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De Céline à sœur Agnès de Jésus, sœur Marie du Sacré-Cœur et Thérèse - 22 juillet 1890

 

De Céline à sœur Agnès de Jésus, sœur Marie du Sacré-Cœur et Thérèse.

22 juillet 1890

La Musse, le 22 Juillet 1890

Mes chères petites sœurs,

Encore huit jours et nous serons de retour, quelle joie! Notre départ est fixé pour Jeudi en huit, 31 Juillet. Je n'aspire qu'au moment où je vous reverrai, car vous êtes tout mon bonheur.

Chaque jour compte ses épines aiguës. O mes chères petites sœurs, si vous saviez ce qu'un cœur, bâti comme le mien, souffre dans un foyer étranger. Et, ce ne sont pas les grandes choses qui le blessent le plus, mais les petits riens: l'oiseau craint moins le boulet que le fusil du chasseur.

Tout cela détache mon cœur de la terre et me fait regarder ce qui s'y passe comme choses transitoires et misérables. De ma fenêtre, je plonge dans la plaine et là, j'aperçois des champs, des prairies, mais que tout cela est limité! Ce ne sont qu'étroites bandes de terre coupées bien droit, les unes sont jaunes, c'est le blé mûr, les autres vert clair, puis vert foncé, elles se nuancent, formant un tapis à rayures. Je vois les hommes faner, qu'ils sont minuscules! Je regarde avec étonnement les meules de foin, elles, pourtant si grosses, ne m'apparaissent que comme des pâtés de sable faits par la main des enfants. Et la gloire ou le chagrin des faneurs consiste dans l'odeur ou la couleur de ce foin!

Parmi ces travailleurs, il y en a bien peu qui aiment le bon Dieu. Encore ce matin, il y a eu un enterrement civil. D'ordinaire, c'est rare dans les campagnes; eh bien, par ici, les campagnes sont pires que les villes, elles sont peuplées de gens peu instruits, qui n'ont entendu parler de Dieu qu'à leur première Communion; depuis, pas un seul mot, aussi, ils manquent aux Offices, ne communient jamais, c'est une désolation.

Oh! comme il faut prier pour les Prêtres! Je leur trouve une grande responsabilité, il y aurait tant de bien à faire et, selon moi, ils ne font pas tout celui qui serait en leur pouvoir. Jamais de sermons, jamais d'instructions paternelles, jamais de visites à leur troupeau. La plupart ne connaissent pas leurs paroissiens. Je vous dirai que, sans juger les Prêtres en particulier, je trouve le peuple bien plus excusable qu'eux. Ils ne connaissent pas leurs devoirs, comment les accompliraient-ils? Je ne pense pas que le bon Dieu leur en veuille.

Il est vrai qu'ici, il n'y a que de vieux Prêtres très âgés et infirmes, ils n'ont plus l'ardeur ni la force de la jeunesse pour soulever les masses.

Mais je reprends le chapitre de mes impressions sur tout ce qui m'environne... Je ne comprends pas qu'on cherche à se créer une famille humaine, pendant qu'il n'y a presque personne qui se dévoue pour en former de spirituelles. Les mariages de la terre forment des corps, l'âme produit des âmes, mais combien d'âmes sans ailes! Qui donc engendrera des âmes pour le Ciel? O mes petites sœurs, ce sera nous par l'union mystique de Jésus et de notre âme... et elle ne s'arrêtera point à des dizaines, mais à des milliards!

Le monde qui ne nous comprend pas, qui nous croit égoïstes te dit que nous passons une vie inutile, verra plus tard lesquels auront le plus travaillé, ils compareront avec étonnement la différence des destinées.

Mes chères petites sœurs, devinez toute l'âme de votre petite Céline. J'en pense tant!

Thérèse! Que te dirais-je de ta lettre et de la page que tu m'as copiée? J'ai chargé mon bon Ange de te remercier pour moi. Cette lettre est ma consolation, je la lis, la relis, je la médite sans cesse...

Monsieur La Néele m'a apporté des nouvelles de Papa, il ne l'a pas vu, mais Madame Costard lui a dit qu'il allait encore mieux que la dernière fois que nous l'avons vu. Cela m'aide à supporter l'exil de la Musse.

Embrassez bien fort ma Mère chérie pour moi. J'ai pensé beaucoup à Mère Geneviève le jour de sa fête. Si j'avais été là, je vous aurais régalées en son honneur.

Votre petite Céline

 

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