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Carnet Jaune - Avril

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 6 avril 1897

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Quand nous sommes incomprises et jugées défavorablement, à quoi bon se défendre, s'expliquer ? Laissons cela tomber, ne disons rien, c'est si doux de ne rien dire, de se laisser juger n'importe comment ! Nous ne voyons point dans l'Evangile que Ste Madeleine se soit expliquée quand sa soeur l'accusait de se tenir aux pieds de Jésus sans rien faire. Elle n'a point dit : «O Marthe, si tu savais le bonheur que je goûte, si tu entendais les paroles que j'entends! Et puis, c'est Jésus qui m'a dit de rester là.» Non, elle a préféré se taire. O bienheureux silence qui donne tant de paix à l'âme !

2

«Que le glaive de l'esprit qui est la parole de Dieu demeure perpétuellement en notre bouche et en nos coeurs.» Si nous sommes aux prises avec une âme désagréable, ne nous rebutons pas, ne la laissons jamais. Ayons toujours «le glaive de l'esprit» à la bouche pour la reprendre de ses torts ; ne

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laissons pas aller les choses pour conserver notre repos ; combattons toujours même sans espoir de gagner la bataille. Qu'importe le succès ? Ce que le bon Dieu nous demande c'est de ne pas nous arrêter aux fatigues de la lutte, c'est de ne pas nous décourager en disant : «Tant pis! il n'y a rien à en tirer, elle est à abandonner.» Oh ! c'est de la lâcheté cela ; il faut faire son devoir jusqu'au bout.

[3 Voir Paroles Retrouvées

Ah ! comme il ne faut rien juger sur la terre. Voilà ce qui m'est arrivé en récréation, il y a quelques mois. C'est un rien, mais qui m'a appris beaucoup :

On sonnait deux coups, et la Dépositaire étant absente, il fallait un tierce à ma Sr Thérèse de St Augustin. Ordinairement, c'est ennuyeux de servir de tierce, mais cette fois cela me tentait plutôt, parce qu'on devait ouvrir la porte pour recevoir les branches d'arbre pour la crèche.

Sr Marie de S. Joseph était à côté de moi et je devinais qu'elle partageait mon désir enfantin. - «Qui est-ce qui va me servir de tierce?» dit ma Sr Thérèse de St Augustin. - Aussitôt, je défais notre tablier, mais lentement, afin que ma Sr Marie de St Joseph soit prête avant moi et prenne la place, ce qui arriva. Alors, Sr Thérèse de St Augustin dit en riant et me regardant : « Eh! bien c'est ma Sr M. de St J. qui va avoir cette perle à sa couronne. Vous alliez trop lentement. » Je ne répondis que par un sourire et me remis à l'ouvrage, me disant en moi-même : «O mon Dieu que vos jugements sont différents de ceux des hommes! C'est ainsi que nous nous trompons souvent sur la terre, prenant pour imperfection dans nos soeurs ce qui est mérite devant vous! »]

7 avril

Je lui demandais de quelle manière je mourrais, lui laissant voir mes appréhensions. Elle me répondit avec un sourire plein de tendresse :

«Le bon Dieu vous pompera comme une petite goutte de rosée...»

18 avril

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Elle venait de me confier quelque humiliations bien pénibles qui lui avaient été données par des soeurs.

«Le bon Dieu me donne ainsi tous les moyens de rester bien petite; mais c'est cela qu'il faut; je suis toujours contente; je m'arrange, même au milieu de la tempête, de façon à me conserver bien en paix au dedans. Si l'on me raconte des combats contre les soeurs, je tâche de ne pas m'animer à mon tour contre celle-ci ou celle-là. Il faut, par exemple, que, tout en écoutant, je puisse regarder par la fenêtre et jouir intérieurement de la vue du Ciel, des arbres... Comprenez-vous ? Tout à l'heure, pendant ma lutte à propos de Sr X. je regardais avec plaisir les belles pies s'ébattre dans le pré, et j'étais aussi en paix qu'à l'oraison... J'ai bien combattu avec... je suis bien fatiguée ! mais je ne crains pas la guerre. C'est la volonté du bon Dieu que je lutte jusqu'à la mort. Oh ! ma petite Mère, priez pour moi !

2

... Moi quand je prie pour vous, je ne dis pas de Pater ni d'Ave, je dis simplement avec un élan du coeur : «O mon Dieu, comblez ma petite Mère de toutes sortes de biens, aimez-la davantage, si vous le pouvez.»

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J'étais bien petite quand ma tante me donna à lire une histoire qui m'étonna beaucoup. Je vis, en effet, qu'on louait une maîtresse de pension, parce qu'elle savait adroitement se tirer d'affaire, sans blesser personne. Je remarquai surtout cette phrase : « Elle disait à celle-ci : Vous n'avez pas tort ; à celle-là : Vous avez raison. » Et je pensais en moi-même : Ce n'est pas bien cela ! Cette maîtresse-là, elle aurait dû ne rien craindre et dire à ses petites filles qu'elles avaient tort quand c'était vrai.

Et maintenant je n'ai pas changé d'avis. J'ai bien plus de misère, je l'avoue, car c'est toujours si facile de mettre le tort sur les absents, et cela calme aussitôt celle qui se plaint. Oui, mais... c'est tout le contraire que je fais. Si je ne suis pas aimée, tant pis ! Moi je dis la vérité tout entière, qu'on ne vienne pas me trouver, si l'on ne veut pas la savoir.

4

Il ne faut pas que la bonté dégénère en faiblesse. Quand on a grondé avec justice, il faut en rester là, sans se laisser attendrir au point de se tourmenter d'avoir fait de la peine, de voir souffrir et pleurer. Courir après l'affligée pour la consoler, c'est lui faire plus de mal que de bien. La laisser à elle-même, c'est la forcer de recourir au bon Dieu pour voir ses torts et s'humilier. Autrement, habituée qu'elle serait à recevoir de la consolation après une gronderie méritée, elle agirait toujours, dans les mêmes circonstances, comme une enfant gâtée qui trépigne et crie jusqu'à ce que sa mère vienne essuyer ses larmes.

 

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