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Marie Guérin par le P. Piat - chap. 2

 

La victoire sur le monde

 

 

La pharmacie de la Place Saint-Pierre était en plein essor quand s'ouvrit pour son propriétaire une succes­sion fastueuse. M. Auguste David, ancien notaire à Evreux, demeuré veuf et sans descendance à la tête d'une opu­lente fortune, voulut rectifier les inégalités de certains partages antérieurs en choisissant pour héritiers ses cousins issus de germains, les enfants de Mme Fournet. Il n'avait jamais fait montre de sentiments chrétiens, non plus que sa très mondaine épouse, née Léonie Charvet, décédée subitement en son carrosse, le 29 août 1869. Quand il se sentit mortellement atteint, à soixante- quinze ans, il manda Isidore Guérin à son chevet, en sa somptueuse demeure de la Musse. Celui-ci apporta avec lui le seul objet qui manquât au décor, un Crucifix. Il fut assez heureux pour réconcilier avec Dieu le vieil­lard, qui expira le 22 août 1888, après avoir exprimé sa gratitude en ces mots : « Guérin, je vous dois mon salut. »

 

L'époux de Céline Fournet eut en outre la tâche, à litre de légataire universel, de débrouiller l'écheveau compliqué du testament. Un hôtel princier au chef-lieu de l'Eure, une résidence d'été à deux lieues de distance, un mobilier d'art, des valeurs et des terres formaient un patrimoine imposant que les familles Maudelonde et Guérin se répartirent à l'amiable, à charge de pour­voir à un certain nombre de legs secondaires attribués en viager. L'esprit d'entente fraternelle était si vif, le désintéressement si sincère que nulle ombre de chicane n'altéra jamais la solution parfois délicate de ces épi­neuses questions d'argent. On laissa même à l'état indivis, à l'effet de l'occuper tour à tour à la belle saison, la propriété de la Musse, cet ancien domaine seigneurial qui surplombait de sa coquette villa et de ses quarante et un hectares de jardins, de bois et de parcs, la sinueuse vallée de l'Iton.

Cette acquisition inattendue déchargeant M. Guérin de tout souci d'avenir lui permit de modifier totalement l'axe de ses travaux. Le 8 décembre, il cédait sa phar­macie. Le 20 avril 1889, il acquérait une maison de maître à Lisieux, 19, rue Paul Banaston. 11 l'occupait vers la fin de l'année, après un bref passage rue Condorcet et aux Buissonnets, hélas ! déserts, depuis le départ de M. Martin pour le Bon Sauveur et l'exode momen­tané de ses deux filles à Caen.

L'existence de l'ancien pharmacien sera désormais celle d'un notable, au sens d' « autorité sociale » qui s'attachait alors à ce mot.

Membre, depuis 1869, du Cercle littéraire, il peut enfin satisfaire à loisir sa passion des études scienti­fiques et des choses de l'esprit. Le soir, à la veillée, il aime lire à ses filles, et aussi à ses nièces, quand Léonie et Céline logent sous son toit, des morceaux choisis du théâtre classique : Corneille, Racine, Molière, ou des scènes étincelantes de Shakespeare. Voltaire, on le notera, n'est pas de son répertoire. Il fraye avec de hautes personnalités politiques et compte parmi ses frères d'armes sur le champ de l'apostolat Paul-Louis Target qui fut ministre plénipotentiaire à La Haye, avant de devenir député du Calvados.

Monarchiste invétéré, M. Guérin se range de surcroît parmi les fervents de la « Libre Parole » de Drumont. Conservateur, dans tous les sens du terme, son instinct de bibliothécaire, son flair d'archiviste, le portent à compulser, classer et tenir à jour les papiers où s'inscrit le destin de la famille, ce qui, plus tard, facilitera providentiellement les recherches des historiens que tentera la prestigieuse aventure thérésienne. Son cahier sera le livre de raison où ils puiseront, comme en un document notarié, les précisions généalogiques et chronologiques, cepen­dant que la postérité lui devra maintes lettres, minutieu­sement cataloguées, de M^» Martin et de ses filles.

Par-dessus tout, ce sont les intérêts de la foi qui sollicitent son dévouement. Si, en fait de pratique sacramentaire, il en est resté aux habitudes du temps, ne s'approchant de la Sainte Table qu'aux jours de fête, il a fondé, en 1885,

à l'instigation d'ailleurs du père de Thérèse, le groupe­ment de l'Adoration Nocturne qui, malheureusement, ne lui survivra pas. Aux processions de la Fête-Dieu où il tenait un cordon du dais, le Saint Sacrement s'arrêtait au reposoir qu'il édifiait en sa demeure et qu'il voulait somptueux. C'est ainsi qu'en une année particulièrement néfaste, il fit dresser une croix de verres colorés portant cette inscription : « Plus on l'outrage, plus elle brille. » Il réalise, dans le style bourgeois de l'époque — et l'expression, ici, n'a rien de péjoratif — le type de l'homme d'oeuvres, dont la bourse s'ouvre largement à toutes les détresses et pour toutes les bonnes causes, et qui n'hésite pas davantage à y aller d'une démarche, d'une présidence de réunion, d'un discours ou d'un article, chaque fois que la gloire de Dieu ou le bien des âmes sont en jeu. L'appui qu'il donne aux Missions lui vaudra même de devenir parrain d'un roi noir ; mais ce n'est pas l'honorariat qu'il recherche. Militant, il paie de sa personne, avec ce goût de la protestation et de la riposte qu'éveillaient alors, dans l'élite catho­lique, les approches de la persécution.

Cette fin de siècle sent la poudre. On n'en est pas encore au « régime abject », mais déjà, sur les pas de Jules Ferry, les laïcisateurs sont à l'œuvre ; les mots d'or­dre des Loges s'inscrivent peu à peu dans la législation.

Devant cette vaste offensive stratégique qui trouvera, hélas ! les croyants divisés et désemparés, M. Guérin a vite discerné les deux positions-clés à défendre coûte

que coûte : l'école et la presse. Il fait partie du Comité scolaire lexovien ; il soutient de ses deniers l'effort tenace des fils du Chanoine champenois que Léon XIII portera bientôt sur les autels, Jean-Baptiste de la Salle. Il honore de sa présence, et souvent de sa parole, leurs distributions de prix. Pour loger l'école des filles, il fait personnellement l'achat d'un immeuble à destination commerciale qui gardera dans son nouvel usage le titre du Bon Pasteur. Jusqu'à son dernier souffle, se souve­nant des crises de sa jeunesse, il luttera pour garder au Christ l'âme des générations montantes, ce « blé qui lève » que chantera demain René Bazin.

Pour faire front aux ennemis de l'Eglise et défendre la cause sacrée de ses libertés, le journal lui paraît une arène de choix. L'image, le fait divers et la publi­cité n'ont pas encore envahi les colonnes des périodiques en renom. Les batailles d'idées s'y livrent fiévreusement. M. Guérin, d'une plume incisive et lucide, se fait l'avocat de la vérité. Peu soucieux de porter sa prose aux feuilles dites « républicaines », avec le sens très particulier que le mot revêt à l'époque, il collabore volontiers au Normand qui, depuis 1833, rayonne, deux fois par semaine, le mardi et le samedi, dans la ville et l'arrondissement de Lisieux. Des événements de politique locale vont l'ame­ner, en octobre 1891, à y jouer un rôle de premier plan.

Les âpres débats du Parlement ont peu à peu gagné la province. Le visage calme du plantureux pays normand, ses mœurs paisibles et sages s'en trouvent bientôt bouleversés. Lisieux même s'éveille aux disputes du forum sous l'impulsion d'un folliculaire, alors en mai d'arri­visme, et dont l'âge et le Pouvoir assagiront l'humeur, Henry Chéron. Soit désir d'amuser la galerie, soit besoin de se tailler une clientèle, ce jeune avocat de vingt-quatre ans a lancé un organe avancé : Le Progrès Lexovien, où, comme on dit alors « il mange du curé ». Le 23 octobre 1891, sa verve ordinairement légère se fait soudain hargneuse. A l'occasion d'une Lettre de Léon XIII à Mgr Gouthe-Soulard, il s'en prend à la tourbe des « Vaticanards » et au Papa lui-même, qu'il ose accuser de « dérailler ».

M. Guérin bondit sous l'outrage, il connaît person­nellement l'insulteur. En 1884, celui-ci a passé quelques mois à son service comme élève en pharmacie, ce qui lui a fourni l'occasion de donner des leçons d'accordéon à Marie et de se faire entendre de la petite Thérèse. A l'époque, Henry Chéron ne dédaignait pas de jouer des cantiques ; il avait même amené à faire ses Pâques un collègue retombé dans l'indifférence. Raison de plus pour ne pas tolérer le scandale.

C'est ainsi que, le 3 novembre 1891, le polémiste du Normand se déchaîne pour réprimer l'insolence de son ancien stagiaire mué soudainement en grand-maître ès anticléricalisme. L'article, relevé de formules piquantes, a du souffle, de l'élan, presque de la passion. Il demande ses titres au gamin qui portait hier courte culotte et qui toise aujourd'hui de si haut les autorités morales les

plus indiscutées, li ironise sur ses prétentions. Puis, élevant le débat, il venge noblement le Pape «de génie dont la récente Encyclique Rerum Novarum sur « la con­dition des ouvriers » vient de susciter, à travers le monde, un vaste courant d'admiration :

« Il déraille, celui que des nations hérétiques choisissent comme médiateur.

« Il déraille, celui dont la science immense est consignée dans des écrits lumineux et profonds qui vivront plus longtemps que la prose du Progrès.

« Il déraille, celui qui seul a pu trouver la solution de cet infrangible nœud gordien qu'on appelle la question sociale, que, ni les économistes les plus habiles, ni les philosophes les plus profonds, ni les politiciens les plus perspicaces, n'ont pu encore dénouer.

« Il déraille, celui qui donne à la France les marques d'une sollicitude et d'une affection toute paternelle, qui gémit de ses malheurs, qui se réjouit de ses gloires et qui la déclare sa fille privilégiée.

« Il déraille, celui qui, JAMAIS, entendez-vous bien, n a prononcé que des paroles de paix, de miséricorde et de pardon, celui qui jamais n'a mendié les vains applaudissements de la foule.

« Il déraille, celui qui, seul, sans armée, sans allié, rit, au milieu de son Vatican, de la rage impuissante de la meute révolutionnaire... »

La conclusion jaillit d'elle-même : « De quel côté est l'inconvenance ? Lequel « déraille », du Saint-Père ou du Progrès ? » La signature, droite comme une lame d'épée, est précédée de cette fière protestation : « Un Vaticanard qui demande qu'on respecte sa foi religieuse comme il entend respecter celle des autres. »

La riposte ne se borne pas à cette apostrophe venge­resse. Le Normand, en dépit de ses soixante années d'existence, est alors bien près de sombrer, par défaut de collaborateurs et de crédits, M. Guérin connaît la maison, y ayant plus d'une fois apporté le concours de son talent littéraire. Sollicité de s'engager à fond, après un temps d'hésitation, il vole à son secours, la renfloue financièrement et assume la charge de rédacteur principal, vouant à cet apostolat, pour lui primordial — n'a-t-on pas dit que « saint Paul, s'il revenait, se ferait journaliste ? » — avec un attrait indéniable pour les joutes contradictoires, un culte de la vérité, une dia­lectique serrée, un respect de l'adversaire, en un mot.

Promu aux plus vastes responsabilités municipales, parlementaires et gouvernementales, Henry Chéron dépouillera peu à peu le sectarisme d'antan. Il gardait ou fond du cœur pour M. Guérin une véritable estime. Quand l'étoile de sainte Thérèse montera à l'horizon, il aimera rappeler les heures de sa jeunesse où il la rencontrait avec sa cousine dans la pharmacie de la Place Saint-Pierre. Sa bienveillance pour la famille Martin e! pour le Carmel ne se démentira jamais. Comme Maire de Lisieux, il facilitera les mani­festations grandioses en l'honneur de la Sainte et le développement des pèlerinages. On lui devra la création de l'avenue triomphale qui mène à la Basilique. La religieuse qui ensevelit l'homme d'Etat retrouva sur lui, avec une croix d'or et une médaille de la Sainte Vierge, une image thérésienne. Si la vigilance de l'entourage ne permit pas au prêtre d'approcher du lit du mourant, une absolution donnée à la dérobée rejoignit ce qui restait en lui, vivace, des souvenirs pieux du premier âge et autorise à espérer que celui qui connut Thérèse enfant la connaît maintenant dans sa gloire.

une probité intellectuelle et une droiture de cœur, qui forcèrent l'admiration.

Cette attitude n'est pas sans risques. On cherche à le salir, on le provoque en duel. Il écarte l'insulte avec mépris et refuse de se battre autrement qu'à coups d'arguments, montrant que le vrai courage consiste à rester intraitable dans sa foi, en comptant pour rien le faux honneur du monde. Six années durant, il tiendra le poste, en dépit des attaques de rhumatisme arti­culaire qui, fréquemment, lui torturent le côté droit, ce qui fera dire à Thérèse, avec une légitime fierté :

« N'est-ce pas pour la gloire de Notre-Seigneur que le bras de mon Oncle ne cesse de se fatiguer à écrire des pages admirables qui doivent sauver les âmes et faire trembler les démons.»

A cette tribune du journal, M. Guérin, sans être un professionnel, consacre d'incontestables qualités d'édi­torialiste. Les nombreux articles signés de lui — on en compte, sauf erreur, soixante-quatorze pour la seule année 1893, parfois deux dans le même numéro, et toujours en première page — abordent toute la gamme des problèmes complexes que soulèvent, à l'époque, la situation intérieure française et les événements inter­nationaux. Ils vont de l'alliance russe aux études fiscales, des lois sociales à l'affaire du Panama, en passant par les irritants débats sur les élections locales.

Les questions religieuses tiennent toutefois la vedette. C'est le Concordat dont il faut venger l'esprit contre ceux qui prétendent en faire « un bâillon, un licol, un carcan, avec lequel ils peuvent museler, ligoter et étouffer l'Infâme ». C'est, courageusement dénoncés, l'action de la Franc-maçonnerie, ses rites mystérieux, ses manœu­vres de camouflage ou de pénétration, la corruption organisée de l'administration, l'assaut mené contre la magistrature, le favoritisme s'installant au Pouvoir et déterminant l'avancement à la cote d'amour politicienne. C'est la liberté scolaire surtout, défendue pied à pied contre les assauts du laïcisme, et les intérêts de la foi sans cesse revendiqués, avec l'honneur du Saint-Siège et l'obéissance à l'Eglise.

L'esprit conservateur anime ces écrits, non pas en son concept étroit, têtu et rétrograde, mais avec les élargis­sements mêlés d'impatiences d'un admirateur de Veuillot qui aurait goûté d'Albert de Mun. Manifestement, M. Guérin n'est pas démocrate. Il réédite volontiers le mot historique : « Suffrage universel, mensonge universel ». Il n'en accepte pas moins avec une parfaite soumission les directives du Ralliement. Il résumera en ces mots les enseignements de Léon XIII: « Acceptez franche­ment, loyalement, sans arrière-pensée, la forme de Gouvernement établie, mais combattez par tous les moyens légaux la législation antichrétienne. » Dès le 6 février 1892, Le Normand s'est réorganisé en se situant « sur le plan constitutionnel et religieux».

Même fidélité aux consignes romaines relatives à la question sociale. M. Guérin en a-t-il entrevu toute l'ampleur ? Il était mal placé pour cela, trop éloigné, par sa profession et ses relations, du monde de l'usine. Il n'en affirme pas moins son amour des petits et sa réprobation des excès de l'industrialisme. Dans un leader intitulé « Travail et Capital », il signale — et cela montre qu'il était au courant des thèses de La Tour du Pin et de ses disciples — l'insuffisance des pouvoirs concédés aux Syndicats en vue d'organiser la profession.

« Pour résister au socialisme, dit-il encore, il faudrait... les principes immuables d'une saine philosophie et la connaissance des droits et des devoirs réciproques qui incombent tant au travailleur qu'au patron. Le christia­nisme seul peut lui donner cette connaissance. »

Il n'en est que plus à l'aise pour stigmatiser les ravages de l'extrémisme et l'exploitation hypocrite que certains hommes de gauche font de la misère populaire. « Dans tout Jacobin, écrit-il, il y a un dictateur. »

Pour avoir longtemps fréquenté la prose drue et mordante du Directeur de L'Univers, M. Guérin apporte à soutenir ses idées une plume précise et piquante, maniant volontiers l'image et le mot qui font balle. Son style se dépouille progressivement de l'emphase oratoire où se trahissait l'influence du temps. Il se fait plus nerveux, plus direct, celui d'un excellent débateur, expert à débroussailler une question, à la poser en termes limpides et à saisir le point faible de l'argumen­tation adverse.

 

M. Guérin n'est pas l'homme qui fait un métier et qui rédige un « papier » sur commande. C'est une convic­tion au service d'une cause. Il fait sienne la formule maintes fois répétée : « Le journalisme est un sacerdoce. » « Nous ne reconnaissons, déclare-t-il, d'autre autorité que celle de Dieu, d'autre persuasif que la raison, d'autre guide que notre conscience. » Aux amateurs de compromis, il sert volontiers ce refrain : Ne plaise aux dieux que Je couche Avec vous sous même toit ! Arrière ceux dont la bouche Souffle le chaud et le froid !

C'est cette « âme intérieure » qui fait de telle de ses études consacrées à Renan et à Voltaire une véritable page d'anthologie, traversée d'une verve étincelante et d'un sens supérieur de l'ironie.

De ce courage et de ce talent, la maladie aurait promptement raison. Au début de 1896, M. Guérin cède à un nouveau venu la charge de l'éditorial. Son nom paraît encore en première page, au bas de certaines chroniques de politique générale ; puis la signature s'espace pour disparaître après un dernier hommage au Christ ressuscité et une suprême analyse du « Gâchis » où la persécution montante risque de plonger le pays. De sa retraite, le vieux lutteur suivra toujours avec un intérêt passionné les campagnes du Normand; il ne cessera de le soutenir de ses conseils et de ses fonds.

 

A ce mécénat exercé envers toutes les organisations catholiques, l'Oncle de Thérèse joignait la qualité de bienfaiteur éminent du Carmel. Celui-ci, grevé de travaux onéreux, passait alors par une phase d'extrême pau­vreté. L'argent manqua plus d'une fois pour les achats les plus nécessaires. Un renseignement furtif, au besoin une lettre discrète, alertaient la rue Paul Banaston d'où venait aussitôt le secours. La petite Reine soulignait le geste avec effusion, profitant de la fête de sa Tante, le 19 novembre, des anniversaires, des souhaits de l'an ou de quelque événement de famille, pour redire à ses parents d'adoption toute sa reconnaissance. Sans parler des messages adressés a sa cousine Marie, et sur lesquels nous aurons à revenir, les trente et une lettres ainsi conservées brillent par l'enjouement, la simplicité du ton et la sincérité d'une tendresse experte à renouveler sans cesse son registre.

Mère Marie de Gonzague, de son côté, exprimait la gratitude de la Communauté en envoyant quelque photo prise à l'intérieur du cloître. C'est à cette circons­tance que nous devons la profusion, insolite dans la vie religieuse, des clichés thérésiens, et aussi — car il s'agis­sait d'un appareil d'amateur et manié comme tel — leur caractère nécessairement imparfait.

Le parloir offrait de nouvelles occasions de rencontres, ainsi que les cérémonies de Vêture ou de Prise de Voile. Non content de participer aux fêtes dont quelqu'une de ses nièces se trouvait être l'héroïne, M. Guérin accepta le parrainage d'une religieuse converse, qui n'avait plus aucune famille. Sœur Marie-Madeleine du Saint- Sacrement, et, à ce titre, la conduisit à l'autel lors de sa Prise d'Habit. La lettre qu'il lui écrivit pour sa Profes­sion, le 20 novembre 1894, suscita les réflexions émues et enthousiastes de sainte Thérèse de l'Enfant-Jésus.

La barrière morale de la clôture n'avait pu rompre les liens de famille. L'épreuve qui frappa aux Buissonnets les resserra encore. Pendant l'hospitalisation de M. Mar­tin à Caen, M. Guérin accueillit à son foyer Léonie et Céline et les traita comme ses filles. Le 10 mai 1892, il ramena lui-même à Lisieux son beau-frère, qu'on installa, 7 rue Labbey, à proximité de sa propre demeure. A l'été de 1893 et 1894, il l'emmena au château de la Musse, malgré toutes les difficultés de l'entreprise, car il s'agissait de transporter en chemin de fer jusqu'à La Bonneville, puis, de là, par la route, non seulement le vieillard, mais sa voiture et son lit de paralytique. Touché de ce dévouement aussi délicat qu'empressé — on n'eût pas fait mieux pour un père — le malade remerciait d'un mot qui en disait long : « Au Ciel, je vous revaudrai cela. »

 

En réalité, M. Guérin gardait pour son beau-frère une admiration profonde. Ce qui, aux yeux du monde, pouvait paraître déclin et faillite, cette vieillesse vouée à l'impuissance et à l'humiliation, apparaissait à ses yeux de croyant comme l'auguste couronnement d'une vie d'immolation. Peu après l'entrée de Thérèse au cloître, il avait adressé à l'aînée de ses nièces. Sœur Marie du Sacré-Cœur, cette lettre où l'on sent passer une réminiscence de Montalembert offrant sa fille ou Roi des rois :

« De quelles paroles enivrantes se sert-il donc ce Dieu jaloux pour attirer à Lui tous ces jeunes cœurs affamés d'Idéal et briser ainsi les liens les plus doux ? Je ne suis pas digne d'avoir de telles filles d'adoption et de vouloir toujours faire entendra des conseils de prudence humaine à des oreilles si près des lèvres de la sagesse infinie. Un jour, Dieu me montra un vieil arbre chargé de cinq beaux fruits attendant maturité ; Il m'ordonna de le transplanter dans mon jardin. J'obéis ; les fruits mûrirent successivement ; l'Enfant-Jésus, comme autrefois, lors de la fuite en Egypte, passa trois fois et fit un signe ; le vieil arbre se courba amoureusement et, chaque fois, sans murmurer, laissa tomber un de ses fruits dans la main de l'Enfant-Dieu. Quel admirable spectacle que celui de ce nouvel Abraham ! Quelle simplicité ! Quelle foi ! Quelle grandeur d'âme ! Nous ne sommes que des pygmées à côté de cet homme ! »

En écrivant ces lignes frémissantes, M. Guérin se doutait-il qu'il devrait un jour, lui aussi, sacrifier sa benjamine à l'Epoux des Vierges !

 

Marie ne s'était pas laissé griser par la brusque accession de son père à la fortune et à la notoriété. Si ses parents se virent, plus que par le passé, soumis aux servitudes brillantes de la haute société, elle-même n'y éprouva que déplaisir et répugnance. Elle s'en évadait chaque fois que les convenances le permettaient. Avec l'affermissement de sa santé, son caractère avait pris un réel développement. Primesautière, taquine, elle était le rayon de soleil de la famille. A l'égard des étran­gers, son accueil se teintait de réserve. Nulle envie de paraître, une peur réelle de se produire, un art discret de s'éclipser pour mettre les autres en valeur. Cette timidité, cette défensive un peu sauvage, étaient chez elle parti pris d'humilité, volonté aussi de décourager les avances ou les espoirs qu'eussent justifiés, dans sa situation nouvelle, ses réelles qualités.

Fleur des champs et des bois, c'est dans les allées solitaires de la Musse ou perchée sur un chêne au feuillage propice, que Marie se sentait vivre, qu'elle était pleinement elle-même. Une lettre à Léonie Martin la dépeint tout entière, avec sa verve d'enfant qui s'enchante de la belle nature :

« ici, sur ma branche, pas besoin de papier buvard ; le soleil se charge de cet office... Ma main est un peu chancelante. C'est que je viens d'avoir sur mon perchoir une peur terrible. Un petit écureuil a traversé l'allée à côté de moi, puis, me faisant pendant sur l'arbre voisin, il a positivement l'air de me narguer. Il reconnaît sans doute que je suis de la race des grimpeurs mais non pas des rongeurs.

« Je te dirai qu'ici, à la Musse, tout le monde est sens dessus dessous. Les oiseaux viennent me faire des cui-cui pour me demander : Mais où donc est Léonie ? J'aperçois l'Iton qui coule son eau claire d'un air taciturne, parce qu'elle ne peut y refléter ton visage. Du côté des écuries, même lamentation : je vois la tête de Bichette se hausser vers la lucarne, en quête de son amazone, et ce sont des hennissements à n'en plus finir. Poules, coqs et lapins s'arra­chent crêtes, queues et oreilles ; les lièvres du parc, venus, le pre­mier soir de notre arrivée, au nombre de vingt, ont presque tous disparu, parce qu'ils n'ont plus reconnu ta chère silhouette dans le lointain... Oh ! malheur ! un coup de vent a failli emporter ma lettre ! Comment ne pas courir après un tel chef-d'œuvre ? Pardonne-moi toutes mes malices et ce griffonnage. Dans la position où je suis, je ne puis mieux faire. »

Ce badinage cache une âme en mal d'approfondis­sement et qui s'arrache chaque jour un peu plus à la fascination de la bagatelle. On le vit bien le 1er octobre 1890, où, contrainte de jouer un rôle d'apparat aux noces de sa sœur, la jeune fille revêtit avec une entière indifférence, et sans même un regard sur le miroir, la toilette chatoyante qu'exigeait la cérémonie. Manifes­tement, son cœur était ailleurs.

Ce mariage qui, on s'en souvient, fut l'occasion pour Thérèse de rédiger le faire-part de son union avec l'Epoux Divin, introduisait Jeanne Guérin dans une famille originaire de la Manche, mais fixée alors à Caen. Francis La Néele était né le 18 octobre 1858, à Paris, où ses parents tenaient commerce. Devenu orphe­lin de père, il avait suivi sa mère et sa sœur à Venoix, près du chef-lieu du Calvados, avait fait ses humanités chez les Jésuites, conquis le grade de pharmacien de première classe, puis le doctorat en médecine et s'était enfin installé pharmacien, il avait sur ces entrefaites perdu sa mère.

Ce bon géant aux moeurs graves était un chrétien de race. Il ne craindra pas, en 1901, à Lisieux, de s'improviser orateur pour porter la contradiction en plein meeting au défroqué Charbonnel. L'apostat vomissant contre la confession les pires insanités, il protestera de toute sa foi au milieu des applaudissements. Au cri jeté par le conférencier : « Quel est votre drapeau ? », il ripostera crânement : « Mon idéal est inscrit sur mon front. Je suis catholique. » Le succès sera assez décisif pour faire suspendre en terre normande la tournée du prêtre renégat.

Plus tard, avisé par un tiers que l'ancien domestique de M. David, le fidèle Arsène, est en danger, Francis La Néele se précipitera à son lit d'agonie et lui rappellera la promesse qu'il avait faite jadis, devant la mort pieuse de son vieux maître, de ne pas partir comme un chien. L'affaire n'alla pas toute seule, mais la grâce de Dieu aidant, l'éloquence persuasive du Docteur eut raison du brave homme et de son respect humain.

C'était donc un convaincu, voire un apôtre, qui avait conquis le cœur de Jeanne Guérin. Il ne déparerait pas les traditions de la famille. Ayant par son mariage redoré son blason, il céda son affaire et ouvrit à Caen un cabinet médical. On lui verra bientôt clientèle hono­rable, cheval, voiture et cocher en petite livrée. Person­nellement de goûts très simples, il débutera modeste-

ment. Ce n'est que plus tard, à LIsieux, quand il se fixera chez M. Guérin devenu veuf, qu'il se prêtera davantage aux relations de société. L'ambiance plus mondaine, l'épreuve aussi du foyer, l'enfant si ardem­ment désiré et qui jamais ne vient, inclineront dans le sens de l'extériorisation, ce qui, à certains jours, modi­fiera quelque peu l'atmosphère de la rue Paul Banaston.

Marie Guérin suivait une évolution tout opposée. En son âme écartelée par les scrupules, la nostalgie du cloître se faisait lancinante, contrebalancée, il est vrai, par le sentiment douloureux de son indignité. Chaque année, choisissant à cette fin une période creuse, où les réceptions chômaient, elle s'adonnait aux exercices spiri­tuels, s'enfonçant dans les bois de la Musse pour y faire, quatre fois le jour, une demi-heure d'oraison. Elle n'au­rait pas manqué pour rien au monde à sa retraite du mois, insistant notamment sur la préparation à la mort.

Elle servait aussi Dieu dans les pauvres, imitant en cela son père qui avait jadis souhaité la richesse pour pouvoir se montrer plus généreux, et qui, l'ayant acquise, s'im­posait de surcroît des sacrifices personnels pour venir en aide à un plus grand nombre d'indigents. De concert avec sa cousine Céline et quelques amies de Lisieux, la jeune fille participa à des rencontres hebdomadaires où l'on confectionnait de quoi remonter le vestiaire des familles les plus misérables.

Tous les quinze jours, elle s'acheminait vers le Carmel et passait une demi-heure au parloir. Mère Marie de Gonzague l'avait prise en affection. C'était une maîtresse femme que cette Prieure, et qui jouissait dans Lisieux d'une réputation méritée en fait de direc­tion spirituelle.

Elle avait fait preuve d'une réelle largeur d'esprit en admettant Thérèse comme postulante dès ses quinze ans. Elle ne se montrera pas moins favorable à l'admis­sion de Céline, puis de sa cousine Guérin. L'histoire lui doit cette justice qu'elle n'a pas empêché, qu'elle a même facilité — quitte à en prendre par la suite quelque ombrage — ce rassemblement, somme toute insolite, de cinq membres d'une même famille dans une com­munauté qui ne pouvait en principe dépasser vingt et une religieuses et, par autorisation spéciale, en comptait à l'époque vingt-sept. C'est auprès de cette moniale, alors au faîte de son crédit, que Marie cherchait appui dans ses angoisses intérieures. Elle s'épanchait aussi dans le cœur de Sœur Agnès de Jésus et jouissait de quelques minutes de conversation avec celle qui restait pour elle « la petite Reine ».

Les lettres complétaient heureusement ces commu­nications intimes. Il lui fallait souvent les écrire en cachette, car ses parents, sans manifester d'hostilité déclarée à ses aspirations — ils étaient trop chrétiens pour entraver les desseins de Dieu — se méfiaient de l'impulsivité de leur benjamine et n'entendaient point favoriser sa tendance au mysticisme.

La Prise d'Habit de Thérèse, le 10 janvier 1889, impres­sionna profondément la jeune fille. Entre la novice et son amie d'enfance une correspondance va s'échanger, qui débutera par d'affectueuses banalités, pour s'achever en un dialogue haletant où s'affirmera de plus en plus la maîtrise incomparable de la Sainte dans l'art de gouverner les âmes. Les quatre premiers messages du Carmel se déroulent sur le mode mi-plaisant mi-tendre, coupés de remerciements pour les cadeaux reçus et de gracieusetés prodiguées à toute la maisonnée. La note émue surgit dans la missive du 24 avril 1889, à l'occasion de la croix qui afflige M. Martin :

« C'est incroyable, écrit Thérèse, comme maintenant nos liens se sont resserrés ; il me semble qu'après notre terrible épreuve nous sommes encore plus sœurs qu'avant... Si tu savais comme je t'aime, comme je pense à vous tous. Oh ! cela fait tant de bien, quand on souffre, d'avoir des cœurs amis dont l'écho répond à notre douleur !... Comme je remercie Jésus de nous avoir donné de si bons parents, des petites sœurs si gentilles... J'ai vu que le cœur de ma petite Marie avait touché le cœur de ma Céline, et cela a fait une grande joie à mon pauvre cœur... »

Un S.O.S. de sa cousine va permettre à la Sainte de hausser le ton et de se révéler déjà la parfaite maîtresse des novices qu'elle sera un jour. Au mois de mai 1889, la famille Guérin, accompagnée de Léonie et de Céline, visite l'Exposition Internationale organisée dans la Capi­tale pour le centenaire de la Révolution Française. Marie se trouve comme perdue dans ce brouhaha de mondanités. Son imagination affolée par tant de frivolités lui fait voir du mal partout. C'est une véritable obsession. Dans sa détresse, elle se tourne vers Sœur Thérèse de l'Enfant-Jésus en qui elle pressent déjà des trésors d'expérience. Après lui avoir conté ses tourments, elle avoue qu'elle n'ose en tel état s'approcher de la Sainte Table :

« C'est la plus grande épreuve, souligne-t-elle. Jamais je n'avais ressenti autant d'amour pour la Communion ; je sens que je serais inondée de consolations, je me sentirais fortifiée si je pouvais avoir le bon Dieu dans mon cœur. Autrement, il est si vide, mon pauvre cœur ; il est rempli de tristesse ; rien ne peut me distraire. Oh ! quelle ville que ce Paris ! On est bien plus heureux dans la petite maison de la rue Condorcet. Sais-tu où je ressens le plus de bonheur ? C'est lorsque je suis à l'église ; au moins, là, je puis reposer mes yeux sur le tabernacle ; je sens que je suis dans mon centre. Tout le reste n'est pas fait pour moi ; je ne sais comment on peut vivre ici. Pour moi, c'est un véritable enfer. »

La réponse arrive, apaisante, par retour du courrier, cette lettre du 30 mai 1889, d'une doctrine eucharistique si sûre et, pour l'époque, si audacieuse, que le Pape Pie X en dira plus tard son émerveillement, et que cela l'incitera à hâter l'introduction de la Cause de la servante de Dieu.

Rappelant qu'elle a passé, elle aussi, par « le martyre du scrupule », la Sainte écarte d'emblée le principal obstacle : « Tu n'as pas fait l'ombre du mal... Il faut mépriser toutes ces tentations, n'y faire aucune attention. »

Elle dévoile ensuite le piège infernal : « Quand le diable a réussi à éloigner une âme de la sainte Com­munion, il a tout gagné... et Jésus pleure !... O ma chérie, pense donc que Jésus est là dans le tabernacle exprès pour toi, pour toi seule, Il brûle du désir d'entrer dans ton cœur... »

Prévoyant des résistances, elle pulvérise d'un mot l'objection d'indignité. « Il est impossible qu'un cœur qui ne se repose que dans la vue du tabernacle offense Jésus au point de ne pouvoir le recevoir. Ce qui offense Jésus, ce qui le blesse au cœur, c'est le manque de confiance. »

La consigne finale à l'âme qui se débat depuis trop longtemps dans le lacis inextricable de ses chutes imagi­naires, c'est l'invitation, alors bien originale, et qui anticipe sur les vues des moralistes, à voir dans l'Hostie non pas la récompense mais le tonique, le pain de la route : « Communie souvent, bien souvent... Voilà le seul remède si tu veux guérir »

Ces conseils, et la sage direction de l'abbé Domin, chapelain de l'Abbaye, valent à la jeune fille une brève accalmie. Mais l'insidieuse pensée se réveille soudain, s'infiltre dons les détails les plus innocents et sème à nouveau le désarroi. Une lettre du 10 juillet 1889 avoue ces débats intérieurs où s'émousse tout mordant. Elle confesse aussi cette hypersensibilité dont Marie souffrira toute sa vie et qui constitue un trait attachant, mais combien périlleux, de sa physionomie morale :

«J'ai un cœur que je ne sens que trop; il a trop d'ardeur. Quand il aime, son amour n'a plus de bornes ; par moments, je sens que mon corps est trop étroit pour le contenir. Il y a entre nous une affection qui n'est pas de la terre ; c'est par les liens de l'âme que nous sommes unies. Que cette affection-là est douce ! Rien ne peut la dépeindre. Le mot sœur, qui est pourtant un des plus doux noms, n'est pas l'expression qu'il faut employer.

« Eh bien ! oui, ma petite Thérèse, le bon Dieu se plaît à briser mon pauvre cœur. Quand 11 veut me faire souffrir, c'est toujours de ce côté qu'il se tourne. Mon partage, ce sont les souffrances intérieures. Par moments, je me sens comme abandonnée à moi- même, je ressens un mortel ennui. 11 ne faut pas croire que j'aime la vie. Non, on n'y rencontre que des déceptions. Il y a des personnes qui seraient à leur bonheur si elles étaient dans un château et qu'elles avalent tout à souhait. Qu'elles viennent donc à ma place ! je la leur cède volontiers. Pour moi, il n'y a pas de lieu où je sois plus heureuse qu'aux Buissonnets.

« Je voudrais bien que tu recommandes au bon Dieu ma vocation. Prie surtout pour cela. Je vois que je ne suis pas au bout de mes souffrances. Si le bon Dieu veut me prendre dans ses filets, comme tu me l'as déjà dit, oh ! je m'y jette avec amour. Je n'ai qu'une peur, c'est de me tromper. »

Thérèse reprend point par point cet inventaire psycho­logique. Pour calmer la conscience inquiète, elle en appelle au jugement de Mère Marie de Gonzague qu'elle a préalablement consultée, et dont elle note au passage « la profonde connaissance des âmes et de toutes leurs misères ». Avec beaucoup de finesse, elle détourne de tout repliement sur elle-même et de toute recherche égoïste cette affectivité qui serait vite morbide si elle ne s'épurait au feu de l'Esprit : «Oh ! Marie, que tu es heureuse d'avoir un cœur qui sait ainsi aimer... Remercie Jésus de t'avoir fait un don si précieux et donne-lui ton cœur tout entier. Les créatures sont trop petites pour remplir le vide immense que Jésus a creusé en toi, ne leur donne pas de place dans ton âme.»

On reconnaît là l'optimisme thérésien qui fait flèche de tout bols pour conduire droit au Christ. Dans les paragraphes qui suivent, l'horizon s'élargit encore. C'est par l'apostolat co-rédempteur que la Sainte entend arracher sa trop craintive correspondante à ses excès d'introspection. Elle l'invite en même temps au dépouil­lement de la foi nue :

« Ne te fais pas de peine de ne sentir aucune consolation dans tes Communions, c'est une épreuve qu'il faut supporter avec amour, ne perds aucune des épines que tu rencontres tous les jours ; avec une d'elles, tu peux sauver une âme !... Ah ! si tu savais combien le bon Dieu est offensé ! Ton âme est si bien faite pour le consoler... Aime-le à la folie pour tous ceux qui ne l'aiment pas.»

Cette provocation aux cimes ravit Marie Guérin et, tout ensemble, lui donne le vertige. L'enjeu du terrible combat qui, chaque jour, se livre en elle, et qui, maintes fois, la laisse épuisée et pantelante, c'est le don d'elle- même au Seigneur. Elle le note d'une plume brûlante à l'adresse de sa cousine, le 23 juillet: « Comment veux-tu que le bon Dieu appelle à Lui une enfant qui ne cherche pas à procurer sa gloire? Si j'avais plus de volonté, est-ce que cette seule pensée ne me donnerait pas plus d'ardeur à me vaincre ? Il faut donc que je sois une âme tout à fait tiède et lâche ! Si tu savais ce que cette pensée me fait de peine, parce que je sens que je suis cette âme si faible ! »

Elle avoue néanmoins que la méditation est pour elle « un moment de délices », qu'elle passerait ses journées dans cet exercice, qu'elle s'y sent « embrasée d'amour ». Au château de la Musse, elle s'est taillé une façon de « retiro », une cellule quasi monacale où elle vit « seule avec le Seul ». Elle a déjà adopté un nom de religion : « Marie du Saint-Sacrement ». La pensée de Dieu la suit partout. Quand elle s'égare dans la campagne, c'est pour déplorer le délabrement et la saleté repoussante de telle église de village où le Christ demeure en captif solitaire. C'est aussi — se souvenait-elle d'une leçon analogue dont Tamerlan fit son profit ? — pour puiser un exemple de courage et de ténacité dans la contempla­tion d'une fourmilière au travail.

Voilà un terrain propice pour un directeur d'âme, et qui offre à Thérèse le thème d'une réplique où éclatent déjà la sûreté de principes et la précision de touches du « Docteur de la Voie d'Enfance ».

« Marie, si tu n'es rien, il ne faut pas oublier que Jésus est tout ; aussi il faut perdre ton petit rien dans son infini tout et ne plus penser qu'à ce tout uniquement aimable... Il ne faut pas désirer non plus voir le fruit de tes efforts, Jésus se plaît à garder pour Lui seul ces petits riens qui le consolent... »

Tel est, radicalement redressé dans une perspective christocentrique, l'axe de l'existence. Mois comment s'y maintenir ? Comment y progresser ? La réponse vient aussitôt, qui évoque un propos salésien, ou mieux, qui préfigure les fulgurantes élévations de la lettre du 15 septembre 1896 à Sœur Marie du Sacré-Cœur :

« Pour moi, je ne connais pas d'autre moyen pour arriver à la perfection que l'amour... Aimer, comme notre cœur est bien fait pour cela !... Parfois, je cherche un autre mot pour exprimer l'amour, mais sur la terre d'exil les paroles sont impuissantes à rendre toutes les vibrations de l'âme, aussi il faut s'en tenir à ce mot unique : Aimer !... »

C'est à la Prise de Voile de Sœur Thérèse de l'Enfant- Jésus, le 24 septembre 1890, que se dénoua ce drame intérieur. Tandis que la Sainte était étendue sur !e sol, pour la grande prostration, dans le chœur des moniales, Marie Guérin sentit ses derniers doutes s'évanouir. La grâce divine, cette fois, l'attirait invinciblement. Elle serait Carmélite.

Céline fut la première à recevoir cet aveu. Elle-même se destinait à la vie religieuse, retenue seulement dans le monde par la maladie de son père. Entre elle et sa cousine, à la faveur de la vie commune ou de la proximité d'habitation, des relations étroites s'étaient créées.

Sur la pressante invitation de Thérèse, sur le conseil aussi du Père Pichon, ce Jésuite qui fut le directeur attitré de la famille Martin, Marie avait choisi Céline pour confidente.

« Je lui ai découvert toute mon âme, écrit-elle. Il n'y a pas une ombre qui lui soit cachée. J'ai tout jeté dans son cœur. Pour elle maintenant, mon âme est un livre ouvert. Quel baume pour mon pauvre cœur ! Je me sens comprise, aimée et consolée. »

Entre les deux jeunes filles, une amitié profonde se noua, scellée par le même idéal. La piété de Marie y gagna en accroissement. Avec ce quelque chose de passionné qui était dans son caractère, elle cultiva cette union spirituelle au point de souffrir jusqu'au déchire­ment des moindres séparations. Cela lui valut même une plaisante leçon de sa sainte cousine. Certain jour qu'elle lui avouait son chagrin d'être privée momen­tanément de Céline, laquelle pérégrinait à Paray-le- Monial, Thérèse lui reprocha gentiment de manquer d'esprit de détachement. La jeune fille proteste, se défend et finit, dans le feu du dialogue, par lancer le mot de « sans-cœur » à son interlocutrice. Celle-ci, qui mimait à ravir, prend sa mine la plus offensée et lui ferme la grille au nez... pour la rouvrir peu après en riant aux éclats de l'air pantois de sa visiteuse.

Au fil des années d'ailleurs, le tempérament de Marie se mûrissait. La solidité de sa vocation ne pouvait être mise en doute. M. et M™e Guérin acceptèrent courageu­sement l'éventualité de la séparation. Le 23 juin 1893, Léonie avait tenté un troisième essai claustral à la Visi­tation de Caen où elle prendrait l'Habit — pour peu de temps, il est vrai — le 6 avril suivant. L'entrée de Marie au Carmel de Lisieux fut alors envisagée, mais une attaque d'influenza qui débilita sa santé fit reporter l'échéance à 1895.

Entre temps, M. Martin était mort à la Musse le 29 juil­let 1894. Jusqu'au bout, les attentions les plus délicates l'y avaient entouré. Il demeurait sensible aux charmes du paysage. Les roulades du rossignol au fond des bois gardaient pour lui des attraits, et aussi la voix enjôleuse de sa filleule, ou ses doigts de fée interprétant au piano son morceau préféré, « Rêverie » de Rosellen. Cette fin, bercée par l'affection de toute une famille, prenait, au sortir de péripéties déchirantes, la sérénité d'un beau soir. Le 10 août 1893, Thérèse en exprimait sa gratitude à M^e Guérin :

« Je ne puis vous dire, chère Tante, le bonheur que j'éprouve en pensant que mon cher petit Père est au milieu de vous, comblé de tendresse et de soins. Le bon Dieu a fait pour lui la même chose que pour son serviteur Job : Après l'avoir humilié, il le comble de ses faveurs et c'est par vous que tous ces biens et cette affection lui sont donnés. »

Peu après le trépas de l'auguste vieillard dont elle avait été l'ange protecteur, Céline, délivrée de tous liens, gagna le cloître de ses rêves. Le vendredi 14 septembre 1894, en la fête de l'Exaltation de la Sainte Croix, Marie Guérin, toute en larmes, escorta sa sœur d'âme à la porte du monastère de la rue de Livarot. Les lettres suppléant à la présence, en attendant de la rejoindre, elle lui narre par le menu les moindres incidents de sa vie, elle communie à ses premières Impressions, elle lui parle du cher défunt dont l'image hante le sou­venir de ses filles carmélites.

Le 17 mai 1895, retournant seule, cette fois, en sa rési­dence printanière, elle écrit aussitôt : «Que tu me manques, si tu savais !... et que je souffre d'être à la Musse sans ta douce société. » Elle relate ses visites à la chambre où mourut M. Martin et la consigne d'exquise charité qui semble gravée sur ces murs : « Ne Jugez pas et vous ne serez pas jugés. »

« J'ai revu aussi, continue-t-elle, les moindres incidents de ses derniers jours, nos conversations ensemble, tandis que nous restions toutes deux près de mon oncle, et sa belle figure que je me représente là, encore mieux que partout ailleurs, et dont la vision m'est si présente. Je me rappelle aussi avec un brisement de cœur la douleur de ma Céline que je ne pouvais consoler ; je revois la scène du dernier baiser, et dors, malgré moi, les larmes jaillissent de mes yeux.

« Ainsi mon séjour est-il mélangé de tristesse et de joie ; il me semble entendre, tous les soirs, le bruit, devant le perron, de la petite voiture où l'on emmenait mon bon Oncle, et je suis tout étonnée, quand je me penche par la fenêtre, de ne pas l'apercevoir. »

Bientôt sonne l'anniversaire de cette mort de prédes­tiné : c'est un nouveau message consolateur qui port pour Lisieux :

« Je veux que tu reçoives aujourd'hui un mot de moi, te prouvant que je pense beaucoup à toi, ces jours-ci. Je n'oublie pas, je t'assure, tout ce qui s'est passé, il y a un an, et mes pèlerinages à la chambre de mon Oncle vont devenir plus fréquents que jamais. Comme je te le disais au mois de mai, je ne puis passer devant cet appartement sans être, malgré moi, saisie d'un sentiment sérieux, calme, qui parle de l'autre monde et qui, en un mot, me remplit l'âme. Cela m'arrive bien souvent et sans aucune préméditation, je suis saisie tout entière.

« Je ne sais pourquoi, mais cet anniversaire, qui est triste par lui-même, ne me fait pas du tout cet effet-là, il est tellement certain que mon Oncle est entré au Ciel ce jour-là, que j'éprouve plutôt un sentiment de bonheur en pensant à sa délivrance. Qu'il est heureux maintenant, mais qu'il l'a bien mérité !... Oh ! demain, je me- promets de lui demander bien des grâces. Quand on a, gravée dans l'esprit, sa belle figure céleste et exprimant un tel bonheur, il est impossible que cela ne remplisse pas l'âme et ne la porte pas à aimer le bon Dieu. »

L'heure viendrait bientôt où ces effusions épistolaires feraient place au plus émouvant des dialogues. Marie rejoindrait au Carmel celles qu'elle aimait comme des sœurs. Son entrée fut décidée pour le 15 août 1895, le jour même de sa fête patronymique et du triomphe de la Vierge en sa glorieuse Assomption.

Peu auparavant, la jeune fille recevait ce billet qui voulait être un suprême réconfort pour l'élue du Sei­gneur et pour tous les siens.

« A ma petite sœur chérie, de la part de sa petite Thérèse qui pense beaucoup à elle !... Et qui surtout espère (en tremblant) que sa chère Marie tient ses promesses, restant aussi tranquille qu'un petit enfant entre les bras de sa Mère...

« Je prie beaucoup pour toi, ma petite sœur chérie, et pour tous les chers habitants de la Musse qui doivent faire en ce moment de rapides progrès dans la perfection puisqu'ils acceptent si géné­reusement le sacrifice de la séparation. »

C'était, écrite de main de Sainte, l'antienne de l'espé­rance avant la cérémonie des adieux.