »

Et ces deux bonnes et sensibles amies volèrent dans les bras l'une de l'autre, et se tinrent long­temps serrées en répandant des larmes de joie et d'attendrissement.

« Te rappelles-tu encore, reprit enfin Mme de Vertval, te rappelles-tu nos touchants adieux à Lindenberg au moment où je partis avec mes parents pour Vienne? Ah ! que d'actions de grâces nous devons à Dieu, qui nous a rendues l'une à l'autre d'une ma­nière si surprenante, si inattendue ! Certes, en en­trant dans cette maison, dans cette chambre, je ne m'attendais à rien moins qu'à t'y retrouver ! »

Thérèse, pouvant à peine contenir son émotion et ses larmes de joie, reprit enfin la parole : « Mais quel heureux hasard vous a conduite dans ces con­trées, chère amie ? car c'est le seul nom que je puisse vous donner, ne sachant pas si je dois encore vous appeler Mllo de Lindenberg ou madame !

—  Ah ! tu l'ignores? Tiens, regarde : cette grande demoiselle-là est ma fille.

—  Comment ! Mlle Henriette est votre fille? vous êtes donc Mme de Vertval ? Oh ! soyez doublement la bienvenue. Grand Dieu, quel étonnant coup du hasard !

—  C'est Dieu qui a dirigé tout cela ; il a voulu vous récompenser de la probité et de la délicatesse dont vous avez tous fait preuve dans l'affaire de la guirlande de houblon. La lettre que Catherine avait jointe au renvoi des trois écus m'a si vivement tou­chée par la noblesse des sentiments exprimés dans un style si simple, que j'ai voulu mieux connaître cette excellente jeune personne et ses aimables pa­rents. J'ai donc pris des informations sur Catherine et sur la situation de sa famille, et tous les rensei­gnements que j'ai recueillis ont été à votre avan­tage ; mais aussi j'ai appris en même temps la maladie de l'estimable mère d'une famille aussi in­téressante. Sans me douter en aucune manière que la mère de Catherine fût mon ancienne amie, je pris le plus vif intérêt à votre position. En ce moment je viens de quitter la capitale pour aller passer la belle saison dans notre campagne. En passant près du petit village de Steinach, j'ai conçu le désir irrésis­tible de lier connaissance avec une famille si hon­nête et dont on m'a dit tant de bien. Henriette, qui ne peut jamais se lasser de courir, m'a priée de lui permettre de prendre les devants par le petit sentier, tandis que je l'ai suivie lentement dans ma voiture sur la grande route. Je me suis arrêtée quelques instants à votre porte, où j'écoutais avec plaisir votre charmant concert, et, pour ne pas l'interrompre, je ne me suis annoncée, en frappant à votre porte, que lorsque le chant a cessé. C'est ainsi que Dieu m'a amenée pour te retrouver enfin, après une si longue séparation.»

Se tournant alors vers les spectateurs de cette scène touchante, tout ébahis de ce qu'ils venaient de voir et d'entendre : « Ah ! voilà ton époux, voilà tes enfants, chère amie : que tu dois être heureuse au sein d'une si aimable famille ! tes enfants sont vrai­ment charmants. » Et elle les embrassa l'un après l'autre. Puis, s'adressant à Hermann: « Vous me pardonnerez, Monsieur, si je ne vous ai pas encore adressé la parole; mais la joie de revoir une amie qui m'est bien chère a été si subite, qu'elle m'a fait oublier tout le monde. Je m'empresse de réparer cette distraction en vous présentant l'hommage de la plus haute estime; je sais que vous êtes un homme honorable, bon père, bon époux et excellent institu­teur; je félicite Thérèse d'avoir fait un si excellent choix, comme je dois vous féliciter également, Mon­sieur, d'avoir une épouse si accomplie. Vous m'avez tous inspiré le plus vif intérêt ; plus tard j'aurai à m'entretenir avec vous à ce sujet. Pour le moment, je vous demande la permission de me promener seule avec elle au jardin: nous avons tant de choses à nous raconter ! » Et, sortant bras dessus bras dessous avec Thérèse, elle dit à Henriette: « Va, ma fille, prends dans la voiture les gâteaux et les bonbons que j'ai apportés, partage-les entre ces aimables en­fants, et amuse-toi avec eux jusqu'à notre retour. »

 

CHAPITRE XI

 

Tableau d'une bonne mère de famille.

Après avoir fait quelques tours de promenade au jardin, les deux amies allèrent s'asseoir sur un banc au pied du pommier, sous ses jolies fleurs blanches et rouges : un beau ciel d'azur semblait sourire à leur bonheur. Mme de Vertval se mit la première à raconter tout ce qui lui était arrivé depuis la mort de sa mère, ce qu'elle avait eu à souffrir auprès de sa tante méchante et avare, qui lui interdisait for­mellement toute correspondance parce que les ports de lettre, le papier et la cire à cacheter étaient une dépense inutile. Elle se trouvait alors dans l'impos­sibilité de donner à son amie de ses nouvelles et d'en recevoir. Après plusieurs années d'une vie bien malheureuse dans la maison et sous la dépendance de cette tante, elle fit connaissance avec M. de Vertval, homme intègre et d'un excellent caractère ; elle l'épousa, et il la rendit parfaitement heureuse. Quel­que temps après leur mariage, les événements de la guerre la forcèrent de se réfugier avec son mari à Prague, où ils restèrent jusqu'après la conclusion de la paix. Ce n'est qu'alors qu'elle put se rendre avec son mari dans les contrées qu'elle avait au­trefois habitées avec Thérèse ; mais un trop long espace de temps s'était écoulé, trop de changements avaient eu lieu, il lui fut impossible de découvrir son amie d'enfance.

Thérèse raconta à son tour son histoire depuis son départ de Lindenberg, sa retraite et sa vie paisible chez son oncle le chantre, où elle apprit à connaître et à estimer le caractère honnête et vertueux de l'instituteur Hermann, son mari actuel, qui la ren­dait la plus heureuse des femmes. Elle ajouta que durant les premières années de son ménage aucun chagrin domestique n'était venu troubler la félicité de son ménage; que bien souvent, sous ce même pommier à l'ombre duquel elles se trouvaient assises dans ce moment, elle avait adressé de ferventes ac­tions de grâces à Dieu d'avoir béni son union et de l'avoir rendue la plus fortunée des épouses et des mères; que l'accroissement considérable de sa fa­mille lui avait seul causé d'abord des soucis et des embarras, et les avait enfin plongés dans la misère à l'époque et par suite de sa dernière maladie.

« Mais, au nom du Ciel ! dis-moi, chère Thérèse, comment tu as fait avec un revenu de quelques cen­taines de francs à peine, et avec tes neuf enfants, pour maintenir ton ménage dans un ordre si parfait et subsister honorablement durant tant d'années.

—  Quelquefois je m'en suis étonnée moi-même, répondit Thérèse. Cependant j'aime à croire que la bonté du Seigneur veillait sur nous ; il est vrai que nous ne manquions pas d'y contribuer selon nos moyens; et en cela nous avons éprouvé la vé­rité de ce proverbe que mon mari répétait souvent: Aide-toi, le Ciel t'aidera !

—  J'ai la parfaite conviction que tu as su gouver­ner ton ménage avec intelligence, et que tu n'as épargné ni peines ni soins pour le tenir en bon ordre. Cependant je voudrais bien savoir comment tu as su t'y prendre avec des ressources aussi fai­bles pour nourrir neuf enfants et faire face aux dépenses d'un ménage si considérable. Je ne puis le concevoir. Raconte-moi, chère amie, raconte-moi ton secret dans les moindres détails. »

Thérèse répondit : « Tout dépend de nos pre­mières habitudes : l'amour de l'ordre et de l'éco­nomie contracté pendant la première jeunesse se conserve ordinairement jusqu'au déclin de la vie. Même avant notre mariage, mon mari et moi nous étions très-économes. Hermann n'était alors que sous-maître, et dans l'intervalle des classes il don­nait des leçons particulières en ville : ses talents et son activité lui firent gagner beaucoup d'argent ; et comme il n'était ni buveur ni joueur, et qu'il n'aimait les dissipations d'aucune espèce, il se vit bientôt dans une certaine aisance. Songeant d'avance à son établissement futur, il se procura peu à peu, et quand l'occasion se présenta, des meubles, des livres, des tableaux et le piano. Tout ce que nous possédons de plus beau actuellement était à lui avant notre mariage. Maintenant il ne pourrait acheter ni livres, ni tableaux, ni instruments de musique. Moi de mon côté, étant encore fille, je fis aussi des épargnes. Au lieu de suivre les modes et de dissiper mon argent en dentelles, rubans, fichus et autres semblables frivolités, j'achetai peu à peu du linge, des matelas, des ustensiles de cui­sine, toutes choses qui nous ont été depuis très-utiles. Au commencement de notre union, avant que notre famille devînt si nombreuse, nous avions constamment trouvé moyen de faire quelques éco­nomies, et nous avions soin tous les mois ou tous les trimestres de mettre ces épargnes de côté. Ce denier de réserve nous a été par la suite d'un très-grand secours.

—  C'était agir prudemment d'avoir tâché de garder toujours une poire pour la soif ; mais je ne puis encore comprendre comment, avec si peu de ressources et tant de dépenses, tu as pu atteindre ce but. J'ai bien entendu dire, en général, que le secret d'une bonne ménagère consiste à savoir aug­menter les recettes et diminuer les dépenses. Mais, dans ta position particulière, comment cela t'était- il possible ? Voyons, chère amie, explique-moi bien comment tu as fait pour augmenter tes recettes.

—  Mon mari et moi, nous nous sommes con­stamment attachés à accroître nos ressources et à les étendre par tous les moyens qu'autorise la pro­bité. A la vérité, la partie de notre traitement qu'on nous donnait en argent, en bois et en blé, devait naturellement rester telle qu'elle était, et n'était point susceptible d'augmentation. Mais les diffé­rents terrains que la commune alloue à l'institu­teur pouvaient être améliorés ; mon mari s'y appli­qua et sut en tirer un parti avantageux. Ce jardin-ci était un gazon sec et aride, et la place située devant notre maison d'école était une espèce de marais, un véritable cloaque.

« Il existe sur la colline là-haut une source dont, les eaux traversent le village, et qui autrefois s'ar­rêtaient devant notre maison, faute d'écoulement ; de là ce marais infect. Hermann pratiqua des rigoles qui font couler les eaux dans notre jardin, qu'elles arrosent aujourd'hui, et qui nous procurent une riche verdure et une végétation féconde. A force de travail, il transforma ce marais insalubre en une jolie prairie garnie de buissons, de fleurs et d'arbres fruitiers. Par ce moyen nous sommes en état de nourrir deux vaches qui nous fournissent du lait et du beurre en abondance, tandis que le prédécesseur de mon mari avait à peine de quoi nourrir une seule vache.

« La partie du jardin que nous avons cultivée en légumes nous en fournit au delà de notre con­sommation; quant au superflu, nous l'envoyons au marché de la ville voisine, où l'on s'arrache sur­tout nos asperges et nos choux-fleurs, qui sont d'excellente qualité et d'une beauté peu commune. Ce qui nous rapporte le plus, ce sont les arbres fruitiers que mon mari a plantés et greffés il y a quinze ans. Pour une maison où il y a beaucoup d'enfants, un jardin garni d'arbres fruitiers est un véritable bienfait ; nos enfants y trouvent pour leur goûter une nourriture saine et toute préparée ; il nous en reste une grande quantité, que nous ven­dons. Tenez, ma chère Léonore, le pommier sous lequel nous sommes assises, et qui porte des fruits délicieux, nous a valu mainte année, à lui seul, plus de dix écus. Notre pépinière aussi nous en a déjà rapporté quelques-uns. Les abeilles là-bas, qui trouvent une abondante nourriture dans ce jardin

et sur les buissons d'alentour, nous fournissent de la cire et du miel en si grande quantité, que nous en tirons un bon profit. Mon mari, ayant remarqué un jour quelques plants de houblon qui croissaient contre la haie, conçut l'idée de cultiver cette plante et de transformer en houblonnière la colline atte­nante au jardin, qui autrefois n'était couverte que de ronces. Cet essai lui réussit parfaitement, et la récolte de houblon nous vaut aussi chaque année une jolie somme d'argent.

« Ainsi notre jardin contribue grandement à l'entretien du ménage. Mais il faut de l'activité, de l'intelligence et des soins continuels; sans cela toute prospérité devient impossible. Aussi mon mari se donne-t-il toutes les peines du monde pour aug­menter ses ressources. Il se rend deux fois par se­maine au château, à une lieue d'ici, et donne des leçons de chant et de piano ; de plus, il copie de la musique, et il sait tracer ses notes avec une telle netteté, u'ondirait qu'elles sont gravées : mon oncle le chantre lui envoie de temps en temps de gros ca­hiers de musique à copier, et lui procure ainsi un gain honorable. Quand on a du talent et de la bonne volonté, on trouve toujours quelque chose à faire.

« De mon côté, je tâchais de contribuer autant que je pouvais à l'aisance de notre ménage. D'abord je tire un bon parti de mon parterre, dont je cultive soigneusement les fleurs.

« Aux noces il faut une couronne de fleurs d'oranger à la mariée, les convives portent des bou­quets à leur boutonnière; aux enterrements on place une couronne de roses blanches sur le cercueil des jeunes filles, et des immortelles sur les tom­beaux ; les habitants du village et des hameaux circonvoisins viennent acheter tout cela chez moi. J'avais une nombreuse basse-cour de poulets et de dindons, j'y ajoutai un pigeonnier, et le voisinage de l'eau me permet au printemps d'élever des oies et des canards, que mes petites filles gardent tout en tricotant. En outre, les parents de mes écoliers m'apportaient tant d'ouvrage, que bien souvent je cousais, brodais ou tricotais dès la pointe du jour et bien avant dans la nuit. A mesure que mes en­fants grandissaient, je leur donnais des occupations proportionnées à leur âge.

« J'enseignais à mes filles à filer le lin, à coudre, à tricoter, à faire la cuisine, à soigner la lessive, et enfin tous les ouvrages qui sont du ressort d'une maîtresse de maison, tandis que les garçons tra­vaillaient au jardin, bêchaient, sarclaient, arra­chaient les mauvaises herbes, arrosaient les fleurs et les légumes, etc. ; le soir, à la veillée, ils fai­saient des paniers pour contenir les fleurs et les légumes destinés à être envoyés au marché, ou bien ils s'occupaient à écosser les fèves, à choisir les plumes, à en séparer le duvet, etc. Enfin tous contribuaient par leur travail, selon leurs forces, à subvenir aux besoins de la maison.

« Permettez-moi à ce sujet de vous citer encore un trait : l'année dernière, je remarquai sur les buissons qui environnent la montagne une quantité extraordinaire de ces baies rouge écarlate qu'on ap­pelle églantines. J'en fis cueillir par mes enfants, qui m'en apportèrent plusieurs paniers : les femmes du village se moquèrent de moi, ne concevant pas à quoi je prétendais les employer. J'en fis nettoyer l'intérieur; et ces baies, dédaignées dans la con­trée, me donnèrent d'excellentes confitures. Alors elles furent très-surprises; elles l'auraient été bien davantage si elles avaient vu l'argent que j'en ai retiré.

« Voilà comment, à force de travail et d'indus­trie, nous sommes parvenus à doubler nos mo­diques appointements.

« Je passe maintenant à la seconde partie de la science du ménage, science qui consiste, comme vous le disiez, à savoir augmenter les recettes et diminuer les dépenses. »

Thérèse reprit : « Le principal moyen de res­treindre les dépenses consiste à ne pas dépenser un liard mal à propos. C'est ce que nous fîmes : notre cuisine n'a jamais vu s'apprêter chez nous que le simple ordinaire. Jamais aucun de ces mets recher­chés et savamment apprêtés, qui coûtent si cher et flattent la sensualité sans donner de forces aucorps, n'a paru sur notre table. Nous nous contentons de la nourriture la plus frugale, et nous nous en portons mieux. Nos entants ne connaissent ni les su­creries ni les friandises d'aucune espèce ; aussi leurs joues sont-elles rondes et colorées comme des pommes. Dans ma cuisine je n'ai pas besoin d'autre épice que le cumin, le thym, l'oignon et la cibou­lette de notre jardin ; quant au meilleur de tous les assaisonnements, l'appétit, il ne nous manque pas, je puis vous l'assurer ; car, lorsqu'on travaille toute la journée, l'appétit vient toujours. Mon mari n'a jamais fréquenté les cabarets ni les billards, ni joué aux cartes, comme font tant d'autres ; moi de même, je ne prends jamais de café ni autres gourmandises. Les enfants ne boivent que de l'eau; mon mari et moi, nous buvons de la petite bière ou du cidre provenant des pommes de notre jardin ; nous faisons usage du vin seulement dans le cas d'indisposition ou de maladie. Hermann n'a pas non plus l'habitude de fumer ni de priser; il a pour cela deux motifs : « D'abord, dit-il, si j'usais du tabac pour un sou seulement par jour, cela ne manquerait pourtant pas de composer au bout d'un certain nombre d'années une somme assez forte, et dans un ménage tel que le nôtre, dont le revenu est fixe et borné, toute dépense, quelque minime qu'elle paraisse, doit être comptée. » Puis il trouve avec raison que l'usage de la pipe est une habi­tude sale, nauséabonde et dégoûtante. La fumée la plus agréable pour lui était celle que je lui procu­rais en promenant dans les appartements.ou dans

la salle d'école un réchaud allumé sur lequel j'avais jeté quelques baies de genièvre ou des pelures de pommes. Il avait coutume de frotter de temps en temps entre ses doigts du géranium, dont nous avons des plants dans notre jardin et sur le balcon de nos fenêtres ; et en respirant cette odeur il disait avec délices : « Cela est bien plus agréable que le tabac, et ne coûte pas si cher. »

« Quant à notre habillement, il était toujours propre, mais simple et modeste ; tout luxe et toute superfluité nous étaient en horreur. Je faisais tou­jours moi-même les robes de mes filles ainsi que les miennes ; il en fut de même du raccommodage des habits de mon mari et de mes garçons. Nous ména­gions nos vêtements autant que possible; les di­manches soir, au sortir de l'église, mes enfants étaient tenus d'ôter leurs habits du dimanche, de les plier soigneusement et de les serrer dans une ar­moire : de cette manière ils les conservaient long­temps propres et en bon état. La moindre déchirure que j'y voyais était raccommodée sur-le-champ, afin qu'elle ne s'agrandît pas. Les habits que mon mari avait portés longtemps servaient encore suc­cessivement à tous mes fils, depuis l'aîné jusqu'au dernier ; j'arrangeais de même mes vieilles robes, qui passaient à mes filles. C'est, par exemple, ce que j'ai fait pour le fameux chapeau de paille que j'avais porté à Lindenberg avant mon mariage, que j'ai arrangé pour Catherine, et qui a été l'heureux instrument de notre réunion, chère amie. Cela vous prouve que rien, dans notre ménage, n'a été perdu ; et je profitais de chaque morceau d'étoffe ou de linge aussi longtemps qu'il y restait encore deux fils ensemble.

« Je fis régner la même économie dans tout ce qui regarde le mobilier. Jamais nous n'achetions d'objets de luxe ou de fantaisie, quand même nous les aurions eus presque pour rien. Un vieux pro­verbe dit : Quand on achète volontiers le superflu, on est forcé tôt ou tard de vendre le nécessaire. Les meubles que nous avions, nous eûmes toujours soin de les entretenir en bon état. Souvent, dans un ménage mal tenu, beaucoup de meubles et d'autres objets se perdent ou se dégradent par la négli­gence : des verres, des assiettes, des vases de por­celaine se brisent, des ustensiles de cuisine ou des instruments de jardinage qu'on laisse traîner s'é­garent, se rouillent ou sont volés. Dans une mai­son mal rangée, les enfants s'emparent de tout ce qu'ils trouvent à leur portée, et gâtent tout ce qu'ils touchent. Combien de temps ne perd-on pas pour chercher un objet, faute de pouvoir se rap­peler où on l'a mis ! Chez nous chaque chose a sa place déterminée, où elle est à l'abri des accidents, et on la retrouve toujours quand on en a besoin. Cette constante habitude de l'ordre, de la propreté et de l'économie nous a sauvé bien des pertes et des dépenses. Le même mobilier que nous avons acheté la première année de notre mariage se trouve encore en si bon état, qu'il pourra servir à nos petits-enfants. Jamais le moindre chiffon, le plus petit morceau de papier, ni le plus petit brin de fil ne se perdait par terre; il était aussitôt relevé, et nous était utile dans un temps ou dans l'autre. Je dois faire observer que la florissante santé de mes enfants doit être attribuée à cette même pro­preté, et, grâce à Dieu, ils ont été toujours bien portants, sauf les maladies ordinaires de leur âge. Je pourrais encore dire bien des choses sur cette matière ; mais je crains déjà d'avoir jasé trop long­temps et d'avoir abusé de votre complaisance.

—  Point du tout, ma chère amie, je t'ai écoutée avec plaisir et je t'écouterais encore longtemps. L'ordre et une sage économie dans le gouverne­ment des affaires domestiques ne peuvent être assez recommandés aux mères de famille de toutes les classes de la société, quels que soient leur rang et leur fortune, aux riches aussi bien qu'aux pauvres ; J'admire ton activité, ta prudence et la résignation que tu as su déployer dans une position si difficile, position dont les embarras, augmentant chaque année, ont dû souvent t'arracher des soupirs.

Sans doute, j'ai plus d'une fois gémi de notre position dure et pénible, surtout lorsque la disette et les maladies vinrent encore l'aggraver au point de nous plonger quelquefois dans une véritable dé­tresse ; et je ne puis disconvenir qu'il m'est arrivé de verser des larmes en secret. Pourtant je ne me suis point laissé abattre : mon cœur était navré, il est vrai, mais je montrais du courage, afin de ne pas augmenter l'affliction de ma famille. Dans mes peines j'ai toujours eu recours à la prière et à la réflexion; alors j'ai trouvé dans mes malheurs mêmes de puissantes consolations. J'ai reconnu que notre pauvreté nous a été salutaire; car elle nous forçait à travailler, à fuir l'oisiveté, et, par cet exercice continuel de nos facultés, nous conservait un corps robuste et un esprit sain, ce qui était un grand bonheur pour nous. Si nous avions été plus riches, nous aurions commis plus d'une sottise que nous n'avons pas faite. Les peines que nous avons éprouvées de temps en temps nous forçaient de penser plus souvent à Dieu : nos prières étaient plus ferventes, notre confiance en lui plus com­plète, et son secours et sa sollicitude paternelle plus visibles. Tous ces résultats augmentèrent et affermirent notre piété : que sait-on si dans une situation moins pauvre ma famille eût été aussi pieuse et aussi sage ? Ainsi, loin de me plaindre, je bénis le Seigneur de nous avoir mis dans une posi­tion aussi précaire, même de nous avoir envoyé des disgrâces et de nous avoir conduits par la voie des épreuves. Que le saint nom de notre Dieu soit donc loué et béni en toutes choses !

Je vous avoue cependant, chère amie, que, si notre position actuelle tardait encore longtemps à

s'améliorer, de manière ou d'autre, je ne pourrais m'empêcher de craindre un peu pour notre avenir. Je n'ai plus la santé ni la vigueur de ma jeunesse, et nos appointements sont évidemment trop faibles pour entretenir un si grand nombre d'enfants. Le temps approche où il faudra faire apprendre un état à nos garçons et donner quelque dot à nos filles. Où prendrons-nous l'argent qu'exige ce double objet ? Cela me tourmente beaucoup ; je ne puis m'empê­cher d'en parler souvent à mon mari, qui s'efforce en vain de me tranquilliser et de ranimer mon courage. Jusqu'ici nous avons passé nos jours dans la paix et dans le contentement, aimés et estimés de tout le monde. Il serait pourtant à désirer que mon mari pût obtenir une place plus avantageuse, ne fût-ce qu'en considération de sa nombreuse famille.

— Eh bien ! ma chèreThérèse, dit Mme de Vertval, cela viendra. Crois-moi quand je te dis: Dans ce même instant où tu te tourmentes, le bon Dieu a déjà préparé ton bonheur et celui de ta famille. Dès que sa suprême sagesse voit que la position dans laquelle il nous a placés dans ce monde n'est plus compatible avec notre vrai bonheur, c'est-à-dire utile à notre salut et à notre perfectionnement, il nous en retire et nous place dans une autre. Confions-nous à cet égard en sa bonté. J'ai vu fré­quemment dans le monde que, quand un homme remplit les devoirs de son état avec zèle et fidélité, malgré la médiocrité de ses appointements, le bon Dieu le retire de l'obscurité et le met dans une position qui agrandit la sphère de son utilité pour le bien, et qui le récompense en même temps de ses utiles travaux par une heureuse aisance. Même chose arrivera, j'en suis persuadée, à ton mari. Ainsi tranquillise-toi ; encore un peu de patience, et tout ira pour le mieux. Mais il est temps d'aller revoir nos enfants. »

A ces mots, les deux amies se levèrent et ren­trèrent dans la maison.

 

CHAPITRE XII

La vertu récompensée.

Pendant cette longue mais intéressante et in­structive conversation des deux amies sous l'om­brage du pommier fleuri, Henriette s'était amusée dans la chambre avec les enfants de l'instituteur, et leur avait distribué les sucreries que sa mère lui avait ordonné d'aller prendre dans le coffre de sa voiture. Ces sucreries, artistement travaillées et embellies de jolies couleurs, avaient frappé d'une vive surprise et d'une grande joie ces pauvres en­fants, qui n'avaient encore rien vu de semblable. Ils avaient peine à concevoir que ces jolis petits moutons, que ces bergers et ces bergères, ces char­mantes petites guirlandes et ces corbeilles de fleurs pussent être mangés. Aussi, quand la demoiselle leur dit de les briser et d'en goûter un morceau, ils furent tous étonnés, et crurent qu'elle voulait plaisanter.

« Non, non, s'écrièrent quelques-uns, nous ne les mangerons pas ; ce serait dommage.

— Je donnerai ma jolie guirlande de fleurs à maman, dit Louise, elle me la conservera dans son armoire. »

Marie examina attentivement sa corbeille en sucre candi remplie de fruits de la grosseur de pe­tits pois, et s'écria douloureusement: « Oh ! quel malheur ! la gelée blanche a passé sur ces petites pommes, elles en sont toutes couvertes et brillent comme des glaçons en hiver. » Le petit Antoine, sautant de joie, courut vers son père , lui montra son joli mouton blanc comme la neige, et lui de­manda s'il ne fallait pas le faire rôtir avant de pouvoir le manger ; tandis que Charles, en vrai cannibale, avait scandalisé ses frères et ses sœurs en croquant la tête de sa charmante bergère qu'il avala, en assurant qu'elle était fort bonne.

La petite Charlotte, dont la part consistait dans une poignée de dragées, grimpa sur une chaise pour atteindre la table, et se mit à séparer soi­gneusement les rouges d'avec les blanches; elle mangeait les rouges et mettait les blanches de côté. « Que fais-tu donc là ? lui demanda Henriette; pourquoi ne manges-tu pas ces petites dragées blanches ?

— C'est répondit l'enfant, qu'elles ne sont pas encore mûres ; on a eu tort de les cueillir sitôt.»

Tous les autres enfants partirent d'un bruyant éclat de rire, sans songer pourtant à se moquer d'elle ; néanmoins la pauvre petite, toute honteuse, rougit, et peut s'en fallut qu'elle ne pleurât. Hen­riette, avec un aimable sourire, s'empressa de la consoler; elle la prit sur ses bras, en lui disant : « Console-toi, chère petite Lolotte, ce n'est rien; il est si facile de se tromper, que cela peut arriver à tout le monde. Tiens, cela m'est arrivé à moi, qui suis bien plus grande que toi : demande à ta sœur Catherine si ce n'est pas vrai. N'est-ce pas ? tes parents t'ont défendu de manger des fraises et des groseilles avant qu'elles fussent bien mûres et bien colorées ; en te trompant avec ces dragées, tu as montré du moins que tu es bien obéissante ; ainsi l'on aurait tort de se moquer de toi, car ce trait te fait honneur ; tu es une bonne petite fille. » Et elle lui donna encore un morceau de gâteau, ce qui lui rendit bientôt toute sa gaieté.

Dans cet intervalle, Catherine, d'après l'ordre de ses parents, avait préparé quelques rafraîchisse­ments pour les dames étrangères. La table fut cou­verte d'une nappe dont la blancheur était vraiment éblouissante; on y voyait une écuelle de lait doux, une autre de lait caillé, un beau morceau de beurre frais posé sur une assiette garnie de feuilles de vigne, dont le beau vert foncé relevait encore la couleur déjà si appétissante du beurre; un compo­tier contenant du fromage blanc entouré d'une belle crème ; un autre compotier où il y avait du miel vierge pur comme de l'or. Sur le bout de la table était un pain de ménage savoureux, à l'autre bout une miche de pain blanc que Catherine était allée chercher en secret chez le boulanger voisin. Le tout était entouré de plusieurs petites corbeilles de jonc élégamment tressées, garnies intérieure­ment de feuilles de vigne, et remplies de plusieurs espèces de fruits parfaitement bien conservés ; un magnifique bouquet de fleurs de la saison, placé dans un vase, occupait le milieu de la table. Les assiettes n'étaient qu'en faïence, et les cuillers en fer ; mais le tout reluisait de propreté. Hermann apporta une bouteille d'un excellent vin vieux, reste de celui que la bonne maîtresse de poste leur avait envoyé pendant la maladie de Thérèse, et qui depuis le rétablissement de celle-ci avait été soigneusement conservé dans la cave. Il la posa vis-à-vis des places réservées aux dames de Vertval.

Quand les deux amies entrèrent dans la maison, Mme de Vertval fut agréablement surprise en voyant l'exquise propreté qui régnait dans l'arrangement de cette table champêtre.

« Qu'ils sont heureux les habitants de la cam­pagne ! dit-elle : la nature leur prodigue ses pré­sents les plus précieux : du lait, du beurre, du miel, des fruits délicieux ! Vous avez tout cela de la première main, tandis que dans les villes nous payons tout cela fort cher, et ne l'avons jamais aussi bon ni aussi frais que chez vous. Qu'elles sont fades toutes les sucreries les plus recherchées et toutes les friandises apprêtées par la main des hommes, en comparaison de ces dons de la bienfaisante na­ture, de ces magnifiques fruits, par exemple ? »

Mme de Vertval s'assit à côté de Thérèse ; Hen­riette et Catherine se placèrent en face ; Hermann voulait rester debout pour servir ces dames ; mais Mme de Vertval lui dit du ton le plus aimable : « Monsieur Hermann, venez vous placer à côté de moi, nous n'avons pas encore causé ensemble, et j'ai des propositions à vous faire. Cependant, com­mençons par profiter de cet excellent goûter, et nous causerons ensuite plus à notre aise. »

Hermann fit les honneurs de la table avec une parfaite aisance, et les dames étrangères mangè­rent de tout avec beaucoup d'appétit. Lorsqu'on fut arrivé au dessert, Mroe de Vertval parla ainsi à l'instituteur :

« Trinquons à la santé et à la prospérité, de votre aimable famille, monsieur Hermann.

— Et surtout à la vôtre, répondit respectueuse­ment celui - ci.

—  Et moi pareillement, dit Thérèse en choquant les verres, je bois à la santé de ma chère Léonore et à notre constante amitié.

—  Oui, toujours, toujours, ma bonne Thérèse, amitié entre nous, à la vie, à la mort ! Ah! Mon­sieur Hermann, ajouta-t-elle en s'adressant à lui, vous ne sauriez vous faire une idée du bonheur que j'éprouve d'avoir retrouvé aujourd'hui une amie que j'ai tant aimée et tant regrettée. Je ne donne­rais pas ma félicité actuelle pour une couronne, pour un royaume tout entier ! Le temps durant lequel je vous ai enlevé votre épouse pour aller causer avec elle dans le jardin vous a sans doute semblé long ; je vous assure que ces moments m'ont paru bien courts, bien rapides : nous avions tant de choses à nous dire ! Toutefois ils m'ont suffi pour être instruite, par la bouche de mon amie, de tousles détails de votre position, et des peines qui oppressent son cœur d'épouse et de mère. Eh bien ! mes amis, bannissez vos chagrins, et veuillez m'écouter attentivement.

« Il y a déjà quelque temps que mon mari a été nommé maire du canton où sont situées nos prin­cipales propriétés, et que nous habitons la majeure partie de l'année. Le chef-lieu de ce canton est un bourg assez considérable. Depuis longtemps mon mari a senti la nécessité de réorganiser d'après un plan meilleur l'école primaire de cet endroit; s'il ne l'a pas fait encore, c'était par ménagement pour le pauvre vieillard qui la dirige depuis plus de trente années. C'est un brave homme ; mais il est souvent malade. Maintenant ce maître d'école re­connaît lui-même que sa faiblesse et ses infirmités ne lui permettent plus de diriger une jeunesse nom­breuse et turbulente, et désire sa retraite. Mon mari la demandera à l'autorité supérieure, et fera obtenir à ce vieillard une pension, moyennant la­quelle il pourra terminer son utile carrière dans le repos et la tranquillité. Le conseil municipal a déjà volé les fonds pour la réorganisation sur un plan plus vaste de cette ancienne école, si mal tenue : elle sera érigée en collège communal. Les bâti­ments, le jardin et les autres dépendances ont été loués et réparés aux frais de la commune. Tout est prêt depuis quelque temps ; il ne s'agissait plus que de trouver un instituteur, homme de talent et de bonne volonté, capable de fonder et de bien diriger le nouveau collège : ce sera le plus grand service que mon mari rendra à ses administrés, et même aux habitants de tout l'arrondissement. Aussi M. de Vertval tient-il beaucoup à trouver un maître qui réunisse toutes les qualités désirables. La lettre de votre fille Catherine nous a tellement plu, qu'elle nous fit d'abord penser à vous. Le docteur qui avait soigné Thérèse nous a de même écrit à votre sujet en faisant de toute votre famille le portrait le plus flatteur ; il parlait particulièrement de vos talents, de vos principes et de votre conduite dans les termes les plus honorables. Dès ce moment le choix de mon époux fut arrêté : il me disait qu'un homme qui élevait ses enfants dans des sentiments de pro­bité et de délicatesse tels que ceux qui avaient dicté la lettre de Catherine au sujet de l'erreur de notre Henriette, devait être nécessairement un parfait honnête homme et un digne instituteur, comme il le désirait pour son canton. Cependant il a cru devoir demander quelques détails sur votre mé­thode d'enseignement, et voilà pourquoi le docteur a voulu assister à l'examen de vos élèves. Il en fut enchanté, et son récit très-circonstancié a pleine­ment satisfait mon mari. Le docteur nous écrivit aussi que vous jouissiez de l'estime et de la confiance de tous les habitants de Steinach, non-seulement par le zèle avec lequel vous exercez vos fonctions de maître d'école, mais encore par les importants services que vous avez rendus à tout le village. Moi-même je puis apprécier l'heureuse influence que vous avez exercée dans cette commune. J'ai vu le village de Steinach il y a environ vingt ans, et j'ai de la peine à le reconnaître aujourd'hui. Au­trefois il offrait un aspect affligeant de pauvreté et de misère au milieu de ces montagnes et de ces ro­chers ; tout, aux alentours, était nu, triste et inculte, tandis que maintenant à peine si l'on peut décou­vrir le petit clocher et les toits des maisons à travers les nombreux groupes d'arbres fruitiers et les collines où l'on cultive le houblon ; je vois partout des jardins bien cultivés, produisant des légumes et des fruits en abondance ; partout aussi je vois des ruches pour la production du miel. Les habitants du vil­lage, parmi lesquels régnaient autrefois la paresse et l'indolence, sont maintenant, grâce à vos soins et à votre exemple, laborieux comme leurs abeilles. L'oisiveté a disparu, et avec elle la misère et la malpropreté ; l'ordre et l'activité les remplacent à présent; tous les ménages sont proprement tenus et dans une heureuse aisance.

« Et toi aussi, ma chère amie, continua Mme de Vertval, tu as fait un bien immense à cette com­mune. Comme l'agriculture, dans cette étroite vallée, n'occupait pas suffisamment les mères de fa­mille, tu leur as appris à tirer parti de mille choses dont auparavant on ignorait l'usage. Par exemple, tu leur as enseigné à faire des confitures, à fabriquer de la dentelle commune, à tresser des chapeaux de paille, des chaussons de lisière, etc. ; elles vendent avantageusement tous ces objets dans les marchés et dans les foires des environs, et cette industrie leur est fort profitable. Tu as montré aux jeunes filles à coudre, à tricoter des bas et à broder la mousseline. Votre manque de fortune, mes chers amis, n'a pas empêché que votre présence seule n'ait enrichi ce village. Quoique le nom même d'école de jardinage et d'économie rurale et domes­tique fût inconnu à vos paysans, vous n'en avez pas moins fondé une des meilleures de ce genre ;

vous y avez enseigné gratuitement à planter les arbres, à les greffer, à cultiver les légumes, à les conserver pendant l'hiver, à élever et à entretenir les abeilles, et beaucoup d'autres connaissances utiles aux habitants de la campagne. Il est in­contestable que votre présence a été pour ce vil­lage une source de civilisation et de prospérité ; et certainement le zèle avec lequel vous avez tra­vaillé à vous rendre utiles à vos semblables doit être aux yeux de Dieu et des hommes un titre à leurs faveurs. Aussi, d'après le rapport favorable de notre ami le docteur, rapport que je trouve au­jourd'hui pleinement confirmé par le témoignage de mes propres yeux, la décision de mon mari ne s'est pas fait attendre. Il a écarté une foule de com­pétiteurs qui se présentaient munis de puissantes recommandations pour obtenir cette place avanta­geuse, et il s'écriait souvent: « Non, le brave instituteur Hermann est l'homme de mon choix ; Hermann sera le principal de mon collège. Dieu veuille qu'il ne refuse pas cet emploi ! » Comme l'époque est arrivée où je me rends habituellement à la campagne, et que la route passe tout près de votre village, j'ai voulu moi-même vous annoncer cette bonne nouvelle et vous faire part des proposi­tions dont mon mari m'a chargée pour vous; et je ne doute point qu'elles ne vous paraissent accepta­bles. D'abord le bourg de Vertval est un joli endroit, fort agréable ; le bâtiment du nouveau collège que

vous allez habiter est tout neuf, il est vaste, et votre appartement y est bien plus commode que celui-ci; le jardin est grand et beau. Vos appointements fixes monteront au moins au triple de ceux dont vous jouissez ici, sans compter les honoraires que paieront vos élèves, les fournitures en bois de chauffage, etc., que la commune est disposée à vous accorder. Voilà, il me semble, des offres qui ne sont pas à dédaigner. Alors votre famille aura un sort ; ceux de vos fils qui montreront des dispo­sitions pour l'enseignement, formés par vos soins, vous aideront dans vos fonctions; et toutes les familles du canton de Vertval se féliciteront de posséder un si excellent instituteur. Pour moi, j'aurai la douce satisfaction de vivre avec ma chère Thérèse, et ma fille trouvera dans Catherine une compagne aussi aimable que Thérèse le fut pour moi dans ma jeunesse. Voyons, monsieur Her­mann : qu'en pensez-vous ? »

Quand Hermann entendit ces propositions si avantageuses, il en fut tellement surpris, tellement ravi de joie, qu'il ne put proférer une seule parole ; des larmes brillaient dans ses yeux. Après un mo­ment de la plus vive émotion, il s'écria enfin :

« Quel bonheur, quel miraculeux secours le Dieu de bonté a daigné m'accorder au moment même où nous en avons le plus grand besoin ! Je ne saurais assez lui en rendre grâces, ainsi qu'à vous, Ma­dame, qui êtes l'heureux instrument de ses miséricordes. Oui, Madame, j'accepte avec empresse­ment et reconnaissance l'honneur et le bienfait que vous m'annoncez ; je m'efforcerai de remplir con­sciencieusement mes devoirs, afin de justifier la confiance de mes généreux bienfaiteurs, et de leur témoigner ma profonde gratitude plutôt par ma conduite que par mes paroles. »

La joie de Thérèse était si vive, qu'elle ne put s'empêcher de l'exhaler en sanglots. La petite Charlotte, qui se trouvait à ses côtés, lui dit : « Pourquoi pleures-tu, maman ? cette dame est si aimable ! elle ne gronde pas. Ne pleure pas, je t'en prie, ou bien je vais pleurer aussi. »

Thérèse prit la main de Mme de Vertval, et la pressant avec une extrême émotion d'abord contre ses lèvres, ensuite contre son cœur: « Oh! quel bonheur, dit-elle, quelle grâce de Dieu de vous avoir retrouvée et de vous revoir encore si bonne, si humaine, si compatissante, si douce et si mo­deste, telle enfin que je vous ai connue à Lindenberg! Que je suis heureuse de pouvoir doréna­vant couler mes jours dans les douceurs de votre intimité ! Que mon Hermann, que mes enfants vont être heureux dans l'agréable position que tu nous procures ! Chère amie, chère Léonore, je voudrais pouvoir t'exprimer ma joie et ma recon­naissance, te dire combien je t'aime ; mais je ne le puis, les termes me manquent. Oh! que le bon Dieu te récompense et te bénisse mille et mille fois !

Venez, mes enfants, venez vous joindre à moi pour remercier notre bienfaitrice, notre bon ange en­voyé du ciel. »

A l'instant, cette bonne et charitable dame fut environnée de toute l'aimable famille, qui s'em­pressa à l'envi de couvrir ses mains d'innombrables baisers. La dame étrangère et sa fille avaient éga­lement les yeux remplis de larmes à la vue des bruyants témoignages de joie et de reconnaissance de cette multitude d'enfants si aimables dont elle avait amélioré le sort.

« Je ne puis encore en revenir, s'écria enfin Thé­rèse après avoir essuyé les pleurs dont ses joues étaient inondées; tout ceci me semble un rêve ! Que les voies de la Providence sont admirables et incompréhensibles !

— Oui, ma chère amie, répondit Mme de Vertval, c'est évidemment la providence de Dieu qui seule a pu diriger tous les événements de cette manière ; c'est elle qui s'est servie d'une branche de houblon pour nous réunir et pour vous faire connaître à mon mari, qui a destiné la place d'instituteur de notre canton à Hermann avant même que nous sussions que c'est toi, chère Thérèse, qui es sa femme. Tu m'as sauvé la vie il y a bien longtemps. Les événements nous ont séparées sans que j'aie pu rien faire pour toi. Depuis, la fortune m'a favorisée, mais j'ai toujours vainement désiré de te revoir; je souhaitais de tout mon cœur, dès l'instant où j'en ai eu les moyens, d'acquitter ma dette et de te prouver ma reconnaissance. Tu peux, d'après cela, juger combien durent être grandes ma joie et ma surprise lorsqu'à peine arrivée sous ce toit de chaume j'y rencontrai Catherine, qui est bien ton portrait vivant, et lorsque peu d'instants après je te reconnus toi-même et je te serrai dans mes bras. Certes, ma joie et ma félicité égalent la tienne. Si toi, ton mari et tes enfants avez des raisons de re­mercier Dieu de vous avoir tirés de tant d'embar­ras, moi, mon mari, mes enfants, et même notre canton tout entier, nous aurons les plus puissants motifs de regarder cet événement comme une fa­veur du Ciel, et pendant de longues années encore nous aurons sujet d'en rendre grâces à Dieu. En vérité, l'erreur d'Henriette a eu d'heureuses suites pour nous tous.

— Eh bien ! s'écria Henriette, qui ne laissait ja­mais échapper une occasion de se montrer gaie et folle, je suis enchantée d'avoir fait tant de bien en payant si généreusement la guirlande de houblon. Dans le temps on m'a bien grondée à ce sujet ; maintenant il faut que je me loue un peu moi-même, puisque les autres ne le font pas. Si je n'avais pas si largement payé cette branche de houblon, tout ce qui est arrivé ne serait pas arrivé ; maman n'aurait pas trouvé son amie, et notre canton n'aurait pas un excellent instituteur. »

Sa mère lui répondit : « Ces heureuses conséquences ne peuvent être mises sur ton compte, ma chère Henriette ; elles ne sont pas ton ouvrage, et tu as mauvaise grâce de t'en vanter. Ta méprise sera toujours une méprise, et tu n'en as pas moins commis une étourderie ; mais rien ne glorifie tant la Providence divine que de voir le profit qu'elle retire de toutes ces étourderies pour les faire tourner à notre bien. Souvent même nos actions les plus irréfléchies contribuent à notre bonheur, tandis que souvent nos entreprises les mieux conçues échouent complètement et tournent parfois à notre désavantage. Dieu nous montre par là qu'il dirige les choses d'ici-bas, et nous apprend que dans toutes nos actions, dans toutes nos entreprises, nous devons, avant tout, mettre en lui notre con­fiance et lui attribuer la gloire de tout ce qui nous arrive de profitable. Par tout ce que je viens de te dire, ma chère fille, je suis loin, comme tu le vois, de vouloir entretenir en toi la légèreté et l'étourderie dont tu n'as pas encore su te corriger tout à fait. La légèreté et l'étourderie ont d'ordi­naire des résultats funestes, et si quelquefois Dieu en fait provenir des événements heureux, c'est uniquement par sa grâce et sa miséricorde. Il faut donc agir en toute occasion avec prudence et ré­flexion, et s'en rapporter pour le reste à la bonté divine. Il faut imiter le laboureur, qui cultive son champ avec tout le soin possible, et qui se repose ensuite sur la bénédiction d'en haut. »

Mme de Vertval, s'adressant ensuite à Hermann, dit qu'il lui serait avantageux de se rendre au plus vite à son nouveau poste : elle le pria en même temps de lui annoncer le jour où il serait prêt à partir, parce qu'elle lui enverrait des voitures pour emmener sa famille et tous ses effets. Elle lui assura encore une fois qu'il serait heureux dans son nou­veau séjour, et que les nombreux services qu'il ne manquerait pas d'y rendre lui gagneraient bientôt l'estime générale ; elle ajouta qu'il ne tarderait guère à se voir en état de faire un sort à ses enfants. Tout ce qu'elle prédisait ici fut réalisé plus tard.

Mme de Vertval fit de tendres adieux à Thérèse, lui promettant de la revoir bientôt; puis, entourée de toute cette famille, dont elle allait faire le bon­heur, et à laquelle, avec cet air affable qui lui était si naturel, elle souhaita une bonne santé, elle re­tourna avec Henriette vers son équipage, qui, au grand étonnement des villageois, s'était arrêté tout près de la maison du pauvre instituteur.

Avant de monter en voiture, Henriette, qui avait pris les devants avec Catherine, lui dit chemin faisant : « A propos, Catherine, n'es-tu pas fâchée contre moi de ce que je t'ai enlevé ton chapeau par la chaleur qu'il faisait alors? tu dois avoir bien souffert! Mon tort est d'autant plus grave que ce chapeau t'était doublement précieux. Eh bien ! il est déposé dans notre voiture, je l'y ai laissé pour te le rendre: allons en avant, tu le verras. »

Les jeunes amies arrivèrent bientôt à la voiture. Alors Henriette découvrit le chapeau et le remit à Catherine. « Est-il possible ! s'écria Catherine, quoi ! cette jolie guirlande de houblon s'est con­servée jusqu'à ce jour ! Vraiment elle n'est pas fanée du tout ; c'est ma guirlande même, elle est encore aussi verte qu'au moment où je l'ai cueillie : c'est un miracle ! »

Henriette se mit à battre des mains et à rire aux éclats. « Ah! ah! s'écria-t-elle, te voilà attrapée à ton tour. J'ai pris ta guirlande naturelle pour une guirlande artificielle, et toi tu prends maintenant cette guirlande artificielle pour une guirlande na­turelle. Écoute : la tienne me plaisait beaucoup, sa fraîcheur et son élégance me la faisaient regretter. Aussitôt que je fus arrivée à la ville, mon premier soin fut de courir chez notre marchande de modes, à laquelle je la remis pour qu'elle m'en fît une toute pareille en fleurs artificielles ; elle y a parfaitement réussi, comme tu vois, puisque tu t'y es trompée. Fais-moi le plaisir d'accepter le chapeau ainsi que la guirlande, que tu conserveras en mémoire de celle dont Dieu s'est servi pour nous rendre tous heureux. »

Catherine ne voulait pas priver sa jeune amie d'un si riche objet de toilette, mais celle-ci insista; elles étaient encore à discuter, lorsque Mme de Vertval survint, accompagnée d'Hermann et de sa famille.

« Accepte cette guirlande, bonne Catherine, dit l'aimable dame, et conserve-la avec soin, en sou­venir de la bonté et de la miséricorde infinies de Dieu. Il a fait en notre faveur de grandes choses au moyen de cette guirlande de houblon, que l'art a si bien su imiter... Sa sagesse suprême profite d'une infinité de moyens pour nous instruire, pour nous corriger et nous rendre heureux : tantôt c'est une tige ombragée, comme à Ninive; tantôt un figuier stérile, comme sur le chemin de Jérusalem ; ici c'est une simple branche de houblon cueillie sur la haie de votre jardin. »

FIN 

 

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