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De Céline à Thérèse - 17 juillet 1890

 

De Céline à Thérèse.

17 juillet 1890

La Musse 17 Juillet 1890

Ma chère petite Thérèse,

Me voilà donc un petit instant avec toi, toi, ma confidente chérie. Ici, je mène une vie d'exilée. Il est vrai que j'ai Marie qui m'est bien délicate et dévouée, mais on sent que son âme n'a pas été mûrie par la souffrance. Parfois, je la trouve un peu trop enfant et pas assez pliée au sacrifice; c'est ce qui fait qu'elle est moins bien vue que Jeanne, moins respectée, moins écoutée par mon Oncle et ma Tante. Cependant, je la crois appelée à une haute perfection. Un Directeur lui serait bien nécessaire, mais ses Parents y seraient opposés, craignant qu'il ne l'influence pour la vie religieuse.

Ma Thérèse, te dire tout ce que je souffre quand je pense à notre cher petit Père serait impossible, il me manque tant! Oh! si tu savais ce que le cœur ressent quand il se voit privé de Père, de Mère, d'asile même... Oui, de tout cela, car je n'ai rien de tout cela. Et voir à côté de soi les autres qui jouissent du foyer paternel, qui prodiguent leur affection filiale, et moi qui ne peut même pas me dévouer près du Père que j'aime tant ! du Père qui défie toute comparaison avec les autres Pères de la terre, tant il est incomparable. Nul n'approche de lui, il était si bon! Papa!

O Thérèse, soyons des saintes. Je sens que Notre-Seigneur a tout mis à notre disposition pour que nous atteignions ce but unique. J'ai remarqué qu'en notre âme, Il savait toucher les cordes les plus sensibles, Il les presse toutes sous ses doigts divins, il n'yen a pas une qui reste sans produire des sons. Et quels sons! Notre âme est la harpe de Jésus et cette harpe seule sait à quels concerts elle est employée...

As-tu remarqué comme Jésus ne veut pas qu'il reste rien d'humain dans notre cœur? Il le fouille et le refouille encore jusque dans ses fondements, Il cherche pour voir si, là où l'on ne soupçonnait rien, Il ne découvrira pas une mine d'or. O Thérèse, je veux faire que mon cœur soit tout or jusque dans ses cachettes les plus intimes, Jésus sera si content. Lui seul me ravit. Chaque soir, en contemplant l'immensité, je lui redis ma petite poésie: « Le Divin Charme », je ne m'en fatigue jamais. Tous les jours, en parcourant les bois, en cueillant les fleurs, je me surprends à méditer sur « les larmes de Jésus », charme divin qui me séduit.

L'autre jour, nous sommes allées par hasard dans une pauvre petite église. J'ai cru que mes larmes allaient trahir mon cœur, j'avais toutes les peines du monde à les retenir. Pense: un Taber­nacle sans tentures, vrai trou noir, peut-être la retraite d'araignées, un ciboire si pauvre que je l'ai cru en cuivre, et quoi pour le couvrir? un chiffon sale, ne conservant plus la forme d'un voile de ciboire... Dans ce ciboire, une seule Hostie. Hélas! il n'en est pas besoin d'autres dans cette paroisse: pas une seule communion par an, en dehors de Pâques. Puis, dans ces campagnes, des prêtres à gros grain qui ferment leur église toute la journée. Du reste, ils sont vieux et sans ressources.

O Thérèse! je suis restée plongée devant ce spectacle, mon âme s'est déchirée en lambeaux. Maintenant, je hais La Musse: être dans un château aux lambris d'or pendant que, dans la vallée, en face, Jésus habite dans la plus affreuse indigence. Maintenant, je hais la toilette: avoir des robes de soie, porter de l'or et des diamants, pendant que Jésus n'a pour Lui que des haillons. Maintenant, je ne désire plus qu'une chose: puisque Jésus est pauvre, être pauvre avec Lui, j'aspire au moment où je n'aurai plus un seul sou! C'est un besoin pour moi de ne rien posséder. Oh! si j'étais libre de ma fortune, je me dépouillerais pour tout donner à Jésus.

Embrasse bien fort notre Mère de ma part pour réparer ma faute de lui avoir fait une petite lettre si griffonnée et sur un si vilain papier. Je pense à Marie et à Pauline que j'aime tant.

A toi, le cœur de ta Céline.

P.S. Avez-vous reçu les tartes ? Je crois que ma Tante serait flattée de recevoir un merci pour celles qu'elle a données.

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