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Marie Guérin par le P. Piat - chap. 3

 

 A l'école de Thérèse

 

 

L'entrée de Marie au Carmel fut toute ensoleillée de la grâce de l'Assomption. M. Guérin ne vit plus que l'hon­neur qui lui était fait de donner une fille au Seigneur : « Nous pouvons maintenant mourir, écrivait-il, puisque nous laissons après nous une lampe ardente qui ne cessera jamais de brûler devant la divine Eucharistie. »

La maman partage sa foi : « Quelle belle vie sera la tienne, mande-t-elle à la postu­lante, si tu veux rester obéissante et humble !... Je suis bien persuadée que le bon Dieu te veut foute à Lui. Mais que Lui avons- nous fait pour mériter une telle faveur ? Rien, absolument rien ! C'est Lui qui a fait les premières avances et tout est venu de Lui. Qu'il est bon de m'avoir ouvert les yeux en me faisant comprendre la beauté de la vocation religieuse ! »

Il n'est pas jusqu'à Jeanne La Néele, longtemps réti­cente, sinon hostile, aux aspirations de sa sœur, qui ne cède à la contagion de l'offrande. Elle en fait part à sa cadette, quelques jours après les adieux :

« Nous avions si bien la conviction que c'était Notre-Seigneur qui t'appelait que, pour ma part, j'ai été délicieusement consolée comme jamais je ne l'avais été de ma vie. Je sentais le bon Dieu présent au milieu de nous et nous regardant joie, »

L'enthousiasme n'est pas moindre chez la postulante. Elle est fière de son titre nouveau de Marie de l'Eucha­ristie qui lui a été jadis décerné au parloir, par Pauline, et qui correspond si bien à son attrait pour l'Hostie. Avec quelle émotion, entrant dans sa pauvre cellule, ne découvre-t-elle pas sur le lit, entourée de fleurs, la poésie Vivre d'Amour, récemment composée par Thérèse. Elle savoure aussi le morceau de circonstance écrit pour elle par la Sainte. Elle le chante, selon la coutume, devant la Communauté, à la récréation du soir. La mélodie évoque un air profane alors en vogue : Mignon, connais-tu le pays ? mais le thème de fond est emprunté au psaume cent quinzième : Dirupisti, Domine, vincula mea ! Le titre vaut tout un programme : Cantique d'une âme ayant trouvé le lieu de son repos. La première strophe magnifie les liens brisés, le monde quitté pour le cloître, et les faveurs célestes qui sanctionnent cet admirable échange. La seconde, jouant sur le nom nou­veau que portera la future religieuse, lui trace la ligne du don total.

Marie apprécie à sa juste valeur sa condition nouvelle. A l'ancienne bonne de ses parents, Marcelline Husé, qui, entrée en religion chez les Bénédictines de Bayeux, s'est avisée, pour la féliciter, d'arguer de l'appellation familière de servante, elle répond avec émotion : « Je me permets de vous gronder, ma bien chère Sœur ; il faut changer votre signature ; le mot servante blesse mon coeur, car vous êtes pour moi une petite sœur bien-aimée. Ne recommencez plus jamais ; nous sommes toutes deux les épouses de Jésus. »

Cette noblesse nouvelle l'enchante. Elle en fait confi­dence à son père sur une pauvre feuille blanche, « misé­rable chiffon de papier », mais qui aura plus de prix pour le cœur paternel que «les belles missives des grandes dames, toutes parfumées et marquées d'un blason » : « Mon blason à moi, il est trop beau, trop céleste pour être vu sur la terre ; et cependant, je le mets au coin de chacune de mes lettres, mais beaucoup ne le comprennent pas ou le regardent avec indifférence. Une croix et le nom de Jésus, voilà mon blason ! voilà ce qui ravit mon cœur et celui de mon cher petit père. »

Ce n'est pas qu'elle cède à je ne sais quelle tentation d'angélisme, tellement éprise de surnaturel qu'elle en renierait la parenté suivant le sang. Elle demeurera toujours l'ardente créature au cœur hypersensible, qui voue à sa famille une tendresse exquise : « Il faut venir au Carmel, écrit-elle, pour savoir ce que c'est qu'aimer véritablement. Se donner à Dieu, c'est, disent les gens du siècle, abandonner ses parents. Qu'ils viennent me trouver, ceux qui parlent ainsi. Je leur ferai voir que moi, pauvre Carmélite, je n'ai pas partagé mon cœur avec la créature, je l'ai donné à Jésus tout seul, et Lui me le rend au centuple pour chérir mes bien-aimés parents. »

Si la réfection des parloirs la prive pour un temps des visites des siens, ses missives leur exposent sans fard ses impressions de débutante. C'est elle désormais qui se fera auprès de son père « la petite mendiante du bon Dieu », chaque fois — et ce sera fréquent à l'époque — que le monastère connaîtra la plus complète pénurie. A son appel, sans miracle mais non sans sacrifice, le geste de Cana et celui de la multiplication des pains se renouvellent autant que de besoin.

Par-dessus tout, l'aimable épistolière conte sa nouvelle existence, qui se déroule, régulière et dense, au rythme pieux des exercices conventuels scandant désormais tous ses actes.

Mère Agnès de Jésus fait montre, à la tête de la Com­munauté, d'une autorité douce et égale. L'ancienne Prieure, Mère Marie de Gonzague, continue de s'occuper des reli­gieuses en formation. Sœur Thérèse de l'Enfant-Jésus lui a été adjointe à titre de « sous-maîtresse». Marie Guérin demeurera donc au contact immédiat de sa sainte cousine. Avec elle, elle s'initiera à la récitation de l'Office, aux usages de la vie monas­tique, cependant que la Maîtresse nommée présidera les réunions où la Règle, les Constitutions, le Cérémonial, les Livres d'usages, dépouillent leurs secrets aux néophy­tes du Carmel. Entre temps, elle aide au réfectoire ou à la sacristie. Plus tard, elle assumera la fonction de « Proviseuse », qui comporte certaines responsabilités dans l'approvisionnement du monastère, l'entretien du jardin, les relations avec les Sœurs du voile blanc. Les récréations la voient rieuse et boute-en-train, presque gamine à ses heures, ce qui ne messied pas pour détendre les nerfs et reposer les esprits dans un climat de vie contemplative. Thérèse elle-même souligne ce trait dans une lettre du 14 octobre 1895 à sa cousine Jeanne :

« C'est une grande consolation pour moi, la vieille doyenne du noviciat, de voir tant de gaieté entourer mes derniers jours ; cela me rajeunit, et, malgré mes sept ans et demi de vie religieuse, la gravité me fait souvent défaut, en présence du charmant lutin qui réjouit toute la Communauté... Toutes les Carmélites sont bien contentes d'avoir une si gentille postulante. Sa belle voix fait notre bonheur et le charme de nos récréations, mais surtout, ce qui réjouit mon cœur, bien plus que tous les talents et les qualités extérieures de notre cher Ange, ce sont ses dispositions à la vertu. »

Marie était entrée de plein-pied dans la vie carmélitaine. Le faste du monde avait glissé sur elle. Ses sortilèges s'étaient brisés contre une volonté très nette d'abais­sement. Plus que les splendeurs de La Musse, elle apprécie les murs dépouillés de sa cellule : « La pauvreté a pour moi un attrait spécial, avoue-t-elle à son Père. J'aime à la pratiquer en tout, et le bon Dieu vient me servir lui-même quand je manque de quelque chose... J'use de petits moyens pour me rendre agréable à Jésus. La pensée de devenir sainte ne me quitte pas. »

C'est dans cet esprit qu'elle évite de demander les objets dont elle manque, qu'elle marque une sorte de prédilection pour le matériel usé ou démodé, qu'elle accueille avec le sourire les fréquents changements de cellule et, partout et en tout, veille à ne pas « s'ins­taller ». Dans le style classique des litanies de l'humilité, elle s'est composé une prière qui, chaque jour, l'invite à l'oubli de soi.

M. Guérin qui reçoit ces confidences est capable de les comprendre. Au moment de gagner sa résidence estivale, il épreuve un pincement au cœur en évoquant celle qu'il ne verrait plus comme par le passé papillonner avec Céline par les grandes allées ombreuses. Il domine toutefois la première impression et se ressaisit dans la prière :

« Dieu a cautérisé la blessure. Ce n'est pas du regret, c'est plutôt un bonheur calme et suave et une sorte d'orgueil qui accompagnent ton image toujours présente à mes yeux... J'ai pensé que ton divin Epoux te promène avec amour dans un parc bien plus beau, bien plus captivant que le nôtre, que, chaque jour, il te découvre des horizons nouveaux, des fleurs enchanteresses qu'il faut sans doute cueillir au milieu des épines, mais qui te rendent mille fois plus heureuse que les fleurs éphémères d'ici-bas... Quand je songe à tout cela, je comprends la souffrance extrême des parents qui, n'ayant pas la foi, voient leurs enfants bien-aimés s'ensevelir dans les cloîtres. Il me semble que leur affection doit s'émousser et même s'éteindre, tandis que la nôtre s'est accrus en devenant plus pure. Elle s'est doublée de reconnaissance pour Celui qui a choisi notre enfant, et pour cette enfant elle-même, maintenant l'avocate et la protectrice de toute sa famille. »

Dieu répondant royalement à la générosité de la postu­lante, c'est dans uns sorte d'euphorie qu'elle achève son temps de probation. Elle a d'ailleurs été aidée par les événements spirituels qui coupent de temps à autre la monotonie de l'itinéraire conventuel. En octobre 1895, elle a participé à la retraite de Communauté prêchée par le Père Lemonnier, des Missionnaires de la Délivrande. Le 24 février 1896, sa compagne de La Musse, Sœur Geneviève de la Sainte-Face, a fait Profession en la fête de l'Agonie de Notre-Seigneur.

Le 17 mars suivant, une même journée réunit les deux cousines au pied de l'autel. Le matin, Céline prend le Voile en une touchante cérémonie que préside Mgr Hugonin et où l'abbé Ducellier, doyen de Trévières, témoi­gne de son éloquence coutumière. L'après-midi, Marie Guérin, en toilette d'épousée, s'avance au bras de son père, à la porte de clôture. Le sermon de circonstance est prononcé par M. Levasseur, curé de Navarre, près d'Evreux, le directeur spirituel qui a guidé sa vie dans le monde et dont les visites contribueront encore à mettra l'apaisement dans son âme si vite troublée.

 

Elle reçoit l'Habit de la Vierge des mains de Mère Agnès de Jésus. Celle-ci n'a pas manqué, en agréant en Commu­nauté la demande officielle de sa jeune parente, d'ache­ver son allocution par la plus austère des consignes : « Je vous donne le conseil de vous considérer toujours comme la dernière de la maison, la petite servante de toutes, que chacune a le droit de commander et de reprendre à tout propos. C'est en agissant ainsi que vous serez heureuse et que vous trouverez la paix au Carmel. » C'est vraiment une fête de famille qui regroupe sous l'œil de Dieu, comme jadis aux Buissonnets ou à la pharmacie de la Place Saint-Pierre, ceux que les liens de la grâce, doublant les liens du sang, ont unis si inti­mement pour l'allégresse comme pour l'épreuve.

Un refrain monte, ce soir-là, de l'âme musicale de Sœur Marie de l'Eucharistie, celui qu'elle exprimait en ce passage d'une lettre à sa mère : « Depuis que je suis ici, je n'ai jamais eu l'ombre d'un regret, je suis toujours dans une joie parfaite. Je me demande souvent comment il se fait que nous puissions nous trouver si heureuses dans une vie de mort continuelle. Malgré tous les plaisirs entrevus que je pouvais me procurer dans le monde, j'aime beaucoup mieux, sans hésiter, ma vie de privations et de souffrances. »

Quatre jours après la Prise d'Habit de Marie, le samedi 21 mars 1896, le premier mandat de 3 ans de Mère Agnès de Jésus arrivait à expiration. Le Chapitre se réunit. Il ne fallut pas moins de sept tours de scrutin pour dégager une majorité sur Mère Marie de Gonzague. Celle-ci sortit quelque peu ulcérée de cette élection mouvementée. Elle garda la charge du noviciat pour elle-même, et confirma dans son rôle de sous-maîtresse Sœur Thérèse de l'Enfant- Jésus, dont la vertu l'impressionnait.

La Sainte est entrée dans la phase décisive qui mettra le sceau à sa mission. Le 9 juin précédent, en la fête de la Trinité, elle s'est offerte en victime à l'Amour Miséri­cordieux. Cinq jours après, au cours d'un chemin de croix, le trait de feu au cœur lui apportait la réponse du Ciel. Au début de l'année, elle a remis à sa « Petite Mère » les souvenirs qui constitueront les huit premiers chapitres de l'Histoire d'une Ame. Dans quelques jours, le 3 avril 1896, une crise d'hémoptysie sonnera pour elle comme un prélude d'éternité. Elle est dans le plein épanouissement de sa grâce, et, si l'on ose hasarder une telle expression pour celle qui fut toujours souple et mouvante comme la vie, en pleine possession de sa spiritualité.

Après sa chère Céline et Sœur Marie de la Trinité, Sœur Marie de l'Eucharistie lui offrira une suprême et providentielle occasion d'inculquer aux âmes sa « petite voie ». Non qu'il faille imaginer un enseignement métho­dique procédant ex professa. La sous-maîtresse des novices n'avait à faire ni conférences ni causeries. Considérée comme la grande sœur toujours accessible, qui répond aux questions qu'on lui pose, qui aide de ses conseils à franchir les premiers obstacles de la vie religieuse, à s'adapter à ses coutumes, à ses travaux, elle avait une façon si naturelle d'élever le débat, de souligner ; la portée sanctificatrice des gestes les plus humbles, que sa doctrine passait imperceptiblement à travers, une remarque, une explication, un trait aimable, au besoin, un rappel à l'ordre. Pas d'exposé systématique : ce n'était pas dans sa manière ; mais, à propos de tout et de rien, elle livrait ses pensées profondes. La majesté de son exemple faisait le reste. C'était comme un envelop­pement, une imprégnation lente qui touchait et marquait pour toujours.

« Je n'ai rien à apprendre à qui ne veut pas m'aimer », disait Socrate. Thérèse ne cherchait pas à s'attacher les cœurs. Il y avait en elle un mélange de simplicité et d'auto­rité, de familiarité et de grandeur qui inspirait à la fois attrait et crainte révérentielle. Les âmes encore fragiles se sentaient portées vers elle et, par certains points, la redoutaient, comme on fait des exigences divines.

Sœur Marie de l'Eucharistie éprouvera à son égard ce complexe d'élan et d'Intimidation : « Je ne suis, moi, que votre cousine », lui disait-elle parfois, en guise de taquinerie. La Sainte, alors, l'embrassant affectueu­sement, la reprenait d'un air affligé : « Oh ! ne dites pas cela, vous êtes ma vraie petite Sœur. Si vous saviez comme je vous aime ! » Elle n'en était que plus vigilante à prévenir ou à rectifier chez la novice toute erreur d'orientation. Ce n'était plus alors la parente volontiers indulgente, c'était la grande Maîtresse dont un halo de sainteté auréolait les moindres paroles, celle en qui r la théorie et la vie étaient si étroitement fondues qu'elle désarmait toute objection et interdisait toute critique. On se cabrait bien un peu contre la hauteur de l'idéal qu'elle assignait à ses disciples, on arguait de l'impos­sibilité d'y atteindre, on plaidait, en cas d'infidélité, la faiblesse de l'homme moyen, mais on finissait toujours par rendre les armes et lui donner raison.

A pédagogie de cette qualité. Sœur Marie de l'Eucha­ristie offrait une vraie bonne besogne. Il y avait en elle un certain fond de légèreté qui induisait Mme Guérin à douter de la persévérance de sa fille dans une vocation aussi austère. Il y avait surtout une âme trop repliée, trop tremblante, trop préoccupée d'elle-même. La complexion maladive développe volontiers, si l'on n'y prend garde, ce penchant à l'introspection. De là, avec une violente propension au scrupule, une défiance de soi qui risquait de tourner à la pusillanimité. De là aussi un excès de sentimentalité qui, dans l'ambiance calfeutrée du cloître, cherchera son exutoire en des attachements passionnés à telle ou telle Supérieure. Au demeurant, une nature très droite, d'une entière bonne volonté, voire d'une générosité incontestable.

L'intuitive Thérèse a saisi d'emblée ce complexe psycho­logique où la sensibilité domine. Elle va en jouer à mer­veille pour le tourner tout entier vers Celui-là qui est seul digne qu'on l'aime sans mesure, seul capable d'assouvir les désirs brûlants d'un cœur humain. C'est l'objet d'une poésie qu'elle remet à sa novice, pour son anniversaire d'entrée en religion, le 15 août 1896. Le titre en est : Jésus seul. Empruntant la voix de Sœur Marie de l'Eucharistie, et sur le mode familier d'une prière personnelle, la Sainte marque le retournement radical, la conversion intérieure qu'exige tout travail de perfection. Accepter paisiblement son impuissance, croire éperdument à l'excessive charité de « Papa le bon Dieu », s'efforcer en toutes choses de lui faire plaisir et de lui gagner des âmes : on reconnaît là les démarches essen­tielles de la « petite voie ». Aux troubles qui tourmen­tent Soeur Marie de l'Eucharistie, comme aux lacunes de sa première formation, il n'est pas de remède plus spécifique.

Avec une diligente affection de grande soeur, Thérèse s'applique à faire pénétrer ces principes dans l'esprit de sa cousine. Elle use de la méthode active. « Tout est grâce », dit-elle volontiers. C'est par les faits les plus menus que les exigences de la Sagesse éternelle entrent peu à peu dans la trame de l'existence quotidienne. Jusqu'en ses poésies les plus ailées c'est la prose héroïque de la Règle et du devoir d'état qu'enseigne notre Sainte. Les Souvenirs recueillis par Marie Guérin nous la montrent dans cet « art des arts » qu'est la direc­tion d'une âme. Combien de fois ne redit-elle pas à sa novice, venue lui confier quelque inquiétude secrète :

« Je vous en prie, occupez-vous un peu moins de vous, occupez-vous à aimer !e bon Dieu et laissez-vous vous-même. Tous vos scrupules, ce sont autant de recherches de vous-même. Vos chagrins, vos peines, tout cela roule sur vous-même, cela tourne toujours autour du même pivot. Ah ! je vous en prie, oubliez-vous, pensez à sauver des âmes. »

La jeune religieuse se débat. Ella s'épouvante, à cer­taines heures, des sommations de sainteté qui lui sont faites en-nom-Dieu. Avec une grâce mutine, elle cherche un alibi : « Je vous promets d'être sainte quand vous serez partie au Ciel ; à ce moment-là, je m'y mettrai de tout mon cœur. » La réplique éclate aussitôt, toute chargée d'une pathétique expérience personnelle :

« Oh ! n'attendez pas cela. Commencez dès maintenant. Le mois qui précéda mon entrée au Carmel est resté pour moi comme un doux souvenir. Au commencement, je me

disais comme vous : Je serai sainte quand je serai au Carmel. En attendant, je ne vais pas me gêner... Mais le bon Dieu m'a montré le prix du temps. J'ai fait tout le contraire de ce que je pensais ; j'ai voulu me préparer à mon entrée en étant très fidèle, et c'est un des plus beaux mois de ma vie. Croyez-moi, n'attendez jamais au lendemain pour commencer à devenir sainte. »

Les relations conventuelles offrent aux débutantes mille occasions de s'exercer. Les tempéraments se heur­tent, les caractères se frottent. C'est le « cilice de la vie commune » avec ses aspérités aussi fatales qu'involon­taires, auxquelles il faut à tout prix s'adapter en cette période de « rodage » qu'est le noviciat. Cueillons sous la plume de Sœur Marie de l'Eucharistie quelques épisodes de ce combat dirigé de main de maître.

« C'est si joli, me disait Sœur Thérèse, une petite novice qui est humble, qui respire en tout l'humilité, qui s'humilie toujours au lieu de se révolter, qui convient de ses torts, qui est humble dans ses manières, dans le ton de sa voix !

« Un jour que j'avais eu une petite dispute avec une de nos Sœurs, je n'avais eu aucunement tort, elle en convenait, mais elle me conseillait de demander pardon quand même. Je me révoltais et ne le voulais pas ; alors elle me dit : Ne demander pardon que lorsqu'on a eu tort, mais ce n'est pas là qu'est le mérite; c'est de le demander quand on n'a vraiment eu aucun tort.

« Une autre fois, toujours avec la même Sœur, j'avais eu tous les torts et je dis à Sœur Thérèse de l'Enfant- Jésus, d'un air un peu léger : Eh bien ! je vais aller deman­der pardon. — Ah oui, reprit-elle, vous allez encore aller lui demander pardon en riant. Quand on va demander pardon, il faut toujours le faire humblement, d'une manière sérieuse et non pas en riant.

« Avec une autre Sœur avec laquelle je n'avais pas eu de vrais torts, elle me conseilla d'aller m'humilier près d'elle et de répondre : C'est vrai à toutes les petites remontrances qu'elle me ferait. »

Les choses n'allaient pas toujours toutes seules chez la jeune disciple qui n'avait point atteint à la sereine indifférence de sa sainte cousine. Celle-ci l'orientait alors vers le livre qui avait nourri sa jeunesse au point qu'elle était capable de le réciter tout entier de mémoire : « Je vous conseille, quand vous aurez des combats contre la charité, de lire ce chapitre de l'Imitation : Qu'il faut supporter les défauts d'autrui. Vous verrez que vos combats tomberont ; il m'a toujours fait beaucoup de bien. Il est très bon et très vrai. »

Dans ces conflits irritants qui mettent aux prises, pour un même travail, des âmes inégalement douées et aux méthodes diamétralement opposées, la Sainte prêchait le renoncement: « C'est là qu'est la vertu », soulignait-elle ; et repre­nant l'exemple des Pères du Désert, elle ajoutait : « Vous n'avez qu'à faire ce que l'on vous commande. Quand votre première d'emploi vous commanderait de planter des choux la tête en bas, vous n'auriez qu'à obéir. C'est en agissant ainsi que vous aurez la paix, je sais bien que c'est très agaçant, mais aussi c'est là que se trouve le mérite. » Parfois, abrégeant la leçon, elle arrêtait plaintes et protestations d'un « Oh ! Oui, mais... » qui en disait long.

Le gouvernement de Mère Marie de Gonzague pouvait prêter à la critique, sous les yeux aiguisés de la jeune novice. C'était l'heure pour sa Maîtresse de lui suggé­rer les vues de la foi en matière d'obéissance : « Ça fait toujours un tout petit peu de peine au bon Dieu quand on raisonne un tout petit peu sur ce que dit la Mère Prieure ; et ça lui en fait beaucoup quand on raisonne beaucoup, même en son cœur. »

A cela s'ajoutaient les invitations répétées au recueil­lement, au silence. Assise auprès de sa cousine au réfec­toire, la Sainte, dont nul incident ne troublait la modestie du regard, rappelait à l'ordre sa voisine « par une petite chiquenaude habilement et doucement donnée », au besoin, par un soupir... — « Vous n'arriverez jamais à tenir les yeux baissés, lui disait-elle, si vous ne marquez pas sur votre chapelet de pratiques chaque fois que vous y manquez. C'est le seul moyen... Par amour pour le bon Dieu, vous ne voulez donc pas baisser les yeux ? Pensez que vous faites un acte d'amour chaque fois que vous ne les levez pas... que vous sauvez une âme. »

Aux récréations, il n'était point question de silence ni de paupières baissées, mais de cette délicatesse de la bonté qui fait qu'on refoule sa tristesse pour égayer les autres, qu'on ne se recherche pas soi-même, qu'on s'empresse auprès des plus déshéritées, des plus âgées, voire des moins sympathiques. Là aussi, la règle d'or, c'est « Messire Dieu premier servi ! » La Maîtresse livre le secret de sa propre conduite :

« Pourquoi donc allez-vous aux récréations ? Pour vous satisfaire et y trouver de l'agrément ? Il faut y aller comme à un autre exercice de Communauté, par fidélité, sans jamais vous arrêter en y allant. En sortant du réfectoire, vous devez vous rendre immédiatement à la récréation ; vous n'avez pas permission de vous arrêter à autre chose, même pas une seule minute pour parler à une Sœur... Puis, en récréation, pratiquez la vertu, soyez aimable avec toutes, n'importe près de qui vous soyez ; soyez gaie par vertu et non par caprice. Quand vous êtes triste, oubliez-vous vous-même et montrez de la gaieté. Il semblerait qu'aux récréations il faut chercher uniquement du plaisir sans penser à pratiquer la vertu, sans s'occuper du bon Dieu. Mais c'est un exercice de Communauté comme un autre ; prenez du plaisir, mais surtout par charité pour les autres. Ne sortez jamais de vous-même, restez vertueuse au milieu même du plaisir. Vous devriez faire le sacrifice de ne pas vous mettre à coté de celles que vous aimez. »

L'élève se récrie : « Faut-il toujours se contraindre ainsi ? »

— « Oui, toujours vous devriez vous en priver. Puis, c'est bien d'être gaie en récréation, mais il y a une certaine manière religieuse d'être gaie, de distraire les autres. Vous êtes quelquefois d'une gaieté folle, vous croyez que cela plaît aux Sœurs. Elles rient de vos folies, c'est vrai, mais cela ne les édifie pas... Soyez charitable, prévenante... Aux récréations, obligez les anciennes en allant leur cher­cher des chaises, puis, en toute occasion, soyez obligeante : une petite novice devrait toujours en faire trop. Ce serait si joli ! »

La Maîtresse tendrement impitoyable qui n'hésite pas à rappeler les exigences divines a l'art d'adoucir le sacrifice en élevant sans cesse la perspective. Si elle recommande « de ne jamais perdre son temps, pas une seule minute », c'est qu'elle vit déjà et fait vivre dans l'éternité. Son œil exercé observe les moindres défail­lances qui feront, au moment opportun, l'objet d'une surnaturelle mise au point.

Il n'est pas toujours commode d'être à l'école de la sainteté. La nature regimbe parfois et préférerait à ces cimes qui donnent le frisson une vertu à flanc de coteau. Si Marie Guérin n'atteignit pas aux sommets, elle profita néanmoins de ce traitement vigoureux. Elle lui dut d'échapper à la médiocrité et de compter parmi les reli­gieuses ferventes dont s'honore un Monastère. Les témoignages que Thérèse lui rend dans sa correspon­dance avec la famille Guérin, encore que, d'aventure, par complaisance filiale, ils forcent un peu la note, sont cependant probants à cet égard.

Après une année d'efforts, que coupa heureusement la retraite de Communauté prêchée en octobre 1896, par le Père Godefroy Madeleine, Prieur Prémontré de Mondaye, notre novice fut admise à faire Profession le jeudi 25 mars 1897.

Cette cérémonie toute d'intimité se déroula, suivant le rite ordinaire, dans la Salle du Chapitre, sans que la famille y fût associée. Le Cantique de circonstance, celui qui se chante en l'honneur de la professe, au soir de ce beau jour, fut rédigé par Thérèse elle-même. La Sainte rima à cette occasion les sentiments qu'elle eût voulu exprimer à sa Céline si Sœur Marie des Anges ne lui eût écrit son chant de Profession. Il s'agit là d'un mor­ceau de bravoure qui emprunte le rythme entraînant du Chant du Départ des Missionnaires, composé par Gounod pour la Société de la rue du Bac. Sous le titre Mes Armes, c'est une sorte de revue de l'équipement spirituel que constituent à l'épouse du Christ la pauvreté, la chasteté, l'obéissance.

L'héroïne de la cérémonie, pour associer d'autres âmes à sa joie, avait prié son père d'offrir à l'Œuvre Antiesclavagiste de Monseigneur de la Passardière, la somme nécessaire au rachat de deux enfants noirs, un petit garçon qui recevrait le nom de Joseph-Marie-Isidore, une fille qui serait baptisée Marie-Céline.

La Prise de Voile, précédée d'un sermon de l'abbé Levasseur, eut lieu le 2 juin 1897. Il y avait seize ans, jour pour jour, qu'en la chapelle des Bénédictines, Marie Guérin avait reçu Jésus pour la première fois. Sa sainte Maîtresse lui remit, au cours de la fête, une Image de l'Enfant-Dieu qu'elle avait gardée assez longtemps dans son bréviaire. Elle portait au verso une charmante dédicace et s'accompagnait d'un billet qui, rapprochant symboliquement la toilette blanche de la communiante et l'habit de la Carmélite, s'achevait par ces mots :

« Ce n'est plus le gracieux voile aux longs plis neigeux qui doit envelopper Marie de l'Eucharistie, c'est un sombre voile qui rappelle à l'épouse de Jésus qu'elle est exilée, que son Epoux n'est point un Epoux qui doit la conduire dans les fêtes, mais sur la montagne du Calvaire. Désormais, Marie ne doit plus rien regarder ici-bas, rien que le Dieu miséricordieux, le Jésus de l'Eucharistie !... » Sous la plume de Thérèse, c'était presque un testa­ment. Déjà le sceau de la mort se lisait sur ses traits.

Les rencontres de famille qui réjouirent cette journée ne firent qu'aviver au coeur de tous ses proches ce funèbre pressentiment. Mère Agnès de Jésus, sachant quel trésor elle perdrait en sa jeune sœur, souhaita recueillir ses suprêmes pensées sur la vie religieuse. Le soir même du 2 juin, elle demanda à Mère Marie de Gonzague de donner à la Sainte l'ordre de continuer la rédaction de ses souvenirs. La démarche fut faite le lendemain. Un mois plus tard, le 2 juillet, Thérèse remettait à sa Prieure le cahier [qui correspondra plus tard au manuscrit C].